Read the book: «La prison du Luxembourg sous le règne de Louis-Philippe: Impressions et souvenirs»
Louis-Jean-Joseph Grivel
La prison du Luxembourg sous le règne de Louis-Philippe: Impressions et souvenirs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329235
Table des matières
INTRODUCTION
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
ATTENTAT
FIESCHI, MOREY, PEPIN, BOIREAU
ATTENTAT
ALIBAUD
PLAIDOYER
ATTENTAT
MEUNIER
ATTENTAT
QUÉNISSET, COLOMBIER, BRAZIER
ATTENTAT
LECOMTE
ATTENTAT
HENRI
LEÇONS ET ENSEIGNEMENTS
CONCLUSION.
RÉPONSE
A QUELQUES OBSERVATIONS
PREMIÈRE OBSERVATION.
DEUXIÈME OBSERVATION.
TROISIÈME OBSERVATION.
QUATRIÈME OBSERVATION.

INTRODUCTION
Table des matières
Nous avons toujours pensé qu’une des premières qualités d’un ouvrage sérieux était son utilité.
C’est parce que nous avons la persuasion que de cet écrit pourront sortir des leçons et des enseignements d’une application plus générale qu’on ne le supposerait tout d’abord, que nous avons cru devoir faire cette publication.
I
Table des matières
Des personnes éminentes nous avaient souvent engagé à publier les impressions et les souvenirs que nous avions recueillis dans la prison du Luxembourg, sur le compte des condamnés pour attentat à la vie du roi Louis-Philippe et des princes ses fils.
Plusieurs de ees condamnés eux-mêmes nous en avaient. également prié, afin que la manifestation de leur repentir fût bien constatée, et qu’il devînt notoire pour tous qu’ils avaient voulu mourir en chrétiens.
Cette publication, dans notre pensée, ne soulevait donc qu’une question de temps et d’opportunité.
Aujourd’hui, nous cédons à de nouvelles et plus pressantes instances.
Les doctrines régicides, en effet, n’ont-elles pas été de nouveau professées? De nouvelles et horribles tentatives (attentats de Pianori et d’Orsini) ne sont-elles pas venues révéler cette conspiration détestable et permanente d’hommes qui, s’arrogeant le droit de vie et de mort sur les têtes couronnées, s’érigent, à leur égard, en juges et en bourreaux? Les meurtriers eux-mêmes, pour lesquels il n’y a pas assez de regrets, d’éloges et de récompenses, ne sont-ils pas transformés en héros et en martyrs!
Dans un journal officiel, naguère encore, n’a-t-on pas lu avec effroi un décret solennel qui, tout près de nous, décernait l’apothéose au régicide, récompensait publiquement l’assassinat et provoquait ainsi au meurtre des souverains? La glorification d’un pareil forfait n’est point demeurée stérile. Sous tant d’influences pernicieuses, la contagion étend tous les jours ses ravages: le fléau a éclaté successivement à Berlin (attentat de Becker) et à Athènes (attentat de Dossios). La civilisation tout entière n’est-elle pas menacée?
II
Table des matières
Chaque fois qu’un de ces actes parricides est venu épouvanter notre pays, ce n’est pas sans un profond sentiment d’étonnement et d’indignation qu’on s’est demandé comment un forfait aussi exécrable pouvait si souvent se reproduire au milieu de nous: Car tantum nefas in nobis repertum est? C’est que le régicide, outre ce qu’il renferme en lui-même d’énormité, est, de tous les crimes, celui qui semble répugner le plus aux nobles sentiments et aux habitudes chevaleresques d’un peuple qui tient le sceptre de la civilisation; et que la douceur, la politesse de ses mœurs, la loyauté de son caractère et la délicatesse de ses sentiments rendent justement célèbre. Sans doute, notre nation, brave, généreuse, ne saurait être tout entière responsable et solidaire de la lâche fureur d’un déplorable fanatisme. Il faut cependant l’avouer, le renouvellement de ces forfaits, autrefois presque inouïs, qui jette de si effrayantes clartés sur l’état moral de la société, est devenu malheureusement trop fréquent pour que l’honneur national n’en ait pas reçu quelque atteinte.
Il serait à souhaiter que le nom et le souvenir de pareils crimes fussent à jamais effacés; mais, hélas! malgré nous, ils doivent faire partie de notre histoire. Ne devons-nous pas craindre que le récit eu soit présenté d’une manière fausse, dangereuse, et à l’appui de ces théories funestes que des esprits frénétiques ne cessent de répandre dans certaines classes de la société, afin que sur ce sol brûlant de haine et de colère, et tout soulevé de perverses excitations, il germe et sorte de nouveaux crimes?
III
Table des matières
On ne détruit pas le mal en le cachant.
Ce n’est donc point à nier et à dissimuler ces crimes qu’on doit aujourd’hui s’attacher; il faut les prévenir. Aussi pensons-nous que, pour guérir cette plaie sociale, il faut en sonder toute la profondeur; il faut, de plus, en connaître la nature, et les causes; et voilà, si nous pouvons nous exprimer ainsi, ce que l’autopsie morale des malheureux qui ont succombé aux atteintes d’un mal que tous déplorent pourra seule nous révéler.
Mais comment se fera cette autopsie morale?
«Parle, pour que je te voie,» disait un ancien philosophe. Nous reproduirons donc scrupuleusement les paroles, les aveux, lés déclarations, les discours notoires de ces hommes dévoyés et pervertis, que nous voulons étudier. Nous les écouterons parler avant que la religion eut dessillé leurs yeux, comme après qu’elle eut modifié, ou, mieux encore, changé leur cœur; et ce langage, conservé avec son expression et son inflexion particulières, produira une démonstration autrement vraie, autrement saisissante que celle des raisonnements; il mettra en évidence les vraies causes et la nature de ce désordre moral, et, par suite, servira à indiquer les moyens de l’arrêter et de le prévenir. Ces observations psychologiques, prises sur le vif, et les réflexions qu’elles ne manqueront pas de suggérer, aideront peut-être aussi à la solution des grands problèmes de notre législation répressive et criminelle.
IV
Table des matières
Il n’est pas besoin de le dire, le prêtre a oublié ce qui peut lui avoir été confié, sous le sceau du sacrement, au tribunal mystérieux et inviolable des âmes; sa mémoire est éteinte à cet égard. Il ne s’agit ici que d’un compte rendu de faits, d’entretiens et de rapports purement extérieurs et qui ne touchent en rien à la confession, qui demeure toujours un secret divin.
De hautes convenances nous font aussi un devoir d’user de la plus grande circonspection en ce qui touche à d’autres matières délicates; mais c’est un bonheur pour nous de publier tout ce qui peut éclairer, corriger ou édifier nos frères. L’ange disait à Tobie qu’il fallait garder les secrets du roi, mais que pour les secrets des œuvres de Dieu il. était bon et utile de les révéler.
Ainsi, sous le rapport religieux et social, notre tâche prend un véritable caractère de convenance et d’intérêt. Nous devons ajouter que, pour la remplir, nous nous tiendrons toujours au-dessus des calculs d’opinion et des préventions de parti.
V
Table des matières
Ce récit, nous le sentons, va réveiller les émotions les plus pénibles, mais, en même temps, les plus douces de notre vie.
Lorsque nous nous rappelons les tragiques et douloureuses scènes auxquelles nous avons assisté ; lorsque nous apparaît cette longue succession de malheureux expiant par la déportation, le bagne ou l’échafaud, les sophismes et les passions qui les avaient jetés dans de si fausses et si coupables voies; lorsque nous songeons que plusieurs d’entre eux avaient reçu du ciel de belles et de nobles facultés; qu’entourés de l’estime de leurs semblables, ils auraient pu accomplir une utile destinée, et que celte destinée a avorté dans le sang; qu’ils sont devenus de vils assassins; bien amères sont nos pensées, bien affligeantes sont nos réflexions! Mais à des jours et à des nuits de triste mémoire pour nous viennent se rattacher d’autres parties de ces drames lugubres toutes vivantes aussi dans nos souvenirs, et qui y apportent l’allégement et l’espérance.
En effet, toutes les fois que, chez ces individus en proie à une folie ne manquant pas de sophismes pour s’absoudre, commençait à se calmer le bouillonnement des mauvaises passions, mises en fermentation par des habitudes vicieuses, par des lectures excitantes, par des insinuations perfides, peut-être même par l’initiation à des sociétés où l’assassinat glorifié était accepté et juré sous la foi de serments terribles; alors, dans le triste et accablant loisir de la prison, au milieu de cruelles insomnies, seuls avec leur conscience et l’unique ami qui leur restait, un prêtre! nous avons eu le bonheur de les voir prêter l’oreille à de pieuses exhortations, changer peu à peu de sentiments, à mesure que la vérité morale et religieuse reprenait sur eux son salutaire ascendant.
Quand surtout, au milieu de cet appareil de terreur dont la justice humaine environne l’exécution de ses arrêts sur l’échafaud, presque tous ces hommes, naguère si vaniteusement criminels, manifestaient leur repentir par des paroles ou par des signes non équivoques, faisaient publiquement profession de la foi catholique, foulant ainsi aux pieds tout respect humain de secte et de parti; quelle émotion consolante pour notre ministère! et depuis, quelle réminiscence précieuse pour nous!
Enfin, après que grâce fut faite de la vie à quelques-uns de ces grands criminels; que la peine capitale prononcée contre eux fut commuée, soit en celle des travaux forcés, soit en un exil perpétuel dans de lointains pays, notre séparation n’eut-elle pas ses douceurs? Tous partirent dans des dispositions d’esprit et de cœur dont nous nous sommes plus d’une fois réjouis devant le Seigneur. Les lettres pleines d’effusion et de reconnaissance qu’ils nous adressèrent plus tard, les renseignements qui nous parvinrent sur la sincérité et la persévérance de leur repentir, renouvelèrent nos joies en réalisant nos vœux et nos espérances. Il se passait en nous quelque chose de semblable aux émotions d’une mère qui oublie le travail douloureux de l’enfantement et qui est toute au bonheur quand on lui dit qu’il lui est né un fils. N’est-ce pas à nous, qui avons charge d’âmes, que s’adressent ces belles paroles de Fénelon: Soyez pères, soyez mères!
VI
Table des matières
Oh! qu’il nous soit loisible de parler de tout cela, sans qu’on puisse croire qu’il entre dans notre œuvre le moindre calcul de revendication personnelle. Car, que sommes-nous, faibles instruments? et qu’avons-nous à prétendre ici? Un homme ne convertit point un homme. Tout est l’ouvrage de Dieu et de la grâce, ce remède souverain fait avec le sang de Jésus-Christ. La grâce seule peut transformer et convertir les criminels les plus obstinés. Flamme régénératrice, elle change les inclinations au crime en principes de vertu. L’esprit et le cœur de ceux que nos raisonnements n’ont pu convaincre ni toucher s’amollissent et cèdent aux influences de sa douce chaleur. Comme dans les entrailles de la terre et dans la profondeur des plus hautes montagnes sont cachées des veines d’or, de même dans les cœurs en apparence endurcis et glacés peuvent se trouver de bons sentiments; mais la grâce seule nous les découvre et nous fait suivre leurs précieux filons.
Que le nom de ces coupables forcenés soit noté d’infamie, qu’il soit justement flétri, qu’à leur crime s’attache loute l’indignation qu’il doit inspirer. Mais en nous, ministres de miséricorde et de réconciliation, l’homme doit se défendre de ses propres impressions, maîtriser les sentiments de répulsion naturelle qu’il peut éprouver. Ne sommes-nous pas les représentants et les envoyés de Jésus-Christ, qui a répandu son sang pour sauver les criminels et qui veut que personne ne périsse. N’est-ce pas pour sauver les âmes souillées que coulent toujours encore avec tant d’abondance les fontaines du Sauveur? Pourrions-nous ne pas faire d’incessants efforts pour recueillir toutes les gouttes du sang rédempteur, et n’en laisser perdre aucune? Seuls dépositaires de l’espérance et de la consolation, nous devons toujours faire naître l’espérance et apporter la consolation. Notre patience ne doit pas plus se lasser que la miséricorde de Dieu; notre code pénitentiel est tout médicinal. Il ne veut point détruire l’homme, mais le péché, dit saint Augustin, afin de préserver le pécheur des peines éternelles, qui sont sans remède.
VII
Table des matières
Hâtons-nous de le publier: le souffle d’en haut fait naître dans nos âmes d’hommes et de prêtres des sentiments de pitié et de compassion d’autant plus vifs pour les plus grands coupables qu’ils sont plus malheureux; car, qui est plus malheureux qu’un grand coupable? La religion, en nous fournissant les moyens de les connaître et de les juger, assis, pour ainsi dire, au foyer de leurs consciences; en nous initiant à la perception des faits intérieurs, qui nous découvre ce que les faits externes et matériels ne cachent que trop souvent sous leur enveloppe changeante; en nous engageant à lire dans le livre de toutes les infirmités humaines, c’est-à-dire dans notre propre cœur, la religion, dis-je, nous porte à aplanir, par une inépuisable condescendance, le chemin du retour à un frère malheureux et égaré. Elle nous attire à lui, et elle le fait venir à nous. Sa confiance nous attendrit et nous gagne de plus en plus. Tout couvert des anathèmes de la société et de sa juste réprobation, nos bras, notre cœur, lui sont ouverts. Il n’a plus rien à attendre de la pitié des hommes; nous lui disons, en l’embrassant avec effusion: Espoir! courage! mon pauvre frère; il est pour vous encore un recours, le meilleur et le plus assuré, c’est la bonté, c’est la miséricorde de Dieu.
Cependant, à la vue de l’instrument sanglant qui se dresse prêt à frapper celui dont la religion et notre attendrissement nous ont constitué l’ami et le consolateur, que deviendrions-nous nous-mêmes, laissés à notre faiblesse; l’imagination saisie par tant et de si redoutables préoccupations, en face de l’inévitable perspective de la mort, du jugement et de l’éternité ? N’est-ce pas encore Dieu, et n’est-ce pas sa grâce, qui, nous élevant au-dessus des défaillances et du trouble de la nature, nous donnent le courage qui nous manque? Encore une fois, où est, en tout cela, notre mérite propre?
VIII
Table des matières
Souvent nous avons été appelé auprès d’un lit de mort, mais c’était alors Dieu lui-même qui reprenait le souffle divin qu’il avait prêté à sa créature; presque toujours, en ce moment extrême, l’âge ou la maladie affaiblissent l’intelligence ou le sentiment du mourant, et rendent ainsi moins vives ses douleurs, moins poignant son regret de quitter la vie. C’est ainsi que, dans les cas les plus ordinaires, nous perdons imperceptiblement quelque portion de nous-mêmes, que nous nous éteignons insensiblement, et que la mort arrive par degrés, comme la nuit que précède le crépuscule; l’espérance, alors même, ne nous abandonne que quand notre cœur a cessé de battre.
Mais le condamné qu’attend le dernier supplice peut être dans toute la force et toute la vigueur de l’âge, il peut avoir la plénitude de sa connaissance etcomme un surcroît de sensibilité ; pour lui a disparu tout espoir terrestre longtemps avant l’arrivée du bourreau. Qui peut calculer la durée, et apprécier les angoisses de sa clairvoyante agonie? La lecture de son arrêt est le commencement des douleurs; puis une nuit de souffrances physiques et morales avec la camisole de force . Un jour, peut-être une moitié de nuit encore de toutes ces tortures, et arrivent les exécuteurs des hautes-œuvres; et, au vestibule de l’échafaud, à la lueur de pâles flambeaux, commence et s’achève la toilette de cette victime toute vivante de la mort. Le jour ne semble poindre que pour éclairer le terrifiant appareil. Sous l’œil, sous l’étreinte de celui dont le nom seul inspire la répulsion et l’effroi, le patient s’achemine lentement vers le théâtre ignominieux où il va être exposé à l’avidité de tous les regards.
La sentence est lue à haute voix; puis succède un moment de morne silence! Comment rendre les détails du drame, intime, déchirant, qui s’achève dans l’âme du supplicié, et que ne révèlent que trop la contraction de son visage, de sa bouche, et une espèce de tressaillement du cou qui semble pressentir la hache du bourreau? Un froid glacé parcourt tout son corps, refoule le sang comme pour centraliser la chaleur et la sensibilité an cœur, qui se trouve en quelque sorte inondé des dernières amertumes de la vie, après s’en être saturé goutte à goutte.
Ainsi va finir cette existence maudite, violemment mais peut-être trop lentement encore tranchée par le fer .
Nous le demandons maintenant, si la religion n’apparraissait point là avec sa céleste influence , que ferait donc la loi? Ce qu’elle ferait? mais elle anticiperait sur l’enfer!... Le bourreau sur la terre remplirait l’office du démon!... Une fureur désespérée, la crainte de se dédire, si puissante dans ces êtres vaniteux et exaspérés, les empêcheraient de témoigner le moindre repentir. Impénitents affectés jusque sous le couteau vengeur, leur dernier soupir s’exhalerait en blasphème contre le ciel, et en insultante menace à la société ; sous le masque de l’assurance, mais en réalité frémissant en eux-mêmes, ils descendraient, damnés d’avance, dans le lieu de l’éternelle horreur.
«Quel est, a dit un grave et éloquent écrivain, le vice radical des législations pénales modernes? Elles frappent, elles punissent, sans s’inquiéter de savoir si le coupable accepte ou non sa peine, s’il reconnaît son tort, si sa volonté se range ou non à la volonté de la loi; elles agissent uniquement par voie de contrainte. La justice ne prend nul souci d’apparaître, à celui qu’elle atteint, sous d’autres traits que ceux de la force.»
En effet, la loi criminelle ne sait que punir; son bras de fer ne sait que frapper. Mais la religion cherche à amender le coupable, à lui inspirer le regret de son crime; elle vent lui en faire accepter la peine comme une expiation. La religion punit et console, punit et pardonne. Admirable contraste! ineffable compensation qui, par l’intermédiaire de son sacerdoce, concilie tout, et ce que la justice humaine a de plus rigoureux, et ce que le cœur humain a de plus tendre et de plus touchant.
Vous nous avez suivi sur le parcours de la voie douloureuse que nous n’avons que trop appris à connaître; vous nous avez vu près de ce coupable dévoué au glaive, sur le point de solder sa dette à la justice humaine et de subir la vindicte légale; il ne va bientôt plus relever que de la juridiction divine. D’indicibles souffrances vous ont été dévoilées! N’avez-vous pas pris quelque part à nos accablantes émotions? Pour nous, nous ne saurions trop le répéter, jamais, avant d’en avoir fait l’épreuve, nous n’aurions pu penser connaître des paroles pour une pareille situation, des paroles jaillissant du fond même de nos entrailles émues d’une dilection toute surnaturelle, et venant, sans effort, réveiller, raffermir, défendre de lui-même, arrêter sur les bords de la tentation, du découragement et du désespoir, le réprouvé social, couvert d’anathèmes et d’ignominies. Le Maître l’a dit, nous ne devons pas nous préoccuper de la forme ni de la matière de notre langage, car ici s’accomplissent toutes ses divines promesses. L’Esprit, qui souffle où il veut, place sur nos lèvres ces poroles d’à-propos si tendrement communicatives, d’une concision si pénétrante, et qui, au lieu de fiel et de vinaigre, apportent à celui qui est là, sous nos yeux, endurant tous les genres de tourments, une douceur dernière et comme une goutte de miel!
N’est-ce pas le même esprit qui nous inspire aussi ces prières qui montent vers Dieu en élans de l’âme, pour le conjurer d’avoir pitié de l’humiliation et du déchirement du pauvre délaissé ; de daigner, dans sa miséricorde infinie, faire accepter et faire souffrir, comme pénitence et comme satisfaction, à cette créature haletante d’angoisses, tout ce qu’elle éprouve d’ulcérant en elle et autour d’elle, afin que la peine du crime tourne à l’avantage du criminel... que son supplice soit une correction, une expiation, et non une damnation ?
Alors, en nous livrant à notre foi et à notre cœur, et ne séparant pas la justice de Dieu de sa miséricorde, nous nous prenons à espérer. Ne doivent-elles pas en effet faire naître l’espérance, ces consolantes pensées: Que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive; que l’œil de Dieu pénètre plus avant au fond des cœurs que nos faibles regards; qu’il distingue et soigne la plus faible étincelle de résurrection spirituelle; qu’il peut la rallumer de son souffle, et donner même à une larme cachée, mais repentante, le pouvoir de tout ranimer; qu’il peut enfin imprimer à la dernière volonté du mourant un mouvement salutaire et décisif, effet de l’infinie miséricorde à laquelle le temps et l’éternité appartiennent?
Tous ces prodiges d’inspiration, d’attendrissement, de confiance, qui s’opèrent en nous par le secours de la grâce divine, sont comme les fruits de la sainte paternité du prêtre que la religion nous confère. En effet, l’exercice de cette paternité, qui exige plus de foi et d’âme que de science et de génie, établit entre nous et l’enfant de notre adoption spirituelle, pour un nouvel ordre d’existence, des rapports et des liens plus forts, plus parfaits que ceux que produisent la nature et la société, et nous inspire un dévouement qui, ici-bas, n’a pas plus sa source que sa récompense.
Nous comprenons maintenant les sentiments dont était animé un saint prêtre qui remplissait habituellement ces pénibles fonctions. Un jour que, voulant récompenser son héroïque dévouement, le cardinal de Richelieu exigeait que cet homme de Dieu lui demandât quelque chose: «De meilleures planches à la charrette quand nous allons à l’échafaud, » lui répondit-il.
IX
Table des matières
Rendons au ciel de sincères actions de grâces: les criminels que nous avons assistés à leur heure dernière n’ont point été du nombre de ces aveugles obstinés que ni les supplices des hommes ni la crainte des jugements de Dieu, plus redoutables encore, ne peuvent faire fléchir et qui meurent dans l’endurcissement et l’impénitence. Sans doute nous aurions voulu plus, nous aurions souhaité surtout ne pas voir reparaître chez quelques-uns d’entre eux ces faiblesses persistantes, ces misères obstinées, qui venaient trahir leurs meilleures dispositions. Sans doute que des médecins spirituels, praticiens des âmes, plus habiles, plus expérimentés, plus que nous agréables à Dieu, auraient obtenu. davantage. Nous le regrettons vivement, et nous nous humilions dans le sentiment intime et douloureux de notre insuffisance, ars artium regimen animarum.
Cependant Dieu nous a fait une part de consolation bien précieuse. Comme on le verra, nos condanmés ont donné tous, plus ou moins, des témoignages extérieurs de leur retour à de meilleurs sentiments.
Fieschi, brûlé de haine contre la société qui l’avait justement chassé de son sein, ivre de vanité, devenu fanatique par son idolâtrie de lui-même et par l’importance qu’on lui avait donnée, ne se dissimulait pas néanmoins la scélératesse de son acte. Il s’avouait criminel. Son repentir avait bien quelque chose de théâtral; mais enfin c’était du repentir, et il ne s’est jamais démenti. On ne le vit point faire parade, lui, qu’on avait appelé le fanfaron du crime, de cette déplorable fermeté, de ce triste courage d’impiété cynique, d’un si fâcheux exemple en un pareil moment. Alibaud, après avoir avoué sans hésitation comme sans remords la pensée du meurtre qu’il avait nourrie pendant plusieurs années, et dont il se glorifiait, lui qui avait refusé d’abord le ministère d’un prêtre, voulant, disait-il; aller seul à l’échafaud, réclame bientôt le ministère de ce prêtre, qu’il appelle son ami, son père; il veut qu’il soit à ses côtés. Il prononce, il est vrai, d’affligeantes paroles qu’il n’aurait jamais proférées, nous en avons la conviction, s’il eût été possible d’épargner à cette imagination qui s’enflammait au contact de certains mots et de certaines idées, qui s’élevait et retombait comme le pouls d’un fiévreux, une dernière et trop dangereuse épreuve: la lecture de sa sentence faite à haute voix. Mais aussitôt il donne un démenti à ces paroles dont, nous l’espérons, il n’avait pas eu conscience, par ce cri sorti de son cœur: Je me repens! Puissent ce dernier regret qu’il exprime, son dernier regard qu’il attache sur le crucifix, et son dernier mouvement par lequel il y imprime ses lèvres, témoigner de la sincérité de sa résipiscence! Puissent tous ceux que nous avons de même assistés avoir accepté et subi, dans un véritable esprit de pénitence, les dernières et cruelles épreuves de leur supplice, comme ils ont paru le manifester publiquement! Dieu les a jugés!...
Pour nous, témoin du changement visiblement salutaire qui s’est opéré en eux, nous avons consacré ces pages à le constater.
Quoi de plus utile et de plus profitable pour la société qu’un pareil amendement reçoive une éclatante notoriété ? Il est dû à l’intervention de la religion, dont le triomphe, même humainement parlant, est ici un bienfait. Un forfait proclamé en face de l’instrument du supplice, avec le cynisme de l’orgueil, avec le scandale de la jactance, exerce toujours de pernicieuses influences. La morale publique a bien moins à souffrir des crimes suivis d’un repentir avoué, car elle voit ses droits, son autorité reconnus par une éclatante réparation. La religion elle-même ne parait-elle pas plus auguste et plus vénérable quand il est impossible de ne pas reconnaître qu’elle seule prévient et empèche alors la glorification si contagieuse du crime, cette prédication dernière pleine d’impudence et de forfanterie, qui, du haut de l’échafaud, ne descend jamais sans danger sur la multitude?
Quand il en est ainsi, l’attentat est puni, mais il n’est pas désavoué, il n’est pas expié. Le supplice produit un effet tout contraire à celui qu’on en attend. Il excite et affermit d’effrayantes sympathies, entretient de sacrilèges préjugés, qui font regarder comme des héros et des martyrs ceux qui ont rendu à leur opinion homicide le témoignage du sang.
X
Table des matières
A une époque où le calme, en certains esprits, pourrait n’être qu’apparent, et où notre pays aurait encore à redouter d’être livré à l’influence et à l’action des paradoxes et des sophismes les plus dangereux; à une époque où peu de principes sont reconnus et si peu de devoirs respectés; où il y a, pour beaucoup, une morale flexible et complaisante, prête à servir toutes les perverses inspirations, et à fournir un argument à toute violation des lois divines et humaines; à une époque surtout où la glorification publique du plus grand de tous les crimes et d’incessantes tentatives semblent comme vouloir maintenir le régicide à l’ordre du jour, il ne saurait y avoir, ce nous semble, d’inopportunité à rappeler le passé pour mieux éclairer le présent et préserver l’avenir.
Dans ce rapprochement d’époques où l’on voit les mêmes causes ne cessant de produire les mêmes effets, il doit y avoir pour tous matière à de sérieuses réflexions.
Au reflet sinistre des dates du passé, qui, de nos jours, ont eu leurs analogues, nous comprendrons mieux la persistance des périls qui nous menacent.
Pour notre faible part, nous chercherons à les conjurer ces périls, en faisant connaître la source d’où ils dérivent. La punition exemplaire des coupables, reconnaissant, hélas! trop tard, qu’en cédant à de perfides suggestions ils avaient été faits dupes et victimes, le détail de leurs souffrances, de leurs luttes morales, de leurs remords hautement avoues, l’expression publique de leur repentir, pourront devenir des leçons et des préservatifs pour d’autres. «Oh! disait l’un d’eux, si, avant de commettre un crime, les assassins souffraient ce que je souffre depuis vingt-cinq jours, il y aurait de quoi les empêcher de le commettre.» (Meunier.)
Plusieurs de ces malheureux manifestèrent le vif et amer regret de n’avoir point rencontré, sur leur chemin, un véritable ami qui les eût éclairés et arrêtés au bord de l’abîme. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! il se trouvait encore un homme assez pervers pour rêver de tels forfaits, puisse ce livre tomber entre ses mains! Fasse le ciel que ces pages, devenant comme un écho de cette voix amie inutilement invoquée par d’autres, lui porte de secourables avertissements, et qu’il recule, saisi d’un salutaire effroi!
XI
Table des matières
Quoi qu’il en soit, c’est dans un but d’utilité que nous retracerons l’histoire fidèle de ces grands coupables; nous en emprunterons les détails aux débats devant la Cour des pairs, aux précédents juridiques des condamnés, aux entretiens que nous avons eus avec eux, lesquels, je n’ai pas besoin de le répéter, n’avaient rien de confidentiel; nous ferons connaître les fausses idées sous l’influence desquelles ils ont agi; nous reproduirons les faux raisonnements par lesquels ils cherchaient à se justifier en se trompant eux-mêmes; et l’on se convaincra, avec effroi, qu’il suffit d’une fausse idée pour produire tous les genres de fanatismes, et pour faire souvent d’un homme un monstre.
On verra, dans la plupart de ces criminels, une instruction incomplète, incohérente, pire peut-être que l’ignorance. En effet, c’est une parcelle de vérité, jointe à l’erreur, qui fait la force de celle-ci et qui la rend si dangereuse. On remarquera surtout chez eux l’absence ou l’oubli des enseignements religieux, qui seuls nous donnent des notions exactes du bien et du mal. Aussi, dans leurs conversations, les mois comme les principes étaient dénaturés; toutes les expressions qui appartiennent à l’ordre moral étaient détournées de leur signification véritable: devoir, vertu, patrie, liberté..... Y a-t-il rien au monde de plus simple, de plus intelligible, et, en même temps, de plus beau, de plus auguste? Dans leur bouche, comme dans leur esprit, toutes ces dénominations et les idées qu’elles expriment, indignement profanées, perdaient leur sens primitif. A les entendre, l’attentat politique qu’on leur imputait ne pouvait être un crime! c’était, de leur part, un devoir, un acte patriotique et courageux, dont il leur était permis de se glorifier, comme si un tel attentat politique ne présentait pas une criminalité plus grande que tout autre, et dans son objet, et dans ses suites, pouvant amener les plus grands désastres, l’ébranlement et la ruine de l’État; comme s’il suffisait de faire d’avance le sacrifice de sa vie pour avoir le droit d’attenter à celle du souverain; comme si l’audace et l’atrocité du crime pouvaient jamais devenir de l’héroïsme; comme si l’arme infâme de l’assassinat n’était pas l’arme la plus antisociale, et dès lors la plus antifrançaise.
Notre récit, où l’on chercherait vainement la moindre intention politique, encore une fois, n’est que le résumé des notes que, jour par jour, nous avons soigneusement recueillies. Jamais nous ne nous sommes écarté de la plus scrupuleuse exactitude, même dans l’intention de procurer un plus grand bien, qu’on ne saurait jamais acheter aux dépens de la vérité. Nous nous sommes donc fait un devoir d’éviter avec soin le exagérations et les mensonges de convention au profit de je ne sais quelle moralité équivoque; la moralité profitable ne se trouve que dans la vérité des faits et la sincérité des appréciations.
Nous avons représenté ces hommes sous leurs traits véritables, tels, du moins, qu’ils nous ont apparu; si leur individualité ne semble pas de tous points odieuse, on n’en aura que plus d’horreur pour ces doctrines décevantes qui les ont perdus. Quel enseignement plus utile et plus grave! puisse-t-il faire comprendre à quels excès criminels peuvent entraîner l’oubli des vrais principes et des pratiques de la religion, l’aveuglement des passions, le fanatisme politique, la démence d’une fausse idée; puisse-t-il, surtout, prévenir à jamais le retour de ces excès et de ces crimes!
ATTENTAT
Table des matières
DU 28 JUILLET 1835
FIESCHI, MOREY, PEPIN, BOIREAU
Table des matières
«Je demande pardon aux hommes, et surtout à Dieu... Je regrette mes victimes plus que ma vie.»
Paroles de Fieschi sur l’échafaud.
«Adieu! Je vous en conjure, pensez à votre éternité ; mettez à profit le peu de temps qui vous reste, réconciliez-vous avec Dieu.
— Je n’y vois pas de difficulté ; je le désire.»
Dernier entretien avec Morey.
«Calmez-vous; soyez homme, soyez chrétien. Il vous reste un autre recours en grâce, c’est auprès de Dieu, un recours qui, si vous le voulez, est assure.»
Il m’embrassa avec une effusion pleine de sanglots; je pleurais avec lui.
Dernière entrevue avec Pépin.
«Parlez de liberté, dit quelque part Voltaire; criez contre les lois et l’autorité, vous aurez tous les badauds, et, quand vous aurez assez de ces badauds à vos ordres, il se trouvera des gens d’esprit qui leur mettront une selle et une bride et leur monteront dessus pour aller renverser les trônes et les empires.
— Ma foi, Voltaire pourrait bien avoir raison,» me dit Boireau en souriant.
Conversation avec Boireau.
Afin d’en faire sortir une moralité plus instructive, nous avons cru devoir faire précéder notre récit de quelques détails sur les déplorables antécédents du principal auteur de l’attentat, tristes et sinistres préludes de l’atrocité de son crime.
Giuseppe-Marie Fieschi, âgé de quarante ans, était né à Murato, près Bastia, dans l’île de Corse, où sa famille, d’origine génoise, s’était, dit-on, acquis une déplorable célébrité. Son père, abitatici (nomade), s’était expatrié pour se soustraire à une peine infamante.
Presque dès son enfance, Fieschi manifesta une humeur inquiète et vagabonde. A quinze ans, berger comme l’avait été son père, il quitta son troupeau pour s’enrôler dans un régiment napolitain en qualité de tambour.
Après la paix de 1814 il reparut en Corse, décoré de la croix des Deux-Siciles. On croit aussi qu’il avait obtenu celle de la Légion d’honneur pendant la campagne de Russie. Il ne reprit du service avec son grade de sergent que pendant les Cent-Jours.
Fieschi fut licencié avec l’armée à la seconde Restauration. Les documents officiels consignés dans les pièces du procès nous apprennent qu’au lieu de chercher des moyens honnêtes d’existence dans le travail il aima mieux suivre les criminelles traditions de sa famille. C’est ainsi qu’on le voit voler un bœuf, le vendre à l’aide d’un faux certificat et condamné pour ce double méfait à six ans de réclusion et à la surveillance perpétuelle de la police.
Après avoir subi sa peine, il vint en France et habita successivement Lodève, Montpellier, Lyon et Paris, où il arriva en septembre 1830.
D’après les mêmes documents, Fieschi vivait d’une vie de désordre, mélange de licence, de folies et de vices. Il n’était retenu par aucun lien de famille. Il fréquentait les maisons de jeu et avait noué des liaisons criminelles avec une femme Lassave Petit, et plus tard avec sa fille Nina.
Fieschi était habile mécanicien. Doué de beaucoup d’agilité naturelle, il excellait dans tous les exercices de la gymnastique; il avait une adresse, une force physique et un sang-froid extraordinaires. Il fit partie pendant quelque temps d’une compagnie de sous-officiers sédentaires casernée dans la rue du Jardin-du-Roi. C’est à cette époque qu’il eut quelques rapports avec M. Caune inspecteur des travaux d’assainissement. A force de dissimulation et de ruse il parvint à capter la confiance de cet honorable fonctionnaire, qui l’attacha à un atelier des travaux de la Bièvre, où il gagnait deux francs par jour. Quelque temps après, son protecteur le fit nommer gardien du moulin de Croulebarbe. Fieschi donna alors sa démission de sous-officier sédentaire et vint avec la femme Petit habiter ce moulin,jusqu’au jour où M. Caune, s’apercevant de plusieurs infidélités commises par son protégé, le renvoya de ses travaux. (Pièces du procès.) Ceci avait lieu en septembre 1854.
Précédemment, et lors de son débarquement en France, Fieschi, comme ancien soldat de l’expédition de Murat, avait éveillé l’attention du gouvernement de la Restauration, et le ministre de l’intérieur l’avait signalé à la surveillance de la police comme condamné politique.
A l’aide de ces indications officielles qui l’avaient suivi à Lodève, Lyon, etc., Fieschi, à la fin de 1834, trompa le religion de la commission des condamnés politiques, et obtint pendant trois mois un secours de vingt-cinq francs. Mais, la vérité ayant été découverte, il fut, pour ce fait, rayé des contrôles des condamnés, dénoncé à l’autorité et traduit devant le tribunal de police correctionnelle. M. Caune, qui s’intéressait encore à son ancien employé, malgré sa conduite d’improbité notoire, lui conseilla de se constituer prisonnier, vu le peu de gravité de son affaire. «On ne me prendra jamais vivant!» répondit Fieschi; et il montra d’un air farouche le fouet armé de balles de plomb qu’il portait caché sous ses vêtements.
Le 28 juillet 1835, Louis-Philippe sortit des Tuileries pour passer en revue la garde nationale et la troupe de ligne rangées sur les deux côtés des boulevards.
A midi, le cortège se dirigeant vers la Bastille, était arrivé devant le jardin Turc. Les yeux du roi se portent par hasard sur la gauche; il aperçoit de la fumée sortie d’une fenêtre, et, par une pensée rapide comme l’éclair: «Joinville, ceci me regarde,» dit-il. En même temps une forte détonation, semblable à un feu de peloton mal dirigé, se fait entendre: un vide se fait autour du roi; mais la mort, heureusement, l’a enveloppé ainsi que ses enfants, sans les toucher. Leurs chevaux sont blessés, et une balle a passé si près du front du roi, qu’elle y a laissé une longue trace noire. Mais quel déplorable spectacle! .. Un illustre maréchal, plusieurs généraux, des officiers, étaient tombés; des citoyens de toutes les classes, des femmes, des enfants, accourus à cette fête, avaient été frappés par la mitraille.
Cependant, aussitôt après l’explosion, au milieu de la confusion générale, tous les yeux se tournent vers le lieu d’où ces coups sont partis; une épaisse fumée s’échappe du troisième étage d’une maison d’assez mauvaise apparence. En un instant on se précipite, on arrive à ce troisième étage; la porte de l’appartement est barricadée; on la brise, on cherche avec ardeur, mais l’auteur du crime a disparu.
Des traces de sang conduisent à la fenêtre d’une cuisine donnant sur la cour de la maison, qui communique par derrière à la rue des Fossés-du-Temple.
Une double corde solidement attachée à une échelle placée en travers de la fenêtre, pendait au dehors.
Un homme était descendu par cette corde jusqu’au niveau d’un petit toit qui longe le deuxième étage de la maison.
Arrivé à cette hauteur, il voit du monde dans la cour, et, par le balancement de la corde, il se jette aussitôt sur le toit de la maison voisine; mais la rapidité du mouvement fait tomber un pot de fleurs. A cette chute, un agent de police lève les yeux et aperçoit l’homme qui fuit; il crie: Voilà l’assassin! Celui-ci s’élance vivement du toit, se cramponne à une fenêtre ouverte et se jette dans une cuisine. Il avait été horriblement blessé par les éclats de son infernale machine; il était tout sanglant, il avait le front, le cou entr’ouverts, la lèvre coupée et pendante, une des mains mutilée, essuyant de l’autre le sang qui lui voilait les yeux. Il aperçoit une femme: Laissez-moi passer! lui crie-t-il d’un ton menaçant, et cette femme lui ouvre elle-même la porte. Il fuit à grands pas; mais, arrivé dans la cour et au moment où il gagne avec précipitation la rue des Fossés-du-Temple, il est arrêté par des gardes nationaux. Cet homme était en effet l’assassin.
A l’instant on le reconnaît pour le locataire de l’appartement d’où les coups de feu sont partis; on le désigne comme un ouvrier mécanicien connu sous le nom de Girard. (Longtemps, en effet, Fieschi se cacha sous ce nom.) Arrêté en flagrant délit, il ne songe qu’à tromper la justice: son nom, il le dissimule; ses complices, il n’en a pas .
Le 5 août furent célébrées aux Invalides avec une imposante solennité, les funérailles des victimes de l’horrible événement du 28 juillet. Le roi et sa famille y assistaient avec tous les grands dignitaires de l’État. Dix-sept cercueils suivaient celui d’un maréchal de France.
Le lendemain, Louis-Philippe, si miraculeusement épargné, assista à Notre-Dame à un Te Deum d’actions de grâces.
Monseigneur de Quélen le reçut à la porte de l’antique basilique; comme toujours, il ne trouva dans son cœur pastoral, si souvent abreuvé d’amertume, que des sentiments d’une inépuisable mansuétude, exprimés dans le plus noble et le plus touchant langage; nous le reproduisons ici:
«Sire, la religion écarte en ce moment le voile de ses douleurs, elle découvre son noble front, elle lève vers le ciel ses yeux encore humides de larmes, elle unit sa voix à la vôtre pour rendre au Tout-Puissant de solennelles actions de grâces. En voyant aujourd’hui le chef et les corps de l’État doublement avertis par le malheur et par le bienfait venir apporter au pied des saints autels un juste tribut de remercîments et d’hommages, elle espère, elle espère pour la France; car, si l’ingratitude envers Dieu a le funeste privilège d’arrêter le cours de ses dons, la reconnaissance de la foi a le pouvoir, au contraire, de les multiplier et de les faire couler avec abondance sur les princes et les peuples.»
Le roi répondit d’une voix émue: «Mon premier soin, après l’attentat qui nous a plongés dans la douleur, a été de m’unir à vous pour rendre les derniers devoirs de la religion aux malheureuses victimes qui sont tombées autour de moi dans cet épouvantable désastre. Aujourd’hui je viens en remplir un qui n’est pas moins cher à mon cœur, en offrant à Dieu des actions de grâces dans l’église métropolitaine de Paris, pour la protection éclatante dont il a couvert les jours de mes fils et les miens.»
Cependant l’instruction marchait; chaque jour elle faisait un pas vers la vérité.
Fieschi avait fait des aveux qui signalaient des complices, (Morey, Pépin et Boireau). Enfin, après un séjour de plusieurs mois à la Conciergerie, Fieschi est transféré avec ses coprévenus dans la prison du Luxembourg.
A l’ouverture des débats, cent soixante-dix-sept pairs répondirent à l’appel.
M. le duc Pasquier, président de la cour, m’avait autorisé à communiquer avec les prisonniers et à leur offrir les consolations de la religion; et ces derniers s’étaient montrés disposés à recevoir ma visite.
BOIREAU. Je vis d’abord Boireau. C’était un jeune ouvrier de vingt-cinq ans, d’une bonne tenue, à la ligure ouverte, aux allures vives, brusques et vaniteuses. Comme je lui témoignais tout d’abord une surprise mêlée de compassion de le voir sous le poids d’une accusation aussi grave: «Je vous remercie, me dit-il, mais je ne crains rien: je suis innocent. S’il y a d’autres complices, c’est à ces messieurs de la Cour des pairs de les chercher.»
Boireau avait été probe et honnête; mais il était facile de voir dans sa conversation que les mauvaises lectures, les sociétés secrètes dont il avait fait partie, avaient déversé sur lui leurs funestes influences; il ne dissimulait pas ses opinions républicaines, et émettait avec aplomb et assurance ce qu’il appelait ses principes. Dès ce premier entretien il voulut sans doute m’en donner un spécimen. Après avoir fait une sortie violente contre le despotisme (on sait quel était le despotisme de cette époque), il me parla avec emphase de la liberté indéfinie qui devait être l’apanage de l’homme; il termina son improvisation composée de banalités et de lieux communs, par cette phrase, selon lui d’un grand effet: «Si Dieu avait voulu que les hommes fussent esclaves il les aurait fait naître avec une selle ou un bât sur le dos.»
Pour couper court avec un logicien de cette force, je m’avisai de lui citer ce passage, d’un auteur qui ne pouvait lui être suspect: «Parlez de liberté, dit quelque part Voltaire, criez contre les lois et l’autorité, vous aurez tous les badauds; et, quand vous aurez assez de ces badauds à vos ordres, il se trouvera des gens d’esprit qui leur mettront une selle et une bride, et leur monteront dessus pour aller renverser les trônes et les empires.
— Ma foi, Voltaire pourrait bien avoir raison,» me répondit Boireau en souriant.
Dans les rapports subséquents que j’eus avec ce jeune homme, dont l’esprit léger et sans consistance s’exaltait vite et se calmait de même, je n’eus qu’à me louer de lui. Il donna des preuves de sensibilité, de repentir, de bons sentiments. Si parfois il se livrait à quelques écarts de caractère, d’imagination ou de propos, dès qu’on lui démontrait son erreur et ses torts, il les reconnaissait et revenait aussitôt. Chez lui le cœur était meilleur que la tête.
MOREY. Je trouvai Morey calme d’esprit, mais dans une attitude qui annonçait la souffrance physique. Cet homme, quoiqu’à peine âgé de soixante et un ans, avait dans son extérieur tous les signes de la décrépitude. Sa tête enfoncée dans les épaules et sensiblement courbée était couverte d’une calotte noire qui lui descendait jusqu’aux oreilles. Après m’avoir rendu mon salut, il me parla d’une voix éteinte de sa surdité, de son oppression, de ses douleurs rhumatismales, de la difficulté qu’il éprouvait pour marcher, et finit par me dire: «J’ai toutes les infirmités à là fois; quand on est dans un pareil état, la mort n’est pas un malheur, c’est plutôt un bienfait. — Vous n’en êtes pas encore là, lui répondis-je; mais vous avez raison, pour adoucir vos souffrances, de mettre en regard de toutes vos misères l’espérance d’un meilleur avenir: car, vous le savez, la mort n’est pas le dernier mot de la vie, tout ne finit pas avec elle, notre existence présente n’est qu’une épreuve et une préparation à une autre existence plus parfaite dont nous devons nous rendre dignes.»
Je lui demandai ensuite s’il était content de sa nourriture, si son lit était bon. Sa réponse fut affectueuse. Il ajouta qu’il était aussi bien qu’on pouvait l’être en prison; qu’il n’était point coupable et que sa conscience était tranquille. Il prononça ces dernières paroles avec une accentuation toute particulière et dont il était facile de saisir l’intention. Sans paraître m’en apercevoir, je l’exhortai en peu de mots à la résignation et à la patience; je lui offris quelques livres afin qu’il pût se distraire et se consoler par quelque bonne lecture, à quoi il me répondit qu’il était résigné à tout, qu’il ne manquerait pas de patience, que toute sa vie il en avait eu grand besoin, parce qu’il avait eu tant à souffrir et de toutes manières... Il accompagna ces mots de profonds soupirs... Que pour des lectures, il regrettait beaucoup de ne pouvoir profiter de mon offre, mais qu’il avait de trop mauvais yeux. «Je préférerais que vous vinssiez me voir quelquefois quand je serai mieux, j’aurai du plaisir à causer avec vous.»
Voilà, au moral, le portrait qu’on a fait de Morey et dont les débats et leurs suites n’ont fait que trop ressortir la parfaite ressemblance: «Il nourrissait contre les rois une haine contenue; âme violente et profonde dans un corps usé par l’âge, il parlait peu et possédait cette sinistre puissance que lui donnait une passion unique et le mépris de la mort.» (Louis Blanc. )
Je continuai de voir cet obstiné et malheureux vieillard dont l’esprit et le cœur fanatisés étaient en proie à une fièvre latente et concentrée, tandis qu’il semblait uniquement préoccupé du mauvais état de sa santé, qui allait toujours en empirant, des chagrins qu’il avait éprouvés, des injustices dont il prétendait avoir été la victime; c’était là le sujet le plus ordinaire de ses entretiens. Il sortait alors un peu de sa réserve habituelle: «J’ai servi et défendu mon pays pendant vingt ans, avec honneur, ajoutait-il; seulement je n’ai pu voir de sang-froid les étrangers fouler le sol de la patrie, et j’ai été condamné par une cour d’assises (celle de la Côte-d’Or). Savez-vous quel était mon crime? j’avais sabré un Autrichien qui, accompagné d’un camarade, voulait violer une femme en pleine rue. Plus tard, j’ai éprouvé une douleur bien cuisante: j’ai été obligé de me séparer de ma femme, parce qu’elle était indigne de mon estime et qu’elle avait apporté le déshonneur dans ma maison.
— Il ne m’appartient point de vous juger, lui répondis-je; je ne viens ici que pour vous plaindre, et pour ce que vous avez souffert et pour ce que vous souffrez encore. Il n’y a que vous qui, en faisant un sincère retour sur vous-même, pouvez voir ce que vous avez à vous reprocher devant Dieu! Pour ce qui est des injustices dont vous vous plaignez, n’était-ce pas dans un dessein de miséricorde que Dieu avait voulu vous y soumettre? S’il a semé le malheur sur vos pas, n’était-ce pas pour vous faire quitter la route dans laquelle vous marchiez et pour donner à votre vie une direction plus conforme à sa volonté et à votre salut? Aujourd’hui, au milieu de vos nouvelles et cruelles épreuves, rien ne saurait vous empêcher de chercher en lui le seul refuge assuré qui vous reste.»
Morey ne fit aucune réponse. Il ne se montrait pas inaccessible aux sentiments religieux, pourvu toutefois qu’il ne s’agît point de ce qu’il appelait ses principes arrêtés sur d’autres matières. Si accidentellement il disait quelques mots de politique, c’était pour prouver que ses opinions à cet égard étaient immuables et pour ainsi dire cristallisées. «Je suis républicain, parce que je suis dévoué à mon pays, et voilà pourquoi j’ai fait partie des sociétés secrètes, et notamment de la société des Droits de l’homme et de l’Éducation du peuple. J’ai ma conscience pour moi; que m’importent quelques jours de plus ou de moins?» — Je lui fis observer qu’il était des opinions politiques dont l’application était absolument incompatible avec les principes de la religion; qu’il devait se tenir en garde contre l’obscurcissement du sens moral, qui, de la part de Dieu, était souvent une correction pénale.
PÉPIN. Pour Pépin, quoiqu’il s’attendit à ma visite, ma présence sembla lui causer un moment de trouble. Je cherchai d’une manière indirecte à le rassurer. Afin de donner un autre cours à ses pensées, je m’informai de sa santé ; je le priai de me dire si je ne pouvais pas faire quelque chose pour adoucir sa captivité ; je lui parlai de sa femme, que j’avais vue, de la tendre et inquiète affection qu’elle lui portait. Pépin fondit en larmes: «Et mes quatre enfants et mon pauvre neveu! s’écria-t-il. —Vous êtes d’autant plus à plaindre, que vous auriez pu vous épargner les regrets poignants que vous éprouvez, si vous vous fussiez renfermé dans vos devoirs de père de famille, dans le soin et les occupations de votre commerce. — Oh! monsieur, que je suis malheureux! Mais je n’ai rien à me reprocher, je suis innocent, bien innocent de tout ce qu’on m’impute. Mon bon monsieur, je vous en prie, ne m’abandonnez pas, venez me voir quelquefois. — Oui, je reviendrai avec empressement, et je voudrais surtout pouvoir vous apporter quelque consolation efficace. Le désir que vous m’exprimez me touche d’autant plus, que j’aime aussi à y voir, de votre part, l’intention de renoncer à votre affiliation à la prétendue Église française et de revenir à la religion catholique, dans laquelle vous avez été élevé. C’est surtout dans le malheur et dans une situation comme la vôtre qu’en se rappelant qu’on est chrétien on éprouve le besoin de se réfugier dans les enseignements et les espérances de la religion véritable, qui est toujours disposée à nous accueillir, quels que soient la cause et le genre de nos souffrances. Recourez à Dieu, qui peut seul lire au fond du cœur et vous donner la force et le courage dont vous avez besoin. » Je lui laissai l’Évangile et l’Imitation de Jésus-Christ, en ajoutant qu’il puiserait dans ces deux livres plus de consolation que dans les œuvres de Saint-Just, qu’on avait trouvées dans son domicile, et qu’il avait demandé à porter en prison.
FIESCHI. Vint le tour de Fieschi. Celui-ci ne ressemblait en rien aux trois autres; il était dans la prison absolument comme chez lui, il s’y mettait tout à fait à l’aise, et il en faisait les honneurs à sa manière. Il vint au-devant de moi, me prit par la main et m’offrit une chaise. Son regard, qui semblait m’épier, s’attacha sur moi, ses yeux étaient dans mes yeux; je restai dans le plus grand calme devant ce regard effrontément inquisiteur.
Plus tard, en me rappelant cette première entrevue, il me dit avec une majestueuse suffisance: «Si vous aviez baissé les yeux devant moi, je vous aurais dominé.»
Fieschi avait une taille moyenne, il était maigre, brun; ses cheveux étaient rares, son front découvert, son nez aquilin; ses yeux noirs, petits, enfoncés dans leurs orbites, mais extrêmement perçants et d’une assurance peu commune. Je n’oublierai jamais de ma vie l’ensemble et le détail de la physionomie de cet homme: cette tête et cette figure sillonnées de larges cicatrices, l’une vers la région de la tempe gauche, l’autre placée du même côté sur le sourcil, qui produisait sur cet œil un rabaissement sensible de chair; la troisième, au côté droit du menton, à l’angle de labouche, y opérait une contraction qui lui donnait une expression des plus étranges.
Fieschi le premier prit la parole. Il me parla de son pays, de ses aventures, changeant à chaque instant de sujet et se livrant à tous les caprices de sa nature mobile et passionnée; il s’exprimait avec une grande volubilité, faisait beaucoup de gestes, avait un accent et des locutions qui ne laissaient aucun doute sur son origine et sur l’éducation imparfaite qu’il avait reçue; il était doué d’une mémoire prodigieuse, avait lu toute espèce de livres, mais sans ordre, ce qui faisait que beaucoup de choses se brouillaient dans sa tête.
Je l’écoutai cette première fois jusqu’au bout. Il fallut subir le récit de toutes ses excentricités; il fallut encore entendre la lecture de ses productions philosophico-littéraires.
Il me montra une ou deux pages qu’il avait écrites, où les pensées les plus singulières et les plus incohérentes se trouvaient entassées; il y établissait un long parallèle entre Pépin le Bref, roi de France, et son co-accusé Pépin l’épicier.
Il s’était occupé aussi d’annoter les satires de Salvator Rosa, auquel il se comparait; «Salvator Rosa, le peintre des scènes les plus sévères de la nature et de la guerre, sous le pinceau duquel les accidents pittoresques et les figures grossières sont empreintes d’une inexprimable énergie, ce poëte satirique dont la mordante ironie désespérait ses rivaux et ses ennemis; Salvator Rosa, l’artiste au caractère bizarre, dont l’orgueil de géant s’était aussi mis en révolte contre la société et que de vieilles chroniques accusent d’avoir été affilié à des bandes de brigands; voilà quel était le héros de Fieschi.» Il réservait pourtant une partie de son admiration exaltée pour Napoléon, avec lequel il prétendait avoir de la ressemblance. Telles étaient sa fatuité et son outrecuidance à cet égard, qu’ayant remarqué à la seconde audience l’absence du prince de Talleyrand, présent à l’ouverture des débats, il me dit: «J’étais bien sûr que le prince ne reviendrait plus: il a été trop vivement impressionné par le son de ma voix, qui rappelle à s’y méprendre celle de l’Empereur.»
Pendant près de deux mois qu’ils demeurèrent à la prison du Luxembourg, mes visites aux détenus étaient journalières, et je tâchais de leur donner les soins que réclamaient leur état et la différence de leur caractère respectif.
Le lendemain du jour où le procureur général avait prononcé l’acte d’accusation, j’étais auprès de Fieschi dès le matin. «Depuis que je suis en prison, me dit celui-ci, c’est la nuit où j’ai le mieux dormi, parce que le discours de M. le procureur. général m’a peint tel que je suis: il a dit que j’étais dévoué à mes bienfaiteurs, fidèle à ma parole donnée, etc.; il m’a accordé des qualités, au moins.»
En effet, malgré les charges accablantes qui viennent aux débats flétrir les antécédents de Fieschi, le ministère public reconnaît dans son réquisitoire «qu’il eût pu, placé dans d’autres conditions, être un homme remarquable; précieux par ses qualités, si le bien eût guidé sa pensée; mais il a respiré une atmosphère viciée, corrompue, et d’honnête homme qu’il eût pu être, il s’est fait assassin... Mais quelle passion put armer le bras de cet homme et le porter à commettre un crime épouvantable qui couvrit le sol de tant de victimes (18 morts, 22 blessés)? Fieschi avait-il une vengeance à exercer contre le roi? Non, certes: chez lui, point de fanatisme religieux, ce puissant véhicule aussi de plusieurs régicides. Fieschi n’a qu’une passion: une vanité excessive, un orgueil insatiable. Eh bien, cet orgueil, cette soif de célébrité, on les a exploités, on a implanté dans cette tête bizarrement organisée le projet d’un horrible attentat.»
Ces paroles s’étaient gravées dans la mémoire de Fieschi, et il me les rapporta textuellement avec un mouvement de vaniteuse satisfaction.
«Le procureur général a bien prononcé d’autres paroles, lui répondis-je, qui jetteraient un lourd contre-poids dans la balance; mais, ne vous y trompez pas, et souffrez que je vous le dise, dans les expressions mêmes du magistrat que vous citez, il y a un grand motif de vous humilier et de vous confondre, car elles vous rappellent le coupable et funeste abus que vous avez fait des bonnes qualités dont le ciel vous avait doué.»
Fieschi s’imaginait que l’Europe entière avait les yeux fixés sur lui; il parlait toujours beaucoup et ramenait sans cesse la conversation sur sa personne. Peut-être avait-on trop flatté le penchant de cette nature vaniteuse, qui aimait par-dessus tout à se donner en spectacle, à attirer l’attention et que dévorait la soif de la célébrité. Fieschi bravait la mort, et il aurait peut-être tremblé devant le supplice de l’obscurité et de l’oubli!
Dès le principe et dans tous nos entretiens, qui étaient longs et fréquents, je m’attachais à lui inspirer des sentiments plus modestes et plus vrais, à combattre sinon directement, du moins d’une manière détournée, cette idolâtrie de lui-même; il s’apercevait de ma réserve et m’en tenait compte. «Vous avez raison, mon pasteur de Dieu, de ne pas trop vous fâcher de mes divagations. On ne saurait arrêter tout court le cheval lancé ; il faut le suivre d’aussi près qu’on peut, et attendre comme vous faites qu’il s’arrête de lui-même.»
Mais la pensée qui me préoccupait surtout, c’était de lui rappeler les premiers éléments et les articles fondamentaux de la foi catholique, dont il avait été superficiellement instruit et qu’il avait presque complètement oubliés. Je mis entre ses mains un catéchisme raisonné, et je le priai de me rendre compte chaque jour de ce qu’il avait lu. Il le faisait toujours avec une sûreté et une fidélité de mémoire étonnantes, ne manquant presque jamais d’y ajouter ses propres réflexions, prolixes, il est vrai, mais parfois très-judicieuses. Je l’entretins d’abord de Dieu qui nous a créés, et de Jésus-Christ qui nous a rachetés, parce qu’il n’y a pas de connaissance plus nécessaire, puisque sans la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ on est enseveli dans d’épaisses ténèbres, on est accablé de misères et hors d’état d’y apporter remède, parce que sans cette double connaissance il n’y a point de vraie justice et qu’on ne peut parvenir au salut.
Mais je lui faisais remarquer que, pour bien connaître Dieu et Jésus-Christ, il fallait écouter Jésus-Christ, qui est la vérité même et qui nous enseigne toute vérité par l’Église, qui le représente et qui est son organe. Je m’efforçais aussi de le bien pénétrer du libre arbitre de l’homme, de la moralité et de la responsabilité de ses actes aux yeux de Dieu, qui, ayant implanté en nous le précieux discernement du bien et du mal, et nous ayant donné la conscience de ce qui est juste ou injuste, ne saurait regarder du même œil la vertu et le vice. Je, lui laissais tirer à lui-même les conséquences de ce principe, afin de l’amener à cette sainte tristesse, à cette douleur de l’âme qui sont les indices et les effets de la repentance chrétienne, et dont il paraissait encore si éloigné.
Je lui faisais aussi sentir la valeur de l’âme humaine, puisqu’il avait fallu l’intervention d’une personne divine pour la racheter et pour la régénérer. C’est ainsi qu’il s’initiait à la connaissance et à l’adoration du grand sacrifice de la croix, et qu’il parvenait insensiblement à apprécier combien redoutable devait être la dette de l’humanité, puisqu’il en avait tant coûté pour l’acquittér!
Sa bibliothèque ne se composait plus que de l’Évangile et de l’Imitation de Jésus-Christ. Il aimait à lire et à se rappeler la parabole de l’enfant prodigue, qui, disait-il, avait vécu comme lui dès sa jeunesse dans de continuels désordres, dans la plus entière dépravation, et qui cependant était accueilli avec joie et avec amour par son bon père; et celle aussi de la brebis égarée, par laquelle il apprenait que, du plus profond oubli de Dieu, il est possible que l’on soit rappelé à la vie et réconcilié par les mérites du Rédempteur; que, s’il y a changement de cœur, Dieu traite le pécheur comme s’il avait toujours été fidèle, etc... Chaque fois qu’il tirait ces inductions, je ne cessais de lui répéter: «Fieschi, prenez garde de confondre l’humble confiance qui n’est jamais stérile avec la présomption dangereuse à laquelle vous n’êtes que trop habituellement enclin. Il faut, sans doute, ne pas vous désespérer ni même vous décourager; mais il vous reste encore beaucoup à faire avant d’avoir expié votre crime et corrigé vos défauts. Prenez garde que votre amour-propre, au lieu de les faire disparaître, ne les enracine et ne les augmente en vous les cachant. Je crains bien qu’il n’y ait pas en vous changement de cœur, et que vous n’ayez point dépouillé le vieil homme. Commencez avant tout à vaincre votre orgueil; la vertu même cesserait d’être vertu si nous voulions en faire parade.»
Dans le livre de l’Imitation que je lui avais donné, et parmi un grand nombre de passages qui l’avaient frappé, il me montrait un jour les suivants, qu’il avait notés d’un signe et qu’il voulut me lire.
«Qu’a mérité l’homme pour vous porter à lui donner votre grâce ?»
«De quoi pourrais-je me plaindre, Seigneur, si vous m’abandonniez?»
«Quand je répandrais des larmes qui pussent égaler les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne d’être visité de vous; je ne mérite rien que d’être châtié.»
«Seigneur, quel est mon appui dans cette vie? Quelle est ma consolation dans tout ce qui paraît sous le ciel, sinon vous, Seigneur, mon Dieu, dont la miséricorde n’a point de bornes?»
«— Si vous prononciez du fond du cœur et non pas seulement de bouche, lui dis-je, les belles paroles contenues dans ces passages, Dieu, qui est le tout-puissant médecin des âmes, vous guérirait; mais, croyez-moi, il y a grand danger à prendre l’admiration peut-être superficielle et toute d’imagination qu’elles vous font éprouver pour des moyens suffisants de salut.»
Depuis quelque temps on avait fait grand bruit d’une conversion opérée par des ministres protestants. Il s’agissait d’un nommé Fête, condamné à mort pour un meurtre commis sur une jeune personne, avec des circonstances qui révélaient en lui une extrême férocité.
Avant son crime, Fête se distinguait par son intelligence et par son adresse; sa conduite n’était pas trop déréglée, et il se montrait ouvrier actif et infatigable.
Plus tard, il ajouta l’audace au crime. On avait peine à concevoir l’effronterie et le calme avec lesquels il osa aller contempler sa victime le jour même qu’il l’avait immolée à sa fureur.
Longtemps les exhortations les plus pressantes et les plus pathétiques le trouvèrent insensible. Il se réfugiait tantôt dans le mensonge et l’hypocrisie, tantôt dans la plus révoltante obstination. Enfin, à force de persévérance, de soins, de prières, on parvint à vaincre sa résistance. Ce cœur corrompu, endurci, s’émut, s’ouvrit, et la période du repentir commença. Fête donna bientôt des preuves d’un amendement sincère qui remplit de joie et de satisfaction ceux qui y avaient travaillé avec tant de constance et ceux qui en furent les témoins.
Sur l’échafaud, ses bonnes dispositions ne se démentirent pas; ses paroles, qui n’étaient que l’expression des sentiments dont il était pénétré, portèrent l’émotion dans tous les cœurs et firent couler des larmes de tous les yeux.
Il existait une relation touchante de cette conversion, publiée sous ce titre, le Tison arraché du feu, par un des ministres dont les exhortations avaient le plus particulièrement touché le cœur de Fête. Cette relation me fut remise par madame la duchesse de Broglie et par M. le comte de Bastard, avec invitation de la communiquer à Fieschi si je le jugeais à propos. Je n’y vis pas d’inconvénient, seulement je voulus lui en donner moi-même lecture, parce qu’il y avait certains passages qui avaient besoin d’être expliqués. Je fis comprendre à Fieschi qu’il était bien plus heureux que Fête, puisqu’il avait le bonheur de vivre dans la véritable religion, où les moyens de salut sont sûrs et plus abondants. Fieschi entendit cette lecture et les réflexions dont elle fut accompagnée avec intérêt, peut-être même avec quelque profit.
«Malheur à celui qui se laisse entraîner par ses passions! me dit-il; c’est ce qui a perdu Fête, voilà ce qui m’a perdu moi-même; un faux point d’honneur, c’est ce qui m’a empêché de renoncer à mon projet et qui m’a poussé à le mettre à exécution. Dès l’instant que j’eus pris l’engagement de commettre mon crime à l’aide de la machine que j’avais inventée, ce fut une chose faite, fou que j’étais! il y avait honneur et conscience pour moi à ne pas reculer, quoi qu’il en coûte: la parole d’un Corse est sacrée. J’avais donné ma parole à Pépin et à Morey, je leur avais des obligations depuis que j’étais poursuivi, j’avais accepté leur argent, et cependant j’avais des remords, j’étais triste, abattu; je n’avais aucune pensée agréable, je n’avais plus aucun charme dans la conversation ni aucune douceur dans la vie; mes nuits étaient sans sommeil, j’étais tourmenté, bourrelé ; je rôdais de côté et d’autre, cherchant une distraction ou une âme charitable qui eût de l’empire sur moi; je ne l’ai pas rencontrée.
«Un homme dans la position où je me trouvais, excusez-moi, s’accroche à un chien. J’allai trouver un de mes compatriotes nommé Sorba. Si Sorba eût été un homme de nature à m’en imposer, un homme qui pût m’inspirer de la confiance, je lui aurais dit que j’étais dans une triste position; mais je ne voyais là qu’un jeune homme qui ne méritait pas ma confiance; je le regardai en face, disant en moi-même: «Tu es trop jeune homme, toi!» Ah! si j’avais eu ce qui m’était dû, je me serais libéré envers Pépin et Morey, et j’aurais renoncé à mon projet. Dans d’autres moments, le démon me disait:
«Mais que dira-t-on de Fieschi? on le prendra pour
«un lâche; on me traitera d’escroc, malgré que je
«n’aie reçu que quarante francs environ, en dehors
«des frais de tous les achats qu’il m’a fallu faire.» Cette pensée me ramenait à mes mauvaises dispositions.
«Cependant une circonstance imprévue faillit me sauver. J’avais aperçu M. Panis qui parlait à M. Ladvocat mon ancien bienfaiteur; il y avait onze mois que je ne l’avais visité. A son aspect, une émotion si vive s’empara de moi, au point que ma vue se troubla, et dans mon trouble j’abaissai ma machine de quatre à cinq pouces, ce qui heureusement a sauvé le roi. Si M. Ladvocat était resté là, je n’aurais rien fait. Je voulais descendre, le faire monter chez moi, lui tout montrer, me jeter à ses pieds, lui dire que j’étais un malheureux et qu’il me fit expatrier.
«En donnant audience à mes réflexions, je me disais bientôt: «Quand tu auras avoué ton projet,
«que feras-tu? Te fera-t-on partira l’étranger?
«Depuis onze mois que tu n’as pas vu M. Ladvocat,
«l’absence est la mère de l’oubli.» Je me suis cependant décidé à descendre, j’ai traversé deux chambres, j’ai été arrêté par la dernière porte, que j’avais barricadée. En ce moment le roulement du tambour s’est fait entendre, je revins à mon poste; la ligne de M. Ladvocat avait changé de place; mon mauvais destin l’emporte: je mets le feu, l’explosion a lieu et je me sauve couvert de sang comme un désespéré. »
Cependant de bonnes dispositions, de bonnes tendances, des germes de grâce, se manifestaient, à ne pas s’y méprendre, en Fieschi. Il m’écrivit une longue lettre dans laquelle il cherchait à résumer nos entretiens . Mais bientôt son naturel et ses mauvaises habitudes semblaient tout faire disparaître, la lie remontait toujours à la surface. Hélas! l’homme ne se dépouille que bien difficilement de son être corrompu! Que d’obstacles à vaincre pour modérer celte nature à la végétation exubérante, mais inculte, pour émonder les rejetons sauvages qu’elle ne cessait de produire! Il pouvait y avoir peut-être quelque chose de vrai dans la prétention en elle-même si ridiculement ambitieuse de Fieschi, quand il disait, dans son langage à lui: «Je ressemble à la création du poëte (Milton): moitié lion, moitié fange.» Ce qui était complètement vrai, c’est qu’il avait beaucoup de peine à se dégager de sa boue. Je l’aidais de mon mieux, sans rien précipiter, attendant tout du secours d’en haut, poursuivant le bien jusque dans le mal, et priant Dieu de séparer le bon grain d’avec tant d’ivraie.
Un des gardiens de Fieschi lui avait fait une mauvaise réponse; il en fut vivement blessé, quoiqu’il cherchât à cacher sous un dédain affecté l’irritation qu’il en éprouvait: «Je pourrais me plaindre au directeur de ce drôle; mais non, on ne traduit pas en justice un cheval qui vous donne un coup de pied, me dit-il.
— Fieschi, toujours de l’orgueil!... comme vous devriez vous défier de cette mauvaise passion! c’est elle qui vous a perdu, qui vous a fait commettre un crime énorme, qui vous a rendu coupable d’un si grand nombre de meurtres à la fois. Je crains bien qu’elle ne ferme votre cœur aux sentiments et aux dispositions d’un véritable repentir.»
Dans une autre occasion, c’était vers la fin du procès, se laissant emporter encore une fois à sa torrentielle faconde, il me répétait ce qu’il m’avait dit bien souvent de ses hauts faits, de son courage. Afin d’en finir pour une bonne fois avec toutes ces forfanteries inconvenantes, je crus devoir enfin lui dire: «Mais il ne s’agit point pour vous de monter au Capitole: on ne cherche point à vous décerner le triomphe. Avez-vous oublié pourquoi vous êtes détenu ici? Avez-vous oublié cette longue suite de cercueils remplis de vos victimes? Vous qui auriez toute espèce de motifs pour être humble et modeste, vous vous montrez plus fier que si vous n’aviez rièn à vous reprocher... Vous devriez trembler et vous humilier devant votre propre histoire, au lieu de la reproduire continuellement. Quant au courage, les vrais braves se contentent d’en avoir, mais ils s’en vantent rarement; il n’y a que les fanfarons qui en fassent parade. Et puis le courage n’efface pas les crimes qu’on a commis, il faut s’en repentir et les expier.»
Fieschi garda le silence...
Un autre jour je le trouvai occupé à lire une lettre de la trop fameuse Nina; il était profondément ému, il voulut absolument me faire entendre la lecture d’un passage conçu en ces termes, et qui lui arrachait des larmes d’attendrissement: «Je donnerais le seul œil qui me reste pour pouvoir être avec vous et pour vous consoler.» (Nina était borgne.)
«Comme cela est touchant!» me dit-il.
Je laissai tomber la lettre, et d’un air sérieux et affligé je le saluai et voulus me retirer.
«Ah! je vous ai fâché, mon ministre; je vous en demande pardon; mais c’est que, voyez-vous, cette pauvre Nina... et quand j’aime, moi!...
— Arrêtez! m’écriai-je, je ne veux être ni le confident ni encore moins le complice de vos dégoûtantes faiblesses, vous m’outragez... Au lieu de déplorer ce sentiment honteux, ce penchant criminel et incestueux, vous voudriez me forcer d’en entendre l’apologie! N’ai-je pas assez souffert et gémi, depuis longtemps, du scandale que vous donnez publiquement à cet égard? Et, puisque vous m’obligez à vous le dire, cette malheureuse est bien peu digne de votre affection. Sachez que lorsqu’elle est venue ici, quand elle a visité, m’a-t-on dit, votre malle, sous prétexte d’examiner l’état de vos hardes et de votre linge afin de les raccommoder, c’était uniquement par convoitise; son impatiente cupidité faisait l’inventaire de ce qu’il lui resterait après vous; elle n’a pas craint de l’avouer.»
Fieschi pâlit, se tut; puis, portant la main à son cœur: «Vous m’avez fait mal là, me dit-il, bien mal.
— Mon ministère, l’intérêt que je vous porte, me font un devoir de vous parler avec une entière franchise, c’est la preuve de ma sincère affection... Avez-vous oublié ce que vous m’écriviez vous-même il y a peu de jours encore, en faisant allusion à tout cela? «Compter sur une femme, c’est labourer et «semer sur un fleuve.» Vous auriez dû ajouter que le contact de certaines femmes est souvent bien funeste. Écoutez le langage de nos livres saints à ce sujet: «Leurs pieds descendent dans la mort, leurs pas aboutissent au tombeau.» Ces paroles ne sont-elles pas tristement prophétiques pour vous? Réfléchissez, Fieschi, ces deux femmes, la mère et la fille, sont peut-être les principales causes de votre perte!
— Vous avez raison, restez, et parlons d’autres choses.
— Eh bien, je resterai, mais c’est pour vous dire que si, jusqu’à présent, j’ai eu une extrême condescendance pour les inconvenantes excentricités de votre caractère, ce n’était pas pour les encourager, mais uniquement par pitié pour votre position et pour tâcher de vous inspirer insensiblement un autre langage et une autre conduite. Vous semblez ne pas comprendre ce que mes fonctions ont de sérieux et de sacré... Je n’ai point le droit de vous imposer mon ministère, vous êtes libre. Mais il faut vous décider. Si vous voulez que je revienne, vous devez me promettre d’agir en conséquence. Plus d’ajournement cette fois. C’est bien convenu.
— Je vous comprends; mais patience: tout viendra en son temps.
— Il est grand temps de vous occuper de vos intérêts spirituels: hàtez-vous, Dieu veuille que l’heure n’ait pas sonné après laquelle le retour pourrait être vain et le remède stérile!
— Voyez-vous bien, il y a trois personnages en moi: l’homme du crime, l’homme de la vérité, l’homme du repentir. S’il y a quelque peu de bien dans ma vie, il y a encore plus de mal; je me suis trompé à l’embranchement du chemin et j’ai fait fausse route. J’ai dit la vérité dans l’intérêt de la vérité et pour être utile à mon pays. C’est parce que j’ai dit la vérité que je ne me suis jamais contredit. Je me suis souvenu de tous les détails parce que je n’ai jamais menti.
J’ai engagé Boireau à être franc. Il était fort triste hier, maintenant qu’il a parlé, si vous voyiez comme il est content! C’est par droit de vérité. A présent ou bientôt, la confession ne sera pas pour moi un fardeau, elle sera une décharge.»
Fieschi entrait dans la voie, quoique borgne et boiteux, comme se serait exprimé saint François de Sales; il valait mieux qu’il y fût ainsi, que de ne pas y être du tout. Dieu, qui lui avait fait tant de miséricorde, ne le laisserait pas en chemin, j’aimais à l’espérer!
Le lendemain de cette conversation, ou le jour même, le soi-disant patriarche de l’Église française s’était présenté à la prison du Luxembourg, arguant d’une lettre que, disait-il, Fieschi lui avait écrite (cette lettre n’était que supposée); il demandait aussi à voir Pépin et Morey.
Le directeur lui avait répondu qu’il ne pouvait être introduit sans autorisation et l’avait poliment éconduit.
J’appris à Pépin ce qui venait d’avoir lieu. — «Est-ce que vous auriez désiré voir l’abbé Chatel? —Que Dieu m’en préserve! Que vient-il faire ici? Qui lui a dit de venir? ne suis-je pas assez malheureux?» Et en me regardant: «Oh! ce n’est pas lui que j’appelierais! » Je louai et encourageai ses bonnes dispositions. Pour gagner Pépin, il ne fallait pas raisonner longuement avec lui, mais lui témoigner plutôt de la sympathie et lui donner des consolations. Les souffrances morales qu’il éprouvait rongeaient son cœur; l’avenir le glaçait d’effroi.
Je me rendis auprès de Morey. «Vous et Pépin, lui dis-je après un court préambule, vous avez fait partie de la prétendue Église française fondée par l’abbé Chatel, et celui-ci est venu demander à vous assister comme étant ses paroissiens. — Il est bien vrai que j’allais quelquefois à son église, mais c’était plutôt par curiosité que par tout autre motif. — J’aurais été aussi affligé qu’étonné, si vous vous fussiez laissé surprendre par ses odieuses jongleries. — L’abbé Chatel passait pour un homme de lettres recommandable. — Eh! quel rapport y avait-il entre un homme de lettres plus ou moins recommandable et le titre de patriarche qu’il usurpe? L’abbé Chatel est un prêtre renégat. Il est sans autorité, puisqu’il est sans mission; si vous lui aviez demandé qui l’avait établi chef de sa prétendue Église, il aurait bien été obligé de vous répondre: C’est moi. Il n’a d’autre mandat que celui qu’il s’est donné pour exploiter les mauvais instincts et les passions anarchiques du peuple. Son culte n’est que la parodie et la profanation de nos saints mystères; chaque jour il les tourne en dérision de la manière la plus révoltante, ses enseignements sont un outrage à la morale qui indigne non-seulement les chrétiens véritables, mais tous les hommes honnêtes. »
Il n’y eut de la part de Morey, ni dénégation ni. réclamation, il m’écouta jusqu’à la fin très-attentivement. Je le quittai.
Ce fut Fieschi qui, le premier, dès qu’il me vit rentrer dans sa chambre, me parla de la démarche de l’abbé Chatel, et il ajouta: «Si j’avais voulu mourir en réprouvé, j’aurais fait appeler cet homme; mais il n’en est pas ainsi. J’ai réfléchi sur ce que vous m’aviez dit... Décidément je veux songer à mes intérêts éternels. Je suis au-dessus des préjugés, je veux être mon ami, j’ai été assez longtemps l’instrument des autres. Lusignar mi nuovo piu non voglio. Je ne veux plus me tromper de nouveau, comme dit Salvator Rosa.»
Fieschi semblait n’être plus tout à fait le même; son étourdissante loquacité, du moins pendant quelque temps, s’était changée en un sentiment plus grave et plus recueilli. Ses gardiens m’assuraient qu’ils avaient fait cette remarque, et que, de plus, ils s’étaient aperçus que le matin et le soir il priait.
Dès le commencement de mes communications avec les prisonniers, j’avais vu M. l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen, pour prendre les conseils de sa haute prudence et de sa douce piété ; il m’avait accueilli avec cette gravité imposante, mais aimable, qui frappait et attirait tous ceux qui avaient des rapports avec lui. — «Je vous donne tous mes pouvoirs; faites sentir à ces malheureux toute l’énormité de leur crime et de leur détestable action; mais n’y mettez ni vivacité, ni acrimonie; ne faites rougir que leur conscience, et, s’ils se montrent repentants, ouvrez-leur les portes du ciel à deux battants.»
Si je n’avais pas été assez heureux pour trouver ces sentiments et ces dispositions au fond de mon cœur, ils m’auraient été inspirés par les paroles de l’illustre prélat, et surtout par une lettre que je reçus vers le même-temps de Mgr de Cheverus, archevêque de Bordeaux. Entre autres choses touchantes, il me disait: «Quand les hommes marchent dans la vie, il est quelquefois nécessaire d’être sévère; mais, sur le seuil de l’éternité, lorsque leurs sentiments deviennent, pour ainsi dire, leur dernière action, on doit tout mettre en œuvre pour les attirer et les fixer par la charité dans l’espérance..... Tout ce qui est de Dieu élargit et dilate l’âme. Il ne faut pas faire le Christ aux bras étroits, comme parlait Bossuet.»
Ces paroles étaient bien dignes de celui à qui on pouvait appliquer ce que l’antiquité chrétienne disait de saint Mélèce: «La douceur et la paix étaient dans ses yeux, un sourire aimant et plein de grâce était sur ses lèvres, ses bras ne s’ouvraient que pour embrasser et bénir ses frères.»
Les débats touchaient à leur terme. Me Paillet avait présenté la défense de Boireau avec cette éloquence qui vient du cœur et qui était le caractère particulier de son beau talent; il s’était écrié en finissant: «Et, après tout, quel bénéfice pour la société dans la condamnation de Boireau? Sera-ce l’exemple? Eh! messieurs, cette déplorable affaire est destinée à laisser d’autres terribles exemples. Boireau n’est pas de ces hommes qui, nourris et vieillis dans le crime, sont devenus sicaires de profession, sont devenus vétérans de mauvaises habitudes dès lors impossibles à déraciner. C’est un ouvrier laborieux, c’est un fils que recommande sa mère. Ah! messieurs, épargnez à sa jeunesse l’atmosphère viciée, l’atmosphère empoisonnée des prisons. Souffrez qu’il retourne dans sa famille, et que là, sous la surveillance de l’autorité, il puisse devenir un honnête citoyen. Ah! il vous le jure par mon organe, il ne se souviendra de l’attentat de juillet que pour le détester avec vous, comme il ne se souviendra de ses juges que pour les bénir.»
Les défenseurs de Morey et de Pépin avaient pris successivement la parole, Mes Dupont, Marie et Dupin. Leurs plaidoiries chaleureuses en faveur de leurs clients étaient pleines de traits acérés contre Fieschi: «Eh quoi! s’était écrié Me Dupin, en serons-nous réduits à voir les plus grands criminels poser le pied sur la sellette comme sur un piédestal? Fieschi a, dit-on, de l’énergie, du sang-froid, de la détermination; ces qualités bien dirigées auraient pu en faire un bon citoyen. Mais ne pourrait-on pas en dire autant des plus grands scélérats? On pourrait en dire autant de Mandrin et de Cartouche, car eux aussi avaient de l’énergie, du sang-froid, de la résolution. » Et Me Marie avait fait entendre ces paroles écrasantes: «En vérité, ils croient, ces hommes, que parce qu’ils regardent la mort d’un œil ferme, ils croient que parce qu’un rayon d’intelligence s’est égaré dans leur organisation brutale, ils croient qu’ils ont droit à l’admiration et au respect! Non, non! Nous ne sommes pas si bas placés que nous allions chercher dans le sang et dans la boue l’objet de nos hommages.»
Fieschi était profondément ulcéré et il souffrait horriblement. Les paroles dévouées et adoucissantes de l’un de ses défenseurs (Me Parquin) avaient été impuissantes pour apaiser l’irritation de son indomptable orgueil. «J’ai plus souffert, me disait-il, que le jour où je monterai à l’échafaud.» Je lui rappelai ce passage des livres saints: «Demeurez en paix dans votre douleur, et au temps de vos humiliations conservez la patience.» (Eccl., chap. XI, verset 4.)
J’y ajoutai toutes les réflexions qui me furent inspirées par ma propre émotion à la vue de l’état d’exaspération extrême dans lequel il s’exaltait de plus en plus.
Enfin, je parvins à le calmer et à l’engager à accepter ces cruelles mortifications en esprit de pénitence expiatoire.
Dieu m’avait fait la grâce de frapper au bon endroit de son cœur.
Je ne doute pas que l’admirable plaidoyer et surtout la pathétique et compatissante péroraison de Me Chaix d’Est-Ange n’ait puissamment contribué à entretenir Fieschi dans ses bonnes et chrétiennes dispositions. La voici:
«Vous m’avez dit de veiller sur cet homme, je vous l’ai montré avec ses vices et ses qualités, avec le bien et le mal qu’il porte en lui-même. C’est avec regret, mais enfin vous m’avez dit de veiller sur lui, et je dois vous dire ce qu’il n’oserait pas vous dire, je le fais; et ce devoir je l’accomplis, car je veux que personne n’ignore ici que c’est un devoir que j’accomplis; des voix éloquentes que j’estime et que j’aime se sont élevées contre mon client; l’une vous a dit: «Ne faudra-t-il pas lui tresser «des couronnes, lui faire une ovation?..»—«Apparemment,
«vous a dit l’autre, vous voulez que sa
«route vers l’échafaud soit douce, et vous y jetez des
«fleurs!» Défenseurs de Pépin, défenseurs de Morey, défenseurs de la morale publique, rassurez-vous: autrefois les sacrificateurs pouvaient orner de fleurs les victimes humaines qu’ils envoyaient à la mort, car les victimes étaient innocentes; ici personne ne songe à décerner des ovations et à semer de fleurs: la route plus ou moins longue qu’est destiné à parcourir Fieschi; mais, si le mal fut proclamé, n’était-il pas juste que le bien le fût aussi? J’ai dû jeter quelque baume sur ses blessures, afin qu’il ne soit pas couvert seulement d’imprécations et d’outrages et qu’il ne désespère pas de la bonté de Dieu, comme il a désespéré une fois de la pitié des hommes.»
L’audience fut suspendue pour dix minutes. Pendant ce temps, Me Chaix d’Est-Ange reçut les félicitations de plusieurs de ses collègues; pour moi, il ne me suffisait pas de l’admirer, j’aurais voulu être près de l’éminent avocat pour lui serrer la main d’une étreinte fraternelle et lui dire avec effusion et reconnaissance: «Je vous remercie! Fieschi est aussi mon client, la religion me l’a confié, vous m’êtes venu puissamment en aide.»
A trois heures et demie, l’audience fut reprise. M. le Président: «Fieschi, vous avez la parole.» (Profond silence.)
Je n’étais pas sans inquiétude, je l’avoue; je fus bientôt rassuré : Fieschi tint sa promesse. Dans le discours qu’il prononça, il y eut des longueurs, des redites, mais nul sentiment, nulle expression d’irritation, d’aigreur ni de récrimination. On y remarqua plusieurs endroits saillants empreints d’une sorte d’éloquence abrupte, bizarre; pour moi, je retins avec consolation les phrases suivantes, qui appartenaient à un tout autre ordre d’idées et de sentiments et qu’il prononça d’un ton pénétré :
«Maintenant il m’a fallu être lapidé pendant trois jours par les avocats de mes coaccusés. Je leur pardonne. Ils voulaient me voir aller à l’échafaud; je le répète, je leur pardonne. Dans ma carrière orageuse, j’ai trouvé deux routes, deux embranchements. Malheureusement j’ai pris le mauvais, celui qui dans quarante-huit heures me conduira à l’échafaud. J’irai avec courage pour réparer mon crime, mais je demande grâce pour mes complices. J’ai trouvé un bon vieillard qui m’a nourri à sa table et m’a gardé chez lui. Le cœur me saigne d’avoir été obligé de parler contre lui. Je ne l’ai pas fait par vengeance, mais pour être utile à ma patrie. Si Morey a fait exprès de mal charger quelque canon pour me tuer, je lui pardonne. Si je me suis trompé en croyant cela, qu’il me pardonne. J’ai fait mon devoir, quant au reste. Je dois et je veux mourir... je ne peux plus rester dans le monde après mon crime; mais je demande la vie de ce vieillard qui est là. J’ai fait ma confession politique à la Cour, je ferai ma confession spirituelle au prêtre avant de monter sur l’échafaud.»
Les débats, ouverts le 30 janvier, furent clos le 15 février. L’arrêt fut rendu le lendemain.
On se ferait difficilement une idée de ce qu’avait d’imposant et de solennel cette dernière séance, qui eut lieu à une heure très-avancée de la nuit. Les tribunes avaient été ouvertes au public; bientôt un huissier annonce la Cour. MM. les pairs, leur président en tête, arrivent silencieusement et vont occuper leurs places accoutumées. L’appel terminé, le président se couvre et prononce, d’une voix grave et au milieu d’un profond silence, le quadruple arrêt qui condamne Fieschi à la peine des parricides, Morey et Pépin à celle de mort, et Boireau à vingt ans de détention.
Les premières paroles queFieschi m’adressa lorsqu’il me vit entrer le lendemain de très-bonne heure dans sa chambre furent celles-ci: «Je vous attendais, mon pasteur; Fieschi n’a qu’une parole; j’en ai fini avec ma confession politique, arrivons à ma confession religieuse. Allons, monsieur, essayons de dérouiller cette vieille armure...» D’après le désir qu’avait manifesté précédemment Fieschi d’entendre la messe, le dimanche qui suivit sa condamnation et sur l’acceptation des deux autres condamnés, plusieurs personnes charitables et éminentes firent d’instantes démarches auprès de qui de droit pour que cette faveur spirituelle leur fût accordée.
A cette occasion, je reçus une lettre de M. le comte de Tascher, que je citerai ici parce qu’elle est infiniment remarquable autant par les pensées et les sentiments que par les motifs qui la dictèrent:
«Monsieur l’abbé,
«J’ai écrit ce matin une lettre pressante à M. Cauchy et j’ai été vivement presser une personne qui, m’a-t-on dit, a beaucoup de crédit auprès de l’archevêque. Je lui ai fait observer que, la première messe ayant été servie par un meurtrier, on ne pouvait guère refuser à un autre de l’entendre. Elle m’a promis d’écrire. Ainsi ne vous découragez point, réchauffez le zèle du grand référendaire et par lui celui du président. Réunissez vos pieux efforts pour procurer à des malheureux un bienfait sur lequel ils ont dû compter. La religion catholique, cette religion de miséricorde, doit-elle être avare de ses faveurs pour un asile dont nous voyons la porte assiégée par le schisme et par l’hérésie? Que Dieu bénisse vos soins, monsieur l’abbé, et vous en récompense!
«Comte DE TASCHER.»
Je ne laissai point ignorer aux trois condamnés l’intérêt tout charitable dont ils étaient l’objet, leur faisant comprendre que dans la grande communion catholique seule existait entre tous les hommes, quels que fussent leur rang et leur position, la véritable fraternité, celle qui vient du cœur et de la foi; que, si un membre de cette innombrable famille souffrait, tous les autres souffraient avec lui, que chaque catholique avait une larme et une prière à offrir à Dieu pour le rachat et le salut d’un frère malheureux, quand l’Église offrait pour le même objet une victime d’un prix infini.
Fieschi voulut écrire à M. le comte de Tascher pour le remercier; il en reçut la réponse suivante:
«Fieschi, hier j’ai reçu votre lettre. Comme juge, j’ai hésité à vous répondre; mais je suis chrétien aussi, et, à ce titre, ma religion m’ordonne de soulager, si je le puis, mes frères malheureux. Ne puis-je donc vous dire que si, en disant la vérité, vous avez été utile à la société, vous avez sauvé la morale, qui en est la base, en rendant un hommage public à la religion, appui de tous les devoirs, source de toute consolation comme de toute espérance. Oh! vous avez raison, la justice des hommes est un asile moins sûr que la bonté de Dieu. Puisse celle-ci vous donner le courage dont vous avez besoin ou plutôt soutenir celui que vous avez, et puisse-t-elle aussi récompenser dans sa sagesse les qualités dont il n’est pas toujours permis aux hommes de tenir compte.»
«Comte DE TASCHER.»
Comme des considérations et des motifs qu’il ne m’appartient pas de juger s’opposèrent à ce que les condamnés pussent assister à la messe, je les engageai à s’unir d’intention à la célébration du saint sacrifice que j’allais offrir pour eux. Un grand nombre de personnes des classes les plus élevées, se souvenant uniquement qu’elles étaient chrétiennes, s’étaient empressées d’obéir aux inspirations et au pieux appel de la charité. Il y avait quelque chose de singulièrement touchant dans le spectacle qu’offrait une pareille réunion en un tel lieu et en de semblables circonstances. Aussi ce ne fut pas sans être profondément ému que nous adressant à cette noble et religieuse assistance, qui acceptait toutes les obligations d’une commune fraternité en J. C., nous pûmes lui dire: «Joignez vos prières aux nôtres en faveur de trois frères coupables et malheureux qui, à quelques pas de nous, sont déjà entrés dans leurs heures d’agonie. Prions pour que la grâce de la conversion et du salut leur soit accordée au nom et par les mérites de la grande Victime qui va s’offrir sur l’autel, afin qu’en quittant cette vie par le supplice, ils ne tombent pas dans un autre supplice qu’il ne serait ni en notre pouvoir ni au leur de faire cesser. (Saint August.)
Ce jour-là et le jour suivant, Fieschi écrivit beaucoup. Il fit une adresse assez longue à la jeunesse française, et m’adressa une nouvelle lettre. Il était tout content qu’on l’eût délivré de la camisole de force dont on l’avait revêtu après le prononcé de l’arrêt. «C’étaient là des précautions bien inutiles, me disait-il, car je ne veux pas attenter à ma vie, puisqu’il faut que j’expie mon crime sur l’échafaud. Mais, si je pensais autrement, ils n’y gagneraient rien: j’ai un moyen de dormir quand je veux, et le sommeil, c’est le noviciat de la mort; j’aurais aussi un moyen de mourir, j’arrêterais la vie à ma volonté. Et d’ailleurs, est-ce que je ne pourrais pas aller me briser la tête contre ces barreaux de fer, faire voler en éclats mon crâne et ma cervelle? Mais Fieschi ne doit pas mourir ainsi, au lieu de commettre un nouveau crime, il doit expier celui qu’il a commis.»
Le jour où devait avoir lieu l’exécution, dès les trois heures du matin, je me rendis près de Fieschi; j’étais accompagné du directeur de la prison, M. Valet, homme bon et humain, qui, comme moi, était vivement ému. Fieschi dormait, le bruit que nous fîmes en entrant le réveilla.
«C’est donc aujourd’hui?» nous dit-il en nous regardant fixement. Notre silence fut notre seule réponse, et il la comprit; aussitôt il se redressa brusquement et parut incontinent tout habillé. On nous laissa quelques instants seuls... Bientôt après Fieschi s’approcha de sa malle, l’ouvrit, fit plusieurs lots de ses vêtements et de son linge, et me constitua son exécuteur testamentaire.
Dans cette même malle il prit une lithographie de son portrait, écrivit sur la marge d’en haut d’une main assurée ces lignes: «Souvenir à mon confesseur: Mon confesseur, lorsque je suis auprès de vous, vénérable pasteur, je m’oublie d’être condamné à mort. FIESCHI.»
Il me remit cette lithographie, me priant de l’accepter comme un souvenir de lui et de sa grande reconnaissance. Ensuite il ajouta:
«Ma destinée est accomplie, l’éternité m’attend, la vie pèse sur mon dos plus que si j’étais chargé de porter le mont Etna... On ne pouvait et on ne devait me faire grâce.»
Alors je lui rapportai un propos que je savais avoir été tenu par un des deux princes qui accompagnaient le roi le 28 juillet:
«Si l’un de nous seulement avait été tué, la clémence royale n’aurait pas été implorée sans succès.»
Je lui mis aussi sous les yeux la copie de l’annotation que le roi avait écrite de sa main, en marge, sur l’expédition de l’arrêt de la Cour des pairs:
«Ce n’est que le sentiment d’un grand devoir qui me détermine à donner une approbation qui est un des actes les plus pénibles de ma vie; seulement j’entends qu’en considération de la franchise des aveux de Fieschi et de sa conduite pendant le procès il lui soit fait remise de la partie accessoire de la peine, et je regrette profondément que plus ne me soit pas permis par ma conscience.» —«Il faut pourtant bien, dit Fieschi après un moment de silence, que je ne parte pas pour l’autre monde brouillé avec les autres. Quand on se boude, il n’est pas très-agréable de voyager ensemble. Faites-moi le plaisir d’aller leur dire que je leur pardonne. Tenez, ayez la bonté de leur porter ce cigare que j’ai à peine commencé, qu’ils fument avec, et tout sera dit.»
J’allai d’abord chez Morey, et lui fis part de la mission que m’avait donnée Fieschi, quoique j’eusse le pressentiment que j’allais me briser contre un mur d’airain. «Je vous remercie, monsieur l’abbé, me dit-il avec une émotion maîtrisée; mais je ne veux rien accepter de Fieschi et je ne veux pas entendre parler de lui; c’est un grand misérable. —Puis-je lui dire au moins que vous lui pardonnez? — Oui, je lui pardonne.»
Et changeant de conversation: «Enfin, ça va finir! depuis longtemps je ne vivais plus; j’ai tant souffert! c’est bien heureux que la mort arrive à la fin de la vie.»
Puis s’efforçant de sourire: «J’ai lu, je ne sais où, quelque chose de semblable: «On prétend
«qu’il est si difficile de mourir, et pourtant tout
«le monde s’en tire.» Il faudra bien m’en tirer de mon mieux, moi aussi.
— La mort est moins redoutable que ses suites, lui dis-je, permettez-moi de vous engager à y songer. Je veux vous citer aussi ce que j’ai lu quelque part: «Vous aurez été bien dupe, disait un incrédule
« à un de ses amis qui pratiquait le christianisme,
« s’il n’y a pas de vie future. — Vous le
«serez bien davantage si elle existe,» lui fut-il ré-
« pondu.» — Adieu, ajoutai-je, je vous en conjure, pensez à votre éternité, mettez à profit le peu de temps qui vous reste, réconciliez-vous avec Dieu.
— Je n’y vois pas de difficulté ; je le désire.
— Vous allez bientôt recevoir la visite d’un vénérable ecclésiastique, M. l’abbé Montés, bon et saint prêtre, plein d’expérience, de cœur et de charité, qui vous portera avec ses conseils les consolations de la religion.
— Je vous suis obligé, monsieur l’abbé, je ne demande pas mieux; mais je vous vois partir avec regret... Depuis tout ceci, votre présence et votre conversation m’ont fait du bien, je vous remercie. »
J’embrassai, tout ému, ce vieillard qui m’avait tendu celle de ses mains qui était restée libre, je rendis intérieurement de profondes actions de grâces à Dieu, qui, à travers cette enveloppe de marbre, avait fait pénétrer quelques bonnes pensées, quelques mouvements salutaires jusqu’au cœur du condamné, et le priai d’achever son œuvre.
Je trouvai Pépin fort agité ; il prit le cigare que Fieschi lui envoyait: «Je suis sa victime, et cependant dites-lui que je lui pardonne. Oh! que je suis malheureux de l’avoir connu! Mon cher monsieur, priez pour moi. C’est donc bien vrai, je vais mourir, mon Dieu! Restez avec moi, monsieur l’abbé, vous avez toute ma confiance.» La voix lui manquait et ses paroles étaient étouffées par les sanglots.
«Calmez-vous, soyez homme, soyez chrétien; il vous reste un autre recours en grâce, c’est auprès de Dieu, un recours qui, si vous le voulez, est assuré. Je ne puis rester auprès de vous; je vais rendre compte de la mission qu’on m’a donnée; mais M. Gallard, vicaire de la Madeleine, que vous connaissez sans doute de réputation, vous donnera ses soins pieux.» Il m’embrassa avec effusion et attendrissement; je pleurais avec lui...
«Eh bien, qu’ont fait et qu’ont dit les autres?» me cria Fieschi lorsque je rentrai auprès de lui. Je lui rapportai quelques détails de notre conversation.
«Ce vieux Morey est donc toujours le même? je le plains, il avait des qualités, j’ai mangé son pain. Allez, il ne sourcillera pas, lui non plus, en allant à l’échafaud. Pour Pépin, il a toujours eu peur. La peur et lui ne se sont jamais quittés. C’est égal, ça me fait plaisir qu’ils m’aient pardonné.»
J’offris à Fieschi un verre d’eau-de-vie. «Pas d’eau-de-vie, répondit-il, je ne l’aime pas.» Et, apercevant le crucifix que j’avais à la main: «Tenez, je ne veux rien, cela me vaut mieux.» Et il approcha avec respect le crucifix de ses lèvres.
«Si le roi me comblait d’honneurs et de fortune, Fieschi serait libre extérieurement, mais son cœur ne le serait pas.
«J’ai une dette à payer; je n’ai jamais eu peur: au milieu du ronflement des boulets, il m’est arrivé de faire des lectures; c’est mon organisation comme cela. J’aurai encore moins peur aujourd’hui, puisque c’est un devoir pour moi de subir la mort sur l’échafaud, pour mon compte à solder.»
Jusqu’alors je n’avais pu me défendre, je l’avoue, de penser que Fieschi, malgré ses protestations de mépris pour la mort, nourrissait l’espoir secret d’échapper au dernier supplice par une commutation de peine. Quand tout espoir fut perdu de ce côté, je bénis Dieu en voyant le condamné dans des dispositions qui lui faisaient accepter la suprême épreuve comme une expiation.
Il continuait: «En donnant ma vie, je vais payer ma dette à la justice humaine, je ne peux pas donner plus que cela. Je serai donc quitte avec elle, selon mes moyens. Quant à Dieu, vous m’avez appris à croire qu’il est bon, et j’en ai grand besoin; qu’il compte pour quelque chose le repentir. Eh bien, s’il en est ainsi, il a trouvé son homme en moi. Marchons...
— Ce n’est point par un repentir de parade et d’ostentation et en parole seulement, que vous obtiendrez grâce devant Dieu, mais par une sincre contrition qui est une profonde et humble douleur de l’âme. Comptez sur Dieu et défiez-vous de vous! Eh quoi! ceux-là même qui ont consumé leur vie entière dans les efforts et les sacrifices de la vertu tremblent encore à la dernière heure à la pensée du tribunal redoutable devant lequel ils vont paraître, et vous, vous, Fieschi, vous pourriez vous glorifier d’un tel excès de présomption et d’assurance et oser dire que Dieu a trouvé son homme en vous?»
Nous en étions là quand, en effet, je vis entrer dans la chambre ceux qui devaient présider à la marche funèbre: c’étaient l’exécuteur et ses quatre aides. Deux de ces derniers prirent Fieschi chacun sous le bras; un autre ouvrait la marche, le quatrième la fermait. Je venais immédiatement après.
Les gardiens nous suivaient à quelque distance.
Nous descendîmes au rez-de-chaussée dans une salle qui servait de communication du greffe à la prison, et où devaient avoir lieu les derniers préparatifs.
Je venais de me placer à côté de Fieschi, j’entends qu’on lui demande s’il n’a pas de redingote.
«Pourquoi faire? répondit-il. — C’est qu’il fait froid. —Ah! bah! je n’aurai pas à souffrir longtemps. Mais vous avez raison, qu’on aille me la chercher. Otez l’argent qui est dedans, ne laissez rien dans les poches.»
On lui enlève successivement sa cravate et son gilet. «Prenez cela, me dit-il, je vous en prie, et gardez-le comme un souvenir. Ce ne sont pas les reliques d’un saint, mais d’un grand criminel que vous avez converti. Quand vous prêcherez, parlez de mon repentir en chaire.
«C’est trop fort! c’est trop fort! Je veux avoir mes mouvements libres, vous me faites mal! dit-il à celui qui lui liait les mains.»
Et quand on voulut lui attacher les pieds avec la même corde: «Tiens, j’ai justement rêvé cette nuit qu’on m’attachait les pieds.»
Fieschi parlait avec une extrême volubilité et une espèce de surexcitation, et adressait la parole à toutes les personnes de sa connaissance. Ayant aperçu un de ses gardiens: «Ah! c’est toi! Tu viens là, toi! Ah! ce n’est pas bien!» Et à un autre: «Toi qui étais mon ami, tu viens me voir attacher! va-t’en, va-t’en! Tous ces messieurs qui sont là, c’est leur devoir; mais toi, ce n’est pas là ta place, va-t’en!»
Il me parla ensuite d’un ton attendri du malheur qu’il avait eu de quitter, pour ne plus le revoir, le seuil de la maison paternelle pour arriver à l’échafaud à travers la misère, le vice et le crime.
Après un moment de silence et de méditation... «Mon Dieu, pourquoi n’ai-je pas laissé mes os à la Moskowa, s’écria-t-il d’une voix forte, au lieu de venir me faire couper la tête dans mon pays! Mais, je le déclare à vous, messieurs, qui êtes ici. j’ai rendu service à la société. J’ai dit la vérité, je ne m’en repens pas... Je dois servir d’exemple sur l’échafaud.»
Puis, s’animant de plus en plus: «Où est-il, celui qui ramassera ma tête? Je lui déclare qu’elle n’est pas à lui, qu’elle est à M. Ladvocat, mon âme à Dieu, et mon corps à la terre...»
Tout était terminé. On avait coupé ses cheveux, on avait coupé le col de sa chemise, on le fit lever du banc sur lequel il était assis pour le conduire vers une chaise, en l’engageant à y prendre place.
«Maintenant, je suis apprêté (en souriant ironiquement), on peut faire venir les autres, je veux les voir; c’est mon banquet, à moi!»
A ces mots, je m’approchai de lui, afin de lui faire quelques réflexions. A peine m’a-t-il aperçu qu’il me présente vivement sa figure, en indiquant qu’il veut m’embrasser. Je l’embrassai à plusieurs reprises. J’étais profondément attendri. Il s’aperçut de mon émotion. «Eh quoi! s’écria-t-il; vous pleurez!... Il faudra donc que ce soit moi qui vous encourage! Allez, je suis heureux, parce que je vais expier mon crime, et je mourrai sans peur. — Tremblez toujours dans la terrible attente des jugements de Dieu! recueillez-vous dans cette pensée et priez Dieu de vous faire miséricorde.» Et, lui ayant présenté le crucifix, Fieschi le baisa avec un respectueux empressement.
La Gazette des Tribunaux complète les détails précédents par quelques autres qui m’ont échappé à cause de la grande préoccupation à laquelle j’étais en proie. Ils sont surtout relatifs aux deux autres condamnés.
Morey est amené à son tour, soutenu par deux gardiens. Il est vêtu, comme à l’audience, d’une redingote brune et porte un bonnet de soie noire. Son attitude est, comme aux débats, calme, résignée, silencieuse. Il s’assied, ou plutôt il se laisse tomber sur le banc et subit tous les préparatifs sans prononcer une seule parole. De temps en temps seulement il lève un regard d’insouciance sur ceux qui l’entourent.
Ce silence et cette immobilité contrastent d’une manière frappante avec la pétulance de Fieschi, qui ne cesse de parler. «Eh bien, eh bien, dit-il, ma redingote, où est-elle? Est-ce qu’on ne la retrouve pas? Je ne peux pas y aller comme ça.»
On répond qu’elle est dans sa malle et qu’on ne trouve pas la clef. «Tenez, tenez, fouillez dans la poche de mon pantalon, elle y est peut-être, ou plutôt elle est dans mon gilet que je viens de donner à M. l’abbé.» La clef était en effet dans le gilet que m’avait remis Fieschi, et c’est moi qui la donnai à un gardien.
Enfin on lui apporte sa redingote noire, et on la pose sur ses épaules. «Est-elle encore à moi, cette redingote? dit-il, puis-je en disposer?»
Après un instant de silence, Fieschi se lève et paraît vouloir haranguer les assistants. L’exécuteur l’invite à se rasseoir.
«Comment, dit-il avec humeur, est ce que je ne peux pas rester debout? — Asseyez-vous si vous voulez. — Eh bien, je reste debout.»
Pour Morey, il ne semblait pas braver la mort, il semblait l’avoir oubliée. Sa figure portait l’empreinte de la souffrance et non celle de la crainte.
Pendant que s’achèvent les préparatifs que Morey subit silencieusement, on aperçoit près du pilier un homme recouvert d’un ample paletot gris, avec un bonnet de loutre sur la tête, et qui, fumant sa pipe, paraît regarder ce qui se passe en témoin indifférent et adresser froidement quelques mots à ses voisins sur certains détails de cette lugubre cérémonie... C’est Pépin. Sur un signe de l’exécuteur, il va se placer à côté de Morey, se débarrasse de son paletot et de sa cravate, qu’il remet à un gardien.
— «Donnez ces effets à monsieur le directeur,» dit-il, et, tandis qu’on lui attache les mains, il continue de fumer sa pipe. Sa figure n’exprime aucune émotion, sa voix n’est point altérée, mais il parle peu.
Cependant, au moment où l’un des aides coupe le col de sa chemise, il se retourne vers Morey et d’une voix calme: «Eh bien, mon vieux Morey, il paraît que nous allons passer ensemble dans l’autre monde...
— Un peu plus tôt, un. peu plus tard, répond Morey, qu’importe!...
—Et M. Ladvocat! et M. Ladvocat! s’écriait de son côté Fieschi. Quoi! il ne répond pas à l’appel, il n’est pas là, dans ces circonstances! Ah! quand il s’est agi de le défendre, je n’ai jamais fait défaut. Où est-il donc?... Est-ce qu’on ne lui a pas dit que je voulais le voir? Je veux qu’il vienne!...»
Puis avec une expression et un accent qui me firent frémir: «Si M. Ladvocat ne vient pas, je meurs damné !»
A ces mots, je portai vivement la main à la bouche de Fieschi. «Oh! mon ami, quelle parole! Taisez-vous, je vous en prie, j’ai écrit à M. Ladvocat.... Mais, mettez-vous à sa place: si vous aviez un ami dans cette position, vous voudriez vous éviter à tous les deux une si cruelle entrevue.
— Je vous comprends, mon aumônier, dit Fieschi; votre réflexion est juste, je m’y soumets.»
Je me souviens aussi que Pépin, après avoir échangé quelques mots avec Morey, se tourna vers Fieschi: «Eh bien, Fieschi, lui dit-il en souriant amèrement, tu es content: te voilà en face de ton ami!... (se reprenant), de ta victime!...»
Je vis que la colère de Fieschi allait déborder; je l’arrêtai et l’engageai à se calmer.
Fieschi se contenta donc de répondre à Pépin en faisant un mouvement de la tête et des épaules:
«Bah! bah!» Et s’adressant à moi: «Il ne fait pas encore clair, je crois; 19 février! triste jour et longue nuit!»
A sept heures et quart, les préparatifs sont terminés, les condamnés se lèvent pour le départ.
«Messieurs, dit Pépin, qui a toujours la pipe à la bouche, le crime de Fieschi est dans Fieschi lui-même. Il n’y a donc ici d’autre coupable que lui.
— J’ai fait mon devoir, répondit Fieschi; tout ce que je regrette, c’est de ne pas avoir vécu quarante jours de plus, pour écrire beaucoup de choses... — N’ayez qu’un regret, celui de ne pas éprouver un assez vif repentir de votre crime, me hâtai-je de lui dire, que du moins maintenant rien ne puisse vous en distraire.»
Le signal est donné, et, après avoir traversé le long corridor de la prison, nous arrivâmes avec Fieschi, qui marchait le premier, dans le jardin du petit Luxembourg. Morey et Pépin, accompagnés de leurs confesseurs, nous suivaient.
Avant de monter dans la voiture qui devait faire le dernier trajet, nous passâmes devant le colonel Posac, commandant du palais. Fieschi le salua avec respect. Celui-ci lui rendit son salut avec une émotion visible et lui cria: «Fieschi, souviens-toi de Dieu et du soldat de Gaëte!... — Oui, oui, soyez tranquille, » répondit Fieschi.
«Vous ne savez pas ce que veut me dire le colonel, mon aumônier? le voilà en peu de mots:
«Au siège de Gaëte, il y avait deux régiments, l’un français et l’autre corse, qui rivalisaient de bravoure. Un soldat français, ayant un verre de vin à la main, va se placer de manière à être entendu du haut des remparts et porte à l’Empereur un toast qui est accueilli par de nombreux vivats.
«Rentré dans les rangs, on vante son courage.
«Maintenant que fait un soldat corse? Il prend une bouteille, va se placer presque vers le parapet des murailles, et, sous le feu roulant de l’ennemi, il boit à la santé de l’Empereur autant de verres de vin qu’en contenait la bouteille. — C’est moi qui ai conté cette histoire au colonel, il me la rappelle pour me donner du cœur; mais j’en ai, moi, du cœur!...
— Oui sans doute, lui répondis-je; mais le colonel vous a dit aussi de vous souvenir de Dieu. — Vous avez raison, je ne l’oublierai pas.» Et, tout en montant dans le panier à salade, avec deux aides du bourreau, qui prennent place derrière nous: «Laissez-moi, cependant, vous faire part d’un souvenir qui a dormi longtemps dans ma tête et qui se réveille maintenant. C’est, ma foi, bien extraordinaire; je ne suis pas superstitieux, et pourtant cette coïncidence et ce rapprochement seraient de nature à rendre superstitieux; vous allez en juger:
«Il y a plusieurs années de cela, j’étais en Calabre; un de mes camarades et moi nous allâmes consulter, pour nous distraire et nous amuser, sans y mettre plus d’importance, au moins moi, une espèce de diseuse de bonne aventure qui avait beaucoup de réputation dans le pays. J’ai oublié ce qu’elle dit à mon camarade; pour moi, voilà comment elle tira mon horoscope:
«Tu iras en France;
«Tu seras guillotiné en France;
«Et tu mourras avec plaisir.»
«La prophétie s’accomplit de point en point. Je ne croyais pas alors venir en France, encore moins y être guillotiné ; et ce qui est plus fort que tout le reste, c’est qu’en effet je meurs avec plaisir.»
Je cherchai à éloigner Fieschi de la croyance et de la préoccupation de ces vaines prédictions, et je l’engageai à ne pas se distraire de la terrible réalité : «Voire fin dernière n’est que trop prochaine, vous n’êtes éloigné de la mort que d’un pas, vous touchez à l’éternité.
«Bientôt nous allons apercevoir l’échafaud, vous n’avez plus rien à attendre des hommes, rien plus à leur demander. Ne pensez au passé que pour en gémir et le déplorer. Si vous ne craignez point la mort, redoutez ses suites; vous allez paraître devant Dieu! — A présent, me voilà tout entier à vous et à Dieu, parlez et faites, mon ministre.»
The free sample has ended.