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Michel Zévaco
BORGIA

I. PRIMEVÈRE

Rome ! L’antique capitale du monde civilisé dormait, appe-santie en une morne tristesse.

Une sorte de terreur mystérieuse et profonde glaçait la su-perbe cité jusque dans ses moelles. Rome se taisait, Rome priait, Rome étouffait.

Là où la voix puissante de Cicéron avait fait retentir la tri-bune d’un Forum tumultueux, psalmodiaient des voix sinistres. Là où les Gracchus avaient combattu pour la liberté, pesait de tout son poids le sombre et farouche despotisme de Rodrigue Borgia.

Et Rodrigue Borgia n’était qu’une personne dans la trinité menaçante qui régnait sur la Ville des Villes. Rodrigue avait un fils qui, plus que lui, représentait la Violence, et une fille qui, mieux que lui, symbolisait la Ruse !

Le fils s’appelait César. La fille s’appelait Lucrèce…

Nous sommes au mois de mai de l’an 1501, à l’aube du sei-zième siècle. Ce jour-là, le soleil s’est levé dans un ciel rutilant. La matinée est radieuse. Une joie immense est dans les airs.

Mais Rome demeure glacée, glaciale, car les prêtres règnent sur terre. Pourtant, devant la grande porte du château Saint-Ange, la forteresse qui, près du Vatican, hérisse ses odieuses tou-relles, des hommes du peuple sont rassemblés par la curiosité.

Pieds nus, en haillons, la tête couverte de crasseux bonnets phrygiens, ils contemplent, avec une admiration pleine de res-pect, un groupe de jeunes seigneurs qui, réunis sur la place, pa-radent, causent bruyamment, rient aux éclats et dédaignent de laisser tomber un regard sur la tourbe qui, de loin, les envie.

Ces cavaliers, couverts de velours et de soie, par-dessus les fines cuirasses, parfois entrevues dans un mouvement des man-teaux chatoyants, brodés d’or, montés sur de beaux chevaux, sont groupés près de la porte du château… Soudain, cette porte s’ouvre toute grande.

Le silence se fait. Les têtes se découvrent. Un homme à fi-gure basanée, vêtu de velours noir, paraît sur un magnifique éta-lon noir et s’avance vers les jeunes seigneurs qui, sur une seule ligne, se rangent pour le saluer.

Il laisse errer ses yeux sur la ville qui, à son aspect, semble plus silencieuse encore, comme prise d’une angoisse.

Puis, sa tête tombe sur sa poitrine. Et il murmure quelques paroles que nul n’entend :

– Cet amour me brûle… Primevère !… Primevère !… Pour-quoi t’ai-je rencontrée ?…

Alors, il fait de la main un signe aux cavaliers et la petite troupe, riant et caracolant, se met en marche vers l’une des portes de Rome tandis que, parmi les gens du peuple courbés, passe comme un frisson ce mot sourdement répété par des bouches haineuses et craintives :

– Le fils du Pape !… Monseigneur César Borgia !…

En cette même matinée de mai, à sept lieues de Rome envi-ron, sur la route de Florence, cheminait, solitaire, au pas de son rouan, un jeune cavalier, qui, sans hâte, insoucieusement, se di-rigeait vers la Ville des Villes. Il paraissait vingt-quatre ans.

Son costume était fatigué, délabré. Il y avait plus d’une re-prise à son pourpoint, et ses bottes en peau de daim étaient ra-piécées par endroits.

Mais vraiment, il avait fière mine sous ses longs cheveux qui retombaient sur les épaules en boucles naturelles, avec sa fine moustache retroussée en crocs, sa taille svelte, hardiment décou-plée, ses yeux vifs et perçants, et surtout cet air d’ingénue gaîté qui rayonnait sur son visage.

Bien que le jeune homme n’eût ni l’allure, ni la physionomie d’un contemplatif, il semblait s’abandonner à une sorte de rêverie et son regard parcourait avec indolence la campagne romaine brûlée par le soleil, vaste plaine déserte et nue.

– Parbleu ! s’écria-t-il, voilà qui ne ressemble guère aux tant joyeux environs de mon cher Paris, avec ses bois ombreux, ses bouchons et ses guinguettes où l’on boit de si joli vin, et ses filles accortes… Allons, Capitan, un temps de trot, mon ami… et voyons si nous ne pourrons rencontrer quelque honnête hôtellerie où deux bons chrétiens comme toi et moi puissent s’abreuver…

Capitan, c’était le nom du cheval. Celui-ci dressa les oreilles et prit un trot relevé.

Dix minutes ne s’étaient pas écoulées lorsque le cavalier, se dressant sur ses étriers, aperçut au loin un petit nuage de pous-sière blanche qui, rapidement, s’avançait au-devant de lui. Quelques instants plus tard, il distingua deux chevaux lancés au galop.

Sur l’un d’eux flottait une robe noire : un prêtre ! Sur l’autre, une robe blanche : une femme !

Presque aussitôt, ils furent sur lui.

Le jeune Français s’apprêtait à saluer la dame blanche avec toute la grâce que la nature lui avait départie, lorsque à sa grande stupéfaction, elle arrêta net sa monture lancée à fond de train et vint se ranger près de lui.

– Monsieur, s’écria-t-elle d’une voix tremblante, qui que vous soyez, secourez-moi !…

– Madame, répondit-il avec chaleur, je suis tout à vous, et si vous voulez me faire l’honneur de me dire en quoi je puis vous servir…

– Délivrez-moi de cet homme !…

Du doigt, elle désignait le moine qui s’était arrêté et qui haussait dédaigneusement les épaules.

– Un homme d’église ! s’exclama le Français.

– Un démon… Je vous en supplie, faites que je puisse conti-nuer seule mon chemin…

– Holà, sire moine, vous avez entendu ?…

L’homme noir ne jeta même pas un coup d’œil sur celui qui lui parlait ainsi et, s’adressant à la jeune femme :

– Vous vous repentirez amèrement… mais il sera trop tard.

– Silence, moine ! éclata le jeune cavalier. Silence ou, par le ciel, tu vas faire connaissance avec cette épée !

– Vous osez menacer un prêtre ? fit le moine d’une voix fiel-leuse.

– Vous osez bien, vous, menacer une femme ! Arrière ! Tournez bride à l’instant, ou vous n’aurez plus jamais occasion de menacer qui que ce soit.

En même temps, le Français tirait son épée et marchait sur le moine. Celui-ci lança au jeune homme un regard de rage af-freuse, puis, tournant bride, il s’enfuit au galop dans la direction de Rome. Une minute on put voir son manteau noir qui voltigeait au vent comme les ailes d’un oiseau de malheur. Puis il disparut.

Le jeune cavalier se retourna alors vers la dame blanche. Il demeura saisi d’admiration.

C’était une jeune fille d’environ dix-huit ans, d’une merveil-leuse beauté. D’admirables cheveux d’un blond cendré enca-draient harmonieusement un visage qu’éclairaient deux grands yeux noirs. Une sorte de grâce hautaine se dégageait de toute sa personne.

À ce moment, la rougeur de l’indignation empourprait son visage et la rendait mille fois plus belle encore. Elle aussi avait suivi des yeux l’affreux moine qui s’envolait comme un hibou.

– Je vous dois, dit-elle d’une voix pure et chantante, je vous dois toute ma reconnaissance, monsieur… ?

– Le chevalier de Ragastens, répondit le cavalier en s’inclinant profondément.

– Un Français !

– Parisien, madame…

– Eh bien… monsieur le chevalier de Ragastens, soyez mille fois remercié pour l’immense service…

– Bien faible service, madame, et j’eusse été heureux de tirer l’épée contre un ennemi sérieux, en l’honneur d’une dame aussi accomplie… Mais pourrais-je savoir pourquoi ce moine…

– Oh ! c’est bien simple, monsieur, fit la jeune fille qui ne put s’empêcher de frissonner. J’ai commis l’imprudence de m’écarter seule, plus que je ne devais… Cet homme s’est tout à coup approché de moi… Il m’a outragée par ses paroles… j’ai voulu fuir… il m’a poursuivie…

Il était visible qu’elle ne disait pas toute la vérité.

– Et vous ne le connaissez pas ? reprit le jeune homme. Elle hésita un instant. Puis, se décidant :

– Je le connais… pour mon malheur !… C’est le vil instru-ment d’un homme néfaste et puissant… Oh ! monsieur, vous di-siez que c’est là un ennemi peu sérieux… Ce moine est au con-traire, pour vous, et dès ce moment, un redoutable ennemi… Si vous le rencontrez, fuyez-le… Si votre destinée est de vous trouver avec lui, n’acceptez rien de lui… Redoutez le verre d’eau qu’il vous offrira, le fruit dont il mangera une moitié devant vous, l’arme qu’il vous priera d’accepter… Redoutez surtout qu’il ne vous fasse saisir et jeter dans quelque oubliette du château Saint-Ange… Le moine que vous venez de voir s’appelle dom Garconio…

– Madame, reprit le chevalier de Ragastens, je vous rends grâce pour les inquiétudes que vous voulez concevoir à mon su-jet… Mais je ne crains rien, ajouta-t-il en se redressant…

– Il faut que je vous demande un autre service…

– Parlez, madame !

– C’est de ne pas chercher à voir de quel côté je me dirige… de ne pas chercher à savoir qui je suis…

– Quoi ! madame !… Je n’aurai donc aucun souvenir de cette rencontre que je bénis… Je ne saurais même pas quel nom je dois mettre sur ce visage charmant qui va, dès cette heure, hanter mes rêves ?…

Le chevalier parlait d’une voix émue et tendre. Elle le regar-da avec un intérêt non dissimulé. Un sourire vint se jouer sur ses lèvres.

– Je ne puis vous dire mon nom, dit-elle. De trop graves in-térêts m’obligent à le tenir caché… Mais je puis vous dire le sur-nom que m’ont donné ceux qui me connaissent.

– Et quel est ce surnom ? demanda le Français.

– Quelquefois… on m’appelle… Primevère !…

Et, faisant un signe d’adieu, la dame blanche prit le galop et s’enfonça dans la direction de Florence…

Le chevalier était demeuré sur place, tout étourdi, ébloui par cette éclatante et fugitive apparition. Son regard demeurait in-vinciblement attaché sur la robe blanche qui flottait dans un nuage de poussière.

Il la vit tourner brusquement à droite et se jeter en pleine campagne. Puis elle disparut.

Longtemps, il demeura au même endroit… Enfin, il poussa un soupir.

– Primevère ! fit-il. Le joli nom ! Primevère… primavera… printemps ! Elle est belle, en effet, belle comme le printemps en fleur… Mais à quoi bon songer à cela ! Sans doute elle m’aura oublié dans une heure… Et quand même, que pourrais-je espé-rer, pauvre aventurier ?

Sur cette mélancolique réflexion, le chevalier de Ragastens poursuivit vers Rome son voyage interrompu.

II. RAGASTENS

La brillante escorte de jeunes seigneurs qui accompagnaient César Borgia trottait depuis près de deux heures sur la route de Florence. Le fils du Pape interrogeait fiévreusement la cam-pagne, et de temps à autre, un juron lui échappait.

– Enfin ! s’exclama-t-il tout à coup.

Et il se précipita au-devant d’un cavalier qui accourait vers lui.

– Dom Garconio !… Quelles nouvelles ? demanda César im-pétueusement.

– Bonnes et mauvaises…

– Ce qui veut dire ? Explique-toi, par la madone !

– Patience, monseigneur ! Mon ami Machiavel m’affirmait, hier encore, que la patience est une inestimable vertu pour les princes.

– Drôle ! Prends garde que ma cravache…

– Eh bien… j’ai vu la jeune fille…

Borgia pâlit.

– Tu l’as vue !… fit-il en frémissant.

– Je lui ai parlé…

– Garconio !… Je te ferai donner par mon père le bénéfice du couvent de Sainte-Marie-Mineure…

– Monseigneur, vous êtes un maître généreux…

– Ce n’est pas moi qui paie ! grommela César dans sa mous-tache… Mais achève !… Donc… tu lui as parlé ?… Qu’a-t-elle dit ?…

– C’est là que les nouvelles deviennent mauvaises…

– Elle refuse !…

– Elle se dérobe… Mais nous en viendrons à bout…

– As-tu su son vrai nom ?…

– Je n’ai rien su… sinon qu’elle se montre indomptable, pour le moment.

– Mais tu l’as suivie ? Tu sais en quel recoin elle se cache ?… Parle, tu me fais mourir…

– Monseigneur, j’ai suivi la jeune fille selon vos instructions et vous allez voir que si je n’ai pas encore découvert son nid, ce n’est pas de ma faute…

– Enfer !… Elle m’échappe…

– Je l’ai rencontrée près du bois d’oliviers, et ce fut un vrai miracle… Dès lors, je m’attachai à ses pas… je lui parlai comme il convenait… Elle voulut fuir… Je la serrai de près… Affolée, telle une biche aux abois, j’allais enfin savoir la vérité lorsque…

– Elle t’échappa, sans doute, misérable moine…

– Nous fîmes, continua dom Garconio sans broncher, la rencontre d’un jeune bandit qui me chercha dispute et fonça sur moi, l’épée à la main… Pendant ce temps, le bel oiseau blanc s’envolait…

– Malédiction !… Et cet homme… ce misérable… où est-il ?… Qu’est-il devenu ? Tu l’as perdu de vue aussi, lâche ?…

– Non pas ! Je l’ai épié de loin… Et, en ce moment même, le drôle déjeune à l’auberge de la Fourche, à vingt minutes d’ici…

– En route ! hurla le fils du Pape en enfonçant ses éperons d’or dans les flancs de son cheval qui bondit en avant.

– Le compte du Français me paraît clair ! murmura le moine.

Ruée en un galop infernal, la troupe ne tarda pas à se trou-ver devant l’hôtellerie signalée par le moine.

C’était une méchante auberge, une sorte de bouchon de bas étage où le voyageur altéré ne trouvait pour se rafraîchir qu’un mauvais vin et de l’eau tiède. Un jardin s’étendait contre cette masure, le long de la route, dont il n’était séparé ni par un fossé, ni par une palissade quelconque. Dans ce jardin quelque chose se dressait, qui avait la prétention de ressembler à une tonnelle.

C’est sous cette tonnelle recouverte d’une toile, à défaut de verdures grimpantes, que déjeunait en effet le chevalier de Ra-gastens.

– Voilà l’homme ! fit le moine.

César examina d’un œil sombre le jeune homme qui, à l’arrivée soudaine de ces nombreux cavaliers, avait salué, puis s’était remis tranquillement à son déjeuner.

Ragastens avait reconnu le moine et, aussitôt, il avait rajusté la ceinture de cuir qui soutenait son épée et qu’il avait dégrafée. Puis, son œil perçant, en parcourant le groupe, avait aussi recon-nu un autre homme. Et celui-là, c’était César Borgia !…

– Parbleu ! murmura le chevalier entre ses dents, la ren-contre est admirable. Ou je me trompe fort, ou ma bonne étoile m’a ménagé une heureuse surprise…

Cependant, Borgia s’était tourné vers les jeunes seigneurs qui l’entouraient et, s’adressant à l’un d’eux :

– Que te semble, dit-il d’un ton goguenard, de cet illustre seigneur qui déjeune en ce palais ? Parle franchement, Astorre.

Le chevalier ne perdit pas une syllabe de cette interrogation et il en saisit le sens méprisant.

– Oh ! oh ! pensa-t-il, je crois que décidément la surprise n’aura rien d’heureux et que ma bonne étoile n’y est pour rien…

Le seigneur que Borgia avait interpellé s’était avancé de quelques pas. C’était un homme d’une trentaine d’années, taillé en hercule, avec une encolure de taureau, des yeux sanglants… Il avait, à Rome, une réputation de spadassin terrible. Les quinze duels qu’on lui connaissait s’étaient terminés par quinze morts.

Le colosse considéra un instant le chevalier et éclata d’un gros rire.

– Je pense, dit-il, que je vais donner à ce magnifique incon-nu l’adresse du savetier qui raccommode les bottes de mes do-mestiques…

Il y eut un éclat de rire général. Borgia seul demeura sé-rieux, mais il fit un signe imperceptible à Astorre. L’imagination de celui-ci étant à bout de ressources, il se contenta de répéter la même plaisanterie :

– Je lui donnerai aussi l’adresse d’un tailleur pour recoudre son pourpoint… Mais j’y pense, ajouta-t-il…

Il s’avança encore.

– Eh ! monsieur… je veux vous rendre un service… car votre air me plaît…

Le chevalier de Ragastens se leva alors et s’avançant à son tour :

– Quel service, monsieur ? Voudriez-vous, par hasard, me prêter un peu de cet esprit qui pétille dans vos discours ?

– Non, répondit Astorre sans comprendre. Mais si vous vou-lez passer chez moi, mon valet a mis de côté son dernier cos-tume… Je lui ordonnerai de vous en faire présent… car le vôtre me paraît en mauvais état.

– Vous faites allusion sans doute, monsieur, aux nom-breuses reprises qui ornent mon pourpoint ?…

– Vous avez deviné du premier coup !…

– Eh bien, je vais vous dire… Ces reprises sont une mode nouvelle que je veux acclimater en Italie… Aussi, il me déplaît fort que votre pourpoint, à vous, soit intact, et j’ai la prétention d’y pratiquer autant d’entailles qu’il y a de reprises au mien…

– Et avec quoi, s’il vous plaît ?…

– Avec ceci ! répondit le chevalier.

En même temps, il tira son épée. Astorre dégaina.

– Monsieur, dit-il, je suis le baron Astorre, garde noble, avantageusement connu à Rome.

– Moi, monsieur, de la Bastille, au pied de laquelle je suis né, jusqu’au Louvre, on m’appelle le chevalier de la Rapière… parce que ma rapière et moi ne faisons qu’un… Est-ce que ce nom vous suffit ?…

– Un Français ! murmura César Borgia étonné.

– Va pour la rapière, riposta Astorre. Cela me permettra de faire coup double… car je vais vous briser et vous percer en même temps…

Les deux hommes tombèrent en garde et les fers s’engagèrent.

– Monsieur le baron Astorre, vous qui avez un si bon œil, avez-vous compté combien il y a de reprises à mon pourpoint ?

– Monsieur La Rapière, j’en vois trois, répondit Astorre en ferraillant.

– Vous faites erreur… Il y en a six… Vous avez donc droit à six entailles… et en voici une !

Astor bondit en arrière, avec un cri : il venait d’être touché en pleine poitrine, et une goutte de sang empourpra la soie grise de son pourpoint. Les spectateurs de cette scène se regardèrent avec surprise.

– Prends garde, Astorre ! fit Borgia.

– Par l’enfer ! Je vais le clouer au sol…

Et le colosse se rua, l’épée haute.

– Deux ! riposta Ragastens en éclatant de rire.

Coup sur coup, le chevalier se fendit trois fois encore. Et, à chaque fois, une goutte de sang apparaissait sur la soie. L’hercule rugissait, bondissait, tournait autour de son adversaire. Ragas-tens ne bougeait pas.

– Monsieur, dit-il, vous en avez cinq déjà… Prenez garde à la sixième.

Astorre, les dents serrées, porta sans répondre une botte sa-vante, celle qu’il réservait aux adversaires réputés invincibles. Mais, au moment où il se fendait, il jeta un hurlement de douleur et de rage en laissant tomber son épée. Ragastens venait de lui transpercer le bras droit.

– Six ! fit tranquillement le chevalier.

Et, se tournant vers le groupe de spectateurs :

– Si quelqu’un de ces messieurs veut se mettre à la mode…

Deux ou trois des jeunes seigneurs sautèrent à terre.

– À mort ! crièrent-ils.

– Holà ! silence… et paix !

C’était Borgia qui parlait. Dans l’âme de ce bandit, il n’y avait qu’un culte : celui de la force et de l’adresse. Il avait admiré la souplesse du chevalier, son sang-froid, son intrépidité. Et il s’était dit que c’était là, peut-être, une excellente recrue…

– Monsieur, dit-il en s’avançant, tandis que ses compagnons s’empressaient autour d’Astorre, comment vous nommez-vous ?

– Monseigneur, je suis le chevalier de Ragastens…

Borgia tressaillit.

– Pourquoi m’appelez-vous « monseigneur » ?

– Parce que je vous connais… Et, ne vous eussé-je pas con-nu, qui ne devinerait, à votre prestance et à votre air, l’illustre guerrier que la France admire comme un grand diplomate sous le nom de duc de Valentinois et que l’Italie salue comme un mo-derne César sous le nom de Borgia ?

– Par le ciel ! s’écria César Borgia, ces Français sont plus habiles encore dans l’art de la parole que dans l’art de l’épée… Jeune homme, vous me plaisez… Répondez-moi franchement… Qu’êtes-vous venu faire en Italie ?…

– Je suis venu dans l’espoir d’être admis à servir sous vos ordres, monseigneur… Pauvre d’écus, riche d’espoir, j’ai pensé que le plus grand capitaine de notre époque pourrait peut-être apprécier mon épée…

– Certes !… Eh bien, votre espoir ne sera pas trompé… Mais comment se fait-il que vous parliez si bien l’italien ?…

– J’ai longtemps séjourné à Milan, à Pise, à Florence, d’où je viens… et puis, j’ai lu et relu Dante Alighieri… C’est dans la Di-vine Comédie que j’ai pris mes leçons.

À ce moment, dom Garconio s’approcha de Borgia.

– Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas que cet homme a osé porter la main sur un homme d’Église… Songez que, sans lui, Primevère serait en votre pouvoir…

Ragastens n’entendit pas ces mots. Mais il en devina le sens. Il comprit, à l’expression de sombre menace qui envahissait le vi-sage de Borgia, que son affaire allait peut-être prendre mauvaise tournure.

– Monseigneur, dit-il, vous ne m’avez pas demandé où et quand je vous ai connu… Si vous le désirez, je vais vous l’apprendre…

Le chevalier déganta rapidement sa main droite. Au petit doigt de cette main brillait un diamant enchâssé dans un anneau d’or.

– Reconnaissez-vous ce diamant, monseigneur ?

Borgia secoua la tête.

– C’est mon talisman, reprit le chevalier, et il a fallu que j’y tienne pour que je ne le vende pas, même pour me présenter en une tenue décente devant vous… Voici l’histoire de ce diamant… Un soir, il y a quatre ans de cela, j’arrivais à Chinon…

– Chinon ! s’exclama Borgia.

– Oui, monseigneur… et j’y arrivai le soir même du jour où vous y fîtes une entrée dont on parle encore en France… Jamais on n’avait vu, et jamais sans doute on ne verra rien d’aussi ma-gnifique… Les mules de votre escorte étaient ferrées d’argent… et quant aux chevaux, ils portaient des clous d’or à leurs fers… et ces clous tenaient à peine à la corne, en sorte que mules et che-vaux semaient de l’or et de l’argent sur votre passage, et que la population se ruait pour ramasser ces bribes de votre faste…

» Le soir, vers minuit, vous commîtes une grande impru-dence… Vous sortîtes du château… seul !… Ayant franchi la porte de la ville, vous vous dirigiez vers une certaine demeure écartée, de riche apparence, lorsque…

– Lorsque je fus attaqué par trois ou quatre malandrins qui en voulaient sans aucun doute à mes bijoux…

– Tout juste, monseigneur… Vous rappelez-vous la suite ?

– Par le ciel ! Comment pourrais-je l’oublier ?… J’allais suc-comber. Tout à coup, un inconnu survint et s’escrima si bien de l’épée qu’il mit en fuite les drôles…

– Ce fut alors, monseigneur, que vous me donnâtes ce beau diamant…

– C’était vous ?…

–… en me disant qu’il me servirait à me faire reconnaître de vous partout où vous seriez, dès que j’aurais besoin d’aide et de protection…

– Jeune homme ! Touchez là… Mon aide et ma protection vous sont acquises… Dès cette heure vous êtes à mon service et malheur à qui oserait seulement vous vouloir du mal !…

Un regard circulaire jeté autour de lui appuya ces paroles. Toute l’escorte, jusqu’à Astorre, dont le bras était bandé, jusqu’à dom Garconio, s’inclina devant le jeune Français qui, d’une façon aussi imprévue, venait de conquérir la faveur de César Borgia.

– En route, messieurs, commanda celui-ci. Nous retournons à Rome. Quant à vous, jeune homme, je vous attends ce soir, à minuit… Minuit, ajouta-t-il avec un singulier sourire, c’est mon heure, à moi !…

– Où vous trouverai-je, monseigneur ?

– Au palais de ma sœur Lucrèce… Au Palais-Riant… Tout le monde, à Rome, vous l’indiquera.

– Au Palais-Riant !… À minuit !… On y sera !…

Le chevalier de Ragastens s’inclina.

Quand il se redressa, il vit la troupe des seigneurs qui s’éloignait dans un nuage de poussière. Mais, si vite que s’éloignât cette troupe, le chevalier n’en distingua pas moins deux regards de haine mortelle qui lui furent jetés à la dérobée : l’un par le baron Astorre, l’autre par le moine Garconio.

Ragastens haussa les épaules. Il acheva tranquillement son modeste déjeuner et, ayant payé son écot, se remit en selle.

III. LE PALAIS-RIANT

Il était environ quatre heures de l’après-midi, lorsque le chevalier de Ragastens pénétra dans la Ville Éternelle. Il avait fait au pas le reste de la route, tant pour donner du repos au brave Capitan qu’il aimait comme un bon et fidèle compagnon, que pour se livrer à l’aise à ses méditations…

Enfant du pavé parisien, le chevalier de Ragastens avait jusqu’à cette époque vécu un peu au hasard. Il n’avait connu ni son père, ni sa mère.

En effet, celle-ci était morte en lui donnant le jour. Et quant à son père, pauvre gentilhomme gascon, venu à Paris pour tâcher de faire fortune, il avait succombé à la misère, alors que le petit chevalier tétait encore le sein d’une nourrice.

Cette nourrice, marchande de hardes sous un auvent placé à l’encoignure de la rue Saint-Antoine, presque en face la grande porte de la Bastille, s’était attachée au petit orphelin. Elle s’était mis en tête d’en faire son successeur dans son négoce de friperies.

Or, étant devenue veuve, elle prit un amant pour remplacer le digne homme que l’on venait de porter en terre. Le petit cheva-lier avait alors sept ans.

L’amant de la fripière était un clerc. Vrai savant qui lisait, écrivait, et même calculait. Toute la science du clerc passa de son cerveau à celui de l’enfant.

À quatorze ans, celui-ci en savait presque autant qu’un abbé. La digne fripière rêvait déjà pour lui de flamboyantes destinées, lorsqu’une épidémie de petite vérole l’emporta.

Le jeune chevalier suivit en pleurant, jusqu’au cimetière, le corps de celle qui lui avait servi de mère. Puis il revint, s’ébroua, sécha ses larmes et dans la boutique de la défunte, choisit un équipement complet dont le principal ornement était une im-mense rapière qui traînait sur le pavé dès qu’il cessait d’appuyer sur la poignée.

Vers l’âge de dix-huit ans, c’était un fieffé spadassin, redouté dans les cabarets et tavernes, grand coureur de filles, grand vi-deur de brocs de Suresnes, un peu dépenaillé, friand de la lame, l’épée toujours à moitié hors du fourreau, courant la prétentaine, rossant le bourgeois et battant le guet : enfin, un vrai gibier de potence.

Le chevalier était surtout une nature aventureuse. Généreux, il partageait ce qu’il avait – quand il avait ! – avec de plus pauvres que lui. Il défendait les faibles avec sa bonne rapière. Il n’eût pas commis une mauvaise action. Mais, sans ressources, n’ayant pour guide que son robuste appétit d’aventures, jeté d’ailleurs dans un milieu d’une morale infiniment élastique, il vi-vait comme il pouvait, prenait son bien où il le trouvait…

Un beau jour, celui qu’on appelait le chevalier La Rapière et qui, entre la Bastille et le Louvre, était devenu ce qu’on appelait une « Terreur », disparut soudain.

Nous le retrouvons assagi. Les bonnes qualités l’ont emporté sur les mauvaises. Le chevalier de Ragastens a jeté sa gourme et, à bon droit, il peut alors se considérer comme un parfait gentil-homme.

Au moment où le cavalier franchit la porte de Rome, il con-clut, en secouant la tête comme pour laisser derrière lui un passé qui était bien mort :

– Me voici avec deux ennemis sur les bras : le signor Astorre et le moine Garconio. J’ai menacé l’un et malmené l’autre. Oui, mais j’ai un protecteur puissant…

Et le chevalier jeta autour de lui un regard conquérant. Pourtant, dans cet avenir rose et or qu’il entrevoyait, un point noir obscurcissait son horizon. Bien qu’il s’en défendît, il pensait à cette mystérieuse inconnue au nom si doux, au visage plus doux encore, et ce fut avec un profond soupir, qu’il répéta :

– Primevère !… La reverrai-je jamais ?… Qui est-elle ?… Pourquoi cet horrible moine la poursuivait-il ?…

Cependant, ayant tout à coup levé la tête, il s’aperçut que des gens le regardaient avec curiosité. Il jeta les yeux autour de lui et vit qu’il se trouvait sur un pont.

– Quel est ce pont ? demanda-t-il à un gamin en lui jetant une menue pièce de monnaie.

– Excellence, c’est le pont des Quatre-Têtes…

– Et le Palais-Riant, le connais-tu ?

– Le palais de la signora Lucrézia ! s’exclama l’enfant, avec une évidente terreur.

– Oui, sais-tu où il est ?

– Là ! fit le gamin en étendant le bras.

Puis, il s’enfuit comme s’il eût eu à ses trousses une armée des diables d’enfer. Le chevalier se dirigea dans la direction qui venait de lui être désignée, réfléchissant à cette étrange frayeur qu’avait manifestée l’enfant.

Une fois encore, il demanda son chemin à un homme. Et l’homme, au nom du Palais-Riant, le regarda tout à coup d’un air sombre, puis passa son chemin en grommelant une malédiction.

– Étrange ! murmura le chevalier.

Il arriva enfin sur une place déserte. Au fond de cette place se dressait une somptueuse demeure. Une double rangée de co-lonnes en marbre rose, que doraient les rayons du soleil à son dé-clin, formaient une sorte de galerie couverte qui s’étendait en avant du palais.

Au fond de cette galerie, par une large baie ouverte, on aper-cevait un escalier monumental, également en marbre… Quant à la façade du palais, elle était décorée de motifs d’ornements, pré-cieux travaux de sculpture antique pris, raflés au hasard des trouvailles parmi les trésors de l’ancienne Rome.

Le chevalier se dit que ce devait être là le Palais-Riant qui, à coup sûr, méritait son nom grâce à la profusion de statues blanches et riantes qui l’ornaient, grâce aussi à la profusion de plantes rares et de fleurs merveilleuses qui formaient, sous la ga-lerie, un incomparable jardin.

En avant de ce jardin, pareils à deux statues équestres, deux cavaliers immobiles, silencieux, montaient la garde. Ragastens s’adressa à l’un d’eux.

– C’est ici le Palais-Riant ? demanda-t-il.

– Oui… au large ! répondit la statue d’un ton menaçant.

– Diable ! murmura le chevalier en poursuivant son chemin, voilà un palais bien gardé.

La place était déserte : pas un passant… pas une boutique ouverte On eût dit d’un lieu maudit ! Ragastens poussa son cheval et une cinquantaine de pas plus loin, en entrant dans la rue qui faisait suite à la place, il se trouva devant une hôtellerie. Là, la vie semblait renaître, mais avec une sorte de crainte et d’hésitation encore.

Ragastens mit pied à terre et pénétra dans l’hôtellerie qui, par un singulier caprice du patron, ou par un excès de bizarre la-tinité, s’appelait Auberge du beau Janus.

Le chevalier demanda une place à l’écurie pour Capitan et une chambre pour lui. Un domestique s’empara du cheval et l’hôtelier conduisit Ragastens à une chambrette du rez-de-chaussée.

– C’est humide, observa-t-il.

– Nous n’en avons pas d’autre disponible.

– Je la prends tout de même, parce que vous êtes tout près du Palais-Riant.

– Vous êtes bien servi, fit l’hôte étonné, car de votre fenêtre vous pouvez justement voir le derrière du palais.

L’hôte ouvrit la fenêtre ou plutôt la porte-fenêtre, et Ragas-tens reçut au visage une bouffée d’humidité.

– Qu’est-ce que cela ? fit-il.

– Cela ?… C’est le Tibre, donc !

En effet, le fleuve coulait entre deux rangées de maisons, sans quai, sans berge. Derrière chaque maison, un escalier de quelques marches aboutissait au ras de l’eau. Devant sa porte-fenêtre, un de ces escaliers montrait quatre marches de pierre verdâtre.

– Tenez, reprit l’hôte, voyez là-bas… au coude du fleuve, cet escalier plus large que les autres… c’est celui du Palais-Riant.

– Bon ! fit Ragastens en rentrant et refermant la porte, cette chambre me plaît, tout humide qu’elle est…

– On paie d’avance, seigneur, observa l’hôte.

Le chevalier s’exécuta.

Puis, ayant demandé du fil et une aiguille, il s’absorba en une méticuleuse réparation de ses pauvres effets, qu’il brossa, battit, nettoya de fond en comble. Après quoi, il dîna de bon ap-pétit.

Ces diverses occupations le conduisirent jusqu’à neuf heures. Une heure plus tard, Ragastens, flamboyant de propreté, l’épée au côté, attendait avec impatience le moment de se rendre au palais de Lucrèce Borgia.

Un profond silence pesait sur la ville, endormie depuis long-temps. Seul, le sourd murmure du Tibre qui roulait au pied de la maison ses eaux grisâtres, élevait dans la nuit des voix tristes comme des plaintes fugitives. Le chevalier les écoutait avec une émotion dont il n’était pas le maître… Il se secoua pour échapper à cette impression nerveuse. Bientôt, d’ailleurs, il allait être mi-nuit…

Le chevalier souffla sa chandelle et, drapé dans son man-teau, s’apprêta à sortir. À ce moment, une plainte plus déchirante monta du fleuve. Ragastens tressaillit.

– Cette fois, murmura-t-il, ce n’est pas une illusion… c’est une voix humaine.

Un nouveau cri de détresse se fit entendre. On eût dit qu’il venait de retentir dans la chambre. Ragastens frémit… Ses tempes se mouillèrent. Pour la troisième fois une plainte s’éleva, étouffée comme un râle d’agonisant.

– Cela vient du Tibre ! s’écria Ragastens.

Il s’élança, ouvrit la porte-fenêtre… La nuit était opaque. Le Tibre, resserré entre les maisons au haut desquelles on aperce-vait à peine un pan de ciel étoilé, roulait des flots noirs. À tâtons, le chevalier descendit les quatre marches ; il se baissa… allongea les mains.

Ses mains rencontrèrent une étoffe soyeuse. L’étoffe couvrait le corps d’un homme. L’homme râlait, haletait. Ragastens le sai-sit par les épaules.

– Qui êtes-vous ? demanda l’inconnu.

– Ne craignez rien… un étranger… un ami…

– Il n’y a pas d’amis… Oh ! je vais mourir… Écoutez !…

L’homme incrusta ses mains sur les dalles… Ragastens vou-lut le tirer de l’eau…

– Non ! fit l’homme dans un hoquet d’agonie… inutile… je vais… mourir… mais je veux… me venger… Écoutez…

– J’écoute ! fit Ragastens, les cheveux hérissés.

– Le comte Alma… prévenez-le… prévenez sa fille… il veut l’enlever… il ne faut pas…

– Qui, le comte Alma ? Qui, sa fille…

– Sa fille !… Béatrix… Primevère !…

– Vous dites, fit Ragastens d’une voix rauque d’angoisse, vous dites qu’il veut l’enlever… Qui ?…

– Celui qui vient de me tuer… mon…

À ce moment, l’homme fut secoué d’un spasme mortel… il se raidit… ses mains lâchèrent la pierre, le corps roula dans l’eau… et disparut dans un remous des flots noirs.

Ragastens se redressa. Ses yeux fouillèrent avidement l’ombre épaisse. Mais en vain !

Alors, il rentra dans la chambre, et essuya son visage cou-vert d’une sueur d’angoisse.

– Oh ! prononça-t-il sourdement, quel est cet horrible secret que je n’ai pu saisir !… Elle s’appelle Béatrix… elle est la fille du comte Alma… Et quelqu’un veut l’enlever… Mais qui ?… Qui ?…

À ce moment, l’heure sonna lentement à Saint-Pierre.

– Minuit, fit le chevalier bouleversé.

Et il s’élança au dehors, courant vers le Palais-Riant où l’attendait son illustre protecteur, César Borgia.

IV. LES NUITS DE ROME

À peu près au moment où le chevalier de Ragastens, se transformait en tailleur et s’occupait à recoudre à son pourpoint quelques passementeries destinées à en rehausser la bonne mine, César Borgia, escorté de quatre jeunes gens, pénétrait au Palais-Riant.

César et son escorte traversèrent rapidement ces magni-fiques salons où se trouvaient accumulées les merveilles de l’art italien. Ils arrivèrent à une porte de bronze doré que gardaient deux Nubiens, noirs comme la nuit, muets comme le silence.

César fit un signe. L’un des Nubiens posa le doigt sur un bouton et la porte de bronze s’ouvrit.

… Là commençait la partie intime du palais.

Dès que César et ses amis eurent franchi la porte, elle se re-ferma sans bruit. Ils se trouvèrent alors dans une sorte de vesti-bule, aux hautes murailles de jaspe.

Face à la porte de bronze se trouvait une porte en bois de rose incrusté de délicates orfèvreries d’argent…

Cette fois, c’étaient deux femmes qui gardaient la porte : deux femmes nues, d’une sculpturale beauté, assises ou plutôt à demi couchées sur d’épais coussins…

Cette porte s’ouvrit mystérieusement comme la première, sur un signe de César. Toujours suivi de son escorte, il pénétra alors dans une pièce de moindre dimension, mais d’un luxe plus raffiné, plus subtil.

Une musique douce où dominaient les accords d’harmonie de flûte, de viole et de guitare, se faisait entendre en un murmure à peine perceptible. Et cette musique, arrivant comme par bouf-fées mystérieuses, se mêlait de voix féminines qui chantaient la gloire et l’amour.

Il n’y avait pas de meubles dans cette salle, hormis un dres-soir et une immense table ; mais çà et là, une profusion de larges et moelleux coussins, des tapis épais, richement brodés, invitait au repos.

La table dressée supportait des plats d’une fabuleuse ri-chesse dans lesquels des fruits glacés, des confitures exotiques, des pâtisseries délicates dont Lucrèce avait seule la formule et qu’elle faisait pétrir dans son palais…

Autour de cette table, plusieurs hommes déjà avaient pris place. Ils n’étaient pas assis, mais à demi couchés sur une sorte de lit, à la mode des anciens Romains.

Parmi eux se trouvait une femme, une seule : la maîtresse du palais, la Circé de cette caverne enchantée, la prodigieuse ma-gicienne qui régnait sur les sens des hommes, la sœur de César, la fille du Pape, Lucrèce Borgia !

– Comme vous venez tard, mon frère !

– Excusez-nous, ma chère Lucrèce, répondit César, ces sei-gneurs et moi, nous sommes rentrés à la nuit, après une longue promenade sur la route de Florence…

– Vous êtes pardonné… mais vous ne dites rien à votre frère ?

César se tourna vers un homme qui, près de Lucrèce, avait tressailli d’inquiétude en voyant entrer César. C’était François Borgia, duc de Gandie, deuxième fils du pape, frère de César et de Lucrèce.

Les deux frères se tendirent la main avec un sourire. Mais chacun d’eux surveillait étroitement chaque mouvement de l’autre.

Lucrèce se pencha tout à coup vers François, saisit sa tête à pleines mains et l’embrassa sur la bouche.

– Voilà de l’amour fraternel, ricana César, ou je ne m’y con-nais pas ! Et pourtant, je suis expert en la matière…

– C’est vrai, fit Lucrèce, j’aime François… c’est le meilleur d’entre nous.

– Vous me comblez, ma sœur, dit avec inquiétude le duc de Gandie… vous oubliez que si notre maison est glorieuse, et le trône pontifical de notre père inébranlable, nous le devons à l’épée de notre cher César…

– C’est juste ! reprit César. J’ai assez joliment manié l’épée… L’arme blanche, c’est mon affaire…

En disant ces mots, il sortit son poignard et, d’un coup vio-lent, l’enfonça sur la table. Un frémissement parcourut les con-vives. François pâlit affreusement. Mais Lucrèce éclata de rire.

– Soupons ! fit-elle gaiement.

Elle avait jeté un rapide coup d’œil sur une portière en étoffe de brocard qui s’était agitée doucement.

Aussitôt les servantes commencèrent leur office.

Lucrèce Borgia était vêtue – mais juste assez pour appa-raître aux convives plus désirable encore. Une gaze légère recou-vrait sa nudité, sa beauté, un peu massive – des formes qui sem-blaient taillées en plein marbre.

De temps à autre, elle jetait un regard furtif vers la portière de brocard qui frémissait imperceptiblement. Mais si léger que fût ce frisson de l’étoffe, il suffisait à Lucrèce pour lui faire com-prendre que quelqu’un la regardait et l’écoutait.

– Que dit-on dans notre bonne ville de Rome ? demanda-t-elle.

– Parbleu, madame, on raconte une chose fabuleuse, inouïe, incroyable…

– Et que raconte-t-on, duc de Rienzi ?

– Duc ! interrompit François Borgia d’un ton presque sup-pliant.

– C’est une histoire d’amour ! reprit le duc.

– Voyons l’histoire… dit Lucrèce… L’amour… la seule chose vraie, la seule digne qu’on vive et qu’on meure pour elle !…

En même temps, elle enlaçait le cou de François…

– Racontez, duc ! ordonna-t-elle d’une voix pâmée.

– Oui, oui ! s’écrièrent les convives. De l’amour ! Ne parlons que d’amour !

– Oh ! continua le duc de Rienzi, c’est un amour pur et vir-ginal. J’ai presque de la honte à le dire ici…

– Parlez, fit César d’un ton bref.

– Puisque c’est vous-même qui l’ordonnez, monseigneur… On dit donc qu’un célèbre capitaine, le plus noble qui soit, se trouve amoureux…

Les regards convergèrent vers César.

– Mais, reprit le duc, amoureux comme il ne le fut jamais. Lui qui, assure-t-on, avait un cœur de bronze, a maintenant un cœur de colombe… il soupire, il gémit… Ce qu’il y a de plus cu-rieux, c’est que l’objet de sa flamme se trouve être une inconnue que nul n’a pu approcher… Et enfin, où l’histoire devient invrai-semblable, mais demeure pourtant véridique, c’est que l’inconnue loin d’accueillir avec transport et reconnaissance les offres de ce grand capitaine, les repousse et les dédaigne !…

– Et le nom du bel amoureux ? demanda Lucrèce.

– Cherchez ! bégaya le duc de Rienzi tout à fait ivre… Il est parmi nous…

– Inutile ! gronda César Borgia. L’amoureux, c’est moi !… Et malheur à qui trouverait à y redire !…

– Monseigneur !… Croyez…

– Quant à la femme je vous jure que, sous peu, elle aura ces-sé de me dédaigner !…

Lucrèce éclata de rire.

– Ainsi, mon cher César, fit-elle, vous me trahissez ?… Vous m’abandonnez ?…

– Non pas ! répondit César qui sentait son cerveau se trou-bler dans une ivresse envahissante, ivresse du vin, ivresse des sens, ivresse de l’orgueil.

Et il continua, balbutiant :

– Non, Lucrèce, je ne te trahis pas, tu es à moi ! Comme elle sera à moi, elle aussi !… Comme ta femme, Rienzi, a été à moi !… Comme tout doit être à moi ! à moi ! à moi seul ! Entendez-vous, vous tous !…

Il haletait. Son regard lançait des éclairs sanglants… Ce fut à cette minute précise que Lucrèce, se levant, saisit François, duc de Gandie, dans ses deux bras.

François subit ce baiser, avec une pâleur croissante. Il es-saya vainement de se dégager…

– Enfer ! rugit César Borgia qui, d’une poussée furieuse, re-poussa la table.

En même temps, il saisit son poignard qui était resté planté devant lui et, hagard, s’avança sur son frère François… D’un bond, il fut sur lui.

Son bras se leva, puis s’abaissa dans un geste foudroyant. L’arme pénétra tout entière dans la poitrine du duc de Gandie. Celui-ci tomba à la renverse. Sa bouche vomit un flot de sang.

Les spectateurs de cette scène, épouvantés, demeurèrent comme pétrifiés. Lucrèce s’était reculée, simplement, et un sin-gulier sourire vint errer sur ses lèvres.

– À moi, râlait l’infortuné duc de Gandie… à moi !… Oh !… je brûle… De l’eau !… par pitié !… Un peu d’eau…

– Ah ! tu veux de l’eau, fit César dans un ricanement si-nistre. Attends, mon frère, je vais te faire boire !…

Alors on vit une chose monstrueuse. César Borgia se baissa, saisit son frère par les pieds et, traînant ainsi le corps dont la tête livide s’ensanglantait sur les dalles, il l’emporta en hurlant :

– De l’eau pour mon frère François ! De l’eau pour l’amant de Lucrèce !… Toute l’eau du Tibre pour le duc de Gandie !…

César parcourut ainsi une enfilade de pièces et parvint enfin à une dernière porte. Il l’ouvrit lui-même… Le Tibre était là qui coulait dans la nuit. César souleva le corps et, d’une poussée vio-lente, le lança dans le fleuve.

Les témoins de cette scène s’étaient enfuis, blêmes d’horreur et d’effroi… Alors Lucrèce Borgia s’élança vers la portière de bro-card, la souleva et pénétra dans une sorte de cabinet à peine éclairé.

Là, un vieillard aux traits rudes et empreints d’une indéfi-nissable malice était assis dans une sorte de fauteuil. Ce vieillard avait tout entendu, tout vu !… C’était le père de François, duc de Gandie, le père de César, duc de Valentinois, le père de Lucrèce, duchesse de Bisaglia, c’était Rodrigue Borgia… C’était le pape Alexandre VI…

– Êtes-vous content, mon père ? demanda Lucrèce.

– Per bacco, ma fille, tu as été un peu loin… Ce pauvre François !… Enfin, je dirai moi-même une messe pour le repos de son âme !… C’est dommage, peccato !… C’était un bon diable, ce François… mais… mais le duc de Gandie gênait mes projets… Al-lons, adieu, ma fille… je te donne la bénédiction pontificale, que ce nouveau péché te soit entièrement remis…

Lucrèce s’inclina. Le pape se leva, étendit la dextre. Lorsque Lucrèce Borgia se releva, son père avait disparu.

V. LES CAPRICES DE LUCRÈCE

Lucrèce Borgia rentra dans la salle du festin et s’aperçut qu’elle était vide.

– Les lâches, murmura-t-elle, ils ont fui… l’ivresse de l’épouvante a remplacé dans leurs veines l’ivresse de la volupté… Ah ! il n’y a pas d’hommes !… Mon père en fut un… mais c’est un vieillard… Pourquoi la nature m’a-t-elle donné ce sexe, à moi… à moi qui me sens d’appétit à dévorer un monde…

Elle se renversa sur une pile de coussins, et s’étira.

Une ombre se dressa près d’elle tout à coup. Elle tourna né-gligemment la tête.

– C’est vous, mon frère ? dit-elle en tendant la main à César.

Il venait de rentrer, et qui l’eût vu en ce moment n’eût ja-mais pu supposer que cet homme venait d’assassiner son frère. Il montrait un visage enjoué à sa sœur qui, de son côté, le regardait en souriant. C’était quelque chose d’effroyable que le double sou-rire de ce couple monstrueux.

– Méchant ! fit Lucrèce, pourquoi avez-vous fait du mal à ce pauvre François ?… Vous étiez donc jaloux ?…

– Ma foi, oui, Lucrèce… Il me déplaît que, devant mes amis, en quelque lieu que ce soit, en quelque circonstance qui se pré-sente, je ne sois pas le premier…

Lucrèce hocha la tête et demeura pensive.

– Au fait, reprit-elle soudain, mais tu hérites, mon César… Cette mort t’enrichit, toi déjà si riche… et l’« accident » te fait duc de Gandie…

– C’est vrai, petite sœur… mais tu auras ta part. Je te ré-serve un million de ducats d’or sur la succession… es-tu con-tente ?…

– Mais oui, répondit Lucrèce avec un bâillement. J’avais justement envie de bâtir un temple…

– Un temple ? s’écria César étonné.

– Oui… un temple à Vénus… Je veux rétablir son culte dans Rome… Je veux que le temple s’élève entre Saint-Pierre et le Va-tican… Et, tandis que notre père dira sa messe, au prochain jour de Pâques, en son temple chrétien, je veux, moi, dire la mienne en mon église païenne, et nous verrons qui des deux aura le plus de fidèles.

– Lucrèce, s’écria César, tu es vraiment une femme admi-rable. Ton idée est sublime.

– Moins que ton idée de t’emparer de l’Italie et d’en faire un seul royaume dont tu serais le roi, le maître absolu, mon César…

– À nous deux, Lucrèce, lorsque j’aurai réalisé mon plan, à nous deux, nous dominerons le monde et nous le transforme-rons…

À ce moment, un bruit de clameurs s’éleva près d’eux. Ils prêtèrent l’oreille. Le bruit venait des appartements du palais.

Lucrèce jeta un manteau de soie sur ses épaules et, précédée de César, s’élança dans le vestibule aux statues, puis ouvrit la porte de bronze. Le frère et la sœur s’arrêtèrent sur le seuil.

Une trentaine de domestiques hurlant, vociférant, tourbil-lonnant, se bousculant, se culbutant, entouraient ou essayaient d’entourer un homme, un étranger qui tenait tête à toute la meute enragée.

– Quel est l’insolent ?… s’écria Lucrèce.

Elle allait s’élancer. César la saisit par le poignet et la retint.

– Eh ! s’écria-t-il, c’est mon petit Français… Je lui avais donné rendez-vous ici, à minuit… Par le diable ! Quel gaillard ! Quels coups ! Pan ! à droite ! Pan ! à gauche ! En voici deux à terre… et deux autres qui crachent leurs dents !

César, enthousiasmé, battit des mains, frénétiquement ! L’homme qui s’escrimait contre la meute des valets, à la grande admiration de César et à la grande satisfaction de Lucrèce, était en effet le chevalier de Ragastens. Comme minuit sonnait, il s’était élancé de l’auberge du Beau-Janus.

– Oh ! l’abominable vision ! songeait-il tout en courant. Cet homme dans le Tibre !… Ce malheureux qu’on vient d’assassiner… oh ! ces deux mains crispées sur la dalle… ce corps qui disparaît dans les eaux noires… Et ces paroles mystérieuses… On veut enlever Primevère !… Et celui qui veut l’enlever, c’est précisément l’assassin ! Mais qui est cet assassin ?… Où le trou-ver ?… Comment prévenir le comte Alma ?… Il faut que je ra-conte ces étranges événements à l’illustre capitaine qui m’attend… Lui seul, à Rome, est assez puissant pour démêler la vérité, et prévenir peut-être de nouveaux meurtres !…

En monologuant ainsi le chevalier atteignit rapidement le palais de Lucrèce. Il voulut pénétrer sous la colonnade que nous avons décrite. Mais les deux gardes équestres se jetèrent au-devant de lui.

– Au large ! ordonnèrent-ils.

– Eh ! l’ami, fit Ragastens, doucement, que diable ! On m’attend en ce palais…

– Au large ! répondit le garde.

– Vous êtes bien entêté, mon cher !… Je vous dis que je suis attendu… par monseigneur César Borgia, s’il vous plaît !… Place donc !…

Non seulement le cavalier n’obéit pas à cette injonction, mais encore une douzaine de valets, attirés par le bruit, accouru-rent et se ruèrent sur le chevalier.

– Oh ! oh ! s’écria Ragastens, il paraît que la valetaille est enragée en ce beau pays… Morbleu !… Est-ce qu’ils oseraient porter la main sur moi ! Arrière, valets !

De fait, l’air du chevalier devint si terrible que les domes-tiques reculèrent, effarés. Mais le garde, lui, fonça sur le jeune homme. Ragastens comprit que sa victoire serait de courte durée et qu’il allait être cerné, malmené, s’il ne faisait pas un exemple salutaire.

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, il s’élança sur le garde et se suspendit à sa jambe, cherchant, par de violentes secousses, à lui faire perdre l’équilibre.

À la première secousse, le garde vociféra un « sang et tripes ! » à faire trembler les fenêtres des maisons environnantes, et se raccrocha à la crinière de son cheval.

À la deuxième secousse, il leva le pommeau de son sabre pour en assommer son impétueux adversaire. Mais il n’eut pas le temps de mettre ce projet à exécution.

Une troisième secousse venait de se produire, plus violente que les deux premières. La bouche du cavalier, qui s’apprêtait à envoyer à toute volée un nouveau juron bien senti, demeura entr’ouverte et silencieuse de stupéfaction. Ragastens, de son cô-té, avait reculé de plusieurs pas et avait failli tomber…

Qu’était-il arrivé ?… Avait-il lâché prise ?… Non !… Il arri-vait tout simplement qu’à force de tirer sur la jambe du géant, Ragastens avait fait venir l’énorme botte du cavalier, et que celui-ci, hébété de surprise, demeurait déchaussé d’un pied, mais tou-jours vissé sur son cheval, tandis que le chevalier, emporté par l’élan de la secousse, reculait, tenant à pleines mains une botte gigantesque…

Il y eut une débandade parmi les valets. Mais cette hésita-tion fut de courte durée. Les assaillants avaient reçu du renfort. Ils étaient maintenant une trentaine, armés de bâtons.

Ragastens jeta les yeux autour de lui et se vit entouré de toutes parts.

– Ah ! maroufles, tonna-t-il, ah ! ramassis de primauds ! C’est à coup de bottes que je vais vous chasser…

Et il fit comme il avait dit !… Saisissant la botte par le pied, il se servit de la tige comme d’une masse d’armes et exécuta un moulinet terrible. En même temps, il se dirigea vers l’escalier qu’il atteignit en quelques enjambées toujours poursuivi par la meute hurlante.

Au bout de l’escalier, Ragastens se vit dans une salle im-mense… Il choisit son champ de bataille, et s’accula à un coin. Alors, ce fut épique.

Ragastens manœuvrait sa tige de botte comme Samson dut jadis manœuvrer sa mâchoire d’âne pour en assommer les Philis-tins. Cette tige tourbillonnait, voltigeait au-dessus de sa tête.

À chaque instant, comme une claque retentissante, elle s’abattait sur une tête, sur une joue, sur un dos… Il y eut des cris de douleur, des grincements de dents, des menaces apocalyp-tiques proférées à tue-tête par la bande affolée. Cela dura jusqu’au moment où, une dizaine de valets, étant hors de combat, les autres reculèrent en désordre, en appelant au secours…

Maître du champ de bataille, sans une égratignure, son manteau à peine dérangé, Ragastens partit alors d’un éclat de rire formidable et s’écria :

– Allons, valets ! Allez prévenir votre maître que le chevalier de Ragastens est à ses ordres…

– Je suis tout prévenu, fit une voix, vous vous chargez de vous annoncer vous-même, monsieur !…

Ragastens se retourna et se trouva en présence de César et de Lucrèce. Une seconde, il demeura ébloui, fasciné par la beauté fatale de la fille du pape. Lucrèce vit l’effet qu’elle venait de pro-duire et elle sourit. Mais déjà le chevalier se remettait, s’inclinait et répondait :

– Monseigneur, et vous, madame, daignez m’excuser d’avoir quelque peu malmené vos valets… Je n’ai d’autre défense à pré-senter que l’ordre que vous m’aviez donné de me trouver ici à mi-nuit… Or, pour être à un tel rendez-vous, j’eusse passé à travers une légion de démons…

– Venez monsieur, dit César, c’est moi qui suis coupable de n’avoir pas prévenu ces imbéciles…

Ragastens suivit le frère et la sœur, tandis que les valets, courbés jusqu’au sol, demeuraient stupéfaits de l’accueil fait à cet intrus si mal vêtu.

Près des Nubiens, postés à la porte de bronze, Lucrèce s’arrêta un instant. Les deux muets n’avaient pas bronché. Ils avaient une porte à garder : ils la gardaient.

– Et vous, demanda-t-elle, qu’eussiez-vous fait si on eût es-sayé de franchir cette porte ?

Les noirs sourirent largement en montrant une double ran-gée de dents éblouissantes. Ils touchèrent du bout du doigt le fil de leurs yatagans, puis ils montrèrent le cou du chevalier.

– C’est clair ! fit celui-ci en riant : ils m’eussent tranché le col. Mais, pour avoir le bonheur de vous contempler, madame, je jure que j’eusse affronté ce péril…

Lucrèce sourit de nouveau. Puis, ayant tapoté la joue des deux Nubiens, ce qui parut les plonger dans une extase de ravis-sement, elle passa, suivie de César et du chevalier.

Elle les conduisit dans une sorte de boudoir dont Ragastens admira le luxe raffiné. Mais le chevalier se garda bien de laisser paraître les sentiments qui l’agitaient.

– Ma sœur, dit alors César, monsieur est le chevalier de Ra-gastens, un Français, un enfant de ce pays que j’aime tant… Son titre de Français serait donc une suffisante recommandation à vos bontés, ma chère sœur… mais ce n’est pas tout : lors de mon voyage à Chinon, M. le Chevalier que voici me sauva la vie…

– Oh ! monseigneur, vous êtes trop bon de parler de cette misère, fit le chevalier ; je ne vous ai rappelé cette aventure que pour me faire reconnaître…

– J’aime les Français, dit à son tour Lucrèce, et j’aimerai M. le chevalier particulièrement, pour l’amour de vous, mon frère… Nous vous pousserons, chevalier…

– Ah ! madame, je suis confus de la faveur que vous me faites l’honneur de me témoigner si promptement.

– Vous la méritez, fit Lucrèce avec enjouement. Mais j’y pense, ajouta-t-elle tout à coup… Vous devez avoir besoin d’un ra-fraîchissement, après cette grande bataille… Venez, venez, cheva-lier !

Elle le saisit par la main et l’entraîna. Le chevalier fut agité d’un frisson. Cette main tiède, langoureuse, parfumée avait serré la sienne.

L’aventurier ferma les yeux une seconde, la gorge nouée par l’angoisse d’inexprimables voluptés.

– Tant pis ! songea-t-il. Je risque gros peut-être… Mais la partie en vaut la peine.

Et sa main, fortement, presque brutalement, rendit la pres-sion amoureuse à la main de Lucrèce. L’instant d’après, ils se trouvaient dans la fabuleuse salle des festins…

Enfiévré, Ragastens se crut transporté dans quelque paradis mahométan… Lucrèce elle-même plaçait devant lui des cédrats confits, des pastèques glacées par un procédé qu’elle avait imagi-né, puis elle versait dans sa coupe un vin qui moussait et pétillait.

– Buvez, dit-elle avec un regard qui acheva de bouleverser le chevalier… C’est du vin de votre pays… mais je le fais traiter par une méthode spéciale…

Le chevalier vida sa coupe d’un trait. Ses veines charrièrent des flammes…

Il goûta aux confitures que lui présentait Lucrèce. Et ses tempes se mirent à battre, tandis que son imagination s’ouvrait à des visions délirantes…

– Madame, s’écria-t-il, je bois, je mange, j’entends, je vois… et je me demande si je ne fais pas quelque rêve splendide après lequel la réalité me paraîtra plus cruelle !… Où suis-je !… Dans quel palais enchanté !… Dans la demeure de quelle adorable fée !…

– Hélas ! vous êtes simplement chez une mortelle… chez la pauvre Lucrèce Borgia, qui cherche à se distraire et qui y arrive rarement.

– Quoi ! madame, vous seriez malheureuse ? Ah ! dites quel vœu vous avez formulé… lequel de vos désirs est resté inassouvi… Morbleu ! quand je devrais remuer le monde… quand je devrais, comme les Titans de jadis, escalader l’Olympe pour aller deman-der le secret du bonheur…

– Bravo chevalier ! s’exclama César. Et s’il ne suffit pas de l’Olympe, nous escaladerons le ciel pour demander au Père Éter-nel la recette des confitures idéales par quoi Lucrèce se tiendra satisfaite !…

– Je ne suis qu’un gentilhomme sans fortune, répondit Ra-gastens en reprenant son sang-froid. Mais j’ai un cœur qui sait vibrer, un bras qui ne tremble pas et une épée ; je les mets, ma-dame, à votre dévotion, trop heureux si vous daignez en accepter l’hommage.

– J’accepte cet hommage, dit Lucrèce, avec une gravité qui fit tressaillir le chevalier.

– Et maintenant que vous voilà l’homme-lige de la duchesse de Bisaglia, reprit César, voyons, chevalier, à vous trouver une si-tuation officielle où vous puissiez utiliser vos talents… Je puis ob-tenir de mon père un brevet de garde-noble pour vous.

– Monseigneur, fit le chevalier, rappelé par ces paroles à la réalité, je vous avoue que j’aimerais mieux autre chose.

– Diavolo ! Vous êtes difficile, mon cher ! Les gardes-nobles doivent prouver six quartiers de noblesse… et, après tout, ajouta-t-il, avec une brutalité voulue, j’ignore, au fond, qui vous êtes…

Ragastens se leva et se campa fièrement.

– Monseigneur, dit-il d’une voix mordante, vous ne m’avez pas demandé mes parchemins à Chinon.

– Aïe ! je suis touché ! fit César.

– Quant à mes titres de noblesse, ils sont écrits sur mon vi-sage ; chez nous, les gentilshommes se devinent au premier coup d’œil… et ces titres, je suis prêt à les contresigner du bout de ma rapière.

– Bravo ! Bien riposté !…

– Puisque vous pensez que je suis venu en Italie pour monter la garde dans les églises, autour d’un vieillard qui dit des prières, adieu, monseigneur !…

– Eh là ! Quel diable d’enragé êtes-vous donc… ? Je sais, parbleu, que vous méritez mieux ! Aussi, ne vous l’ai-je proposé que pour vous éprouver… Vous me plaisez, tel que vous êtes… La manière dont vous avez arrangé mon terrible Astorre, dit l’Invincible, vos réponses, votre air, et jusqu’à cette magnifique volée, tout à l’heure… ah ! cela surtout… j’en ris encore…

César se renversa, riant en effet à pleine gorge. Le chevalier se rassit, en souriant.

– Donc, vous voulez entrer à mon service ?…

– Je vous l’ai dit, monseigneur !

– Eh bien, c’est fait, monsieur… Dans peu de temps, je vais recommencer la campagne contre certains principicules qui se croient tout permis… Mais je m’entends… À ce moment-là, je compterai sur vous, chevalier. Les hommes braves et spirituels sont rares… je vous connais depuis quelques heures, mais le peu que j’ai vu me répond de vous… Chevalier de Ragastens, vous en-trerez en campagne sous mes ordres, à la tête d’une compagnie.

– Ah ! monseigneur, fit Ragastens en bondissant, que dites-vous là ?… Vous voulez vous moquer, sans doute…

– Après-demain, au château Saint-Ange, venez chercher votre brevet…

Ivre de joie, tous ses rêves dépassés d’un coup par la plus singulière fortune, le chevalier s’inclina, saisit la main de César et la porta à ses lèvres…

– Maintenant, vous pouvez vous retirer, monsieur… Un mot encore, cependant. Ce matin, lorsque vous fîtes peur à ce bon Garconio, vous avez rencontré une jeune dame vêtue de blanc et montée sur un cheval blanc ?…

Il allait parler… Il cherchait les mots qui devaient assurer à Primevère les bonnes grâces de César… Tout à coup, une pâleur livide s’étendit sur son front. Les paroles s’étranglèrent dans sa gorge…

En s’inclinant, Ragastens avait jeté les yeux, par hasard, sur la mosaïque de marbre qui formait le plancher de la salle. Et il venait d’apercevoir une large tache de sang !…

Pourquoi cette vue arrêta-t-elle les mots irréparables qu’il allait proférer… Frémissant, il se tut…

– Eh bien, monsieur, fit César, vous alliez dire…

– J’allais dire, monseigneur, que j’ai en effet rencontré la dame dont vous me parlez et que j’ai bien regretté d’avoir inter-rompu la conversation de ce digne moine, lorsque j’ai su qu’il était à vous !

– Ainsi, reprit Borgia devenu sombre, vous ne la connaissez pas ?…

– Comment la connaîtrais-je monseigneur ?… J’ignore son nom : je ne sais même pas par quel chemin elle a disparu…

– Bien, monsieur… Vous pouvez vous retirer. Après-demain, au château Saint-Ange… N’oubliez pas !

– Diable, monseigneur, pour oublier, il faudrait que j’eusse perdu l’esprit.

Et Ragastens, de l’air le plus naturel du monde, fit une pro-fonde et gracieuse salutation à Lucrèce, qui lui donna sa main à baiser. Puis il sortit, se réservant de réfléchir à la découverte qu’il venait de faire.

Ses soupçons éveillés, il se demandait maintenant si toute cette aventure, commencée comme un beau rêve, n’allait pas aboutir à quelque traquenard. Avec un frisson, il se rappela les avertissements de Primevère. À ce moment, une petite main douce saisit la sienne et une voix lui glissa à l’oreille :

– Venez, et ne faites pas de bruit…

Ragastens était brave. La voix n’avait rien de sinistre au con-traire… Et pourtant, il fut saisi d’un malaise. Mais il se remit promptement et, s’en remettant à sa bonne étoile, il suivit son guide féminin.

Après des tours et des détours, il se retrouva tout à coup dans la salle des festins. La vaste pièce était maintenant faible-ment éclairée par un seul flambeau. Le cœur de Ragastens bat-tait à rompre.

– Ne bougez pas… ne remuez pas, murmura son guide, et attendez ici… jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.

Puis la servante qui avait conduit le chevalier disparut.

Les yeux de Ragastens furent aussitôt invinciblement attirés vers la tache de sang… Elle était là encore… Il s’approcha sur la pointe du pied… se baissa… toucha le sang… il n’était pas encore complètement coagulé.

– Il y a une heure à peine que ce sang a été répandu ! mur-mura-t-il… Oh ! Qu’est cela ?…

Une autre tache apparaissait plus loin… puis d’autres… tout un chemin rouge, une piste sanglante ! Haletant, il suivit cette piste, courbé sur les dalles, pas à pas…

Il arriva à une porte et mit la main sur le verrou… La porte s’ouvrit… Au delà, la piste continuait…

Guidé par elle, Ragastens traversa plusieurs salles et parvint enfin à une dernière porte qu’il ouvrit. Il étouffa alors une excla-mation de surprise épouvantée. Il se trouvait au bord du Tibre !…

Un instant, il eut la pensée de se laisser glisser dans le Tibre, de se sauver… Mais l’idée de fuir – de fuir devant une femme ! – le révolta.

Il raffermit son épée, ferma la porte et rapidement, d’un pas léger, regagna la salle des festins, toujours obscure et silencieuse. Quelques minutes pleines d’angoisse s’écoulèrent.

Enfin la même servante reparut. Comme tout à l’heure, elle le prit par la main et lui fit traverser trois ou quatre pièces obs-cures. Elle s’arrêta alors devant une porte et lui dit simplement :

– Vous pouvez entrer.

Ragastens hésita une seconde ; puis, haussant les épaules, poussa la porte…

Il se trouva au seuil d’une sorte de réduit mystérieusement éclairé, comme le sont les chapelles, pendant les nuits de prières.

Au fond de ce réduit, sur un amas de peaux de panthères, une femme !… Une femme nue qui souriait, les bras tendus… C’était Lucrèce !…

VI. L’IDYLLE APRÈS L’ORGIE

Il était environ trois heures du matin, lorsque Ragastens, rentré à l’hôtellerie du Beau-Janus, tomba sur son lit, épuisé de fatigue, et s’endormit d’un sommeil de plomb. Il dormit d’une traite jusqu’à huit heures et fut réveillé par son hôte.

Le digne Romain venait lui demander le prix de la journée qui commençait. C’était, dans son honorable maison, une règle invariable : on payait d’avance.

Le chevalier tâta ses poches et constata qu’il était pauvre comme Job. Il soupira, jeta un coup d’œil sur son diamant et pria l’hôte d’aller lui chercher un joaillier. L’hôte avait surpris le coup d’œil et comprit.

– Le Ghetto est à deux pas, seigneur ; dans cinq minutes, je vous amène un Juif de mes amis qui achète les pierres pré-cieuses.

– Amenez-en aussi un autre qui vende des hardes.

– Ce sera le même ! répondit l’aubergiste, qui partit en cou-rant. Quelques minutes plus tard il revenait, en effet, suivi d’un vieillard à barbe majestueuse, mais sale et crasseuse, lequel se confondit en salutations et déposa sur le lit un assortiment com-plet de costumes. Ragastens lui tendit son diamant.

Le Juif tira une petite balance de sa poche, pesa la superbe pierre et l’examina à la loupe.

Il y eut un débat. Le Juif commença par offrir le quart de la valeur du diamant. Mais, il s’aperçut bientôt qu’il avait affaire à forte partie et, avec force gémissements, il dut se résigner à ne gagner que le tiers du prix réel.

Ragastens, alors, fit choix d’un équipement tout neuf et s’habilla au fur et à mesure qu’il choisissait les diverses pièces de son costume, dont chacune donna lieu à un marchandage effré-né.

Finalement, le chevalier se trouva équipé de pied en cap, lui-sant, rayonnant, flamboyant. Mais, tout payé, et l’hôte prudem-ment soldé pour trois jours d’avance, il ne lui restait plus que quelques écus.

Il allait sortir, lorsque l’hôtelier introduisit dans sa chambre un personnage bizarre qui demandait à le voir.

Ce vieillard entra en exécutant une série de courbettes. L’hôtelier l’avait introduit en lui témoignant un respect étrange, où il y avait de la terreur. Et, comme il demeurait là pour satis-faire une intense curiosité, Ragastens, d’un signe impérieux, lui ordonna de sortir.

L’hôte s’éclipsa. Mais il n’en perdit pas un coup d’œil car, penché à la serrure de la porte, il assista à l’entrevue. Dès qu’ils furent seuls, Ragastens interrogea son visiteur d’un regard.

– Il signor Giacomo, pour vous servir.

– Monsieur Giacomo, que me vaut le plaisir ?…

– Je suis chargé de vous remettre ceci.

En parlant ainsi, le signor Giacomo avait entr’ouvert son vaste manteau et déposé sur le coin d’une table un petit sac re-bondi. Le sac rendit un son de métal…

– Il y a là cent pistoles, continua Giacomo en multipliant les courbettes… si vous voulez vous donner la peine de compter…

– Hein ? s’écria Ragastens. Vous dites qu’il y a là cent pis-toles ? Et c’est pour moi ?

– Vous êtes bien le seigneur chevalier de Ragastens ?…

– En chair et en os, bien que doutant s’il rêve ou s’il veille, depuis cette nuit.

– En ce cas, les cent pistoles sont pour vous.

– Mais qui me les envoie ?… Je veux être pendu si je com-prends…

– Chutt !… Comptez, signor mio…

Abasourdi, Ragastens défit le sac, tandis qu’un large sourire sardonique balafrait la figure ratatinée de Giacomo. Les cent pis-toles y étaient bien.

Et, tout émerveillé qu’il fût, Ragastens les engloutit à l’instant même dans la ceinture de cuir qu’il portait autour des reins. Cette besogne accomplie, il se prépara à interroger l’étrange visiteur. Mais celui-ci s’était évanoui !… Il appela l’hôte.

– Où est passé le signor Giacomo ?

– Il vient de s’en aller, monseigneur, répondit l’aubergiste courbé en deux.

Cette soudaine vénération surprit Ragastens.

– Oh ! oh ! fit-il en saisissant l’hôtelier par l’oreille, tu as tout vu, toi ?…

– Monseigneur, excusez-moi… mais vous voudrez bien par-donner à un pauvre aubergiste qui ignorait quel puissant sei-gneur il avait l’honneur de loger…

– Ah çà ! interrompit Ragastens étourdi, m’apprendras-tu ce que cela signifie ?…

– Cela signifie que je sais maintenant ce que je ne savais pas tout à l’heure… que je loge sous mon humble toit un allié… un ami… un parent peut-être des plus illustres et des plus redou-tables seigneurs de Rome… Et je le sais, puisque le signor Giaco-mo qui sort d’ici est l’homme de confiance de Lucrèce Borgia… l’intendant du Palais-Riant.

Sur ces mots, prononcés avec un frisson d’émoi, l’hôte sortit à reculons, en saluant plus bas que terre !…

Ragastens demeura une minute rêveur.

Puis, secouant la tête, il s’en alla à l’écurie, sella Capitan, sauta à cheval avec la légèreté d’un homme qui se sent en passe de faire bonne fortune. Au pas, il prit le chemin de la porte Flo-rentine par laquelle, la veille, il était entré dans la Ville Éternelle.

Il se donnait à lui-même pour prétexte qu’il fallait absolu-ment prévenir Primevère de ce qui se tramait contre elle. En réa-lité, il voulait ardemment la revoir, pour le seul bonheur de la contempler encore.

Et, des deux genoux, il pressa les flancs de Capitan comme s’il eût pensé la sauver en allant plus vite vers le lieu où il l’avait rencontrée. La brave bête comprit ce qu’on lui demandait, sans l’intermédiaire de l’éperon, et accentua son galop.

Ce fut ainsi qu’il parvint à l’endroit précis où Primevère, poursuivie par le moine Garconio, s’était tout à coup approchée de lui pour implorer son aide.

Il alla plus loin et se jeta à travers champs, sur la droite, à l’endroit exact où il avait vu tourner Primevère.

Il ne tarda pas à se trouver à la lisière d’un bois d’oliviers et dut se mettre au pas, le sol étant hérissé de racines qui crevaient la terre, pour darder au ciel de nouvelles pousses. Le bois, clair-semé au début, se fit épais et serré. Il mit pied à terre.

Ragastens parvint sur les bords d’un ruisselet qui courait sous le bois. Il s’arrêta donc, débrida Capitan et le fit boire. Alors, il songea à lui-même et tira de ses fontes un pain, un carré de viande froide et un fiasco de vin blanc, protégé par une enveloppe d’osier. Il mit le fiasco à rafraîchir dans le ruisseau et attaqua son morceau de viande froide.

– Corbleu ! fit-il presque à haute voix, le joli bois ! Et le joli ruisseau que voilà ! Il n’y manque que la naïade ou la nymphe.

– C’est que vous ne la voyez pas ! Car elle est là qui assiste à votre repas, répondit une voix pure avec un éclat de rire mo-queur.

Le chevalier se leva d’un bond, effaré… Et il demeura tout troublé en voyant, de l’autre côté du ruisseau, sortant d’un buis-son de verdure, celle qu’il cherchait en vain, la jeune fille à la robe blanche… Primevère !

Dans ce cadre, elle semblait plus que jamais mériter son surnom. Elle était vraiment l’incarnation radieuse du printemps.

– Eh bien ! reprit-elle, il paraît que la nymphe du ruisselet vous fait peur, chevalier ?

– Madame, répondit Ragastens, sans trop savoir ce qu’il di-sait, je n’ai peur que d’une chose… c’est que l’apparition s’évapore…

– Que faisiez-vous donc en ces lieux écartés ? reprit-elle pour se donner une contenance.

– Je vous cherchais ! Et vous, madame ?

– Je vous attendais, répondit-elle.

Ragastens jeta un léger cri de joie, franchit d’un bond le ruisseau qui les séparait et il allait tomber aux pieds de la jeune fille, lorsque, d’un geste plein d’une charmante dignité, celle-ci l’arrêta.

– Je vous attendais, chevalier, continua-t-elle d’une voix al-térée par une subite émotion, parce que j’ai vu en vous, un je ne sais quoi me disant que je pouvais me fier à vous… Ai-je eu tort ?…

– Oh non, madame, dit le chevalier en se courbant avec un profond respect, non, vous n’avez pas eu tort d’avoir confiance en un homme qui, depuis qu’il vous a vue, ne songe plus qu’à se dé-vouer à votre défense…

– En effet, chevalier, j’ai besoin d’être défendue, hélas !…

– Je le sais, madame !

– Vous le savez ?

– Vos paroles suffiraient pour me l’apprendre… mais je sais aussi autre chose, et ceci m’amène à vous dire pourquoi je vous cherchais…

– Qu’avez-vous donc appris ? s’écria la jeune fille avec une surprise mêlée de frayeur.

– D’abord votre vrai nom !… Je sais que vous vous appelez Béatrix, que vous êtes la fille du comte Alma…

À ces mots, elle pâlit et recula, en jetant autour d’elle un re-gard de terreur. Une soudaine méfiance parut dans ses yeux.

– Oh ! rassurez-vous, madame, fit ardemment Ragastens ; ce nom ne sortira jamais de ma bouche.

Elle se rapprocha, toute tremblante encore, et tendit sa main que le chevalier porta à ses lèvres.

– Pardonnez-moi, monsieur… c’est que je suis entourée d’embûches et d’ennemis… c’est que ce nom est, en effet, un se-cret et que je suis épouvantée que quelqu’un l’ait appris, fût-il le loyal et brave gentilhomme que vous êtes !

– Un hasard m’a seul fait connaître ce secret… et j’avoue d’ailleurs que ce hasard est assez effrayant…

– Que voulez-vous dire ?…

Ragastens raconta alors dans tous ses détails la scène ter-rible à laquelle il avait assisté et il répéta textuellement les pa-roles lugubres du blessé du Tibre.

– Je suis perdue !… finit-elle par murmurer.

– Par le soleil qui nous éclaire, s’écria Ragastens, je vous jure que les jours du misérable qui vous fait pleurer sont comp-tés, si vous me révélez son nom…

Primevère secoua la tête et un frisson l’agita. Puis elle jeta un profond regard sur le chevalier.

– Eh bien, oui, fit-elle tout à coup. Vous saurez tout !… Mais pas aujourd’hui… pas ici !… Vendredi, à une heure de la nuit, rendez-vous sur la voie Appienne… Comptez sur votre gauche vingt-deux tombeaux… au vingt-troisième, arrêtez-vous, appro-chez-vous et à celui qui vous dira : Roma ! répondez : Amor !… Alors, chevalier, vous saurez quels terribles ennemis sont les miens.

Le chevalier mit la main sur son cœur, qui battait à rompre et voulut répondre. Mais, légère et gracieuse, Primevère s’était déjà enfoncée dans l’épais feuillage…

Pensif, agité de mille pensées diverses, le chevalier rebrida Capitan, sortit du bois et sauta en selle. Puis il prit le chemin de Rome. Mais, rendu prudent par le peu qu’il savait, et surtout par ce qu’il supposait, il fit un grand détour, et, vers le soir, rentra dans la ville par une autre porte que celle qu’il avait prise pour en sortir.

VII. ALEXANDRE BORGIA

Le lendemain, de bonne heure, Ragastens, resplendissant dans son beau costume se prépara à se rendre au château Saint-Ange. Comme il allait sortir, il vit une foule de gens du peuple qui, causant et riant entre eux, se dirigeaient tous dans le même sens.

– Où vont donc tous ces gens ? demanda le chevalier à son hôte qui, respectueusement, lui tenait l’étrier.

– À Saint-Pierre, seigneur.

– À Saint-Pierre ? Il y a donc une fête religieuse ? Nous ne sommes ni à Pâques, ni à la Pentecôte…

– Non, mais il y aura cérémonie tout de même ! Et une belle ! On dit que ce sera magnifique. Pour tout dire, il s’agit des funérailles de monseigneur François Borgia, duc de Gandie, mort lâchement assassiné…

– Assassiné ?…

– Hélas, oui ! On a retrouvé son cadavre, percé d’un maître coup de poignard !

– Et où a-t-on retrouvé ce cadavre ?… demanda Ragastens avec une avide curiosité.

– Dans le Tibre !… À trois cents pas à peine d’ici !

– Dans le Tibre !…

– Les brigands, non contents d’assassiner le pauvre sei-gneur, ont jeté à l’eau son corps, dans l’espoir peut-être qu’il se-rait entraîné jusqu’à la mer…

– Ainsi, on a trouvé le cadavre dans le Tibre ! interrompit Ragastens.

– Comme j’ai l’honneur de vous le dire, à trois cents pas d’ici !… La découverte en fut faite hier matin, une heure à peine après que vous eûtes quitté l’hôtellerie…

– Et soupçonne-t-on l’assassin ?…

– On a arrêté une douzaine de gens mal famés… Il est sûr qu’on retrouvera les criminels, car c’est monseigneur César en personne qui dirige les recherches…

– Merci de vos renseignements, mon cher monsieur Bartho-lomeo.

– Savez-vous, seigneur chevalier, ce que quelques-uns disent tout bas ?…

– Que dit-on ? fit Ragastens en se penchant sur sa selle, car il était déjà à cheval.

Mais Bartholomeo se tut soudain. Il venait de se rappeler que le chevalier avait reçu, la veille, la visite de Giacomo, l’intendant du Palais-Riant, et que, selon toute apparence, il était l’ami des Borgia… Il jeta un regard effaré sur Ragastens.

– Rien ! fit-il en balbutiant ; on ne dit rien…

– Eh bien, je vais vous l’apprendre, ce qu’on dit ! On dit que le Palais-Riant est bien près du Tibre où l’on a retrouvé le duc de Gandie… n’est-ce pas ?

Bartholomeo devint cramoisi, puis livide de terreur.

– Je n’en sais rien, Excellence… Rien, je vous jure ! je ne dis rien, je ne suppose rien, je ne sais rien…

Le chevalier se dirigea, au pas de sa monture, vers le châ-teau Saint-Ange et passa Saint-Pierre. Là, sur la place dallée, ve-naient aboutir et se perdre en de sombres remous les fleuves d’hommes que déversaient toutes les rues.

La nouvelle de la mort de François Borgia avait produit une profonde impression.

Ragastens observa la foule qu’il fendait lentement du poi-trail du Capitan. De sourdes rumeurs faisaient tressaillir cette foule et couraient à sa surface comme les souffles d’une pro-chaine tempête sur la face des mers. Dans certains groupes, on n’hésitait pas à dire qu’il fallait venger la mort de François. Et, au mot de vengeance, des regards se tournaient vers le château Saint-Ange. De toute évidence, ces regards menaçaient César.

Préoccupé de ce qu’il voyait et entendait, Ragastens ne fit pas attention à un homme – un religieux, un moine ! – qui par-courait les groupes, glissant un mot dans l’oreille des uns, faisant à d’autres des signes mystérieux. Ce moine, c’était Dom Garco-nio.

À quelle besogne se livrait-il ?

C’est ce que se fût demandé le chevalier s’il eût vu le moine. Mais, comme nous l’avons dit, il marchait, tâchant de recueillir les impressions qui se dégageaient de la foule, puis songeant à l’étrange entrevue qu’il avait eue la veille avec Béatrix. L’image de la jeune fille flottant devant ses yeux finit par l’absorber com-plètement.

Et lorsqu’il fut parvenu devant la porte du château Saint-Ange, une modification extraordinaire s’était opérée dans l’attitude de la foule. Tout brave qu’il était, Ragastens eût sans doute frémi s’il eût vu à ce moment les yeux luisants qui se bra-quaient sur lui, et les sourires mauvais qui l’accompagnaient. Mais il ne vit rien et, paisiblement, pénétra dans la cour du châ-teau, sillonnée de laquais, de soldats, d’officiers et de seigneurs.

Ragastens avait mis pied à terre et, assez embarrassé, re-gardait autour de lui sans trop savoir à qui s’adresser, lorsqu’une voix de basse-taille retentit à ses côtés.

– Comment, « facchini » !… Vous ne voyez pas que M. le chevalier de Ragastens vous tend la bride de sa monture ?

Les laquais auxquels s’adressait cette apostrophe se précipi-tèrent vers le chevalier et, avec toutes les marques d’un grand respect, s’emparèrent de Capitan, qu’ils conduisirent dans l’une des vastes écuries du château. Ragastens s’était retourné vers ce-lui qui venait si à propos de le tirer d’embarras.

– Le baron Astorre ! s’écria-t-il non sans surprise.

– Moi-même, répondit le colosse, enchanté de me mettre à votre disposition, pour vous guider à travers cette petite ville touf-fue qu’est le château de Saint-Ange !

– Ma foi, mon cher baron, je vous suis vraiment obligé de l’offre… Mais permettez-moi de m’enquérir de votre santé… Bien que vous ayez le bras en écharpe, j’espère que je n’aurais pas été assez maladroit pour vous endommager sérieusement…

– Vous le voyez, chevalier, je n’ai pas l’air d’un moribond ; par tous les diables, l’épée qui doit m’envoyer ad patres n’est pas encore forgée… Mais venez… je vais vous conduire jusqu’aux ap-partements de monseigneur César qui, en ce moment, est en con-férence avec son illustre Père…

Le baron lui fit monter un somptueux escalier de granit rose, au haut duquel commençait une enfilade de salles décorées avec un luxe plus sobre que celui du Palais-Riant. Ils arrivèrent ainsi à une sorte de vaste salon où grouillait tout un monde de seigneurs chamarrés, de gardes, de courtisans, qui bavardaient sans la moindre retenue.

– Messieurs, dit Astorre de façon à dominer les conversa-tions, permettez-moi de vous présenter M. le chevalier de Ragas-tens, gentilhomme français, venu en Italie pour nous montrer à tous comment on manie une épée et qui a débuté par me donner, à moi l’Invincible Astorre, une leçon dont je me souviendrai long-temps !

Tous les regards convergèrent sur le chevalier. Ragastens tressaillit. Car il lui avait semblé démêler dans la voix d’Astorre quelque intonation ironique et c’étaient des regards moqueurs qui se tournaient vers lui…

César Borgia se trouvait en effet chez le pape, ainsi que le baron Astorre l’avait annoncé à Ragastens.

Alexandre VI était, à cette époque, un vieillard de soixante-dix ans. Sa physionomie « ondoyante et diverse » portait les marques d’une subtile diplomatie.

Alexandre était de taille un peu au-dessus de la moyenne ; il se tenait droit, bien que parfois il feignît de courber la tête comme sous le poids de la pensée. C’était un vieillard d’une ad-mirable verdeur. Ses origines espagnoles se révélaient dans son œil dur et hautain, dans le circonflexe de la bouche fine et serrée, dans les sourcils demeurés touffus et presque noirs.

Au moment où nous pénétrons auprès du pape, il se trouve dans une sorte d’oratoire sévèrement meublé, assis dans un vaste fauteuil à haut dossier sculpté.

Un jeune homme, qui semblait à peine avoir dépassé la ving-tième année, était devant lui, debout, dans une attitude de respect pleine de dignité et le pape achevait un entretien commencé de-puis une demi-heure. Ses yeux pétillants se fixaient sur un ta-bleau qu’on venait d’accrocher à la muraille. Le jeune homme suivait ce regard avec une évidente inquiétude.

– Admirable ! disait le pape. Merveilleux ! Raphaël, mon cher enfant, tu seras un grand peintre…

– Ainsi… Votre Sainteté n’est pas mécontente de cette ma-done ?…

– Admirable, Sanzio ! Je ne trouve pas d’autre terme… Elle est si simple dans cette chaise populaire…

Le jeune homme aux yeux rêveurs écoutait ces éloges avec une noble simplicité. Il allait se retirer, lorsque le pape le retint d’un geste.

– Et cette « Transfiguration », dit-il, avance-t-elle ?

Raphaël Sanzio devint soucieux et poussa un soupir.

– Cette œuvre me désespère, fit-il sourdement.

– Allons, allons ! Du courage per bacco ! Va, mon enfant, tu es libre… Ah ! un mot encore. Où prends-tu tes modèles ? Où trouves-tu ces parfaites beautés que tu peins ?… Quelque grande dame, sans doute…

– Que Votre Sainteté daigne me pardonner, répondit Ra-phaël. Ce n’est pas parmi les grandes dames que je pourrais trouver cette suavité de lignes, cette pure harmonie des contours et ces reflets de profonde noblesse qui viennent des âmes vrai-ment pures…

– Et où donc, per bacco ?…

– Dans le peuple qui sait aimer, qui sait souffrir…

– Ainsi, ta madone ?…

– Est une simple fille du peuple, une humble fornarina .

Le pape demeura songeur et ferma les yeux une minute. Puis, simplement, il ajouta :

– Eh bien, Raphaël, je veux la connaître !… Va, maintenant.

Le jeune homme se retira, étonné, presque inquiet. Quant au pape, les yeux fixés sur la « Vierge à la chaise », il murmurait :

– Oui… connaître cette pure enfant !… Réveiller peut-être quelques étincelles dans les cendres déjà froides de mon vieux cœur !… Aimer encore une fois !… Vivre… Oh ! ne fût-ce qu’une heure !

Alexandre VI se tourna alors à demi vers une porte et dit : « Entre ! »

La porte s’ouvrit aussitôt. César parut.

Une singulière transformation venait de s’opérer dans la physionomie du pape. La tête penchée sur la poitrine, les mains jointes, il paraissait horriblement souffrir. Mais il eût été impos-sible de dire si son mal était corporel ou moral. Sur un geste de lui, César s’assit.

Le duc de Valentinois, cuirassé, botté, la figure rude, le poing appuyé sur le pommeau d’une lourde épée, l’œil en éveil, la bouche plissée par un sourire d’une cynique impudence, formait un violent contraste avec son père. C’était le reître en présence du diplomate…

– Eh bien, mon fils, dit enfin le pape, cette immense douleur nous était donc réservée ?… J’étais donc destiné, sur la fin de ma vie, à voir tomber un de mes enfants sous le poignard d’un misé-rable bravo ? Le plus soumis de mes enfants… le meilleur, peut-être !… Ah ! malheureux père que je suis ! Le ciel réservait ce châtiment cruel à mes péchés, sans doute !

César ne répondit pas un mot. Le pape essuya ses yeux où d’ailleurs il n’y avait pas de larmes.

– Mais, reprit-il, ma vengeance sera éclatante. Sais-tu le châtiment qu’a mérité l’assassin, César ? Le sais-tu ?

César tressaillit et une ombre passa sur son front. Mais il continua à se taire. Alexandre lui saisit la main.

– Je veux que ce soit terrible. L’assassin, quel qu’il soit, du peuple ou de la noblesse, fût-il même quelque puissant seigneur, même un de nos parents, l’assassin subira le supplice dont j’ai dicté tout à l’heure l’ordonnance : il aura les ongles arrachés, la langue coupée, les yeux crevés, et demeurera exposé ainsi au po-teau d’infamie jusqu’à ce que mort s’ensuive. Alors, on lui arra-chera le cœur et le foie pour les jeter aux chiens, puis le cadavre sera brûlé et les cendres jetées au Tibre…, Cela te paraît-il suffi-sant, César ?… Parle !

César garda le silence. Il était seulement un peu pâle. Le pape reprit :

– Ah ! mon pauvre François ! Quand je songe que l’autre soir, plein de vie et de gaîté, il vint me trouver… et que je lui con-seillai d’aller passer la soirée chez ta sœur Lucrèce… Ah ! maudit conseil… Car c’est sûrement en sortant du Palais de Lucrèce qu’il a été tué… pauvre François ! Si bon ! Si tendre !… Mon cœur en saigne… Mais tu ne pleures donc pas, César ?…

– Mon père, j’attends, pour vous parler de choses sérieuses que vous ayez fini de jouer la comédie…

– Per bacco ! Que signifie !…

– Cela signifie que la mort de François vous enchante ou si-non je ne comprends plus, moi !

– Malheureux enfant ! Comment peux-tu penser de pareilles abominations ! Tu outrages ma douleur !

– François vous gênait, mon père, reprit César en haussant la voix. Fourbe, lâche, imposteur, indigne de ce nom de Borgia qu’il portait, ennemi en secret de votre gloire et de votre gran-deur, impuissant conspirateur, ne sachant ni aimer ni haïr, il nous déshonorait, mon père ! Sa mort est la bienvenue !

– Conspirateur ?… Tu dis qu’il conspirait ?…

– Vous le savez aussi bien que moi, mon père !

– N’importe ! Le crime est atroce et doit être puni ! Tu m’entends, César ?… Quoi qu’ait pu faire contre nous le pauvre François, il est intolérable que quelqu’un au monde ait osé porter la main sur un Borgia ! Un châtiment exemplaire doit apprendre à l’univers que les Borgia sont inviolables !

– Je suis de votre avis, mon père, dit froidement César. Aus-si, je vous jure que l’assassin sera retrouvé : c’est moi-même qui m’en occupe !

– Alors je commence à me tranquilliser, César… Si après avoir réduit la noblesse et muselé le peuple, si après avoir dompté l’Italie et mis Rome dans une cage, nous laissons assassiner, ce n’est pas la peine d’avoir fait ce que nous avons fait !… Seul, un Borgia peut toucher à un Borgia !

– Mon père, votre sagesse est infinie et je m’incline hum-blement devant votre génie. François nous trahissait…

– La Providence l’en a puni avec une sérénité qui fait trem-bler de douleur mon cœur paternel…

– Maintenant que nous avons réglé la question des justes vengeances…

– Tu retrouveras l’assassin, n’est-ce pas, César ? Promets-le-moi pour me tranquilliser.

– C’est juré, mon père… et vous savez ce que valent les ser-ments d’un Borgia… quand il y va de son intérêt !… Maintenant que cette question est réglée, je voudrais connaître un détail qui m’échappe…

– Parle, César.

– Vous avez dit que François conspirait, et que sa mort vous délivrait d’un danger.

– Per bacco ! C’est toi qui as dit cela !

– Oui, mais vous l’avez pensé. Mettons que vous l’ayez dit par l’intermédiaire de ma bouche…

– Soit, admettons-le… Après ?…

– Eh bien, mon père, achevez de m’éclairer : avec qui cons-pirait François ? Il est important que je le sache…

Le pape réfléchit quelques instants.

– Mon fils, dit-il enfin, il n’est que trop vrai que François avait fait alliance avec nos pires ennemis…

– Nommez-les, mon père !

– Te les nommer ! s’écria-t-il. Comme tu y vas ! Si je pouvais te les nommer, la besogne serait trop facile !

– Ainsi, vous ne savez pas le nom des conspirateurs ?

– Je sais que l’on conspire, voilà tout !… Je sais qu’on veut ma mort – et la tienne, César !… Je sais que les traîtres avaient mis leur confiance en ton frère François… que la divine Provi-dence ait pitié de son âme…

– Songeons à nous, mon père !

– Juste, per bacco !… Et, à ce propos, il m’est venu une idée.

Les idées du pape étaient généralement funestes à ceux à qui il les confiait. César ne l’ignorait pas.

– Je songe à te marier ! fit tout à coup le vieux Borgia.

César éclata de rire, rassuré.

– Quel mal vous ai-je fait, mon père ? s’écria-t-il.

– Ne plaisante pas, César… Je connais tes goûts, je sais que le sacrement du mariage inspire à ton indépendance une répul-sion que je ne veux pas contrarier… Donc, si je te parle d’un ma-riage possible, c’est que j’y vois le moyen de consolider à jamais notre puissance…

– Je vous écoute, mon père ! dit César redevenu attentif et sérieux.

– Écoute, César, il m’arrive parfois de regarder derrière moi dans ma vie et de me rappeler tout ce que j’ai fait pour la gloire et la fortune de notre maison…

La voix du vieillard devint rocailleuse… sa figure s’assombrit.

– Alors, César, il me semble que des fantômes se mettent à rôder autour de moi !… Des princes, des comtes, des évêques, des cardinaux… toute une ronde infernale de têtes livides qui me me-nacent… tous ceux qui sont tombés autour de nous, par le fer ou par le poison… Les Malatesta, les Manfredi, les Vitelli, les Sfor-za… tous sortent de leurs tombeaux et me disent : « Rodrigue Borgia, quiconque tue sera tué ! Borgia, tu périras par le poi-son !… »

– Mon père !… Chassez ces puériles imaginations…

– César ! César ! murmura le pape en saisissant la main de son fils, j’en ai l’horrible pressentiment : je mourrai avant peu… et c’est par le poison que je mourrai !… Tais-toi !… Laisse-moi achever ! Que je meure, moi, ce n’est rien ! Mais toi !

– Suis-je donc menacé ?…

Le pape jeta à son fils un de ces coups d’œil en dessous qui lui étaient familiers et vit que la terreur commençait à faire son œuvre dissolvante dans l’esprit de César.

– Enfant ! s’écria-t-il. T’imagines-tu donc que ce soit à moi qu’on en veut ? Allons donc ! S’il n’y avait que moi, on me laisse-rait mourir de vieillesse… car je suis usé… Mais toi ! Toi !… Le digne héritier de ma puissance ! Toi, qui as conquis les Ro-magnes ! Toi, qui rêves de restaurer l’empire de Néron et de Cali-gula ! Toi, César, mon fils, c’est toi que l’on veut atteindre, et pour te frapper plus sûrement, il faut que je disparaisse le pre-mier…

– Par l’enfer ! gronda César, avant qu’on ait touché à un cheveu de votre tête, mon père, j’incendierai l’Italie, du cap Spartivento jusqu’aux Alpes !…

– Il y a mieux à faire, César ! reprit le pape dont l’œil noir s’éclaira de satisfaction.

– Parlez… je suis prêt à tout !

– Eh bien, César… ce mariage… il arrangerait tout !

– Encore faut-il que je sache…

– Le nom de celle qui nous apportera en dot la pacification de l’Italie et la certitude de notre puissance consolidée ? Je vais te le dire : c’est la fille du comte Alma… Béatrix !

– La fille du comte Alma !… fit César étonné.

– Tu la connais ?

– J’ignorais même que le comte eût une fille !… Mais, mon père, comment pouvez-vous supposer qu’une alliance soit pos-sible entre les Borgia et les Alma ?… Vous disiez que j’ai conquis les Romagnes… C’est vrai, mais je n’ai pu faire capituler la cita-delle de Monteforte, qui a résisté à six assauts et à un siège de quatorze mois ! Le comte Alma, seigneur de Monteforte demeure debout, insolent, superbe, comme une perpétuelle menace…

– Eh ! tu mets le doigt sur la plaie… Monteforte est devenu le rendez-vous de tous les mécontents… de tous ceux que nous avons dépossédés et dépouillés. Intrigant, actif, courageux, le comte Alma a concentré autour de lui, en un faisceau, les haines et les rancunes éparses dans l’Italie… Vois-tu bien l’intérêt que nous avons à ce que Béatrix devienne ta femme ?…

– Jamais le comte n’y consentira…

– Tu l’y obligeras.

– Comment ?

– En enlevant sa fille, d’abord.

César, soucieux, le front barré d’un pli de défiance, cher-chait dans sa tête les arguments pour se dispenser de cette opéra-tion qui lui souriait médiocrement. L’amour sauvage qui, d’heure en heure, grandissait dans ce cœur, n’y laissait plus de place pour l’aventure proposée.

– Marcher sur Monteforte, reprit le pape, avec des forces suffisantes, s’emparer de ce dernier rempart, tenir le comte à ta merci, et alors lui proposer d’épouser sa fille : c’est un coup ma-gnifique, superbe… C’est la fin des révoltes… c’est l’apaisement définitif… la déroute de nos ennemis désormais découragés…

» La fille est belle, sais-tu ?… Cette Béatrix est jolie à dam-ner un pape !…

César haussa les épaules. Le pape se leva.

– Je vois que cette affaire ne te convient pas…

César demeura muet, obstiné.

– Soit ! reprit le vieux Borgia en dardant sur lui un regard empreint d’une inexprimable malice. J’y renonce… Je trouverai bien le moyen de me défendre et de te défendre aussi, sans t’obliger à un désagréable mariage avec cette petite Primevère…

César bondit. Il était devenu très pâle.

– Qu’avez-vous dit, mon père ? fit-il d’une voix rauque.

– J’ai dit : Primevère… C’est un surnom que des gens ont donné à Béatrix…

– Vous dites ? Primevère est la fille du comte Alma ?

– Je le dis ! Qu’y a-t-il qui puisse t’émouvoir ?

César souffla bruyamment, assura son ceinturon et, se tour-nant vers le pape :

– Mon père, quand faut-il marcher sur Monteforte ?…

– Je te dirai cela d’ici quatre jours… Tu acceptes donc ?

– Oui, fit César les dents serrées.

– Bien !… Va maintenant t’occuper des funérailles de ce pauvre François. On me dit qu’il y a, à ce sujet, quelque fièvre parmi le peuple…

César sortit en haussant les épaules avec mépris. Le pape écouta un instant le bruit décroissant de ses éperons qui réson-naient sur les dalles. Puis, simplement, il murmura :

– Imbécile !…

Quant à César, après avoir franchi un grand nombre de salles, il avait descendu un escalier, puis un autre… puis s’était enfin trouvé dans les vastes caves du Vatican. Personne ne l’accompagnait.

Au fond des caves – immense enchevêtrement de sous-sols – il ouvrit une trappe et descendit encore. Alors, il parvint à un caveau circulaire.

Il appuya des deux mains sur une pierre que rien ne distin-guait des autres – et la muraille s’entr’ouvrit, laissant le passage libre pour un homme. Une sorte d’étroit boyau, noir et humide, commençait là. César s’y engagea sans lumière.

Ce boyau, c’était le fameux souterrain qui réunissait le Vati-can au château Saint-Ange. À cette époque-là, trois personnes seulement connaissaient l’existence de ce souterrain : le pape, César et Lucrèce.

VIII. LE MOINE À L’ŒUVRE

Après la pompeuse et ironique présentation du baron As-torre, la foule des courtisans s’était tournée vers le nouveau venu. Le chevalier salua avec cette grâce impertinente dont il avait le secret.

– Messieurs, dit-il avec une modestie qui frisait de près l’insolence, M. le baron Astorre est trop bon de vous rappeler l’avantage que j’ai eu de le toucher six fois de suite.

Astorre pâlit et, par un regard circulaire, implora l’aide de ses amis. Il était évident que, sur le terrain des allusions, il n’était pas de force à lutter avec le chevalier. Un jeune homme s’avança et, saluant Ragastens :

– Ainsi, monsieur le chevalier est venu… Comment as-tu dit, Astorre ? Pour nous enseigner l’escrime ?

– À votre disposition, monsieur, fit Ragastens avec son im-perturbable politesse.

– Prends garde, cher Rinaldo, dit Astorre en riant. Monsieur porte un nom terrible : il s’appelle le chevalier La Rapière.

Il y eut des éclats de rire tout autour de Ragastens.

– Ma foi ! s’écria Rinaldo, je serais enchanté de voir jusqu’à quel point ce nom est justifié…

– Cela vous sera difficile, monsieur, répondit Ragastens.

– Et pourquoi donc, s’il vous plaît ?

– Parce que je ne veux pas vous battre.

– Dites que vous ne voulez pas vous battre…

– Vous n’y êtes pas… je ne demande pas mieux que de vous donner la petite leçon dont vous paraissez avoir aussi grand be-soin que notre ami, le baron Astorre…

Il s’était fait un grand silence, et chacun attendait la suite de la provocation. Le chevalier continua :

– Malheureusement, j’ai fait hier un serment…

– Celui de ne plus vous exposer ?…

– Voyant combien il était facile de vous toucher, vous autres Romains…

Des murmures menaçants se firent entendre.

– J’ai été pris, continua Ragastens avec son sourire, de re-mords et de pitié…

– Et alors ? s’écria Rinaldo, livide de fureur.

– Alors, j’ai résolu de ne plus accepter de duel, à Rome, à moins d’avoir deux adversaires… Pour ma rapière, il faut deux épées – au moins !

Trois épées étincelèrent, parmi lesquelles celle de Rinaldo.

– J’en demandais deux, on m’en offre trois… Je les accepte, puisqu’on me les offre !

Aussitôt, il tira sa rapière et tomba en garde. Il était rayon-nant et superbe d’audace.

– Messieurs, ricana-t-il, pour aujourd’hui encore, ce sera une simple leçon… Vous allez voir comment on fait décrire à trois épées des courbes élégantes dans l’espace… Attention… une !…

L’un des trois spadassins jeta une exclamation furieuse ; son épée venait de lui sauter des mains.

– Deux ! continua tout à coup le chevalier.

C’était l’épée de Rinaldo qui sautait. Fendant le cercle des spectateurs, il courut après l’arme. L’épée était tordue…

Au moment où il se baissait pour la ramasser, un moine qui, debout dans un coin obscur, notait les phases de cette passe d’armes, s’avança vers lui. Il entr’ouvrit son manteau et, tendant une épée nue à Rinaldo :

– En voici une, dit-il, qui ne se tordra pas. Pour l’honneur de Rome, pour notre salut, touchez cet insolent…

Rinaldo n’écoutait plus. Il avait saisi l’arme qu’on lui tendait et, s’élançant vers le chevalier de Ragastens, il tomba en garde devant lui au moment où il s’écriait :

– Trois !

Son troisième adversaire, en effet, venait d’être désarmé.

– Ah ! fit Ragastens en se tournant vers Rinaldo, il paraît qu’une leçon ne vous suffit pas… J’aime cette ardeur… Tiens ! Vous avez une épée neuve ?… Je croyais avoir tordu la vôtre…

Rinaldo ne disait rien et s’escrimait froidement, résolu à toucher au moins une fois l’indomptable chevalier.

– Je vois que vous n’avez pas bien compris, reprit celui-ci… Tenez, regardez bien… Je commence par vous endormir le poi-gnet par ces battements… bon !… Puis, par cette série de doublés, je lie votre épée… un dernier coup… et… ça fait quatre !…

Une fois encore, l’épée venait de sauter… Elle décrivit une courbe et alla retomber par-dessus le cercle des spectateurs… On entendit un léger cri : l’arme, en retombant, venait d’égratigner à la main un laquais qui passait.

– Ce n’est rien ! fit le moine en s’élançant vers le laquais. Tais-toi et suis-moi. Je vais te guérir cela à l’instant.

Le laquais suivit le moine, très étonné, car l’égratignure, à peine visible, n’offrait rien de grave.

Pendant ce temps, un remous s’était opéré dans le cercle des courtisans. Toutes les têtes se découvraient. César Borgia venait d’apparaître.

– À cheval, messieurs, dit-il… À cheval, aujourd’hui, pour la cérémonie funèbre qui nous attend… Mais, dans quelques jours, à cheval pour la bataille !…

Un grand vivat s’éleva, et la cohue entoura César.

– Oui, messieurs, continua celui-ci ; sous peu nous par-tons… que chacun soit prêt au plus tôt pour une campagne qui sera dure… En attendant, allons enterrer mon bien-aimé frère François… M. le chevalier de Ragastens, ajouta-t-il en apercevant le chevalier, vous vous tiendrez près de moi, vous entendez ?… Messieurs, je vous présente M. le chevalier de Ragastens, mon ami… l’un des meilleurs !

Aussitôt, César se dirigea vers le grand escalier d’honneur qui aboutissait à la cour du château. La foule des courtisans le suivit avec un grand cliquetis d’épées et d’éperons.

Des mains nombreuses s’étaient tendues vers Ragastens. Les uns s’empressaient à saluer en lui un favori du maître. D’autres, simplement heureux de témoigner une sympathie à sa vaillance.

Dom Garconio – le moine qui avait tendu une épée neuve à Rinaldo désarmé – dom Garconio avait entraîné le laquais que cette épée venait d’égratigner légèrement à la main. Mais il n’avait pas fait vingt pas que l’homme s’arrêta soudain, comme frappé d’un vertige. Il devint livide. Une mousse apparut au coin de ses lèvres. Il voulut parler. Mais sa gorge ne put émettre qu’une sorte de cri guttural. Puis ses genoux fléchirent et il s’abattit.

Garconio, penché sur lui, suivait attentivement les phases de l’agonie. Cette agonie fut courte.

– Bien, murmura Dom Garconio… Selon mes prévisions, le poison paralyse la langue dès que ses effets commencent à se produire… Donc, pas de bavardages inutiles au moment de l’agonie… Mais, d’autre part, cette agonie vient beaucoup trop vite… j’avais calculé qu’elle se produirait au moins deux heures après la blessure… Il faudra modifier le dosage…

Puis, Garconio ayant jeté un dernier regard sur le cadavre, s’en alla lentement, la tête penchée, absorbé par de savants cal-culs.

Les funérailles de François Borgia, duc de Gandie, avaient eu lieu en grande pompe. Après la messe solennelle célébrée à Saint-Pierre, le corps avait été promené par la ville, en proces-sion.

Il était environ cinq heures lorsque, ayant fait le tour de la ville au son des cloches de toutes les églises, le cercueil fut rame-né à Saint-Pierre. Là, il fut fermé et le cadavre fut déposé dans un des caveaux de la crypte.

Sur tout le parcours, des cris retentirent, comme s’il y eût eu un commencement de sédition. À ces cris, César qui, jusque-là, avait paru s’absorber en une profonde méditation, releva la tête.

– Oh ! oh ! fit-il, nos Romains sont bien courageux au-jourd’hui ! Ils osent me regarder en face !…

Mais aussitôt il s’aperçut avec stupéfaction que ce n’était pas vers lui que convergeaient les mille menaces jaillies de la foule.

– Corpo di bacco, comme dit mon vénéré père… À qui en ont-ils donc ?

Près de lui, sur sa droite, comme il le lui avait recommandé, se tenait le chevalier de Ragastens. Un peu en arrière, venait As-torre, favori détrôné, puis Rinaldo, le duc de Rienzi et une cen-taine de seigneurs.

César avait jeté un rapide coup d’œil derrière lui. Chose étrange, les courtisans qui, en vingt circonstances pareilles, s’étaient massés autour de lui, l’épée haute, ne bronchaient pas. Et même, il lui sembla que des signes s’échangeaient entre cer-tains seigneurs et la foule.

César pâlit. Était-il donc trahi ?…

Mais, presque aussitôt, il se rassura.

Non ! Ce n’était pas à lui qu’on en voulait !… Les clameurs éclataient maintenant, brutales et significatives :

– Mort à l’assassin de François !…

– Au Tibre, le Français maudit !…

– Justice ! Au bourreau, le meurtrier !…

Et c’était vers Ragastens que se tendaient les poings. Borgia eut un mauvais rire.

– Parbleu ! fit-il, entendez-vous, chevalier ?

– J’entends, monseigneur, mais je ne comprends pas.

– C’est pourtant du bon italien…

– Peuh ! De l’italien de bas étage !

– Mais enfin, que leur avez-vous fait ?

– Le diable y perdrait son latin, monseigneur… Holà… ils sont enragés… Attention, Capitan !…

La situation devenait périlleuse. En effet, dans les moments de flux et de reflux de la foule que l’impunité excitait, Ragastens fut tout à coup enveloppé dans un tourbillon et violemment sépa-ré de Borgia.

Le chevalier ramassa les rênes de son cheval et, par une pression des genoux, le mit en garde.

Borgia voulut se retourner et donner l’ordre de charger la multitude. Mais il se vit entouré de ses courtisans. Rinaldo saisit la bride de son cheval et s’écria :

– Au château, monseigneur ! Tout à l’heure nous sortirons en force pour dompter cette rébellion… Maintenant, nous serions écrasés.

Ragastens demeura seul. Il ne se demanda pas pourquoi la foule l’accusait de l’assassinat du duc de Gandie. Il ne vit pas le moine Garconio qui, vêtu en homme du peuple, courait de groupe en groupe. Mais il vit qu’il était cerné de toutes parts.

Et il résolut de vendre chèrement sa vie. La vision de Prime-vère flotta un instant devant ses yeux. Il eut comme un soupir de regret.

– Bah ! murmura-t-il, un peu plus tôt, un peu plus tard… peu importe ! Montrons à ces faquins comment sait mourir le pauvre aventurier qui n’a pour capital que sa dague et son cou-rage !

En même temps, il enfonça ses éperons dans les flancs de Capitan. Celui-ci, peu habitué à semblable traitement, se cabra, pointa et finalement détacha coup sur coup une douzaine de for-midables ruades. En un clin d’œil, un vaste cercle vide s’était formé. Des hurlements de fureur s’élevèrent, mêlés aux gémis-sements de trois ou quatre assaillants dont Capitan venait de fra-casser les mâchoires.

Ragastens répondit aux clameurs par un éclat de rire.

Il avait dédaigné de tirer sa rapière qui, d’ailleurs, contre cette masse compacte lui eût été d’un faible secours. Mais, crâ-nement campé sur sa selle, le buste haut, le rire sonore, il appa-raissait comme un Hercule qui eût entrepris de bousculer à lui tout seul un peuple de Cacus.

Capitan, tenu dans les rênes par la main de fer du chevalier, piétinait rageusement, écumait, soufflait bruyamment ; ses na-seaux grands ouverts semblaient aspirer la bataille. Tout à coup, Ragastens lui rendit la bride… Le cheval bondit, se rua, tourbil-lonnant, battant l’air de ses fers…

– Place, faquins ! Place, truands ! tonna Ragastens.

– Mort à l’assassin ! Mort au Français ! répondit la foule dans une clameur délirante.

Des coups d’arquebuse avaient retenti. Mais pas une balle n’atteignit le cavalier qui, dans un tourbillonnement vertigineux, insaisissable, gagnait du terrain vers la place du Château main-tenant tout proche… Mais, entre cette place et le chevalier, un rang de forcenés dressait une barrière vivante et infranchissable.

Ragastens, pourtant, s’avança… Tout à coup, il vit un homme s’approcher en rampant de son cheval. L’homme avait à la main un large coutelas.

L’homme allait couper les jarrets de Capitan !…

Ragastens se vit perdu.

À cette minute où sa vie ne dépendait plus que d’une inspira-tion d’héroïsme fou qui, seule, pouvait le sauver, le chevalier sen-tit ses forces centuplées. À l’instant précis où l’homme au coute-las bondissait sur Capitan, il se baissa, rapide comme la foudre, et saisissant l’homme par la ceinture, il le souleva, l’enleva, le plaça en travers de sa selle… Cet homme, c’était Garconio ! Mais Ragastens ne le reconnut pas. Il ne le regarda pas… Il poussa droit à la barrière vivante, qui redoublait ses invectives furieuses et s’ébranlait sur lui…

Alors, Ragastens, lâchant la bride de Capitan, empoigna à deux mains l’homme qui rugissait et se démenait… Il le souleva jusque par-dessus sa tête, à bras tendus, se dressa tout droit sur ses étriers et, d’une secousse formidable, d’un effort qui fit cra-quer ses nerfs et ses muscles, il balança un instant le moine, puis, à toute volée, comme une catapulte, le projeta violemment sur ses assaillants !…

En même temps, il ressaisissait la bride et enlevait Capitan dans un élan de tempête. Le cheval, fou de terreur, se ramassa sur ses jarrets, exécuta un bond prodigieux et, sautant par-dessus plusieurs rangs, alla retomber de l’autre côté de la vivante bar-rière et galopa vers la grande porte du château.

IX. LA MAGA

Il y avait à Rome, comme dans la plupart des grandes villes, un quartier spécial qu’on appelait le Ghetto. C’était un enchevê-trement de sombres ruelles au milieu desquelles, parmi des pa-vés disjoints, croupissait l’eau des ruisseaux où les détritus et les ordures achevaient de pourrir.

Toutes les langues du monde connu résonnaient dans cet étrange capharnaüm, comme si les peuples s’y fussent donné rendez-vous après la destruction de la tour de Babel.

Ce quartier, dont les habitants avaient à peine le droit de sortir – et à certaines heures seulement – ce Ghetto dont les chrétiens s’écartaient avec horreur et dégoût, était réservé aux incroyants, aux infidèles.

Là, vivaient des Égyptiens, marchands de sortilèges ; des Bohémiens, diseurs de bonne aventure ; des Juifs, trafiquants de pierres précieuses et d’étoffes ; des Maures fabricants d’armes, de cuirasses et de cottes d’acier.

Le soir même des funérailles de François, donc, comme onze heures sonnaient, un homme pénétra dans l’une de ces ruelles infectes. Il était accompagné de quatre serviteurs, dont l’un marchait en avant, une lanterne à la main, et dont les trois autres suivaient par derrière, armés de pistolets et de poignards.

L’homme ainsi escorté franchit la chaîne qui barrait la ruelle et que le porteur de lanterne avait au préalable détachée. Puis il s’enfonça dans le Ghetto, indiquant parfois d’un mot bref le chemin qu’il fallait prendre au serviteur chargé du soin de l’éclairer.

Le nocturne visiteur s’arrêta enfin devant une maison basse, délabrée, fendillée de lézardes, d’aspect plus répugnant et plus sinistre que ses voisines.

D’un geste, il ordonna à son escorte de l’attendre dans la rue. Puis, sans hésitation, il pénétra dans l’allée, grimpa lente-ment un escalier en bois, très raide, et se trouva devant une porte qu’il ouvrit.

Il entra et referma la porte. Il se trouva alors dans une pièce qu’éclairait la lueur sombre et fumeuse d’une torche de résine. Au fond de cette pièce était assise, sur une natte, ou plutôt ac-croupie, le menton sur les genoux, une femme qui paraissait pro-digieusement vieille tant son visage était sillonné de rides, mais à qui un observateur, après avoir constaté la vie de son regard, n’eût pas donné plus d’une soixantaine d’années.

À l’entrée du visiteur, la femme n’eut pas un geste, pas un mot. Seulement, un imperceptible tressaillement, comme si la vue de cet homme eût avivé en elle une profonde et secrète dou-leur.

– Tu m’attendais, Maga, fit l’homme ; c’est bien…

– Prévenue de votre visite dans la soirée, je me suis préparée à vous répondre. Maintenant je suis prête…

L’homme, alors, dégrafa son manteau et rabattit le capu-chon qui lui couvrait entièrement la tête. Mais son visage demeu-ra invisible. Il était masqué…

Pour plus de précautions, des gants recouvraient ses mains et ses cheveux disparaissaient sous un bonnet qui, par derrière, retombait jusqu’au-dessous de la nuque.

La sorcière qui habitait cet antre était vêtue d’oripeaux ba-riolés, à la mode des Égyptiennes. Nul ne savait qui elle était, ni d’où elle venait. Nul ne connaissait son nom.

Elle était là depuis très longtemps, depuis des années et des années ; on venait lui demander des consultations dans une foule de cas ; on la redoutait pour le pouvoir diabolique qu’on lui ac-cordait et on l’appelait la Maga . C’était là toute son histoire.

– Tu sais qui je suis ? demanda le visiteur.

La vieille demeura silencieuse.

– Je suis Lorenzo Vicini, riche bourgeois qui ne regardera pas au prix de ta consultation, pourvu que tu le satisfasses…

La sorcière hocha la tête.

– On m’a parlé de ta science… et, bien que mon âme de chrétien réprouve tes sortilèges, j’ai voulu m’adresser à toi… Fasse le ciel que je ne me repente pas d’être venu ici… pour la première et, j’espère, la dernière fois de ma vie…

La Maga eut une sorte de rire discret qui grinça sur les rares dents déchaussées qui lui restaient.

– Que signifie ?… Est-ce que tu ne me crois pas ?…

À ce moment, un coq noir s’agita et remua bruyamment ses ailes.

– La paix, Altaïr ! commanda la vieille.

Puis elle poursuivit tranquillement :

– C’est la troisième fois que vous venez ici, maître ! L’homme sursauta, épouvanté.

– La première fois… oh ! il y a longtemps !… vous êtes venu me demander le moyen de tuer sans que personne pût se douter de rien… Je composai pour vous cette eau mortelle dont vous avez fait un si prodigieux usage…

Le visiteur demeura sur son fauteuil, sans voix, comme anéanti.

– La deuxième fois, maître, vous êtes venu me demander de vous sauver d’une langueur qui lentement, mais sûrement, vous conduisait au tombeau… Un mois plus tard, vous étiez vigoureux comme au temps de votre jeunesse… Il y a dix ans de cela, maître !

– Mais tu es donc réellement sorcière ! s’écria le visiteur qui frissonna longuement.

– La première fois, maître, vous vous appeliez Stéfano ; la deuxième, Giulio de Faënza ; aujourd’hui, Lorenzo Vicini… Eh bien ! moi, je vais vous dire le nom redoutable que vous portez…

Elle se pencha plus encore et murmura ce nom à l’oreille du visiteur.

– Par le ciel, vieille sorcière, tu en sais trop long… Tu vas mourir.

– Je ne mourrai pas, dit-elle avec une étrange solennité… tu ne me tueras pas… car mon heure n’est pas venue… car ma desti-née ni la tienne ne se sont accomplies… Tu ne me tueras pas, parce que tu sais que je ne t’ai pas trahi… et que tu as encore be-soin de moi !…

– Tu as raison, sorcière ; tu aurais pu me trahir ; tu ne l’as pas fait… j’ai confiance en toi !… Mais ce nom…

– Maître, interrompit la Maga, ce nom est plus en sûreté dans mon cœur que dans votre esprit lui-même…

» Eh bien ! maître, reprit-elle, votre première visite fut pour me demander de la mort ; votre deuxième pour me demander de la vie… Que venez-vous maintenant me demander ?…

– De l’amour !… répondit sourdement l’homme.

La vieille fut secouée d’un frisson. Son visage blême devint plus livide encore.

– Je veux aimer… ne fût-ce qu’une nuit encore, ne fût-ce qu’une heure, dût cette heure d’amour éteindre d’un coup ce qui me reste de vie vacillante… Une nuit d’amour, Maga, et c’est un trésor que je jetterai à tes pieds…

La Maga secoua la tête. L’homme laissa retomber ses bras qu’il avait tendus.

– Tu refuses ? fit-il durement.

– Ce sont vos trésors que je refuse ! Quant au philtre dont vous me parlez, c’est pour moi un jeu d’enfant… Demain, la li-queur qui doit vous rendre la jeunesse pour quelques heures sera prête…

– Mais, songes-y, reprit le visiteur, il faut aussi que ton philtre donne à celle que j’ai choisie le pouvoir d’oublier que je suis vieux… le pouvoir de m’aimer !

– Il faut que je sache qui elle est ! fit la vieille.

– Qui elle est !… Je le sais à peine moi-même ! Je l’ai vue une fois, une seule fois, aujourd’hui ! Ce matin, j’ignorais qu’elle existât… Mais son portrait m’a donné l’ardent désir de la voir… Le portrait d’un ange, Maga !… Je l’ai vue cet après-midi… Caché dans ma loge de Saint-Pierre, j’ai pu la contempler longuement, détailler sa beauté souveraine… Jamais… jamais, dans ma longue vie, je n’ai éprouvé semblable émotion.

– Jamais ? interrompit la sorcière d’un ton lugubre.

– Non, jamais !…

– Et comment l’appelle-t-on ?

– C’est une pauvre fille du peuple… une fornarina… on ne lui connaît pas de nom, pas de famille…

– Et le portrait, demanda-t-elle d’une voix en apparence in-différente, qui l’a fait ?…

– Un jeune peintre… nommé Raphaël Sanzio… mais qu’importe !… Feras-tu ce que je te demande ?

– Je le ferai !

– Combien de temps te faut-il ?

– Un mois.

– Un mois ? Jamais je ne pourrai me résigner…

– Il le faut !

– Mais réussiras-tu au moins ?

– Je réussirai.

– Eh bien soit ! Dans un mois, tu me reverras.

– Je serai prête…

Alors, le visiteur se leva et se dirigea vers la porte. Mais avant de disparaître, il esquissa une dernière recommandation dans un geste de prière et de menace tout à la fois. Puis il descen-dit l’escalier, rejoignit son escorte et, par les ruelles noires, se mit en route vers le château Saint-Ange.

Parvenu sur la place, il tendit à chacun des hommes qui l’avaient accompagné une pièce d’argent. Les hommes s’éloignèrent en remerciant.

Quelques minutes plus tard, quelqu’un qui l’eût épié l’eût vu se perdre dans l’obscurité de l’étroit boyau que César Borgia avait, le matin même, parcouru en sens inverse. Le mystérieux promeneur, partant des caves du château Saint-Ange, arriva en-fin par une porte dérobée dans une chambre à coucher du Vati-can où il retira son masque… et où, après s’être déshabillé, il se coucha dans un vaste lit armoiré d’une tiare et de deux clefs. Aus-sitôt, il frappa avec un petit marteau sur un timbre d’argent.

Un valet accourut.

– Ma tisane ! commanda-t-il.

Le domestique s’empressa et exécuta l’ordre.

– Maintenant, envoie-moi mon lecteur…

Le valet disparut comme une ombre et fut instantanément remplacé par un jeune abbé.

– Angelo, mon enfant, voilà deux heures que je me retourne dans mon lit sans pouvoir trouver le sommeil… Lis-moi quelque chose… Tiens ! Prends donc le quatrième livre de l’« Énéide » !…

– Tout de suite, Saint-Père, répondit l’abbé.

X. LA VIERGE À LA CHAISE

Depuis le départ de son visiteur, la Maga était demeurée ac-croupie dans son coin, près de ses serpents. Une profonde rêverie la tenait les yeux ouverts, fixés sur de flottantes images.

– Voici bientôt le jour ! murmura-t-elle au moment où le coq chanta, saluant l’aurore.

Elle se leva, alla à tâtons vers un vieux bahut qu’elle ouvrit. Puis elle fit jouer un ressort, et un tiroir s’ouvrit.

Au fond de ce tiroir, ses mains saisirent un coffret en bois d’érable, merveilleusement sculpté, enrichi d’incrustations d’or… Dans le coffret, il n’y avait que deux objets.

Un poignard à lame acérée, de fabrication maure. Le poi-gnard était très simple et s’emboîtait dans une gaine recouverte de velours d’un cramoisi déteint.

L’autre objet était une miniature enchâssée dans un cadre d’or ouvragé, orné de diamants et de rubis. Le cadre eût suffi pour faire la fortune de la Maga… si elle eût voulu le vendre. Cette miniature représentait un jeune homme vêtu du costume en usage parmi les étudiants espagnols du XVe siècle. La tête était expressive, empreinte d’un caractère de résolution hautaine, avec des yeux noirs et durs, un front que barrait le trait touffu des sourcils, une bouche ironique, et un air d’incroyable audace, de violente obstination.

Mais ce que ce portrait pouvait dégager de dureté, presque de cruauté, s’adoucissait, s’estompait, fondu dans le rayonne-ment de la jeunesse. La Maga le regardait avec une expression d’infinie douleur.

– Ô mon amour, ma jeunesse ! murmura-t-elle. Où êtes-vous ?… Là, dans ce coffret que je n’ai pas osé ouvrir depuis dix ans… depuis sa dernière visite…

Brusquement, elle tomba sur ses genoux et éclata en san-glots… sa bouche frémissante collée sur la bouche froide de la miniature…

– Mère !… Vous pleurez donc encore ?

Une voix d’une incomparable pureté, d’une ineffable ten-dresse venait de prononcer ces quelques mots. La Maga se releva d’un bond, referma précipitamment le coffret, le tiroir, le bahut et se retourna vers une porte qui donnait sur une pièce voisine.

– Où êtes-vous, mère ? reprit la voix. Je vous ai entendue…

La Maga alluma une torche. Et, dans l’encadrement de la porte, apparut une jeune fille d’environ seize ans.

Ce n’était pas une vierge. Elle était la virginité même.

Lorsque la torche fut allumée, la jeune fille, à peine vêtue, les pieds nus, s’avança vers la vieille, jeta autour du cou flétri ses bras d’une éclatante blancheur et laissa reposer sa tête sur la poi-trine décharnée.

– Rosita !… mon unique consolation ! fit la Maga.

– Comme votre cœur bat vite, pauvre mère Rosa…

Celle à qui la vieille Maga venait de donner le nom de Rosi-ta leva les yeux vers la sorcière. Et il y avait un monde de ten-dresse dans ses yeux.

– Vous pleuriez, mère Rosa, reprit-elle… Vous avez un grand chagrin, et vous ne voulez pas me le dire… à moi, votre fille ?

La sorcière frissonna.

– Ma fille !… Oui, ma fille… ma seule fille !… Et, sourde-ment, en elle-même, elle ajouta :

– Que « l’autre » soit maudite pour avoir achevé de briser mon cœur de mère… comme « lui » avait brisé… mon cœur d’amante !…

Elle continua :

– C’est vrai, ma Rosita : j’ai un grand chagrin… un chagrin qui me tue lentement. Mais ce chagrin, je ne dois pas te le dire parce qu’il faudrait, enfant, te raconter ma vie !… Et te raconter ma vie, à moi, ce serait jeter sur ta candeur un voile impur, ce se-rait ternir ta joie et ton innocence, comprends-tu ?

– Je ne comprends qu’une chose, ma mère, c’est que je vous aime de tout mon cœur et que je souffre de vous voir souffrir, et que je voudrais connaître vos douleurs pour les partager… pour vous consoler…

– Ah ! ma Rosita, ta présence seule est une consolation infi-nie… Une seule de tes caresses suffit à me faire oublier pour un moment le mal terrible qui ronge mon âme… Tiens, vois, je ne pleure plus… Et puisque te voilà éveillée, causons un peu… J’ai des choses à te dire… Depuis longtemps, j’hésitais… le moment est venu…

Le jour se levait et envahissait le taudis, Rosita s’était assise. La Maga éteignit la torche de résine.

– Quelles choses voulez-vous me dire, ma mère ?

– Hélas ! Que ne suis-je vraiment ta mère !

Un nuage de tristesse passa sur le front de la jeune fille.

– Vous l’êtes ! reprit-elle. Vous êtes ma seule mère… puisque la vraie… m’a… abandonnée…

– Oui ! Abandonnée… Et c’est de cela que je veux te causer, mon enfant.

– À quoi bon, mère Rosa !… Pourquoi éveiller ces souve-nirs ?…

– Il le faut, ma fille… Mais, dis-moi, dois-tu aller au-jourd’hui à l’atelier de Raphaël ?…

À ce nom, Rosita eut une exclamation de joie. Son visage s’éclaira.

– Tu l’aimes donc bien ?…

– Oui, mère Rosa ! Je l’aime de toute mon âme, comme il m’aime… Il est si beau… si bon… Nous avons fixé la date de notre mariage, mère !… Sauf votre approbation, bien entendu ! Ra-phaël doit venir demain vous en parler…

– Chère enfant ! Qu’importent les dates !… Sois heureuse, c’est cela seulement qui m’importe… Mais tu ne m’as pas répon-du… Dois-tu le voir aujourd’hui ?

– Non, mère : il a donné avant-hier le dernier coup de pin-ceau à cette Vierge si belle… pour laquelle j’ai posé. Et il m’a dit que nous nous reverrions ici, demain… Il a dû porter son tableau à Notre Saint-Père…

– Au pape ? s’exclama sourdement la Maga.

– Oui, mère ! Et la peinture de mon Raphaël est bien digne de figurer parmi les chefs-d’œuvre du Vatican…

Il y eut un silence de quelques minutes.

Puis celle que la mystérieuse vieille appelait Rosita, et que les voisins appelaient simplement « la Fornarina » ne lui con-naissant pas d’autre nom, eut un sourire rêveur et extasié :

– Quand je pense à tout mon bonheur, fit-elle doucement, je me demande si je ne vais pas l’expier par quelque soudaine catas-trophe…

La Maga tressaillit.

– Que veux-tu dire, enfant ?… demanda-t-elle avec angoisse.

– Oh ! rien… des idées folles, mère… Mais voyez vous-même si je ne suis vraiment pas trop heureuse… depuis six ans que je suis avec vous… Rappelez-vous combien j’ai souffert avant de vous connaître…

– Par ma faute ! murmura-t-elle si bas que la jeune fille ne l’entendit pas.

– J’avais alors dix ans, poursuivit Rosita, les yeux perdus dans le vague. Je me voyais maltraitée, méprisée, battue… Les uns m’appelaient petite bâtarde… d’autres juraient que je n’étais même pas baptisée… Mais tout cela n’était rien encore. La femme qui me gardait chez elle… me battait cruellement. À la moindre faute, elle levait sur mes épaules un lourd bâton…

Immobile, la sueur au front, la vieille écoutait avec une pro-fonde attention ce récit que, pourtant, elle avait entendu déjà plus d’une fois.

– Cette femme était si méchante qu’on l’appelait la Stryga . Je ne lui connaissais pas d’autre nom, et elle disait que moi-même je n’en avais pas… C’est pourquoi les gens prirent l’habitude de m’appeler la Fornarina… et ce nom m’est resté, si bien que Raphaël lui-même m’appelle ainsi le plus souvent… Oh ! mère, quelle triste époque de ma vie !… J’étais maigre à faire pi-tié… La Stryga me donnait à peine à manger… Quelquefois, je disputais au chien les restes qu’elle lui jetait… Un jour, je crus que ma dernière heure était venue… J’avais vu au four de la Stryga des pains qui me faisaient bien envie… Il y avait si long-temps que je n’en avais mangé ! J’avais faim… j’attendis la nuit… je me glissai vers le fournil… je volai un pain, un tout petit… Au moment où j’allais me sauver dans la niche où je couchais sur un peu de paille, la Stryga se dressa devant moi ! Elle m’avait épiée… elle m’avait vue !… Elle me jeta par terre d’un seul coup… j’étais si faible !… puis elle me piétina… et enfin, se baissant sur moi, elle me mordit si fort que le sang jaillit !… Glacée d’horreur et d’épouvante, je m’évanouis… Lorsque je me réveillai, j’étais ici, dans vos bras, mère Rosa… et vous sanglotiez… tenez… comme vous sanglotez maintenant !… Pourquoi pleurez-vous, mère ?… Ces choses sont passées…

– Mais ce souvenir me brûle comme un fer chaud…

– Bonne mère Rosa ! s’écria la jeune fille. Suis-je assez sotte d’augmenter ainsi vos chagrins, en vous parlant de choses que vous auriez ignorées… si je ne vous les avais racontées… Chassez ces souvenirs, mère… c’est fini…

– Ce qui n’est pas fini, c’est le remords, dit la vieille.

– Le remords ? s’exclama la Fornarina.

– Pussé-je te faire horreur ! Ce serait une juste punition !

– Mère ! balbutia la Fornarina, quel vertige vous saisit ? Re-venez à vous… vos paroles m’épouvantent…

– Et pourtant, il faut que tu saches ! fit la Maga en se tor-dant les bras et s’agenouillant. Maudis-moi, Rosita !… Car ce fut moi ton bourreau…

– Vous maudire alors que vous m’avez sauvée, alors que par vous j’ai connu la douceur de vivre, d’aimer et d’être aimée…

– Écoute… c’est moi qui t’ai livrée à la Stryga !…

– C’est un affreux rêve ! bégaya la Fornarina.

– Non seulement je t’ai livrée à ce démon, mais je lui ai don-né de l’argent pour te haïr, pour te battre, pour te faire souffrir…

– Oh ! mère Rosa ! Vous n’avez pas votre raison… Relevez-vous… je vous en supplie…

– Pas avant que tu saches tout ! Tes douleurs, je les épiais, et je m’en repaissais. Tes larmes rafraîchissaient mon cœur ulcéré. Et cela dura jusqu’à cette nuit où je te vis palpitante, agonisante sous la dent de la Stryga. Alors, une incompréhensible révolution se fit en moi… Je te saisis… je t’emportai… Mais tu ne pouvais oublier… tu n’as pas oublié… Oh ! les heures effroyables que j’ai passées lorsque de ta voix si douce, tu me racontais ta misère passée… C’est que le remords m’étreignait à la gorge… Mainte-nant que tu sais… maudis-moi !

La Fornarina jeta un cri. Elle se baissa, souleva presque la vieille femme, l’enlaça dans ses bras.

– Mère ! fit-elle d’une voix tremblante, mère, je vous aime… et vous… vous n’aimez donc plus votre fille ?…

– Seigneur ! Seigneur ! cria-t-elle. Elle me pardonne !… Elle ne me repousse pas… elle m’appelle encore sa mère !

La vieille Rosa refoula ses larmes, comprima la violente émotion qui l’étouffait, et reprit :

– Maintenant, ma fille, il faut que tu saches tout…

– Mère, dit la Fornarina, il est temps que j’aille au four de Nuncia…

– Aujourd’hui, tu n’iras pas, mon enfant.

– Pourtant, mère, le prix de ma journée, vous fera défaut.

– Rosita !… Je t’ai dit que tu saurais tout, répondit la Maga avec une volubilité fiévreuse. Ton pauvre salaire, enfant ! Tiens, regarde !

Elle entraîna la jeune fille devant le bahut, ouvrit un tiroir. Ce tiroir était rempli de pièces d’or et d’argent. La Fornarina re-garda la vieille avec stupéfaction.

– Ne comprends-tu pas ? s’écria la sorcière. Ne vois-tu pas que si je t’ai laissée te livrer à ces humbles travaux, c’est que je ne voulais pas… qu’on devine… qu’on soupçonne !… Aujourd’hui, ma fille, tu n’iras pas au four, ni demain, ni les jours suivants…

La vieille s’arrêta.

– Oh ! murmura-t-elle… Il est venu !… Il était là… là, sur ce fauteuil…

Puis, revenant à la Fornarina toute frissonnante, elle ajouta :

– Écoute, Rosita ! Tu vas savoir pourquoi tu es une fille sans nom et sans famille…

XI. LE CRUCIFIX DU PAPE

Il était environ dix heures du matin.

Une chaise de poste s’arrêta près de la porte Florentine, non loin d’un bouquet de chênes où elle se mit à l’ombre. Une femme vêtue de noir en descendit et, pénétrant à pied dans Rome, se di-rigea rapidement vers le Vatican. Mais ce ne fut pas du côté de la façade qu’elle se présenta. En arrière, s’étendait un jardin d’une étendue considérable et clôturé de murs. Il n’y avait, pour péné-trer dans cette partie du Vatican, qu’une petite porte basse depuis longtemps hors d’usage.

La femme en noir, le visage couvert d’un voile épais, longea ces murs, parvint à la petite porte, introduisit en tremblant une clef dans la serrure qui, rouillée par le temps, grinça sous l’effort, résista, et enfin céda.

La visiteuse se trouva dans le jardin. Un instant elle s’arrêta, puis, à pas précipités, elle se dirigea vers un élégant pavillon qui disparaissait à moitié dans un massif de lauriers-roses géants.

À l’entrée du pavillon, un vieux domestique revêtu d’une simple livrée noire, se promenait mélancoliquement. Tout à coup, il aperçut l’inconnue et jeta cette exclamation de colère.

– Madame, par où êtes-vous entrée ici ? Dehors… vite !

Sans répondre, la femme tira de son sein un petit crucifix d’or, et le tendit au domestique soudain courbé en deux.

– Veuillez faire… parvenir ce crucifix… où vous savez… dit la dame d’une voix étouffée par l’émotion.

Il prit le crucifix, s’effaça pour laisser entrer la visiteuse dans le pavillon et s’élança vers le palais.

La dame entra dans une pièce retirée. Et, s’étant assise, elle attendit, l’oreille aux aguets, le cœur battant.

Plus d’une heure s’écoula. Enfin, un bruit de pas fit crier le sable du jardin. Un homme apparut bientôt dans l’encadrement de la porte et jeta sur la visiteuse un regard de curiosité, de mé-fiance et d’inquiétude tout à la fois.

La dame s’était vivement levée. D’un geste lent, elle décou-vrit son visage…

– La comtesse Alma ! s’exclama l’homme sourdement.

– Autrefois, Rodrigue, vous m’appeliez Honorata ! répondit faiblement la femme.

– Madame, reprit l’homme, il n’y a ici ni Rodrigue, ni Hono-rata… je ne vois que la comtesse Alma… une femme ennemie de notre Église… et je ne suis moi-même qu’un pauvre pécheur qui passe les derniers jours de sa vie à demander pardon de ses er-reurs au Tout-Puissant miséricordieux… Mais asseyez-vous, ma-dame…

La femme obéit, tremblante. Des larmes vinrent poindre à ses yeux. L’homme l’observait de son regard aigu, fouilleur.

– Dix-sept ans ! murmura la dame en jetant les yeux autour d’elle. Voilà dix-sept ans que, pour la dernière fois, je pénétrai ici… Vous parlez de vos fautes… Mais qui me pardonnera la mienne !…

– Dieu est grand, madame…

Et, la tête baissée, les mains jointes, l’homme attendit, sans poser une question…

– Oui ! reprit la dame, depuis ces temps éloignés, je souffre, je pleure ; femme parjure, infidèle, j’ai trahi mes devoirs… une minute d’orgueil et d’ambition m’a jetée dans vos bras… oh ! j’ai été cruellement punie ! L’enfant… cette enfant que, lâche jusqu’au bout, j’abandonnai au seuil d’une église… que de fois j’ai songé à la pauvre petite abandonnée !… que de fois aussi je me suis dit que les malheurs qui ont frappé notre maison n’étaient qu’un juste châtiment de mon crime !…

– Dieu est juste, madame…

– Est-ce à vous de me dire cela ! s’écria la comtesse Alma dans un élan de révolte… Vous, Rodrigue, qui m’avez conseillé l’abandon de l’enfant ! Vous par qui la maison des Alma a souf-fert comme ont souffert toutes les nobles maisons d’Italie ! Ro-drigue !

– Le pape n’est pas responsable des fautes de l’amant.

– Oui, répondit amèrement la comtesse, oui, Saint-Père… en effet, vous n’êtes plus Rodrigue, et je ne suis plus Honorata… C’est donc au Saint-Père que je m’adresse… c’est au souverain pontife que va mon humble prière…

– Parlez, ma fille, et s’il est en mon pouvoir de vous soula-ger, je le ferai…

– Saint-Père, reprit la comtesse d’une voix qu’elle s’efforçait en vain d’affermir, s’il ne s’agissait que de moi, j’aurais tôt fait de renoncer à ce monde… Un cloître se refermerait comme une porte de tombeau sur ma honte…

– C’est là une belle résolution, fit vivement le pape.

– Mais je n’ai pas le droit de l’exécuter !… S’il ne s’agissait que du comte Alma, sa faiblesse morale s’accommoderait vite de ce que Votre Sainteté pourrait lui offrir en échange de la citadelle de Monteforte.

– Le comte Alma, interrompit le pape avec la même vivaci-té, peut être sûr de trouver à Rome, au Vatican même, une splen-dide situation quand il lui plaira de quitter son nid d’aigle… Je vous autorise à le lui dire…

– Je n’ai pas besoin de l’en informer, Saint-Père… le comte sait tout ce qu’il gagnerait à se soumettre… Et souvent il y songe !…

– Eh bien ! Qui l’empêche ? Je lui ouvrirai mes bras !

– Qui l’empêche de rendre Monteforte ? Qui m’empêche, moi, de m’enterrer vivante dans un cloître ? C’est ma fille… C’est Béatrix…

– Une enfant ! Je la doterai magnifiquement. Je la créerai princesse. Je ferai plus encore pour elle… Je lui chercherai un parti qui peut prétendre dès maintenant à la main d’une fille de roi. Et l’homme que je lui destine montera peut-être lui-même sur un trône… Ainsi votre fille deviendra reine ! Reine, entendez-vous, Honorata !…

– Votre Sainteté vient de m’appeler « Honorata ! »

– Cela m’a échappé !

– Et quel est, reprit la comtesse Alma, ce parti que vous of-fririez à Béatrix ?…

Le pape se redressa et, avec une sorte de solennité :

– Il s’appelle César Borgia, duc de Valentinois… en atten-dant mieux…

– Votre fils ?…

– Lui-même ! Ah ! comtesse, croyez que je vous donne en ce jour une preuve d’affection singulière entre toutes…

– Vous ne connaissez pas Béatrix !… Le sang que je lui ai transmis, c’est du sang des Sforce. Mais alors que j’ai pu l’oublier, moi, ce sang coule dans ses veines avec une impétuosité qui m’effraie… Vous croyez sans doute, Saint-Père, que le comte Alma a défendu Monteforte, la seule forteresse qui ait résisté à César Borgia, vainqueur des Romagnes. Tout le monde le croit… Eh bien ! ce fut Béatrix qui enflamma la garnison, ce fut elle qui prépara l’échec de votre fils… Et aujourd’hui encore, elle est prête à se battre.

Le pape garda longtemps le silence, tandis que la comtesse pleurait à ses pieds. Puis, par une manœuvre dont il avait l’habitude et l’habileté, il répondit par une question à la supplica-tion de l’infortunée.

– Ainsi, dit-il, vous refusez ce mariage entre César et Béa-trix ?…

La comtesse releva la tête, surprise :

– Je ne le refuse pas… il est impossible… Béatrix a contre vous tous une haine qu’elle a héritée des Sforce…

– Que la volonté du Seigneur s’accomplisse !

– Saint-Père, j’attends votre décision. Quelle réponse vais-je porter à Monteforte ?

– Hélas ! ma fille… Je ne puis rien sur César. Depuis long-temps il a échappé à mon influence. Ses guerres, il les a faites contre mon gré. Je crois que nulle puissance au monde ne l’empêchera de marcher sur Monteforte…

La comtesse se releva lentement. Elle jeta un dernier regard désespéré sur le pape.

– Adieu, Rodrigue ! dit-elle.

– Dieu vous protège, ma fille ! répondit le pape.

Honorata, comtesse Alma, sortit d’un pas chancelant. À peine se fut-elle éloignée, que le pape se redressa.

– Per bacco ! murmura-t-il. Quel spectre ! Voilà une visite à laquelle je ne m’attendais guère…

Le vieillard eut un sourire aigu. Alors, il poussa une portière et pénétra dans une pièce voisine. Là, dans la pénombre, un homme était assis.

C’était César Borgia, César lui-même, que le pape avait amené avec lui au moment où on lui avait remis le crucifix d’or de la comtesse Alma.

– Eh bien, tu as entendu ? demanda le vieux Borgia.

– Tout !… Par l’enfer… je raserai Monteforte.

– À moins que la guerrière Béatrix…

– Primevère ! fit César en pâlissant.

– Tu as entendu quels bons sentiments elle a pour toi !

– Je l’en ferai changer ! dit César d’une voix sombre.

– En attendant, après la déconvenue qu’elle est venue cher-cher ici, nous voici avec une ennemie de plus… Cette comtesse Alma… sur laquelle, au fond, je comptais un peu pour aplanir les difficultés et préparer ton mariage, maintenant, loin de nous être une alliée, elle va se tourner contre nous…

– Si elle arrive à Monteforte… Quant à sa fille, elle ne la ver-ra peut-être pas tout de suite.

– Que veux-tu dire ?

– Qu’on a vu Béatrix aux environs de Rome.

– Aux environs de Rome ?… s’écria le pape avec un frémis-sement. Ah ! ces Sforce sont de terribles jouteurs… Va, César, mon fils… Je vais prier. Fasse le ciel que la mère et la fille ne se rejoignent plus !…

– Je m’en charge ! grommela César.

Il allait s’élancer. Le pape le retint d’un geste.

– À propos, dit-il, la comtesse a oublié ici un petit bijou… Tiens… ce crucifix d’or… Je crois que tu pourrais la rejoindre et lui rendre cet emblème sacré auquel, si je ne me trompe, elle doit tenir fort…

César regarda son père attentivement.

– Au surplus, reprit le pape, si ce n’est là son crucifix, c’en est un qui lui ressemble exactement. Il n’y a qu’une toute petite différence… Tiens, regarde, César… Le Christ n’a pas d’épines, sur le crucifix de la comtesse… tandis que, sur celui-ci, la tête est couronnée de piquants… Vois… Et voici une épine qui est bien pointue, per bacco… elle doit bien piquer…

César arracha le crucifix d’or des mains du pape et s’élança au-dehors.

La comtesse Alma, s’éloignant rapidement, avait rejoint la chaise de poste qui l’attendait sous le bouquet de chênes, non loin de la porte Florentine. La voiture s’ébranla.

Elle n’avait pas fait cinq cents pas qu’un cavalier accourut à fond de train, la rejoignit et fit signe au postillon de s’arrêter. Ce-lui-ci obéit.

Le cavalier se pencha à la portière et salua gravement. La comtesse releva la tête et reconnut cet homme.

– César Borgia ! murmura-t-elle en pâlissant.

– Moi-même, madame… Bien que nos deux maisons soient ennemies, j’ai tenu à vous présenter l’hommage de mon respect… Lorsque mon vénéré père a voulu envoyer un serviteur pour vous remettre un objet oublié par vous, je n’ai pas voulu que ce servi-teur fût un autre que moi !…

– Un objet oublié ? interrogea la comtesse.

– Ce crucifix… Mon père m’a affirmé que vous regretteriez sans doute sa perte… J’ai voulu vous éviter ce léger chagrin.

La comtesse eut un sourire de tristesse.

– Je vous remercie, monsieur, fit-elle en rougissant.

Elle tendit la main pour recevoir le crucifix d’or que César lui présentait. Au même instant, elle poussa un léger cri.

Une aspérité du crucifix venait de lui érafler la paume de la main, mais d’une éraflure si mince qu’elle était à peine visible.

– Maladroit ! s’écria César. Vous ai-je fait mal, madame ?… Je ne me le pardonnerais pas.

– Ce n’est rien…

– Adieu donc, madame… Voilà ma mission accomplie… Laissez-moi ajouter un seul mot : c’est que, quoi qu’il arrive, quelles que soient les nécessités de la politique et de la guerre, je conserverai toujours pour vous et les vôtres une ardente sympa-thie…

Sur ces mots, César tourna bride et disparut dans la direc-tion de Rome. Avant de s’enfoncer dans la ville, il s’arrêta, se re-tourna, et contempla un instant la voiture qui disparaissait au loin.

– Cette chaise de poste arrivera dans trois jours à Monte-forte, murmura-t-il, mais elle n’y ramènera qu’un cadavre !…

Ce n’est pas à Monteforte qu’allait la chaise de poste. Elle s’arrêta à cette même Auberge de la Fourche où nous avons vu le chevalier de Ragastens lier connaissance avec César Borgia, et donner au signor Astorre une consultation sur les modes pari-siennes.

La voiture fut remisée. La comtesse Alma s’enferma dans une chambre d’où elle ne sortit qu’à la nuit. Alors, elle monta à cheval et, seule, continua son chemin.

Bientôt elle quitta la route de Florence et, après deux heures de marche au pas à travers champs, parvint enfin à une sorte de gorge resserrée entre des rochers. Au fond de cette gorge se dres-sait une sorte de villa d’assez modeste apparence.

Au moment où la comtesse parut en vue de cette maison, une ombre blanche surgissant d’entre les rochers couverts de myrtes et de lentisques se dressa tout à coup sur le sentier.

– Béatrix ! s’exclama la comtesse dans un élan de joie.

– Ma mère ! Quelles inquiétudes !… Comme vous rentrez tard !… répondit Primevère en serrant la comtesse dans ses bras.

Les deux femmes se hâtèrent d’entrer dans la maison dont un serviteur armé ferma les portes.

– Eh bien, ma mère,… avez-vous réussi ? demanda Béatrix lorsqu’elles furent installées dans une pièce du rez-de-chaussée. Avez-vous pu voir les personnages que vous espériez rencon-trer ?…

– Ces personnages ne sont pas à Rome ! répondit la com-tesse d’une voix sourde.

– Ah ! ma mère… vous m’en voyez toute joyeuse… Lorsque vous m’avez appris hier votre détermination d’aller faire ces dé-marches qui pouvaient aboutir à une sorte de paix entre nous et les Borgia, je n’ai pu me défendre d’un serrement de cœur… Il n’y a pas de paix possible en Italie tant que ces monstres verront le jour…

– Rassure-toi, Béatrix, fit amèrement la comtesse, je crois que la guerre est inévitable…

– Courage, mère !… Je suis résolue à lutter jusqu’au bout… Mais, dites-moi, êtes-vous sûre que cette retraite ne sera pas dé-couverte, qu’on ne vous a pas suivie ?

– Sûre, mon enfant ! Je me suis d’ailleurs conformée à ton plan. La chaise de poste est restée à « l’Auberge de la Fourche ».

– Bien, ma mère ! D’ailleurs notre exil va prendre fin… De-main soir, à Rome, c’est la dernière réunion… Et après-demain, à l’aube, nous quittons cette retraite où nous sommes ensevelies depuis un mois, et nous reprenons le chemin de Monteforte…

– Ah ! Tu as une âme héroïque, Béatrix…

– Il le faut bien, puisque les hommes ont des cœurs de femmes.

La comtesse tressaillit.

– Tu fais allusion à ton père…

– Oui ! À mon père qui n’a pas osé venir ici… Mais qu’avez-vous donc, mère ?… Vous pâlissez…

– Ce n’est rien… J’ai voulu prendre ce verre d’eau et… ma main… n’a pu saisir le verre…

– Buvez, ma mère, fit la jeune fille en présentant le verre à la comtesse.

Celle-ci voulut le saisir, mais ses doigts raidis le lâchèrent brusquement et le verre se brisa sur le plancher…

– Je ne sais… ce que j’ai… Depuis un instant… ma main est comme paralysée…

– En effet, mère, cria Primevère effrayée, votre main est blanche comme de la cire… vos doigts se crispent… Mère ! Qu’avez-vous ?

– Je sens que mon bras s’engourdit… le froid… jusqu’au coude… Ma tête tourne… Oh ! je devine !

Cette dernière exclamation, la comtesse la jeta dans un cri déchirant d’angoisse et de terreur. Primevère avait saisi sa mère dans ses bras comme pour la protéger contre un invisible danger.

– Que faire ? murmurait-elle éperdue.

– Rien, ma fille… répondit la comtesse. Rien. Tous les soins sont inutiles, car le poison qui coule dans mes veines est un poi-son qui ne pardonne pas…

– Le poison ? exclama Primevère épouvantée.

– Le poison des Borgia !…

La jeune fille demeura stupéfaite, atterrée, se demandant si la raison de sa mère ne s’égarait pas… Mais la comtesse reprit d’une voix déjà haletante :

– Fouille dans mon sein, car mes mains sont mortes.

Primevère se hâta d’obéir.

– Le crucifix !… Prends-le…

– Le voici, mère…

– Montre… Je vois ! Ce n’est pas mon crucifix… Il a été changé… Le poison est là… dans la couronne d’épines… Béatrix… prends garde à cette croix…

– Oh ! Ce n’est pas possible ! bégaya la jeune fille, c’est un rêve atroce.

– C’est une terrible réalité, Béatrix… Écoute-moi, ma fille… Je vais mourir. Dans une heure, je ne serai plus… Écoute-moi sans m’interrompre… Ce que j’ai à te dire est grave…

Béatrix s’agenouilla, entoura la taille de sa mère de ses bras, posa la tête sur ses genoux et se prit à sangloter doucement.

– Béatrix, reprit la comtesse, tu es jeune fille… mais tu as une âme intrépide et forte. Tu es de celles qui peuvent tout en-tendre… Il me faut, pour te dire ces choses, un courage que la mort seule peut m’inspirer… la certitude de ne plus te voir… de n’avoir pas à rougir devant toi…

– À rougir… Vous… Ma mère ?…

– Béatrix, je suis une femme coupable ! Écoute, un homme vint… ton père s’éloigna de Monteforte… Que le ciel me pardonne la pensée horrible qui traverse en ce moment mon cerveau !… Quoi qu’il en soit, ton père fut absent huit jours… Un soir, je sen-tis une étrange folie m’envahir… l’homme m’entraîna… je suc-combai…

Un atroce sanglot déchira la gorge de Primevère. Mais elle ne dit pas un mot.

– Cet homme, je le revis… à Rome… dans son palais… Si je te fais cet aveu qui m’écrase, Béatrix, c’est que cette liaison eut une suite qu’il faut que tu saches… Je devins mère… Une petite fille naquit…

En disant ces mots, la comtesse jeta un regard ardent sur Primevère. Mais celle-ci, la tête enfouie dans les genoux de sa mère, ne montra pas son visage.

– Si je fus une épouse coupable, continua alors la comtesse, je devins mère criminelle… Cette enfant, sur les conseils de l’homme, je l’abandonnai ! Je l’exposai au seuil de la petite église qui est à l’entrée du Ghetto, l’église des Anges… Depuis, tourmen-tée de remords, je l’ai vainement cherchée… Ce fut là mon vrai crime, Béatrix… Tu m’écoutes, ma fille ?

Primevère fit un signe de la tête.

– C’est ce crime que j’expie aujourd’hui… non par la mort, comme tu pourrais le croire… mais par les regrets qui étreignent mon cœur… Cette enfant, Béatrix… ta sœur… elle est vivante… je le sens… Ce que je n’ai pu faire… Béatrix… ta mère mourante te supplie de le faire… Cherche ! Trouve… Fais que ta sœur ne soit pas malheureuse en ce monde.

– Je le ferai, ma mère !… dit Béatrix dans un chuchotement. Cette sœur, je la trouverai… je l’aimerai, ma mère !…

Et Primevère se relevant approcha du front de sa mère et longuement, tendrement, y déposa un baiser.

– Ne songez plus au passé, supplia-t-elle.

La moribonde secoua la tête.

– Il faut que je… te dise… le nom !…

– Le nom ?

– Oui… Tu dois connaître le père de l’enfant… de ta sœur !… C’est l’homme qui ensanglante l’Italie… c’est celui qui m’a fait empoisonner par son fils… C’est Borgia… c’est le pape !…

Un cri d’horreur échappa à la jeune fille. Elle saisit la main de sa mère et la secoua violemment.

– Oh ! répétez… Est-ce possible ?

Mais la comtesse Alma se tenait à jamais immobile et muette. Elle venait d’expirer dans une effrayante secousse… Pri-mevère tomba sur les genoux, glacée, désespérée, en proie à la douleur et à l’épouvante…

XII. RAPHAËL SANZIO

Nous conduirons maintenant nos lecteurs dans une grande et belle maison, située sur les flancs du Pincio – l’une des collines de Rome.

Au premier étage, c’était une vaste pièce où, par une baie immense ouverte sur un balcon, la lumière entrait à flots. C’était l’atelier de Raphaël Sanzio.

Aidé d’un jeune homme qui avait à peu près son âge, le peintre s’occupait activement à décrocher les toiles qui garnis-saient les murs de cet atelier. Au fur et à mesure que les toiles étaient décrochées, les deux jeunes gens les attachaient à une corde et, par le balcon, les descendaient sur une charrette qui stationnait en bas devant le seuil et sur laquelle un ouvrier les ar-rangeait méthodiquement. Cela ressemblait à un déménagement hâtif et, eût-on dit, aux préparatifs d’une fuite.

Tout en travaillant à cette besogne, les jeunes gens causaient sans s’interrompre.

– Ainsi, disait l’ami de Raphaël, c’est à Florence que je te fe-rai parvenir tout cela ?

– Oui, mon cher Machiavel… à Florence… Là, j’espère trou-ver aide et protection, grâce à l’influence de mon vénéré maître Le Pérugin…

– Dans quinze jours au plus tard, tous tes trésors seront à Florence, je t’en réponds, Sanzio.

– Merci, Machiavel. Je sais que je puis compter sur ton ami-tié. Mais pourquoi, au lieu de m’envoyer mes toiles, ne les appor-terais-tu pas toi-même ? Viens me rejoindre, Machiavel… Rome est une ville morte… Florence, au contraire, c’est le cerveau de l’Italie…

Machiavel secoua la tête.

– Oui, dit-il, j’aime Florence, comme toi… Et un jour, c’est là que j’irai pour mettre en ordre mes notes et commencer le livre qui hante mes songes… Mais ici, je trouve des matériaux que je ne trouverais nulle part…

– Que veux-tu dire ?…

– Que pour écrire mon livre, je ne pouvais souhaiter de meilleur modèle que Borgia… Quel somptueux criminel ! Peut-on rêver assemblage plus parfait de cruauté, d’astuce et de vio-lence ? Quel admirable type de despote, pour inspirer au peuple l’horreur du despotisme !… Ah ! combien je suis heureux de ne pas avoir donné suite à mon projet de poignarder Borgia !…

Machiavel se tut subitement. Puis, il passa sur son front sa main brûlante et, revenant tout à coup à Raphaël qui le contem-plait :

– Pardonne-moi, mon ami, de me laisser emporter par mes songes, alors que de graves périls t’entourent… Mais à quoi pen-sais-tu ?…

– Rosita ! murmura-t-il, pris d’une soudaine angoisse.

– Ta Fornarina ! continua Machiavel. Et à ce propos, tu de-vais me dire les causes de ce départ précipité… de cette fuite.

– Machiavel… les minutes sont précieuses… Un jour, lors-que tu seras venu nous rejoindre, soit à Florence, soit à Urbin, tu sauras tout… Aujourd’hui, sache seulement que Rosita est mena-cée d’un affreux danger… Ce que m’a raconté hier la Maga, du Ghetto, m’a atterré… Demain matin, à l’aube, la Fornarina et moi nous serons loin de Rome, sur la route de Florence… Mais avant notre départ, notre union sera consommée…

– Soit… Et le mariage a lieu ?…

– Cette nuit, dans la petite église des Anges, qui est à l’entrée du Ghetto… C’est là que ma pauvre Fornarina fut jadis trouvée par la Maga…

– Quelle heure ?…

– La première messe nocturne… deux heures du matin… aussitôt après la cérémonie, nous quittons Rome à pied et nous allons rejoindre la chaise de poste à l’endroit que tu me désigne-ras.

– Sois tranquille, tout sera prêt… voiture solide, chevaux ra-pides… Je m’en charge… À propos, j’ai une cinquantaine de du-cats dans un tiroir… les veux-tu ?

– Non, je suis riche, j’ai touché chez le trésorier du pape le prix de ma Vierge à la chaise.

Le déménagement des toiles était achevé.

Les deux amis descendirent et se dirent au revoir jusqu’à la cérémonie de l’église des Anges. Machiavel serait le témoin de la Fornarina.

Raphaël gagna l’église des Anges et y entra. Le peintre cher-cha des yeux un prêtre et, n’en voyant pas, il allait se diriger vers la sacristie lorsqu’il en vit sortir un moine qui, le capuchon rabat-tu sur les yeux, traversa la nef. Raphaël l’aborda.

– Mon père, lui dit-il, pourriez-vous me dire si le desservant de cette église est ici en ce moment ?…

Le moine jeta un rapide coup d’œil sur le jeune homme et eut un geste de surprise vite dissimulé.

– Ce vénérable prêtre est malade, répondit-il, mais je le remplace… Auriez-vous besoin des secours de notre sainte reli-gion ?…

– Mon père, reprit le peintre après une légère hésitation, c’est pour un mariage…

– Bien, mon enfant… Et alors ?…

– Un mariage… sans faste… sans bruit… La fiancée… par caprice… désire que ce mariage soit consommé la nuit…

– C’est vous le fiancé ?…

– Oui, mon révérend.

– Et la fiancée… qui est-ce ?…

– Vous saurez les noms au moment nécessaire…

– Bien, bien… mon enfant… Et vous désirez que ce mariage se fasse la nuit ?… Peut-être voulez-vous qu’il demeure secret ? Vous pouvez tout me confier, mon fils…

– Eh bien, oui, digne père… Il faut que cette union demeure secrète…

– Nous avons une messe à une heure de la nuit… une autre à deux heures…

– Celle-ci me convient…

– C’est très bien… Et, pour quand ?

– Cette nuit, mon père ! Y voyez-vous un inconvénient ?

– Aucun, aucun ! Soyez ici cette nuit, à deux heures, avec votre fiancée et vos témoins… et je vous unirai.

Raphaël remercia le moine et s’élança au-dehors. Quant au révérend, il attendit que le jeune homme eût disparu, puis se di-rigea vivement vers la sacristie. Là, un vieux prêtre mettait en ordre une armoire.

– Fra Domenico, dit le moine, vous allez rentrer chez vous.

Le prêtre leva un regard surpris sur le révérend.

–… Car vous êtes malade, continua celui-ci.

– Je suis malade, dom Garconio ?…

– Oui ! Jusqu’à demain ! Vous m’entendez ? reprit le moine d’un ton d’autorité.

Le prêtre s’inclina humblement.

– Que votre volonté soit faite, dom Garconio !

– Dès le matin, vous pourrez revenir à l’église. Jusque-là, croyez-moi, gardez le lit…

Le prêtre soupira, remit au moine la clef de l’église et s’éloigna. À son tour, le moine sortit, ferma à clef la porte de la petite église et, en toute hâte, prit le chemin du Vatican…

– Il est une heure… Gens de la ville, dormez en paix !…

Le veilleur de nuit venait jeter ce cri à l’entrée du Ghetto… sans y entrer.

Dans le sombre logis de la Maga, Raphaël Sanzio et Rosita, la petite Fornarina, sa fiancée, venaient de faire leurs adieux à la vieille sorcière. Calme et presque indifférente, en apparence, la Maga consolait d’une caresse la Fornarina qui pleurait dans ses bras…

– Mère, suppliait celle-ci, venez avec nous…

– Il faut que je reste ! répondit la sorcière d’une voix ferme. Plus tard, je vous rejoindrai… peut-être ! Mais maintenant, ma tâche n’est pas terminée…

– Vous ferez selon votre volonté, Maga, dit Raphaël d’une voix émue.

– Mère ! Comment vais-je vivre, loin de vous ? reprit à son tour la Fornarina.

– Allez, enfants ! fit-elle. Voici l’heure !…

– Un dernier mot ! dit Raphaël. N’oubliez pas que vous avez promis de me faire savoir quels ennemis menaçaient Rosita… et qui est son père !

– Oui, vous le saurez… mais quand il sera temps… Pour le moment, fuyez Rome au plus tôt…

– La chaise de poste nous attend… Dans peu de jours, nous serons à Florence…

– Alors, seulement, je respirerai… Allez… il est temps…

La Maga étreignit Rosita sur son sein. Puis, précipitam-ment, elle se retira dans la pièce voisine – la chambre qu’avait habitée la Fornarina – en larmes.

Demeurée seule, la Maga s’accroupit selon son habitude, la tête sur les genoux : une immense douleur bouleversait ses traits.

Raphaël et Rosita avaient rapidement franchi l’espace qui les séparait de l’église des Anges. Il allait être deux heures lors-qu’ils atteignirent la chapelle.

Au fond de la nef, une chapelle latérale brillait faiblement, éclairée par la lueur de deux cierges. Les témoins, des jeunes gens amis de Machiavel et de Sanzio, attendaient… Un prêtre, ac-compagné d’un enfant de chœur, sortit de la sacristie.

La messe fut dite. Les anneaux s’échangèrent. Lorsque ce fut fini, Machiavel s’approcha de Sanzio :

– La voiture attend près de la porte Florentine, en dehors des murs… je cours devant pour faire ouvrir la porte… Hâte-toi…

Le jeune homme disparut. Sanzio et Rosita sortirent de l’église. Les trois autres témoins s’approchèrent, saluèrent la nouvelle épousée et se hâtèrent de s’éloigner.

Raphaël et la Fornarina demeurèrent seuls. Puis ils se mi-rent en route, à pas pressés, vers la porte Florentine, et s’engagèrent dans une rue étroite et tortueuse.

Soudain, autour d’eux, surgirent une quinzaine d’ombres si-lencieuses qui les entourèrent. Sanzio tira sa dague. Rosita jeta un cri de terreur.

Sans un mot, gardant toutes ses forces pour la lutte, Raphaël souleva, enleva sa jeune femme dans un de ses bras et, le poi-gnard levé, se rua sur un groupe qui se dressait devant lui. Mais il n’avait pas fait deux pas qu’il trébucha, roula sur le pavé ; un coup furieux venait de l’atteindre à la tête…

Le jeune homme entendit comme un cri de détresse éper-due… Puis, presque aussitôt, il s’évanouit.

Lorsque Raphaël revint à lui, il faisait encore nuit.

– Rosita ! appela-t-il d’une voix angoissée.

Ses mains cherchèrent à tâtons dans l’obscurité. Autour de Raphaël étendu, il n’y avait que le pavé. Le sentiment d’horreur qui l’envahit fouetta ses forces. Il put se mettre sur les genoux… Il regarda, hagard.

– Rosita ! appela-t-il encore.

Mais il ne vit rien, et nul ne lui répondit.

Alors, l’affreuse vérité se fit jour dans le cerveau du jeune homme. Rosita avait disparu ! Enlevée !

Sanzio ne poussa pas un cri, ne proféra pas une plainte… Un espoir lui restait : prévenir la Maga !

Tout étourdi encore par le coup de pommeau d’épée qu’il avait reçu sur la tête, Raphaël prit en chancelant le chemin du Ghetto et du logis de la sorcière.

Haletant, il entra. Une torche achevait de se consumer dans un coin… À sa lumière, Raphaël vit le bahut ouvert, ses tiroirs bouleversés.

– Maga ! Maga ! fit-il d’une voix angoissée.

Il se rua dans la chambre de Rosita où il supposait que la sorcière se trouvait. Et une exclamation de douleur, un cri de ma-lédiction montèrent à ses lèvres. La chambre était vide. La Maga avait disparu.

XIII. LA VOIE APPIENNE

En cette même nuit où s’était consommé le mariage secret de Raphaël Sanzio et de la Fornarina, le chevalier de Ragastens avait quitté l’hôtellerie du Beau Janus qu’il habitait encore.

À la suite de l’échauffourée où le chevalier avait failli être écharpé par la foule qui voyait en lui l’assassin du duc de Gandie, César Borgia lui avait offert un logement au château Saint-Ange. Mais, soit par bravade du danger, soit qu’il voulut garder une certaine liberté de ses faits et gestes, Ragastens avait refusé.

– Monseigneur, avait-il dit, j’étoufferais dans la belle cage que vous me proposez ; je suis resté un peu le vagabond nocturne que je fus dans mon adolescence…

César Borgia n’insista pas et se contenta d’admirer l’insouciance du chevalier, comme il avait admiré d’abord son in-trépidité dans l’émotion populaire.

Le chevalier erra longuement par les rues désertes, noires, pleines d’ombre et de silence et se trouva enfin à l’entrée de la Voie Appienne.

– Elle m’a dit : le vingt-troisième tombeau à gauche. Quant au mot de passe, j’aurai à prononcer l’anagramme de Roma – puisse-t-il m’être de bon augure !

Et il s’avança en comptant les édifices tantôt serrés l’un contre l’autre, tantôt séparés par de longs espaces où croissaient tamaris et lentisques.

Ragastens songeait que, pour la troisième fois, il allait revoir cette étrange jeune fille dont la destinée était encore une énigme à ses yeux, cette Primevère dont son imagination ne pouvait plus se détacher. Et lorsqu’il atteignit le vingt-troisième tombeau, le cœur lui battait certes fort.

Il fit le tour du tombeau et ne vit personne.

– Serais-je venu trop tôt, ou trop tard ? pensa-t-il.

À ce moment, près de lui, dans l’ombre des fourrés, une voix murmura :

– Roma !

– Amor ! répondit le chevalier.

Aussitôt, un homme parut, surgissant d’un bouquet d’arbustes sauvages. Sans dire un mot, il poussa la petite porte de bronze qui fermait l’entrée du tombeau et s’effaça pour laisser passer Ragastens.

Le chevalier entra et se trouva dans une sorte de cellule étroite qu’éclairait faiblement un flambeau. Le sol était composé de larges dalles. L’une d’entre elles, arrachée de son alvéole et posée debout contre la muraille, laissait béant un trou noir…

Ragastens s’étant penché sur ce trou vit un escalier de pierres branlantes qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre. Il s’y engagea sans hésiter.

Au bas de l’escalier commençait une galerie au bout de la-quelle il apercevait une lueur… Ce fut vers cette lueur qu’il se di-rigea.

La galerie aboutissait à une assez vaste salle dans laquelle rayonnaient de nombreux boyaux semblables à celui que Ragas-tens venait de parcourir.

– Les catacombes ! murmura-t-il.

Alors, il ramena les yeux autour de lui. La salle où il se trou-vait était circulaire. Tout autour, le long des murs, des sièges communs, mais confortables étaient disposés : il y en avait une vingtaine. Sur chacun de ces sièges était assis un homme. D’un geste, l’un de ces hommes montra au chevalier un siège inoccu-pé : Ragastens y prit place et attendit.

La plupart de ces hommes étaient jeunes. Sur leurs visages s’accentuait le type de la beauté italienne dans ce qu’il y a de sé-vère et de doux à la fois. Une même gravité imprimait à ces phy-sionomies un caractère commun de décision, d’inébranlable vo-lonté…

– Morbleu ! Voilà des hommes !… S’ils conspirent, je plains celui ou ceux à qui ils en veulent… Mais contre qui conspirent-ils ?… Et « elle » ?… Où est-elle ?… Quel rôle joue-t-elle dans le formidable drame que j’entrevois sur ces visages ?… Quel rôle me réserve-t-elle à moi-même ?…

À ce moment, un bruissement de robe, des pas légers se fi-rent entendre dans la galerie que Ragastens avait suivie. Toutes les têtes se tournèrent de ce côté.

Presque toutes les figures de ces hommes exprimaient l’impatience. Mais trois ou quatre d’entre elles laissaient percer un sentiment auquel l’instinct du chevalier ne pouvait se trom-per : c’était de l’amour !…

À l’entrée de la salle, une femme parut. Ragastens la devi-na : c’était Primevère ! Son visage se cachait sous un long voile noir et elle était vêtue de noir…

À l’aspect de ces signes d’un deuil récent, un murmure d’étonnement parcourut l’assemblée ; tous ces hommes se levè-rent et entourèrent la jeune fille qui, debout, appuyée au mur, laissa éclater une douleur qu’elle ne pouvait plus contenir. L’un des conjurés, le prince Manfredi, vieillard à barbe grise, s’approcha et lui prit la main.

– Béatrix, dit-il, que signifient ces vêtements de deuil ? Par-lez… quelle catastrophe…

Primevère, alors, souleva son voile.

– Ma mère est morte !

– Morte ? La comtesse Alma ?

– Assassinée !… Empoisonnée !… En est-ce assez ? Sei-gneurs dépouillés, princes, barons et comtes dépossédés, faut-il encore de nouveaux crimes ?… Et c’est toujours la même main qui frappe, infatigable, jamais rassasiée de meurtres… c’est tou-jours le même homme… le même tyran qui conçoit l’assassinat : le pape !… Et c’est toujours le même homme… le même tigre qui se rue sur la victime désignée à ses coups… son fils… César Bor-gia !…

– César Borgia ! exclama sourdement le chevalier de Ragas-tens devenu livide. César ! Mon protecteur !

Au nom de Borgia, un frémissement agita les conspirateurs. Aucun cri ne leur échappa. Mais un sentiment d’implacable haine se lut sur leurs visages.

– Béatrix ! reprit alors le prince Manfredi… ma fille !… lais-sez-moi vous donner ce nom, puisque votre père n’est pas à la place qu’il devrait occuper… mon enfant, je cherche en vain les paroles qui pourraient consoler votre douleur… C’est un affreux malheur, mon enfant… Mais si une chose au monde peut vous consoler, c’est la certitude d’une prochaine et éclatante ven-geance… Nos amis, tous présents à ce dernier rendez-vous que vous aviez indiqué, nous apportent de bonnes nouvelles… Les Romagnes s’agitent… Florence s’inquiète de la puissance des Borgia… Bologne et Plombino vont se soulever… Forli, Pesaro, Imola, Rimini, lèvent des hommes… Il suffit d’une étincelle pour enflammer cet incendie qui couve…

Béatrix s’essuya ses yeux. Sur ce charmant visage s’étendit comme un masque volontaire d’intrépide énergie…

– Seigneurs, dit-elle, la douleur où vous me voyez n’a point abattu mon ardeur. Si terrible que soit le coup qui me frappe, il n’a rien ajouté à ma haine, rien retranché à ma décision… Une première fois, Monteforte a résisté à César… Cette fois-ci, c’est de Monteforte que partira le signal libérateur… Je sais que César se prépare à marcher sur la forteresse des Alma, dernier rempart de nos libertés… Seigneurs, c’est donc à Monteforte que nous de-vons concentrer toutes les forces de résistance… Et c’est là que je vous donne rendez-vous…

– À Monteforte !

Ce fut un cri, ou plutôt une exclamation brève et forte qui jaillit de toutes les bouches.

– Nous allons nous séparer, reprit alors Béatrix ; mais je veux d’abord remplir un devoir envers vous tous en vous présen-tant le nouveau compagnon qui est parmi nous.

Les regards se portèrent, avec une curieuse sympathie, sur Ragastens. Primevère saisit la main du chevalier.

– Seigneurs, dit-elle, voici le chevalier de Ragastens, une fière épée, un noble cœur… Vous comprendrez toute la confiance qu’il m’a inspirée, puisqu’il n’a pas hésité, pour me sauver, à ris-quer la haine de Borgia !…

Un murmure de sympathie se fit entendre. Le prince Man-fredi tendit sa main à Ragastens.

– Chevalier, dit-il, soyez le bienvenu parmi nous…

Mais, à la stupéfaction générale, Ragastens ne prit pas la main qui lui était offerte. Il avait baissé la tête. Une expression de tristesse bouleversait son visage si insoucieux d’habitude.

Un silence plein de menace et de méfiance se fit dans la crypte. Primevère recula de deux pas. Elle pâlit et ses yeux an-xieux interrogèrent le chevalier.

Celui-ci releva la tête. Son regard fit le tour de l’assemblée et se posa enfin sur Primevère.

– Madame, dit-il, et vous, messieurs, un terrible malenten-du s’élève entre nous… Il ne me convient pas de dissimuler la vé-rité… Quelles que soient les suites de ma franchise, je dois vous dire que j’appartiens à Monseigneur César Borgia depuis mon arrivée à Rome…

– Trahison ! s’exclama le prince Manfredi, tandis que plu-sieurs poignards jetaient dans l’ombre de sinistres lueurs.

– Non, pas trahison, monsieur ! répondit Ragastens avec une souveraine hauteur… Malentendu dont je ne suis même pas responsable !… En d’autres circonstances, monsieur, vous paie-riez de votre vie le mot que vous venez de prononcer… Mais pour votre vieillesse, pour vos inquiétudes, et surtout pour des pensées que je n’ai pas à vous expliquer… je vous pardonne !

– Vous me pardonnez ! se récria le vieillard. Mort Dieu ! C’est la première fois qu’on parle ainsi à un prince Manfredi !

– Oui, monsieur… et j’ai le droit de parler ainsi parce que vous m’avez outragé par une fausse accusation. Fussiez-vous roi, fussiez-vous empereur, fussiez-vous souverain pontife, moi ché-tif, je suis plus grand que vous, puisque je m’interdis d’user de représailles…

Ragastens avait prononcé ces mots avec une singulière dou-ceur. Et il y avait dans son attitude une telle noblesse et dans la tristesse de son accent une si réelle grandeur que tous ces hommes, connaisseurs en intrépidité, ne purent s’empêcher de l’admirer.

Primevère, à l’écart, assistait à cette scène pénible sans qu’il fût possible de deviner les sentiments qui agitaient son cœur.

– Expliquez-vous, reprit Manfredi d’un ton bref.

Le chevalier se tourna vers Primevère.

– Madame, dit-il, lorsque j’ai eu le bonheur de vous rencon-trer et que j’ai pu m’interposer entre vous et ce moine, j’ignorais quelles étaient vos amitiés et vos haines !… Si, en accomplissant un devoir que tout homme eût accompli à ma place, je m’exposais à la vengeance du prince Borgia, du moins je ne le sa-vais pas… L’eussé-je su, madame, j’eusse considéré comme un grand honneur de m’exposer pour vous…

– Eh bien, monsieur, fit vivement le prince Manfredi, si vous n’êtes pas engagé…

– Je le suis ! interrompit Ragastens. J’ai vu le prince Borgia. L’accueil qu’il m’a fait a dépassé mes espérances…

– En sorte qu’en venant ici ?

– En venant ici, je jure que j’ignorais que je dusse rencontrer des ennemis de Borgia…

Primevère, alors, s’avança :

– Seigneurs, dit-elle non sans fermeté, M. le chevalier de Ragastens a raison, il est ici par suite d’un malentendu dont, seule, je suis responsable… Monsieur, vous êtes libre de vous reti-rer… Votre parole de ne pas révéler ce que vous avez vu ou enten-du nous suffira…

Ragastens pâlit. Il eut la sensation atroce qu’un fossé venait de se creuser entre lui et celle qu’il adorait. Il répondit d’une voix altérée :

– À vous aussi, madame, je vous pardonne… Vous deman-dez ma parole de ne rien révéler des secrets que le hasard m’a li-vrés… Et cela seul suppose que vous me croyez capable d’une trahison, si je ne suis enchaîné par un serment… Mais vous avez ma parole.

Les conjurés, étonnés de la simplicité, de l’assurance et de la noblesse qui éclataient dans les paroles et l’attitude du chevalier, s’inclinèrent.

Ragastens, avec une sorte de mélancolie douloureuse, reçut cet hommage de ces hommes intrépides. Il salua d’un grand geste et, d’un pas assuré, s’enfonça dans la galerie qui conduisait au tombeau.

Primevère, glacée, le vit s’éloigner lentement. Il lui sembla que la douleur de la mort de sa mère lui déchirait le cœur plus cruellement…

XIV. ÂME EN PEINE

Ragastens, lorsqu’il fut remonté à la surface de la terre, était livide, comme si, du tombeau de la Voie Appienne, il fût réelle-ment sorti un mort. Quelque chose de nouveau et de profond ve-nait d’entrer dans sa vie. C’était une poignante sensation de dé-sespoir et un sentiment confus de joie orgueilleuse à peine per-ceptible.

Il allait à pas lents, entre les deux rangées de tombeaux, si-lencieux, s’interrogeant, cherchant à comprendre ce qui se pas-sait en lui. Et sa pensée s’épandait en phrases hachées :

– Jadis, lorsqu’il m’arrivait de sentir battre mon cœur à l’aspect d’une femme, maintes fois, je me suis dit que j’aimais… Puis, en quelque cabaret, une querelle, un duel me faisaient ou-blier la femme aimée… J’étais libre alors… Libre de parcourir l’univers, avec la joie d’être partout chez moi !…

Il s’arrêta, essuya son front d’un revers de main. Puis il murmura :

– Libre !… Et seul !… Primevère ! murmura-t-il.

Et comme sa main crispée se posait, dans un mouvement machinal, sur ses yeux brûlants de fièvre, il sentit que cette main se mouillait… Oui !… Ragastens pleurait !…

XV. CONJONCTION

Ragastens rentra dans Rome.

Il se dirigea vers l’hôtellerie du Beau-Janus. Comme il lon-geait une rue qui le conduisait directement à l’auberge, son pied heurta quelque chose qui était étendu sur le pavé.

– Qu’est-ce que cela ? murmura-t-il en se baissant. Un homme !… Un ivrogne peut-être ?… Ou un blessé ?… Eh ! l’homme, éveillez-vous, que diable !…

Le chevalier se baissa davantage et secoua l’homme qui ne bougea pas.

– Le pauvre est dans un triste état, pensa-t-il. Cependant, il n’est pas blessé… mes mains toucheraient du sang…

À la lueur indécise du jour qui commençait à filtrer entre les toits, Ragastens constata alors que l’inconnu était un jeune homme aux cheveux ondulés châtain foncé, au front large et bombé, à la figure expressive ; ce jeune homme était simplement évanoui, car le chevalier, en posant sa main sur la poitrine, sentit nettement les battements du cœur.

Il jeta les yeux autour de lui et s’aperçut qu’il n’était pas à vingt pas du Beau-Janus. Alors, il souleva l’inconnu, le chargea sur ses épaules et l’emporta.

Réveillé par quelques coups de pied vigoureusement distri-bués dans la porte, maître Bartholomeo, l’aubergiste, s’empressa d’ouvrir et, tout en prodiguant les exclamations et les Santa Ma-ria ! aida Ragastens à transporter le jeune homme, toujours éva-noui, jusque dans la chambre du chevalier.

Là, l’inconnu fut déposé sur le lit. Ragastens et son hôte se mirent à le frictionner, à lui frapper dans les mains et à bassiner ses tempes avec de l’eau fraîche.

– Serait-il mort ? fit Bartholomeo… Mais, ajouta-t-il tout à coup, je le connais ! Il vient quelquefois ici boire un fiasco de vin blanc et manger une murène, avec un de ses amis. C’est un peintre. Il s’appelle Raphaël Sanzio…

– Enfin ! murmura-t-il.

Le jeune homme ouvrait les yeux. Rapidement, il revenait à la vie.

– Êtes-vous mieux, monsieur ? demanda Ragastens.

– Merci… Oui, mieux… beaucoup mieux… Qui êtes-vous, je vous prie ?

– Chevalier de Ragastens, homme d’épée.

– Et moi, Raphaël Sanzio, peintre… Je vous remercie de vos bons soins, monsieur… Mais qui m’a porté ici ?…

– Moi-même… Je vous ai trouvé dans la rue, étendu tout de votre long et ne donnant plus signe de vie… à vingt pas d’ici…

Raphaël passa ses deux mains sur son visage. Un soupir rauque comme un sanglot souleva sa poitrine.

– Quel épouvantable rêve ! murmura-t-il.

Ragastens, cependant, l’examinait avec une vive sympathie. Il eût voulu savoir pourquoi le jeune peintre s’était évanoui… il eût voulu pouvoir lui offrir son aide… car tout, dans l’attitude du jeune homme, dénonçait la violente douleur qui le bouleversait.

– Monsieur, dit-il à Raphaël, je vois à votre visage que quelque tourment d’importance est cause de l’état où je vous ai trouvé… Peut-être puis-je disposer… du moins pour quelques heures encore… d’une certaine influence… Si quelqu’un peut vous venir en aide dans le malheur que semble annoncer votre mine affligée, je serais heureux d’être ce quelqu’un…

– Oui, fit-il doucement, après examen, je vois que je puis me fier à vous. Je sens en vous un ami…

D’un même mouvement spontané les deux hommes se ten-dirent la main et leur étreinte cimenta la sympathie mutuelle qui naissait de cette aventure.

– Monsieur, s’écria Ragastens, puisque vous voulez bien m’appeler votre ami, disposez de moi, je vous prie, et dites-moi en quoi je puis vous être utile.

– Chevalier, dit-il, vous voyez en moi l’homme le plus mal-heureux de Rome…

– Auriez-vous donc l’infortune d’aimer et de ne pas être ai-mé ? demanda-t-il machinalement.

Raphaël secoua la tête.

– J’aime, répondit-il, et je suis aimé… Mais mon infortune n’en est peut-être que plus grande. Mais vous-même, monsieur… au son de vos paroles, je vois que votre cœur souffre autant que le mien…

Le visage de Ragastens se crispa dans l’effort qu’il fit pour contenir une larme prête à lui échapper.

– Ah ! monsieur, s’écria Raphaël en joignant les mains, je vous plains de toute mon âme…

– L’aventure est plaisante, fit-il… c’est vous qui souffrez… c’est vous qui avez besoin d’aide, et c’est moi qui me plains, qui me fais consoler !… Ne parlons pas de moi… D’ailleurs, avec le caractère que je me connais, dans quinze jours, lorsque je serai loin d’ici, lorsque j’aurai repris ma vie errante au grand soleil, je n’y penserai plus…

– Vous allez donc quitter Rome ?…

– Au plus tôt ! répondit sans hésiter le chevalier… À moins que je ne puisse vous être vraiment utile… et, en ce cas, je retar-derai volontiers mon départ…

Ragastens parlait de bonne foi. Il était bien résolu à fuir. Et s’il ne s’avouait pas qu’il serait bien heureux de rester, de se rac-crocher encore à quelque vague espoir, c’est que cette pensée, en-fouie au fond de son cœur, ne se formulait pas encore en lui.

Raphaël reprit gravement :

– Je crois, monsieur, que votre secours me sera précieux… Pour lutter contre des ennemis que je ne connais pas, mais qui, sans doute, sont tout puissants, je suis seul… avec un ami… chez qui je me rendais…

– Parlez donc, en ce cas, et soyez sûr que mon aide ne vous défaut.

Raphaël se recueillit quelques instants. Il raconta tout à Ra-gastens : comment il était venu à Rome d’Urbin, sa ville natale, sur la recommandation du Perrugin, son maître. Comment il rencontra La Fornarina et celle qui l’avait recueillie. Il raconta son amour partagé, sa décision de prendre Rosita pour femme, celle de la Maga de précipiter, avant de fuir, ce mariage en se-cret. Il raconta ses préparatifs, dans la hâte de quitter Rome, son union à Rosita, à l’église des Anges, la nuit même. Au souvenir de la catastrophe qui suivit, Raphaël pâlit. L’angoisse mouillait son front.

– Courage ! lui dit Ragastens.

– Je vous jure qu’il m’en faut… Nous sortions de l’église, un peu après deux heures, et nous nous hâtions vers la porte Floren-tine où nous devions trouver une voiture lorsque, tout à coup, nous fûmes attaqués… Je reçus un coup violent à la tête et je per-dis connaissance… Lorsque je revins à moi, Rosita avait disparu… Je courus chez la Maga… elle n’était plus dans la maison du Ghetto !…

– Et que supposez-vous ?…

– Le sais-je ! s’écria Raphaël en contenant son désespoir. Rosita a été enlevée… Je pense que c’est là le danger dont me par-lait la Maga… Je pense que la Maga elle-même a dû être enle-vée… Mais par qui ?… À quels ennemis ai-je affaire ?… Que veu-lent-ils ?… Voilà le problème que je retourne en vain dans ma tête… En sortant de chez la Maga, j’ai voulu aller retrouver l’ami qui m’avait préparé une voiture… Mais la douleur a surpassé mes forces…

Ragastens avait attentivement écouté ce récit. Sanzio en avait prononcé les derniers mots d’une voix à peine distincte. Ra-gastens lui prit les mains :

– Courage ! répéta-t-il. Votre aventure est triste, cela est sûr… mais il n’y a rien de désespéré… Voyons : vous n’avez au-cune idée de ces ennemis ?

– Aucune, hélas !…

– Un rival, peut-être ?…

Raphaël fut secoué d’un frémissement.

– C’est cela qui me désespère ! s’écria-t-il. C’est cette pensée qui me brûle la poitrine et fait éclater ma tête… Ah ! vous avez vu juste… Il n’en faut pas douter. Il y avait quelqu’un qui aimait Ro-sita… La Maga l’a su… Elle m’a prévenu… trop tard !…

– Croyez-moi, reprit Ragastens ému, vous n’arriverez à triompher qu’à force de calme et de sang-froid…

Raphaël fit un geste d’accablement.

– Oui… avec du sang-froid seulement, vous verrez clair dans cette situation… Mettons les choses au pis. Supposons que votre Rosita a été enlevée par un rival… Elle vous aime, n’est-ce pas ?…

– Oh ! cela, du moins, j’en suis sûr !…

– Une femme qui aime est forte ! Les ressources de son es-prit se décuplent… Car vous n’imaginez pas que Rosita va accep-ter tranquillement la situation qui lui est faite… Sans doute elle sera surveillée… mais vous pouvez tenir pour certain que, dès maintenant, elle travaille à vous prévenir…

– Oh ! vous me rendez la vie !… Je n’avais songé à rien de ce-la !…

– D’autre part, comme je vous le disais, je puis disposer de quelque influence… Un grand seigneur de Rome me veut du bien… Il est vrai que je vais le quitter… Mais je ne doute pas qu’il consente à provoquer des recherches sérieuses.

Raphaël se leva et se jeta dans les bras de Ragastens.

– Vous me sauvez ! s’écria-t-il. Vous me sauvez double-ment… Et quand je songe qu’il y a une heure, vous m’étiez incon-nu, que vous pouviez passer près de moi sans me voir, quand j’examine le concours de circonstances qui fait de vous l’ami le plus inattendu, le plus précieux, je me sens renaître.

Ragastens sourit. Cette joie débordante qui était son œuvre, calmait un peu son propre tourment.

– Allez, reprit-il, et tenez-vous tranquille jusqu’à ce que je vous aie revu…

– Quand vous reverrai-je ? demanda ardemment Raphaël.

– Dans deux heures au plus tard… Dites-moi où je vous trouverai…

– Chez l’ami dont je vous ai parlé. Il s’appelle Machiavel et demeure dans la rue des Quatre-Fontaines, juste en face le mo-nument qui porte ce nom.

– Bien… Attendez-moi donc chez votre ami Machiavel… Et ayez bon espoir…

Les deux nouveaux amis se serrèrent la main et Ragastens, partit réconforté, plein d’espoir et de courage. Quant à Ragas-tens, il poussa un profond soupir et murmura :

– Il est bien heureux, lui… puisqu’il est aimé !

XVI. LA PAPESSE

Ragastens venait de passer une nuit blanche. Cependant, il n’éprouvait aucun besoin de repos. Surexcité par les événements de la nuit et les pensées qui tourbillonnaient dans sa cervelle en-fiévrée, il n’eût pu fermer l’œil.

Il recommanda Capitan aux bons soins de maître Bartholo-meo, et se dirigea à pied vers le château Saint-Ange. L’heure était matinale encore. Mais Ragastens savait que le prince Borgia se levait tôt.

Lorsque le chevalier arriva dans les antichambres qui pré-cédaient les appartements de César, il les trouva vides : ni courti-sans, ni officiers… Un intendant s’avança au-devant de Ragas-tens.

– Monseigneur se trouve en ce moment au Vatican, lui dit-il ; je suis chargé d’en prévenir M. le chevalier.

– Au Vatican ?…

– Oui : il y a ce matin solennelle audience de Sa Sainteté.

– Et vous dites que le prince vous a chargé de me prévenir ?

– Monseigneur m’a même chargé d’ajouter qu’il attend M. le chevalier dans la salle des audiences pontificales…

Ragastens sortit. Quelques minutes plus tard, il entrait au Vatican et gagnait les salons officiels.

Là, une foule sur laquelle planait le bruissement des mur-mures attendait, attentive, les yeux tournés vers une porte mo-numentale.

De temps à autre, cette porte s’ouvrait. Un introducteur, en-cadré de deux hérauts, tout raide dans un costume de lourd satin blanc, s’avançait de quelques pas. L’introducteur prononçait un nom et l’un des hérauts le répétait à haute voix.

Aussitôt, un cardinal, ou un officier, ou un groupe de dépu-tés s’avançait et passait la porte, précédé par l’introducteur.

Alors, le grand silence qui venait de se faire était à nouveau remplacé par le bruissement des conversations échangées à voix basse et la foule attendait une réapparition de l’introducteur.

Un laquais le toucha au bras. Ragastens tressaillit.

– Que monsieur le chevalier me pardonne, fit le laquais dans un murmure.

– Que désirez-vous ?

– Si monsieur le chevalier veut me suivre…

– Où me conduisez-vous ?…

– Dans la salle des audiences, où j’ai l’ordre de vous intro-duire. Monseigneur vous attend.

Ragastens suivit sans plus de réflexion le laquais qui se glis-sait entre les groupes. Cependant, aux regards d’envie et de stu-péfaction qui convergèrent sur lui, il dut se rendre compte qu’une faveur inouïe venait de lui être accordée.

Il poussa un soupir, en songeant que cette faveur allait lui être inutile. En effet, il était fermement résolu à faire ses adieux à César. La seule idée de combattre contre Primevère lui causait une insurmontable horreur. Et, d’autre part, l’accueil qu’il avait jusque-là reçu de César le mettait dans l’impossibilité de se tour-ner contre lui… Mais, tout au moins, il pourrait profiter de l’évidente amitié de Borgia pour apporter à son nouvel ami Ra-phaël Sanzio une aide efficace.

Ce fut en agitant ces diverses pensées qu’il pénétra dans la salle des audiences – non par la porte monumentale et officielle, mais par une porte plus petite, réservée aux allées et venues des intimes – dernière faveur qui provoqua parmi les courtisans un murmure de véritable admiration.

Près de la porte, se tenait immobile l’introducteur, entouré de ses deux hérauts. Devant une haute fenêtre, douze abbés fai-sant office de secrétaires, penchés sur une table immense, écri-vaient fiévreusement. Tout autour de la salle, des gardes nobles debout, l’épée à la main, se tenaient droits et rigides, sans un geste.

Enfin, au milieu, assise à une table, une femme décachetait activement des lettres amoncelées devant elle. À quelques pas de là, un homme, botté, cuirassé, à demi renversé dans un fauteuil, les jambes croisées l’une sur l’autre, se balançait.

L’homme, c’était César…

La femme, c’était Lucrèce Borgia.

– Ah ! s’écria César en l’apercevant, voici le chevalier, le brave Ragastens à qui, comme à son compatriote Bayard, on pourrait donner le titre de « chevalier sans peur et sans re-proche !… »

– Monseigneur… interrompit Ragastens embarrassé.

– Ma sœur, continua César, vous n’avez pas vu le chevalier empoigner un homme et s’en servir comme une catapulte qui lancerait un bloc de rocher… Vous n’avez pas vu le chevalier faire sauter à son cheval un triple rang de faquins armés de poi-gnards…

– Vous m’avez raconté tout cela, mon frère. Asseyez-vous, terrible chevalier… nous aurons à causer.

Ragastens s’était incliné devant la jeune femme et une ra-pide évocation des magnifiques splendeurs du Palais-Riant passa devant ses yeux.

– Allons bon ! reprit Lucrèce en parcourant une lettre, voilà le cardinal Vicenti qui proteste contre la redevance que nous de-mandons sur chaque mariage et enterrement… Écrivez-lui, ajou-ta-t-elle, en se tournant vers les abbés secrétaires, qu’il n’a qu’à s’en référer aux termes formels de notre dernière bulle Esto ma-triomonium… Aidez-moi donc, chevalier… décachetez-moi ce paquet.

Ragastens obéit, abasourdi, stupéfait.

Lucrèce parlait, agissait, commandait, comme si elle eût été le pape ! Ce n’était plus la Lucrèce du Palais-Riant. C’était une reine aux yeux durs, à la parole brève, au geste impérieux, un di-plomate, un ministre travaillant à l’expédition des affaires d’État !…

– Ah ! ah ! s’écria César en riant, vous êtes étonné, cheva-lier… Avouez que vous êtes stupéfait… Vous en verrez bien d’autres… Notre Lucrèce, voyez-vous, c’est notre forte tête !

– Monseigneur ! fit Ragastens, j’admire sans en être étonné, l’activité d’esprit et la puissance de travail de Mme la duchesse de Bisaglia.

– Une lettre de notre envoyé à Pesaro ! fit Lucrèce. Il nous prévient que les bons habitants de Pesaro s’agitent… deux mille hommes en armes… À toi, César !…

– Bon ! Nous allons régler tout cela d’un coup !

– Écrivez à l’ambassadeur d’Espagne que ce qu’il demande est impossible, reprit Lucrèce. Le pape ne peut tolérer une pa-reille usurpation de ses droits… Le roi d’Espagne est trop catho-lique pour ne pas le comprendre… Et, s’il le faut, on l’aidera à comprendre…

– Diable ! Tu te fâches, Lucrèce ? ricana César. Qu’y a-t-il ?…

– Rien… une misère.

Ragastens assistait avec une stupéfaction croissante à cette scène où Lucrèce se révélait. Elle était la papesse !… Une sorte d’écœurement lui venait devant le flagrant délit de cette impu-dente audace. Il s’était un peu reculé, dans la pénombre d’une encoignure. Mais de là, il voyait tout, il entendait tout…

– Écrivez, dit à ce moment Lucrèce en se tournant vers l’un des secrétaires, écrivez au cardinal Orsini que Sa Sainteté le prie à déjeuner demain, en sa villa du Belvédère…

– Alors, ce pauvre cardinal Orsini déjeune avec nous, de-main ? interrogea César à demi-voix.

– Ça lui apprendra, répondit Lucrèce sur le même ton, ça lui apprendra à faire des enquêtes sur la mort de notre pauvre cher François…

Ragastens avait entendu. Il frissonna. Il crut avoir entrevu la lugubre signification de cette invitation…

– À propos, continua Lucrèce tout haut, et l’assassin de notre cher frère, est-il trouvé ?

– J’ai fait arrêter une vingtaine de chenapans, répondit né-gligemment César. Une douzaine d’entre eux ont déjà subi la tor-ture, mais pas un de ces faquins ne veut avouer… Il faudra bien pourtant retrouver le scélérat… un tel crime ne saurait demeurer impuni.

– C’est mon avis, dit froidement Lucrèce.

Ragastens écoutait de ses deux oreilles et se demandait s’il ne rêvait pas… Il avait sinon la certitude matérielle, du moins la conviction instinctive que le duc de Gandie avait été assassiné au Palais-Riant. Et ce fut avec une horreur insurmontable qu’il en-tendit César parler, avec un sinistre sourire, de la torture infligée à des malheureux à qui il « fallait » faire avouer le crime qu’ils n’avaient pas commis.

Il fut sur le point de dire aussitôt à César qu’il était venu pour lui faire ses adieux. La pensée des promesses qu’il avait faites à Raphaël Sanzio le retint. Et il résolut d’attendre la fin de cette scène.

Il allait se rapprocher de la table à laquelle était assise Lu-crèce, lorsqu’une petite porte latérale s’ouvrit. Un moine entra et se dirigea aussitôt vers Lucrèce. Ragastens tressaillit en recon-naissant dom Garconio.

Celui-ci n’avait pas vu le chevalier. Il s’était arrêté près de la table, et tournait le dos à Ragastens.

– Eh bien ? demanda Lucrèce au moine.

– Princesse, c’est fait.

– Bon ! Voilà qui va faire plaisir à mon père.

– La chose a marché toute seule… Nous avons à moitié as-sommé le peintre…

– Pas tué, j’espère ?… Mon père tient à ce qu’il achève cette Transfiguration… Caprice de vieillard…

– Non, princesse, pas tué… à demi assommé seulement… Il en reviendra… Quant à la petite, nous n’avons eu qu’à la cueillir dans nos bras… et, selon vos ordres, nous l’avons conduite au Ti-voli…

– Parfait ! Vous pouvez vous retirer, maître Garconio… Monsieur l’introducteur, ajouta-t-elle à haute voix, veuillez an-noncer que l’audience est terminée…

Le moine s’était retiré. Ragastens, livide, la sueur au front, s’était mordu la lèvre jusqu’au sang pour ne pas crier…

XVII. UNE BONNE IDÉE DE PAPE

Ainsi, c’était Garconio qui avait enlevé Rosita… Ainsi, c’était sur l’ordre de Borgia que cet enlèvement avait été exécuté… Et c’est au Tivoli que la jeune femme avait été conduite. Ragastens, frappé d’une sorte de stupeur, se demanda de quels formidables bandits se composait décidément cette famille des Borgia, au service desquels il était venu s’engager !

Mais dans quel but cet enlèvement ? Il osait à peine l’imaginer. Et pourtant, ce mot de « Tivoli », qu’il avait saisi au vol, était presque un trait de lumière… Il se rappelait tout ce qui se disait à Rome sur cette maison de campagne du pape… il évo-quait les récits d’orgie et de débauche qu’on se chuchotait…

Il frémit en songeant à Raphaël qui lui avait inspiré si vite une si chaude amitié. Il fallait avant tout le prévenir.

Ragastens cherchait des yeux par où il pourrait s’éclipser sans attirer l’attention de César, lorsqu’une main douce saisit la sienne.

– À quoi pensez-vous, beau chevalier ?

Lucrèce était devant lui.

Ragastens fit un effort pour surmonter le frisson d’épouvante et de dégoût qu’il éprouvait. Il parvint à sourire.

– Que complotez-vous ? cria de loin César.

– Ce soir, à dix heures, au Palais-Riant, murmura Lucrèce. Je vous laisse votre chevalier, mon frère, ajouta-t-elle à haute voix. À bientôt, monsieur…

Le chevalier salua profondément pour cacher son trouble.

– Ma sœur est vraiment une femme de tête, n’est-ce pas ? dit César qui s’était approché et qui, familièrement, passa son bras sous celui de Ragastens.

– Un admirable ministre, monseigneur…

– Oui ! C’est elle qui expédie les affaires courantes, c’est elle qui reçoit les lettres, qui répond, qui reçoit même les ambassa-deurs… Mon père commence à se fatiguer… il a tant travaillé… Mais venez, chevalier, je veux vous présenter à lui… C’est pour cela que je vous attendais…

– Monseigneur… objecta Ragastens… plus tard, je vous en prie… Je ne suis pas préparé à cet honneur…

– Bah ! interrompit César en entraînant Ragastens, j’ai parlé de vous au pape ; il veut vous voir… Venez…

Ragastens suivit. Il bouillait d’impatience. Mais force lui fut de se contenir et de faire bon visage.

L’instant d’après, il se trouvait dans un cabinet qui n’était séparé de la salle des audiences que par une portière d’étoffe. De là, selon son habitude, Alexandre VI avait entendu tout ce qui se disait.

César traversa vivement ce cabinet et parvint enfin dans l’oratoire. Le pape était là, assis dans son grand fauteuil, un sou-rire bienveillant sur les lèvres…

D’un coup d’œil pénétrant, il chercha à juger Ragastens. Le chevalier s’inclinait, fléchissait le genou, selon l’étiquette. Mais déjà le pape lui avait saisi la main.

– Asseyez-vous, mon fils, dit-il avec une douceur et une af-fabilité qui déconcertèrent le chevalier ; ce n’est pas le Souverain Pontife qui vous reçoit, c’est le père de César et de Lucrèce. J’ai entendu mes deux enfants dire tant de bien de vous que j’ai désiré vous voir…

– Saint-Père, balbutia Ragastens, vous me voyez confondu de l’excès d’honneur et de bienveillance que Votre Sainteté veut bien me témoigner…

Alexandre VI vit parfaitement l’effet qu’il avait produit et un mince sourire de satisfaction narquoise passa sur ses lèvres.

– Remettez-vous, mon enfant, dit-il en accentuant encore la douceur de sa parole ; et veuillez, je vous prie, laisser de côté toute question d’étiquette… Si vous voulez m’être agréable, vous me parlerez avec la liberté qu’un fils peut avoir devant son père.

– J’essaierai de vous obéir, Saint-Père, répondit le chevalier en s’asseyant sur le fauteuil que le pape lui désignait.

– Ainsi, reprit Borgia, vous êtes venu en Italie pour prendre du service auprès de mon fils ?

– En effet, Saint-Père, j’avais cette intention…

– Il vous est permis d’en avoir d’autres encore, mon enfant… Tout nous prouve que vous êtes un de ces hommes intrépides qui, dirigés dans la voie du bien, peuvent accomplir de grandes choses…

– Ah ! mon père, s’écria César, si vous l’aviez vu le jour des funérailles de François !…

– Pauvre François ! murmura le pape en s’essuyant les yeux. Mais je n’ai pas le droit, hélas, de me livrer aux sentiments de ma douleur paternelle… Le souci de l’État passe avant mon deuil même… Ah ! Chevalier, vous ne savez pas de quelles tristesses s’entoure la puissance de ce monde.

À mesure que le pape parlait, Ragastens sentait son cœur se dilater… Celui-là, au moins, comprendrait son amour et n’essaierait pas de l’entraîner dans une lutte contre Primevère… Peut-être réussirait-il à l’attendrir sur cette jeune fille !… Un es-poir insensé entrait peu à peu dans son esprit.

– Saint-Père, dit-il avec émotion, vos douleurs sacrées ré-sonnent jusque dans mon cœur… Je supplie Votre Sainteté de croire que je lui suis tout dévoué…

– Je le sais, chevalier… Vous êtes un noble cœur, et si votre bras ne tremble pas dans le combat, votre âme contient des tré-sors de dévouement. J’ai voulu y faire appel, mon enfant, puisque vous me les offrez si spontanément…

– Mon père, fit vivement César, je me porte garant du che-valier de Ragastens… il est digne en tous points de la mission que vous voulez lui confier…

Ragastens tressaillit. Il était donc question d’une mission à lui confier ! On allait donc lui demander un signalé service, puisque le Souverain Pontife en personne prenait la peine de l’en entretenir !

La fortune lui souriait décidément ! Un concours de circons-tances dues à un heureux hasard lui permettait de servir loyale-ment ce bon vieillard et de sauver en même temps celle qu’il ado-rait.

Alexandre VI avait suivi sur le visage du chevalier, les pen-sées de dévouement qui germaient dans son cœur. Satisfait, cer-tain d’obtenir tout ce qu’il voudrait, il se recueillit quelques mi-nutes.

– Chevalier, dit-il alors, j’ai des ennemis… et ce m’est une profonde douleur, si près de la mort, de savoir que mes pensées sont méconnues, mes intentions travesties… J’ai, toute ma vie, essayé de lutter contre les grands pour me rapprocher des pe-tits… J’ai voulu réduire la force et l’insolence des princes pour faire plus belle la part des humbles, des déshérités, ou encore de ceux qui, comme vous, sont écartés de la haute noblesse, parce que leur escarcelle est vide. Et pourtant, c’est l’application de ces idées qui m’a valu tant d’ennemis puissants… Et encore, s’ils me combattaient loyalement… mais ils emploient contre moi les armes empoisonnées de la calomnie… ils répandent sur mes mœurs, ma vie et mes intentions, des bruits que je rougirais d’évoquer…

Ragastens, pensif, se rappela alors de quelle nature étaient ces bruits… On accusait couramment le pape des plus abomi-nables débauches… On disait qu’une invitation à dîner chez lui équivalait à une condamnation à mort… Frémissant, il songea à l’enlèvement de Rosita… L’entretien de Lucrèce et de Garconio lui traversa l’esprit comme un éclair. Il se perdait à vouloir sonder cet abîme de ténèbres… Comment croire que ce vieillard au vi-sage auguste était réellement le monstre qu’il avait pu supposer ?

Alexandre VI continua :

– Dieu a permis, mon enfant, que je pusse triompher de la plupart des méchants… Mais ils sont forts encore… et mes der-niers jours sont troublés par la pensée que mes ennemis finiront par l’emporter…

– Mon père, s’écria César, nous mourrons pour vous, s’il le faut… J’ai mes défauts, parbleu ! Je suis violent, et même bru-tal… mais par tous les diables, j’ai un cœur qui bat dans ma poi-trine !…

Cette sortie de César fit sur Ragastens un effet prodigieux. Le pape avait jeté sur son fils un regard d’admiration. Et cette admiration était justifiée. Car l’exclamation de César avait plus fait encore pour convaincre le chevalier que la savante diplomatie du pape.

– Monseigneur, reprit chaleureusement Ragastens, le jour où vous mourrez pour Sa Sainteté, nous serons deux !

– Chevalier, poursuivit aussitôt Alexandre VI, ce que je vais vous demander est beaucoup plus facile… Voici : parmi mes en-nemis, il en est un surtout qui ne veut désarmer à aucun prix…

Ragastens tressaillit : il crut qu’il allait être question de Pri-mevère. Mais il respira, soulagé, lorsqu’il entendit le pape conti-nuer :

– C’est un homme que mène l’esprit d’orgueil, ou plutôt de vanité… Si cet homme disparaissait, la paix de l’Italie serait assu-rée… Une guerre impie que mon fils César va être obligé d’entreprendre serait évitée… Une malheureuse enfant que j’aime comme un père et qui s’est laissée entraîner dans le camp de la révolte, reviendrait au bonheur paisible…

Ces mots désignaient si clairement Primevère dans l’esprit du chevalier qu’il eut comme un éblouissement.

Il y avait donc un homme dont le sort était lié au sort de Béa-trix !… Ah ! il ne pouvait en douter !… Cet homme l’aimait… Et cet homme, il le haït d’instinct…

– Oui, reprenait le pape, si cet ennemi venait à disparaître par un moyen ou par un autre, je suis sûr que tout rentrerait dans l’ordre…

« Va-t-il me proposer de l’assassiner ? se demanda Ragas-tens. Tout plutôt que cela !… »

Et, comme si le pape eût lu dans sa pensée, il continua :

– Bien entendu, je ne désire pas la mort du pêcheur… Je ne veux pas que le sang soit répandu… Il s’agirait tout simplement de l’enlever… de l’amener ici…

– L’enlever ? s’exclama Ragastens.

– Je me hâte d’ajouter que cet enlèvement ne souffrira pas de grandes difficultés de la part de celui-là même qu’il s’agit d’amener à Rome… Cet homme, au fond, ne demanderait pas mieux que de se soumettre… mais il est prisonnier de ses amis…

– Je comprends, Saint-Père. Il est votre ennemi tout en ne demandant qu’à devenir votre ami…

– Vous m’avez compris, chevalier ! reprit le pape… Eh bien… consentez-vous à ce que je vous demande ?…

– Il me semble, Saint-Père, que cette expédition n’offrira pas de bien gros dangers… J’eusse préféré une occasion de m’exposer réellement…

– Rassurez-vous, chevalier… L’expédition est des plus péril-leuses… Elle exige autant de souplesse que d’intrépidité, autant de sang-froid que de bravoure… Elle demande le secret le plus absolu… L’homme qui l’accomplira devra agir seul… il faudra qu’il allie la prudence d’un diplomate au courage aveugle d’un soldat de métier… Vous avez les qualités requises, chevalier… Je crois sincèrement que seul, vous pouvez mener à bien cette en-treprise… Songez qu’il s’agit d’entrer seul dans une place forte bien défendue, de manœuvrer parmi de redoutables ennemis, de vous emparer par force ou persuasion du chef de la garnison, de l’amener ici… enfin, de risquer cent fois votre vie !…

Le visage de Ragastens s’éclaira. On lui offrait la bataille. Il entrevoyait une de ces aventures formidables que son audace embellissait de cette âpre poésie spéciale du danger. Il se sentit renaître.

– Quand faut-il partir ? demanda-t-il.

– Tout de suite !… Pendant ce temps, César rassemble son armée et la citadelle de Monteforte, privée de son chef, se rend à notre merci…

– Monteforte ! répéta Ragastens en devenant livide…

– Oui ! C’est là que vous allez vous rendre. L’homme dont il faut vous emparer, c’est le comte Alma !…

– Le père de Béatrix ! murmura d’une voix inintelligible le chevalier.

Ses rêves s’écroulaient. Le cauchemar le reprenait, l’atroce dilemme qu’il avait voulu fuir ! Il eût reçu un coup de poignard qu’il ne fût pas devenu plus pâle…

– Qu’avez-vous, chevalier ? s’écria César…

– Le comte Alma !… La citadelle de Monteforte !… balbutia le jeune homme.

– Oui ! fit durement César. Qu’y a-t-il là pour vous sur-prendre ?

– Jamais !… jamais !…

– Que dites-vous ?

– Je dis que jamais je n’entreprendrai quoi que ce soit contre le comte Alma et la citadelle de Monteforte…

– La raison ? fit César, les yeux pleins de menaces.

– Saint-Père, éclata-t-il dans son désespoir, et vous monsei-gneur, écoutez-moi !… Demandez-moi ma vie… Demandez-moi d’aller combattre seul contre vos ennemis… Je suis prêt à tout… Mais contre Alma, contre Monteforte… jamais !… C’est impos-sible !…

– La raison ? redemanda César ivre de fureur, pendant que le pape, s’étant levé, soulevait une portière et faisait à quelqu’un un signe mystérieux.

– La raison ! s’écria le malheureux jeune homme, c’est que j’aime comme un fou… j’aime comme un insensé… j’aime à en mourir… j’aime, à préférer une mort affreuse à la seule pensée de mériter son mépris ou sa haine…

– Tu aimes !… Qui ?… Mais qui donc ?

– La fille du comte Alma !… Béatrix… Primevère.

César poussa un rugissement qui n’avait rien d’humain. Il arracha son poignard. Il se rua sur le chevalier qui, d’un bond, se mit en garde.

Mais Alexandre VI se jeta sur son fils. Ce vieillard qui, l’instant d’avant, parlait de sa mort prochaine avec toutes les ap-parences de la vérité, saisit le poignet de César, le maintint comme dans un étau de fer.

– Tu es fou, César ! prononça-t-il en espagnol. Laisse-moi faire…

César Borgia recula.

– Chevalier, fit le pape avec une étrange douceur, pardonnez à mon fils… Il est violent, il vous le disait lui-même. Mais je suis sûr qu’il regrette déjà le mouvement de colère aveugle auquel il vient de se livrer…

– Monseigneur est libre de ses mouvements, dit Ragastens froidement, toute sa raison reconquise devant le danger.

– Et vous, chevalier, vous êtes libre de vos sentiments, reprit le pape avec la même douceur… la mission que je voulais vous confier ne vous plaît pas ?… Soit !… Seulement, vous compren-drez que nous ne puissions garder près de nous quelqu’un d’aussi dévoué aux intérêts de nos ennemis, surtout quand ce quelqu’un est un homme de votre valeur, chevalier… Je vous prierai donc simplement de quitter Rome dès que vous le pourrez… oh ! je ne vous presse pas… je vous laisse un mois… dans l’espoir que la ré-flexion vous ramènera à nous…

– Je remercie Sa Sainteté, fit Ragastens avec empressement. Je profiterai de l’autorisation qu’elle me donne.

Et, en lui-même, il ajouta :

« Ce soir, j’aurai quitté Rome ! »

– Je ne vous dis donc pas adieu, continua le pape avec plus de douceur encore… J’espère de tout mon cœur que nous nous reverrons… Allez, mon fils… allez en paix…

Le chevalier salua César Borgia, s’inclina profondément de-vant le pape, et franchit une porte dont Alexandre VI soulevait la portière pour le laisser passer.

– Qu’avez-vous fait, mon père ? s’écria César. Cet homme est, dès ce moment, mon plus mortel ennemi…

– Il y a mieux que le poignard… Il y a le bourreau !

– Le bourreau ?…

– Oui ! Tu n’as pas encore trouvé l’assassin du duc de Gan-die, n’est-ce pas ?… Eh bien, je l’ai trouvé, moi !… Dès demain, son procès sera commencé… Dans huit jours, sa tête roulera !… Et cet assassin, mon fils… c’est l’homme qui sort d’ici… Tiens, écoute… En ce moment, on l’arrête !

En effet, on entendit pendant une minute un bruit de lutte violente… Puis tout s’apaisa. Un homme se montra alors dans l’encadrement de la portière. C’était dom Garconio…

– Eh bien ? demanda le pape.

– C’est fini, Saint-Père. L’homme est au cachot, avec une bonne chaîne à chacun de ses poignets et à chacune de ses che-villes… Mais la chose a été dure… il y a cinq morts et trois bles-sés…

– Qu’on enlève les cadavres et qu’on distribue cinquante du-cats d’or entre les survivants, dit froidement le pape.

– Eh bien, monseigneur, dit alors Garconio dont la figure rayonnait d’une joie affreuse, avais-je assez raison de vous dire de vous méfier…

– Tu avais raison, mon bon Garconio, répondit César. À propos, mon père, je lui ai promis le bénéfice de Sainte-Marie-Mineure…

– Il l’a ! fit le pape.

Garconio se courba jusqu’à terre et disparut.

– Eh bien, mon fils ? demanda Alexandre VI, crois-tu que ton poignard nous eût rendu le service de nous faire retrouver l’assassin de François et de prouver au bon peuple de Rome que les Borgia savent faire prompte et bonne justice ?…

– Mon père, je vous admire. Votre sagesse est infinie…

– Je le sais… En attendant, il nous faut absolument quelqu’un qui puisse nous amener Alma…

– Mon père, nous prendrons Astorre… ce bon Astorre à qui j’en voulais un peu depuis l’arrivée de ce maudit Ragastens…

– Soit ! Va pour Astorre !… Et maintenant, laisse-moi, Cé-sar, j’ai à causer avec ta sœur Lucrèce – de politique… et d’autres choses qui ne t’intéresseraient pas.

XVIII. LE CINQUIÈME CERCLE

Ragastens marchait d’un pas hâtif, comme s’il eût éprouvé un soulagement à s’éloigner de ce César Borgia que, la veille en-core, il considérait comme un grand capitaine au service duquel il était fier d’entrer en campagne.

Soudain il se sentit vigoureusement saisi par les deux bras. En même temps, sa tête se trouva enveloppée dans un épais ca-puchon qu’une cordelette fixa aussitôt autour de son cou.

Ragastens, pris au piège, à demi étouffé par l’étoffe du ca-puchon, Ragastens ne dit pas un mot, ne proféra pas un cri. Il se ramassa dans un suprême effort, tendit ses muscles et, d’une se-cousse imprévue, puissante, se délivra de la double étreinte qui paralysait ses bras.

– Liez-le !… Nous le tenons ! s’écria une voix – celle de Gar-conio.

– Pas encore ! répondit Ragastens.

D’un bond, les deux mains étendues, il s’était précipité en avant, avait trouvé une encoignure et s’y était accolé. Alors, il voulut dégainer, mais, au moment où il allait saisir la poignée de sa rapière, le moine s’en empara en éclatant de rire.

– La dent du sanglier est arrachée ! ricana-t-il.

– Et celle-ci ! riposta Ragastens, en tirant de sa ceinture un court poignard à lame solide.

Violemment, il frappa devant lui, au jugé… Le coup porta dans le vide. Et Ragastens, haletant, ramassé sur lui-même, at-tendit, le bras droit en arrêt, tandis que, de la main gauche, il cherchait vainement à se débarrasser du capuchon.

Garconio, maintenant, était blême de rage. Silencieusement, il rangea ses hommes en demi-cercle autour de Ragastens, acculé à son encoignure.

Deux d’entre eux portaient des cordes. Ils étaient une quin-zaine, se regardant, effarés, terrifiés.

Le moine, tout à coup, fit un signe. Les assaillants se ruèrent en masse. Ce fut épouvantable.

La lutte enragée, acharnée, silencieuse, – d’un silence entre-coupé de râles brefs, d’imprécations sourdes, de malédictions étouffées – dura une minute. À chaque instant, le bras de Ragas-tens se levait.

Et le poignard retombait, s’enfonçait dans une poitrine, dans une épaule, dans un bras, au hasard, au jugé… Il frappait dans cette masse qui grouillait, tourbillonnait autour de lui…

Brusquement, il s’abattit. Garconio était parvenu à lui pas-ser la corde autour des jambes. Ce fut fini.

L’instant d’après, Ragastens désarmé, ligoté, était emporté…

Ragastens, la tête toujours couverte de l’épais capuchon, sentit qu’on descendait des escaliers, puis qu’on longeait des cou-loirs multiples, qu’on descendait encore, puis encore… Il entendit enfin qu’on ouvrait une porte. Un froid glacial s’abattit sur les épaules du chevalier. Brusquement, il fut déposé sur le sol.

Il sentit que ses poignets et ses chevilles étaient enserrés dans des anneaux. Il entendit des grincements de clefs comme si on eût fermé des cadenas sur chacun de ses membres. Alors, la même voix ordonna :

– Enlevez-lui son capuchon.

Ragastens, un instant ébloui par la lumière d’une torche qui brûlait près de lui, se vit dans un étroit caveau. Il constata qu’il était enchaîné par quatre chaînes rivées par un bout à la muraille contre laquelle il se trouvait placé et venant aboutir par l’autre à des anneaux fermés au moyen de solides cadenas.

Le caveau était très haut de plafond. Les murs noirs, gluants, se plaquaient de salpêtre… Et le long des pierres de taille couraient d’immondes animaux, de monstrueuses araignées qu’effarait la lueur de la torche.

Le sol était de terre battue. Des flaques d’eau croupie y stag-naient et exhalaient d’insupportables odeurs. Il n’y avait ni banc pour s’asseoir, ni paille pour se coucher.

Les chaînes des pieds étaient juste assez longues pour per-mettre au prisonnier de faire deux pas en avant ; les chaînes des poignets lui laissaient la faculté de mouvoir ses bras, de les croi-ser, de se servir de ses mains.

Près de lui, une cruche recouverte d’osier contenait de l’eau. Sur la cruche, il y avait un pain.

Il y avait, au château Saint-Ange, six rangées de prisons su-perposées : une au premier étage, une au rez-de-chaussée, les quatre autres dans les sous-sols.

Chaque rangée comprenait un nombre décroissant de cel-lules. Alors qu’il y en avait douze au premier étage, il n’y en avait plus qu’une au dernier sous-sol. En sorte que ces prisons super-posées formaient une sorte de pyramide renversée, dont le som-met s’enfonçait dans les entrailles de la terre.

César Borgia appelait ces différents étages : les six cercles de l’enfer.

Les cellules du premier étage étaient réservées aux officiers du château qui étaient mis aux arrêts, ou aux seigneurs romains qui avaient commis quelque peccadille. C’était le premier cercle.

Le deuxième cercle, c’était le rez-de-chaussée : il compre-nait des prisons ordinaires pour les soldats de la garnison.

À partir de là, on s’enfonçait dans les sous-sols. On y trou-vait d’abord une rangée de cellules suffisamment éclairées et aé-rées par des soupiraux munis de barres de fer : c’était le troi-sième cercle, destiné aux voleurs et assassins.

On descendait un étage et on arrivait au quatrième cercle : cinq ou six cellules sans chaîne, avec un banc pour s’asseoir, de la paille pour dormir. On y mettait les condamnés à mort.

Un étage encore et on arrivait au cinquième cercle : trois cellules semblables à celle que nous avons décrite. Là étaient en-fermés les accusés, réputés dangereux, et qu’on allait faire passer en jugement.

Enfin, le sixième et dernier cercle se composait d’une unique cellule. Située à quatre étages au-dessous du rez-de-chaussée, elle formait une espèce de puits noir ayant quelques pieds de cir-conférence.

L’infortuné qu’on descendait dans cet abîme, au moyen d’une corde, ne pouvait s’asseoir ni se coucher : la place lui man-quait. Et d’ailleurs, eût-il eu assez de place pour s’allonger qu’il lui eût été encore impossible de le faire. Dans ce puits, il y avait de l’eau. Le prisonnier en avait jusqu’à mi-jambe ; une eau pu-tride, infecte, où on précipitait des reptiles, des crapauds, des rats énormes.

Lorsque le condamné était descendu dans ce puits, les cra-pauds, les reptiles, et surtout les rats, affamés, se jetaient sur le malheureux, soit pour chercher à satisfaire leur faim, soit pour trouver un abri contre l’eau.

C’était dans l’un des trois cachots du cinquième cercle que Ragastens avait été enchaîné, après avoir été transporté du Vati-can jusqu’au château Saint-Ange par une voie souterraine plus large que le boyau connu du pape, de César et de Lucrèce seuls.

Lorsqu’on lui eut retiré son capuchon, il jeta autour de lui un regard rapide. Garconio, d’un geste, avait renvoyé tout son monde et sortit après avoir lancé au captif un dernier regard hai-neux.

– L’ennemi est en fuite ! murmura Ragastens quand il fut seul. Je crois bien que je suis perdu… Mais je ne leur donnerai pas la joie de mourir en gémissant…

Il était jeune pourtant, plein de vie exubérante. Il lui parais-sait impossible d’échapper à la vengeance des Borgia. Et, malgré tout ce qu’il y avait d’horrible dans sa situation, il était plus loin du désespoir qu’au moment où il était sorti du tombeau de la Voie Appienne avec la conviction d’être à jamais séparé de Pri-mevère.

Un étrange phénomène s’accomplissait dans cet esprit ro-buste et alerte. Il se trouvait délivré de Borgia !

Libre, il n’eût jamais pu devenir l’ennemi de cet homme qui, somme toute, ne lui avait donné que des marques d’une éclatante faveur. La reconnaissance l’enchaînait.

Mais, en le faisant arrêter sans motif avouable, César le dé-gageait. Cette captivité devenait une délivrance. Et il se disait maintenant que, si jamais il pouvait reconquérir sa liberté, il pourrait, sans scrupule, mettre sa vie au service de Primevère.

Cependant, les heures coulaient lentement. Ragastens es-saya d’abord de desceller le crampon de fer encastré dans la pierre. Mais bientôt, il dut constater qu’avec un outil solide, il lui faudrait plusieurs jours pour y arriver.

Alors, il tenta de briser les cadenas de ses poignets en les co-gnant violemment l’un contre l’autre : il ne parvint qu’à se meur-trir.

Enfin, il s’arc-bouta sur les chaînes, dans l’espoir que quelque maillon usé se romprait… Mais tout fut inutile. Il s’assit contre le mur et mangea machinalement un morceau de pain. Puis, peu à peu, la fatigue l’emporta sur l’inquiétude : il s’endormit.

Il fut soudain réveillé par le bruit des verrous que l’on tirait. Son cachot s’éclaira.

Deux gardes entrèrent, tenant chacun une torche. Derrière eux, quatre arquebusiers pénétrèrent dans la cellule. Puis, enfin, trois hommes, la tête couverte de cagoules, se placèrent devant lui. Dans le couloir Ragastens entrevit des piques, des halle-bardes… une vingtaine de soldats prêts à se ruer sur lui au pre-mier signe.

L’un des trois hommes à cagoule s’avança d’un pas, tandis qu’un autre s’apprêta à écrire.

– Vous êtes bien le chevalier de Ragastens ? demanda l’homme.

– Oui, monsieur… et vous ?…

– Je suis le juge du tribunal suprême, rendant arrêts sans appel au nom de la justice pontificale et de la justice divine dont elle émane. Accusé, vous êtes venu en Italie pour fomenter la tra-hison contre notre Saint-Père et son auguste famille.

– Je suis venu en Italie pour mettre au service du prince Borgia une épée loyale, répondit Ragastens.

– Des témoins prouvent que vos intentions étaient loin du but que vous avouez… Mais nous ne voulons pas scruter vos pen-sées… Nous ne retiendrons contre vous que le grief d’assassinat…

– D’assassinat ? fit Ragastens, plus étonné qu’ému.

– Vous avez, par surprise, lâcheté et félonie, poignardé monseigneur François Borgia, duc de Gandie…

Ragastens, un moment étourdi par cette accusation impré-vue, haussa les épaules.

– Répondez à l’accusation portée contre vous… Vous vous taisez…

– Je me tais parce que cette accusation est absurde. L’assassin… peut-être le connaissez-vous aussi bien que moi. J’avais, jusqu’ici, douté de ce que j’avais cru voir… douté même du témoignage de mes sens… Je m’aperçois que je ne m’étais pas trompé. Dites à monseigneur César qu’il fera bien, à son pro-chain coup de poignard, d’effacer soigneusement les traces de sang.

– Vous essayez en vain d’en imposer à la justice par un abominable sacrilège, se hâta de reprendre le juge. Pouvez-vous, encore une fois, prouver que vous n’avez pas poignardé François, duc de Gandie ?

Ragastens se mit à siffler un air de chasse.

– Écrivez que l’accusé avoue ! s’écria le juge.

– Écrivez aussi que le juge du tribunal suprême en a menti, répondit Ragastens.

Sans répondre, le juge prit vivement une feuille de papier que lui tendait l’homme à l’écritoire et se mit à lire en toute hâte. Il conclut par ces mots :

– Condamné, la sentence sera exécutée dans trois jours pour tout délai. Vous avez donc trois jours pour implorer la miséri-corde divine…

– Et vous, vous avez toute votre vie pour essayer de laver votre conscience du forfait que vous commettez.

Ragastens, quelques secondes plus tard, se retrouva seul. Cette parodie de jugement s’était accomplie avec une rapidité telle qu’il se demandait s’il n’avait pas rêvé.

Mais bientôt, il put se retracer avec netteté tous les épisodes de cette scène stupéfiante. Les termes mêmes de la sentence, par un effet de rétroaction, résonnaient maintenant à son oreille :

– Condamné à être jeté dans la dernière cellule et à y sé-journer deux fois douze heures pour que le repentir puisse péné-trer dans cette âme pervertie… Puis, de là, être tiré, vif ou mort et avoir les deux poignets tranchés en place publique… par le bour-reau-juré avoir le col tranché sur le billot de justice par la hache ou par le glaive… condamné enfin à être exposé au pilori pendant les deux jours qui suivront l’exécution…

Qu’était cette dernière cellule dont il était question ? Ragas-tens l’ignorait. Mais, en revanche, il comprenait parfaitement qu’il allait avoir le cou tranché par le bourreau. Sa pensée se re-porta irrésistiblement sur César.

– J’avais choisi là un joli maître ! murmura-t-il ; j’étais venu prendre des leçons de gloire… et c’est des leçons d’assassinat qu’il m’eût données. Je l’échappe belle !…

XIX. ROSA

Raphaël Sanzio, après l’enlèvement de sa jeune femme, avait couru au Ghetto pour prévenir la Maga de ce qui se passait et il n’avait plus retrouvé la mère adoptive de Rosita. Celle-ci avait en effet disparu.

… Lorsque Raphaël fut parti, emmenant pour toujours la Fornarina, la vieille Rosa, retirée dans la chambre de la jeune fille, avait eu une crise de désespoir.

– Seule, maintenant !… seule au monde !… Seule avec ma vengeance…

Ces mots sans suite lui échappaient avec des sanglots. Mais le cœur de Maga s’était endurci dans les souffrances. Car bientôt, elle parut avoir retrouvé le calme.

Elle rentra dans le taudis où elle avait reçu la visite du pape. Puis, ouvrant le vieux bahut, elle en tira le coffret, entassa dans une ceinture l’or et les pierreries qui se trouvaient dans un tiroir.

Quand ce fut fini, elle jeta autour d’elle un dernier regard de désolation.

Puis elle sortit.

La Maga, ayant franchi les chaînes qui formaient les rues du Ghetto, sembla peu à peu reprendre possession de son sang-froid. Dix minutes plus tard, elle se trouvait devant le Palais-Riant.

Elle en fit le tour et, arrivée au point où la construction tou-chait presque les eaux du Tibre, s’arrêta devant une petite porte qu’elle ouvrit au moyen d’une clef.

La vieille Rosa ne s’en servait pas pour la première fois ; dé-jà, à différentes reprises, elle avait dû pénétrer dans la maison de Lucrèce. En effet, ce fut sans hésitation qu’elle franchit une sorte de cour et s’engagea dans un couloir au bout duquel elle monta un escalier étroit.

Parvenue au deuxième étage, la Maga s’orienta dans le dé-dale des couloirs avec une sûreté qui prouvait sa parfaite con-naissance de leur topographie. Enfin, du bout de l’ongle, elle gratta à une porte.

Ayant attendu quelques secondes, elle gratta encore, mais, cette fois, d’une manière spéciale, comme d’après un signal con-venu. Une minute plus tard, la porte s’entrouvrit et, dans l’obscurité, une voix murmura :

– Est-ce vous, signora ?… Sainte Vierge ! Comme votre main est glacée… Asseyez-vous… là… un instant, j’allume un flam-beau…

La Maga se laissa conduire par la main, et s’assit sans dire un mot. L’homme qui venait de parler s’empressa, alluma un flambeau à la lueur duquel apparut un petit vieillard à figure méphistophélique et à sourire sardonique, celui-là même entrevu à l’auberge du Beau-Janus, apportant à Ragastens un sac de pis-toles : l’intendant du Palais-Riant, il signor Giacomo.

– Ce tartan sur vos épaules, signora Rosa, reprit le vieil homme, ce coussin sous vos pieds… Êtes-vous bien dans ce fau-teuil ?

L’intendant se tenait debout, dans une attitude de respect et presque de vénération devant la vieille assise.

– Giacomo, dit la Maga, je veux la voir…

Le vieux tressauta, joignit les mains.

– Que dites-vous, signora ?

– Je dis que je veux voir Lucrèce…

– Signora ! que me demandez-vous là ?

– Une chose toute simple et toute naturelle…

– Mais comment voulez-vous que je la fasse réveiller… que je lui annonce une pareille visite… ?

– Qui te parle de tout cela… Je ne veux pas qu’on la ré-veille… je veux entrer dans sa chambre, voilà tout…

– Pendant qu’elle dort ?…

– Mais oui !

Le vieillard se tordit les bras.

– Elle se réveillera… elle vous tuera… c’est une tigresse…

– Giacomo, tu parles quand il s’agit d’obéir… Je ne puis plus compter sur toi ?… Ce serait dans l’ordre, ajouta amèrement la sorcière, on jure obéissance et fidélité, on affirme sur l’évangile qu’on est prêt à mourir au premier appel, et puis on se dérobe…

Giacomo se jeta à genoux. L’expression sardonique de son sourire avait disparu. Une poignante tristesse s’était répandue sur son visage maigre, tourmenté, tout ridé.

– Maîtresse, fit-il sourdement, noble maîtresse, je suis prêt encore à mourir pour vous…

– Mais non à me faire entrer dans la chambre de Lucrèce, n’est-ce-pas ? Écoute, Giacomo, un jour que tu arrivas d’Espagne… tu suivais à la piste l’homme que tu avais juré de tuer… est-ce vrai ?…

– J’avais, à Jativa, fit l’intendant, une femme qui m’aimait et que j’idolâtrais… Cet homme l’attira dans un guet-apens… Pendant huit jours, fou de désespoir, je la cherchai dans la ville et dans la montagne… Un soir, elle reparut à la maison… mais si pâle que je n’eus pas la force de l’interroger… Alors… d’une voix ferme, elle me dit l’horrible vérité… l’homme l’avait violée… puis, rassasié, l’avait laissé partir… Quand elle eut fini de parler, ma femme se poignarda sous mes yeux sans que je fisse un geste pour l’en empêcher… Car si elle ne l’eût fait, je l’eusse fait, moi !… Je jurai sur son cadavre de la venger… et je suivis l’homme, le guettant, attendant l’heure… Il vint à Rome… il fut cardinal… puis pape… Il était si puissant qu’à peine pouvais-je concevoir l’espoir de l’atteindre… C’est alors que je vous rencontrai, signo-ra… Malgré vos misérables vêtements, je reconnus en vous la grande dame que, parfois, j’avais aperçue à Jativa, dans son car-rosse…

– C’est vrai, Giacomo. Tu étais triste : je te consolai. Tu étais pauvre : je te donnai de l’argent. Tu étais faible : je te promis de te secourir, et je crois avoir tenu parole…

– Ah ! signora, certes !… car vous avez sauvé le trésor qui me restait… En arrivant de Jativa, j’avais amené ma fille… ma Nina, si belle que, parfois, en la regardant, j’oubliais que sa mère était morte…

– Achève, Giacomo. Il ne me déplaît pas que tu me prouves la force de ta mémoire…

– Soit !… Et croyez bien, signora, que ma mémoire seule n’est pas forte… Il y avait déjà des années que j’étais à Rome… Sur vos conseils, et sans doute grâce à votre influence occulte, j’étais entré ici en qualité de deuxième intendant… Sur vos ordres, je m’appliquai à conquérir la confiance absolue de la si-gnora Lucrèce, en sorte que je parvins au poste envié de premier intendant de son palais… Un soir – Nina avait alors quatorze ans – vous êtes venu me trouver… Sur vos conseils toujours, j’avais loué une petite maison où ma fille Nina vivait enfermée avec une domestique, ne sortant qu’au soir… Donc, ce soir-là signora, vous avez sauvé ma dernière affection… Quelqu’un avait vu Nina… Ce quelqu’un, c’était César, fils du pape !… Et de même que le père avait violé ma femme, de même le fils voulait violer ma Nina !… Mais vous étiez là !… nous nous rendîmes ensemble aux abords de la maison que j’avais louée pour Nina… Cachés derrière une masure, nous guettions les alentours… Je ne comprenais pas… Tout à coup, une douzaine d’hommes arrivèrent, pénétrèrent dans la maison… Ivre de rage et de désespoir, je voulus m’élancer… “– Ma Nina ! ma pauvre Nina ! m’écriai-je.

– Elle est en sûreté… tais-toi !”

» C’était la vérité… Vous aviez su ce qui allait se passer… Et, sans me prévenir, vous aviez fait partir mon enfant… Les hommes repassèrent devant nous en sacrant. À leur tête, je re-connus César… Dès lors, signora, je vous jurai autant de recon-naissance que j’avais juré de haine aux Borgia…

– Reconnaissance que tu témoignes en refusant…

– Rien, signora ! Je ne vous refuse rien !… Demandez ma vie… elle est à vous… Si je suis épouvanté de ce que vous voulez faire, c’est pour vous, pour vous seule…

– Pour moi ?… Voyons, Giacomo : veux-tu te venger ?

– Si je le veux !…

Giacomo s’était levé. Sa figure resplendissait de haine.

– Si je le veux ! répéta-t-il. Je ne vis que pour cela… Voyez s’il faut que ma haine soit forte, puisque j’ai pu, des années, lui faire subir le supplice de la patience !

La Maga le regardait avec une sombre satisfaction.

– Eh bien, Giacomo, reprit-elle alors, ne comprends-tu pas que, moi aussi, j’ai une vengeance à assouvir ? Ne comprends-tu pas que ma haine poursuit le même but que toi ?… Comprends donc au moins que l’heure est peut-être venue !…

La sorcière avait prononcé ces mots avec une étrange et so-lennelle énergie. Ses traits se tendaient sous l’effort du sentiment redoutable qui les animait, ils reprenaient pour un instant une sorte de jeunesse.

– Oh ! s’écria Giacomo, il me semble que je vous revois telle que jadis !…

– C’est la haine qui me rajeunit !

– Oui… Vous êtes presque comme je vous entrevis en Es-pagne, à Jativa !…

– Heureuse !… Ah ! oui, certes, je le fus ! Riche, honorée, or-gueil et joie de la grande famille des Vanozzo, recherchée par les plus nobles et les plus puissants seigneurs, belle de mes dix-huit printemps… je ne songeais qu’au bonheur de vivre… Mon père et ma mère m’idolâtraient… Mes caprices faisaient la loi dans le somptueux château de Vanozzo. Des hommes jeunes, beaux, se disputaient la faveur de mes sourires… Mais je n’en aimais au-cun… Un jour, il vint, lui !… Il passa dans le château comme un météore malfaisant… La famille des Vanozzo, honorée d’abriter sous son toit Rodrigue Borgia, le descendant des rois d’Aragon, le neveu du pape Calixte III, lui offrit une hospitalité comme les Grands d’Espagne savent en offrir aux princes…

» Dès que je le vis, je compris le sens de l’amour… Il était beau, d’une sombre, d’une fatale beauté… ses yeux ardents me bouleversaient… sa parole fougueuse me berçait. Je n’entrevoyais plus de bonheur que dans la joie de lui appartenir, d’être à lui tout entière corps et âme, à jamais. Lorsqu’il partit, il n’eut qu’à me faire un signe… Je le suivis, abandonnant père, mère, maison, famille… je le suivis, heureuse de devenir son esclave… je le suivis sans même savoir pourquoi… uniquement parce qu’il m’avait dit : Viens !…

La Maga était dans une de ces minutes de crise où les pen-sées enfouies dans les replis du cerveau s’échappent d’elles-mêmes, où les secrets qui dormaient au fond du cœur montent jusqu’aux lèvres.

– De ce jour, poursuivit-elle, commença mon martyre… Lorsque je rappelai à Rodrigue qu’il m’avait juré de faire consa-crer notre union, il éclata de rire… Et bientôt, j’acquis l’atroce conviction que l’amour de ses yeux était un mensonge… men-songe l’amour de ses paroles… mensonges tout ce qu’il faisait et disait… Des années coulèrent, lentes, mornes… Mon père et ma mère étaient morts de désespoir… J’eus des enfants, j’essayai de raccrocher ma vie à l’amour maternel… Un jour, Rodrigue me dit que je le gênais… Je me jetai à ses genoux, je priai, je pleurai… Le lendemain, Rodrigue avait disparu, me laissant un billet qui con-tenait cette seule ligne : « Puisque tu ne veux pas t’en aller, c’est moi qui m’en vais. » Affolée, je me précipitai dans la chambre des enfants : ils avaient disparu…

» Comment ne suis-je pas devenue folle ?… Comment ne suis-je pas morte ?… Lorsque je revins à la santé, après six mois de fièvre, je m’aperçus, avec une épouvante sans nom, que j’aimais encore Rodrigue…

Celle qui avait été Rosa Vanozzo et qui n’était plus que la sorcière du Ghetto ajouta :

– Hélas ! Malheureuse et lâche !… Je l’ai aimé de longues années… Je l’ai aimé de loin… Je le suivis à Rome… Je passai ma vie à l’épier, à compter ses amours… et peu à peu, je sentais se fortifier dans mon cœur le besoin de la vengeance… Longtemps, l’amour et la haine se sont disputé mon âme… la haine a triom-phé…

– Ah ! Comme vous avez dû souffrir !… Mais vos enfants ?

– Mes enfants !… Lorsqu’ils furent devenus grands, je voulus les voir, leur dire la vérité… César voulut me tuer… François vou-lut me faire enfermer comme folle… Lucrèce me fit jeter dans la rue…

– Signora… ces souvenirs atroces vous font mal…

– Ils me font du bien, Giacomo… Quand j’ai fouillé ainsi les plaies de mon cœur, quand j’ai versé sur elles le poison qui cor-rode, il me semble que le mal diminue… et le mal, c’est l’amour… Écoute, je n’ai pas fini… Parmi toutes celles que Rodrigue a ai-mées, il en est une que j’ai détestée plus que les autres… Il me sembla que, celle-là, Rodrigue l’aimait vraiment… Grâce aux in-telligences que j’avais su me créer dans le Vatican, je vis enfin, qu’« elle » était enceinte… L’enfant naquit… C’était une petite fille… Il m’est impossible de dire à quel point je la haïssais et quelle fut ma joie lorsque je constatai que la mère, lâche comme le père était féroce, abandonnait son enfant !…

– Vous m’épouvantez, signora !…

– La mère, c’était la comtesse Alma… L’enfant fut exposée sur les marches de l’église des Anges… Je m’en saisis ! Je l’emportai… Toutes mes haines vinrent se concentrer sur la tête de cette innocente… Je la donnai à une horrible mégère qui la tortura… jusqu’au jour où une révolte gronda soudain dans mes entrailles et où je m’aperçus que mon cœur saignait des abomi-nables souffrances de l’enfant… Elle avait dix ans… Toute pante-lante de son martyre, je l’emportai chez moi… Et ce fut comme un rayon de soleil qui entre dans l’enfer. Je l’appelai Rosita… Elle grandit, sa beauté devint ineffable… et moi, la maudite, moi, la sorcière, j’éprouvai alors des joies si douces, qu’il me semblait parfois que mon cœur allait éclater… j’en arrivais à oublier ma vengeance… Mais Rodrigue devait lui-même se rappeler à mon souvenir… Un homme… un vieillard… s’est pris de passion pour ma Rosita… Et ce vieillard qui aime Rosita, qui veut la violer, sais-tu qui c’est, Giacomo ? C’est le pape, c’est Rodrigue Borgia, le père de mes enfants, l’amant de la comtesse Alma, le père de Rosita…

– L’assassin de ma femme… acheva Giacomo.

La Maga sourit étrangement.

– De même que j’ai sauvé ta fille Nina, dit-elle, je viens de sauver Rosita. Cette nuit même, elle quitte Rome… à cette heure, elle doit être en sûreté… Eh bien, Giacomo, comprends-tu que l’heure est venue de me venger et de te venger aussi ? Com-prends-tu que j’aie hésité tant que j’avais près de moi Rosita et que, maintenant, il ne me reste plus rien à faire dans la vie… Si-non de faire souffrir ceux qui m’ont fait souffrir !

– Oui, signora ! Et je vous aiderai de toutes mes forces…

– Bien ! Pour commencer, il faut que Rodrigue sache où me trouver…

– Vous croyez donc qu’il voudra vous voir ?

– J’en suis sûre !… Il me fera chercher au Ghetto. Ne m’y trouvant pas, il voudra savoir ce qu’est devenue la Maga… Te charges-tu de l’en informer ?…

– Ce sera très simple, signora…

– Tu connais le temple de la Sibylle ?…

– À Tivoli… près de la villa du pape ! J’y ai été avec la signo-ra Lucrèce…

– C’est cela… J’ai de fortes raisons de croire que le pape voudra aller y passer quelques jours… C’est l’antre de ses dé-bauches. Eh bien, c’est là que je vais… À vingt pas du temple de la Sibylle se trouve, au-dessus du précipice, une caverne naturelle… Je l’ai déjà habitée… C’est dans cette caverne que Rodrigue me retrouvera dès qu’il aura besoin de moi… Et bientôt, il aura ce besoin de me voir… Il faut qu’il le sache.

– Il le saura, signora. Je m’en charge.

– Bien, Giacomo. Tu es un loyal serviteur… Et maintenant, moi la mère de Lucrèce, conduis-moi près d’elle…

– Signora ! Prenez garde !… fit Giacomo en tremblant. Si elle se réveille, elle vous tuera !

– Non, Giacomo… elle ne me tuera pas… Avant de dire adieu pour toujours à mon passé, et peut-être à la vie, je veux voir ma fille… Je le veux, Giacomo…

– Venez, signora ! consentit enfin le vieillard.

Il éteignit le flambeau et prit la main de la Maga. La vieille frissonna d’une joie terrible. Tous deux sortirent.

Ils longèrent des couloirs obscurs, descendirent des esca-liers, franchirent des salles silencieuses et entrèrent enfin dans un étroit cabinet.

– C’est là ! murmura le vieillard à l’oreille de la Maga. Per-sonne n’entre jamais dans ce cabinet. La porte que nous venons de franchir ne s’ouvre jamais… Lucrèce en a seule la clef… mais j’en ai fait une, sur vos ordres… Là est la chambre à coucher… le lit est en face… Les suivantes de nuit dorment dans la pièce voi-sine…

– Attends-moi ici ! répondit la Maga, qui déjà ouvrait avec d’infinies précautions une petite porte faisant communiquer le cabinet avec la chambre à coucher.

La mère de Lucrèce, ayant franchi cette porte, la laissa en-trouverte et s’arrêta un instant.

Elle fouilla dans son sein et en tira un minuscule flacon qu’elle déboucha lentement, sans trembler…

Elle s’avança vers le lit, glissant plutôt que marchant, sans un bruissement…

– Une goutte… une seule goutte sur ses lèvres… et c’est fini de Lucrèce… l’agonie sera affreuse… demain, les Borgia porte-ront le deuil… demain, l’âme du vieux Borgia subira le premier coup de ma vengeance…

À la lueur de la veilleuse, Lucrèce lui apparut. Elle dormait. Un sourire errait sur ses lèvres…

Un de ses bras pendait hors du lit, tandis que l’autre soute-nait sa tête qu’encadrait le flot de ses cheveux dénoués… Elle était ainsi souverainement belle.

– Ma fille ! pensa la Maga.

Immobile, elle contempla silencieusement Lucrèce. La jeune femme fit un mouvement, soupira, prononça quelques mots inin-telligibles et son sourire se fit plus doux… Lorsque Lucrèce eut repris l’immobilité du profond sommeil, la vieille, dans un glis-sement, se rapprocha de la tête du lit…

– Elle rêve… pensa-t-elle. Elle rêve, heureuse… car son sou-rire est calme… Jadis… là-bas… je venais la nuit dans sa chambre… et comme maintenant, je me penchais sur son ber-ceau… Alors, il arrivait parfois qu’elle s’éveillât… Elle me tendait ses petits bras en riant et elle me disait : “Bonsoir petite mère”. Et maintenant, je vais la tuer !…

La sorcière se pencha presque à toucher le visage de Lu-crèce. Une étrange hallucination s’empara d’elle. Un miracle s’accomplit dans cette âme ulcérée…

Elle revit Lucrèce… sa fille… toute petite… telle qu’elle l’avait bercée dans ses bras maternels… Rayonnante puissance de la na-ture mystérieuse et tendre !

Et la pauvre vieille, maintenant, pleurait à chaudes larmes. Machinalement, elle avait rebouché son flacon et l’avait remis dans sa ceinture… Et ce ne fut pas une goutte de poison qui tom-ba sur les lèvres de Lucrèce endormie… Ce fut une larme…

Au contact de la goutte chaude et salée, Lucrèce avait eu une secousse… Une seconde encore, elle lutta contre le sommeil. Puis, brusquement réveillée, elle porta la main à sa lèvre.

– Qui est là ? cria-t-elle épouvantée en sautant du lit.

L’instant d’après les servantes réveillées accoururent avec des flambeaux… Et Lucrèce jeta des ordres furieux.

– Cherchez !… Qu’on fouille partout ! Il y avait quelqu’un, j’en suis sûre… J’ai senti… là… sur ma bouche… Oh ! c’est peut-être un baiser de spectre !…

On chercha partout. On ne trouva rien.

Cependant, Giacomo avait reconduit la Maga jusqu’à la pe-tite porte par où la sorcière avait pénétré dans le Palais-Riant.

– Êtes-vous satisfaite, signora ? demanda-t-il au moment où elle allait s’éloigner…

– Non ! répondit la vieille sur un ton étrange… mais j’ai vu ma fille…

Et elle s’enfonça dans la nuit, se dirigeant vers l’une des portes de Rome. Là, elle attendit l’aube.

La porte ouverte, elle sortit de la ville et s’éloigna dans la campagne, marchant d’un pas résolu.

XX. FANTÔMES D’HYSTÉRIE

Deux jours après l’arrestation de Ragastens au Vatican.

La bibliothèque, séjour préféré d’Alexandre VI, petite pièce qui n’avait rien de commun avec la grande bibliothèque officielle du palais, était une salle de rêverie, merveilleusement agencée pour le repos du corps et de l’esprit.

Il était environ huit heures du soir. Près d’une grande baie ouverte, d’où l’on dominait la ville, le pape, César et Lucrèce de-visaient à voix basse.

– Conseil de famille ! murmurèrent mystérieusement les prélats et les seigneurs disséminés dans le palais. Qu’en sortira-t-il ? Quelle bulle ? Quelle guerre ?…

Alexandre VI était assis dans un fauteuil, César étalé sur des coussins. Lucrèce, allongée sur le ventre, au long d’un tapis, lais-sa errer son regard sur Rome.

– Astorre est-il parti ? demanda le pape.

– Ce matin, répondit César.

– Seul ?…

– Non ! Je lui ai adjoint Garconio, comme vous me l’aviez dit ; ils sont en route, à cette heure… Mais, mon père, tout cela me paraît bien long.

– Patience, César ! Tu as le temps… Tu as encore toute une existence devant toi… Que dirais-tu si, comme moi, tu n’avais plus que quelques mois à vivre ?

– Cornes d’enfer ! Je n’en serais que plus pressé… Je me rouille… Il y a des moments où j’ai la nostalgie de la bataille… Je rêve de chevauchées titanesques, je vois des masses humaines où j’entre avec mes cavaliers comme un coin de fer dans la chair… C’est une belle musique, mon père, que le tumulte d’une mêlée. Et la jouissance de la destruction ! La jouissance de l’acier qui s’enfonce dans une poitrine, ou dans un dos… L’éclaboussement d’une cervelle qui éclate sous un coup de masse, et les flaques noires du sang où s’enfonce le sabot des chevaux… Je rêve de tout cela, je m’ennuie de ne pas tuer…

César, en parlant ainsi de ses rêves était d’autant plus ef-froyable à voir qu’il disait ces choses sur un même ton bas et con-centré, sans éclats de voix. Seulement ses yeux s’injectaient de sang comme il lui arrivait toutes les fois qu’une émotion l’agitait.

Son père le contempla avec une curiosité admirative.

– Quel magnifique tigre, pensa-t-il.

Lucrèce ne dit rien. Elle continua à regarder dans le vague des choses qu’elle voyait seule et qui étaient en elle.

– Aussi, mon père, reprit César, le plut tôt sera le mieux. Il faut d’ailleurs en finir promptement. Sans quoi, nous sommes menacés d’avoir l’Italie sur les bras… Oui… oui… le plus tôt !… Il faut s’emparer de ce nid de vipères qui s’appelle Monteforte.

– Dès que j’aurai des nouvelles du comte Alma, fit le pape, il sera temps. Tu ne rêves que plaies et bosses… mais moi, je veux assurer le succès de l’entreprise… D’ailleurs, je serai là pour sur-veiller la campagne.

– Quoi, mon père, vous voulez venir à Monteforte ?…

– Non, mais je m’installerai à Tivoli, qui est à peu près sur le chemin. De là, je pourrai surveiller à la fois Rome et Monteforte. Je serai près de toi qui feras la guerre, et près de Lucrèce qui fera de la diplomatie… À propos, Lucrèce, il faudra prévenir la Maga du Ghetto que quelqu’un va lui faire une petite visite… celui-là même à qui elle a promis certain philtre…

– La Maga n’est plus à Rome, dit nonchalamment Lucrèce.

Le pape sursauta dans son fauteuil et fronça les sourcils.

– Elle est à Tivoli, ajouta Lucrèce.

– À Tivoli ! s’écria le vieux Borgia presque avec de la ter-reur ; c’est vraiment à croire que cette damnée sorcière devine mes pensées… je voulais lui dire de s’y rendre. Mais que peut-elle bien faire à Tivoli ?

– Sans doute ses dévotions à son ancêtre, la sorcière de ja-dis… Car il paraît qu’elle habite une espèce de caverne qui touche au temple de la Sibylle.

– Je la connais… Tout va bien, mes enfants…

– Pour vous deux, observa Lucrèce avec une moue. César s’en va batailler à Monteforte, où il pourra faire nager son cheval dans des fleuves de sang, ce qui, bien certainement, lui vaudra l’affection de la jeune et candide Béatrix…

Sous les coups d’épingle de Lucrèce, César pâlit de fureur.

– Qu’elle m’aime ou non, gronda-t-il, elle sera à moi !

– Vous, mon père, reprit Lucrèce, vous vous en allez dans ce lieu de délices, Tivoli… Vous allez pouvoir, tout à votre aise, ad-mirer les splendides panoramas champêtres qui se dérouleront sous vos yeux ; et votre admiration sera d’autant plus vive que quelqu’un vous aidera à comprendre la belle nature. Je veux dire la chaste Fornarina qui vous attend là-bas et soupire sans doute après les leçons que vous voulez lui donner…

À son tour, le pape eut un frisson au nom de la Fornarina, comme César avait tressailli au nom de Primevère. Lucrèce con-tinua :

– Seule ici, je vais m’ennuyer prodigieusement.

– Tu joueras à mystifier ton cher époux, dit César.

– Le duc de Bisaglia ! Pauvre hère !… Est-ce qu’il vaut seu-lement la peine que je m’occupe de sa nullité ?…

– Tu te créeras des distractions.

Lucrèce haussa les épaules.

– À propos de distractions, reprit le pape, nos Romains vont en avoir une dont ils ne se plaindront pas, j’imagine…

– Oui, l’exécution de M. de Ragastens ? dit César.

Et ce fut autour de Lucrèce de se sentir frissonner soudain à ce nom.

– Quand lui tranche-t-on la tête ? demanda-t-elle froide-ment.

– Après-demain, au lever du soleil, ma sœur. Tu viendras voir ?

– Sans aucun doute.

– Ce brave chevalier !… Moi, ce qui m’amusera le plus, ce sera de le voir dans la fosse aux lions.

César désignait ainsi la cellule aux reptiles. Il poursuivit :

– Demain matin, on l’y descendra, et je veux être là pour prodiguer à ce digne ami les plus chaudes consolations. Par tous les diables ! Je veillerai moi-même à ce qu’il soit dans son trou en bonne et nombreuse compagnie… J’ai expédié, aujourd’hui une douzaine de chasseurs qui ont dû battre la campagne ; j’aurai une superbe collection de couleuvres, de crapauds, de vipères… Il me semble que je le vois déjà…

César riait en grinçant des dents. Il était épouvantable à voir. Brusquement, il s’accouda sur son genou, le front subite-ment barré d’un pli.

– Il aime Primevère ! pensa-t-il. Et qui sait si elle ne l’aime pas ! Oh ! Je veux, si cela est… inventer quelque supplice incon-nu… Ah ! Nous allons voir… misérable !

Il écumait silencieusement et se rongeait le poing. Il eût ef-frayé jusqu’à Lucrèce, jusqu’au pape, s’ils l’eussent regardé. Mais ils ne le voyaient pas…

Le vieux Borgia était à Tivoli… Il errait sous les ombrages de sa villa, emportant dans ses bras la vierge qu’il destinait aux étreintes de sa vieillesse. Et Lucrèce, immobile, le regard vague, songeait :

« Oh ! Cette volupté inédite ! Descendre dans l’enfer du pri-sonnier à l’heure où son âme agonise sous la terreur de la mort toute proche !… Me donner à lui, parmi ses chaînes… Éprouver son amour décuplé par l’horreur… Me meurtrir à ses baisers et à ses chaînes… Faire que le cri d’épouvante qu’il poussera quand on le descendra aux bêtes se confonde avec le cri de passion que lui arrachera mon baiser… cette volupté… oui, il me la faut !… »

Tous trois haletants, chacun oubliant la présence des deux autres, subissaient la morsure des délices inventées.

Une heure silencieuse s’écoula ainsi.

Lorsqu’ils revinrent à eux, ils se regardèrent et se virent pâles sans s’en étonner.

– Adieu, mes enfants, je vais me reposer, dit le pape.

– Moi, je vais méditer mon plan de campagne, dit César.

– Et moi, je vais rêver à trouver enfin une distraction iné-dite, acheva Lucrèce.

Quelques minutes plus tard, Lucrèce était dans sa chambre, au Palais-Riant. Elle prit son bain, se fit masser et parfumer. Puis, s’étant mise au lit, commanda qu’on la laissât seule.

La tête enfouie dans les dentelles de l’oreiller qu’elle mordil-lait et lacérait du bout des dents, par plaisir, elle établit alors sa résolution et convint avec elle-même comment elle s’y prendrait pour l’exécuter.

Elle voulait revoir Ragastens. Elle était résolue à aller le re-trouver dans sa cellule, et cela à l’heure même où l’infortuné se-rait sur le point d’être descendu dans la cellule aux reptiles, si-nistre antichambre de la mort.

Pas un instant l’idée ne lui vint de sauver le chevalier. Ce qui excitait son désir morbide, c’était justement ce baiser de con-damné, cette étreinte de l’homme qui va mourir, et qui sait que rien au monde ne peut le sauver…

Vers trois heures du matin, Lucrèce se leva et s’habilla po-sément, sans avoir requis l’aide de ses suivantes.

Elle s’enveloppa d’un ample manteau et, sortant à pied, se dirigea rapidement vers le château Saint-Ange. Rome dormait. Un silence auguste enveloppait la Ville Éternelle.

Lucrèce à pas lents, les yeux noyés de langueur, se dirigea dans ce silence, vers les voluptés qu’elle allait chercher jusque sur le seuil de la mort…

XXI. CÉSAR BORGIA

Rentré dans sa chambre à coucher, César se jeta dans un fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses deux mains. Toute sa pensée tourmentée, tortueuse et imprécise encore, se résuma dans ces mots qu’il murmura :

– Il aime Primevère… Mais est-ce qu’elle l’aime ?

César était une sorte de fauve. Il avait aimé souvent : mais à la façon des fauves. Il était le mâle qu’excite la vue d’une femelle qui passe : il prenait la femelle, et c’était tout. Jamais sa jalousie ne s’était éveillée au moment où ses sens au repos ne lui faisaient pas convoiter la femme.

Or, pour la première fois, un sentiment « humain » naissait et se développait dans cette conscience de fauve. Pour la pre-mière fois, la possession de la femme convoitée ne lui apparais-sait pas comme la complète satisfaction. Pour la première fois, il s’inquiétait des antécédents et du sentiment de la femme aimée.

L’étonnement où cette découverte le jeta d’abord fit place à une violente colère. Il se leva, parcourut sa chambre à grands pas, brisa une statuette et deux magnifiques vases de porphyre, écuma, jura. Finalement, il tomba tout habillé sur son lit et se remit à penser.

– Elle l’aime, c’est incontestable. Ils se sont vus. Il a menti lorsqu’il m’a dit qu’il ne la connaissait pas… Elle l’aime, soit !… Mais s’est-elle donnée à lui ? Oh ! rugit-il, ne pas savoir !… Si au moins, je savais !…

Il se jeta brusquement hors du lit et se remit à marcher, avec vraiment les allures d’un fauve qui gronde en songeant à une proie.

Mais il eut beau faire, se démener, tempêter furieusement, la même question entêtée venait se poser.

– Le lui demander ? Descendre dans sa cellule ! L’interroger ?

Mais il la repoussa avec violence. Il éclata de rire :

– Moi, César Borgia, demandant à M. le chevalier de Ragas-tens si ma future maîtresse est pure ! Quel spectacle !… Ah çà ! je deviens fou à lier…

Pendant une partie de la nuit, il se débattit, tantôt prostré dans une sorte d’abattement maladif, tantôt en proie à des accès de délire qui, dans les salles voisines, faisaient trembler les la-quais éveillés… Enfin, il finit par arrêter un plan qui, en appa-rence, conciliait les sentiments qui s’étaient entrechoqués dans sa pensée.

– Eh bien, j’y vais, fit-il en grondant entre ses dents. J’y vais !… Il faut que je sache… je n’y puis plus tenir… Voici le ma-tin… Ragastens plongé dans la dernière cellule, jamais plus je ne pourrai savoir… Il faut que je sache !… Il parlera !… Je lui offrirai au besoin la liberté en échange de la vérité ! Il ne sera pas assez fou pour refuser !…

Et, avec un sourire, il continua :

– Quant à lui donner la liberté, je tiendrai ma parole… Je lui ouvrirai la porte… mais un bon coup de poignard par derrière… quand il aura parlé.

Il n’acheva pas. Seulement, il s’assura que sa dague était bien à sa place à sa ceinture.

Il descendit aussitôt au corps de garde situé au rez-de-chaussée, prit la clef de la cellule où était enfermé Ragastens, la clef qui ouvrait les cadenas des chaînes, et s’enfonça dans les sous-sols…

XXII. LA NUIT DU CONDAMNÉ

Pendant que Lucrèce et César s’apprêtaient, chacun de son côté, à descendre dans le cachot du chevalier, pendant que le frère et la sœur cherchaient des raffinements de volupté ou de cruauté, que faisait Ragastens ?

Ragastens dormait.

Il s’était accoté au mur et avait cherché la position la moins gênante possible. Cette position n’en était pas moins atroce.

Ragastens savait maintenant à quoi s’en tenir sur cette fa-meuse « dernière cellule » dont le juge suprême l’avait menacé. Garconio avait eu soin de le lui apprendre avant son voyage à Monteforte.

Ne pas assister au supplice ! Quel crève-cœur ! Toutefois, il résolut, au moins, de prévenir le chevalier.

Ce serait toujours un petit quart d’heure agréable. Ne pou-vant assister au drame, il éprouva une jubilation suffisante à en exprimer copieusement le scénario au malheureux jeune homme. On peut croire qu’il n’épargna aucun détail. Ragastens s’était contenté de répondre :

– Pourvu qu’on ne te descende pas avec moi dans le puits, c’est l’essentiel. La vue et le contact des crapauds et des rats ne sont qu’effroyables. Tandis que ton contact, à toi, serait par trop répugnant…

Depuis cette dernière visite du moine, Ragastens n’avait plus vu personne, sinon un geôlier qui était venu trois fois pour lui ap-porter du pain et de l’eau.

Donc Ragastens dormait.

Il fut soudain réveillé par une lumière qui entrait dans sa cellule. Il ouvrit les yeux et vit César Borgia. Ragastens ne put maîtriser un frisson.

– C’est le moment, pensa-t-il, on va me précipiter… adieu la vie… adieu, Primevère !…

Pourtant, il regarda César bien en face sans laisser voir au-cun trouble. À sa grande satisfaction, il constata que Borgia n’était accompagné d’aucun garde, d’aucun geôlier. Il jeta un coup d’œil sur le couloir, par la porte que César avait laissée ou-verte et vit qu’il était désert.

– Je me trompais… Ce n’est pas le moment !… Mais que vient-il faire ?… Ah ! oui, je comprends… Comme son fidèle Gar-conio, il vient se repaître de sa vengeance…

Alors, il se leva, et, d’une voix railleuse :

– Bonjour, monseigneur… Excusez-moi de ne pas vous offrir de siège… on a oublié d’en mettre en ce logis.

César avait fiché en terre la torche qu’il avait apportée. Il se retourna comme Ragastens finissait de parler et le regarda d’un air sombre, sans dire un mot.

– Vous venez admirer votre œuvre ? reprit Ragastens. Et vous rendre compte du visage que vous auriez si vous occupiez cette place qui est la vôtre ? Je regrette vivement de ne pouvoir vous offrir la figure bouleversée que vous espériez sans doute.

César se croisa les bras.

– Car enfin, monseigneur, continua le chevalier au bout d’un silence, je suis à votre place… C’est vous qui assassinez, et c’est moi qui suis enchaîné… Ceci, soit dit sans reproche, me semble un peu manquer de logique… À propos, comment va monsieur votre père ? C’est un habile homme et j’ai pour cette habileté la plus grande estime… J’ai rarement vu bateleur cynique et fourbe prendre avec autant d’aisance la figure d’un honnête homme… C’est à tel point que, tandis qu’il me parlait, j’avais fini par me persuader qu’il n’était peut-être pas l’assassin, empoisonneur, parjure et hypocrite que l’on dit. Faites-lui en mes excuses, je vous prie…

César garda le silence. Il continuait à fixer sur Ragastens un œil attentif et sombre. Ragastens se mit à rire. Ce rire sonnait étrangement sous ces voûtes.

– Vous vous demandez de quoi je ris, monseigneur ? C’est de moi-même. Je ne crois pas qu’on puisse pousser la naïveté pué-rile aussi loin que je l’ai poussée. Figurez-vous que je vous ai d’abord pris pour un grand capitaine : vous n’étiez qu’un truand… Je voyais dans votre main une épée flamboyante : l’épée n’était qu’un stylet. Mais enfin, tel que je vous imaginais, il y a une heure encore, vous aviez de l’allure. Morbleu ! quelle belle fi-gure de bête féroce ! Vous étiez encore à mes yeux, l’homme du poignard. Et voilà que je dois vous faire descendre du piédestal qui vous allait si bien. Vous descendez, monseigneur, si bien que vous êtes tout juste à la hauteur de votre Garconio. Lui aussi est venu voir comment je mourrais… Et vous, monseigneur César ? Vous êtes venu voir si les chaînes de mon cachot m’ont bien meurtri les poignets et si quelque pâleur sur mon visage de con-damné ne vous apportera pas une revanche ? Dites, qu’êtes-vous venu faire ici ?

– Je suis venu vous offrir la liberté, dit César.

– La liberté ?…

– Oui ! Vous êtes condamné… Vous n’avez pas tué Fran-çois… c’est moi qui l’ai poignardé… Tout cela est exact… Mais vous êtes condamné… Vous allez mourir… Dans une minute, si je veux, si vous voulez, j’ouvre les cadenas de vos chaînes et vous êtes libre…

– Je ne vous comprends pas…

– Je vais m’expliquer, reprit César d’une voix haletante. Cette jeune fille… Béatrix… vous l’aimez ?…

– Je l’aime !…

La main de César se crispa sur son poignard. Mais il se con-tint.

– Et elle… répondez… elle ?…

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux savoir si elle vous aime…

– Ah çà ! monseigneur, s’écria Ragastens, dans l’œil duquel passa un éclair soudain, qu’est-ce que cela peut vous faire ?…

César avança d’un pas. Il sentait gronder en lui un de ces ac-cès de fureur qui le transformaient en bête fauve incapable de raisonner même sa haine.

– Tu parleras, gronda-t-il, oubliant toute la diplomatie qu’il avait arrangée, tu parleras !… Je veux savoir !

Ragastens se ramassa pour quelque terrible effort. Une pen-sée subite venait de jeter en lui un espoir fou.

– Monseigneur, dit-il froidement, vous vous êtes trompé… Vous ne saurez rien… La vérité, je veux en emporter le secret dans le puits où vous allez me faire jeter !

– Misérable ! rugit César. Elle a été à toi !… Tu es mort !…

À l’instant, il se rua sur Ragastens, le poignard levé. Ragas-tens, qui attendait ce mouvement, vit venir le coup. D’un geste foudroyant, il se redressa et saisit le poignet de César.

Les chaînes semblaient ne plus lui peser.

César chercha d’une saccade furieuse à se dégager. Mais l’autre main de Ragastens s’abattit sur son cou. Il sentit des doigts de fer entrer lentement dans sa gorge.

– Je te tiens ! dit Ragastens la voix rauque de joie.

Il y eut une lutte d’une demi-minute. D’une main, Ragastens tordait le poignet de César, tandis que de l’autre, il faisait craquer les muscles de son cou. César lâcha d’abord le poignard, puis s’abattit sur les genoux.

L’étreinte continua. Il y eut un râle. Puis tout à coup, César tomba sur le sol, sans signe de vie.

Fébrilement, Ragastens le fouilla.

Brusquement, il eut un sursaut de joie insensée et il étouffa un rugissement : sa main venait de rencontrer, dans la ceinture de César, une petite clef de fer…

Il l’approcha du cadenas qui bouclait son poignet gauche. En quelques secondes, les quatre cadenas furent ouverts. Ragas-tens, alors, se pencha sur César.

– Il en reviendra, murmura-t-il… Si j’avais l’âme d’un Bor-gia, l’occasion serait belle… Quel service je rendrais peut-être à l’humanité en achevant ce que mes doigts ont commencé… Bah !… Ce n’est pas mon affaire.

Tout en parlant, Ragastens avait détaché la ceinture de Cé-sar et la ceignait autour de ses reins. Puis il mit sur sa tête la toque de velours noir, habituelle coiffure du fils du pape. Enfin, il s’empara de son manteau et s’en enveloppa.

– Il me semble, fit-il en riant, que je fais un César assez pré-sentable.

Il jeta un dernier regard sur Borgia toujours évanoui, et se dirigea vers la porte. À ce moment, il se frappa le front et revint tout à coup sur ses pas.

Il se baissa et, pendant une minute, se livra à un singulier travail, au cours duquel on eût pu entendre remuer les chaînes. Quand Ragastens se releva, il éclata d’un rire silencieux : il venait de rattacher les quatre chaînes en fermant à clef les cadenas sur les poignets et les chevilles de César Borgia, enchaîné dans la si-tuation exacte où Ragastens se trouvait un quart d’heure aupara-vant !…

Ragastens sortit de la cellule. À droite, le couloir, vaguement éclairé par la torche qui continuait à brûler dans le cachot, se prolongeait de quelques pas seulement.

Ragastens aperçut au pied du mur qui barrait le couloir de ce côté, un trou circulaire. Il s’en approcha.

– Ah ! ah ! fit-il en frémissant, voilà le puisard en question ! Corbacque !… César Borgia ne manque pas d’imagination… Moi-sir là-dedans !… C’était décidément une fière canaille que j’avais choisie pour me protéger.

Il s’éloigna avec un geste d’horreur et de dégoût.

À gauche, le couloir se prolongeait pendant une quinzaine de pas, jusqu’au pied d’un escalier de pierre dont Ragastens aperçut les premières marches vaguement éclairées. Il s’y dirigea vive-ment et commença à monter.

Tout à coup, une lumière apparut, Ragastens arrivait au haut de l’escalier. Là, un homme, un geôlier se tenait debout, une lanterne sourde à la main.

Enveloppé dans le manteau de César, les doigts crispés sur le manche du poignard, Ragastens marcha droit à l’homme. Ce-lui-ci s’était courbé en deux.

– Monseigneur désire-t-il que je l’éclaire ? demanda-t-il.

Ragastens ne souffla pas mot et s’enfonça dans le deuxième escalier.

L’homme, persuadé que Monseigneur voulait être seul puisqu’il n’avait pas daigné répondre, n’avait pas bougé de place.

Au bout du deuxième escalier, il n’y avait personne. Ragas-tens respira. Il n’y avait plus qu’un étage à monter… Un escalier encore, et c’était la liberté…

Ragastens monta… Mais il n’avait pas franchi trois marches qu’il s’arrêta, la sueur de l’angoisse au front. Quelqu’un descen-dait l’escalier, tournant, assez étroit.

Ragastens, immobile, attendit. Le meurtre répugnait à sa nature fine, mais il y allait de sa propre vie… Si celui qui descen-dait le reconnaissait, c’était un homme mort !

Bientôt, Ragastens aperçut la lueur d’une lanterne qui venait au-devant de lui et se projetait sur les murs. Presque aussitôt, le visiteur inconnu apparut. Le chevalier avait rabattu sa toque sur ses yeux et remonté le manteau jusqu’au nez.

– Mon frère ! exclama sourdement une voix.

Ragastens leva les yeux.

– Une femme ! murmura-t-il… Lucrèce !

Le mouvement qu’il fit découvrit un peu son visage. Lucrèce le reconnut. Elle dissimula un geste de stupéfaction. Puis, avec un sourire narquois, elle dit :

– Je crois que c’est M. le chevalier de Ragastens ?

– Lui-même, madame…

En même temps, Ragastens tira du fourreau le poignard et s’apprêta à mourir en tuant le plus possible d’adversaires, au cas où la duchesse appellerait du monde.

– Et je crois que vous vous sauvez, mon cher monsieur ? re-prit Lucrèce revenue de sa surprise.

– Madame, je m’ennuyais dans le taudis où monsieur votre père m’avait fait loger…

– Et vous éprouviez le besoin d’aller respirer au grand air ?…

– Juste, madame !… Et puis, j’avais une visite à faire, que je me reprochais d’avoir tant reculée…

– Une visite ? À qui ?… À la route de France ?

– Non, madame, à vous !

– À moi ?…

– Hélas ! Madame, la fatuité est grande de ma part… mais je me figurais que vous ne pouviez avoir oublié le rendez-vous que vous me fîtes l’honneur de me donner au Palais-Riant… Je vois, madame, à votre front sévère, que vous m’en voulez de n’être pas venu le soir même… Pardonnez-moi… Monsieur votre père m’avait trouvé une occupation qui, vraiment, m’a empêché…

– Et vous veniez chez moi ? reprit Lucrèce stupéfaite de tant de calme et d’aisance.

– Je vous l’ai dit, madame…

Lucrèce réfléchit quelques secondes.

– Eh bien, venez, fit-elle tout à coup.

– Je vous suis, madame.

Lucrèce le regarda dans les yeux.

– Je dois vous prévenir, chevalier, qu’au haut de cet escalier se trouve le corps de garde, où il y a un officier et vingt hommes, tant pertuisaniers qu’arquebusiers… qu’après le corps de garde, il y a la cour d’honneur à franchir, et vous risquez d’y rencontrer des curieux… Après la cour d’honneur, il y a encore un poste à franchir, une porte à vous faire ouvrir… Seul, vous ne ferez pas dix pas sans être reconnu et arrêté… Enfin, je dois vous dire aussi qu’une fois hors du château, si par hasard une nouvelle occupa-tion pressante vous obligeait à remettre la visite que…

– Oh ! madame, interrompit sérieusement le chevalier, du moment que vous me faites l’honneur d’accepter mon escorte jusqu’à votre palais, il n’est pas d’occupation au monde qui puisse m’engager à vous fausser compagnie, pas même le besoin d’échapper à l’amitié mortelle des Borgia !…

Lucrèce tressaillit. « Celui-là est un homme ! » pensa-t-elle. Et elle répéta :

– Venez !

Comme l’avait dit la duchesse, il y avait au haut de l’escalier un corps de garde. Elle ouvrit la porte et entra en s’appuyant sur le bras de Ragastens. L’officier qui commandait le poste avait jeté un commandement ; les vingt soldats alignés, dans une attitude raide de respect, appuyés sur leurs armes, s’étaient rangés sur deux files.

– Ah ! mon frère, disait Lucrèce à haute voix, je suis heu-reuse de vous avoir rencontré… Décidément, ces souterrains me font peur… Je renonce à les visiter, la nuit du moins… Je suis pol-tronne…

L’officier avait ouvert la porte qui donnait sur la cour et s’inclinait très bas. Un instant plus tard, Lucrèce et Ragastens se trouvaient dans la cour.

Ragastens aspira avec délices l’air de la nuit embaumée.

Ils arrivèrent à la grande porte du château.

Là aussi, il y avait un officier et un poste d’hommes. Seule-ment, le poste était le double de l’autre. À la vue de Lucrèce et de celui qu’on supposait être César, le même cérémonial s’accomplit. Enfin, ils franchirent la porte. Ils étaient sur la place.

– Mordieu ! s’exclama Ragastens en poussant un large et profond soupir.

XXIII

LA TIGRESSE AMOUREUSE

Le trajet du château Saint-Ange au Palais-Riant était assez court. Lucrèce, toujours suspendue au bras du chevalier, s’enfonça dans un dédale de petites rues. Elle marchait silencieu-sement, hâtant le pas.

Plus d’une fois, dans ce trajet, Ragastens se demanda s’il ne valait pas mieux, décidément, s’écarter d’un bond, disparaître au détour de quelque ruelle.

Un esprit de bravade et de défi, une jouissance du danger couru, la confiance très grande qu’il avait dans son étonnante force musculaire et dans sa prodigieuse adresse aux armes, la confiance illimitée qu’il avait aussi dans les ressources de son imagination toujours en éveil, toutes ces causes réunies firent qu’il suivit crânement la duchesse de Bisaglia et entra avec elle au Palais-Riant.

Tout dormait dans la vaste et somptueuse demeure.

Elle conduisit Ragastens dans le boudoir où elle l’avait déjà reçu un soir.

– Asseyez-vous, chevalier, dit-elle. Je suis à vous tout à l’heure.

Elle disparut.

– Que peut-elle bien me vouloir ? se demanda Ragastens. Il serait grandement temps d’aller respirer hors de Rome. Ce bon M. César doit être revenu de son étourdissement… Gare au ré-veil !…

Quelques minutes se passèrent. Lucrèce rentra. Elle portait un plateau d’argent sur lequel elle avait disposé toute une colla-tion. Ragastens remarqua qu’il n’y avait qu’une coupe sur le pla-teau.

– Voici pour me faire oublier le pain et l’eau du château Saint-Ange, fit en souriant Lucrèce.

– Madame, que faites-vous ? s’écria Ragastens.

– Eh bien… je vous sers !…

– Oh ! madame, vous voulez donc me rendre bien orgueil-leux ?… Servi par la duchesse de Bisaglia, par l’illustre signora Lucrèce… C’est trop, madame, c’est trop pour un pauvre soldat d’aventure…

Il y avait une telle vibration dans la voix du chevalier que Lucrèce se demanda si c’était l’émotion ou l’ironie qui le faisait parler.

– Le pape, dit-elle gravement, est servi par les mains que voici, toutes les fois que je vais au Vatican. Après lui, nul autre seigneur ne peut se vanter d’avoir vu Lucrèce lui verser à boire, chevalier…

En effet, la duchesse emplissait l’unique coupe du plateau. Ragastens vit pétiller le vin et jeta sur la coupe un regard perçant, comme s’il eût voulu deviner ce que portait ce vin si joliment mousseux.

Était-ce la vie ? Ou la mort ?…

– Madame, ce que vous me dites me désespère…

– Comment cela, chevalier ?

– Oui ! Cette minute inoubliable restera gravée dans mon cœur, si longtemps ou si peu que je vive… Mais voyez ma dis-grâce… Je n’ai ni faim, ni soif… il me serait impossible de rien absorber en ce moment…

– Enfin ! s’écria Lucrèce en riant et en battant des mains. Il y aura donc quelqu’un qui aura fait peur à l’intrépide Ragas-tens !… Et ce quelqu’un, ce sera moi !…

– Peur, madame ?…

– Mais oui, chevalier… ce vin vous fait peur…

– Mordieu, madame, fit Ragastens en saisissant la coupe, vous êtes dans l’erreur. Y eût-il dans ce vin le poison de Locuste, nul ne pourra dire que j’ai eu peur… D’un trait, il vida la moitié de la coupe.

– À mon tour, fit Lucrèce.

Et, tranquillement, elle acheva la coupe en posant ses lèvres à la place même où Ragastens avait posé les siennes.

– Vous voyez, dit-elle, que si vous êtes empoisonné, vous mourrez en bonne compagnie…

« Quelle étrange femme ! songea Ragastens. Elle se joue à l’aise dans cette funèbre conversation, comme si elle causait de ses plaisirs favoris… »

– Jamais je ne me suis tant amusée ! fit Lucrèce. Ainsi, che-valier, vous croyez que je suis capable d’empoisonner les gens ?

– Madame, je vous crois capable des plus grandes choses, voilà tout. Je pense donc que si un obstacle se dresse sur le che-min que vous avez décidé de parcourir, et que cet obstacle soit une existence humaine, vous êtes de ces esprits supérieurs qui, comme les météores en feu, brûlent tout sur leur passage…

Comme tout à l’heure, la voix de Ragastens vibra singuliè-rement. Lucrèce tressaillit et comprit que l’indomptable cheva-lier ne capitulerait pas plus sur ce terrain que sur les autres.

En fait Ragastens lui disait en face qu’il la tenait pour em-poisonneuse. Et elle acceptait la formidable accusation comme un compliment. Au fond de lui-même, Ragastens était épouvanté du sourire qu’il voyait aux lèvres de Lucrèce.

– Voyons, dit celle-ci, expliquez-moi maintenant comment vous êtes sorti de votre cellule et comment je vous ai trouvé, vous en allant, l’air le plus simple du monde, avec la toque, le manteau et l’épée de mon frère…

Ragastens avait résolu de procéder par coups de boutoir. Dans l’étrange et périlleuse situation où il se trouvait, la brutalité lui donnait une arme de défense.

– Bien simple, madame, répondit-il avec une naïveté de physionomie que Lucrèce admira. Monsieur votre frère est venu me proposer une infamie : il m’offrait la liberté, moyennant quoi je devais lui révéler la pensée secrète d’une femme au cas où j’eusse connu cette pensée.

– Quelle est cette femme ?

– Béatrix, fille de la comtesse Alma, récemment assassinée.

– Et alors ?…

– Alors, madame, j’ai attendu que Monseigneur César exas-péré de colère par mes réponses, se jetât sur moi pour me tuer… La chose n’a pas manqué d’arriver. J’ai saisi monsieur votre frère, je l’ai quelque peu étouffé pour le mettre hors d’état de ré-sister, je l’ai enchaîné à ma place, et je suis sorti.

– Vous avez enchaîné César à votre place ?…

Ragastens fit oui de la tête.

– Et vous me dites cela… À moi ?…

– Puisque vous me le demandez, madame ! fit Ragastens en redoublant de naïveté et d’attention.

Lucrèce pâlit légèrement. Un demi-cercle bleuâtre s’étendit sous sa paupière un peu lourde et ses yeux parurent plus bril-lants, plus noirs, plus veloutés. Elle se leva et fit quelques pas en étouffant un soupir.

– Voilà le moment ! pensa Ragastens. Tenons-nous bien… Elle va appeler et me faire poignarder, comme son frère Fran-çois…

Lucrèce s’approcha de lui.

– Savez-vous que c’est prodigieux ce que vous avez fait là ?

– Vous m’accablez, madame…

– Non ! Je vous admire…

– Hé, madame, il s’agissait de ma vie, après tout ! J’en suis fâché pour monseigneur César… mais en ces cas-là, vous savez, on fait comme on peut…

– Qui vous blâme ?… Je dis que je vous admire… et croyez-le, ce mot-là, je ne l’ai pas prodigué jusqu’ici…

Ragastens jeta un profond regard sur Lucrèce. Il comprit !

« Diable ! songea-t-il. L’empoisonneuse se fait ribaude. Si je me laisse endormir, je suis perdu. Dans cinq minutes, il faut que je sois dehors… »

Lucrèce reprit, d’une voix qui commençait à trembler :

– Cette femme, chevalier, vous l’aimez ?…

– Tenez, madame, ne parlons pas de cela, je vous en sup-plie…

– Vous l’aimez… mon frère me l’a dit… et puis, je le vois !… Eh bien ! qu’importe… Ou plutôt, si vous la voulez, je vous la donnerai, moi !…

» Cela vous étonne ?… Je vous étonnerai bien davantage en-core… Vous voulez cette femme… je vous la donnerai, vous dis-je ! Ah ! c’est que vous ne savez pas de quoi je suis capable, pour le bonheur de celui que j’aime… Et je vous aime, Ragastens… Ai-mez-la donc, si bon vous semble, mais aimez-moi, moi aussi… Aime-moi !… Je t’appartiens tout entière…

– Madame…

– Aime-moi, Ragastens, aime-moi… Je serai ce que tu vou-dras… Veux-tu quitter Rome ?… Veux-tu fuir ?… Là-bas, en Mé-diterranée, sur mon île de Caprera, je possède un château que j’ai fortifié… Nul n’osera venir t’y chercher… Ta Béatrix, je te l’amènerai là… et tu l’aimeras, pourvu que tu m’aimes…

– Horreur ! Madame, vous me faites horreur…

– Oui ! Je le sais… Je ne t’en aime que davantage… Ragas-tens, j’ai soif de ton mépris… Crache-moi au visage, si tu veux, mais aime-moi… Tu ne veux pas fuir ?… Eh bien ! Veux-tu être un autre César, plus grand, plus fort, plus puissant ?… Veux-tu ?… Je descends dans les caveaux de Saint-Ange et je tue mon frère avant qu’on ne le délivre… Veux-tu ?… Je sais le moyen de terroriser mon père… il obéira… S’il n’obéit pas, je le tue et je te fais pape à sa place…

Ragastens s’était levé. Enlacée à lui, Lucrèce, d’une main, déchirait les voiles légers qui couvraient sa nudité ; de l’autre, elle essayait d’attirer à elle la tête de Ragastens.

– Aime-moi ! continuait-elle à râler. Aime-moi !

– Madame… votre poison le plus violent… votre poignard le plus acéré… tout ce que vous voudrez !… Mais pas votre con-tact !… Lâchez-moi… Lâchez-moi donc, ribaude ! Tes paroles me donnent la nausée… Tu sues le crime… tu distilles du dégoût !…

– Aime-moi ! Aime-moi !…

– Puisse ma langue être donnée aux chiens si jamais j’insulte une femme !… Mais toi, femelle monstrueuse, tu n’es pas une femme… j’ai le droit de t’insulter.

D’un violent effort, il se débarrassa de son étreinte. Les deux bras de Lucrèce se dénouèrent… elle recula, livide…

– Tu ne veux pas m’aimer ? gronda-t-elle.

– Madame, je vous jure sur mon nom que vos paroles vous ont mise à un doigt de la mort…

– Lâche !

– Lâche, en effet, puisque je ne débarrasse pas l’univers de votre présence ! Puisque je ne tue pas, par je ne sais quel absurde préjugé, le monstre abominable qui me propose l’infamie et le crime… Quels crimes !… L’assassinat de votre frère… de votre père !… Quelle infamie !

– Lâche ! grinça-t-elle, ramassée comme une panthère, tu as peur de quelques meurtres… Un homme !… tu n’es qu’un la-quais de femmes… Tu ne veux pas la puissance de l’amour… Tu préfères mon poison, mon poignard… Sois satisfait ! Tiens, voici les deux !…

Elle se rua, brandissant un poignard qu’elle venait de saisir sur la table. La lame de ce poignard était empoisonnée. La piqûre la plus insignifiante donnait la mort immédiate, foudroyante…

Ragastens avait bondi. Il s’était placé derrière la table.

Lucrèce avait saisi la table. Brusquement, elle la renversa. En un instant, elle fut sur Ragastens.

Celui-ci, en arrêt, attendait. Ses deux bras se détendirent tout à coup comme deux puissants ressorts ; il saisit les deux poi-gnets de Lucrèce. Elle écumait.

– Tu vas mourir ! rugit-elle.

– Madame, dit Ragastens avec un calme terrible, prenez garde de vous blesser en laissant tomber le joujou empoisonné que vous tenez à la main…

En effet, ses doigts nerveux tordaient les poignets de Lu-crèce. Elle poussa tout à coup un hurlement de douleur. Le poi-gnard lui échappa et, tombant sur sa pointe, s’enfonça en vibrant dans le parquet.

Lucrèce, à ce moment, se renversa, se roula.

Ragastens, agenouillé, la tenait sous son étreinte. Il saisit le poignard. Lucrèce devint livide…

– Je suis morte ! bégaya-t-elle.

– Je vous fais grâce, dit-il froidement. Tout à l’heure, j’ai fait grâce à votre frère, autre assassin… Mais ne retombez jamais sous ma main, ni l’un ni l’autre… je vous écraserais comme de malfaisantes vipères…

Aussitôt il se releva et, emportant le poignard, se jeta dans une pièce voisine.

Lucrèce, elle aussi, s’était relevée, blême, rugissante. Elle frappa à coups furieux sur un timbre en hurlant :

– À moi, gardes ! À moi ! Il y a un assassin ici !…

Des portes s’ouvrirent violemment. Des hommes armés, des suivantes à peine vêtues parurent, affolés.

– Il est dans le palais ! Il ne peut s’échapper ! Qu’on garde toutes les issues ! C’est l’assassin du duc de Gandie… il a voulu me poignarder !…

En même temps, elle se lança sur les traces de Ragastens, suivie d’une douzaine de gardes et d’autant de laquais, tandis que d’autres se précipitaient vers les portes et armaient leurs arque-buses.

Ragastens avait franchi deux ou trois pièces. Il se trouva tout à coup dans la vaste salle dont il avait tant admiré le luxe magni-fique : la salle des festins.

Alors, il entendit des rumeurs, des appels qui s’entrecroisaient, un bruit de pas qui approchaient… Il entendit la voix de Lucrèce.

Son regard perçant fit le tour de la salle.

Il venait de se rappeler que les traces de sang, suivies par lui, la nuit où une servante l’avait si mystérieusement laissé seul dans cette salle, l’avaient conduit au Tibre. Il se rua de ce côté.

Au moment où il disparaissait par la porte du fond. Lucrèce apparaissait à l’autre bout de la salle.

– Le voici ! Nous le tenons ! cria-t-elle haletante.

En quelques bonds, elle eut traversé la salle des festins. Ce fut une poursuite effrayante. Elle atteignit enfin la dernière pièce à l’instant où Ragastens enfonçait d’un dernier coup d’épaule la porte-fenêtre qui donnait sur le Tibre.

– Il est pris ! Empoignez-le ! vociféra-t-elle.

Ragastens, pour toute réponse, éclata de rire. Les gardes s’arrêtèrent effarés. Lucrèce lança vers le ciel qu’enflammaient les rayons du soleil levant une imprécation de rage désespérée et tomba à la renverse, évanouie.

Ragastens s’était précipité, tête en avant, dans le fleuve et venait de disparaître dans les eaux jaunes du Tibre.

XXIV. LA VENTE DE CAPITAN

L’aube venait à peine de s’éveiller, lorsqu’un homme, un juif, vint frapper à la porte de l’hôtellerie du Beau-Janus. Maître Bar-tholomeo, l’hôtelier, ayant mis le nez à la fenêtre, reconnut son matinal visiteur.

– C’est bien, je descends ! dit-il.

Bientôt, il ouvrit la porte charretière et le juif se glissa dans la cour de l’auberge.

– Bonjour, mon brave Ephraïm. Exact au rendez-vous.

– Exact, digne Bartholomeo, malgré le désagrément de me lever de si bonne heure. Mais, dites-moi, pourquoi me faire venir à l’heure où les honnêtes gens dorment encore pour faire ce petit marché ?

– Chut !… C’est justement pour que nul ne puisse assister à la vente que je veux vous faire…

Bartholomeo prit le juif Ephraïm par la main et le conduisit contre un des piliers qui soutenaient une sorte de terrasse. Sur ce pilier, une petite affiche manuscrite était collée.

– Lisez cela, maître Ephraïm, fit l’hôtelier.

Le juif se mit à lire à demi-voix. C’était une affiche annon-çant que l’exécution de Ragastens devait avoir lieu ce jour même sur la place en face de l’auberge.

– Ephraïm…, je vous ai fait venir pour vous vendre les hardes et un cheval avec son harnachement. Vous ne comprenez pas ? Les hardes… le cheval…

– Eh bien ?

– Ce sont les hardes du bandit. C’est le cheval du terrible brigand Ragastens ! Vous comprenez maintenant la nécessité de l’heure matinale. Si on se doutait que j’ai logé ce Ragastens, cela pourrait nuire à la bonne renommée de mon auberge.

– En effet, fit le juif en hochant la tête.

– Vous, au contraire, mon digne Ephraïm, vous pourrez re-vendre avec grand profit ces hardes et ce cheval. Ayant appartenu à un si dangereux bandit, effets et animal ne sauraient manquer de tripler de valeur, par la curiosité qui s’attache naturellement aux choses qu’ont touché de leurs propres mains les hommes cé-lèbres.

– Serviteur ! Je ne veux pas attirer sur mon pauvre com-merce l’attention des messieurs de la justice. Ils ne sont que trop enclins à la malveillance. Vendez vous-même hardes et cheval. En vertu de cette fameuse curiosité dont vous parliez si bien, vous ne manquerez pas d’en tirer un bon profit…

– Oui ! Mais j’ai peur ! fit piteusement Bartholomeo.

– Peur pour vous, mais pas pour moi !

– Consentez au moins à examiner ces hardes et ce cheval… Nous nous entendrons sur le prix…

– Bon, vous devenez raisonnable. Je veux bien voir tout cela. Mais je vous préviens que j’ignore d’où proviennent les hardes, à qui appartient le cheval. Je veux l’ignorer. Je vous compterai le juste prix et nous ne parlerons pas du reste.

– Venez… Commençons par les hardes !

Quelques instants plus tard, Bartholomeo et le juif Ephraïm se livraient, dans la chambre de Ragastens, à un marchandage effréné. Ils finirent par tomber d’accord.

– Emportez cela et allons voir le cheval.

– Non… laissons. Si la bête ne me convient pas, le marché ne tient plus ; donc, inutile de me charger.

Ils se rendirent à l’écurie.

Capitan était là qui piaffait, hennissait, tirait sur sa longe et tournait la tête vers la porte. La pauvre bête attendait son maître, ne comprenant rien à sa longue absence.

Ephraïm tourna autour du cheval, examina ses dents, soule-va ses sabots, palpa ses jarrets nerveux et admira en connaisseur le superbe rouan.

Enfin, les deux compères ayant convenu d’un prix, Ephraïm songea à ses hardes et se rendit, accompagné de Bartholomeo, dans la chambre de Ragastens.

Là, un cri de surprise leur échappa à tous deux. Les effets avaient disparu !

– Qu’est-ce que cela signifie ? fit le juif, soupçonneux.

– Je n’en sais rien ! répondit Bartholomeo tremblant.

– Un voleur a passé par là…

– Heu !… Il n’y a personne de réveillé encore dans l’auberge. Je pense que c’est de la magie.

– Magie, vol ou sorcellerie, vous me rendrez ce que je vous ai versé pour les hardes et ne garderez que le prix du cheval.

Cela dit, Ephraïm qui, au fond, soupçonnait fort le digne Bartholomeo de lui jouer un mauvais tour, se dirigea tout grom-melant vers l’écurie, suivi de l’aubergiste, atterré par cette in-compréhensible disparition. Ils entrèrent… et s’arrêtèrent, pétri-fiés, béants, devant la stalle que Capitan occupait dix minutes auparavant. Le cheval avait disparu, lui aussi…

Les deux compères se regardèrent, effarés.

Cette fois, les soupçons du juif s’étaient dissipés. Que l’hôtelier eût fait traîtreusement enlever un paquet d’effets, c’était possible : mais le cheval !

– Je n’y comprends rien, murmura-t-il.

– Et moi, non plus ! fit Bartholomeo dont les dents s’entrechoquaient de terreur.

– Je crois que quelque adroit filou a habilement escamoté le cheval. D’autant mieux, observa Ephraïm qui venait de sortir dans la cour, d’autant mieux que vous avez laissé la porte charre-tière ouverte… Voyez vous-même…

– C’est trop fort. Je suis sûr de l’avoir fermée, et elle n’ouvre pas du dehors…

Le juif ne trouva rien à répondre.

– Tout cela est bien louche, en effet, dit-il au bout d’un ins-tant. Quoi qu’il en soit, je regrette de m’être dérangé pour rien… Allons, il ne vous reste qu’à me rendre l’argent.

Ah ! ce fut un moment bien dur que celui où maître Bartho-lomeo dut restituer les ducats si honnêtement acquis par la vente d’un cheval qui ne lui appartenait pas.

Et tandis qu’Ephraïm se retirait, Bartholomeo rentra dans la salle commune et, pâle, tremblant, se laissa tomber sur un esca-beau, en murmurant :

– Mon auberge est hantée !…

Et maître Bartholomeo, accablé d’un si grand désastre, se plongea en de sinistres réflexions !… Voilà comment Capitan fut vendu sans l’être, et ne put être vendu tout en l’ayant été.

XXV. LE TOCSIN

En plongeant dans les eaux jaunâtres du fleuve, le chevalier avait son idée : aborder aux marches de l’auberge. Il commença donc par nager entre deux eaux, précaution d’autant plus utile qu’au moment même où il disparaissait, plusieurs coups d’arquebuse et de pistolet partirent du Palais-Riant.

Lorsqu’il revint à la surface du fleuve, il était déjà loin.

Il mit une fois encore le nez hors de l’eau et se vit près des marches de son auberge. En quelques brasses vigoureuses, il les atteignit et posa les mains à l’endroit même où s’était cramponné François Borgia.

Ragastens se hissa hors de l’eau et, debout, sur les marches, se secoua comme un barbet.

– Que la fièvre maligne étouffe le frère et la sœur ! murmu-ra-t-il. A-t-on jamais vu pareils enragés. L’un veut me faire tran-cher le cou, l’autre veut me poignarder avec ce joli stylet que j’ai perdu dans le Tibre. C’est dommage… Or ça, je crois que l’air de Rome me devient des plus pernicieux…

Tout en monologuant, Ragastens, sans perdre une seconde, avait pénétré dans sa chambre. Il vit, proprement étalés sur son lit, ses effets et l’équipement de guerre qu’il avait achetés la veille même de son arrestation, en vue d’une prochaine entrée en cam-pagne sous les ordres de César Borgia. En un clin d’œil, il échan-gea ses vêtements trempés contre les vêtements secs qui sem-blaient l’attendre.

Il acheva de se transformer. Habillé de pied en cap, bien cuirassé, il ceignit autour de ses reins la ceinture qu’il avait enle-vée à César Borgia et qui supportait une excellente épée. Ragas-tens l’examina, fit ployer la lame.

– Ma pauvre rapière ! soupira-t-il. Restée entre les mains de cette merveille de laideur qui s’appelle dom Garconio ! Baste ! Celle-ci n’est pas mauvaise. Je ne perds pas au change. Ces Bor-gia sont bien outillés de tout ce qui tranche, transperce, taillade et assomme : c’est une justice à leur rendre.

Ragastens perdait d’autant moins au change que sa rapière, à lui, n’avait d’autre mérite – mérite appréciable, il est vrai ! – que d’être une lame à toute épreuve ; tandis que l’épée de César était enrichie d’une splendide poignée sur laquelle Ragastens constata, avec satisfaction, la présence d’un fort beau diamant et de quelques rubis de moindre valeur.

En un instant, il eut fait un paquet des vêtements, des bottes, de la toque, du pourpoint mouillés qu’il venait de quitter, et il jeta le tout au Tibre. Cela fait, il se glissa dans le couloir où donnait sa chambre, le parcourut sur la pointe des pieds, atteignit la cour et, longeant rapidement les murs, pénétra dans l’écurie.

Ragastens s’avança pour seller et brider Capitan.

– Tiens ! c’est fait ! murmura-t-il presque sans étonnement, tant ce qui lui arrivait depuis la nuit était étrange. Bonjour, Capi-tan ! Tu es heureux de me voir, hein ?… Moi aussi… Allons, tais-toi !…

Capitan hennissait de plaisir et battait le pavé de son sabot. Ragastens le flatta, le calma puis, le tira par la bride vers la cour.

Le chevalier conduisit rapidement son cheval à la porte charretière, l’ouvrit, la fit franchir à Capitan. Puis il se mit en selle et s’éloigna au trot.

– Il est certain, pensa-t-il, qu’on va me chercher au nord, du côté de la France, du côté de Florence… Allons au midi, du côté de Naples !

Ce fut donc vers la porte sud qu’il se dirigea. En quelques minutes, il eut atteint la chaussée qui y conduisait, et bientôt, il aperçut la porte elle-même. On venait de l’ouvrir, car le soleil se levait à l’horizon.

Ragastens se mit au pas : il ne voulait pas avoir l’air, en pas-sant devant le poste, d’un homme trop pressé. Un homme qui court, on le remarque. Un homme qui va paisiblement, on le voit peut-être, mais on n’en garde pas le signalement.

À l’instant où le chevalier, passant du trot au pas, fixait un regard ardent sur cette porte qui représentait la liberté, la vie, un cavalier déboucha d’une rue adjacente, fit un geste de stupéfac-tion et chercha à s’approcher de Ragastens qu’il salua avec toutes les marques d’un profond respect.

C’était un homme d’une trentaine d’années, petit, maigre, sec, nerveux, avec une figure basanée que balafrait une intermi-nable moustache noire, et des yeux qui brillaient comme des es-carboucles.

Bien qu’il montât un fort beau cheval, il était vêtu comme un gueux et s’enveloppait dans une mauvaise cape. Il essaya d’attirer l’attention de Ragastens et le saluant très bas il murmura d’une voix humble :

– Monseigneur, votre dévoué valet, pour vous servir !

Mais Ragastens ne l’entendit pas. Ragastens ne vit ni l’homme, ni son cheval, ni son salut respectueux.

En effet, à ce moment même, le bourdon de Saint-Jean fit entendre sa voix énorme à laquelle les voix de bronze des trois cents églises de Rome se mirent aussitôt à répondre ; les fenêtres s’ouvrirent ; des têtes effarées apparurent ; un tumulte indescrip-tible se leva de la grande ville qui, l’instant d’avant, sommeillait encore et que réveillaient soudain les cloches sonnant à toute vo-lée.

– Le tocsin ! fit Ragastens en poussant un terrible juron. C’est pour moi ! On va fermer les portes de la ville ! En avant, Capitan, en avant !…

Ragastens rendit la bride. Capitan qui, au repos depuis trois jours, écumait d’impatience, bondit avec un hennissement stri-dent et partit droit devant lui, droit sur la porte, en faisant voler les cailloux sous de furieux coups de sabot.

– Halte ! On ne passe plus ! Arrête ! crièrent les soldats qui, déjà, s’empressaient de fermer la porte.

Capitan était encore à vingt pas de la porte. Ragastens enve-loppa le cheval dans une étreinte suprême et son double coup d’éperon fit jaillir le sang.

– Arrête ! On ne passe plus ! hurla l’officier de garde.

– Je passe tout de même ! rugit Ragastens.

Il y eut un choc formidable. L’officier fut culbuté… Trois ou quatre soldats roulèrent sur le sol. Capitan passa comme une trombe. Ragastens était sauvé !…

Sa première pensée fut pour son cheval. Il le flatta, tapotant son encolure, tandis que la brave bête fendait l’espace dans un galop éperdu.

– Merci, mon Capitan, merci, mon bon compagnon !… Je t’ai fait mal, hein ?… Ce coup d’éperon… Il fallait ça, vois-tu… Sans quoi, nous étions perdus…

Il tourna la tête vers la ville et vit que les soldats avaient achevé de fermer la porte. Au loin, le tocsin grondait toujours.

– Hurle, César ! clama Ragastens enivré de sa liberté, enivré de sa course fantastique. Hurlez, Borgia mâles et femelles ! C’est ma liberté, c’est mon allégresse que célèbrent vos gueules d’airain !

En effet, seul un Borgia pouvait avoir donné l’ordre de son-ner le tocsin. Et ce tocsin ne pouvait avoir d’autre but que de le signaler et de le faire arrêter !

Ragastens tourna encore la tête. Mais il s’aperçut alors qu’il était poursuivi. Un cavalier courait derrière lui, ventre à terre.

Ayant constaté qu’il n’avait affaire qu’à un seul ennemi, Ra-gastens haussa les épaules et sourit. Ce sourire était un poème de force et de confiance. Comme il arrivait près d’un ruisseau, il ar-rêta le galop de son cheval, sauta à terre et, ayant puisé de l’eau dans le creux de sa main, se mit à rafraîchir la blessure d’éperon qu’il avait faite aux flancs de son Capitan !…

XXVI. SPADACAPPA

Cependant, Ragastens surveillait de l’œil l’ennemi qui ap-prochait rapidement, maintenant qu’il n’était plus tenu à dis-tance par le galop de Capitan. Bientôt, ce cavalier atteignit Ra-gastens. C’était l’homme qui l’avait si humblement salué quand le tocsin s’était mis à sonner.

Ragastens se tenait sur la défensive, la main sur la garde de son épée. Mais, à sa grande surprise, l’homme mit pied à terre et s’approcha de lui en exécutant à chaque pas une profonde révé-rence. Le chevalier remarqua que l’homme ne portait pas l’épée.

– Holà, l’ami ! fit-il, est-ce à moi que vous en voulez ?…

– Monseigneur, votre humble valet, pour vous servir !

– Que voulez-vous ?… fit Ragastens.

– Un instant d’entretien… si votre Seigneurie veut bien.

– Qu’est-ce que cette figure-là ? pensa Ragastens. Un sbire ? Un brave ? Un espion ?… Vous avez quelque chose à me dire ? ajouta-t-il à haute voix.

– Une proposition à vous soumettre, Excellence…

– D’abord, mon brave, fais-moi le plaisir de mettre de côté tes seigneuries, tes excellences, tes monseigneurs. Tu as la poli-tesse agaçante…

– Monsieur le chevalier… je vous appelle ainsi pour vous obéir…

– Comment sais-tu que je suis chevalier ? fit Ragastens, de-venu encore plus soupçonneux.

– C’est bien simple. Je sais même votre nom. Je vous con-nais. Qui ne vous connaît pas dans Rome ?… On n’y parle que de vos prouesses, de la façon dont vous avez arrangé l’illustre baron Astorre, de votre entrée triomphante au Palais-Riant. Dame… les laquais ont jasé ! Et puis, surtout, le jour où nous devions vous tuer…

– Ah ! ah ! voilà de la franchise !

– Mon Dieu, monsieur le chevalier, on fait ce qu’on peut… Nous étions payés par Garconio pour crier que vous étiez l’assassin du duc de Gandie… et pour vous dépêcher quelque bon coup de stylet entre les omoplates…

– Peste, mon brave ! Tu es un jovial compagnon…

– Oui ! Mais voilà que vous saisissez le Garconio par la peau du cou et que vous nous l’envoyez par la figure comme un pru-neau pourri qu’on jette… Quel coup, par Hercule, quel coup, monseigneur…

– Encore !…

– Pardon, j’obéis, monsieur le chevalier. J’ai donc été l’un de ceux qui ont été écrasés par la chute du moine… Bref, lorsque j’ai vu cela, lorsque je vous ai vu sauter par-dessus nos poignards, j’ai conçu pour vous… comment vous dirais-je… une admiration…

– Tu me flattes, vraiment !

– Oui ; j’ose dire une admiration passionnée. Et alors, je me suis dit que si je pouvais entrer au service d’un seigneur tel que vous, ce serait pour moi un honneur…

– Comment t’appelle-t-on, mon brave ?

– Mes camarades m’appellent Spadacappa.

– Épée et cape ! Un juron de bandit. Ce n’est pas un nom d’homme, cela !

– Tel quel, c’est mon unique nom !

– Va pour Spadacape ! Eh bien, Spadacape, mon ami, tu vois cette route ? Moi, je vais par là, au Sud. Toi, tu vas t’en aller par là, au nord ; et je t’engage à disparaître au plus tôt si tu ne veux faire connaissance avec le rotin que je taillerai tout exprès à cet arbre pour en honorer ton échine…

Spadacappa – ou Spadacape comme l’appelait Ragastens en francisant le mot, plutôt que le nom – joignit les mains et s’écria, avec une comique angoisse :

– Monsieur le chevalier me chasse ! Saints du paradis, que vais-je devenir ?…

– Bah ! fit en riant Ragastens, les saints que tu invoques sont assez bons diables pour t’indiquer quelque bon bourgeois à vo-ler…

– Monsieur le chevalier, écoutez-moi, je vous en supplie. L’existence qui fut mienne jusqu’ici me révolte. Oh ! Vivre en paix, sans songer à mal, que ça doit être bon ! Pouvoir dormir sans se réveiller, hagard, les cheveux hérissés de terreur ! Pouvoir se dire que les gens qui passent vous regardent sans dégoût !… J’ai rêvé tout cela, monsieur le chevalier…

– Ah çà ! tu me choisis pour t’enseigner la vertu, c’est fort bien… Mais pourquoi moi ?

– J’ai pensé à vous, monsieur, parce que je n’ai pas vu seu-lement que vous étiez fort comme Hercule, brave comme Achille… mais aussi parce que, dans vos yeux, j’ai lu la bonté de votre cœur…

– Pauvre diable ! murmura Ragastens.

– Je vous le jure, monsieur, j’en avais assez ! Et ce Garconio, ce moine qui se glissait parmi nous pour nous indiquer des vic-times, j’avais fini par le prendre en horreur !… Aussi, monsieur, lorsqu’on a su votre arrestation, lorsque les tablettes ont été clouées à la porte de toutes les églises pour annoncer que vous auriez les poignets et le cou tranchés, j’ai pleuré… oui, moi, Spa-dacappa, truand sans foi ni loi, j’ai pleuré…

– Hum ! C’est bien gentil de ta part… mais enfin, ce n’est pas une raison…

– Alors, interrompit impétueusement Spadacape, alors, monsieur le chevalier, j’ai voulu vous sauver ! J’ai demandé à mes camarades de m’aider… Les lâches ont refusé… Alors, j’ai pris la résolution de quitter Rome, d’aller à Naples, faire le lazza-rone, plutôt que de continuer cet abominable métier… Je me pro-curai un cheval…

– Tu te le procuras ?…

– C’est mon dernier méfait… il le fallait bien ! Je vis ce che-val, à la brune, attaché à la porte d’une hôtellerie… Je le déta-chai… voilà tout… D’ailleurs, le lien était si lâche… ce cheval ne demandait qu’à s’en aller.

– Oui, tu n’eus qu’à lui faire signe, n’est-ce pas ?

– Ce matin, continua Spadacape feignant de ne pas avoir en-tendu, ce matin, je me dirigeais tranquillement vers la porte de Naples… Tout à coup, je vous aperçus… Jugez de ma surprise et de ma joie… J’allais vous aborder. Mais voilà le tocsin qui sonne. Vous vous envolez… je cours après vous, vous vous arrêtez, et me voilà ! Ah ! monsieur le chevalier, sauvez-moi de la vie infernale que j’ai dû mener !

Spadacape était sincère. Ragastens en eut l’intuition.

– Mais enfin, reprit-il, qui diable t’a forcé de faire le métier de bandit, puisque tu te reconnais une vocation pour le métier d’honnête homme ?

– Que sais-je ? L’exemple, l’entraînement, la nécessité… Te-nez, monsieur le chevalier, vous me demandiez mon nom ? Je n’en ai pas ! Mon père ? Je ne m’en connais pas ! Ma mère ? In-connue aussi ! Enfant, j’ai mendié ; homme, j’ai volé pour man-ger. Je suis un pauvre hère, voilà tout… et je voudrais bien, moi aussi, trouver une main qui se tende…

Ragastens se trouva fort embarrassé. Il n’eût pas demandé mieux, au fond, que d’avoir un serviteur qui le comprît et s’adaptât à sa nature aventureuse. Ce Spadacappa faisait admi-rablement son affaire.

Seulement, à l’heure actuelle, il y avait un grave empêche-ment, pour le chevalier, à s’offrir le luxe d’un laquais. Pour avoir un serviteur, il faut le payer. Or, Ragastens était pauvre comme le dernier pêcheur du Tibre.

En effet, au moment de son arrestation, on lui avait enlevé son épée et sa ceinture qui contenait sa bourse. Il est vrai que l’épée de César, qu’il s’était appropriée, était enrichie de plu-sieurs rubis et d’un beau diamant. Mais quand pourrait-il trouver occasion de les vendre ? Il résolut donc de renvoyer Spadacappa, tout en lui parlant avec plus de douceur qu’il n’avait fait d’abord.

– Écoute, lui dit-il, je suis convaincu que tu m’as dit la véri-té. D’autre part, j’avoue que, malgré tes fredaines, tu ne me dé-plais pas… je regrette de t’avoir quelque peu rudoyé tout à l’heure…

– Monsieur le chevalier est trop bon…

– Seulement, voilà : nous allons nous séparer, tout de même. Et la raison, c’est que je ne suis pas assez riche pour m’embarrasser d’un serviteur.

– N’est-ce que cela ?…

– Il me semble que la raison est suffisante…

– Non monsieur le chevalier, non ! Laissez-moi vous servir ! Je vous jure que vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Vous n’êtes pas riche ? Vous le serez plus tard ! Vous ne pouvez pas me payer ? Vous me payerez quand vous aurez fait fortune !…

– Parbleu, mon garçon, tu parles avec une chaleur qui me fait plaisir… Eh bien, soit donc, puisque tu y tiens ! Je te prends. À partir de ce moment, tu fais partie de ma maison !

Il est impossible de rendre l’expression d’ironie mélanco-lique et de scepticisme cocasse qui fit vibrer la voix de Ragastens parlant de « sa maison ». Quant à Spadacape, il jeta son bonnet en l’air.

– Vive le soleil et la joie ! cria-t-il. Adieu, Rome et ses guets-apens. Vive le chevalier de Ragastens, mon maître !

– Pauvre diable ! se répéta Ragastens attendri.

Et sa confiante jeunesse, généreuse et vibrante, ne se de-manda même pas si ce bandit n’était pas un espion, et s’il n’avait pas attaché la trahison à ses pas.

Cependant, Ragastens s’était remis en selle. Il prit au galop la route de Naples. Spadacape suivait à quinze pas, comme il avait vu faire aux écuyers des grands seigneurs, dans les rues de Rome. Mais Ragastens, d’un signe, l’appela près de lui.

– Connais-tu un chemin de traverse par où je puisse re-joindre la route de Florence ?

– Monsieur le chevalier, voyez-vous ce bouquet de chênes-liège à mille pas devant nous ? Au delà, se trouve une chapelle abandonnée dans laquelle j’ai parfois passé la nuit, sous la pro-tection de saint Pancrace à qui elle est dévouée. Eh bien, à vingt pas de la chapelle, il y a à main droite un sentier favorable à votre dessein. Mais, monsieur le chevalier ne va donc pas à Naples ?

– Vous m’interrogez, monsieur Spadacappa ?

– Oh ! pardon… Vieille habitude.

– Oui… l’habitude de questionner… de demander quelque chose, ne fût-ce que la bourse ou la vie…

– Ah ! monsieur, vous n’êtes pas généreux !

– Allons, allons ! Tu as du bon. Ta révolte me fait plaisir et, à mon tour, je te demande pardon.

– Cette fois, monsieur le chevalier est trop généreux, dit Spadacape redevenu radieux.

À ce moment, ils atteignirent l’orée du bouquet de chênes si-gnalé. Ragastens fit halte, se retourna vers Rome et, se haussant sur les étriers, interrogea la route.

Au loin, très loin, s’élevait un nuage de poussière.

– Je suis poursuivi ! dit Ragastens.

Il jeta les yeux autour de lui : la campagne était nue, déserte, morne plaine où un cavalier devait s’apercevoir, aussi loin que portait le regard. Seul, le bouquet de chênes offrait un abri mo-mentané.

Que faire ?… Fuir ?… À droite ou à gauche, ou en avant, Ra-gastens serait vu. Dès lors, ce ne serait plus qu’une question de vitesse…

– Suis-moi si tu peux ! dit-il à Spadacape.

Mais, au moment où il allait s’élancer, celui-ci l’arrêta d’un geste.

– Il ne faut pas fuir, monsieur… Vous serez pris. Ces gens seront sur votre piste dans trois minutes.

– Que faire alors ?

– Venez, monsieur, venez !…

Tous deux s’élancèrent et, en quelques foulées de galop, ils eurent franchi le petit bois aux arbres espacés… À cet endroit s’élevait une chapelle presque en ruines. Spadacape sauta à terre et introduisit son poignard dans la serrure de la porte qui s’ouvrit.

– Heureusement que je connais la manœuvre, dit-il. Entrez, monsieur le chevalier.

– Parbleu ! L’idée est bonne… Passe le premier…

– Non, monsieur, entrez seul… Vite !… Oh ! ajouta Spada-cape en saisissant un éclair de soupçon dans les yeux du cheva-lier, ayez confiance, monsieur !

Le chevalier, après un dernier regard auquel Spadacape ré-pondit par une muette protestation, mit pied à terre et entra dans la chapelle, traînant après lui Capitan. Quant à Spadacape, il ferma la porte et remonta à cheval.

Par une fente de la porte, Ragastens pouvait voir et entendre tout ce qui se passait sur la route. Une main crispée sur la garde de son épée, l’autre sur les naseaux de Capitan, qu’il pinçait pour l’empêcher de hennir, il attendit avec cette froide intrépidité qui le faisait si fort.

– Si cet homme est un traître, se dit-il, je suis perdu… Mais je n’avais pas le choix ! Ah !… voici nos gens !…

En effet, une troupe débouchait à ce moment, à fond de train, du bouquet de chênes-liège qu’elle venait de franchir en tourbillon. Elle se composait d’une cinquantaine de cavaliers à la tête desquels galopait un officier.

Spadacape, marchant tranquillement au pas, s’avançait à leur rencontre en tenant le bas-côté de la route.

– Halte ! commanda l’officier en l’apercevant. Holà ! l’homme, d’où venez-vous ?

– De Naples, Votre Seigneurie… Et je vais à Rome pour y ac-complir un vœu.

– Avez-vous rencontré un cavalier ayant l’air de fuir ?…

– Un cavalier ? Certes, Votre Seigneurie ! Je lui ai même parlé.

– Ah ! ah !… Qu’a-t-il dit ?

– Il m’a demandé s’il était bien sur la route de Naples, et lorsque je lui ai répondu que oui, il s’est remis à galoper comme s’il eût à ses trousses une légion de diables d’enfer…

– Nous le tenons !… Et dites-moi, quelle avance pensez-vous qu’il ait sur nous ?

– Une heure à peine… Mais si vous voulez m’en croire, cette heure sera fortement diminuée… Quand vous aurez galopé une demi-heure environ, vous trouverez deux routes devant vous. L’une à droite qui fait un long crochet… c’est la route qu’a prise celui que vous poursuivez ; l’autre à gauche, qui coupe au plus court… prenez-la et vous gagnerez plus d’une demi-heure.

– En avant ! hurla l’officier. Il est à nous !… Brave homme, venez demain me demander au château Saint-Ange où je serai de garde, et vous serez récompensé…

La troupe s’élança dans un galop furieux. Au bout de quelques minutes, l’épais nuage qu’elle soulevait disparut au loin sur la route de Naples. Alors, Spadacape ouvrit la chapelle. Ra-gastens en sortit et sauta en selle.

– Eh bien, monsieur le chevalier, vous avez vu ? Vous avez entendu ?…

– Rien !… Je parlais à saint Pancrace, le patron de cette église, fit Ragastens avec un sourire.

– Ah ! fit Spadacape étourdi de stupéfaction… Et il vous a répondu ?…

– Oui : il m’a dit qu’il te faisait rémission de tous tes péchés passés.

XXVII. L’AUBERGE DE LA FOURCHE

Ragastens s’enfonça dans le sentier que lui avait indiqué Spadacape. Pendant deux heures, il trotta silencieusement, se re-tournant de temps à autre pour interroger son compagnon – ou, si l’on veut, son écuyer – sur le chemin qu’il fallait prendre.

Vers midi, ils se trouvaient au nord de la Ville Éternelle après en être sortis par le sud. La faim commençait à talonner Ragastens. Il appela Spadacape.

– Comment fais-tu pour déjeuner, lui demanda-t-il, lorsque tu n’as rien à manger et pas d’argent pour aller à l’auberge ?

L’écuyer tendit le bras vers quelques arbres qui dressaient au milieu des champs leurs branches tordues et couvertes de larges feuilles dentelées.

– Des figuiers ! dit-il simplement.

– Des figues ! De quoi se rafraîchir et apaiser l’appétit tout ensemble !

– Seulement, elles ne sont pas tout à fait mûres…

– Bah ! Qu’importe… Courons-y…

En arrivant sous les figuiers, Spadacape s’apprêta à grimper dans l’un d’eux.

– Laisse ! fit Ragastens. Cela me rappellera le temps où j’allais dénicher des pies dans les bois de Montrouge, et des merles dans les bois de Montmartre…

Et, sautant à terre, il se mit lestement à grimper. Mais, par-venu aux hautes branches, il fit la grimace : non seulement les figues n’étaient pas tout à fait mûres, mais elles ne l’étaient pas du tout.

– Triste déjeuner ! murmura-t-il. Je regrette le pain et l’eau que monseigneur César me faisait octroyer.

Ragastens cueillit les figues quand même. Il les lança, au fur et à mesure, à Spadacape. Tout à coup, celui-ci jeta un cri per-çant.

– Les figues ! s’écria l’écuyer en levant vers le chevalier un visage bouleversé de surprise.

– Eh bien, quoi ? les figues ?…

– Eh bien ! Elles sont en or !…

– Ça ! Deviens-tu insensé ?…

– Voyez vous-même ! Voici la dernière que vous m’avez en-voyée…

Et Spadacape, tendant le bras, remit au chevalier un beau ducat d’or qui brillait au soleil.

– Curieux ! Curieux ! s’étonna Ragastens.

– Encore une !… Et encore une !… C’est toute une pluie ! vo-ciféra à ce moment Spadacape qui, sautant de son cheval, se mit à ramasser une dizaine de ducats d’or tombés de l’arbre.

Ragastens, stupéfait, jeta les yeux autour de lui et se deman-da s’il n’avait pas découvert un trésor, lorsque son regard tomba enfin sur sa propre ceinture.

Une pointe de branche, en s’accrochant à cette ceinture, l’avait un peu déchirée. Et c’est de cette déchirure que tombait la pluie miraculeuse de ducats. Ragastens poussa un grand éclat de rire sonore.

– La ceinture de César Borgia ! s’exclama-t-il…

Il descendit rapidement, défit et ouvrit la ceinture : elle était pleine d’or ! César Borgia, qui avait toujours quelque coup de sty-let à récompenser ou quelque bandit à encourager, ne sortait ja-mais sans avoir sur lui une forte somme. Selon l’usage, il plaçait cet argent dans des pochettes aménagées le long de la ceinture qui soutenait son épée.

Or, on se rappelle que Ragastens avait agrafé autour de ses reins la ceinture de César, pour avoir son épée. Il s’assit et se mit à compter ce petit trésor. Il y avait plus de cent ducats d’or, sans compter une forte poignée de pistoles et enfin quelques écus : la fortune !…

– Mordieu ! fit-il joyeusement, monseigneur César fait bien les choses quand il s’y met… Merci, César !… Or çà, reprit-il, ces figues ne sont pas mangeables – maintenant surtout. Connais-tu une auberge, où l’on puisse déjeuner en paix, et en toute sécuri-té ?

– Sur la route de Florence, monsieur le chevalier, à une heure d’ici, à peine, il n’y a que l’auberge de la Fourche, où vous serez aussi en sûreté qu’à deux cents lieues de Rome et des Bor-gia. Je connais le patron. C’est un de nos amis. Il nous aidait par pure complaisance et nous gardait dans ses caves certaines mar-chandises encombrantes jusqu’à ce que nous puissions les écou-ler honnêtement et cela, contre une part de prise.

– Oui, un honnête receleur… Mais je n’ai pas le choix… Va, pour l’auberge de la Fourche. D’autant qu’elle ne m’est pas tout à fait inconnue.

Ragastens eut un sourire en songeant à sa première ren-contre avec César Borgia et à son duel avec le terrible Astorre, qu’il avait si bien mis à la mode des pourpoints tailladés.

Il était près d’une heure lorsqu’ils atteignirent la Fourche, sur la route de Florence, après un bon temps de trot. Pendant que Spadacappa conduisit les chevaux à l’écurie, Ragastens pénétra dans une salle basse où des draps mouillés suspendus devant la fenêtre entretenaient une fraîcheur suffisante. Il mourait de faim.

Son premier soin fut donc de commander un déjeuner subs-tantiel à la servante qui vint s’enquérir de ce qu’il souhaitait. Mais comme déjà la fille dressait la table, le patron de l’auberge entra et, saluant Ragastens, il lui dit à voix basse :

– Monsieur est des nôtres, à ce que me dit son domes-tique ?…

– Des vôtres ?…

– Oui, reprit l’hôte en clignant des yeux. Que monsieur ne craigne rien… Si monsieur veut me suivre, je vais le mener dans un endroit où il sera en parfaite sûreté, et j’aurai moi-même l’honneur de servir monsieur…

– L’aventure est excellente, se dit Ragastens en riant. Me voilà admis parmi messieurs les truands de Rome…

Il suivit l’aubergiste. Celui-ci le conduisit dans une pièce du premier étage, à laquelle on montait par un étroit escalier dont l’entrée, située dans une petite cour, était masquée par une fu-taille.

– Nul ne songera à venir ici demander monsieur, dit-il. Monsieur peut y rester plusieurs jours sans danger.

– Merci, mon brave. Donnez-moi à déjeuner, pour com-mencer.

La chambre était petite, mais confortablement aménagée en vue d’un séjour assez long. Il y avait un lit, un canapé, un fauteuil, une table, plusieurs flambeaux de cire, et même des livres pour se distraire. Une petite fenêtre aux jalousies closes donnait sur la route. En cas d’extrême alerte, on pouvait filer par là.

L’aubergiste de la Fourche reparut bientôt avec un panier de victuailles auxquelles il fit largement honneur.

– Et Spadacappa ? demanda-t-il en dévorant à belles dents un succulent pâté d’anguilles.

– Le domestique de monsieur déjeune à la cuisine.

– Qu’il vienne me trouver dès qu’il aura fini.

Sans perdre un coup de dents Ragastens songeait.

« Chose étonnante, pensait-il. J’ai coudoyé les grands sei-gneurs de Rome, et n’ai entrevu que crimes atroces. Je rencontre un bandit : il me sauve ! J’arrive chez un simple aubergiste : il me protège. Ah çà, est-ce que pour trouver la noblesse du cœur, il faut aller loin de la noblesse de parchemin ?… »

Ces philosophiques réflexions furent interrompues par l’arrivée de Spadacappa.

– Tu as déjeuné ? demanda le chevalier.

– Comme je n’avais pas déjeuné depuis dix ans, monsieur ! C’est étonnant ce que ça donne de l’appétit de savoir que le pain qu’on mange n’est pas le prix du sang !

– Bon !… Tu es reposé ?

– Prêt à chevaucher jusqu’à la nuit, s’il le faut.

– Cela tombe à merveille. Tu vas retourner à Rome.

– À Rome ? s’écria Spadacape avec terreur. Est-ce que mon-sieur le chevalier a assez de moi ?…

– Non ! Sois tranquille. Tu vas retourner à Rome, d’un bon trot. Connais-tu la rue des Quatre-Fontaines ?

– Je crois bien ! L’eau de la fontaine à quatre bouches m’a souvent servi de vin d’Asti…

– Eh bien, interrompit Ragastens, tu frapperas à une mai-son qui se trouve juste en face la fontaine. Tu demanderas à par-ler au seigneur Machiavel… Retiendras-tu ce nom ?

– Machiavel, je le tiens là !

– Quand tu l’auras vu, tu lui diras simplement qu’il pré-vienne son ami Raphaël Sanzio que je suis ici et que j’attendrai jusqu’à demain. Et puis, tu reviendras. Tu as compris ?

– Admirablement. Quand faut-il partir ?

– Tout de suite.

Spadacappa se précipita. Trois minutes plus tard, Ragastens entendait le trot relevé de son cheval qui s’éloignait grand train.

– Maintenant, se dit-il, j’ai quelques heures devant moi. Songeons à les employer utilement, c’est-à-dire à nous refaire quelques forces.

Cela dit, Ragastens s’allongea sur le canapé. Une minute, les figures confuses de Primevère, de Lucrèce et de César passèrent et repassèrent devant son imagination. Et bientôt, il s’endormit d’un profond sommeil.

La robuste constitution de César triompha du commence-ment d’apoplexie qu’il devait aux doigts de fer du chevalier. Peu à peu, il revint à lui. L’étonnement le paralysa d’abord, quand il se vit enchaîné dans le cachot qu’un reste de sa torche continuait à éclairer.

Cet étonnement ne dura pas. Il fit place à un accès de fureur folle. César se mit à rugir.

Après la fureur vint la terreur. Car nul ne l’entendait ! Nul ne venait le délivrer. Et ses cheveux se dressèrent sur sa tête lors-qu’il se demanda si on n’allait pas l’oublier là !…

Tout à coup un bruit de pas précipités parvint à ses oreilles. L’épouvante qui blêmissait son visage disparut aussitôt et il n’y eut plus dans ses yeux qu’un éclair de rage féroce. Il se tut, rumi-nant d’horribles vengeances. Et lorsque le cachot fut soudain en-vahi par la foule des officiers, des gardes et du geôlier, il se con-tenta de dire d’une voix rauque :

– Qu’on brise ces cadenas…

– Ah ! Monseigneur ! Monseigneur ! balbutiaient les infor-tunés qui tremblaient devant la colère blanche de César et pré-voyaient que l’orage allait crever sur eux.

Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles on entendit les grincements des limes et des tenailles. Enfin, César se trouva libre. Ses yeux firent le tour des gardiens accourus. Un silence terrible pesa sur ce groupe glacé de terreur.

– Quel était le gardien de service au quatrième cercle ? de-manda César.

– Moi, Monseigneur ! fit une sorte de colosse à barbe brous-sailleuse et aux poings formidables, qui s’avança d’un pas, cour-bé, livide d’effroi.

– Tu n’as pas entendu mes cris ?

– Non, Monseigneur…

– Ah ! Tu n’as rien entendu ? Tu dormais, n’est-ce pas ?… Attends, je vais te faire dormir pour toujours…

Il saisit le colosse par le bras et le poussa devant lui, tandis que les spectateurs de cette scène se collaient aux murs, les jambes flageolantes. L’hercule se laissa pousser comme un en-fant. César l’accula au couloir de droite… devant le trou circulaire et noir… devant le puits aux reptiles… le sixième cercle de l’enfer des Borgia !…

– Saute ! dit froidement César.

Le colosse se jeta à genoux, les mains tendues.

– Grâce, Monseigneur !…

– Saute, brute !

– Grâce pour ma femme et mes enfants !… Grâce !…

Il ne put en dire plus long. D’une brusque poussée du pied, César l’avait précipité dans le puits. Le malheureux essaya un instant de se cramponner aux rebords de pierre. Mais la pierre était lisse et taillée en pointe : il tomba avec un effroyable hurle-ment d’épouvante. On entendit le sourd clapotement de l’eau, et aussitôt montèrent du fonds du puits des espèces de grogne-ments, de jappements insensés : c’était le geôlier qui commençait dans la nuit sa hideuse bataille contre les rats affamés… César se retourna.

– Qui commandait le poste, là-haut ? fit-il.

– Moi, Monseigneur, répondit un officier.

D’un geste brusque, César arracha la dague d’un garde qui se trouvait près de lui et d’un seul coup, l’enfonça dans l’épaule de l’homme. L’officier tomba sans un cri, rendant un flot de sang par la bouche, tué raide.

César regarda alors les autres officiers, gardes et geôliers. Il tremblait légèrement sous l’effort de l’accès de fureur délirante. Un peu d’écume blanche moussait aux coins de ses lèvres.

Il y avait là vingt-trois hommes, il les compta : officiers cou-rageux qui avaient risqué vingt fois leur vie, geôliers herculéens qui auraient pu l’écraser d’un coup de poing. Pas un ne bron-chait. Ils étaient blancs comme des cadavres, et attendaient.

– Vous autres… dit tout à coup César.

Il chercha. Il y eut quelques secondes d’attente, effrayantes, pendant lesquelles on entendit seulement les grognements de fo-lie qui montaient du puits aux reptiles.

– Vous autres, reprit-il, ayant trouvé, entrez là !…

Il désigna la cellule où Ragastens l’avait enchaîné. Sans un mot, sans un geste de supplication inutile, ils entrèrent. César ferma la porte de fer. Alors seulement il poussa un profond sou-pir de soulagement.

– Qu’ils crèvent ! murmura-t-il. Qu’ils crèvent de faim et de soif, tous !

Quinze ans plus tard, on retrouva, dans cette cellule, vingt-trois squelettes entassés, dans des positions hideuses : on eut dit les squelettes d’un troupeau de bêtes féroces mortes en essayant de s’entre-dévorer.

César enfila le couloir à gauche, suivant le chemin qu’avait pris Ragastens. Au pied de l’escalier, une ombre se dressa devant lui.

– Et toi ? gronda-t-il, qui es-tu ?…

Un éclat de rire lui répondit.

– Lucrèce ! exclama César.

– Moi-même ! C’est moi qui suis venue donner l’alarme et t’ai fait délivrer…

– Toi !… Comment savais-tu ?…

– Viens ! Je vais te dire… C’est Ragastens lui-même qui a eu le cynisme de tout me raconter… Le misérable a ensuite voulu me poignarder… Mais viens, je vais tout te dire par le détail…

Quelques minutes plus tard, César lançait ordres sur ordres, estafettes sur estafettes, le tocsin sonnait aux trois cents clochers de Rome et tous les crieurs de la ville parcouraient les rues en s’arrêtant tous les cinquante pas pour jeter à la foule ces pro-messes qui devaient faire travailler plus d’une cervelle :

« À quiconque, noble ou manant, bourgeois ou homme d’armes, prêtre ou laïque, Romain ou étranger, sont promis et jurés solennellement par Notre Saint-Père le pape Alexandre Sixième :

« Pardon et grâce complète de ses fautes, ou crimes quels qu’ils soient, rémission de tous ses péchés passés et présents, in-dulgence plénière pour toute sa vie, s’il s’empare du terrible et forcené Ragastens ;

« Plus, mille ducats d’or s’il apporte aux officiers de la jus-tice pontificale la tête du bandit Ragastens, convaincu de félonie, trahison, apostasie, assassinat et tentative d’assassinat ;

« Plus, trois mille ducats d’or s’il amène ledit bandit Ragas-tens vivant entre les mains des officiers de la justice pontifi-cale. »

XXVIII. UNE LITIÈRE PASSA

Le soleil déclinait à l’horizon lorsqu’un bruit de pas montant l’escalier de bois le réveilla. Aussitôt, il fut sur pied et alla ouvrir la porte. Spadacape entra, suivi de Raphaël Sanzio et de Machia-vel.

– Vous ! s’écria joyeusement le chevalier en tendant les deux mains au jeune peintre.

– Cher ami ! fit celui-ci. Que vous arrive-t-il donc ?… J’ai appris votre arrestation… J’ai su qu’on allait vous exécuter… Puis, ce matin, voilà toute la ville en l’air, le tocsin qui sonne… les crieurs qui annoncent que votre tête est mise à prix…

– Procédons avec méthode, dit Ragastens assez étonné de voir Raphaël souriant et pour ainsi dire consolé de la disparition de Rosita. Ayez d’abord l’obligeance de me présenter à mon-sieur…

– Mon ami Machiavel, un grand penseur, chevalier, et qui, quelque jour, étonnera le monde.

– En attendant, fit Machiavel en tendant la main à Ragas-tens, c’est monsieur le chevalier qui étonne la Ville Éternelle. Ah ! Chevalier, on ne parle que de vous dans Rome… surtout depuis que les Borgia ont estimé votre tête à trois mille ducats d’or. Peste, mes compliments !

– Eh ! fit en riant Ragastens, ils ne l’estimeront jamais au-tant que moi-même. Quoi qu’il en soit, je ne donnerais pas, moi, un écu percé pour toutes les têtes des Borgia… Les monstres !… Ainsi, ils ont mis ma tête à prix ?… Et tu as su cela, toi ? ajouta-t-il en se tournant vers Spadacape.

– La première des choses que j’aie vue tout à l’heure, en en-trant dans Rome, c’est la tablette qu’on clouait à la porte d’une église. Et j’ai vu l’édit pontifical contresigné par monseigneur Cé-sar.

– Et qu’as-tu pensé ?

– Que j’étais fier de servir un maître estimé si cher !

– Bravo ! Eh bien, va nous chercher quelques flacons de Chianti, du plus frais !

Spadacape s’élança.

– Messieurs, dit alors Ragastens, l’homme que vous venez de voir exerçait, il y a deux jours encore, l’honorable métier de voleur. Je ne le connais que depuis ce matin. Je l’envoie à Rome où il apprend qu’il peut, en me livrant, gagner trois mille ducats d’or. Et il ne me livre pas ! Y comprenez-vous quelque chose ?

– Quelle imprudence que de vous être confié ainsi à ce hère ! s’écria Sanzio. La somme est forte, chevalier, et la conscience des hommes bien vacillante.

– Oui, dit Machiavel. Mais en donnant à ce truand une telle preuve de confiance illimitée, le chevalier se l’est attaché pour toujours.

À ce moment, celui qui faisait l’objet de cette conversation reparut, chargé de flacons.

– Causons, maintenant, reprit le chevalier, lorsqu’il fut atta-blé avec ses deux amis.

Et il raconta en détail tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il avait dit à Raphaël de l’attendre dans la maison de Machiavel.

Mais il omit de relater le rapide entretien qu’il avait surpris entre le moine dom Garconio et Lucrèce, et qui était relatif à l’enlèvement de Rosita.

– Voilà mon odyssée, acheva celui-ci. À votre tour, mainte-nant, Dites-moi, je vous prie, comment, vous ayant quitté presque désespéré, je vous vois presque consolé. Auriez-vous re-trouvé celle que vous aviez perdue ?…

– Non ! fit Raphaël, mais la chose est en bonne voie. En vous quittant, je me rendis chez Machiavel qui s’évertua vainement à me consoler… Inutile de vous dire avec quelle impatience nous vous attendîmes. Car j’avais mis Machiavel au courant de ce que vous aviez fait en me sauvant la vie, et de ce que vous vouliez faire en sauvant mon amour… plus que ma vie !

« C’est curieux, pensa Ragastens. Il a pourtant l’air toujours aussi épris… »

– Les heures, continua Raphaël, s’écoulèrent. Ne vous voyant pas revenir, nous sortîmes pour nous rendre à l’auberge du Beau-Janus, dans l’espoir d’avoir de vos nouvelles. Elles fu-rent terribles : Bartholomeo nous apprit ce que tout le monde à Rome savait déjà, c’est-à-dire votre arrestation et l’effrayante ac-cusation qui pesait sur vous… Inutile de vous dire, cher ami, que pas une seconde, je ne pus imaginer que l’homme qui m’était ap-paru si chevaleresque, pouvait être un misérable assassin. Seul, Machiavel chercha à concilier la possibilité du meurtre de Fran-çois Borgia avec ce que je lui avais dit de votre caractère…

– Eh ! fit Machiavel, tuer un Borgia, ce n’est pas être un as-sassin… C’est être un justicier ! Un coup de poignard dans la poi-trine d’un despote, ce n’est pas plus qu’un coup de talon sur la tête d’un reptile venimeux…

– Je fus désespéré, cher ami, de ce qui vous arrivait, reprit Raphaël. J’avoue, à ma honte, qu’il se mêlait un peu d’égoïsme à ma douleur… Je ne sais comment la chose s’était faite, mais vous m’aviez inspiré une confiance sans borne. Avec vous, j’étais sûr de retrouver Rosita. Sans vous, je me crus perdu… Mais j’espérais encore en vous. Je me disais qu’il y avait méprise, qu’on ne tarderait pas à vous relâcher… Hélas ! nous apprîmes que vous aviez été jugé et condamné !

– Joli jugement ! interrompit Ragastens. La chose fut bâclée en dix minutes. Ah ! ces messieurs vont vite en besogne !…

– Enfin, ce matin, désespéré, à bout de courage, il me vint une idée…

– Idée que j’ai combattue tant que j’ai pu, dit Machiavel.

– Voyons l’idée, fit Ragastens.

– Eh bien, je songeai à m’adresser au pape…

– Au pape ? exclama Ragastens en tressaillant.

– Oui ! Malgré ses défauts, malgré les vices même qu’on lui prête, ce vieillard a, à mes yeux, une précieuse qualité : il aime les arts. À plusieurs reprises, il m’avait témoigné une bienveil-lance qui m’avait touché. Je pensai qu’il ne refuserait pas de s’intéresser à mon malheur !…

– Au pape ! répéta Ragastens abasourdi.

– Ce matin, donc, je me suis rendu au Vatican, poursuivit Raphaël, sans remarquer l’étonnement du chevalier. Une pre-mière joie m’était réservée, celle d’apprendre votre évasion et votre fuite par la porte de Naples ; évasion et fuite faisaient l’objet de toutes les conversations. Arrivé au Vatican, je suis introduit sur-le-champ dans l’oratoire du pape, et cela bien que je n’eusse pas de lettre d’audience. Je le remercie ; il me répond qu’il vou-lait justement me parler à propos de la « transfiguration » dont il a vu l’esquisse ; alors, je lui dis que le travail m’est devenu impos-sible ; et je lui raconte en quelques mots l’enlèvement de Rosita. Il me console, m’encourage et fait venir aussitôt le marquis de Rocasanta, chef suprême de sa police. Sur l’ordre du pape, je re-fais mon récit. À ma grande joie, le marquis répond en souriant qu’il a entendu parler de cet enlèvement et qu’il croit savoir où se trouve la jeune fille enlevée.

» Devant moi, le pape lui donne l’ordre de commencer aus-sitôt les recherches les plus actives, et achève en lui disant qu’il perdra sa place si ses intentions ne sont pas exécutées. Le mar-quis jure de donner pleine satisfaction à Sa Sainteté ; puis il se re-tire. Je ne savais comment remercier l’illustre vieillard. Alors, il me dit qu’il doit partir dans la journée même pour se reposer quelque temps à Tivoli, selon sa coutume annuelle ; il me renvoie avec bonté en me recommandant de me tenir tranquille, et que, bien qu’absent, il s’occupera de faire aboutir cette affaire au mieux de mes intérêts. Pour toute récompense, il me demande de me mettre au travail avec ardeur, ce que je lui promets… Voilà, cher ami, ce qui m’a tranquillisé.

Ragastens avait attentivement écouté ce récit. Raphaël l’interrogea du regard, comme pour avoir son avis.

– Que pensez-vous de cela, monsieur Machiavel ? demanda alors le chevalier.

– Moi, je pense que le pape Alexandre VI est un des spéci-mens les plus complets de l’égoïsme féroce. Personnellement, je n’aurais donc aucune confiance dans ses promesses et sa bien-veillance ne ferait que me mettre en garde contre lui.

– Mais, reprit Ragastens rêveur, ne disiez-vous pas qu’il de-vait partir aujourd’hui pour Tivoli ?

– Il est en route, dit Raphaël. Nous avons dépassé son es-corte par un chemin de traverse. Mais il ne tardera pas à passer devant cette auberge. Et tenez… entendez-vous ?…

Le sourd grondement d’une nombreuse troupe de cavaliers en marche résonnait et s’approchait rapidement. Ragastens s’approcha de la fenêtre.

À cinq cents pas de l’auberge, traînée par douze mules, il aperçut une vaste litière fermée de rideaux, sur lesquels les armes du pape se détachaient en rouge. La litière était entourée de seigneurs à cheval ; parmi eux, des cardinaux se distinguaient à leurs chapeaux rouges. Ce groupe était précédé d’un fort pelo-ton de gardes-nobles ; un autre peloton fermait la marche.

Près des rideaux, du côté droit, César Borgia, pensif, sombre, se détachait, en son costume de velours noir, sur l’ensemble des costumes éclatants.

Machiavel et Sanzio s’étaient aussi approchés de la fenêtre. La litière avançait. Déjà les premiers gardes de l’escorte avaient dépassé l’auberge.

– Si César vous savait là ! murmura Raphaël en saisissant la main de Ragastens.

Celui-ci ne perdait pas de vue la litière. Un coup de brise souleva un instant les rideaux et le pape apparut, à demi couché, lisant un livre. Ce fut une rapide vision qui s’effaça à l’instant sous les rideaux retombés.

– Vous avez vu ? fit Ragastens.

– Le pape !…

– Eh bien ! voulez-vous savoir ce que vaut l’amitié d’Alexandre Borgia ?… Voulez-vous savoir ce que pèsent ses promesses ?… Voulez-vous savoir où va ce vieillard qui, ce matin, vous promettait de faire retrouver celle que vous aimez ?…

– Dites ! murmura Sanzio en pâlissant, angoissé par l’air grave de Ragastens.

– Je connais celui qui a fait enlever Rosita !…

Raphaël jeta un cri étouffé et devint très pâle.

– Parlez ! fit-il d’une voix tremblante.

– Soyez ferme… Soyez courageux !… Car l’ennemi auquel vous allez vous mesurer est armé d’un pouvoir immense, et rien ne l’arrête dans l’assouvissement de ses passions. Le voleur de filles, c’est celui-là même que vous venez de voir passer, celui-là qui, ce matin, vous promettait de vous rendre celle que vous pleurez.

– Le pape !…

– Oui, Raphaël, le pape !

– Oh ! C’est impossible !… Ce serait trop horrible !

– Cela est !… Ce vieillard a jeté les yeux sur l’éclatante jeu-nesse de Rosita. Comme l’ogre de nos fabliaux, il aime la chair fraîche… Quant à la certitude du fait, elle n’est que trop vraie. J’ai entendu de mes propres oreilles ; j’ai vu de mes propres yeux…

Sanzio était tombé, accablé, sur une chaise.

– Oh ! fit-il, je me souviens !… Oui… vous devez avoir rai-son !… Lorsque je lui ai porté ma Vierge à la chaise, il m’interrogea sur le modèle… il me dit qu’il voulait la voir !… Je comprends tout !… C’est infâme !…

– Oui, dit Machiavel, c’est digne d’un Borgia…

– Maintenant, reprit Ragastens, il faut que vous connaissiez toute l’imminence du danger. Le pape se rend à Tivoli, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est à Tivoli qu’il a fait conduire Rosita… Holà ! Que faites-vous ? Où courez-vous ?…

– Le misérable ! Je veux le rejoindre ! Sa dernière heure est venue.

– Un peu de patience, que diable, ou tout est perdu ! Avant que vous ayez pu dire un mot, faire un geste, vous tomberez, comme tant d’autres… Ce n’est pas votre mort qui sauvera Rosi-ta, morbleu !

– C’est vrai ! murmura Raphaël en passant une main sur son front, mais que faire, alors ? Que faire ?

– Tout d’abord, vous garder du désespoir. Borgia est fort. Le danger que court votre Rosita est imminent. Mais, si nous oppo-sons l’intelligence à la force et la décision à la menace, nous triompherons. Gardez donc tout votre sang-froid. Je sais que la situation n’est pas gaie. Mais songez qu’il y a quelques heures j’étais enchaîné à un mur, derrière une porte de fer, à cinquante pieds sous terre, condamné à avoir le cou tranché, et me voilà libre, vivant, prêt à tout entreprendre pour vous tirer d’affaire. Vous voyez bien qu’il n’est pire situation dont on ne puisse sortir triomphant !…

Ragastens parlait avec un tel feu, ses yeux brillaient d’une si mâle confiance que Machiavel, tout froid qu’il paraissait, lui sai-sit la main.

– Quelle force vous êtes ! s’écria-t-il.

Raphaël, de son côté, se sentit tout ranimé.

– Cher ami, dit-il, je vous dois déjà la vie. Et vous me sauvez une fois encore du désespoir.

– Bon ! Vous voilà un peu réconforté. Nous allons procéder à l’examen d’un plan de campagne.

– Parlez ! Que faut-il faire ?

– Dîner, d’abord ! Les idées que l’on a à jeun sont générale-ment médiocres et impraticables. Tandis que si, malgré la lé-gende, on n’a jamais trouvé la vérité au fond des puits, il n’est pas rare de la découvrir en quelque bon vieux flacon. Holà, maître Spadacape !…

Spadacape accourut. Ragastens dressa le menu d’un dîner qu’il qualifia dîner de bataille. Bientôt, les trois amis se mirent à table, Sanzio réconforté par la bonne humeur du chevalier, Ma-chiavel pensif, et Ragastens nerveux, cachant ses inquiétudes sous un enthousiasme débordant.

Il raconta comment, en arrivant dans la salle des audiences pontificales, le jour où il avait été arrêté, il avait entendu Garco-nio rendre compte à Lucrèce Borgia de l’enlèvement de Rosita.

– Je connais ce moine, dit Machiavel. Je me suis mis dans ses bonnes grâces. Et, par lui, j’obtiens parfois des détails pré-cieux que je lui paie d’un compliment. Car le drôle a des préten-tions à la grande politique.

– Bon !… Ceci pourra peut-être nous servir.

La nuit était venue lorsque le dîner s’acheva. Ils avaient suc-cessivement envisagé et rejeté une foule de projets. Et enfin, ils avaient convenu de se rendre tous les trois à Tivoli et là, de se laisser inspirer par les circonstances.

Le lendemain matin, à l’aube, Ragastens, Machiavel et San-zio se mirent en route, suivis de Spadacape. Ragastens ruminait un plan d’attaque. Raphaël s’absorbait en des pensées de désola-tion. Machiavel cherchait à se figurer le plan exact de la villa du pape, qu’il avait eu l’occasion de visiter.

Bientôt, le soleil se leva et incendia l’horizon. Ragastens se secoua comme un oiseau après l’orage.

– Mordieu ! fit-il, nous avons l’air d’accompagner un mort. Pourtant, c’est de la vie que nous allons conquérir… de la vie, de la jeunesse et de l’amour !… Quand je pense, reprit Ragastens, que ce magnifique soleil devait éclairer mon exécution ! Car c’est ce matin que je devais avoir le cou et les poignets tranchés… Sa-vez-vous à quoi je songe ?

– Dites ! fit Machiavel.

– Je songe au pauvre bourreau de Rome. Vrai, je le plains. Voilà un gaillard qui ne doit pas me porter dans son cœur. Lui avoir enlevé la bonne aubaine des poignets et de la tête… Au bon moment, voici que le principal invité se fait excuser. Quel manque de tact ! C’est à dégoûter du métier de coupeur de têtes…

Machiavel et Raphaël ne purent s’empêcher de rire.

– Il nous reste, continua Ragastens, à dégoûter Rodrigue Borgia du métier de ravisseur. Peste, monsieur le pape, ce joli minois n’est pas pour vous… Au fait, sommes-nous dans le bon chemin ?…

– Nous ne nous en écartons pas d’une ligne, dit Machiavel.

– Merci, ami, fit Sanzio. Votre bras est fort et votre esprit alerte. Vous mettez l’un et l’autre au service d’un pauvre amou-reux qu’à peine vous connaissez… Comment pourrai-je vous re-mercier assez ?…

– Vous placerez mon profil dans un tableau. Je vous aurai donné un peu de bonheur et vous m’aurez donné l’immortalité !… Ce sera encore moi votre obligé.

Cette louange délicate, cette assurance formelle que mon-trait Ragastens de rendre le bonheur au peintre firent une inex-primable impression sur l’esprit de Raphaël.

– Chevalier, s’écria-t-il, c’est entre nous à la vie, à la mort !

– J’y compte bien ! répondit Ragastens.

Ils avaient depuis plus de deux heures quitté la route de Flo-rence et, sur les indications de Machiavel, s’étaient dirigés sur une chaîne de montagnes semblables à de gigantesques chevaux de l’Apocalypse.

– Tivoli ! fit tout à coup Machiavel.

Son bras indiquait un amas de maisons blanches enfouies dans la verdure envahissante des jardins qui surplombaient des précipices au fond desquels roulaient à grand fracas les cascades blanches d’écume. Ils s’arrêtèrent. Raphaël contempla avec une intense émotion ce village où sa jeune femme avait été entraînée comme en un nid de vautour accroché aux flancs des roches es-carpées.

– Regarde, lui dit Machiavel. Vois-tu, là, sur notre gauche, cette gorge profonde qui forme un gouffre ?… Tu vois… l’Anio s’y perd avec un grondement que nous entendons d’ici…

– Je vois…

– Au bord du gouffre, vois-tu ces colonnes corinthiennes mangées de lierre ?… C’est tout ce qui reste du temple de la Sy-bille…

– Je vois… Ensuite ?… Parle !…

– Eh bien, là, sur la droite du temple, à environ mille pas du gouffre de l’Anio, ces bâtiments protégés par des cyprès et des sy-comores, entourés de ce luxuriant jardin que ferment de hautes murailles… C’est la villa d’Alexandre Borgia !…

– Ma Rosita ! répéta sourdement Raphaël en tendant les bras vers l’élégante villa fleurie qui, sous son charme et ses fleurs, cachait le drame.

Bouleversé de pitié, Ragastens et Machiavel entraînèrent le malheureux jeune homme. Une heure plus tard, tous les trois en-traient dans la petite ville de Tivoli et s’installaient dans une au-berge écartée.

XXIX. LA VIEILLESSE DE BORGIA

Cette villa vers laquelle Raphaël Sanzio avait tendu les bras dans un geste de désespoir était une vaste maison d’été où tout avait été combiné pour le repos de l’esprit et le plaisir des yeux.

Dans le jardin, sous un massif de grenadiers, au fond duquel un Amour de marbre joue avec un Satyre aux pieds fourchus, sur un banc de granit rose une jeune fille est assise. Ses mains sont jointes dans un geste de lassitude. Ses beaux yeux qui, parfois, s’emplissent de larmes, errent vaguement sur les splendeurs qui l’entourent, sans s’y arrêter. C’est Rosita.

Non loin d’elle, une femme d’une quarantaine d’années, ma-trone aux fortes proportions, surveille tous ses mouvements. Et, en arrière de la matrone, cachés dans les bouquets de feuillage, deux hommes guettent, prêts à accourir au premier appel.

Voilà quatre jours que la jeune fille est enfermée dans la villa de Tivoli. Elle cherche en vain à comprendre ce qui s’est passé. Pourquoi l’a-t-on amenée là ? Pour qui, pourquoi s’est exécuté cet enlèvement brutal ?

Elle ne sait pas… elle ne comprend pas ! Si, au moins, elle pouvait pleurer ! Si elle pouvait laisser parler son cœur et soula-ger sa douleur par les larmes !

Mais non ; toujours, près d’elle, cette femme qui ne la quitte pas. La nuit même, elle n’est pas seule : la matrone, geôlière dou-cereuse, attend qu’elle ait fermé les yeux et s’installe alors sur un canapé…

Qu’est devenu Raphaël ?

Cette question l’assiège et l’angoisse. Toute l’horreur de sa situation s’y résume. Cela brûle son cœur et ses lèvres… Et pour-tant, pas un instant, la pensée ne lui est venue de demander quoi que ce soit à la femme qui la surveille. Cette femme lui fait peur.

Un matin, Rosita comprit qu’il y avait autour d’elle un mou-vement insolite. Elle entendit l’arrivée d’une ou plusieurs voi-tures, le bruit d’un grand nombre de chevaux, puis, des allées et venues dans les couloirs… Enfin, au bout d’une heure, tout re-tomba dans le silence. Rosita se trouvait alors dans sa chambre.

Bientôt, une femme entra et dit quelques mots à voix basse à la geôlière, puis s’installa dans un fauteuil, en jetant en dessous des regards curieux sur Rosita.

« J’ai changé de surveillante » pensa celle-ci sans en éprou-ver ni joie ni tristesse, sans même jeter un regard sur la nouvelle venue. La geôlière était sortie en toute hâte. Elle se rendit dans l’aile de la villa où se trouvaient les appartements du pape. Un jeune abbé l’introduisit dans une vaste chambre où Sa Sainteté, fatiguée par le voyage, reposait dans la solitude.

– Eh bien, dame Piérina ? fit le pape.

– Saint-Père… balbutia la matrone agenouillée, en feignant une vive émotion.

– Dame Piérina, dit sèchement le vieillard, une fois pour toutes, veuillez vous dispenser de toute démonstration encom-brante. Il ne s’agit pas ici de génuflexions. Rappelez-vous que je suis simplement le comte de Faënza… Rodrigue de Faënza !

– Bien, monsieur le comte, fit la matrone en se redressant.

– Rendez-moi simplement compte de votre mission.

– Notre voyage s’est accompli sans incidents notables, mon-sieur le comte. La petite, après avoir un peu crié et beaucoup pleuré, semble s’accommoder de son nouveau genre de vie.

– Bon ! Elle s’apprivoise. Et que dit-elle ?

– Rien.

– Diable ! Ceci est grave. Vous n’avez pas essayé de la faire un peu causer, ne fût-ce que pour la distraire ?

– Ah ! bien, oui, autant vaudrait vouloir faire parler la statue qui, sur son socle de marbre, a l’air de courir si vite dans le jar-din.

Le pape demeura un moment rêveur, la tête basse.

– Dame Piérina… reprit Borgia en relevant les yeux…

– Monsieur le comte ?…

– Il faudrait… il faudrait me ménager une entrevue avec cette jeune fille… J’ai des choses à lui dire… seul à seul, vous comprenez ?… Des secrets… sur sa naissance et sa famille… qu’elle seule doit entendre.

– Monsieur le comte est le maître…

– Oui, certes, je suis le maître, fit Borgia en fronçant le sourcil. Mais, en somme, cette enfant qui a été enlevée par vio-lence ignore que c’est pour son bien… elle peut se figurer… que sais-je ?… s’imaginer qu’on veut la séquestrer… tandis qu’il s’agit de la rétablir dans ses droits, titres, prérogatives… Il s’agit de ce-la, et pas d’autre chose, entendez-vous, dame Piérina ?

– J’entends, monsieur le comte… Il faudrait donc préparer la jeune fille à vous recevoir, à vous entendre…

– Comme un père !… Non, comme un ami, un véritable ami soucieux de son bonheur… Allez, dame Piérina.

Dame Piérina eut un sourire hideux et, discrètement, dispa-rut.

Le lendemain de ce jour, Borgia eut une conférence d’un autre genre. C’était dans la même chambre.

Le pape était assis dans un fauteuil à dossier bas. Il était en-veloppé jusqu’au cou dans un vaste manteau de toile blanche qui le recouvrait tout entier. Près de lui, sur une petite table, des fla-cons de diverses grandeurs, des fers à friser les cheveux, des cosmétiques, tout un attirail de toilette.

Près de la fenêtre, son abbé favori, Angelo, lisait à haute voix. Autour du fauteuil, un homme svelte allait, venait, saisissait tantôt un flacon, tantôt un fer. Ses doigts agiles couraient sur la figure du vieillard.

De temps à autre, il lui présentait un miroir de Venise, et le pape, d’un mot, approuvait ou désapprouvait le travail. Cela dura plus d’une heure. Quand ce fut fini, le pape se regarda longue-ment dans le miroir :

– C’est bien, dit-il, vous êtes un véritable artiste.

– Ah ! Si monsieur le comte m’y avait autorisé !… En moins de rien, je l’eusse rajeuni de vingt ans, rien qu’avec ce flacon ver-sé dans ses cheveux…

– Non ! J’aime mieux mes cheveux blancs. Que diable, je ne suis pas un mignon cherchant aventure ! Il suffit que ces rides importunes soient dissimulées… C’est bien…

L’« artiste » salua et se retira.

– Comment me trouves-tu, Angelo ? fit le pape en se levant. L’abbé examina le vieillard avec une attention et un sérieux im-perturbables.

– Je vous trouve une beauté sévère et majestueuse.

Angelo ne mentait pas.

Il eut été impossible de reconnaître en Rodrigue Borgia un vieillard de soixante-dix ans. Son œil noir brillait d’un feu sombre sous des sourcils touffus. Les cheveux étaient blancs, mais ils donnaient à son visage une mélancolie qui en adoucissait la dure-té. Tel quel, il pouvait passer pour un homme vieilli par les sou-cis, mais qui a su conserver la beauté forte de l’âge mûr.

Le valet de chambre entra alors et commença à habiller le pape d’un costume de cavalier en velours violet, sur lequel il jeta un élégant et léger manteau court, en soie violette. Borgia ceignit autour de ses reins une ceinture de soie brochée supportant une fine épée de parade à la poignée somptueuse. Enfin, il posa sur sa tête une toque d’où ses cheveux tombaient avec une certaine grâce austère sur un large col de dentelle.

Angelo poussa un cri d’admiration sincère. Chez Borgia, la volonté avait vaincu la vieillesse. Il avait voulu paraître digne d’attention ; avec un sens affiné du tact et de la diplomatie, il n’avait pas essayé de se rajeunir ; mais, par les soins minutieux de la toilette, par son costume, par l’effort de son vouloir, il deve-nait un homme remarquable pour toute femme qui le verrait.

Il sourit et, faisant de la main un signe d’adieu à son lecteur, il sortit.

Borgia en se rendant auprès de Rosita n’éprouvait aucun doute sur l’issue de sa démarche. La jeune fille succomberait, si-non le jour même, du moins à bref délai. Il n’était donc nullement troublé, et seule, l’impatience des sens lui donnait parfois un ra-pide frisson.

Il entra dans la chambre de la jeune fille et s’arrêta sur le seuil en saluant.

– Voici monsieur le comte de Faënza qui vient vous faire une visite, dit la matrone qui, aussitôt, s’éclipsa.

Borgia ferma la porte et s’avança vers la jeune fille.

– Mon enfant, dit-il, voulez-vous me permettre de causer un moment avec vous ?… J’ai à vous entretenir de choses qui vous intéresseront sûrement…

Mais Rosita s’était reculée, les yeux grands ouverts par un indicible étonnement, les mains jointes, prête à s’agenouiller. Et elle avait murmuré :

– Le Pape !… Le Souverain-Pontife !…

Borgia fut secoué d’un tressaillement furieux. Tout le plan qu’il avait patiemment combiné s’écroulait. Rosita le connais-sait ! Rosita le reconnaissait !

– Vous vous trompez, balbutia-t-il. Je suis simplement le comte de Faënza.

La jeune fille s’agenouilla.

– Non, je ne me trompe pas, Saint-Père !… J’ai vu Votre Sainteté à diverses reprises, à la procession de la Miséricorde, à la grand’messe de Pâques, à Saint-Pierre… Oh ! non, Saint-Père !… Vous êtes bien le tout-puissant maître de Rome et du monde, et je suis sauvée, puisque vous voilà !…

– Je vous assure, mon enfant… Relevez-vous !…

– Saint-Père ! interrompit la jeune fille exaltée, je suis vic-time d’un crime de rapt… On m’a arrachée du bras de mon époux, mon jeune époux… Et j’ai été entraînée ici… Saint-Père, je demande justice ! Ou plutôt, je ne demande qu’une chose : qu’on m’ouvre les portes de cette maison, qu’on m’arrache à la surveil-lance de cette femme odieuse, qu’on me permette d’aller trouver mon mari, mon Raphaël qui m’aime… Saint-Père, vous le con-naissez… vous lui avez témoigné votre bienveillance… Tout ré-cemment encore, il était si heureux de vous porter son beau ta-bleau de la Madone…

Rosita éclata en sanglots. Borgia l’avait à peine entendue. Mais ses yeux ne la quittaient pas. Il la dévora du regard. Il dé-tailla les lignes idéales qu’il entrevoyait et, par l’imagination, ar-racha les voiles qui la couvraient. Un peu de sueur perla à son front. Il sentit le sang-froid lui échapper. Il se baissa, saisit la main de Rosita.

– Relevez-vous ! dit-il d’une voix qu’il croyait ferme, et qui tremblait à chaque mot, relevez-vous… Je ne puis vous voir à mes pieds.

Sa main, en touchant celle de la Fornarina, fut agitée d’un tremblement. L’étonnement de la jeune fille était inexprimable. Elle ne comprenait rien à l’attitude du pape. Des pensées con-fuses lui laissaient entrevoir d’effroyables vérités qu’elle repous-sait de toutes ses forces. Doucement, elle dégagea sa main et s’assit, chancelante.

– Pardonnez-moi, Saint-Père, l’émotion me suffoque… J’ai tant souffert depuis quelques jours…

– Mon enfant, si vous voulez, vous ne souffrirez plus…

– Oh ! n’est-ce pas ?… Vous allez me laisser partir ?…

– Oui, certes… je vous le promets…

Rosita jeta un cri de joie folle. À son tour, elle saisit la main du pape et la porta à ses lèvres.

– Oh ! Vous êtes bon ! Je le savais bien que vous alliez me sauver ! Je vais pouvoir partir tout de suite ?

– Non, mon enfant, pas tout de suite… Il est nécessaire que vous passiez encore deux ou trois jours ici…

Rosita recula, blanche. Une idée, qu’elle avait d’abord reje-tée, s’imposa à elle avec une violence irrésistible.

– Oh ! s’écria-t-elle, c’est vous qui m’avez fait enlever !… Vous !… Le pape !… Oh !…

Borgia perdit la tête. Brusquement, il marcha sur Rosita et lui saisit les deux poignets.

– Oui, c’est moi ! dit-il, à voix basse. C’est moi qui t’ai fait prendre. Oui, je suis le pape. Est-ce que tu oserais résister aux ordres du Souverain-Pontife ?…

Rosita ne répondit pas. Elle se cambra, horrifiée, cherchant à échapper à l’étreinte, à ce baiser qu’elle sentait tout proche de ses lèvres…

– Parle-moi, bégaya le vieux Borgia, ivre de passion déchaî-née maintenant, parle-moi… Dis-moi seulement que je ne te fais pas horreur, que tu ne me hais pas… Laisse ! Oh ! laisse-moi seu-lement toucher tes cheveux du bout de mes lèvres !…

– Misérable ! haleta la jeune fille.

– Veux-tu être duchesse… princesse ? Je suis celui qui peut tout… Tu es à moi !…

Il y eut une courte lutte. Borgia, les yeux enflammés, la tête perdue, fit un dernier effort en bégayant :

– Tu es à moi… Je te tiens…

Tout à coup, il s’arrêta, stupide d’étonnement, effaré, muet : Rosita, souple et forte de son désespoir, venait de lui glisser d’entre les bras. Et, bondissant en arrière, elle lui avait arraché l’épée, la jolie épée de parade dont il avait orné son costume de cavalier.

– Saint-Père, dit froidement la jeune fille, si vous faites un pas vers moi, vous me rendez criminelle ; je vous tue…

Le calme extraordinaire avec lequel elle prononça ces mots démontra au pape que cette enfant était arrivée aux dernières li-mites de l’exaltation. Sa fièvre tomba du coup.

– Ne craignez rien, dit-il.

– Je ne crains plus, fit-elle en plaçant l’épée dans ses deux mains, comme un frêle rempart d’acier.

Borgia hocha la tête.

– Au revoir, dit-il. Nous reprendrons cette conversation, cara mia.

Elle le vit sortir, sans oser risquer un geste.

Quand elle fut seule, avec ce même calme farouche qui ve-nait de la rendre si forte et si vaillante, elle brisa l’épée à quelques pouces de la pointe. Ce tronçon lui fit un stylet aigu. Alors, elle se prit à pleurer…

Le pape, ayant réparé tant bien que mal le désordre de son vêtement, regagna sa chambre en méditant.

– Je deviens vieux, pensa-t-il avec un sourire. J’ai tout com-promis par ma précipitation… Baste ! Après tout, le premier coup est porté, c’est l’essentiel… Elle réfléchira.

Et, comme il arrivait dans son appartement et que l’abbé Angelo s’empressait au-devant de lui :

– À propos, dit-il, tu connais le gouffre de l’Anio ?

– Tout près du temple de la Sybille, oui, Saint… monsieur le comte.

– Tu peux me donner mon titre, maintenant : il n’y a plus d’inconvénient. Eh bien, Angelo, sur les bords du gouffre, il y a une espèce d’antre sauvage. Promène-toi donc un peu par là, tout à l’heure. Et assure-toi si cette caverne n’est pas habitée par une vieille femme, connue à Rome sous le nom de la Maga…

– Et si la vieille est là, Saint-Père ?…

– Tu lui diras qu’elle recevra cette nuit une visite…

XXX. PERPLEXITÉ D’UN JARDINIER

Ragastens et ses deux amis s’étaient installés à l’entrée de Tivoli, dans un coin écarté, en une auberge de pauvre apparence, à l’enseigne du Panier fleuri.

Le Panier fleuri, modeste et retiré, avait naturellement atti-ré l’attention de Ragastens. Dès que Spadacape eut mis les che-vaux à l’écurie et que les trois amis se furent quelque peu restau-rés, Ragastens sortit seul, à pied.

Il revint une heure plus tard, avec un paquet de vêtements sous son bras. Il disparut aussitôt dans la chambre qu’il occupait.

Pendant ce temps, Machiavel s’occupait de tracer, sur un papier, le plan de la villa du pape. Il l’avait visitée l’année précé-dente et en avait présente à la mémoire la disposition intérieure dans ses principales lignes.

Lorsque Ragastens reparut, il était transformé, presque mé-connaissable. Il avait l’apparence et la tournure d’un de ces étu-diants allemands qui, à cette époque, venaient assez souvent en Italie, pour puiser aux sources la science des Anciens.

– César lui-même ne me reconnaîtrait pas, dit-il. Je puis maintenant essayer d’aborder la place…

– Nous vous accompagnons, s’écria Raphaël.

– Non, mon ami… Il ne s’agit, pour aujourd’hui, que d’aller chercher des munitions, c’est-à-dire des renseignements. Ne craignez rien, lorsqu’il faudra livrer bataille, vous en serez, mor-dieu !

– Mais, ne puis-je vous aider dès aujourd’hui ? insista le jeune peintre qui bouillait d’impatience.

– Laissons faire le chevalier, intervint Machiavel.

– À la bonne heure ! Et, en attendant vous pouvez, tous les deux, vous préparer à la besogne qui sera rude…

– Avez-vous donc un plan pour enlever Rosita ?

– Non ! fit Ragastens… C’est un autre qu’il s’agit d’enlever…

– Un autre !… Qui donc ?…

– Le pape !

Et il sortit, laissant ses deux amis stupéfaits.

– Il a raison, dit enfin Machiavel. L’idée est admirable… En effet, morte la bête, morte le venin. Qui menace Rosita ? C’est le vieux Borgia. C’est donc lui que nous devons viser tout d’abord. Et il est certain que si nous parvenons à mettre la main sur lui, Rosita est sauvée du coup. Ah ! Raphaël, le chevalier est vraiment un homme précieux.

Ragastens, dans cette affaire, était peut-être plus admirable que ne le supposait Machiavel. Son cœur, à lui aussi, était plein d’amour et son esprit plein d’inquiétudes. Lui aussi aimait ! Et, pourtant, il ne disait rien.

Ses inquiétudes d’esprit et ses peines de cœur, il les tenait cachées. Seulement, il avait adopté vis-à-vis de lui-même un ar-rangement qui lui semblait concilier ses intérêts et ceux de son ami Raphaël.

– Tivoli, s’était-il dit, est sur la route de Monteforte. L’armée de César Borgia doit nécessairement passer par ici. Lorsque je verrai défiler les canons, les cuirasses et les estramaçons, je ver-rai… En attendant…

En attendant, Ragastens descendait à grands pas vers la vil-la du pape autour de laquelle il erra pendant le reste de la jour-née. En revenant, le soir, au Panier fleuri, il dit à ses amis :

– Voici un petit commencement de renseignements. Nous savons maintenant la force de l’ennemi : il y a, dans la villa et ses dépendances, cinquante gardes armés, plus une trentaine de la-quais de tout ordre, plus une vingtaine de secrétaires, ecclésias-tiques, seigneurs et évêques… Il est sûr que nous avons affaire à forte partie. Mais nous n’en aurons que plus de mérite, mor-bleu !…

Le lendemain, de bonne heure, il se remit en route vers la villa. Il avait, la veille, fait causer un domestique. Il espérait mieux, cette fois. Caché derrière une masse de rochers, abrité parmi les hautes touffes de fougères, il surveilla la villa et ses abords. Et, comme il était placé plus haut, sur le chemin de Tivo-li, il put même entrevoir une partie des jardins de l’intérieur.

Il y avait une heure que Ragastens occupait ce poste, étu-diant avec attention les allées et venues des gens qui entraient ou sortaient, quand il vit venir de son côté un vieillard qui marchait lentement, en s’essuyant le front. Cet homme venait de sortir de la villa par une petite porte du jardin qui ouvrait sur la route même de Tivoli.

– Voilà mon affaire, peut-être ! pensa Ragastens.

Il sortit aussitôt de son observatoire et se porta à la ren-contre du vieillard qui portait un costume à demi bourgeois, à demi campagnard. Parvenu à sa hauteur, il le salua avec une po-litesse et un sourire tels que le bonhomme, surpris, s’arrêta.

– Guten morgen (bonjour), dit Ragastens. C’était, d’ailleurs, tout ce qu’il savait d’allemand.

– Non capisco, signor ! Je ne comprends pas, monsieur, ré-pondit l’homme.

– En ce cas, je parlerai italien, reprit Ragastens en souriant et en écorchant de son mieux la langue de Dante, mais vous m’excuserez de m’exprimer si mal.

– Vous êtes donc étranger ?…

– Allemand, pour vous servir ! Allemand, me rendant à Rome pour diverses affaires et notamment pour tâcher de voir, ne fût-ce que de loin, l’illustre Saint-Père Alexandre Borgia, que Dieu le favorise !

Ragastens ôta sa toque. Le bonhomme en fit autant.

– Amen ! dit-il. Puis il reprit aussitôt :

– Mais, jeune homme, vous risquez fort de ne pouvoir satis-faire votre pieuse envie, car Sa Sainteté n’est pas à Rome…

– Ah ! quel malheur !… Moi qui viens de si loin… et à pied, encore !

– Le Saint-Père est ici, dans sa villa, dont il ne sort jamais.

– Comment le savez-vous ?… Auriez-vous donc le bonheur et l’honneur d’être de ses familiers ?

Le vieillard se redressa :

– Je suis le jardinier en chef de sa villa de Tivoli. Et je le vois presque tous les jours se promener dans les jardins.

– Jardinier ! s’écria Ragastens. Touchez là, monsieur ! C’est aussi l’art que j’étudie… Ah ! le jardinage… Art sublime dont les secrets se perdent de plus en plus !…

– Comment, jeune homme, fit le vieillard flatté d’entendre ainsi parler de son métier, vous aussi, vous cultiveriez la science des fleurs et des plantes ?

– C’est-à-dire que je n’ai jamais eu d’autre ambition, et je dois vous avouer qu’outre mon désir de voir l’illustre Saint-Père (ici, Ragastens ôta sa toque et le vieillard bredouilla un amen à tout hasard), ce qui m’a poussé à venir en Italie, c’est encore, c’est surtout le désir d’étudier ces superbes jardins dont la re-nommée est venue jusqu’en Allemagne, et entre autres, les jar-dins de Tivoli.

– Quoi ! On parle des jardins de Tivoli en Allemagne ?

– Monsieur, on en parle dans le monde entier !

Le bonhomme leva les yeux au ciel : il connaissait l’enivrement de la gloire ! Convaincu que ces jardins dont la ré-putation était universelle ne pouvaient être que ceux de la villa du pape – c’est-à-dire ses jardins à lui – il eut un sourire extasié.

– Ainsi, jeune homme, vous voulez être jardinier ?

– C’est là mon ambition, et j’ai tout lieu de croire que je ferai quelque progrès dans cet art que j’étudie déjà depuis plusieurs années…

– Savez-vous enter ?

– Oh ! la greffe n’a déjà plus de secret pour moi. J’ai trans-formé des poiriers en pommiers, je suis arrivé à faire donner des oranges à un citronnier…

– Peste ! Et les fleurs, jeune homme ?

– C’est mon fort. Je connais les deux mille espèces de roses, les trois cents familles de géraniums, l’âge d’un réséda, d’une ci-tronnelle, d’un œillet, je vous dénombrerais les variétés du lis et les genres du pavot…

Le jardinier du pape écoutait, bouche béante.

– Ce jeune homme est un puits de science, se dit-il. Et les fruits, monsieur, les fruits ? ajouta-t-il.

– Oh ! les fruits, les fruits !…

– Auriez-vous négligé cette branche si importante de…

– Moi ?… Fi donc !… Les fruits !… Mais c’est la couronne la plus précieuse de notre art… Tenez…

Ragastens avait saisi le bras du vieillard.

– Parlez, fit celui-ci avec émotion.

– Eh bien !… j’ai trouvé… dois-je vous le dire ? Me garderez-vous le secret ?

– Je le jure par la Madone, par saint Boniface et par sainte Pétronille.

– Oh ! alors… Eh bien, j’ai trouvé une variété de pêches qui n’existe nulle part !…

– Serait-ce possible ! s’exclama le vieux jardinier.

Ragastens remua gravement la tête de haut en bas. Le bon-homme s’assit sur une pierre, à l’ombre de quelques arbousiers ; les choses devenaient graves. Et il avait besoin de se recueillir. Ragastens prit place près de lui.

– Maître, fit-il tout à coup, voulez-vous me montrer les jar-dins du Saint-Père, ces jardins que je suis venu voir de si loin ?…

Le jardinier tressaillit d’aise et d’angoisse.

D’aise, parce que, pour la première fois de sa longue vie, il trouvait quelqu’un qui comprenait son âme de jardinier, quelqu’un qui l’appelait maître ! D’angoisse, parce que la de-mande imprévue lui faisait pressentir qu’il allait être livré au dé-mon de la tentation. Il tourna vers le chevalier, impassible, un re-gard scrutateur.

– Jeune homme, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on ?

– Pétrus Meïningbaükirscher.

– Amen ! fit le jardinier effaré. Moi, je m’appelle Boniface Bonifazi… Eh bien, monsieur Pétrus, vous voyez en moi un homme désespéré.

– En effet, lorsque j’ai eu l’honneur de vous rencontrer j’avais remarqué votre tristesse… Puis-je en savoir la cause ?

– À un confrère tel que vous, je ne veux rien cacher… C’est curieux, mais vous m’inspirez confiance.

– Confiance partagée, illustre maître… Vous disiez donc que ?…

Bonifazi savoura encore le qualificatif de maître qu’on lui octroyait. Puis il reprit, attendri :

– Eh bien, monsieur Pétrus… Jamais je ne me rappellerai votre autre nom… Sachez donc que les pêches sont la gourman-dise préférée de notre Saint-Père… Entre nous, je crois qu’il ne vient à Tivoli que pour en manger…

– Ce que vous me dites-là m’enchante. Moi aussi, j’ai tou-jours préféré la pêche à tout autre fruit.

– C’est épouvantable, monsieur !… Cette année je n’aurai que des pêches piquées… je n’ai pu sauver qu’un espalier de la contagion… mais arriverai-je à le préserver jusqu’au bout ? Or, savez-vous ce qui arrivera, si je n’ai pas de pêches ?

– Dites, maître !…

– Je serai pendu !

– Vous m’effrayez !… Pendu ?… Pour des pêches ?…

– C’est comme cela ! L’an dernier, lorsque j’ai annoncé à Sa Sainteté qu’un de mes pêchers était perdu de piqûres, elle m’a répondu tranquillement : « Arrange-toi comme tu voudras. Mais le jour où je manquerai de pêches, je te ferai pendre à celui de tes pêchers qui aura été le plus atteint. Cela le guérira peut-être ».

– Je vois que Sa Sainteté ne dédaigne pas la plaisanterie… mais je vous sauverai, maître ! Ne redoutez plus rien ! J’ai un se-cret infaillible pour préserver la pêche…

– Ah, jeune homme ! s’écria le vieux jardinier en saisissant les deux mains de Ragastens, c’est le ciel qui a eu pitié de moi en vous envoyant à mon secours. Dites-moi votre secret, et ma re-connaissance.

– Impossible ! fit Ragastens en hochant la tête. Il faut que j’opère moi-même.

– Mais, balbutia le jardinier, pour que vous puissiez opérer, il faut donc que vous entriez dans les jardins ?

– Cela me paraît indispensable.

– Mais alors, je serai tout aussi bien pendu !

– Comment cela ?

– Écoutez. Seul, je puis entrer dans le jardin particulier du Saint-Père. Seul, avec mes aides que je dois étroitement surveil-ler. Sa Sainteté a tant d’ennemis… Vous comprenez ?…

– Non ! Je ne comprends pas, fit Ragastens avec sa figure la plus naïve.

– Bon jeune homme ! soupira le jardinier. C’est que vous ne croyez pas au mal, vous. Mais il y a des méchants qui seraient capables d’empoisonner les fruits que doit manger le Saint-Père.

– C’est horrible !

– Oui… Et Sa Sainteté prend ses précautions. Elle a mis en moi toute sa confiance. Mais elle m’a prévenu, que si jamais, pour n’importe quel motif, même pour un instant, un étranger entrait dans les jardins, je serais écorché vif ou à tout le moins, pendu…

– Diable !… Pendu pour avoir laissé les pêches se piquer, pendu pour introduire dans le jardin celui qui, seul, peut sauver les pêches… l’alternative est dure.

– Hélas ! À qui le dites-vous ?…

– N’en parlons plus, vénérable maître… Après tout, peut-être arriverez-vous sans mon aide à préserver votre dernier espa-lier…

– Heu… J’en doute…

– Il est vrai que seul vous auriez su que j’étais entré ; il est vrai que je me serais parfaitement caché, et que le Saint-Père eût toujours ignoré cette légère infraction…

– Jeune homme, vous me tentez !…

– Il est vrai que je vous eusse non seulement préservé de la pendaison en sauvant les pêches menacées, mais encore rendu glorieux à jamais en vous faisant connaître la greffe admirable que j’ai inventée…

– Ah ! monsieur Pétrus, taisez-vous, taisez-vous !…

– Il est vrai enfin, que vous fussiez devenu possesseur d’inestimables secrets, mais puisque c’est impossible, n’en par-lons plus !

– Jeune homme ! Je me décide : vous entrerez !

– À quoi bon vous exposer à une réprimande ? Car je ne crois pas, moi, le Saint-Père capable de vous pendre pour si peu…

– Puisque personne ne saura !

– C’est vrai ! Je me cacherai si bien que nul que vous ne me verra !… Mais votre conscience ? Ne vous reprochera-t-elle pas ce manquement à vos devoirs ? Tenez, n’en parlons plus !

– Dieu, que vous êtes naïf. Ne vous inquiétez pas de ma conscience… Il faut que vous entriez !

– Ma foi, puisque vous le voulez !…

– Écoutez, je suis logé dans un petit pavillon du jardin… Le soir, à huit heures, mes aides s’en vont ; ils logent dans les com-muns. Alors, je ferme toutes les entrées du jardin et personne ne peut plus entrer, excepté Sa Sainteté qui, parfois, vient se délas-ser parmi les fleurs des soucis de son pontificat. Ce soir, à dix heures, présentez-vous à la petite porte que vous apercevez là-bas… Je vous ferai entrer, et vous travaillerez la nuit… Le jour, vous demeurerez caché dans mon logis…

– J’accepte, pour vous rendre service, maître !

– En revanche, je vous ferai visiter en détail les jardins, et je vous ménagerai une occasion de voir le Saint-Père sans qu’il puisse vous voir…

– Ah ! vous comblez tous mes vœux !

– Ainsi donc, à ce soir, à la petite porte ?

Là-dessus, le bonhomme serra avec effusion les mains de Ragastens et se mit à descendre vers la villa pontificale, tandis que le chevalier remontait vers Tivoli, en s’efforçant de conserver une allure paisible pour ne pas trahir sa joie.

– Nous tenons le Borgia ! dit-il en arrivant au Panier fleuri. Attention à la manœuvre, mes amis. C’est ce soir que nous en-trons en campagne…

XXXI. LE GOUFFRE DE L’ANIO

Non loin des ruines qu’on appelait et qu’on appelle encore dans le pays le temple de la Sybille, l’Anio, rivière torrentueuse qui descendait en grondant des montagnes, se précipitait dans un profond ravin. Les abords de ce ravin étaient à pic.

Au fond, on entendait le sourd mugissement de la rivière qui se brisait sur des rocs verdâtres, formait un petit étang, puis re-prenait son cours en méandres capricieux qui se frayaient un passage parmi les masses de granit. C’était le gouffre de l’Anio.

En haut du ravin, juste au-dessus de l’étang formé par la chute de l’Anio, les rochers s’évidaient et dessinaient une caverne naturelle sur laquelle couraient dans le pays des bruits étranges. Pour la plupart, c’était l’une des portes de l’Enfer. Et la meilleure preuve – preuve irréfutable – c’est que des fumées d’une odeur particulière s’échappaient de temps à autre de cette caverne.

En somme, l’endroit était parfaitement suspect et nul homme de sens ne s’y fût aventuré à partir de la tombée de la nuit.

Ce soir-là, peu avant minuit…

Dans le fond brûle une torche de résine qui éclaire de lueurs fantastiques l’intérieur de la caverne. En un coin, il y a un tas de feuilles sèches servant de lit à la vieille femme qui, à cette heure, s’occupe d’un singulier travail. Cette vieille femme, c’est la Maga, ou plutôt, pour lui donner son vrai nom, Rosa Vanozzo. Elle vient de pousser un bloc granitique contre une sorte d’excavation qui se creuse tout au fond de la caverne.

– Bien, murmura-t-elle, l’entrée fonctionne… Ma fuite, au besoin, est assurée…

Sur le rocher, elle jeta des feuilles, des poignées de terre. Sa-tisfaite, de son travail, elle sortit, contourna l’étroit sentier qui séparait le gouffre de l’entrée de la caverne et, parvenue à un pe-tit plateau qui dominait les environs, elle jeta dans la nuit un re-gard perçant et prêta l’oreille.

– Il va venir, fit-elle lentement, il vient… Dans quelques mi-nutes, celui qui fut mon amour sera un cadavre que le torrent de l’Anio entraînera vers l’insondable profondeur du gouffre… Il vient plein de confiance, et il ne sait pas que c’est moi qui l’attend ! Il vient chercher de l’amour, comme il me disait à Rome, et c’est la vengeance qu’il va trouver… Oh ! cette fois, mon cœur ne faiblira pas… Tout est fini, maintenant… Rosita, qui seule me rattachait à la vie est partie… À cette heure, elle est en sûreté… ils doivent être arrivés à Florence… Allons, c’est bien la fin… Rodrigue aujourd’hui… puis César… puis moi-même… la destruction de la famille maudite va commencer.

Soudain, elle se pencha. Son oreille venait de percevoir un lointain et léger bruit de pas.

– Le voilà !… Dans quelques minutes, il saura qui je suis !…

Sans se hâter, pensive, elle rentra alors dans la caverne et s’accroupit non loin de la torche, le menton sur ses genoux, dans son habituelle attitude.

La Maga ne s’était pas trompée. Quelqu’un venait. C’était le vieux Borgia. Bientôt, il parut, contourna avec précaution les ro-chers, jeta un regard sur le fond du gouffre et se présenta à l’entrée de la caverne.

Il entra sans que la Maga relevât la tête et s’assit sur l’une des deux grosses pierres qui formaient les sièges primitifs de ce logis rudimentaire.

– Eh bien, Maga, fit tout à coup le pape, tu as donc quitté Rome ?

– Je suis venue vous attendre ici…

– Comment savais-tu que j’y viendrais ? dit Borgia. Aurais-tu donc en réalité le don de prescience ?

La Maga haussa les épaules.

– Ne venez-vous pas à Tivoli tous les ans ? N’est-ce pas l’époque où vous y passez quelques semaines ?

– C’est juste. Ta sorcellerie n’est, au fond, que de l’observation, fit railleusement le pape. Cependant, tu sais des choses que d’autres ignorent…

– J’ai étudié les vertus des plantes, voilà tout.

– Où cela ? En Égypte ?…

– Non, en Espagne.

– En Espagne ! Tu as habité l’Espagne ?

– Oui… Mais, continua la vieille avec une sorte d’indifférence qui calma la soudaine inquiétude du pape, c’est surtout en Italie, à Tivoli même, que j’ai étudié… Je connais les herbes bienfaisantes, je sais extraire les sucs qui guérissent, qui tuent, qui donnent l’amour…

– L’amour !…

– L’amour… la mort ; les deux choses se valent et sont aussi horribles l’une que l’autre…

– Comme tu parles amèrement.

– C’est que j’ai beaucoup souffert.

– Et maintenant ?

– Bientôt, je ne souffrirai plus…

– Étrange femme !… Mais, dis-moi, pourquoi as-tu tant étudié ?… Quelle pensée te guidait vers la science réprouvée des magies ?

– Une pensée qui m’a fait vivre jusqu’ici : la vengeance !

Encore une fois, le pape tressaillit. Il commençait à entre-voir dans la Maga il ne savait quel être formidable, et il lui sem-blait que ce mystère dont elle se couvrait cachait le secret de sa propre destinée à lui !

– Maga, reprit-il, te rappelles-tu la promesse que tu m’as faite à Rome ? Tu devais composer pour moi un philtre capable de me faire aimer de la femme à qui je le ferais boire… Tu m’avais demandé un mois…

– Le philtre est prêt ! répondit machinalement la vieille pour se donner le temps de penser.

Et ce qu’elle pensait était terrible. Elle avait décidé et com-biné la mort de Rodrigue Borgia, son amant, le père de ses en-fants, de celui par qui elle avait souffert… Au moment où Borgia reculerait vers l’entrée de la caverne, elle se ruerait sur lui et, d’une poussée, le précipiterait dans le gouffre qui, jamais, ne rendait ses cadavres… Oui… Elle allait se dresser devant lui comme le génie de la vengeance, comme l’archange de la mort, elle allait lui jeter son nom comme un glas funèbre, ce nom de Rosa Vanozzo sous lequel Rodrigue éperdu courberait le front.

Voilà ce que pensait Rosa. Et pour gagner du temps, elle ajouta, le pape ayant jeté un cri de joie :

– Le philtre est prêt… Mais vous allez donc retourner à Rome ?

– À Rome ? Pourquoi ? fit le pape étonné.

– Ne m’aviez-vous pas dit que le philtre était destiné à une jeune fille que vous aviez vue, dont le peintre avait fait le por-trait… une fornarina, disiez-vous… ?

– Oui… Eh bien, fit tranquillement le pape, je n’ai pas besoin d’aller la chercher à Rome. Elle est ici…

Tel était son empire sur elle-même, si puissante son habi-tude de la réflexion et du silence, que la Maga ne jeta pas un cri, ne prononça pas un mot. Toute sa pensée, toute sa volonté, tout ce qu’elle avait en elle de force calculatrice s’était violemment tendu vers un point unique : la question de savoir si elle pourrait arracher Rosita au monstre et comment elle ferait…

Seulement, elle s’était dressée toute droite, d’une pièce… Ses yeux, démesurément agrandis par l’angoisse, jetaient dans la pé-nombre les lueurs de bête fauve à qui on arrache ses petits. Bor-gia s’était levé aussi, la main sur la garde de sa dague.

– Holà ! Qu’est-ce qui te prend, vieille folle ?…

La Maga eut la force et le courage de prononcer quelques mots pour rassurer le pape :

– Ne faites pas attention… une crise nerveuse… qui, parfois, me surprend… cela va passer… ne craignez rien…

L’explication était si naturelle chez cette vieille à demi folle, probablement détraquée par les poisons qu’elle avait manipulés, que Borgia rengaina son poignard et se rassit, rassuré, décidé d’ailleurs à emporter le précieux philtre qu’il était venu chercher. Et il attendit patiemment que la crise fût passée.

Rosa pensait :

« Si je tue Rodrigue, Rosita est peut-être perdue… Elle est entre les mains de César et Lucrèce… C’est sûr. Lucrèce a un es-prit de démon. Pourquoi l’avoir épargnée ?… Elle sait que Ro-drigue est ici… Elle devinera tout si elle ne le voit pas revenir… Oui, si je tue Rodrigue, Rosita sera tuée… »

Ces pensées se succédaient dans son esprit. Elle était prise dans une redoutable alternative qui ouvrait sur son crâne la double pince d’une tenaille.

Ou laisser échapper Borgia. Et alors, non seulement, elle remettait peut-être pour toujours l’occasion de la vengeance guettée pendant des années, mais encore elle livrait Rosita au monstre. Ou tuer Borgia. Et alors, dans sa persuasion que Lu-crèce et César se trouvaient à la villa du pape, elle tuait plus sû-rement encore la jeune fille…

Soudain, un sourire éclaira son visage torturé. Elle se rassit, essuya son front blême, ruisselant de sueur et, d’une voix ex-traordinaire de calme, elle dit :

– Alors, comme ça, la jeune fille est à Tivoli ?… Bien, très bien… cela arrange les choses…

– Alors, ce philtre, Maga, ce philtre que tu m’as promis… tu dis qu’il est prêt ?

– Il est prêt, maître…

– Eh bien, donne ! fit avidement Borgia.

La Maga fouilla dans une sorte de poche accrochée à sa ceinture. Ses mains tremblaient. Elle considéra étrangement le petit flacon qu’elle venait de saisir.

– Voici !

Borgia saisit le flacon avec une exclamation de joie.

– Comment l’administrer ?

– Dans l’eau ou le vin.

– Tout ?

– Non. Trois gouttes. Quatre tuent.

– Trois. Bien.

– Je dis trois.

– Et les effets ?

– Vous verrez !…

Ces demandes et ces réponses se croisèrent, basses, rapides. Puis, il y eut un silence. Borgia s’enveloppa dans son manteau. Il laissa tomber à terre une bourse pleine que la Maga ne vit même pas. Puis, sans un mot, il sortit, s’éloigna… La Maga écouta un instant le bruit de ses pas vite étouffé par le grondement de l’Anio qui roulait au fond du gouffre et alors, elle roula à la renverse, épuisée, haletante, évanouie.

XXXII. UN GLAS DANS LA NUIT

Le sieur Boniface Bonifazi, jardinier en chef de la villa de Ti-voli, était une façon de personnage. Alexandre VI le tenait en grande estime. Lucrèce l’avait en amitié.

Le pape, qui avait empoisonné tant de gens, craignait conti-nuellement de l’être lui-même. Aussi, maître Boniface avait-il re-çu les consignes les plus rigoureuses en ce qui concernait la sur-veillance du jardin.

D’ailleurs, pour plus de sécurité, Alexandre VI se faisait ap-porter par Boniface lui-même, au commencement de chaque re-pas, les fruits qu’il devait manger à la fin. Le pape prenait au ha-sard deux ou trois de ces fruits et Boniface les mangeait devant lui. Pendant tout le repas, le maître jardinier restait là, devant lui. Et, lorsque au bout d’une heure, le pape en était aux fruits, il les mangeait avec une tranquillité relative, puisque Boniface n’était pas empoisonné. Le vieux Borgia procédait de même avec son sommelier et son cuisinier.

Donc, Boniface Bonifazi, considéré, estimé selon son mérite, ayant sous ses ordres une petite armée d’aides-jardiniers chargés de la grosse besogne, habitait un petit pavillon isolé, qui se trou-vait dans le jardin particulier du pape : seul il devait y pénétrer. À la nuit, les aides décampaient.

Ce vieux bonhomme avait pour les fruits et les fleurs de son jardin cet amour passionné que les véritables artistes ont pour leur œuvre. Cette passion désordonnée devait conduire Boniface au crime de désobéissance.

L’espoir de sauver ses pêches piquées, l’espoir plus attrayant de connaître la nouvelle variété de pêches découverte par Ragas-tens furent plus puissants que la crainte de la mort. Toutefois, ce ne fut pas sans de terribles angoisses qu’il introduisit Ragastens dans le jardin du pape, le soir même de leur rencontre. Et Ragas-tens se trouva installé secrètement dans le pavillon du jardinier.

Au dehors, Machiavel et Raphaël attendaient les événe-ments, à cent pas de la petite porte dérobée, cachés dans l’ombre épaisse de quelques vieux cyprès, décidés à passer la nuit, sous le ciel clément, – et même la journée et la nuit suivante, s’il le fal-lait. Spadacape devait faire la navette entre l’auberge du Panier fleuri et les cyprès, pour apporter les provisions dont on aurait besoin. Les chevaux, attachés tout sellés à des troncs d’arbres, étaient là, prêts à être enfourchés. Toutes choses ayant été ainsi préparées et convenues, Ragastens s’était, à la nuit close, présen-té à la petite porte et était entré dans le jardin. Lorsqu’il fut arrivé dans le pavillon où Boniface le conduisit et qu’à la lumière d’une chandelle il eut vu la figure pâle et bouleversée du jardinier, il comprit quel sacrifice faisait celui-ci et il se hâta de le consoler.

– Tenez, maître, s’écria-t-il, je suis si heureux d’être ici, au centre de ces célèbres jardins, que je me décide à vous faire part de tous mes secrets…

– Même celui qui concerne la variété de pêches que nul ne connaît ?

– Même celui-là !

– Ah ! Jeune homme, s’écria Boniface enthousiasmé, je vous devrai plus que la vie.

Cependant le chevalier guettait le jardin.

– Et le moyen de sauver mes pêches piquées ? reprit soudain Boniface.

– Ah ! Ceci est plus compliqué. Je vous donnerai demain une liste de plantes qu’il faudra que vous me procuriez et qui me seront nécessaires pour fabriquer la poudre préservatrice. Il n’est insecte ni ver qui y résistent.

– À demain donc…

– Mais, dites-moi, ne me disiez-vous pas que Sa Sainteté vient parfois se promener dans le jardin ?

– Oui, la nuit ; presque tous les soirs, le Saint-Père aime à errer, seul, parmi mes plates-bandes. Mais, pour aujourd’hui, il n’y a pas de danger, l’heure est passée…

– Bon !… Moi qui espérais entrevoir l’auguste pontife !

– Ce sera pour demain, jeune homme. De cette fenêtre, der-rière ces jalousies, vous pourrez le voir… autant qu’on peut voir dans la nuit.

– Puisque la promenade du Saint-Père n’aura pas lieu ce soir, si nous en profitions pour aller visiter vos arbres malades ?… De la sorte, je pourrai, dans la nuit de demain, procéder plus ra-pidement.

– Vous avez raison… Venez…

La lumière éteinte, tous deux se glissèrent dans le jardin. C’était vraiment un parterre digne des éloges que Ragastens lui avait octroyés au hasard. Si le chevalier n’eût pas été préoccupé de questions plus intéressantes, il eût sincèrement admiré la splendeur des plates-bandes, l’ordre impeccable des plants, la merveilleuse propreté des arbres. Les pêchers malades furent aussi inspectés et Ragastens déclara qu’il se faisait fort de les guérir.

Ils rentrèrent enfin, également satisfaits : Ragastens d’avoir étudié à fond son champ de bataille, Boniface d’avoir conquis si facilement des recettes merveilleuses.

La nuit fut paisible.

Toute la journée du lendemain, Ragastens demeura caché dans le pavillon du jardinier, où il s’occupa de triturer et de broyer des plantes que Boniface lui apportait en prenant soigneu-sement note de tout ce que faisait le jeune Pétrus. Il va sans dire que Ragastens connaissait maintenant le pavillon de fond en comble. Il avait mis de côté deux paquets de cordelette et deux sortes de bâillons qu’il avait fabriqués avec des linges.

– Un pour maître Boniface, un pour son illustre Sainteté, avait-il murmuré.

Une seule chose lui échappait ; malgré ses investigations, il n’arriva pas à découvrir où le jardinier cachait la clef de la petite porte dérobée.

La journée s’écoula lentement. Rongé d’impatience, Ragas-tens était obligé de continuer à causer fleurs et fruits et de ré-pondre aux mille questions que lui posait Boniface sur l’art du jardinage en Allemagne. Enfin, le soir vint. Le jardinier ferma soigneusement les jalousies du pavillon et alluma une chandelle.

– Peut-être Sa Sainteté fera-t-elle ce soir sa promenade ? dit-il.

– À quelle heure le Saint-Père descend-il d’habitude ?

– Vers neuf heures. Il se promène une demi-heure environ. À dix heures tout dort dans la villa…

Ragastens ne répondit pas. Il était nerveux et ne tenait pas en place. Neuf heures sonnèrent… Il prit place derrière la jalou-sie. Les minutes passèrent…

– Voici dix heures ! fit tout à coup Boniface… Le Saint-Père ne descendra pas ce soir… Ce sera pour demain, sans faute. Car, rarement, il passe deux jours sans venir respirer l’air pur et mé-diter dans la solitude.

Ragastens dissimula un geste d’impatience.

Déjà, le vieux jardinier, revenant à son thème favori, lui ra-contait les peines qu’il avait eues pour certain prunier qu’il lui dé-signait… Cependant, la nuit s’avançait.

– Allons, fit-il enfin, il est temps d’aller nous reposer, jeune homme.

Il pouvait être à ce moment onze heures et demie. Tout à coup, le son lugubre d’une cloche retentit tristement. Boniface ôta gravement son bonnet.

– Qu’est-ce que cela ? fit Ragastens en tressaillant.

– Cela ? C’est la cloche de la chapelle qui sonne le glas. Il y a quelqu’un de mort dans la villa… et quelqu’un de considérable… Sans cela, on ne sonnerait pas en pleine nuit…

Quelque chose comme un affreux pressentiment traversa l’esprit de Ragastens. Le vieux jardinier s’était approché de la fe-nêtre. La cloche, d’intervalle en intervalle, continuait à jeter dans la nuit son appel sinistre.

– C’est pour une femme ! ajouta le vieillard.

– Une femme ! s’écria Ragastens dans un cri de terreur.

– Oui, si c’était un homme, la cloche sonnerait un coup double… Écoutez… Ah ! s’exclama-t-il soudain.

– Qu’avez-vous ?…

– Le pape !…

Ragastens bondit à la fenêtre. Du doigt, Boniface lui désigna une ombre qui se promenait avec agitation.

– Que se passe-t-il donc ? murmura le vieux jardinier. Pour que le Saint-Père soit éveillé à cette heure-ci et qu’il laisse pa-raître un tel désordre dans sa marche…

Boniface n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Un bâillon venait de lui être vigoureusement appliqué sur la bouche et noué en un instant derrière la tête. Il voulut se retourner, épouvanté. Mais il trébucha et tomba à la renverse, livide d’effroi…

Alors, il vit Ragastens qui, agilement, lui liait les jambes… En un clin d’œil, Boniface se trouva ficelé, dans l’impossibilité de faire un geste ou de pousser un cri.

– Si tu essaies de bouger, tu es mort !… Où est la clef de la petite porte du jardin ? Vite !… Un signe avec tes yeux me suffi-ra…

Boniface ferma héroïquement les yeux pour indiquer qu’il ne répondrait pas. Ragastens tira son poignard et en plaça la pointe sur la gorge du bonhomme.

– Dépêche ! dit-il froidement.

Boniface vaincu par la terreur, abaissa les yeux sur sa propre poitrine.

Ragastens se hâta de fouiller. Ses doigts heurtèrent la clef… Il la glissa dans sa ceinture. Alors, ayant ramassé le deuxième bâillon et le paquet de cordelettes qu’il avait jetés sur la table au moment où il s’était précipité sur le jardinier, il se glissa au de-hors…

La nuit était obscure. D’arbre en arbre, Ragastens, plutôt rampant que marchant, atteignit l’allée où se promenait le pape.

Une double rangée de tilleuls jetait sur cette allée une ombre épaisse. Ragastens, cependant, reconnut parfaitement Borgia : il marchait d’un pas irrégulier, les mains croisées au dos, la tête penchée et des paroles confuses lui échappaient…

Tout à coup Ragastens bondit sur lui et le terrassa. Hébété par la stupeur, Borgia demeura une seconde sans voix : cette se-conde suffit à Ragastens. Lorsque le pape voulut pousser un cri de détresse et d’appel, il était trop tard : il se trouvait bâillonné.

En quelques instants, Ragastens acheva de le ligoter, comme il avait fait pour Boniface. Alors, il le souleva, le plaça sur son épaule et, courbé sous le poids, il regagna le pavillon du jardinier et déposa le vieux Borgia sur un lit. Les yeux du pape flam-boyaient de menaces. Mais Ragastens ne les vit pas.

Son fardeau à peine déposé, il regagna le jardin et courut à la petite porte qu’il ouvrit. Raphaël et Machiavel étaient là. Spa-dacape gardait les chevaux sous les cyprès.

– Vite ! murmura Ragastens. Nous le tenons…

Tous les trois entrèrent et se mirent à filer rapidement vers le pavillon.

Raphaël sentait son cœur qui battait à tout rompre. Machia-vel était froid et résolu, comme à son habitude. Ragastens, lui, éprouvait sans doute cette grave fierté que l’on doit éprouver à tenir palpitante dans sa main la destinée de l’un des maîtres du monde.

Et quel maître ! Le plus puissant… le plus absolu, celui qui ne commandait pas seulement aux hommes, mais aux maîtres des hommes, à la conscience des peuples.

Et tandis qu’ils se glissaient ainsi dans le jardin, chacun d’eux évoquant en cet instant un monde de pensées qui tourbil-lonnaient dans leur tête, le glas de la chapelle continuait à laisser tomber de minute en minute ses tintements voilés qui vibraient, lugubres, dans le grand silence de la nuit.

XXXIII. LE PHILTRE D’AMOUR

Après sa nocturne entrevue avec la Maga, Rodrigue Borgia était rentré dans ses appartements de la villa. Nul ne l’avait re-marqué.

À Tivoli comme au Vatican, comme dans tous les palais ou villas qu’il lui arrivait d’habiter, il y avait des issues secrètes qu’il était seul à connaître.

Arrivé dans sa chambre, il examina le minuscule flacon que la sorcière lui avait remis. Il le tourna et le retourna dans ses doigts avec une sourde joie.

– Demain ! murmura-t-il avec un soupir brisé. Demain, elle sera à moi… Si cette fille me résistait, je ne sais quel affolement…

Il serra les poings. Mais il se calma.

– Avec ceci, je la tiens !…

La science des aphrodisiaques est éteinte : elle vivait encore au temps de Borgia. Plus d’une fois, il avait eu recours à elle. Il en connaissait les effets. Il était parfaitement convaincu que, grâce au flacon de la Maga, la vierge qu’il convoitait se transformerait en une fille d’amour.

Pendant le reste de la nuit, le vieux Borgia, morne et silen-cieux, rêva de ces choses et s’exerça à imaginer des raffinements où la passion confinait aux limites de la cruauté. La journée qui suivit s’écoula avec lenteur. Il commanda qu’on le laissât seul.

Vers le soir, il fit appeler Piérina, la matrone qu’il avait commise à la surveillance de sa proie.

– Dame Piérina, demanda-t-il, où est l’enfant ?

– Au jardin.

– Est-ce bientôt le moment où elle doit remonter à son ap-partement ?

– Dans quelques instants…

– Dites-moi, dame Piérina, a-t-elle l’habitude de boire, le soir, en s’endormant ?

– Elle boit beaucoup : la fièvre, sans doute.

– Que boit-elle ?

– De l’eau. L’eau est dans une carafe. La carafe sur une table, près du lit.

La matrone, en parlant, regardait fixement le pape.

Celui-ci se taisait. Non qu’il hésitât : son désir, simplement, l’emportait loin de la réalité présente. Il rêva ainsi quelques mi-nutes, les yeux à demi fermés. Tout à coup, il fit effort pour reve-nir à l’entretien. Et il constata que Piérina avait disparu. Il frappa du pied avec impatience et déjà il saisissait le marteau pour ap-peler sur le timbre. À ce moment, Piérina rentra.

Elle tenait une carafe à la main.

Le vieux Borgia sourit. Il y avait dans ce sourire une sorte d’orgueil d’avoir des domestiques si bien dressés à comprendre sa pensée.

– J’ai pensé, dit Piérina, qu’il fallait vous monter la carafe. J’ai été la chercher. Elle est à moitié pleine d’eau fraîche et lim-pide.

Elle posa la carafe sur une table, sans que Borgia eût un geste d’approbation. Seulement, il dit :

– Piérina, allez donc dire à l’abbé Angelo que je n’ai pas be-soin de lui ce soir. J’ai sommeil et la lecture me fatiguerait. Puis, revenez.

La matrone s’éclipsa. Borgia s’approcha vivement de la ca-rafe. D’une main qui ne tremblait pas, il laissa tomber dans l’eau trois gouttes de la liqueur contenue dans le flacon. L’eau ne changea pas de couleur. Il la flaira : aucun parfum spécial. Alors, il regagna son fauteuil.

Lorsque la matrone reparut, son premier coup d’œil fut pour la carafe. Elle attendit en silence, certaine de ce qui devait être fait maintenant.

– Vous pouvez vous retirer, dame Piérina, lui dit tranquil-lement le pape. Je n’ai plus besoin de vous… À propos, reportez donc cette carafe où vous l’avez prise. Que diable voulez-vous que j’en fasse ?…

La matrone saisit la carafe qu’elle couvrit ostensiblement d’un pan de son écharpe, comme pour bien indiquer son inten-tion de la cacher. Puis elle se retira.

Enfoncé dans son fauteuil, le pape s’était remis à méditer sur ce qui allait se passer. Puis, l’impatience commença à battre sourdement à ses tempes. Il se leva et fit quelques pas, attendant la minute qu’il s’était fixée.

Vers neuf heures et demie, il sortit de sa chambre et se diri-gea aussitôt vers celle de Rosita, marchant d’un pas assuré. Dans un couloir obscur, Piérina se dressa soudain devant lui.

– Elle a bu, murmura-t-elle. Puis elle s’est bientôt endormie. J’ai fermé la porte. Voici la clef…

Borgia prit la clef. La matrone s’était effacée et disparut.

Le pape arriva devant la porte. Il ouvrit lentement, un peu pâli, avec un léger tremblement des mains, la gorge sèche et la respiration courte. Il entra.

Une faible lueur éclairait la chambre.

Le lit était à gauche, enveloppé de ses grandes courtines de soie brochée. Près de la tête du lit, une élégante petite table sup-portait un plateau de cristal. Sur le plateau, la fatale carafe et un verre presque vide. Au pied du lit, en retrait de la courtine, une autre table, avec un flambeau de cire qui donnait une lumière douce. Il résultait de cette disposition que la jeune fille endormie se trouvait dans l’ombre.

Borgia la distinguait à peine. Il devina plutôt qu’il ne vit la masse de ses cheveux encadrant son visage, le profil du corps sous la couverture, et un bras qui reposait à nu, par-dessus la couverture, un bras d’une blancheur éclatante dans l’obscurité. Il frémit…

Alors, il referma doucement la porte et s’avança sur la pointe des pieds. Il se pencha…

Comment la réveiller, sinon par un baiser qui la ferait se dresser toute palpitante de la volupté que le philtre lui avait ver-sée ?… Alors, il chercha la bouche de la jeune fille et sa main se posa, brûlante, sur son bras.

Mais il se redressa, hagard, sa main violemment retirée… ses lèvres n’ayant pas eu le temps de toucher celles de la vierge… Il se releva, la sueur de l’angoisse au front, les yeux empreints d’une inexprimable terreur.

Ce bras qu’il venait de toucher était froid – de cette froideur glaciale qu’ont les cadavres. De cette bouche qu’il cherchait, au-cun souffle ne s’exhalait.

Il recula et regarda. L’immobilité de la jeune fille était abso-lue. Les lignes du corps devinées sous la couverture avaient une raideur à laquelle il était impossible de se méprendre… Stupide d’étonnement et d’épouvante, il recula encore, jusqu’au pied du lit, et saisit le flambeau. Mais il n’osa pas tout de suite éclairer le visage…

Il attendit une minute, cherchant à dompter l’impression nerveuse qui le faisait grelotter… Enfin, plus sûr de lui, il s’avança. La lumière tomba sur le visage de la Fornarina… Bor-gia étouffa l’exclamation d’horreur qui montait à sa gorge : la jeune fille était morte !

Ses yeux entr’ouverts étaient déjà vitreux ; une pâleur de cire avait blanchi les chairs, et les lèvres, légèrement retroussées par le rictus de la mort, laissaient voir ses petites dents nacrées.

Alors, brusquement, comme s’il eût craint d’être surpris dans un assassinat, Borgia éteignit le flambeau. Mais, aussitôt, les ténèbres le remplirent d’horreur… Sa main laissa échapper le flambeau… Il recula jusqu’à la porte, respirant à peine… et ce ne fut qu’au moment où il l’eut franchie qu’il reprit peu à peu pos-session de lui-même…

Pendant un laps de temps qui lui parut durer une heure mais qui fut en réalité de quelques minutes, il demeura là, contre cette porte, écrasé surtout par l’étonnement…

Enfin, il se remit. Soigneusement, il referma la porte et mit la clef dans sa poche. Puis il s’en alla, croyant marcher très vite, essayant de raisonner :

– Elle est morte !… Le philtre ! La vieille m’avait dit trois gouttes… Morte !… Est-ce possible ?… Qui sait s’il n’y a pas un contrepoison… qui sait s’il n’est pas temps encore… Morte !… S’il y a un contrepoison, la Maga seule peut le connaître…

Une minute plus tard, il courait vers le gouffre de l’Anio. L’air du dehors le calma un peu. Et lorsqu’il arriva à la caverne, il était revenu à cette froideur calculatrice qui était sa grande force.

La Maga était à l’entrée de sa grotte, regardant fixement dans la nuit.

– Maga, fit aussitôt le vieux Borgia, il est arrivé une chose grave. Peut-être a-t-on versé plus que tu n’avais indiqué… peut-être, toi-même, t’es-tu trompée dans le dosage de ton philtre… La jeune fille est malade, très malade… Tu dois avoir un contrepoi-son ?…

– Elle est malade ?… Elle souffre beaucoup ?…

– Je ne sais, Maga : elle se meurt… As-tu le contrepoison ?…

– Elle se meurt ? Seulement cela ?

– Maga ! Le contrepoison de ton philtre ! L’as-tu ?…

– Souvent ces philtres jouent ainsi un mauvais tour à celui qui les emploie…

– Maga ! gronda le vieux Borgia en secouant le bras de l’étrange sorcière qui, devant la catastrophe, gardait un calme singulier, Maga ! tu n’entends donc pas ? Je te dis qu’elle se meurt ! Je te dis que je l’ai laissée pour morte !… As-tu le contre-poison ?…

– Alors ne dites pas qu’elle est mourante, dites qu’elle est morte !…

– Et le contrepoison ?…

– Avez-vous vu ses yeux ? Comment sont-ils ?

– Vitreux… sans regard.

– Et sa bouche ? Avez-vous remarqué sa bouche ?

– Retroussée… les lèvres livides, tordues…

– Encore une question… Les mains ? Avez-vous fait atten-tion aux ongles ?

– Les ongles sont cernés de bleu… Le contrepoison, Maga ! Je suis sûr qu’il est temps encore de la sauver.

La vieille hocha la tête et dit nettement :

– Oui.

– Ah ! Et le contrepoison ? Tu l’as, n’est-ce pas ?

– Oui.

Le vieux Borgia eut un profond soupir de soulagement.

– Vite ! Donne !…

– Non ! répondit la Maga.

Le pape demeura un instant sans voix. Le choc qu’il reçut fut peut-être plus imprévu, plus terrible que celui de tout à l’heure. Il ne comprenait pas. La jeune fille empoisonnée mourait : bien ! Mais la vieille avait le contrepoison qui pouvait encore ressusciter le cadavre. Il le lui demandait. Et elle disait : « Non ! » ?

– Voyons, Maga, fit-il croyant avoir trouvé l’explication, re-viens à toi. Tu es dans un moment de folie…

– Jamais je ne fus moins folle, Borgia !

Le pape frissonna. C’était la première fois que la Maga lui donnait son nom. Il eut le sentiment qu’un malheur allait fondre sur lui.

– Et tu ne veux pas me donner le contrepoison ?… Pour-quoi ?…

– Parce que je veux que tu souffres, Rodrigue !…

Cette fois, Borgia fut épouvanté. La voix de la Maga se trans-formait… Cette voix, il lui semblait qu’il la connaissait… Où ?… Quand l’avait-il entendue ?… Il recula de deux ou trois pas, comme s’il eût vu un fantôme.

– Tu ne veux pas sauver cette malheureuse ?

– Non, Rodrigue, répondit la Maga qui, de son côté, s’était reculée vers le fond de la caverne, de sorte que Borgia ne la voyait presque plus. Non ! Je ne veux pas sauver l’enfant… parce que je te connais !

– Tu me connais ? répéta-t-il, hébété.

– Et je la connais, elle aussi !… Écoute, Rodrigue ! Il y a seize ans, cette jeune fille fut abandonnée sur les marches de l’église des Anges…

– L’église des Anges ! bégaya le pape…

– La mère, c’était la comtesse Alma, ta maîtresse… et l’enfant que j’ai recueillie… l’enfant que ton désir a failli flétrir… l’enfant que tu as assassinée, Borgia, c’est ta fille !…

Le pape trébucha… ses jambes se dérobaient sous lui… La voix sinistre de la Maga lui entrait dans la tête comme une vrille chauffée à blanc…

– Ma fille ! murmura-t-il.

– Et maintenant, veux-tu savoir, Rodrigue, pourquoi, pou-vant la sauver, je ne la sauve pas ?…

Mais Borgia n’écoutait plus, n’entendait plus… Ivre d’épouvante et d’horreur, il s’était glissé hors de la caverne et se sauvait, au hasard, courbé, chancelant, répétant avec une obsti-nation de folie, le mot qui avait frappé son esprit : « Ma fille !… Ma fille !… »

– C’est le commencement du châtiment ! murmura Rosa Vanozzo.

XXXIV

LE PÈRE

Rodrigue Borgia erra pendant près d’une heure dans la montagne, se déchirant les mains aux buissons, enjambant des blocs de rochers…

Cette course dans la nuit fit tomber son exaltation nerveuse. L’impression d’horreur se dissipa peu à peu.

Le raisonnement et le calcul ne tardèrent pas à remplacer en son esprit les surexcitations qu’il avait subies. Il n’était pas homme à gémir longtemps. De toute cette émotion qui l’avait presque terrassé, il ne resta bientôt plus qu’un étonnement, une sorte de stupeur maladive.

– N’y pensons plus ! murmura-t-il en se dirigeant vers la vil-la.

Pourtant, il y pensait, malgré lui : la secousse avait été trop forte… L’idée qu’à ce moment deux de ses émissaires cherchaient à lui amener le comte Alma lui vint tout à coup. Et bientôt, elle se compléta par la pensée que César assemblait alors une armée pour marcher contre Monteforte, défendu par Béatrix… l’autre fille de la comtesse Alma !

Lorsqu’il rentra dans la villa, sans prendre la peine de se ca-cher, cette fois, il lui restait de ces événements une sourde agita-tion qu’il s’efforçait de calmer sans y réussir complètement. Il avait encore des retours d’épouvante, des sursauts de pitié qu’il étouffait de son mieux.

Il se dirigea vers la chambre où la jeune fille dormait son éternel sommeil. Il voulait voir comment était sa « fille » ; la re-garder avec des yeux de père, non plus avec des yeux d’amant. Mais il rebroussa chemin, saisi tout à coup d’une terreur supers-titieuse, qui était bien rare chez lui. L’idée de se trouver devant le cadavre le fit trembler…

Comme il réfléchissait à ces choses, il passa devant la chambre de l’abbé Angelo et frappa rudement. L’abbé ouvrit aus-sitôt et jeta un cri d’étonnement.

– Mon Dieu, Saint-Père… Votre Sainteté serait-elle ma-lade ?…

– Non, non, Angelo…

– Debout à pareille heure… près de minuit… Quelle impru-dence !…

– Je voulais te voir, bredouilla le pape… L’abbé, stupéfait, très inquiet, écoutait.

– Tu vas aller faire sonner le glas…

– Le glas ?… En pleine nuit ?…

– Je le veux…

– Qui donc est mort, Saint-Père ?

– Une jeune fille… Cette enfant… que la Piérina a amenée de Rome… Va, Angelo, qu’on sonne le glas pour cette pauvre âme… Cela me fera du bien, à moi !…

– Saint-Père !… Ah ! quel malheur !… Si jeune… si jolie… Faudra-t-il ensuite retrouver Sa Sainteté ?…

– Non, Angelo… je vais me reposer… j’en ai besoin…

Angelo se dirigea en courant vers la chapelle. Borgia demeu-ra sur place, la tête basse, en une méditation profonde. Le pre-mier coup du glas le fit sauter.

Alors, il n’osa pas rentrer dans sa chambre… Ce glas qu’il avait ordonné lui-même le mettait une fois encore aux prises avec l’épouvante superstitieuse. Il se glissa vers son jardin qu’il attei-gnit sans avoir été vu par les serviteurs que la cloche funèbre avait réveillés.

Là, il respira largement et sentit qu’il se reprenait, que les idées sinistres s’envolaient.

Brusquement, il sentit qu’on le saisissait, qu’on le harpon-nait dans l’ombre. Un solide bâillon ferma sa bouche. En même temps, il trébucha et tomba à la renverse.

En un instant, il se sentit ligoter les mains et les jambes. Et l’homme qui l’avait terrassé, lié, bâillonné, se pencha sur lui, murmurant d’une voix railleuse :

– Tenez-vous tranquille, s’il vous plaît, ou je serai obligé, à mon vif regret, de vous serrer la gorge un peu trop fort, C’est une manœuvre qui m’est familière… Monsieur votre fils en sait quelque chose, Saint-père…

Ragastens déposa Rodrigue Borgia sur un lit, puis courut à la petite porte du jardin et introduisit ses deux amis dans la place. Une fois réunis en présence du pape, ils s’assirent sur des escabeaux.

Raphaël était violemment ému. Ragastens, très froid. Quant à Machiavel, il semblait assister en curieux à cette scène étrange. Ragastens, le premier, prit la parole :

– Attention, Saint-Père, dit-il. Je vais vous débâillonner. Je vous jure qu’il ne vous sera fait aucun mal. Nous sommes ici trois hommes décidés à obtenir justice, mais nous ne sommes pas des assassins, nous.

» Cependant, continua le chevalier, si décidés que nous soyons à respecter la vie d’un vieillard et si grand que soit notre respect pour le Souverain Pontife, je vous préviens nettement qu’au premier cri je vous mettrai trois pouces de cette lame dans la gorge.

Le pape jeta un coup d’œil sur Ragastens et vit qu’il était ré-solu à tenir parole. Il fit signe qu’il obéirait.

Ragastens le débâillonna et le plaça sur le lit de façon qu’il fût commodément assis.

Le vieux Borgia se rassura peu à peu. Il chercha à se donner un visage impassible et sa diplomatie tortueuse se mit en action.

– Toi aussi, mon pauvre Boniface, fit-il en apercevant le jar-dinier toujours étendu et bâillonné à la même place. Console-toi, mon brave, ces messieurs sont trop chrétiens pour vouloir abuser de cette situation… En tout cas, j’espère que leur colère, si je leur en ai donné sujet, ne retombera que sur moi et épargnera un ser-viteur fidèle.

En réalité, il cherchait à savoir la part que le jardinier pou-vait avoir prise dans cette aventure. Ragastens le comprit et réso-lut de sauver le pauvre diable.

– Ma foi, Saint-Père, dit-il, il n’est pas sûr que je veuille faire grâce à ce vieux chien de garde… Tudieu, quel enragé ! Peu s’en est fallu qu’il n’arrivât à donner l’éveil par sa résistance désespé-rée… Il voulait mordre, il criait qu’il voulait mourir pour Sa Sain-teté, que sais-je ! Mais le drôle aura affaire à moi !

– Boniface, fit le pape, je te promets, si j’en réchappe, d’augmenter tes gages de cent écus d’or par an ; et, en attendant, je te donne ma bénédiction. Maintenant, continua-t-il, j’attends que vous me disiez, messieurs, ce que vous voulez de moi. Je ne crierai pas. Je n’essaierai pas de me défendre. Mais cette situa-tion ne saurait se prolonger. Si vous en voulez à ma vie, tuez-moi.

– Saint-Père, fit Ragastens, je vous ai déjà dit que ni ces messieurs ni moi n’en voulons à votre vie…

– Que voulez-vous donc ?…

– Justice ! s’écria Raphaël. Justice, Saint-Père !…

– Mon enfant, je ne demande qu’à faire justice… Mon carac-tère et mon titre vous en sont un sûr garant.

– Saint-Père fit vivement Ragastens, au moment où Sanzio allait de nouveau parler, ne parlons, s’il vous plaît, ni de votre ca-ractère, ni de votre titre… Ce n’est pas de cela qu’il s’agit… Lais-sez-moi parler, mon cher Raphaël, et permettez-moi de me défier de votre bon cœur en cette circonstance… Nous sommes résolus à obtenir justice d’un crime.

– Qui est le criminel ? demanda le pape.

– Vous, Saint-Père.

– Vous insultez le Souverain Pontife, monsieur !

– Permettez. En ce moment, vous n’êtes plus pape. Nous vous déposons !

Borgia blêmit et commença à redouter de nouveau une issue fatale pour lui.

– Oui, continua Ragastens, vous n’êtes, à l’heure présente, qu’un prisonnier après combat…

– Beau combat ! Trois hommes contre un vieillard de soixante-dix ans !

– Vous faites erreur : trois hommes contre un souverain en-touré de gardes, d’hommes d’armes, de domestiques, et qui, d’un froncement de sourcil, fait trembler le monde.

– Mais enfin… puisque je suis le criminel, quel est mon crime ?… Faites attention, messieurs, à ne pas avoir porté un ju-gement téméraire…

– Vous allez voir… Je pourrais vous reprocher la mort de la comtesse Alma, empoisonnée par vos soins…

– Je ne suis pour rien dans la mort de cette infortunée dont j’ai pleuré la fin du fond de mon cœur… Les Alma ont, à Rome, des ennemis impitoyables…

– Je pourrais, reprit Ragastens, vous reprocher ma propre arrestation et l’inique condamnation dont j’ai été l’objet.

– Votre arrestation ?… Qui donc êtes-vous, monsieur ? fit le pape avec un étonnement qui arracha un cri d’admiration à Ma-chiavel.

En effet, dès le début de l’entretien, il avait parfaitement re-connu Ragastens.

– Je suis, dit celui-ci, le chevalier de Ragastens, contre qui vous avez organisé un véritable guet-apens… Parce que je ne vou-lais pas me prêter à vos combinaisons, vous m’avez fait arrêter par les sbires apostés sur le chemin que vous-même m’aviez in-diqué…

– Ah, mon fils ! Combien j’ai déploré le zèle maladroit du moine qui prit sur lui de vous faire arrêter !… J’ai tout ignoré – vous ne savez pas combien je suis surveillé, écarté de la gestion réelle des affaires ! – je n’ai rien su, pas même la condamnation qui vous frappait… Je n’ai appris ces événements qu’au moment où votre tête a été mise à prix sans mon ordre… Et alors, j’ai aus-sitôt rapporté cette mesure inique… Vous pouvez vous en assurer en envoyant à Rome…

Ragastens demeura stupéfait. Le vieux Borgia avait réponse à tout.

– S’il dit vrai, pensa le chevalier, il faut que je me sois bien trompé sur son compte. S’il ment, il faut que ce soit un prodi-gieux comédien…

En effet, le pape montrait un visage triste, il est vrai, mais d’une étonnante sérénité. Dans son regard, ni colère ni reproches, mais une douloureuse douceur.

– Passons, reprit alors Ragastens. Il me reste à vous parler du fait pour lequel nous sommes ici… Une jeune femme a été en-levée à Rome, une nuit, et conduite ici de force. Le rapt brutal, odieux, inconcevable s’est perpétré sur vos ordres, Saint-Père, j’en ai l’irrécusable preuve…

– Vous voulez parler, fit tranquillement le pape, de la jeune fille qui a été enlevée peu après qu’elle eût épousé, dans l’église des Anges, mon ami Raphaël Sanzio, ici présent ?…

– Oui, Saint-Père ! s’écria Raphaël haletant… Et c’est elle que je viens vous réclamer de par mon droit d’époux, droit sacré contre lequel il est impossible que vous éleviez une objection…

– Hélas ! Hélas ! murmura le pape.

Et une larme coula de ses yeux.

– Niez-vous cet enlèvement ? fit durement Ragastens.

– Je ne le nie pas… Je le proclame…

– Ceci dépasse toute mesure… Cette jeune fille, monsieur, vous l’avez violentée… Dans quel but infâme ? Parlez !… Ou, par mon nom, je ne réponds plus de conserver la moindre pitié pour vos cheveux blancs.

– Vous parlez de but infâme ! Ah ! Monsieur, puissiez-vous ne pas regretter amèrement les honteuses pensées par lesquelles vous flétrissez une pure enfant !…

– Voilà qui est trop fort ! Pourquoi l’avez-vous enlevée ?…

– Parce que c’était mon droit !…

– Votre droit ! Disposez-vous donc du droit de vie et de mort ?…

– Mon droit, vous dis-je, insensés que vous êtes !… Mon droit paternel, puisque vous me forcez à cette confession !… Cette enfant, c’était ma fille !…

XXXV. LA MORTE

Ragastens, Machiavel et Sanzio se regardèrent avec une in-descriptible stupeur.

– Sa fille !…

Ce même cri leur échappa, tandis que le pape les examinait en dessous, d’un mince regard narquois.

Raphaël était le plus troublé des trois. Mille pensées incohé-rentes se heurtaient dans sa tête. Cette simple parole du pape ve-nait de le bouleverser. Venu avec une fièvre de colère et de dou-leur, il sentait un sentiment nouveau pénétrer avec force dans son cœur.

– Saint-Père, balbutia-t-il, vous m’êtes deux fois sacré, si vous êtes le père de celle que j’adore…

D’un mouvement spontané, il se leva et détacha les liens du vieux Borgia. Ragastens haussa les épaules et se recula, comme si, désormais, son intervention était inutile. Machiavel attendit froidement la fin.

– Mon fils, dit doucement le pape, mon cher enfant… je sa-vais votre amour pour ma fille… et mon cœur a bien saigné de la mesure violente en apparence que j’étais obligé de prendre…

– Vous allez me conduire à elle, n’est-ce pas, Saint-Père ?… Vous ne refuserez pas son bonheur et le mien !

– Vous conduire près d’elle !… s’écria le pape. Hélas !… Vous ne savez pas tout !… Messieurs, approchez-vous… Vous avez le droit de tout savoir !… Votre parole de ne jamais rien révéler me suffira… Approchez-vous, monsieur le chevalier…

– Votre Sainteté peut parler. J’entends très bien d’ici !

Le pape s’était levé dès le moment où Raphaël l’avait déta-ché. D’un rapide regard, il avait cherché s’il pourrait se rappro-cher de la porte. Mais, contre cette porte, Ragastens s’était ap-puyé, le dos à la serrure, les bras croisés, et, en même temps, il surveillait la fenêtre. Le pape ayant fait un pas de ce côté, le che-valier lui dit, de sa voix la plus tranquille :

– Saint-Père, restez ainsi, je vous prie !… En vous appro-chant trop près de la fenêtre, vous risqueriez l’humidité de la nuit…

Le pape leva les yeux au ciel et s’assit.

– Mon père, murmura Raphaël… laissez-moi vous donner ce nom… parlez-moi de Rosita… dites-moi si je pourrai la voir bientôt ?…

– Elle s’appelait Rosita ! dit le pape avec une sorte d’extase douloureuse.

– C’est le nom que lui a donné celle qui l’a recueillie…

– La pauvre Maga, n’est-ce pas ?… Oui, je sais… Pauvre femme, si charitable et si bonne !… Que de fois j’ai voulu l’arracher à la vie misérable où elle se complaisait… Mais hélas ! Sa raison ébranlée lui faisait voir partout des ennemis.

Ces derniers mots du pape achevèrent de convaincre Ra-phaël.

– Messieurs, reprit le vieux Borgia, il faut que vous sachiez tout… La confession que je vais faire m’est profondément pé-nible…

– Saint-Père, dit Raphaël, il serait indigne de nous de vous obliger à courber la tête sous le poids de souvenirs que nous n’avons pas le droit de juger…

– Laissez parler Sa Sainteté, mon cher ami, interrompit Ra-gastens.

– Et cela est d’autant plus nécessaire, reprit le pape en se mordant les lèvres, que vous avez maintenant des droits sur… ma fille… En outre, mon cher enfant, ce que j’ai à vous dire est si af-freux que vous vous refuseriez à me croire si je ne vous informais de toute la vérité…

Le pape s’était levé. Son visage encadré de cheveux blancs paraissait à ce moment réellement auguste. Sa parole vibrante, empreinte d’une douleur majestueuse, fit frissonner Machiavel lui-même.

– Raphaël, dit-il solennellement, mon cher enfant, vous sa-vez combien, parmi tant d’artistes accourus à Rome, je vous ai aimé… Si jamais vous avez eu quelque affection pour moi, je fais appel à votre cœur…

– Parlez, murmura Sanzio d’une voix éteinte.

– Il faut que je reprenne les choses d’assez haut… Oui, mes-sieurs, je fus coupable… Oui, le démon de la chair me mit un jour à l’épreuve… Oui, je succombai… De combien de larmes et de prières j’ai racheté ensuite ma faute, Dieu seul le sait, car moi-même je ne m’en souviens plus tant j’ai pleuré, tant j’ai prié !… Lorsque la comtesse Alma devint mère, le malheur devait acca-bler cette infortunée ; son mari, le comte Alma, fut informé de l’adultère… Alors, affolée, elle abandonna l’enfant !… Ce que j’ai souffert alors !…

Le pape s’arrêta un instant, comme suffoqué. Puis il conti-nua :

– Je veillai de loin sur l’enfant que la bonne Maga avait re-cueillie… Hélas ! Un autre veillait aussi et méditait dans l’ombre une affreuse vengeance ; c’était le comte Alma ! Toute sa haine contre moi s’était concentrée sur la tête de la petite innocente… Ah ! j’ai tremblé alors !… Je ne me rassurai que lorsque j’eus ac-quis la conviction que le comte ignorait où se trouvait l’enfant… Pour la soustraire désormais à toute vengeance, je résolus de la laisser élever par la Maga, comme une pauvre fille du peuple…

» Un jour je sus qu’elle était aimée… adorée par un jeune homme digne d’être aimé lui-même. Ce jeune homme, je le fis venir. Et je lui témoignai mon ardente amitié que je mis sur le compte de mon amour pour les beaux tableaux… Est-ce vrai, Ra-phaël Sanzio ?

– C’est vrai, Saint-Père…

– Le temps s’écoula… Et j’espérais que le comte Alma avait oublié sa haine… Hélas !… Le ciel n’avait pas permis ce miracle… Tout à coup, un vrai coup de foudre vint m’atteindre… J’appris que le comte avait retrouvé les traces de l’enfant… Aussitôt, je prévins la Maga…

– Ah ! Je comprends tout ! s’écria Raphaël. Ce fut alors que la Maga me supplia de hâter mon mariage et de fuir à Florence…

– Oui ! fit le pape, qui ferma les yeux pour ne pas trahir sa joie. C’est moi qui lui en avais fait parvenir le conseil… la prière… Hélas ! Dans la soirée où devait avoir lieu le mariage que la Maga m’avait annoncé, je sus que le comte avait fait aposter des hommes pour enlever la malheureuse enfant… Dès lors, je réso-lus d’agir… Le plus grand secret était indispensable… Je ne pou-vais prévenir Sanzio sans être forcé d’avouer ma faute, dont j’espérais emporter le secret dans ma tombe… Je fis enlever mon enfant !… Mon intention était de la faire conduire ici… puis, de la faire escorter jusqu’à Florence, et enfin, de vous faire aviser, Ra-phaël, par mon maître de police, comme si je n’eusse été pour rien dans tout cela… Et vous devez vous souvenir, lorsque vous vîntes me voir, que le marquis de Rocasanta vous promit de re-trouver votre jeune femme ?…

– C’est vrai, Saint-Père !…

– C’est qu’il était au courant de tout ! À un maître de police, on peut confier de pareils secrets… Donc, Rocasanta qui avait combiné l’enlèvement, Rocasanta qui avait fait conduire mon en-fant ici, sous la surveillance d’une pieuse et digne femme, Ro-casanta devait vous aviser aussitôt que la pauvre petite serait en sûreté à Florence… Ici, Raphaël, j’ai besoin de tout mon courage pour continuer…

– Oh ! Vous me faites frémir… J’ai peur, Saint-Père…

– Je me hâtai de prendre le chemin de Tivoli, continua le pape en soupirant. J’y arrivai… et je m’efforçai de rassurer ma fille, sans rien oser lui dire de la vérité… Chose affreuse !… Je la voyais pâlir et dépérir d’heure en heure… Que s’était-il passé ? Un épouvantable malheur, mon enfant !… Ou plutôt, un crime abo-minable !

Raphaël devint blanc comme un mort. Il se renversa en ar-rière, évanoui. Machiavel le prit dans ses bras, tandis que Ragas-tens essayait de le ranimer en mouillant ses tempes d’eau fraîche.

– Morbleu, monsieur ! fit-il, vous torturez cet enfant ! Allez-vous le tuer ?…

Le pape, les yeux au ciel, semblait un martyr décidé à boire jusqu’au bout le calice d’amertume.

– Je ne dirai plus rien, si cela est nécessaire, murmura-t-il avec accablement.

Raphaël revint à lui. Et ses sanglots, pendant quelques mi-nutes, retentirent atrocement dans le silence.

– Oh ! râlait l’infortuné jeune homme, je veux tout savoir… je veux tout savoir !… La vérité, par pitié !

– La vérité… atroce, terrible ! Quelques heures avant ton mariage, on a fait boire du poison à ma fille !…

– Ce n’est pas possible !…

– Une femme… payée par le comte Alma !… C’est Rosita qui a tout dit aux médecins !… Elle s’est tout rappelé mais il était trop tard !… Ah ! malheureux père ! Je suis maudit, puisque le ciel a permis cette chose épouvantable !… Tous les remèdes furent inu-tiles !… Oh ! ma fille ! ma fille !…

Et le pape s’abattit sur le lit, sa tête cachée dans ses mains, sanglotant, comme si la douleur contenue jusque-là eût été trop forte.

Raphaël ne pleurait plus, maintenant… Ses yeux hagards al-laient du pape à Machiavel, sans qu’il pût les fixer.

Tout à coup, il se leva et, d’une voix d’insensé :

– Je veux la voir ! dit-il.

Borgia redressa la tête. Il se leva et prit Sanzio par la main :

– Viens, mon enfant… nous la pleurerons ensemble… Venez aussi, messieurs…

Et, entraînant Raphaël, il se dirigea vers la porte :

– Un instant ! fit froidement Ragastens.

– Que voulez-vous, monsieur ?… Voulez-vous donc empê-cher cet enfant de voir une dernière fois l’ange qu’il aimait… avant qu’elle remonte au ciel ?…

– Je veux, dit Ragastens, je veux tout simplement ne pas re-tourner dans les cachots de Saint-Ange ! Et j’ai la prétention d’empêcher cet enfant, comme vous dites, d’y aller aussi.

– Je suis de votre avis, ajouta Machiavel.

– Messieurs… vos soupçons… après ces pénibles aveux…

– Pas soupçons, monsieur : précautions, voilà tout !

– Mes amis ! murmura Sanzio… C’est le père de Rosita !… Grâce pour lui !… pour moi !

Ragastens tordit nerveusement sa moustache. Il fit signe à Machiavel qui répondit par approbation tacite.

– Raphaël, dit alors Ragastens, nous comprenons et respec-tons votre douleur immense, nous la partageons… Nous tenons pour véridique tout ce que Sa Sainteté vient de dire… Mais nous croyons aussi que le Souverain Pontife ne dédaigne pas la ven-geance. Nous avons offensé gravement le Saint-Père et dans cinq minutes, nous serons tous les trois dans un cul de basse-fosse… Donc, je prends mes précautions… Allons, Machiavel !…

Machiavel saisit le bras de Sanzio :

– Oh ! laisse-moi ! Va, si tu veux ! balbutia le peintre.

– Raphaël ! Tu veux donc nous faire tuer ?…

Sanzio jeta des yeux hagards sur Ragastens et sur Machia-vel. La douleur l’avait rendu faible comme un enfant, irrésolu, avec une seule pensée fixe : revoir Rosita.

Les derniers mots de Machiavel le firent violemment tres-saillir : il lâcha la main du vieux Borgia. Machiavel profita de ce moment d’irrésolution morbide. Il entrouvrit la porte et se glissa au dehors, entraînant rapidement son ami qui se laissait con-duire sans opposer de résistance. Ragastens se tourna alors vers le pape :

– Monsieur, dit-il, laissez-vous faire…

– Monsieur, fit Borgia, quand vous serez hors d’ici, fuyez ! Ne tombez jamais en mon pouvoir ! Ou, par le ciel, vous êtes mort !

– Ah ! ah ! Je vous aime mieux ainsi ! Morbleu ! Vous aviez fini par m’émouvoir, savez-vous !…

En même temps, Ragastens renouait sa corde autour des bras du pape.

– Adieu, monsieur ! Je vais profiter de votre conseil. Je ne vous bâillonne pas : vous voyez que je suis généreux et que je joue bon jeu… Criez ! criez !… On ne saurait tarder à vous entendre…

Sur ce, Ragastens salua gravement et bondit dans le jardin. Il ne fut pas plutôt dehors qu’il entendit les cris de Borgia appe-lant au secours.

– Dix minutes avant qu’on l’entende, murmura-t-il tout en courant ; cinq minutes pour le trouver, autant pour seller les che-vaux… Nous serons loin !…

À ce moment, il rejoignit Machiavel et Sanzio :

– Vite ! Courons à Spadacape et fuyons ! Dans un quart d’heure, nous aurons à nos trousses tout ce qu’il y a de cavaliers autour du pape… Heureusement, la nuit est profonde… Fuyons !

– Fuyez ! dit Raphaël avec un calme farouche.

Ragastens leva les bras au ciel et les laissa retomber.

– Allons, bon ! fit-il.

Machiavel le regarda d’un air qui voulait dire :

– Que voulez-vous ! Rien à faire…

– Fuyez ! reprit Raphaël. Le danger n’est que pour vous. Je vous jure, mes amis, que le pape ne me fera aucun mal… Fuyez… mais fuyez donc, voyons… Vous ne voulez pas me rendre fou de douleur, dites ? Qu’est-ce que cela vous fait que je la voie une dernière fois ? Et puis, moi, si on me tue, tant mieux ! Comment voulez-vous que je vive, maintenant ?…

– Au fait, dit Ragastens, mourir ici ou ailleurs !…

Et il s’assit sur une pierre…

– Fuyez ! reprit Raphaël en se tordant les mains…

– Écoute ! fit tout à coup Machiavel, viens avec nous !… Tu iras, demain, au point du jour, à la villa…

Raphaël secoua la tête comme un enfant qui se défie.

– Je te jure que nous ne nous écarterons pas… Viens seule-ment… c’est à cinquante pas d’ici… Je connais un endroit où nous serons cachés pour la nuit… Demain matin, tu feras ce que tu voudras !…

– Tu me le jures ?…

– Je le jure !

Tous trois se mirent rapidement en chemin.

– Il était temps ! fit Ragastens en montrant la villa où on voyait courir des lumières…

Ils continuèrent à avancer, Machiavel indiquant le chemin.

– C’est ici ! dit tout à coup celui-ci. L’endroit est bon…

Ils se trouvaient dans la caverne de la Maga. Machiavel con-naissait cette grotte. Il l’avait visitée en curieux et savait les bruits qui couraient à son sujet.

– Je ne crois pas qu’on pense à venir nous y trouver, si on nous poursuit. Cet antre est protégé par un dragon devant qui s’arrêteront, au moins la nuit, les plus intrépides…

– Et comment s’appelle ce dragon ? demanda Ragastens.

– La superstition !… Dans tout le pays, on croit que le diable entre et sort par cette excavation naturelle.

À ce moment des bruits confus se firent entendre au loin… Ragastens sortit précipitamment, escalada un rocher, examina un instant la campagne, puis rentra en disant :

– Mon cher, votre dragon ne vaut rien : on vient directement ici et, à en juger par le nombre de torches, nous allons être assié-gés par toute une petite armée…

Ragastens finissait à peine de parler qu’une sorte d’ombre se dressa silencieusement au fond de la caverne. Cette ombre s’avança vers les trois hommes. Machiavel et Ragastens la voyaient venir à eux avec stupeur. Au dehors, les rumeurs se rap-prochaient de plus en plus.

– Il faut fuir ! s’écria Machiavel sans plus se soucier de l’être inconnu qui venait d’apparaître.

– Fuir !… C’est bientôt dit… Mais par où ? Nous sommes cernés… Songeons à nous défendre… Avant d’être pris nous en précipiterons bien une bonne douzaine au fond de ce gouffre… Raphaël !…

Il posa sa main sur l’épaule de Sanzio qui tressaillit comme un homme qu’on réveille en sursaut.

– Raphaël ! a murmuré l’ombre mystérieuse.

Elle fit un bond, saisit le jeune peintre par le bras, le regarda ardemment… Et elle eut un cri de joie.

– C’est toi !… C’est toi, mon Raphaël ?…

– La Maga ! fit Raphaël sans étonnement, comme si, après la suprême débâcle de son amour, plus rien ne pût le surprendre au monde.

– Sus ! hurlèrent à cet instant des voix dans la nuit. Prenons-les vivants !… Sus à la sorcière et aux démons !…

– Oh !… Et n’avoir même pas d’armes !…

– Venez ! s’écria alors la Maga, ne comprenant qu’une chose : Raphaël était poursuivi et il fallait le sauver…

Elle entraîna Sanzio vers le fond de la caverne. Là, elle écar-ta vivement un tas de branchages. Un trou circulaire apparut, béant et noir.

– Vite !… Descendez !… dit la Maga à Machiavel et à Ragas-tens, sans s’inquiéter de savoir qui étaient ces deux étrangers…

Le rocher qui cachait ce trou avait été arraché de son alvéole et demeurait penché au-dessus de l’ouverture, maintenu debout par deux bâtons courts et noueux. Cela formait une trappe gros-sièrement agencée.

– Sauvés ! s’écria Ragastens qui, d’un coup d’œil, comprit le mécanisme rudimentaire de la trappe.

Déjà Machiavel avait disparu dans l’ouverture, entraînant Sanzio, que suivit la Maga. Ragastens, à son tour, s’enfonça dans le trou par une pente très raide.

– Les bâtons ! fit la Maga.

– Je sais !… J’ai vu, et compris…

D’un coup sec, il tira à lui les bâtons ; le rocher retomba lourdement et s’emboîta dans son alvéole.

– Sus ! sus !… Arrêtez !… Rendez-vous !…

Ces clameurs retentirent soudain dans la caverne, envahie par une troupe nombreuse… Ragastens attendit quelques ins-tants… Il entendit des cris de désappointement et de fureur… Alors, il descendit avec précaution.

L’étroit boyau qu’il suivait s’enfonçait sous la montagne, par des degrés naturels creusés dans le roc. Devant lui, à quelques pas, Ragastens vit soudain une lumière : c’était une torche que la Maga venait d’allumer. À la faveur de cette lueur, ils descendi-rent plus vite.

La Maga marchait en avant, sa torche levée au-dessus de sa tête, semblable à quelque fantastique génie des mondes sous-terrestres. La descente s’arrêta enfin : le boyau se faisait galerie, large couloir horizontal dans lequel la Maga s’engagea sans hési-ter.

Ragastens, à ce moment, entendit au-dessus de sa tête un sourd grondement : ils étaient au-dessous du cours de l’Anio… Au bout d’une centaine de pas, la galerie se mit à monter en pente douce et aboutit enfin à une vaste grotte sans issue visible. La Maga s’arrêta.

– Nous sommes de l’autre côté du gouffre, dit-elle. Par cette fente que des buissons cachent du dehors, un homme peut pas-ser… Vous pouvez fuir par là… Vous n’aurez ensuite qu’à des-cendre le cours de l’Anio…

– C’est bien, dit Machiavel. Mais vous ?…

– Moi, je reste… ne m’interrogez pas… il suffit que je vous aie sauvés…

– Viens, Raphaël ! reprit alors Machiavel.

– Raphaël reste, fit vivement la vieille.

– Alors, nous restons !

La Maga saisit la main de Sanzio. Lorsque la Maga lui saisit la main, il parut secouer sa torpeur.

– Raphaël, demanda la vieille, qui sont ces deux hommes ?…

– Des amis… tout ce qui me reste au monde…

La Maga frissonna. Elle remarqua alors le profond abatte-ment de Raphaël.

– Tout ce que j’ai de cher au monde, continua le jeune homme, tandis que sa douleur semblait devenir plus violente à mesure qu’il se réveillait de son apathie morbide. Tout !… Et toi, ma bonne Rosa !… Toi… qu’elle appelait sa mère !…

– Pour Dieu ! cria celle-ci. Dis-moi ce qui te fait souffrir, mon Raphaël, mon enfant !… Dis-le à ta bonne vieille Rosa…

– Oh ! si vous saviez… Elle est morte ! Morte !…

– Morte ? s’exclama Rosa en bondissant. Qui ? Mais qui donc ? Est-ce de Rosita que tu veux parler ?…

Sanzio fit oui de la tête, sans force pour proférer une parole. La Maga jeta un cri :

– Fatalité !… Il a fallu que Raphaël fût là et souffrît cette agonie ! Viens, mon enfant… mon fils… Messieurs, restez où vous êtes…

Elle entraîna Sanzio vers le fond de la grotte et s’assit sur une pierre, tandis que Raphaël, abattu, laissait tomber sa tête dans les genoux de la vieille en bégayant des mots sans suite.

De loin, Ragastens et Machiavel assistèrent bouleversés à ce deuil qu’ils étaient impuissants à calmer… Mais, brusquement, le spectacle qu’ils contemplaient se modifia d’étrange manière…

Ils virent la Maga se pencher, approcher sa tête de celle de Raphaël… Et voilà que les plaintes du jeune homme s’arrêtaient ! Il relevait la tête ! Il semblait interroger la vieille, avec doute, d’abord, avec fièvre, ensuite… Et elle, par des signes répétés et énergiques, répondait affirmativement… Alors, Raphaël se leva d’un bond et, accourant comme un insensé vers ses amis, se jeta dans leurs bras, avec une clameur déchirante :

– Vivante !… Elle est vivante !… Entendez-vous ?… Elle vit !… elle vit !…

Il répétait ce mot avec une telle frénésie, une joie si éperdue, que Ragastens et Machiavel, consternés, se regardèrent en ho-chant la tête.

– Non, mes amis, je ne suis pas fou ! La joie ne m’a pas ren-du fou !… Je vous dis que Rosita est vivante !…

À ce moment, la Maga s’approcha.

– Mère Rosa, s’écria Sanzio, dites-leur que votre fille bien-aimée est vivante ! Répétez ce que vous venez de me dire…

– Puisque ce sont des amis… je puis leur confier… Oui, mes-sieurs Rosita est vivante…

– Le pape a donc encore menti ! Le glas ne sonnait donc pas pour elle ! s’exclama Ragastens. Pourtant, il s’est offert à nous conduire auprès de la morte !…

– Le pape n’a pas menti… sur ce point du moins !… Lui aussi « croit » que l’enfant est morte !…

– Racontez ! racontez tout ! s’écria Raphaël, ivre de joie comme il avait été ivre de douleur.

– Soit ! fit la Maga après une courte hésitation.

Le philtre d’amour qu’elle avait remis au vieux Borgia était un puissant narcotique donnant à celui qui l’absorbait toutes les apparences extérieures de la mort. En réalité, c’était une véri-table mort avec cette correction qu’un réactif appliqué à temps « pouvait » ramener à la vie le cadavre.

Maintenant, Rosita, glacée, n’était plus qu’un cadavre. Et la question qui se posait dans l’esprit de la Maga était cette question terrible, angoissante, vertigineuse : pouvoir pénétrer dans le tombeau de la morte… Arriver à temps pour réveiller le cadavre…

XXXVI. DES HONNEURS FUNÈBRES

Lorsque Rosa Vanozzo eut achevé son récit, il y eut dans la caverne quelques minutes de ce profond et pénible silence fait d’inquiétudes et d’émotions violentes, où la parole devient inutile et impuissante.

Ragastens se reprit le premier et résuma la situation.

– Il ne reste qu’une chose à faire, conclut-il. C’est de nous emparer de la jeune femme de notre ami et d’achever, en la ré-veillant, l’œuvre audacieuse du sauvetage entrepris par ma-dame…

Il désignait la Maga. Puis, se tournant vers elle :

– Combien de temps le narcotique agira-t-il sans danger ?… Pouvez-vous le préciser ?

– Deux jours et deux nuits, répondit la Maga.

– Bon !… C’est plus qu’il n’en faut… En effet, si l’enterrement a lieu demain… Du courage, Raphaël… Le plus dur est passé, que diable !

Au mot « enterrement », Sanzio avait frémi et chancelé.

– Continuez, mon ami, fit-il en se remettant.

– Donc, la cérémonie devrait avoir lieu demain, puisque pour tout le monde, Rosita est morte… Elle n’est vivante que pour nous…

» Dès lors, continua le chevalier, les choses deviennent fa-ciles… Nous attendons la nuit, nous pénétrons dans le petit cime-tière de Tivoli et, en quelques minutes, nous réveillons la belle endormie…

– C’est à ce plan que je m’étais arrêtée, dit à son tour la Ma-ga.

– C’est dit ! reprit Ragastens. Eh bien, mes amis, puisqu’il n’y a rien de mieux à faire pour l’heure, et que nous avons tous besoin de forces demain, dormons, pendant que les estafiers de Borgia battent la campagne… Ou plutôt dormez… car moi j’ai un mot à dire à ce pauvre Spadacape, qui nous attend avec les che-vaux…

– Le conseil du chevalier est bon, fit Machiavel. Dormons, Raphaël…

La Maga et les deux hommes s’accotèrent comme ils purent pour achever la nuit. Quant à Ragastens, il se glissa au dehors par la fente de rocher que lui avait indiquée la Maga.

Il se trouva alors dans le bas du ravin, près de l’endroit où l’Anio, tombant à grand fracas, creusait un lac resserré, avant de fuir au fond de la gorge, vers la plaine. En face, de l’autre côté du ravin et tout en haut, se trouvait la caverne que tout à l’heure les sbires du pape avaient envahie.

Ragastens leva les yeux de ce côté… Tout était paisible, dans l’obscurité et le silence. Il commença à escalader les flancs abrupts du ravin, parvint au sommet et examina soigneusement la campagne. Mais il ne vit rien.

Ragastens s’élança dans la direction de la petite porte par où il avait pénétré dans l’intérieur du jardin avec la complicité du sieur Boniface Bonifazi. Il ne tarda pas à arriver au petit bois où Spadacape avait reçu l’ordre de garder les chevaux sellés et bri-dés, prêts pour la fuite.

– Pourvu qu’ils ne l’aient pas trouvé ! pensa-t-il.

Il s’avança avec précaution lorsque tout à coup, près de lui, retentit un hennissement.

– C’est Capitan ! murmura-t-il. Il n’a pas besoin de me voir pour me reconnaître… Mon bon compagnon !…

Un instant plus tard, Ragastens rejoignait Spadacape.

– C’est vous, Monsieur le chevalier ? fit celui-ci. Il y a deux minutes que je me doutais que vous étiez dans le bois… votre Ca-pitan voulait absolument m’échapper…

– Tu n’as rien vu ? demanda Ragastens.

– C’est-à-dire que j’ai entrevu au loin des torches qui cou-raient, j’ai entendu des cris… puis il m’a semblé qu’un groupe de cavaliers sortait de la villa et descendait la montagne. J’ai com-pris qu’on vous poursuivait et si vous ne m’aviez positivement or-donné de ne pas bouger, quoi qu’il advînt, je me serais avancé avec les chevaux, dans l’espoir de vous rencontrer… Ah ! Mon-sieur le chevalier… j’ai bien cru que je ne vous reverrais pas !…

– Tu dis que le gros de cavaliers a descendu la montagne ?…

– J’en suis certain… Aucun n’est monté vers Tivoli.

– C’est donc qu’on suppose que nous avons cherché à gagner la route de Florence. En ce cas, Tivoli n’est pas surveillé. Tout est à merveille… Tu vas reconduire les chevaux au Panier Fleuri et tu attendras là, en disant, si on t’interroge, que nous faisons une ex-cursion à pied parmi les curiosités de la montagne… Si l’éveil a été donné dans Tivoli, si on y parle de ce qui s’est passé à la villa, tu m’attendras ici pour me prévenir.

– J’ai compris.

– Puis, dès la pointe du jour, tu te procureras une voiture so-lide, attelée de deux bons trotteurs… Voici de l’argent… Il faudra que la voiture puisse courir très vite par tous les chemins, et tu auras soin qu’elle demeure attelée, pendant toute la journée… tu inventeras un prétexte quelconque pour expliquer la chose… En-fin, tu me tiendras prêt un habillement complet comme en por-tent les paysans de Tivoli… Va, demain matin, c’est-à-dire dans trois ou quatre heures, tu me verras… Tu as bien compris ?

Spadacape fit signe qu’on pouvait se fier à lui et s’éloigna, entraînant les chevaux.

Confiant dans les ressources de ruse et d’audace de l’ancien truand, Ragastens regagna plus tranquille la caverne où il s’allongea aussitôt sur un tas de feuilles mortes et dormit à poings fermés.

Un rayon de soleil filtrait à travers les ronces qui cachaient la fente par où il était sorti et rentré lorsqu’il se réveilla. Il vit Ra-phaël et Machiavel qui causaient dans un coin avec la Maga.

– Bonjour ! fit-il gaiement. Déjeunons-nous ce matin ?

– J’ai prévu le cas où je serais obligée de séjourner plusieurs jours ici, répondit la Maga… J’ai du vin pour donner des forces et du biscotelto avec quelques tranches de viande fumée.

Ragastens et Machiavel firent seuls honneur à ce modeste repas. Le chevalier rendit compte des dispositions qu’il avait prises avec Spadacape et annonça qu’il allait immédiatement se mettre en campagne.

– Voulez-vous de moi ?… demanda Machiavel.

– Non, il vaut mieux que je sois seul ; c’est même indispen-sable. À deux, nous risquerions d’être remarqués et tout serait perdu. Ne bougez pas d’ici et, vers la fin de la journée, je viendrai vous indiquer le moment d’agir.

– Puissiez-vous être heureux un jour et voir vos désirs se réaliser ! dit la Maga avec une étrange solennité. Vous méritez le bonheur.

Ragastens tressaillit.

– À quoi voyez-vous que je désire quelque chose ? demanda-t-il en en essayant de rire.

– Enfant !… Je suis bien vieille et j’ai bien souffert… J’ai ap-pris à lire sur le visage des hommes. Je vois, je devine qu’un tourment se cache au fond de votre cœur… Et je souhaite ar-demment que vous soyez aimé comme vous le méritez.

Ragastens, plus ému qu’il n’eût voulu le paraître, serra la main de ses amis et s’élança au dehors, tout pensif.

Il s’engagea dans un sentier qui contournait de hauts ro-chers. Parvenu en haut du ravin, il constata que rien d’anormal ne semblait se passer dans la montagne. Seuls, quelques che-vriers apparaissaient par-ci par-là dans la grande lumière rose du matin… La villa du pape était muette et mystérieuse comme à l’ordinaire. Seulement la cloche de la chapelle sonnant d’intervalle en intervalle jetait dans l’air ses notes mélanco-liques…

Il parut évident à Ragastens que les recherches des cavaliers du pape s’étaient portées au loin. Il ne se trompait pas.

Rodrigue Borgia, après le départ de Sanzio, de Machiavel et de Ragastens, s’était mis à crier et à appeler au secours. On avait fini par l’entendre et on l’avait délivré. Le pape, d’après l’entretien qui venait d’avoir lieu, avait supposé que les trois hommes connaissaient la Maga, qu’ils savaient en quel coin elle habitait, et qu’ils se dirigeraient sans doute vers la caverne. Ce fut donc là qu’il envoya ses gardes d’autant mieux qu’il voulait du même coup s’emparer de la Maga. La caverne fut trouvée vide…

Borgia supposa alors que tous les quatre avaient rejoint la grande route de Florence… Et c’est cette route que ses cavaliers battaient encore tandis que Ragastens, par un grand détour, ga-gnait Tivoli. À l’entrée du village, il trouva Spadacape qui l’attendait.

– Que dit-on dans Tivoli ? lui demanda-t-il.

– Rien, sinon qu’une personne est morte cette nuit dans la villa pontificale et qu’on va l’enterrer aujourd’hui.

– Très bien. La voiture ?…

– Prête. Attelée dans la cour du Panier fleuri. Une voiture solide. Des chevaux capables de descendre la montagne au galop. Le vêtement des paysans est prêt aussi.

– Spadacape, tu es un homme précieux !

– Je vous l’avais bien dit, monsieur, répondit modestement Spadacape.

Tous deux gagnèrent alors l’auberge du Panier fleuri dans laquelle ils entrèrent par une porte de derrière, donnant sur les champs. Dix minutes plus tard, Ragastens en sortait sans avoir été remarqué, vêtu comme un cultivateur qui s’en va au travail, une bêche sur l’épaule.

Toute la journée, il erra aux alentours de la villa sans la perdre de vue. Enfin, le soleil baissa sur l’horizon.

Il commençait à redouter que la cérémonie funèbre n’eût été remise au lendemain, lorsqu’il entendit les cloches de la chapelle sonner à toute volée.

Bientôt, la porte principale de la villa s’ouvrit toute grande. Plusieurs prêtres apparurent, précédés d’un porte-croix et psal-modiant les prières des morts. Puis ce fut le cercueil, couvert d’un drap blanc et porté par huit domestiques à la livrée pontifi-cale.

Ragastens sentit son cœur battre violemment à la pensée de la jeune fille étendue dans la bière… Il frémit, et, malgré tout son courage, il ne put se défendre d’un moment de terreur.

Derrière le cercueil venaient une vingtaine de soldats for-mant escorte, puis enfin les habitants de la villa, suivant en pro-cession. Le cortège passa à cinquante pas de Ragastens, caché dans les broussailles.

Il se mit à suivre de loin. Lorsque le cortège funèbre entra dans Tivoli, un grand nombre d’habitants vinrent s’y mêler. Ra-gastens put dès lors rejoindre la procession et se confondre dans la foule. À l’église, Ragastens entra comme tout le monde.

Les prières furent chantées. Puis un silence se fit. Le prêtre faisait le tour du cercueil et, selon le rite, l’aspergeait d’eau bé-nite. Le cercueil avait été placé au milieu de l’église sur des tré-teaux. Quatre soldats, l’épée à la main, s’étaient immobilisés aux quatre angles, près de quatre cierges… Enfin, le prêtre regagna l’autel, puis disparut dans la sacristie, accompagné des enfants de chœur, des porte-croix et des autres prêtres.

La cérémonie était terminée. La foule commença à sortir… En quelques minutes, l’église se trouva vide… Il n’y eut plus, au-près de Ragastens, qu’une vieille femme qui, elle-même, se dis-posa à se retirer…

– Eh bien ?… fit machinalement Ragastens, on n’emporte donc pas le cercueil au cimetière ?…

– Comment ? se récria la vieille femme, vous ne savez donc pas ? Le Saint-Père a décidé que le corps serait enterré à Rome, où une voiture la transportera demain.

– On va la transporter à Rome ? balbutia-t-il.

– Mais oui ! Vous ne saviez donc pas ?… Et Sa Sainteté, pour faire honneur à la pauvre petite, a décidé qu’une garde d’honneur veillerait toute la nuit auprès du cercueil…

Ragastens sortit de l’église, livide, chancelant. Il se mit à ar-penter lentement la rue, dans la direction du Panier fleuri, tour-nant et retournant l’effrayante question : comment ouvrir ce cer-cueil que gardent des soldats !…

À cinquante pas de l’église, il vit un hangar adossé à une au-berge : sous ce hangar, l’escorte qu’il venait de voir passer s’était arrêtée. Déjà les soldats avaient déposé leurs armes et leurs man-teaux de cérémonie. Deux ou trois d’entre eux, en pourpoint, bâillaient devant la porte de l’auberge. Ce hangar allait servir de poste à l’escorte qui, pendant tout le séjour du cercueil à l’église de Tivoli, fournirait la garde d’honneur. Ragastens les compta rapidement. Il y avait seize hallebardiers.

– Et les quatre qui gardent le catafalque, ça fait vingt ! murmura-t-il.

Dans la salle basse de l’auberge, l’officier qui commandait ce détachement était déjà attablé, lutinant une jolie servante qui venait de lui apporter à boire. Ragastens observa tous ces détails dans un rapide coup d’œil.

– Comment ouvrir le cercueil ?

La question revenait sans trêve, pendant qu’il avait l’air très attentif à examiner les hallebardiers, comme un bon badaud qui s’étonnait de la présence des soldats dans le paisible village. Puis il s’éloigna.

– Quatre ! pensa-t-il. La relève se fera toutes les deux heures… Quatre !… C’est beaucoup, mais pas au-dessus de mes forces. L’essentiel sera d’agir sans bruit…

Rentré au Panier fleuri, il se hâta de se dépouiller des vête-ments de paysan que Spadacape lui avait procurés, et reprit son costume de cavalier. Il s’aperçut alors qu’il avait grand faim.

– Fais-moi apporter à dîner, dit-il à Spadacape.

Celui-ci s’élançait… Mais Ragastens le rappela.

– Non, fit-il, inutile : j’ai changé d’idée.

– Monsieur le chevalier a l’air tourmenté… Un bon dîner, au contraire, ne gâterait rien…

– Je sais, je sais… Aussi ne renoncé-je pas à dîner. Seule-ment, je dînerai ailleurs, voilà tout !…

– Vous sortez, monsieur ?

– Oui. Toi, veille et attends ici.

– Et la voiture ? Faut-il la conserver ?

– Plus que jamais. À propos, Spadacape, te chargerais-tu, le cas échéant, d’étourdir un homme d’un seul coup de poing, de fa-çon qu’il tombe sans même pouvoir crier ?

– Heu !… Cela m’est arrivé, monsieur…

– Et s’il te fallait étourdir deux hommes ?

– On peut essayer… Oui, je crois pouvoir répondre de deux hommes qui ne seraient pas prévenus… Mais, monsieur, si le coup de poing ne réussissait pas ?

Ragastens tressaillit. L’idée de tuer les quatre factionnaires se présenta à lui pour la première fois. Et cette idée lui causa une insurmontable horreur…

– Que faire ? songea-t-il, pâle d’angoisse.

Et il s’en alla sans répondre à la terrible question de Spada-cape. Il se dirigea droit sur l’auberge dont le hangar servait de corps de garde improvisé aux hallebardiers. Il entra délibéré-ment dans la salle commune.

L’officier était toujours là. Ragastens se mit à appeler, en vociférant, de manière à concentrer sur lui l’attention de l’officier.

– Tudieu ! Ventrebleu ! Cordieu ! Corbacque !

– À la bonne heure ! cria l’officier qui, dans un coin, était at-tablé devant un dîner qu’on venait de lui servir.

« Si cet officier vient de Rome, et s’il m’y a vu, il va me re-connaître, pensa Ragastens. Voyons. »

Et il continua ses appels furieux en frappant du pommeau de son épée sur une table. Deux ou trois servantes accoururent, effarées.

– Que faut-il servir à monsieur le cavalier ?

– À dîner, corbacque ! Je meurs de faim ! Morbleu ! Plus vite que cela ! C’est déjà bien assez que je sois forcé de dîner seul… S’il faut encore attendre !…

L’officier se leva et vint droit sur Ragastens. « Attention ! » se dit celui-ci.

– Monsieur, dit l’officier en saluant, je vois que vous êtes homme d’épée…

– En effet, monsieur…

– Cela vous ennuie de dîner seul ?

– Cela m’assomme, monsieur ! À Naples, d’où je viens, nous avons l’habitude de mener une vie pas trop triste… Nous sommes quelques-uns qui aimons la franche ripaille autant que les bons coups d’estoc… Vous comprenez mon ennui…

– Eh bien, monsieur, s’écria l’officier épanoui, figurez-vous que je suis exactement dans la même situation que vous !… Vous plairait-il d’associer nos deux ennuis et de partager mon dîner ?…

– Ma foi, monsieur, voilà une invitation qui me touche !… Je suis tout vôtre !… À une condition, pourtant…

– Laquelle, monsieur ?

– C’est que vous me permettrez de vous traiter en ami, c’est-à-dire que j’entends payer la dépense.

– Je n’y vois aucun inconvénient, si vous me permettez de me charger des vins, fit l’officier de plus en plus ravi. À table, donc, mon cher hôte.

– Il ne me reconnaît pas, se dit Ragastens en s’asseyant vis-à-vis de l’officier.

Il reprit tout haut :

– Pourriez-vous mon cher monsieur, m’expliquer comment il se fait que je trouve un officier de hallebardiers pontificaux dans cette auberge de village ? Vous venez de Rome, peut-être ?

– Rome ! fit l’officier en soupirant. Il y a six mois que je n’y ai pas mis les pieds. Vous voyez en moi un exilé…

– Exilé !… Auriez-vous encouru quelque disgrâce ?…

– Non, c’est une façon de parler. Sa Sainteté m’a commis au commandement des hallebardiers de sa villa de Tivoli… Et vous pensez si je m’y ennuie. Sa Sainteté vient d’y arriver. J’espère bien rentrer à Rome avec elle. Monsieur, je bois à vous.

– À vous, monsieur ! Ce porto est sublime. Mais, puisque le Saint-Père est à sa villa, pourquoi êtes-vous ici ?

– C’est toute une histoire ! Il y a eu cette nuit d’étranges évé-nements à la villa…

– Racontez-moi cela un peu…

– D’abord, Sa Sainteté a failli être enlevée.

– Enlevé ? Le Saint-Père ?…

– Positivement ! Par une troupe de bandits qui le voulaient rançonner.

– Voilà qui est étrange…

– C’est le Saint-Père lui-même qui nous l’a dit, lorsque nous sommes accourus à ses cris… Nous l’avons trouvé dans le pavil-lon de son jardinier, pieds et poings liés…

– Et que sont devenus les bandits ?

– Qui le sait ? Ils ont disparu, emportés par le diable, peut-être, et encore !… Quand je dis le diable, ce n’est pas une vaine superstition qui me fait parler…

– Je n’en doute pas, cher monsieur, bien que ce ne soit pas une superstition de croire au diable ! fit Ragastens, goguenard.

– Tout juste. Vous allez voir. Sur les indications du Saint-Père lui-même, on supposait que ces bandits s’étaient réfugiés dans une caverne, qui jouit d’une assez mauvaise réputation…

À ce moment, un hallebardier entra dans la salle de l’auberge. L’officier interrompit son récit et, se tournant vers le soldat :

– Que veux-tu, toi ?… Ne peut-on boire tranquille ?

– Lieutenant, je viens vous prévenir qu’il est l’heure de rem-placer la garde d’honneur. Vous m’en avez donné l’ordre…

– C’est bon !… File… Le hallebardier disparut.

– Voilà les plaisirs de la corvée ! Dire que, toute la nuit, je vais avoir à me déranger de deux heures en deux heures !… Mais où en étais-je ?…

– À la caverne mal renommée…

– Ah oui ! Eh bien, c’est là que les brigands s’étaient réfu-giés, en compagnie d’une vieille sorcière, leur complice… Nous arrivons à la caverne : plus personne !

– C’est miraculeux !

– Comme vous dites, cher monsieur. Tout le pays était oc-cupé, la caverne cernée… À moins de supposer qu’ils ont, de bon cœur, sauté dans le gouffre de l’Anio, il faut croire que le diable les a emportés. Et c’est ce que tout le monde croit ! acheva l’officier en vidant son verre d’un trait et en se levant…

– Voilà, certes, d’étranges événements, dit Ragastens.

– Oh ! Ce n’est pas tout ! reprit l’officier d’une voix pâteuse… Tenez, voulez-vous venir avec moi ? Vous verrez quelque chose de curieux…

– Est-ce loin que vous allez ? demanda Ragastens du ton d’un homme qui ne tient pas à interrompre son dîner.

Un tressaillement de joie l’avait agité. Mais cette joie, il la déguisa sous un masque d’indifférence.

– Tout près, dit l’officier, à l’église !

– Ce n’est pas l’heure d’aller à messe, ni à vêpres !… fit Ra-gastens en riant.

– Non, mais venez, vous verrez…

– Eh bien, soit ! Pour vous tenir compagnie…

Suivi de Ragastens, l’officier sortit de l’auberge. Devant le hangar, quatre soldats attendaient, la hallebarde au poing. La pe-tite troupe se mit en route. La nuit était venue et déjà les maisons de Tivoli s’étaient fermées.

Ragastens affecta de marcher près de l’officier et de lui cau-ser familièrement, de façon que les soldats pussent bien constater cette intimité. On arriva à l’église.

Les quatre nouveaux factionnaires prirent la place de ceux qu’ils venaient de relever, puis l’officier revint aussitôt à l’auberge en ramenant les hallebardiers dont le tour était fini.

– Vous avez vu ? demanda-t-il à Ragastens, lorsqu’ils furent installés de nouveau à table.

– En effet. C’est assez lugubre, ce cercueil avec ces hallebar-diers. Comme si le mort devait s’enfuir !…

L’officier éclata d’un rire épais.

– Pas de danger ! Mais le mort est une morte… et ce n’est pas pour l’empêcher de s’enfuir que mes soldats montent la garde… c’est pour lui faire honneur.

– Une morte, dites-vous ?

– Chut !… Il paraît que c’est une parente du Saint-Père… une parente très rapprochée… quelque chose comme sa fille !

– Hé ! hé ! On dit que le pape, dans son jeune temps…

– Justement… Et même maintenant !

– En sorte que la défunte ?…

– C’est le fruit d’une de ses passagères amours dont le pape sanctifie parfois les dames romaines… Pauvre petite ! Seize ans à peine !

– Vous l’avez vue ?…

– Oui, le soir, dans le jardin. Je commençais même à en de-venir amoureux !…

– Diable ! pensa Ragastens, est-ce que cet imbécile aurait le vin idyllique ? Dans ces conditions, poursuivit-il à haute voix, je comprends la garde d’honneur. Mais, comme vous disiez, c’est une corvée pour vous !…

– Corvée d’autant plus dure que l’obligation de me déranger toutes les deux heures va me faire manquer une occasion su-perbe…

– Laquelle ? Contez-moi cela…

– Vous voyez cette petite servante, avec son pied de mar-quise, sa jupe courte, et ses yeux incandescents ?… Eh bien ! Elle raffole de moi… elle vient de me le dire !… Mais la consigne avant tout !

De minute en minute, Ragastens versait à boire à l’officier.

– Ah ! soupira-t-il en jetant un regard sur la servante qui al-lait et venait dans la salle, s’il n’y avait pas cette maudite cor-vée !…

– Qui vous empêche de concilier la corvée et l’amour ? fit Ragastens à brûle-pourpoint.

L’officier le regarda d’un air hébété.

– Que voulez-vous dire ? bégaya-t-il.

– Eh que diable ! Entre camarades, on se doit quelque chose !… Je vous remplacerai !…

– Vous ?…

– Moi ! Pourquoi pas ?… Je suis du métier, camarade !

– La consigne ! fit l’officier avec effort pour reprendre son sang-froid. Je ne veux pas…

– Envoyez donc la consigne au diable !… Voyez la jolie fille qui tourne vers vous un œil langoureux… Morbleu ! Il vous fau-drait du courage…

– Du courage ?… Oui… j’en aurai… À boire…

Ragastens fit signe à la servante qui s’empressa de venir ver-ser. Il n’y avait plus personne dans l’auberge. Les maîtres s’étaient couchés. La porte principale était fermée. Ragastens se leva tout à coup et embrassa la jolie servante sur les deux joues.

– Morbleu ! C’est frais, c’est velouté ! Ah ! Camarade, je prends votre place, puisque vous gardez la consigne.

La servante ne se défendait qu’à peine. Ragastens la poussa sur les genoux de l’officier.

– Ah ! la friponne, fit-il, elle ne veut pas de moi…

– Oui, hoqueta l’autre, elle m’aime…

– Allez donc dormir… je suis là pour la consigne !

L’officier se leva en titubant et s’appuya au bras de Ragas-tens.

– Tu es un véritable ami… Comment t’appelles-tu ?

– Que t’importe, mon cher !… Profite de l’occasion… je me charge de tout.

– Non !… Je serais mis en disgrâce… peut-être pis encore !

– Va donc, morbleu ! Je te réveillerai toutes les deux heures !

– Ah ! Pour le coup, voilà la bonne idée…

– Va, mon cher… Ah ! l’heureux gaillard !

– Eh bien, écoute, fit soudain l’officier. Le mot de passe est… Tibre et Tivoli… Avec cela, mes gaillards feront tout comme si tu étais moi-même !… Mais tu me jures… toutes les deux heures…

– Toutes les deux heures, j’irai changer la garde, et s’il sur-vient un incident, je te réveille !…

– Embrasse-moi, camarade !…

Ragastens donna l’accolade à l’officier et, moitié le poussant, moitié le soutenant, le conduisit à l’escalier que la jolie servante escaladait déjà. Quelques instants plus tard, il entendit une porte s’ouvrir et se refermer.

– Dans cinq minutes, il ronflera, pensa-t-il, et il en a pour jusqu’à demain !…

Aussitôt, il passa par une porte latérale sous le hangar. Les hallebardiers l’avaient vu dîner avec leur supérieur ; ils étaient tous convaincus que Ragastens était un camarade de leur officier, venu pour lui tenir compagnie. Cette conviction se fortifia lorsque Ragastens, ayant appelé le sergent, lui donna le mot de passe et lui ordonna de désigner les quatre hommes de garde dont c’était le tour de veiller à l’église.

Le sergent s’exécuta et salua Ragastens. Celui-ci frémit de joie. Le résultat de sa manœuvre était inespéré.

L’heure de changer la garde étant arrivée, Ragastens ac-complit cette cérémonie exactement comme il avait vu faire l’officier. Il exagéra la raideur militaire et son ton rogue donna aux hallebardiers une haute idée de ses capacités. De retour au hangar, il passa en grognant fort l’inspection du poste.

– Qu’on dorme ! fit-il en redoublant de sévérité. Sergent, vous me répondez du bon ordre. Je ne veux pas entendre un mot.

Sur ce, il sortit comme un homme décidé à accomplir méti-culeusement sa consigne et qui ne veut pas se laisser surprendre par le sommeil.

Dans la rue, une ombre se dressa près de lui. C’était Spada-cape. Ragastens l’entraîna dans une encoignure.

– Monsieur, lui dit alors Spadacape, vos deux amis sont au Panier fleuri, avec une vieille femme, tous trois dans une mor-telle inquiétude… Ils m’ont envoyé pour tâcher de vous trouver…

– Bon ! Eh bien, tu vas aller leur dire que tout va bien.

– J’y cours… Annoncerai-je votre retour ?

– Non. Écoute. Peux-tu, sans bruit, amener la voiture jusque sur la petite place de l’église ?

– En mettant de la paille autour des roues et en enveloppant les sabots des chevaux, je réponds du silence…

– Peux-tu être sur la place dans un quart d’heure ?

– Oui, mais ce sera juste…

– Bien, sois donc, dans vingt minutes, sur la place, avec la voiture. Mes deux amis et la vieille femme dont tu parles devront être dans la voiture… Surtout qu’ils ne bougent pas avant de me voir.

Spadacape s’élança vers le Panier fleuri et Ragastens se di-rigea rapidement vers l’église. Il tenait à être seul.

Que l’un de ces soldats fût pris d’un doute, qu’un soupçon passât par l’esprit de l’un des factionnaires de la morte et tout était perdu… Il fallait frapper un seul coup, et que le coup por-tât…

Les quatre hallebardiers lui apparurent vaguement dans la pénombre. Leurs attitudes affaissées indiquaient que le sommeil les gagnait. L’un d’eux dormait même tout à fait. Il dormait de-bout, appuyé sur sa hallebarde et son sommeil était presque aussi profond que s’il eût été dans son lit, comme il arrive aux soldats habitués à rester debout, immobiles, pendant longtemps.

Du fond de l’église, Ragastens examina un instant la situa-tion. Tout à coup, il s’ébranla : il avait trouvé ! Il marcha droit au dormeur et lui mit rudement la main sur l’épaule. L’homme sur-sauta. Les trois autres prirent aussitôt une raideur de statues.

– Eh bien, mon camarade, fit Ragastens, il paraît que vous dormez !… En faction !… Le cas est grave…

– Mon officier, balbutia le dormeur… la fatigue…

– Il n’y a pas de fatigue pour un bon soldat. Dans ma com-pagnie, reprit Ragastens, pour dormir sous les armes, c’est deux mois de cachot !… Et dans les hallebardiers ?…

Le soldat pâlit…

– Je vais rendre compte du fait à votre officier, qui m’a chargé de le suppléer… Je crois qu’en raison des circonstances, les deux mois de cachot risquent fort de s’augmenter…

– Mon officier… je vous promets…

– Mais tu tombes de sommeil… Tu ne peux rien pro-mettre !… Et vous trois aussi. Allons, allons, je ne suis pas si mauvais diable que j’en ai l’air… Allez dormir au poste, ma-rauds !…

Ragastens attendit avec une anxiété mortelle le résultat de ces derniers mots. Les quatre soldats eurent ce regard inquiet et méfiant qu’ont les enfants à qui on propose tout à coup un jouet trop beau.

– Allez dormir, vous dis-je ! Morbleu ! Je ne veux pas que mon passage parmi les hallebardiers de notre Saint-Père laisse un mauvais souvenir à de braves gens comme vous… Allez dor-mir, je vous remplace !… La morte sera, pour cette heure, gardée par un lieutenant d’arquebusiers : cela vaut quatre hallebar-diers…

Les quatre soldats eurent encore une hésitation. Ragastens sentit la sueur perler à la racine de ses cheveux.

– Allez dormir… ou je me fâche ! bougonna-t-il.

– Merci, mon officier ! fit soudain le dormeur, qui se dirigea aussitôt vers la porte.

Les trois autres le suivirent en répétant :

– Merci, mon officier !…

Ragastens se mordit les lèvres pour ne pas crier de joie. Il ti-ra ostensiblement son épée, comme s’il se fût préparé à monter la garde.

Les quatre soldats disparurent… Ragastens courut à la porte de l’église… il les vit s’éloigner dans la nuit…

Alors, il attendit quelques minutes, dévoré d’impatience, le cœur lui battant à rompre… Enfin, il lui parut évident que rien ne viendrait le troubler dans l’achèvement de son œuvre… À ce mo-ment, un bruit très sourd, à peine perceptible, se fit entendre non loin de lui… La voiture apparut !…

Alors, il rentra et courut au catafalque. En une seconde, il eut arraché le drap mortuaire : la bière apparut éclairée par les cierges…

Il introduisit la pointe de son poignard entre le couvercle et la bière. D’une pesée lente, il souleva le couvercle, puis recom-mença près du clou suivant, puis plus loin encore… Une dernière pesée détacha assez le couvercle pour qu’il pût passer ses deux mains dans la fente…

Ragastens se mit à genoux… Il introduisit ses deux mains dans la large fente… Ses muscles se tendirent. Il entendit le grin-cement des clous qui s’arrachaient. Brusquement le couvercle sauta.

La morte lui apparut, si blanche, si bien morte en apparence qu’un doute horrible lui emplit l’âme. Il se leva d’une pièce, sans pouvoir détacher ses yeux de la jeune femme et, pendant une ver-tigineuse seconde, les affres de ce travail macabre le dominèrent. Mais il se secoua, ramené à la réalité par l’imminence du danger.

Frémissant, il se baissa pour saisir la jeune femme et l’emporter… À ce moment, une main se posa sur son épaule.

XXXVII. SOLITUDE DE RAGASTENS

Après le départ de Ragastens, il y avait eu dans la caverne de la Maga une longue attente pleine d’anxiété.

Ragastens ne revenait pas !

Le soir vint et tous trois attendaient, rassemblés dans un si-lence profond. La nuit se fit. L’inquiétude de Machiavel grandis-sait de minute en minute. Ragastens était-il pris ? Quel événe-ment l’empêchait de revenir ?

Quant à Raphaël, il ne vivait plus.

– Allons ! dit-il d’un ton bref.

– Attendons encore !…

– Je ne peux plus.

Machiavel comprit que Sanzio était à bout de forces.

– Allons ! dit-il… Mais procédons avec prudence et méthode, passons par le Panier fleuri. Peut-être aurons-nous des nou-velles.

– Tout ce que tu voudras, mais allons !… N’est-ce pas Ma-ga ?

– Oui, dit tristement la Maga.

Tous trois se mirent en route. Une demi-heure plus tard, ils arrivaient à l’auberge du Panier fleuri.

– Spadacape ! fit Machiavel en montrant un homme qui, dans la cour de l’auberge, semblait attendre.

Il le rejoignit vivement. Et bientôt Spadacape l’eut mis au courant de tout ce que lui avait dit Ragastens.

– Mais où est maintenant le chevalier ?

– Il rôde certainement dans Tivoli, et je me ferais fort de le trouver rapidement. Quoi qu’il arrive, j’ai tout préparé selon ses instructions.

– Spadacape, dit Machiavel soucieux, il faut absolument le trouver, lui dire que nous sommes ici, que nous mourons d’inquiétude…

Spadacape se mit aussitôt en campagne. On a vu quel avait été le résultat de ses recherches. Il faisait nuit noire quand Spa-dacape réapparut.

– Le chevalier ? interrogea fiévreusement Machiavel.

– Il vous attend sur la place de l’Église… Vite, messieurs, ai-dez-moi !…

Spadacape s’était précipité vers la voiture et commença à en garnir les roues avec du foin. Sanzio et Machiavel comprirent… Ils se mirent à la besogne avec une hâte fébrile.

– Ragastens a besoin de la voiture, murmura Machiavel. C’est que tout est prêt…

Un indicible espoir leur était revenu… En quelques minutes, les roues de la voiture, les sabots des chevaux se trouvèrent enve-loppés… On fit monter la Maga dans la voiture.

– En route ! commanda Raphaël.

La voiture sortit de l’auberge, conduite en main par Spada-cape. Machiavel et Sanzio s’étaient précipités en avant. Ils attei-gnirent la petite place de l’Église.

– Personne ! fit Machiavel.

– Entrons ! répondit Sanzio.

Ils dégainèrent, et ce fut le poignard à la main qu’ils poussè-rent la porte de l’église où ils entrèrent de front. L’église parais-sait déserte…

En quelques pas, ils gagnèrent la nef qu’éclairaient les cierges. Machiavel saisit la main de Sanzio et lui montra, dans le cercle de la lumière jaunâtre des cierges, le groupe fantastique, la vision de ce rêve que formait Ragastens se colletant avec le cer-cueil… Raphaël bondit en avant et, au moment où Ragastens, sa terrible besogne achevée, se penchait pour saisir Rosita, lui mit la main sur l’épaule…

Ragastens releva la tête avec un rugissement de lion à qui on veut arracher sa proie et, laissant tomber la jeune fille, saisit son poignard… Mais il reconnut Raphaël et un sourire d’orgueil et de joie illumina sa mâle figure.

– Pardieu, cher ami ! fit-il, vous arrivez à temps !… Prenez-la !… Au fait, c’est vous qui êtes l’époux !…

Raphaël avait eu d’abord un regard d’extase pour Rosita. Aux derniers mots de Ragastens, il se recula d’un pas et se dé-couvrit, puis, trop ému pour pouvoir parler, il lui désigna la jeune fille.

Ragastens comprit la pensée généreuse de l’artiste. Sanzio lui laissait l’honneur d’emporter sa femme et d’achever ce qu’il avait commencé seul !…

Alors, Ragastens se baissa, saisit la jeune fille, la souleva dans ses deux bras et l’emporta jusqu’à la voiture où il la déposa sur les genoux de la Maga…

Raphaël voulait parler, dire sa joie, sa reconnaissance… Il y eut entre les deux hommes une de ces étreintes qui cimentent à jamais les fortes amitiés. Puis, Ragastens donna ses ordres :

– Spadacape, mon cheval et le tien !

Spadacape s’élança.

– Machiavel, sur le siège, continua le chevalier. Vous savez conduire, je suppose ?

– Oui, général ! fit Machiavel en souriant.

Quant à Raphaël, il était déjà dans la voiture, penché sur le visage de Rosita, attendant l’effet de la potion que la Maga venait de faire absorber à la jeune fille…

Spadacape reparut, Ragastens se mit légèrement en selle. La voiture s’ébranla, traversa Tivoli au pas, puis se lança au galop.

Il y eut une heure de course folle dans la nuit, en pleine mon-tagne. On évita de rejoindre directement la route de Florence. Ragastens et Spadacape galopaient aux deux côtés de la voiture.

Au bout d’une heure, Raphaël cria d’arrêter. Machiavel obéit et sauta à bas de son siège. Alors, Sanzio descendit de la voi-ture. Ragastens mit pied à terre.

Raphaël tendit ses deux bras vers la voiture… Rosita appa-rut, toute blanche encore, adorable de son effarement et de sa grâce, les yeux troublés comme si elle eût encore douté si ce qu’elle voyait était un songe…

– Rosita, lui dit Raphaël avec une intense émotion, voici M. le chevalier de Ragastens et voici Machiavel, ces deux chers amis dont je te parlais tout à l’heure… dont je t’ai dit le dévoue-ment…

– Soyez bénis, vous qui me rendez à mon Raphaël, dit-elle avec un sourire d’une infinie douceur, en tendant ses deux mains. Par vous, je suis heureuse… jamais je n’oublierai mes deux frères…

– En ce cas, dit Ragastens gravement, je demande l’accolade à laquelle ce titre précieux me donne droit !…

Rosita tendit ses joues. Le chevalier l’embrassa, faisant de vains efforts pour cacher son émotion.

– Soyez heureuse, petite sœur ! dit-il doucement.

Puis ce fut le tour de Machiavel. Et il y eut parmi ces per-sonnages rassemblés sous le beau ciel étoilé, dans la nuit qu’embaumaient les lavandes de la montagne, une minute de bonheur complet comme il y en a si peu, hélas, dans la vie des hommes !

Lorsque Rosita et Raphaël remontèrent dans la voiture, ils poussèrent un cri : la Maga avait disparu !

– Hélas ! murmura Sanzio, sa résolution a été inébranlable. Les larmes de Rosita elles-mêmes n’ont pu la retenir… Déjà, à Rome, nous avions vainement essayé de l’entraîner avec nous… Pauvre mère Rosa !…

Rosita pleurait silencieusement.

– Allons ! fit Machiavel, il faut partir !…

– Partons ! répondit Sanzio avec un soupir.

La voiture s’ébranla de nouveau. Alors, la Maga sortit du fourré où elle s’était glissée. Ses yeux demeurèrent fixés sur la voiture qui s’éloignait. Et de ces yeux coulaient deux grosses larmes…

Enfin, elle se retourna et se mit à marcher d’un bon pas dans la direction de Tivoli… Et, cette fois, ce n’était plus une émotion attendrie qui brillait dans son regard flamboyant d’une farouche et indomptable volonté…

Au point du jour, la voiture ayant fait un immense détour, rejoignit la route de Florence. Ragastens fit alors signe à Machia-vel d’arrêter.

– Mes amis, dit-il, nous allons nous séparer. La route est libre… Vous, piquez droit sur Florence ; moi, j’ai encore quelque chose à faire dans ce pays…

– Nous séparer ? s’écrièrent Machiavel et Sanzio.

Et ils entreprirent de dissuader le chevalier. Mais leurs prières, leurs raisonnements, les instances de Rosita, tout vint se briser contre la résolution de Ragastens.

Force fut à Sanzio et à Machiavel de se résigner. Ce fut avec une violente émotion qu’ils se firent leurs adieux. Il y eut force promesses cent fois répétées. Et les fugitifs ne se décidèrent tout à fait que lorsque Ragastens eut juré de pousser jusqu’à Florence avant peu.

La voiture, conduite par Machiavel, se remit en route. Rosita et Raphaël, penchés à la portière, échangèrent encore des si-gnaux d’affection avec le chevalier, demeuré au milieu du che-min… Puis, soudain, il y eut un coude de la route. Ragastens, su-bitement, se vit seul.

Alors, il se tourna vers Spadacape.

– Spadacape, lui dit-il, je ne veux pas te prendre en traître. Je te préviens que la campagne que je vais commencer sera fer-tile en mauvais coups à recevoir…

– Avec vous, monsieur le chevalier, je ne crains rien… Mais, monsieur, vous allez donc vous battre ?…

– Oui, Spadacape. Ça te va ?

– Ça me va, monsieur. Seulement, voulez-vous me per-mettre une question ?…

– Je te permets la question…

– Jusqu’ici, vous n’avez fait que vous batailler contre une foule de gens, contre des sbires, contre des seigneurs puissants comme César, contre des papes même !… Contre qui, cette fois, allez-vous donc vous battre ?

– Contre une armée ! répondit simplement Ragastens.

XXXVIII. UNE TONNELLE PRÈS D’UNE FENÊTRE

Pendant quelques jours, Ragastens, l’esprit désemparé, erra dans les montagnes, irrésolu, flottant d’une pensée à l’autre, tan-tôt projetant de retourner en France, tantôt voulant courir à Flo-rence…

Cependant, si capricieux que fussent les méandres de sa course vagabonde, la fatalité voulut qu’il se rapprochât de plus en plus de la ville de Monteforte.

Quoi qu’il en fût, il arriva que, le cinquième soir de son voyage, Ragastens s’aperçut tout à coup qu’il n’était plus qu’à deux journées de marche de Monteforte.

Au moment où le chevalier fit cette découverte qui devait avoir sur sa destinée une influence décisive, il se trouvait dans l’unique et pauvre auberge d’un misérable village où il était arrivé deux heures auparavant. Il était assis devant une bouteille de vin gris, qui rafraîchissait dans le seau d’eau glacée qu’on venait de tirer d’un puits.

Or, ce tête-à-tête de Ragastens et d’un flacon de vin gris avait lieu sous une tonnelle épaisse, laquelle, située dans un jar-din, s’adossait presque à l’auberge, de façon qu’entre elle et le mur de ladite auberge, il y avait juste un étroit passage.

Le mur en question était percé d’une fenêtre de rez-de-chaussée. Cette fenêtre donnait sur une petite pièce que la ton-nelle garantissait des ardeurs du soleil et de tout regard indiscret. Plusieurs personnages réunis dans la pièce causaient entre eux. Ces personnages ne pouvaient rien dire sans être entendus de Ragastens.

Quelques mots prononcés d’une voix plus haute lui firent dresser l’oreille. Dès lors, il ne perdit pas une syllabe de ce qui se disait dans la petite pièce. Et ce qui se disait devait être d’un pro-digieux intérêt pour Ragastens. Car, peu à peu, il s’était levé, s’était rapproché le plus possible du rideau de feuillage, l’oreille tendue, les yeux brillants. Enfin, au moment où la conversation qu’il venait de surprendre paraissait près de sa fin, Ragastens se pencha doucement et fit signe à un homme qui, dans la cour, fourbissait des brides de chevaux. L’homme accourut.

– Spadacape, lui souffla Ragastens dans l’oreille, tu vois cette chambre, n’est-ce pas ? La porte donne sur le couloir qui traverse l’auberge. Tu vas aller te placer devant la porte et tu ne bougeras plus…

– Bon… j’y vais…

– Attends !… Tu auras ton poignard à la main. Si on ouvre la porte, et que quelqu’un veuille sortir…

– Il faudra qu’il se heurte à cette pointe d’acier ?

– Tout juste… Tu comprends à merveille !

Ragastens attendit un instant. Puis, lorsqu’il supposa que Spadacape était à son poste, il sortit de la tonnelle, entra dans l’étroit passage que nous avons signalé, parvint à la fenêtre, et, l’enjambant légèrement, sauta dans la pièce en disant de sa voix la plus railleuse :

– Bonjour, messieurs… Enchanté de faire votre rencontre !…

XXXIX. MARIAGE DE PRIMEVÈRE

À Monteforte par une belle soirée d’été, une extraordinaire agitation se manifestait dans les rues de la ville. Des gens du peuple, des soldats en quantité affluaient sur une grande place, au fond de laquelle se dressait l’élégante architecture florentine du palais comtal des Alma.

La façade du palais était resplendissante de lumières. La grande salle des fêtes contenait une foule de seigneurs en cos-tume de guerre. Parmi eux se trouvaient tous les personnages en-trevus dans les catacombes de Rome. Au fond de la salle s’élevait le trône comtal, encore inoccupé. On attendait avec impatience l’arrivée du comte Alma et de sa fille Béatrix.

Un groupe de cinq ou six jeunes gens entourait, à quelques pas du trône, un beau vieillard à barbe blanche : le prince Man-fredi qui, malgré ses soixante-douze ans, était accouru l’un des premiers à l’appel du comte Alma… On allait recommencer la guerre…

Le comte Alma, bon gré mal gré, était devenu l’âme d’une vaste conspiration à laquelle s’étaient ralliés tous ceux que César avaient dépossédés. En cette réunion on allait décider des der-nières mesures à prendre.

Un espion arrivé dans l’après-midi avait apporté la nouvelle que César venait de quitter Rome à la tête de près de quinze mille hommes, tant fantassins que cavaliers. Il avait en outre avec lui dix coulevrines de campagne, et huit bombardes d’artillerie ca-pables de lancer à plus de deux cents pas de gros boulets de pierre.

Dans la salle des fêtes, l’heure arriva où le comte Alma de-vait prendre place au trône comtal et ouvrir la conférence. Déjà, des murmures s’élevaient. Dans le groupe qui entourait Manfre-di, quelqu’un dit à haute voix :

– Le comte Alma nous commande en chef ; mon avis est que l’honneur lui semble excessif… Peut-être un régiment dans l’armée de César ferait-il mieux son affaire…

Ces paroles, qui traduisaient les inquiétudes et les accusa-tions de beaucoup des chefs, amenèrent un silence glacial. À ce moment, la porte qui se trouvait près du trône s’ouvrit brusque-ment. Tous les yeux se portèrent de ce côté. Béatrix entra seule !…

Il y eut dans la foule une minute de stupeur inquiète. Que faisait donc le comte Alma ?… Cette stupeur se changea en curio-sité lorsqu’on vit Béatrix se diriger résolument vers le trône com-tal et y prendre place… Un grand silence s’établit.

Debout, svelte, dans sa longue robe de velours gris, Béatrix promena sur l’assemblée un regard assuré.

– Seigneurs, dit-elle d’une voix qui ne trembla pas, j’ai une malheureuse nouvelle à vous apprendre : le comte Alma a dispa-ru de Monteforte.

À ces mots, il se fit dans la salle un grand tumulte.

– Trahison ! crièrent plusieurs chefs.

Béatrix étendit la main, et tel était son ascendant sur tous ces seigneurs, rudes hommes de guerre, que son geste suffit à ramener le silence.

– Ceux qui ont peur peuvent se retirer. Quant aux autres, ils resteront, et si peu qu’il en reste, j’ai bon espoir de défendre une fois encore ma ville contre Borgia… Huissiers, ouvrez la grande porte !…

Nul ne sortit… Béatrix promena sur l’assemblée son fier re-gard.

– Maintenant, s’écria-t-elle, je puis dire que Monteforte sera sauvée et que peut-être l’Italie sera arrachée au despotisme… Seigneurs, merci !… Mon cœur se repose en vous…

Tous ces hommes écoutèrent ces paroles qui suscitaient en eux des idées de dévouement absolu. Certes, il n’y en avait pas un qui ne fût mort avec bonheur sous le sourire de Primevère. Ces sentiments se traduisirent par une longue acclamation.

C’en était fait, Béatrix comprit qu’elle était l’arbitre souve-raine et incontestée des décisions qui allaient être prises. Elle prit place au trône comtal, comme si, désormais, elle eût été le chef réel, en l’absence du comte Alma. À ce moment, un jeune homme de fière mine se leva et, d’une voix forte, prononça ces paroles :

– Moi Jean Malatesta, fils de Guido Malatesta, tué dans Ri-mini en défendant ses droits, ses prérogatives et sa liberté, je dé-clare que l’Italie souffre un honteux asservissement et que nous devons reprendre aux Borgia ce qu’ils nous ont volé. Après Mon-teforte sauvée, reprenons Rimini ; après Rimini, reprenons Imo-la, Bologne, Piombino, les villes d’Urbin, et Pesaro, et Faënza, et Comerino. Êtes-vous d’avis que la ligue sacrée, dès aujourd’hui constituée, poursuive ce but grandiose ? Et qu’après avoir re-poussé César de Monteforte, nous entreprenions la délivrance de l’Italie ?

Il n’y eut qu’un cri, une clameur fiévreuse d’enthousiasme…

– Or donc, reprit Jean Malatesta, nous avions un chef su-prême : le comte Alma. Il avait accepté de diriger nos forces coa-lisées… Le comte Alma disparaît. Qu’est-il devenu ?… Il faut que nous le sachions… Et ce qu’il est devenu, je crois le savoir, moi !…

Primevère eut un geste d’anxiété. Le silence était redevenu solennel.

– Deux hommes, deux pèlerins, sont entrés dans Monte-forte, il y a quelques jours. Nul ne fit attention à eux. À diverses reprises, j’ai vu le comte Alma causer avec deux pèlerins dans les profondeurs du Jardin du palais comtal… Et hier, j’ai pu m’approcher assez, sinon pour entendre ce qu’ils disaient, du moins pour apercevoir un instant la figure de l’un d’eux, malgré le soin avec lequel il se cachait sous son capuchon…

L’assemblée écoutait avec une attention profonde. Jean Ma-latesta continua :

– J’ai vu, seigneurs, j’ai vu l’homme et je l’ai reconnu. Savez-vous qui était ce pèlerin ? Savez-vous avec qui le comte Alma a eu des entretiens secrets, entretiens au sujet desquels je me propo-sais de lui demander des explications publiques, ce soir, devant vous tous ?… Eh bien, c’était l’âme damnée de César Borgia, un des espions les plus actifs d’Alexandre VI, un moine qui se fait appeler dom Garconio…

– Dom Garconio !… murmura Primevère en pâlissant.

Aux derniers mots de Jean Malatesta, une vraie tempête s’éleva dans l’assemblée et les cris de : « Trahison ! » se firent en-tendre à nouveau. Malatesta étendit la main comme pour domi-ner le tumulte. Le silence se rétablit.

– Il n’est que trop facile de saisir la vérité, poursuivit alors le jeune homme. Ces deux pèlerins, émissaires du pape et de César, sont venus traiter avec le comte Alma de sa défection à notre cause… Si le comte n’est plus à Monteforte, c’est qu’il a trahi… Le comte a accepté les propositions d’Alexandre VI… Le comte Alma s’est vendu… Si nous ne faisons un exemple terrible, il faut tout craindre de la diplomatie du pape, plus encore que des armes de son fils…

– C’est la vérité même ! crièrent plusieurs voix.

– Il faut frapper le comte !

– Il faut que l’exemple soit retentissant !

– Seigneurs, reprit Jean Malatesta, je propose que le comte Alma, traître et félon, soit publiquement déclaré tel, qu’il soit dé-chu de son titre et de ses biens, et qu’il soit ordonné de lui courir sus dès qu’on le trouvera…

– Seigneurs !… chers seigneurs !… s’écria Primevère, blanche de désespoir.

Mais sa voix fut couverte par le tonnerre des voix qui gron-daient. Elle retomba sur son fauteuil, impuissante… Et comment, d’ailleurs, eût-elle pu défendre son père ?

À ce moment, un homme, un vieillard, se dressa près de Jean Malatesta. C’était le prince Manfredi. Il jouissait d’une in-fluence incontestée sur tous ces rudes chefs de guerre qu’il avait commandés en mainte bataille, qu’il avait dirigés de sa sagesse dans les conseils. Lorsqu’il se leva, le silence se rétablit lente-ment, par degrés…

– Messieurs, dit-il enfin d’une voix que l’âge n’avait pas cas-sée, moi aussi, j’ai vu mes domaines envahis ; j’ai vu le carnage là où la paix faisait jadis fleurir les moissons… Je ne parle pas de mes richesses pillées, de mes privilèges foulés aux pieds… Je suis vieux, mais il s’agit du salut de l’Italie, et mes épaules sont assez robustes encore pour porter la cuirasse. Messieurs, l’un des pre-miers, j’ai adhéré à la délivrance… Vous m’avez entendu dans les réunions, vous m’avez vu à l’œuvre sur les champs de bataille… Je crois qu’il m’est permis de vous dire franchement ma pensée…

» Je crois que l’ardeur de la jeunesse a emporté trop loin le valeureux Jean Malatesta… Je crois qu’en ce qui concerne le comte Alma, nous ne devons pas prendre de décision précipitée… Messieurs, vous oubliez que la fille du comte Alma, notre bien-aimée Béatrix, occupe ce trône… Regardez cette frêle enfant qui nous a donnés à tous, hommes de guerre que nous sommes, l’exemple de l’intrépidité…

» Seigneurs, je propose qu’il soit sursis à toute décision contre le père de Béatrix.

Jean Malatesta, lui aussi, avait regardé Primevère. Il était devenu pâle de la voir si pâle. Et ce fut d’une voix altérée par la profonde émotion des violents et secrets sentiments qui l’agitaient, qu’il reprit :

– Seigneurs, la proposition du vénéré Manfredi m’agrée. Qu’il soit sursis… Soit ! Mais de combien de jours ?…

Tous se regardèrent, surpris, hésitants.

– Seigneurs, se hâta alors de continuer Jean Malatesta, au-tant que le prince Manfredi, autant que vous tous, je suis touché de la situation de la jeune comtesse… Et j’ajoute que ma proposi-tion de tout à l’heure s’enchaîne étroitement à une deuxième pro-position que je veux faire… Je parle au grand jour, comme devant des frères…

En disant ces mots, Jean Malatesta parut plus vivement ému. Dans l’assemblée, un certain nombre de jeunes gens fixè-rent sur lui des yeux ardents, comme s’ils eussent deviné déjà sa pensée. Quant à Primevère, son inquiétude fut si évidente que le prince Manfredi alla se placer près d’elle, comme pour la rassu-rer. Cependant, Jean Malatesta s’était tourné vers elle :

– Chère Béatrix, dit-il nerveusement, vous êtes vraiment notre chef, vous êtes l’âme de toutes nos âmes. C’est votre jeune bravoure qui nous a enflammés, ce sont vos paroles qui ont ré-veillé l’espoir en nous… Et puisse ma langue être donnée aux chiens si j’ai proféré ou si je profère des paroles qui vous blessent.

– Vous ne me blessez pas, Jean Malatesta.

– Donc, fit le jeune homme avec plus de force, tous ici nous sommes décidés à mourir pour vous, s’il le faut… C’est là, je crois, la plus forte parole que je puisse trouver pour vous dire le dévouement de tous ces seigneurs – et le mien !… Le comte Alma nous a abandonnés… Mais il vous a abandonnée aussi, Béatrix… En proposant de le déchoir de tous ses titres j’ai compris parmi eux le plus beau… le titre de père… Que cette décision soit remise, j’y consens… Mais il est nécessaire que notre entreprise ait un chef… un homme qui puisse marcher à la bataille… Il faut que le comte Alma soit remplacé… Seigneurs, et vous, Béatrix, écoutez ma proposition.

Le jeune homme s’arrêta une seconde, peut-être dominé par l’émotion. Puis, dans le solennel silence, il parla :

– Je propose d’attendre trois jours. Si dans trois jours, heure pour heure, le comte Alma n’a pas reparu, il sera déchu… Accep-tez-vous ?…

– J’accepte ! dit le prince Manfredi.

– Nous acceptons ! reprirent les chefs assemblés.

Primevère fit un signe qui indiquait qu’elle se résignait.

– Or, dans trois jours, reprit Malatesta, nous allons être sans chef. Et la comtesse Béatrix sera seule dans une ville sur le point d’être assiégée… Il faut un chef à notre entreprise… Il faut un protecteur pour Béatrix.

Primevère devint plus pâle encore.

– Ce chef, ce protecteur, c’est la comtesse Béatrix qui va le désigner dès maintenant… Dans trois jours, heure pour heure, si le comte Alma n’est pas de retour parmi nous, l’homme qui va être désigné, parmi tant de chefs illustres, deviendra le chef su-prême de notre entreprise et l’époux de la princesse Béatrix… J’ai dit.

Un murmure confus s’éleva de toutes parts. Plusieurs, par-mi ces hommes, aimaient la jeune fille en secret. Plus d’une main tourmenta nerveusement le poignard de cérémonie sur lequel elle s’appuyait. Plus d’un regard se fixa sur Malatesta qui paraissait tout désigné pour devenir le chef de l’entreprise et l’époux de Béatrix…

Agitée de mille sentiments, la jeune fille promena sur l’assemblée un regard éperdu… Elle se leva et dit :

– Chers seigneurs, la proposition de Jean Malatesta m’effraie et me surprend…

– Elle est raisonnable, pourtant ! firent plusieurs voix.

Primevère vit clairement que si elle ne se rendait pas, c’en était fait de l’œuvre à laquelle elle s’était vouée… Une larme trembla à ses paupières… Une rapide vision passa devant ses yeux… Elle se vit dans un bois d’oliviers tout parfumé, près d’un ruisseau qu’un jeune cavalier franchissait d’un bond pour venir lui baiser la main…

Mais, tout à coup, elle se rasséréna… Son regard reprit cette expression indéfinissable, mélange de hardiesse et de douceur qui la faisait si séduisante.

– Bien, dit-elle, j’accepte !

Il y eut un frémissement, puis un grand silence.

– Chers et aimés seigneurs, celui que je choisis, puisque je suis appelée à l’honneur de ce choix, pour notre chef à tous et pour mon époux, c’est celui qui vous inspire à tous confiance, es-time et affection, celui qui peut vraiment réunir les suffrages de tant d’hommes de haute valeur… C’est le prince Manfredi…

Un tonnerre de vivats accueillit ces paroles. L’unanimité des assistants reconnaissait dans le prince Manfredi un chef digne d’être écouté aussi bien dans les conseils que sur le champ de ba-taille.

Seuls, deux ou trois pâlirent de dépit, sans cependant élever de protestation. De ce nombre était Jean Malatesta.

Le prince Manfredi, après le premier moment de surprise, n’avait pu dissimuler le plaisir que lui causait le choix de Prime-vère. S’avançant vers la comtesse Béatrix, il avait incliné sa haute taille faite pour les robustes armures, avait saisi la main de celle qu’il pouvait considérer comme sa fiancée et l’avait baisée. Ce baiser fit tressaillir Primevère… Qu’avait donc espéré la jeune fille ? Et pourquoi une sorte de terreur s’empara-t-elle de son cœur au moment où le vieillard lui murmura :

– Soyez bénie, chère Béatrix, pour avoir réservé une telle joie à mes vieux ans… Je vous regardais comme ma fille… vous voulez que je sois votre époux… C’est une gloire pour moi, et si j’ai les cheveux blancs, je jure par la madone que nul ne s’en apercevra maintenant que vous les avez auréolés d’amour !…

Le vieillard se redressa. Tourné vers l’assemblée, les yeux brillants, ses larges épaules d’aplomb, la poitrine vaste, il appa-rut plein de force lorsqu’il cria :

– J’accepte le double honneur qui m’est fait. Messieurs, je désigne Valentin Ricardo comme maître de notre cavalerie et Trivulce, de Piombino, pour commander notre infanterie. Je dé-signe Roderigo d’Imola, Jean Malatesta et Giulio d’Orsini pour former le conseil…

La foule des chefs, debout, ratifia ces choix par ses vivats et salua Primevère de ses acclamations.

Les trois jours s’écoulèrent. Le prince Manfredi avait envoyé des cavaliers dans toutes les directions ; les environs de Monte-forte furent battus dans un rayon de plusieurs lieues ; mais toutes les recherches furent vaines. La trahison du comte Alma devint évidente.

Le quatrième jour, les cloches sonnèrent à toute volée ; les fanfares éclatèrent sur la place du palais ; une foule énorme, bruyante, joyeuse, se tassa sur la place.

À midi, la comtesse Béatrix Alma apparut au haut de l’escalier monumental, entourée de ses dames d’honneur, suivie des seigneurs du palais. Le prince Manfredi lui donnait la main. Une immense acclamation les salua. Le prince et Béatrix descen-dirent lentement les marches couvertes d’un riche tapis, lui, ra-dieux, elle, pâle dans sa somptueuse robe de brocart blanc, la couronne d’or sur la torsade de ses cheveux blonds, semblable à une souveraine qui va ouvrir quelque splendide fête populaire… La fête, c’était son mariage.

XL. LA RENCONTRE

Jean Malatesta ne s’était pas trompé : les deux pèlerins qu’il avait surpris en conférence avec le comte Alma étaient bien les deux émissaires d’Alexandre VI : le baron Astorre et le moine dom Garconio.

Le comte Alma était, à cette époque, un homme d’une cin-quantaine d’années, généralement taciturne, plutôt faible de san-té, tourmenté par une longue maladie de langueur. C’était un ca-ractère irrésolu, fuyant, ne se fiant à personne, toujours soup-çonnant quelque attentat à sa vie, usant de ruse toutes les fois qu’il entreprenait une lutte. Il aimait passionnément le repos.

Lorsqu’il avait vu se développer en sa fille Béatrix les senti-ments de hardiesse qui devaient la pousser aux plus audacieuses entreprises, il avait frémi.

Béatrix aimait la chasse et les exercices violents ; Béatrix pâ-lissait de colère toutes les fois que son père recevait avec honneur un envoyé du pape ; un jour, elle avait cravaché un seigneur ro-main qui avait dit devant elle :

– Monteforte sera un jour un beau fleuron de plus à la tiare pontificale.

César avait voulu s’emparer de la ville. Béatrix avait alors parcouru les campagnes, prêchant la guerre et, dans Monteforte même, avait suscité de tels enthousiasmes que le vainqueur des Romagnes avait dû reculer… Mais le comte Alma savait que, tôt ou tard, il faudrait succomber.

Lorsqu’il sut que Béatrix organisait une grande ligue de tous les seigneurs qu’avaient dépossédés les Borgia, il fut épouvanté. Il feignit d’accepter le commandement suprême de la lutte ; ou plu-tôt, Béatrix accepta ce commandement en son nom.

Mais, déjà sondé habilement par Alexandre VI, la résolution du comte fut prise dès ce moment… Lorsque le baron Astorre et dom Garconio, déguisés en pèlerins, lui apportèrent les proposi-tions du pape, le comte Alma ne se défendit que pour la forme. Et la veille même du jour où devait avoir lieu dans le palais une as-semblée générale de tous les chefs, il quitta secrètement sa de-meure, sortit de la ville et alla rejoindre à quelque distance le ba-ron et le moine qui l’attendaient. Pourtant, une honte le prit.

– Messieurs, dit-il, je vous accompagne à Rome, parce que je veux voir le Saint-Père… c’est uniquement pour essayer d’empêcher une nouvelle guerre… Hâtons-nous… car je désire être promptement de retour à Monteforte.

– Oh ! Vous n’avez même pas besoin d’aller jusqu’à Rome, fit Garconio avec son mince sourire. Sa Sainteté était sur le point de se rendre à Tivoli au moment où nous l’avons quittée, elle doit y être maintenant…

Les trois hommes se mirent à trotter, le comte entre Garco-nio et Astorre, comme s’il eût été prisonnier. De fait, il l’était : il se rendait avant la bataille.

– Quant aux propositions que vous m’avez faites, continua-t-il machinalement, et plutôt pour se donner une contenance, je ne veux même pas les discuter…

– Elles sont pourtant magnifiques, fit Astorre. Un palais et une rente annuelle de deux mille ducats d’or…

– La charge de grand gonfalonier, avec les superbes revenus qu’elle comporte, ajouta Garconio.

– Le droit d’entretenir une garde personnelle de vingt hommes d’armes…

– Le commandement des gardes nobles du pape…

– Le titre de gentilhomme consultant du conseil privé du Saint-Père…

– Enfin, conclut Garconio, la plus splendide situation de Rome… après Sa Sainteté et monseigneur César !

– N’en parlons plus ! fit le comte Alma qui, en lui-même avait soigneusement noté les différents avantages qu’Alexandre VI lui faisait offrir pour prix de sa trahison.

La petite troupe voyagea rapidement et ne s’arrêta qu’à la nuit close. Le lendemain matin, elle se remit en route et, sur le soir, prit logement dans une petite auberge de village, sur la route de Monteforte à Tivoli. C’est dans cette même auberge que nous avons vu s’arrêter Ragastens qui, lui, allait de Tivoli à Monte-forte.

Les provisions de l’auberge furent mises à réquisition, et les trois hommes, installés dans la salle la plus fraîche, dînèrent de bon appétit. On causa gaiement.

– Quand je pense, s’écria Astorre qui, après avoir bu, n’avait pas toujours le sens du tact, quand je pense à la figure que doi-vent faire en ce moment les Malatesta, les Manfredi, les Orsini.

Le comte eut un sourire contraint et murmura :

– Parlons d’autre chose, je vous prie…

– Oui, parlons d’autre chose, fit Garconio qui, lui aussi, bu-vait un peu plus que de raison ; baron, savez-vous à quoi je pen-sais ?…

– Dites, mon cher Garconio…

– Eh bien, je pensais à la figure qu’a dû faire quelqu’un de notre connaissance lorsqu’on l’a précipité dans le puits aux rep-tiles… Et lorsque le bourreau lui a tranché le col, donc ! Vrai-ment, ce m’est un grand remords que de n’avoir pu assister à pa-reille fête !…

– Malheureusement, ces choses-là ne se recommencent pas… M. de Ragastens est mort, bien mort et enterré !…

À ce moment, une ombre se dressa dans l’encadrement de la fenêtre ; cette ombre sauta légèrement dans la salle, et une voix vibrante s’écria :

– Bonjour, messieurs ! Enchanté de la rencontre !

Astorre bondit. Garconio demeura sur sa chaise, pétrifié : « Ragastens ! » bégaya-t-il.

Le comte Alma, stupéfait, assistait sans mot dire à cette scène imprévue.

– Parbleu, mon cher baron, railla Ragastens, les morts que vous enterrez se portent bien, il me semble.

– Le chevalier de Ragastens ! répéta Astorre, stupide d’effarement.

– Eh ! oui, le chevalier de Ragastens en chair et en os… Il est vrai que ce n’est pas la faute de ce digne moine si vous me re-voyez, cher ami, mais enfin, vous me revoyez… et c’est l’essentiel. Or çà, remettez-vous, je vous prie… Il paraît que je trouble des épanchements de famille ? Si je suis de trop, dites-le, que diable !

Et, se tournant vers le comte Alma :

– Monsieur le comte, permettez-moi de me présenter : je suis le chevalier de Ragastens et je vous cherchais précisément, ayant les choses du monde les plus intéressantes à vous dire.

– Va-t’en les dire en enfer d’où tu viens ! rugit Garconio.

En même temps, le moine se précipita, le poignard levé, sur Ragastens. Mais celui-ci ne l’avait pas perdu de vue : il vit venir le coup. Prompt comme l’éclair, il bondit en arrière vers la fenêtre et tira son épée. Le poignard du moine retomba dans le vide.

– Astorre !… Et vous, comte… sus à cet homme !

Le baron, revenu de sa stupeur, avait dégainé.

– Il va se sauver par la fenêtre, ajouta Garconio. Sus !

– N’ayez crainte, aimable sbire ! répondit Ragastens, tout en ferraillant activement contre le baron qui lui portait botte sur botte.

– Du renfort ! Du renfort !… hurla Garconio.

Et le moine, désespérant de poignarder Ragastens, se jeta sur la porte.

Pendant ces diverses péripéties, le comte Alma n’avait pas bougé. Il ignorait complètement qui était ce nouveau venu. Et il ne tenait nullement à s’exposer dans une bagarre qui, jusqu’ici, lui apparaissait comme le résultat d’une querelle personnelle entre le moine et Ragastens. Le moine avait ouvert la porte.

– Enfer ! gronda-t-il en reculant devant le poignard de Spa-dacape.

– Frappe ! cria Ragastens.

Spadacape eut un mouvement foudroyant. Le moine tomba. Au même instant, l’épée de Ragastens traversa de part en part l’épaule du baron Astorre qui s’affaissa.

– Cela fait le septième, si je ne m’abuse ? fit Ragastens avec un sourire.

– Morbleu, monsieur, gronda le baron, vous comptez bien, en effet. Mais soyez tranquille, je vous rendrai tout cela en un seul coup…

– Je n’en ai jamais douté, baron… En attendant, avez-vous besoin de quelque chose ?

– Non, je n’ai besoin de rien… sinon de continuer ma route au plus vite avec monsieur…

– Voilà qui est contrariant, mon cher… J’avais justement l’intention de proposer à M. le comte une promenade.

Le moine, étendu à terre, entendit ces derniers mots. Il se souleva péniblement et râla :

– Fuyez, comte ! Fuyez !…

– Le comte n’a aucune raison de fuir ! fit Ragastens.

– Que me voulez-vous, monsieur ? demanda froidement le comte Alma.

Ragastens s’approcha de lui.

– Vous dire simplement deux mots, lui glissa-t-il à l’oreille. Je viens de Rome d’où je me suis évadé la veille du jour où on de-vait m’exécuter pour avoir refusé de venir m’emparer de vous à Monte-forte !…

– Ne l’écoutez pas, comte !… Cet homme ment !…

Garconio, en parlant ainsi, se traînait sur les genoux et tâ-chait d’atteindre Ragastens. Spadacape lui mit la main sur l’épaule et, d’un brusque mouvement, le repoussa en arrière. Quant au baron, il venait de s’évanouir…

Les quelques mots de Ragastens éveillèrent le comte Alma. Il ne douta pas un seul instant qu’elles ne fussent l’expression de la vérité. En effet, non seulement l’air grave et la physionomie loyale de Ragastens écartaient toute idée de mensonge, mais en-core ce qu’il disait était en parfaite concordance avec les événe-ments.

– J’ai refusé au pape de me prêter à sa petite infamie… Le baron Astorre a accepté, lui !…

– Après, monsieur ? fit le comte avec la même réserve.

– Après ?… Le jour où j’ai été arrêté, j’ai entendu de mes propres oreilles, monseigneur César Borgia donner l’ordre de préparer pour vous la plus secrète des oubliettes du château Saint-Ange…

Le comte Alma se rappela l’exemple de plusieurs seigneurs qui comme lui, avaient été attirés à Rome par de séduisantes promesses, et qui avaient été tous victimes d’accidents plus ou moins bizarres. Ragastens comprit ce qui se passait dans l’esprit du comte.

– Monsieur, lui dit-il, ma tête est mise à prix ; des estafiers ont été lancés sur ma piste ; à cette heure, je pourrais être bien loin et en toute sûreté ; si je me suis dérangé de ma route pour al-ler à Monteforte, c’est que j’ai voulu sauver d’une mort affreuse un brave et digne gentilhomme abusé par ce moine, digne servi-teur du fourbe prodigieux qui s’appelle Borgia… Maintenant, j’ai la conscience en repos. Si vous voulez aller à Rome, vous en êtes libre… Viens, Spadacape, il est temps…

Et Ragastens fit un mouvement comme pour sortir. Mais ses dernières paroles, le ton grave et ému du chevalier, l’évidence de sa bonne foi, puisqu’il ne cherchait pas à l’arrêter, le mouvement qu’il fit pour se retirer, tout cela acheva de convaincre le comte Alma.

– Attendez, monsieur… dit-il.

Ragastens attendit, anxieux… décidé, au fond, à ramener le comte Alma par la force, s’il n’arrivait pas à le convaincre…

Celui-ci jeta un regard sur le baron Astorre, encore évanoui, puis sur le moine que sa blessure empêchait de remuer, mais qui lui jetait des regards pleins de rage.

– Monsieur, dit-il soudain à Ragastens, je vous accompagne un peu, car j’ai besoin de vous parler et je ne voudrais pas retar-der votre fuite ; mais, ajouta-t-il en regardant Garconio, je re-viendrai ici… Je veux aller à Rome…

– Spadacape, les chevaux ! fit Ragastens en contenant sa joie.

Quelques minutes plus tard, le comte Alma et Ragastens trottaient de conserve sur la route de Monteforte.

– Monsieur, avait demandé Spadacape, faut-il achever le moine ?

– Bah ! À quoi bon ? avait répondu insouciamment Ragas-tens ; il mourra quelque jour d’une perfidie rentrée ; cela vaudra mieux qu’un coup de poignard.

Pendant un quart d’heure, le comte Alma resta silencieux. Il n’était nullement résolu à retourner à Monteforte et c’est à peine s’il était réellement décidé à ne pas aller à Rome, même après ce que lui avait dit Ragastens. Mais il réfléchissait que s’il revenait à Monteforte, et que la guerre commençât, il lui serait loisible de se préparer une double issue : si la ligue des barons l’emportait, il demeurait maître de la situation, puisqu’il aurait, de nom sinon de fait, dirigé la campagne. Si, au contraire, les armées de César triomphaient, il pourrait toujours dire qu’il avait été ramené à Monteforte par violence…

Ragastens l’examinait du coin de l’œil et cherchait à se rendre compte de ce qu’il pouvait bien penser.

« Voilà donc, songea-t-il, le père de Primevère ! Comment ce triste sire, qui n’a même pas le courage de sa trahison, a-t-il pu mettre au monde cette merveille de loyale hardiesse qu’est Béa-trix ?… »

De son côté, le comte Alma jetait par instants un furtif re-gard sur le chevalier dont il admirait sourdement l’air de déci-sion.

– Monsieur, lui dit-il tout à coup, êtes-vous bien certain des intentions de César Borgia à mon égard ?… Voyons, maintenant que nous sommes seuls et que vous n’avez plus à redouter ce bu-tor ni ce moine.

– Monsieur le comte, fit Ragastens, il me semble que vous intervertissez les rôles. Il me semble que c’est le moine et le baron qui n’ont plus à me redouter, maintenant que je leur ai fait grâce du peu de vie qui leur reste…

– Vous ne craignez pas qu’ils aillent exciter contre vous les représailles de César Borgia et de son père ?

– Monsieur le comte, les représailles du pape et de sa fa-mille me touchent peu, je vous jure. On a fait à tous ces Borgia une réputation de force exagérée. Ils ne savent bien manier que le poison… et encore ! Mais dès qu’ils veulent en sortir, dès qu’ils s’avisent de vouloir assassiner autrement que par une invitation à déjeuner, ils deviennent de piètres bandits.

– Vous en parlez bien à votre aise ! s’écria le comte.

– C’est que je les ai vus de bien près… César Borgia m’a fait jeter dans une des plus noires et des plus infectes des oubliettes du château Saint-Ange, et j’ai enchaîné César Borgia à ma place. Lucrèce a voulu me tuer d’un coup de poignard empoisonné, et elle n’a dû la vie qu’à ma répugnance à frapper une femme. Quant au pape, je l’ai eu en mon pouvoir ; j’aurais pu, soit le tuer, soit l’emmener avec moi, si j’y eusse trouvé un intérêt. Croyez-moi, monsieur le comte, ces terribles Borgia sont surtout habiles à jouer la comédie. Ce n’est pas assez pour trembler devant eux.

Le comte regardait avec une surprise croissante celui qui parlait ainsi des maîtres devant qui l’Italie s’agenouillait frisson-nante de terreur.

– J’en reviens, dit-il au bout de quelques minutes de silence, à ma première question. Êtes-vous bien sûr des intentions des Borgia ?…

– J’ai entendu César ordonner de préparer pour vous un ca-chot…

Le comte baissa la tête. L’inutilité de sa trahison l’accablait plus que la trahison elle-même.

Quelle que fût sa faiblesse d’âme, ce n’avait pas été sans combat qu’il s’était décidé à abandonner sa fille, ses amis, ses al-liés, pour s’assurer une sorte de paix honteuse et de tranquillité physique, sinon morale.

Cette paix lui échappait ! Aller à Rome, c’était se jeter dans les cachots des Borgia. Alors, que faire ?…

Revenir à Monteforte ?… Mais comment y serait-il accueil-li ?… Qui savait s’il ne serait pas arrêté et emprisonné dans la ca-pitale de son propre comté ?… Ainsi donc, de quelque côté qu’il se tournât, il ne voyait que honte, ruine et misère.

Un instant, l’idée du suicide traversa son esprit. Mais le sui-cide exige une force de résolution et un courage physique que le comte Alma n’avait pas.

– Je suis perdu !…

Puis, reprenant l’entretien avec Ragastens.

– Ne me disiez-vous pas que votre tête était mise à prix, monsieur ?

– Hélas, oui ! Vous m’en voyez tout mortifié.

– Et vous allez quitter l’Italie ?…

– Je n’en suis pas bien sûr, monsieur le comte.

– Mais enfin, quelle est votre intention immédiate ?…

– Ne craignez rien pour moi, se hâta de répondre Ragastens. Parlons plutôt de vous, monsieur le comte…

– De moi ?… C’est bien simple, monsieur, fit avec amertume le comte Alma ; je vais aller demander l’hospitalité à quelque sei-gneur qui veuille bien accueillir ma détresse…

– Mais pourquoi ne retournez-vous pas à Monteforte ?…

Le comte regarda Ragastens avec une sorte de désespoir. Ragastens en eut pitié.

– Tenez, monsieur le comte, dit-il brusquement, voulez-vous que nous parlions net ? Voulez-vous que nous tâchions de dé-brouiller votre situation avec un peu de courage ?

– Ma situation ! J’en suis seul juge, monsieur.

– Erreur, monsieur le comte ! J’en suis également !

– Vous ? Et pourquoi donc ? Je ne vous connais même pas…

– Parce que je viens de vous sauver plus que la vie ; je viens de vous arracher à la trahison…

– Monsieur !

– Le mot n’est pas plus horrible que la chose ! Vous ne me connaissez pas, monsieur. Moi, je vous connais à peine… Mais le peu que j’ai entendu de vous en certaines circonstances m’avait déjà fait prévoir ce qui est arrivé… La conversation d’Astorre et de Garconio m’a appris le reste : c’est-à-dire que vous avez aban-donné votre ville et votre comté au moment où César va les atta-quer… Cela s’appelle bien trahison, je crois ?…

– Après, monsieur ? fit le comte en pâlissant.

– Je vous rencontre ; je vous apprends que les Borgia, impi-toyables et, selon leur habitude, traîtres à leurs promesses, vous préparent un bon cachot… Alors, un revirement se fait dans votre esprit. Vous regardez derrière vous et vous êtes épouvanté du chemin que vous avez fait. Il vous semble qu’un abîme s’est creu-sé entre vous et vos amis, vos soldats, votre propre famille… et que cet abîme, jamais vous ne pourrez le franchir.

Ragastens parlait avec une émotion communicative. Sa loyauté rayonnait dans ses yeux. Le comte Alma l’écoutait avec étonnement.

– Eh bien, cet abîme, si je vous aidais à le franchir ?…

– Impossible !…

– Impossible ? Bah ! Nous verrons. L’essentiel est de vouloir. Qui veut peut.

– Mais enfin, monsieur, pourquoi vous intéressez-vous ainsi à ce que je vais faire ou à ce que je puis devenir ?

– Monsieur, je m’intéresse à vous comme je m’intéresse à tous ceux que les Borgia ont mis à mal…

– Et vous pensez qu’il existe un moyen honorable pour moi de sortir de cette situation ?

– Non seulement je le pense, mais j’en suis certain. Le moyen ne dépend que de vous.

– Expliquez-vous, monsieur, et je vous jure que si vous m’aidez réellement, ma reconnaissance ne vous fera pas défaut.

– Ah ! monsieur le comte, voilà un mot que je suis bien ca-pable de vous rappeler un jour !…

– Et vous serez le bienvenu lorsque vous viendrez me le rap-peler. Parlez donc.

– Tout est subordonné à votre volonté, monsieur le comte… Si vous me permettez de parler avec une franchise brutale, je vous dirai que votre position actuelle est une des plus affreuses qui se puissent concevoir. S’il m’arrivait de m’y trouver jamais, j’estime que la mort seule serait pour moi le seul moyen d’en sor-tir…

– Eh ! monsieur, la mort ne m’effraie pas plus qu’un autre… J’ai simplement horreur des tracas et des complications…

– Si la mort ne vous effraie pas, vous ne devez pas redouter de vous mettre résolument à la tête des braves gens qui vous at-tendent, qui ont confiance en vous. Alors, de deux choses l’une : ou vous êtes tué sur un champ de bataille, et vous mourez en somme utilement, en défendant vos biens et vos privilèges ; ou vous n’êtes pas tué, et vous gardez tous les avantages que vous confère votre titre de comte de l’un des plus beaux comtés…

– Tout cela est fort juste, monsieur, et je n’y répugnerais pas. Mais la vraie question n’est pas résolue. La voici. J’ai aban-donné Monteforte. J’ai fait cela pour des raisons que je croyais bonnes. Peu importe au fond. Ce qui importe, c’est ce que j’ai fait. Et je ne puis retourner à Monteforte où mon départ a dû être jugé…

– Sévèrement, disons le mot, interrompit Ragastens.

– Peut-être a-t-on vu les deux émissaires du pape ?…

– Eh bien justement ! Ils vous ont attiré dans un guet-apens. Vous avez été entraîné de force. Je vous ai heureusement rencon-tré, aidé à vous délivrer, et vous rentrez à Monteforte, heureux d’apporter encore votre nom et votre dévouement au service de ceux qui déjà vous considéraient peut-être comme perdu pour leur cause !

– Parbleu, monsieur, vous me réconfortez !…

– Et si, par hasard, quelqu’un doutait, je suis là pour con-firmer votre récit.

– Vous m’accompagneriez à Monteforte ?

– Non seulement je vous accompagnerai, mais je ne deman-derai pas mieux que de rester parmi vous et de vous aider à battre un peu le César, qui me paraît avoir besoin d’une bonne le-çon.

– Ah ! chevalier, s’écria le comte Alma, je puis vraiment dire que vous me sauvez à la fois la vie et l’honneur… Votre main, je vous prie !

Ragastens tendit sa main, que le comte serra avec effusion. Effusion dont Ragastens ne fut d’ailleurs que médiocrement flat-té. Mais il était résolu à entrer à Monteforte.

Il fut convenu qu’on marcherait sur Monteforte avec la plus grande vitesse possible. On passa la nuit dans une auberge écar-tée. Puis, au point du jour, on se remit en route. Le soir venu, le comte annonça qu’ils ne se trouvaient plus qu’à quelques heures de Monteforte.

– En poussant nos chevaux, nous y arriverions vers une heure après minuit, ajouta-t-il.

Ragastens devina sa pensée.

– Vous voulez arriver de nuit ?

– Cela vaut mieux… Cela me permettra de rentrer secrète-ment au palais…

– Eh bien, monsieur le comte, je pense qu’il vaut mieux ar-river en plein jour, comme un baron rentrant chez lui, couvert de la poussière du voyage entrepris dans l’intérêt commun…

– Vous avez raison, chevalier… Que ne vous ai-je connu plus tôt !…

Il fut donc résolu qu’on laisserait se reposer les chevaux toute la nuit. Le lendemain, la route fut reprise vers huit heures du matin.

Le pays était accidenté, montagneux ; la route montait entre deux escarpements où elle se trouvait encaissée. Tout à coup, elle déboucha sur un plateau. Le comte Alma fit halte et, étendant le bras vers un amas de maisons blanches qu’on apercevait à une lieue de là, il prononça :

– Monteforte !…

XLI. LA PRINCESSE MANFREDI

À la vue de Monteforte, Ragastens avait pâli. Mis tout à coup en présence de Monteforte, certain de revoir bientôt Primevère, il comprit à cette minute seulement la place énorme que la jeune fille avait prise dans son imagination. Ragastens eut peur.

– Mon existence va se décider aujourd’hui ! songea le cheva-lier dans un de ces moments de poignante émotion où l’homme le plus fort se sent faible comme un enfant. Son premier regard pour moi sera l’aube d’espérance que je n’ose concevoir ou une condamnation plus terrible que celle dont les Borgia m’ont frap-pé.

Cependant, son agitation se calma, sa physionomie reprit son air d’insoucieuse audace et lorsque le comte Alma, se tour-nant vers lui, parut l’interroger du regard, il put répondre sur un ton très naturel :

– Ah ! voilà votre capitale, monsieur le comte… Belle ville ! Je vous félicite…

– Que dites-vous des fortifications ?

– Je dis qu’avec de pareils remparts, on peut tenir un an contre vingt mille hommes.

– Il y a pourtant un point faible…

– Je le vois : le défilé que nous suivons permet d’approcher et de tenter une surprise…

– Oui ! Et c’est par là que César essaya déjà l’assaut.

– Il fut repoussé ?…

– À grand’peine ! répondit le comte avec un soupir… Allons, chevalier, un bon temps de trot et nous entrerons dans Monte-forte…

– Où vous serez acclamé, je vous en réponds.

Le comte Alma secoua la tête et, avec la brusquerie des faibles qui prennent une décision, se lança au galop. Ragastens le suivit, notant dans sa tête les passages les plus difficiles du défilé que surplombaient à droite et à gauche d’énormes pans de ro-chers…

Maintenant, ils entendaient distinctement la rumeur étrange qui montait de la ville, le son des cloches, le bruit des fanfares de trompettes…

– Qu’est-ce que cela signifie ? murmura le comte en pâlis-sant.

– Nous allons bien voir… Courage, morbleu ! Présentez-vous comme un chef d’armée qui revient d’expédition, et non comme un fuyard repenti !

La molle nature du comte reçut de ces paroles violentes et brutales un coup de fouet.

– Pardieu, gronda-t-il, vous avez raison !

Une minute plus tard, le comte se présenta à la porte de Monteforte où aboutissait le défilé. Les soldats de garde au pont-levis le regardèrent avec stupéfaction. L’officier du poste parut lui-même abasourdi, Ragastens marcha droit sur cet officier.

– Eh bien, monsieur, fit-il, perdez-vous la tête ? Votre maître, Son Altesse le comte Alma, rentre après une dangereuse reconnaissance où il a failli laisser la vie. Qu’attendez-vous pour rendre les honneurs ?…

Ces paroles, qui expliquaient l’absence du comte et étaient un violent reproche à l’attitude de l’officier, firent sur lui l’effet que Ragastens avait escompté.

Persuadé, comme tout le monde, que le comte Alma avait abandonné Monteforte pour fuir à Rome, l’officier n’avait d’abord rien compris au retour imprévu du comte.

– Altesse, balbutia-t-il, pardonnez !… la surprise, la joie… on était si inquiet !…

Et il se hâta de placer en bataille les vingt hommes de garde qu’il commandait.

– Dites-leur un mot ! souffla Ragastens au comte.

– Monsieur, dit le comte à l’officier, je vous pardonne, en raison des bonnes nouvelles que j’apporte. Soldats, j’ai pu recon-naître les forces de l’ennemi, je n’ai voulu laisser ce soin à per-sonne. Courage et confiance ! Nous sommes les plus forts. Nous vaincrons !…

– Vive le comte ! crièrent tout d’une voix les soldats.

C’en était fait. Repris d’espoir devant la facilité avec laquelle les choses s’accomplissaient, alors qu’il s’était figuré d’insurmontables obstacles, le comte Alma fit un signe à Ragas-tens.

– Monsieur, fit celui-ci à l’officier, veuillez faire escorte à Son Altesse jusqu’au palais.

Et, comme l’officier interloqué regardait avec étonnement cet étranger qui donnait des ordres, le comte ajouta :

– Obéissez à mon maître de camp, monsieur.

L’officier salua et se hâta de ranger ses hommes.

– Mon camarade, fit Ragastens en se penchant vers lui, ne bronchez pas jusqu’au palais et suivez bien mes ordres, je ré-ponds de votre fortune…

L’officier eut l’intuition rapide que quelque chose d’anormal se passait et que, par une aveugle obéissance, il pouvait, en effet, assurer sa fortune. Son parti fut pris à l’instant même.

– Vive Son Altesse ! Honneur au comte Alma !…

La petite troupe s’avança vers le palais, déjà escortée de sol-dats et de gens du peuple en habits de fête, qui tous criaient « Vive le comte ! » sans trop savoir, exactement comme ils eus-sent, une heure avant, crié : « À mort ! »

En effet, si rapides qu’eussent été ces péripéties, le bruit du retour du comte Alma se répandit avec une foudroyante rapidité. On se transmit de bouche en bouche les paroles qu’il avait pro-noncées. Le comte venait de reconnaître l’ennemi. Le comte ve-nait de risquer sa vie. Avec la mobilité habituelle à toutes les foules, Monteforte, tout entier dans les rues, acclamait le comte que, dans la matinée, on parlait de pendre.

– Que vous avais-je dit ? murmura Ragastens, rayonnant.

– Vous aviez raison, chevalier… Mais que signifient ces fan-fares lointaines, et ces habits de fêtes ?…

À ce moment, le cortège qui s’était formé autour du comte Alma déboucha sur la grande place du palais… Au même instant, par une autre rue, déboucha sur la place un autre cortège plus brillant, plus bruyant. Et tandis qu’on criait « Honneur au sei-gneur comte ! » dans le premier, une longue acclamation mon-tant du deuxième, parvint aux oreilles du comte et de Ragastens :

– Vive notre chef le prince Manfredi ! Honneur à la prin-cesse Manfredi !

Ragastens se dressa sur ses étriers. À cinquante pas de lui, par delà la foule, par-dessus les bonnets et les écharpes agités frénétiquement, une figure blanche lui apparut dans un somp-tueux carrosse. Primevère…

Il la vit distinctement. Près d’elle, il vit le prince Manfredi heureux, souriant, saluant… Il comprit !… Cette princesse Man-fredi, que la foule saluait de ses vivats, c’était la fille du comte Alma !…

Ragastens sentit un nuage lui passer devant les yeux, et il dut faire un effort pour ne pas tomber… Tout s’écroulait autour de lui. Tout ce qu’il avait fait devenait inutile.

Cependant, l’inévitable arriva. Les deux cortèges se joigni-rent au pied de l’escalier monumental du palais. Le prince Man-fredi avait vu la stupéfaction peinte sur tous les visages des sei-gneurs qui l’entouraient. Et, au moment, où le comte Alma mit pied à terre devant le palais, il sauta de son carrosse et cria :

– L’événement est trop grave pour être discuté en public. Que le Conseil se réunisse à l’instant !

Puis il se dirigea vers le comte Alma :

– Comte ! dit-il froidement, j’ai fait réunir le Conseil.

– Je vous y suis, prince ! répondit le comte avec une hauteur qui provoqua une vive émotion autour de lui.

Le Conseil était réuni dans la salle des délibérations. Au de-hors, la foule attendait, presque silencieuse.

Dans la salle des délibérations avaient pris place autour d’une vaste table : d’abord le prince Manfredi, encore en grand costume de cérémonie, puis le comte Alma, tout poudreux de son voyage, pâle et mordant nerveusement sa moustache ; Valentin Ricardo, maître de la cavalerie des alliés, Trivulce de Piombino avaient été appelés aussi ; Jean Malatesta, Giulio Orsini et Rode-rigo d’Immola étaient là.

Au moment où le comte Alma pénétra dans la salle des séances, Ragastens, qui l’avait accompagné jusque-là, fit un mouvement pour se retirer. Mais le comte le retint d’un geste.

– N’avez-vous pas entendu tout à l’heure que je vous ai ap-pelé mon maître de camp ? lui dit-il.

– Si fait, monsieur le comte ! répondit Ragastens avec une morne indifférence.

– Eh bien, monsieur, les maîtres de camp font de droit par-tie du Conseil. Suivez-moi, je vous prie.

Ragastens entra. À ce moment, il s’arrêta sur le seuil une se-conde, ébloui, vacillant… Il venait de voir Primevère qui s’avançait vers son père. Elle était très pâle.

– Mon père, prononça-t-elle d’une voix brisée par l’émotion, vous me voyez heureuse de votre retour, au-delà de ce que je puis dire…

– Béatrix, fit le comte avec une sorte d’enjouement, car il excellait à déguiser ainsi ses inquiétudes, j’apprends ton mariage par la rumeur publique… Voilà qui est vraiment exceptionnel pour un père, avoue-le, mon enfant !

– Mon père… lorsque vous saurez tout…

– Mariage infiniment honorable pour ma maison, se hâta de reprendre le comte. Et certes, pour avoir été fait sans mon assen-timent, il n’en est pas moins selon le vœu le plus cher de mon cœur… Prince, votre main !

La manœuvre du comte était aussi hardie qu’habile. Le prince Manfredi, voyant ainsi approuver ce qui lui semblait de-voir former le fond même de la discussion, sentit fondre sa froi-deur.

Pendant ce temps, Primevère avait attaché sur Ragastens un long regard. Elle s’était placée devant lui, attendant peut-être qu’il lui parlât… Et son regard semblait dire :

– Je savais bien que vous reviendriez ! Je savais bien que nos deux destinées se heurteraient à nouveau…

Mais Ragastens s’était profondément incliné. Il ne vit pas le regard de Primevère. Il n’entendit pas le léger soupir qui lui échappa. Et, glacé, tranquille, comme si de sa vie il n’eût jamais vu la fille du comte Alma, il passa outre.

Jean Malatesta se précipita pour offrir la main à la jeune princesse et la conduire à son fauteuil. Et lui, il avait vu et noté le regard de Primevère à Ragastens !

– Messieurs, dit le comte Alma, j’attends que vous m’expliquiez ce qui se passe dans ma capitale… Si honoré que je sois du mariage de ma fille avec le prince Manfredi, j’attends que vous me disiez, prince, et vous aussi, Béatrix, comment une me-sure aussi grave a pu être conçue et exécutée en mon absence…

La tactique du comte était celle de tous les êtres faibles. Ayant quelque chose à se reprocher, il commençait par adresser des reproches.

Jean Malatesta se leva pour répondre :

– Le comte Alma, dit-il de sa voix âpre, ne sait pas tout. Le mariage de la jeune comtesse n’est que l’un des deux incidents graves qui ont marqué son absence. L’assemblée générale des chefs a décidé ce mariage ; mais elle a décidé aussi une chose…

– Et quelle est cette autre décision ? demanda le comte.

– Décision… Sentence qui a été exécutée hier.

– Sentence… Jean Malatesta, vous oubliez où vous êtes et à qui vous parlez !

– Je dis sentence parce que c’est le seul mot qui convienne : le comte Alma a été déchu hier de son titre, de ses droits et pré-rogatives, et sa fille déclarée héritière immédiate sous la tutelle du Conseil. Le comte Alma a été déclaré hier traître et félon. Le comte Alma n’a donc pas de questions à poser au Conseil.

Cette attaque violente et brutale, le ton nerveux et menaçant de Jean Malatesta produisirent parmi les autres membres du Conseil un malaise de mécontentement. Le comte se leva, comme pour répondre, mais il retomba écrasé par l’épouvante… Quant à Primevère, elle s’avança jusqu’auprès du comte.

– Seigneurs, dit-elle d’une voix douloureuse, lorsque mon père était absent et que de terribles apparences l’accusaient, j’ai fait taire ma pitié filiale, j’ai étouffé ma douleur, j’ai commandé à mon visage de ne traduire aucun des sentiments de détresse qui me broyaient le cœur. Cette attitude de renoncement me donne le droit d’exiger aujourd’hui une justice qui est absente des paroles de Jean Malatesta…

– Que voulez-vous dire, princesse ? s’écria Malatesta.

– Ce que je veux dire ! s’écria Béatrix. La vérité qui éclate aux yeux de tous… c’est que le retour imprévu du comte Alma, son retour volontaire parmi nous, est à lui seul une preuve que d’injustes soupçons se sont élevés, et qu’une horrible erreur a été commise !…

– Certes ! s’écria à son tour le prince Manfredi. Si le comte nous explique loyalement les motifs de son absence, nous devons nous humilier devant lui.

– Messieurs, dit alors le comte Alma, la vérité est très simple : j’ai été attiré hors de Monteforte, en un véritable guet-apens. Et si vous me revoyez parmi vous, c’est que je dois la vie à M. le chevalier de Ragastens.

Tous les regards se portèrent vers le chevalier.

– J’ai eu un tort, reprit le comte. J’ai consenti à recevoir se-crètement deux émissaires d’Alexandre VI et de César. Ces deux hommes sont venus me proposer la trahison. Si je ne les ai pas fait arrêter, si j’ai contenu mon indignation, c’est que j’ai espéré, en feignant de me livrer, obtenir des renseignements précieux… Il est arrivé que ces misérables ont deviné ma pensée et ma tac-tique. Ils ont alors résolu de s’emparer de moi… Ils m’ont donné rendez-vous hors la ville : ils n’étaient que deux. J’ai pensé que je n’avais rien à redouter et qu’il était inutile de donner l’éveil en me faisant accompagner… Hélas messieurs… j’avais compté sans la force de l’un des deux envoyés… le baron Astorre. J’ai été saisi, malgré ma défense désespérée. J’ai été entraîné, lié sur mon che-val… Alors a commencé dans la nuit une course vertigineuse… Enfin, mes geôliers ont jugé qu’ils étaient assez loin de Monte-forte pour pouvoir s’arrêter dans une auberge. Un bienheureux hasard a voulu que le chevalier de Ragastens se soit trouvé là. Il a compris ma situation et a attaqué le baron Astorre, qu’il a mis à mal, ainsi que son séide, un moine, nommé Garconio. Après m’avoir délivré, le chevalier a bien voulu m’escorter jusqu’à Mon-teforte. Voilà, messieurs, ce qui s’est passé.

Débité d’une voix très calme, avec une sorte de dignité dou-loureuse, ce récit fit sur tous ceux qui l’entendirent l’effet qu’il devait produire. L’impression générale fut traduite par le prince Manfredi, qui s’inclina devant le comte :

– Altesse, nous sommes coupables…

– Eh ! non, s’écria le comte, les apparences étaient contre moi. Vous avez agi comme j’eusse agi à votre place. Messieurs, si vous tenez à m’être agréables, ne parlons plus de cette odieuse aventure.

– Cependant, comte, des décisions ont été prises en votre absence… des chefs désignés…

– Que chacun conserve les attributions qui lui ont été con-fiées, fit gaiement le comte, enchanté au fond de trouver la be-sogne toute faite.

– Il ne reste donc plus, dit le prince Manfredi, qu’à faire pu-blier par les hérauts la reprise du pouvoir par Son Altesse le comte Alma, injustement soupçonné.

À ce moment, la voix de Malatesta s’éleva à nouveau.

– Je tiens pour exact ce que Son Altesse nous a raconté, dit-il. Toutes les circonstances concordent admirablement pour éta-blir la vérité de son récit. Cependant, messieurs, il est un dernier point sur lequel je veux appeler votre attention. Son Altesse le comte Alma a été ramenée ici par M. le chevalier de Ragastens.

Malatesta appuya sur le mot ramené. Il y avait là une inten-tion si évidente que le comte frémit et que Ragastens, arraché à ses pensées, regarda fixement celui qui venait de parler.

Jean Malatesta reprit tout à coup :

– Messieurs, c’est la deuxième fois que nous nous rencon-trons avec M. le chevalier de Ragastens… La première fois, c’était dans les catacombes de Rome… et le chevalier nous avoua alors, que dis-je, il proclama qu’il appartenait à César Borgia ! N’est-il pas étrange, en vérité, que le comte Alma, sorti de Monteforte pour aller retrouver deux espions des Borgia, rentre dans sa capi-tale avec un autre espion de ces mêmes Borgia ?

À ces mots, Primevère devint affreusement pâle. Le comte, déjà prêt à abandonner Ragastens, murmura :

– Messieurs, je jure… que j’ignorais…

Ragastens, sous la sanglante insulte, s’était ramassé comme pour bondir. Soudain, il parut se raviser. Ses traits contractés se détendirent ; un sourire de mépris sur les lèvres, d’une voix mor-dante il répondit :

– Le seigneur Malatesta veut sans doute gagner trois mille ducats d’or frappés à l’effigie d’Alexandre Borgia !

Malatesta porta la main à son poignard.

– Expliquez-vous, gronda-t-il. Expliquez-vous sur l’heure, ou je jure que vous êtes mort !

– Vous avez tort de jurer, fit Ragastens en se croisant les bras avec dédain. Quant à m’expliquer, je le fais parce que je le veux, et non parce que vous paraissez le souhaiter si fort. Mes-sieurs, je vous fais juges. Notre Saint-Père Alexandre VI, d’accord avec son digne fils, César, a mis ma tête à prix parce que je refu-sais de me prêter à certaine combinaison contre la ville de Mon-teforte. Ma tête a été estimée trois mille ducats, messieurs. C’est beaucoup, je le sais, et ma modestie souffre certainement du haut prix que l’on attache, à Rome, à ma capture. Or, messieurs, en accompagnant le comte Alma dans Monteforte, ville libre non soumise aux Borgia, ville que je n’avais pas voulu contribuer à asservir, j’espérais échapper aux estafiers qui ont été lancés sur ma piste. Le seigneur Jean Malatesta, en m’insultant, m’oblige à sortir de Monteforte, il me refuse l’hospitalité que tout gentil-homme italien se ferait un devoir d’accorder au proscrit que je suis. Je dis que le seigneur Malatesta me livre à Borgia et qu’il a droit à la prime de trois mille ducats. Il l’aura bien gagnée !

Le petit discours de Ragastens était d’une prodigieuse habi-leté. D’abord, il renseignait Primevère, et c’était à quoi le cheva-lier tenait le plus. Ensuite, il lui conquérait d’emblée la sympathie et l’estime de ses auditeurs. Enfin, il répondait à l’insulte de Jean Malatesta par une insulte plus sanglante.

Une fugitive flamme d’orgueil empourpra le visage de Pri-mevère. Ragastens ne la vit pas. Mais Malatesta la vit, lui ! Il s’avança sur le chevalier, ivre de fureur, la main levée.

Mais avant que cette main ne se fût abaissée, avant même qu’aucun des seigneurs présents à cette scène eût pu faire un geste pour intervenir, Ragastens avait saisi le poignet de Malates-ta. Il le tordit, le pétrit. Et, terrible cette fois, la figure convulsée, il se pencha sur le jeune homme qui essaya en vain d’échapper à la formidable étreinte.

– Quand voulez-vous que je vous tue ? demanda Ragastens d’une voix blanche.

– Dis plutôt que tu as peur de mourir ! rugit Malatesta.

Ragastens lâcha le poignet, sûr que Malatesta ne pourrait pas recommencer le geste d’outrage.

– Monsieur, lui dit-il froidement, où vous plaît-il que je vous attende ?

– Sur la grande place.

– Quand ?

– Ce soir.

Livide de rage, chancelant, Jean Malatesta sortit. L’altercation avait été rapide. Aucun des chefs présents au Con-seil n’avait pu intervenir. Lorsque Malatesta fut sorti, Ragastens se tourna vers eux.

– Messieurs, dit-il avec dignité, maintenant qu’aucune sus-picion ne s’élève contre moi, je veux, de mon plein gré, vous don-ner des explications… Je reconnais en vous les seigneurs que j’ai vus dans les catacombes. Vous m’avez entendu refuser de m’associer à toute action contre les Borgia. Il faut donc que je vous dise comment et pourquoi je suis ici…

– Monsieur, interrompit Jiulio Orsini, l’un des membres du Conseil, vos explications seront les bienvenues, si vous jugez à propos de nous les fournir. Mais je dois dès maintenant déclarer que le soupçon de Jean Malatesta est profondément injuste. En effet, je puis attester que les Borgia vous considèrent comme un de leurs plus mortels ennemis. J’étais à Rome, secrètement, le jour de votre évasion du château Saint-Ange. J’ai lu les tablettes qui mettaient votre tête à prix. Et, à l’effort qui a été fait pour s’emparer de vous, j’ai pu juger de la terreur que vous inspiriez aux Borgia. Dès ce moment, j’ai vivement souhaité vous con-naître et je suis heureux que les circonstances me permettent au-jourd’hui de vous tendre une main amie…

Ragastens saisit avec joie la main d’Orsini. Les autres membres du Conseil l’assurèrent tour à tour de leur sympathie.

Alors, le chevalier raconta son histoire, depuis son entrée en Italie, telle que nos lecteurs la connaissent. Ce récit, il le fit en termes simples, et rien n’était admirable comme la tranquillité avec laquelle il raconta comment il avait enchaîné à sa place Cé-sar Borgia et comment, plus tard, il avait tenu le pape en son pouvoir.

Ils croyaient entendre quelque merveilleuse odyssée. Quant à Primevère, elle ne laissa rien paraître de ses sentiments. Seu-lement, l’attention avec laquelle elle écoutait était si profonde qu’au moment où le chevalier cessa de parler, elle eut un brusque tressaillement, comme si le silence l’eût violemment surprise.

Toutes les mesures prises en l’absence du comte Alma furent ratifiées par lui. Il pria même le prince Manfredi de garder le commandement général. Sa mollesse y trouvait un précieux avantage.

Le comte Alma voulut, séance tenante, confirmer à Ragas-tens le titre de maître de camp qu’il lui avait donné. Mais Ragas-tens refusa obstinément.

– Je préfère agir en volontaire libre, dit-il pour toute ré-ponse.

– Vous songeriez donc à nous quitter ?

– Jusqu’ici, monsieur le comte, j’ai vécu un peu au gré de l’aventure. Cette vie hasardeuse, qui a ses périls et ses déboires, a aussi son charme. Et j’avoue qu’il me serait difficile d’y renoncer. Il m’est donc impossible de dire précisément où je serai demain… D’ailleurs, l’issue de mon duel avec le seigneur Malatesta…

– Ce duel n’aura pas lieu ! fit vivement le comte.

– Il ne faut pas que deux braves gentilshommes répandent inutilement leur sang ! ajouta le prince Manfredi. Qu’on fasse ve-nir Jean Malatesta…

Jiulio Orsini s’élança et revint bientôt avec Malatesta. Celui-ci entra, très froid maintenant.

– Mon cher Jean, dit le prince, vous avez été injuste envers le chevalier de Ragastens. Nous avons la preuve certaine, évi-dente, que vos soupçons n’étaient pas fondés… Notre bien-aimé comte, revenu parmi nous à la suite d’une démarche où il n’a pé-ché que par imprudence, reprend ses titres ; il veut bien, toute-fois, nous laisser les commandements qui nous ont été assignés en assemblée générale.

– Je suis heureux au-delà de toute expression que le comte soit digne de notre obéissance, dit Malatesta.

– Bien ! Quant au chevalier de Ragastens, vous êtes un trop noble cœur, et vous avez trop de vraie bravoure pour ne pas con-venir devant lui que vous avez eu tort.

– Avant de vous répondre, prince, je désire dire deux mots en particulier à M. le chevalier.

– Soit ! fit le prince Manfredi étonné.

Jean Malatesta se retira dans l’embrasure d’une fenêtre, où Ragastens le rejoignit aussitôt. Primevère, qui se tenait à ce mo-ment debout derrière son père, recula insensiblement vers l’embrasure d’une fenêtre.

– Monsieur, dit Jean Malatesta, dès l’instant où je vous ai vu dans les catacombes de Rome, j’ai admiré de tout cœur la loyauté de votre attitude et votre courage… Cette opinion n’a pas changé depuis que vous avez ramené Alma… Je suis convaincu qu’il vous doit l’honneur…

– Monsieur, je vous assure…

– Laissez-moi finir, chevalier… Je voulais vous dire que l’insulte qui était sur mes lèvres tout à l’heure était bien loin de mon esprit. À l’instant même où je cherchais quelque parole em-poisonnée contre vous, je vous admirais et, hélas ! je vous en-viais !

Ragastens était abasourdi. Le courage de Jean Malatesta était incontestable. Que se passait-il dans l’esprit de ce jeune homme ?

– Chevalier, reprit soudain Malatesta, je vais, devant ces messieurs, vous faire mes excuses. Car je vous ai bassement in-sulté, sachant que vous ne le méritiez pas.

– Et moi, fit Ragastens, je ne permettrai pas qu’un aussi digne gentilhomme s’humilie. Ce que vous venez de dire efface l’insulte.

– Merci, chevalier, dit fiévreusement Malatesta. Notre duel de ce soir n’aura pas lieu. Mais nous nous battrons tout de même…

– Je ne comprends pas…

– Il faut que nous nous battions ! Il faut que l’un de nous deux meure !…

– Soit ! Je consens à me couper la gorge avec vous, bien que votre attitude me paraisse…

– Digne d’un fou !… Vous pouvez le dire !…

– Quand voulez-vous que nous nous battions ? fit Ragastens de plus en plus étonné.

– Demain, à la nuit tombante…

– Bon. L’endroit ?…

– À la Tête… Hors des murs, au milieu du défilé par lequel vous êtes arrivé, m’a-t-on dit… Avez-vous remarqué deux énormes rochers ?… l’un d’eux, celui de droite, ressemble va-guement à une tête d’homme.

– Bon. Demain, à la nuit, au rocher de la Tête. J’y serai, monsieur.

– Merci, chevalier… fit avec agitation Malatesta.

– Une question, pourtant ! Un honnête homme comme moi ne risque pas de se faire tuer par un digne gentilhomme tel que vous, ou de le tuer, sans savoir pourquoi ?…

– Vous voulez savoir pourquoi je vous ai provoqué ?

– Morbleu ! Je crois bien que je veux le savoir !…

– Eh bien !… C’est que j’aime Béatrix !… Comprenez-moi… Je l’aime à en perdre la raison, puisque j’ai commis la lâcheté de vous insulter faussement. Je l’aime à préférer la mort à la certi-tude de ne pas être aimé !…

Ragastens était devenu très pâle.

– Vous aimez la princesse Manfredi, balbutia-t-il, mais en quoi cet amour…

Malatesta lui saisit le bras et l’interrompit.

– Je l’aime, murmura-t-il en étouffant un soupir, et c’est vous qu’elle aime, vous !…

Ragastens demeura sans voix, sans force, les jambes cas-sées. Il voulut faire un geste pour retenir Malatesta. Mais déjà ce-lui-ci s’était avancé vers le milieu de la salle.

– Messieurs, dit Jean Malatesta d’une voix forte, seigneurs, mes pairs, devant vous qui avez entendu l’insulte, je fais mes ex-cuses au chevalier de Ragastens.

Toutes les mains se tendirent vers Malatesta. Celui-ci, cau-sant et riant comme si rien ne se fût passé, sortit de la salle avec les autres gentilshommes du Conseil.

Ragastens s’apprêta à les suivre. À ce moment, une main lé-gère vint se poser sur son bras. C’était la main de Primevère.

– Ce soir, murmura-t-elle, dans les jardins du palais, je veux vous parler…

Ragastens s’inclina profondément, oppressé, les jambes va-cillantes. Quant il se releva, il vit la princesse Manfredi qui sor-tait. Le comte Alma lui donnait la main. Et, près d’elle, penchant sa haute taille pour lui parler, souriant, heureux, marchait le prince Manfredi…

– Malatesta dit qu’elle m’aime ! songea Ragastens encore pétrifié à la même place. Elle n’en est pas moins l’épouse du prince Manfredi… à jamais perdue pour moi !… Perdue !… Ah ! Malatesta s’est trompé. La jalousie l’a égaré… Elle ne m’aime pas… elle ne peut pas m’aimer… Illusion ! Folie !… Jean Malates-ta a dit que l’un de nous devait mourir… Je connais maintenant celui qui mourra !…

Age restriction:
12+
Release date on Litres:
30 August 2016
Volume:
510 p. 1 illustration
Copyright Holder::
Public Domain

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