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Léon Cladel

Les Va-Nu-Pieds


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316365

Table des matières

Mon Ami le Sergent de Ville

Achille&Patrocle

Le nommé Qouæl

Les Auryentys

Éral le Dompteur

L’Enterrement d’un Ilote

Un Noctambule

La citoyenne Isidore

Nâzi

L’Hercule

Montauban Tu-Ne-Le-Sauras-Pas

Revanche

DEUX MOTS

Voici tantôt dix ans que ces Va-Nu-Pieds courent. Toutes réflexions faites, nous n’avons à modifier en rien la dédicace ou plutôt la profession de foi qui les précède. Aujourd’hui, comme en1873, époque à laquelle elle fut écrite, on se déclare amateur du beau, partisan du vrai. La nature unie à l’art, et du style en tout et pour tout: telle fut, telle est, telle sera notre règle. Et voilà pourquoi, selon la méthode qu’un précepteur fort sévère nous légua, nous nous sommes appliqué de notre mieux à corriger ce livre de combat, tant au fond que dans la forme. On y retrouvera donc la même vie, autant d’âpreté, mais on n’y rencontrera plus, nous l’espérons, ce monceau de scories qu’entraîne après soi la fonte de presque chaque page de prose et qui, viciant sinon la totalité, du moins la plupart des œuvres contemporaines, leur barrent l’avenir.

L. CL.

Sèvres, , 3octobre1880.

A

JULIA MULLEM

Ma chère femme, il me paraît asasseziquant de vous dédier ce livre, qui nous a valu de si nombreuses et si douces querelles. Excusez ma malice, elle est cordiale, et laissez-moi vous répéter une dernière fois ici ce que je vous ai dit très souvent en mon cabinet de travail: «L’hypocrisie est entrée dans nos mœurs et Tartufe règne en France! Homme politique, il est rouge, ou blanc, ou bleu, parfois tricolore, toujours jésuite; écrivain, on le voit tremper dans toutes les rhétoriques; philosophe, il vit en athée et meurt, en chrétien Ne serait-il pas temps de mettre, à la porte cet effronté qui nous fait la loi? Débarrassés de lui, nous vivrions libres, chacun à notre gré. Quant à moi, je n’aprprréhende point. qu’allégée de ce pauvre saint homme, à qui nous devons autant de bénédictions que de malheurs, la République s’en portât pluss m: le tribun oserait, ce me semble, s’exprimer avec moins de reticeuces, le philosophe agir avec plus de logique, l’homme de lettres, enfin, écrire avec franchise et même, abesoin, avec une certaine brutalité.» Brutalité!… Voilà, ma charmante, le gros mot lâché! voilà le rustre, voilà le monstre instigateur de nos folles discordes. «Il faut être bienséant,» me disiez-vous sans cesse, ennemie irréconciliable de toute crudité, pendant que j’élaborais mon œuvre, et moi, fidèle amant de la nature, je vous répondais invariablement: «Il faut être vrai!» De là des gestes, des cris, des moues, des mines; chacun de nous soutenait mordicus sa propre opinion. Un soir, il men souvient, à bout d’arguments et dans la chaleur de la discussion, une apostrophe m’échappa; cette apostrophe, la voici: ««Parlons sincèrement, madame, m’écriai-je, admettez-vous que M. Sosthènes de La Rochefoucault eut raison autrefois de déshonorer nos marbres en couvrant leur nudité d’une feuille de vigne, et pensez-vous que, vêtus de la sorte, ils fussent plus décents?» Au lieu de me répondre, vous eûtes un sourire un peu mystérieux, et, ma foi je crus que vous vous résigniez à vous indigner avec moi contre ce bon duc. Erreur grande de ma part, vous me l’avez depuis lors, pardi! bien prouvé. C’est pourquoi, n’étant point très galant de mon naturel et ne voulant jamais avoir le dernier, je vous offre cet ouvrage, qui doit avoir quelque mérite, puisque vous le dites. Y découvrir a-t-on les qualités que vous y reconnaissez, vous, artiste exquise, mais timide? je ne sais et nous verrons bien! En tous cas, sans rancune; oubliez bien vite ce malencontreux recueil de tragiques histoires plébéiennes et surtout, de grâce, ô ma très chère, que je vous l’ai si sournoisement dédié.

Votre

LÉON CLADEL

Paris, mai1873.

Les

Va-Nu-Pieds

Mon Ami le Sergent de Ville

Achille&Patrocle

Le nommé Qouæl

Les Auryentys

Éral le Dompteur

L’Enterrement d’un Ilote

Un Noctambule

La Citoyenne Isidore

Nâzi

L’Hercule

Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas

Revanche

Mon Ami le Sergent de Ville

Table des matières


L me vint en aide un soir que je luttais en pleine rue, avec peu d’avantage, , je ’avoue, contre un roulier ivre et qui, sans vergogne, avait, aux yeux de mille badauds, impunément rouéué de coups son cheval de limon, abattu sur les pavés, entre les brancards. Une! deux! En trois tours de main, le survenant m’eut délivré des doigts de fer de mon antagoniste, qui roula dans le ruisseau.

–Merci, sergent, lui dis-je, après que le limonier, ôté de dessous la charrette, eût été redressé, merci bien!

–N’y a pas de quoi. Votre nom? votre domicile? ajouta-t-il en tirant de sa poche un précieux carnet.

Immédiatement je lui donnai mon adresse, qu’il écrivit à la hâte en tête d’une page encore blanche et marquée au quantième du mois; ensuite, il porta l’index à son bicorne, et, m’ayant honoré d’une révérence, il conduisit le roulier avec son équipage chez le commissaire de police du quartier en fredonnant une ariette grivoise en vogue au-delà des ponts depuis la démolition du Prado:

…La pucelle en a trois,

Trois toujours en ribote;

Un pauvre et deux bourgeois:

Seul, Sans-Souliers la botte!.

A Paris, les sensations que cause le spectacle toujours divers de la rue harcèlent un moment votre esprit et se dissipent; aujourd’hui efface vite hier, et demain aujourd’hui… Quelle étrange succession d’événements et de combien de scènes en plein air n’est-on pas témoin en un jour, en une heure! On va, tout attendri d’un drame; on tombe au milieu d’une comédie, et les larmes qui gonflent vos paupières et vous aveuglent n’ont point encore coulé, qu’elles s’évaporent dans l’éclat de rire, inopinément excité chez vous par les faits et gestes du public. Ceci vous arrête, cela vous pousse, l’un et l’autre vous travaillent. A chaque pas, une surprise; en tous lieux, l’imprévu; tout à coup des actions simultanées, souvent terribles. Un char royal laboure au triple galop la foule, un pître expectore ses boniments et sa salive, un misérable se précipite du haut d’un toit et s’entrouvre au bord du trottoir; on est éclaboussé trois fois, et dans la même minute: alors on ne s’appartient plus, on flotte, on vibre aux émotions, ainsi qu’un arbre en butte à des vents contraires. Impressionnable que je suis et m’abandonnant volontiers, d’ailleurs, à l’influence des choses extérieures, il est probable et même certain que j’eusse oublié bientôt celui qui m’avait secouru si nous ne nous étions pas de nouveau rencontrés, sur une place non loin de la maison où j’habite intra muros, aux Batignolles.

Octobre finissait et les premières vapeurs de l’hiver roulaient opaques et glacées à travers les artères et les veines de la capitale. Une sorte de limon, couleur d’encre et sentant mauvais, adhérait à la chaussée sur laquelle clapotaient en tous sens une fourmilière de piétons, un tas de chevaux. Et les attelages piaffaient fumants sous les fouets des cochers, et les gens humaient et gobaient le brouillard éclairé ça et là de quelques frileux rayons de soleil. Il faisait laid et le ciel était si bas que les maisons semblaient le trouer de leurs faîtes; il pleuvait du froid et de l’ennui de tous côtés, il bruinait de la tristesse et du dégoût: un vrai temps de Londres. A droite, à gauche, ici, là, partout, on n’avisait que frimousses érodées par l’air vif et trognes aussi bleuies que moroses. Seul, lui, mon généreux policeman paraissait s’accommoder de l’atmosphère. Une fois et deux fois et dix fois, il avait caressé la nuque et le menton de la fruitière grassouillette et mignarde à laquelle il en contait sans doute de bien drôles, car elle riait à cœur joie, se rengorgeait et, l’œil en coulisse, se défendait d’une griffe languissante en soupirant par tous ses pores:

–Ah! mon Dieu! Le sergo, quel type! est-il gentil!

Elle avait, ma foi, raison; il était loin d’être déplaisant:

Tout en sourires, assez haut perché sur pattes et le torse à l’aise dans le frac bleu de Prusse à boutons de métal, il égayait, de sa physionomie superlativement ouverte et de son teint tant soit peu rosé, l’uniforme si sombre et presque funèbre dont il était revêtu de pied en cap. Penché sur l’oreille, et disposé de façon à laisser en évidence la raie tracée au cordeau qui séparait en deux ses cheveux blond cendré, fort rebelles à l’huile antique dont ils étaient châtiés, et plus longs que ne l’exige l’ordonnance, son bicorne effleurait à peine son crâne et s’y rivait pourtant, ainsi posé tout de guingois. Une moustache en crocs et très rare, une impériale en pointe d’aiguille, un nez de caniche et des yeux bons garçons qui clignotaient et jubilaient sans cesse: on se représente l’original. En lui, rien, ni l’air ni la chanson de ceux de la fonction; aussi, loin de ressembler à quelque croque-mort en détresse, il se distinguait de ses pareils, sinon par l’habit, au moins par le «moine». Élégant, ou plutôt aisé de maintien et d’allure, l’épée vraiment lui seyait à ravir. A son flanc, elle n’avait ni le dérèglement du briquet, ni les outrecuidances du bancal ni la grossièreté du coupe-choux. En somme, elle l’ornait à merveille; ils étaient, elle et lui, congrûment mariés. On ne peut point avoir tout et le reste à la fois. S’il était déshérité de quelques-unes des grâces qui magnifient le soldat de police, il en possédait beaucoup d’autres, en revanche! et l’on eût dit, à le voir tourmenter d’une main sa brochette de médailles (celles de Crimée et de la Baltique, celles d’Italie et de Chine, la militaire et plusieurs de sauvetage à ruban tricolore), et de l’autre la nuque aux tons ambrés de la piquante luronne qui feignait de s’effaroucher avec des pudeurs de rosière, on eût dit d’un exquis sous-officier de hussards en campagne érotique, déguisé pour duper les belles en morne sergent de ville.

–Oui, c’est moi, c’est toi; roucoula-t-il en m’aperçevant enfin à quelques pas de lui: Vous! en v’là des z’hasards!. Oh! ça, par exemple! c’est-y rigolo!…

Nullement académiques, ces tours révélaient son origine. Il avait dû, ce fruit du terroir, pousser au sein du faubourg Antoine; à coup sûr, il était de Pâe… ri!

–Bagatelle et fraternité! voilà ma devise, à moi bibi, reprit-il en m’accostant; coffré le roulier! Il ne l’avait pas volé, ce coco; le butor!.. Ah ça! mais, citoyen, m’est avis que vous flânez fréquemment alentour. On loge donc par ici. Tant mieux. On se topera! Voici ma guérite! elle est ajourée, oui. L’été, j’y cuis; maintenant, j’y barbote. Hein! la sale limonade. et Phœbus n’est pas chaud; aussi, pour me dégourdir un peu le dedans…

Il acheva d’un haussement d’épaules et guigna du bout des cils la marchande foraine encore essoufflée et demi pâmée qui se réparait derrière son éventaire.

–On la prendra d’assaut, poursuivit-il en épanouissant sa bouche charnue et salace, garnie de toutes pièces, on l’aura, cette citadelle; eh dame! sur le plancher des vaches, chacun son goût! Toi, licheur, ta luette se dessèche; arrose-la d’une chopine et même d’un litre, il n’y a pas de mal à ça, pas de mal, oh! non. A toi, gourmand, dix livres de biscuit te dérouilleraient peut-être les mâchoires, eh bien! enfonce la cambuse du pâtissier, avale flans, brioches et Jacobs;. on te pardonnera ce péché. Mais toi, lévrier, mon cousin, ce n’est pas le bec qui te démange. eh! n’importe? houp-là, vas-y donc. A la gêne pas de plaisir, enseigne les novices et console les veuves; seulement, méfie-toi du pot à colle! Il en est des infantes, comme des fleurs, on ne les savoure qu’en liberté. Cristi! Vivent les donzelles! A moi, conclut-il en décochant des myriades de baisers à l’essaim évoqué de ses éphémères idoles, y a pas de bon Dieu qui tienne, il m’en faut une nouvelle chaque jour, et des fraîches!…

Sur ce, il pirouetta sur ses talons et, m’ayant tendu sa droite, il souffla joyeusement ces derniers mots:

–Excuse, au revoir! On va chauffer encore un brin la boulotte qui vend de l’oseille et des navets; si vous sentiez comme elle pue la rose et comme elle porte à la peau. vous me la voleriez, ben sûr!…

A ne rien taire, en dépit de la répugnance assez vive que m’a toujours inspirée l’illustre compagnie dont il avait l’honneur et le bonheur d’être, il me convenait autant qu’il m’intéressait, et je le quittai, me promettant de le saisir souvent au passage, afin de l’induire à jaser. Or, la chose me fut doublement facile: il avait, d’abord, la langue assez bien pendue et fort preste; ensuite, il stationnait d’ordinaire au sommet de l’une des pentes que mes occupations quotidiennes me forcent de descendre et de remonter au moins une fois le jour. En très peu de temps nous devînmes, lui et moi, les meilleurs amis de la terre, et je ne me privai pas plus alors de l’avantage de l’entendre qu’il ne s’abstint de celui de me «débiter un discours en quinze points liés», sitôt que l’occasion sen offrait à nous, et parfois même il la faisait naître. Un excellent diable au fond. Engagé volontaire, il avait servi sept ans, avait eu les orteils gelés en Crimée et perdu le pavillon de son oreille gauche à Solférino. Dès qu’il eût son congé, bonsoir les camarades il rendit ses galons de caporal et battit le caillou. La couler douce, «en civil», ne pas se fouler la rate, quelles cocagnes! Il y fallut, hélas! renoncer après quelques semaines de farniente. Sa pension de médaillé ne lui suffisant point, il pétitionna. La réponse fut brève: «Antoine Rouget, ex-caporal de la1re compagnie du1er bataillon du19e de ligne, est invité à se présenter au bureau du chef de la police municipale de la Seine.» Un coup de rasoir, un bain de rivière, un canon de vin, et puis en route : Arrive qui plante ! Il se doutait bien, pardié ! de ce qui l’attendait rue de Jérusalem. Ausculté, toisé, visité de pied en cap, sondé jusqu’à l’âme et linalement adopte pour soldat voyer et policier de la bonne grand’ville; il sortit du palais de la préfecture en bénissant Père, Fils et Cie, encore entiché du cotillon et nullement aigri contre la culotte. En somme, il était content de son lot et ne se montrait pas autrement ambitieux, quoiqu’il ne se sentît point plus bête qu’un autre, au contraire!

Un philosophe tel que lui m’agréa bientôt à ce point que réellement il me manquait si la huitaine s’était écoulée sans que je l’eusse au moins entrevu. Cela, sans doute, paraîtra singulier, et cependant n’est-ce pas simple et naturel, cela! Si, dans les bourgades, en province, où tout le monde se connaît et ne forme, pour ainsi dire, qu’une seule et unique tribu, l’on contracte vite certaines liaisons avec les Parisiens de divers calibres que le sort y conduit, pourquoi n’en–serait-il pas de même à Paris, où le provincial languit isolé des siens, où les êtres qu’il pratique et les endroits qu’il hante arrivent avec tant de peine à lui tenir lieu du foyer qu’il regrette et de la famille absente ou morte? Aimer est un besoin, la première des nécessités, et l’on y satisfait où, quand, et comme on peut. Toute la félicité de notre misérable existence est là, toute. Heureux donc et juste aussi celui qui laisse son âme se répandre sur tous les chemins! il comprend la vie, il en use, en abuse, c’est un homme! Et je le jure, il en était un, lui, mon tout dévoué, La mort ne l’effrayait guère; aussi dépensait-il libéralement ses jours et ses nuits. «Eh bien? quoi! des économies? zut, alors!..» Sang ou. chyle, sa sève, à la moindre requête, s’épanchait à flots, et que d’inondés! «Ohé! main-forte, toi là-bas, gaillard?»«De suite, l’Aztèque.»«Ouf! je m’évanouis! délace-moi, bel astre?»«A l’instant, ma déesse!» et le voilà parti: Bagatelle et fraternité! Que d’autres lui jettent la pierre, il m’a constamment désarmé, ce sage, ce fou, que de loin, naguère encore, à travers la foule, j’épiais. Épée en verrouil, feutre en bataille, un œil braqué sur le «populo», l’autre à la poursuite de la brune ou de la blonde de ses rêves, il foulait le bitume à pas comptés, se gaussant des averses ou des canicules, imperméable, invulnérable: aujourd’hui chantonnant quelque refrain d’amour ou de guerre; demain, mâchonnant entre ses dents aussi blanches que neige la queue d’une rose ou d’un œillet, et lorgnant ciel et terre avec une pointe de mélancolie, impartial toujours, et partout poli: soit qu’il dressât procès-verbal aux délinquants, ivrognes ou brutaux; soit qu’il fut obligé de fourrer à l’ombre monsieur le larbin qu’on avait pincé la fourchette au sac, ou madame la laitière qui, sans rougir, avait osé, la vilaine commère, en pleines halles, empoigner au chignon et griffer aux naseaux mademoiselle la fleuriste, une ange en tétins, un bijou, sacré Dieu! Bref, son rôle, il s’en acquittait recta, seulement rien de plus... Ah ! mais. S’entretenait-on de politique à ses alentours? oh! ma foi, tant pis, un demi-tour à droite ou bien à gauche, et jaspinez, démagogues, tant qu’il vous plaira! Garde, oui; mouchard, jamais. Il n’était pas de la rousse, lui!

Vrai! ce franc cœur me charmait, et nous éprouvions une jouissance mutuelle à tuer quelques minutes ensemble, entre quatre yeux, dès que ses devoirs de la journée et les miens avaient été remplis.

–Halte! écrivain, accentuait-il de sa voix un peu flûtée et très allègre, aussitôt que je pointais, mouvant indolemment la jambe, au long des rampes qui mènent droit au plateau sur lequel nous résidions l’un et l’autre; «halte!.» et bientôt après, il murmurait: «A-t-on noirci quelques rames de papier et vendu beaucoup d’esprit à la canaille, aujourd’hui?

–Pardien! et vous, Rouget. de l’Isle, avez-vous composé force Marseillaises, cette après-midi?

–Chut! répondait-il en plaisantant de même, autrement quoique je ne sois pas musicien, je vous régalerai d’un air de violon.

Et nous allions, bras dessus, bras dessous, sans fausse honte, lui comme moi, boire un petit verre et quelquefois un grand, à l’abri des «mouches» en un réduit clandestin, où si nul prolétaire n’acclamait, Boustrapa, plus d’un pifà crier:

–Eh! viva Garibaldi!

Semblable manège se renouvelait à peu près chaque semaine, et lorsque nous nous séparions après avoir amplement parlé, lui, du sexe, moi, du genre et du nombre, jamais ou presque jamais il n’omettait de me saluer par cette naïveté de regrets et de craintes mélée:

–On ne s’embête pas, quand ou s’amuse: au duodi de la prochaine décade, si le vent le veut, et que Vénus y consente!

–Entre cinq et six, entendu.

Puis, j’allais de mon côté, lui du sien.

Ah! ce vert-galant!

Il avait toujours été, depuis le commencement de nos relations, excessivement exact à tous nos rendez-vous pris d’un commun accord. Aussi ne fus-je pas médiocrement étonné, certain soir, de ne pas le trouver à l’endroit où, selon nos arrangements antérieurs, nous devions nous joindre, et de là gagner côte-à-côte un cabaret, sis au pied des fortifications, et dans lequel nous avions maintes fois dîné tranquillement tête-à-tête… «Il est sans doute empêché par le service, pensai-je après m’être suffisamment morfondu; partie remise!» Et j’abandonnai la place, espérant bien me dédommager le lendemain. Erreur! Il ne se montra pas davantage à son observatoire habituel. La fruitière ne l’avait pas «respiré» depuis l’avant-veille, et le liquoriste «non plus». En vain j’interrogeai toute la plèbe des environs. On ne savait rien, «rien de rien». Ni les chanteurs ambulants, ni les camelots, ni les danseurs de corde, ni les paillasses, ni le commissionnaire, ni le décrotteur du coin, n’étaient mieux instruits et personne n’avait vu cet Adonis dont toutes les coquettes et même les prudes raffolaient. A son domicile on ignorait aussi ce qu’il était devenu. Très loquaces, ses voisins de chambre, un pédicure, un dentiste et deux physiciens m’assurèrent qu’il avait découché, «ce lascar!» à propos de quoi, l’une autant que l’autre, la sage-femme de l’entresol et la blanchisseuse du second pestaient contre lui. Sérieusement alarmé, je me rendais, en désespoir de cause, au commissariat de son arrondissement, lorsque, chemin faisant, je crus le reconnaître à quelque distance, arpentant un des boulevards extérieurs dont il avait la surveillance. En dix enjambées, j’eus approché l’individu.

Non, oh! non, ce n’était pas lui, ce n’était pas mon familier, celui-là, mais un de ses confrères, un grognard de l’emploi, rébarbatif en diable et s’évertuant à paraître encore plus farouche et plus hérissé qu’il ne l’était réellement, en quoi, certes, il ambitionnait le superflu. Suant haines et crimes, sur le qui-vive, agressif au point d’irriter un lièvre, aussi sinistre et non moins louche qu’une hyène aux abois, embastillé dans son caban à capuchon, et les sourcils enfouis sous son chapeau–Bonaparte qu’avaient renfoncé mille taloches, il mordait les poils en broussailles de ses arrogantes et sottes moustaches fauves ou léchait en grommelant le bout de son museau de proie en perpétuel mouvement, tandis que, ferrées et bottées, ses pattes, égratignant l’asphalte, et s’incrustant dans l’argile, grinçaient.

–Un renseignement, je vous prie, monsieur, lui dis-je après l’avoir prudemment abordé, votre collègue un tel, est-il à la consigne ou bien en congé?

–Sais pas.

–Excusez-moi… j’ai pour lui beaucoup d’affection; il y a quarante-huit heures que je le cherche comme une épingle, et mon inquiétude augmente sans cesse; où le réclamer? Et qui serait en mesure de me fournir des informations?

–Sais pas.

–Eh! du moins, apprenez-moi comment vous chassez sur ses terres et si vous l’y remplacez? –Sais pas. au juste. On prétend qu’il est ou sera dégommé.

–Dégommé! les motifs?

–Sais pas.

–Oui, mais pourtant…

–Y a pas de mais, y a pas de si; sais pas! Voilà tout.

Insister encore eût été certainement inutile. Et puis on pouvait me prendre pour un jacobin et me traiter à l’impériale. Aussi me bornai-je à tourner le dos à ce sbire-modèle, lui permettant ainsi de promener à son aise ses séductions irrésistibles et sa souveraine urbanité. Deux autres agents, à peu près du même acabit et que j’interrogeai successivement, eurent l’air de choir des nues à mes questions et n’y répondirent que par des mots aussi laconiques que confus. Soucieux, au possible, et n’osant pas trop me flatter que mes démarches seraient, le lendemain, moins infructueuses qu’elles ne l’avaient été jusqu’alors, il fallut bien me résoudre à rentrer enfin au logis, et j’en étais loin; en outre, un temps affreux.

On touchait à la Noël. La royale ténébreuse planait au milieu des nues sur un trône de brumes hivernales, impénétrables à l’œil, On avait allumé déjà le gaz et ses rayons s’étendaient à peine au delà des vitres des réverbères. En pleine rue, les passants se dirigeaient à tâtons, et les cris de «Gare! gare!» sortis de cent poitrines à la fois, se mêlant aux rumeurs stridentes des roues sur le macadam, assourdissaient vos oreilles et vous égaraient l’esprit. Un tohu-bohu d’ombres et de corps indistincts dans l’obscurité. Tout à coup, de ci, de là, des voix irritées ou plaintives, un choc de tombereaux, une avalanche invisible d’omnibus, et parmi les vociférations humaines et les hennissements des chevaux, un sourd et continu bourdonnement tel que serait celui d’une armée en marche à travers un pays de bourbe. Une nuit sans lune, un firmament sans étoiles et, dans le noir absolu, tant de bruit, tant de voix: on se figure le chaos.

Enfin, je m’en dépêtrai.

Neuf heures frappaient au clocher du faubourg, comme je sonnais à ma porte.

On tira le cordon: j’entrai.

–Grimpez-donc, croassa mon concierge, une sorte de corbeau, l’autre est là.

–Qui?

–Votre perdu.

J’eus bientôt gravi les cinq étages et tourné la clef luisant dans sa serrure à l’huis de mon garni. Quelqu’un, en effet, occupait ma mansarde et c’était le sergo.

–Rouget!…

Tout de son long étendu. sur une sorte de canapé de crin qu’il avait roulé près de la cheminée, où flambait une bûche de chêne, il ne bougea. Képi sens devant derrière, épée au flanc et frac au dos, il n’était donc pas destitué de ses fonctions comme me l’avait insinué l’oiseau de mauvais augure avec qui je m’étais abouché; mais quelle attitude de vaincu et quelle physionomie en deuil! L’ovale de son visage blêmi n’avait, hélas! plus de galbe, et les crocs de ses moustaches cavalières, au lieu de monter vers le ciel, ainsi que de coutume, pendaient, décirés, aux coins de sa bouche, où ne voltigeait pas, pour la minute, le sourire assassin des Lovelace et des Don Juan.

–Hé! qu’y a-t-il et qu’as-tu, mon pauvre garçon?

Il détourna la tête et fixa sur moi des yeux hagards. Soudain ses lèvres se détendirent et ce miséréré s’en élança:

–Vilain métier que le mien. Il y a longtemps qu’on me le serinait et que je le soupçonnais; à présent, j’en suis sûr, archi sûr. Oh! là, là, qu’on me casse aux gages, ça m’est bien égal et bonne chance à mon remplaçant! Oui, mon cher, oui, vraiment, il y en a qui n’ont pas de veine au loto, mais à moi le chiffre1. Nom de Dieu! Ça, vois-tu, je l’ai dans le crâne et pour toujours: Elle s’appelait Anna, comme sa mère, l’honnête grisette qui me.

Il avala le reste, se leva les poings serrés, et de ma vie je n’oublierai le rire aigu qui me déchira le tympan, ni la grimace de damné dont ce rire fut suivi.

–Fou, je le deviendrai si je ne crève pas bientôt, reprit-il en m’attirant tout près de lui, tu vas juger un peu s’il n’y a pas là de quoi foutre un bœuf par terre et le cerveau d’un âne à l’envers! Écoute-moi:

«Vendredi. non, samedi. quoi! je déraille! Eh! si, c’était bien vendredi!… vendredi donc, après minuit on traversait, très éméché, le boulevard des Italiens. «Ohé! par ici, patrouillard! aboule, sans souci!» tousse une voix de la secrète, une gueule de mouton. «Houp-là, décampe», me conseillait au fond du ventre celui de l’intérieur, mon intime. Ah! bah! j’obtempère tout de même à l’appel, et voilà que je reluque en plein un frelon arrangé, ficelé en monsieur quasi comme il faut et qui bousculait indignement une bichette. «Amenez-moi ça au bloc!» qu’il me commande. «Et sous quel prétexte?»«Elle bat le quart et raccroche, cette grue.» Il s’imaginait que j’étais bâti tel que lui; la crapule! Halte-là, mon coco, tu calcules tout seul! Lui, puis moi, nous faisions deux. Ah! pour sûr, elle ne serait pas allée au coffre: ah! pour ça, non!… Oui, mais voilà que ce roussard me sentant entre le zist et le zest, pas décidé du tout, siffle, et que s’avancent trois ou quatre estafiers de ma propre boutique, avec un brigadier plus dégoûtant encore. On empoigne la petite, ils l’emportent, et moi je leur emboîte le pas. Elle se lamentait. Ah! toutes les pierres en avaient pitié; les argousins, non. Ils auraient bouclé, boucleraient père et mère dans les cages de Saint-Lazare; ceux-là qui la raflaient. on les connaît bien. Ni cœur, ni rien, ces mercenaires, ces loups! On arrive à la boîte, elle au milieu d’eux, et moi derrière, à la queue de la caravane. Elle pleurait, la bellote, et sanglotait à fendre l’estomac d’un gendarme. Oh! mes fibres grondaient ainsi que des cordes de guitare. Il me souviendra de toi, l’enfant!.. Elle était là, ramenant sur ses grands yeux cernés, noyés et gros comme le poing sa jupe de taffetas Bismark toute fanée, fripée et trouée comme un crible, et dont le bas volant pesait comme un torchon, tant il avait traîné dans la boue. A force de larmoyer, la fifille, elle avait deux rigoles creusées dans ses joues à même le plâtre et le fard qui les recouvraient. Toute menue!. Et quoique très fatiguée, encore jolie à faire sécher de jalousie les dames à plumes, y compris la cocotte à couronne. Ah! cette créature, un air. là, tout à fait gentil… tout à fait malheureux; et jeunette! Elle me dévisageait, elle ne regardait que moi. Je ne comprenais que trop ses. suppliantes œillades: «Sergo, m’ami, qu’est-ce qu’ils ont à me persécuter de cette manière. En quoi leur ai-je manqué? Que me reprochent-ils? Est-ce ma faute, à moi, s’il faut que je fasse la rue? On est bien forcé de vendre sa peau quand on a faim et que l’on est sans le sou. Tire-moi de là, toi qui n’es pas méchant.» Ah! si j’avais été le brigadier! Il se riait de ça, lui. «Finissons-en, assez lanterné, gueula-t-il; hop! à l’étui.» Pauvrette. elle s’accroche à moi de ses fines mains égratignées: «oh! je ne veux pas, criait-elle, je ne veux pas. oh! maman, maman. Ils me tuent, ils m’abîment ma toque, ils me volent mon pain. oh! ma robe! oh! ma basquine! Ils ne voudront plus de moi, les riches, si je n’ai pas de la soie. et plus de bouillon, alors. oh! maman, maman!» Oui, je te le certifie, si j’avais su, je les broyais tous ces gredins, le chef avec. On l’arrache, ou la démembre, on l’estropie, on l’echigne, on la flanque comme un paquet de linge sale au fond du trou… «Quoique tu ne sois pas de la section, tu resteras là jusqu’à demain», médis-je, et j’y restai…

–De l’air, ouvre toutes les fenêtres, on grille ici, quel brasier! j’étouffe. Il me semble que j’ai du feu dans les moelles et que des bêtes enragées me mangent le foie. Ah!

Je m’empressai de le satisfaire, et revins en silence auprès de lui.

–Qui l’aurait cru!… Si pure autrefois et si contaminée aujourd’hui! Que te conté-je là? questionna-t-il tout à coup en atttachant sur moi ses yeux qui s’étaient ensanglantés, que récité-je? Oh! j’avais perdu le fil et le voilà: minute, ami! Des pinces, des crochets des tenailles, me ravagent la gorge et m’étranglent. Très drôle, ça ça les tuyaux se bouchent et ça procède comme le croup… Où donc en étais-je, où donc?

–Calme-toi! tu me troubles: ils l’avaient précipitée…

–Oui, c’est cela… dans le trou! c’est bien cela! N’aie pas peur. A présent, je respire mieux; ça revient c’est revenu. Voici:

«. Ces bouchers, ces cosaques, ces écorcheurs que je regrette de ne pas avoir anéantis, se gobergèrent à loisir au bord du chenil où trempait la blonde, et moi je l’entendais, pécaïre! gémir, et je la voyais, sans la voir, verser en haletant toues les mouillures de son corps… on n’a pas idée de ça! Tiens, un jour, en Italie, après Solférino, l’on me charcuta comme un cochon, on me farfouilla l’oreille, la langue et les tonsilles jusqu’au gosier; eh bien, c’est de la gnognotte en comparaison du mal qu’elle me causait, elle, la belle chatte, en miaulant; la maigre chienne, en aboyant!… Et pourtant je suis familiarisé de longue date avec les giries fausses ou non de ces pitoyables commerçantes de la cave et du grenier, les galériennes de l’amour! Ah! L’habitude aurait dû… mais non, Elle, ce n’était pas la même chose… le sang parlait. Enfin, quel soulagement j’en éprouvai, quel miel en mon absinthe! elle s’assoupit. Au réveil, nouvelles crises: elle avait soif et réclamait de l’eau. Les autres ronflaient, sauf un qui lui criaia «Si t’as soif, liche au baquet, salope!» oh! l’animal, le bourreau Mais j’étais là. «Tais-toi, lui dis-je, blondinette, on va t’envoyer un peu de vin qui moisit là dans une bouteille.» Elle ne se plaignit plus alors et je lui donnai doucement, bien doucement, à. boire. Un moment après, elle gratta, timide, à la grille de la lucarne. Et moi, sans bruit, à quatre pattes, en rampant, je m’approchai: «Qu’est-ce qu’il y a, petite! qu’est-ce qu’il y a?»«J’ai bien froid.»«Attends!» Et je lui coulai mon caban. Alors elle me déclara comme ça qu’elle avait bien envie d’une cigarette. Or moi, n’ayant que ma pipe, j’étais dans l’embarras. Elle se divertit un brin en soupirant, et désira tâter du brûle-gueule que je lui passai tout flambant par le guichet. Oui, réellement, aussi vrai que mes os brûlent, elle fuma, puis s’endormit, la mignonne. Au matin, elle se piéta, battit la semelle, ensuite, motus. «Hep?» Pas de réplique au guetteur, et celui qui te parle ici s’aperçut par les fentes des ais qu’elle soufflait, pour les réchauffer, dans ses adorables menottes qui, positivement, étaient toutes bleues. Aïe! On la démarra de là, gelée, pour la mener devant un officier de paix. Elle fut bientôt de retour et l’on me dit: «Tout à l’heure, le guimbard sera là, l’on y colloquera la gadoue, et vous la conduirez au dépôt.» En effet, la voiture se présenta sur les neuf heures; on redévérrouille le cachot, on attrape la recluse, on l’emballe, on la hisse dans un des tiroirs du patachon, et j’y grimpe après elle. En route, et comme elle recommençait à bramer, et que je me vouais à tous les saints pour la consoler un peu, le hasard, le destin voulut que je parcourusse la feuille du verbal que je portais avec moi. Quel coup! oh! quel coup! «Placide-Emilie-Anna, dite Cigarette. et puis son nom de famille au bout! «Esbigne-toi, , file, hurlai-je à moitié chaviré, va dans telle rue, tel numéro… je t’y joindrai plus tard.» Elle m’embrasse, se sauve, et je déserte à mon tour le carrosse. On menace de me dégommer. Allez-y, je m’en bats l’œil, allez-y donc et plus vite que ça!… Tu crois que ce n’est pas une fatalité, comme qui dirait un fait exprès, toi? Bon Dieu de Dieu! S’il y en avait un encore!… Elle s’appelait Anna; malheur! ô misère! Anna!…»

Le désolé, le maudit s’interrompit de nouveau. Jaillies de ses orbites, un torrent de rouges larmes ruisselaient, au long de sa face aussi ravinée qu’un chemin de traverse. Une d’elles, grosse et lourde, en tombant à terre, effleura ma chair et l’impressionna comme l’eût fait une goutte d’acide. En vain, je l’exhortai; rien, absolument rien, ni geste ni parole; aveugle, sourd et muet, tremblant de tous ses membres et la poitrine soulevée, il écrasait son front entre ses mains…

–Anna! répéta-t-il tout à coup, elle, ma camarade et ma germaine!

–Explique-toi, je t’en conjure, Antoine, et nous souffrirons ensemble; à deux, on est plus fort!

A ce cri de pitié sorti de mes entrailles, il se redressa brusquement, et ses prunelles, ardentes comme les escarbilles qui pétillaient dans l’âtre, ayant rencontré, fixé contre la muraille, au-dessus du chambranle de la cheminée, un fusil à pierre armé de sa baïonnette, un fusil rouillé de garde national:

–Est-il chargé? balbutia-t-il, tout frissonnant; est-il chargé?

–Chargé! pourquoi?…

––Parce que!… trancha-t-il, les yeux allumes de j’ignorais encore quelle fringale de vengeance, et proférant des lueurs vives d’épée; oh! parce que!

Ébranlé par ce supplice et vraiment acquis au martyr qui le subissait devant moi, j’essayai sans y parvenir d’articuler un mot, un seul des mots fraternels montés de mes entrailles à ma bouche… Et lui, le torturé, m’ayant de nouveau considéré, cette fois avec plus de tristesse que de colère, s’exprima tel quel:

–Ah! pas moyen d’en douter! Il y a des gens qui pénètrent l’avenir. Reçois, mon cher, cette confidence, et prononce:

«Un jour, il y a vingt ans déjà; vingt ans, comme le temps fuit! Un jour.il me semble que c’était hier!… une averse de grêlons démolissait les vîtres et les toits; on en avait a gogo, du tonnerre; et des éclairs!… Au faubourg Marcel, cela se passait au fond d’une espèce de fosse. Une femme, morte la veille de la poitrine, était la couchée sur un matelas. Autour d’elle, deux mioches, frère et sœur, s’amusaient dans le taudis. Ils ne comprenaient pas ce qu’ils avaient perdu. Si jeunes!… ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir pourquoi leur maman restait si tard au lit. Toto, le moutard, avait dix ans au plus: Nana, la marmousette, trois à peu près. Ils jouaient. Tout à coup la porte grince et tourne sur ses gonds. Apparaît, une civière: un homme dessus. Il était zingueur, il venait de se jeter exprès du haut d’un toit; il s’était fini parce que sa compagne était partie et que seul, il ne se sentait pas la force de gagner assez de pâtée pour les mômes. Un tas de monde suivait le brancard. Ils entrent tous, voisins et voisines. Un vieux. oh! s’il en existait beaucoup de cette étoffe!… un vieux à poils blancs, un partageux, un vrai communiste, celui-là, qui l’année suivante, en48, sur un tas de pavés, tomba brandissant un chiffon rouge; un vieux, un brave vieux s’émut de compassion en regardant tour à tour le mort dont le front saignait, tout fracassé; la morte, jaune comme de la cire et les petits qui n’avaient plus d’abri ni de soutien désormais, et voici comment il parla: «Désastreuse marmaille! Un garçon, il fera ben sûr un traîneur de sabre où, qui sait! les galères! Une fille! ça c’est encore plus triste!… On pourrait peut-être les loger, les nourrir et leur épargner ce qu’on leur réserve. Assiste autrui si tu veux en être assisté toi-même; il parait que nos antiques, les premiers démocrates prêchaient ainsi, mais les nouveaux, ceux qui nous ont défendus hier et nous défendent aujourd’hui, Lamennais, Barbès et puis Ledru plaident mieux encore: Aide les autres sans t’attendre à la réciproque de leur part; et j’estime que c’est tout-à-fait ça. Donc, voyons, voyons, qui se charge de la pouponne?… A moi, le gosse!…» Une ancienne en bésicles prit Anna, le vénérable à la barbe de neige emporta Toto. Depuis… Toto ne revit plus Nana. Si! si! je l’ai revue!… Elle s’appelait Anna, le dis-je, Anna… Rouget comme mon père et comme moi. Mort de ma vie et fin de tout! Il l’avait bien annonce, ce bon prophète: «Un soldat! une putain!»

Et le sergent de ville arracha de sa poitrine sa brochette de décorations et la foula voluptueusement et douloureusement aux pieds. Après quoi, désespéré, s’emparant du mauvais fusil à pierre:

–Un branle-bas! s’écria-t-il, une révolution!

Paris, octobree1867.

Achille&Patrocle

Table des matières


IBREUX et sec, ce sauvageon de souche gallique, en l’an IV de la République et vers la fin de Germinal, quitta la robe prétexte, tout comme un jeune praticien de la Rome latine. Il ne savait rien, si ce n’est qu’on se battait aux frontières. S’il était instruit de cela, c’est parce que plusieurs fois il avait ouï lire les gazettes à La Française. Il ne possédait au monde qu’une cabane faite de terre et de joncs que son père, qu’il n’avait point connu, avait construite, et où sa mère, infirme, après avoir agonisé pendant dix ans et plus, brusquement expira. La pauvre chrétienne morte, il ferma sa hutte, en prit la clef, et se rendit un beau matin, à Montauban. Aux portes de la ville, il rencontra un garde urbain; il lui dit qu’il souhaitait d’être soldat. Le citadin le conduisit à l’Hôtel-de-Ville. On demanda au gars ses nom et prénoms; il répondit d’abord: Janoutet; ensuite: Jean Gasq. Questionné sur le lieu de sa naissance et sur son âge; moitié en français, moitié en gascon, il raconta qu’il avait récemment entendu dire par sa mamo (mère) qu’il s’en fallait de deux récoltes qu’il eût un vingt, puis, il ajouta qu’il ne pouvait pas certifier s’il était né à La Française ou prochement. On l’enrôla. Deux mois après son enrôlement, le blanc-bec arrivait en Italie. Il chargea les vestes blanches au pont de Lodi, à Arcole, à Rivoli. L’an VI, il fit la campagne d’Égypte; il avait un alphabet dans son sac. Aux Pyramides, grenadier de la22e demi-brigade, il lisait presque couramment et maniait le mousquet comme un homme. Inébranlable au fou, pendant la bataille, il syllabisait en mordant la cartouche. Un jour, au beau milieu de la mêlée, un vétéran qui n’avait pas froid aux yeux lui cria: «Sacré-Dieu! conscrit, à quoi rêves-tu?»

Voici:

Pendant que sur les carrés républicains se ruaient Mourad-Bey et ses mamelucks, centaures flamboyants qui venaient s’éteindre sous la baïonnette, ce badaud, la cuisse trouée d’une balle, le crâne balafré par les cimeterres, aveuglé de sang, déchiré, ébloui, mais toujours debout, ce novice pensait que c’était bien beau de cavalcader et de galoper à travers les fusils et les canons, les éperons enfoncés dans le ventre de sa monture, la bride aux dents, le pistolet d’une main, le bancal de l’autre. Il rêvait à cela. Le lendemain de la bataille, la tête enveloppée d’un mouchoir, assis sous un palmier, il dégoisait à tue-tête une romance méridionale. Chevauchant par là, Desaix, qui était natif de l’Auvergne, apprécia le troubadour et s’approcha de lui.

–Que gazouilles–tu là, rossignol? dit-il avec bonté.

–Je chante la Pastourelleto de la Coumbo Prioudo (la petite Bergère du Val-Profond.)

–D’où es-tu, du Languedoc ou de la Gascogne?

–Je suis de là près, en Quercy.

–Bien!… Je te fais caporal!

–J’aimerais mieux être brigadier.

–Ah! ah! Tu voudrais passer dans la cavalerie?

Le jeune ambitieux sourit et répliqua franchement:

–Oh! oui, je serais bien aise de me battre à cheval, avec une lame.

Il fut contenté: si brave, le Sultan juste était si bon!

A quelque temps de là, sur la rive gauche du Fontanone, on se mesura de rechef avec les Autrichiens de Mêlas. Son adversaire, le généralissime de France, alors collègue de Lebrun et de Cambacérès, avait perdu la bataille; Desaix arrêta la déroute; Kellermann, pour forcer la victoire, commanda à ses dragons d’ôter la bride aux chevaux et de se laisser tomber sur l’ennemi, ventre à terre. Le sabre du Quercinois fit à Marengo ce qu’avait fait sa baïonnette aux Pyramides. En Égypte, le fantassin avait eu du sang jusqu’à la cheville, le cavalier en eut jusqu’au coude en Italie. Dans la bagarre, il dégagea un maréchal-des-logis, qu’on appelait le grand Bonaventure.

Réputé pour ses capacités autant que pour ses vertus, ce preux des nouveaux âges, âpre comme Du Guesclin et sage comme Bayard, était le fils d’un faïencier montalbanais; les ardeurs calvinistes roulaient dans ses veines avec son sang. Un de ses aïeux, Macchabée Lavergne, avait été l’ami et le bras droit du consul Jacques Dupuy, devant qui recula Louis XIII sous Montauriol, en1621. Élevé par un vieux ministre de la religion, qui fut pasteur au désert, après la mort de François Rochette, pendu à Toulouse, le fier adolescent avait beaucoup lu et étudié quelque peu Montesquieu, Pascal, Voltaire, d’Holbach, Diderot, Descartes, Jean-Jacques, les insurgés et les rénovateurs. Tout huguenot contient et couve un républicain. Quand la République fut proclamée, le petit-neveu des martyrs protestants comprit la grandeur du cataclysme; aussitôt, toute sa jeunesse bouillonna. Sachant pourquoi la patrie était en danger, il prit les armes; la grande devise révolutionnaire fut la sienne: «La Liberté ou la Mort!» Volontaire à l’armée de l’Ouest, il traqua les chouans sans merci. Tous les météores de la République: Hoche, Marceau, Desaix, Kléber, lui passèrent sous les yeux; il vit poindre Bonaparte, le mesura d’un coup d’œil et pressentit Napoléon.

Ignorant, sentant qu’il l’était, l’illettré aimait de tout son cœur, admirait de toute son âme, vénérait et chérissait son studieux compatriote, qui lui paraissait un génie, un phénix, un sphinx, un puits de science, un géant haut de cent coudées; et celui-ci, de son côté, choyait celui-là comme les forts choient les faibles; il y avait dans son dévouement on ne sait quoi de fauve et d’austère qui rappelait l’amour du lion pour ses petits, et celui du maître pour ses disciples; il l’instruisait, il l’enseignait, il s’efforçait à le façonner, il le travaillait, il le soignait, il le corrigeait, il le caressait comme l’artiste travaille, soigne, corrige, caresse le bloc de marbre qui devient statue: cet innocent serait son œuvre! Entre deux batailles, il lui apprenait ce qu’étaient les rois, ce qu’étaient les peuples, ce qu’on entend par despotisme, ce qu’on doit entendre par liberté. Souvent la leçon, interrompue par l’appel des clairons et des tambours, était reprise vingt lieues plus loin, dans une ville, en un hameau, sur le bord d’un fleuve, sur la croupe d’un mont, au milieu d’un champ de blé, là où l’armée campait après ses victoires, ivre de poudre, d’enthousiasme et de triomphes, plus fière chaque jour de promener par le monde le jeune étendard du peuple souverain.

Unis comme la chair et l’ongle, ces loups de guerre ne se quittaient point d’un pas. Au feu, sous la tente, pendant la charge ou l’assaut, le jour, la nuit, où était l’un était l’autre: «Le maréchal-des-logis La Bonne-Aventure et le brigadier Jean Casque sont mariés», disaient les soldats.–Lorsque le Tondu ordonna qu’on rasât l’armée, ils refusèrent de se laisser couper les cadenettes et la queue. On insista. Non, jamais! Ils firent la sourde oreille. Leur colonel, qui les savait braves entre les braves, les traita en enfants gâtés; ils gardèrent leur chevelure. républicaine. A Austerlitz, tous les deux, ils la portaient encore. Plus tard, blessé à la tempe, le plus âgé dut couper cadenettes et katogan; le cadet les abattit alors parce que son aîné ne les avait plus.

Le25mars1802fut signée la paix d’Amiens. Bien que l’Europe monarchique admît telle quelle la France «déroyalisée», les armées furent massées aux frontières; le premier consul prévoyait qu’avant peu l’empereur les lancerait à de nouveaux carnages. Un décret du23décembre1802prescrivit la création immédiate des trois premiers régiments de cuirassiers. On fit choix d’hommes largement charpentés. Le Montalbanais, qui était énorme, et le Francésain, qui avait cinq pieds neuf pouces, tant il avait grandi depuis l’an IV, furent incorporés dans cette arme avec leurs grades. De1802à1804, Bonaventure Lavergne profita de la paix ou plutôt de la trêve qu’avait consentie l’Europe pour compléter l’éducation de Jean Gasq; il fit connaître à son élève tout ce qu’il savait lui-même de Dieu, des êtres et des choses. L’âme naïve de l’un s’ouvrit et s’épandit au souffle inspiré de l’autre. Aux yeux de ces deux frondeurs le futur monarque ne fut jamais ni prophète, ni dieu, ni diable; il ne fut point le petit caporal, il ne fut même pas l’empereur; c’était le général, le génie invincible et le propagateur fatal de la Révolution. Avec quelques adeptes, ils formèrent le noyau de cette légion d’ardents et tenaces sans-culottes en qui l’idée révolutionnaire survécut toujours. Républicains, ils servirent l’empire, parce que dans l’empereur ils voyaient la nation impératrice. Cette incarnation de tous dans un seul ne leur semblait pas d’ailleurs éternelle. Ne concevant pas encore comment il s’accomplirait, ils flairaient cependant le divorce à venir. Dans Auguste, ils encensaient Jacques Bonhomme: Jacques Bonhomme, c’est-à-dire le Peuple. Ils en étaient du peuple, eux! et leur chef, soldat de fortune, en était aussi. Égalitaires indomptables, ils eussent dit à Napoléon: «Citoyen, camarade, frère, Bonaparte, tu!» Certainement, ils auraient tutoyé la couronne, croyant de bonne foi que, s’il y avait une Majesté, chacun d’eux était quelque peu Altesse. Sans cligner l’œil, ils regardèrent tous les éclairs, toutes les foudres, toutes les apothéoses du nouveau-messie. Autour de son fameux bicorne ils distinguaient non pas une gloire, mais une gloriole. Pour eux, la redingote grise n’était pas un nimbe, c’était du drap. Loin de penser qu’il chevauchât la Révolution, ils estimaient au contraire qu’elle avait condamné son écuyer au mors, et que, bon gré mal gré, elle le faisait tourner tantôt à hue, tantôt à dia. En un mot, ils apercevaient deux êtres divers en ce porte-sceptre; chacun d’eux, Brutus implacable, eût immolé César; tous, sans rechigner en aucune sorte, escortaient Prométhée; ils l’auraient accompagné en Chine, sur les mers inexplorées, jusqu’aux pôles inabordables du globe, ici, là, partout; ils l’eussent suivi dans l’autre monde, s’il leur avait été prouvé qu’il y eût quelqu’un à détrôner et quelque chose à niveler là-haut. Obscurs coryphées de la grande épopée révolutionnaire, ils ne considéraient, ils ne voulaient voir qu’une seule chose: la victoire des peuples sur les rois, l’avènement de l’égalité humaine. Sincèrement, lorsque dans la bataille ils égorgeaient les soldats des czars, ils se jugeaient exterminateurs et conquérants: exterminateurs de l’antique hiérarchie, symbolisée par l’autel et le trône, conquérants des droits de l’homme, personnifiés dans leur capitaine, un parvenu. Loyaux et naïfs, ils acceptaient gaiement les barons, les comtes, les anoblis de l’empire; ils avaient connu celui-ci tambour, celui-là palefrenier, cet autre laboureur, et puis leurs généraux s’appelaient Lannes, Masséna, Suchet, Bernadotte, Serrurier, Ney, comme eux, soldats, se nommaient Durand, Bousquet, Duchêne, Pélissier, Dupont, Lamotte; ils n’étaient pas jaloux des armoiries, des titres, des plumes, des galons dont guerriers et diplomates pomponnaient leur roture; ils ne perdaient pas un instant de vue le truand dans le noble. Et comment auraient-ils pu s’imaginer que le duc de Castiglione n’était plus Augereau? Que le duc de Valmy n’avait jamais été Kellermann? Que Napoléon ne serait plus Bonaparte? Enfin, ils savaient trop bien que leur sang était de la même qualité que le sang de S. Exc. le maréchal duc d’Auerstaedt prince d’Eckmüll ou de S.M. Joachim Ier. Bref, s’ils n’avaient pas en grande considération les blasons et les patentes nobiliaires et les particules de fraîche date, ils n’honoraient pas davantage les tiares, les parchemins, les tortils antédiluviens. Le duc de Guise n’avait point meilleur air, à leur avis, que le duc Fouché. Pas un d’eux, s’appelât-il Pierre tout au long ou Jean tout court, qui eût troqué son nom contre celui de Montmorency ou de Rohan. La conscience de leur dignité leur prêtait une attitude solennelle, et ils avaient parfois des rudesses pleines d’orgueil qui venaient de ce qu’ils se figuraient, ces idéologues! qu’il n’y a qu’une seule pâte humaine!

En1807, l’un des deux apôtres en casaque, était adjudant et décoré; simple maréchal-des-logis, l’autre disait malicieusement: «On en est au maréchalat, je suis Son Excellence Monseigneur Janoutet.»

Le conscrit de l’an IV avait appris quelque chose à l’armée, et cela se conçoit, puisqu’un huguenot, un libre-penseur qui avait pratiqué ces philosophes damnés, Arouet et Rousseau, s’était institué son magister. Chose inouïe, le tuteur et le pupille poussaient leur présomption jusqu’à croire qu’un homme en vaut un autre, celui-ci portât-il la pourpre et celui-là le sayon. Intrépides, ce qu’ils estimaient être le vrai, ils le proclamaient; la parole chez eux affirmait la pensée, et cette audace n’était pas sans péril. Un jour, l’écolier fut si merveilleux que son patron lui déclara qu’il avait fait ce que personne n’eût osé faire; à quoi ce simple des simples répliqua respectueusement: «Que serait-il arrivé alors si tu avais été à ma place?» Voici ce qui avait eu lieu: le traité de Tilsitt signé, celui qui rêvait d’assujettir le continent et l’univers passa son armée en revue sur les bords du Niémen. Si fanfaron d’impassibilité qu’il fût, ce Comédien laissait souvent percer l’intérêt qu’il prenait à déchiffrer les physionomies; on l’a vu souvent, joyeux, lire la face des grognards, et souvent aussi, triste, épeler les traits des vélites. En sondant les rangs, son regard fut attiré par celui d’un cavalier, qui, sans peur et sans reproche, le toisait, imperturbable, de ses bottes à l’écuyère à son petit chapeau.

–Depuis quand es-tu au régiment, toi? questionna brusquement Bonaparte.

L’effronté riposta:

–Depuis sa création.

–Combien as-tu de service?

–Onze ans.

–De blessures?

–Treize.

–Hein! treize!… et, morbleu! quel âge as-tu?

–Trente ans bientôt.

–Pourquoi donc, mon brave, n’as-tu pas encore la croix?

–Je ne sais pas, général.

–Tu veux dire: Sire.

–Je dis: Général.

Le Corse sourit, après avoir blêmi. Sans doute il était d’humeur débonnaire ce jour-là. Peut-être aussi ce despote, las de marcher avec aisance et dédain sur des échines courbées, n’était-il pas fâché de chopper tout à coup contre un front inflexible; enfin, il se pouvait que dans les yeux de ce fier plébéien, qui ne se baissaient pas devant les siens,–au contraire!–l’autocrate trouvât et fût content de trouver cet avis salutaire: «Prends garde! la route n’est pas encore plane, tu peux faire la culbute; si tu as des courtisans, tu as aussi des censeurs!»

–Tu as donc oublié que je suis l’Empereur? reprit-il avec je ne sais quelle bonhomie que démentait la dureté de l’œil.

Le «montagnard» répondit lentement:

–Je me souviens que je vous appelais général à Arcole, à Rivoli, en Égypte, et même à Marengo.

–Comment vous nommez-vous?

–Jean Gasq.

–Prince de Neufchàtel, donnez votre croix à cet Homme!

Napoléon, ayant accentué le mot homme, regarda une dernière fois profondément dans les prunelles le téméraire qui ne sourcilla point, et piqua des deux. Lorsqu’il le rejoignit à bride abattue, Berthier l’entendit murmurant:

–Si ce marechal-des-logis était maréchal de France, je le ferais fusiller.

–Pourquoi cela, Sire?

–Oh! ne craignez pas… je sais que vous avez oublié, vous et les vôtres.

A Essling, les cuirassiers pénétrèrent dans les masses autrichiennes comme des coins de fer; Patrocle y prit un colonel: Achille, un drapeau. Le maréchal-des-logis devint adjudant; l’adjudant, lieutenant. Quelques jours après, à Wagram, ils se sauvèrent la vie, l’un l’autre, à plusieurs reprises.

Le14août1809, à Vienne, l’ex-bombardier d’Autun dictait la paix dans le palais du Kaiser d’Autriche, et non plus d’Allemagne. Au premier matador des peuples modernes, pour qu’il essayât de perpétuer la bénignité d’une race insulaire à qui nous sommes redevables de tant de pasquins et de bandits, François donnait en mariage une archiduchesse, sa fille.

–Tiens! tiens! les couronnes s’enracinent, ou plutôt se greffent! et la Révolution le permet?…

–Allons à Paris, et, quand elle aura soufflé, ces douairières danseront la Carmagnole, et nous deux aussi, avec elles.

La Révolution souffla, respira, déploya ses ailes et reprit son vol. En1812, elle passait le Niémen. Elle rencontra Kutuzow adossé à Borodino. Le7septembre, la bataille s’engagea; les cuirassiers formaient la réserve. Au fracas du canon, le plus vieux des deux patriotes dit au plus jeune: «Je ne sais pas trop ce que j’ai: voilà deux jours que je ne puis m’empêcher de songer à Montauban; je me vois allant à travers les rues de la ville, couché sur les bords du Tarn, en face de l’Ile, regardant les anciens remparts de l’Oulette et du Griffon; les ruines de la Corne-Montmurat, les tours de la Cathédrale, le clocher de Saint-Jacques, Sapiac, Sapiacou, les Albarèdes, la tour de Capoue, le Moustier, la Capelle, Ville-Bourbon, Ville-Nouvelle, Gasseras, le ruisseau de la Garrigue et le Fau défilent tour à tour et continuellement sous mes yeux: j’aperçois mon père assis au milieu de ses faïences dans son magasin, au coin de la rue d’Auriol: il s’est bien cassé, et il a l’air tout chagrin. Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais dans notre pépinière, sur la route de Caussade; mon petit frère Sylvestre, que je n’ai pas vu depuis l’an I, me suppliait en pleurnichant «Aîné, reste avec nous; aîné, tu ne reviendras pas si tu pars: ne nous abandonne pas, l’aîné, ne t’en va point!» Écoute, camarade, je ne suis pas superstitieux, tu me connais, mais je crois que je serai tué aujourd’hui; quelque chose m’en avertit. Il se peut bien que je ne voie pas notre République; peut-être seras-tu encore là quand elle se lèvera. Tu la salueras; tu la défendras pour tous d’abord, pour toi et pour moi ensuite. Rappelle-toi les principes que je t’inculquai, les vrais principes! ils me viennent d’un homme qui naquit bon et que les souffrances rendirent meilleur: déteste toujours les tyrans et les valets, quels qu’ils soient. Aime les ignorants et les faibles; aide-les, secours-les, enseigne-les, comme je t’enseignai. et pense quelquefois, en faisant ton devoir à qui te l’apprit. Tiens! embrasse-moi donc!»

En recueillant ces avis, les derniers peut-être, le sauvage apprivoisé crut être le jouet d’un cauchemar. Quitter son éducateur, se séparer de lui, ne plus le voir, ne plus l’entendre, ne plus l’avoir, lui semblait impossible! Dans la naïveté et la sincérité de son amour fraternel et quasi-filial, il ne s’était jamais imaginé que la lance d’un uhlan ou la balle d’un croate, qu’un boulet, qu’un obus était capable de le lui tuer, et, dans son admirable égoïsme s’absorbant tout entier, il n’avait point prévu que, soi-même, il était exposé à mourir, à laisser seul son gardien désespéré; que soi-même, il pouvait être brutalement supprimé par la mort au milieu des combats, sournoisement atteint par un coup de feu, lorsque, courbé sur la selle, la latte au poing, excité par les trompettes, il donnait la chasse aux bataillons ennemis, disloqués et fuyant éperdus à travers les plaines. Souvent, après maintes victoires, il avait parcouru avec son intime le champ de bataille, marchant ou plutôt nageant dans la tuerie, aveugle en présence des corps mutilés qui l’entouraient, sourd aux cris d’agonie, trébuchant aux cadavres, content d’avoir près de lui son guide, l’interrogeant, le touchant, l’admirant, buvant sa parole grave et tendre, heureux de le posséder, car ce puritain était tout pour lui: son ami, son père, son frère, sa famille, sa vie, tout enfin. La pensée qu’il risquait de le perdre ne lui était jamais venue; aussi, ce dont l’entretenait son bien-aimé, lui fit-il peur, une peur immense, une pour folle: il passa la main sur son front et t ressaillit… Il venait de se souvenir tout à coup qu’à Eylau il avait vu son compagnon d’armes saigner du flanc et de la poitrine et qu’il avait alors éprouvé, lui, témoin, une sensation d’obscurité et de froid comme si ses prunelles se fussent détachées de ses yeux, comme si son sang se fut arrêté et congelé dans ses veines: ensuite, il lui parut que le sol s’affaissant sous ses pieds il s’enfonçait lui-même dans le vide…

L’autre répéta:

–Embrasse-moi, fils.

Comme quelqu’un de brusquement éveillé, il s’orienta; son professeur, son créateur lui ouvrait les bras et l’appelait sur sa poitrine. Il s’y laissa tomber sans dire un mot, car s’il avait parlé, il eût versé des larmes, et il tenait à ne pas faiblir, se rappelant à ce moment même, tout ému qu’il fût, cette maxime habituelle à son rigide mentor: «Que la femme pleure avec ses yeux, l’homme ne doit jamais pleurer que du cœur.» Ils s’étreignirent en silence et se tinrent longtemps serrés. Cependant la victoire résistait à l’artillerie française; la vieille infanterie impériale elle-même s’était brisée sur les lignes russes sans les entamer. Vingt mille morts jonchaient la terre. Un aide de camp porta l’ordre à la grosse cavalerie d’enlever la grande redoute de la Moskowa.

–Salut, enfant, je vais mourir!..

–Non! je ne veux pas, moi!

–C’est écrit!... Ton sabre?… Voici le mien; adieu. Jean!. adieu!

–Bonaventure!… Bonaventure!…

Les escadrons de fer s’élancèrent lourdement; on eût dit d’un grand vent d’orage, et tout à coup éclata une rumeur pareille aux bruits confondus de la trombe, du tonnerre et du tremblement de terre. Trois cents tambours sur un mamelon battaient la charge, deux cents bouches à feu ébranlaient les airs, et derrière un pli de terrain les musiques de tous les régiments disaient les hymnes de la Nation. Hommes et chevaux avaient de la braise au sang. Les hurrahs et les hennissements se mêlaient à la voix profonde du canon; les bombes décrivaient dans l’espace des paraboles enflammées; les fusées escaladaient les cieux, et aux éclairs de la fusillade reluisaient les casques et les sabres, les cuirasses et les baïonnettes: six cent mille hommes se heurtaient. Le soleil s’était obscurci: à peine si, de temps à autre, on distinguait dans la fumée une oscillation géante, un flux et un reflux périodiques et précipités d’escadrons et de bataillons ondoyant pêle-mêle, mer humaine d’où sortait une clameur énorme et confuse que dominaient de temps à autre les roulements des timbales, le chant des clairons et des trompettes. La redoute de Borodino ne fut pas enlevée; elle fut arrachée, effacée; ses redans, ses bastions, ses défenses, ses défenseurs, tout s’évanouit. Les cuirassiers y furent mitraillés, hachés, pilés; ils violèrent la victoire; elle coûta cinquante mille hommes. Six fois l’enfant du Quercy fut démonté, six fois il remonta sur des chevaux dont les cavaliers avaient été désarçonnés par le glaive ou le plomb. Le rêve équestre du grenadier des Pyramides était réalisé, son idéal atteint. Jamais, sur un cheval renâclant à la fois d’épouvante et de férocité, l’œil rouge, les naseaux renflés, les dents à découvert, la crinière droite et roide, jamais, jamais homme ne s’était ainsi vautré dans le tourbillon des batailles, à travers les vomissements du bronze, sous les éclaboussures du fer, de la fange et de la chair, saoûl de sang, de musique et de salpêtre, terrible. En moins d’une heure, il égorgea plus de trente canonniers russes sur leurs pièces fumantes, ce néo–chevalier! Debout sur les étriers, il fendait les hommes comme le bûcheron le bois, ce héros! Sous les sabots vermillonnés de son coursier, aux acclamations formidables des fanfares qui chantaient la victoire, il cassa les reins et creva le ventre à cinq ou six boyards, ce paysan gascon! Son casque bossué, faussé, troué, informe, l’aveuglait; il le jeta. Tête nue, il frappait, il frappait mieux. Une boîte de mitraille coupa en deux sa septième monture, jument de l’Ukraine dont par lui avait été poignardé le cosaque: avec elle il roula à terre; d’un bond, il fut sur pied; un étalon sans cavalier passa: noir, énorme, hennissant, effaré, le front tailladé, le poitrail ouvert, l’œil en feu, les crins au vent, inondé de sang et d’écume qui lui faisaient une housse d’argent et de pourpre. Gasq se précipitait… il s’arrêta. Le cheval de Lavergne! ô dieux! il avait reconnu le cheval de Lavergne. Alors il se laissa choir sur un monceau de cadavres, et, s’y étant accoudé, il sanglota. Ici, là, de ce côté, de l’autre, en avant en arrière, partout, autour de lui, l’airain tonnait, déchirait, pulvérisait, écrasait, broyait, tuait: cet inconsolable n’entendait plus rien, ne voyait plus rien, il pleurait…

Les Russes avaient fui; la Grande-Armée compta ses pertes. Cent fois celui dont la mort n’avait pas voulu, prédestiné qu’il était, après avoir crié sous Waterloo: Vive la République! en présence de l’Empereur parricide comme à la barbe du Prussien et de l’Anglais enfin victorieux par hasard de la France, à chasser des Tuileries Marmont et l’ex-d’Artois en1830, Bugeaud et le ci-devant de Chartres en48, cent fois et cent fois ce soldat simple et pur, qui, touj ours loyal serviteur de la Révolution, devait, à la tête des „ fils des sectionnaires de92, renverser de nouvelles Bastilles, erra dans ce qui avait été lagrande redoute de la Moskowa, soulevant ceux qui n’étaient plus, enlevant des visages le sang coagulé, interrogeant et reconstruisant les têtes défigurées, mesurant, scrutant les corps qui n’avaient plus rien d’humain; il cherchait quelqu’un, il le demandait, il le lui fallait. Il l’eut enfin. Loin, bien loin de la redoute, derrière on ne sait quels amoncellements de terre rouge et spongieuse, sous des débris informes d’hommes et de chevaux, devant une batterie de mortiers encloués, étendu sur six artilleurs moscovites, un sabre de cavalerie plongé dans, les entrailles jusqu’à la garde, on trouva le feld-maréchal Sospoff; la main crispée d’un officier de cuirassiers étreignait encore la poignée du fer; ce capitaine était Bonaventure Lavergne; cette arme, la même qu’il avait reçue de son fidèle lieutenant avant la charge; le cœur du français était troué de vingt-trois coups de baïonnette; sa cuirasse était percée à jour comme un crible; son casque, sans cimier ni crinière, béait; pas une égratignure à la face; les yeux ouverts étaient demeurés vivants: ils regardaient…

Jean Gasq s’agenouilla et pria Dieu.

Et quand il eut prié Dieu, il se releva et creusa une fosse.

Et dans la fosse il descendit le cadavre qu’il recouvrit de terre.

Et dans la terre il enfonça, formée d’un écouvillon et des débris du couvercle d’un caisson de gargousses, une croix.

Et sur la croix, avec une baïonnette, il grava ces mots:

MON

PAUVRE BONAVENTURE

EST

ICI

La Lande en Quercy, mai1863.

Le nommé Qouæl

Table des matières


NE belle nuit, on le surprit à Meudon, dans un enclos dont il avait franchi l’échalier de pierre.

Accroupi, pensif, au milieu de l’herbe, il avait les yeux braqués sur une maison princière, à l’intérieur de laquelle on voyait, au premier étage, par les fenêtres entr’ouvertes, une lampe allumée, posée sur une crédence, et l’ombre grêle d’une très jeune fille courant à travers les diverses pièces d’un vaste et riche appartement.

–Ohé! Riquiqui, que guettes-tu là?

Pour unique réponse, il montra dents et griffes aux interpellants, quatre ou cinq gardes-forestiers, et s’élança sur eux, agile et vif comme un jaguar:

–Espèces de punaises, s’écriait-il en les cognant, à la Seine! à la Seine!

On parvint toutefois, après une sanglante rixe, à se rendre maître de lui. Terrassé, lié de branches d’arbres, on l’emporta. Le lendemain soir, il couchait à Mazas. On instruisit immédiatement son affaire, laquelle vint vite au rôle. Au tribunal, il fut non moins impassible et non moins silencieux qu’il l’avait été devant le juge d’instruction.

–N, i, ni c’est fini, dit-il en se secouant dans ses haillons, quand on le somma de se lever et d’écouter debout le prononcé du jugement.

Très dédaigneux, il regarda les trois magistrats en face et leur rit au nez en s’entendant appliquer par eux quatre mois et demi de prison.

–Ne suis ni tourbier (vagabond) ni fil-de-soie (voleur), s’écria-t-il en sortant de l’audience: et puis…

Il n’acheva point et fit un geste équivoque, en saluant l’auditoire.

Extrait du dépôt de la préfecture de police, il monta, vingt-quatre heures après sa condamnation, dans l’une des voitures cellulaires, affectées au transport de la gueusaille, et fut transféré, lui treizième, à Sainte-Pélagie.

Aussitôt qu’il y eut débarqué, il fut conduit avec ses compagnons de route au greffe de la maison correctionnelle et, comme eux, interrogé sur le champ par le greffier qui rédige les inscriptions d’écrou.

–Votre nom?

Il répliqua:

–Qouæl.

–Votre âge?

Ilremua plusieurs fois la têten signe d’ignorance.

–Vos qualités?

–Hein?

–O n vous demande quelle est votre profession?

–Ah!… j’y suis: Sans le sou.

–Votre lieu de naissance?

–Nulle part.

–Votre domicile?

–Partout.

–Les nom et prénoms de votre père?

–Adam, tout court.

–De votre mère?

–Ève, tout au long.

–Tu n’es qu’un galopin!… et combien t’en a-t-on collé?

–Deux fois deux et le pouce!. il veut tout savoir, ce farceur-là.

–Soyez poli, drôle!

–Oui, sire.

–Pourquoi avez-vous été poursuivi? pourquoi?

–V’là vagabondage, ils ont dit les juges, ces peuntres!…

–Assez!

Il resta béant.

On le poussa sous la toise.

–Hé, fit-il eu frottant l’un contre l’autre ses pieds endoloris et dépourvus de chaussures, est-ce qu’il faut quitter ses bottes?

–Animal, tais-toi donc!

on le toisa brutalement. Il avait juste la taille réglementaire du pousse-cailloux: un mètre cinquante-six centimètres.

–Achetez des gants, , s. . p.., murmura-t-il encore sous le niveau.

–Tire-toi de là: va-t’en.

–Où?

–Là. dans ce coin.

on lui montrait une banquette de chêne scellée a l’angle d’un mur.

–Riien choouete, dit-il en s’asseyant; un vrai irône.

Assis, il se tint coi.

Puis il songea.

Sa figure s’était. un peu contractée, il respirait avec effort, et de nombreuses gouttes de sueur perlaient à son front. Où se trouvait-il?? il paraissait l’avoir absolument oublié. Tout le temps que dura l’interrogatoire de ses douze confrères, il n’eut pas un geste d’impatience ou d’ennui, mais il se rongeait parfois les ongles, et jusqu’au sang.

–En route! ordonna tout à coup la voix despotique d’un riz-pain-sel; debout, tous; et toi-aussi, feignant!

«Toi-Aussi» se remit sur pied et marcha sans souffler mot.

On conduisit alors toute la bande au vestiaire, et là, dès que cette poignée de vauriens eurent été revêtus du costume pénal qui se compose d’une veste et d’un pantalon de drap gris en hiver, de toile blanche en été (l’on touchait aux derniers jours du mois d’août), on consigna sur un registre ad hoc la nature des vêtements dépouillés et l’on fit ensuite une liste des divers objets appartenant à chacun des piètres arrivants.

Une piécette de quatre sous, un couteau de Châtellerault à manche de corne, un nœud de rubans verts, un élégant petit livre de messe à fermoirs d’argent et doré sur tranche, tels furent les singuliers objets, étonnés d’être ensemble, que l’on découvrit dans les poches du rôdeur de nuit. Il avait su, lors de son arrestation, les soustraire aux recherches pourtant si minutieuses des agents. Sans difficultés aucunes, on lui abandonna la pièce de vingt centimes, mais on lui confisqua tout le reste. Affligé, fort affligé de cette dépossession, il supplia très instamment, de grosses larmes aux yeux et les mains jointes, l’un des inquisiteurs de lui laisser au moins «le bout de soie».

On ne daigna même pas répondre à sa supplique.

Habillé de lin de pied en cap, visité des cheveux aux orteils, ayant enfin été soumis à toutes les disciplines qui précèdent l’incarcération, il s’introduisit, très désinvolte, avec une gracieuse crânerietoute naturelle, dans la cour de la Dette où les détenus de son âge et de sa condition l’accueillirent par trois hurrahs successifs, ainsi qu’ils ont accoutumé de fêter l’apparition de tout nouveau venu.

Lui, ma foi, n’eut pas l’air d’entendre, et peut-être, en effet, n’entendit-il pas ce grossier salut. Très préoccupé, la tête basse, les mains derrière le dos, il alla s’asseoir sur l’un des quatre longs bancs de bois dont sont garnis, en toute leur étendue, les quatre murs en regard du préau. Puis, d’un œil distrait, en apparence, il considéra les quelques arbres rabougris et chauves qui parsèment cette cour fétide, mal pavée, et, de la cime des maigres tilleuls, il passa, par une transition toute naturelle, à l’examen de l’étroite et longue terrasse qui couronne les murailles rectangulaires, et domine les divers parvis, ainsi que le mur de ronde de la prison. Hautes de soixante pieds au moins, ces murailles, quoique perforées sur la cour d’une foule de fenêtres à barreaux de fer, semblaient absolument inaccessibles. En admettant que, de ce côté, par un prodige d’audace et d’agilité, l’on pût, avec des engins d’escalade, y gravir, comment, après avoir pris pied à leur crête, en redescendre du côté du chemin de ronde, aveugles qu’elles y sont et recouvertes, de haut en bas et dans tout leur circuit, d’un ciment dur et poli comme le marbre?

«Y a pas mèche! Antâlô qu’avait du nerf, y périt l’an passé.»

Deux ou trois grognements sourds et l’on ne sait quelle fauve lueur dans les yeux, ce fut à cette réflexion intempestive d’un détenu toute la réponse du nouveau: ceux qui l’entouraient reculèrent.

Trapu, bien pris, un peu large d’épaules et très délicat des extrémités, avec cela fort pâle, un œil, des dents et le poil d’un loup, il avait une physionomie intelligente et sauvage à la fois, on ne peut plus frappante. On lui eût donné vingt ans au moins, , il n’en avait pas encore dix-sept. Tout, en lui respirait le courage et la volonté. Ses lèvres vermeilles étaient riches de sang et ses prunelles inquiètes ardaient, roulant du feu. Les novices du lieu lui trouvaient un air malin, et les vieux routiers de l’endroit disaient en détaillant sa bonne mine: «Il est rup comme un bâtard.»

On l’aborda.

- D’où viens-tu ?

- Que fais-tu ?

–Comment t’appelles-tu?

–Va-Tu demeurer ici longtemps?

–Y viens-tu pour la première fois?

Il fut très bref en ses réponses et parvint à satisfaire les curieux, sans cependant leur apprendre grand’chose. On avait voulu lui tirer les vers du nez, et ce fut lui qui lit jaser les autres. «Il fallait se défier d’un tel surveillant. Tel détenu n’était qu’une mouche et tel autre qu’un mouton. Avec un peu de poignon, on pouvait encore boulotter à Sainte-Plégie. En outre, il n’était pas impossible de s’y procurer le fruit défendu.»

C’était, tout cela, fort bon à savoir: aussi celui qu’on se plaisait à renseigner si bien, écoutait de toutes ses oreilles… Il avait noté déjà beaucoup d’autres choses utiles à connaître lorsque, la cloche du préau sonnant sept heures, un grand tumulte se produisit parmi les détenus. L’heure de se coucher était venue. Il faisait presque nuit. On défila lentement à tâtons dans une sorte d’étroit boyau servant de corridor et de loin en loin éclairé tant bien que mal par de hautes et sales lanternes, appendues à des murailles nues et froides qui pleuraient de gluantes larmes. Au bas d’un vieil escalier, à rampes de fer, on se mit deux à deux, et l’on en monta sous l’œil d’un cerbère les marches de chêne qui cédaient et geignaient sous le poids.

Huitième, il entra, ce maigre causeur, dans une geôle du troisième étage assez basse et dont les murs jaune d’ocre et noirs (pourquoi ces couleurs autrichiennes?) avaient été récemment enduits d’une épaisse couche de colle. On étouffait là, l’air vicié n’y parvenait que par une seule fenêtre étroitement grillée. Un affreux suint tombait du plafond sur le carreau. Pour tout ameublement, huit lits se touchant presque, alignés côte à côte. Au milieu de la pièce, un seau.

Sur le champ, de même que ceux de sa chambrée, le nouvel hôte se coucha.

Bien qu’il ne fût ni superstitieux ni poltron, il avait eu peur en entendant grincer les énormes verrous dont sont garnies les portes de toutes les geôles, et tremblé quand on tira ceux de la sienne sur lui. Pourquoi cette crainte? Il avait simplement pensé ceci: «Que le feu prenne dans l’une des mille cellules de la prison; avant que les piou-pious qui font sentinelle, la nuit, sur la terrasse, aient appelé les gardiens, et que ceux-ci soient venus à l’appel, il est sûr que l’incendie, alimenté par les matières inflammables dont sont crêpis les murs, aura devoré tout un étage du bâtiment, et que bien des prisonniers auront été rôtis, fondus sous les verrous et derrière les barreaux.» Une telle réflexion avait, à la vérité, quelque raison d’être, elle en eût alarmé plus d’un, et lui qui sans doute avait une foule d’exellents motifs pour tenir à la vie, ne dormit cette nuit-là que d’un œil et sur une seule oreille.

A l’aube, il rit de ses terreurs et se leva. Le premier coup de cloche le trouva debout et sanglé. La corvée lui incombait, étant le dernier incarcéré. Sans se montrer récalcitrant, il se mit aussitôt à l’œuvre. Une simple observation et certains regards à l’adresse de quelques railleurs suffirent à le faire respecter en tout et de tous.

–oh! oh! grognait-on à bonne distance de lui, pas commode, ce moutard!

Donc, n’ayant été nullement gêné, quand cette répugnante besogne fut accomplie, il descendit dans la cour, et, toute la journée, il étudia très attentivement les aitres de la maison. Entre neuf et dix heures du matin, et le soir à quatre heures et demie, il répondit, ainsi que tout le monde, à l’appel nominal, et reçut, après cette formalité quotidienne, en sa gamelle, la soupe (mouise) et les légumes (vesiges) qui constituent, sauf le dimanche et le jeudi, jours de liesse où l’on a droit aux vivres y ras (soupe de viande et bouilli de bœuf), la pitance ordinaire et malsaine du détenu, dans tous les pénitenciers de l’empire. A ce régime-là, les reclus meurent comme des mouches, en temps d’épidémie. Heureusement le choléra ne fauche pas tout le long de l’an, et le scorbut ne travaille que l’hiver.

«Rester un mois en ce puits! j’aimerais mieux être pendu!» murmurait l’impatient en envoyant à droite, à gauche, en bas, en haut, de tous côtés, ses yeux de lynx;’oh! la fissure! ousqu’elle est?..

En dehors des portes et fenêtres, aucune issue, hélas! S’en étant convaincu, dès lors, il forgea des plans et l’on ne tarda pas à le voir errer toujours seul et se parlant à lui-même sans bruit. Tantôt il courait en se frappant le front, tantôt il s’arrêtait, accablé, les bras ballants. Enfin, il se rasséréna, s’éjouit, et prodiguant des risettes à tous, il demanda qu’on l’occupât.

–Ta conduite est excellente jusqu’ici, lui fut-il répondu, persiste à te bien comporter et tu seras récompensé selon tes mérites.

Une semaine s’écoula.

Sage comme une image, il avait été, parbleu! fort remarqué.

Le fait est qu’il tranchait ou plutôt faisait tache dans ce bas-fond sordide où grouillaient pêle-mêle toutes sortes de vermines. Il y en avait de tout âge et de toute beauté. Là, de vieux récidivistes, les uns en barbe et cheveux blancs, les autres, chauves comme des genoux, qui célébraient, en quel langage, bon Dieu! les gloires du bagne et du bouis-bouis. Ici, des adolescents encore impubères et déjà tout emplis d’hydrargyre. Ils reproduisaient tous ou presque tous, ces êtres-là, le type de quelque animal: celui-ci tenait du fourmilier, celui-là du porc, certains avaient la gueule écrasée et camuse du boule-dogue. On retrouvait aussi dans ce cul-desac ord et paludéen toute la famille des carnassiers: hyène, vautour, épervier et chacal. Les reptiles, d’autre part, y foisonnaient. Tou+ ce qui bave et rampe, et ne regarde pas et n’attaque pas en face, était là. Sur ces mille têtes patibulaires, au milieu d’une buée épaisse et grasse, exhalant un relent pestilentiel ainsi que des odeurs rances de tabagie et d’égout, on croyait voir parfois se balancer et luire quelque chose d’informe et de hideux comme le couteau triangulaire de la guillotine. Entre toutes ces figures, pas une de noble en même temps que terrible, pas un lion; un seul tigre, un seul: Qouæl! L’entourage, en vérité, le rendait superbe; il semblait rayonner sur un monceau d’ordures: en lui seul, encore un peu de soleil…

Il y eut bientôt une vacance aux ateliers. Elle lui avait été promise, on la lui donna volontiers. Admis à la teinturerie, il y fut employé au coloriage des abat-jour de lampe et des écrans: à ce labeur forcené, douze heures pleines de travail par jour, il gagnait de quarante à cinquante «petits patards». Sur ce demi-franc de salaire quotidien, une moitié revenait de droit à l’administration de Sainte-Pélagie, un quart allait à la masse, enfin le restant était abandonné généreusement à l’ouvrier, et celui-ci donc avait peiné du matin au soir pour toucher quoi? de deux à trois sous, c’est-à-dire un peu moins de treize centimes, juste ce qu’il faut pour se payer une pauvre gaubette (verre de vin). Honneur à la spéculation et vive la morale! Elles volent le voleur.

Heureux de ce qu’il avait obtenu, l’apprenti teinturier se gardait bien de se plaindre et bûchait de façon à déconcerter des chiourmes. Aux heures de repas, qui sont aussi celles de récréation, il fuyait avec un égal empressement les filous et les cyniques. Ses promenades et ses conversations avaient lieu le plus souvent avec un sexagénaire assez jovial, très honnête au demeurant, mais amoureux obstiné de la liberté de la chasse et de la pêche. On l’appelait, peut-être à cause de cela, Père l’Endurci. Tout le monde le chérissait. Il avait jadis rencontré dans les prisons de la Seine les auteurs des petits. En trente ans. de sa vie, il avait, à diverses reprises, fait au moins une quinzaine dannées «d’ombre», et toujours pour délit de même nature: braconnage. «On meurt comme on a vécu, disait-il quelquefois avec une douce résignation: ainsi moi, je finirai claquemuré comme une nonne, ou dans les bois, sous des ronces.» Il connaissait, affirmait-on, les Madelonnettes sur le bout du doigt; et de tout ce qui s’était passé d’important à Sainte-Pélagie depuis la Restauration, il en était instruit. Avant1830, il avait vu, de ses yeux vu, quelqu’un dillustre planter le maigre saule qui se trouve encore aujourd’hui dans le préau de la Dette, auprès de la fontaine, et plus tard, à cette même époque, il avait bu, trinqué, chanté Lisette et le Dieu des bonnes gens avec ce quelqu’un qui n’aimait ni les calotins ni les rois. Un jour même, il avait dans la grande geôle du troisième étage, la geôle aux barreaux de fer ronds, la seule ayant une telle clôture, il avait servi de secrétaire à l’ennemi des lys, à l’ami du peuple, du vin et des belles, à Béranger. En somme, ainsi qu’un prince, il avait sa légende, ce vilain, et s’il était chaudement épris «du renardeau» celui-ci, de son côté, le lui rendait bien. Ensemble toujours et partout, ils échangeaient d’interminables confidences. A peine s’approchait-on d’eux, silence. On trouva bientôt très étrange une telle amitié. Que pouvaient-ils se dire en cachette tous les jours, le vieux et le jeune? On caqueta. Leur bête noire, espèce de verrat à face humaine, osa, lui, crier plus fort que les autres, et, dans une circonstance, il traita coram populo «le gamin» de traînée, de vieille gaupe; ensuite il vomit l’obscène: Vu! ho! vu!… la plus sanglante injure en usage dans les prisons de la Seine pour désigner et flétrir ceux qui s’abandonnent avec complaisance à la plus honteuse des promiscuités. A cette ignoble injure, «le fiston» éclata. Soudain on vit en pleine cour un combat au dernier sang, un duel sans merci. L’infâme gredin fut châtié. Celui qu’il avait insulté l’eût même anéanti sans l’intervention opportune des gardiens qui l’arrachèrent en lambeaux et tout balafré, des mains vengeresses… A quelque chose malheur est bon. Encore hérissés et tout meurtris, les deux pugilistes furent mandés devant qui de droit, au cabinet directorial.

On les y poussa.

Bientôt ils en ressortirent l’un et l’autre, inégalement partagé: l’un rageait en se rendant aux mites (au cachot); l’autre, contenant sa joie avec peine, accourut auprès de son vieil intime et lui dit tout bas à l’oreille:

–On m’a nommé.

–Quoi donc?

–Auxiliaire de la pistole.

–Hein?

–Oui.

–Bah?..

–Parfaitement, et si le troisième du côté gauche branle au manche.

–Il y branle.

–Eh bien, nous serons de noces.

Sur ce, l’enlumineur rit et pleura, comme nul n’avait jamais ri ni pleuré.

Les nouvelles fonctions dont il était investi, rétribuées ad libitum par ceux que l’on sert, consistent à faire le lit, le ménage de cette catégorie de privilégiés que la tourbe du préau nomme rupins, car ils ont la bourse assez garnie pour acheter les faveurs qui se vendent en tous lieux en ce monde, au bagne comme à l’église, à la ville comme à la cour.

Auxiliaire, on avait, comme les pistoliers, la faculté de circuler à son aise, et durant toute la journée, dans les bâtiments de la Dette, et de rester au premier étage jusqu’à la nuit; à la nuit, avec les collègues, honoraires ou titulaires, on aidait les guichetiers à cadenasser les portes et, cela fait, tous les détenus étant sous clef, on allait soi-même se coucher au troisième, dans une geôle exclusivement réservée aux hommes de service, fermée au déclin du jour après toutes les autres et, dès l’aube, ouverte la première de toutes.

Un tel régime était, comparativement à celui que l’on impose au commun des prisonniers, d’autant plus doux que tous ceux de la pistole, y compris leurs officieux eux-mêmes, avaient droit à deux rations de vin par jour, et droit, bien entendu toujours en payant, hormis l’eau-de-vie, à toutes sortes de gourmandises, qu’elles vinssent du dehors en passant par les mains d’un commissionnaire ou qu’elles fussent achetées sous les yeux d’un surveillant, au guichet même de la cantine. A dire vrai, ce n’était point toutes ces allégeances-là que le nouvel auxiliaire prisait le plus. Sobre et rude, il ne boudait jamais devant aucune crèche et savait dormir sur toutes les litières. Avant tout et surtout il se félicitait d’être à même de réfléchir en liberté, sans témoins, dans les corridors étroits et semés de meurtrières de la Dette. Il y pouvait roucouler et… ruminer à sa fantaisie, en besognant; il y pouvait vivre! au moins, là, ses oreilles n’étaient pas persécutées par les bourdonnements des mouches, des horribles mouches, personne ne l’espionnait; et pour lui c’était momentanément l’essentiel. Les «favorisés», gens de mœurs assez civiles la plupart, ne criaient pas, ne disputaient point. Très paisible comme eux et serviable, il sut se concilier les bonnes grâces de ceux même que le séjour de la prison avait profondément aigris, et se rendre en quelque sorte utile à tous Un d’entre eux fut toutefois choyé par lui d’une façon toute spéciale. Il occupait, ce chaste abbé que l’on avait bien injustement accusé d’avoir séduit des mineures, ô ciel! la geôle ou chambre no28, plongeant, non pas sur la cour, ainsi que le plus grand nombre des autres cellules, mais sur le mur de clôture lui-même, si peu élevé là, qu’un chêne dépendant d’une propriété voisine le couvrait à demi de sa ramure. En outre, en montant sur une chaise on distinguait très bien, de l’intérieur du réduit, à travers les barreaux de la fenêtre et par-dessus la muraille circulaire de la prison un magnifique verger semé de haies et d’arbustes où ramageaient tous ensemble un monde d’oiseaux. Au delà du jardin, il devait y avoir un boulevard, et de l’autre côté de ce boulevard la gare d’Orléans, en laquelle, du fond de la prison de Sainte-Pélagie, on entendait très bien hurler et mugir les locomotives.

Il ne s’était pas mépris, «le birbe»; ah! l’on avait bien raison de dire qu’il avait compté tous les trous de Sainte-Pélagie et qu’il les connaissait autant et mieux que ceux de sa poche. En effet, trois ou quatre jours après ses débuts, «le momichon» qu’il avait stylé, reconnut que l’un des barreaux de fer garnissant la baie de la fenêtre du no28avait à l’une de ses extrémités une cassure, et qu’il suffirait de quelques efforts pour le briser ou le desceller.

Enfin le drille respirait. Trouvé, le moyen de déguerpir!

Il s’agissait toutefois de se montrer prudent, de bien combiner son coup. Une aventure de ce genre offrait des périls, et la risquer était certes jouer gros jeu: «Trois ans de sequestre au moins et peut-être aussi force dégâts avec.» Ha! tant pis! En avant, quoi qu’il en put advenir, en avant! A tout prix il fallait d’abord sortir de cette ruche infecte; ensuite, dehors, on aurait bien d’autres chiens à fouetter. Oui, mais encore une fois, un étourneau qui part sans avoir pris ses précautions s’expose le plus souvent à perdre en route les meilleures plumes de sa queue.

Or, du calme et de l’œil.

A quelle heure de la journée et quel jour de la semaine agir? Une telle question ne laissait point que d’être fort difficile à résoudre. Il était possible, à la rigueur, de s’échapper de cette souricière un dimanche aussi bien qu’un jeudi, mais il était moins commode de déterminer le moment le plus propice à l’évasion. Nul moyen, d’ailleurs, de la tenter sans danger. Outre que, en tout temps, il y a, nuit et jour, hiver comme été, des guetteurs disséminés dans le chemin de ronde, au pourtour de la prison, un soldat d’infanterie de ligne arrive, arme au bras, sur la terrasse, tous les soirs, au coucher du soleil. Après une assez longue faction en plein air, la sentinelle est remplacée par une autre et celle-ci de même: ainsi de suite et pareillement jusqu’à l’aurore. Utile remarque! A l’aube, les fusiliers abandonnent la terrasse et n’y reparaissent que quelques minutes avant la tombée de la nuit. Il y avait donc lieu, ma foi, les circonstances étant ainsi, d’évoluer, de deux choses l’une, ou le matin, à l’aube, ou bien le soir, entre chien et loup. A ces différentes heures de la journée, il semblait qu’il y eût un peu moins a craindre qu’à tout autre instant. En effet, à ces moments-là, le poste s’est déjà retiré de la terrasse ou n’y a pas encore paru. Quant à celui des factionnaires placé dans le chemin de ronde et de façon à voir la fenêtre du no28, il en était trop éloigné pour y discerner qui que ce soit dans la lumière indécise du crépuscule; en tout cas, il n’eût pas eu le temps d’accourir et de s’opposer à l’escalade du mur qui séparait le jardin privé de la prison.

Impassible et circonspect, ayant enfin pesé le pour comme le contre et fait tous ses préparatifs, le malin, un beau soir, détala dans la cour, après la gaubette. En quatre mots il eut mis au courant de ses projets son intime et discret confident.

–Un jour pluvieux eût peut-être mieux valu, fit celui-ci très inquiet; tiens! regarde le ciel: il brûle, il flambe; le soleil est partout.

–Tant pis, on m’attend.

–Alors bonne chance, mignon.

–Ne m’oubliez pas au moins, si je claque, père l’Endurci!

Ces paroles échangées à la hâte derrière la porte du Triple-Allume (le chauffoir), ils se serrèrent la main, et, s’étant embrassés, se quittèrent très émus.

Sept heures sonnaient à l’horloge de la cour de la Préfecture.

Il fallait se presser.

Encore quelques minutes, et les détenus, pistoliers et forains, rentreraient en chœur chacun chez soi.

Le bien décidé remonta vite à la pistole, et, sans perdre une seconde, il manœuvra.

Tout alla bien d’abord.

Après avoir descellé le barreau de la fenêtre du no28, il descendit, à l’aide d’un drap de lit, tressé comme une corde et ne paraissant, pas plus gros qu’un câble de halage, dans le chemin circulaire; ensuite il escalada, s’aidant toujours du drap à l’un des bouts duquel était assuj étie une pelle à feu tordue en guise de crochet, le mur mitoyen qui, sans une circonstance fortuite, eût été lui-même heureusement franchi.

Mais il y avait du monde de l’autre côté de cette barrière, et le grimpeur fut obligé d’attendre, à califourchon sur la crête de la muraille et tapi dans les branchages qui la surplombent, que l’endroit eût été déserté.

Sur ces entrefaites, un grenadier advint là-haut, sur la terrasse de la maison. Il n’était pas tout à fait nuit. On y voyait beaucoup encore. Il n’avait pas eu tort de prétendre, le vieil affidé, qu’un jour pluvieux eût mieux valu. De tous les murs blanchis à la chaux de la prison, et tièdes des feux du couchant, émanait une sorte de réverbération solaire qui montrait en bosse toutes les choses d’alentour, et surtout le feuillage aux reflets métalliques du chêne dont les branches agitées attirèrent tout à coup l’œil de la vigie apparue au-dessus des toits. Elle crut d’abord apercevoir, et bientôt après elle aperçut effectivement dans la pénombre et parmi les ramures de l’arbre, un pied, des mains, une tête, des bras, tout un corps d’homme qui remuait.

«Halte-là! Qui vive?»

A cette injonction, accourut le voltigeur qui, placé dans le chemin de ronde, n’avait encore rien vu, lui. «Qui vive? Halte-là!» répétèrent ensemble les deux tourlourous, celui-ci d’en bas, celui-là d’en haut. On ne leur répondit point. Ils mirent en joue, et, sur la troisième sommation, ils firent feu. Le fugitif, atteint d’une balle à la hanche droite, dégringola du haut du rouvre et tomba dans le courtil attenant à la prison, sur la pelouse duquel une demi-heure plus tard, des gardiens de Sainte-Pélagie, accourus, le ramassèrent tout sanglant. On le transporta sur le champ à l’infirmerie de la maison de force. Interrogé là de toutes parts et de toutes manières, il se borna simplement à répondre: «Anior, anior!» ce qui, traduit de la langue verte en français, signifie: «Inutile de me questionner, je ne sais rien et vous m’agacez!» Enfin on le pansa. Fort profonde, sa blessure offrait une certaine gravité. Les chairs avaient été cruellement labourées par le projectile qui l’avait atteint et la balle était encore dans la plaie. Avant tout, on dut l’en extraire. Il endura la scarification sans sourciller et sans dire aïe! Une fois incisé, se tournant vers le chirurgien rouge de sang:

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Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
277 p. 13 illustrations
ISBN:
4064066316365
Publishers:
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Bookwire
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