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Louis Lemercier de Neuville

Contes abracadabrants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319717

Table des matières

PRÉFACE

LES TROIS POTENCES ET LES SIX PENDUS

I CE QUI ARRIVA LE JOUR.

II CE QUI ARRIVA LE SOIR.

III CE QUI ARRIVA LA NUIT.

IV LE CABINET DE TOILETTE DU PRÉSIDENT

V COMMENT SORTIR DE LA

LA MOMIE

I WILHEM JACOBUS L’EMPAILLEUR.

II LA MOMIE PARLE.

III IDYLLE.

IV LE LOGIS DE MAITRE JUSTIN OYSEL.

V L’AMOUR ET LA SCIENCE.

VI GRANDEUR ET DÉCADENCE DE CLÉOPATRE.

LE GRAND AMOUR DE STÉPHANE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

LA TACHE NOIRE

I PÉPITA

II DANS LE DÉSERT.

III LA DISPARITION DU PENDU.

VI LA BOUTEILLE DE VIN ET LE MIROIR.

V CE QUE CELA PROUVE.

UN DRAME EN BALLON

I CHILLICOTHE.

I LA FATALITÉ.

III LE CRIME.

IV L’ASCENSION.

V SAUVÉ.

LES MAINS FROIDES

I

II

III

IV

V

VI

VII

LA VILLA DES RAMENEURS

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

L’ALIBI

II

III

IV

BOBICHET LE MARTYR

I

II

III

IV

LA POMME

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

HISTOIRE D’UNE CIGARETTE

CHARBONNÉE PAR ELLE-MÊME

LE PETIT MÉNAGE

I

II

III

BALLADE

LES CHRYSANTHÈMES

LES ANIMALCULES

LE RETOUR DU MARI

LA BOHÈME DES CHIENS

PRÉAMBULE TRISTE.

DÉFINITION.

SÉRIE D’OBSERVATIONS.

BÉBÉ

MÉMOIRES D’UN NOUVEAU-NÉ

PRÉFACE

I

II

III

IV

V

VI

VII

FLEURS D’ORANGER

PRÉFACE

Table des matières

Voici un livre qui ne s’attendait certes pas à voir le jour, et s’il paraît aujourd’hui la cause en est bien invraisemblable.

Aussi je vais vous la raconter.

L’hiver dernier, je logeais à Paris, et la fenêtre de ma chambre à coucher donnait sur le boulevard des Batignolles, à deux pas de la Place Clichy, de la statue du général Moncey, du restaurant Wepler, où l’on fait des noces, et du poste de police où l’on vient les cimenter. Il y a là, sous ma fenêtre, une station de voitures dont les cochers sont bruyants. Au seuil de ma maison un café-brasserie reste ouvert jusqu’à deux heures et les marchands de vins voisins ne se hâtent pas non plus de fermer leurs volets, car ils donnent asile à tous les noctambules avinés qui regagnent d’un pied plus ou moins sûr leur domicile éloigné.

Il était trois heures du matin, je dormais tout juste, quand je fus subitement réveillé par des cris:–Arrêtez-le! arrêtez-le!– J’entendis un bruit de pas de gens qui couraient, puis deux coups de revolver, puis le boulevard reprit son calme habituel à cette heure avancée de la nuit. J’ouvris ma fenêtre, mes yeux fouillèrent l’obscurité, je ne vis rien. Cafés et marchands de vins étaient fermés. Il ne restait plus que deux fiacres à la station. Les cochers dormaient dans l’intérieur de leurs voitures. Sur le trottoir, un groupe d’hommes et de femmes s’avançait paisiblement. C’étaient des gens qui semblaient revenir d’une noce; j’entendais des fragments de conservation:– Elle a eu de la chance!–Pour sûr!– Puis les femmes riaient: on les lutinait; j’entendis même cette exclamation:–

Non! finis! Jules!

Paris était tranquille. Paris est bien gardé.

Et certainement oui, Paris est bien gardé.

La preuve en est qu’il est rempli de sergents de ville que les malfaiteurs exterminent le plus qu’ils peuvent. Évidemment s’il n’y avait pas tant de sergents de ville dans les rues on ne les tuerait pas.

Le sergent de ville, lui, ne tue pas les malfaiteurs. Quand il peut s’en emparer, pendant qu’on le larde de coups de couteau, il tire un coup de revolver en l’air, pour ne pas abîmer sa prise, cela fait venir des camarades qu’on surine aussi. Aussi les agents de police diminuent dans la même proportion que les malfaiteurs augmentent. Ce qui n’empêche pas qu’on ne peut pas se dissimuler que Paris ne soit bien gardé.

C’est égal! si bien gardé qu’on soit, il est très désagréable d’être réveillé toutes les nuits par des coups de revolver et des cris de: A l’assassin! Arrêtez-le!

Je me recouchai, mais le sommeil prompt à chasser est long à revenir. J’eus tous les peines du monde à retrouver l’engourdissement de ma pensée. Au contraire, les idées, incomplètes, il est vrai, mais multiples, se livrèrent bataille dans mon cerveau. Je finis cependant par en capter une et lui donner une suite. Je me disais que ce sommeil troublé n’existerait plus si j’habitais la campagne. J’aurais une petite maison entourée d’un petit jardin. Oh! je tiendrais au jardin! J’y cultiverais des fleurs, des rosiers, du réséda, des reines marguerites, etc. Je voudrais aussi avoir un petit potager. Certainement, je n’aurais point de choux, de poireaux, d’oignons ni de ces gros légumes encombrants, comme les artichauts, les choux-fleurs ou les melons; mais j’aurais des laitues, des radis, des radis surtout, des petits pois; puis du thym, de l’estragon, du cerfeuil, du persil et de la pimprenelle. Ce à quoi je tiendrais surtout, ce serait aux arbres fruitiers. Le fruit qu’on cueille à l’arbre est meilleur. J’aurais un abricotier, des cerisiers et des poiriers en espalier; puis des vignes pour garnir les murs! J’inventerais des épouvantails pour chasser les oiseaux.

J’aurais un chien!

Oui certes, j’aurais un chien! Celui-là, à l’approche des malfaiteurs, ne tirerait pas de coups de revolver, mais ses longs crocs les tiendraient en respect. Au moins je serais en sûreté.

Pourquoi n’aurai-je pas des poules, à cause des œufs? Et des pigeons?

J’aurais même une tortue: on dit que ça mange les insectes: il est vrai que ça ne dédaigne pas les salades, mais j’aurais l’œil.

Tous les matins et tous les soirs j’arroserais mon jardin; car j’aurais une concession d’eau. J’achèterais des grands tuyaux, avec une lance, et un tourniquet pour entretenir la fraicheur dans le gazon! J’aurais encore.

Ici le sommeil me prit, et mes projets champêtres se fondirent dans un rêve.

Maisle lendemain, l’idée qui m’avait possédé toute la nuit me reprit au réveil.

Huit jours durant je ne rêvai que de salades, de poiriers et de tortue. Au fait! Pourquoi ce rêve ne deviendrait-il pas une réalité?–Je me mis en campagne et, comme tant d’autres ont trouvé, je trouvai aussi ma petite maison désirée, avec le jardinet, les arbres fruitiers, le gazon et la concession d’eau.

Ah! ce ne fut pas long! je signai un bail d’un côté et donnai congé de l’autre. Trois mois après j’étais devenu un rural!

Le seul ennui de cette transformation fut le déménagement. C’est que, lorsqu’on est resté quatorze ans dans un appartement, la multiplicité de choses qu’on y a entassées est incroyable. Ce désordre de l’ordre est curieux. On retrouve tout à coup des objets qu’on avait si précieusement serrés qu’on ne pouvait plus mettre la main dessus quand on en avait besoin.

Or, en fouillant ainsi dans les armoires, je dénichai de vieux cartons oubliés remplis de paperasses qui attirèrent mon attention. Il y avait là dedans des articles, des nouvelles, des contes, des chroniques parus dans différents journaux et à diverses époques. Les uns remontaient à vingt ans et plus.

Voyons donc ce que je faisais à cette époque? Et je me mis à relire.

Je ne veux pas vous raconter tous les souvenirs que cette lecture vint réveiller!

Je revécus ma vie, je me rappelai les commencements, les hésitations, les tâtonnements, les déceptions! Pourquoi tout cela, qui m’avait coûté tant de peines, disparaîtrait-il? Il y avait bien quelque chose de bon? Ne fût-ce qu’un peu de jeunesse, qu’un peu de gaîté et qu’un peu de sentiment. Les lecteurs d’autrefois n’avaient pas trouvé cela trop mauvais; ceux d’aujourd’hui seraient-ils plus exigeants?

Risquons-nous! Et me voilà ramassant toutes ces miettes de pain perdues de ma jeunesse, dont je fais un choix qui peut-être aurait dû être plus sévère.

Telle est, mon cher lecteur, l’origine de ce livre.

Ainsi, si je n’avais point logé sur le boulevard des Batignolles, si des malfaiteurs ne s’étaient pas laissé pincer par des agents de police qui ont tiré des coups de revolver, si je ne m’étais point réveillé, si je n’avais pas eu de la peine à me rendormir, si j’avais songé à tout autre chose qu’au calme de la campagne qui n’est pas gardée, en opposition au tumulte de Paris qui l’est trop bien, je n’aurais point eu l’idée de déménager et par conséquent j’aurais laissé à tout jamais dans mes cartons ces élucubrations de ma jeunesse.

Si donc ce livre vous ennuie, lecteur, prenez-vous-en aux sergents de ville, moi je m’en lave les mains.

L. LEMERCIER DE NEUVILLE.

CONTES ABRACADABRANTS

Table des matières

LES TROIS POTENCES ET LES SIX PENDUS

Table des matières

I
CE QUI ARRIVA LE JOUR.

Table des matières

A l’époque où il y avait des potences, il advint un beau jour que, vu la multiplicité des crimes, on dût élever trois potences dans la même journée.

Toute la ville était sens dessus dessous.

Quelle ville

Qu’importe! je vous en trouverai bien une quand j’aurai besoin de descriptions.

A quelle époque?

Qu’importe! je vous trouverai bien l’époque et le pays, que vous ne me demandez pas, si j’ai besoin de rehausser mon action d’un peu de pittoresque.

D’ailleurs, écoutez-moi et ne m’interrogez plus.

Les trois potences devaient servir à trois chenapans qui avaient commis l’un: un vol, l’autre, un rapt et le troisième un meurtre.

Vous me direz peut-être que le meurtrier est plus punissable que les deux autres et que le ravisseur est plus coupable que le voleur.

C’est possible! mais la justice doit, avant tout le monde, se connaître en matière de délit; or, la justice avait décidé que tous trois, au même chef, méritaient la corde.–Donc ils méritaient la corde.

Et ils allaient être pendus.

Voici de quoi les victimes étaient accusées: Pétrus avait volé le grand-juge.

Ghislain avait enlevé la fille d’un des juges adjoints.

Et Yseux avait tué l’autre juge.

Comment cela fut-il constaté? je n’en sais rien. Il se trouva des témoins, des preuves, des antécédents, des.

Devant les chercheurs de vérité, tout est indice.

Le grand-juge avait mangé des lentilles; on trouva chez Pétrus une provision de lentilles. On arrêta Pétrus.

Ghislain fut vu le soir, se promenant hors la ville, et causant avec une jeune fille; or, ce même soir, la fille du juge adjoint disparaissait. On arrêta Ghislain.

Enfin Yseux fut rencontré les mains ensanglantées au moment où l’on venait de s’apercevoir de l’assassinat de l’autre juge adjoint.

On arrêta Yseux.

L’instruction ne fut pas longue. C’étaient de pauvres gens, travailleurs, mais endettés.

Les créanciers donnèrent de mauvais renseignements.

Les prévenus ne surent pas s’expliquer.

Leur trouble fut considéré comme un aveu, et on les condamna à être pendus.

On les pendit! Et toute la ville fut satisfaite.

II
CE QUI ARRIVA LE SOIR.

Table des matières

Le soir, il fit un clair de lune superbe.

La foule, non rassasiée des émotions de la journée, voulut voir la piteuse mine des suppliciés éclairée par les pâles lueurs de la lune.

On y alla en partie de plaisir.

Le fiancé y conduisit la fiancée; le père y alla avec la mère et ses enfants; le Prudhomme du temps dit à son fils: «Vois où conduit l’inconduite!»–Cette ville, réellement, avait l’air d’être très morale. Cependant on arrêta, dès avant minuit, bon nombre de tapageurs et d’ivrognes.

Et ceux-ci, quand on les interrogea, mirent leurs infractions à l’ordre public sur le compte des pendus.

Au fait! ceux-là n’avaient plus rien à craindre!

Vers les minuit, un homme vêtu de noir vint s’asseoir au pied de la potence de Pétrus et ne bougea plus. Comme il était placé dans l’ombre –de la potence, on ne le remarqua pas.

Peu à peu la foule se dispersa et l’inconnu resta seul dans cet endroit funèbre.

Vers les deux heures du matin trois personnages vêtus de pourpoints sombres se dirigèrent , du côté des potences.

–Ah! dit l’un, voici ceux qui payent pour nous.

–Allons-nous-en! s’écria le second.

–Oui! à quoi bon commettre cette imprudence? Fuyons! ajouta le troisième.

–Bah! reprit le premier, ils sont morts et bien morts; quant à nous, nous sommes sauvés!

–Pas encore! murmura une voix étrangère.

–Qui a parlé? Est-ce toi Eudes? Est-ce toi Urbain? Urbain et Eudes répondirent:–Non ce n’est pas moi!

–C’est étrange! reprit le premier qui s’appelait Bénédict. N’avez-vous pas remarqué comme moi que la voix semblait sortir du sommet de cette potence.

–Oui! oui! dirent les deux autres terrifiés. Le pendu n’est pas mort, c’est lui qui a parlé!

–Vous êtes fous! s’écria Bénédict, en les retenant, mais pour vous éviter ces terreurs continuelles, je vais m’assurer si ce brave Pétrus qui s’est, malgré lui, dévoué pour moi, existe encore.

Et Bénédict se mit à grimper après la potence.

Le pendu se balançait au bout de la corde. Saisissant un bon moment, Bénédict s’empara du pied du cadavre et s’y suspendit.

Mais il fut soudain glacé de terreur, en sentant sous sa main le pied qui se contractait et semblait se replier sur lui-même.

Il voulut lâcher prise, mais il ne le put pas: sa main semblait vissée au pied du pendu.

De l’autre main, il essaya de rattraper la potence, mais la potence sembla se reculer. Éperdu, il voulut se laisser retomber par terre, ce fut en vain, ses mains restèrent attachées aux pieds du pendu.

–Hé? Bénédict! cria Eudes, est-ce Petrus qui a parlé?

Bénédict ne répondit pas.

–Parbleu! reprit Eudes, je vais voir si c’est ce pauvre Ghislain.

En disant ces mots, il prit son élan et s’accrocha aux pieds nus de Ghislain, le second pendu.

Chose étrange1le même phénomène se reproduisit pour Eudes comme il s’était produit pour Bénédict.

Urbain, le troisième compagnon, les voyant ainsi, se prit à rire et dit:

–Ma foi, s’il passe quelqu’un par ici, ce sera un singulier spectacle de voir trois potences et six pendus, je vais me suspendre aux pieds d’Yseux.

Et il fit comme il dit.

III
CE QUI ARRIVA LA NUIT.

Table des matières

Un moment après, on vit une ombre noire qui grimpait à la première potence.

Quand elle fut parvenue en haut, on distingua parfaitement l’homme qui était venu s’asseoir vers les minuit au pied de la potence de Pétrus.

L’inconnu se pencha, coupa la corde, les deux corps tombèrent par terre avec un bruit sinistre. Il en fit autant aux deux autres potences. Puis il redescendit.

Il ôta la corde du cou des trois premiers pendus et la remit au cou des trois autres, puis faisant sortir du milieu d’un taillis d’arbres verts une petite charrette, il plaça dedans les corps de Pétrus, de Ghislain et d’Yseux et les emmena lentement.

Quant à Eudes, Urbain et Bénédict, ils restérent ainsi étendus par terre, avec la corde au cou, jusqu’au matin.

Cependant, dans cette ville et à cette époque, il n’était pas d’usage de laisser les pendus se détériorer au sommet des potences; le lendemain de l’exécution, le bourreau venait avec le président de la Faculté de médecine, on reconnaissait les cadavres et la Justice en faisait don à la Science. La Science donnait la tête aux phrénologues, les mains aux chiromanciens, et le corps aux étudiants praticiens.

La Justice donnait les vêtements et l’argent de poche du supplicié au bourreau et à ses aides.

Quant à l’État, il s’emparait des biens du criminel, si toutefois le criminel avait des biens.

Au petit jour, le bourreau réveillé par sa femme se leva, but un verre de vin rouge, se coupa, dans une petite guillotine modèle,–dont il étudiait le système,–deux ou trois tranches de saucisson d’Arles, puis, ce léger repas fait, il essuya sa bouche, prit son chapeau et sortit.

Dans ce temps-là, c’étaient les garçons cordiers qui servaient d’aides au bourreau. Il fut donc en réveiller trois, les priant de se munir d’une charrette et d’aller l’attendre au bas de la côte du gibet.

Six heures sonnaient comme le bourreau heurtait à la porte du président de la Faculté de médecine.

Le président était déjà levé.

Les deux hommes s’éloignèrent.

L’un, celui qui arrêtait la mort, dit à l’autre, celui qui la donnait:

–Avez-vous fait ce que je vous ai dit?

–Oui, monsieur, répondit l’autre.

–C’est bien, qu’on porte de suite les cadavres chez moi, mais avant tout, je veux les reconnaître.

Arrivés au pied des potences, les cinq personnages, à savoir les trois aides, le bourreau et le président de la Faculté jetèrent un grand cri!

Ils venaient d’apercevoir les trois hommes par terre.

Seuls, le bourreau et ses aides s’aperçurent de la substitution, mais on se garda bien d’en dire un mot au docteur.

–Qu’importe! après tout, dit le Président de la Faculté après avoir tâté les victimes, rien n’est cassé, la mine est bonne, faites ce que j’ai dit.

Les aides s’emparèrent d’Eudes, d’Urbain et de Bénédict et, après les avoir dépouillés de leurs vêtements, les transportèrent chez le président de la Faculté.

IV
LE CABINET DE TOILETTE DU PRÉSIDENT

Table des matières

Le président était un homme ambitieux; mais c’était un véritable savant, et comme sa science servait de marchepied à son ambition, il ne reculait devant rien pour la rendre de plus en plus transcendante.

Tous ses domestiques avaient servi à ses expériences.

Sa femme, elle-même, était depuis dix ans affligée d’une gastrite aiguë amenée par un régime spécial du docteur qui essayait un remède efficace de son invention.

Du reste tout cela se passait secrètement.

Les domestiques expérimentés étaient morts avant d’avoir pu faire des révélations et la femme du docteur ne se doutait même pas qu’elle fût un sujet pour son mari.

Le docteur logeait sur la place principale de la ville; son cabinet de consultations, son salon et sa chambre à coucher avaient vue au dehors; le cabinet de toilette seul prenait son jour du côté des jardins.

Il était grand, ce cabinet de toilette! et il contenait des choses bien étranges!

Quand je vous aurai dit qu’au lieu de savons, d’essences et d’odeurs, on y trouvait des acides, des réactifs, des instruments de chimie, de physique, etc., etc., vous ne serez peut-être pas étonnés d’y retrouver sur trois tables de marbre noir les cadavres ramassés au pied du gibet.

Le président entra dans son cabinet peu de temps après qu’on y eut déposé les corps et ferma sa porte à double tour.

–Vol, viol, meurtre! dit-il, en regardant successivement les trois cadavres; pourquoi? comment? l’origine? le but? Je vais interroger, la science va-t-elle me répondre?

Le vol! causes multiples: l’ambition, la vanité, le besoin, la paresse, la faiblesse.... Comment s’y reconnaître?

Le viol: l’amour, la passion, le tempérament. Le meurtre! tout cela, plus la violence!...

La VUE ROUGE!

On a cherché dans les bosses de la tête, dans les rides des mains, dans la coupe de la face. on a cru trouver, on n’a rien trouvé; c’est à refaire.

Tout cela est du domaine des nerfs qui produisent leurs effets de mille façons différentes.

Ainsi parlait le docteur en disposant les différentes pièces d’une pile électrique.

Tout à coup, Bénédict, ranimé par le froid, se souleva sur sa table de marbre et murmura:

–Où suis-je?...

–Hein? fit le docteur, il n’est pas mort? Bah! nous allons l’interroger. Oh! oh! cela va mieux que je ne l’aurais cru.

Il appela un étudiant, son secrétaire, et le pria d’écrire tout ce qu’il allait entendre.

–Voyons, dit le président à Bénédict, c’est toi qui es le voleur?

–Le voleur! balbutia Bénédict, comment! l’on sait?... Qu’est-il donc arrivé?...

–Tu as volé le grand juge!

–Tout se sait! mon Dieu! mon Dieu! Perdu! Je suis perdu!

–Tu as volé le grand juge, et le grand juge t’a condamné à être pendu.

–Moi? j’ai été pendu? exclama Bénédict.

–Très bien!–mettez en marge: Perte de mémoire, dit le président en s’adressant à l’étudiant, puis il reprit:

–Tu as été pendu avec ton camarade qui a commis le rapt de la jeune fille du juge adjoint, et avec ton autre camarade, lequel s’est permis de tuer l’autre juge adjoint.

–Mais du tout1du tout! s’écria Bénédict qui commençait à s’apercevoir .d’une méprise sans pourtant se l’expliquer. Du tout! Lui, Urbain, il a tué, oui, mais c’est lui qui a commis le viol et non moi; quant à Eudes, celui-là, il est certain qu’il ne peut nier qu’il a commis le rapt. Mais d’ailleurs, qu’importe! Puisque d’autres ont été pendus pour nous, justice est faite. Elle ne serait pas juste si elle donnait deux peines pour un crime. La justice procède avec la loi et la morale. Or, la loi dit que le crime doit être puni– remarquez qu’elle ne dit pas: le criminel. Le crime a été puni, donc la morale est vengée!

Mettez-nous à la porte!

Le docteur était stupéfait!

A ce moment, les deux autres, Urbain et Eudes sortirent de leur engourdissement. En deux mots, Bénédict les mit au courant de la situation. Les trois coquins ne furent pas longs à se décider; ils sautèrent de leurs tables de marbre et dépouillèrent de leurs vêtements le docteur et l’étudiant.

En une minute, ceux-ci furent mis nus comme des vers.

Pendant qu’Eudes et Bénédict s’habillaient, Urbain, le plus vigoureux, gardait à vue le président et son secrétaire.

C’était curieux de voir ces trois hommes nus dont l’un, Urbain, avait des formes athlétiques tellement belles que, malgré sa situation critique, le docteur, tout à la science, ne put s’empêcher de dire à l’étudiant:

–Regardez-donc, monsieur, ces magnifiques pectoraux.

Ace moment, l’on frappa à la porte!

V
COMMENT SORTIR DE LA

Table des matières

Les trois bandits n’hésitèrent pas: ils s’élançèrent dans les jardins du docteur et disparurent bientôt sous les arbres.

On frappa de nouveau à la porte du cabinet de toilette.

Malgré leur nudité, le président de la Faculté de médecine et son secrétaire se décidèrent à ouvrir.

C’était le pasteur d’un village voisin.

L’homme pieux ferma les yeux.

–Bien! dit le président, causons ainsi, si vous voulez, car mon élève et moi venons d’être dépouillés par trois pendus.

–Comment! interrompit le pasteur, par trois pendus? Hélas! les malheureux! je les ai enterrés ce matin! C’est ce dont je venais vous prévenir, monsieur le président, car j’ai appris que ces malheureux, d’ailleurs innocents, devaient servir à vos expériences scientifiques. Laissez-les en terre sainte, je vous en prie, car je réponds de leur âme.

–Gardez-les, gardez-les, mais je commence à avoir froid, dit le président.–Soyez-donc assez bon pour aller me chercher ma robe de chambre qui se trouve sur le pied de mon lit, dans ma chambre à coucher, et par la même occasion, apportez une couverture de laine pour mon élève.

Le pasteur fit ce qui lui était demandé.

–Mais, dit le président, quand il fut vêtu, comment vous êtes-vous procuré ces corps?

–J’avais chargé mon bedeau de les dépendre pendant la nuit.

–Diable! mais j’ai fait sur eux une expérience qui doit avoir pas mal secoué monsieur votre bedeau: les cordes étaient électrisées. Enfin, vous m’avez sauvé la vie, monsieur le pasteur, vous pouvez garder vos cadavres, d’autant plus qu’ils sont innocents. J’attendrai une autre pendaison pour faire mes expériences.

Un bruit inusité se fit entendre sur la place de la ville.

Le docteur s’approcha de la fenêtre.

C’étaient Eudes, Urbain et Bénédict à demi vêtus qui venaient d’être empoignés par les gendarmes.

–Ceux-là sont coupables, j’en suis sûr, dit le président. Ils m’ont tout avoué. Dans huit jours, je pourrai expérimenter sur leurs corps.

–Que voulez-vous donc faire? dit le pasteur.

–Rappeler un pendu à la vie.

–Et vous croyez réussir?

–Oh! certainement.

–Eh bien! ajouta le pasteur, en faveur de la vie que je vous ai sauvée, vous en convenez, promettez-moi une chose.

–Je vous la promets d’avance!

–Eh bien! envoyez-moi le premier pendu que vous ressusciterez.

–Pourquoi faire:

–Vous lui aurez rendu la vie, moi, j’essayerai de lui rendre l’honneur!

Le pasteur attend depuis vingt ans le premier ressuscité.

Le président de la Faculté de médecine vient de mourir.

Le pasteur n’attend plus.

LA MOMIE
I
WILHEM JACOBUS L’EMPAILLEUR.

Table des matières

Huit heures du soir sonnaient au beffroi de Rotterdam lorsque Wilhem Jacobus rentrait chez lui.

Au lieu d’aller faire sa petite partie chez son compère Van Coppen, le marchand d’arsenic, au lieu d’aller voir Mlle Elisabeth, sa bonne amie, Wilhem, le vieux Wilhem, rentrait chez lui.

Nous autres historiens, qui avons le privilège de tout savoir avant tout le monde, disons d’abord que notre héros, Wilhem, était gris.

Oui, ce brave naturaliste-empailleur avait trop bu.

Il avait trop bu chez le directeur du cabinet anatomique de Rotterdam qui venait de lui faire une commande magnifique.

Il s’agissait d’empailler trois ibis de la Haute-Égypte, deux phénicoptères, un lama, un ours blanc, trente-sept oiseaux-mouches, un aigle, un condor, quinze tortues, et deux boas.

Wilhem Jacobus n’avait jamais empaillé tant de bêtes à la fois.

Il y avait bien, ma foi, de quoi griser un juif.

Il rentra donc chez lui en titubant et, tout d’abord, il alluma une petite lampe qui jadis avait servi à honorer les corps des premiers martyrs chrétiens.

C’est alors qu’on put voir l’intérieur de cet illustre praticien.

Dans une chambre, aussi vieille que vaste, se trouvaient les uns sur les autres, entassés sans ordre et couverts de poussière, les animaux les plus monstrueux et les plus disparates.

Un éléphant énorme semblait dormir à côté d’une panthère noire de Java. Un lion d’Afrique était accroupi, non loin de là, sous un énorme crocodile pendu au plafond, lequel, dominant le roi du désert, faisait l’effet d’une épée de Damo-clès. De tous côtés, des oiseaux de toutes sortes, des fossiles, des minéraux, des plantes marines, des coraux, des coquillages et des insectes.

Dans un coin, à peu près caché à tous les yeux, se dressait la nouvelle acquisition de Wilhem Jacobus.

La description de ce trésor, car c’était un trésor! demande quelques préliminaires.

Wilhem, habile empailleur, était un pauvre ignorant; mais son ignorance ne l’empêchait pas d’être un usurier des plus adroits.

Dans ses petits trafics d’argent, il était rarement déçu. Ses précautions étaient toujours bien prises et les renseignements qu’on lui donnait passaient toujours par une série de contrôles des plus sûrs.

Le matin même, un riche étranger s’était présenté chez lui pour contracter un emprunt important.

Wilhem commença par assurer qu’il n’avait pas d’argent, puis peu à peu ouvrit l’oreille.,

Il s’agissait de donner une dizaine de mille francs en échange d’une. (j’hésite. tout autre que moi hésiterait bien plus!)

D’une. momie!

Une momie!

Mais cette momie était un trésor.

La boîte précieuse, recouverte d’hiéroglyphes et de dessins bizarres, contenait le corps parfaitement conservé de Cléopâtre, la reine d’Égypte.

Des papyrus, des parchemins contenant les attestations des savants du monde entier et de tous les temps étaient joints à la fameuse relique. Le doute n’était plus permis.

Wilhem Jacobus douta cependant. Muni des précieux documents, il alla trouver le directeur du cabinet anatomique de Rotterdam, lequel le retint à dîner en lui affirmant qu’il trouvait ces pièces authentiques.

Avant le dîner, le juif, prétextant une affaire, avait été rendre visite à maître Justin Oysel un puits de science en cette matière, et maître Justin Oysel ayant regardé les papyrus et les parchemins, lui avait dit en termes précis: «que s’il possédait la momie de Cléopâtre, il la lui achetait comptant, le double de ce qu’elle lui avait coûté.»

L’affaire ne fut pas longue à faire. Wilhem compta trois mille écus au riche étranger qui les accepta sans réplique, abandonnant à tout jamais ses droits sur la relique historique,– et revint chez maître Justin Oysel, qui s’engagea, par écrit, à payer dix mille écus à Wilhem Jacobus, en recevant chez lui les restes de la fameuse maîtresse des triumvirs romains.

Voici pourquoi Wilhem Jacobus avait un trésor dans sa boutique.

Et voici pourquoi le succulent repas qu’il avait pris chez le directeur du cabinet anatomique de Rotterdam l’avait complètement grisé

Plus tard, nous dirons quel était le riche étranger.

En attendant.

II
LA MOMIE PARLE.

Table des matières

En attendant, l’honnête Wilhem Jacobus n’en peut plus. Le vin du Rhin et le vin de France se livrent dans son cerveau une bataille des plus terribles.

Le vin du Rhin l’emporte cependant: après avoir battu une charge formidable le long des parois du cerveau et fait rouler avec fracas les caissons d’une artillerie imaginaire, il brouilla tellement le peu de cervelle qui restait dans la tête de Wilhem que celui-ci, voyant tout tourner, se mit à tourner aussi.

Une minute après, les passants attardés pouvaient voir par la porte entre-bâillée le naturaliste-empailleur ronflant lourdement sur son fauteuil en velours d’Utrecht.

Pendant qu’il dort, je ne puis résister au plaisir de vous dire quel était le riche étranger dont j’ai parlé plus haut. Et d’abord, je dois m’excuser de vous avoir trompé. Cet étranger n’est nullement riche. C’est un pauvre diable d’industriel montrant dans les foires des figures de cire et des reliques historiques d’une authenticité douteuse. Comment s’y prit-il pour tromper si complètement trois personnages aussi défiants que Wilhem Jacobus, le directeur du cabinet anatomique de Rotterdam et maître Justin Oysel, membre de l’Académie des fouilles? Je l’ignore! Pourtant, je puis déclarer que le directeur du cabinet anatomique et maître Justin Oysel étaient des savants de premier ordre, ainsi que cela est constaté dans les registres de la Société libre des savants universels, fondée en1727par Guillaume Van Knippens, dont l’illustre nom n’est malheureusement pas assez connu de nos jours.

Le montreur de figures de cire n’était pas, je dois le dire, ce qu’on peut appeler un escroc. C’était un homme qui avait besoin d’argent et de beaucoup d’argent. La preuve, c’est que le soir même, après avoir mis son argent en sûreté, il eut comme un regain d’honnêteté et il voulut, pour l’acquit de sa conscience, faire une dernière visite à Wilhem, afin de l’avertir que si,–par hasard,–il se trouvait des incrédules concernant l’authenticité de la momie, le marché conclu n’en serait pas moins maintenu, l’opération ayant été faite de bonne foi de part et d’autre.

Il se dirigea donc du côté de la demeure de Wilhem Jacobus.

Quand il fut arrivé, voyant la porte entr’ouverte, il la poussa légèrement et aperçut l’honnête israélite dormant tranquillement.

Alors il lui vint une idée qu’il mit de suite à exécution. Vous la devinerez, si je vous raconte l’étrange rêve que faisait en ce moment Wilhem Jacobus.

Cléopâtre déroulait les unes après les autres les bandelettes qui entouraient ses membres; elle enlevait les aromates qui la parfumaient et, prenant une peau de tigre qui se trouvait à ses pieds, elle s’en revêtissait.

La lampe jetait sur elle une lueur livide, à la clarté de laquelle le vieux juif vit la momie étendre un bras blanc comme de l’albâtre et entendit ces étranges paroles:

–«Je suis Cléopâtre, la reine d’Égypte; j’ai froid dans ton pays, Wilhem, j’ai froid et j’ai honte! Est-ce la place d’une reine que cette boutique ignoble? Donne-moi la liberté!»

Le vieux Jacobus fut très étonné d’entendre ainsi parler sa momie, mais il fut encore bien plus étonné de l’entendre lui demander la liberté.

–La liberté! Pourquoi faire?

La momie reprit:

–«Tu ne réponds pas! Je comprends, tu es juif, tu aimes l’argent, tu veux un marché. Eh bien soit! Je vais t’acheter ma liberté. Écoute donc: Je m’engage pendant un mois à revenir chez toi tous les soirs. Vends-moi à qui tu voudras, je ne serai qu’à toi. Ainsi, tu peux compter les nombreux bénéfices que je te procurerai. Tu peux me vendre trente fois! et trente fois toucher le prix de vente. A cela, je mets une seule condition: lorsque le mois sera expiré, tu me conduiras au bord de la Meuse le soir, à minuit, et tu t’enfuiras sans regarder derrière toi.»

Le juif laissa tomber sa tête alourdie sur sa poitrine.

La momie prit ce geste pour un acquiescement.

–«Allons, continua-t-elle, viens signer ce pacte: pose tes lèvres sur mon front et tout sera convenu!»

Le juif se leva en chancelant pour faire ce qui lui était commandé; mais à ce moment le vent souffla sa lampe, sa porte s’entr’ouvrit, l’air frais lui frappa la figure, il se réveilla.

Il regarda la momie, à la lueur pâle du petit jour; la momie était à sa place.

Il ferma sa porte à double tour, ouvrit la boîte égyptienne et fut rassuré en voyant dedans sa Cléopâtre couverte de bandelettes et enduite d’aromates.

–Et si je n’avais pas rêvé? pensa-t-il.

Quant à notre montreur de figures de cire, il détalait le soir même du côté de la Haye, satisfait de sa ruse qui, en excitant la cupidité du juif, lui donnait le temps d’échapper à d’inévitables représailles.

III
IDYLLE.

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Dans un petit sentier tracé au milieu des prairies qui descendent jusqu’à la Meuse, non loin de Rotterdam, une jeune fille allait seule et rêveuse, et disait à mi-voix:

–Je voudrais être fleur d’aubépine pour que sa main me cueillît, petite fleur des champs pour qu’il me plaçât sur son cœur! Quand naissent les bleuets, quand l’avoine fleurit, quand les pinsons et les linottes chantent sous les feuilles, quand les hirondelles reviennent au nid de l’an passé, au sommet de la cheminée, il aime à venir avec moi, dans les champs et à me dire: Je t’aime! Voici le premier jour du printemps! voici le premier rendez-vous! Je l’attends et il ne vient pas!

Au même instant, un jeune homme accourut tout essoufflé.

–Marthe! Marthe! cria-t-il.

–André! mon petit clerc! méchant! déjà en retard.

–Ce n’est pas ma faute, petite Marthe, mon maître a fait hier une empiète importante, et ce matin j’ai dû l’aider à la transporter à la maison. C’est la momie d’une reine d’Égypte, moins pure que toi, Marthe et moins belle.

–Tu mens peut-être, André, et moi je n’en sais rien.

Faut-il vous raconter cette conversation amoureuse? J’hésite, je l’avoue, j’ai peur de vous distraire sans vous amuser; j’ai peur que ce tableau rose et bleu vous semble fade, j’ai peur encore de me répéter quelques pages plus loin.

Car, sachez-le, tout le long, le long, le long de cette histoire, mes petits amoureux vont se becqueter comme des colombes; ainsi nous les retrouverons plus loin, n’ayez pas peur.

Puis, maintenant, ils veulent être seuls.

Ne soyons pas indiscrets.

Nous les retrouvons au bout de deux heures, toujours entrelacés. Ils se séparent, et nous entendons ces mots:

–Adieu, chère Marthe, ou plutôt à ce soir!

A onze heures, tu passeras dans la rue, je me tiendrai sur le seuil de la porte. Maître Justin Oysel sera couché ainsi que sa vieille gouvernante, viens!

–Mais, murmura Marthe, ce soir. c’est bien tard, ne m’as-tu pas assez vue ce matin?

–Assez vue! s’écria André: plus je te vois, plus je veux te voir. Toujours, encore! A ce soir, Marthe, à ce soir!

A ce soir!–Ce mot m’attriste malgré moi! Ce soir, c’est l’avenir!

Ah! s’ils avaient vécu! Comme ils ne se quitteraient pas! Ce soir! c’est le lendemain, c’est l’exécution de la promesse, c’est la fin de la chanson, le dernier mot de mon histoire, c’est le complément inconnu, Quel monde d’espoir entre cette heure qui sonne en ce moment, et ce soir onze heures!

Ce soir. Je frémis.

Les amoureux, eux aussi frémissaient, mais c’était d’espoir et de désir.

IV
LE LOGIS DE MAITRE JUSTIN OYSEL.

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La vision bizarre qu’eut Wilhem Jacobus pendant son sommeil bachique lui trotta dans la tête pendant toute la journée.

Le soir, ce n’était plus une vision dans son esprit, la chose avait eu réellement lieu; donc il s’assit dans sa boutique et attendit patiemment le retour de sa chère momie, qu’il avait livrée à maître Justin Oysel.

–Demain, se disait-il, j’irai à la Haye, où je la vendrai une seconde fois.

Cependant, vers les neuf heures du soir, comme ma sœur Anne, ne voyant rien venir, il résolut d’aller voir maître Justin Oysel pour s’assurer si la reine d’Égypte y était encore.

Il ferma donc sa boutique et sortit.

La maison de maître Justin Oysel était située dans une des rues les moins fréquentées de Rotterdam. C’était un vieux petit château urbain, flanqué de tourelles étiques, à clochetons à girouettes, avec fenêtres à ogives grillées. Sur la porte d’entrée en chêne sculpté, noirci par le temps, une chauve-souris immense étendait ses ailes crochues et une orfraie montrait à côté son plumage gris et blanc et son bec carnassier. On eût dit la demeure d’un chasseur ou d’un seigneur de l’ancien temps.

Après une légère hésitation, Wilhem Jacobus se décida à tirer la chaîne d’une sonnette qui fit entendre au dedans un carillon des plus désagréables.

La gouvernante de maître Justin Oysel vint ouvrir, une lumière à la main.,

C’était une grande vieille femme sèche, ridée. et dont la peau avait la couleur jaunâtre du parchemin.

–Que voulez-vous?

–Maître Justin Oysel, répondit le juif.

–Attendez ici.

Et elle partit laissant Jacobus dans l’obscurité.

Heureusement qu’il faisait un superbe clair de lune et qu’à cette lueur bienfaisante Wilhem aperçut, posée provisoirement dans l’antichambre, la précieuse boite qui renfermait Cléopâtre,

Le juif l’ouvrit en tremblant.

La reine d’Égypte n’avait pas bougé.

Il allait déjà lui reprocher sa déloyauté, quand une idée mauvaise s’empara de son esprit:

–Si je l’emportais? se dit-il.–Il n’hésita pas longtemps: il se saisit de la momie et entr’ouvrant la porte de la rue, toujours déserte,–il la plaça dans l’ombre de la tourelle puis il revint pour fermer la boîte restée ouverte; mais il n’en eut pas le temps, la gouvernante l’appelait:

Venez, dit-elle, mon maître vous attend.

Et elle conduisit Wilhem Jacobus dans le cabinet particulier de maître Justin Oysel.

Ce cabinet était une salle immense encombrée de vieilleries. Là, c’étaient des débris romains, des briques d’un camp de César, des lances, des crânes de centurions; ici, des lampes des catacombes, des reliques de martyrs; plus loin on voyait des coquilles anté diluviennes, des trilobites, des ancrines, des polypes et des coraux carbonisés; ailleurs des médailles romaines et étrangères, des monnaies du moyen âge; puis des bustes, des statues, des peintures antiques, des bas-reliefs précieux; enfin dans des bibliothèques fermées avec des vitraux remarquables se trouvaient des livres de prix, des elzevirs, des manuscrits, des bibles, etc., etc. Pour terminer, le plafond et les murs étaient revêtus de nattes, de flèches, de lances, d’arquebuses et d’armes de toutes sortes.

C’est au milieu de ce capharnaüm que le petit clerc André écrivait toute la journée sous la dictée de maître Justin Oysel.

–Que voulez-vous? dit le savant.

Jacobus fut interdit. Il avait oublié de choisir un prétexte.

–Que voulez-vous? répéta maître Oysel.

–Je venais, balbutia Jacobus, au sujet de

–De quoi?

–Hé! j’ai tantôt, en venant ici, oublié mon parapluie!

–Au diable! votre parapluie! la peste! il vient me déranger pour un parapluie! Encore si c’était une antiquité.

–Hé mais! répliqua Jacobus, à qui le flair commercial rendit la parole et l’aplomb, mon parapluie ne date pas d’hier: il a appartenu à Cornelius Tromp qui le tenait de Ruyter.

–Si le fait est vrai, répondit maître Justin Oysel, il doit y avoir la date de1672sur le manche. S’il est chez moi, je vérifierai. Adieu, bonsoir, maître Jacobus, à demain, à bientôt. Jacobus se retira promptement.

En sortant de chez le savant, son premier soin fut de courir à la tourelle pour prendre la momie précieuse qu’il y avait déposée, mais elle avait disparu.

V
L’AMOUR ET LA SCIENCE.

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Tout était calme dans la maison de maître Justin Oysel, lorsqu’au premier coup de l’horloge sonnant onze heures, André, le petit clerc, descendit à tâtons et, enlevant l’écrou de la porte d’entrée, il attendit sur le seuil en soufflant dans ses doigts, car la nuit était fraîche.

Nous l’avons dit, il faisait un clair de lune magnifique, ce qui rendait l’ombre plus noire.

On n’entendait d’autre bruit dans Rotterdam endormie que la voix criarde des girouettes que le plus léger vent faisait tourner.

Un pas léger frissonna dans la rue.

Le petit clerc avança la tête: c’était Marthe qui accourait.

–Bonjour, petit clerc!

–Bonsoir, Marthe, il fait froid, entre un peu!

–Non, je n’ose....

–Ne crains rien, tout le monde est couché; il n’y a pas de danger.

En disant ces mots, il entraîna Marthe dans l’antichambre; la lune suivit la jeune fille et vint se blottir brillante dans la cage ouverte de la momie.

–Grand Dieu! s’écria le petit clerc, la Cléopâtre est volée. il n’y a plus que le nid!

–Qu’y a-t-il? demanda Marthe.

–Ah! malheureux que je suis! que va dire mon maître?

–Mais dis-moi donc ce qu’il y a, mon petit clerc!

A ce moment, on entendit distinctement le pas lent et lourd de maître Justin Oysel. La peur, une peur folle s’empara d’André qui perdit complètement la tête.

–Cache-toi, dit-il à Marthe, au lieu de lui dire: Va-t’en.

L’enfant tremblait et n’osait bouger, n’ayant jamais vu son amoureux dans cet état.

Voyant qu’elle restait immobile, André la saisit et, sans trop savoir ce qu’il faisait, il l’enferma dans la boîte vide de la momie qu’il referma, puis il se blottit sous l’escalier.

–Peuh! il fait froid! dit maître Justin Oysel. C’est égal, je ne veux pas m’endormir sans avoir revu ma belle momie. Précieuse acquisition!– Oui, c’est bien cela, ajouta-t il en promenant sa lampe devant le cénotaphe, voici une tête d’épervier double dont le corps porte sur deux crocodiles, surmontée d’un grand disque rouge, avec l’uræus, ce qui veut dire PHRÉ,–en grec HELIOS, le Soleil: Puis voici une tête d’ibis, deux longues cornes, deux uræus, la mitre du Pschent très ornée, c’est-à-dire: THOTH DEUX FOIS GRAND. (Le deuxième Hermès! .) Voici une tête de vanneau, c’est-à-dire, le dieu BENNO... Oui, l’authenticité de ce tombeau ne saurait être contestée! Visitons l’intérieur!

Le petit clerc qui suivait d’un œil inquiet l’expertise de son maître fut pris, à cette parole, d’une telle frayeur, qu’il se laissa glisser dans la cave dont l’entrée donnait sous l’escalier.

Maître Justin Oysel posa sa lampe sur un meuble et ouvrit le cercueil, mais quelle ne fut pas sa surprise quand, au lieu de la momie, il vit une jeune fille évanouie.

–Jupiter! s’écria-t-il, que vois-je? Cléopâtre a quitté ses langes pour prendre le cotillon et le casaquin des filles de Rotterdam! Comment cela s’est-il accompli? Holà! Holà! Quelqu’un! Mon petit clerc! Ma gouvernante! Allons, qu’on se dépêche! Et ma momie! Oh! bien sûr, c’est quelque voleur qui aura troqué sa fille contre ma momie!

Un coup de vent éteignit la lampe.

–Justement! la porte est encore ouverte! Oh! mon Dieu! Je suis volé! Je suis assassiné!

–Mais taisez-vous donc, monsieur, dit la gouvernante qui accourait en jupon court et en camisole de nuit, on croirait qu’on vous égorge! Jésus! Maria! Comment, vous laissez ainsi cette belle enfant dans cette vilaine boîte que Dieu confonde!

–Silence! silence donc! bavarde! Je suis volé! Je suis mort!

–Parbleu! la belle affaire! Pour un misérable cadavre, crier de cette façon! Il faut d’abord faire revenir à elle cette jeune fille.

–Au fait, allez réveiller mon petit clerc, moi je vais dans mon cabinet chercher mon élixir de vie, nous saurons peut-être quelque chose.

Mais pendant que maître Justin Oysel se rendait à son cabinet et que la gouvernante gravissait l’escalier, le petit clerc, revenu à lui, sortit de la cave, prit Marthe dans ses bras, ouvrit la porte de la rue et se sauva.

VI
GRANDEUR ET DÉCADENCE DE CLÉOPATRE.

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Le lendemain, la ville de Rotterdam était dans une grande agitation: c’était jour de marché.

Le cabaret de la POMME D’AMOUR était situé sur le port; c’était un établissement plus fréquenté par les étudiants que par les marins. On s’étonna ce jour-là d’en voir les portes fermées, quoiqu’on entendît un grand bruit dans l’intérieur.

Cela attirait la foule qui faisait mille suppositions. Enfin, sur le coup de dix heures du matin, les portes s’ouvrirent et l’on vit sortir l’étrange cortège que nous allons décrire.

C’était d’abord une musique bizarre composée de trombones et de tambours, puis venaient des fifres, puis des étudiants en nombre immense, revêtus des costumes les plus grotesques.

Enfin sur une espèce de charrette, trainée par un cheval caparaçonné, se dressait la fameuse momie de Cléopâtre, entourée de feuillages nouveaux.

Les étudiants qui, à toutes les farces qu’ils faisaient, répondaient régulièrement: «Nous sommes dans la ville d’Érasme, lequel a fait l’Éloge de la folie», avaient le haut du pavé, et on tolérait leurs excentricités.

Celle-ci cependant dépassait toutes les autres. Le carnaval était passé depuis longtemps.

La veille au soir, en rôdant dans la ville, pour couper les sonnettes et décrocher les écriteaux, ils avaient trouvé la momie déposée par Jacobus au pied de la tourelle et ils avaient passé la nuit à organiser cette mascarade.

Le peuple se mit à rire et suivit le cortège. Les autorités faillirent se fâcher.

Les gamins crurent que la momie était un saint et ils chantaient sur l’air d’Alleluia:

«Oh! qu’il est laid! Oh! qu’il est laid!»

L’air et les paroles eurent beaucoup de succès.

Quand on passa dans le quartier des Juifs, Wilhem Jacobus, reconnaissant sa momie, suivit le cortège afin de ne pas la perdre de vue, et grommela tout bas une foule de récriminations.

–Grand Dieu! disait-il, quelle profanation! ma belle! ma précieuse momie! la trouver laide! Pourvu qu’ils ne la jettent pas à l’eau! ou qu’ils ne la brûlent pas! Les coquins! les gredins!

Cependant, maître Justin Oysel était allé faire sa déclaration au magistrat. Il raconta toutes les circonstances du vol: la visite de Wilhem Jacobus, la jeune fille substituée à la momie et la disparition du petit clerc et de la jeune fille. Tout cela tenait du merveilleux, et le magistrat n’y comprenant rien le considéra comme un fou, et ne lui répondit pas.

L’antiquaire s’en retournait donc chez lui triste et pensif, lorsqu’il rencontra le cortège.

Ce fut un cri de rage et de joie en même temps que poussa maître Justin Oysel en apercevant sa momie sur ce trône improvisé.

Puis tout à coup, distinguant Wilhem Jacobus au milieu de la foule, il courut à lui:

–Qu’est-ce que cela veut dire, vieux juif? lui cria-t-il; comment se fait-il que ma momie se promène ainsi dans les rues de Rotterdam?

–Votre momie? la mienne!

–Mais, brigand, vous me l’avez vendue!

–Eh bien! je la reprends!

–Je ne veux pas! elle est à moi!

–Non, à moi!

–A moi!

–A moi!

Ce’débat amusait les assistants; aussi deux gros gaillards, deux calfats, je crois, imaginèrent de les hisser sur le trône de feuillage a cote de leur momie.

On les vit alors s’arracher la momie à qui mieux mieux; la dispute s’échauffait, la foule riait et chantait maintenant:

–Oh! qu’ils sont laids!

. Le comique était à son comble! Bientôt les bandelettes de la momie se déroulèrent. les aromates tombèrent en poudre, et les antagonistes enragés, aux rires effrénés de tout le cortège, virent, au lieu de cadavre, un mannequin de paille qui les couvrit de poussière.

Pendant ce temps, dans le pré, au bord de la Meuse, Marthe répétait de mille façons à son bien-aimé petit clerc:

–0mon André! qu’il fait bon de s’aimer!

LE GRAND AMOUR DE STÉPHANE

Table des matières

I

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Stéphane n’est ni plus timide ni plus audacieux qu’un autre; il n’a ni plus ni moins d’esprit; quant à sa figure, n’en parlons pas: de profil, son nez est très long, et de face il rougit au moindre mot, même pour rien. Disons, pour terminer, que sa mise est décente, que ses souliers sont entre deux âges, et que, s’il ne porte pas de gants, du moins ses ongles n’en portent pas le deuil.

Stéphane est amoureux!–Il a rencontré chez la duchesse d’O. Mme Louise de Valigny et son cœur de vingt-cinq ans s’est épris comme une allumette.

Il faut dire aussi, pour excuser Stéphane, qu’un soir, la duchesse l’avait accusé d’être amoureux de Mme de Valigny, alors qu’il n’y songeait pas encore: ce qui fit que de soupçons en allusions, de regards en paroles et de fil en aiguille, Stéphane fut piqué un beau jour par la flèche pointue de ce mauvais sujet de Cupidon.

Du reste, l’objet de son adoration méritait à tous égards les soupirs désespérés de notre amoureux.

Mme Louise de Valigny est d’une taille moyenne; elle a des cheveux noirs et des yeux pleins de coquetterie; sa taille est mince, son pied petit même sans bottines; ses manières sont d’une exquise distinction; elle a l’âge des femmes d’esprit qui sont jolies et pour qui le temps veut bien s’arrêter; enfin, elle serait parfaite au dehors comme au dedans, si Stéphane, qui préfère les anges de la terre aux anges des cieux, ne désirait qu’il en fût autrement.

Deux fois par semaine, en sortant de chez la duchesse, Stéphane reconduisait Mme de Valigny. Arrivé à sa porte, il la saluait et s’en retournait chez lui en se disant: «Qu’il est malheureux que je ne puisse plus aimer, comme j’aimerais cette femme-là!» Alors il fredonnait un couplet, rimait deux vers, ébauchait une scène; mais il avait beau précipiter sa marche et guider ses idées vers des sujets opposés, toujours Mme de Valigny se retrouvait dans un coin de son imagination, et de sa main gauche, il tâtait son bras droit, comme pour s’assurer que la main délicate qui s’y était posée ne s’y trouvait plus.

Ainsi se passèrent quinze jours.

II

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La duchesse recevait pour la dernière fois; les douces promenades allaient donc finir.–Quand je dis douces promenades, je me mets à la place de Stéphane, car la conversation qu’il tenait eût fort peu contenté tout autre, mais Stéphane en était satisfait.

–Quel beau temps! disait Mme de Valigny.

–Bien beau! répondait Stéphane,–et il n’ajoutait pas:–Si nous profitions de la douceur de la température pour nous promener un peu?

C’était pourtant bien simple, mais il n’osait pas.

En la reconduisant pour la dernière fois, Stéphane eut vingt fois sur les lèvres le mot:–Je vous aime!–mais vingt fois ses lèvres s’entr’ouvrirent sans prononcer une parole.–Lorsqu’il l’eut quittée, il se dit:–Allons, je ne suis qu’un sot! Mais, rentré chez lui, furieux de s’être insulté, il s’imagina qu’il ne l’aimait pas.

–Moi! aimer! Allons donc! se dit-il, je n’ai pas de temps à perdre!–et il se mit à rire.

Mais, en se regardant dans la glace, il s’aperçut bien vite qu’il ne riait pas du tout.

–Ah çà! dit-il, est-ce pour tout de bon?

Diable! je suis malade, il faut prendre une médecine.

III

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Il sortit, et s’en fut, avec des amis qu’il rencontra, chez une ancienne maîtresse qui le trouva plus aimable qu’autrefois. Stéphane riait, chantait, disait des bons mots, avait de l’esprit et une verve intarissable. Puis, quand ses amis furent partis et qu’il resta seul avec sa maîtresse, il fut pris d’une douleur si grande qu’il crut qu’il allait pleurer. Pour chasser les pensées tristes qui venaient l’assaillir en foule, il jeta les yeux sur cette femme à qui jadis il avait dit si facilement:– Je t’aime!

Elle comptait de l’argent dans un coin de sa chambre. Stéphane la regarda hébété.

–Maria! lui cria-t-il, viens donc m’embrasser!

Docile à cet appel familier, Maria vint s’asseoir sur les genoux de Stéphane, et Stéphane la couvrit de baisers, il lui donna les noms les plus doux, il la caressa comme un enfant et lui répéta mille fois avec les inflexions de voix les plus tendres:

–Je t’aime! je t’aime! je t’aime!

Maria, peu habituée à un langage aussi nouveau pour elle, s’éloigna de lui en riant.

–Ah! fit Stéphane revenu à lui, pardon, ma chère, je me suis trompé de porte!

Et il prit son chapeau et sortit.

IV

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Le lendemain, Stéphane, au sortir du lit, écrivit la lettre suivante:

«Madame,

Je ne sais ni pourquoi je vous écris, ni ce que je vais vous dire; il y a un mot, un mot divin que je n’ose prononcer, car si je le prononçais, ce mot! ce serait vous demander de vous prononcer entre mon bonheur et mon désespoir, et cet arrêt, madame, je n’ose ni ne dois vous demander de le prononcer.»

Stéphane s’arrêta et relut sa lettre. S’apercevant qu’en quatre lignes il avait écrit quatre fois le mot: prononcer, il la déchira et la recommença ainsi.

«Madame,

Voilà que j’écris et ne sais comment commencer ma lettre, et ne sais que vous dire qui vous fasse deviner le mot qui se trouve au bout de ma plume ainsi que sur le bord de mes lèvres et que ma plume n’ose écrire ni ma bouche prononcer.»

En relisant cette nouvelle lettre, Stéphane s’aperçut de nouveau que les que et les qui foisonnaient dans son épître et il la déchira une seconde fois.

–C’est bête d’écrire! dit-il;–voyons, ayons un peu de sang-froid et dressons nos batteries. Il faut que demain je sache à quoi m’en tenir. Je vais passer devant sa maison, elle peut se trouver à sa fenêtre: si je la vois, je monte!

A onze heures, Stéphane déjeuna; à midi, il se trouvait devant le numéro17de la rue de l’Arcade.

V

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Au bout du premier quart d’heure, Stéphane impatienté entra dans la maison.

VI

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–Mme de Valigny?

–C’est ici. Qui annoncerai-je?

–Stéphane Duval!

La bonne ouvrit une porte et l’introduisit dans le salon.

Signalement de Stéphane en ce moment:

Teint:–Coloré.

Cœur: Quatre-vingt-dix pulsations à la minute.

Audace:–Néant.

Élocution:–Absente.

Signes particuliers:–Un tremblement nerveux agitant tous ses membres.

Stéphane fit le tour du salon.

Les meubles étaient en palissandre; la pendule Louis XV; des tapis en moquette cachaient le parquet; çà et là, sur les murs, se trouvaient quelques tableaux de maîtres: deux petits Troyon, un Meissonnier lilliputien, une singerie de Rousseau et une forêt lumineuse de Diaz. Les rideaux étaient en tulle brodé; des albums de musique couvraient le piano; des fleurs ornaient des vases du Japon placés de chaque côté de la cheminée.

Stéphane regarda tout, mais ne vit rien. Il s’assit sur un fauteuil et remarqua que son pantalon était crotté.

Cela le contraria.

Il allait être audacieux, ces taches ordes le taquinèrent, elles prirent à ses yeux des proportions colossales; cela lui enleva toute la poésie de sa témérité.–Un amoureux peut-il être crotté?

Un léger bruit le tira de sa préoccupation.

Ce bruit, je vous le dis en secret, c’est Mme de Valigny qui l’avait causé.–Mme de Valigny voulait mettre une robe bleue pour recevoir Stéphane; la robe était devenue trop étroite; en l’agrafant, une porte avait sauté, il fallait en recoudre une autre; la femme de chambre avait laissé tomber son dé pendant l’opération réparatrice, et c’est ce léger bruit qui avait troublé les méditations de Stéphane.

Et comme des plus petites causes naissent les plus grands effets, il arriva que Stéphane porta ses yeux de son pantalon à sa chemise et s’aperçut qu’une tache de café s’y était complaisamment étalée.

Impossible d’alléguer un grain de beauté!

La boue qui diaprait son pantalon et la tache qui déflorait sa chemise indisposaient déjà Stéphane et le faisaient douter de lui-même, lorsqu’il se souvint qu’il avait fumé et que par conséquent sa barbe sentait le tabac; puis il remarqua qu’il n’avait pas de gants, que ses souliers n’étaient pas vernis, que son binocle n’avait qu’un verre et que ses boutons de gilet se désossaient.

Comment se présenter dans cet état devant Mme de Valigny?

Malgré son amour, ou plutôt à cause de son amour, Stéphane comprit que sa visite était intempestive; il prit son chapeau, sortit du salon et gagna lestement la porte d’entrée.

A ce moment, Mme de Valigny entrait dans le salon.

Stéphane, heureusement,–je dis heureusement!–avait rêvé les yeux ouverts; il se promenait toujours dans la rue de l’Arcade, devant le numéro17, et sa visite malencontreuse n’avait existé que dans son imagination.

VII

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Au bout de deux heures de promenade, Stéphane se rappela que Mme de Valigny demeurait au numéro71, et non au numéro17, ce qui modifia complètement le cours de ses idées, et fit qu’au lieu de continuer au numéro71la faction qu’il avait commencée devant le numéro17, il s’en fut prendre une glace au café Anglais.

VIII

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Il était onze heures du soir lorsque Stéphane rentra chez lui. Il se deshabilla, se coucha et roula une cigarette en feuilletant un roman. Le roman était peu amusant; il le déposa sur sa table de nuit.

La cigarette de Stéphane touchait à sa fin et les yeux de notre amoureux s’alanguissaient déjà, lorsque deux petits coups frappés discrètement à sa porte le tirèrent de sa rêverie.

–Entrez! fit-il.

Et Mme de Valigny entra.

Stéphane lui dit:

–Il faudra, madame, que nous laissions l’un et l’autre l’étiquette de côté, car, malgré toute la bonne volonté que j’ai de vous recevoir comme vous le méritez, je ne consentirai jamais à me rhabiller devant vous.

–Restez ainsi, répondit Mme de Valigny, l’heure à laquelle je me présente chez vous, vous absout et m’excuse; je vais me hâter de vous expliquer le motif de ma visite.

–Madame!.

–M’aimez-vous?

–Ma foi, madame, je n’en sais rien. Je pense sans cesse à vous; je vous écris chaque jour une centaine de vers; je passe à toute heure devant votre maison; j’ai commandé à un peintre votre portrait, d’après mes souvenirs; je ne me grise plus; je ne mange que des crèmes et du laitage; je maigris à vue d’œil; je laisse pousser mes cheveux et ma barbe et ne soigne que mes ongles; le soir, je regarde la lune et lui fais des déclarations; il y a une étoile au ciel que j’ai honorée de votre nom; enfin, j’ai rompu avec ma dernière maîtresse, sous prétexte qu’elle m’aimait trop. Peut-être est-ce là de l’amour? je l’ignore.– Si cela en est, alors, je vous aime!

–Vous êtes un charmant original.

–Madame, vous me flattez!

.–Je viens pour vous dire que j’ai été deux fois de suite chez la vicomtesse avec la même toilette; que je trouve le cold-cream nuisible à ma peau délicate; que je déteste mon mari; que je renvoie ma femme de chambre; que Love, ma chienne, est restée deux jours sans manger par ma faute; qu’il y a huit jours que je n’ai été à l’Opéra; que j’ai rêvé trois fois de vous, et qu’enfin je m’aperçois que j’ai le cœur pris par je ne sais qui. Ceci vous explique le but de ma visite: je viens vous demander si je vous aime?

Stéphane se leva sur son séant et se prépara à se jeter aux genoux de Mme de Valigny, lorsque celle-ci vint s’asseoir familièrement sur le pied de son lit.

Stéphane lui dit alors:

–Savez-vous, madame, que demain je serai un niais à mes propres yeux, si, ce soir, vous ne m’appartenez pas.

Mme de Valigny se mit à rire.

Stéphane voulut alors lui saisir la main, mais il se sentit soudain serré par le cou d’une façon formidable.

–Laissez-moi, laissez-moi, râlait-il, je ne vous aimerai plus, je vous oublierai!

–Je veux que tu m’aimes! répondit Mme de Valigny en lui serrant le cou plus fort.

–Eh bien, je t’aime! lâche-moi! je t’aime! je t’aime! je t’aime!

Mme de Valigny le lâcha.

Stéphane resta dix minutes à peu près à se remettre de cette singulière attaque, et lorsqu’il eut repris complètement ses sens, il se hasarda à rouvrir les yeux.

Il aperçut alors, dans un coin de sa chambre, une vieille femme hideuse qui mangeait des noix et en jetait les coquilles sur le parquet.

–Qui êtes-vous? lui dit Stéphane.

–Oh! oh! fit la vieille, vous ne me reconnaissez pas, mon mignon! Je suis Mme de Valigny, que vous avez séduite il y a quarante ans!

–Déjà! murmura Stéphane.

La vieille se leva et traversa la chambre. Stéphane entendit comme un bruit de chaînes.

–Que tu as peu de mémoire, Stéphane! dit la vieille; le bruit que je fais en marchant t’étonne: c’est la chaîne dont un anneau est rivé à mon pied et l’autre au tien!

Stéphane porta la main à son pied et y sentit un anneau de fer rivé au-dessus de la cheville.

–Stéphane! murmura la vieille qui s’était de nouveau assise, Stéphane, fais-moi de la tisane, je souffre de la poitrine.

Stéphane obéit: il alluma le feu et fit de la tisane.

La flamme du réchaud donnait à tous les objets une forme fantastique.

–Je vais mourir! râla la vieille.

Stéphane ne répondit pas, mais au fond du cœur il était joyeux.: il songeait qu’il allait être débarrassé de sa chaîne.

–Je vais mourir, répéta la vieille. Stéphane, avant que je meure, dis-moi encore que tu m’aimes comme il y a quarante ans?

Stéphane fit la grimace; mais songeant que dans un moment semblable un refus serait cruel, il dit à la vieille:

–Oui, Louise, je t’aime toujours comme autrefois!

Soudain un éclat de rire strident se fit entendre et une vive lumière éclaira la chambre.

IX

Table des matières

Le lendemain, à cinq heures du soir, Stéphane entra au café du passage de l’Opéra. On lui servit une absinthe et le Moniteur, et il se mit à parcourir le journal en buvant à petits coups.

A côté de lui se trouvait un groupe au milieu duquel pérorait un monsieur d’un certain âge, aux favoris grisonnants et qui semblait avoir bu outre mesure.

–Oui, vraiment, disait le monsieur, je soutiens mon dire: une femme qui se respecte un peu ne doit jamais tromper son mari, quelles que soient les tentations qui l’assiègent.

–Mais la passion?

–Puérilité! La passion, c’est de la fièvre! Le quinine chasse la fièvre; l’éducation est le quinine de la passion.

–Mais le tempérament?

–C’est un prétexte inventé par les médecins! Croyez-vous que la dissemblance de tempéraments suffise pour rompre un mariage?

–Non!

–Il est donc évident que le tempérament est un prétexte banal! Accouplez le feu et l’eau: l’eau éteindra le feu ou le feu vaporisera l’eau, il n’y a pas de milieu. Je soutiens donc qu’une femme qui trompe son mari n’a pas d’excuse!

–Mais, mon cher Valigny.

Stéphane leva les yeux et regarda les interlocuteurs.

–Mais, mon cher Valigny, ta femme.

–Ma femme! Non, mon ami! Parlons de toutes les femmes, excepté des nôtres! C’est une matière trop délicate que nous traitons ici pour y insinuer bénévolement notre honneur!

Stéphane considéra attentivement M. de Valigny.

Cinq minutes après, un jeune homme entra dans le café et se dirigea vers le groupe dont nous avons parlé. Il serra la main à de Valigny et à ses amis, puis, levant les yeux, il aperçut Stéphane.

–Eh! c’est ce cher Stéphane! Que fais-tu là, seul, à cette table? Viens avec nous!

–Mais, mon ami.

–Je vais te présenter!–Permettez-moi, messieurs, de vous présenter mon ami Stéphane Duval, critique inconnu, quoique distingué, et poète distingué, quoique inconnu!

–Mais pas si inconnu que cela, dit M. de Valigny; j’ai déjà lu plusieurs articles de monsieur dans un petit journal que je reçois, et j’ai pris un grand plaisir à les lire.

Un pied et demi de rouge couvrit la figure de Stéphane.

–Tu dînes avec nous, dit à Stéphane son ami, c’est une affaire couvenue!

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0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
170 p. 1 illustration
ISBN:
4064066319717
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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