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Mario Uchard
La buveuse de perles

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319434
Table des matières
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
XLV
XLVI
I
Ancien premier sujet de la danse à l’Opéra, et ayant marqué dans cette jolie pléiade d’il y a vingt-cinq ans, dont plus d’un abonné d’alors se rappelle encore l’éclat, Ida Reynach, devenue • femme Bonnard, accomplissait ce jour-là ses quarante-huit printemps.—Age déjà mûr, disons-le, pour une étoile de seconde grandeur que les hasards de sa course n’avaient point épargnée.
Fille de portière, d’ailleurs, et détournée à vingt-trois ans de son orbite, en pleine ascension, par une aventure avec un jeune lord qui avait fait quelque bruit, elle avait, un beau soir, disparu du firmament de la rue Le Peletier, bifurquant tout à coup dans la voie de cette galanterie dorée, toute particulière aux filles de Terpsychore, en ce sens qu’elles l’exercent encore avec un certain ton.
Un enlèvement romanesque, quatre années de séjour en Italie, diamants, chevaux, voitures… un train de reine, avec palais à Naples et villa sur le lac de Côme... .
Comme elle achevait de laver sa vaisselle, tout en regardant de temps en temps par la fenêtre de sa cuisine, au quatrième étage d’une vieille maison de la rue de Lancry, elle entendit sonner midi.
–C’est drôle, M. Bonnard est en retard, dit-elle.
De la large terrine où trempaient bravement ses beaux bras, s’exhalaient des vapeurs d’eaux grasses qui puaient le poisson gâté, et ces vagues parfums d’ordures indispensables aux études du vrai réalisme.
Au pied du fourneau de faïence,–n’oublions rien de l’enquête!–des balayures mêlées: os de charcuterie, pelures de pommes de terre, de carottes et d’oignons, arêtes de merlans; document humain dans lequel fouillait le chat, le museau sale et noirci.–De ses moustaches poissées pendaient des gringuenaudes.
Vêtue d’un jupon de laine grise, les manches de son caraco rouge relevées, tandis qu’elle passait d’une main preste sa lavette de chiffon sur les plats et les assiettes qu’elle déposait ensuite sur l’égouttoir, Ida suivait d’un œil vigilant le gratinage d’un miroton qui chantait sur le feu.
Allant et venant autour d’elle, une jeune personne de dix-sept ans, la taille bien prise dans une robe de jaconas couleur claire, fredonnait un air d’opérette.
–Eh bien, Aglaé, dit Ida, est-ce que tu ne vas pas essuyer la vaisselle?
–Comme c’est amusant, pour une heure que je quitte l’atelier! répondit la fillette.–Et puis, après, j’aurai des taches!...
Mademoiselle Aglaé Bonnard, fleuriste d’art, fille naturelle reconnue et imposée par son père; lors de son mariage avec l’ancienne danseuse, avait toutes les jolies allures de la grisette parisienne, dont le bonnet ne tient guère que d’une bride, prêt à s’envoler au moindre vent. La beauté ou plutôt la séduction du diable, quelque chose de provocant et presque d’effronté, comme un instinct de vice.
Blonde, des cheveux follets rabattus presque sur les sourcils, un regard bleu et clair, perçant, audacieux, le teint animé d’une nature vivante qui se sentait éclore.
Sur l’injonction de sa belle-mère, elle prit un torchon en rechignant, et se livra à l’essuyage.
–Allons, Aglaé, reprit tout à coup madame Bonnard, tu laisses éteindre le feu. Le miroton ne sera pas prêt quand ton père rentrera… Il va nous faire une vie!
–Ah! dame, répliqua la jeune fille d’un ton d’ennui, on ne peut pas tout faire… C’est trop fort si, en sortant de l’atelier, il faut encore s’occuper du ménage!
–Eh bien?
–Eh bien. c’est embêtant!
Là-dessus, un petit garçon de trois ou quatre ans débouchant étourdiment de la salle à manger, et se jetant dans ses jambes, elle lui donna une claque.
Il se mit à pleurer.
–Es-tu mauvaise! s’écria Ida. Je t’ai déjà défendu de battre l’enfant de ma fille…
–Tans pis pour lui!… Qu’il me laisse tranquille, l’enfant de votre fille!
Ida prit le petit sur ses genoux.
–Allons’, allons, dit-elle, en voilà assez!... Une autre fois, quand tante Aglaé sera en colère, tu te gareras.
La salle à manger était la pièce principale de l’appartement. Un papier à fond havane, semé de bouquets à demi déteints, couvrait les murs tachés par places. Au-dessus du poêle, un cartel, un buffet de chêne, la table et huit chaises cannelées à dossier d’acajou. Le voltaire de M. Bonnard, recouvert de vieux reps, gardant l’empreinte graisseuse d’une tête, se prélassait à l’angle de la croisée, s’ouvrant sur la cour de cette immense bâtisse grouillante qui, certes, aurait droit, tout comme une autre, à dix belles pages de description minutieuse, étage par étage, et fenêtre par fenêtre, jusqu’au sixième mansardé. On y verrait les dégoulinades des plombs crevés… mettant des lèpres jaunâtres sur le gris des murailles, les documents de linges sales, séchant çà et là, sur des ficelles; la buée, les odeurs de rance et de moisissure flottant dans l’air…
Pour ce qui nous importe, en ce moment, disons que cette cour. était une cour.
–Midi et demi! s’écria madame Bonnard; mais ton père est exact pourtant. Qu’est-ce que cela signifie?
Comme réponse à cette remarque, la porte du palier s’ouvrit brusquement. M. Bonnard (homme d’affaires, recouvrements, etc.), entra comme une bombe et, jetant à Aglaé sa serviette d’avocat, moins noire que crasseuse, gonflée de protêts et d’exploits, il débuta par ces mots:
–Madame Bonnard, sais-tu ce qui se passe?…
A l’air effaré qui accompagnait cette question de son mari, Ida, pressentant un événement majeur, prit d’instinct la pose de l’épouse en alarmes.
–Mon Dieu! exclama-t-elle, que vas-tu m’apprendre?
–Une chose étonnante.
–Laquelle?… Dis vite! Tu me fais peur.
–Ta fille est célèbre!…
–Ma fille…
–Oui!
—Ah!
Et elle tomba affaissée sur une chaise, en proie à la plus vive émotion, les pieds cambrés, allongeant ses pointes; le coup trop vif l’avait foudroyée.
Sans paraître s’émouvoir autrement de ce choc eu retour, M. Bonnard jouit un instant de son effet, en homme qui se sent possesseur d’une nouvelle surprenante.
Pressé enfin d’interrogations, anxieuses au point voulu, il entama ainsi son incroyable histoire:
–Voici la chose. Ce matin, Blumenthal, le marchand de tableaux, vient me trouver. Il y a, à l’exposition des Champs-Élysées, une grande machine qui fait beaucoup de bruit et qui est d’un peintre encore peu lancé. Il me raconte qu’un riche amateur anglais, dont il a la clientèle, l’a chargé d’acheter cette toile; mais que, comme marchand, il ne veut pas s’adresser lui-même à l’artiste, avec qui il a eu déjà des difficultés… Je comprends tout de suite qu’il l’a écorché trop vif, et qu’il a brûlé ses affaires avec lui…
–Parbleu!… dit Ida, de confiance.
–Bref, il s’agissait de me présenter à sa place pour entamer la négociation, en stipulant une remise pour moi, que je lui reverserai… Je tâche naturellement de soutirer le nom de l’amateur pour souffler l’affaire au besoin… Pas moyen, avec un malin de son espèce: il ne coupe pas dans ma curiosité! Enfin, il me demande d’aller voir le tableau au Salon pour qu’il m’indique les points qu’il faudra débiner chez le peintre, en marchandant la chose. Tu comprends?…
–Je comprends!
–A l’instant même, nous partons pour les Champs-Élysées. Du premier coup, comme nous entrons dans la salle, je n’ai pas de peine à deviner qu’il s’agit d’un gros morceau en voyant toute la foule se presser sur un seul point, devant une toile très grande. J’entendais dire: «C’est la Buveuse de Perles…» Blumenthal se faufile dans le groupe, jouant des coudes, je le suis… Nous arrivons enfin sur le premier rang, je mets mon pince-nez. Qu’est-ce que je vois?–Ta fille!…
–Avec un monsieur?..
–Non!... sur le tableau! Peinte en costume de Cléopâtre… Si ressemblante, que j’ai cru qu’elle me reconnaissait, et qu’elle allait me dire des insolences… Et tout le monde s’extasiait. Ce n’était qu’un cri sur l’expression de son visage, de ses yeux, sur son air de princesse qui vous regarde comme des fourmis. Ah! je te réponds qu’elle a un fier succès!
–Et tu es sûr que c’est elle?
–Pardi! avec ça qu’il peut y en avoir une autre pareille!. J’ai écouté Blumenthal, sans rien lui dire, pour tout le marchandage du tableau qu’il faut que je fasse, et je suis accouru.
Pendant ce récit émouvant, un essaim de pensées de grand vol avait envahi le cerveau d’Ida Reynach, femme Bonnard.
–Je veux aller voir ça tout de suite! dit-elle avec décision. Catherine doit venir dîner; il faut, avant son arrivée, être bien sûr de toute l’affaire.
–C’est aussi mon avis, répliqua son mari, vite, sers ton rata, et en route.
Le déjeuner fut silencieux et très vite expédié. On eût pu deviner qu’une communauté de réflexions graves planait sur cette hâte. Aglaé semblait d’une humeur massacrante, et l’enfant assis près d’elle supportait ses bourrades.
Enfin, tandis que Bonnard avalait son café, sa femme disparut pour se vêtir.
II
Table des matières
A deux heures sonnantes, les Bonnard payaient leurs vingt sous au tourniquet du palais de l’Industrie, grimpaient l’escalier d’un air affairé, et arrivaient au salon D.
La foule y affluait toujours; les deux époux se jetèrent dans le groupe, suivant le courant, et se trouvèrent enfin devant le tableau.
–C’est bien elle! dit madame Bonnard à demi-voix, en poussant du coude son mari.
La Buveuse de Perles était une de ces compositions magistrales où la simplicité des moyens semble la marque puissante du génie. Soit instinct du sujet, bonheur de main, ou rencontre d’inspiration avivée par la nature étrange du modèle, dans cette seule figure qui remplissait sa toile, le peintre avait condensé un idéal inconnu de cette Cléopâtre à la fois reine et femme d’amour, et l’avait jetée là vivante, animée, saisissante d’effet. Belle d’une beauté singulière et exotique, des formes de nymphe où l’on sentait la souplesse; la tête fine, des traits d’une pureté de lignes sculpturale, des grands yeux d’enfant volontaire, avec un regard noir d’une fixité intense qui tombait dédaigneux sur tout ce monde. Elle était campée le front levé, tenant sa coupe, dans une attitude calme et hautaine, les sourcils rapprochés, comme si, lasse des sensations humaines, elle eût creusé sa pensée profonde à la recherche de quelque volupté infinie. L’expression de ce visage, à la fois inquiétante et charmeresse, semblait être une énigme.
Cela fascinait et troublait comme un joli gouffre.
–Crois-tu que l’on voit assez qu’elle est la fille d’un lord? dit Ida en se rengorgeant.
Des artistes causaient.
–En voilà une veine d’avoir trouvé un modèle pareil! dit l’un d’eux.
Ida Bonnard, fière et rougissante, écoutait les propos. Consciente de son importance, figée sur place, elle se renfermait dans une impassibilité modeste, échangeant des regards avec son époux, à chaque remarque louangeuse des gens qui défilaient, les bousculant à l’envi.
Tout à coup, elle eut une exclamation à demi étouffée.
–Tiens!... justement... M. Cambrelu!
–Où ça? demande vivement l’homme d’affaires.
–N’aie pas l’air!... Là, à droite.
Le personnage désigné était un vieux monsieur d’une soixantaine d’années, épais, d’aspect vulgaire, mais fort bien mis; grand, gros, son ventre prépotent sanglé dans une redingote noire qui marquait les plis de sa graisse. L’air important et gonflé d’un bourgeois suant les écus. Son teint enluminé de couperose dénonçait le viveur gourmand et bien nourri. Ses façons bouffies respiraient la satisfaction de lui-même, et cette confiance vaniteuse du parvenu qui se sent les poches pleines. Ancien avoué de la Martinique, et même de sang un peu mêlé, roué comme potence, il avait fait une énorme fortune dans les denrées coloniales, et surtout dans les guanos.
Les Bonnard s’étaient glissés vers lui, comme par hasard; il répondit à leur bonjour empressé d’un ton protecteur.
–C’est une fameuse surprise, hein. que ce tableau-là! dit-il.
–Ah! vous avez reconnu?. demanda obséquieusement Ida Bonnard avec un sourire.
–Pardi! chère madame, reprit-il galamment, il suffit d’avoir vu une fois votre fille, pour qu’il soit impossible de s’y tromper.
Ravi de se faire valoir en cette remarquable circonstance, l’homme d’affaires raconta qu’il était chargé de se mettre en rapport avec le peintre, pour l’achat du tableau.
–Pour qui? demanda M. Cambrelu.
–Pour un Anglais.
–Oh! pas de ça!. Vous allez conclure l’affaire pour moi, ou me la laisser enlever avant que vous portiez vos offres!
Les Bonnard échangèrent un regard rapide.
Mais le lieu n’était pas propice à une causerie de cet ordre. Sur un signe de M. Cambrelu, tous trois sortirent de la foule.
Ils eurent bientôt traversé les salles pour gagner le grand hall des sculptures. Là, après renseignements sur le prix de vingt mille francs que d’emblée faisait proposer le marchand, Je millionnaire, certain que l’affaire ne pouvait qu’être bonne à ce taux d’expertise, alla droit au but.
–Qu’est-ce que Blumenthal vous donnait de commission? demanda-t-il.
–Cinq cent francs! répondit Bonnard avec aplomb.
–Fichtre! c’est payé, pour une course de chez vous chez le peintre!. C’est égal, je vous en donne mille, si vous m’apportez, d’ici demain, une promesse de vente à ce prix-là.
–Mais s’il tient la dragée plus haute?
–Allez jusqu’à trente mille. Ça doit les valoir, du moment que Blumenthal en offre vingt.
–C’est dit!
–Là-dessus, filez!
Bonnard ne se le fit pas répéter deux fois, et, laissant sa femme avec le richard, il salua et tourna les talons.
M. Cambrelu le regarda partir en tapotant la pomme d’écaille de sa canne sur ses grosses lèvres. Quand il l’eut vu disparaître:
–Eh bien, dit-il d’un ton un peu gouailleur, toujours la panne, donc?.
–Dame, comme vous le voyez!. Depuis quatre ans que je ne vous ai vu, ça n’a pas changé, répondit Ida.
–Si ta fille n’avait pas été une bête, pourtant?. ajouta-t-il.
Le sens indéterminé de cette phrase n’avait sans doute besoin d’aucun corollaire entre eux, car elle y répondit du premier coup.
–Que voulez-vous!. répliqua-t-elle avec un soupir de découragement. Elle fait mon désespoir.
–Comment vit-elle?..
Ida haussa les épaules, et les laissa retomber comme accablée sous le poids de ses malheurs.
L’éloquence de ce geste muet valait tous les discours.
–Elle se galvaude alors?. reprit-il. Mal entretenue, hein?.
–Elle?. Ah bien, oui!. Elle donne des leçons de piano, et n’a pas autre chose pour vivre. Je vous demande un peu si c’est raisonnable?, .. La fille d’un lord, droguer la misère comme une rien du tout. Après l’éducation que je lui ai fait donner!. Enfin, il n’y a pas à dire, vous le savez, vous, si j’ai regardé aux sacrifices. Jusqu’à dix-sept ans dans un grand pensionnat de Genève, pour en faire une vraie fille du monde; car les grandes manières, c’est tout! Et puis, après ça, le Conservatoire, quand j’ai eu tout mangé, et que j’ai été obligée d’épouser Bonnard parce que ça n’allait plus. Eh bien, elle n’a pas eu plus tôt dix-neuf ans, qu’elle a mal tourné!. Pour ma récompense, elle s’est amourachée d’un garçon qui n’avait pas le sou, et avec lequel elle a voulu se marier.
–Et qu’est-ce qu’il fait son mari? Comment est-elle avec lui?
–Son mari?. Ah bien, il est loin, s’il court toujours! Ils se sont séparés au bout de deux ans. Il était chimiste, employé dans une fabrique à six mille francs par an. Je vous demande si ça pouvait durer?. Il l’a plantée là, avec un enfant, pour s’en aller en Amérique. Ce qui fait que, depuis dix-huit mois, nous l’avons à peu près sur les bras. A vingt-quatre ans, dans sa plus belle fleur!.. Si vous voyiez ses épaules, ses jambes. Vous vous rappelez les miennes. J’ai eu le prix de formes, décerné par tous ces messieurs de la loge de M. Véron...
–Je me le rappelle, dit le vieux viveur.
–Mettez par là-dessus son père. un Apollon, monsieur Cambrelu!... Il était célèbre dans toute l’Angleterre, pour sa beauté. Et un chic!. Quand il entrait au foyer, ces dames disaient qu’après lui il fallait tirer l’échelle. Et on la tirait!.. Quand il est mort, à vingt-huit ans, d’un accident de course, tous les journaux de Londres ont donné sa photographie. Malheureusement, ma position n’était pas faite. J’aurais des millions sans ce malheur-là!. Mais je pouvais du moins compter sur ma fille, n’est-ce pas?... Elle est tout son portrait, même pour ses grands airs. Je sais bien que je ne peux pas lui reprocher d’avoir aussi son tempérament, car c’est ce qui lui a fait faire sa bêtise. Pourtant, je vous demande un peu si ça devrait l’empêcher d’être sérieuse et de penser à sa famille... Quand elle n’aurait eu qu’à se laisser faire pour que sa mère lui trouve un prince qui lui aurait donné un hôtel, des domestiques, et tout!
–Il n’y avait pas besoin de prince pour ça! dit M. Cambrelu, piqué dans son amour-propre. Tu n’avais qu’à m’aider.
–Vous savez bien que j’ai tout fait sans parvenir à rien, .. C’est une mule!
–Eh bien, si tu essayais encore aujourd’hui? reprit-il, tâtant le terrain.
–Vous reviendriez?
–Je ne dis pas non.
–Et vous feriez encore les offres d’autrefois?
–Je les ferais!
— Alors, je peux marher?
–Tu le peux. mais attention, pas de farces!. J’entends ne pas être dindonné, et je ne m’exécute que donnant donnant.
Sur ces préliminairestrès nets, la conférence fut établie d’une façon absolument sérieuse.
Chaque classe a un niveau moral résultant de son éducation, et le milieu relatif de la vie modifie singulièrement le point de vue des convenances sociales, qui ne sont point toujours aussi naturalistes qu’on le pense. Les idées du marchand de guano n’étant guère au-dessus de celles qu’Ida Bonnard avait prises dans la loge de sa mère, ils causèrent, entre gens s’unissant pour le bonheur d’une malheureuse jeune femme égarée, qu’il s’agissait de faire rentrer dans le vrai chemin.
Avec la meilleure foi du monde, il fut convenu qu’Ida se devait enfin de faire appel à son autorité, «pour ne point laisser plus longtemps compromettre un avenir tout plein des plus réelles espérances».
La tête montée, l’œil encore allumé par les beautés de la Buveuse de Perles, monsieur Cambrelu stipula les plus rayonnantes promesses.
Pourtant il lui restait un point sombre.
–Mais, dit-il, elle est peut-être avec cet artiste qui l’a peinte en Cléopâtre… Car, avoir posé ainsi, ça me paraît louche.
–C’est possible!. répliqua carrément madame Bonnard en femme de tête. Mais je pense que, cette fois-ci, elle comprendra qu’il faut au moins qu’elle s’arrange. pour que ça n’empêche pas sa position.
Cette idée d’un accommodement ingénieux n’agréa point du tout à M. Cambrelu.
–Oh! non, non! ça ne me va pas! s’écria-t-il vivement. Tu sais, pas de petites liaisons dans la cantonade! Je ferai bien les choses, mais j’en veux pour mon argent!
Là-dessus, le plan concerté, il fut convenu que l’œuvre de salut serait abordée le jour même, au moyen d’une rencontre–au théâtre, qui semblerait l’effet du hasard.
–Je t’enverrai une loge pour les Variétés, sans que cela ait l’air de venir de moi. Et, pour ne pas l’effaroucher, je ne viendrai que sur les neuf heures, comme si, apercevant là ton mari, j’avais à lui parler d’une affaire.
III
Table des matières
Ida Bonnard s’en retourna les pieds dans la crotte et la tête dans le ciel, grisée d’espérances et de rêves. La Buveuse de Perles, en lui donnant en quelque sorte une vision plus nette de la beauté de sa fille, dégagée de la vie d’expédients et de gêne qui voilait son éclat, avait monté son imagination non moins que celle de M. Cambrelu. Ainsi mise au point dans ses habits de reine, l’image si fidèlement reflétée lui était apparue rayonnante de toute sa gloire. Son orgueil de mère triomphait, même aux yeux de M. Bonnard.
Comme elle arrivait chez elle, le portier lui remit une enveloppe qui contenait le coupon de loge déjà loué pour les Variétés. A six heures, l’homme d’affaires revint au logis; à son air, elle devina que les choses marchaient bien.
–C’est fait?... demanda-t-elle.
–J’ai le traité de vente en blanc dans ma poche, répondit M. Bonnard. Vingt-cinq mille francs. Mais, comme le peintre ne demande pas mieux que de se faire coter le plus cher possible, il est convenu que nous porterons vingt-huit mille, et que les trois mille de surplus seront pour moi.
–Mais Cambrelu t’avait dit qu’il irait jusqu’à trente mille.
–Bête, il faut bien que j’aie l’air d’avoir marchandé pour assurer l’affaire. A trente mille, Cambrelu aurait peut-être tergiversé, et Blumenthal nous l’enlevait demain.
–Et, à lui, Blumenthal?. qu’est-ce que tu lui diras?
–Je viens de chez lui pour lui annoncer que je suis arrivé trop tard avec ses malheureux vingt mille, et que le tableau était déjà vendu. J’ai tout entendu avec le peintre, qui est enchanté de le coller avec une offre d’amateur, de dix mille au-dessus de la sienne. Il a fait un nez!
–Là-dessus, je vais lui compter vingt francs de vacation pour ma course.
–Et Catherine?... dans tout cela, as-tu essayé de savoir ce qu’il y a?. demanda Ida, abordant un tout autre ordre d’idées, qu’il comprit au premier mot.
–Oh! il n’y a rien de rien! car tu penses si j’ai fait causer mon artiste, qui ne pouvait se défier de ma curiosité. J’ai demandé indifféremment, comme pour l’amateur, si c’était le portrait d’une personne connue. Il m’a dit quec’était une madame Catherine Surville, une amie de sa femme, et qui donne des leçons de piano à ses enfants.
Ida eut un soupir d’allègement. A son tour, elle racontait sa bonne nouvelle du côté de Cambrelu, et la partie de théâtre projetée, quand un coup de sonnette retentit.
–La voilà! dit-elle; motus!
Bien qu’elle n’apparût point dans ses atours de déesse, la fille d’Ida Bonnard, en son simple costume de mortelle, avait bien, en effet, cette sorte de grâce étrange que sa mère estimait comme le signe révélateur d’une origine illustre; avec sa robe de laine noire unie à col blanc rabattu et sa mante sans ornements, qui dénonçait la pauvreté, elle avait encore vraiment l’air de descendre d’un nuage.
Grande, souple, des mouvements d’une naturelle harmonie mêlée d’indolence imprimaient à sa démarche une rare distinction. Ses grands yeux noirs veloutés, aux regards à la fois profonds et naïfs, son teint de jeune lady, dont pas un grain de poudre de riz ne salissait la fraîcheur printanière, animaient l’expression de son visage. Il y avait en elle de la Phryné et de l’enfant...
Telle qu’elle était enfin, enveloppée de son attrait bizarre, il était impossible, en la voyant, de ne point ressentir une singulière impression.
Sans s’apercevoir d’un accueil de tendresses inusitées qui eussent pu dénoncer des préoccupations maternelles, non plus que de certaines avances au contraire plus ouvertes de son beau-père, à l’ordinaire peu engageant, elle embrassa son enfant, qui était accouru se pendre à son cou; puis, voyant le couvert mis, elle détacha lentement son voile et défit son chapeau.
–Je suis en retard. dit-elle d’une voix qui semblait un timbre d’or.
Cette voix avait un éclat juvénile d’une pénétration étrange, une plénitude de son à la fois douce et vibrante, d’un charme tout particulier.
Ida Bonnard servit en hâte le potage, oubliant ce jour-là son antienne sur le renchérissement de tout, annonçant même un extra pour sa fête de naissance.
Les premiers moments du dîner furent près que silencieux, comme une préparation d’escarmouche.
Du haut de son air de princesse, égarée par hasard dans un milieu bourgeois, Catherine mangeait avec cet appétit de vingt ans qui dédaigne les simagrées, et, malgré certain sentiment d’ennui dont, fort souvent, elle avait à se défendre au contact de sa famille, une sorte d’atmosphère plus bienveillante semblait, par aventure, animer pour elle cette chambre froide et nue,
La nouvelle qu’on allait au théâtre l’avait ravie, comme une aubaine rare, en son pauvre train d’existence.
A un moment, interrompant tout à coup le courant de gaieté, M. Bonnard, posant sa fourchette, parut se ressouvenir d’un événement curieux.
–Ah! à propos, s’écria-t-il en s’adressant à sa belle-fille: Catherine, tu ne nous dis pas que l’on a fait de toi un superbe portrait!
–Oh! ce n’est pas là une nouvelle bien intéressante, répondit-elle avec nonchalance.
–Comment! pas intéressante?.. mais il est admirable! Je l’ai vu à l’Exposition. où j’ai mené ta mère aujourd’hui.
Au ton d’amabilité de son beau-père, Catherine lui jeta un regard défiant.
–Ah! tu l’as vu, maman?. reprit-elle. Le trouves-tu bien?
–Pardi! c’est d’une ressemblance. ça crève les yeux.–
–Oui, je regrette même que l’on me reconnaisse trop.
–Merci, au contraire, ça ne peut que te mettre en vue.
–Oui; mais mes leçons?
–Bah! qu’est-ce que cela y fait? exclama Bonnard.
–Ah çà! dis donc, insinua Ida, comment donc est-il arrivé que tu as posé pour ce tableau?
Catherine rougit jusqu’aux oreilles.
–Parce que je connais la femme du peintre. Il m’a demandé cela comme un service.
–Ce service-là a dû te coûter pas mal de dérangements. Pour toi, qui es si avare de ton temps Catherine devina la pensée de sa mère.
–Oh! maman, ne va pas chercher si loin, dit-elle résolument. Puisque tu veux que je te le confesse, sachant que j’étais gênée pour mon terme, il m’a offert de me donner dix francs par séance. Et j’ai accepté; voilà tout.
Ce triste aveu de misère aiguë, bien qu’il parût favorable à ses projets, blessa l’ancienne danseuse au plus vif de son orgueil.
–Alors, c’est tout uniment comme modèle que tu as posé?. s’écria-t-elle d’un ton pincé.
–Pour quoi donc aurais-tu préféré que ce fût?. répondit Catherine en la regardant dans les yeux.
–Allons, allons, laisse-la tranquille! reprit Bonnard intervenant. Elle a fait ce qu’elle a voulu. Nous allons au théâtre, ne nous chamaillons pas!
–Un journaliste m’a donné une belle loge de première, il s’agit de se requinquer pour y faire honneur.
A sept heures un quart, reparut Aglaé, sortant de son atelier. A l’annohce de cette fête, elle ne dîna pas, pour être plus tôt prête.
IV
Table des matières
M. Cambrelu avait loué la plus belle loge de face des premières. Quand l’ouvreuse y fit pénétrer les Bonnard, Ida ne put retenir un mouvement d’orgueil. Elle s’installa sur le devant, avec un certain fracas, entre Aglaé et Catherine, toutes deux rayonnantes. M. Bonnard, debout, se tenait gravement au second rang, promenant son regard sur l’orchestre; naturellement, ils étaient arrivés pour le lever de rideau, qu’ils écoutèrent avec l’attention la plus soutenue. Le premier entr’acte fut rempli des bavardages d’Aglaé, qui ne tarissait pas.
Le public commençait à affluer dans les loges et dans les baignoires, pour la grande pièce très en vogue et encore neuve.
Catherine s’amusait à contempler ce défilé d’élégantes. Ses airs de reine, empreints d’une grâce si juvénile, rehaussaient singulièrement la simplicité de sa toilette, les lorgnettes se braquaient sur elle, longuement. Fraîche, éclatante comme un bouquet de mai, elle se sentait en beauté et s’amusait de son triomphe avec un enjouement d’enfant, et Bonnard, enchanté de ce succès, le faisait remarquer à sa femme, qui se rengorgeait, toute fière.
Répandu dans tous les bas-fonds, il désignait, par leurs noms tout court, nombre de gens de banque et de bourse qui entraient et prenaient place.
–Tiens, voilà Craner. et Dutaux. et le petit Morin...
Les femmes, suivant ces indications, observaient les individus et donnaient leur opinion. M. Bonnard narrait quelque historiette, des détails d’affaires, des aventures plus ou moins étonnantes.
–Je l’ai connu sans le sou, celui-là, et, à la Bourse, en deux ans, il a gagné deux millions.
Les trois coups frappés pour la grande pièce interrompirent ces renseignements précieux. Au second entr’acte, des messieurs vinrent se poster à l’entrée de la galerie, pour mieux voir la belle Catherine.
–Ils reconnaissent peut-être la Buveuse de perles, murmura Bonnard.
Cetherine s’abandonnait franchement au plaisir et riait comme une coquette folle. Enfin, vers dix heures, après le second acte, Cambrelu apparut à l’entrée de la loge.
A sa vue, M. et madame Bonnard feignirent l’étonnement. Aglaé aligna vivement ses petits cheveux.
–Ah! monsieur Cambrelu! Comment c’est vous?... s’écria Ida.
Cambrelu salua, sans oser franchir le seuil de la loge.
–Je vous ai aperçu de l’orchestre, répondit-il s’adressant à Bonnard, et, justement, j’ai besoin de vous pour quelques recouvrements difficiles; ne manquez pas de venir me voir demain.
–Mais entrez donc, monsieur, dit l’engageante Ida.
–Oh! je craindrais de vous déranger.
Madame Bonnard eut naturellement raison de cette résistance timide. Cambrelu se laissa faire enfin, et s’assit derrière Catherine, enchanté de renouer connaissance, et affectant d’ailleurs de grands airs réservés, comme pour éloigner tout souvenir embarrassant de ses intentions un peu vives d’autrefois, qu’elle avait d’ailleurs ignorées.
Cependant, installé dans la loge, Cambrelu ne parla plus de partir. Au dernier entr’acte, il fit apporter des glaces, et offrit à chacune des trois femmes une jolie boîte de bonbons tout empaquetée de rubans roses ou bleus. Aglaé se croyait au ciel.
Tout en voilant ses galanteries sous des formes discrètes, M. Cambrelu outrait les plus exquises manières d’une façon lourde, exagérée, qui les tournait presque au comique.
Beau parleur, avec cette blague de loustic qui empaume toujours les naïfs, il tranchait avec aplomb sur tous les sujets, arts, théâtres, musique, d’après les racontars des journaux. Il appelait Ida «belle dame» et, naturellement, ne la tutoyait plus devant son mari.
Le minois chiffonné d’Aglaé eut quelques compliments; mais la fine mouche sentait trop où le frelon visait, et ne se méprenait point à ses détours de vol, à ses circuits plus ou moins habiles. Catherine écoutait assez indifférente, recevant le brutal encens avec cette mine un peu insouciante qui lui était un charme, répondant du bout des lèvres.
Au courant de la causerie, le marchand de guano ne manqua point de faire sonner sa richesse, ses chevaux, son hôtel. Il consulta même Bonnard sur quelques centaines de mille francs qui l’embarrassaient… ne sachant qu’en faire. Bonnard donna son avis.
–Enfin, nous causerons de tout cela demain: venez!
Mais, lorsqu’il fallut fixer l’heure de ce rendez-vous, il se trouva dans un grand embarras. Toute sa journée était prise par des conseils d’administration. Il avait de grandes. affaires par-dessus la tête, et ne serait libre qu’à sept heures.
–Eh bien, à sept heures! répliqua le beau-père de Catherine.
–Savez-vous? Pour plus de sûreté, venez dîner avec moi, ajouta le millionnaire, ça vaudra mieux.
–Très honoré!… murmura Bonnard.
–Mais je vous invite là, devant ces dames., reprit Cambrelu en ayant l’air de se raviser, et ce n’est guère poli. Si elles voulaient bien me faire l’honneur de se joindre à vous… sans cérémonie, en famille.
Ida accepta avec transport.
Catherine demeura hésitante; mais, sur un signe de sa mère, elle n’osa refuser formellement.
Enfin, la pièce achevée, on sortit. Arrivés sur le boulevard, Ida dit adieu à sa fille.
Catherine demeurait rue Laborde.
–Mais c’est très loin!… Et je réclame l’honneur de reconduire madame, s’écria Cambrelu, voici ma voiture.
Cette fois encore, Catherine essaya de se défendre, Ida lui poussa le coude, en faisant les gros yeux, tandis qu’Aglaé contemplait l’équipage à deux chevaux d’un air d’envie.
–Voyons, Catherine, dit madame Bonnard, profite de l’amabilité de M. Cambrelu… Les omnibus me font l’effet d’être au complet.
La jeune femme se décida, et prit place au fond du coupé.
Après un dernier signe protecteur aux Bonnard, Cambrelu monta près d’elle. Le valet de pied referma la portière, et regrimpa sur le siège.
Ils partirent.
Il fallait bien le reconnaître, le marchand de guano apportait quelque habileté dans son rôle de séducteur. Tout près de Catherine, dont la robe effleurait son genou, dans cette demi-obscurité qui faisait le mystère autour d’eux, loin de profiter de cette faveur du tête-à-tête, il marquait une sorte de déférence mêlée de timidité qui devait apaiser les craintes.
Après quelques paroles insignifiantes, quelques réflexions banales sur la pièce qu’on venait de voir jouer, et sur la composition de la salle, il se mit à l’interroger avec intérêt sur sa situation, qu’il feignait d’ignorer absolument.
–Je ne savais pas que vous étiez mariée!. dit-il. Je viens de l’apprendre par votre mère.
–Il y a cinq ans.
–Votre mari, que fait-il?...
–C’est un chimiste, il est en Amérique.
–En Amérique?… Oh! mais c’est presque un veuvage.
–Oui, répondit-elle, ne se souciant pas d’avouer sa séparation.
–Vous n’avez qu’un enfant?
–Oui, un petit garçon de quatre ans, qui reste chez ma mère.
–Ça doit vous ennuyer d’avoir votre mari si loin?
–Oui.
–Est-ce qu’il doit rester longtemps absent?
–Non.
La causerie se traîna ainsi jusqu’à la rue Laborde. Quand ils eurent atteint la maison de Catherine, Cambrelu descendit pour lui donner la main.
Puis, après qu’il eut sonné, la porte s’étant ouverte, il la quitta avec un grand salut respectueux.
V
Table des matières
A père avare, fils prodigue! disait autrefois la sagesse des bonnes gens. Mais le théâtre et le roman à sensations ont changé tout cela.
D’après les moralistes à la mode, ayant entendu parler de Darwin, dont ils ont pris à rebours la doctrine de progrès, l’hérédité du vice est redevenue pour nous la fatalité antique; agissant seule, prédominant dans tout, annulant jusqu’à cette domestication continue de la brute, qui constitue la base du système, et qui, chez la bête humaine, s’appelle l’éducation.
Où Darwin conclut à l’élimination forcée du mal, contraire à l’essor des races; la littérature scientifique démontre la pourriture finale de l’humanité, d’où il résulte très logiquement que, suivant cette admirable loi de certains psychologues qu’il ne faut pas confondre avec le savant anglais, l’ancêtre commun arrivé le premier à l’honneur d’être singe, eût dû retourner bien vite à reculons, pour ne produire qu’une descendance de singes et demie.
Confessons-le en toute humilité, la fille d’Ida Reynach n’avait rien d’une de ces héroïnes naturalistes, marquées dès leur procréation du sceau maudit d’un implacable destin. Pour être du sang de danseuse, le sang qui courait dans ses veines ne différait aucunement de celui d’une duchesse. Issue de deux êtres jeunes, sains et beaux, elle était saine, belle et bien venue, sans que l’irrégularité résultant de l’absence d’un maire, dans les liens trop fragiles de ses auteurs, eût influé sur sa naissance.
Fille d’un lord vingt fois millionnaire, elle avait fait son entrée dans le monde, toute nue, apte au bien autant qu’au mal, selon que les circonstances, le milieu, l’éducation la mettraient, comme toute autre créature humaine, en lutte avec les passions et avec les chances du sort.
Placée dans un grand pensionnat de Genève, cité paisible où Ida Reynach, d’origine suisse, avait quelques parents, son adolescence s’était écoulée au milieu d’enfants de familles honnêtes et aisées; ne voyant que deux fois par an sa mère, dont elle ignorait tout. Douée d’une imagination vive, d’un cœur aimant, aux sources d’une instruction supérieure à celle de nos filles, respirant l’atmosphère pure des faciles vertus familiales, Catherine Reynach était, à dix-sept ans, le naturel produit d’une solide éducation, ni plus ni moins que si elle eût été le fruit légitime et correct de deux descendants des croisades, ou d’une paire, de bourgeois de la rue Saint-Denis.
Précoce, bien formée, d’une santé de montagnarde, l’esprit et le cœur ouverts, c’était tout simplement une belle fille avec des grâces encore helvétiques et légèrement rougeaudes, prête à recevoir l’empreinte du bien ou du mal, selon ce que lui réserverait l’exercice de la vie. Ce fut en plein dans cet essor printanier, toute prête à ouvrir ses ailes d’ange, que, rappelée un beau jour, elle tomba chez sa mère; trouvant dès ses premiers pas la misère et un milieu flétri, dont elle ne comprit point d’abord les idées, singulièrement avancées pour une pensionnaire genevoise.
C’était une éducation nouvelle.
Trop ingénue pour suspecter en rien les principes maternels, apportant aux choses dévoilées cette curiosité de fille d’Ève toute fière de se découvrir femme, elle crut le monde ainsi fait.
Pour la mettre en passe de devenir princesse, Ida Bonnard résolut tout d’abord d’en faire une grande artiste. Catherine, déjà très bonne musicienne, entra au Conservatoire, ce qui ébaucha naturellement son émancipation.
Mais il se trouva que, si intelligente et si bien douée qu’elle fût, la fille du lord n’avait rien de l’aplomb ni de la volonté qu’il faut au théâtre. Sa voix trop peu robuste pour le chant, on s’était rabattu sur la comédie, lorsque, au bout de deux ans, il fallut bien s’avouer que toute espérance de gloire scénique était vaine.
Catherine avait alors atteint ses dix-neuf ans. Admirablement belle, avec ces airs de jeune déesse qui trahissaient sa lignée; sans qu’elle s’en doutât, sa mère tenait en mains pour elle un superbe avenir, déjà presque décidé avec M. Cambrelu; lorsque l’objet de tant d’espérances tourna mal tout à coup, en s’éprenant imprudemment d’un jeune chimiste du nom bourgeois de Victor Surville, qui demeurait dans leur maison.
Ida Bonnard n’avait jamais soupçonné que sa progéniture pût égarer son cœur au profit d’un garçon n’ayant pour toute richesse que l’espérance et son travail. Elle jeta les hauts cris à l’idée d’un mariage qui mettait à vau-l’eau tous ses rêves.
Mais les jeunes gens s’aimaient. Il y eut de terribles luttes.
Que peut la raison sur des amours de vingt ans? On sait comment l’esprit vient aux filles. Les plus sages préceptes ont leur envers, et qui sème le vent recueille la tempête. Catherine, trop bien préparée par sa mère à des principes tout particuliers, trancha d’elle-même la question au profit de son cœur, et disparut un beau matin avec celui qu’elle aimait.
Ce fut une catastrophe. A son retour, Ida la maudit. Après quoi, devant un de ces résultats mûrissants dont l’évidence saute aux yeux, il fallut bien consentir à couronner la flamme de deux amants naïfs si bien intentionnés.
On les maria.
Ce que fut le bonheur des jeunes époux, quiconque a jamais aimé se l’imagine. Victor Surville avait vingt-cinq ans. De bonne famille, charmant, distingué, en plein dans ce courant jeune et militant de la science et des arts, laborieux avec ardeur, et ambitieux de gloire et de fortune, il s’était même déjà fait un nom par quelques travaux heureux.
Catherine se trouva donc tout à coup transportée dans un petit cénacle d’intelligences d’élite qui revivifia son esprit déjà cultivé, et la rattacha à des notions plus hautes. Ce fut une sorte d’éducation esthétique qui fit d’elle une artiste. Mais, en élargissant ses idées, ce train de camaraderie avait ses écueils. Animée, originale, une imagination folle, libre comme un garçon, avec une étrange faiblesse de caractère, se grisant de louanges, et toujours la proie de l’heure, son mari l’appelait la linotte. Trop belle enfin pour traverser, sans exciter des convoitises, ce monde vibrant où sa nature étrange soulevait des admirations enthousiastes, elle était aussi trop femme pour ne point ressentir l’orgueil de ce joli prestige qu’elle exerçait sans défiance, avec cette coquetterie naïve de toute jeune épousée sûre d’elle-même, et qui se délecte à jouer avec le feu. Ce triomphe dura deux ans.
Par malheur, retenu par des travaux, au moyen desquels il réussissait à doubler le budget du ménage, Victor Surville laissait de longues journées oisives à cette inexpérience, avide de sensations neuves et mal équilibrée pour la vie.... Il est des heures troubles où la raison chancelle et dont le péril imprévu n’apparaît qu’alors qu’il est trop tard pour le fuir. Ce fut, une fois de plus, pour l’infortunée Catherine, l’histoire rebattue d’une imprudence de pitié, une passion à consoler, une de ces surprises étranges où tant de femmes succombent.
Approfondisse qui voudra ce chapitre des inconséquences humaines; en plein bonheur, adorant son mari, en un jour terrible et néfaste, elle se réveilla d’une abominable chute sans pouvoir même se l’expliquer. Elle était perdue, voilà tout. Sa première pensée fut tout à l’épouvante; puis, comme il arrive toujours, sous la crainte qu’un acte de folie de son complice, qui ne valait pas grand’chose, n’amenât un éclat, il lui fallut continuer, aggraver sa faute, se cacher et mentir et ruser. Ce à quoi elle réussit si mal, égarée par son manque de toute raison, qu’elle se livra pour ainsi dire elle-même, . crevant les yeux de l’infortuné qu’elle trompait, et qui découvrit tout.
Un duel dont les causes demeurèrent ignorées s’ensuivit.
Victor Surville tua l’amant, et sans même revoir sa femme, affolée de ce qu’elle avait fait, il partit pour l’Amérique.
VI
Table des matières
Deux années avaient passé sur cette séparation. Catherine, encore mal revenue de son désespoir, prenant la vie au jour le jour, avec l’incurie d’un enfant, aimant et regrettant son mari, s’étourdissant sur son abandon.
Sans autre ressource que le maigre produit de ses leçons de piano, et vendant un à un ses bijoux, et tout ce qui avait quelque prix, elle –en était arrivée finalement à se débattre dans la plus âpre gêne, lorsque, le lendemain de la représentation des Variétés, sa mère tomba chez elle de grand matin avec l’enfant.
Catherine habitait, au cinquième étage, deux petites pièces, ornées des restes de son ancien mobilier de ménage: une chambre à coucher et une sorte de salon qu’un beau piano décorait presque à lui seul.
Mais, dans cette installation modeste, elle avait apporté son goût personnel, cet instinct d’élégance qui rehausse et pare la pauvreté même. Tout était propre, rangé, net, avec cette pointe de coquetterie féminine qui harmonise si bien le cadre à la personne.
La détresse pourtant se lisait à livre ouvert dans les moindres détails du logis. Au dossier du divan usé, un lé d’étoffe de soie, attaché avec des épingles, dissimulait mal les éraflures. Des vases à fleurs, vides, éveillaient une impression de nudité, d’abandon et de tristesse.
Catherine avait pris son enfant sur ses genoux et jouait avec lui en le couvrant de baisers.
–Tiens!… qu’est-ce que tu as donc fait de ta pendule? demanda Ida en regardant la cheminée.
–Je l’ai envoyée chez l’horloger, répondit Catherine embarrassée; elle n’allait plus!
–Oui, je la connais!... Ton horloger, c’est ma tante!.. Il fera chaud quand on la reverra!… Enfin!
–Mais ça n’est pas tout ça, reprit-elle tout à coup, je viens m’entendre avec toi pour aller ensemble au dîner de M. Cambrelu.
–Mais, maman.
–Oh! il n’y a pas de «mais maman!». Nous avons besoin de M. Cambrelu, et tu ne vas pas, sans motif, lui faire une malhonnêteté qui le blesserait; il retirerait ses affaires à M. Bonnard.
Ne voulant point entamer certaines discussions avec sa mère, Catherine céda.
Ida partit enchantée.
Le soir, à sept heures, la famille Bonnard arrivait rue de l’Université, chez le marchand de guano.
L’hôtel Cambrelu, monumental et superbe, ancienne demeure d’un haut financier du premier Empire et de la Restauration, était précédé d’une cour grandiose où s’ouvraient les communs. Le fiacre s’arrêta devant le large escalier de marbre d’un péristyle à colonnes.
Le cocher payé, M. Bonnard offrit le bras à Catherine pour monter les marches.
Quatre valets poudrés se tenaient dans l’antichambre.
Du premier coup d’œil, il était aisé de voir que le maître du lieu avait fait étalage de ses magnificences. Les gens en grande livrée, les lustres allumés, comme pour une réception de gala, tout révélait l’arrière-pensée de séduire, en éblouissant.
Ce faste de parvenu, où l’on sentait surtout l’ostentation d’une large dépense, tranchait étrangement avec les toilettes pauvres des convives traversant les salons d’apparat.
Ida, endimanchée, se redressait fièrement, comme si elle se fût déjà sentie chez elle au milieu de cette opulence. Aglaé, avec des mines curieuses et émerveillées, regardait tout, observait tout de cet œil en coulisse qui faisait dire, à l’atelier, qu’elle voyait par derrière sa tête. Catherine, au contraire, dans sa pauvre robe noire dessinant ses belles formes si élégantes et si pures, gardait sa grâce indifférente.
A son entrée, Cambrelu, ayant plus que jamais sanglé son gros ventre, s’inclina devant elle comme il l’eût fait devant une châsse.
–C’est aimable à vous, madame, lui dit-il, non sans quelque gaucherie dans son affectation grand genre, d’avoir bien voulu honorer de votre présence mon vieux nid de garçon.
Elle répondit quelques mots de politesse, et il la conduisit à un délicieux fauteuil, dont la broderie seule fut estimée cinq cents francs par Aglaé.
–Est-il possible, dit la fleuriste à l’oreille d’Ida, qu’il y ait des gens capables de se payer des sièges d’un pareil prix.
On s’assit en cercle, Les Bonnard pourtant étaient intimidés. La causerie s’engagea, d’abord un peu froide et guindée, comme dans le monde. Mais bientôt Aglaé, qui ne pouvait tenir en place, s’étant approchée avec envie d’une jardinière admirablement garnie:
–Ne vous gênez pas, lui dit Cambrelu, fourragez là dedans comme bon vous semble!… Ça vient de mes serres.
Elle obéit avec un petit cri de joie. Le millionnaire l’aida alors à composer des bouquets pour ces dames… Ida planta un camélia dans ses cheveux.
Enfin, un maître d’hôtel, grand, beau, correct, ouvrit solennellement la porte de la salle à manger, et, d’une voix forte et grave, laissa tomber ces mots:
–Monsieur est servi.
Toujours fidèle à son rôle de prudence, Cambrelu offrit cérémonieusement la main à madame Bonnard avec les façons de cour usitées au théâtre, Catherine suivit avec son beau-père, Aglaé fermant la marche.
La salle à manger était la grande merveille de l’hôtel Cambrelu. La table éblouissante resplendissait, surchargée des pièces d’orfèvrerie pesantes d’un surtout célèbre de Clodion, représentant «le triomphe de Vénus». Le service de sèvres, les cristaux scintillants parmi les fleurs. Ce fut un coup d’œil magique.
On prit place.
Le menu, encadré dans de petits passe-partout d’or, parut fabuleux aux Bonnard. Ils commencèrent alors une de ces fêtes du ventre dont on garde l’éternel souvenir. Cette chère fine, ces vins d’amateur les jetèrent bientôt dans une extase béate.
Ils mangeaient et buvaient à surprendre, presque à inquiéter. Comme par condescendance, le délicat amphitryon, les laissant en colloque avec leurs assiettes, parlait à Catherine, placée à sa gauche.
Quoique la fille d’Ida fût une nature presque supérieure, très certainement cette atmosphère de luxe caressait en elle ses instincts d’élégance. Elle se sentait bien devant cette table fastueusement ornée; sous la profusion des lumières, ses yeux ne rencontraient que de belles choses. Ravie comme une enfant, elle souriait doucement et répondait à Cambrelu de sa voix chantante.
La causerie était indifférente, touchant à tout.
Aglaé buvait du champagne en sorbet avec des délectations drôles. La gêne fut enfin rompue et la gaieté succéda aux affectations de tenue et de poses, que la présence du maître d’hôtel et des gens avait entretenues jusque-là. Au dessert, les têtes montées, Cambrelu porta un toast à «la Buveuse de perles», qui fut accueilli par des hourrahs.
Ida, devenue très bavarde, avait des attendrissements, des abandons où elle laissait déborder toutes les tendresses de son âme de mère. En cet instant surtout, elle rappelait la haute naissance de Catherine… Puis sa joie se fondit tout à coup dans les regrets, les espérances, les conseils; tout cela se mêlait dans un langage diffus, accompagné de gestes absolument désordonnés.
Pauvre enfant! cette petite robe noire faisait mal à voir… Quand il y avait des créatures de rien qui se promenaient dans des robes de cinq mille francs et plus! Elle, à l’âge de sa fille, elle avait son palais à Naples. Et la pendule de Catherine était au mont-de-piété. Et pourtant, si elle voulait!… Mais tout le monde n’a pas de raison. Les parents sont souvent bien malheureux!… Avec l’éducation d’une princesse du sang, la fichue bête avait voulu se marier… Et elle restait avec un enfant sur les bras, n’ayant rien que ses leçons de piano… Elle! la fille d’un lord!…
Ida soupirait, larmoyait presque, tout en lampant au hasard dans un des huit verres placés devant elle.
–Ah! ajouta-t-elle, à vingt-quatre ans, il fallait me voir, moi! Et mes voitures et mes chevaux, et des toilettes, et des bijoux!… Mais j’avais su me conduire, voilà!...
A ces grands souvenirs de sa femme, Bonnard se rengorgeait tout pensif. Aglaé écoutait, approuvant de la tête, son regard allant de Catherine à Cambrelu, dont elle avait saisi le manège.
Quant à la fille du lord, bien qu’accoutumée à ces discours de sa mère, elle restait embarrassée et froissée, son beau front rougissant à ces remontrances singulières.
Mais Cambrelu intervint bientôt pour prendre sa défense.
–Voyons! voyons! dit-il, ne faites pas de reproches à madame votre fille. Eh! mon Dieu, il faut respecter tous les préjugés!.. C’est les romans à grands tralala qui entretiennent ces bêtes d’idées!.. Comme si, dans le monde, ça avait la moindre importance pour une femme, ou pour une jeune fille, de prendre un amant. Ça se fait dans toutes les familles!.. Et les auteurs vous inventent des histoires sur une chose aussi simple!..
–Si ça ne fait pas suer! exclama Ida. Ah! c’est vous, monsieur Cambrelu, qui auriez été un bon mari!… Et que madame votre épouse aurait pu se dire heureuse!.. Vous auriez certainement inculqué ces bons principes-là à mademoiselle votre fille, vous!... Tandis que moi.
–Allons, allons, reprit Cambrelu acceptant ce compliment d’un air paterne, rien n’est encore perdu pour madame Surville, et ce n’est pas à son âge qu’il faut déjà désespérer.
Ida, réconfortée par cette assurance, se décida à s’apaiser. Elle but un verre de château-iquem qui changea le cours de ses idées, et elle redoubla ses effusions envers son aimable hôte.
On passa au salon pour le café. Lorsqu’il fut servi, Cambrelu donna l’ordre aux domestiques de ne point enlever les liqueurs; après quoi, la soirée commença au hasard des émotions.
Ida Bonnard, avec l’idée fixe de ménager à sa fille un tête-à-tête galant, allait s’asseoir à l’écart, de place en place, appelant Aglaé et sou mari, disant sans plus d’adresse:
–Laissez-les donc causer, ces enfants!
Enfin, à un moment, Cambrelu pria Catherine de se mettre au piano. Il assura qu’il était fou de musique. Heureuse de cette diversion, elle se leva et joua une fantaisie de Chopin. Sans être une virtuose de concert, elle avait un talent fait surtout d’expression et de grâce. Cambrelu paraissait sous le charme, dodelinant de la tête, et battant la mesure à faux.
Quand elle eut achevé, il la complimenta chaleureusement.
–Mais vous, vous chantez, monsieur Cambrelu, dit Ida.
–Bah! je chantonne, répondit-il modestement.
–Oh! vous avez une si belle voix.
Cambrelu se laissa prier, comme il convenait. Mais. cédant enfin aux insistances pressantes des Bonnard, il feignit de chercher dans un tas de morceaux, en prit un qu’il plaça sur le pupitre, devant Catherine, pour qu’elle l’accompagnât, Puis, s’étant de nouveau excusé, il commença en grasseyant horriblement la romance de la Favorite:
Pour tant d’amour, ne soyez pas ingrate.
Dès les premiers sons, ce fut une surprise étrange. Comme il n’avait aucune notion de musique, la pauvre Catherine avait une peine infinie pour suivre ce rythme décousu; malgré le malaise qu’elle éprouvait d’être là, elle était forcée de se pincer les lèvres pour ne pas rire.
A un moment surtout, son regard s’étant levé, elle aperçut le roi Alphonse mimant des expressions de physionomie, et la foudroyant d’un air fascinateur, la main sur son gilet, la bouche en cœur et les yeux tout ronds. Elle retrouva pourtant assez de sang-froid pour le complimenter.
Ida se pâmait, et Bonnard applaudissait à tout rompre. Douée de ce sens parisien qui saisit si bien le ridicule, Aglaé étouffait dans son mouchoir. Cambrelu, enchanté, convaincu de son triomphe, renouvela l’épreuve et choisit pour second morceau le Madrigal de Gounod, qui était son cheval de bataille:
Déesse ou femme, ange des ci eux.
Ce fut le dernier coup…
Cette voix terne et falotte sortant de ce gros ventre, et accompagnée de gestes tendres, était d’un effet inénarrable. Aglaé se roulait… Puis, succéda une chansonnette comique… c’était à croire qu’il ne s’arrêterait plus.
L’heure de la retraite ayant enfin sonné, on quitta le piano. Il était plus de minuit. Cambrelu, qui n’avait soufflé mot de ses soi-disant recouvrements, emmena un instant, dans un coin du salon, Bonnard, lequel lui avait envoyé, le matin, le contrat pour l’achat de la Buveuse de perles.
Cambrelu le lui rendit tout signé.
–J’ai fait atteler pour vous reconduire tous, dit-il à Ida, qui mettait son chapeau.
Puis il remercia particulièrement Catherine de la faveur qu’elle avait bien voulu lui accorder, et ajouta avec chaleur, sur un ton déclamatoire plein d’intentions:
–Madame, rappelez-vous que vous avez un ami, sur lequel vous pouvez compter, en toute circonstance.
–Ça marche! ça marche! dit Ida à son mari comme ils descendaient le perron.
–Ah! elle n’a pas l’air de s’y prêter beaucoup.., répondit-il en secouant la tête.
–Bon, faudra voir, je suis là, ajouta-t-elle.
Dès cette heure, fut posée, pour eux, la grande affaire Cambrelu.
VII
Table des matières
En dépit d’une nuit lourde, et d’une indigestion prévue qui avait affecté tous les Bonnard, rue de Lancry, le lendemain matin à neuf heures, Ida accourait chez sa fille.
Elle avait pris pour cette circonstance un air rêche et compassé.
–Tu n’as pas amené le petit? lui demanda Catherine.
–Non, j’ai des courses à faire, il m’aurai gênée. Et puis ce n’est pas tout ça, nous avons à causer.
–Qu’arrive-t-il?
–Il arrive qu’il est temps de prendre un parti!.. Je viens te dire que M. Bonnard trouve que voilà assez longtemps que nous faisons des dépenses qui ne nous regardent pas, et qu’il ne veut plus garder l’enfant chez nous. Ainsi il faut que tu t’arranges pour le reprendre avec toi.
–Tu me le rends? Mais comment ferai-je pour mes leçons?
–Ça, ce n’est pas notre affaire!.. Comme on dit: «Chacun pour soi!..» Tu n’as qu’à t’entendre avec ta femme de ménage, ou à te procurer une domestique.
–Une domestique!.. Et comment pourrais-je la payer?.. Tu sais bien que j’arrive avec beaucoup de peine à vivre toute seule des cent trente francs que je gagne par mois, avec mes deux pensions, et mes élèves en ville.
–Qu’est-ce que tu veux que je te dise?. Ce n’est pas notre faute si tu ne sais point t’arranger… Tu as voulu te marier, n’est-ce pas?... Et Dieu sait si j’en ai pleuré toutes les larmes de mon corps!… Enfin, je suis ta mère, et tu peux compter que je t’aimerai toujours, malgré tout. Mais, pour le moment, M. Bonnard ne veut plus. Nous avons aussi tout juste pour nous.... C’est son droit, bien sûr!.. Surtout quand il avait compté que tu ne pouvais pas manquer d’enrichir ta mère, avec l’éducation que tu avais reçue, et qui devait nous donner des satisfactions. Et il se trouve au contraire que c’est nous qui sommes obligés de t’aider. Pour un honnête homme c’est dur!. Et, s’il ne savait pas tout ce que j’ai fait, et que tu n’as jamais voulu m’écouter, il pourrait dire que je l’ai trompé en l’épousant. Le pauvre homme, il ne me le reproche pas!... Mais voilà dans quelle fausse situation tu as mis ta mère.
Catherine écoutait, accablée, comme dans un mauvais rêve.
–Voyons, dit-elle anxieuse, maman, est-ce que c’est sérieux, ce que tu me dis?
–Oh! ma chère, il n’y a même pas à y revenir.
C’était là un coup terrible contre lequel l’infortunée Catherine se sentait impuissante à lutter, à réagir. Que faire?. Elle savait qu’elle n’avait rien à espérer de la résolution de son beau-père, que rien ne la pourrait fléchir, que toute instance serait inutile.
–Dame, je comprends que c’est triste, reprit Ida. Mais qu’est-ce que tu veux! tu n’as pas de raison. A ta place, il n’y a pas une femme qui ne saurait se retourner. Je ne te parle pas du chagrin de ta mère de voir que tu as vendu ta pendule… Et tout va sans aller… Et puis qu’est-ce que tu deviendras?.. Je te le demande.
Pendant un instant encore, madame Bonnard s’appliqua à démontrer toute l’horreur de la situation. Pas un point noir qui ne fût signalé… Au bout, enfin, de son rouleau de plaintes:
–En attendant, continua-t-elle, il va falloir payer ton terme… Je sais bien que tu n’as qu’à l’emprunter à M. Cambrelu, qui t’a dit hier de compter sur lui comme sur un ami.
Elle s’arrêta sur ces mots. Catherine ne répondit pas. Madame Bonnard, ayant jeté son amorce, poussa un profond soupir et, avec cette superbe inconscience de mère de théâtre, issue d’une loge de portière, elle partit dans les aperçus de sa philosophie toute particulière; pour parler enfin raison.
–Ah! reprit-elle, si tu avais voulu dans le temps! c’est lui, Cambrelu, qui t’en aurait faitune, de position!… Un homme qui n’a rien à lui quand il aime une femme, et qui a des mille et des cents à la Banque de France… Mais qu’est-ce que tu veux, ma pauvre fille, tu n’as pas écouté ta mère… Certainement que ce n’est pas un homme à monter l’imagination. Il n’est plus jeune, mais il n’y a que les bêtes qui regardent à ces choses-là… Et qu’est-ce que l’on pourrait lui reprocher? Quand un homme a des manières comme celles qu’il avait hier avec toi, c’est bien là qu’on peut être sûr qu’il a tout ce qu’il faut pour rendre une femme heureuse… Car, il n’y a pas à dire, on ne saurait pas en faire plus pour une princesse… et tout cela certainement parce qu’il te considère comme la fille d’un lord. M. Bonnard en était aussi fier que moi, et il me l’a bien dit dans la voiture: «Ah! ce n’est pas mon Aglaé qui aurait été si bête!..» Moi, j’ai été forcée d’avaler ce reproche-là.
Catherine ne répondant toujours rien, Ida jugea que le moment était venu d’en arriver à démasquer son attaque. Et, prenant la main de sa fille, comme pour user d’une plus tendre persuasion:
–Voyons, ma petite, tu sais si je suis une bonne mère, n’est-ce pas?... Eh bien, toute cette belle fortune-là pourrait encore se réaliser. Ça ne dépend que de toi… Il n’y a pas à lever les épaules… Je sais ce que je tedis.–Puisqu’il faut te mettre les points sur les i, si je suis venue ce matin, c’est que M. Cambrelu m’a parlé: voilà la chose.
–Il t’a parlé de moi?
Ida eut un regard de mère rayonnante et ravie d’apporter une heureuse surprise. Précipitant cette fois ses paroles coup sur coup:
–Il a vu ton portrait à l’Exposition, il est amoureux fou de toi. Il offre de te faire une position comme il n’y en a pas une à Paris. Et, tu sais, ça, ce n’est pas du vent!.. C’est à moi-même que, en homme délicat et en homme comme il faut, il est venu faire ses propositions. Si tu n’es pas une bête, il ne tient qu’à toi de rouler équipage, et d’avoir ton hôtel au lieu de droguer la faim.
» D’abord, reprit-elle, je te le dis: tu n’a plus à compter sur nous. Et, quand tu auras fini de vendre ce qui te reste, tant pis pour toi!. Là-dessus, je pense que, comme tu aimes ton enfant, tu auras cette fois assez de raison pour ne pas refuser de lui faire une fortune; parce que, vois-tu, il n’y a que ça!. Ne me réponds pas. Je me sauve pour te laisser à tes réflexions. Si tu aimes ta mère, tu n’as plus qu’à le prouver.
Et, sur ces mots, prononcés d’un ton digne, elle se leva et partit.
VIII
Table des matières
Fragility: thy name is woman, a dit Shakespeare.
Depuis ce grand poète, il n’est point de romancier qui n’ait disserté à perte de vue sur la Femme, et, certes, nul moraliste patenté n’a rien découvert de plus profond que cet axiome d’Hamlet, résumant tout de cet être ondoyant et divers, et si terrible, et si charmant; tour à tour encensé, calomnié; hissé sur les nuages, ou traîné dans la boue.
Catherine était femme, et c’était ce que d’elle on pouvait dire de plus scientifique et de plus expérimental, en sa nature heureuse et droite, le bon dominait le mauvais.
Douée d’une intelligence rare, d’un cœur vrai, elle avait, comme beaucoup de femmes nées pour le bien, l’adorable faiblesse de caractère d’une enfant, et cette faiblesse même était, comme chez bien d’autres, sa principale grâce. Toujours prête aux enthousiasmes; mais sans raison pour les choses de la vie, son sens moral avait été faussé trop subtilement par sa mère, pour qu’elle éprouvât la moindre surprise d’un langage auquel elle était trop accoutumée.
Cependant, restée seule après ce terrible entretien, elle eut comme la vision nette d’une catastrophe de sa vie arrivée à son état aigu.
Elle devina tout de ce qui, depuis deux jours, se passait autour d’elle, et elle s’étonna de n’avoir point, dès le premier pas, pénétré là un complot. La rencontre fortuite au théâtre, et l’arrangement de ce dîner d’apparat extraordinaire, ne pouvaient plus lui laisser de doute sur un dessein prémédité de l’attirer dans une sorte de piège. La proposition catégorique de sa mère, appuyée d’une déclaration formelle du renvoi de l’enfant la laissa pourtant presque atterrée. Dans l’état de ses rapports avec son beau-père, elle savait trop que ce n’était point là une menace vaine.
En dépit de cette insouciance au jour le jour qui était le fond de ce caractère, n’écoutant guère que la fantaisie du moment, tout en se leurrant toujours par les résolutions les plus vraiment sages, toujours remises au lendemain; à cette heure de brusque réveil, face à face avec sa situation plus que précaire, il lui fallut bien enfin se demander ce qu’elle allait devenir.
Vivre elle et son enfant du peu qu’elle gagnait, n’ayant même plus cette ressource de dîner chez sa mère, il n’y fallait point songer… Eût-elle eu l’énergie du travail, l’obstacle se dressait devant elle de tous côtés.
Que faire? que tenter? Elle était sous le coup d’une expulsion pour n’avoir point encore payé son terme…
Instruite et pourvue de diplômes, dans ses moments lucides, elle avait pensé vaguement, parfois, à se faire institutrice dans quelque grande maison; mais c’était là une des ces résolutions passagères, par lesquelles elle trompait ses appréhensions, en se justifiant à elle-même cette vie d’insouciance étrange dont son caprice était la seule loi. Au fait et au prendre, elle savait bien qu’il y avait à ce projet héroïque, incompatible avec ses idées d’indépendance, l’impossibilité matérielle que lui créait la charge de son enfant.
Quoi qu’il en fût, cette fois, Catherine, se voyant avec terreur au pied du mur, eut une sorte d’effarement suLit. Sa première pensée fut un sentiment d’indignation et de colère contre cette hideuse combinaison de sa mère, déjà d’accord avec le Cambrelu.
Eh quoi! en était-elle donc là de sa vie gâchée avec l’acharnement d’une folle, qu’il ne lui restât plus d’autre ressource que de rouler au ruisseau comme une fille?.
Catherine n’avait certes rien d’une rigide vertu; mais bien qu’égarée par les principes faciles d’Ida Bonnard, le fond de son éducation, et sa nature artiste, développée au contact de son mari, se révoltaient à l’idée d’une aussi épouvantable chute. Il y avait là, pour son orgueil d’elle-même, un de ces coups cruels après lesquels il n’est plus d’illusion. Dans une détresse qui depuis sa séparation s’aggravait, chaque jour apportant une nouvelle gêne difficilement parée par la vente ou l’engagement au mont-de-piété du peu qu’elle possédait, comme tous les naufragés du sort, elle avait espéré quelque chance imprévue. Se pouvait-il qu’elle ne rencontrât point sur sa route une aide, une protection?…
Sans bien définir ce rêve, où son imagination déréglée allait même jusqu’à entrevoir une sorte d’aventure que son abandon et son dénuement justifiaient; comme toutes les femmes dévoyées, elle s’était parfois presque vaguement forgé cette facile chimère d’un roman qui recommencerait se vie, un de ces bonheurs libres, en dehors du monde. un amant enfin que, oubliant ses regrets et son mari, elle se reprendrait peut-être à aimer et qui, «riche pour deux, lui ferait partager son existence». Il n’est point de femme entretenue au mois, qui ne colore sa situation par quelque euphémisme à son usage particulier…
Mais Catherine n’avait jamais prévu la dégringolade brutale avec un Cambrelu, en véritable fille du métier.
Pourtant il est de ces coups de misère dont la rigueur produit des stupéfactions si soudaines, que l’instinct même ne sait plus s’y débattre. Il semblait à Catherine qu’elle était au fond d’un trou qui venait tout à coup de l’engloutir, elle et son enfant.
Qu’allait-il arriver, d’elle et de lui?.
Ce mot, qu’elle se répétait comme dans une hallucination, la ramenait à la même idée persistante que lui avait laissée sa mère en partant:
«Se vendre à Cambrelu. .»
Et peu à peu elle sentait, presque étonnée d’elle-même, qu’elle en venait à discuter cet affreux projet déjà concerté.
De quelque côté qu’elle essayât de fuir son oppression terrible, elle se heurtait à l’impossible.
Sa vie était murée.
Après tout, comme Ida le disait, n’était-elle pas bête?…
Vivre de misère, alors qu’elle n’avait qu’un mot à dire pour accepter une fortune qui s’offrait!
Et pourquoi?… Et pour qui ces inutiles scrupules d’un reste d’honnêteté dont nul ne lui tiendrait compte?…
N’était-elle pas déjà tombée dans l’estime du monde?…
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