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Jules Verne

Les voyages du Capitaine Cook


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066321185

Table des matières

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIII e SIÈCLE

CHAPITRE PREMIER

I

II

CHAPITRE II

I

II

III

CHAPITRE III

I

II

CHAPITRE IV

I

II

CHAPITRE V

I

II

LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE

Table des matières


PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

I

Table des matières

Astronomes et Cartographes.

Cassini, Picard et La Hire. — La méridienne et la carte de France. — G. Delisle et d’Anville. — La ligure de la Terre. — Maupertuis en Laponie. — La Condamine à l’équateur.

Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation une sécurité inconnue jusqu’alors.

Bien que Galilée eût observé, dès 1610, les éclipses des satellites de Jupiter l’indifférence des gouvernements, le défaut d’instruments d’une puissance suffisante, les erreurs commises par les disciples du grand astronome italien avaient rendu stérile cette importante découverte.

En 1668, Jean-Dominique Cassini avait publié ses Tables des satellites de Jupiter, qui le firent mander l’année suivante par Colbert et lui valurent la direction de l’Observatoire de Paris.

Au mois de juillet 1671, Philippe de La Hire était allé faire des observations à Uraniborg, dans l’île de Huen, sur l’emplacement même de l’observatoire de Tycho-Brahé. Là, mettant à profit les tables de Cassini, il calcula, avec une exactitude qu’on n’avait pas encore atteinte, la différence entre les longitudes de Paris et d’Uraniborg.

La même année, l’Académie des Sciences envoyait à Cayenne l’astronome Jean Richer, pour y étudier les parallaxes du soleil et de la lune et les distances de Mars et de Vénus à la Terre. Ce voyage, qui réussit de tout point, eut des conséquences inattendues, et fut l’occasion des travaux entrepris bientôt après sur la figure de la Terre. Richer observa que le pendule retardait de deux minutes vingt-huit secondes à Cayenne, ce qui prouvait que la pesanteur était moindre en ce dernier lieu qu’à Paris. Newton et Huyghens en conclurent donc l’aplatissement du globe aux pôles. Mais, bientôt après, les mesures d’un degré terrestre, données par l’abbé Picard, les travaux de la méridienne, exécutés par Cassini père et fils, conduisaient ces savants à un résultat entièrement opposé et leur faisaient considérer la Terre comme un ellipsoïde allongé vers ses régions polaires. Ce fut l’origine de discussions passionnées et de travaux immenses, qui profitèrent à la géographie astronomique et mathématique.

Picard avait entrepris de déterminer l’espace compris entre les parallèles d’Amiens et de Malvoisine, qui comprend un degré un tiers. Mais l’Académie, jugeant qu’on pourrait arriver à un résultat plus exact en calculant une distance plus grande, résolut de mesurer en degrés toute la longueur de la France du nord au sud. On choisit pour cela le méridien qui passe par l’Observatoire de Paris. Ce gigantesque travail de triangulation, commencé vingt ans avant la fin du XVIIe siècle, fut interrompu, repris et terminé vers 1720.

En même temps, Louis XIV. poussé par Colbert, donnait l’ordre de travailler à une carte de la France. Des voyages furent exécutés, de 1679 à 1682, par des savants, qui fixèrent, au moyen d’observations astronomiques, la position des côtes sur l’Océan et la Méditerranée.

Cependant ces travaux, ceux de Picard complétés par la mesure de la méridienne, les relèvements qui fixaient la latitude et la longitude de certaines grandes villes de France, une carte détaillée des environs de Paris dont les points avaient été déterminés géométriquement, ne suffisaient pas encore pour dresser une carte de France. On fut donc obligé de procéder, comme on l’avait fait pour la méridienne, en couvrant toute l’étendue de la contrée d’un réseau de triangles reliés ensemble. Telle fut la base de la grande carte de France, qui a pris si justement le nom de Cassini.

Les premières observations de Cassini et de La Hire amenèrent ces deux astronomes à resserrer la France dans des limites beaucoup plus étroites que celles qui lui étaient jusqu’alors assignées.

«Ils lui ôtèrent, dit Desborough Cooley dans son Histoire des voyages, plusieurs degrés de longitude le long de la côte occidentale, à partir de la Bretagne jusqu’à la baie de Biscaye, et retranchèrent de la même façon environ un demi-degré sur les côtes du Languedoc et de la Provence. Ces changements furent l’occasion d’une plaisanterie de Louis XIV, qui, complimentant les académiciens à leur retour, leur dit en propres termes: «Je vois avec peine, messieurs, que votre voyage m’a coûté une bonne partie de mon royaume.»

Au reste, les cartographes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte des corrections des astronomes. Au milieu du XVIIe siècle, Peiresc et Gassendi avaient corrigé sur les cartes de la Méditerranée une différence de «cinq cents» milles de distance entre Marseille et Alexandrie. Cette rectification si importante fut regardée comme non avenue jusqu’au jour où l’hydrographe Jean-Mathieu de Chazelles, qui avait aidé Cassini dans ses travaux de la méridienne, fut envoyé dans le Levant pour dresser le portulan de la Méditerranée.

«On s’était également aperçu, disent les mémoires de l’Académie des Sciences, que les cartes étendaient trop les continents de l’Europe, de l’Afrique et de l’Amérique, et rétrécissaient la grande mer Pacifique entre l’Asie et l’Europe. Aussi ces erreurs causaient-elles de singulières méprises. Les pilotes, se fiant à leurs cartes, dans le voyage de M. de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à Siam, se méprirent dans leur estime, tant en allant qu’en revenant, faisant plus de chemin qu’ils ne jugeaient. En allant du cap de Bonne-Espérance à l’île de Java, ils croyaient être encore éloignés du détroit de la Sonde, quand ils se trouvèrent à plus de soixante lieues au delà, et il fallut reculer deux jours par un vent favorable pour y entrer, et, en revenant du cap de Bonne-Epérance en France, ils se trouvèrent à l’île de Florès, la plus occidentale des Açores, quand ils croyaient en être à plus de cent cinquante lieues à l’est; il leur fallut naviguer encore douze jours vers l’est pour arriver aux côtes de France.»

Les rectifications apportées à la carte de France furent considérables, comme nous l’avons dit plus haut. On reconnut que Perpignan et Collioures, notamment, se trouvaient être beaucoup plus à l’est qu’on ne le supposait. Au reste, pour s’en faire une idée bien nette, il suffit de regarder la carte de France publiée dans la première partie du tome VII des Mémoires de l’Académie des Sciences. Il y est tenu compte des observations astronomiques dont nous venons de parler, et l’ancien tracé de la carte, publiée par Sanson en 1679, y rend sensibles les modifications apportées.

Cassini proclamait avec raison que la cartographie n’était plus à la hauteur de la science. En effet, Sanson avait suivi aveuglément les longitudes de Ptolémée, sans tenir compte des progrès des connaissances astronomiques. Ses fils et ses petits-fils n’avaient fait que rééditer ses cartes en les complétant, et les autres géographes se traînaient dans la même ornière. Le premier. Guillaume Delisle, construisit de nouvelles cartes, en mettant à profit les données modernes et rejeta de parti pris tout ce qu’on avait fait avant lui. Son ardeur fut telle, qu’il avait entièrement exécuté ce projet à vingt-cinq ans. Son frère, Joseph-Nicolas, enseignait l’astronomie en Russie, et envoyait à Guillaume des matériaux pour ses cartes. Pendant ce temps, Delisle de la Coyère, son dernier frère, visitait les côtes de la mer Glaciale, fixait astronomiquement la position des points les plus importants, s’embarquait sur le vaisseau de Behring et mourait au Kamtchatka.

Voilà ce que furent les trois Delisle. Mais à Guillaume revient la gloire d’avoir révolutionné la cartographie.

«Il parvint, dit Cooley, à faire concorder les mesures anciennes et modernes et à combiner une masse plus considérable de documents; au lieu de limiter ses corrections à une partie du globe, il les étendit au globe entier, ce qui lui donne un droit très positif à être regardé comme le créateur de la géographie moderne. Pierre le Grand, à son passage à Paris, lui rendit hommage, en le visitant pour lui donner tous les renseignements qu’il possédait lui-même sur la géographie de la Russie.»

Est-il rien de plus concluant que ce témoignage d’un étranger? Et, si nos géographes sont dépassés aujourd’hui par ceux de l’Allemagne et de l’Angleterre, n’est-ce pas une consolation et un encouragement de savoir que nous avons excellé dans une science où nous travaillons à reprendre notre ancienne supériorité ?

Delisle vécut assez pour voir les succès de son élève J.-B. d’Anville. Si ce dernier fut inférieur, sous le rapport de la science historique, à Adrien Valois, il mérita sa haute renommée par la correction relative de son dessin, par l’aspect clair et artistique de ses cartes.

«On a peine à comprendre, dit M. E. Desjardins dans sa Géographie de la Gaule romaine, le peu d’importance qu’on attribue à ses œuvres de géographe, de mathématicien et de dessinateur. C’est cependant dans ces dernières qu’il a surtout donné la mesure de son incomparable mérite. D’Anville a, le premier. su construire une carte par des procédés scientifiques, et cela suffit à sa. gloire.... Dans le domaine de la géographie historique, d’Anville a fait preuve surtout d’un rare bon sens dans la discussion et d’un merveilleux instinct topographique dans les identifications; mais, il faut bien le reconnaître, il n’était ni savant, ni même suffisamment versé dans l’étude des textes classiques.»

Le plus beau travail de d’Anville est sa carte d’Italie, dont la dimension, jusqu’alors exagérée, se prolongeait de l’est à l’ouest, suivant les idées des anciens.

En 1735, Philippe Buache, dont le nom est justement célèbre comme géographe, inaugurait une nouvelle méthode en appliquant, dans une carte des fonds de la Manche, les courbes de niveau à la représentation des accidents du sol.

Dix ans plus tard, d’Après de Mannevillette publiait son Neptune oriental, dans lequel il rectifiait les cartes des côtes d’Afrique, de Chine et de l’Inde. Il y joignait une instruction nautique, d’autant plus précieuse pour l’époque que c’était le premier ouvrage de ce genre. Jusqu’à la fin de sa vie, il perfectionna ce recueil qui servit de guide à tous nos officiers pendant la fin du XVIIIe siècle.

Chez les Anglais, Halley occupait le premier rang parmi les astronomes et les physiciens. Il publiait une théorie des Variations magnétiques et une Histoire des moussons, qui lui valaient le commandement d’un vaisseau, afin qu’il pût soumettre sa théorie à l’expérience.

Ce qu’avait fait d’Après chez les Français, Alexandre Dalrymple l’accomplit pour les Anglais. Seulement, ses vues gardèrent jusqu’au bout quelque chose d’hypothétique, et il crut à l’existence d’un continent austral. Il eut pour successeur Horsburgh, dont le nom sera toujours cher aux navigateurs.

Mais il nous faut parler de deux expéditions importantes qui devaient mettre fin à la querelle passionnée sur la figure de la Terre. L’Académie des Sciences venait d’envoyer une mission composée de Godin, Bouguer et La Condamine en Amérique, pour mesurer l’arc du méridien à l’équateur. Elle résolut de confier la direction d’une expédition semblable, dans le nord, à Maupertuis.

«Si l’aplatissement de la terre, disait ce savant, n’est pas plus grand que Huyhens l’a supposé, la différence des degrés du méridien déjà mesuré en France d’avec les premiers degrés du méridien voisin de l’équateur ne sera pas assez considérable pour qu’elle ne puisse pas être attribuée aux erreurs possibles des observateurs et à l’imperfection des instruments. Mais, si on l’observe au pôle, la différence entre le premier degré du méridien voisin de la ligne équinoxiale et le 66e degré, par exemple, qui coupe le cercle polaire, sera assez grande, même dans l’hypothèse de Huyghens, pour se manifester sans équivoque, malgré les plus grandes erreurs commissibles, parce que cette différence se trouvera répétée autant de fois qu’il y aura de degrés intermédiaires.»

Le problème était ainsi nettement posé, et il devait recevoir au pôle, aussi bien qu’à l’équateur, une solution qui allait terminer le débat en donnant raison à Huyghens et à Newton.

L’expédition partit sur un navire équipé à Dunkerque. Elle se composait, outre Maupertuis, de Clairaut, Camus et Lemonnier, académiciens, de l’abbé Outhier, chanoine de Bayeux, d’un secrétaire, Sommereux, d’un dessinateur, Herbelot, et du savant astronome suédois Celsius.

Lorsqu’il reçut les membres de la mission à Stockholm, le roi de Suède leur dit: «Je me suis trouvé dans de sanglantes batailles, mais j’aimerais mieux retourner à la plus meurtrière que d’entreprendre le voyage que vous allez faire»

Assurément, ce ne devait pas être une partie de plaisir. Des difficultés de toute sorte, des privations continues, un froid excessif, allaient éprouver ces savants physiciens. Mais que sont leurs souffrances auprès des angoisses, des dangers, des épreuves qui attendaient les navigateurs polaires, Ross, Parry, Hall, Payer et tant d’autres!

«A Tornea, au fond du golfe de Bothnie, presque sous le cercle polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige, dit Damiron, dans son Éloge de Maupertuis. Lorsqu’on sortait, l’air semblait déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient par le bruit avec lequel le bois, dont toutes les maisons sont bâties, se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque pas des gens mutilés, ayant perdu bras ou jambes par l’effet d’une si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les voyageurs devaient s’arrêter.»

Aujourd’hui que ces lieux sont mieux connus, que l’on sait ce qu’est la rigueur du climat arctique, on peut se faire une idée plus juste des difficultés que devaient y rencontrer des observateurs.

Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations. Au délà de Tornea, ils ne virent plus que des lieux inhabités. Il leur fallut se contenter de leurs propres ressources pour escalader les montagnes, où ils plantaient les signaux qui devaient former la chaîne ininterrompue des triangles. Partagés en deux troupes, afin d’obtenir deux mesures au lieu d’une et de diminuer ainsi les chances d’erreur, les hardis physiciens, après nombre de péripéties dont on trouvera le récit dans les Mémoires de l’Académie des Sciences de 1737, après des fatigues inouïes, parvinrent à constater que la longueur de l’arc du méridien compris entre les parallèles de Tornea et Kittis était de 55,023 toises 1/2. Ainsi donc, sous le cercle polaire, le degré du méridien avait environ mille toises de plus que ne l’avait supposé Cassini, et le degré terrestre, dépassait de 377 toises la longueur que Picard lui avait trouvée entre Paris et Amiens. La Terre était donc considérablement aplatie aux pôles, résultat que se refusèrent longtemps à reconnaître Cassini père et fils.

Courrier de la physique, argonaute nouveau,

Qui, franchissant les monts, qui, traversant les eaux,

Ramenez des climats soumis aux trois couronnes,

Vos perches, vos secteurs et surtout deux Laponnes,

Vous avez confirmé, dans ces lieux pleins d’ennui,

Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.

Ainsi s’exprimait Voltaire, non sans une pointe de malice; puis, faisant allusion aux deux sœurs que Maupertuis ramenait avec lui, et dont l’une avait su le séduire, il disait:

Cette erreur est trop ordinaire,

Et c’est la seule que l’on fit

En allant au cercle polaire.

«Toutefois, dit M. A. Maury dans son Histoire de l’Académie des Sciences, l’importance des instruments et des méthodes dont faisaient usage les astronomes envoyés dans le nord, donna aux défenseurs de l’aplatissement de notre globe plus raison qu’ils n’avaient en réalité ; et, au siècle suivant, l’astronome suédois Svanberg rectifiait leurs exagérations involontaires par un beau travail qu’il publia dans notre langue.»

Pendant ce temps, la mission que l’Académie avait expédiée au Pérou procédait à des opérations analogues. Composée de La Condamine, Bouguer et Godin, ous trois académiciens, de Joseph de Jussieu, régent de la Faculté de médecine, chargé de la partie botanique, du chirurgien Seniergues, de l’horloger Godin des Odonais, et d’un dessinateur, elle quitta La Rochelle le 16 mai 1635. Ces savants gagnèrent Saint-Domingue, où furent faites quelques observations astronomiques, Carthagène, Puerto-Bello, traversèrent l’isthme de Panama, et débarquèrent, le 9 mars 1736, à Manta, sur la terre du Pérou.

(Fac-simile. Gravure ancienne.)


Portrait de Maupertuis. (Fac-simile. Gravure ancienne.)


Là, Bouguer et La Condamine se séparèrent de leurs compagnons, étudièrent la marche du pendule, puis gagnèrent Quito par des chemins différents.

La Condamine suivit la côte jusqu’au Rio de las Esmeraldas et leva la carte de tout ce pays qu’il traversa avec des fatigues infinies.

Bouguer, lui, se dirigea parle sud vers Guayaquil, en franchissant des forêts marécageuses, et atteignit Caracol, au pied de la Cordillère, qu’il mit sept jours à traverser. C’était la route autrefois suivie par P. d’Alvarado, où soixante-dix de ses gens avaient péri, et notamment les trois premières Espagnoles qui avaient tenté de pénétrer dans le pays. Bouguer atteignit Quito le 10 juin. Cette ville avait alors trente ou quarante mille habitants, un évêque président de l’Audience, nombre de communautés religieuses et deux collèges. La vie y était assez bon marché ; seules, les marchandises étrangères y atteignaient un prix extravagant, à ce point qu’un gobelet de verre valait dix-huit ou vingt francs.

Les savants escaladèrent le Pichincha, montagne voisine de Quito, dont les éruptions ont été plus d’une fois fatales à cette ville; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu’il fallait renonçer à porter si haut les triangles de leur méridienne, et ils durent se contenter de placer les signaux sur les collines.

«On voit presque tous les jours sur le sommet de ces mêmes montagnes, dit Bouguer dans le mémoire qu’il lut à l’Académie des Sciences, un phénomène extraordinaire qui doit être aussi ancien que le monde et dont il y a bien cependant de l’apparence que personne avant nous n’avait été témoin. La première fois que nous le remarquâmes, nous étions tous ensemble sur une montagne nommée Pambamarca. Un nuage, dans lequel nous étions plongés et qui se dissipa, nous laissa voir le soleil qui se levait et qui était très éclatant. Le nuage passa de l’autre côté. Il n’était pas à trente pas, lorsque chacun de nous vit son ombre projetée dessus et ne voyait que la sienne, parce que le nuage n’offrait pas une surface unie. Le peu de distance permettait de distinguer toutes les parties de l’ombre; on voyait les bras, les jambes, la tête; mais, ce qui nous étonna, c’est que cette dernière partie était ornée d’une gloire ou auréole formée de trois ou quatre petites couronnes concentriques d’une couleur très-vive, chacune avec les mêmes variétés que l’arc-en-ciel, le rouge étant en dehors. Les intervalles entre ces cercles étaient égaux; le dernier cercle était plus faible; et enfin, à une grande distance, nous voyions un grand cercle blanc qui environnait le tout. C’est comme une espèce d’apothéose pour le spectateur.»

Comme les instruments dont ces savants se servaient n’avaient pas la précision de ceux qui sont employés aujourd’hui, et étaient sujets aux changements de la température, il fallut procéder avec le plus grand soin et la plus minutieuse attention pour que de petites erreurs multipliées ne finissent pas par en causer de considérables. Aussi, dans leurs triangles, Bouguer et ses compagnons ne conclurent jamais le troisième angle de l’observation des deux premiers: il les observèrent tous.

Après avoir obtenu en toises la mesure du chemin parcouru, il restait à découvrir quelle partie du circuit de la Terre formait cet espace; mais on ne pouvait résoudre cette question qu’au moyen d’observations astronomiques.

Après nombre d’obstacles, que nous ne pouvons décrire ici en détail, et de remarques curieuses, entre autres la déviation que l’attraction des montagnes fait éprouver au pendule, les savants français arrivèrent à des conclusions qui confirmèrent pleinement le résultat de la mission de Laponie, Ils ne rentrèrent pas tous en France en même temps. Jussieu continua pendant plusieurs années encore ses recherches d’histoire naturelle, et La Condamine choisit, pour revenir en Europe la route du fleuve des Amazones, voyage important, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir un peu plus tard.

II

Table des matières

La guerre de course au XVIIIe siècle.

Voyage de Wood-Rodgers. — Aventures d’Alexandre Selkirk. — Les îles Galapagos. — Puerto-Seguro. — Retour en Angleterre. — Expédition de Georges Anson. — La Terre des États. — L’île de Juan- Fernandez. — Tinian. — Macao. — La prise du galion. — La rivière de Canton. — Résultats de la croisière.

On était en pleine guerre de la succession d’Espagne. Certains armateurs de Bristol résolurent alors d’équiper quelques bâtiments pour courir sus aux navires espagnols dans l’océan Pacifique et ravager les côtes de l’Amérique du Sud. Les deux vaisseaux qui furent choisis, le Duc et la Duchesse, sous le commandement des capitaines Rodgers et Courtney, furent armés avec soin et pourvus de toutes les provisions nécessaires pour un si long voyage. Le célèbre Dampier. qui s’était acquis tant de réputation par ses courses aventureuses et ses pirateries, ne dédaigna pas d’accepter le titre de premier pilote. Bien que cette expédition ait été plus riche en résultats matériels qu’en découvertes géographiques, sa relation contient cependant quelques particularités curieuses qui méritent d’être conservées.

Ce fut le 2 août 1708, que le Duc et la Duchesse quittèrent la rade royale de Bristol. Remarque intéressante à faire d’abord: pendant toute la durée du voyage, un registre, sur lequel devaient être consignés tous les événements de la campagne, fut tenu à la disposition de l’équipage, afin que les moindres erreurs et les plus petits oublis fussent réparés, avant que le souvenir des faits eût pu s’altérer.

Rien à dire sur ce voyage jusqu’au 22 décembre. Ce jour-là, furent découvertes les îles Falkland, que peu de navigateurs avaient encore reconnues. Rodgers n’y aborda point; il se contenté de dire que la côte présente le même aspect que celle de Portland, quoiqu’elle soit moins haute.

«Tous les coteaux, ajoute-t-il, avaient l’apparence d’un bon terrain; la pente en est facile, garnie de bois, et le rivage ne manque pas de bons ports.»

Ces îles ne possèdent pas un seul arbre, et les bons ports sont loin d’être fréquents, comme nous le verrons plus tard. On voit si les renseignements que nous devons à Rodgers sont exacts. Aussi les navigateurs ont-ils bien fait de ne pas s’y fier.

Après avoir dépassé cet archipel, les deux bâtiments piquèrent droit au sud, et s’enfoncèrent dans cette direction jusqu’à 60° 58’ de latitude. Il n’y avait pas de nuit, le froid était vif, et la mer si grosse, que la Duchesse fit quelques avaries. Les principaux officiers des deux bâtiments, assemblés en conseil, jugèrent alors qu’il n’était pas à propos de s’avancer plus au sud, et route fut faite à l’ouest. Le 15 janvier 1709, on constata qu’on avait doublé le cap Horn, et qu’on était entré dans la mer du Sud.

A cette époque, presque toutes les cartes différaient sur la position de l’île Juan Fernandez. Aussi, Wood Rodgers, qui voulait y relâcher pour y faire de l’eau et s’y procurer un peu de viande fraîche, la rencontra presque sans la chercher.

Le 1er février, il mit en mer une embarcation pour aller à la découverte d’un mouillage. Tandis qu’on attendait son retour, on aperçut un grand feu sur le rivage. Quelques vaisseaux espagnols ou français avaient-ils atterri en cet endroit? Faudrait-il livrer combat, pour se procurer l’eau et les vivres dont on avait besoin? Toutes les dispositions furent prises pendant la nuit; mais, au matin, aucun bâtiment n’était en vue. Déjà l’on se demandait si l’ennemi s’était retiré, lorsque l’arrivée de la chaloupe vint fixer toutes les incertitudes, en ramenant un homme vêtu de peaux de chèvres, à la figure encore plus sauvage que ses vêtements.

C’était un marin écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui, à la suite d’un démêlé avec son capitaine, avait été abandonné depuis quatre ans et demi sur cette île déserte. Le feu qu’on avait aperçu avait été allumé par lui.

Pendant son séjour à Juan-Fernandez, Selkirk avait vu passer beaucoup de vaisseaux; deux seulement, qui étaient espagnols, y avaient mouillé. Découvert par les matelots, Selkirk, après avoir essuyé leur feu, n’avait échappé à la mort que grâce à son agilité, qui lui avait permis de grimper sur un arbre sans être aperçu.

«Il avait été mis à terre, dit la relation, avec ses habits, son lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache, un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres livres de piété, ses instruments et ses livres de marine. Le pauvre Selkirk pourvut à ses besoins du mieux qu’il lui fut possible; mais, durant les premiers mois, il eut beaucoup de peine à vaincre la tristesse et à surmonter l’horreur que lui causait une si affreuse solitude. Il construisit deux cabanes, à quelque distance l’une de l’autre, avec du bois de myrte-piment. Il les couvrit d’une espèce de jonc et les doubla de peaux de chèvres, qu’il tuait à mesure qu’il en avait besoin, tant que sa poudre dura. Lorsqu’elle approcha de sa fin, il trouva le moyen de faire du feu avec deux morceaux de bois de piment, qu’il frottait l’un contre l’autre.... Quand sa poudre fut finie, il prenait les chèvres à la course, et il s’était rendu si agile par un exercice continuel, qu’il courait à travers les bois, sur les rochers et les collines, avec une vitesse incroyable. Nous en eûmes la preuve lorsqu’il vint à la chasse avec nous; il devançait et mettait sur les dents nos meilleurs coureurs et un chien excellent que nous avions à bord; il atteignait bientôt les chèvres, et nous les apportait sur son dos. Il nous dit qu’un jour il poursuivait un de ces animaux avec tant d’ardeur, qu’il le saisit sur le bord d’un précipice caché par des buissons, et roula du haut en bas avec sa proie. Il fut si étourdi de sa chute, qu’il en perdit connaissance; quand il reprit ses sens, il trouva sa chèvre morte sous lui. Il resta près de vingt-quatre heures sur la place, et il eut assez de peine à se traîner à sa cabane, qui en était distante d’un mille, et dont il ne put sortir qu’au bout de dix jours.»

Des navets semés par l’équipage de quelque vaisseau, des choux palmistes, du piment et du poivre de la Jamaïque servaient à cet abandonné pour assaisonner ses aliments. Quand ses souliers et ses habits furent en pièces, ce qui ne tarda guère, il s’en fit en peau de chèvres, avec un clou qu’il employait comme aiguille. Lorsque son couteau fut usé jusqu’au dos, il s’en fabriqua avec des cercles de barrique qu’il avait trouvés sur le rivage. Il avait si bien perdu l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre. Rodgers l’embarqua et lui donna sur son vaisseau l’office de contre-maître.

Selkirk n’avait pas été le premier marin délaissé sur l’île de Juan-Fernandez. On se rappelle peut-être que Dampier y avait déjà recueilli un malheureux Mosquito, abandonné de 1681 à 1684, et l’on voit, dans le récit des aventures de Sharp et d’autres flibustiers, que le seul survivant de l’équipage d’un vaisseau naufragé sur ces côtes y vécut cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre bâtiment vînt le reprendre. Les malheurs de Selkirk ont été racontés par un écrivain moderne, par Saintine, dans le roman intitulé : Seul!

Les deux bâtiments quittèrent Juan-Fernandez le 14 février, et commencèrent leurs courses contre les Espagnols. Rodgers s’empara de Guyaquil, dont il tira une grosse rançon, et captura plusieurs vaisseaux, qui lui fournirent plus de prisonniers que d’argent.

De toute cette partie de son voyage, dont nous n’avons pas à nous occuper, nous ne retiendrons que quelques détails sur l’île de la Gorgone, où il remarqua un singe à qui son excessive lenteur a fait donner le nom de «paresseux», sur Tecamez, dont les habitants, armés de flèches empoisonnées et de fusils, le repoussèrent avec perte, et sur les îles Galapagos, situées à deux degrés de latitude nord. Cet archipel est très nombreux, d’après Rodgers; mais, de la cinquantaine d’îles qui le composent, il n’en trouva pas une seule qui fournît de l’eau douce. Il y vit en quantité des tourterelles, des tortues de terre et de mer d’une grosseur extraordinaire, — dont le nom a été donné par les Espagnols à ce groupe, — et des chiens marins extrêmement redoutables, dont l’un eut même l’audace de l’attaquer.

«J’étais sur le rivage, dit-il, lorsqu’il sortit de l’eau, la gueule béante, avec autant de vitesse et de férocité que le chien le plus furieux qui a rompu sa chaîne. Il m’attaqua trois fois. Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine, et, chaque fois, je lui fis une large blessure qui l’obligea de se retirer avec d’horribles cris. Ensuite, se retournant vers moi, il s’arrêta pour gronder et me montrer les dents. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’un homme de mon équipage avait failli être dévoré par un des mêmes animaux.»

Au mois de décembre, Rodgers se retira avec un galion de Manille, dont il s’était emparé, sur la côte de Californie, à Puerto-Seguro. Plusieurs de ses hommes s’enfoncèrent dans l’intérieur. Ils y virent quantité d’arbres de haute futaie, pas la moindre apparence de culture, et de nombreuses fumées qui indiquaient que le pays était peuplé.

«Les habitants, dit l’abbé Prévost dans son Histoire des Voyages, étaient d’une taille droite et puissante, mais beaucoup plus noirs qu’aucun des Indiens qu’il avait vus dans la mer du Sud. Ils avaient les cheveux longs, noirs et plats, qui leur pendaient jusqu’aux cuisses. Tous les hommes étaient nus, mais les femmes portaient des feuilles ou des morceaux d’une espèce d’étoffe qui en paraît composée, ou des peaux de bêtes et d’oiseaux... Quelques-uns portaient des colliers et des bracelets de brins de bois et de coquilles; d’autres avaient au cou de petites baies rouges et des perles, qu’ils n’ont pas sans doute l’art de percer, puisqu’elles sont entaillées dans leur rondeur et liées l’une à l’autre avec un fil. Ils trouvaient cet. ornement si beau, qu’ils refusaient les colliers de verre des Anglais. Leur passion n’était ardente que pour les couteaux et les instruments qui servent au travail.»

Le Duc et la Duchesse quittèrent Puerto-Seguro le 12 janvier 1710 et atteignirent l’île Guaham, l’une des Mariannes, deux mois plus tard. Ils y prirent des vivres, et, passant par les détroits de Boutan et de Saleyer, gagnèrent Batavia. Après la relâche obligée dans cette ville et au cap de Bonne-Espérance, Rodgers mouilla aux Dunes le 1er octobre.

Bien qu’il ne donne pas le détail des immenses richesses qu’il rapportait, on peut cependant s’en faire une haute idée, lorsqu’on entend Rodgers parler des lingots, de la vaisselle d’or et d’argent et des perles dont il remit le compte à ses heureux armateurs.

Le voyage de l’amiral Anson, dont nous allons maintenant faire le récit, appartient encore à la catégorie des guerres de course; mais il clôt la série de ces expéditions de forbans qui déshonoraient les vainqueurs sans ruiner les vaincus. Bien qu’il n’apporte, lui non plus, aucune nouvelle acquisition à la géographie, sa relation est cependant semée de réflexions judicieuses, d’observations intéressantes sur des régions peu connues. Elles sont dues, non pas au chapelain de l’expédition, Richard Walter, comme le titre l’indique, mais bien à Benjamin Robins, d’après les Nichol’s literary anecdotes.

Georges Anson était né en 1697 dans le Staffordshire. Marin dès son enfance, il n’avait pas tardé à se faire remarquer. Il jouissait de la réputation d’un habile et heureux capitaine, lorsqu’en 1639 il reçut le commandement d’une escadre composée du Centurion, de 60 canons, du Glocester, de 50, du Sévère, de la même force, de la Perle, de 40 canons, du Wager, de 28, de la chaloupe le Trial et de deux bâtiments porteurs de vivres et de munitions. Outre ses 1,460 hommes d’équipage, cette flotte avait reçu un renfort de 470 invalides ou soldats de marine.

Partie d’Angleterre le 18 septembre 1740, l’expédition passa par Madère, par l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, par le havre Saint-Julien, et traversa le détroit de Lemaire.

«Quelque affreux que soit l’aspect de la Terre de Feu, dit la relation, celui de la Terre des États a quelque chose de plus horrible. Il n’offre qu’une suite de rochers inaccessibles, hérissés de pointes aiguës, d’une hauteur prodigieuse, couverts d’une neige éternelle et ceints de précipices. Enfin l’imagination ne peut rien se représenter de plus triste et de plus sauvage que cette côte.»

A peine les derniers vaisseaux de l’escadre avaient-ils débouqué du détroit, qu’une série de coups de vents, de rafales et de bourrasques fit avouer aux matelots les plus expérimentés que tout ce qu’ils avaient appelé tempête n’était rien en comparaison. Ce temps épouvantable dura sept semaines sans discontinuer. Inutile de demander si les navires subirent des avaries, s’ils perdirent nombre de matelots enlevés par les lames; décimés par les maladies qu’une humidité constante et une nourriture malsaine eurent bientôt développées.

Selkirk roula du haut en bas avec sa proie. (Page 13.)


Deux bâtiments, le Sévère et la Perle, furent engloutis, et quatre autres perdus de vue. Anson ne put s’arrêter à Valdivia, qu’il avait fixée comme rendez-vous en cas de séparation. Emporté bien au delà, il ne lui fut possible de s’arrêter qu’à Juan-Fernandez, où il arriva le 9 juin. Le Centurion avait le plus grand besoin de cette relâche. Quatre-vingts hommes de son équipage avaient péri, il n’avait plus d’eau, et le scorbut avait tellement affaibli les matelots qu’il n’y en avait pas dix en état de faire le quart. Trois autres bâtiments en aussi mauvais état ne tardèrent pas à le rejoindre.

Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine. (Page 14.)


Il fallut avant tout refaire les équipages épuisés et réparer les avaries majeures des bâtiments. Anson débarqua les malades, les installa en plein air, dans un hôpital bien abrité ; puis, à la tête des plus vaillants matelots, il parcourut l’île dans toutes les directions afin d’en relever les rades et les côtes. Le meilleur mouillage serait, d’après Anson, la baie Cumberland. La partie sud-est de Juan-Fernandez, — petite île qui n’aurait pas plus de cinq lieues sur deux, — est sèche, pierreuse, sans arbres, le terrain est bas et fort uni comparativement à la partie septentrionale. Le cresson, le pourpier, l’oseille, les navets, les raves de Sicile, croissaient en abondance, ainsi que l’avoine et le trèfle. Anson fit semer des carottes, des laitues, planter des noyaux de prunes, d’abricots et de pêches. Il ne tarda pas à se rendre compte que le nombre des boucs et des chèvres, laissé par les boucaniers dans cette île et qui y avaient si merveilleusement multiplié, était bien diminué. Les Espagnols, pour enlever cette ressource précieuse à leurs ennemis, avaient débarqué quantité de chiens affamés qui firent la chasse aux chèvres et en dévorèrent un si grand nombre qu’il en restait à peine deux cents à cette époque.

Le chef d’escadre, — ainsi Anson est-il toujours appelé dans la relation du voyage, — fit reconnaître l’île de Mas-a-fuero, qui est éloignée de vingt-cinq lieues de Juan-Fernandez. Plus petite, elle est aussi plus boisée, mieux arrosée, et elle possédait plus de chèvres.

Au commencement de décembre, les équipages avaient pu reprendre assez de forces pour qu’Anson songeât à exécuter ses projets de faire la course contre les Espagnols. Il s’empara d’abord de plusieurs vaisseaux, chargés de marchandises précieuses et de lingots d’or, puis brûla la ville de Paita. Les Espagnols estimèrent leur perte en cette circonstance à un million et demi de piastres.

Anson se rendit ensuite à la baie de Quibo, près de Panama, afin de guetter le galion qui, tous les ans, apporte les richesses des Philippines à Acapulco. Là, si les Anglais n’aperçurent aucun habitant, ils trouvèrent, auprès de quelques misérables huttes, de grands amas de coquilles et de belle nacre, que les pêcheurs de Panama y laissent pendant l’été. Parmi les provisions abondantes en cet endroit, il faut citer les tortues franches, qui pèsent ordinairement deux cents livres, et dont la pêche se faisait d’une façon singulière. Lorsqu’on en voyait une flotter endormie à la surface de la mer, un bon nageur plongeait à quelques toises, remontait, et, saisissant l’écaille vers la queue, s’efforçait d’enfoncer la tortue. En se réveillant, celle-ci se débattait, et ce mouvement suffisait à la soutenir ainsi que l’homme, jusqu’à ce qu’une embarcation vînt les recueillir tous deux.

Après une vaine croisière, Anson dut se déterminer à brûler trois vaisseaux espagnols qu’il avait pris et armés. Leur équipage et leur chargement une fois répartis sur le Centurion et le Glocester, les deux seuls bâtiments qui lui restassent, Anson, le 6 mai 1742, résolut de gagner la Chine, où il espérait, trouver des renforts et des rafraîchissements. Mais cette traversée, qu’il comptait faire en soixante jours, il lui fallut quatre mois pour l’accomplir. A la suite d’une violente tempête, le Glocester, coulant bas et ne pouvant plus être manœuvré par un équipage réduit, dut être brûlé. Seuls l’argent et les vivres furent transbordés sur le Centurion, dernier débris de cette flotte magnifique partie depuis deux ans à peine des côtes d’Angleterre.

Jeté hors de sa route, très loin dans le nord, Anson découvrit, le 26 août, les îles d’Atanacan et de Serigan; le lendemain, celles de Saypan Tinian et Agnigan, qui font partie de l’archipel des Mariannes. Un sergent espagnol, qu’il captura dans ces parages sur une petite embarcation, lui apprit que l’île de Tinian était. inhabitée et qu’on y trouvait en abondance des bœufs, des volailles et des fruits excellents, tels qu’oranges, limons, citrons, cocos, arbres à pain, etc. Nulle relâche ne pouvait mieux convenir au Centurion, dont l’équipage ne comptait plus que 71 hommes épuisés par les privations et les maladies, seuls survivants des 2,000 matelots qui montaient la flotte à son départ.

«Le terrain y est sec et un peu sablonneux, dit la relation, ce qui rend le gazon des prés et des bois plus fin et plus uni qu’il n’est ordinairement dans les climats chauds; le pays s’élève insensiblement depuis l’aiguade des Anglais jusqu’au milieu de l’île; mais, avant que d’arriver à sa plus grande hauteur, on trouve plusieurs clairières en pente, couvertes d’un trèfle fin, qui est entremêlé de différentes sortes de fleurs, et bordées de beaux bois, dont les arbres portent d’excellents fruits... Les animaux, qui pendant la plus grande partie de l’année sont les seuls maîtres de ce beau séjour, font partie de ses charmes romanesques et ne contribuent pas peu à lui donner un air de merveilleux. On y voit quelquefois des milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, spectacle d’autant plus singulier que tous ces animaux sont d’un véritable blanc de lait, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement noires. Quoique l’île soit déserte, les cris continuels et la vue d’un grand nombre d’animaux domestiques, qui courent en foule dans les bois, excitent des idées de fermes et de villages.»

Tableau vraiment trop enchanteur! L’auteur ne lui aurait-il pas prêté bien des charmes qui n’existaient que dans son imagination? Après une si longue croisière, après tant de tempêtes, il n’est pas étonnant que les grands bois verdoyants, l’exubérance de la végétation, l’abondance de la vie animale, aient fait une profonde impression sur l’esprit des compagnons de lord Anson. Au reste, nous saurons bientôt si ses successeurs à Tinian ont été aussi émerveillés que lui.

Cependant, Anson n’était pas sans inquiétude. Il avait fait réparer son bâtiment, il est vrai, mais beaucoup de malades demeuraient à terre pour s’y rétablir définitivement, et il ne restait plus à bord qu’un petit nombre de matelots. Le fond étant de corail, on dut prendre des précautions pour que les câbles ne fussent pas coupés. Malgré cela, au moment de la nouvelle lune, un vent impétueux s’éleva et fit chasser le navire. Les ancres tinrent bon, mais il n’en fut pas de même des aussières, et le Centurion fut emporté en pleine mer. Le tonnerre ne cessait de gronder, la pluie tombait avec une telle violence, que, de terre, on n’entendait même pas les signaux de détresse qui partaient du bâtiment. Anson, la plupart des officiers, une grande partie de l’équipage, au nombre de cent treize individus, étaient demeurés à terre, et ils se trouvaient privés de l’unique moyen qu’ils possédassent de quitter Tinian.

La désolation fut extrême, la consternation inexprimable. Mais Anson, homme énergique et fécond en ressources, eut bientot arraché ses compagnons au désespoir. Une barque, celle qu’ils avaient prise aux Espagnols, leur restait, et ils eurent la pensée de l’allonger, afin qu’elle pût contenir tout le monde, avec les provisions nécessaires pour gagner la Chine. Mais dix-neuf jours plus tard, le Centurion était de retour, et les Anglais, s’y embarquant le 21 octobre, ne tardèrent pas à atteindre Macao. Depuis deux ans, depuis leur départ d’Angleterre, c’était la première fois qu’ils relâchaient dans un port ami et civilisé.

«Macao, dit Anson, autrefois très riche, très peuplée et capable de se défendre contre les gouverneurs chinois du voisinage, est extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Quoiqu’elle continuât d’être habitée par des Portugais et commandée par un gouverneur que nomme le roi de Portugal, elle est à la discrétion des Chinois, qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres; aussi le gouverneur portugais se garde-t-il soigneusement de les choquer.»

Il fallut qu’Anson écrivît une lettre hautaine au gouverneur chinois pour obtenir la permission d’acheter, même à très haut prix. les vivres et les rechanges dont il avait besoin. Puis il annonça publiquement qu’il partait pour Batavia et mit à la voile le 19 avril 1743. Mais, au lieu de gagner les possessions hollandaises, il fit voile pour les Philippines, où il attendit, pendant plusieurs jours, le galion qui revenait d’Acapulco, après y avoir richement vendu sa cargaison. D’habitude ces bâtiments portaient quarante-quatre canons et comptaient plus de cinq cents hommes d’équipage. Anson ne comptait que deux cents matelots, dont une trentaine n’étaient que des mousses; mais la disproportion des forces ne pouvait l’arrêter, car il avait pour lui l’appât d’un riche butin, et l’avidité de ses hommes lui répondait de leur courage.

«Pourquoi, dit un jour Anson à son maître d’hôtel, pourquoi ne me servez vous plus de ces moutons que nous avons achetés en Chine? Sont-ils donc tous mangés? — Que monsieur le chef d’escadre m’excuse, répondit celui-ci, il en reste deux à bord, mais j’avais le dessein de les garder pour en traiter le capitaine du galion:»

Personne, pas même le maître d’hôtel, ne doutait donc du succès! D’ailleurs, Anson prit habilement ses dispositions et sut compenser le petit nombre de ses hommes par leur mobilité. Le combat fut vif; les nattes dont les bastingages du galion étaient remplies, prirent feu, et les flammes s’élevèrent jusqu’à la hauteur du mât de misaine. C’était trop, pour les Espagnols, de deux ennemis à combattre. Ils se rendirent après une lutte de deux heures qui leur coûta soixante-sept tués et quatre-vingt-quatre blessés.

La prise était riche: «1,313,843 pièces de huit et 35,682 onces d’argent en lingots, outre une partie de cochenille et quelques autres marchandises d’assez peu de valeur en comparaison de l’argent. Cette proie, jointe aux autres, faisait à peu près la somme de 400,000 livres sterling, sans y comprendre les vaisseaux, les marchandises, etc., que l’escadre anglaise avait brûlés ou détruits aux Espagnols et qui ne pouvaient aller à moins de 600,000 livres sterling.»

Anson regagna la rivière de Canton avec sa prise, qu’il y vendit, bien au-dessous de sa valeur, pour la somme de 6,000 piastres, partit le 10 décembre, et rentra à Spithead le 15 juin 1744, après une absence de trois ans et neuf mois. Son entrée à Londres fut triomphale. Trente-deux chariots y transportèrent, au son des tambours et des trompettes, aux acclamations de la multitude, les dix millions montant de ses nombreuses prises, que lui-même, ses officiers et ses matelots se partagèrent, sans que le roi lui-même eût le droit de figurer au partage.

Anson fut nommé contre-amiral, peu de temps après son retour en Angleterre, et reçut plusieurs commandements importants. En 1747, il s’empara, après une lutte héroïque, du marquis de La Jonquière-Taffanel. Nommé, à la suite de cet exploit, premier lord de l’Amirauté et amiral, il protégea, en 1758, la tentative de descente faite par les Anglais auprès de Saint-Malo, et mourut à Londres quelque temps après son retour.

CHAPITRE II

Table des matières

LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK
I

Table des matières

Roggewein. — Le pru qu’on sait de lui. — Incertitude de ses découvertes. — L’île de Pâques. — Les îles Pemicieuses. — Les Bauman. — Nouvelle-Bretagne. — Arrivée à Batavia. — Byron. — Relâches à Rio- de-Janeiro et au Port-Désiré. — Entrée dans le détroit de Magellan. — Les îles Falkland et le port Egmont. — Les Fuégiens. — Mas-a-fuero. — Les îles du Désappointement. — Les îles du Danger. — Tinian. — Retour en Europe.

Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.

Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les mers del’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur hollandais, n’a rien pu découvrir-à cet égard.

Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses contemporains.

Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son commandement: l’Aigle, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le Tienhoven, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la galère l’Africaine, de 14 canons et GO hommes d’équipage, capitaine Henri Rosenthall. Celle navigation dans l’Atlantique n’offre aucune particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe. Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland, ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser que ce fût le même archipel.

Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de Pepys, îles Conti. sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.

Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique, une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude; puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez, où il rallia le Tienhoven, dont il était séparé depuis le 21 décembre.

Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue d’une île qu’il nomma île de Piques.

Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses observations des moeurs et des usages des naturels. Nous aurons l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus détaillées de Cook et de La Pérouse.

«Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu, c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui, après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur chute, couvrirent leur nudité ;» et il ajoute, pour plus grand éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que celle feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»

Combat du Centurion ave un galion espagnol. (Fac-simile. Gravure ancienne.) (Page 21.)


Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des proportions de nos premiers parents.

Un indigène monta sans crainte à bord de l’Aigle. Il y réjouit tout le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales. Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant, elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent, pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce qu’ils possédaient.

Le Conseil de guerre adopta ce dernier parti. (Page 27.)


Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais, malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles, on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages aujourd’hui bien connus.

Chassé de son mouillage sur la côte orientale del’île de Pâques, par un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest, traversa la nier Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff, qu’elle a conservé.

L’escadre passa devant celte île sans la visiter, et fut poussée, la nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe d’îles basses qu’on ne s’attendait pas a rencontrer. La galère l’Africaine se brisa contre un écueil, et les deux conserves faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager et à regagner la haute mer.

Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook a donné le nom d’îles Palliser.

Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si le soleil avait tardé de paraître, le Tienhoven s’y serait perdu.

La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle n’appartient pas aux Palliser.

Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au milieu d’îles à demi noyées.

«A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore, nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager, et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui régnait alors; là moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble, elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur donnâmes le nom de Labyrinthe, parce que, pour en sortir, nous fûmes obligés de faire plusieurs détours.»

Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du Prince-de-Galles, di Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu. Dumont d’Urville croit qu’il s’agi ici du groupe de Vliegen, déjà vu par Schouten et Lemaire.

Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par des détachements bien armés.

Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution, plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre. Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une grande bravoure, à assaillir les étrangers; et ils les forcèrent à se rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.

Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis, ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir des idées bien nettes touchant la propriété ?

Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été impossible de la reconnaître.

Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au con’raire, remonter au nord pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.

Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois, trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du Tienhoven, qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges, les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.

«Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud; charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et, lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets les plus vifs.»

Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des Navigateurs.

Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que Fleurieu. les considèrant comme une découverte hollandaise, appelle îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue, que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala par de nouyeaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à Batavia.

Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bàtiments, emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade, et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès, et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle avait saisi et à payer des dommages considérables.

Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être mieux connue.

Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:

«Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables, inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin, comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté, ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix profonde dont jouissent heureusement. ses royaumes, a jugé à propos de la mettre à exécution.... »

Quel était donc le marin éprouvé sur qui le choix du gouvernement anglais s’était arrêté ? C’était le commodore John Byron, né le 8 novembre 1723. Dès son enfance, il avait montré la passion la plus vive pour la carrière maritime et s’était embarqué à dix-sept ans sur un des bâtiments de l’escadre de l’amiral Anson, chargée d’aller détruire les établissements Espagnols sur les côtes du Pacifique.

Nous avons raconté plus haut les malheurs qui fondirent sur cette expédition, avant l’incroyable fortune qui devait marquer sa dernière partie.

Le bâtiment sur lequel Byron était embarqué, le Wager, fit naufrage en débouquant du détroit de Magellan, et l’équipage, fait prisonnier par les Espagnols, fut emmené au Chili. Après une captivité qui n’avait pas duré moins de trois ans, Byron parvint à s’échapper et fut recueilli par un bâtiment de Saint-Malo. qui le ramena en Europe. Il reprit aussitôt du service, se signala en plusieurs rencontres pendant la guerre contre la France, et ce fut, sans doute, le souvenir de son premier voyage autour du monde, si malheureusement interrompu, qui attira sur lui l’attention de l’Amirauté.

Les bâtiments qu’on lui confiait étaient armés avec soin. Le Dauphin était un navire de guerre de sixième rang qui portait 24 canons, 150 matelots, 3 lieutenants et 37 bas officiers. La Tamar était un sloop de 16 canons, sur lequel embarquèrent, sous le commandement du capitaine Mouat, 90 matelots, 3 lieutenants et 27 bas officiers.

Le début ne fut pas heureux. Le 21 juin, l’expédition quitta les Dunes; mais, en descendant la Tamise, le Dauphin toucha, et il fallut entrer à Plymouth pour l’abattre en carène.

Le 3 juillet, l’ancre fut définitivement levée, et, dix jours plus tard, Byron s’arrêtait à Funchal, dans l’île de Madère, pour prendre quelques rafraîchissements. Il fut également obligé de relâcher aux îles du cap Vert pour faire de l’eau, celle qui était embarquée n’ayant pas tardé à se corrompre.

Rien ne vint contrarier la navigation des deux bâtiments anglais jusqu’à la vue du cap Frio. Seulement, Byron fit cette singulière remarque, plusieurs fois constatée depuis, que le doublage en cuivre de ses bâtiments semblait écarter le poisson, qu’il aurait du rencontrer en abondance dans ces parages. Les chaleurs accablantes et les pluies continuelles avaient couché sur les cadres une bonne partie des équipages. Aussi le besoin d’une relâche et de vivres frais se faisait-il sentir.

On devait la trouver à Rio-Janeiro, où l’on arriva le 12 décembre. Byron y reçut un accueil empressé de la part du vice-roi, et il raconte ainsi sa première entrevue:

«Lorsque je vins lui faire visite, j’en fus reçu avec le plus grand appareil; environ soixante officiers étaient rangés devant le palais. La garde était sous les armes. C’étaient de très beaux hommes, très bien tenus. Son Excellence, accompagnée de la noblesse, vint me recevoir sur l’escalier. Je fus salué par quinze coups de canon tirés du fort le plus voisin. Nous entrâmes ensuite dans la salle d’audience, où, après une conversation d’un quart d’heure, je pris congé et fus reconduit avec les mêmes cérémonies....»

Nous dirons un peu plus tard combien la réception faite au capitaine Cook, quelques années après, ressemble peu à celle qui venait d’être faite à Byron.

Le commodore obtint sans peine la permission de débarquer ses malades et rencontra les plus grandes facilités pour se procurer des rafraîchissements. Il n’eut à se plaindre que des tentatives réitérées des Portugais pour amener la désertion de ses matelots. Les chaleurs insupportables que les équipages éprouvèrent à Rio, abrégèrent la durée de la relâche. Le 16 octobre, l’ancre fut enfin levée, mais il fallut attendre à l’entrée de la baie, pendant quatre ou cinq jours, qu’un vent de terre permît aux navires de gagner la haute mer.

Jusqu’alors, la destination des bâtiments avait été tenue secrète. Byron appela à son bord le commandant de la Tamar, et, en présence des mate lots assemblés, il lut ses instructions, qui lui prescrivaient, non pas de se rendre aux Indes Orientales, comme il en avait été question jusqu’alors, mais d’entrer dans la mer du Sud pour y faire des découvertes qui pourraient être d’une grande importance pour l’Angleterre. Dans celte vue, les lords de l’Amirauté accordaient aux équipages une double paye, sans parler de l’avancement et des gratifications, si l’on était content d’eux. De cette courte harangue, la seconde partie fut la plus agréable aux matelots, qui l’accueillirent avec des acclamations joyeuses.

Jusqu’au 29 octobre, on fit voile au sud sans incidents. Alors, des grains subits et de violentes rafales se succédèrent et dégénérèrent en une épouvantable tempête, pendant laquelle le commodore fit jeter par-dessus bord quatre canons, pour éviter de sombrer sous voiles. Le lendemain, le temps devint un peu plus maniable; mais il faisait aussi froid qu’en Angleterre à cette époque de l’année, bien que novembre répondît au mois de mai de l’hémisphère boréal. Comme le vent faisait continuellement dériver le bâtiment dans l’est, Byron commença à craindre qu’il fût très difficile de ranger la côte de Patagonie.

Tout à coup, le 12 novembre, quoique aucune côte ne fut marquée en cet endroit sur les cartes, retentit à plusieurs reprises le cri: Terre! terre à l’avant! Les nuages obscurcissaient à ce moment presque tout le tour de l’horizon, et le tonnerre succédait aux éclairs presque sans relâche.

«Je crus remarquer, dit Byron, que ce qui avait tout d’abord paru être une île, présentait deux montagnes escarpées; mais, en regardant du côté du vent, il me sembla que la terre qui se joignait à ces montagnes s’étendait au loin dans le sud-est; en conséquence, nous gouvernâmes S.-O. Je fis monter des officiers au haut des mâts pour observer au vent et vérifier cette découverte; tous assurèrent qu’ils voyaient une grande étendue de terre..... Puis, nous portâmes à l’E.-S.-E. La terre semblait se montrer toujours sous la même apparence. Les montagnes paraissaient bleues, comme cela est assez ordinaire par un temps obscur et pluvieux, lorsqu’on n’en est pas éloigné.... Bientôt, quelques-uns crurent entendre et voir la mer briser sur un rivage de sable; mais, ayant gouverné encore environ une heure avec toute la circonspection possible, ce que nous avions pris pour la terre s’évanouit tout d’un coup, et nous fûmes convaincus, à notre grand étonnement, que ce n’avait été qu’une terre de brume.... J’ai été presque continuellement en mer. continue Byron, depuis vingt-sept ans; mais je n’ai point d’idée d’une illusion si générale et si soutenue..... Il n’est pas douteux que, si le temps ne se fût pas éclairci assez promptement pour faire disparaître, à nos yeux, ce que nous avions pris pour la terre, tout ce qu’il y avait à bord aurait fait serment qu’il avait découvert la terre à cette hauteur. Nous nous trouvions alors nar les 43° 46’ de lat. S, et 60° 5’ de long. 0.»

Le lendemain, survint un coup de vent épouvantable, annoncé par les cris perçants de plusieurs centaines d’oiseaux qui fuyaient. Il ne dura pas plus de vingt minutes. Cependant, ce fut assez pour coucher le navire sur le flanc avant qu’ont eût pu larguer la grande amure, qui fut coupée. En même temps, l’écoute de la grand’voile renversait le premier lieutenant, l’envoyait rouler au loin, et la misaine, qui n’était pas entièrement amenée, était mise en pièces.


Une troupe d’hommes à cheval arboraient un pavillon blanc. (Page 34.)


Les jours qui suivirent ne furent pas beaucoup plus favorisés. En outre, le navire était si peu calé que sa dérive devenait très considérable, dès qu’il ventait bon frais.

A la suite d’une navigation aussi tourmentée, le 24 novembre, Byron atteignit, — avec quel bonheur, on le comprend! — l’île des Pingouins et le port Désiré. Mais les agréments de cette station ne devaient pas justifier l’impatience qu’avait eue l’équipage d’y parvenir.

Descendus à terre, les marins anglais ne découvrirent, en s’avançant dans l’intérieur, qu’une campagne déserte, des collines aréneuses, pas un seul arbre. En fait de gibier, quelques guanacos furent aperçus de trop loin pour être tirés, mais on put prendre un certain nombre de gros lièvres, qu’on n’eut pas de peine à forcer. Seule, la chasse des veaux marins et des oiseaux aquatiques fournit assez pour «régaler toute une flotte».

D’une mauvaise tenue, mal abrité, le port Désiré offrait encore ce grave inconvénient, qu’on ne pouvait s’y procurer qu’une eau saumâtre. Quant aux habitants, on n’en vit pas trace. Une longue station en cet endroit étant inutile et dangereuse. Byron se mit, le 25, à la recherche de l’île Pepys.

La position de cette terre était-des plus incertaines. Halley la plaçait à 80° à l’est du continent. Cowley, le seul qui assurât l’avoir vue, prétendait qu’elle gisait par 47° de latitude S., mais sans fixer sa longitude. Il y avait là un problème intéressant à résoudre.

Après avoir croisé au N., au S. et à l’E., Byron, persuadé que cette île n’existait pas, fit route pour gagner les Sébaldines et le premier port où il pourrait trouver l’eau et le bois dont il avait le plus pressant besoin. Une tempête l’assaillit, pendant laquelle les vagues furent si terribles, que Byron n’avait rien vu de pareil, même lorsqu’il avait doublé le cap Horn avec l’amiral Anson. La tourmente passée, il reconnut le cap des Vierges, qui forme l’entrée septentrionale du détroit de Magellan.

Dès que le bâtiment fut assez près du rivage, les matelots purent distinguer une troupe d’hommes à cheval qui arboraient un pavillon blanc et faisaient signe de descendre à terre. Curieux de voir ces Patagons sur lesquels les voyageurs précédents étaient si peu d’accord, Byron gagna la côte avec un fort détachement de soldats armés.

Il trouva là près de cinq cents hommes, presque tous à cheval, d’une taille gigantesque, et qui semblaient être des monstres à figure humaine. Leur corps était peint de la manière la plus hideuse, leur visage était sillonné de lignes de diverses couleurs, leurs yeux entourés de cercles bleus, noirs ou rouges, de sorte qu’ils semblaient porter d’immenses lunettes. Presque tous étaient sans vêtements, à l’exception d’une peau jetée sur leurs épaules, le poil en dedans, et plusieurs portaient des bottines. Singulier costume, primitif et peu coûteux!

Avec eux, on voyait des chiens en grande quantité, des chevaux fort petits, d’une très vilaine apparence, mais qui n’en étaient pas moins extrêmement rapides. Les femmes montaient à cheval comme les hommes, sans étriers, et tous galopaient sur le rivage de la mer, bien qu’il fût semé de très grosses pierres excessivement glissantes.

Cette entrevue fut amicale. Byron distribua à cette race de géants une foule de babioles, des rubans, de la verroterie et du tabac.

Aussitôt qu’il eut rallié le Dauphin, Byron entra avec le flot dans le détroit de Magellan. Il n’avait pas l’intention de le traverser, mais voulait seulement y chercher un havre sûr et commode où il pût faire de l’eau et du bois, avant de se remettre à la recherche des îles Falkland.

Au sortir du second goulet, Byron releva les îles Sainte-Elisabeth, Saint-Barthélemy, Saint-Georges, la pointe Sandy. Près de cette dernière, il rencontra un pays délicieux, des sources, des bois, des prairies émaillées de fleurs qui répandaient dans l’air un parfum exquis. Le paysage était animé par des centaines d’oiseaux, dont une espèce reçut le nom «d’oie peinte», que lui valut son plumage nuancé des plus brillantes couleurs. Mais nulle part on ne rencontra un endroit où le canot pût accoster sans courir les plus grands dangers. Partout l’eau était très basse et la mer brisait avec force. Des poissons, et notamment de magnifiques mulets, des oies, des bécasses, des sarcelles et beaucoup d’autres oiseaux d’un excellent goût furent péchés ou tués par les équipages.

Byron fut donc forcé de continuer sa route jusqu’au poil Famine, où il arriva le 27 décembre.

«Nous étions, dit-il, à l’abri de tous les vents, à l’exception de celui du S.-E. qui souffle rarement, et si un vaisseau venait à chasser en côte dans l’intérieur de la baie, il n’y recevrait aucun dommage, parce qu’il y règne un fond doux. Il flotte le long des côtes une quantité de bois assez considérable pour en charger aisément mille vaisseaux, de sorte que nous n’étions point dans le cas d’en aller couper dans la foret.»

Au fond de cette baie débouche une rivière, la Sedger, dont l’eau est excellente. Ses bords sont plantés de grands et superbes arbres, propres à faire d’excellents mâts. Sur leurs branches perchaient une multitude de perroquets et autres oiseaux au plumage étincelant. Dans ce port Famine, l’abondance ne cessa de régner pendant tout le séjour de Byron.

Le 5 janvier 1765, aussitôt que ses équipages furent complètement remis de leurs fatigues, et les navires approvisionnés, le commodore reprit la recherche des îles Falkland. Sept jours plus tard, il découvrait une terre dans laquelle il crut reconnaître les îles de Sebald de Weert; mais, en s’en approchant, il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour trois îles n’en formait qu’une seule, qui s’étendait au loin dans le sud. Il ne douta pas qu’il ne fût en présence de l’archipel marqué sur les cartes de cette époque sous le nom de New-Islands, par 51° de latitude S. et 63° 32’ de longitude 0.

Tout d’abord, Byron tint le large, car il importait de ne pas être jeté par des courants sur une côte qu’il ne connaissait pas. Puis, après ce relevé sommaire, une embarcation fut détachée, afin de suivre la côte de plus près et d’y chercher un havre sûr et commode, qu’elle ne tarda pas à rencontrer. Il reçut le nom de port Egmont, en l’honneur du comte d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

«Je ne pense pas, dit Byron, qu’on puisse trouver un plus beau port; le fond est excellent, l’aiguade est facile, tous les vaisseaux de l’Angleterre pourraient y être mouillés à l’abri de tous les vents. Les oies, les canards, les sarcelles s’y trouvaient en telle abondance, que les matelots étaient las d’en manger. Le défaut de bois est ici général, à l’exception de quelques troncs d’arbres qui flottent le long des côtes et qui y sont portés vraisemblablement du détroit de Magellan.»

L’oseille sauvage, le céleri, ces excellents anti-scorbutiques, se rencontraient de tous côtés. Le nombre des loups et des lions marins, ainsi que celui des pingouins, était si considérable, qu’on ne pouvait marcher sur la grève sans les voir fuir en troupes nombreuses. Des animaux semblables au loup, mais qui avaient plutôt la figure du renard, sauf la taille et la queue, attaquèrent plusieurs fois les matelots, qui eurent toutes les peines du monde à se défendre. Il ne serait pas facile de dire comment ils sont venus en cette contrée, éloignée du continent d’au moins cent lieues, ni dans quel endroit ils trouvent un refuge, car ces îles ne produisent, en fait de végétaux, que des joncs, des glaïeuls et pas un seul arbre.

Le récit de cette partie du voyage de Byron ne forme, dans la biographie Didot, qu’un tissu inextricable d’erreurs. «La flottille, dit M. Alfred de Lacaze, s’engagea, le 17 février, dans le détroit de Magellan, mais fut forcée de relâcher près du port Famine dans une baie qui prit le nom de port Egmont...» Confusion singulière: qui démontre la légèreté avec laquelle sont parfois rédigés les articles de cet important recueil.

Byron prit possession du port Egmont et des îles adjacentes, appelées Falkland, au nom du roi d’Angleterre. Cowley leur avait donné le nom d’îles Pepys, mais, suivant toute probabilité, le premier qui les ait découvertes est le capitaine Davis, en 1592. Deux ans plus tard, sir Richard Hawkins vit une terre qu’on suppose être la même et à laquelle il donna le nom de Virginie, en l’honneur de sa souveraine, la reine Élisabeth. Enfin, des bâtiments de Saint-Malo visitèrent cet archipel. C’est sans doute ce qui lui a fait donner par Frézier le nom d’îles Malouines.

Après avoir nommé un certain, nombre de rochers, d’îlots et de caps, le 27 janvier Biron quitta le port Egmont et fit voile pour le port Désiré, qu’il atteignit neuf jours plus tard. Il y trouva la Floride, vaisseau-transport, qui lui apportait d’Angleterre les vivres et les rechanges nécessaires à sa longue navigation. Mais ce mouillage était trop périlleux, la Floride et la Tamar étaient en trop mauvais état pour qu’il fût possible de procéder à une opération aussi longue qu’un transbordement. Byron envoya donc sur la Floride un de ses bas officiers, qui avait une parfaite connaissance du détroit de Magellan, et mit à la voile avec ses deux conserves pour le port Famine.

A plusieurs reprises, il rencontra, dans le détroit, un bâtiment français qui semblait faire la même route que lui. A son retour en Angleterre, il apprit que c’était l’Aigle, commandé par M. de Bougainville, qui venait sur la côte de Patagonie faire des coupes de bois nécessaires à la nouvelle colonie française des îles Falkland.

Pendant ses différentes escales dans le détroit, l’expédition anglaise reçut la visite de plusieurs hordes de Fuégiens.

«Je n’avais pas encore vu, dit Byron, de créatures si misérables. Ils étaient nus, à l’exception d’une peau très puante de loup de mer, jetée sur leurs épaules; ils étaient armés d’arcs et de flèches, qu’ils me présentèrent pour quelques grains de collier et d’autres bagatelles. Les flèches, longues de deux pieds, étaient faites de roseau et armées d’une pierre verdâtre; les arcs, dont la corde était de boyau, avaient trois pieds de longueur.

«Quelques fruits, des moules, des débris de poisson pourri, jetés par la tempête sur le rivage, constituaient toute leur nourriture. Il n’y eut guère que les cochons qui voulurent goûter de leurs mets; c’était un gros morceau de baleine déjà en putréfaction et dont l’odeur infectait l’air au loin. L’un d’eux découpait, avec les dents, cette charogne et en présentait les morceaux à ses compagnons, qui les mangeaient avec la voracité de bêtes féroces.

«Plusieurs de ces misérables sauvages se déterminèrent à monter à bord. Voulant leur faire fête, un de mes bas officiers joua du violon, et quelques matelots dansèrent. Ils furent enchantés de ce petit spectacle. Impatients d’en marquer leur reconnaissance, l’un d’eux se hâta de descendre dans sa pirogue; il en rapporta un petit sac de peau de loup de mer où était une graisse rouge dont il frotta le visage du joueur de violon. Il aurait bien souhaité me faire le même honneur, auquel je me refusai; mais il fit tous ses efforts pour vaincre ma modestie, et j’eus toutes les peines du monde à me défendre de recevoir la marque d’estime qu’il voulait me donner.»

Il n’est pas inutile de rapporter ici l’opinion de Byron marin expérimenté, sur les avantages et les inconvénients qu’offre la traversée du détroit de Magellan. Il n’est pas d’accord avec la plupart des autres navigateurs qui ont visité ces parages.

«Les dangers et les difficultés que nous avons essuyés, dit-il, pourraient faire croire qu’il n’est pas prudent de tenter ce passage et que les vaisseaux qui partent d’Europe, pour se rendre dans la mer du Sud, devraient tous doubler le cap Horn. Je ne suis point du tout de cette opinion, quoique j’aie doublé deux fois le cap-Horn. Il est une saison de l’année où, non pas un seul vaisseau, mais toute une flotte peut en trois semaines traverser le détroit, et, pour profiter de la saison la plus favorable, il convient d’y entrer dans le mois de décembre. Un avantage-inestimable, qui doit toujours décider les navigateurs, est qu’on y trouve en abondance du céleri, du cochlearia, des fruits, et plusieurs autres végétaux anti-scorbutiques.... Les obstacles que nous eûmes à vaincre et qui nous retinrent dans-le détroit, du 17 février au 8 avril, ne peuvent être imputés qu’à la saison de l’équinoxe, saison ordinairement orageuse, et qui, plus d’une fois, mit notre patience à l’épreuve.»

Jusqu’au 26 avril, jour où il eut connaissance de Mas-a-fuero, l’une des îles dit groupe de Juan-Fernandez, Byron avait fait route au N.-O. Il s’empressa d’y débarquer quelques matelots, qui, après avoir fait provision d’eau et de bois, chassèrent des chèvres sauvages, auxquelles ils trouvèrent un goût aussi délicat qu’à la meilleure venaison d’Angleterre.

Durant cette relâche, il se produisit un fait assez singulier. Un violent ressac brisait sur la côte et empêchait les embarcations d’approcher la grève. Bien qu’il fût muni d’une ceinture de sauvetage, l’un des matelots débarqués, qui ne savait pas nager, ne voulut jamais se jeter à la mer pour regagner la chaloupe. Menacé-d’être abandonné sur cette île déserte, il se refusait énergiquement à se risquer, lorsqu’un de ses camarades vint lui passer adroitement, autour du corps, une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant et dont l’autre bout était resté dans la chaloupe. Lorsqu’il y arriva, le malheureux avait avalé, dit la relation d’Hawkesworth, une si grande quantité d’eau, qu’en le retirant il paraissait être sans vie. On le suspendit par les pieds; il reprit bientôt ses sens, et, le jour suivant, il était parfaitement rétabli. Malgré cette cure, véritablement merveilleuse, nous ne prendrons pas sur nous de la recommander aux Sociétés de sauvetage.

En quittant Mas-a-fuero, Byron changea de route, afin de chercher la terre de Davis, — aujourd’hui l’île de Pâques, — que les géographes plaçaient par 27° 30’ et à cent lieues environ à l’ouest de la côte américaine. Huit jours furent consacrés à cette recherche.

Byron, n’ayant rien découvert après cette croisière qu’il ne pouvait prolonger plus longtemps, parce qu’il avait l’intention de visiter l’archipel Salomon, fit route au nord-ouest. Le 22 mai, le scorbut apparut sur les vaisseaux et ne tarda pas à faire des progrès alarmants. Par bonheur, le 7 juin, par 14° 58’ de longitude -ouest, la terre fut aperçue du haut des mâts.

Le lendemain, on se trouvait en présence de deux îles qui semblaient offrir une riante perspective. C’étaient de grands arbres touffus, des arbrisseaux et des bosquets, au milieu desquels circulaient quelques naturels, qui ne tardèrent pas à se réunir sur la plage et à allumer des feux.

Byron détacha aussitôt une embarcation pour chercher un mouillage. Elle revint sans avoir trouvé de fond à une encâblure du littoral. Les pauvres scorbutiques, qui s’étaient traînés sur les gaillards, regardaient avec une douloureuse envie cette île fertile, où se trouvait le remède à leurs maux, mais dont la nature leur défendait l’entrée.

«Ils voyaient, dit la relation, des cocotiers en abondance, chargés de fruits dont le lait est peut-être le plus puissant antiscorbutique qu’il y ait au monde; ils supposaient avec raison qu’il devait y avoir des limons, des bananes et d’autres fruits des tropiques, et, pour comble de désagrément, ils voyaient des écailles de tortues éparses sur le rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient rendus à la vie, n’étaient pas plus à leur portée que s’ils en eussent été séparés par la moitié du globe; mais, en les voyant, ils sentaient plus violemment le malheur d’en être privés.»

Byron ne voulut pas prolonger plus longtemps le supplice de Tantale auquel étaient soumis ses malheureux matelots; après avoir donné à ce groupe le nom d’îles du Désappointement, il remit à la voile le 8 juin. Le lendemain même, il eut connaissance d’une nouvelle terre, longue, basse, couverte de cocotiers. Au milieu s’étendait un lagon avec un petit îlot. Ce seul aspect indiquait la formation madréporique de cette terre, simple «attoll» qui n’était pas encore, mais qui allait devenir une île. Aussi l’embarcation, envoyée pour sonder, trouva-t-elle partout une côte accore, aussi escarpée qu’un mur.

Pendant ce temps, les indigènes se livraient à des démonstrations hostiles. Deux d’entre eux pénétrèrent même dans l’embarcation. L’un vola la veste d’un matelot, l’autre mit la main à la corne du chapeau du quartier-maître; mais, ne sachant comment s’en emparer, il le tira à lui au lieu de le lever, ce qui permit au quartier-maître de s’opposer à cette tentative. Deux grandes pirogues, montées chacune par une trentaine de rameurs, firent mine alors d’attaquer les chaloupes, mais celles-ci leur donnèrent aussitôt la chasse. Au moment où elles vinrent s’échouer au rivage, une lutte s’engagea, et les Anglais, sur le point d’être accablés par le nombre, durent faire usage de leurs armes. Trois ou quatre insulaires restèrent sur le carreau.

L’un d’eux découpait avec les dents... (Page 37.)


Le lendemain, quelques matelots et les scorbutiques qui avaient pu quitter leur hamac descendirent à terre. Les naturels, effrayés par la leçon qu’ils avaient reçue la veille, se tinrent cachés, tandis que les Anglais cueillaient des noix de coco et récoltaient des plantes antiscorbutiques. Ces rafraîchissements leur furent d’un si grand secours, que, peu de jours après, il n’y avait plus un seul malade à bord. Des perroquets, des colombes d’une rare beauté et très familières, d’autres oiseaux inconnus composaient toute la faune de cette île, qui reçut le nom du Roi-Georges. Celle qui fut découverte ensuite fut appelée île du Prince-de-Galles. Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel des Pomotou, également appelées îles Basses, nom qui leur convient parfaitement.

Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement. (Page 47.)


Le 21, nouvelle chaîne d’îles avec ceinture de brisants. Aussi, Byron renonça-t-il à en prendre plus ample connaissance, car il aurait fallu courir plus de risques que l’atterrissement ne promettait d’avantages. Byron les nomma îles du Danger.

Six jours plus tard, l’île du Duc d’York fut découverte. Les Anglais n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.

Un peu plus loin, par 1°18’ de latitude sud et 173° 46’ de longitude ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert, reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque tous attaqués de la dysenterie.

Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons, et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté l’ancre avec le Centurion.

Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie, plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes! De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.

La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses, détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»

Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement, furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.

Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île. d’Anatacan, déjà vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais les habitante, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer des vivres frais.

Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais. Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance hollandaise aux Indes Orientales.

Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois, Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions, les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le séjour agréable. Le seul inconvénient, — et il était considérable pour des équipages qui venaient de faire une si longue campagne, — était l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile, après douze jours de relâche.

Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage et détermina la mort de trois matelots.

Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie de la Table.

La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin dirigée vers les rives de la patrie.

Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique:

«A la hauteur de Sainte-Hélène, dit Byron. par un beau temps et un vent frais, à une distance considérable de la terre, le vaisseau reçut une secousse aussi rude que s’il eût donné sur un banc. La violence de ce mouvement nous alarma tous, et nous courûmes sur le pont. Nous vîmes la mer se teindre de sang sur une très grande étendue, ce qui dissipa nos craintes. Nous en conclûmes que nous avions touché sur une baleine ou sur un grampus, et que, vraisemblablement, notre vaisseau n’en avait reçu aucun dommage, ce qui était vrai.»

Enfin, quelques jours plus tard, la Tamar se trouvait dans un tel état de délabrement, des avaries si graves étaient survenues à son gouvernail, qu’on fut obligé d’inventer une machine pour le remplacer et l’aider à gagner les Antilles, car c’eût été trop risquer que de lui faire continuer le voyage.

Le 9 mai 1766, le Dauphin jetait l’ancre aux Dunes, après un voyage autour du monde qui avait duré près de vingt-trois mois.

De toutes les circumnavigations qu’avaient tentées les Anglais, celle-ci était la plus heureuse. Jusqu’à cette époque, aucun voyage purement scientifique n’avait été essayé. Si les résultats n’en furent pas aussi féconds qu’on pouvait l’espérer, il faut s’en prendre, non au commandant qui fit preuve d’habileté, mais bien plutôt aux lords de l’Amirauté, dont les instructions ne furent pas assez précises et qui n’eurent pas le soin d’embarquer, comme on le fit plus tard, des savants spéciaux pour les diverses branches de la science.

Au reste, pleine justice fut rendue à Byron. On lui conféra le titre d’amiral, et on lui donna un commandement important dans les Indes Orientales. Mais cette dernière partie de sa vie, qui finit en 1686, n’est pas de notre ressort. Nous n’en parlerons donc pas.

II

Table des matières

Wallis et Carteret. — Préparatifs de l’expédition. — Pénible navigation dans le détroit de Magellan. Séparation du Dauphin et du Swallow. — L’île Whitsunday. — L’île de la Reine-Charlotte. — Iles Cumberland, Henri, etc. — Tahiti. — Les îles Howe, Boskaven et Keppel. — L’île Wallis. — Batavia. — Le Cap. — Les Dunes. — Découverte des îles Pitcairn, Osnabrugh, Glocester, par Carteret. — L’archipel Santa-Cruz. — Les îles Salomon. — Le canal Saint-Georges et la Nouvelle-Irlande. — Les îles Port- land et de l’Amirauté. — Macassar et Batavia. — Rencontre de Bougainville dans l’Atlantique.

L’élan était enfin donné, et l’Angleterre entrait dans la voie de ces grandes expéditions scientifiques qui devaient être si fécondes et porter si haut la réputation de sa marine. Quelle admirable école, que ces voyages de circumnavigation, où les équipages, officiers et matelots, sont à toute heure en présence de l’imprévu, où les qualités du marin; du militaire, de l’homme même trouvent à s’exercer! Si, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la marine anglaise nous écrasa presque toujours de sa supériorité, ne faut-il pas l’attribuer autant à ce que ses matelots s’étaient formés à cette rude besogne qu’aux déchirements de notre patrie, qui nous avaient privés des services de presque tout l’état-major maritime?

Quoi qu’il en soit, l’Amirauté anglaise organisa, aussitôt le retour de Byron, une nouvelle expédition. Il semble même qu’elle ait mis beaucoup trop de hâte dans ses préparatifs. Le Dauphin était rentré aux Dunes au commencement de mai, et six semaines après, le 19 juin, le capitaine Samuel Wallis en recevait le commandement.

Cet officier, après avoir conquis tous ses grades dans la marine militaire, avait exercé un important commandement au Canada et contribué à la prise de Louisbourg. Quelles furent les qualités qui le recommandèrent, plus que tel autre de ses compagnons d’armes, au choix de l’Amirauté pour une expédition de ce genre? nous ne le savons; mais les nobles lords n’eurent pas lieu de se repentir du choix qu’ils avaient fait.

Wallis procéda sans retard aux réparations dont le Dauphin avait bésoin, et, le 21 août, c’est-à-dire moins d’un mois après avoir reçu sa commission, il rejoignit, sur la rade de Plymouth, le sloop Swallow et la flûte Prince-Frédéric. De ces deux bâtiments, le second était commandé par le lieutenant Brine; le premier avait pour capitaine Philippe Carteret, officier des plus distingués, qui venait d’accomplir le tour du monde avec le commodore Byron, et dont ce second voyage allait tout particulièrement accroître la réputation.

Malheureusement, le Swallow semblait peu propre à la campagne qu’on allait exiger de lui. Ayant déjà trente ans de services, ce bâtiment était très légèrement doublé, sa quille n’était même pas garnie de clous qui, à défaut d’un doublage, auraient pu le défendre des vers; enfin, les vivres et les marchandises d’échange furent si singulièrement répartis, que le Swallow n’en reçut qu’une quantité bien moindre que le Dauphin. Vainement Carteret réclama du fil de caret, une forge, du fer et différents objets qu’il savait par expérience lui devoir être indispensables. L’Amirauté répondit que le vaisseau et l’armement étaient très propres à l’usage qu’on en attendait. Cette réponse confirma Carteret dans l’idée qu’il n’irait pas plus loin que les îles Falkland. Il n’en prit pas moins toutes les mesures que son expérience lui dictait.

Dès que le chargement fut complet, c’est-à-dire le 22 août 1766, les navires mirent à la voile. Il ne fallut pas longtemps à Wallis pour s’apercevoir que le Swallow était aussi mauvais voilier que possible et qu’il lui réservait plus d’un embarras pendant la campagne. Cependant, nul incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Madère, où les bâtiments s’arrêtèrent pour remplacer les provisions déjà consommées.

En quittant ce port, le commandant remit à Carteret copie de ses instructions et lui assigna le port Famine, dans le détroit de Magellan, pour lieu de rendez-vous, dans le cas où ils viendraient à être séparés. Le séjour au port Praya, dans l’île Santiago, fut abrégé, parce, que la petite vérole y faisait de grands ravages, et Wallis empêcha même ses équipages de descendre à terre. Peu de temps après avoir passé l’équateur, le Prince-Frédéric fit signal d’avarie, et il fallut lui envoyer le charpentier pour aveugler une voie d’eau sous la joue de bâbord. Ce bâtiment, dont les vivres étaient de mauvaise qualité, comptait déjà un grand nombre de malades.

Le 19 novembre, vers 8 heures du soir, les équipages aperçurent dans le N.-E. un météore d’une apparence très extraordinaire, qui courut horizontalement vers le S.-O. avec une prodigieuse rapidité. Pendant près d’une minute, il fut visible, et il laissa derrière lui une traînée de lumière si vive, que le tillac en fut éclairé comme en plein midi.

Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec des détachements armés du Swallow et du Prince-Frédéric. Une troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence; mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.

«Nous primes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq pieds six pouces ou six pieds.»

Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305 millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas moins très extraordinaire.

«Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la chasse à ces animaux.»

Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, enchantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les attendaient sur la grève.

Le 17 décembre, Wallis fit signal au Swallow de prendre la tête de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche, et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités, et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.

Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que l’on chargea sur le Prince-Frédéric pour être transporté aux îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter leur transplantation au port Egmont, — ce qui devait fournir, s’ils reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la flûte furent réparties sur le Dauphin et le Swallow. Le premier en prit pour un an et le second pour dix mois.


Des indigènes tenaient à la main des rameaux de bananiers. (Page 53.)


Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le Swallow, surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus avantageux au bien public.

«Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous devez vous y conformer et accompagner le Dauphin tant qu’il sera possible. Je sais que le Swallow est mauvais voilier, je prendrai donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»

Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la fin de l’expédition.

Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur du cap Pilar, le Dauphin et le Swallow furent séparés et ne se retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous en cas de séparation.

Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue des veaux marins et des pingouins..

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16 January 2025
Volume:
344 p. 58 illustrations
ISBN:
4064066321185
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