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Louis Ulbach
Le crime de Martial

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320065
Table des matières
LE CRIME DE MARTIAL
I A LA PORTE D’UNE BOUCHERIE
II LA DÉFAITE VICTORIEUSE
III LA MAISON BRULÉE
IV LE RÉCIT
V L’AMBULANCE
VI LE REGISTRE
VII LA FERME GODARD
VIII LES DEUX MÈRES
IX LA CONFESSION
X L’AVENUE DE PLATANES
XI LE FRANC-TIREUR
XII L’ENFANT S’ÉVEILLE
XIII LA JUSTICE
XIV LA REVANCHE DU DOCTEUR
XV LA LUTTE POUR LA VIE
XVI L’ÉPREUVE
XVII LA POLITIQUE DES FEMMES
XVIII VOYAGE VERS L’INCONNU
XIX LA BARRICADE
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés
LE
CRIME DE MARTIAL
Table des matières
I
A LA PORTE D’UNE BOUCHERIE
Table des matières
Dix-huit mois se sont écoulés.
Nous sommes dans les jours les plus âpres de l’effroyable hiver de1870.
La France est vaincue; Paris résiste encore et, sous le bombardement, comme dans l’étranglement de la faim, trouve toujours un cri héroïque, au besoin, un rire sublime à jeter.
La foule est toujours compacte aux portes des bouchers, qui ne distribuent que rarement un peu de viande, et aux portes des boulangers, qui, sous prétexte de pain, vendent un horrible torchis brûlant les gencives et écorchant l’estomac.
Cependant les bataillons de marche, avec leurs uniformes usés par les insomnies des remparts, défilent toujours crânement dans les rues; le clairon sonne toujours la marche en avant. Mais on dirait que le son est moins fort, et les tambours, vite lassés, s’interrompent devant ces bataillons de femmes, de vieillards, d’enfants, comme s’ils redoutaient de battre la charge, de sonner le Ça ira de la résistance, en face de ces êtres faibles, grelottants, qui attendent sans larmes, avec un sourire stoïque, l’illusion de leurs repas.
Il est huit heures du matin. Le jour a la pâleur des visages qu’il éclaire. Les poètes qui chantent la France comme la fille aimée du ciel ont raison, car le ciel porte le deuil fraternel de la France. Il y a un suaire étendu entre le soleil et le pavé.
Dans la rue du Faubourg-Poissonnière, à l’angle de la rue Paradis, à la porte d’un boucher, une foule immobile, gelée, qui a commencé à s’agglomérer avant le jour, emplit le trottoir, que des gardiens de la paix et des vétérans ne laissent pas déborder.
Les femmes sont enveloppées de châles, noués autour de la taille, celles qui ont gardé des châles, celles qui ne les ont pas donnés à leurs maris pour aller au rempart. Les hommes, les vieux, serrent leurs vêtements sous leurs deux mains crispées. Quelques servantes de bonnes maisons ne se distinguent des petites bourgeoises, des ouvrières, des pauvres qui attendent, que par le luxe d’une chaufferette apportée de la cuisine, mais qu’elles font pardonner, en la prêtant à leur entourage, non pour réchauffer les pieds, car nul ne songe à se déraciner du trottoir où le froid l’a soudé, mais pour les mains, qui s’engourdissent.
De temps en temps, comme ces rivières de glace qui s’avancent par petites secousses, la queue fait un pas en avant, quand une personne a été servie; mais les rangs ne sont pas rompus, le silence n’est point troublé; c’est l’immobilité qui marche, voilà tout.
Une compagnie descend du rempart et s’arrête à l’angle même de la rue du Faubourg-Poissonnière et de la rue Paradis.
Elle a passé la nuit et rentre. Ses habits sont d’un gris de boue ou d’un vert de marécage. On a fait des uniformes avec du mauvais drap de billard. Les visages sont de la couleur des habits. L’allure n’a rien de martial, et pourtant on sent une volonté de paraître ou d’être soldat dans chacun de ces boutiquiers, de ces avocats, de ces artistes.
A côté du fusil, en haut de l’épaule, on voit surgir, soit un ustensile de ménage, soit un bout de la couverture enroulée qui vient de servir au bivouac.
Le capitaine donne d’une voix brève et enrouée l’ordre de l’alignement. On retire la baïonnette du fusil, on garde la casserole à l’épaule, et les rangs sont rompus.
C’est alors que la lassitude physique et morale, l’ennui de cet exercice quotidien, routinier, sans espérance, que la faim, après une longue nuit froide, et la soif, après une série de factions à la cantine, se montrent dans leur naïveté égoïste.
On se dit à peine au revoir, en bâillant; on se salue d’un signe de tête, et le long des trottoirs, en traînant la jambe, ou au milieu de la chaussée que les voitures n’encombrent plus, les Parisiens, invaincus mais brisés, s’en vont, en s’arrêtant de deux pas en deux pas, pour écouter, à travers le silence morne de la ville, le bruit lointain du bombardement dans les quartiers excentriques.
Un de ces soldats, avant de suivre ceux de ses camarades qui vont dans la direction du boulevard, s’arrête un instant et regarde avec compassion la foule pressée devant la grille du boucher.
–Pauvres femmes! murmure-t-il, grandes femmes!
Il cherche, par un instinct d’artiste et de penseur, parmi ces figures égalisées par la pâleur, une physionomie dont il puisse emporter le souvenir et qui lui résume les souffrances contemplées.
Tout à coup l’homme tressaille, parcouru d’un frisson d’épouvante, d’admiration et de joie.
–Est-ce elle? se dit-il à voix basse; ce n’est pas possible.
Il s’avance doucement, avec précaution, comme s’il avait peur d’effaroucher la vision qui provoque en lui une sorte d’extase; mais sa précaution est inutile; on ne l’entend pas, et il peut ainsi s’approcher de la jeune femme, qu’il croit avoir reconnue.
Elle est en deuil, depuis de longs mois sans doute. La propreté de sa mise ne peut dissimuler les éraillures de sa robe de laine. Elle porte une de ces capelines qui furent les coiffures obsidionales des femmes de Paris, et que les hommes en faction leur empruntaient parfois, tant on redoutait peu le ridicule; tant le ridicule était impossible.
Son visage doux et pâle sort à demi de cette enveloppe sombre et se détache, par le sourire qui l’éclaire, des visages mornes d’alentour. Ses yeux bleus ont une fixité tranquille et regardent au loin devant eux, dans l’infini du souvenir et du rêve. De temps en temps, comme elle a bien froid, comme elle est là depuis l’aube, elle frappe le trottoir de son pied et se redresse, par un petit mouvement fier qui la trahit.
–C’est bien elle! pense celui qui la dévore du regard.
Il va l’aborder, lui adresser la parole; mais elle se trouve précisément devant le compartiment ouvert de la grille. Son tour est venu de présenter son bon de nourriture et de recevoir la petite portion de ce que débite ce jour-là la boucherie. Elle entre et ressort bientôt. Sa part a été mise dans une sorte de petit panier aplati, comme on en vend dans les bains de mer et qui atteste que cette Parisienne, résignée à tout souffrir, n’a pu se résoudre au panier des ménagères sérieuses, au cabas des ménagères de fantaisie.
Elle va s’éloigner et prend déjà un petit élan, presque joyeux, quand le soldat se place résolument, sur le trottoir, devant elle, et d’une voix tremblante que le froid seul n’agite pas, tenant à la main son képi pour saluer d’une façon plus absolue, au risque de perdre de sa dignité martiale, murmure:
–Bonjour, madame de Sabaillan.
La formule est familière; mais, dans cette atmosphère rigide, elle devient presque du respect.
Antonie tressaute et s’arrête; regarde, sourit, et, avec une rougeur rapide qui n’est pas la honte d’être surprise dans l’exercice de sa misère, elle répond:
–Bonjour, monsieur Dontilly.
–Enfin, madame, je vous retrouve!
–Vous me cherchiez donc?
–Pas depuis le siège.
–Pourquoi?
–Je pensais que vous aviez dû quitter Paris, quand on pouvait sortir encore.
–Vous pensiez fort mal, monsieur; je serais plutôt rentrée.
Charles regardait, avec un faible sourire, le panier dans lequel la comtesse de Sabaillan venait de mettre sa part de boucherie. Elle continua, avec un petit accent de fierté:
–Vous aviez donc oublié que je suis Parisienne? D’ailleurs, ajouta-t-elle tristement, où serais-je allée?
–Mais. là-bas! dans le Loiret.
–Chez qui?
Dontilly n’osa parler du château des Épines.
–Chez le docteur Vernon, reprit-il jésuitiquement.
Antonie secoua la tête.
–Le docteur doit être fort occupé, car on s’est battu autour de lui.
Elle poussa un soupir.
–Il doit y avoir bien des ruines dans ce joli pays du Loiret; quant à moi, j’aime Paris, jusqu’à vouloir mourir avec lui.
–Est-ce que vous habitez ce quartier?
Antonie hésita une demi-minute avant de répondre. Puis, se débarrassant de ses scrupules par un léger mouvement des sourcils:
–Non, je n’habite pas ce quartier; mais le bombardement m’a obligée à traverser la Seine. Vous ne m’avez pas cherchée dans le quartier de l’Observatoire, derrière le Luxembourg.
–J’ai pourtant fouillé tout le faubourg Saint-Germain.
–Oh! je me suis logée au delà du noble faubourg, puisque je ne suis plus de la noblesse.
Elle dit cela avec un petit rire vaillant, sans moquerie.
Dontilly se garda bien de protester contre des paroles qui n’étaient ni une boutade, ni un regret, ni une vanterie; mais la simple constatation d’un fait.
Antonie s’était remise à marcher, en marquant le pas pour se réchauffer les pieds. Elle continua:
–Oui, depuis mon arrivée à Paris, je demeure rue Cassini, une rue entre des couvents, et qui est elle-même comme un parloir de communauté. On n’y passe pas en voiture, de peur de faire remuer l’Observatoire; on y chuchote, de .peur d’agiter les étoiles. Il y a dans tout le quartier un vœu de silence. De ma fenêtre, qui me rappelle mes terrasses de là-bas, je plonge dans un horizon de grands jardins, et la coupole de l’Observatoire me parle de choses infinies. Par malheur, les grandes lunettes braquées sur le ciel n’ont pu empêcher les gros canons prussiens de se braquer sur Paris. Il est tombé un obus dans notre maison. J’ai craint qu’il n’en tombât d’autres. J’accepte de mourir, mais je ne veux pas me faire tuer inutilement. Je suis venue me réfugier ici. c’est le quartier le moins exposé.
–Vous êtes à l’hôtel?
–Non, chez une amie, qui a été ma camarade d’examen et qui tient un petite pension. Elle me loge; je lui sers de sous-maîtresse; mais elle ne me nourrit pas; elle a déjà bien de la peine à se nourrir. Nous mettons nos portions en commun. Cela ne fait pas grand’chose. Heureusement que nous n’avons plus de pensionnaires. C’est moi qui vais au marché. Je n’ai pas le temps de causer; voici le boulanger. Vous me permettez, n’est-ce pas, de me mettre à la queue?. c’est un grand hasard qu’il y ait si peu de monde. Est-ce qu’on s’habitue à se passer de pain? Pour ma part, je ne pourrais pas. Ah! le bon pain blanc du Loiret, quand le reverrai-je? Il me semble, dans ce moment-ci, que, si j’en voyais, cela me suffirait. Mes yeux ont faim, tout autant que mon estomac.
Antonie était-elle rassurée tout à fait? En tout cas, elle riait en achevant ces explications.
Elle prit son rang à la queue et attendit un quart d’heure. Dontilly, un peu reculé dans l’embrasure de la rue, attendait aussi.
Elle reçut à son tour un morceau de pain, qui ressemblait à une brique rompue. Elle voulut le mettre dans son petit panier plat; mais, comme il était trop gros, elle l’enroula dans le bout de son châle et l’assujettit bravement sous son bras.
Tendant alors la main à Dontilly:
–Au revoir, citoyen, lui dit-elle, en appuyant gentiment sur le mot citoyen.
–Quand vous verrai-je, citoyenne? demanda Dontilly sur le même ton, mais avec une nuance de tendre respect.
–De six heures du matin à dix heures, on me rencontre à la porte du boucher ou à celle du boulanger. Dans la journée, quand mes provisions sont faites, je suis à la pension.
Elle donna son adresse, fit un salut de la tête qui n’était pas exempt de coquetterie, et, resserrant son châle autour de sa taille, ramenant sa capeline sur son front, car la bise soufflait, elle remonta vers le haut du faubourg Poissonnière..
Dontilly resta quelques instants, au milieu de la rue, la suivant d’un regard ébloui. Quand elle eut disparu, il se souvint seulement alors de sa grande fatigue et redescendit jusqu’à la rue d’Enghien, où il demeurait.
Le lendemain, l’avocat frappait à la porte de la pension et demandait madame de Sabaillan.
La concierge parut d’abord ne pas connaître le nom et répondit que madame de Sabaillan n’habitait pas la maison. Mais, sur l’insistance de Dontilly, et, après ses explications, elle finit par dire:
–Ah! c’est madame Antonie que vous demandez! Oui, c’est ici, monsieur; elle est dans la classe. Je vais l’appeler.
Dontilly sourit de cette démocratisation du nom de Sabaillan, qui le flatta, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, et suivit la concierge dans un pauvre petit parloir carrelé, meublé de sièges en crin, orné d’un cadre doré où figuraient les noms des élèves mises au tableau d’honneur, et de deux grands dessins, également encadrés, représentant l’un la tête d’Achille, et l’autre celle de sainte Geneviève, tous deux faits à l’estompe, et témoignant de la gloire conquise par la pension dans les arts d’agrément.
Antonie, prévenue, ne fit pas attendre longtemps Charles Dontilly, comme si elle eût craint qu’il ne s’inspirât de trop de mélancolie dans cette pièce froide, obscure et triste, comme un greffe de prison.
Elle entra, tenant encore à la main le livre qui venait de lui servir pour une dictée. Elle alla vers le visiteur, plus gaie qu’elle ne l’avait jamais été en sa présence; car elle ne l’avait rencontré autrefois que pour échanger avec lui des appréhensions, des conjectures pénibles, et que pour partager un secret douloureux qui ne la concernait pas. Maintenant, pauvre, délaissée, elle était libre, et, dans Paris héroïque, elle avait cette gaieté universelle dont on vivait, en souffrant un martyre glorieux. Elle voulait aussi déconcerter une pitié hâtive, une amitié qu’elle avait fuie volontairement pendant dix-huit mois.
Après un bonjour échangé simplement, elle prit une chaise, en montra une à Dontilly, tisonna, pour la forme et par symbole d’hospitalité, un feu lamentable qui ne pouvait flamber et demanda:
–Vous n’êtes pas de garde aujourd’hui?
De toute autre Parisienne, la question eût été une sorte d’épigramme, car Dontilly avait un costume moitié militaire et moitié civil qui permettait l’équivoque. Il saluait, comme la veille, avec son képi, en guise de casquette.
–On parle d’une sortie pour demain, répondit-il avec une bonhomie un peu fière, qui, à tout hasard, le vengeait d’une épigramme, et, si je sors, je ne sais pas si je rentrerai. Voilà pourquoi je me suis empressé de profiter de votre permission.
Antonie éteignit son sourire.
–Vous n’avez pas besoin de vous excuser de votre empressement. Moi aussi, monsieur, je désirais vous voir. J’ai regretté de ne vous avoir pas demandé hier si vous aviez des nouvelles du dehors.
–Je n’en ai aucune.
—M. d’Ambreville?…
Charles devint grave.
–Je suis inquiet. Sa dernière lettre était d’une tristesse profonde.
–Il vous pariait de Céline?
–C’est, au contraire, parce qu’il ne m’en parlait pas, que j’ai compris sa blessure saignante et inguérissable. Il semblait désespéré de son avenir brisé par la chute de l’Empire et souhaitait d’aller se faire tuer.
–Pourquoi ne croyez-vous pas seulement à son ambition déçue?
–Parce que je sais qu’il n’était pas ambitieux; qu’il servait l’Empire par contenance, et qu’il a cessé de se plaindre de mademoiselle de Sabaillan, depuis qu’il l’aime avec désespoir.
–Vraiment! murmura Antonie avec émotion.
–Oui, madame; Roland a commis par scepticisme, par ivresse de vanité, par aveuglement de jeunesse, une faute, un crime, dans lequel il a trouvé la foi, la raison, l’amour. C’est quelque chose que d’avoir de l’honneur au fond de ses préjugés mondains. Le remords l’a amené à la passion. La beauté de mademoiselle de Sabaillan, sa résistance, son dédain, sa haine.
–Elle ne le hait pas.
–Sa haine apparente l’a défié. Je vous jure qu’il l’aime à se faire tuer ou à se tuer. Voilà pourquoi j’ai peur. Il y a un mois, j’ai appris par une dépêche qu’il s’était battu à l’armée de la Loire. Depuis, les pigeons ne m’ont rien apporté. Où est-il? Vit-il encore? Ah! si je pouvais aller à sa recherche!. Et vous, madame, quand avez-vous reçu une lettre du docteur Vernon?
–Deux jours avant l’investissement de Paris.
–L’enfant?…
–Allait bien. Il paraît qu’elle est bien jolie.
–Et la mère?
–Elle doit être à Trouville. ou en Angleterre, avec madame de Marval.
Antonie avait fait ces dernières réponses brièvement, presque sèchement, sans colère contre Céline, mais pour indiquer qu’elle ne voulait pas être questionnée, n’ayant rien à dire qui valût les renseignements donnés sur le compte de M. d’Ambreville.
Charles fut intimidé. Il ne savait pas en détail ce qui s’était passé entre Antonie et Céline. Il eût voulu le demander. Il n’osa pas.
–Comme je vous ai cherchée! reprit-il avec une effusion naïve. J’avais supplié le docteur de lever pour moi la consigne que vous lui aviez donnée. Il a été inflexible. Pourquoi m’avoir fait un mystère de votre arrivée, de votre séjour à Paris?. J’aurais pu.
–Est-ce que vous m’auriez procuré des élèves? Je redoutais les visites.
–Quelle mauvaise raison!
–En voulez-vous une meilleure? Je suis arrivée à Paris avec un tas de préjugés et de superstitions. Les visites que vous m’avez faites au château des Épines, celles que je vous ai rendues chez madame Bernard, nous ont porté malheur. Je craignais de provoquer encore une fois la destinée. Il me plaisait d’expier dans la solitude mes imprudences passées et de n’en pas commettre de nouvelles.
Antonie baissait involontairement les yeux en parlant ainsi, et l’embarras qui troublait son visage donnait à sa réponse un autre sens que celui des paroles.
–Cette raison ne vaut pas mieux que l’autre, repartit Dontilly avec un sourire. Je ne vous accuse pas, madame, d’avoir douté de mon dévouement. Je me plains seulement de n’avoir pu me dévouer. Je ne suis bon qu’à cela.
–C’est parce que je vous savais prêt à vous dévouer que j’ai tenu à vous laisser ignorer mon adresse. Si vous ignoriez où je demeurais, moi, j’avais indirectement de vos nouvelles.
–Par qui donc?
–Par le docteur Vernon, qui trouvait vos traces, en allant chez la nourrice.
–Les miennes, seulement?
–Non, pour être franche, je dois avouer qu’il m’a dit aussi que M. d’Ambreville y allait avec vous.
–Il y allait surtout sans moi. Je l’avais introduit, et depuis longtemps je n’y retournais plus.
–Il aime donc aussi sa fille?
–Oui.
–J’espérais cela, dit Antonie en joignant les mains avec ferveur, et pourtant cet amour-là me rend jalouse. Car je ne puis pas lui prendre son enfant, s’il y tient! Décidément, c’est un honnête homme. Rassurez-vous, monsieur, s’il aime sa fille, il ne se fera pas tuer.
–Il sait bien que sa fille a une mère. Hélas! madame, la guerre est arrivée bien mal à propos pour ce double amour de Roland.
–Pourquoi donc? répliqua Antonie en s’animant; la guerre sert le courage de M. d’Ambreville. Peut-être fera-t-elle battre le cœur de Céline, qui est la fille d’un soldat!
–C’est possible; mais la guerre offre bien des tentations à celui qui veut se punir, en dissimulant par orgueil le châtiment, et qui ne peut se consoler de n’être point aimé.
Antonie se leva, frémissante.
–De quel amour vous me parlez! Qui aurait cru que M. d’Ambreville?. Êtes-vous bien sûr?.
Charles sourit, en pâlissant un peu.
–Je réponds de mon ami, sous ce rapport, comme de moi-même. L’amour n’a pas besoin d’une physionomie spéciale, et les plus romanesques sont souvent ceux qui paraissent les plus raisonnables. Roland n’a pas seulement le désespoir d’un amour méconnu; mais il se dit encore que c’est sa faute si cette jeune fille a la haine de l’amour. Je le plains; mais je suis fier de lui. C’est parce que je savais que dans cet homme du monde, gâté par le monde, diplomate avant l’âge, se croyant obligé de douter de tout, pour mériter ses fonctions, il y avait un être naïf, jeune, sincère, capable d’honneur et d’amour héroïque, que je suis resté son confident et son complice. Ce que j’ai fait au début était tout simple. Quand il est venu, effaré de sa faute, de son crime, me demander de protéger un secret si terrible, j’ai accepté, sans lui adresser de reproches, la tâche qu’il me confiait. Je n’avais rien à discuter. Mais, depuis, je me serais affranchi d’une intervention qui, vous l’avez dit, tentait la destinée et avait pour d’autres que lui et moi des périls de plus d’une sorte, si je n’avais pas eu la récompense de mon amitié dans la douleur même dont j’ai été le confident.
–Je savais, interrompit Antonie, troublée de la chaleur que Dontilly apportait à la défense de son ami, je savais qu’il avait revu Céline chez madame de Marval. Le docteur me l’a écrit.
–Oui, mais il l’a revue dans un milieu moqueur. Mademoiselle de Sabaillan n’avait plus à côté d’elle une âme droite pour lui enseigner la droiture, une âme tendre pour l’attendrir. Elle l’a reçu avec hauteur, l’a presque fait chasser par madame de Marval.
–Le docteur Vernon s’est douté de cela. Mais il n’a pas deviné que ce refus de Céline provoquait l’amour. Je me souviens que, dans une de ses lettres, il me dit que M. d’Ambreville, ayant fait tout ce qu’il fallait pour réparer ses torts, se considérait sans doute comme dégagé et était parti probablement pour se marier ailleurs.
–M. Vernon a trop de philosophie sceptique. D’Ambreville est venu ici, et, pendant plusieurs mois, il m’a aidé à vous chercher. S’il vous eût rencontrée, madame, il vous eût raconté ce que je vous dis là; il vous eût suppliée de lui révéler tout ce que vous savez, tout ce que vous espérez du caractère étrange de mademoiselle de Sabaillan. La dernière lueur qui flottait encore au-dessus de son désespoir, c’était votre indulgence, ou plutôt le crédit que votre justice accordait à cette jeune entêtée. Il vous eût demandé votre amitié, votre estime, et peut-être que, se sachant pardonné par un grand cœur comme le vôtre, il n’eût pas quitté Paris, avec la douleur qui me fait tout redouter.
Dontilly avait dans les yeux des larmes qui n’en éteignaient pas l’éclair. Tout son visage placide rayonnait. L’amitié profitait de cette flamme d’héroïsme que chacun portait en soi, pendant cette grande période du siège de Paris, et aidait à s’exhaler une émotion dont il n’osait faire hommage à Antonie.
Celle-ci devint subitement jalouse et heureuse, tout à la fois, de cette belle amitié.
–Si j’avais su! murmura-t-elle doucement.
Elle se hâta d’ajouter:
–Ce n’est pas que j’àccepte vos flatteries, au moins. J’ai un cœur égal au vôtre, et je n’aurais pas fait mieux que vous; mais je crois qu’un homme qui a un amour comme celui de M. d’Ambreville, amour grandi dans le remords, avide de réhabilitation, ne se déclare pas vaincu, parce qu’il semble méprisé. Votre ami eût voulu savoir de moi s’il avait à souffrir longtemps et si Céline est capable de se laisser fléchir. Je lui aurais répondu ce que je vous dis, ce que j’ai déjà dit au bon docteur, qui n’y entend rien, ce que j’avais dit à M. de Sabaillan et ce qui a adouci les dernières heures de sa vie, ce que je me répète souvent à moi-même, car j’ai aussi mes instants de défaillance: c’est que Céline est capable d’aimer M. d’Ambreville, e, si elle ne l’aime déjà. La mort, le deuil, les influences de madame de Marval, le dépit du rôle que sa fierté lui a fait jouer, les conseils d’une coquetterie de convention empêchent Céline de s’obéir, à elle seule. Cette nature passionnée se bute à un obstacle qu’elle ne veut pas tourner; elle le franchira, dût-elle se jeter dans un abîme pour y rejoindre celui qu’une faute a fait son fiancé. Ma présence l’exaspérait par moments; la situation qui m’était faite par la mort de M. de Sabaillan eût diminué mon influence; j’ai mieux aimé la blesser que de lui céder. Elle m’en veut plus; elle m’en aimera mieux. J’ai tout rompu pour l’isoler. N’ayez pas trop peur de l’influence de madame de Marval. C’est une poupée dont Céline se sert pour essayer certaines attitudes qu’elle veut copier ou étudier; mais elle sait bien que c’est une poupée. Je crois que j’ai bien fait de partir. La question de ma dignité personnelle était peu de chose, auprès de la question de mon devoir. Céline sera ma fille, comme elle sera la femme de M. d’Ambreville. Je n’ai pas su hâter cette éclosion de l’amour; mais elle aura son jour, son heure, sa minute. Soyez sûr que mademoiselle de Sabaillan n’appartiendra jamais qu’à votre ami et n’aimera jamais que lui.
–S’il n’est pas tué!
–Je ne veux pas songer à la mort. Est-ce que vous y songez, quand vous allez vous battre? Qui sait si dans ce moment même, ayant appris que M. d’Ambreville s’est conduit comme un héros, Céline n’est pas accourue, affolée, se jeter dans ses bras!
–Je n’ose vous contredire, madame. Vous avez une foi qui se communique. Vous êtes pour mademoiselle de Sabaillan une caution qu’on envie.
Charles regarda Antonie, comme Antonie l’avait regardé, avec une sorte d’admiration jalouse. Elle fut reprise de l’embarras qu’elle avait surmonté, et, détournant l’entretien avec une hardiesse subtile:
–Parlons de vous maintenant, monsieur le soldat. Vous croyez qu’on va tenter encore une sortie demain?
–On le disait tantôt.
–Et vous en serez?
–Probablement.
–Alors, je vous attendrai après-demain. Vous viendrez me raconter la bataille. et la retraite.
–Je viendrai.
Ils se serrèrent la main, pour attester mutuellement leur intrépidité; mais leurs mains, en se touchant, révélèrent autre chose que leur courage et restèrent unies pendant cinq minutes, en se communiquant une moiteur douce qui faisait monter une sève chaude à leurs deux cœurs
Ce fut Antonie qui interrompit ce duo mystérieux.
–Pendant combien de jours encore battra-ton le rappel pour des sorties inutiles?
–Personne ne le sait, madame, pas même ceux qui font le recensement des vivres.
–Ce n’est pas que je sois impatiente de voir Paris capituler. Ne le croyez pas. Mais on souffre tant autour de nous, et une partie de moi est là-bas, bien loin! Il y a si longtemps que je n’ai vu ma petite Julie! Il est bien temps qu’on la retire de nourrice. Cet été, j’ai profité de deux trains de plaisir pour donner deux fois rendez-vous à M. Vernon, chez nos amis Bernard. Elle marchait. Ah! si j’avais pu, avant qu’on refermât les portes, aller la chercher! Mais c’eût été une folie. Je n’avais pas ce droit-là. Son père ne l’eût pas eue auprès de lui, car l’armée de la Loire a été longtemps près de là. Je n’ai pas eu peur pour elle. La guerre n’est funeste aux enfants que dans Paris. Comment aurais-je fait ici pour la nourrir? Il paraît que les enfants meurent effroyablement. Pauvres mères!. Quand ce sera fini, je veux partir par le premier train; je me dédommagerai de ces mois affreux et pourtant superbes; je la mangerai de baisers, si son père lui a laissé des joues à manger.
Antonie parla longtemps de la petite Julie. Elle en appelait au témoignage de Dontilly pour prouver qu’elle était belle. Ne l’avaient-ils pas admirée ensemble? Sans se douter de la pente que prenait l’entretien, elle se plaisait à retourner avec lui en arrière, à rentrer dans ce rêve d’une sorte de paternité et de maternité d’adoption, dont ils avaient gardé l’enivrement au fond du cœur.
La cloche de la pension, qui annonçait une étude, rompit le charme.
–Voilà le rappel pour moi, dit Antonie. Je vais à mon poste.
Charles n’osait redemander la main qu’on lui avait reprise. Antonie la lui tendit bravement, mais, cette fois, sans la lui laisser plus d’une seconde. Elle le reconduisit, avec un gaieté vaillante, comme elle l’avait accueilli.
–A propos, lui dit-elle en lui ouvrant la porte, quand vous me verrez le matin à la queue, tâchez de me protéger, pour que je gagne un rang ou deux. Cela se fait. Il n’y a même pas l’égalité sur le trottoir! J’ai vu des vétérans qui abusaient de leurs galons pour qu’on servît leurs protégées avant les autres. Il est vrai que vous n’avez pas de galons. Après tout, c’est bon d’avoir froid, d’avoir faim! On en aime mieux plus tard le soleil et le pain blanc qu’on gagne!
II
LA DÉFAITE VICTORIEUSE
Table des matières
La sortie militaire annoncée par Charles Dontilly eut lieu en effet. Elle a une date resplendissante et douloureuse dans l’histoire du siège de Paris: c’est la fameuse sortie du19janvier.
On sait ce qui se passa.
Ce fut le dernier élan, la dernière illusion de Paris. Quand on sut, dès le matin, que les troupes s’étaient mises en marche avant le jour, Paris eut un sursaut d’espérance. Enfin! l’heure était donc venue! Cette fois, la partie était décisive. On avait pris la route de Versailles, la bonne, la plus difficile, mais la plus courte. On escaladait la montagne; on s’y installait.
Les dépêches publiées et transfigurées allumaient une foi sublime. On avait occupé Montre-tout; on se battait à Buzenval; on attaquait la Bergerie.
L’impatience parisienne dépassait la réalité des dépêches. Vers midi, on disait sur le boulevard, un peu partout:–La Bergerie est prise! La Bergerie prise, c’était le loup pris aussi, puisque c’était la position qui commandait le passage.
Vers le soir, les nouvelles devinrent obscures. Il descendit un brouillard dans les âmes, comme celui que constatait, avec une candeur si tragique, le général Trochu.
Le dénouement fatal apparut dans la lividité de ce crépuscule. C’était la mort de notre orgueil. Il fallait désormais se courber et subir la honte de la capitulation.
La honte? Non. Cette journée terminait dignement cette épopée pour laquelle Paris, justement fier, ne voulut ni colonne ni statue. Tout était perdu, fors l’honneur, et la mort, pour ajouter un parfum immortel au sang versé ce jour-là, prit en holocauste la vie des plus jeunes, des plus inspirés. Le génie des arts sacrifia expressément au génie de la patrie.
Antonie n’avait fait aucun effort pour plaisanter Charles Dontilly en le quittant, et c’était simplement qu’elle lui avait dit au revoir.
Avait-elle peur de se laisser aller à trop d’inquiétude, si elle n’était pas ainsi? Non, les femmes de Paris, pendant le siège de Paris, eurent toutes cet héroïsme de la gaieté qui soutint plus d’un courage viril. Elles donnaient naïvement leur sourire à ceux qui allaient se battre, comme autrefois les belles dames donnaient une écharpe à l’épée, et, si le sourire n’était pas un talisman contre la mort, il en était un contre la vision trop sinistre de la mort. Les plus aimés se faisaient tuer avec autant de calme que les plus isolés dans ce monde.
Mais, dans cette longue journée du19janvier qui commença par une résurrection et qui finit par une agonie, Antonie, tout en passant par les phases d’espoir et d’inquiétude, communes à la population entière, se sentit chanceler et tomber plus vite que d’autres sur la pente du découragement.
Elle découvrait en elle une sollicitude égoïste qui la troublait, qui l’étonnait et qu’elle n’osait combattre, car elle en était ravie.
Bien souvent, sans l’avoir jamais rencontré dans Paris, elle avait pensé que M. Dontilly faisait son devoir, à son rang, comme un bon Français. Ce qu’elle trouvait encore très simple, de la part d’un homme qu’elle estimait pour sa bravoure et pour ses principes, lui paraissait tout à coup plus émouvant, depuis qu’elle l’avait revu, depuis qu’il avait touché sa main, depuis qu’il devait venir lui raconter les péripéties de la bataille.
S’il ne revenait pas!
Elle se dit cela, à la tombée de la nuit, sur la place de la Concorde, où elle était allée machinalement, avec la foule, au-devant des bataillons qui rentraient.
Ce n’était pas la peur simple d’une blessure ou de la mort pour un de ceux qui avaient dû affronter le feu avec le plus de sang-froid qui la torturait; c’était une crainte superstitieuse de lui avoir porté malheur, en le revoyant, en lui souriant, comme elle lui avait porté malheur déjà au château des Épines, comme elle avait porté malheur à M. de Sabaillan.
Cette faiblesse lui révélait en même temps la place étrange que prenait Charles dans sa vie. On n’a de ces alarmes brûlantes, qui font vibrer toute la chair, que quand on aime autrement que d’amitié.
Il était nuit; la grande place n’était plus éclairée, pour ainsi dire, que par le pâle reflet que le jour tombant avait laissé comme des lambeaux de suaire sur les bras et sur les genoux des statues colossales. Antonie releva la tête, en se sentant le sein si palpitant, et, croisant ses mains sur sa poitrine:
–Quand cela serait vrai! murmura-t-elle à demi-voix.
On eût pu croire qu’elle prenait à témoin une de ces statues, symboles de patriotisme et de deuil, et que la ville de Strasbourg, chargée de couronnes funéraires, la regardait avec sérénité pour lui répondre:
–Espère! On ne lasse pas la justice!
Que le lecteur ne crie pas à l’exagération. Quelle âme pure et ardente n’a pas l’ambition inconsciente de mêler son drame intime au drame universel?
Antonie, je crois l’avoir prouvé, était, en toute chose, simple, franche, un peu terre à terre, pour ceux qui ne l’observaient que dans la vie pratique. Mais sa droiture hardie ne s’arrêtait devant aucun infini. Sa vie passée, ses épreuves, avant, pendant et depuis son mariage, les malheurs de la patrie, qu’elle avait ressentis plus fortement que ses propres souffrances, afin de ne plus penser à celles-ci, tout la prédisposait à cet élan un peu solennel.
Il y a toujours dans les imaginations volontairement ou fatalement enchaînées à la prose du devoir une heure de revanche poétique et d’explosion. Le grand cœur de cette humble bourgeoise éclatait dans l’extase de l’épouvante publique, et, à l’heure où la nuit s’épaississait sur Paris, en l’enveloppant d’une atmosphère haineuse, Antonie sentait sourdre en elle, prêt à jaillir, l’amour vrai, profond, qui se révèle pour souffrir et pour s’immoler.
C’était une folie que de tenter la rencontre de Charles Dontilly dans ces bataillons qui revenaient, pressés, confus, mêlés, suivis plutôt que conduits par leurs chefs, troupeaux et non plus troupes.
Antonie eut cette folie-là. Elle regardait avidement ceux qui passaient. Plusieurs fois, elle traversa les pelotons avec d’autres femmes, qui, elles aussi, allaient à la découverte, mais ce fut vainement. Pas un de ces visages mornes ne tressaillit sous son regard.
Peu à peu, ce flot obscur des glorieux vaincus s’écoula; la place devint relativement déserte.
Antonie apprit qu’une partie de l’armée, la plus grande partie, restait en dehors des fortifications, pour menacer l’ennemi qui l’avait refoulée. Elle rentra chez elle, et le chemin lui parut long de la place de la Concorde au faubourg Poissonnière. Elle avait un accablement, une lassitude qui la faisait se courber et imiter les soldats qu’elle avait vus défiler pendant trois heures.
Elle ne se coucha pas. Elle voulut veiller, comme il veillait peut-être. Elle avait aussi l’idée singulière, absurde, que, si Charles était de retour, il viendrait, quelle que fût l’heure, frapper à sa porte, la rassurer.
Comment supposer cela? Le cœur a de ces besoins de magnétisme. C’est une illusion fréquente dans les ardeurs d’un grand désir que d’imaginer comme réels et possibles les incidents les plus fantastiques. Combien de fois, en voiture, en chemin de fer même, ne rêve-t-on pas que l’être vers lequel on s’élance d’un vol trop lent vient au-devant de vous, et que, dans le galop du cheval qui croise la voiture, dans le train ou dans le tourbillon qui croise le convoi, on va reconnaître, distinguer la réalité ou le fantôme de celui que l’on va rejoindre?
Antonie écouta toute la nuit les vagues rumeurs de la ville. Elle se repentait de n’avoir pas été de porte en porte, tout le long de la rue d’Enghien, s’informer de la demeure de M. Dontilly, qui n’avait eu aucun prétexte pour lui donner son adresse.
Elle ouvrait la fenêtre, en pensant à ceux qui bivouaquaient dans le brouillard, pour aspirer un peu de cet air humide et malsain dont nos pauvres soldats vivaient et souffraient là-bas, au delà de Paris; mais elle se promettait bien, au petit jour, de sortir, de s’informer des régiments qui rentraient, de se mettre en faction de nouveau, sur la place de la Concorde, au meilleur endroit, pour tout voir, et de n’en point bouger qu’elle n’eût vu, reconnu, appelé Dontilly, ou bien qu’elle n’eût appris sa mort.
Mais l’amour ressuscite toujours ceux qu’il a • commencé par croire morts.
Antonie désirait tant revoir Dontilly qu’elle n’admettait plus l’hypothèse de son absence fatale. Oui, il reviendrait; elle avait eu raison de craindre pendant une minute qu’il ne revînt pas, puisque cela avait fait s’épanouir le sentiment qu’elle gardait, sans oser le caresser; mais, maintenant qu’elle était décidée à l’aimer, elle savait bien qu’il était en route!
Que lui dirait-elle? Rien. Elle irait à lui; elle lui serrerait la main. Elle lui laisserait lire dans ses yeux une effroyable angoisse, et, s’il devinait son amour, elle ne se contraindrait pas; elle ne lutterait ni contre elle ni contre lui. Ce serait assez de ne pas se jeter dans ses bras.
Quand elle put descendre, Antonie, qui avait d’ailleurs à faire, ce matin-là, sa station habituelle à la porte du boucher, car la pauvre pension qui l’avait recueillie ne pouvait se priver à cette heure-là des services de son unique femme de ménage, Antonie sortit et se dirigea en toute hâte vers le boulevard.
Avant d’atteindre le Conservatoire, elle aperçut précisément, dans la vapeur de cette lugubre aurore, une masse grise qui descendait: c’était une compagn ie de marche. Est-ce qu’il était trop tard? Elle courut se poster à l’angle de la rue d’Enghien, et là, les yeux étincelants, la bouche haletante, elle attendit et regarda.
La compagnie rentrante se débandait depuis le boulevard. Devant chaque maison, une sorte de flocon terne et boueux se détachait de la nuée confuse et disparaissait dans une porte entr’ouverte, ou stationnait devant quelques curieux sur le trottoir.
Antonie, dès que les premiers soldats affleurèrent la rue d’Enghien, se recula, s’adossa au mur, et, le sourire de défi aux lèvres, elle murmura tout bas cette éternelle et folle prière que ceux qui vont désespérer jettent au ciel:
–Mon Dieu! faites qu’il soit parmi ceux-là!
La prière n’obtint pas de miracle inutile. Elle était un pressentiment. Quelques gardes nationaux se séparèrent de leurs camarades et entrèrent dans la rue d’Enghien. Parmi ceux-ci, Antonie aperçut tout aussitôt Charles Dontilly.
Il paraissait bien las, bien triste; la boue lui était montée jusqu’aux genoux. Il marchait, les deux mains réunies sur la crosse de son fusil, posé sur l’épaule gauche, mais il marchait; il n’avait aucune blessure; il ne saignait que par les déchirures invisibles du patriotisme vaincu!
Antonie faillit s’élancer; elle se retint, mit la main sur sa bouche pour s’empêcher de pousser un cri et se condamna à l’immobilité. Elle se tint effacée dans les saillies de la devanture de la boutique, trouvant une joie superbe à devenir invisible pour jouir de sa vue, sans le troubler dans le recueillement de sa tristesse.
Il ne regarda point de son côté; il passa. Elle le suivit d’un long regard fraternel, reconnaissant. Qu’il était bon de ne s’être pas fait tuer! Et cependant il s’était bien battu: elle en avait l’assurance. Qu’il était vrai dans sa douleur et dans sa fatigue, sans exagération fanfaronne; comme d’autres qui s’arrêtaient pour commencer une narration effrayante, ou pour prendre une attitude, avant de rentrer chez eux et de se faire admirer!
Il viendrait, lui, au rendez-vous donné et lui ferait le récit qu’il avait promis; elle l’attendrait; elle pourrait l’attendre maintenant; elle n’avait plus à hâter l’heure d’un aveu qui n’avait plus de prétexte et qu’il serait peut-être inutile de faire.
Elle lui dit au revoir; et calme, satisfaite, le cœur rempli, la raison refroidie, reposée, reprenant son allure douce, rentrant avec un frisson intérieur de joie et d’orgueil, dans son devoir décent de ménagère, serrant contre elle son petit panier, elle alla reprendre sa place de l’avant-veille, à la queue de la boucherie.
Trois heures après son retour, Charles se présenta chez Antonie. Il avait laissé chez lui sa défroque matinale, et, bien qu’elle eût été contente de le revoir, comme elle l’avait entrevu, sali par la bataille, taché de la boue dans laquelle il s’était agenouillé en tirailleur, elle lui sut gré d’avoir eu cette attention de venir simplement, sans rappeler par son costume les dangers affrontés.
Le fameux secret qu’Antonie devait laisser échapper dans un cri, s’ils s’étaient rencontrés pendant la nuit, resta sans murmure au fond de cette conscience honnête et brave. Elle reçut Charles, sans lui laisser rien soupçonner de la nuit folle qu’elle avait passée. Elle l’accueillit avec un sourire attristé qui n’avait aucun égoïsme. Elle saluait dans l’ami le soldat et le citoyen.
–Eh bien, lui dit-elle, c’est donc fini?
–Pour la guerre étrangère, oui; pour la guerre civile, non.
–Je sais déjà que l’armée de Paris a été admirable.
–Elle a fait son devoir, comme elle l’eût fait plus souvent, si l’on avait eu confiance en elle.
Dontilly raconta les épisodes de la grande bataille auxquels il avait été mêlé; comment l’ennemi avait été surpris au début; comment on avait pu croire un moment que la trouée était faite; comment cette brèche par laquelle entrait un rayon de pure lumière avait été vite refermée par le brouillard et la nuit.
–Oui, c’est bien fini, dit-il en terminant. Ce n’est plus une question de semaines; c’est une question de jours. Avant peu, madame, vous mangerez du pain blanc, le bon pain du Loiret que vous souhaitez!
–Ah! je voudrais vivre six mois encore de ce vilain pain noir, si la victoire était au bout de ce supplice.
Charles et Antonie causèrent de l’avenir, n’ayant plus à s’attendrir sur le présent, et avec une timidité égale, mais avec une entente secrète qui les mettait à l’aise; ils n’échangèrent pas un mot qui pût les concerner; seulement ils développaient chacun le plan d’un devoir cordial et parallèle.
Charles, dès qu’il pourrait quitter Paris, se mettrait à la recherche de son ami d’Ambreville. Antonie irait bien vite embrasser, chercher la petite Julie.
Que feraient-ils ensuite? Quand se reverraient-ils? Reprendraient-ils cette collaboration d’un protectorat, devenu moins urgent, maintenant qu’il n’y avait plus tant de risques à épargner au berceau de l’enfant sans mère? Ils ne pensèrent pas à cela, ou plutôt ils sentaient qu’il était inutile d’y penser. Ils savaient que ces deux lignes parallèles, contrairement aux lois de la géométrie banale, mais suivant les lois de la géométrie des âmes, finiraient par se rencontrer et se rejoindre.
Charles n’eut besoin d’aucune déclaration. Antonie ne fit.aucun aveu. Ils ne parlèrent même, pas de l’amitié forte que leur dévouement à d’autres cimentait entre eux. Mais un sentiment insaisissable dans les paroles échangées les unissait, et, quand ils se quittèrent, Dontilly était sûr d’être aimé, Antonie était plus sûre qu’auparavant d’aimer de toute son âme.
Ce n’était pas vainement qu’ils avaient souffert. Chacun d’eux espérait dans une victoire sans sacrifice et sans combat nouveaux. Mais la pudeur de leur amour loyal et délicat semblait vouloir ménager la défaite publique, en s’abstenant de triompher, le lendemain d’une déroute.
III
LA MAISON BRULÉE
Table des matières
Dès que Paris fut ouvert, il y eut une envolée de Parisiens qui depuis fut sévèrement jugée et qu’on appela le départ des francs-fileurs; ceux-là cependant se rachetèrent plus facilement dans l’opinion que ceux qui étaient partis après le 4septembre.
Tous ne désertaient pas. Un grand nombre, comme Dontilly, après avoir fait consciencieusement leur devoir civique, pensèrent qu’ils avaient le droit de songer à leurs devoirs de famille et d’amité, .sauf à retourner à leur poste, en cas de danger.
Charles prit le même chemin qu’Antonie. Ils partirent ensemble.
Singulier décor pour cette éternelle idylle de deux cœurs amoureux, mais décor nécessaire à la piété de leurs sentiments, que ces campagnes dévastées, violées. Ils traversaient, pâlissant de douleur et de honte patriotiques, ces lignes prussiennes que le canon de nos forts n’avait pu entamer et qui s’entr’ouvraient devant un laissez-passer des vainqueurs.
Sur la ligne d’Orléans, la voie était coupée à tous les endroits où elle n’avait pu servir au transport des Allemands.
De distance en distance, les voyageurs faisaient un trajet, plus ou moins long, à pied ou en charrette. Ils ne se troublaient d’aucune intimité et semblaient ne plus songer à eux dans ce tête-à-tête continu à travers la campagne envahie.
Le premier aspect des uniformes étrangers avait été pour eux une blessure subite qui s’envenimait d’étape en étape. Ils n’étaient pas, comme les habitants des villages, familiarisés avec l’horreur de cette profanation du sol, des maisons. Cet ennemi, invisible pendant un si long siège, et que beaucoup de Parisiens espéraient du moins ne jamais voir, puisqu’ils n’avaient pu le vaincre, les heurtait, les arrêtait, les interrogeait, les fouillait du regard et parfois en réalité, à chaque station, sans qu’il fût possible de laisser voir l’indignation provoquée par ce sacrilège.
L’air libre qu’ils avaient eu hâte de respirer leur semblait infesté par un souffle odieux. A mesure qu’ils avançaient vers le but de leur voyage, ils devenaient inquiets, car les traces de la lutte se multipliaient, et ils semblait à leur sollicitude superstitieuse que tous ces grands combats avaient été livrés contre l’enfant, contre l’ami qu’ils voulaient revoir.
Antonie seule, à vrai dire, avait un but, la maison du garde. Là, elle s’arrêterait, elle se reposerait, elle revivrait tous les jours perdus dans des conjectures pénibles, épanouie, extasiée auprès du petit lit de Julie.
Dontilly ne savait pas jusqu’où il lui faudrait aller, peut-être jusqu’en Allemagne, pour trouver la trace de son ami. Il l’aimait davantage depuis qu’il parlait de lui avec Antonie. Ces deux êtres bons, stimulés intérieurement par leur affinité tendre, n’osant s’aimer, se confondaient et se défiaient dans leur affection pour d’autres.
Pour être digne d’Antonie, il fallait que Charles fût sans mesure dans son dévouement à l’amitié, et l’ami qu’il voulait revoir, empruntant du prestige à cette volonté de sacrifice, grandissait en le haussant.
A Orléans, Charles prit des informations. M. d’Ambreville y possédait une maison patrimoniale. Mais le vieil hôtel était occupé par un état-major prussien, et le serviteur qui le gardait ne put donner aucun renseignement. Il savait que son maître s’était battu avec l’armée de la Loire; c’était tout.
Charles ne voulut pas se séparer de madame de Sabaillan sans l’avoir accompagnée jusqu’à la maison du garde. Il était possible que M. d’Ambreville eût laissé là des indications précises.
En manifestant ce désir, M. Dontilly s’en excusa, comme d’une hardiesse. Ce qui avait paru tout simple depuis Paris, dans l’accomplissement ingénu de deux devoirs parallèles, lui semblait audacieux maintenant.
Antonie se troubla de cette timidité de son compagnon, elle qui ne s’était pas troublée de son assurance, mais elle surmonta son trouble, et, avec un sourire confiant, honnête:
–Venez! lui dit-elle; je n’ai plus peur d’offenser personne.
Ils eurent de la peine à trouver une carriole qui consentît à les transporter. Les chevaux étaient rares, quand ils n’étaient pas mis en réquisition.
Ils quittèrent la voiture au bas du dernier coteau, avant d’arriver au village de X…
La campagne muette, farouche, abandonnée, leur paraissait commander le silence. Le bruit des roues dans les ornières eût été une profanation. D’ailleurs des arbres abattus barraient fréquemment le chemin et obligeaient à des détours qui les eussent retardés. Ils traversaient un long champ de bataille. Au moindre cahot de la voiture sur une épaisseur de terrain, ils auraient eu peur de passer sur autre chose que sur des fossés remplis.
La nuit descendait. Le ciel prenait des couleurs violettes qui semblaient de loin la réfraction de mares ensanglantées.
–Comme on s’est battu par ici! murmura Antonie.
Elle montrait sur l’horizon des silhouettes de maisons brûlées et déchiquetées. Elle marchait vite.
–Ah h! voilà du monde, dit-elle en s’arrêtant pour respirer. Je craignais que le village ne fût désert.
Un vieillard traversait la route, traînant une brassée de bois mort qu’il venait d’aller chercher dans la forêt.
Antonie eut d’abord la tentation d’aller à lui, de l’interroger. Elle craignit de faire évanouir cette apparition, en essayant de l’aborder. Elle se tint immobile. Le vieillard passa, entra dans une maison. La route redevint vide.
Antonie avança plus doucement, avec hésitation, avec précaution. A deux ou trois reprises, elle se tourna vers Dontilly, pour lui communiquer dans un sourire le pressentiment qui a tourmentait. Elle était tentée maintenant d’entrer dans les maisons où l’on voyait, derrière les vitres, pointer la lueur d’une lampe ou d’une chandelle qu’on attisait. Elle n’osa pas encore. Ces petites clartés sur la route avaient des airs sinistres, funéraires.
La maison du garde apparut enfin, noire dans le crépuscule violet. Sa situation à l’extrémité du village, au bout du coteau, lui donnait une attitude imposante, et son obscurité la faisait terrible.
–Voyez-vous une lumière? balbutia madame de Sabaillan, naïvement tremblante et ne cachant plus son effroi.
–Non.
Elle ne fit pas tout haut la réflexion qu’elle faisait tout bas:
Bernard et sa femme avaient dû fuir devant la guerre. Elle se souvenait tout à coup que le garde était un ancien militaire. Il avait dû être incorporé dans l’armée de la Loire, et sa femme n’avait pas jugé prudent de rester dans le pays.
Pourquoi Antonie n’avait-elle pas songé à cela plus tôt, dès le début de nos désastres, quand Paris était ouvert, quand elle pouvait venir chercher Julie et l’emporter?
–Je suis sûre que nous allons trouver la maison vide, dit-elle d’une voix sifflante, vaillante. Nous aurons fait un voyage inutile.
Charles ne répondit rien, puisqu’il n’avait pas à la rassurer.
En trois minutes, ils furent devant la haie qui enserrait le petit jardin du côté de la route.
La clôture était brisée; le jardin avait été piétiné; il n’y avait plus trace de parterre; on marchait sur des débris que le pied faisait crier. La porte de la maison était toute grande ouverte, et il sembla à Dontilly, quand il tâta le chambranle avec la main, qu’il le sentait calciné.
Ils entrèrent dans la salle basse, où il ne restait ni table, ni lit, ni chaise, ni vaisselle. Une odeur de fumée, de suie, les prit à la gorge. La porte ouverte sur le petit pré derrière la maison découpait dans le noir du rez-de-chaussée une baie relativement lumineuse et laissait apercevoir confusément, à l’endroit même où madame de Sabaillan et Dontilly avaient contemplé, dix-huit mois auparavant, la petite Julie, se roulant dans l’herbe, un tas de cendres, de plâtras et de faïences.
–Il n’y a personne, dit tout bas Antonie.
Elle avait peur de l’écho de cette maison incendiée.
Tout aussitôt, comme pour lui répondre et la rassurer, une voix d’enfant se fit entendre au premier étage, une voix d’enfant, plaintive, pleurarde.
–Non, je me trompais, s’écria madame de Sabaillan, réconfortée par cette plainte, qui était pour elle un chant de triomphe.
Elle alla vers l’escalier qu’elle connaissait et monta. Les marches craquaient; le mur avait des escarres qui se détachaient sous la pression de la main.
Arrivée à la dernière marche, hésitant entre deux portes, Antonie appela hardiment:
–Madame Bernard! où êtes-vous?
Une plainte et un nouveau cri d’enfant lui désignèrent la chambre habitée. C’était celle même où Dontilly avait été soigné de sa blessure.
Madame de Sabaillan poussa la porte. Sur le seuil, elle s’arrêta. Elle distinguait vaguement, sur le carreau, contre le mur, une épaisseur grise, et au milieu, une forme blanchâtre qui se mouvait.
Antonie s’agenouilla et chercha de la main.
–Vous êtes malade. blessée, madame Bernard?
On ne lui répondit pas.
Elle rencontra une tête d’enfant et l’attira doucement, pour la reconnaître au toucher.
Dontilly avait des allumettes de fumeur; il en frotta une. Sa clarté légère suffit pour que madame de Sabaillàn s’assurât que c’était l’enfant de la nourrice.
Elle ne le repoussa pas; mais elle ne le retint pas. Charles, qui avait aperçu un bout de chandelle posé à terre, dans un chandelier de fer, l’alluma.
A sa lueur, la femme du garde apparut, livide, les yeux creusés par la fièvre, la bouche grelottante. Elle essayait de se tourner sur le coude, et une sorte de joie errante, indécise, pour ainsi dire, comme celle d’une personne ensevelie qui verrait se rouvrir la tombe fermée, qui attendrait un appel inespéré à la vie, faisait vibrer ses joues amaigries.
Le petit garçon, pâle, comme sa mère, mais instantanément consolé par la lumière et par la vue des deux étrangers, était assis, sur le bord du matelas. Il paraissait, lui aussi, le pauvre enfant, avoir bien souffert.
L’égoïsme maternel mit sur les lèvres d’Antonie une question qui les brûlait et qu’elle eut pourtant la force de retenir, de retarder. Un sentiment de générosité stoïque la faisait hésiter.
Dans ces jours de malheur, on redoutait de penser à soi, sans penser aux autres.
–Qu’est-il arrivé? demanda-t-elle.
La malade secoua la tête, et, d’un geste que sa sincérité rendait solennel, montra les murs noircis, crevassés, la fenêtre sans vitres et sans châssis fermée d’une toile que soutenaient des fagots amoncelés, se montra elle-même et dit:
–Les Prussiens!
Puis, épuisée, elle laissa retomber sa tête en arrière.
–Pauvre femme! murmura Antonie d’un ton bref, qui acquittait vite sa dette de pitié, pour se donner le droit de réclamer la sienne.
Elle eut cependant encore le courage de demander:
–Votre mari?
La femme du garde se redressa, galvanisée, les yeux étincelants. Elle s’appuya de ses deux poings, et serrant les dents:
–Moh! dit-elle.
–Et Julie? ajouta tout aussitôt madame de Sabaillan.
Cette question abattit de nouveau la nourrice. Elle ferma à demi les yeux, souleva en hésitant la main au-dessus de sa tête, pour se débarrasser d’une nouvelle demande, en refusant de répondre.
Antonie, tremblante, insista:
–Elle est morte?
Madame Bernard fit le même geste d’insouciance tragique.
–Répondez-moi la vérité! Je veux la vérité! Elle est morte?
La nourrice eut un petit gémissement d’ennui plus que de douleur. Elle était torturée de cette question, mais elle ne répondit pas davantage.
–Qu’est-ce que cela signifie? dit madame de Sabaillan, toujours agenouillée, en se tournant vers Dontilly.
Charles regardait fixement madame Bernard et étudiait son embarras.
–On vous l’a prise, n’est-ce pas? demanda-t-il brusquement.
La nourrice tressaillit, et, soulagée par cette pénétration:
–Oui, répondit-elle.
–Comment? A quelle époque? Qui l’a prise?
La malade refit le même geste équivoque et balbutia:
–Je ne puis vous dire tout celah!
–Pourquoi?
–Il faudrait vous en raconter long. Je n’ai pas la force. Ah! je voudrais être morte! Cela viendra bientôt. Mais mon garçon, vous le prendrez, n’est-ce pas? Vous en ferez un homme, un soldat. Il vengera son père, sa mère et votre petite!.
La malheureuse avait fait un grand effort pour toute cette phrase. Elle eut une sorte d’évanouissement; la sueur roulait sur son front.
Antonie lui prit les mains, lui souleva la tête, et, implorant Dontilly du regard:
–Sauvez-les.
Charles n’avait pas attendu cette prière, pour se demander, avec épouvante, s’il trouverait des secours dans ce village à demi désert. Il se croisait les bras avec force, maudissant une fois de plus la guerre, quand il sentit sous son bras, dans une poche de côté, un de ces flacons plats, très en usage pendant le siège, qui contenait ordinairement de l’eau-de-vie, et que par précaution vague, par habitude, il avait gardé en quittant Paris, le rempart et l’uniforme.
Il le tendit à madame de Sabaillan. Celle-ci versa quelques gouttes sur les lèvres de madame Bernard, qui se ranima.
–Où souffrez-vous? demanda Antonie.
La malade eut une crispation de la bouche et ne répondit pas.
–Vous n’êtes pas blessée? redit Antonie pour la seconde fois.
–Non.
Le petit garçon avait épuisé l’effet c’almant de sa surprise. Il se mit à geindre.
La femme du garde poussa doucement la main d’Antonie, qui tenait le flacon, et désigna son fils, en murmurant:
–Lui aussi, il a faim! il a soif!
Madame de Sabaillan prit l’enfant dans ses bras et, tout en lui faisant avaler avec précaution un peu d’eau-de-vie, lui mit la caresse d’un baiser sur le front, pour le ranimer aussi de sa tendresse, de sa supplication.
Elle se repentait de n’avoir pas deviné tout d’abord cette misère.
Quand elle se tourna vers Dontilly pour lui recommander de se hâter, elle ne le vit plus; il était sorti de la chambre et descendait l’escalier.
Entre elle et lui, l’entente devançait la parole et le regard.
En l’attendant, madame de Sabaillan continua, de cinq minutes en cinq minutes, l’usage discret du seul cordial qu’elle eût à sa disposition. Bien qu’elle fût dévorée d’inquiétude et qu’elle sentît haleter en elle une curiosité impatiente, relativement à Julie, elle ne renouvela pas une seule question à madame Bernard. Elle s’abstint de lui parler d’autre chose que de son état présent, et, passant de la mère à l’enfant, les caressant tous les deux du geste, de la voix, elle essayait d’apprivoiser, par superstition maternelle, l’énigme qu’elle aurait à interroger.
Charles fut absent pendant une demi-heure. Il revint en courant, le visage empourpré par la course, et aussi par le plaisir d’avoir réussi: il tenait un assez gros panier rempli de provisions.
Il avait frappé à toutes les portes. Au presbytère, on lui avait donné un peu de vin et de pain. Ailleurs, il avait dû violenter l’égoïsme instinctif, quasi bestial, des habitants, revenus dans leurs maisons et jaloux de leurs ressources, cachées ou reconquises.
Par prière, par intimidation, et aussi avec son argent, il avait obtenu ce qui était indispensable tout d’abord. Il annonça même qu’une vieille femme s’était offerte à venir garder madame Bernard. Il avait accepté ses services en promettant de les récompenser. La promesse n’avait pas été superflue; seulement il avait ajourné ce secours au lendemain; il s’était réservé pour lui et pour madame de Sabaillan cette première veillée.
Antonie ne le remercia pas, ne s’étonna pas qu’il eût fait une récolte dans ces maisons ruinées. Elle trouva tout simple qu’il eût réussi, qu’il eût compté sur elle, comme elle comptait sur lui.
Elle s’occupa de faire prendre quelque nourriture à la femme du garde, à son enfant, cachant sous l’empressement de ses soins le violent et douloureux désir qu’elle avait de savoir ce que pouvait lui confier ou lui avouer la nourrice de Julie.
IV
LE RÉCIT
Table des matières
L’enfant, qui n’avait souffert que la la faim, put s’endormir dès qu’il eut mangé. Antonie l’avait pris sur ses genoux, et, assise sur le bord du matelas, elle le berçait.
La veuve du garde trouva des forces, mais aussi une douleur plus intense dans les secours apportés.
Comme Antonie l’exhortait à se reposer:
–Ah! ma chère dame, répondit-elle avec énergie, j’ai eu trop peur de me reposer tout à fait! Laissez-moi parler. Voilà depuis longtemps la première fois que je puis souffrir tout haut, et, si ne n’avais pas peur de réveiller cet innocent, je vous demanderais la permission de crier; car j’ai là, dans la poitrine, des cris qui m’étouffent, qui veulent sortir et que la faim étranglait. Ahh! les gueux!
–Prenez garde! dit Antonie en mettant doucement la main sur une des oreilles de l’enfant.
–N’ayez crainte, madame, continua la nourrice en baissant aussitôt la voix. D’ailleurs, le cher petit, il dort pour nous deux, et il dort bien. Comment avez-vous pu venir? On sort donc de Paris, maintenant? Est-ce que les Parisiens sont vainqueurs?
Elle se relevait sur son matelas.
–Non, répondit Dontilly. Au contraire, les Parisiens sont tout à fait vaincus. C’est fini.
–Fini? Quoi? On ne tuera plus? On ne brûlera plus? Il y a encore des Prussiens dans ce pays?
–Sans doute.
–Ah h! je les attendais ces jours-ci. Ils m’auraient peut-être achevée; ils m’auraient délivrée des autres.
–De quels autres?
–Eh bien, de ceux du pays, de mes voisins, de mes parents, de mes amis!
Madame de Sabaillan regarda Dontilly avec un effroi subit: est-ce que la pauvre femme avait perdu la raison?
La veuve surprit et comprit ce regard. Elle hocha la tête:
–Non, ma bonne dame, non, je ne suis pas folle. Je vous expliquerai cela. Oui, ils vous ont donné ce que vous avez demandé pour moi, n’est-ce pas, monsieur? Ils n’ont pas osé refuser. Ils se vanteront demain de m’avoir secourue, de m’avoir pardonné. Les lâches! les lâches!
Elle brandissait le poing. Ses cheveux s’éparpillaient sur ses épaules, et sa figure amaigrie prenait un relief tragique.
–Ohh! la guerre! continua-t-elle d’une voix sourde; quels ennemis elle fait, pour ajouter à ceux qu’elle amène! Je me croyais aimée; on me saluait; on disait dans le pays: la bonne madame Bernard, comme on avait dit autrefois: la belle madame Bernard! Je ne suis plus ni bonne ni belle maintenant. Ils voulaient me laisser mourir de faim, moi qui leur donnais autrefois à tous ce que j’avais, mes fruits, mes œufs, le gibier que mon homme rapportait du bois, mon lait aussi, non pas seulement le lait de ma vache, mais le mien, quand je voyais un enfant chétif, qui geignait dans les bras de sa mère. Ils m’en voulaient pour tout ce bien-là, que je leur avais fait, et ils n’ont pas manqué l’occasion de s’en venger!
Elle s’arrêta, épuisée, passa la main sur sa bouche pour en effacer un peu d’écume qui débordait, parut se repentir de cette échappée, regarda autour d’elle, et adoucissant son regard:
–Je vous demande pardon, madame. Ce n’est pas cela que vous voulez savoir; c’est l’histoire de la petite. Ah! je vous jure bien que ce n’est pas ma faute, si je ne l’ai pas gardée. Mais Bernard m’a dit que je devais la rendre.
–A qui? demanda Antonie.
–A M. d’Ambreville? ajouta Dontilly.
–Oui. Il était venu plusieurs fois la voir avec vous, monsieur, et puis seul. La chère petite! je l’aimais, je vous le jure; je ne l’ai pas cédée facilement; mais, dans un temps pareil, on n’ose pas garder les enfants des autres. Ahh! j’aurais dû la garder, pourtant. C’est une grande douleur ajoutée à toutes celles que j’ai, de ne l’avoir plus, de ne pas savoir où elle est. La pauvre innocente, je ne lui en veux pas de tout le mal arrivé à cause d’elle!
–Quel mal? interrompit vivement Antonie.
–Oui, ma chère dame. C’est cet agneau-là qui a attiré les loups et qui a aiguisé les dents des chiens. Voilà l’affaire. Quand la guerre a éclaté, Bernard m’a dit:–Je suis exempté de servir, mais je ne suis pas exempté d’aimer mon pays; je veux me battre. C’était un Français, allez! Il s’est entendu avec des messieurs du canton. Ils ont organisé une compagnie de francs-tireurs, et tout naturellement, comme on choisissait, non pas les plus nobles, mais les plus expérimentés pour être chefs, il a été nommé capitaine. Je crois, à parler franc, que c’est lui qui s’est nommé tout seul. Les autres n’ont eu qu’à dire: Amen! Il n’y avait pas dans la troupe un seul homme de ce village. C’étaient tous des soldats solides. Ils se sont bien battus. Ils campaient dans les bois, aux alentours. On ne savait jamais où ils étaient, mais ils étaient toujours où il fallait se battre. Un jour, Bernard, que je croyais bien loin, vint avec un monsieur, celui que vous aviez déjà amené et que je ne reconnaissais pas, tant il était changé, par son uniforme d’abord, par son air triste ensuite. Mon homme me dit tout bas: –Je crois que voilà le pèree!–parce que, entre nous deux, souvent, nous avions causé du père de Julie, sans nous mettre d’accord. M. d’Ambreville regardait l’enfant, sans oser l’embrasser. Quand il lui disait bonjour, on eût dit qu’il lui disait adieu… Les visites devinrent difficiles, à cause des Prussiens… Un jour, nous avions entendu le canon depuis le matin, quand, vers trois ou quatre heures, M. d’Ambreville arriva tout à coup, à cheval, au grand galop.–Madame Bernard, me dit-il vivement, donnez-moi ma fille. Demain les Allemands seront ici; je veux l’emmener.–Pourquoi? lui ai-je répondu. Ces gens-là, après tout, font la guerre aux hommes et non aux enfants. Je n’ai pas peur pour mon petit garçon; n’ayez pas peur pour Julie, je la tiendrai à l’abri; où l’emportez-vous?–Donnez-la-moi, dit-il encore avec impatience.–Il était très pâle. J’aurais pu la lui refuser, car enfin ce n’était pas lui qui me l’avait confiée. Le docteur Vernon ne m’avait jamais parlé de ce monsieur-là. Mais il avait l’air si triste, et d’une tristesse qui ressemblait si bien à celle d’un père, que je n’ai pas osé la garder. Cela me déchirait le cœur. Je fis le paquet de l’enfant; je la lui mis dans les bras, sur sa selle; il partit au grand trot, et je m’enfermai pour pleurer, avec une colère que je sentais injuste, mais qui était une si grande douleur, que j’y tenais comme à un bon sentiment. Ah! s’il me l’avait laissée! N’est-ce pas, que l’on ne pouvait rien lui faire?... et bien des malheurs auraient été évités! Le canon grondait toujours; on se battait furieusement du côté d’Orléans. J’étais dans la salle en bas, au coin du feu, regardant mes cendres et tenant ce petit-là serré contre mes genoux; la nuit vint, et j’allais me coucher, quand j’entendis frapper au carreau, tout doucement d’abord, puis plus fort. Je m’imaginai que c’était M. d’Ambreville qui me ramenait la petite. J’allai à la fenêtre qui donne sur le pré. C’était là qu’on avait frappé. J’ouvris la fenêtre. C’était Bernard; il avait la figure si rouge, et je voyais si bien sa rougeur à la clarté de la lune, que je crus qu’il avait du sang plein le visage. Des francs-tireurs de sa compagnie étaient avec lui.–As-tu la petite? me demanda-t-il.–Son père est venu la chercher.–Bernard poussa un gros juron.– Ouvre! me dit-il brusquement.
J’ouvris la porte; il entra, tandis que ses camarades, dans le pré, faisaient le guet. Je voulais allumer une chandelle; mais, sans m’en laisser le temps, sans m’embrasser, comme il faisait à chaque fois qu’il revenait d’expédition, me serrant les deux mains, Bernard me dit: Il est arrivé un grand malheur, l’enfant est perdu; son père est mourant.
A cet endroit du récit de la nourrice, Antonie poussa un cri.
–Oh! ce n’est pas sûr! se hâta de reprendre madame Bernard.
–Continuez! dit Dontilly en suppliant d’un geste madame de Sabaillan.
La nourrice continua, en précipitant son débit:
–Les francs-tireurs étaient postés aux environs de ce village. Mon mari les conduisait à travers le petit bois qui est à une demi-lieue d’ici, quand, dans une clairière, il rencontra un soldat blessé, qui se traînait en perdant son sang; il le reconnut aussitôt. C’était M. d’Ambreville. celui-ci pouvait à peine parler. Il fit un grand effort pour dire: Ma fille! et pour expliquer, par geste, qu’il avait été frappé à cheval, qu’il était tombé; que l’enfant avait disparu. Il joignit les mains, en suppliant Bernard de chercher, de fouiller le bois; il put indiquer notre maison; comme si la chère petite, toute seule, en fuyant, avait pu retrouver son chemin et devait être rentrée. Bernard voulait le faire porter par ses soldats. M. d’Ambreville refusa.–Allez! dit-il, je vous retarderais.–Bernard n’avait pas le temps d’hésiter. Les ennemis n’étaient pas loin. S’il voulait faire la commission de M. d’Ambreville, m’avertir et retourner ensuite rejoindre un détachement qui allait soutenir l’armée française, il devait se hâter. Il dit à deux hommes de rester auprès du blessé, et, avec le reste de sa compagnie, il accourut. Je fus frappée comme par un coup de couteau à cette nouvelle. Bernard me dit:–Cherche-la; moi je m’en vais. Nous serions surpris ici.–Comme je m’élançais:–Emporte le petit, ajouta mon homme. Il t’embarrassera; mais, si tu rencontres les ennemis, il pourra te servir à passer.–Je partis en courant; je ne savais où aller, je descendis vers le bois, et tout en marchant, j’appelais: Julie! Julie! C’était fou; mais, que voulez-vous? dans ces moments-là, on ne sait pas trop ce qu’on fait. Je m’imaginais que, si elle avait été à une lieue autour du village, elle m’eût entendue, et je croyais que, moi aussi, j’aurais reconnu son petit cri; songez qu’elle a deux ans passés. Mais il y avait quelque chose qui criait plus fort qu’elle et plus fort que moi. C’était le canon, la mitraille, la fusillade! Comme j’arrivais au petit bois, j’en vis sortir un franc-tireur. Je le reconnus à sa blouse d’uniforme: c’était sans doute un de ceux que mon mari avait laissés en faction auprès du blessé.–Il y a des francs-tireurs là-haut, n’est-ce pas? me dit-il. Ils vont être pincés par les ennemis; le bois est rempli de Prussiens.–Il m’interrogeait quasiment, mais sans attendre ma réponse, car il se mettait à courir vers le village. Ah! j’oubliai pour le coup les enfants des autres; je ne songeai plus qu’à mon mari. Je pris mon élan; je devançai les francs-tireurs; j’arrivai à la maison, dont Bernard fermait la porte pour s’en aller.–Qu’est-ce qu’il y a encore? me demanda-t-il.–Les Prussiens! –Le soldat que j’avais rencontré me rejoignait et lui donnait très vite des renseignements. Bernard n’était pas assez fort pour se battre contre une armée, avec vingt-cinq ou trente hommes; mais il n’était pas non plus d’un caractère à fuir devant une troupe qui n’aurait été que le double de la sienne. Il dit à ses hommes de filer prudemment derrière les maisons. Il leur désignait un petit ravin qui pouvait être pour quelques heures une cachette et où ils devaient se réunir. Ils s’éloignèrent; moi je rentrai avec un grand serrement de cœur. J’écoutais. Le canon ne grondait plus au loin. On était las de se tuer par masses. J’entendis un bruit sourd qui battait la terre gelée; c’était le détachement prussien qui montait le coteau. Ils devaient avoir passé devant le ravin. Nos hommes étaient sauvés… Ah! je n’eus pas le temps de remercier le bon Dieu. Un coup de fusil, puis deux, puis dix, puis cent retentirent; on se battait sur le chemin, autour des maisons; on criait… Qu’était-il arrivé? Avait-on surpris les francs-tireurs? Bernard avait-il donné l’ordre de tirer? Un de ses soldats lui avait-il désobéi? Un fusil était-il parti tout seul?. Voilà ce que je n’ai pas su. Mais ce que je sais, c’est que les balles sifflaient et entraient dans la toiture; c’est que le vacarme était horrible, c’est que je me figurais, à chaque décharge, que tout cela trouait la poitrine de mon homme. Ah! si j’avais pu voir ce qui se passait!… J’ouvris la porte qui donne sur le pré, pour mieux écouter. Bernard, avec un de ses compagnons, franchissait la haie… Je m’avançai:–Tu n’es pas blessé? Il ne me répondit pas. Il avait les dents serrées avec colère, et il tenait toujours son fusil. Quand il fut dans la maison, je fermai, je barricadai les portes. Je voulais lui prendre son fusil.–Non, me dit-il d’une voix sombre, laisse-le-moi, il peut servir encore. Le bruit s’apaisait dans le village, c’est-à-dire qu’on n’entendait plus de coups de fusil, mais on entendait pleurer, se lamenter. Nous vîmes une grande clarté rouge entrer dans la chambre. C’était un toit de chaume, en face, qui prenait feu.–Est-ce qu’ils vont brûler le village, à cause de nous? dit Bernard. Il alla vers la porte de la rue pour sortir.–Je ne te quitte pas, lui dis-je.–Reste! me répondit-il presque brutalement, mais en regardant le petit. Il n’eut pas le temps de sortir. On frappait sur la porte, on l’ouvrait en la brisant. Bernard avait mis son fusil à l’épaule; mais il ne tira pas; car il y avait des gens du pays mêlés aux Prussiens, amenés par les Prussiens, et il aurait pu tuer ou blesser ces gens-là. Il abaissa son arme et releva la tête. Une voix que je voudrais reconnaître, mais que je ne reconnus pas, parce qu’elle était durcie par la colère, par la peur, dit:–Le voilà! c’est lui!–C’était la voix d’un Français, le lâche! peut-être la voix d’un ancien ami. Les Allemands se jetèrent sur Bernard, le désarmèrent avant moi; car je m’étais élancée pour lui prendre son fusil, et j’aurais tué au moins un de ces misérables… On allait l’entraîner, quand un officier baragouina deux mots. Alors on le poussa simplement dehors, à côté de la porte, contre le mur… Je devinai, je jetai un cri. Mais on me prit par les mains, par les bras, par le cou; on étranglait ma colère; quand, en me débattant, je me dégageai de toutes ces mains, c’était fini. Un feu de peloton m’avait rendue veuve…
Madame Bernard s’interrompit, non pas fatiguée de ce récit, débité d’une voix forte, qui eût semblé indifférente, tant la volonté lui donnait de relief et de netteté, mais comme pour savourer la pitié et l’horreur qu’elle lisait sur le visage de madame de Sabaillan et sur celui de Dontilly. Elle avait trop souffert de son deuil isolé et méprisé, pour ne pas tenir, comme à un hommage revendiqué par la mémoire héroïque de son mari, à la pitié de ces deux auditeurs. Elle reprit:
–Je ne sais pas comment la bataille s’était engagée entre le détachement prussien et les francs-tireurs. Le village avait été condamné à l’incendie, comme responsable. Ceux que l’on commençait à incendier crièrent bien fort que Bernard était cause de tout. Alors le commandant prussien, qui aimait mieux tenir un capitaine de francs-tireurs que de faire pleurer des vieilles femmes, demanda qu’on lui livrât Bernard. A cette condition, ils ne brûleraient rien. Naturellement, les gens du pays livrèrent Bernard. Ah! les misérables! J’ai appris tout cela depuis. On me l’a raconté pour me consoler, pour me dire d’être raisonnable. Sur le moment, j’étais tombée foudroyée. Quand je me sentis revivre, notre maison brûlait… Il fallait bien la purifier par le feu. Pensez donc! un franc-tireur qui avait eu l’audace de se battre pour son pays!… Mais le feu était mal mis, et quand les Prussiens furent partis, mes voisins, qui se gardèrent bien de l’éteindre, n’osèrent pas non plus l’entretenir et le rallumer… J’étais tombée dehors… Je ne sais pas pourquoi on ne m’avait pas jetée dans la salle qui brûlait et pourquoi on n’avait pas marché sur moi… Ce fut la fumée qui me réveilla… L’enfant était venu près de moi, il grelottait de terreur et de froid, et pourtant il tendait ses deux petites mains vers le feu, pour se réchauffer. Quelle nuit! Je regardais brûler notre maison, n’ayant ni la force de fuir, ni celle de m’élancer dans le brasier, pour en finir. Je pensais que Bernard avait été mis dans le feu; que c’était son bûcher qui flambait et que c’était encore quelque chose de lui qui s’envolait et qui voltigeait au-dessus de moi… Tout m’était indifférent; si je serrais mon petit garçon contre moi, ce n’était pas pour le réchauffer, c’était peut-être, au contraire, pour lui donner vite de ma froideur et pour qu’il mourût avec moi. J’espérais tant mourir! Je restai là toute la nuit. Vers le matin, un ouragan de neige froide mêlée à l’eau éteignit la maison et me fouetta au visage pour me réveiller, pour me rappeler que je ne devais pas être lâche, que j’étais la veuve d’un brave. Je me relevai, je pris mon fils par la main, je regardai tout autour de la maison. Il n’y avait pas de trace du meurtre commis… Je ne pouvais pas entrer… J’allai dans le village; je voulus leur faire voir, à ces lâches, la figure de la vengeance… J’appris par une pauvre vieille que Bernard était enterré dans le cimetière… Ils s’étaient dépêchés de cacher son corps, pour que le ciel le vît moins longtemps… A part cette vieille, qui datait du temps des Cosaques, personne ne me parla. J’attendis que les murs d’ici fussent un peu refroidis pour rentrer dans la maison maudite… J’y entrai avec la fièvre. Personne ne vint me soigner… On me donnait de temps en temps un morceau de pain, mais on finit par se lasser… Sans vous, je n’aurais peut-être pas vu la journée de demain… Voilà tout ce que j’avais à vous dire… C’est triste, n’est-ce pas? mais, dans le grand malheur de la France, qu’est-ce que cela fait qu’on ait tué mon homme, parce qu’il était bon et brave?… Il y a bien d’autres gens qui pleurentnt!... aussi, je ne pleure plus. je ne peux plus pleurer.
V
L’AMBULANCE
Table des matières
Antonie était accablée par le récit de la nourrice. Elle gardait pourtant une espérance invincible. Quelque chose de plus fort que ces apparences lugubres, que cette réalité funèbre soutenait son cœur. Un grand amour fait toujours un pacte avec l’immortalité.
Madame de Sabaillan était sollicitée tout à la fois par sa ferveur maternelle, par l’égoïsme généreux de la tendresse qu’elle sentait grandir en elle pour Dontilly, et aussi par cette foi héroïque et française qui dominait, dans cette heure de crise, l’atrocité des blessures personnelles, pour faire compatir, avec désintéressement, aux douleurs de la patrie.
Je ne décris pas un caractère exceptionnel. Bien d’autres que moi ont été les témoins de cette simplicité des femmes françaises et surtout des Parisiennes dans cette grande tourmente, de ce sang-froid qui approvisionnait les douleurs, afin de les faire servir plus tard.
Dontilly devinait et partageait cette souffrance lucide. Madame Bernard s’attendait à des reproches, surtout à des explosions douloureuses. Elle fut surprise de la douceur attentive avec laquelle Antonie continua de l’interroger. Cette vaillance la soutenait.
Madame de Sabaillan voulait savoir si un détail, un indice, un rien, oublié dans le récit de la veuve, pouvait la mettre sur la voie d’une enquête, d’une démarche à faire.
Elle lui faisait préciser les moindres mots et reproduire les moindres gestes de M. d’Ambreville. Était-il seul? Aucun domestique ne l’accomgnait-il, ne le suivait-il? Avait-il dit par hasard où il conduisait l’enfant?
Madame Bernard avait beau fouiller sa mémoire; elle ne retrouvait rien. On se heurtait toujours à ce fait brutal, le père blessé; à ce fait monstrueux, l’enfant disparue!
Antonie retenait ses larmes, mais croyait les sentir s’égoutter lourdement dans sa poitrine. Il lui semblait qu’un petit cri, entendu d’elle seule, s’élevait dans ses entrailles, l’appelant au secours. Elle avait aspiré à la maternité. Elle était réellement mère par ce tressaillement profond, par cette torture de l’âme et de la chair, par ce sang-froid horrible qui est une consécration de l’amour maternel et qui est la crainte d’effaroucher la chance de salut, s’il en reste une seule.
Elle arrivait à cette crise d’impassibilité apparente qui permet de surveiller la fièvre d’un enfant qu’on voit mourir, de le disputer, de le reprendre à la mort. Hélas! les mères qui veillent un frêle agonisant ont au moins sous les yeux la réalité du petit être qui souffre et qui aide, pour ainsi dire, par l’intercession de sa grâce et de son innocence, à fléchir le monstre invisible.
Mais Antonie était devant le vide, devant la nuit, devant l’inconnu. L’enfant qu’elle voulait sauver vivait-il encore? N’avait-il pas été broyé par une roue, sous un pied de cheval ou de Prussien? Son pauvre petit cadavre ne gisait-il pas, effroyablement meurtri, s’il en restait un lambeau?
Elle percevait à la fois toutes les agonies possibles, celles de la faim, de l’abandon, en même temps que celle de la mitraille. Peut-être le père avait-il pu se traîner jusqu’à l’endroit où sa fille avait été renversée, écrasée, et peut-être était-il mort, ensevelissant de son corps le corps de son enfant. A moins que M. d’Ambreville n’eût été recueilli par une ambulance et n’eût fait recueillir, à son tour, son enfant retrouvée sur la route.
Elle quitta sa place auprès de la femme du garde et alla s’enfermer dans la nuit de sa chambre, pour s’y absorber, pour mordre à son aise ses lèvres qui tremblaient et étouffer un sanglot.
Dontilly, de son côté, interrogeait, sans espoir de recueillir aucun renseignement. Tandis que madame de Sabaillan cherchait obstinément dans l’obscurité la vision d’une enfant perdue ou morte, lui, pensait aux morts recueillis sur les routes, après le passage des Prussiens, ou bien aux blessés emmenés en Allemagne.
Madame Bernard lui répondait, comme elle avait répondu à Anlonie.
Lassée de questions qui pourtant étaient faites avec une inquiétude douce, avec une anxiété précautionneuse, elle dit, en remuant la tête et pour en finir:
–Oh! je changerais bien mon deuil contre le vôtre! C’est horrible de ne rien savoir, mais c’est plus horrible de n’avoir plus rien à craindre. Vous, madame, vous pouvez encore prier, demander au bon Dieu qu’il vous rende l’enfant. Moi, je n’ai rien à demander, je n’ai plus de prière à faire, puisque le curé m’a défendu de prier pour la vengeance. Ceux que vous cherchez sont peut-être dans un des châteaux où l’on a fait des ambulances.
Dontilly, vaguement, lui demanda le nom des ambulances du voisinage.
–Oh! il y en a jusqu’à quatre ou cinq lieues d’ici. J’avais entendu dire cela, au commencement, par mon mari.
Par acquit de conscience, madame Bernard fouilla dans sa mémoire. Dans la nomenclature, elle nomma le château des Épines.
Antonie poussa un cri et se rapprocha du lit.
–Comment, demanda-t-elle d’une voix troubléee, il y a une ambulance au château des Épines? .,
–Oui, madame, une des belles du pays.
–Qui donc l’a installée là?
–Je n’en sais rien.
–C’est sans doute un détachement d’ambulanciers qui suivait l’armée de la Loire, dit Dontilly.
–Je crois avoir entendu nommer la comtesse de Sabaillan, repartit la femme du garde.
Antonie était dans l’orbe tremblante que faisait la lumière de la chandelle. Elle regarda Dontilly avec stupeur.
Celui-ci intervint, et interrogeant madame Bernard:
–On vous a dit: la comtesse de Sabaillan?
–Oui.
–Mais il n’y a pas de comtesse de Sabaillan! murmura Antonie.
–Ah! je suis pourtant bien sûre qu’on a parlé d’une jeune comtesse qui tenait l’ambulance.
Charles et Antonie se regardèrent de nouveau. Une même anxiété les agitait.
–S’il n’était pas si tard, balbutia Antonie, je voudrais aller tout de suite au château des Épines.
–J’y vais! répondit Charles.
–Non, pas sans moi! repartit madame de Sabaillan, obéissant à une réminiscence superstitieuse.
–Oh! ce n’est pas l’ambulance la plus proche, reprit madame Bernard. Il y en a une à un quart de lieue d’ici; je l’avais oubliée, aux Charmes. Vous feriez bien de commencer par celle-là.
Antonie et Charles se consultèrent encore. C’était une folie, une prouesse inutile, que de se mettre en marche au milieu de la nuit. Ils échangèrent un éclair rapide d’inquiétude nouvelle, d’espérance vague, de foi incertaine et de résignation.
Il fallait absolument passer la nuit dans la maison du garde. Madame de Sabaillan déclara qu’elle resterait près de la malade; qu’une chaise lui suffirait. La malade se prétendait guérie, voulait se lever, et pourtant, par une faiblesse délicate, qui était un acte de courtoisie, un hommage à la bonté d’Antonie, elle consentit, sans trop de résistance, à rester couchée, de peur d’humilier le modeste courage qui allait veiller près d’elle.
Combien de prétendus égoïsmes populaires qui n’ont pas d’autres raisons que cette timidité de la reconnaissance!
Charles prétendit qu’il avait un moyen de s’installer dans la salle basse. Mais, en réalité, il passa la nuit en faction, en promenade devant la maison.
Au point du jour, qu’elle devina bien plutôt qu’elle ne l’aperçut dans cette chambre à la fenêtre obstruée, Antonie descendit doucement. Dontilly vint au-devant d’elle.
Il s’attendait à la trouver lasse d’une insomnie; il la vit reposée, et avec cette simplicité industrieuse d’une Parisienne, pour laquelle il n’y a pas de désert, elle avait trouvé le moyen de refaire sa toilette, de se parer pour l’épreuve nouvelle, car il ne fallait pas que l’ancienne comtesse de Sabaillan fit honte au château des Épines.
L’angoisse que les réflexions de la nuit ne pouvaient avoir apaisée était à peine visible sur ce visage pâle. Sans le feu qui brûlait dans les yeux, on n’eût rien soupçonné de l’agitation intérieure d’Antonie.
–Voulez-vous me permettre d’aller seule au château? lui demanda Charles.
–J’étais tentée de vous faire la même demande, répondit Antonie.
–Vous craignez que mademoiselle de Sabaillan ne me reçoive mal? reprit Charles.
–Et vous, mon ami, vous craignez que l’on ne me reçoive pas?
Ils eurent un sourire qui leur était bien permis; car il ne faisait ni tort ni injure à leur courage et à leur douleur. Il signifiait seulement qu’ils se comprenaient et se devinaient en toute chose.
–Affrontons ensemble la vérité, continua Antonie. Lequel de nous deux pourrait attendre ici la déception que l’autre lui rapporterait? Nous n’avons rien à faire ici. La pauvre madame Bernard est éveillée, elle pourra se lever; notre inquiétude a donné une diversion et un adoucissement à son deuil. Son enfant dort; elle a des provisions; on doit venir la garder; nous lui sommes inutiles. partons!
Charles dissimulait mal un embarras, qu’Antonie comprit.
–Nous ne trouverons pas de voiture, n’est-ce pas?
–Hélas! non.
–Eh bien, nous irons à pied.
–Je crains…
–Vous oubliez que j’ai déjà fait la route de cette façon-là.
–Mais la fatigue…
–Je n’en ressens plus.
Charles contemplait, avec une attention profonde qui montrait plus de tendresse que de pitié, le visage pâle, les yeux creusés de madame de Sabaillan. Antonie se sentit admirée; une rougeur de confusion chaste teinta ses joues.
–Si vous croyez que vous avez meilleure mine que moi! dit-elle d’un ton de raillerie. Tenez, voici votre déjeuner.
Elle tendait un morceau de pain qu’elle venait de descendre. Charles le rompit. Ils se le partagèrent, et ce fut entre eux comme une communion héroïque. Quand ils eurent fini:
–Maintenant en route, dit Antonie.
Dontilly n’avait fait d’objection à ce voyage à pied que par devoir d’homme du monde. Au fond, à travers ses tourments, il éprouvait une joie secrète de la voir continuer avec lui cette recherche et partager sa fatigue. Heureux s’il devait plus d’une fois la soutenir de son bras!
A mesure qu’ils souffraient, ils se rapprochaient et se confondaient. Il leur avait paru tout simple de quitter Paris ensemble, de voyager fraternellement. Il leur paraissait doux maintenant de s’exposer à la surprise, peut-être injurieuse, de Céline, et de braver la calomnie, comme une torture de plus ajoutée à leurs épreuves.
Ils se mirent en route.
Charles avait pris soin d’avertir la vieille femme qui devait soigner madame Bernard.
La matinée était glaciale, mais elle leur paraissait belle. Il y a dans certaines âpretés de la nature un défi jeté aux âmes qui est comme le printemps du courage.
Ils échangèrent peu de paroles pendant le chemin. Ils redoutaient de se distraire de leurs préoccupations personnelles, d’en diminuer l’amertume qui les unissait. Ils les sentaient enlacées au fond de leur pensée commune, et cela leur suffisait.
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