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Léon Allard

Maison de famille


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307011

Table des matières

I MADAME LESCANDE VEUT MARIER SA FILLE

II POURQUOI SOPHIE A DIT «NON »

III A LA FABRIQUE

IV LA VEILLÉE DES ADIEUX

V AU FRÈRE ABSENT

VI MÈRE ET FILLE

VII UNE MATINÉE DE JOUR DE L’AN

VIII DENTISTE AMÉRICAIN

IX UN ARRIVAGE DE BUENOS-AYRES

X SERAIT-CE UN DÉNOUEMENT?

XI UN PROTECTEUR

XII DANS LA NEIGE

XIII LA LUTTE

XIV IL SAIT

I
MADAME LESCANDE VEUT MARIER SA FILLE

Table des matières

Sous une de ces pluies en brouillard, dont les fines gouttelettes voltigent dans l’air plutôt qu’elles ne tombent, Paris, morose et mouillé, s’enveloppait depuis le matin, de ses cheminées noires à son sol boueux, dans un voile de grisaille uniforme. Les pavés suintaient l’humide, les toits luisants pleuraient, les murs saturés des maisons prenaient, en larges taches, des teintes de plâtre infiltré d’eau. Vers cinq heures du soir, un crépuscule de janvier vint augmenter encore, de son assombrissement, la tristesse pluvieuse qui noyait toute la ville.

Dans la rue Buffon, derrière le Jardin des Plantes, madame Lescande, grosse femme à tournure commune, passait à cette heure. Elle bougonnait, en marchant, contre le temps, la boue, la pluie, la nuit tombante, et surtout contre un socque à l’agrafe cassée dont la semelle de bois, à chacun de ses pas, claquait sur les dalles du trottoir. Sa mauvaise humeur se soulageait en gros mots à l’incommode chaussure, en injures entre les dents mâchonnées qui interrompaient, de leurs saccades, un long monologue de bavarde se racontant, faute d’auditeurs, ses affaires à elle-même. En la voyant ainsi passer, enveloppée d’un vieux châle français rayé en diagonales, coiffée d’un bizarre assemblage de tulle et de rubans fripés, qu’on ne pouvait reconnaitre ni pour bonnet, ni pour chapeau, le tout abrité sous un trop vaste parapluie, on l’eût prise pour quelque concierge venant de porter chez l’homme d’affaires les termes des loyers. Et cependant madame Lescande est propriétaire. Arrivée vers le milieu de la grille, dont les barreaux noirs la séparaient du jardin fermé, elle s’arrêta pour regarder, de l’autre côté de la rue, une maison à façade de trois étages, que sa toiture d’ardoises à pans très inclinés, les chapiteaux de ses fenêtres, les torsades de fer de ses balcons, faisaient reconnaître pour un petit hôtel du siècle dernier, mais qu’un écriteau de bois, cloué près de la porte, modernisait en la décorant de cette enseigne:

MAISON DE FAMILLE

Appartements et chambres meublés

C’était la demeure de madame Lescande. Elle dirigeait en personne cette «maison de famille», établissement créé par elle-même et qui, sous ce titre spécial, tenait tout à la fois de l’hôtel garni et de la pension bourgeoise.

Un rideau à demi relevé laissait entrevoir, à une fenêtre de l’entresol, une silhouette qui, d’en bas, ressemblait à une forme féminine, mais si flottante, si vague, si indécise à travers la pluie et l’incertitude du soir, qu’on ne savait trop, même en y regardant bien, si c’était réellement une figure humaine ou l’illusion d’un reflet de vitre sur le fond obscur de l’intérieur. Madame Lescande devait savoir à quoi s’en tenir, car elle dit, avec un haussement d’épaules:

–Allons, bon? la v’là encore dans ses rêvasseries.

Puis elle traversa la rue, ralentissant avec méfiance, sur les pavés inégaux et glissants, la marche boiteuse de son pied mal chaussé. Dès qu’elle eut abordé à l’autre trottoir, elle entra dans sa maison, monta son escalier, un escalier d’ancien temps à rampe de bois et à marches briquetées, et, dès l’entrée du logis, dans l’obscurité d’une étroite antichambre où l’on ne distinguait que le carré blafard d’un vitrage dépoli, elle s’annonça tout en déposant socques et parapluie dans un coin.

–Sophie, c’est moi!

La porte d’entrée refermée, une autre porte ouverte à tâtons, elle pénétra dans l’appartement.

–Quel temps! De la boue, de la pluie, un gâchis! J’ai le bas de mes jupes tout trempé.

Près de la fenêtre, une personne assise donnait un corps à la vague silhouette tout à l’heure aperçue de la rue. A ce moment passa l’homme du gaz, avec son étoile falotte qui danse au bout d’une perche. La lanterne du trottoir s’alluma subitement et son reflet, passant à travers la brume du dehors et la moiteur des vitres, entoura d’un halo de lumière une tête blonde de jeune fille. A l’arrivée de sa mère, elle avait prononcé un «bonjour maman» presque indifférent et, comme pour échapper à l’ennui de conversation banale dont elle se sentait menacée, s’était tout aussitôt retournée vers la rue, les coudes sur les genoux, les pieds aux barreaux d’une chaise, dans la même posture de lassitude découragée où l’avait surprise la tristesse de la nuit tombante, lorsque, les yeux ne voyant plus l’aiguille, l’ouvrage interrompu s’était, en plis blancs, affaissé devant elle.

Madame Lescande, grosse femme épaissie au moral autant qu’au physique, ne pouvait comprendre les affinements d’une nature aussi dissemblable de la sienne que l’était celle de sa fille. Lorsqu’elle la voyait, aux heures fréquentes d’une mélancolie presque maladive, se perdre en «ses rêvasseries», au lieu de respecter le refuge d’isolement et de silence que semblait rechercher Sophie, sa sollicitude maladroite et sans ménagements s’ingéniait, au contraire, à la ramener de force au terre à terre de l’existence. Ce fut encore, ce soir-là, ce qu’elle crut devoir faire.

–Comme te v’là dans le noir! dit-elle. C’est ça qui te rend toute chose. Tu ferais bien mieux d’allumer la lampe.

Sophie obéit. Quelques instants après, le rayon, projeté en cône sous l’abat-jour, éclairant la pièce, fit sortir de l’ombre les contrastes d’ameublement d’un petit salon-salle à manger, dont les détails, le canapé en vis-à-vis à un buffet le mélange aux chaises cannées de deux chaises garnies de velours, la table ronde recouverte d’un tapis par-dessus sa toile cirée et surtout, dans un renfoncement, un lit de fer replié et mal dissimulé sous une housse, indiquaient une vie de famille resserrée à l’étroit dans un trop petit logement, où la même pièce, suivant les circonstances et l’heure de la journée, devait changer d’aspect en même que de destination, pour être affectée tour à tour aux plus différents usages.

Dès que la lampe fut allumée, la jeune fille sortit de son immobilité contemplative. La clarté répandue autour d’elle sembla dissiper violemment ses ténèbres de tristesse, ou plutôt lui inspirer la volonté de se secouer, de revivre, de demander à une activité forcée l’oubli de pensées absorbantes et obsédantes. Elle croisa devant la fenêtre les rideaux de damas rouge, puis, allant et venant, elle étendit au dossier d’une chaise le châle mouillé de sa mère et serra dans une armoire, avec un soin attentionné, le chapeau et les gants que madame Lescande, en entrant, avait posés sur la table au hasard d’un insouciant désordre, avant de s’installer confortablement, au coin de la cheminée, dans un vaste fauteuil, dont le dossier capitonné gardait les molles empreintes de ses habituelles somnolences. Quand elle fut là, bien à son aise, qu’elle eut mis ses pantoufles chaudes et fourgonné avec le pique-feu le coke amoncelé en brasier, elle se tourna vers sa fille

–Devine un peu où je suis allée?

Sophie répondit, nommant un endroit, mais elle s’était trompée. Et, comme elle continuait ses rangements sans plus chercher à deviner, sans montrer la moindre curiosité de savoir quelles courses sa mère avait pu faire dans la journée, celle-ci reprit, avec le regard en dessous d’une personne guettant l’étonnement qu’elle va causer:

–Je viens de chez madame Fizanne.

–Madame Fizanne?

Subitement intéressée, la jeune fille s’était rapprochée de sa mère.

–Tu es allée la voir? Pourquoi donc?

Mais, au lieu de répondre, madame Lescande se lança aussitôt dans une interminable série de récriminations contre cette dame Fizanne. Une aristocrate. Des manières comme une duchesse. Une marchande de meubles, voyez-vous ça! Elle n’était pas aussi fière, dans le temps, quand elle n’avait qu’une méchante boutique au faubourg Saint-Antoine et qu’elle portait une petite robe noire, étriquée, toute luisante aux coudes. Mais voilà! la fortune gâte les gens. On a la mémoire courte. La richesse venue fait oublier la pauvreté passée. Et maintenant qu’elle a une grosse maison, une fabrique à la vapeur, qu’elle gagne des cents et des cents et qu’elle promène dans ses magasins la queue d’une robe à traîne, comme une princesse au sacre, elle vous reçoit de son haut!.... Elle prend des airs protecteurs!...

–Elle ne m’a pas môme offert une chaise! Ah! elle est polie, ta madame Fizanne! Si c’est ça qu’t’appelles une femme distinguée!

Elle semblait vraiment se vouloir poser en infaillible juge de politesse et de bon ton, cette grosse femme, si commune de manières, si vulgaire de langage. En parlant de cette dame Fizanne, elle faisait une moue dédaigneuse des lèvres qui contrastait comiquement avec la trivialité de ses expressions. Tout autre que sa fille en eût souri. Mais Sophie ne riait pas des ridicules de sa mère, si souvent ils l’avaient fait souffrir!

Après un instant de silence, la jeune fille la première reprit la parole.

–Tu ne m’as pas dit pourquoi tu es allée chez madame Fizanne?

–Tiens, c’est vrai! Eh bien je suis allée lui demander des renseignements sur les Herbelin. Tu

sais qu’ils sont tous deux: employés chez elle? Tu vas me dire que je les connais mieux que personne, puisqu’ils sont mes locataires? Et c’est de bons locataires, il faut le reconnaître. Ils payent recta, ils ont une vie régulière et rangée... Mais, enfin, dans certaines circonstances, faut-il encore s’assurer de la situation des gens, savoir à quoi s’en tenir sur leur avenir avant de leur répondre... Tu comprends ça, n’est-ce pas?...

Sophie regardait sa mère avec des yeux très étonnés.

–Non, maman, je ne comprends pas du tout.

–Tiens, c’est drôle. Il ne t’a donc rien dit? Je croyais qu’il t’avait d’abord parlé.

La jeune fille eut un geste d’impatience. Sa physionomie s’était animée d’une expression d’inquiétude.

–Mais de qui parles-tu? Voyons, maman, explique-toi donc!

–De M. Paul. Il est venu me trouver et il m’en a dit, à propos de toi!... Il est pris, va, je t’en réponds. Il te demande en mariage. Et, tu sais, il a une jolie position, dans cette maison Fizanne! Trois cents francs par mois!

Madame Lescande a complètement oublié sa mauvaise humeur contre la pluie, contre ses socques et même contre madame Fizanne. Elle se frotte les mains en parlant des trois cents francs par mois. Paul Herbelin est un parti superbe pour sa fille sans dot.

–Hein, fillette!... En voilà une chance!

Mais, en se retournant vers Sophie, elle la voit affaissée sur une chaise, toute pâle, prête à défaillir.

–Eh bien!... Qu’est-ce qui te prend donc maintenant?...

De la main, Sophie lui fait signe de la laisser, de ne pas lui parler. Tous ses nerfs vibrent douloureusement, elle étouffe, mais enfin les larmes viennent et c’est une détente. Elle pleure, elle pleure longtemps, à sanglots d’abord, avec des soubresauts de tout le corps, puis plus doucement, et quand elle est redevenue maîtresse d’elle-même, quand au milieu de ses larmes elle retrouve la parole:

–Ne me reparle jamais de cela, maman. Entends-tu bien?... Jamais!

Madame Lescande semble atterrée.

–Voyons. Sophie, sois raisonnable. Pourquoi accepterais-tu pas?

–Pourquoi?... Tu oses me demander pourquoi?... Oh!

Quelles protestations en diraient autant que ce cri? Que de choses différentes son accent exprime! L’étonnement, la souffrance, l’indignation et le froissement d’une pudeur et la révolte d’une fierté.

Quelques instants après, madame Lescande entendait sa fille s’enfermer à clef dans une pièce voisine.

Alors, prise d’une coléreuse impatience, elle eut un haussement d’épaules qui remua toute sa grosse personne:

–Pimbêche, va!... Faut pourtant bien que je la case. Je ne veux pas la garder fille toute sa vie. Ah! mais non!

Puis, ayant retourné son fauteuil du côté du feu, elle se mit à songer aux moyens de vaincre cette résistance. Elle était bien résolue à ne pas laisser échapper une aussi belle occasion de mariage et à ne rien épargner, ni importunités, ni prières, ni mensonges, pour décider Sophie. De temps en temps, comme pour leur demander une inspiration, elle levait les yeux vers une demi-douzaine de portraits pendus au mur, en galerie de famille, de chaque côté de la cheminée.

Ces portraits se divisaient en deux séries bien distinctes.

Celle de gauche, composée de cinq daguerréotypes, passés de couleur et plaqués de reflets, résumait tous les souvenirs de jeunesse de madame Lescande. Cette série aurait pu s’étiqueter: Côté des militaires. C’était d’abord le propre père de madame Lescande, ancien voltigeur, et sa mère, en costume de vivandière, y compris le petit tonneau. Du voltigeur il ne restait plus que deux rangées de boutons, une poignée de sabre et de fortes moustaches. Le reste avait disparu sous le lent effacement des années. Le portrait de la cantinière, tout aussi miroitant, offrait le même phénomène de pâlissement de teintes. Madame Lescande était, on le voit, d’origine tout à fait guerrière. Son enfance avait eu pour horizon, devant les fenêtres de la cantine maternelle, une cour de caserne entourée de bâtiments tristes et noirs. Au-dessous de ses respectables ascendants, elle-même était représentée à l’âge où, belle et forte fille, fraîche de teint et ronde de partout, elle avait fait battre sous la tunique plus d’un cœur de troupier. Cette image de madame Lescande avant le péché avait pour vis-à-vis celle d’un jeune sous-lieutenant, dont l’air satisfait et vainqueur expliquait suffisamment le dernier portrait, celui d’un enfant placé entre eux deux comme un trait d’union naturel.

La série de droite, côté des civils, rappelait, non plus en daguerréotypes, mais en plus modernes photographies, la seconde phase de la vie de madame Lescande. Sa personne s’y trouvait encore représentée. Elle avait fait de considérables progrès, comme embonpoint, sur la jeune fille déjà joufflue de la série militaire. En robe de soie, drapée dans un châle, coiffée d’un chapeau à bouquets et panaches, elle était en tenue de mariée qui a de sérieuses raisons pour ne pas arborer la toilette blanche et la fleur d’oranger. Le portrait du mari faisait pendant à celui de la femme. Un type vulgaire d’ouvrier prétentieux, les cheveux pommadés et bouffant autour des oreilles, très embarrasé de ses grosses mains à demi recouvertes par les manches raides de la redingote; l’une pendait gauchement le long du corps, tandis que l’autre cherchait vainement à disparaître dans un gousset trop étroit. Feu Lescande, en se mariant, avait accepté, sans jalousie rétrospective, le passé militaire de sa femme; il s’était considéré comme épousant, en secondes noces, une veuve déjà mère d’un enfant, et c’était presque cela, en effet, le sous-lieutenant séducteur ayant été tué à la prise de Sébastopol. Le veuvage, réel ou fictif, semblait d’ailleurs être dans les destinées de madame Lescande, car son mari, qu’elle appelait «son époux», était mort après deux ans de mariage, laissant un fils qui portait, comme lui, le nom de Charles. L’image de cet héritier légitime occupait l’étroit espace de muraille resté libre entre les deux portraits de ses parents. Sa mère avait attendu, pour le faire tirer, qu’il eût sept ou huit ans, l’âge des pantalons d’homme et des blouses à carreaux, et la photographie avait fidèlement rendu, par une bouche ouverte et des yeux effrayés, l’ahurissement de l’enfant.

Une bouilloire chantait au coin du foyer, et son monotone bruissement de vapeur captive avait invité peu à peu madame Lescande à un de ces bons petits sommes auxquels elle se livrait souvent entre les bras de son grand fauteuil. La lampe charbonnait et allait s’éteignant, rétrécissant son cercle de lumière devant l’ombre qui déjà remplissait les coins de la pièce. Sophie rentra, calmée. Elle vit sa mère endormie et prit mille précautions pour ne pas troubler ce sommeil qui lui assurait une tranquillité de quelques instants. Avant de ranimer la lampe mourante, elle en baissa l’abat-jour et la posa sur la table, loin de madame Lescande.

A ce moment, la demie de six heures sonna à la pendule, affreux produit de cet art industriel à bon marché, qui s’est tant développé sous l’empire et dont on voit des échantillons dans toutes les loges de concierge. Son cadran reposait sur un socle en zinc verni, couleur bronze; au-dessus, un petit Amour rémouleur, tout nu, ailes de papillon au dos, aiguisait sur sa meule la pointe dorée d’une flèche. Madame Lescande admirait fort cette horreur de pacotille, cadeau de son défunt mari.

Le son fêlé du timbre en mauvais alliage rappela Sophie aux devoirs de ménagère qu’elle remplissait dans la maison. Son frère allait bientôt rentrer: il fallait s’occuper du dîner et mettre d’avance le couvert, pour éviter l’humeur grondeuse de la mère, qui certainement s’en prendrait à elle si rien n’était prêt à l’arrivée de Charles.

Pendant que madame Lescande accompagnait d’un ronflement en sourdine le ronronnement de la bouillotte, sa fille ouvrit le placard, les tiroirs du buffet, atteignit les assiettes, les fourchettes, les couteaux, développa les deux battants de la table ronde, tout cela sans bruit, sans heurts, à pas glis-– sants, avec l’activité silencieuse et précautionnée d’une servante de cloître. Allant et venant du salon-salle à manger à la petite cuisine, d’où arrivait, par une porte entr’ouverte, un parfum de pot-au-feu, elle disposa tout pour le repas du soir; mais cette occupation, trop familière pour ne pas être machinale, laissait son esprit, obsédé par les mêmes pensées, les mêmes souvenirs, les mêmes chagrins dont le poids semblait avoir plié sa longue taille de fille anémique, et dont la trace, ce soir-là, se retrouvait, plus visible que jamais, dans ses yeux rouges encore de son accès de larmes, sur son visage pâli, sur ses traits tirés par l’ébranlement nerveux qui l’avait toute secouée.

Madame Lescande dormait toujours. Le bruit de la porte de la rue se fefermant et les pas de son fils dans l’escalier ne l’avaient pas réveillée. Elle n’ouvrit les yeux qu’au moment où il rentra.

–Bonsoir, m’man... Bonsoir, Sophie!

Charles, le chéri, le préféré, l’enfant gâté de sa mère, était laid. Laid d’une laideur de voyou. A son teint hâve, à ses joues creuses, à son regard sournois, à sa voix éraillée, on devinait une enfance ayant roulé la rue et l’apprentissage, trempé à toutes les souillures des ruisseaux de faubourg, une adolescence perdue de vices précoces et entraînée aux pires débauches des bas-fonds parisiens. Il allai avoir seize ans: il en paraissait à peine quatorze pour la taille. En entrant, il jeta sa casquette sur un meuble et se tint debout, les mains dans les poches de son pantalon, par-dessous sa blouse de laine grise.

A son bonsoir sa sœur répondit à peine. La mère, au contraire, se mit à s’apitoyer sur le compte de son fils en le voyant ruisselant de pluie.

–Ah! pauvre chat, comme te voilà fait! Allons, Sophie, ton frère doit avoir faim. Va vite tremper la soupe.

Quelques instants après, la famille était à table.

Le commencemeut du repas fut silencieux. Madame Lescande songeait à ses projets de mariage pour Sophie. Celle-ci, tout en s’efforçant de manger, gardait son air profondément triste. Quant à Charles, penché sur son assiette, il lapait à grandes cuillerées, goulûment, son potage, et, quand il eut fini, il dit avec un clappement de langue:

–Fameux, m’man, ton bouillon.

La douceur du consommé de ménage avait effacé de sa bouche l’âcre goût des vitriols de marchand de vin, mais, ce goût passé, sa soif d’ivrogne le reprit aussitôt et il se versa par-dessus sa soupe un grand verre de vin. Puis, s’adressant à sa mère:

–J’en ai fait une rencontre étonnante: Rabouille!...

–Rabouille, fripouille, dit madame Lescande, résumant ainsi, en un seul mot, son appréciation sur le personnage rencontré par son fils.

–Une jolie connaissance que tu as retrouvée là, reprit-elle; je croyais qu’on l’avait engagé mousse?

–Son père voulait; mais paraît qu’il n’avait pas la vocation; il est maintenant dans la musique.

Depuis qu’il avait commencé à parler de ce Rabouille, Charles regardait de temps en temps sa sœur à la dérobée et il accompagnait d’un méchant sourire chacun de ses regards en dessous. Mais la jeune fille restait indifférente; elle ne semblait ni l’écouter ni l’entendre.

Après un silence, et comme si quelqu’un lui eût demandé de conter l’histoire de cette rencontre, Charles reprit:

–Voilà la chose: je suis allé tantôt faire un tour du côté de l’Observatoire. En arrivant sur la place, je vois une foule de monde arrêtée autour d’une grande voiture. C’était un sauvage, avec des plu masseries d’autruche sur la tête et des miroiteries de fer-blanc sur l’estomac, qui faisait le boniment d’une pâte à rasoir. Une platine!... Je ne vous dis que ça. Il avait, perché derrière lui, un joueur d’orgue pour moudre un air au moment de la vente. Le joueur d’orgue, c’était mon Rabouille. Mais plus fort que ça! Le sauvage... encore un type de votre connaissance... notre ancien voisin du faubourg Saint-Jacques. Castan!

A peine ce nom eut-il été prononcé, que Sophie se trouva debout, toute droite, et sa pâleur pâlit encore. Sa chaise, violemment repoussée par la brusquerie de son mouvement, tomba derrière elle. Sans même sans apercevoir, sans regarder ni sa mère ni son frère, elle se sauva du côté de la cuisine, et, au moment où elle passait la porte, on entendit un sanglot étouffé.

Madame Lescande se pencha alors vers son fils et le foudroyant d’un regard de colère:

–Charles, j’te vas gifler!... Je t’ai défendu, dans les temps, de parler de Castan devant ta sœur.

Il ricanait, d’un air goguenard.

–Tiens, pourquoi donc ça?

–Ça ne te regarde pas!

Il comprit, à la raideur de la réplique, que la gifle était imminente, et, sans insister, se renfonçant la tête dans les épaules, il murmura seulement à demi-voix:

–C’est toujours plein de mystères, ici.

D’ailleurs Sophie rentrait. Elle continua de servir le dîner comme si rien ne s’était passé, mais elle ne mangea plus. De temps en temps elle se versait un grand verre d’eau pour calmer son envie de pleurer. Le repas s’acheva en silence. Dès qu’il eut avalé la dernière bouchée, Charles se leva:

–Tu sors? lui demanda sa mère.

–Elle lui parlait maintenant d’une voix très radoucie. Ses colères contre Charles ne duraient jamais longtemps. Il répondit d’un ton bourru:

–Je vas faire un tour. Si tu ne me laissais pas toujours sans argent, j’irais faire une poule au café, avec les amis.

Madame Lescande sortit une pièce de son portemonnaie.

–V’là quarante sous, mauvais sujet: surtout, ne rentre pas trop tard.

Charles escamota la pièce avec une adresse de prestidigitateur.

–Merci, m’man!

Et il partit, joyeux de l’aubaine, après avoir embrassé, sans rancune, sa mère et sa sœur.

Une demi-heure après, madame Lescande ronflait de nouveau dans son grand fauteuil. Sophie avait enlevé le couvert, tout remis en ordre, et s’était réfugiée dans son coin de prédilection, auprès de la fenêtre.

Elle resta là toute la soirée, comme si la maussade pluie qui tombait, plus dense et plus ruisselante dans l’obscurité, eût eu pour elle un irrésistible attrait; comme si le gâchis de la rue, où les reflets des becs de gaz dansaient sur les flaques d’eau, et la navrante mélancolie du ciel sans lune, sans étoiles, tout barbouillé de noir, et l’aspect du jardin agitant, par-dessus les grilles, les longs rameaux de ses arbres, et jusqu’au cri étrange, lointain, rauque et voilé, qui tout à coup parvint jusqu’à elle du fond de la ménagerie, comme si tout cela eût eu une mystérieuse corrélation avec l’état de son esprit, avec les réflexions qui creusaient, au coin de ses lèvres de vingt ans, un pli déjà marqué de désenchantement et d’amertume.

II
POURQUOI SOPHIE A DIT «NON »

Table des matières

Avant que l’idée lui fût venue de fonder une maison de famille dans la tranquille rue Buffon, madame Lescande avait d’abord tenu un misérable hôtel garni dont l’enseigne, peinte en grandes lettres bleues: «Hôtel du Nord», s’étalait, aux environs du Val-de-Grâce, tout en haut du faubourg Saint-Jacques. Dans cet hôtel, son premier établissement après son veuvage, elle hébergeait à la nuit des ouvriers maçons, des bonnes sans place, des gens de métiers douteux, musiciens ambulants, camelots, modèles d’atelier, toute une bohème de basse classe qu’il était prudent de toujours faire payer d’avance. La maison, très étroite de façade, tout en hauteur, comptait, à chaque étage d’un raide escalier, trois chambres grandes à peine comme des cabines de bains. A travers leurs papiers déchirés et leurs fissures de planches disjointes, les minces cloisons laissaient filtrer le soir des rayons de lumière d’un voisin chez l’autre, livrant à la merci des oreilles écouteuses et des yeux indiscrets les moindres paroles et les moindres actions. Fille ou femme que le chômage et la misère conduisaient dans cette louche hôtellerie, presque semblable à un mauvais lieu, ne pouvait, si elle avait conservé quelque instinct de pudeur féminine, se soustraire à cette promiscuité gênante des voisinages qu’en se faisant un rideau de ses nippes pendues devant les lézardes des murs.

Une vieille, une horrible vieille, rebut de tous les bureaux de placement, sans dents, sans âge et sans sexe, à barbe d’homme, à mèches grises de sorcière, au regard vicieux et méchant, mégère usée et avilie par une trop longue existence d’abjecte servitude, recevait de madame Lescande vingt francs par mois pour faire chaque matin un semblant de ménage dans les chambres des locataires. On ne lui connaissait d’autre nom qu’une abréviation de prénom: «Mélie». Cette appellation, qui pour être commune ne manque pas d’euphonique douceur, était tout ce qui restait à cette sordide et noire vieillesse d’une lointaine jeunesse qui peut-être, un demi-siècle auparavant, avait été toute blanche et rose. Cette unique servante était bien en rapport avec la maison délabrée et poussiéreuse, mal tenue, aux murs lépreux, aux plafonds écaillés, aux escaliers salis par les continuelles montées et descentes de grosses chaussures boueuses. Dès le matin, la vieille faisait entendre d’étage en étage sa voix de crécelle cassée, cherchant dispute à l’un ou à l’autre pour une cuvette en morceaux, pour une cruche d’eau répandue sur les paliers, ou des épluchures jetées sur les marches. Des voix d’hommes répondaient, grossières et blagueuses, ou des voix de femmes, glapissantes et suraiguës, qui de suite transformaient la querelle en bataille acharnée d’injures. La femme de ménage n’avait jamais le dessus, tous s’alliant contre elle, mais sous l’averse de rires et de gros mots qui tombait sur elle du haut de l’escalier, elle relevait encore la tête vers ses insulteuses; écumante de fureur, vaincue, mais non réduite, crachant lorsqu’elle ne pouvait plus parler, elle leur montrait le poing ou brandissait contre elles son balai avec des gestes d’impuissante menace.

Les antres les plus sombres ont parfois leur rayon de lumière, sur la plus laide masure fleurit souvent la plus belle giroflée. «L’Hôtel du Nord» avait sa fleur éclose et son rayon de soleil. Sophie, dans ce temps-là, était âgée tout au plus de quinze ans; mais grande, élancée, svelte et blonde, elle avait déjà toutes les grâces de la jeune fille; déjà la délicatesse de sa main, la petitesse de son pied, la distinction de ses traits, indiquaient en elle une finesse de race étrange chez la fille de madame Lescande, mais expliquée par la paternité de rencontre de ce jeune officier qui, dans un jour d’ennui de caserne, s’était oublié, malgré son grade, jusqu’à des amours de cantine. Cette supériorité native, l’insouciance de son très jeune âge, son innocence incurieuse, la gardaient isolée du milieu dans lequel elle vivait. Elle ne ressentait pas encore l’écœurement des vilenies étalées sous ses yeux et restait, immaculée de corps et d’esprit, au bord du cloaque, sans être atteinte par les éclaboussures.

Mélie était chargée de tous les soins de ménage à l’hôtel; Sophie n’avait donc nullement à s’en occuper. Sa mère lui avait fait apprendre l’état de modiste-fleuriste. Avec son goût inné d’élégance, il ne lui avait fallu qu’un court apprentissage pour être bien vite une des plus adroites dans ce difficile métier féminin. Elle possédait cette habileté des doigts, cette légèreté de chiffonnage qui est le grand secret de l’ouvrière en modes de Paris pour créer, sur une forme raide de chapeau, de si gracieuses choses avec des riens, avec des flous de dentelle, des bouts de rubans épinglés, à peine cousus, et faire paraître frais cueillis dans les champs leurs bouquets de fleurettes découpées en batiste. Sans aller à aucun atelier, Sophie travaillait chez elle pour un petit magasin de la rue Soufflot. Toutes les fois qu’elle y rapportait son ouvrage, les passantes s’arrêtaient, étonnées de voir, dans une vitrine du quartier Latin, un chef-d’œuvre de coquetterie parisienne exposé parmi toutes sortes d’excentricités de mauvais goût.

Fleuriste en même temps que modiste, elle préparait elle-même ses fleurs et se faisait dans sa chambre, au premier étage de l’hôtel, un printemps factice et de toute saison, printemps de fleurs artificielles, fraîches de couleurs, mais sans parfums, écloses à la douzaine, sous ses doigts actifs, au bout de tiges en fil de fer. Elle était gaie alors, et presque heureuse, aucun chagrin sérieux n’ayant encore troublé sa vie. Souvent elle chantait en travaillant devant sa fenêtre ouverte, et sa jolie voix, son fin profil de jeune fille, attiraient l’attention de toute une jeunesse d’école, élèves du Val-de-Grâce en uniforme militaire, étudiants se rendant aux hôpitaux, dont le passage, à de certaines heures, remplit de mouvement le faubourg Saint-Jacques; mais Sophie restait indifférente aux œillades amoureuses qui lui étaient lancées de la rue; elle ne les remarquait même pas.

Au rez-de-chaussée était le bureau, semblable à tous les bureaux d’hôtels garnis, avec ses clefs numérotées supendues au mur et les bougeoirs alignés sur une planche. Là trônait madame Lescande, sur un vieux fauteuil de cuir tellement usé et délabré, que le marchand de bric-à-brac, dont la boutique était voisine, n’en aurait pas donné vingt sous. La maîtresse de l’hôtel passait toutes ses journées dans une fainéante inaction, un laisser-aller avachi de grosse femme sans corset, boutonnée de travers et pour jusqu’au soir dans une robe élimée, blanchie aux plis par un trop long usage. Elle ne s’animait un peu que lorsqu’elle avait occasion de crier après la vieille Mélie, ce qui arrivait toutes les fois que la femme de ménage entrait dans le bureau, ou de gronder son fils Charles, cas plus rare, car ce mauvais garnement, chez qui germaient déjà tous les mauvais instincts, était continuellement échappé de la maison pour aller vagabonder, dans le quartier Mouffetard, avec des bandes de vauriens de son âge et de son espèce.

Madame Lescande avait deux défauts dominants, deux véritables passions: les cartes et le bavardage. Bésigue, piquet, chemin de fer, écarté, mort, vingt et un, elle pratiquait et connaissait tous les jeux. Quant à son bavardage, il s’exerçait à tort et à travers sur tout et sur rien, prenait texte d’une mouche, du temps, d’un «à-propos» quelconque pour se donner carrière en d’interminables histoires. Elle fût morte d’ennui dans le bureau de son hôtel, sans personne avec qui jouer ou bavarder. Cette société indispensable au bonheur de son existence de mollusque gras, elle l’avait trouvée dans un de ses locataires, non pas un locataire de passage, comme étaient la plupart, mais habitant à demeure l’Hôtel du Nord. Il s’appelait Castan. C’était lui que Charles devait retrouver un jour sur la place de l’Observatoire, vendant aux badauds une pâte non brevetée pour rendre le fil aux lames ébréchées des faux et des rasoirs. Au temps où il habitait l’hôtel de madame Lescande, il exerçait un autre métier, sinon plus lucratif, au moins plus sédentaire. Son établissement de photographie, situé juste en face de l’hôtel où il logeait, ne se composait que d’une cage vitrée, établie après coup, au septième ou huitième étage, au-dessus des toits, entre deux souches de cheminées, plus haut que les plus hautes mansardes. Cette cage, il la nommait pompeusement «ses ateliers».

Les échantillons de son art, exposés dans un cadre, devant la porte de la sombre et gluante allée qui servait d’entrée à la maison, n’attiraient chez ce photographe de faubourg qu’une rare clientèle: Parfois, quelque maçon limousin ou quelque pioupiou sortant de l’hôpital militaire, pâle encore d’une longue convalescence. Castan avait donc des loisirs. Presque chaque après-midi, il traversait la rue en voisin, la pipe à la bouche, vêtu de son costume d’atelier, pantoufles rouges, vareuse de laine bleue, béret fantastique sous lequel il relevait fièrement la tête toutes les fois qu’un gamin, en passant, l’apostrophait du nom «d’artiste». Il s’en allait ainsi tenir compagnie à son hôtesse, madame Lescande. Il supportait son bavardage oiseux et lui proposait quelque partie en cent liés, ayant trouvé le moyen de s’assurer, par cette habile complaisance, de nombreux grogs gratis, l’absinthe ou le bitter avant dîner et bien souvent le dîner même.

Madame Lescande en était arrivée, peu à peu, à ne plus pouvoir se passer de lui. Ne tenait-il pas ses registres d’hôtel de sa plus belle main d’écrivain public? Car avant d’être photographe, il avait exercé cet autre métier. Quels métiers d’ailleurs n’avait-il pas connus, ce Castan? Il ne les avouait certes pas tous, et, dans l’histoire bariolée de sa vie telle qu’il la racontait, on devinait des phases mystérieuses passées sous silence entre ses divers avatars. Tour à tour commis voyageur, partisan dans les guerres d’Amérique, surveillant dans une usine, écrivain public, acteur dans une troupe ambulante et enfin photographe, il n’avait gardé que le mauvais côté de ces divers états, le bagou menteur du placier de commerce, les jurons et l’ivrognerie du soldat de fortune, l’emphase commune de paroles et de geste de l’acteur de tréteaux, se constituant ainsi une personnalité caméléonne sous les aspects changeants de défauts et de vices variés. Le mystère dont il entourait certaine partie de son existence provenait peut-être de l’ombre restée sur lui de quelque maison centrale, car il lui échappait parfois, en parlant, de basses expressions de l’argot des bagnes. Les oreilles de madame Lescande, blasées qu’elles étaient par l’argot de caserne, ne s’en montraient pas choquées.

Elle tenait Castan pour le plus honnête homme du monde, un peu braque, disait-elle, mais si bon garçon, si complaisant! Il était presque de la famille. Il tirait les oreilles de Charles lorsque le galopin rentrait de quelqu’une de ses escapades. L’assiduité du photographe, le pied qu’il avait su prendre dans la maison, son intimité avec la veuve que ses quarante-cinq ans ne mettaient pas alors à l’abri de suppositions malveillantes, pouvaient faire soupçonner entre eux d’autres liens que ceux d’une amitié de voisinage, d’autres rapports que ceux d’hôtesse à locataire. La chose était possible, mais non prouvée. En tout cas, les apparences eussent été mieux gardées que l’on n’aurait pu s’y attendre de la part de deux êtres chez qui le sens moral n’était certes pas la qualité dominante et qui, tant l’un que l’autre, étaient gens à se moquer du qu’en dira-t-on de leur entourage.

Il était plus probable que Castan visait tout simplement au mariage, ainsi que le prétendaient quelques commères du quartier, amies de madame Lescande et la défendant contre les imputations contraires. Le photographe voyait d’assez près les affaires de l’hôtel pour avoir calculé les économies que la veuve, qu’il savait avare, avait dû faire depuis la mort de son mari. Le petit magot qu’il soupçonnait exister quelque part, serré dans un fond de commode ou placé chez un notaire, pouvait fort bien tenter sa convoitise peu scrupuleuse. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faisait une sorte de cour, et cette cour n’était ni repoussée ni découragée, mais au contraire fort bien accueillie. Il plaisait visiblement, par ses défauts mêmes, par sa hâblerie, par ses manières de bel homme, sa pose à l’artiste, et peut-être madame Lescande désirait-elle, espérait elle se rajeunir en secondes noces avec ce grand brun à cheveux bouclés, à large carrure d’épaules, à moustaches en crocs et qui, reluqué par les filles, fier comme un coq de nombreux triomphes faciles, fort aux escrimes populacières, la boxe, la canne et la savate, prenait des airs vainqueurs avec les femmes, avec les hommes des airs de pourfendeur.

Quels que pussent être les illusions et les secrets espoirs de madame Lescande, il y avait des jours où elle ne savait trop si les attentions du beau Castan s’adressaient bien à elle et non à sa fille Sophie, toute jeune qu’elle fût. Lorsqu’il regardait la petite d’une certaine façon, lorsque, par manière de plaisanterie, il l’embrassait à moitié de force, car elle se défendait avec humeur de ces familiarités, la mère ressentait une sorte d’inquiétude jalouse, et la colère qu’elle n’osait laisser voir, qu’elle cachait sous un sourire contraint, lui faisait inventer aussitôt un prétexte, saisir la première raison venue, bonne ou mauvaise, pour gronder aigrement Sophie, la traiter de morveuse et de pimbêche, la claquer même en gamine et se débarrasser d’elle, se venger en même temps d’une inconsciente rivalité, en renvoyant à sa chambre la pauvre fille humiliée, indignée et pleurante de ces accès de sévérité dont elle ne pouvait soupçonner la véritable cause. Puis la réflexion venait à madame Lescande. Quelle idée avait-elle donc? Elle en haussait les épaules. Castan penser à Sophie? Quelle folie! Ne l’avait-il pas connue tout enfant? Il continuait à la traiter en petite fille, voilà tout, gardant avec elle des habitudes de jeux sans conséquence. Elle reprenait alors sa placidité de grosse femme inactive, et pour qu’elle oubliât ses craintes et ses soupçons, il suffisait que, pendant leur partie de cartes, le genou de Castan cherchât le sien sous la table.

Il avait souvent parlé de faire le portrait de Sophie. Il voulait, disait-il, avoir une nouvelle série de photographies pour l’exposition de sa vitrine. C’était chose convenue depuis longtemps, et si ce projet avait tardé à recevoir son exécution, le retard était toujours venu du photographe, qui semblait s’ingénier à trouver quelque empêchement chaque fois que madame Lescande annonçait l’intention de conduire sa fille à l’atelier: le temps était couvert, les appareils n’étaient pas en état, ou bien c’était Sophie qu’il trouvait trop pâle et le portrait ne serait pas réussi.

Quelle raison, après maintes remises du même genre sous différents prétextes, eut-il un jour d’insister pour faire immédiatement le portrait? Était-ce doncparce que madame Lescande, accablée par la chaleur d’une lourde après-midi de juin, se montrait peu disposée à quitter son fauteuil où, à demi débraillée, elle se laissait aller à un commencement de sieste? Il avait déjeuné chez elle. Pendant le repas, son regard s’était souvent arrêté sur Sophie, charmante dans une légère robe claire, le cou et les bras nus, le feu de l’été amenant à fleur de sa peau fine, comme une sève colorante, la rose et vivante carnation d’un sang jeune. Madame Lescande se sentait si lasse, qu’elle avait même refusé de faire une partie d’écarté. Elle n’aurait certes pas le courage de monter les six étages de l’atelier. Non, il n’y fallait pas songer. Elle était incapable d’un pareil effort. De toute l’après-midi, elle ne se bougerait pas. Castan semblait très mécontent de cette mauvaise volonté et il proposa d’emmener Sophie toute seule.

Mais alors, ce fut la jeune fille qui trouva des objections. On eût dit qu’un instinct l’avertissait d’un danger caché; qu’elle appréhendait de se trouver seule à la merci des galanteries de cet homme qui, depuis quelque temps, elle l’avait remarqué, guettait toutes les occasions de la surprendre dans les coins, derrière les portes, dans l’ombre de l’escalier, pour oser des libertés de langage, des familiarités caressantes de plus en plus accentuées et gênantes, mais dont la jeune fille, retenue par une honte, n’osait pas encore se plaindre à sa mère.

Le moindre empressement de sa part à accepter l’offre de Gastan n’eût pas manqué de mettre en éveil la jalousie de madame Lescande. Mais elle montrait de l’hésitation, il lui déplaisait visiblement d’aller seule à l’atelier; il n’en fallait pas davantage pour que, par méchant esprit de contradiction, sa mère la forçât à céder contre son gré.

Castan, lui, feignait d’y renoncer, à ce portrait.

–Si elle n’y tient pas, c’est bon, n’en parlons plus...

Mais madame Lescande imposa sa volonté.

–Que ça lui plaise ou non, elle ira; c’est moi qui le veux.

Sophie baissa la tête. Il lui fallait se résigner, obéir. Pouvait-elle dire ses craintes? Elles étaient tout instinctives, elle n’aurait su les formuler. Et puis de se voir dans cet abandon de toute protection maternelle, il lui venait à la fin comme un découragement navré, une lassitude de se défendre elle-même contre d’inconnues fatalités qu’elle sentait menaçantes.

La voilà donc qui monte les six étages du photographe. Devant elle, Castan se hâte, enjambant deux à deux les marches avec une féline agilité d’ancien clown. Plus lentement elle le suit, et, à mesure qu’elle monte, son cœur se serre: elle éprouve l’angoisse du malheureux las de vivre qui, dans une longue ascension tournante, gagne le faite d’un monument pour d’en haut se jeter au pavé.

A peine furent-ils entrés dans l’atelier, Castan mit le verrou à la porte.

Ce réduit vitré, isolé, comme une aire, à la cime des toits, semblait inaccessible à tout secours. Des rideaux de calicot bleu, tendus sur des. tringles, y faisaient un demi-jour mystérieux d’alcôve, mais n’empêchaient pas le soleil ardent, réverbéré par les tuiles et les ardoises, de changer en atmosphère d’étuve l’air lourd et surchauffé, rendu presque asphyxiant par des odeurs de collodion, par le parfum, concentré depuis la veille, d’un gros bouquet de fleurs fanées qui traînait sur un meuble. Oh! cet atelier, cet antre, cet enfer, quel souvenir elle devait toute sa vie en garder! Que de fois, des années après, rien qu’à respirer une fleur mourante, elle se sentit près de défaillir!

Pendant que, là-haut, sa fille, dans un moment de terreur, de trouble, d’ignorance surprise, de résistance violentée, d’anéantissement de tout son être, tombait, victime innocente, sous le coup d’un malheur contre lequel ne lui venaient que trop tard, dans une souffrance physique, la force et la volonté de se débattre; pendant cette heure de crime, d’irréparable chute, de tragique aventure, dont nul instinct de mère ne l’avait avertie, que faisait donc madame Lescande? Dans son bureau d’hôtel, à l’ombre des persiennes closes, accablée de chaleur et de son habituelle fatigue de ne rien faire, le visage luisant de sueur perlée, les cheveux collés au front, le corps à l’abandon entre les bras de son vaste fauteuil, béatement elle jouissait de la douceur d’une sieste ronflante, demi-sommes intermittents coupés de demi-réveils par les taquineries des mouches, un tic-tac d’horloge, un jappement de chien dans la rue.

–Madame!... madame!...

C’est Mélie qui ose troubler ainsi le repos de sa maîtresse. La vieille bonne est entrée brusquement, effarée, criante, les bras en l’air, plus dépeignée, plus sorcière que jamais.

–Madame, madame... Mamzelle Sophie!

Et elle raconte qu’elle vient de trouver la jeune fille dans sa chambre, se roulant par terre, s’arrachant les cheveux, se meurtrissant de coups la figure dans un accès d’inexplicable folie. Elle raconte encore qu’elle a voulu la calmer, la relever en la prenant dans ses bras, mais que Sophie lui a échappé pour se jeter de toute sa force contre les murs, en criant qu’elle veut mourir, qu’elle est perdue, perdue, perdue!

–Montez vite, sans ça, pour sûr, elle fera comme elle dit, elle se tuera.

Quand madame Lescande fut montée, effrayée par le récit de Mélie, quand elle vit sa fille les vêtements en désordre, échevelée, sanglotante, secouée de spasmes nerveux, toutes les idées de catastrophes possibles lui vinrent d’un coup, empoisonnement, fièvre chaude, épilepsie. Elle était loin de penser à l’affreuse vérité; l’enfant dans sa honte et son désespoir, ne trouvait pas de mots pour la lui dire.

Il fallut bien deviner, pourtant, il fallut bien comprendre.

L’indignation de la mère fut sincère, mais si compliqués sont les dessous égoïstes de la nature humaine qu’à cette indignation dut certainement se joindre un sentiment de colère tout personnel, une rage secrète ayant pour cause des espérances inavouées et déçues. Ah! le bandit! Il le payerait cher, son crime! Le tribunaux ne plaisantent pas, avec ces sortes d’affaires. Elle parlait d’aller chez le commissaire de police, elle voulait déposer une plainte, crier partout l’attentat commis, ameuter le quartier, soulever contre Castan un mouvement de réprobatien publique; elle était prête, pour sa vengeance, à tambouriner l’honneur perdu de sa fille, ainsi qu’on fait d’un coffre-fort enlevé par des voleurs.

Malgré l’affaissement désespéré de tout son être, Sophie sut comprendre qu’un aussi stupide éclat ne servirait qu’à l’étalement de sa honte. Livrer à la curiosité, à la pitié de tous son irrémédiable malheur? Subir l’humiliation d’interrogatoires, où il lui faudrait raconter à des juges, à des hommes! l’odieuse scène dont le souvenir seul la rendait folle? Était-ce donc possible? Non, elle ne voulait pas cela! Et dans l’épouvante qu’une telle pensée lui causait, elle trouva assez de protestations indignées et d’éloquentes supplications pour vaincre sur ce point l’entêtement de sa mère. Madame Lescande céda. Les choses ne pouvaient pourtant pas, trouvait-elle, se passer ainsi. Elle lui dirait au moins son fait, à ce Castan! Mais Castan était devenu invisible. Prudemment il s’était éclipsé. Sans doute qu’afin de dépister les recherches et de se soustraire aux conséquences possibles de sa criminelle action, il avait pris le parti de s’affubler une fois de plus d’un nom et d’un métier de rechange, de faire complètement peau neuve, car il abandonnait, en disparaissant, sa dépouille de photographe aux griffes d’un huissier qui depuis longtemps le harcelait de poursuites pour des termes en retard.

Peu de temps après cette navrante aventure, madame Lescande vendait son «Hôtel du Nord» et mettait toutes ses économies dans l’installation de la «Maison de famille» de la rue Buffon.

L’idée de cette transformation ne lui avait été inspirée que par des raisons d’intérêt, par l’ambition de diriger un établissement plus lucratif et plus relevé que son misérable garni de faubourg. Elle n’aurait pu trouver de meilleure combinaison si, en bonne mère, elle n’avait eu en vue que le bien de sa fille, le soulagement qu’un dépaysement de quartier, un changement de milieu et d’habitudes devaient apporter à ses remords et à son chagrin. Ce ne fut pas, pour Sophie la guérison complète de l’anémie morale, du mal incurable de tristesse dont elle était restée atteinte, qui la pâlissait et la maigrissait de jour en jour. Pas plus rue Buffon qu’au faubourg Saint-Jacques, le souvenir terrible ne pouvait complètement s’effacer; mais il eut moins d’acuité il fut moins le souvenir d’hier, et sa lente atténuation permit à la jeune fille de trouver, dans son découragement même, une plus tranquille résignation à son malheur.

Puis arrivèrent coup sur coup la guerre, la révolution, le siège de Paris, la Commune.

La durée du temps fut comme doublée pendant cette longue période de troubles, et, quand elle prit fin, l’inoubliable passé semblait moins proche qu’il n’était réellement, se trouvait reculé bien au delà d’une année dans un éloignement factice, une illusion de distance qui en rendait moins cruelle l’obsédante évocation. De Castan, on n’entendait plus parler. On le croyait disparu pour toujours, mort peut-être. D’après un bruit vague, rapporté par Charles de ses vagabondages au quartier Mouffetard, l’ancien photographe, devenu chef de bataillon de fédérés pendant la Commune, avait été fusillé lors de l’entrée des troupes dans Paris. Sophie avait cru ardemment à ce racontar d’échappés de barricades. Bien que cette mort fût loin d’être prouvée, malgré elle, par le désir de sa haine, elle avait été portée à s’en faire une certitude, et cette certitude irraisonnée fut pour elle apaisante, presque consolante; en même temps qu’une satisfaction de vengeance, elle y trouvait une sécurité d’avenir, la délivrance de l’anxieuse crainte, jusque-là gardée, de voir un jour Castan réapparaître dans sa vie.

Paris se relevant au milieu de ses décombres noirs encore de la fumée des batailles et des incendies, se hâtait de reprendre sa vie active de commerce et d’affaires. Ce fut à cette époque que les frères Herbelin vinrent habiter la maison de famille de madame Lescande. Ils louèrent un petit appartement meublé composé de trois pièces au deuxième étage. Employés dans la même maison, chez madame Fizanne, rue des Lions-Saint-Paul, ils demeuraient ensemble, ils ne se quittaient jamais. Bien qu’une différence d’âge de presque dix ans les séparât, depuis longtemps ils avaient ainsi réuni leurs deux existences dans une association fraternelle. Sans famille, sans parents proches, ils s’étaient habitués à être tout l’un pour l’autre. A la mort de leur père, un modeste fonctionnaire qui, après sa retraite et son veuvage, s’était retiré dans une ville du Centre, l’aîné des deux frères, Louis, n’avait pas vingt ans, Paul, le plus jeune, en avait dix à peine. Louis était venu à Paris gagner la vie pour deux et, dès ce moment, il était entré dans la fabrique de meubles de madame Fizanne que depuis il n’avait plus quittée. Quant à Paul, en souvenir des services administratifs de-son père, il avait obtenu une bourse dans un collège de province.

De ce temps d’enfance et de collège, Paul Herbelin avait toujours gardé le souvenir des vacances qu’il venait passer, chaque année, auprès de son grand frère. Lorsque après les dix mois de séparation, pendant lesquels ils ne s’étaient écrit que de rares et courtes lettres, le petit collégien, tout fier de voyager seul, débarquait à la gare d’Orléans, chargé de son bagage d’écolier, paquets d’effets et liasses de livres, il était sûr d’apercevoir, à travers les grillages de la salle d’attente, les larges épaules et la bonne figure souriante de son Louis. Au milieu du flot bousculant des voyageurs qui, par les portes trop étroites, se précipitaient aux voitures, ils s’enlaçaient dans une embrassade émue. Et l’aîné, regardant l’enfant qui, chaque fois, lui revenait plus grand et plus robuste, ne pouvait s’empêcher de rire de sa tunique étriquée et de ses manches trop courtes. Il le débarrassait d’une partie de ses multiples paquets et tous deux s’en allaient à pied. La joie de se revoir mettait dans leur premier bavardage une presse de questions et de réponses croisées; le bonheur d’aller côte à côte donnait à leurs pas une alacrité de marche légère.

Ils suivaient le trottoir du quai, le long des grilles du Jardin des Plantes. L’éparpillement de l’arrivage du train se faisait sur la chaussée, dans un défilé de fiacres chargés et d’omnibus du chemin de fer lancés au grand trot. Le bruit des roues, ce mouvement de fourmilière, l’horizon de la Seine fermé devant eux, dans un fond de décor, par la grandiose silhouette de Notre-Dame, rendaient au jeune Paul l’impression de ce Paris où tout son désir était de venir un jour vivre avec son frère.

Ces sensations de l’arrivée, à chaque voyage il les retrouvait, toujours les mêmes; il les reconnaissait, par elles commençait véritablement son bonheur des vacances; et pour cela il les aimait, il aimait jusqu’aux effluves de fauves qui lui venaient, à travers les grilles du jardin, des logettes où sont encagés, près de la bordure, les loups, les renards, les chacals et les sangliers. Puis c’étaient les grilles de la Halle aux vins continuant les grilles du Jardin des Plantes, des odeurs de fûts succédant aux fortes senteurs des bêtes sauvages, de longs haquets chargés de tonneaux se mêlant à la débandade plus clairsemée dés dernières voitures venant de la gare. Ils arrivaient, un peu plus loin, au restaurant de «La Tour d’Argent», où Louis payait à son frère un fin dîner de bienvenue dans un cabinet du premier étage. Accoudés à la balustrade de la fenêtre ouverte, pendant que le garçon, derrière eux, préparait la table, Paul cherchait à reconnaître, de l’autre côté de l’eau, parmi tous les toits de l’île Saint-Louis, celui de la maison où son frère habitait alors; et lorsqu’il croyait avoirtrouvé, dans le jour déclinant, le pan de briques rouges de cette toiture connue, il éprouvait une véritable émotion.

Pendant le dîner, ils se traitaient en vieux camarades, malgré leur grande disproportion d’âge, et, comme pour se mettre mieux à la portée l’un de l’autre, pour se rapprocher le plus possible, il semblait que l’aîné eût gardé, dans sa nature, quelque chose de l’insouciance de l’enfance, tandis que le cadet, au contraire, déjà sérieux, réfléchi, donnait des preuves d’une maturité de caractère bien souvent au-dessus de son âge. «Monsieur le philosophe» l’appelait son frère, en le plaisantant amicalement.

Louis Herbelin, habitant seul Paris à cette époque, n’avait pour logement qu’une grande chambre perchée tout en haut d’une vieille maison de la Cité. Pour héberger son Paul, pendant les deux mois de vacances, il lui fallait de son propre lit en faire deux, le dédoubler d’un matelas et improviser pour l’enfant une couchette à terre. Cela donnait à l’installation de la chambrette un petit air de campement. Le matelas de Paul tenait, au beau milieu, une place énorme. La table était reculée dans un coin. Pour laisser le passage libre, les chaises, les unes sur les autres, s’entassaient dans un autre coin. Le soir, lorsqu’ils étaient couchés, ils s’oubliaient, accoudés sur leurs traversins, en d’interminables causeries pendant lesquelles l’aîné, grand fumeur, bourrait pipe sur pipe. Paul parlait du collège, de ses éludes, de ses prix et montrait une ardeur empressée à vouloir terminer ses classes le plus vite possible pour venir vivre à Paris avec son frère, se faisant un rêve de vie à deux, que l’aîné d’ailleurs partageait et encourageait. Dans ces conversations, dans ces projets d’avenir, revenait souvent le nom de madame Fizanne. Louis ne le prononçait qu’avec le plus grand respect, une sorte de vénération, et en même temps avec la réserve hésitante d’un sentiment inavoué dont la nuance était trop délicate, trop discrète pour que l’intelligence de l’enfant pût en saisir la véritable signification.

De bonne heure Louis partait à son bureau, laissant le collégien livré à lui-même pour toute la matinée. Le studieux garçon tirait la table au jour de la fenêtre, étalait dessus ses cahiers et ses livres. Son frère voyait, avant de partir, ces préparatifs de travail et souvent il s’en fâchait.

–Laisse un peu ton latin, disait-il, et va te promener sur les quais. Ou bien prends mes haltères et fais une heure de gymnastique.

Et il ajoutait, en repliant le bras pour montrer son biceps:

–Vois-tu, petit, faut se faire du muscle.

Il était très amateur de tous les exercices de corps. Taillé en hercule, fier de sa force, de son agilité, il éprouvait un enfantin plaisir à en faire montre en toute occasion. Paul, plus apathique, plus tranquille, presque fille de nature, ne partageait pas cet engouement de gymnastique. Il ne regardait même pas les haltères déposés auprès de lui. Au lieu de s’essayer à soulever les lourdes boules à bras tendu, il préférait rester assis à sa table en face de la version ou du thème commencé, avec autant d’application que s’il eût travaillé sous les yeux d’un maître, ne s’interrompant parfois, ne profitant de sa liberté d’écolier non surveillé, que pour rouler de temps en temps une cigarette avec le tabac de son frère.

A midi, Paul rejoignait Louis dans un petit restaurant où celui-ci prenait tous les jours ses repas. Après le déjeuner, l’employé emmenait souvent son jeune frère passer avec lui le reste de la journée à la fabrique. Paul s’y plaisait beaucoup. Sa curiosité ne se lassait jamais de parcourir cette grande usine pleine du bruit, du mouvement, de l’activité fiévreuse du travail. Des ateliers où l’on marchait dans la sciure et les copeaux, où l’on respirait une bonne odeur de bois des Iles fraîchement découpé, il allait à la scierie à vapeur tout le jour grinçante et stridente, et partout il regardait, il observait, interrogeant ouvriers, contremaîtres, mécaniciens, désireux d’apprendre, de se rendre compte, de connaître par avance tous les rouages, toutes les phases de cette industrie au milieu de laquelle il espérait vivre un jour comme son frère. Dans l’atelier des dessinateurs, il passait des heures à copier des modèles de meubles; chez les sculpteurs, il tripotait la glaise, s’essayait à copier des motifs d’ornement, des enroulements décoratifs de feuilles, et, dans ce passe-temps, il trouvait tout à la fois le profit d’une étude et la distraction d’un amusement.

Bien souvent ses allées et venues à travers la maison le faisaient se trouver à l’improviste sur le passage de madame Fizanne. Très élégante, toujours vêtue d’une robe de soie noire, ne laissant à personne le soin de s’occuper de la vente, elle avait l’habitude de promener elle-même, avec une grâce de commerçante aimable, ses clients à travers les magasins remplis de meubles, et, tout en causant, sans même avoir l’air d’y penser, par sa manière habile de présenter la marchandise, bien en lumière, au mieux du goût de chacun, elle avait l’art d’enlever les affaires, de forcer les commandes, au point qu’il lui était arrivé d’inscrire sur ses livres, pour un renouvellement de mobilier complet, telle personne venue à la fabrique pour l’achat d’un simple fauteuil de bureau.

Lorsque le petit Paul la rencontrait ainsi, par les longues galeries du premier étage, il se rangeait respectueusement et s’effaçait, pour livrer passage, en rougissant comme une jeune fille. Le petit bonjour affectueux qu’elle lui adressait, en réponse à son salut, lui faisait l’effet d’un gracieux mot tombé des lèvres d’une souveraine. La profonde vénération, l’admiration de son frère pour madame Fizanne étaient passées en lui. Les cheveux précocement blanchis de cette femme toujours belle la rendaient, à ses yeux d’enfant, plus imposante encore par le contraste un peu étrange d’une vieillesse factice, toute dans la neige de la chevelure, et d’une jeunesse accusée, au contraire, par un front sans rides, par l’expression du sourire, la douceur inaltérée des traits, et, lorsqu’elle parlait, par le timbre chantant d’une harmonieuse voix de Tourangelle. Le profil, nettement et purement dessiné, rappelait les têtes de Minerve frappées sur des médailles antiques. Mais, comme une tare sur ce visage, la ligne blanche et sinueuse d’une cicatrice, trace d’un accident d’enfance, disait madame Fizanne, déparait tout le côté gauche de la figure. Cette ligne commençait au-dessous de la tempe, suivait la rondeur de la joue et, en se terminant à la naissance du cou, y formait un léger pli où elle semblait se creuser davantage.

Madame Fizanne avait un accueil affectueux pour ce petit collégien qui, chaque année, à l’époque des vacances, apparaissait à la fabrique, et cette amabilité ne venait pas seulement de ce que le petit Paul était le frère du plus ancien employé de la maison, mais plutôt d’une tendre compassion de femme inspirée par cette enfance orpheline. D’avance elle s’était engagée de grand cœur à lui donner plus tard une place dans le personnel de la fabrique. Il n’avait fallu, pour cela, qu’un mot dit un jour par Louis Herbelin. Dès que Paul eut terminé ses études, il vit donc se réaliser ses plus chers désirs. Il vint à Paris vivre auprès de son frère, il eut un emploi chez madame Fizanne, et, pendant cinq ans, de1865à1870, rien ne troubla la vie tranquille, heureuse et unie que s’étaient faite les deux Herbelin. Mais lorsque la guerre eut mis son arrêt aux affaires, lorsqu’ils se virent plus à charge qu’utiles dans la maison dont les ateliers fermés ne travaillaient plus, d’un commun accord ils en sortirent pour s’engager.

Quand ils vinrent annoncer à madame Fizanne cette résolution:

–Allez, mes amis, leur dit-elle. Faites votre devoir. Je n’ai pas le droit de vous retenir.

Au moment des adieux, elle fut, comme toujours, affectueuse, mais calme, et ne parut pas s’apercevoir de l’émotion, un peu trop accentuée, qu’éprouvait en la quittant ce grand bon garçon de Louis Herbelin.

Paul avait alors vingt-cinq ans. L’idée de la France envahie avait éveillé en lui un patriotisme raisonné d’homme déjà mûr. En cette occasion, il se montra pour ainsi dire l’aîné. Louis, en effet, ne s’engagea que par entraînement d’imitation, avec un enthousiasme plus en dehors, plus bruyant, plus juvénile, peut-être, mais à coup sûr moins réfléchi. Il vit surtout dans cet acte une libre carrière donnée, pour une fois dans sa vie, à ses goûts d’aventure. Marin, soldat, chercheur d’or, explorateur de pays inconnus, le revolver à la ceinture et la carabine à l’épaule, que de fois il avait rêvé une de ces romanesques existences en dehors des grandes routes battues! Que de fois il avait exprimé le regret que le hasard de la vie n’eût fait de lui qu’un employé de commerce assidu à son bureau! Aussi eût-il voulu, pour partir en guerre contre l’envahisseur, s’engager dans un corps franc. Il se voyait rampant dans les hautes herbes, embusqué derrière un tronc d’arbre, surprenant les vedettes prussiennes avec des ruses de sauvage, à l’exemple des héros de ses auteurs préférés, Fenimore Cooper, Gabriel Ferry, Gustave Aymard, dont il avait dévoré tous les ouvrages le soir, dans son lit, en fumant, comme un calumet, sa magnifique pipe en écume de mer, réveillant parfois son frère par le cri de guerre des Sioux ou des Comanches, jeté à pleine voix, dans la griserie de la lecture, au milieu du silence de leur chambre mansardée. Il lui fallut cependant renoncer à coiffer le petit chapeau de franc tireur, à plume de coq ou à branche de houx. Pour rien au monde il n’eût quitté son Paul, et il se résigna à endosser, comme lui, la capote bleue du simple lignard.

Après six longs mois de campagne, de dangers courus en commun, la guerre terminée ils reprirent leurs places à la fabrique de meubles, ils redevinrent les modestes employés d’autrefois, avec cette seule différence que le mince ruban de la médaille militaire ornait la boutonnière de Louis, et que cette phase de leur vie avait plus étroitement resserré leur affection, la doublant de cette autre affection fraternelle qui naît, entre compagnons d’armes, des longues étapes à marche forcée, des nuits de campement sous la même tente, des craintes éprouvées l’un pour l’autre sous la rafale des feux de peloton, des joies de se retrouver au bivouac, les soirs de bataille, l’un et l’autre vivants.

En quête d’un logement après leur retour à Paris, le hasard leur fit découvrir la «Maison de famille» de madame Lescande. Séduits par la tranquillité provinciale de la rue Buffon, par l’horizon d’arbres du Jardin des Plantes sous les fenêtres, par l’aspect vraiment familial de cette petite maison, tenue par une veuve en bonnet noir, ils vinrent s’y fixer et bientôt eurent repris leurs habitudes d’existence à deux, rangée et méthodique, partant ensemble le malin pour leur bureau, rentrant ensemble le soir, mêlant leurs vies dans une intimité de tous les instants, où il n’y avait plus ni aîné ni cadet. La campagne avait effacé toute différence d’âge; Louis abdiquait son rôle de tuteur, se laissait même volontiers guider et conseiller par son frère, ayant dans son jugement plus de confiance que dans le sien propre. Des côtés semblables de nature leur étaient des points de repère, pour se connaître l’un l’autre jusqu’en leurs dissemblances; et, même lorsqu’ils ne se parlaient pas, chacun d’eux savait lire couramment sur la physionomie, dans les regards de son frère, dans l’attitude de son silence ses plus petits mystères de pensées et de sentiment, ces restrictions de l’esprit et du cœur qu’on ne livre pas au meilleur ami, qu’on garde en soi-même, qui forment l’invisible fond des consciences et sont la source cachée des actions.

C’est ainsi, par cette divination chaque jour plus clairvoyante, que Paul avait approfondi, mieux que s’il en eût reçu la confidence parlée, le culte de tendresse admirative et dévouée, mais sans espérance et sans but, que depuis si longtemps Louis rendait à madame Fizanne.

C’est ainsi que Louis, de son côté, dès les premiers temps de leur séjour à la maison de famille, eut par avance la certitude que Paul aimerait un jour la fille de leur hôtesse. Il le comprit aux réticences, aux hésitations, aux apitoiements de son frère parlant de la tristesse et de la pâleur de la jeune fille; il eut pour indices des riens qui lui révélèrent tout, alors que Paul, s’interrogeant, restait encore indécis lui-même sur ce qu’il éprouvait, amour ou pitié.

Tous les jours il la voyait, tous les jours il l’approchait. D’abord, le hasard seul avait amené ces rencontres; mais bientôt Paul les rechercha, et madame Lescande, à l’affût d’un mari pour sa fille, sut favoriser, sans en avoir l’air, et multiplier les occasions de rapprochement. Elle entr’ouvrait la porte dès qu’elle entendait monter l’escalier.

–Monsieur Paul!... monsieur Paul!...

Il redescendait une moilié d’étage à cet appel; il entrait; il voyait la jeune fille, assidue à son travail, et toujours la mère trouvait un prétexte pour le retenir un bon quart d’heure à bavarder. Quand il eut pris ainsi l’habitude de voisiner, il arriva de plus en plus souvent que madame Lescande était absente à l’heure où il venait. Il trouvait alors Sophie toute seule: il prenait une chaise à côté d’elle. Leur conversation était bien banale, ne roulant que sur des lieux communs; et cependant la jeune fille, si farouche d’ordinaire, silencieuse avec tout autre, toujours assombrie par son inguérissable chagrin, s’apprivoisait peu à peu, semblait oublier quand il était là et en était venue à attendre, à espérer cette visite presque journalière, seule distraction de sa vie monotone. Comme une neige se fond, se fondait sa réserve froide des premiers temps. C’était si bon, si nouveau pour elle, cette affectueuse assiduité dont elle se sentait l’objet, cet hommage timide d’un honnête garçon venant simplement, naturellement, instinctivement à elle!

Cela la relevait à ses propres yeux, et pour une heure lui donnait l’illusion d’être une jeune fille comme les autres jeunes filles. L’attentat commis ne se lisait donc pas, dans les subites rougeurs de son front? L’ineffaçable tache était donc invisible, pour que Paul Herbelin l’eût jugée digne de son estime et de son respect? Oh! qu’elle lui en était reconnaissante! Comme elle l’en remerciait, tout bas, en levant vers lui son regard tout à la fois souriant et mouillé!

Elle l’avait bien compris, elle l’avait bien jugé: indulgent et bon. De cette indulgence ni de cette bonté elle ne pouvait rien attendre, puisqu’il ne savait rien et qu’aucun pardon ne pouvait tomber de lui sur elle, et pourtant elle éprouvait un grand allègement, rien qu’à sentir à ses côtés un être qu’elle devinait capable de l’absoudre.

Un seul mot d’amour prononcé eût suffi pour la mettre en garde contre l’entraînante sympathie qui l’attirait vers Paul, pour effaroucher, dès le début, une affection qui était déjà plus que de l’amitié. Mais ce mot d’amour, Paul ne le dit pas. Aussi put-elle s’abandonner tout entière au sentiment inconnu, mal défini, qui l’enveloppait d’une torpeur, dans laquelle s’ensommeillaient tous les mauvais souvenirs, et où elle trouvait, enfin, un étrange et doux bien-être d’âme reposée.

Elle ne se comprit elle-même, elle ne comprit qu’elle aimait que le jour où sa mère lui annonça la demande en mariage de Paul Herbelin.

L’amour déclaré fut dans son cœur comme un grand coup de lumière. Être sa femme!... c’était bien le bonheur!

Mais alors s’éleva devant elle tout l’odieux du passé. Castan! Et la honte de son indignité, la révolte de sa conscience, l’horreur du mensonge aussi bien que de l’aveu lui arrachèrent son cri douloureux de renoncement:

–Non, non! jamais!...

Jamais elle ne serait sa femme.

III
A LA FABRIQUE

Table des matières

Derrière l’église Saint-Paul, entre les quais et la rue Saint-Antoine, on retrouve des vestiges d’un des plus vieux quartiers de Paris. Il eut sa splendeur au temps où la place Royale, toute voisine, voyait passer, sous ses arceaux, la foule élégante et bariolée des seigneurs et des dames de la cour de Louis XIII. Ces souvenirs historiques s’évanouiront tout à fait un jour dans la poudre blanche des démolitions, mais actuellement encore restent debout, dans ce quartier, de vastes hôtels, demeures aristocratiques d’autrefois, avec leurs lourds heurtoirs de fer aux battants de leurs portes, pignons sur leurs toits penchés, balcons forgés, tourelles en poivrière, fenêtres de greniers où pend parfois, inutile et rouillée, une poulie qui ne grince plus. Seulement ces hôtels, déchus de leur noblesse, embourgeoisés, encanaillés, ont subi le sort des trop vieilles choses, qui est, pour les bâtisses comme comme pour les races, de s’amoindrir, de s’effriter, de s’en aller peu à peu à la longue usure du temps. Réclames et marques de fabrique ont remplacé, sur les écussons, les fières devises et les armes parlantes. L’industrie a cloué ses enseignes au frontons des portails, et ses inscriptions, en lettres dorées sur plaques de marbre noir, semblent, incrustées dans la pierre, des ci-gît de siècles morts.

Un des plus anciens de ces hôtels est dans la petite rue des Lions-Saint-Paul. Une date encore visible sur la façade précise l’époque de sa construction. Après être longtemps resté patrimoine de ducs et de princes, il devint un bien sans maître lorsqu’il fut un bien d’émigrés, et la Révolution abattit sa large main sur lui. La carmagnole fit un jour tourner sa ronde dans les salons habitués au cérémonial des menuets, au pas discret des gavottes. Les meubles somptueux, saccagés, jetés par les fenêtres, flambèrent en feu de joie dans la vaste cour, et furent remplacés par les bancs de bois et les chaises de paille d’un club de terroristes. Plus tard ce grand hôtel, vidé du haut en bas, ne fut jugé bon qu’à servir de grenier à fourrages. On vit pendre aux ouvertures béantes, sans volets et sans carreaux, de longs effrangements de paille, comme aux lucarnes d’une grange. Les moineaux y nichaient par troupes. Les rats menaient leur sarabande derrière les boiseries vermoulues. Les plafonds fléchissaient, se crevaient, s’effondraient peu à peu sous le poids du fourrage entassé. Sauf l’extérieur de pierre à peu près intact, la princière maison n’était plus qu’une ruine. Cette ruine fut achetée, sous le premier empire, par un fournisseur des armées enrichi, et, par lui restaurée, retrouva, pour un temps, son état de splendeur primitive. Puis l’hôtel revendu passa aux mains d’autres propriétaires. Comme dernière transformation, il eut la destinée de tous les vieux hôtels du Marais, il fut loué à l’industrie.

Le porche, maintenant, reste tout le jour grand ouvert sur la–cour d’honneur, que l’on a entourée d’une véranda vitrée. Ce ne sont plus carrosses ni chaises à porteurs que l’on voit entrer et sortir, mais de lourds camions, et leurs roues ont écorné la borne qui servait jadis de montoir aux cavaliers. De la rue, par ce large porche, on aperçoit au fond toute la façade, avec frontons et chapiteaux, mais malgré sa richesse d’ornementation sculptée, malgré la grande allure de son style, elle a pris un aspect de sévérité morose. Cela vient de la teinte grise de la pierre, des salissures des pluies, de fendillements et de mille trous dont le détail est invisible à l’œil, mais dont l’ensemble met sur cette façade de bâtiment, le même masque de vieillesse que, sur un visage de centenaire, les rides, les trous et les gerçures creusés par les intempéries de l’existence. Les six marches du perron, récemment remplacées, car l’usure des anciennes n’était plus réparable, font, sur la grisaille du mur, une tache qui éclate en blanc au soleil. Au-dessus de l’entrée, sur une large enseigne, on lit:

VEUVE FIZANNE

Ameublement

Tout le rez-de-chaussée a été converti, partie en bureaux, partie en ateliers. Les pièces du premier étage, très hautes de plafond, mises toutes en enfilade par l’enlèvement des portes, ont ouvert une longue perspective de magasins. Quelques peintures d’autrefois, panneaux genre Boucher, miraculeusement sauvées de la destruction, ornent par endroit ces galeries; aussi quelques glaces à cadres Pompa dour; et quand devant ces glaces, vaguement ternies par une buée d’ancien temps, passe madame Fizanne en longue robe à traîne, avec ses cheveux blanchis, d’un blanc qui n’est pas celui de l’âge, il semble que l’ombre d’une marquise poudrée vienne jeter, à travers un miroir magique, un coup d’œil de regret sur son ancienne demeure.

Une partie des jardins, qui s’étendaient anciennenement derrière l’hôtel, a été morcelée en terrains, et de plus modernes constructions s’y sont élevées. La partie la plus rapprochée, attenante à l’hôtel même, a fourni un emplacement magnifique pour les ateliers de la fabrique de meubles. On a bitumé le sol et recouvert tout cet espace d’une toiture vitrée. Les grands arbres qui jetaient leur ombre sur les pelouses et les plates-bandes fleuries ont été rasés. Un seul est resté. Quel caprice, quelle pitié l’a fait épargner, ce contemporain des siècles passés, ce vieux témoin de tant de changements successifs? Nul ne sait. Il n’a pas même de légende. Mais il vit, plein de sève et vigoureux, dans l’atelier parisien, au milieu des établis, respecté comme une rareté, comme un phénomène, comme une particularité de la maison. On l’appelle l’Arbre. Ce n’est pas tel ou tel arbre, d’essence déterminée, c’est l’arbre unique, l’arbre par excellence, l’arbre de la maison Fizanne. Les ouvriers, pour le protéger, ont engaîné son tronc dans une chemise de planche. Il traverse la toiture, au milieu de laquelle on a réservé pour son passage un trou circulaire. Il étend au-dessus ses rameaux, et dans son immobilité, semble couvrir d’un geste protecteur les hommes qui sous lui s’agitent au travail.

Le travail! il bout dans cette maison. Du seuil jusqu’aux greniers, il la remplit de son tumulte et de ses bruits. C’est un continuel tapage, une assourdissante cacophonie, où se mêlent les coups de marteau des emballeurs, le roulement des voitures sur le pavé de la cour, le grincement aigre de la scierie, le sifflement et le grondement de la machine à vapeur sous son appentis; tumulte semblable au fracas d’une immense chute d’eau, qu’une voix d’ouvrier domine parfois en entonnant un refrain.de compagnon.

Depuis le matin, on prépare l’expédition pour l’Amérique d’une grande commande de meubles. Toute la maison est en l’air. La fabrique met à ce coup de feu sa plus grande fièvre de vie. bourdonnante, faite de mille vies qui se remuent en même temps. Madame Fizanne vient, pour la dixième fois, de passer la revue dans les bureaux, dans les ateliers et jusque dans la cour, pour s’assurer que tout est prêt, que tout marche bien et que l’on se hâte. Son passage au milieu de la ruche, sa présence au milieu de l’essaim ont soulevé de toutes parts un plus actif bourdonnement. Les marteaux frappent avec plus d’entrain, les rabots glissent plus vite, la scierie elle-même semble forcer son halètement de machine, redoubler la vitesse de ses roues mordantes et lancer à l’air, en jets plus pressés, son crachement de vapeur. Dans les sous-sols, on enveloppe les meubles de grandes feuilles de papier gris par-dessus un rembourrage de foin. Sous la véranda vitrée, les emballeurs clouent les caisses.

Plusieurs camions sont déjà partis, chargés d’un pyramidal échafaudage de colis arrimés en hauteur, dont le poids fait plier la longue plate-forme à clairevoie de la voiture, qui s’ébranlent à tous les cahots et ne se tiennent en équilibre que par la forte tension des câbles serrés au treuil. Lourde est la charge, et le démarrage ne se fait pas sans peine. A chaque camion qui part, les chevaux se prennent des quatre fers aux pavés, tirent, s’écartent, se rejettent au coup de collier, excités par le fouet et les jurons, et s’ils renoncent, s’ils ruent, ne pouvant avancer, sous les coups de lanière, une dizaine d’ouvriers arrivent à la rescousse et poussent à la roue. Sous le double effort des chevaux qui tirent, des hommes qui poussent, le chariot se dérive du sol, il roule, et, lorsqu’il franchit la porte, l’écho de la voûte retentit d’un fracas de tonnerre et de ferraille secouée qui fait trembler toute la maison.

Et toujours du sous-sol les hommes de peine montent de nouveaux colis, toujours les emballeurs, en tablier de toile, jusqu’aux genoux dans la paille répandue, enfoncent de longs clous dans le bois blanc des caisses.

En voici une, la plus haute, la plus large, la plus lourde, caisse énorme, inébranlable masse qui doit faire à elle seule le chargement d’une voiture à trois chevaux. Pour la remuer, cette caisse, pour l’enlever, pour la mettre sur le camion, il va falloir un gigantesque effort, et cet effort va se faire à bras d’hommes. Merveilleux outil vivant, levier fait de nerfs et de muscles, le bras de l’homme constitue un admirable instrument de force, et la réunion des unités peut multiplier jusqu’à l’infini la puissance de cette force. La poussée d’une foule devient irrésistible comme un reflux d’océan. Si, pour étreindre la terre, tous les bras pouvaient s’unir dans un effort simultané, ils l’arrêteraient dans sa course. Un homme n’est rien, mais l’Homme est un Titan.

Les voilà, comme des fourmis, rassemblés autour de la grande caisse. Avant de l’attaquer, ils évaluent sa résistance. Les bras croisés, ils la regardent. Ils lèvent les yeux vers son faîte, ainsi que des lutteurs, s’apprêtant à tomber un colosse, lèveraient d’abord la tête vers son front dominant.

–Allons-y!

Ils crachent dans leurs mains, ils empoignent la caisse aux angles, aux traverses de bois, à toutes les aspérités où peuvent s’accrocher les tenailles de leurs doigts.

–Ho... hisse!

La caisse ne bouge pas. Ils n’ont pu ébranler d’une ligne sa pesante immobilité.

Ils étaient dix, les voilà quinze. Elle a remué, mais si peu! Une autre équipe arrive. Ils sont vingt maintenant.

–Hardi!...

Et la lutte recommence, cadencée par le cri d’ahan qu’ils donnent tous ensemble. L’inertie de la masse est enfin vaincue. La caisse chemine, elle gagne à chaque reprise quelques centimètres de plus. Mais elle est haute, deux fois haute comme ces hommes qui se baissent, se rapetissent, se ramassent sur eux-mêmes pour décupler l’effort, la pressant de l’épaule, des flancs, des reins, de tout le corps à la fois. Ébranlée par une poussée à faux, le poids de sa hauteur la fait un moment osciller. Elle s’incline. Si elle tombe, s’ils ne la retiennent, c’est l’écrasement. Ils le savent. Les veines gonflées, les dents serrées, ils se défendent contre le poids qui les opprime. Des ateliers, on a vu ce qui se passe, on a compris le danger. Des appels ont retenti. Hommes de peine, menuisiers, emballeurs, les cochers des camions, le chauffeur de la machine, jusqu’aux apprentis, tout le monde se précipite, mais ils ont beau courir, crier de loin: «Tenez bon!» les malheureux sont à bout de forces, ils plient, ils cèdent, la caisse penche de plus en plus; encore une seconde, elle va s’abattre sur eux.

A ce moment, Louis Herbelin apparaît. Il saute d’un bond sur la borne, et courbé en demi-cercle, arc-bouté au mur des pieds et des mains, il oppose son dos à la caisse et arrête à lui seul la chute imminente. Un craquement se fait entendre et ce craquement est sinistre, car on ne sait d’abord si ce sont les ais des planches ou les vertèbres de l’homme qui craquent ainsi. Mais non, l’homme tient bon. Les ouvriers se redressent, cherchent plus haut leur prise, d’ailleurs le renfort est arrivé; ils sont foule maintenant, cent bras au lieu de quarante, et l’immense caisse est remise d’aplomb. Herbelin à son tour est délivré, car pendant un instant la masse entière a reposé sur lui, calée par son corps. Et, pendant cette minute, ce grand garçon à tête mâle, aux cheveux en désordre sur un front que plissait la contention de l’effort, est apparu, dans son immobilité d’Hercule, beau comme une cariatide de pierre, beau de l’idéale beauté que donne à la forme humaine le déploiement de la force. Ce n’est plus Louis Herbelin l’employé, c’est un athlète victorieux et c’est en même temps un sauveteur. C’est ainsi transfiguré que l’ont vu et madame Fizanne, regardant à travers son rideau, et tous les commis de la maison attirés aux fenêtres, eux aussi, par le bruit tumultueux de la cour.

La vie active de la fabrique reprit, après cet incident, son courant interrompu. Les marteaux se remirent à clouer de nouvelles caisses, les ateliers recommencèrent leur tapage, coups de maillets, grincements de scies, bruits sifflants de rabots et de varlopes, que le ronflement continu de la machine à vapeur accompagnait de sa basse en sourdine. Louis Herbelin, après avoir rajusté ses vêtements en désordre, était rentré dans son bureau et venait de se remettre tranquillement au travail, lorsque madame Fizanne le fit prier de monter lui parler.

Le cabinet de madame Fizanne se trouvait au premier étage, comme les magasins..

C’était une vaste pièce carrée, très élevée de plafond, décorée par la commerçante avec un luxe de haut style, comme pour offrir, aux yeux des clients, un spécimen de l’art décoratif de sa maison.

Les panneaux des murs étaient occupés par quatre admirables tapisseries à personnages, dont les sujets retraçaient, en scènes empruntées à l’Iliade, les principaux épisodes de l’histoire d’Hector. L’ameublement du cabinet, en vieux chêne, de style Renaissance, s’harmonisait bien avec la décoration de ces tapisseries. Une large table-bureau tenait tout le milieu de la pièce. Des dossiers, des registres, des livres de commerce, des lettres entassées sous des presse-papiers, l’encombraient, mais cet encombrement n’avait ni pêle-mêle ni désordre; on y sentait le rangement, le soin méthodique d’une main de femme. Certaine recherche d’élégance dans les menus objets de bureau, l’encrier de cristal taillé, les règles d’ébène, les porte-plumes de nacre et d’ivoire, les coins nickelés des registres en maroquin étaient encore autant d’indices d’une présence féminine dans ce cabinet de travail, sévère d’aspect comme un coin de musée.

Une monumentale cheminée en bois sculpté, chef-d’œuvre des ateliers de la maison, s’élevait jusqu’aux solives peintes du plafond. Dans sa partie supérieure, s’encadrait un médaillon de vieux marbre, jauni par le temps, tête laurée d’empereur romain, grasse et fière, aux traits classiques. Des landiers en fer, forgés sur un modèle ancien, se dressaient en avant du foyer; de chaque côté de la cheminée, deux chaires moyen âge, à dossiers écussonnés, se faisaient vis-à-vis; leur bois remis à neuf gardait, sous une couche de cire, d’innombrables traces de piqûres de vers. Après les tapisseries, la table, la cheminée, les deux grands fauteuils, les yeux s’arrêtaient sur un délicat et fragile meuble à colonnettes fines, sorte de secrétaire ou de «cabinet», sur les portes duquel se voyaient sculptées, dans l’encadrement ovale d’une moulure, deux charmantes têtes de femmes l’une vers l’autre tournées, se regardant, se ressemblant, malgré leur différence d’expression, comme deux portraits de sœurs jumelles. L’une souriait d’un sourire de grâce et de jeunesse, qui rappelait les quinze ans de Psyché. L’autre était enveloppée d’un voile dont la transparence et les plis légers laissaient deviner les mêmes traits de vierge, mais empreints de tristesse et de mélancolie, ainsi qu’en un ciel où flottent les brouillards, l’image effacée de la lune se retrouve vaguement dans les contours d’un croissant laiteux. Ces deux battants de porte fermés d’une petite chef d’or, s’ouvraient comme ceux d’un tabernacle, découvrant à l’intérieur du meuble une multitude de tiroirs minuscules, de cachettes à secret qui semblaient disposées pour garder, dans l’embaumement du bois des Iles, de chères lettres ou reliques d’amour, mais où madame Fizanne, austère commerçante, n’ayant de secrets que ses secrets d’échéances, de billets à serrer que ses billets à ordre, enfermait ses traites payées, son carnet de chèques et les bordereaux de son compte courant à la Banque de France.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
280 p. 1 illustration
ISBN:
4064066307011
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