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Louis de Veyran
Peintres et dessinateurs de la mer
Histoire de la peinture de marine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307226
Table des matières
INTRODUCTION
CHAPITRE I
CHAPITRE II
HOLLANDE
BELGIQUE
ITALIE
ESPAGNE
PORTUGAL
ANGLETERRE
ALLEMAGNE
AUTRICHE-HONGRIE
RUSSIE
POLOGNE
FINLANDE
SUÈDE
NORVÈGE
DANEMARK
SUISSE
GRÈCE
TURQUIE
ÉTATS-UNIS
JAPON
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
LES VÉNITIENS
LES PAYSAGISTES
LES ORIENTALISTES
LES GENS DE MER
PEINTRES DE GENRE
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CONCLUSION

INTRODUCTION
Table des matières
La peinture de marine forme à elle seule un genre très distinct qui exige les études les plus sérieuses, les plus difficiles. Valenciennes dit, dans son traité de perspective , que «pour être peintre de marines, il faut connaître la construction, le gréement, l’équipement des navires de toute espèce, la forme des rochers, la nature des dunes, étudier les ciels et les eaux, sous leur aspect et rapports, suivant les occurrences des phénomènes dans l’atmosphère ou sur la mer. Il faut avoir acquis une grande habitude de peindre du premier coup, pour faire en un jour le ciel, le fonds et une partie des eaux, dans la même pâte de couleur, surtout lorsqu’il y a de l’orage et du brouillard. Enfin il est nécessaire d’avoir navigué non seulement sur les côtes, mais en pleine mer.»
Les peintres de marines se divisent en trois catégories:
1° Ceux qui vivent à la mer, avec la préoccupation de rendre fidèlement le spectacle qu’ils ont sous les yeux.
2° Ceux qui habitent une plage plusieurs mois de l’année et copient du rivage ou du quai d’un port les effets ou les incidents qui les frappent.
3° Les paysagistes qui peignent par hasard la mer ou s’en servent pour agrémenter un tableau, lui donner de la profondeur.
Les peintres de marines deviennent rares, parce que la peinture de mer est très ingrate et qu’elle ne profite guère à son interprète. Les amateurs recherchent peu les tableaux de marines, et lorsqu’un peintre atteint quelque célébrité en ce genre, ils achètent son œuvre pour que le nom soit représenté dans leurs collections; le sujet guide rarement l’acheteur. Les admirateurs de la mer se rencontrent surtout parmi un petit groupe de poètes, de lettrés et de marins.
L’éducation d’un peintre de marines est des plus rudes et des plus pénibles. Pour peindre la mer, il faut avoir navigué en toutes saisons, avoir passé des journées et des semaines au large, avoir fait des études entre le ciel et l’eau, et quand on a tous les documents nécessaires on peut, au retour dans l’atelier, exécuter des œuvres vraisemblables. Gudin, Garneray, Durand-Brager, etc., etc., ont mené cette vie, et quelle que soit la façon dont on apprécie leur talent, on reconnaîtra que leurs tableaux sont bien marins, qu’ils sentent la mer et qu’on peut s’embarquer sans crainte sur leurs navires.
Une des grandes difficultés du métier est de dessiner des vaisseaux d’une structure parfaite, de donner aux voiles leur forme, de faire de bons apparaux suivant les époques. La plupart des gréements sont tracés un peu au hasard. Les artistes ne connaissent guère l’usage de toutes les cordes qui garnissent la mâture. Nous leur conseillons de ne pas trop se fier à certaines publications pittoresques dont les navires sont inexacts, mais d’aller au musée de marine du Louvre où ils trouveront des modèles d’une rigoureuse exactitude.
On voit souvent des marins critiquer un gréement de vaisseau, dans un très bon tableau. Pour eux, le bateau ne ferait pas cent mètres, dans un port, tant les agrès paraissent invraisemblables, et cependant l’œuvre obtient du succès.
Il faut également savoir mettre un bateau dans l’eau: Combien de tableaux où le navire, coupé par la ligne de mer, semble un joujou d’enfant posé sur une glace qui le reflète, car l’eau ne le mouille pas, il n’est pas dedans, il est posé dessus.
Il est aussi difficile de bien saisir l’anatomie des vagues et de les rendre dans leur mouvement de va-et-vient, de représenter des falaises dans leurs formes pittoresques, dans leur structure géologique.
On pourrait énumérer à l’infini mille observations de cette sorte.
Il est plus difficile de représenter la pleine mer par un beau ou mauvais temps ou de peindre des plages pittoresques, sur lesquelles on voit s’agiter un monde d’élégants, de marins, de pêcheuses de crevettes plus ou moins retroussées, jolies femmes fort agréables à voir. Les premiers tableaux exigent de grands efforts, les seconds se font aisément.
En résumé, ce n’est qu’en menant la vie des gens de mer qu’un peintre de marines apprend son métier et peut étudier sérieusement ce modèle éternellement changeant et insondable qu’on appelle l’océan. Mais ceux qui ont le courage de vivre ainsi été et hiver, de travailler au vent et à la pluie, sont très rares. Cela explique pourquoi, à notre époque, on trouve tant de tableaux de marines si peu marins.
Les maîtres du genre ont été les Hollandais. Ils vivaient sur leurs canaux, dans leur mer intérieure, leur atelier s’ouvrait sur le modèle même et ils l’avaient constamment sous les yeux. Van de Velde le vieux avait un atelier sur un radeau et y travaillait au milieu de la flotte de son ami Ruyter. Dès qu’il entendait parler d’un combat qui allait se livrer, il s’embarquait aussitôt, dans l’unique but d’assister à l’action et d’en représenter les mouvements avec plus de vérité. Ludolf Bakhuyzen s’embarquait par un gros temps, dans une chaloupe, malgré les avertissements des matelots, pour étudier les effets d’une tempête. Van de Velde le jeune sortait par tout espèce de temps, pour étudier le ciel. Avec de tels moyens, on comprend que ces maîtres aient atteint la perfection.
Les artistes qui veulent se consacrer à ce genre, feront bien d’étudier les œuvres de Joseph Vernet, qui, malgré leur convention, leur apprendront à rendre les effets de la mer et du ciel. Qu’ils aillent au musée de marine du Louvre admirer les dessins de Pierre et de Nicolas Ozanne, ils atteignent une perfection d’art difficile à égaler; ils y verront aussi les aquarelles de François Roux dont les navires ont une telle exactitude qu’un faiseur de modèles a pu dire qu’il lui suffirait d’ajouter quelques mesures à leur aspect pour pouvoir les exécuter en relief. A la bibliothèque nationale, les gravures de Baugean, de Mayer, de Morel-Fatio sont des documents à consulter.
Si aujourd’hui la peinture de marine semble tourner vers le paysage marin, c’est qu’elle a perdu beaucoup de son intérêt par la disparition de la marine à voiles, par la transformation du vaisseau qui est maintenant tout, hormis pittoresque, par la rareté des combats navals.
Les peintres de marines doivent se contenter actuellement d’un domaine plus restreint et porter leurs efforts sur l’étude sincère de la nature, et cette étude sincère ne s’obtiendra qu’en vivant à la mer.
CHAPITRE I
Table des matières
LA PEINTURE DE MARINE DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE
La mer tient une grande place dans les théogonies de l’antiquité. Les différents peuples d’Europe et d’Asie, surtout les peuples maritimes, lui rendaient des honneurs. Poseidon, souverain de la mer, représentait un des grands dieux des races éolique et dorienne. Autour de lui, se groupait une série de divinités qui se partageaient, sous ses ordres, l’empire des eaux. Les poèmes sanscrits célèbrent Varouna, dieu de l’océan occidental. Les princes et les héros se disaient fils des nymphes de la mer.
Les anciens peuples considéraient la mer comme l’auxiliaire des puissances divines. Elle s’irritait et s’apaisait selon le caprice des dieux. Elle était pour eux un élément mystérieux et insondable. Des poètes, Homère et Virgile, l’ont chantée en des vers admirables. Dans les idylles de Théocrite et les odes de Pindare, on l’aperçoit sans cesse à l’horizon.
Dans l’Odyssée et l’Iliade se déroule la vie navale des anciens. Longues navigations, tempêtes furieuses, combats de mer, Homère a tout décrit, et lorsque l’on parcourt la mer Ionienne, c’est le nom du poète qui revient le plus souvent à la pensée. Apollonius de Rhodes et C.-Valerius Flaccus, dans leurs poèmes sur l’expédition des Argonautes, nous montrent la vie maritime des anciens. Dans l’Enéide, Virgile paraît initié aux détails de la navigation avec une telle science, que l’archéologue Jal a pu écrire un livre, Virgilius nauticus, constatant l’exactitude des renseignements donnés par le poète.
Les bardes saxons et scandinaves ont raconté les aventures de ces peuples hardis, vrais rois de la mer, qui se risquaient sur les flots avec des navires bien défectueux qu’ils appelaient, en leur langage imagé, les «grands chevaux de la mer». Le poème Gudren rappelle une légende maritime des Germains du Nord. Le joli conte de la Nef Catherinette est célèbre en Portugal, etc., etc. Nous devons constater que nos vieux poètes français parlent rarement de la mer.
Les Egyptiens, seuls, regardaient la mer comme impure. Dans leurs peintures merveilleusement conservées, ils ne nous ont laissé que la silhouette de quelques galères. Leurs artistes étaient plutôt des enlumineurs que des peintres, et leurs œuvres naïves et sans lumière ni perspective manquent d’intérêt pour l’étude que nous avons entreprise.
Il ne nous reste rien de la peinture des Chaldéens et des Assyriens. Mais, d’après les bas-reliefs qui nous sont parvenus, nous pouvons imaginer ce que devaient être leurs tableaux, les objets s’y superposaient sans art. «Les eaux étaient représentées par des lignes ondulées, mêlées d’enroulements pour figurer les flots et aussi par des hachures qui se coupaient à angle droit» .
Les Phéniciens ont été surtout des trafiquants. Pour ce peuple de navigateurs et de marchands, la mer était un chemin qui facilitait leurs entreprises commerciales.
Les anciens Perses ont fondé un empire riche et puissant. Nous ignorons si la peinture servait à la décoration de leurs fastueux palais; elle ne devait guère être employée que pour des ornements symboliques.
La mer a été pour la Grèce une parure admirable. Ses flots bleus baignent amoureusement les découpures de ses côtes, et entourent ses îles d’une ceinture d’azur. C’est près d’elle que le peuple plaçait les plus beaux monuments, voulant l’associer à sa vie religieuse et intime. Elle a été non seulement chantée par les poètes, mais des artistes l’ont représentée dans des œuvres peintes. Elles ont malheureusement disparu par l’effet du temps, des guerres, des incendies et du pillage. Il ne nous reste plus que des peintures sur vase qui indiquent un art fin et délicat. Si nous considérons la splendeur des monuments encore debout, nous devons supposer que les peintures des artistes grecs rivalisaient en éclat et en beauté avec les chefs-d’œuvre de l’architecture et de la sculpture. Apelle, Zeuxis, Polygnotte n’étaient pas moins célèbres que Phidias et Praxitèle.
Nous avons quelques indications sur la peinture de marine des Grecs par Pausanias , qui parcourut la Grèce au deuxième siècle de notre ère, et par Pline , qui nous donne des renseignements sur les peintres anciens. Pausanias nous apprend qu’on voyait au Poecile une bataille de Marathon où les Grecs poursuivaient les Perses qui cherchaient à monter sur les vaisseaux phéniciens. Dans le temple de Thésée, il signale des peintures de Micon reproduisant des épisodes de la vie aventureuse du héros.
Dans la Lesché de Delphes, il admire des fresques de Polygnotte qui représentaient le départ des Grecs de Troie; on apercevait le vaisseau de Ménélas avec son équipage, le pilote Phrontis tenant des avirons, au-dessous de lui, un personnage qui descendait du vaisseau par une échelle. D’autres scènes, peintes dans cette énorme composition, se passaient près de la mer.
Pline nous parle de Pamphile qui avait représenté un Ulysse en mer; du macédonien Héraclide qui peignait des vaisseaux; de Néalce, artiste habile et spirituel qui, voulant reproduire un combat entre les Egyptiens et les Perses, sur le Nil, dont l’eau a la même couleur que celle de la mer, et désespérant d’exprimer par l’art le lieu de la scène, eut recours à un symbole; il mit sur la rive un âne qui boit et un crocodile qui le guette.
C’est la mer qui a servi de cadre au chef-d’œuvre d’Apelle, la Vénus Anadyomène. «Ce fut au retour de la pompe sacrée, nous dit Beulé , sur cette plage mollement arrondie qui forme la baie d’Eleusis, et sur laquelle le flot paresseux expire sans qu’on entende son murmure, en face des montagnes de Salamine et de Mégare dont les contours bleuâtres se découpent sur le ciel, au milieu de tous les sourires de la nature, que l’on vit tout à coup sortir de l’onde la courtisane Phrynée, nue comme Vénus, belle comme une statue; puis, Posée sur le sable, les pieds baignés par l’écume de la mer, elle se mit à tordre dans ses mains sa chevelure humide. Apelle fut tellement frappé de ce spectacle, qu’il rentra chez lui Pour en fixer le souvenir, et peignit la Vénus Anadyomène, c’est-à-dire son œuvre la plus accomplie.»
De tout cet art aujourd’hui disparu, il ne reste plus que des dessins de galères et des combats navals peints sur vases.
Dans les peintures étrusques, nous ne voyons rien qui se rapporte à notre sujet. Les fresques trouvées dans les chambres sépulcrales retracent des scènes familières de danseurs, de banquets, de chasse, de pêche, des paysages dont la mer est exclue.
La peinture était en grand honneur chez les Romains. Elle servait non seulement à la décoration des monuments, niais aussi à la glorification de la Patrie, en retraçant les hauts faits de l’histoire nationale. La lutte de Rome et de Carthage, les combats de terre et de mer, etc., etc., fournissaient de nombreux sujets aux artistes. Les généraux vainqueurs faisaient volontiers peindre des tableaux où se voyaient leurs actions d’éclat. Il n’est pas douteux que la mer entrât dans ces compositions. Nous en sommes réduits à des conjectures.
Au siècle d’Auguste, Rome paraissait remplie de chefs-d’œuvre. Le goût des tableaux était très répandu, et on les payait fort cher. Le Bacchus du temple de Cérès valait six cent mille sesterces (146,410 fr.); deux tableaux, l’un représentant Ajax et l’autre Vénus, avaient atteint le prix de trois cent mille deniers (417,332 fr.); une Médée de Timomaque, de Byzance, avait été achetée quatre-vingts talents attiques (417,332, fr.) etc., etc.
Malgré ce penchant des Romains pour la Peinture, ils comptaient parmi eux fort peu d’artistes indigènes. Les Fabius et les Pacuvius étaient rares. La peinture, considérée autrefois comme une occupation de grand seigneur, avait cessé, nous dit Pline, d’être cultivée Par des mains honnêtes; on la laissait aux esclaves et aux affranchis. Des artistes grecs, venus en foule à Rome, exécutèrent la plus grande partie des œuvres que l’on voyait alors en Italie.
La peinture décorative ne semblait pas moins goûtée que la peinture historique. Les Romains se plaisaient à couvrir de fresques les murs de leurs palais et de leurs maisons de campagne. Ils y faisaient représenter des scènes mythologiques, des épisodes de la guerre de Troie, des sites agrestes, des prairies, des bois, des fleurs, des ports de mer. Ludius, le plus célèbre des artistes décorateurs, contemporain d’Auguste, peignait des paysages à l’aspect riant et aussi des marines. Il jouissait d’une grande renommée. Ses œuvres, exposées aux outrages du temps, ont disparu. Les découvertes de Pompéi nous donnent une idée du genre.
Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. la peinture paraît en décadence. La nouvelle religion proscrit tableaux et statues qu’elle considère comme des instruments de perversion. Un mouvement de réaction se produit et l’art renaît de ses cendres. Sous le règne de Constantin, il prend un développement considérable. On construit de superbes églises, de magnifiques palais, et la querelle des iconoclastes ne parvient pas à entraver ce bel essor. La domination de la maison macédonienne (867-1057) est aussi favorable à l’art. L’époque de décadence ne commence qu’au XIe siècle et se continue pendant les croisades. Dans ces temps troublés, la peinture semble complètement négligée.
L’art byzantin a surtout un caractère hiératique et ornemental, éloigné de la nature. Cependant certaines compositions empruntées à l’ancien et au nouveau Testament, telles que le Passage de la Mer rouge, Jésus apaisant les flots, la Pèche miraculeuse, devaient nécessairement reproduire la mer, et les peintures et les mosaïques qui ornaient les murs des palais impériaux représentaient parfois des paysages et des marines. Il ne nous reste rien de ces œuvres.
Au moyen âge, quelques miniatures de manuscrits reproduisent des navires et des combats navals. Citons celles de la Ricardienne, de la bibliothèque de Saint-Gall, de la bibliothèque nationale de Paris. Les fresques d’Andréa da Firenze, au Campo Santo de Pise, attribuées faussement à Simone Memmi, le tableau de Pietro Lorenzetti aux offices de Florence, sont aussi des spécimens de la peinture de marine à cette époque.
CHAPITRE II
Table des matières
LA PEINTURE DE MARINE ÉTRANGÈRE
HOLLANDE
Table des matières
Les premiers peintres de marines ont été les Hollandais. La configuration de leur pays les obligeait à vivre en communication constante avec la mer, — une mer souvent triste, sombre, méchante, roulant au niveau du sol des flots jaunâtres, sous un ciel chargé de gros nuages noirs. — Sur elle ils ont conquis le sol de leur patrie, et c’est elle encore qui les protège contre les invasions de l’ennemi. Elle semble la sauvegarde de leur indépendance, la protectrice de leur liberté.
La mer a été pour ce vaillant peuple le théâtre de nombreux exploits, la cause de sa richesse et de sa prospérité. On comprend l’attraction qu’elle a exercée sur les artistes de ce pays. Ils l’ont peinte avec une sincérité et un charme tout particuliers, et ils ont trouvé dans sa vie changeante et animée, de nombreux sujets de tableaux.
Les marinistes hollandais forment une longue liste qui commence par Vroom, pour finir Par Mesdag, un contemporain que ses ancêtres ne désavoueraient pas.
Hendrick Vroom (1566-1640), né à Harlem, étudia la peinture avec Corneille Herickson. Il voyagea en Italie, en Espagne, en Angleterre. Sa vocation de peintre de marines se décida à la suite d’un naufrage qu’il fit sur les côtes du Portugal. Il en reproduisit sur la toile toutes les Péripéties, et son tableau eut un si grand succès qu’on lui en demanda plusieurs copies. Depuis, il ne peignit que des marines. Il fut chargé par ses compatriotes de représenter quelques exploits des marins de la Hollande. Il peignit aussi l’expédition de l’Invincible Armada, pour l’amiral Howard, qui commandait la flotte anglaise. Ses tableaux se distinguaient surtout par l’exactitude des détails. Ils paraissaient, pendant la vie de l’artiste, très recherchés, ils sont aujourd’hui bien démodés. Ils montrent les premiers essais d’un art à ses débuts.
Il y a plus de légèreté dans les marines de Jean Parcellis, son élève, né à Leyde, vers l’an 1597 et décédé à une date inconnue. Il a peint des calmes plats, des scènes de pêche et surtout des tempêtes. Ce sont ses meilleures toiles, quoiqu’elles semblent loin de la perfection. Il n’hésitait pas à affronter les périls de la mer, pour mieux l’observer. Son œuvre est, en résumé, médiocre.
Son fils, Jules Parcellis, né à Leydorp, en 1628, se consacra à la peinture de marine. On l’a souvent confondu avec son père, car il signait ses tableaux J. P. Il chercha surtout à imiter Van de Velde. M. H. Havard cite une de ses œuvres, Eaux tranquilles, mise en vente à Londres sous le nom de Van de Velde, et adjugée 300 livres (7,500 fr.).
Pieter Molyn le vieux (1600-1670), né à Harlem, un des promoteurs du paysage hollandais, a peint aussi quelques marines.
Son fils, Pieter Molyn (1637-1701), surnommé de Mulieribus, probablement à cause de ses aventures galantes, étudia d’abord la peinture avec son père. Il partit pour l’Italie où son talent se perfectionna, et il acquit bientôt, dans plusieurs genres, une habileté qui le conduisit rapidement à la fortune. Marié, il fit assassiner sa femme, pour épouser sa maîtresse, une Génoise, dont il était follement épris. Condamné à une réclusion perpétuelle, il ne fut délivré qu’au bombardement de la ville par Duquesne, en 1684. Sa captivité avait duré seize années. Enfermé dans un donjon d’où il dominait la mer, il put peindre des marines et principalement des tempêtes d’une exécution vigoureuse, qui l’ont fait surnommer Tempesta.
Les marines de Simon de Vlieger (1610-1690) rivalisent avec celles de Guillaume Van de Velde et de Bakhuyzen. Le musée du Louvre possède de cet artiste une marine par un temps calme, d’une grande finesse de dessin. On voit de lui, au musée d’Amsterdam, les Régates et le Combat naval sur le Slaak. Son chef-d’œuvre, la Tempête, d’un effet sinistre, se trouve au musée de Munich.
Van Goyen, Cuyp, Jac Van Capelle, Salomon et Jacob Ruysdaël, Lingelbach, Blanckof, Everdingen ont fait accidentellement des marines.
Jan Van Goyen, né à Leyde, en 1596, passe pour le premier peintre qui ait compris et rendu la mélancolie des paysages hollandais. Il se sert de moyens très simples. Il sait donner la lumière avec un petit nombre de couleurs. L’eau est l’élément dominant de ses tableaux, elle pénètre dans la toile, l’éclaire de transparences. Ses ciels sont légers et ses colorations très douces. Ses œuvres répandues dans toutes les galeries d’Europe, se ressemblent par leur facture, mais elles paraissent variées dans leur composition. L’artiste peint des calmes plats, des ports, des canaux où se reflète la tristesse du pays hollandais. Le Louvre possède cinq toiles de Van Goyen.
Aalbert Cuyp (1594-1651) a peint des marines éclairées par une jolie lumière, qui l’ont fait appeler le Claude Lorrain de la Hollande. Les principales sont: une Revue de la flotte hollandaise passée par le prince d’Orange, le beau Clair de lune de la galerie Six, et la Tempête du musée du Louvre.
Jan Van Capelle peut être considéré comme un des plus grands peintres de marines de l’école hollandaise. Il rappelle la manière de Cuyp, par la jolie clarté dont ses toiles sont inondées. Il compose bien et sa peinture paraît solide et serrée. Il imite Willem Van de Velde, mais il lui semble parfois supérieur Par la largeur de son exécution et la franchise de sa couleur.
Les Paysagistes Salomon et Jacob Ruysdaël ont peint des marines. Celles de Jacob (1628-1682) surtout sont remarquables par leur coloris, par leur charme pénétrant, par la douce mélancolie qui s’en dégage, par la simplicité et la vérité, de l’interprétation. J. Ruysdaël voit la nature avec une âme d’artiste.
La galerie de Chantilly possède une marine du peintre qui est un chef-d’œuvre. C’est la Plage et les Dunes de Scheweningen. M. A. Gruyer considère ce tableau comme la perle du musée. «La plage, dit-il, dessine une courbe harmonieuse sur le premier plan du tableau. Au-delà de cette plage, la mer; en-deçà les dunes. La marée monte. Des barques, atterries sur la rive, attendent le flot qui va les prendre; d’autres sont bercées déjà par les lames. Le vent souffle, la bourrasque s’annonce. A droite, les dunes qu’on dirait soulevées comme des vagues, fléchissent et se relèvent avec un bonheur d’expression qu’on ne voit pas ailleurs. Les rares végétations qui les animent verdissent çà et là d’un vert pâle à fleur de sable, sans rien dérober de leurs formes. Une cabane chétive est blottie dans leurs plis, tandis qu’une frêle mâture pour les signaux se dresse sur un de leurs sommets. Tout s’emmêle dans cet ensemble, en s’entr’aidant pour être vu. La simplicité des lignes et l’apparente uniformité du paysage grandissent ici le spectacle du ciel. Le ciel, en effet, joue un très grand rôle, peut-être le principal rôle dans cette peinture. Il modèle en quelque sorte et la terre et les eaux, en les pénétrant de sa propre physionomie. Dans ce ciel encore bleu, les nuages montent avec des formes aériennes, qui sont le complément des formes de la terre. Le soleil, dans une envolée soudaine à travers la nuée, enveloppe de lumière les dunes qui se profilent à l’horizon, et apporte comme un avertissement soudain à cette plage, où tout est calme encore, mais où tout sera bouleversé bientôt.» La Tempête du musée du Louvre ne paraît pas moins remarquable. L’artiste a rendu l’agitation des flots, l’effet du vent sur un paysage désolé avec un art infini.
Allart Everdingen (1621-1675) a peint des tempêtes exécutées avec vigueur. Son dessin est serré et sa couleur chaude. Un naufrage qu’il fit sur les côtes de Norvège lui donna le goût des mers tourmentées; il est probable qu’il le communiqua à Bakhuyzen, son élève. Le musée de Chantilly possède d’Allart Everdingen une Tempête de neige qui est certainement une de ses plus belles œuvres. Le vent, la neige se déchaînent sur une mer bouleversée dont les vagues écumantes se brisent avec fracas les unes contre les autres. Le ciel chargé d’épais et lourds nuages annonce une de ces tempêtes neigeuses si cruelles aux marins. Dans ce ciel noir, quelques clartés font prévoir la fin de la tourmente. Une barque de pêche, voiles déployées, gagne le large, tandis qu’un navire cherche à se réfugier dans le port. Everdingen nous donne l’impression d’un spectacle sinistre.
Son élève, J.-Antoine Blanckhof (1628-1670) a peint de nombreuses marines. Il aimait surtout à représenter des tempêtes. Le bon Descamps nous dit que «ses tableaux sont si bien coloriés, si bien entendus pour les effets, qu’on croit entendre siffler les vents et gronder la foudre».
Jan Lingelbach (1625-1687), quoique né à Francfort, passa toute sa vie en Hollande. Il a surtout représenté des ports agréablement «meublés» de personnages et d’un coloris agréable.
Aert Van der Neer (1613-1684), Jan Van der Heyden (1637-1684), ont su peindre avec une grande vérité le ciel et l’eau, l’eau dormante surtout. Van der Neer y ajoute un charme, un sentiment poétique qui émeuvent. Il aime surtout à représenter les crépuscules et les clairs de lune. Une de ses marines se trouve au musée de Nancy.
Jan-Baptiste Weenix (1621-1660), a peint d’une touche puissante quelques ports de mer. Les Corsaires repoussés du musée du Louvre sont un de ses meilleurs tableaux, quoique la composition en soit bizarre.
Les artistes que nous venons de nommer s’occupèrent accidentellement de marines. La Hollande va bientôt produire des peintres qui se consacrèrent exclusivement à ce genre. Il atteindra son apogée avec Willem Van de Velde le jeune.
Cet artiste est considéré comme le plus grand peintre de marines, non seulement de la Hollande, mais encore du monde entier.
Son père, Willem Van de Velde le vieux (1610-1693), commença par naviguer, et, pendant les loisirs de la vie de bord, il dessinait à la plume des navires de toutes sortes. Ses dessins, remarquables par leur exactitude et leur précision, attirèrent l’attention sur leur auteur. La compagnie des Indes orientales lui confia le soin de reproduire sa flotte, et il s’acquitta de sa tâche à l’entière satisfaction de tous. L’amirauté se l’attacha et mit à sa disposition un aviso qui lui permettait de suivre le mouvement des escadres. Il prit même part à plusieurs combats navals, et il n’hésitait pas à risquer sa vie pour mieux voir et observer les mouvements de l’ennemi. Ses œuvres, très recherchées, tenaient lieu de documents. Les Anglais lui firent des propositions qu’il accepta, et il devint le peintre de marines de Charles Il et de Jacques II. Il mourut à Londres en 1693. Il a laissé un grand nombre de dessins et quelques tableaux qui rappellent la manière de son fils. Ils sont à Hampton-Court et à Amsterdam.
Willem Van de Velde le jeune, né à Amsterdam en 1633, est élève de son père qui lui apprit les premières notions indispensables à un peintre de marines, et le fit entrer dans l’atelier de Simon de Vlieger. C’était un excellent choix que cet artiste qui a su exprimer avec tant de poésie et de mélancolie la nature de la Hollande. Les premières œuvres de Willem Van de Velde indiquent un maître. On voit au musée de Cassel une marine datée de 1653 et peinte quand il avait vingt ans, où il montre toutes les qualités d’observation et d’exécution qui lui assureront le premier rang.
Willem Van de Velde plaisait aux Hollandais, parce qu’il était comme son père d’une rigoureuse exactitude, qu’il s’agît du gréement ou de la manœuvre. Il peignait surtout des calmes. Il aimait les grands horizons, les eaux transparentes où se mirent les navires aux blanches voiles, la lumière douce et caressante. Ses ciels sont resplendissants. Ses nuages légers, transparents, clairs, s’harmonisent avec la mer. On ressent, en présence de ses œuvres, une quiétude parfaite. L’artiste n’arrivait à donner cette impression que par une étude constante de la nature.
Il a peint néanmoins des brises, des tempêtes, des combats navals. Le tableau qui est au musée du Louvre représente un brick amiral, portant le pavillon hollandais, que les voiles, gonflées par vent, poussent vers la pleine mer. Des bateaux de pêche et un yacht l’accompagnent. Le ciel et l’eau sont d’une justesse admirable. Le musée de Cassel possède un Gros temps représentant des navires secoués par une mer houleuse. On voit à la National Gallery une Tempête; à Amsterdam, quelques combats navals, la Bataille des quatre jours, une Mer houleuse, une Vue d’Amsterdam, prise dans l’Y., immense toile où l’artiste a représenté le panorama de la ville, ses chantiers, son port, pour la compagnie des bateliers de la ville.
Le roi Charles II d’Angleterre avait vu des tableaux de Willem Van de Velde le jeune, il lui fit des propositions qu’il accepta. L’artiste alla résider à Londres où il peignit les victoires navales de l’Angleterre, même lorsqu’elles étaient remportées sur ses compatriotes. Les personnages de la cour lui commandèrent des marines qui peuvent compter comme les meilleures de l’artiste, car il était à l’apogée de son talent. Ses œuvres les plus remarquables se trouvent en ce pays et en Hollande. Il mourut à Greenwich, en 1707, à l’âge de soixante-quatorze ans.
Son frère, Adriaen Van de Velde, a peint aussi des marines et surtout des plages. Celle du Buckingham-Palace est un chef-d’œuvre. Celle du musée de Cassel ne paraît pas moins remarquable par l’habileté avec laquelle l’artiste a su rendre l’air, la lumière et la belle couleur de la mer qui vient mourir sur le rivage. «On est confondu d’admiration, dit M. Emile Michel , quand on songe que l’artiste avait à peine vingt-trois ans lorsqu’il peignit ce bel ouvrage où la maturité du talent égale la fraîcheur de l’impression.» Citons encore celles des musées de La Haye et du Louvre. Cette dernière semble quelque peu détériorée par des retouches.
Après Van de Velde le jeune, Bakhuyzen (1631-1709) tient une grande place parmi les Peintres de marines hollandais. Ses tableaux représentent surtout des tempêtes. Il aime l’agitation des flots, des ciels chargés de nuages noirs, des navires en détresse. Par un de ces contrastes si fréquents dans la nature humaine, cet homme gai, aimable, spirituel, se plaisait à représenter les drames de l’océan.
Descamps nous dit qu’il s’exposait à de grands dangers. «Plus d’une fois, au milieu d’une tempête, s’était-il embarqué dans une chaloupe, et s’était-il fait mener loin du rivage. Il voulait, d’une certaine distance, observer ce fracas horrible des vagues qui, après s’être élevées jusqu’aux nues, viennent se briser en écumant contre les côtes. Il observait le choc et le débris des vaisseaux qui échouaient contre un rocher, le travail et le trouble des matelots épouvantés; lui seul, prêt à partager leur malheur, n’en était point effrayé. Attentif et de sang-froid au milieu de l’orage, sur une frêle barque, il faisait ses esquisses. Les matelots les plus intrépides, saisis d’effroi, l’ont plus d’une fois ramené à terre malgré lui. Il ne connaissait de danger que celui de rester ignorant; à peine débarqué, il courait dans son atelier sans parler à personne, sans se distraire; il peignait promptement ce qu’il venait de voir, et il le rendait si vivement que le spectateur en était saisi de crainte.»
Né à Emden, Bakhuyzen avait commencé Par être comptable dans une maison de commerce d’Amsterdam, puis il était devenu un maître d’écriture de grande réputation. Il se mit à dessiner à la plume quelques marines qui trouvèrent tout de suite des acquéreurs. Il apprit la peinture d’Albert Everdingen et d’Henri Dubbels.
Les premiers essais de Bakhuyzen furent très goûtés, et ses tableaux, très recherchés des amateurs, lui étaient payés fort cher. De grands personnages, tels que l’électeur de Saxe, l’électeur de Brandebourg, le grand-duc de Toscane lui firent d’importantes commandes; le czar Pierre le Grand, pendant son séjour à Amsterdam, apprit de lui à dessiner des navires.
Lorsque les Hollandais voulurent faire un présent à Louis XIV, ils lui envoyèrent une grande marine de Bakhuyzen.
Son œuvre plaisait à ses compatriotes qui retrouvaient dans ses tableaux, reproduites avec une vérité saisissante, des scènes de la vie de mer auxquelles beaucoup d’entre eux avaient assisté. On lui reprochait bien un peu de sécheresse et de dureté, mais ces défauts étaient inhérents au genre qu’il avait choisi.
Bakhuyzen a laissé un grand nombre de tableaux. Smith en a catalogué près de deux cents; on les voit dans les principales galeries d’Europe. Le Louvre en possède cinq, qui ne sont pas des meilleurs, le temps les a quelque peu altérés et en a assombri certaines parties déjà obscures, mais on peut juger avec quelle science l’artiste savait traiter les choses de la mer: navires, vagues et ciels, tout est d’une rigoureuse exactitude.
Après ces deux grands artistes, il faut signaler le maître de Ludolf Bakhuyzen. Dubbels le père, peintre de talent qui reproduisait des calmes à la façon de Van Goyen, et qui, devant Je succès de son élève, changea sa manière et peignit des mers agitées. Son fils, Jean Dubbels, imita aussi Bakhuyzen de façon à produire des confusions, et si bien qu’on peut s’y tromper.
Parmi les élèves de Bakhuyzen, il faut citer Pieter Coopse, dont les tableaux sont rares, Jean Claesz Rietschoof (1652-1709), Michiel Madderstag (1659-1709), Abraham Stork (1650-1700), qui a peint d’une touche fine et spirituelle des calmes et des tempêtes. Tous ces artistes cherchèrent à copier les procédés du maître.
Certains talents se développèrent en dehors de cette école: Jean Beerstraaten (1630-1680), Sur lequel nous n’avons aucun détail, a laissé des ouvres estimables, telles que la Bataille navale entre les flottes hollandaise et anglaise, du musée d’Amsterdam, la Tempête du musée de Dresde, et le Port de Gênes, du musée du Louvre.
deniers Nooms, dit le Zeeman (1612-1672), né à Amsterdam, était fils d’un pêcheur. Il commença par être mousse, et apprit seul à dessiner en reproduisant la nature qu’il avait sous les yeux, c’est-à-dire la mer, des vaisseaux, des ports. Ces petits dessins le firent remarquer, et quelques personnes qui s’intéressaient au jeune artiste l’envoyèrent à Paris, où il étudia la Peinture. Il fut vite célèbre, et il peignit un grand nombre de marines d’un dessin soigné et d’une couleur claire. Le musée du Louvre n’en possède aucune. Au musée d’Amsterdam, on voit le Combat naval de Livourne en 1653. Il a peint des vues d’Alger, de Syracuse, de Tunis, de Tanger.
Nous avons encore à signaler un élève de Simon de Vlieger, Liève Verschuur, qui ne manque pas d’habileté ; K. Beelt, dont un tableau représentant des pêcheurs est au musée d’Amsterdam; Aert Antum, qui a peint des vaisseaux anglais et hollandais attaquant l’Invincible Armada.
Enfin Rembrandt, qui a passé son enfance à Leyde, non loin de la mer, près de laquelle il aimait à rêver, l’a surtout représentée dans ses dessins et ses eaux-fortes. En ce genre comme dans les autres, le grand artiste est arrivé à la perfection. Ses dessins reproduisent un grand nombre de vues de plages, de dunes. de fleuves, avec des bateaux aux voiles gonflées par le vent. On sent que Rembrandt est attiré par le charme infini de la mer et des grands horizons.
Nous ne connaissons qu’un seul de ses tableaux où il ait peint une tempête inspirée par le sujet: le Christ endormi au milieu de la tempête, composition pittoresque et pathétique à la fois. Avec quel art il a su rendre le bouleversement des flots couronnés d’écume, le ciel chargé de nuages noirs; Rembrandt a dû assister souvent à de pareils spectacles.
Dès le commencement du XVIIIe siècle, l’art hollandais est en pleine décadence. Il abandonne la nature dont il a su tirer une moisson féconde, pour se consacrer à un art d’imitation; il y perd ses qualités naturelles. La peinture de marine devait échapper à cette mauvaise influence, mais elle n’était plus en faveur. Le culte que lui portaient les Hollandais avait considérablement diminué. Le peuple paraissait plus touché par les magnificences de la cour du grand roi Louis XIV que par les sublimes beautés de l’Océan.
Pendant cette période de décadence, nous n’avons à signaler que Gerrit Toorenburgh (1737-1785), dont l’œuvre principale est une Vue de l’Amstel.
Jan-Hermès Koek-Koek, N. Bauer (1767-1820), Schouman (1770-1848), forment la transition avec le XIXe siècle qui compte des peintres comme Antoine Waldorp (1803-1866), plus apprécié en France qu’en Hollande, Schotel (1808-1865), Gruyter (1817-1880), Jean-Henri-Louis Meyer (1819-1866), qui, après avoir commencé ses études à La Haye, dans l’atelier de Pieneman, alla les compléter à Paris. Il acquit quelque réputation comme peintre de marines. Ses principales productions sont des bateaux-pêcheurs, des combats navals convenablement peints et d’une couleur assez agréable. Meyer s’inspire de notre Ecole française.
Avec Mesdag la peinture de marine prend un nouvel essor. Il a une esthétique toute simple: bien voir et bien sentir la nature, et peindre ce que l’on a bien vu et bien senti. C’est là tout son secret. Il croit qu’un artiste est le produit de son temps et de son pays. Le passé n’existe pas pour lui, et il n’a rien emprunté aux grands peintres de la Hollande, aux Van Capelle, aux Van Ostade, aux Van de Velde, aux Bakhuyzen.
Mesdag, né à Groningue en 1831, a aujourd’hui près de soixante-dix ans. Vers 1866 seulement il a commencé à peindre. Il prit des leçons de son neveu Aima Tadema et de Rodolfs qui lui enseignèrent les premiers éléments du métier. Il ne demande pas autre chose à ses maîtres; la nature fera de lui un peintre de marines. A elle seule il a recours dans la suite, et il apprend à la connaître par de longues et de patientes études. Il ne tarde pas à recevoir la récompense de ses efforts. En 1870, le jury français lui accorde une médaille pour ses Brisants de la mer du Nord, qui firent sensation. Depuis cette époque sa réputation n’a fait que grandir et ses œuvres sont l’ornement d’un grand nombre de musées et de collections particulières. Le musée du Luxembourg possède un Soleil couchant des plus remarquables. Dans cette toile, Mesdag a essayé de résoudre le difficile problème de peindre la lumière crépusculaire du soir, au moment où le soleil disparaît à l’horizon. Les derniers reflets colorent le fond du tableau, un sillon lumineux se projette sur la mer et vient mourir sur le rivage. Mesdag a peint un grand nombre de toiles, des mers calmes ou agitées, sillonnées surtout Par des barques de pêcheurs plutôt que par des navires de haut bord. C’est toujours la mer du Nord qu’il reproduit, celle qu’il connaît depuis son enfance et qui baigne les côtes de son pays; il en aime le ciel gris, les flots capricieux et les douces clartés.
L’Ecole hollandaise moderne suit l’exemple de Mesdag et revient à la nature. Malheureusement elle exagère les défauts du maître, sans rappeler ses qualités. Tout n’est pas parfait chez Mesdag; il a produit des œuvres hâtives, qu’on cherche trop à imiter. Il ne s’agit pas de copier la nature, mais de la bien voir et de l’interpréter avec une âme d’artiste. Si toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, elles ne semblent pas également bonnes à peindre. Il y a certaines parties d’un tableau qui paraissent critiquables, quoique prises exactement dans la nature.
M. Ph. Sadée peint dans une note un peu grise des marines pittoresques. M. S.-J. Ten Cate est meilleur pastelliste que peintre, ses œuvres ont quelque chose d’inachevé et d’indécis. M. J.-H. Weissenbruch a le sentiment de l’espace. M. J.-H. Maris, si on le juge sur son tableau Pêcheurs de coquillages, cherche la poésie à l’aide de colorations douces et vaporeuses. M. K. Klinkerberg peint très vigoureusement et affectionne particulièrement les quais et les ports. MM. H.-V. Jansen et S.-C. Bosch-Reitz voient la nature en noir, et MM. J. Blommers et Toorop montrent des tons criards et durs.
Jongkind un des premiers qui aient introduit impressionisme dans la peinture de marine, est un artiste de talent, un excellent dessinateur qui a fait du vaisseau et du gréement les études les plus sérieuses. Certains détails du navire et de la mâture étaient par lui plusieurs fois dessinés avant d’être portés sur la toile. Il voit la mer à travers son imagination fantastique, et il la peint avec vigueur, d’un coloris harmonieux. Ses ciels sont fins et légers. Mais il ne semble pas toujours égal à lui-même et il faut savoir choisir dans son œuvre. Elle gagnera certainement avec le temps. Il a fait école dans notre pays, qu’il a longtemps habité. Son meilleur élève est Eugène Boudin.
BELGIQUE
Table des matières
En Flandre, les peintres de marines forment un groupe restreint. Les Flamands ne voient pas la nature de la même façon que les Hollandais. Le génie de ces deux peuples. dont les frontières se touchent, est différent. Ils ont subi diverses influences politiques et sociales dont l’art a reçu les contre-coups. Hollandais et Flamands aiment la nature. Il y a, chez les premiers, plus de douceur et de mélancolie; chez les seconds, plus de gaîté et d’exubérance, ce qui les porte à représenter des scènes populaires, des kermesses, plutôt que des paysages agrestes. Ils dédaignent la mer. Anvers est cependant un port de premier ordre, dans lequel entrent et d’où sortent quotidiennement de nombreux navires. Des milliers de vaisseaux mouillent dans sa rade. Bruges était jadis le centre d’un grand commerce avec Venise, Gênes et Constantinople. Mais les artistes flamands ont d’autres horizons que ceux de la mer. Les Communes, riches et puissantes, commandent des décorations pour des palais, des hôtels-de-ville et des églises. Puis l’art flamand se tourne Vers l’Italie et subit son influence. Enfin, Rubens (1577-1640), dont le génie resplendissant, puisé aux sources même de la nature, s’épanouit dans tous les genres, donne une forte impulsion à l’art de son pays. Il peint des Paysages, mais pas de marines. Le musée de Nancy possède cependant deux esquisses où le grand artiste a représenté la mer; un dessin de la collection de l’Albertine reproduit une Tempête.
Le premier nom que nous rencontrons est celui d’Adam Willaerts (1577-1665), qui naquit à Anvers. Il excellait à peindre des vues de côtes, des ports ornés de nombreuses figures. Sa touche est large et puissante. Après lui vient André Van Ertweld (1590-1652) qui représente des combats navals, des tempêtes avec une grande vérité. Il eut quelque réputation de son temps, puisque Van Dyck fit son portrait, aujourd’hui au musée d’Augsbourg. On connaît peu d’œuvres de lui.
Nous citerons aussi Breughel de Velours (1568-1625), qui aborda tous les genres avec succès. Il a peint des tempêtes, des plages, des ports avec des vaisseaux si exacts qu’ils peuvent servir comme modèles du navire au XVIe siècle. Sa manière est élégante, son coloris plein d’éclat.
Nous placerons à côté de lui le paysagiste Paul Bril (1554-1626). Cet artiste a su rendre la nature avec grandeur et simplicité. Sa couleur est harmonieuse, ses tons sont légers et brillants. On voit de lui, au musée des Offices de Florence, une marine très remarquable représentant des vaisseaux au premier plan, exécutés d’une main patiente. La mer s’étend au loin et se perd dans les profondeurs de l’horizon. Gaspard Van Eyck, d’Anvers (1613-1673), a peint des ports de mer, des combats navals entre les Turcs et les chrétiens. Ses tableaux sont rares; trois se trouvent au musée de Madrid.
Le plus célèbre des peintres de marines flamands, Bonaventure Peeters (1614-1652), naquit à Anvers. On ignore le nom de son maître. C’est surtout en présence de la nature que son talent se développa. Il peignit principalement des mers agitées, des tempêtes, des Vaisseaux désemparés. Ses tableaux sont bien composés et la lumière semble distribuée avec art. Le Louvre ne possède aucune œuvre de cet artiste, mais nous en voyons aux musées de Vienne, de Dresde, de Lille, de Bruxelles, d’Amsterdam. Il eut un frère, Jean Peeters (1624-1677), qui peignit aussi des marines. Il est loin d’égaler le talent de Bonaventure, auquel il emprunte sa manière.
Nous signalerons Hendrick Van Minderhout (1632-1696), qui a laissé des marines avec de jolis effets de lumière. Celles de Jean-Antoine Van der Leep de Bruges (1664-1720) sont supérieures à ses paysages. Plattenbourg (1608-1660), dont le nom francisé est Platte Montagne, devient élève de A. Van Erteweld et de Jacques Fouquières. Quoique ayant habité Paris pendant une grande partie de sa vie, nous le considérerons comme appartenant à l’Ecole flamande. Il excellait dans la marine et le Paysage par la vérité de l’imitation, la beauté des sites, la transparence des eaux. Nos musées ne possèdent aucun tableau de cet artiste. On voit deux marines de lui aux Offices de Florence. Il fut un des premiers membres de notre Académie de peinture. Il mourut à Paris.
Pendant plusieurs d’années, la peinture de marines paraît négligée en Flandre, et nous ne trouvons aucun nom qui mérite d’être signalé. La tradition se renoue avec Mathieu-Ignace Van Brée (1773-1839). Né à Anvers qu’il habita longtemps, il fit son éducation en France où il obtint le second prix de Rome. C’était un homme distingué par son savoir et ses connaissances artistiques. Il a peint, pour le musée de Versailles, deux marines: Napoléon et Marie-Louise visitant l’escadre mouillée dans l’Escaut devant Anvers, le 1er mai 1810, et le Friedland lancé dans le port d’Anvers, 2 mai 1810, dont on peut admirer l’heureux arrangement.
L’Ecole moderne compte quelques artistes de talent. Au premier rang, nous mettrons M. Jean Clays, qui a produit des marines lumineuses où il représente généralement des navires à voiles se reposant sur les eaux tranquilles d’un port. Puis viennent MM. Louis Artan, Franz Hens, Théodore Verstraete, Alexandre Marcette, Arthur Bouvier, Henry Stacquet, Adrien Le Mayeur, etc.
Ces artistes subissent l’influence d’écoles diverses, si nous les jugeons par les tableaux qu’ils ont envoyés à l’Exposition universelle de 1900. M. Louis Artan a exposé des clairs de lune si obscurs, qu’on ne sait pas trop ce qu’il a voulu représenter. M. Alexandre Marcette, dans son Eclaircie, met dans le ciel et la mer toutes sortes de couleurs, du vert, du jaune, du blanc, du bleu; ce n’est pas un tableau, mais une palette de peintre coloriste. La vague de M. Arthur Bouvier, qu’il intitule Tempête, ne donne nullement la sensation d’une mer tourmentée. C’est une bonne vague, un peu épaisse, qui tient toute la largeur de la toile. Il y a certainement du talent dans cette œuvre. Nous en trouvons aussi chez M. Henry Stacquet, et ses aquarelles indiquent qu’il a le sentiment de la mer, mais il abuse du blanc, comme d’autres du gris, du bleu ou du noir. L’Estacade, de M. Adrien Le Mayeur, produit de l’effet. Cette mer grise, sablonneuse, qui se brise avec fracas contre une jetée, est excellemment peinte. Le Départ des Pêcheurs, de M. Théodore Verstraete, conçu dans une note moderne, vise à l’impressionisme, mais l’ensemble paraît assez joli. M. Franz Hens, dans une Bourrasque sur l’Escaut, a peint un ciel bizarre, fantastique, noir, bleu et blanc, d’un aspect assez vilain.
Citons encore le peintre de genre Alfred Stevens; ses marines n’ajouteront rien à sa gloire; Paul Signac, un moderne qui a la passion de la mer et la rend avec ampleur.
ITALIE
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En Italie, la peinture de marines n’est pas connue avant le XVIe siècle. Les artistes italiens ont d’autres préoccupations que la nature; ils vivent à une époque où la religion est toute-puissante. Ils reproduisent des christs, des madones, des scènes de l’ancien et du nouveau testament, des sujets mythologiques, dans des paysages froids et sans perspective. La peinture semble foncièrement religieuse avec un fond de paganisme inspiré par la vue des chefs-d’œuvre de l’antiquité.
Les Vénitiens firent les premiers des tentatives pour introduire la nature dans leurs tableaux. Au début, le Titien peignit un chef-d’œuvre, le Martyre de saint Pierre, dominicain, où l’importance du paysage égalait celle des figures. La toile n’existe plus aujourd’hui; elle a été détruite dans un incendie en 1867. Il est surprenant de voir les artistes de cette cité représenter dans leurs œuvres la mer comme un accessoire. Venise, vers le XVIe siècle, paraissait la reine absolue de la mer. Elle n’avait plus à redouter ses deux puissantes rivales Gênes et Pise. Son port fréquenté par des étrangers aux costumes pittoresques, son admirable ciel, la jolie coloration de ses eaux, les découpures de ses lagunes auraient dû tenter leurs pinceaux. Ils restèrent indifférents au spectacle qu’ils avaient sous les yeux. Tintoret, Vincentino, Liberi, Perenda ont bien peint, pour le palais ducal, des combats navals. On trouve aussi à l’Académie des Beaux-Arts de Venise, une Bataille de Lépante, de Paul Véronèse, mais tous ces tableaux sont confus; on y voit un tel amas de vaisseaux et d’hommes, un tel enchevêtrement de mâts et de rames, que c’est à peine si on aperçoit le ciel et l’eau.
La seule marine que l’on puisse admirer à l’Académie des Beaux-Arts, est une Tempête apaisée par saint Marc, que les uns attribuent à Palma le Vieux et les autres à Giorgione ou à Pâris Bordone. Elle représente une mer agitée avec un navire du XVIe siècle aux voiles gonflées par le vent. Vasari disait de ce tableau, aujourd’hui noirci par le temps et gâté par des restaurations: «Cette œuvre est si belle, tant par l’imagination que par le reste, qu’il semble presque impossible que des couleurs et un pinceau même dans les mains d’un maître, puissent exprimer une chose aussi parfaitement semblable au vrai, au naturel. On y voit, en effet, très nettement, la fureur des vents, la force et l’adresse des hommes, le mouvement des vagues, la lueur et l’éclair du ciel, l’eau coupée par les avirons et les avirons ployés par la vague et l’effort des rameurs. Quoi de plus? Pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu plus belle chose dans son horreur qui soit aussi bien finie et avec tant d’attention dans le dessin. On semble voir le panneau trembler comme si tout ce qu’il représente était vrai.»
L’Embarquement et le Débarquement de sainte Ursule, de Carpaccio (1455-1525), que l’on voit au même musée, peuvent être considérés comme des marines. L’exécution a beaucoup de grâce et de vigueur. L’artiste nous donne l’impression d’une mer calme, avec des ciels bien traités et des horizons lointains. Les navires sont exacts et peints avec soin.
Le palais Pitti de Florence renferme de remarquables marines de Salvator Rosa (1615-1673). Cet artiste, né à Naples, avait passé son enfance sur le port, menant la vie d’un lazarone. Il n’est pas étonnant que la mer lui fût familière, et qu’il ait pris plaisir à la peindre. Il représente de petits ports entourés de montagnes ou flanqués de ruines. La mer Se perd à l’horizon et fait une trouée lumineuse. Les eaux sont calmes, les ciels faiblement éclairés. Une clarté incertaine, blafarde, enveloppe la toile; il se dégage de tout cela un grand charme.
A côté de lui, nous placerons Francesco-Mario Borzone, un Génois (1625-1679). Ses marines, devenues rares, ont été louées par Mariette. Il disait qu’elles valaient celles de Salvator Rosa. Appelé en France par Louis XIV, il peignit au Louvre des fresques pour les bains de la reine, des paysages et des marines pour le château de Vincennes. Pils a parlé de ses marines dans les termes suivants:
Son pinceau du trident égale la puissance.
Il soulève, il irrite, il apaise les flots,
On est saisi de crainte et rempli d’espérance.
Partout en de Borzone éclatent les travaux.
Nous signalerons Agostino Tassi (1566-1642), élève de Paul Bril. Condamné aux galères, pour quelque peccadille de cour, il subit sa peine dans le port de Livourne, ce qui lui permit d’étudier et d’observer la mer, de dessiner des navires, des barques, des marins. A force de travail, il acquit une grande réputation. Il eut pour élève Claude Lorrain.
Mentionnons aussi Fergioni, le maître de Joseph Vernet, les Vénitiens Antonio Canal dit Canaletto (1697-1768) et Guardi (1712-1793) qui ont reproduit des vues de Venise claires et lumineuses. Enfin Raphaël (1483-1520), a aussi touché à la peinture de marines. Il a peint pour la bibliothèque du Duomo de Sienne une galère, et l’on voit à l’Académie des Beaux-Arts de Venise, de petites galères dessinées par lui.
Les modernes n’ont rien produit qui mérite d’être, signalé. La peinture de marines semble complètement négligée aujourd’hui en Italie. On est surpris de voir les mers si colorées, qui entourent cette admirable contrée, ne Pas inspirer davantage les artistes italiens.
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