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Marcel Schwob

Le Roi au Masque d'Or


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066079123

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

FOR
MY SISTER MAGGIE
PRÉFACE

Il y a dans ce livre des masques et des figures couvertes; un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des faux visages, des galériens heaumes de rouge, des jeunes filles subitement vieillies dans un miroir, et une singulière foule de lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'assassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point si divers. Et afin de le montrer plus clairement je n'ai pris nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de ces histoires: car on les trouvera liées parce qu'elles furent semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés je dirai volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois, mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si les microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont des nuances par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls individus de cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases se séparent peu à peu des périodes, et les mots se libèrent des phrases pour prendre leur indépendance et leur couleur, nous nous sommes graduellement différenciés en une série de moi de valeur bien relative. Car un couple de siècles effacent tout cela, et nous ne saurions dire les marques dont se servaient les Athéniens pour comparer le style d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour un observateur venu d'un autre monde, mes embaumeuses et mes pirates, mon sauvage et mon roi n'auraient aucune variété. Si par une certaine convention on supposait à ce visiteur supérieur la vue bornée d'un artiste en même temps que la généralisation d'un savant, voici probablement ce qu'il dirait après avoir pris une connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés:

«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine de milliers d'années. Vous avez coutume de broyer le grain, de pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière et d'en faire une pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils mangent du pain et le goût n'en est pas devenu amer. Vous appliquez avec persistance le feu à la plupart de vos aliments. Les abeilles ne construisent pas avec moins d'obstination leurs rayons géométriques de miel et c'est ainsi que les fourmis portent à des heures fixées leurs œufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut classer dans la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent en Grèce l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le fusil à répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens bien semblables d'un même instinct. J'estime infiniment au-dessus des exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir un morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage d'Égypte ou une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que tournent encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force de tradition et d'instinct représente peut-être l'unique chance qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à travers l'universelle destruction des choses; car la terre n'a même pas conservé les monuments de vos anthropopithèques.

«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a donc rien de bien spécialisé; car les monères, qui sont les plus simples des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres habitudes. Et ces monères entretiennent une grande justice dans la distribution de leur nourriture. Tout ce que mange l'une d'elles est également réparti entre les autres. Lorsqu'une monère est lassée de la colonie, il lui suffit de couper les filaments qui la réunissaient à son peuple. Les autres individus ne la poursuivent et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment, je crois, saprophytes. Je respecte infiniment ces vénérables monères dont l'organisation primitive réalise le type de la vie parfaite dans une société.

«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des bandelettes légères de nuances extrêmement délicates, leur jeu me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaire à la conservation de vos espèces.

«En adoptant le point de vue moral, que vous affectionnez, on ne saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos philosophes sur un petit globule de pus. Ces globules blancs sont des éléments libres qui ont autant de facultés de choix. Ils préfèrent les substances chimiques selon les mêmes lois que vous trouvez plus d'agrément aux choses. Si la sensation humaine est comme le logarithme de l'excitation, le goût des globules blancs pour les proportions différentes des cultures ou des solutions qu'on leur présente varie dans la même mesure. Vos globules ont des individualités très fines, et il est possible d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude qui les mithridatise pour certains poisons, des automates bien semblables à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi aux êtres rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales; et vos cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur les vibrations qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses et vous ne les haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité de petites individualités dissemblables. Vos actions sont soumises à un infini d'intermédiaires.

«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général, peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé, vous apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans la ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des mœurs, avec les marchands de femmes, détenaient assez noblement les fonctions d'élimination d'une cité où les habitants montraient toutes les parties de leur corps. On pouvait librement se destiner à de telles professions. Il n'était pas impossible aux chefs du peuple de s'y adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre Cléon après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. Je suis enchanté de ce crieur de saucisses près d'une maison infâme d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs doigts au Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de vue, vos ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables que le chef de l'État.

«Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination, mais apprenez à les confondre en la continuité des ressemblances, qui font les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne donnez pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité, ou les différences individuelles, ou la liberté dans l'univers, qu'à ceux qui vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires. Souvenez-vous que vos mathématiques fondées sur la continuité dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des mouvement d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus. Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des différences, que les différences sont le langage sensible de la ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que signes, et signes de signes.

«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle: alors l'univers est son langage. Il n'est pas nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a des choses. Et ces choses sont des signes de l'incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules, ou atomes, sans doute l'Être qu'on peut supposer n'est que la parfaite collection des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne les choses, il les conçoit sous la ressemblance; lorsqu'il les imagine, il les exprime sous la diversité.

«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter qu'il parle des réels; nous sommes ses propres mots arrivés à la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous répondre, de lui répondre; désunis, puisque nous sommes des mots, mais joints dans la phrase de l'univers, jointe elle-même à la glorieuse période qui est une en Sa pensée.»

Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à excuser la composition de ce livre.

LE ROI AU MASQUE D'OR
A Anatole France.

Le roi masqué d'or se dressa du trône noir où il était assis depuis des heures, et demanda la cause du tumulte. Car les gardes des portes avaient croisé leurs piques et on entendait sonner le fer. Autour du brasier de bronze s'étaient dressés aussi les cinquante prêtres à droite et les cinquante bouffons à gauche, et les femmes en demi-cercle devant le roi agitaient leurs mains. La flamme rose et pourpre qui rayonnait par le crible d'airain du brasier faisait briller les masques des visages. A l'imitation du roi décharné, les femmes, les bouffons et les prêtres avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre, de bois et d'étoffe. Et les masques des bouffons étaient ouverts par le rire, tandis que les masques des prêtres étaient noirs de souci. Cinquante visages hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la droite cinquante visages tristes se renfrognaient. Cependant les étoffes claires tendues sur les têtes des femmes mimaient des figures éternellement gracieuses animées d'un sourire artificiel. Mais le masque d'or du roi était majestueux, noble, et véritablement royal.

Or le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu la face de ces rois, et même les prêtres en ignoraient la raison. Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale; et cette famille de rois ne connaissait que les masques des hommes.

Et tandis que les ferrures des gardes de la porte frémissaient et que leurs armes sonores retentissaient, le roi les interrogea d'une voix grave:

—Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes bouffons et mes femmes!

Et les gardes répondirent, tremblants:

—Roi très impérieux, masque d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la contrée, et il a le visage découvert.

—Laissez entrer ce mendiant, dit le roi.

Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna vers le trône et s'inclina:

—O roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta race de voir le visage des hommes.

Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus large tourna le dos au trône et s'inclina:

—O mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder.

Et celle des femmes dont la fausse figure avait le duvet le plus soyeux joignit ses mains, les écarta et les courba comme pour saisir les vases des sacrifices. Or le roi, penchant ses yeux vers elle, craignait la révélation d'un visage inconnu.

Puis un désir mauvais rampa dans son cœur.

—Laissez entrer ce mendiant, dit le roi au masque d'or.

Et parmi la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles jaillissaient les lames des glaives comme des feuilles éclatantes d'acier, éclaboussées d'or vert et d'or rouge, un vieil homme à la barbe blanche hérissée s'avança jusqu'au pied du trône, et leva vers le roi une figure nue où tremblaient des yeux incertains.

—Parle, dit le roi.

Le mendiant répliqua d'une voix forte:

—Si celui qui m'adresse la parole est l'homme masqué d'or, je répondrai, certes; et je pense que c'est lui. Qui oserait, avant lui, élever la voix? Mais je ne puis m'en assurer par la vue—car je suis aveugle. Cependant je sais qu'il y a dans cette salle des femmes, par le frottement poli de leurs mains sur leurs épaules; et il y a des bouffons, j'entends des rires; et il y a des prêtres, puisque ceux-ci chuchotent d'une façon grave. Or les hommes de ce pays m'ont dit que vous étiez masqués; et toi, roi au masque d'or, dernier de ta race, tu n'as jamais contemplé des visages de chair. Écoute: tu es roi et tu ne connais pas les peuples. Ceux-ci sur ma gauche sont les bouffons—je les entends rire; ceux-ci sur ma droite sont les prêtres,—je les entends pleurer; et je perçois que les muscles des visages de ces femmes sont grimaçants.

Or le roi se tourna vers ceux que le mendiant nommait bouffons, et son regard trouva les masques noirs de souci des prêtres; et il se tourna vers ceux que le mendiant nommait prêtres, et son regard trouva les masques ouverts de rire des bouffons; et il baissa les yeux vers le croissant de ses femmes assises, et leurs visages lui semblèrent beaux.

—Tu mens, homme étranger, dit le roi; et tu es toi-même le rieur, le pleureur, et le grimaçant; car ton horrible visage, incapable de fixité, a été fait mobile afin de dissimuler. Ceux que tu as désignés comme les bouffons sont mes prêtres, et ceux que tu as désignés comme les prêtres sont mes bouffons. Et comment pourrais-tu juger, toi dont la figure se plisse à chaque parole, de la beauté immuable de mes femmes?

—Ni de celle-là, ni de la tienne, dit le mendiant à voix basse, car je n'en puis rien savoir, étant aveugle, et toi-même tu ne sais rien ni des autres ni de ta personne. Mais je suis supérieur à toi en ceci: je sais que je ne sais rien. Et je puis conjecturer. Or peut-être que ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque; et il est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable visage tordu par la joie de te tromper; et tu ignores si les joues de tes femmes ne sont pas couleur de cendre sous la soie. Et toi-même, roi masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure?

Alors celui des bouffons qui avait la plus large bouche fendue de gaieté poussa un ricanement semblable à un sanglot; et celui des prêtres qui avait le front le plus sombre dit une supplication pareille à un rire nerveux, et tous les masques des femmes tressaillirent.

Et le roi à la figure d'or fit un signe. Et les gardes saisirent par les épaules le vieil homme à la figure nue et le jetèrent par la grande porte de la salle.

La nuit se passa et le roi fut inquiet pendant son sommeil. Et le matin il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son cœur. Mais ni dans les salles à coucher, ni dans la haute salle dallée des festins, ni dans les salles peintes et dorées des fêtes, il ne trouva ce qu'il cherchait. Dans toute l'étendue de la résidence royale il n'y avait pas un miroir. Ainsi l'avait fixé l'ordre des oracles et l'ordonnance des prêtres depuis de longues années.

Le roi sur son trône noir ne s'amusa pas des bouffons et n'écouta pas les prêtres et ne regarda pas ses femmes: car il songeait à son visage.

Quand le soleil couchant jeta vers les fenêtres du palais la lumière de ses métaux sanglants, le roi quitta la salle du brasier, écarta les gardes, traversa rapidement les sept cours concentriques fermées de sept murailles étincelantes, et sortit obscurément dans la campagne par une basse poterne.

Il était tremblant et curieux. Il savait qu'il allait rencontrer d'autres visages, et peut-être le sien. Dans le fond de son âme, il voulait être sûr de sa propre beauté. Pourquoi ce misérable mendiant lui avait-il glissé le doute dans la poitrine?

Le roi au masque d'or arriva parmi les bois qui cerclaient la berge d'un fleuve. Les arbres étaient vêtus d'écorces polies et rutilantes. Il y avait des fûts éclatants de blancheur. Le roi brisa quelques rameaux. Les uns saignaient à la cassure un peu de sève mousseuse, et l'intérieur restait marbré de taches brunes; d'autres révélaient des moisissures secrètes et des fissures noires. La terre était sombre et humide sous le tapis varicolore des herbes et des petites fleurs. Le roi retourna du pied un gros bloc veiné de bleu, dont les paillettes miroitaient sous les derniers rayons; et un crapaud en poche molle s'échappa de la cachette vaseuse avec un tressaut effaré.

A la lisière du bois, sur la couronne de, la berge, le roi émergeant des arbres s'arrêta, charmé. Une jeune fille était assise sur l'herbe; le roi voyait ses cheveux tordus en hauteur, sa nuque gracieusement courbée, ses reins souples qui faisaient onduler son corps jusqu'aux épaules; car elle tournait entre deux doigts de sa main gauche un fuseau très gonflé, et la pointe d'une quenouille épaisse s'effilait près de sa joue.

Elle se leva interdite, montra son visage, et, dans sa confusion, saisit entre ses lèvres les brins du fil qu'elle pétrissait. Ainsi ses joues semblaient traversées par une coupure de nuance pâle.

Quand le roi vit ces yeux noirs agités, et ces délicates narines palpitantes, et ce tremblement des lèvres, et cette rondeur du menton descendant vers la gorge caressée de lumière rose, il s'élança, transporté, vers la jeune fille et prit violemment ses mains.

—Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.

La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.

L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant contre son sein sa quenouille emmaillotée de chanvre.

Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au cœur du roi. Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fleuve, et de ses propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil disparaissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles, avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.

La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux. Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur bleuâtre. Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des cercles qui se dissipaient lentement.

Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il avait le dégoût de se toucher.

Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en rêve, il se dirigea vers son palais.

Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa face d'or; et le roi avait le cœur étreint d'angoisse, pensant que les gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la cour baignée de lune; et sept fois il eut le cœur étreint de la même angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à son masque d'or.

Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante noire enroulée d'une plante fauve. Et les fruits sombres et troubles de la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc amer.

Il entra dans le palais, et le garde à sa gauche tourna sur la pointe d'un pied, ayant l'autre jambe étendue, en se couronnant avec un cercle lumineux de son sabre; et le garde à sa droite tourna sur la pointe de l'autre pied, ayant étendu sa jambe opposée en se coiffant d'une pyramide éblouissante par de rapides tourbillons de sa masse diamantée.

Et le roi ne se souvint même pas que c'étaient les cérémonies nocturnes; mais il passa en frissonnant, ayant imaginé que les hommes d'armes voulaient abattre ou fendre sa hideuse tête gonflée.

Les halles du palais étaient désertes. Quelques torches solitaires brûlaient bas dans leurs anneaux. D'autres s'étaient éteintes et pleuraient des larmes froides de résine.

Le roi traversa les salles des fêtes où les coussins brodés de tulipes rouges et de chrysanthèmes jaunes étaient encore épars, avec des balanceuses d'ivoire et des sièges mornes d'ébène; rehaussés d'étoiles d'or. Des voiles gommés et peints d'oiseaux à pattes diaprées, à bec d'argent, pendaient du plafond où s'enchâssaient des gueules de bêtes en bois de couleur. Il y avait des flambeaux de bronze verdâtre, faits d'une pièce, et percés de trous prodigieux laqués en rouge, où une mèche de soie écrue passait au centre de rondelles tassées d'un noir huileux. Il y avait des fauteuils longs, bas et cambrés, où on ne pouvait s'étendre sans que les reins fussent soulevés, comme portés par des mains. Il y avait des vases fondus de métaux presque transparents, et qui sonnaient sous le doigt d'une manière aiguë, comme s'ils étaient blessés.

A l'extrémité de la salle, le roi saisit une torchère d'airain qui dardait ses langues rouges dans les ténèbres. Les gouttelettes flamboyantes de résine s'abattirent en frémissant sur ses manches de soie. Mais le roi ne les remarqua pas. Il se dirigea vers une galerie haute, obscure, où la résine laissa un sillon parfumé. Là, aux parois coupées de diagonales croisées, on voyait des portraits éclatants et mystérieux: car les peintures étaient masquées et surmontées de tiares. Seulement le portrait le plus ancien, écarté des autres, représentait un jeune homme pâle, aux yeux dilatés d'épouvante, le bas du visage dissimulé par les ornements royaux. Le roi s'arrêta devant ce portrait et l'éclaira en soulevant la torchère. Puis il gémit et dit: «O premier de ma race, mon frère, que nous sommes pitoyables!» Et il baisa le portrait sur les yeux.

Et devant la seconde figure peinte, qui était masquée, le roi s'arrêta et déchira la toile du masque en disant: «Voilà ce qu'il fallait faire, mon père, second de ma race.» Et ainsi il déchira les masques de tous les autres rois de sa race, jusqu'à lui-même. Sous les masques arrachés, on vit la nudité sombre de la muraille.

Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête, et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à l'intérieur avec de minces lames translucides de métaux précieux. Comme une terrible indication de sang, un éclat de la torchère fit scintiller une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds à croûte saine.

Et le roi traversa les salles des festins en détournant la tête. «Ils n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blanches! Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison? Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages: et j'ai mangé du pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe...»

On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaïque aux salles à coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante. Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges flambloya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face d'or et se prosterna.

D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx laissait couler des gouttes monotones dans lin bassin de pierre polie.

D'abord le roi considéra l'appartement des prêtres; et les masques graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et l'immobilité. Et dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi gracieux quand elles l'ignoraient.

Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des hauts reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait du reposer, dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres avaient dormi pendant des années.

Et le roi détourna la tête de son lit: «Ils ont pu dormir, dit-il, avec ce secret sur leur face, et le sommeil est venu les baiser au front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux...»

Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut une vibration de toutes les choses métalliques d'alentour. Les gardes effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis, laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes leurs visages souriants.

Or le roi monta sur son trône noir et commanda:

—J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Otez vos masques.

On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes. Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent leurs visages.

Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra cinquante grosses faces rieuses avec de petits veux collés par la somnolence; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante ligures baves creusées par la tristesse avec des yeux sanguinolents d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises, il ricana,—car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et enduits de stupidité.

—Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur; et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout! Misérables vous êtes; mais je suis encore le plus misérable d'entre vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez: le plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.

Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux.

—Ce sont eux qui m'ont trompé—mes pères, je veux dire, cria le roi, qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au mensonge.

Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante montra son masque jaune.

—Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici, devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race avec moi.

Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec clés tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.

Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres anciens de la résidence royale, et il se fît des plaies aux mains en touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas, il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa peau d'une croûte noirâtre et sèche. Et quand il eut marché longtemps, le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés en lui-même.

Comme il errait dans cette plaine sombre des pensées, il entendit un bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche, n'avant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres mains tendres, et une voix douce lui dit:

—Pauvre homme aveugle, que veux-tu? Et le roi reconnut la voix charmante d'une femme.

—Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis?

Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant:

—Elles sont un peu derrière moi.

—Où vas-tu ainsi? dit le roi aveugle.

—Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables. Alors le roi se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume un asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur solitude était extrême.

Le roi résolut de se rendre dans cette cité.

—Conduis-moi, dit-il.

La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.

—Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes joues depuis une semaine peut-être.

Et le roi trembla, pensant qu'elle allait avoir horreur de sa lèpre et l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage du roi. Puis elle dit:

—Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrachement de tes yeux!

—Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons. Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?

—Je l'espère, dit la jeune fille.

Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.

Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa, craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:

—Vois-tu la cité des Misérables?

—Pas encore, dit la jeune fille.

Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.

—Voici l'odeur du repos qui monte vers moi, dit le roi aveugle. N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?

—Pas encore, dit la jeune fille.

Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet, le roi se pâma de lassitude et d'inanition. A l'extrémité de la route tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La brume des marais flottait autour.

—Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.

—J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais souillée, puisque je suis lépreux.

Et le roi s'évanouit dans la mort.

Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint de le souiller.

Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.

—Pourquoi pleures-tu? dit-il.

Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu les yeux arrachés, pensant être lépreux.

—Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la face du ciel.

Et le vieux mendiant lui répondit:

—Sans doute le sang de son cœur qui avait jailli par ses yeux avait guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de chair.

LA MORT D'ODJIGH
A J. H. Rosny

Dans ce temps la race humaine semblait près de périr. L'orbe du soleil avait la froideur de la lune. Un hiver éternel faisait craqueler le sol. Les montagnes qui avaient surgi, vomissant vers le ciel les entrailles flamboyantes de la terre, étaient grises de lave glacée. Les contrées étaient parcourues de rainures parallèles ou étoilées; des crevasses prodigieuses, soudainement ouvertes, abîmaient les choses supérieures avec un effondrement, et on voyait se diriger vers elles, dans une lente glissade, de longues files de blocs erratiques. L'air obscur était pailleté d'aiguillettes transparentes; une sinistre blancheur couvrait la campagne; le rayonnement d'argent universel paraissait stériliser le monde.

Il n'y avait plus de végétation, sinon quelques traces de lichen pale sur les rochers. Les ossements du globe s'étaient dépouillés de leur chair, qui est faite de terre, et les plaines s'étendaient comme des squelettes. Et la mort hivernale attaquant d'abord la vie inférieure, les poissons et les bêtes de mer avaient péri, emprisonnés dans les glaces, puis les insectes qui grouillaient sur les plantes rampantes, et les animaux qui portaient leurs petits dans les poches du ventre, et les êtres demi-volants qui avaient hanté les grandes forêts; car aussi loin que le regard parvenait, il n'y avait plus ni arbres ni verdure, et on ne trouvait de vivant que ce qui demeurait dans les cavernes, grottes ou tanières.

Ainsi, parmi les enfants des hommes, deux races étaient déjà éteintes; ceux qui avaient habité dans les nids de lianes, au sommet des grands arbres, et ceux qui s'étaient retirés vers le centre des lacs dans des maisons flottantes: les forêts, bois, taillis et buissons jonchaient le sol étincelant, et la surface des eaux était dure et luisante comme la pierre polie.

Les Chasseurs de Bêtes, qui connaissaient le feu, les Troglodytes qui savaient fouir la terre jusqu'à sa chaleur intérieure, et les Mangeurs de Poisson, qui avaient fait provision d'huile marine dans leurs trous à glaces, résistaient encore à l'hiver. Mais les bêtes devenaient rares, saisies par la gelée sitôt que leur museau arrivait au ras du sol, et le bois pour faire du feu allait être épuisé, et l'huile était solide comme un roc jaune à crête blanche.

Cependant un tueur de loups, nommé Odjigh, qui vivait dans une tanière profonde et possédait une hache verte de jade, immense, pesante et redoutable, eut pitié des choses animées. Étant au bord de la grande mer intérieure dont la pointe s'étend à l'est du Minnesotah, il jeta ses regards vers les régions septentrionales où le froid semblait s'amasser. Au fond de sa grotte glacée il prit le calumet sacré creusé dans la pierre blanche, l'emplit d'herbes odorantes d'où la fumée s'élève en couronnes, et souffla l'encens divin dans les airs. Les couronnes montèrent vers le ciel et la spire grise s'inclina au Nord.

Ce fut vers le Nord que se mit en marche Odjigh, le tueur de loups. Il couvrit sa figure d'une peau fourrée de raton percée de trous, dont la queue en panache se balançait au-dessus de sa tête, attacha autour de sa taille avec une lanière de cuir une poche pleine de viande sèche hachée menu et mêlée de graisse, et, balançant sa hache de jade vert, il se dirigea vers les la nuages épais amoncelés à l'horizon.

Il passait, et autour de lui la vie s'éteignait. Les fleuves s'étaient tus depuis longtemps. L'air opaque n'apportait que des sons étouffés. Les masses glacées, bleues, blanches et vertes, radieuses de givre, es semblaient les piliers d'une route monumentale.

Odjigh regrettait dans son cœur le frétillement des poissons couleur de nacre parmi les mailles des filets de libres, et la nage serpentine des anguilles de mer, et la marche pesante des tortues, et la course oblique des gigantesques crabes aux yeux louches, et les bâillements vifs des bêtes terrestres, bêtes fourrées avec un bec plat et des pattes à griffes, bêtes vêtues d'écailles, bêtes tachetées de façon variée qui plaisait aux yeux, bêtes amoureuses de leurs petits, ayant des sauts agiles, ou des tournoiements singuliers, ou des vols périlleux. Et par-dessus tous les animaux, il regrettait les loups féroces et leurs fourrures grises, et leurs hurlements familiers, ayant accoutumé de les chasser avec la massue et la hache de pierre, par les nuits brumeuses, à la lueur rouge de la lune.

Voici que sur sa gauche apparut une bête de tanière qui vit profondément dans le sol, et qui se laisse tirer des trous à reculons, un Blaireau maigre, le poil dépenaillé. Odjigh le vit et se réjouit, sans songer à le tuer. Le Blaireau, tenant sa distance, avança de front avec lui.

Puis, sur la droite d'Odjigh sortit subitement d'un couloir glacé un pauvre Lynx aux yeux insondables. Il regardait Odjigh de côté, craintivement, et rampait avec inquiétude. Mais le tueur de loups se réjouit encore, marchant entre le Blaireau et le Lynx.

Comme il avançait, sa poche de viande battant contre son flanc, il entendit derrière lui un faible hurlement de faim. Et se retournant ainsi qu'au son d'une voix connue, il vit un Loup osseux qui suivait tristement. Odjigh eut pitié de tous ceux auxquels il avait fendu le crâne. Le Loup tirait sa langue qui fumait, et ses yeux étaient rouges.

Ainsi le tueur continua sa route avec ses compagnons animaux, le Blaireau souterrain à sa gauche, et le Lynx qui voit tout sur terre à sa droite, et le Loup au ventre affamé derrière lui.

Ils arrivèrent au milieu de la mer intérieure qui ne se distinguait du continent que par la vaste couleur verte de sa glace. Et là Odjigh, le tueur de loups, s'assit sur un bloc et plaça devant lui le calumet de pierre. Et devant chacun de ses compagnons vivants, il plaça un bloc de glace qu'il creusa avec l'angle de sa hache, semblable à l'encensoir sacré où on souffle la fumée. Dans les quatre calumets il tassa les herbes odoriférantes; puis il frappa l'une contre l'autre les pierres qui créent le feu; et les herbes s'allumèrent, et quatre colonnes minces de fumée montèrent vers le ciel.

Or la spire grise qui s'élevait devant le Blaireau s'inclina vers l'Ouest; et celle qui s'élevait devant le Lynx se courba vers l'Est, et celle qui s'élevait devant le Loup fit un arc vers le Sud. Mais la spire grise du calumet d'Odjigh monta vers le Nord.

Le tueur de loups se remit en route. Et, regardant à gauche, il s'attrista: car le Blaireau qui voit sous terre s'écartait vers l'Ouest; et, regardant à droite, il regretta le Lynx, qui voit tout sur terre et qui fuyait vers l'Est. Il pensait en effet que ces deux compagnons animaux étaient prudents et avisés, chacun dans le domaine qui lui est assigné.

Néanmoins il marcha hardiment, ayant derrière lui le Loup affamé, aux yeux rouges, dont il avait pitié.

La masse dénuées froides située au Nord, semblait toucher le ciel. L'hiver devenait plus cruel encore, Les pieds d'Odjigh saignaient, coupés par la glace et son sang se gelait en croûtes noires. Mais il avançait pendant des heures, des jours, des semaines sans doute, des mois peut-être, suçant un peu de viande séchée, jetant les débris à son compagnon le Loup qui le suivait.

Odjigh marchait avec une espérance confuse. Il avait pitié du monde des hommes, des animaux, et des plantes, qui périssait, et il se sentait fort pour lutter contre la cause du froid.

Et, à la fin, sa route fut arrêtée par une immense barrière de glaces qui fermait la coupole sombre du ciel, comme une chaîne de montagnes à cime invisible. Les grands glaçons qui plongeaient dans la nappe solide de l'Océan étaient d'un vert limpide; puis ils devenaient troubles dans leurs entassements; et à mesure qu'ils s'élevaient, ils paraissaient d'un bleu opaque, semblable à la couleur du ciel dans les beaux jours d'autrefois: car ils étaient faits d'eau douce et de neige.

Odjigh saisit sa hache de jade vert, et tailla des marches dans les escarpements. Il s'éleva ainsi lentement jusqu'à une hauteur prodigieuse, où il lui semblait que sa tête était enveloppée de nuages et que la terre s'était enfuie. Et sur le gradin, juste au-dessous de lui, le Loup était assis et attendait avec confiance.

Lorsqu'il crut être arrivé à la crête, il vit qu'elle était formée d'une muraille bleue verticale, étincelante, et qu'on ne pouvait aller au delà. Mais il regarda derrière lui, et il vit la bête vivante affamée. La pitié du monde animé lui donna des forces.

Il plongea sa hache de jade dans la muraille bleue, et creusa la glace. Les éclats volaient autour de lui, multicolores. Il creusa pendant des heures et des heures. Ses membres étaient jaunes et ridés par le froid. Sa poche de viande était flétrie depuis longtemps. Il avait mâché l'herbe odoriférante du calumet, pour tromper sa faim, et, soudain mécréant des Puissances Supérieures, il avait lancé le calumet dans les profondeurs avec les deux pierres à faire du feu.

Il creusait. Il entendit un grincement sec et cria: car il savait que ce bruit venait de la lame de sa hache de jade, que le froid excessif allait fendre. Alors il la souleva et, n'ayant plus rien pour la réchauffer, il l'enfonça puissamment dans sa cuisse droite. La hache verte se teignit de sang tiède. Et Odjigh creusa de nouveau la muraille bleue. Le loup, assis derrière lui, lécha en gémissant les gouttes rouges qui pleuvaient.

Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l'autre côté, à la barrière du ciel. La percée s'élargit et le souffle fort entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du Printemps, et il sentit flamber l'Été. Dans le grand courant qui le souleva il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s'amoncelèrent et engendrèrent le feu.

Il y eut un long trait de flamme avec le fracas de la foudre, et la ligne éclatante frappa Odjigh au cœur, comme un glaive rouge. Il tomba contre la muraille polie, le dos tourné au monde vers lequel les Saisons rentraient dans le fleuve de la tempête, et le Loup affamé, montant timidement, les pattes appuyées sur ses épaules, se mit à lui ronger la nuque.

L'INCENDIE TERRESTRE
A Paul Claudel.

Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n'avait pu le sauver. Des prophètes nouveaux s'étaient dressés en vain. Les mystères de la volonté avaient été inutilement forcés; car il n'importait plus de la diriger, mais c'était sa quantité qui semblait décroître. L'énergie de tous les êtres vivants déclinait. Elle s'était concentrée dans un effort suprême vers une religion future, et l'effort n'avait pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie chaude. Les vices y croissaient avec l'inconscience des larges plantes vénéneuses. L'immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu Hasard de la Vie; la science obscurcie par la superstition mystique; la tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules; les saisons, autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvaient l'orage; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague.

Ce fut alors que par une nuit d'électricité, le signal de dévastation parut tomber du ciel. Une tempête inconnue souffla d'en haut, engendrée par la corruption de la terre. Les froidures et les chaleurs, les clairs de soleil et les neiges, les pluies et les rayons confondus avaient fait naître des forces de destruction qui éclatèrent soudain.

Car une extraordinaire chute d'aérolithes devint visible et la nuit fut rayée par des traits fulgurants; les étoiles flamboyèrent comme des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune un brasier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes choses furent pénétrées par une lumière blafarde, qui éclaira les derniers réduits, et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une prodigieuse douleur. Puis la nuit qui s'était ouverte, se referma. De tous les volcans jaillirent des colonnes de cendre vers le ciel, semblables à des volutes de basalte noir, piliers d'un monde supra-terrestre. Il y eut une pluie de poussière sombre en sens inverse, et un nuage émané de la terre, qui couvrit la terre.

Ainsi se passa la nuit et l'aurore fut invisible. Une tache d'un rouge obscur, gigantesque, parcourut de l'est à l'ouest la cendre du ciel. L'atmosphère devint brûlante et l'air fut piqué de points noirs qui s'attachaient partout.

Les foules étaient prosternées sur le sol, ne sachant où fuir. Les cloches des églises, couvents et monastères, sonnaient d'une façon incertaine, comme frappées par des battants surnaturels. Il y avait parfois des détonations dans les forts, où les pièces de siège tiraient des gargousses, pour essayer de dégager l'air. Puis comme le globe rouge touchait l'Occident et qu'un jour s'était écoulé, le silence général s'établit. Personne n'avait plus la force de prier ni de supplier.

Et la masse incandescente franchissant l'horizon noir, tout l'ouest du ciel s'enflamma, et une nappe de feu rétrograda sur l'ancienne route du soleil.

Il y eut une fuite devant l'incendie céleste et terrestre. Deux pauvres petits corps se laissèrent glisser le long d'une fenêtre basse et coururent éperdument. Malgré les maculations de l'air corrompu, elle était très blonde, les yeux limpides; lui, la peau dorée, avec un rideau transparent de boucles, où les lueurs singulières promenaient des rayons violets. Ils ne savaient rien, ni l'un ni l'autre; ils sortaient à peine des confins de l'enfance, et vivant voisins, avaient l'affection d'un frère et d'une sœur.

Ainsi, se tenant par la main, ils franchirent les rues noires, où les toits et les cheminées semblaient frottés de lumière sinistre, parmi les hommes étendus et les chevaux qui gisaient palpitants, puis les murailles extérieures, les faubourgs dépeuplés, allant vers l'est, à l'envers de la flamme.

Ils furent arrêtés par un fleuve qui barra soudain leur passage, et dont les eaux glissaient rapidement.

Mais il y avait une barque sur la rive: ils la poussèrent et s'y jetèrent, la laissant aller au courant.

La barque fut saisie à la quille par le flot, aux parois par l'ouragan et partit comme la pierre lancée d'une fronde.

C'était une très vieille barque de pécheur, brunie et polie par le frottement, dont les tolets étaient usés à force de rames et les plats-bords luisants du passage des filets, comme l'outil primitif et honnête de la civilisation qui périssait.

Ils se couchèrent au fond, se tenant toujours les mains, et tremblants devant l'inconnu.

Et la barque rapide les emmena vers une mer mystérieuse, fuyant sous la tempête chaude qui tourbillonnait....... .....

Ils se réveillèrent sur un océan désolé. Leur barque était entourée par des monceaux d'algues pâles, où l'écume avait laissé sa bave sèche, où pourrissaient des bêtes irisées et des étoiles de mer roses. Les petites vagues portaient les ventres blancs des poissons morts.

La moitié du ciel était voilée par l'extension du feu qui avançait sensiblement, et mangeait sur la frange cendrée de l'autre moitié.

Il leur semblait que la mer était morte, comme le reste. Car son haleine était empestée et elle était parcourue dans sa translucidité de veines d'un bleu et d'un vert profond. Cependant la barque glissait à sa surface avec un mouvement qui ne se ralentissait pas.

L'horizon oriental avait des lueurs bleuâtres.

Elle trempa sa main dans l'eau, et la retira aussitôt: les vagues étaient déjà chaudes. Une ébullition effrayante allait peut-être faire trembler l'Océan.

Au sud, ils voyaient des cimes de nuages blancs avec des aigrettes roses, et ne savaient si ce n'était pas une vapeur ignée.

Le silence général et la flamme grandissante les figeaient dans la stupeur: ils préféraient le grand cri qui les avait accompagnés, comme l'écho d'un râle totalisé dans le vent.

L'extrémité de la mer, où la coupole de cendre venait plonger, encore demi-obscure, était ouverte par une coupure claire. Une portion de cercle d'un bleu livide semblait y promettre l'entrée d'un nouveau monde.

—Ah! regarde! dit-elle.

La légère buée qui flottait derrière eux sur l'océan, venait de s'éclairer de la même lueur que le ciel, pâle et tremblotante: c'était la mer qui brûlait.

Pourquoi cette universelle destruction? Leurs têtes, qui battaient intérieurement dans l'air surchauffé, étaient pleines de cette question multipliée. Ils ne savaient pas. Ils étaient inconscients des fautes. La vie les étreignait; ils vivaient plus vite, tout d'un coup; l'adolescence les saisit au milieu de l'incendie du monde.

Et, dans cette ancienne barque, dans ce premier instrument de la vie inférieure, ils étaient un si jeune Adam et une si petite Ève, seuls survivants de l'Enfer terrestre.

Le ciel était un dôme en feu. Il n'y avait plus à l'horizon qu'un seul point bleu extrême, sur lequel allait se refermer la paupière de flamme. Une mer ronflante les atteignait déjà.

Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles étaient éclairés par la lueur universelle. Ils se prirent les mains et s'embrassèrent.

—Aimons-nous, dit-elle.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
130 p. 1 illustration
ISBN:
4064066079123
Publishers:
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Bookwire
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