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Maxime Petit
Les grands incendies

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322458
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
APPENDICE
I
II

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
LES INCENDIES CÉLÈBRES
I
Table des matières
L’INCENDIE DE TROIE
(1270 av. J.-C.?)
On n’a pas à rappeler ici la suite des événements qui amenèrent la chute de Troie: notre court récit doit commencer au moment où les Grecs, pénétrant dans la cité de Priam, donnèrent le signal du massacre et de l’incendie.
«C’était, dit Virgile, l’heure où le sommeil, doux présent des dieux, commence pour les malheureux mortels et leur verse ses premières langueurs.» Des points les plus opposés de la ville partent des cris de détresse; des bruits confus et lugubres remplissent l’enceinte d’Ilion, et partout retentit le fracas des armes. «Avec plus de fureur encore, le feu exerce ses ravages, et la flamme se communique avec rapidité .» Énée, réveillé en sursaut, monte d’un bond sur le faîte du palais de son père; il regarde autour de lui; il voit les riches demeures de Deïphobe et d’Ucalégon s’écrouler sous les flammes, et la lueur de l’incendie éclaire au loin la plaine de Sigée.
Transporté de colère, le fils d’Anchise saisit ses armes. Il réunit ses compagnons et les engage à vendre chèrement leur vie; puis, la petite troupe se dirige vers le centre de la ville. La vue du sang et des cadavres qui jonchent les rues anime les combattants, et un grand nombre de Grecs tombe sous les coups des compagnons d’Énée. Revêtus des dépouilles de ceux qu’ils ont tués sur leur route, les Troyens arrivent au palais de Priam, seul monument épargné par le feu; ils y sont témoins de la mort du vieillard; ils voient Pyrrhus traîner le roi au pied des autels et le percer brutalement de son glaive. Énée, à cette vue, songe à son vieux père. Il n’est plus maître de sa fureur, et il se dispose à faire mourir la fille de Tyndare qu’il aperçoit sur le seuil du temple de Vesta, lorsque la déesse sa mère lui apparaît et lui conseille de fuir.
«Alors, dit Énée, je vois Ilion tout entière s’abîmer dans les flammes et la cité de Neptune s’écrouler de fond en comble. Ainsi, lorsque sur la cime des monts les bûcherons, le fer à la main, s’efforcent à l’envi d’abattre un frêne antique sous les coups redoublés de la hache, l’arbre longtemps menace et balance à chaque secousse son feuillage tremblant jusqu’à ce qu’épuisé peu à peu par ses blessures, il pousse un dernier gémissement et tombe, arraché du sommet de la montagne. Je descends de la citadelle et, conduit par la déesse, je traverse les flammes et les ennemis: les traits me laissent passer et les flammes s’écartent devant moi .» Et, pendant que le bruit de l’incendie, roulant ses tourbillons et dévorant le rempart, devient plus terrible, Énée, prenant son père sur ses épaules, sort de la ville et gagne les montagnes.
Les Grecs ne trouvaient plus aucune résistance; ils pillaient dans les maisons les meubles les plus précieux et tout ce qui pouvait assouvir leur cupidité. «Enfin, ils livrèrent aux flammes les murailles de Troie et l’ouvrage de Neptune devint ainsi la proie de l’élément destructeur. La cité, réduite en cendres, servit elle-même de tombeau à ses anciens habitants.»
II
Table des matières
L’INCENDIE DU TEMPLE DE JÉRUSALEM PAR NABU-KUDUR-USUR
(588 av. J.-C.)
Au moment où Nabu-kudur-usur (Nabuchodonosor) fit le siège de Jérusalem, le temple élevé par Salomon sur le mont Moria se composait de deux parties: le Temple proprement dit et le Parvis.
Le Temple, construit en pierres, avait soixante coudées de longueur, vingt de largeur et trente de hauteur. Sa façade était formée d’un portique appelé Oulam et de deux colonnes d’airain. A l’intérieur se voyait le Hékal (Lieu saint) et le Débir (Saint des Saints).
L’édifice sacré était entouré d’un double parvis dont des portes recouvertes d’airain formaient l’entrée.
Nabu-kudur-usur avait placé sur le trône de Jérusalem Zédékiah, troisième fils de Joshiah; mais ce souverain refusa de payer tribut au roi de Babylone, et les Chaldéens vinrent assiéger Jérusalem au commencement de janvier (589 av.. J.-C.).
Les sujets de Zédékiah résistèrent énergiquement pendant dix-huit mois et se rendirent ensuite (août 588 av. J.-C.).
Nabu-sur-adan, chef des gardes du corps de Nabu-kudur-usur, pénétra bientôt dans la ville et ordonna de mettre le feu au temple. Les deux colonnes et là mer d’airain furent brisées et emportées à Babylone avec les vases sacrés.
«Les Chaldéens brûlèrent aussi le palais du roi et les maisons de tout le peuple, et ils renversèrent les murailles de Jérusalem.»
III
Table des matières
L’INCENDIE DE SARDES
(503 av. J.-C.)
Sans l’intervention d’Hystyæos, tyran de Milet, Darius Ilystaspes, follement engagé dans une expédition contre les Scythes (508 av. J.-C.), n’aurait probablement jamais revu son royaume.
Hystyæos, devenu le favori du monarque, le suivit à Suse après avoir confié le gouvernement de Milet à Aristagoras; mais celui-ci, ayant encouru la disgrâce d’Artaphernes, frère du roi, prit un parti extrême et se révolta: il proclama la liberté et l’indépendance nationales, souleva les Ioniens, et chassa de toutes les villes les gouverneurs qu’y avait placés le roi de Perse. Puis, il se rendit en Grèce pour y demander des secours.
Les Lacédémoniens le repoussèrent; les Athéniens se montrèrent favorables aux colonies ioniennes, et envoyèrent aux Milésiens vingt vaisseaux, auxquels se joignirent cinq navires fournis par Éréthryx, ville d’Eubée. Dès que les forces alliées furent réunies, Aristagoras décida qu’on marcherait sur Sardes. L’armée laissa donc ses vaisseaux à Éphèse et se dirigea vers les rives du Pactole.
Le gouverneur de Sardes était loin de s’attendre à une aussi brusque agression; il ne put sérieusement résister aux Grecs et se réfugia dans la citadelle, pendant que les assaillants procédaient au pillage. Au milieu du désordre, un soldat mit le feu à la maison d’un Lydien, et par suite à toute la ville: en effet, si nous en croyons Hérodote, la plupart des maisons étaient construites en cannes, et les rares habitations qui étaient bâties en briques avaient des toits de roseau. Dans ces conditions, le feu gagna de maison en maison et dévora la ville tout entière; le temple de Cybèle ne fut pas même épargné.
Tous les habitants de Sardes n’avaient pas eu le temps de se retirer dans la citadelle. Les Lydiens et les Perses restés dans la ville, se voyant cernés par le feu et ne trouvant pas d’issue, refluèrent sur la place publique et chargèrent les Grecs, qui, surpris de cette résistance inattendue, regagnèrent Éphèse pendant la nuit et revinrent ensuite dans leur patrie.
A la nouvelle de l’incendie de Sardes, Darius jura de se venger d’une manière éclatante. Il chargea un officier de lui rappeler tous les jours la perfidie des Hellènes et de lui dire avant chacun de ses repas: «Seigneur, souvenez-vous des Athéniens!» Il fit en effet deux expéditions contre la Grèce.
Quant à Aristagoras, il se réfugia en Thrace, où il fut tué dans un combat en 498 avant J.-C.
IV
Table des matières
INCENDIE DU TEMPLE DE DIANE
(356 av. J.-C.)
Il s’est rencontré un homme que la passion de la gloire entraîna jusqu’au sacrilège. Érostrate, Éphésien obscur, voulut à tout prix se rendre célèbre, et acquit en effet une célébrité d’horreur et d’effroi.
Selon la tradition, poursuivi par la mauvaise fortune, il avait résolu de la vaincre ou plutôt de la braver. Le temple de Diane attira ses regards, et il songea, pour punir les hommes de leurs injustices, à les frapper dans un des objets de leur admiration.
«Puisque je n’ai pu conquérir la renommée par des actions honnêtes, s’écria-t-il, j’obtiendrai par le crime l’immortalité.» C’est le raisonnement insensé de beaucoup de criminels.
Dès lors, il vécut plus que jamais dans la retraite. Il passa des journées entières, sous prétexte de dévotion, à examiner, à étudier le mode de construction du temple. Comme on pouvait atteindre le faîte au moyen d’un escalier ciselé dans un seul cep de vigne, il put s’assurer que la charpente, étant tout entière de bois de cèdre, s’enflammerait aisément.
En 356 avant J.-C., la nuit même où naquit Alexandre, un frémissement sourd se fit entendre dans la ville; l’horizon sembla se teindre de reflets sanglants, et les Éphésiens, sortant de leurs demeures à la hâte, furent saisis d’horreur, en voyant les flammes dévorer ce qu’on appelle une des sept merveilles du munde.
«En un instant, cette nouvelle fatale vola d’une extrémité de la ville à l’autre; chacun courut vers le lieu de l’incendie, portant de l’eau dans le premier vase qu’il trouvait sous sa main. A tout moment, la foule augmentait, se pressait, se heurtait, se culbutait; l’air retentissait de plaintes et de hurlements; les femmes, renfermées dans l’intérieur des maisons, s’abandonnaient au désespoir et se prosternaient suppliantes devant les autels des dieux pénates; les vieillards craignaient que Diane irritée n’abandonnât leur patrie. Éclairée par la réverbération du vaste incendie, la ville semblait tout en feu; la mer réfléchissait au loin la lueur rougeâtre des flammes, et les navigateurs éblouis contemplaient avec une admiration mêlée d’épouvante ce magnifique et terrible spectacle.»
Excité par le vent, le feu consuma presque entièrement le temple. Seule la statue de Diane demeura debout, intacte, et les gardiens sauvèrent une très faible partie du trésor.
Fig. 1. — Incendie du temple de Diane. (556 av. J. C.)

Les Épliésiens indignés cherchèrent le coupable et le découvrirent. Érostrate fit dans les tortures l’aveu de cet acte de folie. Il fut tué, et les habitants de la ville rendirent un décret qui défendait sous peine de mort de prononcer le nom de l’incendiaire.
V
Table des matières
L’INCENDIE DU PALAIS DE PERSÉPOLIS
(330 av. J.-C.)
Alexandre, maître d’Arbelles, de Babylone, de Suse, traversa le pays des Uxiens, passa l’Araxe et entra à Persépolis à la tête de sa phalange. Avant de quitter cette ville pour se mettre à la poursuite de Darios, il invita ses généraux à un festin qui fut une véritable orgie.
Parmi les courtisanes conviées à cette réjouissance se trouvait la Grecque Thaïs. Elle avait suivi Alexandre en Asie.
Si l’on en croit Clitarque, Thaïs enivrée s’écria en se tournant vers Alexandre: «J’aurais une joie infinie si, pour finir noblement cette fête, je pouvais brûler le magnifique palais de Xerxès, qui a incendié Athènes, et le flambeau à la main, y mettre moi-même le feu en présence du roi. Ainsi, on dirait par toute la terre que les femmes qui ont suivi Alexandre dans son expédition d’Asie ont bien mieux vengé la Grèce de tous les maux que les Perses lui ont faits, que les généraux qui ont combattu pour elle et par terre et par mer!»
Tous les assistants applaudissent à cette proposition insensée. Alexandre, couronné de fleurs, une torche à la main, marche le premier; les convives le suivent en chantant, en dansant, et le désir de Thaïs est bientôt réalisé.
On a révoqué en doute l’authenticité de cet événement, et il est, en tout cas, bien certain que le palais de Xerxès ne fut point détruit en entier, puisqu’on en voit encore aujourd’hui les restes. Au-dessus de la plaine de Mardascht, où sont ces ruines, s’élèvent cinq terrasses dont la seconde supporte une colonnade (Tschilminar), au sud de laquelle s’étend un espace de terrain dont le niveau n’est interrompu que par un immense monceau de décombres. Sir Robert Ker Porter place en cet endroit la partie du palais détruite par Alexandre.
«Il est vrai, dit-il, qu’on ne découvre aucune trace du feu sur les murs adjacents. On peut donc objecter que si un édifice aussi considérable avait été incendié, les ravages des flammes se laisseraient encore voir sur les murs. Mais en réfléchissant à quelles distances tous ces édifices se trouvent les uns des autres, séparés non seulement par de simples espaces, mais sur des terrasses isolées, on concevra qu’un d’entre eux ait pu être brûlé jusque dans ses fondements sans que le feu ait atteint aucun des autres. En outre, la solidité des murs de ce palais est telle que le feu a pu s’y trouver renfermé comme dans une fournaise, consumant entièrement l’intérieur. On objectera encore que ce palais devait être d’une construction semblable à celle des autres; il est singulier qu’il ne reste aucune trace de ces murs dont nous admirons ailleurs la solidité. Mais il est possible que la pierre, minée par l’action du feu, se soit dégradée et peu à peu soit tombée sur le toit déjà abattu. En outre, Plutarque nous apprend que l’ivresse d’Alexandre se dissipant presque aussitôt que cet acte insensé eut été commis, il donna des ordres pour éteindre le feu ou du moins l’empêcher de s’étendre. Il est probable, d’après cela, qu’une partie de l’édifice aura été abattue pour arrêter l’incendie. Ces ruines furent ensuite abandonnées et restèrent dans le même état, ce qui n’étonnera personne si l’on considère que la brièveté de la vie d’Alexandre et les troubles qui suivirent sa mort firent négliger Persépolis.
«Les souverains Grecs et Parthes aimèrent mieux prendre pour capitales d’autres villes que celles qui avaient été le théâtre de la gloire des anciens rois. Les cruelles dévastations des Arabes contribuèrent encore à faire abandonner Persépolis. Ainsi, il est probable que la partie du palais qui fut incendiée se trouve encore aujourd’hui à peu près dans le même état que le lendemain de cette nuit de destruction, 330 ans avant l’ère chrétienne.»
VI
Table des matières
INCENDIE DES LIVRES EN CHINE
(213 av, J.-C.)
L’empereur chinois Tsin-chi-hoang-ti, célèbre par ses réformes et ses conquêtes, convia un soir à un grand festin les princes, les gouverneurs de province et les principaux mandarins.
Après les cérémonies d’usage, il prit place sur son trône et il ordonna aux assistants de lui donner en toute sincérité leur avis sur sa manière de gouverner. Le premier mandarin qui prit la parole fit un pompeux éloge de l’empereur. Il termina son discours par ces mots: «Vous surpassez sans contredit tout ce qu’il y a jamais eu de plus grand depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours.»
La salle croulait sous les applaudissements, lorsque le lettré Chun-yu-yue, chaud partisan de l’antiquité et ennemi déclaré de toute innovation, s’écria: «Seigneur, cet homme qui vient de vous louer avec tant d’impudence ne mérite pas le nom de Grand de l’Empire, dont il est décoré. Ce n’est qu’un lâche courtisan, un vil flatteur qui, bassement attaché à une fortune dont il ne mérite pas de jouir, n’a d’autres vues que celle de vous plaire, aux dépens du bien public et de votre propre gloire. Je ne l’imiterai point, mais je vous dirai seulement ce que je pense.» Et Chun-yu-yue exposa avec chaleur sa manière de voir, engageant l’empereur à marcher sur les traces des plus antiques souverains du Céleste-Empire.
Le ministre Li-sse, ami du progrès et adversaire de l’antiquité, profita de l’occasion qui s’offrait de décrier les gens de lettres.
Selon lui, les lettrés n’entendaient rien au gouvernement; ils étaient très habiles en spéculation, mais ils n’entendaient rien à la pratique; ils ne connaissaient que le monde ancien et ignoraient absolument l’état de la société actuelle. «Pleins d’eux-mêmes, infatués de leur prétendu mérite, ils ne voyaient de bien que ce qui se faisait conformément à leurs idées; ils ne voyaient le beau que dans des usages surannés, dans des cérémonies antiques; ils ne trouvaient de véritablement utile que cette vaine science qui les élève si fort à leurs yeux, mais qui en réalité les rend inutiles à tout le genre humain. » Il serait donc absurde d’user de tolérance envers des hommes aussi dangereux, et pour en finir d’un seul coup, il importait de détruire, de livrer aux flammes, les livres, cause de tout le mal.
Puis Li-sse engagea l’empereur à ordonner la destruction immédiate de tous les ouvrages qui ne traitaient pas de médecine, d’agriculture ou de divination. Quant aux livres d’histoire, il fut d’avis de n’en laisser subsister aucun, à l’exception cependant de ceux dans lesquels il était parlé de la dynastie régnante.
Tsin-chi-hoang-ti n’aimait pas les lettrés. Il approuva le discours de son ministre et chargea Li-sse d’ordonner à tous les citoyens de brûler les livres qu’ils possédaient.
L’édit de proscription fut promulgué immédiatement. Par bonheur, une grande partie des monuments historiques de la Chine consistait alors en tablettes de bambou, et plusieurs, échappant à une ruine complète, subsistèrent plus ou moins mutilés.
Un certain nombre de lettrés aimèrent mieux mourir que de mettre le feu à leur bibliothèque.
VII
Table des matières
L’INCENDIE DE ROME SOUS NÉRON
(64)
L’incendie de Rome sous Néron fut tellement désastreux qu’on ne peut guère lui comparer que celui de Londres en 1666. Tacite ne sait s’il doit l’attribuer au hasard ou à un caprice de l’empereur; mais, d’après Suétone, un des favoris de Néron ayant, dans le cours de la conversation, cité le vers grec:
’Εμoυ̃ θανóντoς γαῑα μιχθήτω πυρί
«Non, répondit le prince, que ce soit de mon vivant!» et il mit à exécution cette menace barbare, «choqué, à ce qu’il disait, du mauvais goût des anciens édifices, du peu de largeur et de l’irrégularité des rues».
Ce qu’il y a de certain, c’est que le 19 juillet 64, un incendie se déclara dans la partie du Cirque contiguë au mont Palatin et au mont Célius. En cet endroit, les boutiques se trouvaient remplies de toutes sortes de matières capables d’alimenter la flamme: aussi le feu, dont rien n’arrêtait la marche, enveloppa-t-il bientôt, sous l’action du vent, la longueur entière du Cirque, réduisant en cendres les maisons de bois qui bordaient les rues étroites et tortueuses de Rome. La rapidité du mal prévint tous les efforts pour l’arrêter.
«D’ailleurs, les lamentations et les frayeurs des femmes, la faiblesse des vieillards et celle des enfants; puis, les habitants qui se pressaient, ceux-ci pour eux-mêmes, ceux-là pour d’autres, traînant des malades ou les attendant, les uns s’arrêtant, les autres se hâtant, tout ce trouble empêchait les secours. Et souvent, tandis qu’ils regardaient derrière eux, ils se retrouvaient investis par devant ou par les côtés; ou bien, s’ils tentaient de se réfugier dans les quartiers voisins, les trouvant déjà la proie des flammes, ils se voyaient encore, à des distances qu’ils avaient jugées considérables, poursuivis par le même fléau. Enfin, ne sachant plus où était le péril, où était le refuge, ils restaient entassés dans les rues, étendus dans les champs, quelques-uns ayant perdu toute leur fortune, n’ayant pas même de quoi subsister; d’autres, par amour pour des parents qu’ils n’avaient pu arracher à la mort, s’ensevelirent dans les flammes. Personne n’osait résister au- fléau; on entendait autour de soi mille cris menaçants qui défendaient d’éteindre; on vit même des gens qui lançaient ouvertement des flambeaux en criant à haute voix qu’ils en avaient l’ordre, soit afin d’exercer plus librement leur brigandage, soit que l’ordre eût été donné réellement.»
Néron se trouvait alors à Antium. Il se décida à revenir à Rome, lorsqu’il apprit que l’édifice qu’il avait fait construire pour joindre le palais d’Auguste et les jardins de Mécène était menacé ; mais sa présence n’empêcha pas la destruction de l’édifice ni de ses dépendances. Alors il fit ouvrir au peuple les monuments d’Agrippa et le Champ de Mars, et des hangars furent construits à la hâte pour abriter la plèbe; on demanda des meubles à Ostie et aux villes voisines, et le blé fut réduit au plus bas prix.
Fig. 2. — Incendie de Rome sous Néron (an 64).

Cependant le bruit courait qu’au plus fort de l’incendie, Néron, du haut de la tour de Mécène, contemplait cet affreux spectacle, une lyre à la main, chantant par allusion l’incendie de Troie. Le fait n’est pas prouvé, mais ce n’est pas faire injure au tyran que de l’en accuser.
Vers le sixième jour, le feu semblait s’être arrêté au pied des Esquilies, lorsqu’il se ranima dans les possessions Émiliennes, occupées par Tigellinus. Enfin, on put constater que dix quartiers sur quatorze n’existaient plus: trois avaient été rasés, sept brûlés presque entièrement. Les plus anciens monuments religieux, le Temple de la Lune élevé par Servius Tullius, celui que l’Arcadien Évandre avait consacré à Hercule, celui de Jupiter Stator bâti par Romulus, le palais de Numa, le temple de Vesta, les demeures des anciens généraux ornées des dépouilles de l’ennemi, en un mot toutes les merveilles de l’ancienne Rome n’offraient plus que des vestiges à demi brûlés.
Des mesures furent prises immédiatement par l’empereur pour éviter le retour d’une pareille calamité : il fut décidé que les rues seraient à l’avenir larges et alignées, que les édifices seraient moins élevés et construits en pierre, que l’eau circulerait plus abondamment, qu’enfin il n’y aurait plus de murs mitoyens. Pour apaiser les dieux, on fit des prières publiques à Vulcain, à Cérès et à Proserpine. Selon Tacite, l’empereur promit une récompense aux citoyens qui feraient rebâtir leurs demeures dans un délai donné ; mais Suétone, toujours en contradiction avec lui, affirme que Néron exigea des contributions pour la réédification de Rome et qu’il faillit ruiner ainsi les particuliers et les provinces. En tout cas, il commença par faire construire pour son usage personnel un palais magnifique sur les ruines de la patrie. Puis, voyant qu’on l’accusait, il rejeta la faute sur les chrétiens, auxquels il fit subir les derniers supplices; sur son ordre, on les enveloppa de peaux de bêtes pour les faire dévorer par les chiens, on les crucifia, on les enduisit de résine et l’on s’en servit comme de flambeaux. Ces scènes atroces se passaient dans les propres jardins de l’empereur, qui, vêtu en cocher, donnait des jeux au cirque et conduisait lui-même des chars!
VIII
Table des matières
L’INCENDIE DU TEMPLE DE JÉRUSALEM SOUS TITUS
(70)
Le Temple de Jérusalem, brûlé une première fois sous Nabu-kudur-usur, avait été réédifié après la captivité de Babylone, purifié sous Judas Machabée et reconstruit du temps d’Hérode. Il devait être incendié une seconde fois lors du siège de Jérusalem par Titus (70).
On sait que le 5 thammuz (juin-juillet) les Romains s’étaient emparés de la forteresse Antonia et que les Juifs s’étaient retranchés dans l’enceinte du Temple, contre lequel les Romains élevèrent aussitôt leurs terrasses. Les assiégés, vaincus dans une sortie, crurent se venger de cet échec en mettant volontairement le feu aux portiques du nord-ouest, par où le temple communiquait avec la forteresse Antonia: ils détruisaient une partie de l’édifice, dans l’espoir qu’ils sauveraient le reste. Mais les soldats de Titus ripostèrent deux jours après (24 thammuz) par l’incendie du portique septentrional.
Les Juifs pensèrent que cette circonstance était favorable à leur position militaire, et ils ne firent aucun effort pour arrêter les progrès du mal. Bien plus, le 27 thammuz, ils amassèrent dans les portiques de l’ouest du soufre, du bitume, du bois sec et d’autres matières inflammables; puis, ils firent semblant de s’enfuir. Les Romains se laissèrent prendre au piège et beaucoup d’entre eux se précipitèrent dans les portiques.
Cette imprudence leur coûta cher; car les assiégés, voyant qu’un certain nombre de soldats montaient à l’escalade, mirent le feu aux substances dont ils avaient eu soin de combler cette partie du Temple. Les assaillants, surpris par l’embrasement soudain des portiques, essayèrent inutilement de se sauver: les uns périrent au milieu des flammes, les autres se tuèrent eux-mêmes pour ne pas être brûlés vifs; d’autres enfin, sautant à tout hasard, tombèrent entre les mains des Juifs qui les massacrèrent.
Titus, qui, il faut le reconnaître, se montra constamment désireux de conserver le Temple et n’écouta pas même les conseils de ceux qui l’engageaient à détruire ce bel édifice, s’efforça à plusieurs reprises de vaincre l’ennemi sans avoir recours à la violence. Il échoua dans ses tentatives; puis, lorsqu’il vit à quels excès se portaient les Juifs en proie à la famine, lorsqu’il sut qu’une femme de Pérée avait osé se nourrir des membres de son enfant, lorsqu’il fut certain que ses béliers n’arriveraient pas à faire brèche au Temple et que les assauts pourraient être repoussés longtemps encore, le dépit s’empara de lui. Il ordonna donc aux soldats de mettre le feu aux portes: le revêtement d’argent fondit, le bois fut consumé et les flammes gagnèrent rapidement les galeries dans toutes les directions. Les Juifs n’eurent pas le courage de combattre l’incendie, qui dura tout le jour et toute la nuit, et qui aurait plus longuement exercé ses ravages sans l’intervention de Titus. Sur l’ordre de leur général, quelques cohortes se mirent à éteindre le feu pour se frayer un passage vers le Temple.
Le lendemain matin (10 ab: juillet-août), les assiégés tentèrent une sortie. Ils surprirent et repoussèrent les postes ennemis, inférieurs en nombre; mais vers onze heures, ils furent repoussés à leur tour. Sans perdre courage, ils firent immédiatement une seconde sortie et voulurent repousser les légionnaires, qui en ce moment cherchaient à arrêter l’incendie de l’enceinte intérieure du Temple. Alors un soldat, sans en avoir reçu l’ordre, se fit soulever par un de ses compagnons et jeta un tison enflammé «dans les lieux par où l’on allait aux bâtiments faits autour du Temple du côté du nord.» Le feu se communiqua rapidement à tous les cabinets et ce fut en vain que Titus, accouru en toute hâte, donna des ordres pour essayer une fois encore de sauver le monument sacré. Ne pouvant arrêter la fureur des soldats, il entra avec ses principaux officiers dans le sanctuaire, dont la magnificence l’étonna, et qu’il voulut au moins conserver; mais le feu, mis à la porte du Temple par un soldat, dévora en un instant toutes ces richesses. Les Juifs, de leur côté, firent quelques efforts pour éteindre les flammes, sans être plus heureux. Les Romains achevèrent la ruine des portiques et des portes et ils incendièrent la Trésorerie pleine de riches vêtements, d’argent et d’objets précieux.
«Au bruit des flammes pétillantes, dit M. Munk, au fracas des murs croulants, se mêlaient les gémissements des victimes et le cri de victoire des Romains; .les habitants de la ville répondaient aux cris plaintifs de leurs frères mourants, et les échos des montagnes voisines accompagnaient de leur retentissement cette scène effroyablement grandiose de destruction et de mort.»
L’incendie du Temple fut suivi de celui de la Basse-Ville: la place Ophla, le palais d’Hélène Adiabène, les Archives, l’Hôtel de Ville ne furent bientôt plus que des ruines fumantes. «Cet embrasement, dit Josèphe, consumait, avec les maisons, les corps morts dont les rues de la ville étaient remplies.»
IX
Table des matières
L INCENDIE DE LA BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE
(642)
La Bibliothèque d’Alexandrie fut fondée par Ptolémée Soter dans le quartier Bruchion. Ptolémée Philadelphe et ses successeurs s’appliquèrent à en accroître l’importance, et, selon Aulu-Gelle et Ammien-Marcellin, elle compta jusqu’à sept cent mille volumes. Aussi avait-on dû établir un dépôt supplémentaire dans le temple de Sérapis.
Lorsque César s’empara d’Alexandrie, la première bibliothèque périt dans les flammes. Celle du Sérapéion, qui s’était augmentée des deux cent mille volumes de la bibliothèque de Pergame, donnés par Antoine à Cléopâtre, fut détruite en 390, pendant les guerres entre les païens et les chrétiens. Cependant, on était parvenu à la reconstituer, lorsque les Arabes se rendirent maîtres de la ville et la détruisirent de nouveau (642).
Le général Amrou-ben-el-Aas, conquérant de la Syrie et de l’Égypte, voulut, dans toutes les villes qu’il traversa en vainqueur, se concilier l’affection des nouveaux sujets du khalife: il en fut de même à Alexandrie, où il écouta avec une grande bienveillance toutes les réclamations qu’on lui fit.
«La Bibliothèque avait échappé à la connaissance des musulmans, soit que son asile leur fût resté ignoré, soit que, ne devinant pas le prix inestimable des trésors scientifiques qu’elle recélait, ils n’eussent vu dans ces précieux manuscrits que des rouleaux dé parchemin ou de papyrus, dont la valeur matérielle leur semblait trop modique pour qu’il y eût à s’en occuper .»
Jean le grammairien, sectateur d’Aristote, qui passait sa vie à consulter les trésors du Sérapéion et qui s’était acquis la considération d’Amrou, craignit que les volumes ne fussent dispersés. Il se rendit donc auprès du général arabe et lui demanda quelques ouvrages philosophiques, auxquels il tenait particulièrement. Bans la joie qu’il éprouva de voir sa demande bien accueillie, il commença à faire l’éloge de ces manuscrits et à insister sur leur rareté.
Mais alors Amrou se fit scrupule de disposer de choses aussi précieuses sans l’assentiment du khalife, el il en référa à Omar. «Si les livres dont tu me parles, répondit ce dernier à son général, contiennent les mêmes doctrines que leKoran, ils sont inutiles; s’ils renferment des dogmes contraires à ceux du Koran, ils sont sacrilèges: dans les deux cas tu dois les détruire.» Ce fameux dilemme fut l’arrêt de mort de la Bibliothèque, dont les manuscrits servirent pendant six mois à chauffer les bains publics d’Alexandrie.
On a quelquefois nié cet incendie, mais la manière dont s’expriment Abul-faradj el Ab-allatif semble ne laisser aucun doute à cet égard.
X
Table des matières
L’INCENDIE DE MOSCOU
(1571)
Moscou était au seizième siècle une ville de trois lieues et demie de circuit, ou plutôt une agglomération de maisons en bois mal construites et mal alignées. Les rues, plantées d’arbres, n’étaient pas pavées et devenaient si fangeuses en temps de pluie qu’on n’y pouvait passer qu’acheval. «Il y avoit tant en la ville qu’ès fauxbourgs et au chasteau cinq mille cinq cens temples, quasi tous comme des chapelles: plusieurs construits avec grands arbres rangés l’un sur l’autre; et avoient des hautes tours de bois, sans fer ni pierre, fort bien faites.»
En 1570, la peste se déchaîna sur Moscou ou Moscovv et causa la mort de 250 000 personnes. L’année suivante (15 mai 1571), la ville fut incendiée par les Tartares.
Le récit de cet incendie nous a été conservé par un marchand des Pays-Bas qui avait voyagé en Moscovie au seizième siècle. Cette curieuse narration, citée par Simon Goulart, mérite d’être en partie reproduite. Après une digression sur la peste de 1570, le voyageur s’exprime en ces termes:
«Ceste misère extreme fut suivie l’an d’après d’une ruine estrange, le quinziesme jour de may. L’occasion fut que l’Empereur des Tartares, mal content de ce que les Moscovites ne lui payoyent plus certain tribut annuel, et entendant d’autre part que le Grand Duc (de Moscovie), par ses tyrannies et massacres, avoit tellement desfriché ses païs, que la résistance ne seroit grande de ce costé, le somma de payer le tribut. Mais le Duc ne respondit qu’outrages et mocqueries. Au moyen de quoy le Tartare partit de ses pays environ la fin de février, suyvi d’une armée de cent mille chevaux, qui en deux mois et demi firent près de cinq cens lieues d’Alemagne. Estans à deux journées près des frontières du Duc, il délibéra leur aller au devant, et de fait leur donna bataille: mais il la perdit, avec une horrible desroute et carnage de ses gens. Le Duc conoissant que le Tartare le cercheroit, s’enfuit à grandes journées au plus loin qu’il peut. Il n’estoit qu’à neuf lieues de Moscovv, quand les Tartares vindrent ceindre la ville, estimans qu’il y fust. Ils mirent le feu par tous les villages d’al’ environ: et voyans que la guerre tireroit trop en longueur pour eux, résolurent de brusler ceste grande ville, ou du moins les fauxbourgs d’icelle. Pour cest effect, ayans disposé leurs troupes tout autour, ils mirent le feu par tout, tellement que c’estoit un cercle enflammé. Adonc s’esleva un tourbillon de vent si furieux qu’en moins de rien il poussa de toutes parts les chevrons et longs arbres allumez des fauxbourgs en la ville. L’embrazement fut si soudain que personne n’eut loisir de se sauver, sinon à l’endroit où il se trouvoit tout à l’heure. Les personnes bruslées de cest embrazement montèrent à plus de deux cens mille: ce qui avint par ce que les maisons estoyent toutes de bois, et mesme le pavé tout de grands sapins arrangez, qui étant huileux rendirent l’embrazement extrême: tellement qu’en l’espace de quatre heures la ville et les fauxbourgs furent entièrement consumez. Moi et un jeune homme de La Rochelle, mon trucheman, estions au milieu du feu dedans un magazin tout voulté de pierre, merveilleusement fort, dont la muraille avoit trois pieds et demi d’espaisseur, et n’avoit ouverture que de deux costez: l’un par où l’on entroit et sortoit, qui estoit une assez longue allée, en laquelle il y avoit trois portes de fer, distantes l’une de l’autre environ six pieds. De l’autre costé y avoit une fenestre ou creneau, muni de trois huis de fer, à demy pied l’un de l’autre, lesquelles ouvertures nous bouschasmes par dedans au moins mal qu’il nous fut possible: ce néantmoins il y entra tant de fumée, que c’estoit plus que trop pour nous estouffer, n’eust été qu’avions un peu de bière, dont nous nous refraischissions de fois à autre. Plusieurs Seigneurs et Gentils-hommes furent esteints ès caves où ils estoyent retirez, parce que leurs maisons faictes de gros arbres, venans à fondre soudain, accabloient tout; les autres réduites en cendres bouschoyent toutes ouvertures et emboucheures: tellement qu’à faute d’air les enfermez périssoyent. Les pauvres paysans qui s’estoient sauvez de vingt lieues à la ronde avec leur bestail, voyans l’embrazement, se jettèrent en la plus grande place de la ville, laquelle n’est pavée de bois comme les autres: néantmoins il y furent tous rostis, de telle sorte qu’un homme de la plus haute taille ne sembloit qu’un enfant, tant l’ardeur du feu les avoit retirez; et ce à cause des grandes maisons à l’environ.
«Chose la plus hideuse et effroyable à voir qu’il est possible de penser! En plusieurs endroicts d’icelle place les hommes estoyent par hauts monceaux plus de demie picque; ce qui m’estonna merveilleusement: ne pouvant comprendre comme ils estoyent ainsi entassez les uns sur les autres.
«Cest horrible embrazement fit tomber la pluspart des creneaux des murailles de la ville, et crever aussi toute l’artillerie qui estoit sur icelles murailles faites de brique à l’antique, avec creneaux, sans rempars ni fossez à l’entour. Plusieurs s’estans sauvez là au long, y furent néantmoins rostis, tant le feu estoit véhément: entre autres beaucoup d’Italiens et de Wallons de ma conoissance. Tandis que le feu dura il nous sembloit qu’un million de canons tonnoyent ensemble, et ne pensions qu’à la mort, estimans que le feu dureroit quelques jours: à cause du grand pourpris du chasteau, de la ville, et des fauxbourgs. Mais tout cela fut dépesché en moins de quatre heures: en fin desquelles, le bruit s’amortissant, il nous print envie de voir si les Tartares estoyent entrez, desquels nous n’avions pas moins de peur que du feu.... Ayans escouté quelque peu, nous entendismes courir à travers la fumée deçà et delà quelques. Moscovites qui parloyent de murer les portes pour empescher l’entrée aux Tartares qui attendoyent que le feu fust du tout esteint. Moy et mon trucheman sortis du magazin, trouvasmes les cendres si chaudes qu’à peine osions-nous marcher: mais la nécessité nous contraignant, nous courusmes vers la principale porte, où nous trouvasmes 25. ou 30. hommes reschappez du feu, avec lesquels en peu d’heures nous murasmes ceste porte et les autres, et fismes le guet toute la nuit avec quelques harquebuzes garanties de l’embrazement..... Le 25. de may sur le soir, comme nous attendions en grande perplexité ce que les Tartares entreprendroyent contre nous, qui estions au nombre de quatre cens ou environ dedans le chasteau, les Tartares, ausquels nous avions fait une salve d’harquebuzades, et abatu quelques uns qui s’estoyent approchez trop près d’une des portes du chasteau, commencèrent à tourner visage droit vers le chemin par où ils estoyent venus, de telle vistesse que le lendemain matin tout ce torrent fut escoulé .»
XI
Table des matières
L’INCENDIE DU PALAIS DE JUSTICE
(1618)
Certes, ce fut un triste jeu,
Quand à Paris, dame Justice,
Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit le palais tout en feu.
Ce quatrain, qui est de Saint-Amand (et non de Théophile de Viau, comme on le croit généralement), fait allusion à l’incendie qui se déclara au Palais de Justice, dans la nuit du 6 au 7 mars 1618.
Quelle fut la cause de ce sinistre? Faut-il en accuser «la chambrière du concierge, qui aurait incurieusement laissé un bout de flambeau sur un banc d’un marchand, dont le feu s’était pris à une corde, qui l’avait porté aussitôt aux hauts étalages, faits de bois sec, de papier et de toile cirée, et de là avait gagné le toit» ? Ne vaut-il pas mieux voir dans cet incendie l’œuvre de quelques hauts personnages compromis dans le procès Ravaillac, dont les pièces étaient déposées au greffe?
Les historiographes contemporains ne nous donnent aucun détail à ce sujet, et plusieurs attribuent la catastrophe au hasard, à la fatalité.
Le 7 mars 1618, vers deux heures du matin, le feu prit à la charpente de la Grande Salle du Palais de Justice de Paris. Suivant Étienne Richer, la sentinelle de garde au Louvre, du côté de la Seine, aperçut comme un cercle de feu sur la couverture du monument. «Peu après, des chantres de la Sainte-Chapelle, qui avaient leurs logements du côté qui regarde (la rue) Saint-Barthélemy, et quelques voisins, à un cri qui se fit, au feu! au feu! aperçurent ce cercle qui s’agrandissait peu à peu, et était de la grosseur d’un tonneau, justement sur la pointe proche les Consultations, logis du concierge. Le guet, qui garde d’ordinaire la grande porte de la cour du Palais, s’était levé dès la minuit. On heurtait aux portes de la Grande Salle, on criait au feu par le dehors; mais le premier somme où étaient le concierge et ses domestiques fut la cause qu’ils n’en entendirent rien.» Ce que voyant, des marchands et quelques chantres défoncèrent une petite porte qui conduisait à la galerie aux Merciers, et arrivèrent dans la Grande Salle: quatre boutiques étaient en feu. ainsi qne le comble, fait de bois sec et vernissé. Bientôt, les solives et les chevrons commencèrent à tomber sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs et sur la chapelle Saint-Nicolas, où se trouvaient une grande quantité de torches et de cierges: cette circonstance donna lieu à un embrasement général, qui mit en fuite les marchands et le concierge, réveillé enfin par les cris de la foule. La partie du comble contiguë aux Consultations tomba la première; la partie médiane et celle qui touchait la Conciergerie s’effondrèrent peu de temps après.
Le greffier Voisin parvint à entrer dans ses greffes, dont il emporta les registres. On sauva également ceux du greffe du Trésor et ceux du Parquet de messieurs les gens du roi; mais presque aussitôt le feu embrasa les Requêtes de l’hôtel, le greffe du Trésor, la première Chambre des enquêtes, le Parquet des huissiers, la tourelle voisine de la Conciergerie et la porte du peron. A ce moment, «les couvreurs, les charpentiers et plusieurs autres personnes, montés sur le toit de la cour des Aides, découvraient en diligence le côté vers la Grande Salle, sciant les solives et chevrons, et renversant de dessus les gros murs, dans ladite Grande Salle, les bouts flambants des grosses poutres traversières, pour couper le chemin au feu. Ce fut lors qu’on commença à reconnaître que de ce côté-là, il ne passerait plus outre.»
De leur côté, le premier président, le procureur général, le lieutenant civil, le prévôt des marchands, l’avocat général, organisèrent des secours pour sauver la galerie aux Merciers. Le prévôt des marchands ordonna aux habitants des ponts les plus voisins et des rues de la Cité contiguës au Palais, de tirer de l’eau de la Seine et des puits, «et de la répandre dans le ruisseau pour la faire couler de là dans la cour du Palais, où il se forma en moins de rien un lac qui fournit abondamment toute l’eau dont on eut besoin. On se servit aussi de quantité de foin mouillé et de fumier.»
Lorsque le reste du comble tomba, un brandon fut poussé par le vent sur la tour de l’Horloge et mit le feu à un nid d’oiseau; mais on s’en aperçut à temps. La brise était si forte qu’elle emporta des ardoises jusque dans le quartier Saint-Eustache.
On ne put sauver que les tours rondes de la Conciergerie, la tour de l’Horloge, la Grand’Chambre, la cour des Aides et la galerie aux Merciers; mais l’incendie consuma la table de marbre, la chapelle et les statues. On sait que Charles VII avait fait taillader au visage celle d’Henri V d’Angleterre, qui, proclamé roi de France, avait voulu figurer à côté des souverains français: ce fut à ces mutilations qu’on reconnut la statue de l’étranger, au milieu des décombres.
Le lendemain, le parlement rendit l’arrêt suivant: «Ce jour, la Cour, toutes les chambres assemblées, pour adviser sur l’incendie cette nuit arrivé au Palais, qui a embrasé et réduit en cendres la Grande Salle, première des Enquêtes, Parquet des huissiers et autres commodités, après avoir ouy les gens du roy, la matière mise en délibération, A ARRESTÉ que présentement deux de messieurs les présidens et quatre conseillers se transporteront vers le roy pour luy faire entendre l’accident survenu, sçavoir s’il aura agréable que la Cour continue l’exercice de la justice en ce lieu, et le supplier de pourveoir au restablissement, et jusques à ce, trouver bon que les advocats et procureurs ayent les galleries et salles de la Chancellerie pour faire leurs charges. A ordonné et ordonne que pardevant MM. Guillaume Bernard et Guillaume Des Landes, conseillers du roy, visitation sera faite des dits lieux, et rapport de l’estat, et par eux (sera) informé à la requête du procureur général comme l’incendie est advenu...»
Le reste de l’arrêt enjoignait aux huissiers de la Cour et des Enquêtes, aux procureurs et aux avocats, de représenter les registres, pièces et titres qu’ils avaient pu sauver, sous peine de se voir interdire désormais l’accès du Palais. Ordre était donné à tous ceux qui avaient emporté quelques sacs, procès, minutes, ou autres papiers semblables, de les remettre entre les mains de Jean du Tillet, greffier de la Cour.
Jacques de Brosse fut chargé de reconstruire la Grande Salle, qui s’appela dans la suite Salle des Pas-Perdus.
XII
Table des matières
L’INCENDIE DE LONDRES
(1666)
Londres, délivré de la peste, fut victime d’un effroyable incendie.
«La nuit du 11 au 12 de ce mois (septembre 1666), dit Renaudot, le feu ayant pris à quelques maisons voisines de la Tour de Londres sans qu’on ait pu savoir de quelle manière, il fut rendu si violent par les vents du nord-est, qu’en cinq jours et autant de nuits, il réduisit en cendres toute l’enceinte de cette ville, et par delà jusques au collège appelé Temple-Bar, la Douane, les Magazins, la place des marchands appelée la Bourse, la maison et le magazin des Indes, la Maison de ville, quatre-vingt-dix paroisses et la moitié du Pont.»
La cause de l’incendie qui, en 1666, fit de Londres un monceau de ruines, fut l’objet de beaucoup de doutes. Les uns accusèrent de ce désastre les Hollandais, ennemis de l’Angleterre; les autres virent là l’œuvre de traîtres ou de factieux. La Gazette de Théophraste Renaudot, qui, comme on vient de le voir dans le passage cité plus haut, déclare qu’on ne sait de quelle manière se produisit l’incendie, nous dit ailleurs que le feu prit d’abord «en la maison d’un boulanger, proche le Pont, en la rue de New-Fish, avec tant de violence qu’ayant gagné le haut, il embrasa pareillement celles qui estoient proches, et en peu de temps le reste de cette rue.»
La maison de ce boulanger était goudronnée extérieurement et renfermait une grande quantité de fagots et de bourrées. Comme les rues étaient très étroites et que chaque étage avançait toujours sur l’étage inférieur, les toits étaient presque contigus: cette fâcheuse disposition aida puissamment au progrès des flammes. New-Fish street brûla entièrement; le feu se communiqua rapidement de quartier en quartier, et dans la rue de la Tamise, il se partagea en deux branches qui se dirigèrent de l’est à l’ouest et se rejoignirent au pont de Londres, dont elles brûlèrent une partie des maisons.
Parmi les monuments détruits, il faut citer la cathédrale de Saint-Paul, l’église de Sainte-Marie des Arcs, l’église du Christ, la Douane, l’hôtel de Sommerset. L’Hôtel de Ville, la prison de Newgate, l’église de Saint-Dunstan ne furent pas complètement ruinées.
Comme nous l’avons dit, on accusa les Hollandais, parce qu’on était en guerre avec eux. Quelques-uns soupçonnèrent les catholiques romains. «Il était bien plus naturel de chercher la cause de ce désastre dans la mauvaise construction des maisons, dans la mauvaise disposition des rues, dans le peu de précautions prises pour prévenir le retour de ces incendies si fréquents à Londres, dans ce vent d’est qui augmenta la furie de l’embrasement, enfin dans la sécheresse extrême qui avait eu lieu durant tout le printemps et tout l’été, et qui semblait avoir préparé cette malheureuse ville à être plus facilement dévorée par les flammes.»
Fig. 3. — Incendie de Londres (1666).

Le roi d’Angleterre, accompagné du duc d’York et d’une partie de la noblesse, parcourut la ville à cheval, donnant des ordres, relevant le courage de ses sujets. Il fit transporter à White-Hall ce que les habitants avaient pu sauver, «particulièrement les marchandises, et l’argent que chacun venoit déposer entre ses mains comme en un asile sacré», puis il distribua tout le biscuit des vaisseaux aux incendiés, et publia une proclamation enjoignant aux cantons voisins d’apporter des provisions à Londres.
Tous les courtisans ne prirent pas en pitié les souffrances du peuple.
L’un démontrait à Charles II que «cet incendie d’une ville toujours prête à la révolte n’était pas sans avantage pour la royauté ».
«Le roi, disait un autre, aura sans doute la sagesse de ne plus relever ni portes ni murailles, et de tenir tout ouvert pour que ses troupes soient toujours en mesure de contenir la multitude.»
Il faut dire, à la louange du prince, qu’il n’écouta pas ces conseils et qu’il donna au contraire à ses sujets, dans ces cruelles circonstances, plus d’une preuve d’intérêt. Pour attirer les bénédictions du ciel sur la capitale, il ordonna un jeûne solennel en Angleterre et dans la principauté de Galles. Il promit de faire rebâtir la Douane le plus promptement possible et recommanda à la générosité publique la reconstruction des églises. Tous ceux qui consentirent à relever leurs demeures furent exemptés pour sept ans des droits d’impôt sur les cheminées.
Sur la requête du maire et des aldermen, le roi décida qu’on ne se servirait plus que de la brique et de la pierre pour bâtir et qu’on ferait de «bonnes voûtes aux caves et celliers, l’expérience de cet incendie en ayant montré l’utilité et la conséquence.»
Le célèbre Christophe Wren présenta au roi un plan de réédification complète de Londres; mais les uns se montrèrent partisans de l’ancien plan, les autres opinèrent pour le nouveau: on s’arrêta à un moyen terme et l’on s’aida également des deux projets.
Cinq ans plus tard, Christophe Wren éleva à Londres, par ordre du Parlement, une colonne triomphale destinée à perpétuer la mémoire de l’incendie de 1666. Cette colonne, appelée le Monument, est cannelée et creuse, d’ordre dorique, très haute, posée sur un piédestal, et située sur une petite place près de New-Fish street. Elle est construite en pierres de Portland, et le couronnement se termine par un vase de bronze, d’où jaillissent des flammes. Un escalier de marbre noir de 311 marches conduit sur le tailloir du chapiteau, et un bas-relief, considéré par les Anglais comme un chef-d’œuvre, orne une des faces du piédestal.
«Sur le premier plan de ce bas-relief, on voit une belle femme représentant la cité de Londres. Derrière elle, on aperçoit des maisons que les flammes dévorent, et elle est assise sur des ruines, dans l’attitude de la douleur, la tête penchée sur son sein, les cheveux en désordre; sa main est négligemment posée sur une épée, et le bonnet de la Liberté est à côté d’elle. Entre elle et les flammes, on voit le Temps qui la soulève et la console. A sa droite est une jeune femme qui la touche légèrement d’une main, tandis que de l’autre, tenant un spectre ailé, elle l’invite-à lever les yeux et à regarder deux déesses portées sur des nuages: l’Abondance et la Paix. A ses pieds, on remarque une ruche, emblème de l’industrie et de l’activité, à l’aide desquelles on surmonte tous les obstacles. Derrière le Temps, plusieurs citoyens applaudissent aux efforts qu’il paraît faire pour relever le personnage principal. Au-dessous, parmi des ruines, on aperçoit un dragon qui, comme support des armes de la Cité, s’efforce de la défendre avec ses griffes. Vis-à-vis, sur un terrain élevé, on voit Charles II vêtu à la romaine, le front ceint de lauriers, le bâton de commandement en main; il paraît s’approcher de la femme désolée et ordonner à trois personnages élevés dans les airs de descendre à son secours. Le premier est la Science, le second l’Architecture, le troisième la Liberté, qui agite son bonnet dans l’air pour manifester sa joie à l’agréable perspective du rétablissement de la Cité. Le duc d’York est derrière le roi son frère; il tient d’une main une guirlande pour couronner la Cité, et, de l’autre une épée pour la défendre. La Justice et la Force sont derrière ce prince. La première tient une couronne, la seconde gouverne un lion avec des rênes. Sur le terrain où est placé le roi, on voit l’Envie sortir d’un antre, et verser le fiel de sa bouche sur un cœur sanglant qu’elle dévore. Dans la partie supérieure du dernier plan, la reconstruction de la Cité est indiquée par des maçons montés sur des échafaudages et travaillant à des maisons qui ne sont pas encore terminées.»
XIII
Table des matières
L’INCENDIE DU PALATINAT
(1689)
A l’extinction de la branche palatine de Simmeren (1685), Philippe-Guillaume, de la branche de Neubourg, fut mis en possession de l’Électorat. Le duc d’Orléans, qui avait épousé la sœur de Charles, dernier Électeur de la branche éteinte, revendiqua les fiefs féminins de la succession .
L’opposition de Philippe-Guillaume, dans cette circonstance, déplut à Louis XIV, frère du duc d’Orléans, et le roi de France, irrité d’ailleurs de la formation de la ligue d’Augsbourg et désireux de défendre principalement la ligne du Rhin, envoya dans le Palatinat une armée chargée de n’en rien laisser subsister. L’incapable Chamlay avait eu le premier la pensée de vouer cette région à une ruine générale.
Philipsbourg fut pris en 19 jours, Manheim en trois (11 novembre 1688), Fraukenthal en deux. Spire, Trêves, Worms et Oppenheim ne firent aucune résistance (15 novembre 1688).
Lorsque Louvois apprit la prise de Manheim, il écrivit à l’intendant La Grange :
«Je vois le roi assez disposé à faire raser entièrement la ville et la citadelle de Manheim, et en ce cas d’en faire détruire entièrement les habitations, de manière qu’il n’y reste pas pierre sur pierre qui puisse tenter un Électeur — auquel on pourrait rendre ce terrain pendant une paix — d’y faire un nouvel établissement... Sa Majesté ne juge pas encore à propos que ce projet vienne à la connaissance de personne.»
Les hésitations du roi durèrent peu, et Louis le Grand ne se montra jamais si petit que le jour où il ordonna l’incendie de Manheim et d’Heidelberg. «Les généraux français, dit Voltaire, qui ne pouvaient qu’obéir, firent donc signifier dans le cœur de l’hiver aux citoyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées, aux habitants des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu’il fallait quitter leur demeure et qu’on allait les détruire par le fer et par les flammes. Hommes, femmes, vieillards, enfants sortirent en hâte, Une partie futerrante dans les campagnes, une autre se réfugia dans les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de rigueur et n’exécute jamais ceux de clémence, brûlait et saccageait leur patrie (1689).»
M. de Montclar envoya chercher les magistrats de Manheim, et les avertit que bientôt leur ville n’existerait plus. De son côté, le comte de Tessé fit détruire Heidelberg.
< Je ne crois pas, écrivit-il à Louvois, que de huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire. Je prends la liberté de vous parler naturellement, mais je ne prévoyais pas qu’il en coûtât autant pour faire exécuter soi-même le brûlement d’une ville, peuplée, à proportion de ce qu’elle est, comme Orléans. Vous pouvez compter que rien du tout n’est resté du superbe château d’Heidelberg. Il y avait, hier à midi, outre le château, quatre cent trente-deux maisons brûlées; le feu y était encore. Le pont est si détruit qu’il ne pourrait l’être davantage. Je ne doute pas que M. l’intendant ne vous rende compte des meubles qui se sont trouvés dans le château que je lui ai fait remettre. Dieu merci, je n’ai été tentéde rien. J’ai seulement fait mettre à part les tableaux de famille de la maison Palatine: cela s’appelle les pères, mères, grand’mères et parents de Madame (duchesse d’Orléans), avec intention, si vous me l’ordonnez ou me le conseillez, de lui en faire une honnêteté, et les lui faire porter, quand elle sera un peu détachée de la désolation de son pays natal; car, hormis elle, qui peut s’y intéresser, il n’y a pas de tout cela une copie qui vaille douze livres. J’ai encore fait prendre dans la chapelle un grand tableau d’une Descente de croix qu’on dit qui est bon, mais je ne me connais point en tableaux; je voudrais de tout mon cœur qu’il fût dans la chapelle de Meudon.»
A la cour de Louis XIV, cette cour si brillante en apparence, mais si insignifiante lorsqu’on la considère sous son véritable jour, il n’y avait en effet que Madame, duchesse d’Orléans, qui déplorât la ruine du Palatinat. La pauvre femme croyait fermement qu’elle était seule le prétexte des horreurs commises par les généraux de Louvois, et elle tomba dans un accès de mélancolie trop sincère pour être compris de l’entourage du grand roi. Quant à Louvois, il écrivit à M. de Monclar qu’à son sens Heidelberg n’était pas assez complètement «brûlé et abîmé ».
Naturellement, Monclar s’excusa. Il avait fait son devoir, tout son devoir, et ce n’était certes pas sa faute si la ruine d’Heidelberg laissait à désirer: «Je me suis rendu aux portes de la ville avec les troupes que vous m’aviez ordonné de prendre, après leur avoir fait donner de l’avoine pour quatre jours, et n’en ai bougé qu’après avoir vu les châteaux, ponts et moulins entièrement abîmés et le feu par toute la ville, où je n’ai pas cru devoir entrer pour ne rien détourner, toutes choses m’ayant paru en bon train; et je vous prie de trouver bon que j’aie l’honneur de vous dire, que M. le comte de Tessé avait fait son devoir, ayant fait mettre le feu partout; mais qu’une grande ville comme Heidelberg, où il n’y avait aucuns fourrages, ne peut être brûlée dans si peu de temps, et qu’il aurait fallu pour cela pour le moins huit ou dix jours, et un plus grand corps de troupes que celui qu’il y avait. L’expérience de Manheim est une preuve de ce que j’ai l’honneur de vous dire: et s’il y a eu de la faute, c’est de n’avoir pas chassé tout le peuple avec violence hors de la ville, sans quoi l’on n’en serait jamais venu à bout. Quoique ledit Heidelberg soit insultable de tous côtés et hors d’état de défense, l’on ne saurait néanmoins y marcher présentement sans toutes les troupes qui sont de ces côtés-ci, à cause de la garnison qu’il y a et des troupes qui sont en mouvement. Si après le rasement de Manheim, la chose est encore faisable, j’y marcherai moi-même pour exécuter les ordres de Sa Majesté.»
La réponse de Louvois ne se fit pas longtemps attendre:
«Le moyen d’empêcher que les habitants de Manheim ne s’y rétablissent, c’est, après les avoir avertis de ne le point faire, de faire tuer tous ceux que l’on trouvera vouloir y faire quelque habitation.»
Manheim et Heidelberg détruits, on résolut de ruiner également Spire, Worms et Oppenheim. Le duc de Duras estima que, pour gagner du temps, il importait de brûler ces villes au lieu d’en démolir les maisons. Aussi envoya-t-il M. de la Fond dans chacune d’elles, avec mission de faire assembler les magistrats et de les avertir de la résolution que le roi était obligé de prendre pour empêcher les ennemis de s’emparer de Spire, Worms et Oppenheim. Louis XIV accordait quelques jours aux habitants pour leur permettre de retirer leurs meubles et leur proposait des établissements avec franchises en Alsace, en Bourgogne ou en Lorraine. Ces précautions prises, «le feu serait mis partout», et après l’incendie «on abattrait les pignons et les murailles» laissés intacts par le feu.
Le 26 mai, les habitants des trois villes menacées commencèrent à enlever leurs effets et leurs meubles: Duras envoya Monclar à Worms, Tilladet à Spire, Coignies à Oppenheim. Chacun de ces chefs était chargé de presser «autant qu’ils pourraient» la sortie «des bourgeois ».
Cinq jours après, Oppenheim et Worms étaient entièrement brûlées. Le 1er juin on mettait le feu à Spire, le 4 juin on incendiait Bingen. La magnifique cathédrale de Worms ne fut même pas épargnée.
Les populations, traquées comme des bêtes fauves, réduites à la misère, privées de tout, finirent par se révolter. Ce résultat, si facile à prévoir, remplit d’étonnement M. de Chamlay, qui écrivit à Louvois (29 août):
«M. de Mélac revint hier au soir sans avoir rien fait; il a trouvé tout le pays des Deux-Ponts armé et plein de chenapans qui tiraient sur lui de tous les buissons et de tous les passages. Il faut absolument mettre ces peuples-là à la raison, soit en les faisant pendre, soit en brûlant leurs villages. Jamais, dans les guerres précédentes les plus aigries, il n’y a eu un déchaînement pareil à celui de ces maudits paysans-là. Une chose qui doit surprendre est qu’ils ne veulent pas de quartier, et quand on n’a pas pris la précaution de les désarmer en les prenant, ils ont l’insolence de tirer au milieu d’une troupe.»
Tel fut l’incendie du Palatinat. C’est avec intention que l’on s’est appuyé dans ce récit sur les lettres de ceux qui ont commis ou fait commettre ces scènes de barbarie, sans y être forcés par les nécessités de la guerre. Les incendiés firent frapper une médaille commémorative ayant pour exergue: Securos sic tractat Gallus amicos. Est-ce bien la nation française, le français, Gallus, qui est responsable de tant d’horreurs? Est-ce bien le mot Gallus qu’il fallait employer, et la devise ne serait-elle pas plus exacte, conçue en ces termes: Securos sic tractat Rex Ludovicus amicos?
XIV
Table des matières
L’INCENDIE DE MOSCOU
(1812)
Lorsque l’armée française fut arrivée devant Moscou, Murat reçut l’ordre d’entrer dans la ville. Le roi de Naples, suivi de son état-major et d’un détachement de cavalerie, s’enfonça dans les rues solitaires de l’ancienne capitale des czars: conformément aux ordres du gouverneur, Rostopchin, la population presque tout entière avait fui, et Moscou présentait cet aspect morne, silencieux et triste qu’ont les cloîtres, les ruines ou les déserts. En effet, Rostopchin, après avoir répandu les bruits les plus faux sur la prétendue faiblesse des armées françaises, après avoir publié que Napoléon voulait anéantir le peuple orthodoxe, avait conçu le dessein d’ensevelir l’armée victorieuse sous les décombres de Moscou envahie. En apprenant l’issue de la bataille de Borodino, les Russes avaient levé le camp de Fili, et Kutusof s’était porté au sud, de manière à communiquer avec les corps de Tchitchagof et de Tormasof. Le gouverneur avait de son côté ordonné aux habitants d’évacuer leurs demeures à l’instant même, et enjoint aux prisonniers de mettre le feu aux maisons à l’aide de torches, de fusées et de pétards.
Murat fut saisi d’étonnement à la vue de cette solitude. Craignant quelque surprise ou quelque embûche, il s’avança lentement, espérant qu’une députation allait venir implorer la clémence de l’empereur.
Près du Kremlin stationnaient des groupes de Cosaques, de soldats, d’hommes du peuple; et des bandits, agents de Rostopchin, tirèrent plusieurs coups de fusil sur l’avant-garde, qui vint promptement à bout des agresseurs.
Les Français, de plus en plus méfiants, continuèrent leur marche avec les mêmes précautions, et ce fut seulement à sept heures du soir que les troupes purent bivouaquer. Napoléon s’arrêta à l’entrée du faubourg pour y attendre une députation des habitants: ne la voyant pas venir, il envoya aux renseignements des officiers polonais, qui apprirent la fuite des seigneurs et des fonctionnaires de Moscou. On réunit donc à la hâte des marchands étrangers et on les conduisit devant l’empereur. «Les Russes, dirent-ils au monarque, ont abandonné Moscou; il n’y est resté que quelques étrangers comme nous qui s’adonnaient au commerce, et quelques individus des dernières classes du peuple. Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour le service de Votre Majesté, et nous la supplions de nous accorder sa protection.»
L’orgueilleux empereur, blessé dans sa vanité, ne répondit rien à ces paroles, et entra aussitôt dans la ville, pendant que les soldats visitaient les maisons abandonnées, pour se procurer des aliments (15 septembre 1812). Déjà, l’on se croyait maître des richesses de Moscou, lorsqu’un incendie se déclara dans le magasin des spiritueux. Il n’y avait là rien de bien extraordinaire; mais quand on vit le feu dévorer aussitôt après l’agglomération de bâtiments appelée le Bazar et située au nord-est du Kremlin, quand les tissus de l’Inde et de la Perse; les denrées de toute sorte furent perdus sans retour, on commença à trouver étranges ces deux accidents successifs.
Excité par le vent d’équinoxe, le feu se propagea vers l’ouest dans les rues comprises entre les routes de Tver et de Smolensk. Les constructions en bois, alors si nombreuses à Moscou, n’étaient pas faites pour mettre un terme à l’embrasement; aussi, les quartiers de l’ouest restèrent-ils debout très peu de temps. Des. incendiaires pris sur le fait et menacés de mort avouèrent qu’ils agissaient de la sorte à l’instigation de Rostopchin. Plusieurs d’entre eux furent tués, sur place, d’autres condamnés à être fusillés, par une dommission militaire créée tout exprès pour les juger. Leurs cadavres exposés dans les rues ou attachés à des poteaux contribuèrent à augmenter l’horreur de la situation.
Dès que Napoléon connut la véritable cause de l’incendie, il donna à ses officiers l’ordre d’organiser les secours. Malheureusement, les pompes avaient été éloignées; puis le vent, se déplaçant sans cesse sous l’influence de l’équinoxe, portait les flammes de tous côtés. «Cette immense colonne de feu, rabattue par le vent sur le toit des édifices, les embrasait dès qu’elle les avait touchés, s’augmentait à chaque instant des conquêtes qu’elle avait faites, répandait avec la flamme d’affreux mugissements, interrompus par d’effroyables explosions, et lançait au loin des poutres brûlantes qui allaient semer le fléau où il n’était pas, ou tombaient comme des bombes au milieu des rues.» Après avoir soufflé du nord-ouest pendant quelques heures, l’air commença à se mouvoir dans la direction du sud-ouest, et le Kremlin lui-même, rempli de poudre, d’étoupes, de caissons de munitions, fut exposé aux hasards de l’incendie.
A la hauteur des appartements occupés par Napoléon régnait un balcon, d’où l’empereur dominait la vieille cité et pouvait contempler la destruction d’une ville sur laquelle il avait fondé de si grandes espérances: «Moscou n’est plus, s’écria-t-il; je perds la récompense que j’avais promise à ma brave armée!» Cédant aux instances de ses généraux, incommodé par la chaleur que répandait l’embrasement et voyant qu’une pluie de feu tombait sur le Kremlin, il se décida à transporter son quartier général au château de Petrovskoé, sur la route de Saint-Pétersbourg. Il descendit sur le quai de la Moskova, et l’armée se replia sur les routes par lesquelles elle était venue, à l’exception toutefois de la garde, qui resta dans Moscou pour essayer de sauver le palais.
Jusqu’au 20 septembre, l’incendie exerça ses ravages avec une égale violence: les toits s’affaissaient, les façades s’écroulaient, les portes de fer des boutiques tombaient avec un bruit sourd. «On entendait à la fois, dit M. de Chambray, le pétillement des flammes, l’affaissement des bâtiments, les cris des animaux qui y avaient été abandonnés, les gémissements des habitants, les imprécations du soldat ivre, disputant aux flammes une partie de leur proie. Le pillage et l’incendie marchaient de front; tous pillaient ou achetaient à vil prix les produits du pillage, et l’intérêt réunit plus d’une fois dans le même lieu l’habit brodé du général et l’humble habit du soldat. Le jour, des tourbillons de fumée s’élevant de toutes parts formaient un nuage épais qui obscurcissait la lumière du soleil; la nuit, les flammes, mêlées à ces tourbillons, répandaient au loin une sombre clarté.
Fig. 4. — Incendie de Moscou (1812).

«Le sort des habitants qui étaient restés dans Moscou devint affreux; obligés de fuir leurs maisons embrasées, ils erraient au milieu de cette ville, courbés sous le fardeau de leurs objets les plus précieux; et cherchant un asile. Dans cette situation déplorable, ils se voyaient exposés aux violences du soldat qui, après les avoir outragés et pillés, poussait quelquefois la barbarie jusqu’à les forcer de porter eux-mêmes au camp leur propre dépouille.» Napoléon avait en effet livré d’abord à ses soldats les quartiers incendiés, mais il revint sur cette mesure, lorsqu’il vit les recherches dégénérer en scènes de désordre.
Enfin, la pluie succédant tout à coup à l’ouragan, amortit, puis éteignit le feu qui n’avait épargné qu’un cinquième de la ville (20 septembre). Le Kremlin, cerné par les militaires et naturellement préservé par son enceinte, resta intact. Quelques maisons des faubourgs et le quartier des marchands étrangers échappèrent seuls à la ruine; tout le reste de Moscou, moins les églises, était couvert de cendres, de briques, de feuilles de tôle, de débris fumants, de cadavres défigurés ou calcinés, et au milieu de ces décombres se dressaient des pans de murailles, des arbres à demi consumés.
Pendant ce temps, les Russes entendaient au loin les mugissements du vent et voyaient les lueurs de l’incendie. Rostopchin faisait courir le bruit de ce désastre dans les rangs de l’armée; il accusait ouvertement les Français et excitait ainsi l’indignation de nos adversaires.
L’incendie de Moscou, malgré les objections patriotiques qu’on peut alléguer en sa faveur, fut une mesure impolitique et inutile. L’armée française restant à Moscou aurait infailliblement péri faute de vivres, tandis qu’en brûlant la ville, on risquait d’obliger l’empereur à opérer une retraite heureuse avant l’entrée de l’hiver. Si Napoléon ne voulut pas mettre à profit le temps qui lui restait encore pour revenir tranquillement en France, s’il préféra temporiser et aboutir ainsi au terrible passage de la Bérésina, c’est qu’il voulait surtout conserver son prestige, et, comme dit Michelet, fonder la tradition qui nous perdit soixante ans plus tard.
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