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Louis François Lejeune
Sièges de Saragosse
Histoire et peinture des événements en 1808 et 1809

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336158
Table des matières
INTRODUCTION.
PREMIER SIÉGE DE SARAGOSSE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE DEUXIÈME.
TROISIÈME CHAPITRE.
CHAPITRE QUATRIÈME.
CHAPITRE CINQUIÈME.
SIXIÈME CHAPITRE.
SEPTIÈME CHAPITRE.
HUITIÈME CHAPITRE.
CHAPITRE NEUVIÈME.
CHAPITRE DIXIÈME.

INTRODUCTION.
Table des matières
Les sièges ne sont pas, comme les batailles, des actions promptes et brillantes, où le succès d’une seule journée a souvent décidé du sort d’un empire, et l’a placé sous le joug d’un nouveau maître. Dans les batailles, le soldat combat rarement sur le sol qui l’a vu naître, dans le pays dont l’amour et l’estime lui sont plus chers que la vie. Presque toujours il va livrer ses combats, au loin, sur la terre étrangère, où il n’a d’autre désir, d’autre intérêt que de rapporter à sa patrie ses lauriers et sa gloire. L’honneur et l’ambition sont les mobiles les plus puissants de sa conduite sur un champ de bataille. Sans doute, il en est encore de même le jour où il devient assaillant dans le siège d’une place; mais combien de sentiments plus élevés viennent agiter son âme, s’il est appelé à défendre les remparts de sa ville natale et ses propres foyers! Combien vive est la sollicitude de ce guerrier citoyen, s’il doit écarter les dangers qui menacent son père, sa mère, ses enfants et une épouse chérie; alors qu’un ennemi, souvent avide et cruel, vient le surprendre au milieu de ses travaux, renverser ses autels, lui ravir ses biens les plus précieux et tout ce qui l’attache à la vie! Alors, tout ce qu’il a de cœur et d’énergie le porte à résister à l’ennemi par tous les moyens que sa force d’âme et sa pensée lui suggèrent. De là naissent ces émotions fortes qui donnent un intérêt si dramatique au récit des événements dont les sièges des villes ont été, bien plus que les batailles en rase campagne, l’occasion et le théâtre.
Combien de scènes touchantes de valeur, de piété, de grandeur d’âme, nous fournissent les relations de plusieurs sièges de l’antiquité et des temps modernes dans lesquels l’amour de la patrie a produit des actions héroïques dont le souvenir, admirable leçon des vertus civiques, ne doit jamais s’effacer!
Ces siéges sont heureusement des événements très-rares dans l’histoire des nations. Ils n’y figurent qu’à de longs intervalles, et un intérêt profond s’est toujours attaché à la mémoire de la défense des villes qui n’étaient point préparées à soutenir la guerre. (A)
Si le lecteur a pu se sentir ému quelquefois au récit des siéges de certaines places fortes, alors que le sort passif des habitants n’entrait pour rien dans les combinaisons des chefs; s’il a pu prendre un vif intérêt au souvenir des événements extraordinaires de l’attaque et de la défense des villes fortifiées (B), où les honneurs du succès n’ont pu être attribués qu’à l’art et à la valeur des seuls hommes de guerre; on peut espérer qu’il ne restera ni froid, ni indifférent au récit des événements de Saragosse.
Dans cette capitale de l’Aragon, l’amour de la liberté, celui de la religion, le sentiment de la nationalité ont fait des citoyens les défenseurs volontaires de leurs foyers, et des victimes dévouées à l’honneur de la patrie; en sorte que l’admiration peut se partager également entre le noble caractère déployé par les Aragonais vaincus et la persévérance des Français vainqueurs. Ces derniers, entourés d’ennemis, et réduits, devant la place, vers les derniers jours du siège, au petit nombre de treize mille hommes, ont bravé la faim, les fatigues, les dangers pour forcer cent mille citoyens, enfermés dans la ville, à leur ouvrir leurs portes. De leur côté les habitants de cette ville ouverte, et sans remparts, ont porté leur valeur héroïque pour nous résister jusqu’au plus inconcevable mépris de la vie.
C’est ce drame terrible, auquel j’ai pris part, que je vais rapporter. Mes souvenirs d’alors, ceux que j’ai recueillis depuis, et les notes que j’ai prises chaque jour pendant le dernier siège, me serviront à tirer de l’oubli, autant que ce beau sujet me paraît devoir le comporter, quelques circonstances intéressantes qui sont omises dans les relations publiées par plusieurs officiers français, espagnols et anglais sur les deux siéges que la ville a soutenus dans moins d’une année.
Je raconterai succinctement les événements du premier siège. Le second siège est le sujet que je développerai. Ces deux périodes réunies feront connaître l’ensemble des malheurs qui ont pesé sur Saragosse dans l’espace de neuf mois.
NOTES DE L’INTRODUCTION.
A
Que d’actions héroïques nous fournissent le siége de Troye, cette source féconde où Homère et Virgile ont puisé tant de sublimes inspirations; le siège d’Ascalon, qui dura vingt ans; celui de Capoue, où les sénateurs et la noblesse qui s’étaient réunis au banquet de Vibius, désespérant enfin du salut de la patrie, vidèrent ensemble la coupe empoisonnée pour ne point souscrire à de honteuses conditions! à Asculum (279 ans avant J. C.) le sénat, chez Indacilis, renouvela le même trait de désespoir. Quels beaux sujets d’admiration nous offrent le courage malheureux et le dévouement patriotique des généreux défenseurs de Veïes, de Tyr et d’Alexandrie; les sièges si extraordinaires de Carthage, de Jérusalem, de Numance, de Sagonte, de Grenade, où les malheurs les plus affreux ont provoqué des résolutions effrayantes, et où le génie de la guerre s’est montré, comme à Anvers (en 1584), à la Rochelle (en 1627) inventif et persévérant! Ces sièges si remplis d’épisodes et de faits mémorables donnent aux citoyens et aux guerriers des leçons aussi utiles qu’admirables. Quelle autre bataille que celle où d’Assas s’écria: «A moi, Auvergne! « peut nous rappeler un acte de dévouement plus sublime que celui d’Eustache de Saint-Pierre, de Jean d’Aire et de leurs émules au siège de Calais?... Un intérêt immense se rattachera toujours au souvenir de la défense des villes peu préparées à soutenir la guerre, comme l’étaient Paris en 1589, Lyon en 1793, et Saragosse en 1808.
B
Voir les relations des sièges de Candie en 1667, de Philisbourg et de Maëstrickt en 1676, et ceux d’autres places fortifiées par les Deville, les Cohorn, les Vauban, les Cormontaigne, etc....
PREMIER SIÉGE DE SARAGOSSE.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
PREMIER SIÉGE en 1808. — Causes de l’expédition dirigée par Lefèvre Desnouettes. — Prise du monte Torrero par les Français. — Attaque du Portillo. — Premier échec. — Les Français pénètrent dans Saragosse. — Occupation du Cosso. — Énergie de Palafox. — Guerra à cuchillo. — La comtesse Zurita. — Les Français sont repoussés peu à peu. — Secours envoyés à Saragosse. — Retraite du général Lefèvre. — Bataille de Tudéla.
DU 28 MAI AU 23 NOVEMBRE 1808.
Le peuple de Saragosse avait applaudi à la chute de Godoy, et dans l’enthousiasme de sa reconnaissance pour Napoléon il le considérait encore comme le sauveur de l’Espagne, parce qu’il comptait lui devoir l’avénement de Ferdinand VII au trône abandonné par le faible Charles IV.
Les Aragonnais étaient d’abord disposés à témoigner ouvertement leurs sentiments de gratitude, comme les peuples de la Biscaye et de la Castille qui cueillaient toutes les fleurs de leurs jardins et les rameaux de leurs lauriers pour former des arcs de triomphe en l’honneur de leur libérateur; cependant, défiants et jaloux de leurs droits, ils voyaient approcher nos armées avec les plus vives inquiétudes, car ils ne se dissimulaient point qu’en pénétrant dans Saragosse ces troupes étrangères entraîneraient infailliblement l’asservissement de l’Espagne..
Les événements prouvèrent bientôt que ces craintes étaient fondées: Joseph Bonaparte fut désigné par l’Empereur son frère comme roi d’Espagne. Une violente insurrection éclata le 2 mai à Madrid, et causa un soulèvement général dans toutes les provinces.
La révolte se développa avec une telle rapidité dans l’Aragon que les généraux français durent se hâter de chercher à la comprimer. De là ces héroïques efforts et ces moyens extraordinaires de résistance que les Aragonais nous opposèrent et que nous avons tant admirés pendant les deux sièges. La division de cavalerie française de Lefèvre Desnouettes, et celle d’infanterie de Verdier, furent dans ce but successivement dirigées contre Saragosse; mais à leur arrivée sur l’Èbre elles trouvèrent le pays complètement soulevé et parcouru dans tous les sens par des bandes insurgées.
Il y avait alors dans Saragosse plus de soixante mille habitants qui se laissèrent immédiatement diriger par quelques hommes des dernières classes de la société. Les chefs les plus accrédités parmi ces insurgés étaient quelques curés, un certain Tio George, limonadier sur le Cosso, un Tio Marino et quelques moines. Ces meneurs, à la tête de la populace mutinée, se portent chez le capitaine général comte Guillermi, gouverneur de la province d’Aragon, dont ils suspectent les opinions et la fidélité à la cause de Ferdinand VII, et ils le retiennent prisonnier. Ensuite ils se rendent à l’arsenal dont ils se distribuent les fusils, se forment en compagnie et donnent le commandement de la ville au général Mori.
Ce général redoutant de demeurer seul chargé d’une responsabilité si dangereuse, convoqua une junte qui se composait des personnes les plus influentes de la ville, et fit demander à Palafox de venir en faire partie. Palafox, qui arrivait de Bayonne, d’où il s’était sauvé déguisé en paysan, fut très-surpris de cette proposition. Il s’en excusa d’abord, prétextant que son grade de brigadier dans les gardes du corps n’était pas assez élevé pour que son avis pût exercer quelque influence dans le conseil. Mais le Tio George, ne s’arrêtant pas à ces considérations, partit à la tête d’une centaine de paysans armés et se rendit chez Palafox, qui était à la campagne dans son domaine d’Alfranca, pour l’entraîner de force en ville. Ce jeune officier, forcé de céder à ce mouvement populaire, arriva chez le général Mori porté plutôt qu’accompagné par cet intrépide et impérieux cortège.
Tandis que Palafox sollicitait près de la junte la faveur d’être débarrassé de l’importunité du peuple, la foule impatiente, se grossissant à chaque instant, enfonça les portes du palais, et demanda que Palafox fût nommé capitaine général. On ne laissa ni à Mori ni à la junte le temps de délibérer: bientôt lescris les plus passionnés de Vive Palafox, notre gouverneur et capitaine général, annoncèrent à la multitude que l’élu du peuple acceptait cette haute mission. L’exaltation populaire s’apaisa dans l’instant même, et une soumission aveugle remplaça l’insubordination la plus complète.
28 mai.
Don Joseph Rebolledo Palafox y Melzy (qui n’avait alors que vingt-huit ans) prit le commandement général au nom de Ferdinand VII; son premier soin fut d’organiser des corps de volontaires auxquels on donna le nom antique de Tercios; les grands et les nobles formèrent un corps à part sous le non d’Almogavares: ils adoptèrent le costume des anciens espagnols. Le nouveau gouverneur indiqua ensuite pour chacune des parties de la ville les moyens de résistance à employer.
Les préparatifs de la défense furent promptement achevés. On ferma et l’on barricada les portes des parties occidentales de la ville; celles du nord, vers lesquelles les Français arrivaient, restèrent ouvertes, et on plaça dans l’espace intérieur, de distance en distance, alternativement deux canons, et un canon et un obusier. On transporta à la porte de l’est quelques autres canons, et enfin une pièce de douze fut établie sur la place de la caserne de la cavalerie, située dans l’enceinte de la ville près la porte del Portillo.
7 juin.
Le général Lefèvre Desnouettes partit de Pampelune le 7 juin avec quatre mille hommes, et se dirigea sur Saragosse. Les insurgés, à son approche, ayant rompu le pont de Tudéla, il traversa l’Èbre à Valtierra, fit attaquer et disperser le corps qui défendait Tudéla, et pénétra dans la ville, où le premier régiment de la Vistule vint le rejoindre.
13 juin.
Le 13, le général Lefèvre Desnouettes, marchant sur Alagon, trouve sur sa route le marquis de Lazan à la tête de quatre mille paysans qui essayent de lui barrer le passage à la position de Malien. Il les met en déroute, et sa cavalerie leur tue plus de mille hommes.
14 juin.
Cette nouvelle jette l’effroi dans Saragosse, mais bientôt le bruit des cloches sonnant le tocsin ranime l’enthousiasme des habitants, et six mille hommes sortent spontanément de la ville, et obligent Palafox de les conduire au combat. Le 14, Lefèvre Desnouettes rencontra les bandes à Alagon, où il les défit complètement. Palafox, battu, désespère un moment du salut de Saragosse: cependant il dissimule ses inquiétudes, et cherche à relever le courage du peuple en parcourant les rues un drapeau à la main; puis, s’échappant précipitamment, il se rendit à Belchite où son frère don Francisco Palafox le rejoignit.
15 juin.
Le 15, Lefèvre Desnouettes, continuant sa marche sur Saragosse, rencontrede nouveau trois mille hommes postés avec du canon à une demi-lieue de la ville, dans une situation très-difficile à attaquer: cependant il les tailla en pièces, et pénétra, en les poursuivant, jusqu’aux portes del Portillo, et de Saint-Engracia. Là, il s’aperçut que la population, dirigée par des moines, travaillait à établir des batteries, des retranchements et des barricades. Alors, craignant d’agir avec imprudence s’il pénétrait plus avant avec des troupes fatiguées par une chaleur excessive, et par un combat opiniâtre qui avait duré neuf heures, il se retira sur les coteaux qui dominent la ville, et prit position pour attendre les renforts qu’on lui avait annoncés. Pendant ce temps il préparait avec Lacoste tous ses travaux d’attaque. Le 17, Lefèvre Desnouettes essaya vainement d’entrer en négociation avec le gouverneur et la junte: la réponse qu’il reçut lui ôta tout espoir de conciliation.
19 juin.
Le 19, Palafox envoya de Belchite à Saragosse un renfort de quatre cents hommes de troupes de ligne, auxquels s’étaient joints beaucoup d’officiers de différents corps, qui venaient offrir leurs services, et ranimer le courage des habitants.
21 juin.
23 juin.
Le 21 juin, le général Grandjean amena le deuxième régiment de la Vistule, et le corps du général Lefèvre se trouva fort de quatre mille huit cents hommes. Le 23, un rassemblement de quatre mille Espagnols, se dirigeant sur Saragosse, arrivait à Épila, à deux lieues sur les derrières du camp français. Lefèvre y envoya le premier régiment de la Vistule, avec le colonel Chlopiski, qui battit les insurgés, leur tua six cents hommes, et leur prit quatre pièces de canon.
26 juin.
Le 26, le général Verdier arriva devant Saragosse avec sa division, et, se trouvant plus ancien de grade que le général Lefèvre, il prit le commandement des troupes dont le nombre s’éleva alors à dix mille cinq cents hommes.
27 juin.
Le 27 juin, vingt à trente mille livres de poudre, que l’on avait imprudemment déposées dans le séminaire, sur le Cosso, sautèrent avec un horrible fracas. Une partie de ce beau quartier de la ville fut renversée, et beaucoup d’habitants furent victimes de cette explosion, qui répandit la terreur dans Saragosse.
28 juin.
Le 28, la hauteur du monte Torrero, à quinze cents mètres de la place, l’une des positions les plus importantes pour la ville, et défendue par cinq cents hommes, fut enlevée à la baïonnette par le général Lefèvre, secondé par le général Habert à la tête du deuxième régiment de la Vistule. L’on s’empara de toute l’artillerie ennemie, et l’on fit un grand nombre de prisonniers.
29 juin.
La junte fut tellement irritée de la perte du monte Torrero, qu’elle déclara traître à la patrie le colonel d’artillerie Falcon qui commandait ce poste. Une commission militaire le jugea et le fit pendre immédiatement à l’un des piliers du cirque des combats de taureaux sur la grande place du Portillo, où son supplice fut donné en spectacle au peuple. Les communications de Saragosse avec le pays de la rive droite de l’Èbre furent coupées par l’occupation du monte Torrero. Le vieux colonel Viana, plus que sexagénaire, indigné de la lâcheté de ceux qui avaient perdu cette position, sortit le 29 au lever du soleil à la tête de deux mille hommes pour la reprendre; mais il fut tué en arrivant sur la hauteur, et sa colonne mise en déroute eut beaucoup de peine à rentrer dans la place.
1er juillet.
La garnison et les Aragonnais voyaient avec effroi les préparatifs du bombardement, et ils demandaient à grands cris le retour de Palafox. Tout ce que l’abnégation et le patriotisme peuvent inspirer de sacrifices pour la défense d’une ville fut mis en usage par les habitants de Saragosse: ils défirent les toiles tendues qui servaient de jalousies aux croisées de leurs maisons, et en fabriquèrent des sacs qu’ils remplirent de terre, et dont ils formèrent les embrasures des batteries qui furent élevées: on démolit ou l’on brûla les maisons de l’extérieur, et l’on coupa ou l’on déracina les oliviers. La garnison, qui n’était dans ce moment que de huit mille cinq cents hommes, se renforça chaque jour de quelque détachement de différents régiments de ligne espagnols et suisses, de quelques soldats d’artillerie; enfin les assiégés reçurent de Lérida un convoi de bouches à feu et de projectiles. Les habitants achevaient à peine de retirer des décombres les cadavres des victimes de l’explosion du 27, lorsque les Français commencèrent leur feu. Plus de douze cents bombes, obus et boulets tombèrent dans la ville et y causèrent un affreux ravage, aucun des bâtiments n’étant à l’épreuve du canon.
La ville avait fait élever une batterie devant le Portillo. Ce fut sur ce point que les assiégeants dirigèrent particulièrement leur attaque; plusieurs fois les Espagnols relevèrent l’épaulement sous le feu même de leurs adversaires. Un carnage épouvantable eut lieu à cette batterie. Une jeune femme du peuple, nommée Augustina, étant venue apporter des provisions aux canonniers espagnols dans le moment le plus chaud, et les voyant hésiter à recommencer le feu, se précipita au milieu des morts et des blessés, arracha une mèche des mains d’un canonnier expirant, mit le feu à une pièce de 24, et sautant sur le canon, fit le serment de ne s’en séparer qu’avec la vie. Ce trait d’héroïsme ranima l’ardeur des Espagnols, qui recommencèrent avec une nouvelle vigueur le feu contre les assiégeants.
2 juillet.
Pendant cette attaque contre le Portillo, le général Verdier en dirigeait une autre contre la porte del Carmen. A peine la colonne française s’avançait-elle vers cette porte, que tout à coup, et presqu’à bout portant, une décharge de mitraille renversa le premier rang. Malgré cette forte résistance les Français continuèrent à s’avancer et entourèrent bientôt tout le côté occidental de la ville, depuis l’Èbre jusqu’à la porte Santa-Engracia.
La porte del Carmen, trop faible pour résister longtemps, ne tarda pas à être enfoncée, et les Français se précipitèrent dans la ville; mais les Aragonais, fermes à leurs pièces, n’en continuaient pas moins leur feu, qui, secondé par la fusillade partant des maisons, força les assiégeants à rétrograder. Cependant, beaucoup de ceux des Français qui étaient parvenus dans l’intérieur, se réunirent à leurs camarades qui avaient escaladé la muraille, entre la porte del Carmen et celle du Portillo, et s’avancèrent, tambour battant, sur la place de la Miséricorde et sur celle de Portillo. Cette manœuvre hardie ne déconcerta pas les Aragonais. Pendant qu’un certain nombre d’entr’eux continuait de défendre les deux portes attaquées, d’autres s’élancèrent vers le canon qui était sur la place de la caserne de la cavalerie, au pied du mur qui entoure le couvent et le jardin de Sant’ Inès, et le braquèrent sur le front des Français, que cette attaque arrêta sur le champ.
Palafox, suivi de trois mille hommes, que son frère et le baron de Versage lui avaient conduits à Belchite, revint dans ces entrefaites à quatre heures de l’après-midi, par le faubourg de la rive gauche. Les insurgés, enhardis par la présence de leur chef, et par les renforts qu’il amenait, nous attaquèrent alors de tous côtés avec une nouvelle fureur. Un combat sanglant eut lieu, et la victoire resta aux assiégés. Tous les Français qui échappèrent à la mort se réfugièrent dans la caserne de cavalerie, où plusieurs d’entre eux avaient pénétré pendant le combat. Les Aragonais les y attaquèrent en s’introduisant dans le bâtiment par les toits. Les Français se décidèrent alors à abandonner la caserne, à laquelle ils mirent le feu.
Pendant ces engagements partiels l’attaque des autres portes continuait. Les tirailleurs français, placés derrière les arbres dont la ville était entourée, faisaient beaucoup de mal aux Espagnols, mais sans pouvoir abattre leur courage. L’attaque contre les portes fut renouvelée, et toujours le feu des assiégés força les assiégeants à reculer.
Les munitions vinrent à manquer aux Espagnols après quelques heures de combat, et, quoiqu’en ville tout homme fût soldat, et qu’il n’y eût pas un chef pour donner des ordres, le bruit ne s’en fut pas plutôt répandu parmi les assiégés, qu’on vit les femmes et les enfants apporter de la poudre des magasins; d’autres aller de maison en maison rassembler des clous et du vieux fer pour la mitraille; et un grand nombre couper leurs habits pour faire des sacs à mitraille et des bourres de canon. On vit des femmes et des enfants se risquer au plus fort de la mêlée: un garçon de onze ans s’empara du drapeau d’un enseigne qui venait d’être blessé, et le porta en triomphe dans les rues, en criant: Viva Maria del Pilar! Ce cri, mille fois répété, électrisa les Espagnols. Lors même que les Français seraient parvenus à forcer les portes, ils auraient eu de la peine à pénétrer dans cette portion de la ville, car tous ceux qui, incapables de manier les armes, étaient restés dans les maisons, avaient transporté sur les balcons et dans les étages supérieurs des meubles, du fer, des pierres et de la chaux pour écraser les vainqueurs.
L’abord des portes était rendu plus difficile par les monceaux de morts qui les obstruaient; cependant, après sept heures d’efforts, les Français voulurent tenter encore de s’en rendre maîtres; mais tout leur courage vint échouer contre la vigoureuse résistance des assiégés, et ils furent forcés à la retraite. Ils perdirent dans cette attaque environ quinze cents hommes tanttuésque blessés, et quatre canons.
12 juillet.
Le général Verdier, ne pouvant, à cause de l’insuffisance de ses troupes, renouveler de vive force ses attaques contre une ville dont les habitants se défendaient avec tant d’opiniâtreté, se borna, jusqu’au 11 juillet, à surveiller les portes extérieures, et fit réunir les matériaux nécessaires à la construction d’un pont de radeaux sur l’Èbre. Les Français passèrent ce fleuve le 11 malgré les efforts des assiégés. Un détachement d’infanterie prit position sur la rive gauche pour protéger l’établissement du pont, qui fut terminé le 12. Divers partis d’insurgés voulurent en vain s’opposer à cette opération et couper la communication des assiégants; ils furent partout repoussés. Les moulins sur l’Èbre, qui servaient à l’approvisionnement de la ville, furent détruits par la cavalerie française, qui ôta ainsi à Palafox les moyens de se procurer des munitions et des vivres.
17 juillet
Pour obvier à ce grave inconvénient, le général espagnol fit établir des moulins conduits par des chevaux; et, sous la direction de plusieurs officiers d’artillerie, employa les moines à la fabrication de la poudre à canon. On mit en réquisition tout le soufre qui pouvait se trouver dans la ville; on leva la terre des rues et des caves pour en extraire le salpêtre; et les tiges de chanvre, qui, en Espagne, sont fort élevées, servirent à faire le charbon nécessaire à cette préparation. La garnison faisait, pendant ce temps, de fréquentes sorties pour maintenir ses communications avec l’extérieur, par le faubourg de la rive gauche de l’Èbre.
28 juillet.
Le général Verdier, ayant été informé que des troupes venant de la Catalogne étaient déjà parvenues jusqu’à Osera et Aguilar, chargea le général Habert d’aller les combattre avant que leur nombre fût devenu plus considérable. Ce général partit le 28, les aborda le même jour dans leurs positions, les dispersa, et les poursuivit jusqu’à Pina. Il rentra au camp le 3o juillet.
1er août.
Le 1er août, la belle brigade du général Bazancourt arriva au camp, escortant les provisions et les objets d’artillerie que l’on attendait. Ces secours ranimèrent l’ardeur de nos troupes, qui étaient très-fatiguées, et qui manquaient de vivres dans ce pays entouré d’insurgés. Les longues marches avaient presque entièrement usé les vêtements et la chaussure de nos soldats, qui étaient venus promptement, et comme pour un coup de main: sans administration, sans hôpitaux, et manquant des approvisionnements nécessaires, ils souffraient les privations les plus pénibles.
A l’aide de ces renforts, le général Verdier put cerner entièrement Saragosse. Ses troupes passèrent le ravin de la Huerba, et s’établirent entre cette petite rivière et la ville. Lacoste fit construire sept batteries qui menaçaient tout l’espace compris entre la droite de Santa-Engracia, la porte del Carmen et celle du Portillo. Il pressait vivement les travaux; car il lui importait beaucoup de forcer la place à se rendre avant qu’elle pût recevoir de plus nombreux secours.
3 août.
Dès que les batteries furent armées, le général Verdier voulut recourir encore aux voies de la négociation; mais le parlementaire qu’il envoya fut repoussé. Alors au signal donné, quarante-trois bouches à feu tonnèrent en même temps contre Saragosse, et répandirent la terreur dans toute la ville.
Les bombes furent d’abord dirigées sur les maisons voisines des points attaqués, ensuite vers le cloître Saint-François, et enfin sur le grand hôpital de Notre-Dame de Grâce, où il y avait des enfants trouvés, des aliénés, et beaucoup d’autres malades. Ces projectiles ne tuèrent personne, mais ils causèrent un tel effroi, que plusieurs malades et blessés abandonnèrent leur lit, et sautèrent dans la rue par les fenêtres, pour se sauver plus vite. On les rencontrait enveloppés de leurs draps ensanglantés, et traînant sur le pavé leurs membres horriblement mutilés.
Les Aragonais, qui étaient déjà assez occupés de la défense de leurs postes, déployèrent cependant un zèle au-dessus de tout éloge dans les soins qu’ils donnèrent à ces malheureux. En peu d’heures, presque tous furent mis en lieu de sùreté, et il en resta peu dans l’hôpital. Des bombes éclatèrent aux pieds de ceux qui portaient les malades; un de ces derniers, qui était à l’agonie, voyant qu’une de ces explosions n’avait blessé personne, retrouva assez de force pour s’écrier: C’est Sainte Marie del Pilar qui nous protège! C’est elle! répondirent les porteurs; et ils continuèrent à s’avancer courageusement au milieu des éclats de tous ces projectiles. Le fanatisme religieux chez ces hommes déterminés, soutenait le dévouement patriotique.
4 août.
Ce feu dura, sans interruption, jusqu’au 4 août, dans la matinée. Alors les batteries de brèche, composées de pièces de 16 et de 24, commencèrent à canonner la porte Santa-Engracia et le mur du jardin situé entre cette porte et la tour Pino. Tout ce qui se trouvait dans la direction des boulets fut renversé en un instant.
Les défenseurs des batteries et des portes del Cammen et Santa-Engracia firent en vain tous leurs efforts pour conserver leurs postes. Tous moururent sur leurs pièces, et furent remplacés par de nouveaux soldats, qui ne tardèrent pas à éprouver le même sort.
Des brèches étaient ouvertes partout à dix heures du matin, et l’assaut général commença. Après deux attaques faites sur deux points différents, et qui furent repoussées, trois mille assiégeants, soutenus par des réserves, sortirent des tranchées, et s’avancèrent sur les ruines qui s’étendaient depuis la porte del Carmen jusqu’au cloître Santa-Engracia. Ils arrivèrent jusqu’aux décombres sans trouver de résistance. Là des Espagnols, cachés derrière ces ruines, parurent tout à coup et voulurent barrer le passage aux Français; mais ils étaient trop inférieurs en nombre et ne purent y parvenir. A onze heures et demie les assiégeants pénétrèrent dans Saragosse par la brèche du cloître et par celle de la porte del Carmen.
Santa-Engracia est située à l’extrémité de la grande rue qui mène droit au pont sur l’Èbre par le milieu de la ville. A moitié chemin de Santa-Engracia à ce pont, cette rue est coupée transversalement par la grande et large communication del Cosso, qui, à l’est, se courbe vers l’Èbre, et, à l’ouest, se termine au grand Marché Neuf, et à une rue de traverse qui aboutit également au fleuve. Ainsi le Cosso étant parallèle à l’Èbre, et ses deux bouts y tombant perpendiculairement, entoure dans la ville un massif oblong considérable, qui en est comme la cité intérieure, dont l’église del Pilar et la porte de l’Èbre font partie.
Le but des assiégeants était de rassembler leurs troupes, qui entrèrent par Santa-Engracia, parvinrent sur le Cosso, où elles se partagèrent en trois colonnes, dont l’une, composée de Polonais, se dirigea à droite, en descendant le Cosso, vers la place Santa-Magdalena et l’Èbre; l’autre, à gauche, vers le Nouveau Marché, et la troisième courut droit au pont. Cette dernière s’empara d’abord de la salle de la comédie, qui fut bouleversée; et voulant poursuivre sa route pour marcher droit au pont, elle se trompa de chemin et se trouva engagée dans la rue étroite et tortueuse del Arco de Cinejga, conduisant à la Torre Novo, où elle rencontra une troupe d’Espagnols qui furent saisis à son aspect d’une terreur panique. Ces hommes vivement attaqués se sauvaient en désordre, et Palafox lui-même était entraîné par la foule avec ceux qui fuyaient vers l’Èbre, lorsque tout à coup un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, sortit de la chapelle Saint-Jean et apparut à leurs yeux élevant le calice et l’hostie et leur reprochant d’une voix forte et solennelle d’abandonner ainsi Dieu, la foi et la patrie! A ces mots si puissants les fuyards s’arrêtèrent; la voix tonnante du prêtre leur promit les bénédictions du ciel en. leur montrant le signe sacré de la rédemption, qui leur rendit un nouveau courage. Aussitôt ils revinrent à la charge, et tête baissée se précipitèrent sur les Français en criant: Viva España! Une mêlée affreuse s’en suivit; on tirait par toutes les portes et toutes les croisées, et presqu’à bout portant, sur les Français, qui, après avoir éprouvé des pertes considérables, ne savaient pas même quel chemin prendre pour se retirer sur le Cosso.
Les deux autres colonnes françaises, également repoussées, furent contraintes de revenir sur le même point. Les Espagnols n’abandonnèrent pas pour cela leurs retranchements; quelques-uns d’entr’eux seulement se détachaient pour venir au secours de ceux qui combattaient dans les rues.
Les colonnes des assiégeants avaient ainsi pénétré par la porte del Carmen; une partie de ces troupes marcha sur le Cosso, et le reste chercha à pénétrer sur la place de la Miséricorde. Au milieu du trajet, les Français se virent tout à coup barrer le chemin par un autre prêtre: c’était Santiago Sas, celui que Palafox avait nommé capitaine. Ce religieux se trouvait aux batteries du Portillo; mais dès qu’il avait appris l’entrée des assiégeants, il était accouru vers le Cosso avec deux compagnies, et se rencontra ainsi avec la tête de la colonne française. Il se précipita aussitôt sur elle, terrassa d’un coup de sabre l’officier qui la conduisait, et força les assiégeants à se replier jusqu’au cloître Santa-Fé. Là ceux-ci renouvelèrent le combat; mais les Espagnols se firent un passage à travers les portes et les fenêtres, et chassèrent les Français, qui, renforcés par de nouvelles troupes, s’établirent enfin à côté de l’église Santa-Rosa.
La seconde division des assiégeants, entrée par la porte del Carmen, et qui se dirigeait vers la place de la Miséricorde, parvint jusqu’à la haie du jardin du cloître de l’Incarnation. A l’extrémité de la place se trouvait une troupe d’Espagnols occupés à faire une coupure dans les décombres, afin de couvrir quelques canons retirés des batteries perdues. Les Français ne supposant pas que cette poignée d’hommes pût avoir l’intention de se maintenir dans un poste déjà tourné par d’autres colonnes, leur firent avec un mouchoir blanc des signaux pour les inviter à se rendre. Les Espagnols y répondirent en attachant au bout d’un pieu un morceau de toile sur lequel ils avaient tracé ces mots: Vaincre ou mourir pour Ferdinand VII. Ils plantèrent cet étendard dans un tas de sable, et dirigèrent sur les Français une forte canonnade à laquelle ceux-ci répondirent.
Saragosse présentait en ce moment un effroyable aspect; on n’avait fait aucun préparatif pour une défense intérieure; aussi les assiégeants, une fois entrés dans la ville, pensèrent-ils qu’ils ne devaient plus craindre aucune résistance, et beaucoup de soldats français et polonais, se séparant de leurs corps, entrèrent dans les maisons pour piller. Les plus grands excès furent commis, mais la plupart des pillards trouvèrent la mort. Les femmes elles-mêmes aidaient à les massacrer et à les précipiter par les fenêtres. Malheureusement ce pillage fortifia les habitants dans la généreuse résolution qu’ils avaient prise de se défendre à toute outrance.
Malgré la résistance opiniâtre des Espagnols sur plusieurs points, les Français se trouvaient à sept heures du soir maîtres de la moitié de Saragosse. Le général Verdier et le général Bazancourt venaient d’être blessés; Lefèvre Desnouettes avait aussi reçu une blessure, mais elle était légère et il put reprendre le commandement de l’armée. Présumant que les assiégés devaient être convaincus de l’inutilité de leur résistance, il envoya au général Palafox un parlementaire avec une sommation écrite qui ne contenait que ces mots: «Une capitulation.» Mais Palafox n’était plus en ville: entraîné dans la déroute qui avait précédé, il s’était échappé pour aller à Osera presser l’arrivée du secours qu’il attendait impatiemment, et ce fut Antonio de Torrès, auquel il avait laissé le commandement en son absence, qui répondit laconiquement en ces termes au bas du billet: «Guerra à cuchillo.» Ce qui veut dire guerre au couteau, ou guerre à mort. Pour que l’on ne doutât pas de ses intentions, il fit planter un drapeau rouge sur la nouvelle tour qui est peu éloignée du Cosso, et un autre de la même couleur, avec une croix blanche au milieu, pour annoncer aux renforts qui arrivaient au secours de Saragosse que la ville tenait encore.
5 août.
Les Français occupaient un des côtés du Cosso, les Espagnols tenaient le côté opposé : ils y élevèrent à la hâte quelques retranchements où ils placèrent du canon. L’espace qui séparait les deux partis fut bientôt comblé par des cadavres d’hommes, jetés du haut des maisons où ils avaient trouvé la mort, ou tués en bas dans la mêlée. Le 5 août, et les jours suivants, les deux partis restèrent ainsi en présence, mais sans cesser de combattre. Le général craignit que cette accumulation de cadavres n’amenât une contagion; mais les Espagnols étaient dans un tel état d’exaspération, qu’ils ne voulurent pas même demander une trêve de quelques heures pour se délivrer de ce foyer d’infection. Ils firent alors conduire les prisonniers français, liés avec une corde, au milieu des morts, pour en retirer les corps des Français et leur donner la sépulture, tandis que les Espagnols rendaient à leurs frères le même devoir. Le nombre des morts était si grand qu’on fut obligé d’en jeter une partie dans l’Èbre. Nous avions eu cinq cents hommes tués et quinze cents blessés.
5 août.
Les Français n’étant maîtres que d’une partie de la ville, et n’ayant pas assez de troupes pour empêcher l’introduction de tout secours du dehors, Palafox, arrivé à Osera, profita de cette circonstance pour faire entrer du renfort. Le 5 dans l’après-midi, son frère, don Francisco Palafox, parvint à forcer le passage. Il pénétra dans Saragosse avec un bataillon composé de troupes espagnoles, de Suisses, et de volontaires d’Aragon. escortant un convoi de poudre, de vivres et de trois pièces de canon. La garnison se trouvait ainsi forte de treize mille quatre cents hommes.
Le général espagnol Antonio de Torrès réunit, le 5 août, un conseil de guerre qui décida à l’unanimité que l’on continuerait à défendre les quartiers de la ville que l’on avait conservés; que si les Français finissaient par l’emporter, la population se retirerait aussitôt dans les maisons du faubourg de la rive gauche, en traversant l’Èbre, et qu’après avoir détruit le pont, on se défendrait jusqu’à la dernière extrémité dans cette position.
Le plus violent combat se prolongea de rue en rue, de maison en maison, pendant plusieurs jours. Les assiégeants se perdaient sans cesse dans toutes ces petites rues étroites et tortueuses. On les fusillait à bout portant par les portes et les croisées, et cette guerre si meurtrière contre des ennemis qu’ils ne pouvaient ni voir ni aborder, devenait pour eux insoutenable. Dans la journée du 5 ils perdirent encore quatre cents hommes.
Les habitants de Saragosse finirent par rentrer dans une partie des positions dont les Français s’étaient emparés, et ceux-ci se trouvèrent réduits seulement à l’occupation d’un huitième de la ville.
7 août.
Le 7 août, Lefèvre Desnouettes apprit que Palafox s’avançait par la route de Lérida, avec quatre mille hommes de troupes de ligne, une masse considérable de paysans insurgés, et un grand convoi d’artillerie, de vivres et de munitions, pour se jeter dans Saragosse.
Sans hésiter il marche à sa rencontre avec deux bataillons et le régiment des lanciers Polonais. Il culbute l’avant-garde près de Villa-Mayor, et lui enlève quatre drapeaux, les bagages et la caisse du régiment d’Aragon. Mais se trouvant trop faible pour attaquer le corps principal, il prend position pour attendre des renforts. Dans son bivouac il reçut l’avis de l’évacuation de Madrid, et l’ordre de se tenir prêt à lever le siége très-prochainement. Lefèvre rentre donc au camp; et Palafox, qui le suivait, fit son entrée dans Saragosse le 9 août, avec les troupes et le convoi qu’il amenait.
L’arrivée de ces renforts et les nouvelles que l’on recevait de l’Andalousie et de Madrid, causèrent tant de joie aux habitants qu’ils le manifestèrent par les plus vifs transports, et Saragosse oublia un moment tous ses malheurs.
Palafox ne négligea aucun des moyens qui pouvaient augmenter cette exaltation des Aragonais: il faisait des promotions, il promettait des récompenses; des prêtres et des moines dans les églises, dans les rues et sur les places publiques, adressaient des exhortations religieuses et patriotiques, par lesquelles, au nom du Dieu des armées, ils ordonnaient à tous les Espagnols de sacrifier leur fortune et leur vie pour la sainte cause de la patrie. Ces ministres de la religion ne se bornaient pas à ce rôle excitatif; armés de fusils ils combattaient eux-mêmes dans les rangs du peuple, et mettaient dans leurs actions autant d’énergie que dans leurs paroles. Santiago Sas se faisait remarquer au milieu de tous par son courage et son sang-froid. A la tête de quarante hommès, il parvint à effectuer l’introduction d’un convoi de poudre venu de Lérida.
Les femmes rivalisaient avec les hommes de patriotisme et de dévouement. La comtesse Zurita avait organisé une compagnie de femmes destinée à secourir les blessés et à porter des vivres aux soldats jusque dans les postes les plus dangereux. Belle, jeune et délicate, cette femme ne s’écarta pas un seul instant de la noble mission qu’elle s’était tracée. On la vit partout au milieu du feu le plus terrible, des bombes, des obus, de la mousqueterie. Toutes ses compagnes suivirent l’exemple héroïque qu’elle leur donnait, et plusieurs furent tuées dans les combats.
13 août.
Le 13 août, un ordre formel du roi Joseph, apporté par un de ses aides de camp, prescrivit au général Lefèvre de lever le siége dans la nuit même, et de rejoindre l’armée française qui se repliait sur l’Èbre.
Déjà le général Lefèvre Desnouettes, entouré de partis insurgés, et menacé de l’arrivée prochaine des troupes de Catalogne et de Valence, avait reconnu que sa position devant Saragosse était des plus hasardées, et avait dirigé sur Pampelune la plus grande partie des blessés, et le matériel d’artillerie qu’il pouvait emmener. Il fit détruire, brûler, ou jeter dans le canal les canons espagnols qu’il avait pris, les chariots du parc d’artillerie et tous les embarras qu’il ne pouvait ni faire atteler, ni emporter. Il n’avait laissé dans les batteries qu’un certain nombre de pièces de campagne, ordonnant qu’elles fissent un feu très-soutenu pendant les premières heures de la nuit.
Dès que l’obscurité put permettre à ce général de dérober ses mouvements à l’ennemi, il mit ses colonnes en marche, et resta jusqu’au jour devant Saragosse pour protéger son arrière-garde, pour presser la canonnade, et faire emmener ensuite les pièces en silence.
14 août.
A minuit l’incendie se manifesta dans plusieurs édifices; les Aragonais se rappelaient le terrible bombardement du 3 et tremblaient de le voir se renouveler, lorsque rien n’était préparé pour s’en garantir; aussi leur joie fut extrême quand ils virent le lendemain, au lever du soleil, les colonnes françaises rétrogradant sur la route de Malien. Quelques Espagnols voulaient se lancer à la poursuite des fugitifs, mais Palafox, présumant que cette retraite avait pour but de l’attirer dans un piége, s’y opposa, et il s’estimait heureux d’avoir atteint le but de ses efforts en conservant la ville qu’il avait juré de défendre. Les Aragonais se félicitèrent de cette retraite comme d’une victoire. Elle exalta au dernier point leur courage, et ils firent retentir l’air des cris longtemps répétés de Vive Notre-Dame del Pilar! Vive Palafox! Ce siège nous coûta trois mille cinq cents hommes: les Espagnols en perdirent trois mille.
16 août.
septemb.
octobre.
Le général Castanos arriva en effet vingt-quatre heures après avec vingt-cinq mille hommes. Oneil en amena ensuite plus de dix mille, et Palafox organisa en armée environ trente mille paysans aragonais. Ces trois généraux portèrent leurs troupes dans le haut Aragon jusqu’au delà de Calahora, et ils y formèrent une armée composée de soixante mille hommes, en sept divisions.
Le maréchal Lannes, à peine arrivé de Naples, reçut l’ordre d’aller les combattre. L’armée espagnole, prévoyant cette attaque, revint sur ses pas pour prendre une position formidable sur les hauteurs de Tudéla.
23 nov.
Le 23 novembre, elle y était rangée en bataille, lorsque le maréchal Lannes fit déployer sur son front soixante bouches à feu. — Le général Maurice Mathieu, profitant du moment où cette canonnade jetait l’incertitude dans les rangs espagnols, enfonça le centre de leur armée. La division de cavalerie de Lefèvre Desnouettes enveloppa la droite de l’ennemi déjà attaquée de front par la division Morlot. La division Lagrange abordait la gauche des Espagnols appuyés au bourg de Cascante. En un instant, et presque sansavoir le temps de manœuvrer, toute cette armée fut mise dans une déroute complète, et se sauva en désordre du champ de bataille. Quatre mille hommes furent tués ou noyés dans l’Èbre; trois cents officiers, et plus de trois mille soldats restèrent prisonniers; trente pièces de canon et sept drapeaux furent pris par les Français dans cette journée, à laquelle nous donnâmes le nom de bataille de Tudéla.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Table des matières
SECOND SIÉGE.
DEUXIÈME SIÉGE DE SARAGOSSE, 21 OCTOBRE 1808. — Description de Saragosse. — Caractère des Aragonais. — Ressources des assiégés. — Plan de défense du colonel San Génis. — Palafox. — Son caractère; sa famille. — Le père Bazile. — Philippe de Saint-Marc, émigré français. — Marche de l’armée française. — État du pays. — Approche de la ville.
DU 19 AU 21 DÉCEMBRE 1808.
Les habitants de Saragosse savaient que la province d’Aragon était couverte à Tudéla par les soixante mille hommes des armées réunies de Palafox, d’Oneil et de Castaños. Leur confiance dans les promesses orgueilleuses de ces chefs ne leur permetttait pas de douter un moment de l’entière et prompte destruction des Français, aussitôt que l’Empereur pourrait en envoyer en Aragon. Ils se complaisaient dans l’espoir de satisfaire bientôt leur vengeance. Ils étaient persuadés aussi que la valeur avec laquelle ils avaient fait échouer notre première tentative nous ôterait pour toujours le désir de revenir les troubler dans leurs murs. Ils s’y croyaient plus que jamais invincibles, et ils vivaient en pleine sécurité dans le moment où quelques coureurs échappés à la déroute de Tudéla vinrent, à bride abattue, leur apprendre les tristes événements de cette journée.
Le maréchal Lannes avait attaqué les Espagnols, comme on vient de le voir, le 23 novembre, dans leur forte position de Tudéla. En un instant leurs trois armées avaient été démoralisées et mises en fuite de toute part dans le plus grand désordre. Oneil s’était sauvé dans les montagnes; Castaños se retirait sur Madrid par Calatayud, et Palafox s’était enfui vers Saragosse avec une partie des siens. En les voyant arriver en désordre avec leurs rangs grossis par la foule des paysans de tous les villages par lesquels passaient les fuyards; en voyant cette armée et ce peuple épouvantés se réfugier tout à coup à Saragosse, tous les cœurs, si confiants dans le succès, furent saisis de terreur, et la consternation et le découragement des Aragonais, dans ce premier jour, seraient difficiles à décrire.
L’Empereur aurait désiré que l’on profitât de ce moment de stupeur, et qu’on ne laissât pas à Saragosse le temps de se remettre, de rétablir l’ordre et de se fortifier; mais un retard involontaire du maréchal Ney, qui était encore trop éloigné pour protéger cette opération, la maladie subite du maréchal Lannes, la crainte d’échouer une seconde fois dans cette grande entreprise, et la nécessité de se procurer des vivres dont on manquait, ne permirent pas aux Français de poursuivre leurs avantages assez promptement pour entrer dans Saragosse en même temps que les fuyards.
Les habitants n’ayant pu être attaqués dans ce premier moment d’effroi, cette circonstance favorable releva leur courage, et ils se préparèrent à la hâte à faire d’une ville ouverte de toutes parts une place d’armes impénétrable, afin de rendre encore plus glorieuse que la première cette seconde défense de leur cité.
De son côté l’Empereur venait de forcer les Anglais à se rembarquer au Ferrol: il se trouvait maître des deux Castilles, de la Biscaye et de la Navarre. Il lui importait de l’être aussi de l’Aragon, pour communiquer librement avec Barcelone et la Catalogne, qu’il occupait. Ainsi, pour profiter de la victoire que le maréchal Lannes venait de remporter à Tudéla, il résolut de faire entreprendre sans délai les opérations d’un siège régulier, sans lesquelles il paraissait impossible de conquérir Saragosse.
20 décem.
Quelque grande difficulté qu’il y eût à faire arriver promptement jusqu’en Aragon, sur des chariots attelés de bœufs, et presqu’à dos de mulets, tout le matériel d’un grand siège, qui devait être tiré de Bayonne et de Pampelune, l’Empereur trouva dans le zèle et l’activité des Français les moyens de surmonter tous les obstacles, et le 20 décembre 1808, en moins d’un mois de préparatifs, l’armée avec son équipage de siège put se présenter devant Saragosse. Elle était composée des troisième et cinquième corps et d’une brigade de cavalerie; le tout formant ensemble trente-cinq mille hommes, dont le maréchal Moncey prit le commandement en l’absence du maréchal Lannes, resté malade à Tudéla.
Les deux maréchaux Moncey et Mortier, pour être plus libres dans leurs opérations, établirent les magasins et les hôpitaux de leurs troisième et cinquième corps à Alagon, à trois lieues en arrière du siège qu’ils allaient entreprendre.
Ces deux chefs, occupés à combiner leurs prochaines opérations, se procuraient difficilement les renseignements nécessaires. Le patriotisme des Aragonais les portait à nous refuser ces rapports à quelque prix qu’on pût leur offrir. Cependant, à l’aide de nos souvenirs et de ceux de quelques étrangers, déserteurs des rangs espagnols à la bataille de Tudéla, l’on était parvenu à réunir des détails assez complets sur la position de la ville, le caractère et les dispositions de ses habitants.
Saragosse capitale de l’Aragon, est située dans une grand et belle vallée de l’Èbre, qui baigne le pied des Pyrénées en descendant vers la Méditerranée. Elle est au confluent de deux petites rivières qui se jettent dans le fleuve: la Huerba par la rive droite, et le Gallégo par la rive gauche. Les terres que les rivières apportent dans leurs débordements ont rendu la vallée extrêmement fertile. Le vin, l’huile, des fruits excellents et les céréales y croissent en abondance. Une montagne de sel gemme enrichit la contrée. L’air semble y être toujours pur, et la température y est souvent très-douce en hiver. (Nos soldats se sont baignés dans l’Èbre au mois de février de cette année 1809. )
Ce sont ces terres riches et fécondes qu’Auguste avait données à ses légions de vétérans, lorsqu’il y fonda, vers l’an 25 avant Jésus-Christ, la ville de Cæsarea Augusta: de ce premier nom on a formé, par abréviation, celui de Saragosse. Cette ville devint plus tard la capitale du royaume d’Aragon.
Saragosse est à cinquante-deux lieues de Madrid, et à quarante-huit de Barcelone. En 1787 on comptait dans cette ville plus de quarante-cinq mille habitants. Avant les désastres des deux siéges qu’elle vient de soutenir, sa population se portait, à peu près, au nombre de soixante-dix mille individus. On comprenait dans ce nombre une multitude considérable de prêtres séculiers, et de moines desservant cinquante à soixante églises et couvents que contient cette résidence d’un archevêque.
La ville est ouverte de toutes parts, et forme un demi-cercle dont le fleuve trace le diamètre. Un seul pont de pierre conduit au faubourg de l’Arrabal, sur la rive gauche, près de l’embouchure du ruisseau le Gallégo. La petite rivière la Huerba n’est remplie d’eau qu’en hiver et dans les temps de pluie, et elle partage la plaine environnante en deux parties égales. Le ravin escarpé que forme cette rivière à l’est, touche la demi-circonférence de la ville, et lui sert de défense, bien qu’il se trouve des espaces occupés par des jardins entre ce ravin et la cité. De ce côté les maisons sont contiguës aux champs, et il n’y a que les cloîtres Saint-Augustin et Sainte-Monique qui aient à leurs jardins des murs fort élevés: le reste de la ville est entouré d’une continuité de jardins boisés, de vignes et d’oliviers. Ils sont clos de murs ou de haies et entourés de fossés pour les irrigations.
Vers l’extérieur de Saragosse on trouve un grand nombre de couvents solidement construits, et surmontés de tours et de clochers élevés qui dominent toute la campagne. Beaucoup de vastes hôtels ou bâtiments en pierre, bien fermés, sont également au pourtour de la ville, et ils y forment une enceinte où l’on ne peut pénétrer que par un petit nombre de rues étroites et tortueuses. Du côté de l’est on trouve plusieurs portes. La porte del Sol, près de l’Èbre, et la porte de Saint-Ildéfonse, près la rue Quémada (Brûlée), qui est située vers la partie la plus méridionale du demi-cercle.
Du point où la Huerba vient atteindre la ville, et où cette petite rivière est traversée d’un pont, l’enceinte occidentale de Saragosse s’étend vers l’Èbre, et elle est entourée de gros murs de couvents qui n’ont pas moins de huit à dix pieds de hauteur sur deux ou trois d’épaisseur. La porte Santa-Engracia est la plus voisine du pont de la Huerba. Vient ensuite la porte del Carmen, en dehors de laquelle est situé le couvent des Capucins trinitaires. Puis on trouve celle del Portillo à laquelle le cloître des Carmes déchaussés sert de bastion.
A cent toises en avant de ce portillo, sur la route d’Alagon, un peu à droite vers l’Èbre, est construit le palais d’Aljaféria, grande masse de pierre carrée, semblable à un fort isolé dont les quatre angles sont garnis de tours en forme de bastions. L’Aljaféria est entouré d’un fosse profond enfermé par une muraille. L’entrée du château vers la ville est couverte par un redan en forme de demi-lune. La porte de la ville qui correspond de ce côté de l’ouest, près de l’Èbre, est celle de Sancho.
Les plus grandes défenses de ces portes étaient les cloîtres adjacents ou voisins qui, ainsi que les églises et quelques bâtiments publics, dont on avait fait des espèces de citadelles garnies d’artillerie, étaient les seuls points un peu forts de Saragosse. La plupart des autres maisons sont basses et légèrement bâties, quoique construites en pierre et même voûtées jusqu’au premier étage.
Autour de Saragosse plusieurs allées d’arbres servaient de promenades publiques, et le terrain était au loin couvert d’oliviers et de jardins.
L’arrière-saison avait permis à chaque habitant, à chaque couvent, d’apporter en ville ses récoltes, ses provisions devin, d’huile et de grains. Les magasins publics étaient pleins. L’on y avait entassé tous les vivres qu’on avait pu recueillir dans les villages voisins de Saragosse, avec une grande quantité d’orge et de paille pour les chevaux; et l’on estimait que cette abondance pourrait durer six mois. Ce que l’on apprenait des dispositions des esprits de la population ne nous permettait pas de croire que notre tâche dût être facile à remplir.
Les Aragonais en général sont beaux hommes, braves, fermes, et entêtés à tel point, qu’un de leurs proverbes dit qu’ils se servent de leur tête pour enfoncer des clous. Ils sont surtout fiers de leur noblesse, qu’ils ont eu mille occasions d’acquérir en combattant depuis tant de siècles pour repousser l’agression des peuples qui ont tour à tour subjugué leur pays. (A.) Le souvenir de l’esprit belliqueux de leurs ancêtres donne aux Aragonais une très-haute opinion d’eux-mêmes, et quelle que soit la classe, riche ou pauvre, à laquelle ils appartiennent, ils se considèrent comme des héros descendus du plus noble sang. Rien aussi n’est plus fier et plus gracieux que l’attitude chevaleresque habituelle de tous ces hidalgos (nobles), lors même que leur extrême pauvreté ne leur permet d’avoir sur le corps qu’un fragment de couverture ou de manteau, dont ils savent se draper avec dignité.
Avec ce caractère, les Aragonais ne parlaient qu’avec enthousiasme de leurs derniers succès, et ils croyaient les Français hors d’état de revenir devant Saragosse, lorsqu’ils apprirent le désastre de Tudéla. La surprise les jeta d’abord dans la stupeur et l’abattement; mais lorsqu’ils eurent vu passer quelques jours sans que l’ennemi parût devant leurs murs, ils reprirent courage, et la confiance se rétablit peu à peu. Ils reconnurent la possibilité d’arriver, comme précédemment, à d’heureux résultats par une longue résistance, en se réunissant aux troupes réglées qui venaient se réfugier dans la ville, et tous ensemble ils jurèrent solennellement et avec enthousiasme de périr sous les ruines de Saragosse plutôt que de se rendre.
Ensuite, sans perdre un moment, l’on avait appelé en ville les ouvriers des moulins à poudre du voisinage; et dans la crainte de voir se renouveler une grande explosion, l’on établit beaucoup de petites fabrications séparées, où le soufre, le charbon et le salpêtre ne manquaient pas. Le plomb de la toiture des églises fut coulé pour faire des balles. Il y avait à Saragosse un hôtel des monnaies et beaucoup d’argent. Plus de cent cinquante bouches à feu de tous les calibres avaient été réunies dans la place; et le colonel anglais Charles Doyle y avait envoyé d’Angleterre et de Taragone trente chariots chargés de fusils et de munitions de guerre de toute espèce.
Le peuple profitait de l’expérience qu’il avait acquise au premier siége, et cette fois il appelait l’art à son secours. Le colonel Antonio San Génis, né à Saragosse, habile ingénieur et d’une activité rare, fut chargé de diriger les travaux. Cet officier fit creuser des fossés larges et profonds partout où cela était possible. Les terres étaient aussitôt relevées en retranchements que l’on armait de canons. Il construisit une tête de pont sur la Huerba, dans un des endroits où cette rivière était plus profonde et fort encaissée.
On avait divisé le pourtour de la ville en quatre fronts, et l’on fortifiait les couvents extérieurs, et plus particulièrement le château de l’inquisition, à l’extrémité nord de la ville, au point d’en faire de bonnes citadelles. Pour mettre l’ennemi à découvert sur une zone étendue jusqu’à une portée de fusil de la place, dont on voulait démasquer les abords, on abattait les maisons de campagne, les buissons, les beaux arbres des promenades, les jardins et les antiques oliviers qui faisaient la richesse et l’ornement du pays. Ces sacrifices étaient commandés dans l’intérêt commun, et chacun, sans murmurer, portait courageusement la hache sur les produits de ses travaux de tant d’années, pour en transporter les débris en ville et en faire des barricades. Les maisons les plus rapprochées de l’enceinte furent abandonnées: on murait partout les portes et les croisées basses. On creusait un fossé profond depuis la porte du Portillo jusqu’au pont de la Huerba; et ses débris servaient à former un rempart terrassé, que l’on garnissait aussitôt d’artillerie. Depuis Santa-Engracia jusqu’au bas Èbre, on établissait des batteries sur la muraille qui s’étend jusqu’au faubourg des Tanneries, que l’on fortifiait. L’ennemi formait une tète de pont en avant de la porte Santa-Engracia, et lui donnait le nom d’invincible Redoute del Pilar; cet ouvrage, lié par un épaulement au vaste couvent de Saint-Joseph, fut entouré d’un chemin couvert palissadé, et armé de douze pièces de canon.
Le colonel don Mariano Renovalès fut chargé de la défense de ce poste avec trois mille hommes. En même temps les Aragonais faisaient arriver à la hâte les deux petites divisions de troupes réglées qui se trouvaient à Sangueza et à Caporoza. On armait de fusils tous les habitants et les paysans qui s’étaient réfugiés à Saragosse, en sorte qu’il s’y trouvait près de soixante mille combattants, dont trente mille hommes de troupes réglées, tant Espagnols que gardes wallones et suisses, y compris deux mille hommes de cavalerie, hussards et dragons; treize officiers du génie, huit cents ouvriers mineurs ou sapeurs, et deux mille artilleurs, commandés par don Pablo Villalva. L’Èbre étant navigable au-dessous du pont pour les grosses barques, on y établit des chaloupes canonnières armées d’une pièce de canon, et montées par des marins habiles de Carthagène, chargés de gêner les assiégeants sur les deux rives du fleuve.
Chaque famille abandonnait pour le service du siège tout ce qui pouvait être utile à la défense commune. Jamais on n’avait vu les hommes sacrifier aussi volontairement leur propriété. Les prêtres, par leurs sermons, par des processions et par de faux miracles, excitaient jusqu’à la frénésie cet amour de l’indépendance. Ils promettaient au peuple les palmes du martyre; ils l’exaltaient jusqu’au fanatisme le plus furieux. Ils lui représentaient le bouleversement qui avait eu lieu dans leurs églises pendant le siège précédent, comme la plus criminelle injure faite à la religion. Et se livrant sous ces dehors à la haine qu’ils nous portaient pour avoir aliéné, en France, les biens de nos églises, et avec la crainte que nous ne vinssions en faire autant chez eux, ils nous montraient au peuple comme des ennemis de la religion qu’il fallait exterminer. (B.)
Les moines surtout exerçaient sur leurs compatriotes l’influence la plus hostile contre nous. Le peuple espagnol, en général, tient beaucoup à ces ordres religieux, qui se recrutent dans les familles des classes pauvres. Elles y placent à leur gré leurs enfants pour avoir au besoin des protecteurs contre le despotisme de l’inquisition. Les moines des ordres mendiants ont un peu plus que les autres des mœurs régulières. Ils sont presque toujours ignorants et grossiers comme le peuple. Ils vivent avec lui dans la plus étroite intimité, et souvent ils nourrissent de leur superflu leurs parents indolents et trop paresseux pour chercher d’autres moyens d’exister. C’est auprès des femmes que ces moines ont le plus de crédit, et c’est sur leur esprit qu’ils exercent plus facilement leur empire despotique. Ils excitaient dans ce moment chez elles les passions les plus fougueuses, pour les disposer à défendre une seconde fois l’Église, la patrie et la liberté ; et pour arriver à ce but, ils leur rappelaient tous les grands exemples de ce genre que fournit l’antiquité.
Les femmes de Saragosse, ainsi animées, se formèrent en compagnies, et se partagèrent les différents quartiers de la ville, où l’on pouvait avoir à se défendre. La tâche qui leur fut assignée était de porter les vivres, les munitions et les secours aux combattants; de soigner les blessés dans les hôpitaux, de faire des cartouches, et de suppléer les hommes autant que possible au combat et partout où leurs forces le permettraient.
La jeune et belle comtesse Burida, issue d’une des premières familles du pays, et d’un grand caractère, était à peine rétablie et reposée des fatigues qu’elle avait essuyées dans le premier siège, lorsqu’elle se mit à la tète des femmes une seconde fois, et leur donna constamment l’exemple d’une activité bien rare, et du plus courageux dévouement. Le souvenir de ses faits d’armes précédents était pour toutes les autres femmes un aiguillon d’émulation, et chacune voulait imiter son héroïsme, en admirant ses vertus et sa piété. (C.) Réunies en troupes sous les ordres de cette vaillante amazone, les femmes de Saragosse jurèrent aussi de périr avec leurs enfants plutôt que de se rendre.
Toute cette population ainsi animée avait pour la seconde fois déféré le commandement de Saragosse et de l’insurrection au général Palafox, quoiqu’il fût très-jeune et qu’il n’eût montré aucune expérience dans l’art de la guerre à Tudéla. Il était le second fils du marquis de Lazan, grand d’Espagne, à la famille duquel le peuple aragonais était fort attaché depuis longtemps. Sa mère, de la noble famille milanaise des Melzy, était célèbre par sa beauté, qui lui avait fait donner le surnom de soleil de Milan. La belle figure de Palafox, sa tournure distinguée, la faveur dont il jouissait comme officier des gardes du corps à la cour de Charles IV, qui se plaisait beaucoup à l’entendre chanter et pincer la guitare, et le dévouement avec lequel il avait accompagné ce roi en France, le patriotisme qui l’avait fait accourir depuis peu pour servir la cause nationale: tous ces motifs réunis, et surtout la valeur et l’énergie qu’il avait déployées dans le premier siège, déterminèrent les Aragonais à se placer une seconde fois sous son commandement. Ses soldats le chérissaient pour la douceur de son caractère et pour l’affabilité et la générosité qu’il réunissait encore à tant d’agréments personnels. Quoiqu’il eût donné bien peu de preuves de son savoir à la dernière bataille, ils placèrent tout leur espoir dans son courage et dans ses autres qualités, et réunirent spontanément leurs suffrages à ceux du peuple pour le proclamer général en chef et gouverneur de la ville.
Le père Bazile, religieux lazariste fort habile, ex-confesseur du roi, avait été précepteur de Palafox, et il jouissait d’un grand crédit dans la ville. Dans l’espoir de diriger les affaires publiques sous le nom de son élève, il n’avait épargné aucune intrigue pour déterminer le choix de la multitude en faveur de ce général. Palafox désirait pouvoir tirer une vengeance éclatante de sa défaite à Tudéla, et il n’hésita pas à accepter une mission qu’il ne regardait pas comme au-dessus de ses forces. Il entra de suite en fonctions; et, donnant chaque jour de nouvelles preuves de son dévouement à son pays, il remplit avec zèle et enthousiasme dans les premiers moments tous les devoirs de son immense commandement. Il se fit seconder par son frère aîné, le marquis de Lazan, par les généraux Philippe de Saint-Marc, et de Versage (émigrés français), et par Oneil, Amoros, et Villalva. Il s’entoura de conseillers et de moines exaltés, tels que ce père Bazile, qui devait déployer la plus ferme et la plus cruelle énergie, en le dirigeant jusqu’à la fin de l’entreprise.
Tels étaient les renseignements parvenus à notre connaissance, le jour où tout fut prêt pour quitter Alagon et marcher sur Saragosse.
Les esprits, dans notre armée, n’étaient pas moins bien disposés pour l’attaque que ceux des Espagnols pour la défense.
La tentative que le général Lefèvre Desnouettes avait faite sept mois auparavant, n’avait été qu’un de ces coups de main que l’Empereur demandait à l’audace souvent heureuse de ce jeune général. Il ne lui avait donné que huit à neuf mille hommes, croyant qu’il n’en fallait pas davantage pour réduire une ville ouverte. Mais cette fois les mesures étaient prises avec plus de maturité pour assurer le succès de cette grande opération.
Notre armée, sans doute, paraissait encore bien peu nombreuse pour affronter les grandes résistances qu’on s’attendait à rencontrer, mais chacun se préparait à suppléer au nombre par le courage, et nous étions impatients d’aller soumettre cette fière Saragosse que notre cavalerie n’avait pas pu conquérir.
Depuis longtemps nos soldats ne s’entretenaient que des souvenirs que leur avaient laissés les lieux et les événements dont ils avaient été témoins au premier siège.
Ceux qui avaient pénétré dans le palais antique d’Aljaféria, l’ancienne demeure des rois maures, servant aujourd’hui de palais et de prison au tribunal de l’inquisition, racontaient les émotions qu’ils avaient éprouvées en entrant dans ce bâtiment, dont les salles et les cachots ont été si souvent arrosés des larmes et du sang des malheureuses victimes. Ils avaient été saisis d’horreur et d’indignation à la vue des instruments de supplice et de torture que le tribunal du saint office employait pour propager la foi. D’autres avaient peine à comprendre comment à côté de ce magnifique hôpital portant cette généreuse inscription urbi et orbi, à la ville et à l’univers, ils avaient pu trouver un autre hôpital destiné aux fous, où l’on enchaînait certains aliénés dans des cages carrées en bois suspendues le long des murs. Ces cages étaient faites exprès trop petites pour que ces malheureux ne pussent ni s’étendre ni se tenir debout. A l’aspect de ces supplices cruels et hideux, on était incertain pour décider si les docteurs de l’Église, et ceux de la faculté de médecine, à cette époque de barbarie, n’étaient pas plus insensés que les fous et les mécréants qu’ils voulaient guérir et sauver.
Rien ne saurait décrire la triste impression de pitié qu’avait produite sur le cœur de nos soldats la vue de ces aliénés des deux sexes, qu’un assaut livré à leur hôpital avait arrachés à leurs cellules, et répandus en liberté dans notre camp. On ne savait qu’en faire, ni comment les calmer. Ils criaient, chantaient, déclamaient à haute voix, suivant le genre de manie dont ils étaient atteints. Quelques-uns, dans un état complet de frénésie, avaient cependant suivi nos soldats, qui les conduisaient au monte Torrero. Deux ou trois d’entre eux se précipitèrent dans le canal royal, où se termina leur longue agonie. Au milieu d’un spectacle si déchirant pour nous, les éclats de rire et de gaîté de plusieurs de ces fous purent à peine exciter un sourire, et l’on combla d’égards et de soins ces malheureux, et plusieurs religieuses qui les avaient suivis pour se dévouer à les soigner.
Ceux d’entre nous que le luxe des dorures et des ornements des églises tombées en notre pouvoir avaient pu éblouir, répétaient mille contes répandus et accrédités dans le pays sur la richesse du trésor de la cathédrale de Notre-Dame del Pilar, où ils n’étaient cependant pas entrés. L’or et les pierreries des deux Indes semblaient y être amassées comme une proie qui leur était destinée; et ils se montraient impatients de marcher à des combats qui promettaient la fortune et la gloire.
Notre armée, composée de cinq divisions, ne formant en tout que trente-cinq mille hommes, sous la conduite de M. le maréchal Moncey, avait donc appris tous les détails qui précèdent, sans considérer comme impossible ou comme trop audacieuse, l’entreprise d’un siège en hiver devant des démonstrations si formidables.
Les difficultés mêmes que nous allions rencontrer pour nous procurer des vivres, et les approvisionnements de siége, dans ce pays insurgé, bien loin de nous arrêter, nous déterminèrent à nous presser d’arriver, avant que l’ennemi pût organiser de plus grands moyens pour donner au reste de l’Espagne le dangereux exemple de nous résister avec succès. Nous reçûmes donc l’ordre du mouvement comme la nouvelle la plus heureuse.
13 décem.
Le maréchal Mortier, duc de Trévise, avec la cavalerie de Wathier, et les divisions Suchet et Gazan, formaient le cinquième corps. Il fut chargé de tenir la campagne pour couvrir au loin l’armée de siége contre les guérillas, qui se préparaient à nous harceler et à nous affamer dans notre camp. Il avait envoyé, le 13 décembre, un petit corps d’observation sur Calatayud, pour éclairer les démarches du général Castanos, qui s’était retiré par cette route sur Madrid. Gazan devait traverser le fleuve vis-à-vis Tauste, et descendre vers Saragosse par Suera et Villa-Nueva, pour l’investir sur la rive gauche de l’Èbre. Suchet restait pour garder et bloquer toute la rive droite.
Le général Junot, duc d’Abrantès, avec les trois divisions Morlot, Mussenier et Grandjean, fut chargé des opérations du siège. Le général Dedon eut le commandement de l’artillerie avec tout le matériel de soixante bouches à feu. Le général Lacoste, aide de camp de l’Empereur, s’était trouvé au premier siège, et il reçut encore la mission de diriger les travaux du génie au second: L’Empereur lui avait ordonné de ménager beaucoup les troupes du siége, et de ne gagner du terrain en ville qu’après avoir fait miner et sauter les maisons devant lui. Lacoste amenait à cet effet plusieurs compagnies de mineurs et de sapeurs, et cinquante officiers du génie, presque tous habiles élèves des Dejean, des Marescot, des Caffarelli, et riches de l’expérience acquise sous de tels maîtres, qui venaient de prendre les places de la Flandre, de la Hollande, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Égypte. Nos officiers d’artillerie étaient jaloux de soutenir la réputation du corps savant qui venait de produire le plus grand homme de notre époque. Le corps de l’artillerie espagnole était de même justement renommé en Europe, pour les progrès qu’il a fait faire à la science des machines de cette balistique. Les chefs, les soldats, dans les deux armées, étaient jeunes et pleins d’énergie. Nous rêvions l’amour de la gloire; les Espagnols étaient poussés par le besoin de l’indépendance: de toute part les cœurs étaient bouillants d’ardeur, et tout promettait une guerre animée et féconde en résultats glorieux.
19 décem.
L’armée ainsi pleine d’enthousiasme était réunie sur les bord du Xalon, à trois lieues de Saragosse. M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano, la mit en marche le 19 décembre 1808, à la pointe du jour. Le troisième corps, l’artillerie et le génie passèrent par la rive droite du canal royal; la division Suchet, du cinquième corps, marcha entre le canal et l’Èbre; et la division Gazan traversa le fleuve à Tauste, pour descendre par la rive gauche. Le maréchal laissait en réserve derrière lui trois mille cinq cents hommes, pour couvrir ses magasins, et assurer ses communications avec Pampelune.
Nos colonnes traversaient une vallée magnifique, ayant à leur droite les collines qui séparent l’Aragon de la Castille, au pied du mont Cayo, dont le sommet est constamment enveloppé de nuages. Ils produisaient ce jour-là de grands effets d’ombre et de lumière très-variés qui embellissaient la contrée.
Vers la gauche l’horizon était bordé par les cimes glacées des hautes Pyrénées; et devant nous se développaient, comme aux beaux jours du printemps, toutes les richesses de la végétation vigoureuse des jardins nombreux que l’on trouve aux environs de cette grande ville.
20 décem.
La route royale, superbe, large, propre et unie, bordée de larges trottoirs en pierres plates sur ses deux côtés, ayant des bornes rapprochées, et régulièrement disposées, comme seraient des sièges pour reposer les voyageurs, rendait notre marche aussi facile qu’agréable sous ce beau ciel de l’Aragon. Après une marche lente et plusieurs haltes, pour faire arriver l’armée avec ensemble dans une attitude imposante, et pour donner aux éclaireurs le temps de reconnaître le pays et les dispositions de l’ennemi, l’on arriva le 20 dans l’après-midi en vue de la place.
Déjà l’on apercevait au loin les nombreux clochers de Saragosse à travers la vapeur qui s’élevait de la ville. A leur vue nos soldats éprouvèrent un effet d’enthousiasme semblable à celui qu’avait produit autrefois sur ceux de Godefroy de Bouillon, en Palestine, l’aspect des minarets de Jérusalem, lorsqu’après tant de fatigues ils arrivèrent devant la cité sainte.
La joie animait tous les visages. On admirait en approchant l’élégance de ces constructions hardies, dont la belle architecture était en harmonie avec la richesse du pays que nos divisions traversaient. Chacun montrait du doigt quatre dômes peu élevés, semblables pour la forme à ceux d’une mosquée. C’étaient ceux de Notre-Dame del Pilar, dont on exagérait les trésors. Le soleil brillait et rayonnait sur nos armes. Notre ardeur, notre impatience d’arriver étaient sans égales; et ce mouvement, ce spectacle, ce carillon retentissant de tant de cloches mises en branle pour sonner le tocsin et signaler notre approche, donnait à tout ce qui nous entourait l’aspect d’un jour de fête.
Personne ne découvrait de fortifications apparentes, et tout semblait encore promettre une victoire facile. Déjà nous étions près de la ville, à peu près à la distance d’une portée de canon. Des hommes cachés dans les jardins, derrière les arbres et les buissons, commencèrent une fusillade de plus en plus nourrie, qui obligea nos avant-postes à les attaquer avec précaution. Les fossés et les canaux d’irrigation dont ces jardins sont entourés, auraient pu ralentir notre marche; mais les Espagnols ne cherchèrent pas longtemps à s’y maintenir, et ils se retirèrent assez près de leurs murs, autour desquels tout avait été rasé à la portée du fusil.(D.)
NOTES DU SECOND CHAPITRE.
A
Les Romains, les Suèves, les Goths les ont gouvernés anciennement. Euric, roi des Francs, y était aussi depuis longtemps, en 470. Les rois de Paris et de Soissons, Childebert et Clotaire, en 540, firent un siége mémorable devant Saragosse et ne la prirent pas. Les califes arabes de Damas l’enlevèrent sur les Goths en 714. Le maure Amer s’en empara en 754, et s’en était fait proclamer roi, lorsque Alfarco le vainquit et le fit mourir. Peu d’années ensuite Charlemagne en fut reconnu le souverain. Les Maures y entrèrent plus tard, et en furent chassés par les chrétiens. Le célèbre prince arabe Almanzor Altagibi y régnait en 1017. Alphonse le Catholique battit les Maures et les Arabes, et s’empara de cette ville en 1118, après un siège qui dura huit mois. Il y établit le royaume d’Aragon.
En 1710, l’armée de Philippe V, dans la guerre de la Succession, fut défaite sous les murs de Saragosse par Staremberg, à la tête des Aragonais, qui tenaient pour l’archiduc d’Autriche. Et tout récemment, en 1808, ils avaient repoussé les troupes françaises qui s’étaient emparées de la moitié de leur ville, sous la conduite du général Lefèvre Desnouettes.
B
Nous saurons faire pour l’Espagne, se disaient-ils, ce qu’ont fait pour la France, l’évêque Gauzlin, tué sur la brèche au siège de Paris, en 885, et son neveu l’abbé d’Ebole, d’une force si prodigieuse, qu’il enferrait des ennemis sur son javelot, et s’écriait ensuite en les jetant au feu, Faites-les cuire, ils sont embrochés! Le vaillant archevêque Jean de Craon, qui fit lever le siège de Reims, en 1359, et Philippe de Gamache, abbé de Saint-Pharon de Meaux, qui défendit Compiègne avec une valeur si rare en 1430; et ce prêtre qui fut tué à Marseille, par un boulet en disant la messe en 1724; et tant d’autres prêtres ou prélats à Rhodes, à Malte, en Espagne, mais particulièrement ceux de Barcelone en 1713, que nous égalerons en valeur.
C
On comparait la comtesse Burida à la comtesse de Monfort, cette héroïne extraordinaire de Bretagne, qui battit Charles de Blois, repoussa des assauts sur la brèche et fit lever le siège d’Hennebon en 1341. On élevait son courage à l’égal de celui de Jeanne d’Arc, inspirée par la sainte religion, et qui fut si bien secondée par les femmes d’Orléans en 1428: on montrait combien Anna Burida était supérieure à Jeanne Hachette , ou Jeanne Fourquet, qui fit lever le siège de Bauvais en 1489. Votre renommée, disait-on à ces femmes guerrières, dépassera celle des femmes de l’antiquité. Vous ferez plus encore que n’ont fait les filles et les femmes de Harlem, lorsque réunies en compagnies sous la conduite de la célèbre Kennawa, elles ont repoussé les Espagnols en 1573. Vous n’aurez pas moins de courage que l’épouse d’Asdrubal à Carthage, cette ville ancienne alliée des Espagnols vos ancêtres. Les femmes de Carthage ont donné leurs cheveux pour faire des cordes aux arcs qui devaient servir à combattre les Romains; mais vous n’en serez pas réduites à ces extrémités, leur disaient les prêtres, en les excitant: vous repousserez les Français, ils fuiront devant vous comme au premier siège, et vous ferez pour la sanctissima Maria Nuestra Señora del Pilar au delà de ce qu’ont pu faire pour une fausse religion les filles et les femmes huguenotes de la petite ville de Livron en Dauphiné, en 1574. Après qu’elles eurent, l’épée et la lance au poing, repoussé les assauts livrés à leurs remparts, elles vinrent filer leurs quenouilles sur la brèche, en signe de mépris pour les assiégants, et par de nouveaux combats, elles firent lever le siège de la ville. Et cette femme de Toulouse qui, en 1217, délivra sa ville natale en tuant d’un coup de pierre qu’elle lança du haut des murailles, le comte de Montfort de Muret, général des assiégeants, etc. etc.
D
Sainte Élisabeth, reine de Portugal, naquit dans ce palais. C’est là que l’on a établi, il y a plusieurs siècles, ce tribunal de l’inquisition qui, depuis Ferdinand le Farouche jusqu’à Philippe III, a livré aux flammes plus de deux cent mille juifs ou musulmans.
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