Read the book: «Les Frères Kip»
Jules Verne
Les Frères Kip
Illustré

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337056
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
SECONDE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
LA TAVERNE DES «THREE-MAGPIES».
A cette époque, — 1885, — quarante-six ans après avoir été occupée par la Grande-Bretagne, qui en fit une dépendance de la Nouvelle-Galles du Sud, trente-deux ans après son établissement en colonie détachée de la Couronne et se gouvernant elle-même, la Nouvelle-Zélande était encore dévorée par la fièvre endémique de l’or. Les désordres qu’engendre cette fièvre ne furent pas aussi destructeurs qu’ils l’avaient été en certaines provinces du continent australien. Cependant il en résulta des troubles regrettables dont se ressentit l’esprit de la population des deux îles. La province d’Otago, qui comprend la partie méridionale de Tawaï-Pounamou, fut envahie par les chercheurs de placers. Les gisements de la Clutha attirèrent nombre d’aventuriers. On s’en rendra compte par ce fait que le rendement des gîtes aurifères de la Nouvelle-Zélande, entre 1864 et 1889, s’éleva à douze cents millions de francs.
Les Australiens, les Chinois ne furent pas seuls à s’abattre comme une volée d’oiseaux de proie sur ces riches territoires. Américains, Européens y affluèrent. Et s’étonnera-t-on que les équipages des navires de commerce à destination d’Auckland, de Wellington, de Christchurch, de Napier, d’Invercargill, de Dunedin, ne fussent assez fermes pour résister à cette attraction dès leur arrivée au port?... En vain les capitaines essayaient-ils de retenir les matelots; en vain les autorités maritimes leur prêtaient-elles concours!.. La désertion sévissait, et les rades s’encombraient de bâtiments qui, faute d’hommes, ne pouvaient partir.
Parmi ceux-ci, à Dunedin, on remarquait le brick anglais James-Cook.
Des huit matelots appartenant au personnel du bâtiment, quatre seulement n’avaient point abandonné le bord, les quatre autres ayant décampé avec la ferme volonté de ne pas rembarquer.
Douze heures après leur disparition, ils devaient être déjà loin de Dunedin, se dirigeant vers les gisements de la province. En relâche depuis une quinzaine de jours, son chargement terminé, son navire prêt à prendre la mer, le capitaine n’avait pas pu remplacer les manquants. Ni l’appât de gages plus élevés, ni la perspective d’un voyage de quelques mois seulement ne lui avaient amené des recrues, et encore craignait-il que les hommes restés à bord ne fussent tentés de rejoindre leurs camarades. Aussi, tandis qu’il cherchait de son côté, le maître d’équipage du James-Cook, Flig Balt, cherchait du sien dans les tavernes, dans les taps ou chez les logeurs, à compléter l’équipage.
Dunedin est située sur la côte sud-est de cette île du Sud que le détroit de Cook sépare de l’île du Nord, — en langue indigène Tawaï-Pounamou et Ika-na-Maoui, dont se compose la Nouvelle-Zélande. En 1839, à la place occupée par la cité, Dumont d’Urville n’avait trouvé que quelques huttes maories là où l’on voit actuellement des palais, des hôtels, des places, des squares en pleine verdure, des rues sillonnées de tramways, des gares, des entrepôts, des marchés, des banques, des églises, des collèges, des hôpitaux, des quartiers actifs, des faubourgs qui s’accroissent sans cesse. C’est une ville industrielle et commerçante, riche et luxueuse, d’où rayonnent de multiples railways en toutes directions. Elle compte près de cinquante mille habitants, population moins nombreuse que celle d’Auckland, la capitale de l’île du Nord, mais plus nombreuse que celle de Wellington, le siège du gouvernement de la colonie néo-zélandaise.
«Il n’y a qu’à choisir dans le tas!» répliqua Vin Mod.

Au pied de la ville, disposée en amphithéâtre sur une colline, s’arrondit le port, dans lequel les navires de tout tonnage ont accès depuis qu’un chenal a été aménagé à partir de Fort-Chalmers.
Parmi les tavernes qui foisonnent en ce bas quartier, l’une des plus bruyantes, l’une des plus achalandées, était celle d’Adam Fry, l’hôtelier des Three-Magpies. Cet homme corpulent, haut en couleur, ne valait guère mieux que les boissons de son comptoir, juste autant que ses clients habituels, tous chenapans et ivrognes.
Ce soir-là, deux consommateurs étaient attablés dans un coin devant deux verres et une pinte de gin à demi vidée qu’ils auraient épuisée jusqu’à la dernière goutte avant de quitter la taverne. C’étaient des marins du James-Cook, le maître d’équipage Flig Balt, en compagnie d’un matelot nommé Vin Mod.
«Tu as donc toujours soif, Mod?... demanda Flig Balt en remplissant le gobelet de son invité.
— Toujours entre les repas, monsieur Balt, répondit le matelot. Le gin après le wisky, le wisky après le gin!... Ça n’empêche pas de causer, d’écouter et d’observer!... Les yeux n’en voient que plus clair, les oreilles n’en sont que plus fines, et la langue n’en est que mieux pendue!...»
On peut être assuré que, chez Vin Mod, ces divers organes fonctionnaient avec une merveilleuse aisance au milieu du brouhaha de la taverne.
Un individu de petite taille, âgé de trente-cinq ans, ce matelot, maigre, souple, musculeux, figure de fouine, nez pincé, yeux vifs où semblait briller une flamme alcoolique, museau pointu, pourrait-on dire, dents de rat, physionomie rusée, intelligente. Parfaitement capable d’aider à un mauvais coup, comme son compagnon qui le savait bien, ils se valaient et pouvaient compter l’un sur l’autre.
«Il faut pourtant en finir..., dit Flig Balt d’une voix dure, en frappant la table du poing.
— Il n’y a qu’à choisir dans le tas!» répliqua Vin Mod.
Et il montrait les groupes buvant, chantant, sacrant à travers les vapeurs d’alcool et de tabac qui épaississaient l’atmosphère de cette salle. On se fût grisé rien qu’en respirant.
Flig Balt, âgé de trente-huit à trente-neuf ans, était de taille moyenne, large d’épaules, la tête forte, la membrure vigoureuse. Sa figure, on n’aurait pu l’oublier, ne l’eût-on vue qu’une fois: grosse verrue à la joue gauche, yeux d’une effrayante dureté, sourcils épais et frisottants, barbiche rougeâtre à l’américaine, sans moustaches, bref la physionomie d’un homme haineux, jaloux, vindicatif. A son premier voyage sur le James-Cook, il avait embarqué comme maître quelques mois auparavant. Originaire de Queenstown, un port du Royaume-Uni, ses papiers le déclaraient Irlandais de naissance. Mais, courant les mers depuis une vingtaine d’années, on ne lui connaissait pas de parents. Et combien de ces marins n’ont d’autre famille que les compagnons de bord, d’autre pays que le bâtiment en cours de navigation! Il semble que leur nationalité change avec celle du navire. En ce qui concernait son service, Flig Balt le faisait sévèrement, ponctuellement, et, tout en n’étant que maître d’équipage, il remplissait à bord les fonctions de second. Aussi le capitaine Gibson croyait-il pouvoir s’en rapporter à lui touchant le détail, se réservant la haute main pour le commandement du brick.
En réalité, Flig Balt n’était qu’un misérable en quête de quelque mauvais coup, très poussé par ce Vin Mod dont il subissait la détestable influence et l’incontestable supériorité. Et peut-être allait-il trouver l’occasion de mettre à exécution ses criminels projets...
«Je vous répète, dit le matelot, que, dans la taverne des Thrée-Magpies, il n’y a qu’à prendre, les yeux fermés... Nous rencontrerons ici les hommes qu’il nous faut, et disposés à faire le commerce pour leur propre compte...
— Encore convient-il, observa Flig Balt, de savoir d’où ils viennent...
— C’est inutile, pourvu qu’ils aillent où nous voudrons, maître Balt!... Du moment qu’on les recrute dans la clientèle d’Adam Fry, il n’y a qu’à se fier à eux!»
Et, au total, la réputation de ce cabaret de bas étage n’était plus à discuter. La police y pouvait jeter ses filets sans risquer d’attraper quelqu’un d’honnête et qui n’eût déjà eu des démêlés avec elle. Bien que le capitaine Gibson fût dans la nécessité de compléter n’importe comment son équipage, il ne se serait pas adressé aux clients des Three-Magpies. Aussi Flig Balt s’était-il gardé de lui dire qu’il irait embaucher dans cette taverne.
L’unique salle, meublée de tables, de bancs, d’escabeaux, d’un comptoir au fond derrière lequel se tenait l’hôtelier, de rayons encombrés de flacons et de bouteilles, prenait jour, par deux fenêtres garnies de barreaux de fer, sur une étroite rue aboutissant au quai. On y entrait par une porte à grosse serrure et à gros verrous, au-dessus de laquelle pendait l’enseigne, où trois pies peinturlurées se déchiraient à coups de bec, — enseigne digne de l’établissement. Au mois d’octobre, la nuit est faite dès huit heures et demie du soir, même au début de la belle saison, par quarante-cinq degrés de latitude sud. Quelques lampes de métal, approvisionnées de pétrole aux infectes émanations, brûlaient, suspendues au-dessus du comptoir et des tables. Celles qui filaient, on les laissait filer; celles dont la mèche, presque entièrement consumée, grésillait, on les laissait grésiller. Ce vague éclairage suffisait. Quand il s’agit de boire sec, pas n’est besoin de voir clair. Les verres trouvent sans peine le chemin de la bouche.
Une vingtaine de matelots occupaient les bancs et les escabeaux, —des gens de tous pays, Américains, Anglais, Irlandais, Hollandais, la plupart déserteurs, les uns prêts à partir pour les placers, les autres en revenant et dépensant sans compter leurs dernières pépites. Ils péroraient, ils chantaient, ils hurlaient à ce point que des coups de revolver n’eussent pas été entendus au milieu de ce tumultueux et assourdissant tapage. La moitié de ces gens étaient ivres de cette ivresse morne des alcools frelatés que leurs gosiers absorbaient machinalement et dont ils ne sentaient plus les âcres brûlures. Quelques-uns se levaient, titubaient, retombaient. Adam Fry, aidé du garçon, un vigoureux indigène, les relevait, les tirait, les jetait dans un coin «en pagale», pour employer une expression de l’argot maritime. La porte de la rue grinçait sur ses gonds. Il y en avait qui sortaient, se cognant aux murailles, se heurtant aux bornes, s’étalant dans le ruisseau. Il y en avait qui entraient et venaient s’asseoir sur les bancs libres. Des reconnaissances s’opéraient, des propos grossiers s’échangeaient avec poignées de main à briser les os. Des camarades se revoyaient après une longue bordée à travers les gisements de l’Otago. Parfois aussi, c’étaient des mots malsonnants, des plaisanteries grossières, des injures, des provocations qui fusaient d’une table à l’autre. Vraisemblablement la soirée ne se terminerait pas sans quelque rixe personnelle, qui dégénérerait en bataille générale. Cela n’aurait rien de très nouveau, d’ailleurs, pour le patron et les habitués des Three-Magpies.
Flig Balt et Vin Mod ne cessaient d’observer curieusement tout ce monde avant de prendre langue, suivant les circonstances.
«En somme, de quoi s’agit-il?... dit le matelot, accoudé de manière à se rapprocher du maître d’équipage. Il s’agit de remplacer par quatre hommes les quatre qui nous ont lâchés... Eh bien, ceux-là, il ne faut pas les regretter... ils ne nous auraient pas suivis!... Je vous le répète, nous trouverons ici notre affaire... Et que le chanvre m’étrangle s’il est un de ces lascars qui répugne à s’emparer d’un bon navire, à courir le Pacifique au lieu de revenir à Hobart-Town... car cela tient toujours?...
— Cela tient, répondit Flig Balt.
— Alors comptons, reprit Vin Mod. Quatre de ces braves garçons, le cuisinier Koa, vous et moi, contre le capitaine, les trois autres et le mousse, c’est plus qu’il ne faut pour en avoir raison!... Un matin, on entre dans la cabine de M. Gibson... plus personne!... On fait l’appel de l’équipage... il manque trois hommes!... Quelque coup de mer les aura emportés pendant leur quart de nuit... Cela arrive même par le temps calme... Et puis le James-Cook ne reparait plus... Il a péri corps et biens en plein Pacifique... Il n’en est jamais question... et, sous un autre nom... un joli nom... le Pretty-Girl, par exemple, il s’en va d’îles en îles, faisant son honnête trafic, capitaine Flig Balt, maître Vin Mod... Il complète son équipage de deux ou trois solides lurons comme il n’en manque guère dans les relâches de l’est ou de l’ouest... Et chacun y fait sa petite fortune au lieu d’une maigre paye, qui est généralement bue avant d’avoir été touchée!»
Que le bruit empêchât parfois les paroles de Vin Mod d’arriver à l’oreille de Flig Balt, peu importait. Celui-ci n’avait pas besoin de l’entendre. Tout ce que disait son compagnon, il se le disait à lui-même. Parti pris, il ne cherchait plus qu’à en assurer l’exécution. Aussi la seule observation qu’il fit fut-elle la suivante:
«Les quatre nouveaux, toi et moi, six contre cinq, compris le mousse... soit! Mais oublies-tu que nous devons embarquer à Wellington l’armateur Hawkins et le fils du capitaine?...
— En effet... si nous allons à Wellington en quittant Dunedin... Mais si nous n’y allons pas...
— C’est l’affaire de quarante-huit heures avec bon vent, reprit maître Balt, et il n’est pas sûr que nous ayons réussi à faire le coup dans la traversée...
— Qu’importe!... s’écria Vin Mod. Ne vous inquiétez pas, même si M. Hawkins et le fils Gibson sont à bord!... Ils auront passé pardessus le bastingage avant d’avoir pu s’y reconnaître!... L’essentiel c’est de recruter des camarades qui ne se soucient pas plus de la vie d’un homme que d’une vieille pipe hors d’usage... des braves que n’effraye pas la corde... et nous devons les trouver ici...
— Trouvons», répondit maître Balt.
Tous deux se mirent à dévisager plus attentivement les clients d’Adam Fry, dont quelques-uns d’ailleurs les regardaient avec une certaine insistance.
«Tenez, dit Vin Mod, celui-ci... un gaillard taillé en boxeur... avec cette tête énorme... S’il n’a pas déjà fait dix fois plus qu’il ne faut pour mériter d’être pendu...
— Oui, répondit maître Balt, il me revient assez...
— Et celui-là... qui n’a qu’un œil... et quel œil!... Soyez sûr qu’il n’a pas perdu l’autre dans une bataille où il avait raison...
— Ma foi, s’il accepte, Vin...
— Il acceptera...
— Cependant, fit observer Flig Balt, nous ne pouvons pas leur dire d’avance...
— On ne leur dira pas, et, le moment venu, ils ne bouderont pas à la besogne!... Et regardez-moi cet autre qui entre!... Rien qu’à la manière dont il a fait claquer la porte, on jugerait qu’il sent les policemen à ses trousses...
— Offrons-lui à boire..., dit maitre Balt.
— Et je parie ma tête contre une bouteille de gin qu’il ne refusera pas!... Puis, là-bas... cette espèce d’ours avec son surouët de travers, m’est avis qu’il a dû naviguer plus souvent à fond de cale que sur le gaillard d’avant, et qu’il a eu plus souvent les pieds entravés que les mains libres!...»
Le fait est que les quatre individus désignés par Vin Mod présentaient le type de déterminés chenapans. Aussi, en cas que Flig Balt les recrutât, on était fondé à se demander si le capitaine Gibson consentirait à embarquer des matelots de cette envergure!... Inutile, au surplus, d’exiger leurs papiers: ils n’en produiraient pas, et pour cause.
Restait à savoir si ces hommes étaient disposés à contracter un engagement, s’ils ne venaient pas précisément de déserter leur bord, s’ils ne se préparaient pas à échanger la vareuse du matelot contre la veste du chercheur d’or. Après tout, ils ne s’offriraient pas d’eux-mêmes, et quel accueil feraient-ils à la proposition d’embarquer sur le James-Cook?... On ne le saurait qu’après en avoir causé en arrosant l’entretien de gin ou de wisky, à leur choix.
«Eh... l’ami... un verre..., dit Vin Mod, qui attira le nouvel arrivant vers la table.
— Deux... si vous voulez..., répondit le matelot, qui fit claquer sa langue.
— Trois... quatre... la demi-douzaine... et même la douzaine, si tu as le gosier sec!»
Len Cannon, — c’était son nom ou le nom qu’il se donnait, —s’assit sans plus de façon et de manière à prouver qu’il irait facilement jusqu’à la douzaine. Puis, comprenant bien qu’on ne le désaltérait pas, — en admettant que ce fût possible, — pour ses beaux yeux et sa belle tournure:
«Qu’est-ce qu’il y a?...» demanda-t-il d’une voix éraillée par l’abus de l’alcool.
Vin Mod expliqua la chose: le brick James-Cook en partance... de gros gages... une navigation de quelques mois... simple cabotage d’îles en îles... bonne nourriture... boisson abondante et de bonne qualité... un capitaine qui s’en rapportait à son maître d’équipage, Flig Balt, ici présent, pour ce qui concernait le bien-être des hommes... port d’attache Hobart-Town, enfin tout ce qui peut séduire un Inatelot qui aime à se divertir pendant les relâches... et pas de papiers à montrer au commissaire de marine... On appareillerait le lendemain, dès l’aube, si l’on était au complet... et pour peu que l’homme eût quelque ami dans l’embarras, en quête d’un embarquement, il suffirait de le désigner, s’il se trouvait à cette heure dans la taverne des Three-Magpies...
DUNEDIN, VU DE LA HAUTEUR DE ROSLYN. Cliché Valentine et Sons, Dundee.

Len Cannon regarda maître Flig Balt et son compagnon en fronçant le sourcil. Que signifiait au juste cette proposition?... Que cachait-elle?... Enfin, si avantageuse qu’elle parût être, Len Cannon ne répondit qu’un mot:
«Non...
— Tu as tort!... dit Vin Mod.
— Possible... mais peux pas embarquer...
— Pourquoi?
— Je vais me marier!...
— Allons donc!...
— Oui... Kate Verdax... une veuve...
— Eh! l’ami, riposta Vin Mod en lui frappant sur l’épaule, si jamais tu te maries, ce ne sera pas avec Kate Verdax, mais avec Kate Gibbet... la veuve potence!...»
Len Cannon se mit à rire et vida son verre d’une seule lampée. Toutefois, malgré les instances de maître Balt, il maintint son refus, se leva et rejoignit un groupe bruyant où s’échangeaient de violentes provocations.
«A un autre!» dit Vin Mod, qu’un premier échec n’était pas pour décourager.
Cette fois, laissant maître Balt, il alla s’attabler près d’un matelot assis dans un coin de la salle. Pas meilleure figure que Cannon, celui-là, et d’aspect moins communicatif, n’aimant à causer sans doute qu’avec sa bouteille, — interminable conversation qui paraissait lui suffire.
Vin Mod entra tout de suite en matière:
«Est-ce qu’on peut savoir ton nom?
— Mon nom?... répondit le matelot après une certaine hésitation.
— Oui...
— Et quel est le tien?...
— Vin Mod.
— Et c’est?...
— Celui d’un marin du brick James-Cook en relâche à Dunedin...
— Et pourquoi Vin Mod veut-il savoir mon nom?...
— Pour le cas où il y aurait à l’inscrire sur notre rôle d’équipage...
— Kyle... mon nom..., répondit le matelot, mais je le garde pour une meilleure occasion...
— S’il s’en trouve, l’ami...
— On en trouve toujours!»
Et Kyle tourna le dos à Vin Mod, que ce second refus rendit peut-être moins confiant. C’était comme une Bourse, cette taverne d’Adam Fry, et les demandes l’emportaient de beaucoup sur les offres, — ce qui laissait peu de chances d’aboutir.
En effet, vis-à-vis de deux autres clients, en longue dispute pour le règlement de leur dernière pinte avec leur dernier schelling, le résultat fut identique. Sexton, un Irlandais, Bryce, un Américain, iraient à pied en Amérique et en Irlande plutôt que d’embarquer, fût-ce sur le yacht de Sa Gracieuse Majesté ou sur le meilleur croiseur des États-Unis...
Quelques essais d’embauchage, même avec l’appui d’Adam Fry, ne purent réussir, et Vin Mod revint assez penaud à la table de Flig Balt.
«Rien de fait?... demanda celui-ci.
— Rien à faire, maître Balt.
— N’y a-t-il pas d’autres tavernes que les Three-Magpies dans le voisinage?...
— Il y en a, répondit Vin Mod, mais, du moment que nous n’avons pas recruté ici, nous ne recruterons pas ailleurs!»
Flig Balt ne put retenir un juron accompagné d’un rude coup de poing qui fit tressauter verres et bouteilles. Son projet menaçait-il donc d’échouer?... Ne parviendrait-il pas à introduire quatre hommes de choix dans l’équipage du James-Cook?... Serait-on réduit à le compléter avec de braves matelots qui tiendraient pour le capitaine Gibson?... Il est vrai, les bons faisaient défaut tout comme les mauvais, et des semaines s’écouleraient sans doute avant que le brick, par insuffisance du personnel, pût reprendre la mer.
Cependant il fallait voir autre part. Les cabarets à matelots ne manquent point dans le quartier, et, comme disait Vin Mod, il y en a plus que d’églises ou de banques. Flig Balt se disposait donc à payer les consommations, lorsqu’un tumulte plus accentué s’éleva à l’autre extrémité de la salle.
La discussion de Sexton et de Bryce, à propos du règlement de la dépense, prenait une tournure inquiétante. Tous deux avaient certainement bu plus que ne le permettait l’état de leurs finances Or, Adam Fry n’était pas homme à faire crédit, ne fût-ce que de quelques pences. Ils en avaient pour deux schellings, et ils paieraient les deux schellings ou les policemen interviendraient et les bloqueraient là où ils avaient été bloqués plus d’une fois pour coups, injures et méfaits de diverses sortes.
L’hôte des Three-Magpies, prévenu par le garçon, était en train de réclamer son dû, dont Sexton et Bryce n’auraient pu s’acquitter, quand on eût fouillé jusqu’au fond de leurs poches, aussi vides de monnaie qu’ils étaient pleins de wisky et de gin. Peut-être, en cette occasion, l’intervention de Vin Mod, argent en main, serait-elle efficace, et les deux matelots accepteraient-ils quelques piastres à titre d’avance sur les gages futurs?... Il tenta le coup, et fut proprement envoyé au diable... Partagé entre le désir d’être payé et le désagrément de perdre deux clients s’ils s’embarquaient dès le lendemain sur le James-Cook, Adam Fry ne lui vint même point en aide, comme il l’espérait.
Alors, quand il vit cela, maître Balt, comprenant qu’il fallait en finir, dit à Vin Mod:
«Partons...
— Oui... répondit Vin Mod... il n’est encore que neuf heures!... Allons aux Old-Brothers ou au Good-Seeman... c’est à deux pas et que je sois pendu si nous revenons bredouille à bord!»
On le voit, la pendaison, comme terme comparatif ou métaphorique, revenait fréquemment dans la conversation de l’honnête Vin Mod, et peut-être s’imaginait-il que c’était la fin naturelle de l’existence en ce bas monde!
Cependant, des plus virulentes réclamations, Adam Fry en arrivait aux menaces. Sexton et Bryce payeraient ou ils iraient coucher au poste de police. Le garçon reçut même ordre d’aller querir les agents, qui ne sont point rares en ce quartier du port. Flig Balt et Vin Mod se préparaient donc à partir avec lui, lorsque trois ou quatre vigoureux gaillards vinrent se placer devant la porte, non moins pour empêcher de sortir que pour empêcher d’entrer.
Évidemment, ces matelots ne demandaient qu’à prendre fait et cause pour leurs camarades. Les choses ne tarderaient pas à se gâter, et la soirée finirait par des violences, comme tant d’autres.
Adam Fry et le garçon n’en étaient pas à cela près, et ils allaient simplement recourir à la force publique, ainsi qu’il en avaient l’habitude en ces circonstances. Aussi, voyant la porte défendue, essayèrent-ils de gagner par derrière la ruelle qui longeait la cour du fond.
On ne leur en laissa pas le temps. Toute la bande fut contre eux. Précisément Kyle et Sexton, Len Cannon et Bryce s’interposèrent. Il n’y eut à ne point figurer dans la bagarre qu’une demi-douzaine d’ivres-morts, incapables de se tenir debout.
Il suit de là que ni maître Balt ni Vin Mod ne purent quitter la salle.
«Il faut pourtant filer..., dit le premier. Il n’y a que des horions à recevoir ici...
— Qui sait? répondit l’autre. Laissons faire... Peut-être y a-t-il profit à tirer de la bataille!»
Et comme tous deux, s’ils voulaient en avoir le profit, ne désiraient pas en avoir les pertes, ils se tinrent à l’abri derrière le comptoir.
La lutte était engagée à l’arme blanche, si cette expression peut s’appliquer aux pieds et aux poings des combattants. Sans doute, les couteaux ne tarderaient pas à jouer, et ce ne serait pas la première fois — ni la dernière — que le sang coulerait dans la salle des Three-Magpies. Il semblait qu’Adam Fry et le garçon auraient dû être écrasés sous le nombre, et ils eussent été réduits à l’impuissance, si quelques-uns des clients ne se fussent déclarés pour eux. En effet, cinq ou six Irlandais, dans la pensée de se ménager un crédit futur, vinrent repousser les assaillants.
Ce fut un tapage infernal. Maître Balt et Vin Mod, tout en s’abritant du mieux possible, eurent grand’peine à éviter d’être atteints, lorsque gobelets et bouteilles commencèrent à voler de toutes parts. On frappait, on vociférait, on hurlait. Les lampes renversées s’éteignirent, et la salle ne fut plus éclairée que par la lumière de la lanterne extérieure, encastrée dans l’imposte de l’entrée.
En somme, les quatre plus acharnés, Len Cannon, Kyle, Sexton, Bryce, après avoir attaqué, durent se défendre. D’abord l’hôtelier et le garçon n’en étaient pas à leurs débuts dans la pratique de la boxe. De terribles ripostes venaient de renverser Kyle et Bryce, la mâchoire à demi brisée; mais ils se relevèrent pour secourir leurs compagnons que les Irlandais acculaient dans un coin.
L’avantage était tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, et la victoire ne pourrait être décidée que par une intervention du dehors. Les cris: «Au secours! à l’aide!» dominaient au milieu du vacarme. Toutefois les voisins ne s’inquiétaient guère de ce qui troublait la taverne des Three-Magpies, de ces batailles entre matelots passées à l’état chronique. Inutile, n’est-il pas vrai, de se risquer en de pareilles bagarres. C’est l’affaire des policemen, et, comme on dit, ils sont payés pour cela.
La bagarre continuait donc plus acharnée à mesure que la colère tournait à la rage.
Les tables avaient été culbutées. On s’assommait avec les escabeaux. Les couteaux sortirent des poches, les revolvers des ceintures, et des détonations éclatèrent au milieu de l’horrible tumulte.
Cependant l’hôtelier manœuvrait toujours pour gagner soit la porte de la rue, soit la sortie sur la cour, lorsqu’une douzaine d’agents firent irruption précisément par le derrière de la maison. Il n’avait pas été nécessaire de courir à leur bureau sur le quai. Dès qu’ils eurent été prévenus par des passants qu’on se cassait la tête dans la taverne d’Adam Fry, ils s’y rendirent, sans trop se presser, et, de ce pas d’ordonnance qui distingue le policier anglais, ils arrivèrent en assez grand nombre pour assurer l’ordre public. Au surplus, entre ceux qui attaquaient et ceux qui résistaient, il est probable qu’ils ne verraient aucune différence. Ils savaient que les uns ne valaient pas mieux que les autres. En arrêtant tout le monde, ils étaient assurés de faire bonne besogne.
Du reste, bien que la salle ne fût que vaguement éclairée, les policemen reconnurent tout d’abord, parmi les plus violents, Len Cannon, Sexton, Kyle et Bryce, pour les avoir déjà fourrés en prison. Aussi, ces quatre chenapans, prévoyant ce qui les attendait, ne cherchèrent plus qu’à déguerpir en traversant la petite cour. Il est vrai, où iraient-ils, et ne seraient-ils pas repris dès le lendemain?...
La bagarre continuait plus acharnée.

Vin Mod intervint au bon moment, comme il avait dit à maître Balt, et, tandis que les autres s’acharnaient contre les policemen afin de favoriser la fuite des plus compromis, il rejoignit Len Cannon et lui dit:
«Tous les quatre au James-Cook!...»
Sexton, Bryce et Kyle avaient entendu.
«Quand part-il?... demanda Len Cannon.
— Demain, dès le jour.»
Et, malgré les agents contre lesquels, par commune entente, s’était tournée toute la bande, malgré Adam Fry qui tenait plus particulièrement à les faire arrêter, Len Cannon et ses trois camarades, suivis de Flig Balt et de Vin Mod, parvinrent à s’échapper.
Un quart d’heure après, le canot du brick les transportait à bord, et ils se trouvaient en sûreté dans le poste de l’équipage.
II
Table des matières
LE BRICK «JAMES-COOK»
Le brick James-Cook jaugeait deux cent cinquante tonneaux, un solide navire, forte voilure, le coffre assez large, ce qui assurait sa stabilité, l’arrière très dégagé, l’avant relevé, d’excellente tenue sous toutes les allures, sa mâture peu inclinée. Très ardent au plus près, se dérobant vite à la lame, évitant ainsi les coups du mer, il filait sans se gêner ses onze nœuds à l’heure par fraîche brise.
Son personnel — on le sait d’après la conversation relatée ci-dessus — comprenait un capitaine, un maître, huit hommes d’équipage, un cuisinier et un mousse. Il naviguait sous pavillon britannique, ayant pour port d’attache Hobart-Town, capitale de la Tasmanie qui dépend du continent australien, l’une des plus importantes colonies de la Grande-Bretagne.
Depuis une dizaine d’années déjà, le James-Cook faisait le grand cabotage dans l’ouest du Pacifique, entre l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Philippines, voyages heureux et lucratifs, grâce à l’habileté manœuvrière et commerciale de son capitaine, un bon marin doublé d’un bon trafiquant.
Le capitaine Harry Gibson, âgé à cette époque de cinquante ans, n’avait jamais quitté le brick depuis sa sortie des chantiers de Brisbane. Il y était intéressé pour un quart, les trois autres quarts appartenant à M. Hawkins, armateur d’Hobart-Town. Leurs affaires prospéraient, et les débuts de ce voyage permettaient de compter sur de gros bénéfices.
Les familles du capitaine et de l’armateur étaient étroitement unies de longue date, Harry Gibson ayant toujours navigué pour la maison Hawkins. Elles habitaient à Hobart-Town le même quartier. M. et Mrs Hawkins n’avaient point d’enfants. M. et Mrs Gibson n’avaient qu’un fils, âgé de vingt et un ans, qui se destinait au commerce. Les deux femmes se voyaient chaque jour, ce qui leur rendait la séparation moins pénible, car l’armateur se trouvait alors à Wellington, où il venait de fonder un comptoir avec Nat Gibson, le fils du capitaine. C’est de là que le James-Cook devait les ramener à Hobart-Town, après avoir complété sa cargaison dans les archipels voisins de la Nouvelle-Guinée, au nord de l’Australie, à travers les parages de l’Équateur.
Le maître d’équipage, Flig Balt, inutile maintenant de dire ce qu’il était et ce qu’il valait, ni quels projets méditait ce scélérat. A ses instincts qui le poussaient au crime, à sa jalousie envers son capitaine, il joignait une hypocrisie dont celui-ci était dupe depuis le commencement du voyage. Grâce à des certificats qui parurent authentiques, il avait été admis comme maître à bord du brick, en même temps que Vin Mod y embarquait comme matelot. Ces deux hommes se connaissaient de longue date, ils avaient couru les mers ensemble, passant d’un navire à l’autre, désertant lorsqu’ils se voyaient dans l’impossibilité de tenter quelque mauvais coup, et ils espéraient bien parvenir à leurs fins pendant la dernière traversée du James-Cook avant son retour à Hobart-Town.
En effet, Fligt Balt inspirait toute confiance au capitaine Gibson, que trompaient son affectation de zèle et ses protestations de dévouement. En rapport permanent avec l’équipage, il s’était ingénié à prendre de l’influence sur le personnel du bord. Pour tout ce qui concernait la navigation et la partie commerciale, Harry Gibson ne s’en rapportait qu’à lui-même. D’ailleurs, n’ayant pas l’occasion de se montrer, peut-être Flig Balt n’était-il pas aussi bon marin qu’il prétendait l’être, quoiqu’il assurât avoir déjà navigué en qualité de second. Il est même permis de croire que le capitaine Gibson conservait quelques doutes à ce sujet. Après tout, le service ne laissant rien à désirer, il n’avait jamais eu aucun reproche à faire à son maître d’équipage. Aussi le voyage du brick se fût-il probablement effectué dans les meilleures conditions, si la désertion de quatre des matelots ne l’eût retenu à Dunedin depuis une quinzaine de jours.
Les hommes qui n’avaient point suivi l’exemple de leurs camarades, Hobbes, Wickley, Burnes, appartenaient à cette catégorie de braves gens, disciplinés et courageux, sur lesquels un capitaine peut entièrement compter. Quant aux déserteurs, il n’y aurait pas eu lieu de les regretter, s’ils n’eussent été remplacés par les coquins que Vin Mod venait de recruter à la taverne des Three-Magpies. On sait ce qu’ils sont, on les verra à l’œuvre.
L’équipage comprenait encore un mousse et un cuisinier.
Le mousse Jim était un garçon de quatorze ans, d’une famille d’honnêtes ouvriers qui demeurait à Hobart-Town. Elle l’avait confié au capitaine Gibson. C’était un bon sujet, aimant le métier, agile et brave, qui ferait un vrai marin. M. Gibson le traitait paternellement, sans rien lui passer cependant, et Jim lui témoignait une grande affection. Au contraire, Jim éprouvait, par instinct, une sorte de répugnance pour le maître Flig Balt. Celui-ci, qui s’en était aperçu, cherchait toujours à le prendre en faute, — ce qui amena plus d’une fois l’intervention de M. Gibson.
Quant au cuisinier Koa, il était de ce type d’indigènes qui appartient à la seconde race des Néo-Zélandais, individus de taille moyenne, au teint de mulâtre, robustes, musculeux et souples, aux cheveux crépus, dont se compose généralement la classe du peuple chez les Maoris. A la fin de ce premier voyage qu’il faisait à bord du brick en qualité de maître-coq, Harry Gibson entendait congédier cet être sournois, vindicatif, méchant, — en outre malpropre, — sur lequel les réprimandes et les punitions ne produisaient aucun effet. Du reste, Flig Balt avait raison de le ranger parmi ceux qui n’hésiteraient pas à se révolter contre le capitaine. Vin Mod et lui s’entendaient bien. Le maître d’équipage le ménageait, l’excusait, ne le punissait que lorsqu’il ne pouvait faire autrement. Koa savait qu’il serait débarqué dès l’arrivée à Hobart-Town, et, plus d’une fois, il avait menacé de se venger. Donc, Flig Balt, Vin Mod et lui, aidés des quatre nouveaux introduits à bord, c’étaient sept hommes en face de M. Gibson, des trois autres matelots et du mousse. Il est vrai, M. Hawkins, l’armateur, et Nat Gibson devaient prendre passage sur le brick à Wellington, et la proportion serait moins inégale. Mais il était possible que Flig Balt parvînt à s’emparer du navire entre Dunedin et Wellington pendant la traversée, de si courte durée qu’elle dût être. Si l’occasion se présentait, Vin Mod ne la laisserait pas perdre.
Le James-Cook, en cours de cabotage depuis quatre mois, était chargé pour différents ports, où il avait débarqué et embarqué ses cargaisons avec des frets avantageux. Après avoir successivement touché à Malikolo, à Merèna et à Eromanga des Nouvelles-Hébrides, puis à Vanoua Linon des Fidji, il regagnerait Wellington, où M. Hawkins et Nat Gibson l’attendaient. Puis il ferait voile pour les archipels de la Nouvelle-Guinée, bien pourvu d’objets de pacotille destinés aux indigènes, et il en rapporterait de la nacre et du coprah pour une valeur de dix à douze mille piastres. C’est de là que s’effectuerait le retour à Hobart-Town, avec relâches à Brisbane ou à Sydney, si les circonstances l’exigeaient. Encore deux mois, et le brick serait rentré à son port d’attache.
On conçoit donc combien les retards subis à Dunedin avaient contrarié M. Gibson. M. Hawkins savait à quoi s’en tenir à cet égard, grâce aux lettres et télégrammes échangés entre Dunedin et Wellington, et par lesquels il pressait le capitaine de reformer son équipage. Il parlait même de venir à Dunedin, s’il le fallait, bien que les affaires exigeassent sa présence à Wellington. M. Gibson, on l’a vu, n’avait rien négligé, ayant hâte de lui donner satisfaction, et on n’oublie pas à quelles difficultés il s’était heurté, nombre d’autres capitaines se trouvant dans le même embarras. Enfin Flig Balt avait réussi, et, lorsque les quatre matelots de la taverne des Three-Magpies furent à bord, il fit hisser les embarcations afin qu’ils ne pussent décamper pendant la nuit.
Le soir même, Flig Balt raconta au capitaine comment les choses s’étaient passées, comment il avait profité d’une bagarre pour soustraire Len Cannon et trois autres aux recherches de la police. Ce qu’ils valaient, on le verrait bien... Le plus souvent, ces mauvaises têtes se calment quand le navire est en mer... Les tapageurs en bordée font la plupart du temps d’excellents matelots... En somme, le maître d’équipage croyait avoir agi pour le mieux.
«Je les verrai demain, dit M. Gibson.
— Oui... demain, répondit maître Balt, et mieux vaut, capitaine, les laisser cuver leur gin jusqu’au matin...
— C’est entendu. D’ailleurs, les embarcations sont sur les palans, et, à moins qu’ils ne se jettent par-dessus le bord...
— Impossible, capitaine... Je les ai envoyés dans la cale et ils n’en sortiront qu’au moment du départ...
— Mais, le jour venu, Balt?...
— Oh! le jour venu, la crainte de tomber entre les mains des policemen les retiendra à bord.
— A demain donc», répondit M. Gibson.
La nuit s’écoula, et, sans doute, il eût été inutile d’enfermer Len Cannon et ses camarades. Ils ne songeaient guère à se sauver et dormirent bruyamment du sommeil de l’ivrogne.
Le lendemain, dès l’aube, le capitaine Gibson fit les préparatifs d’appareillage. Ses papiers étant en règle, il n’eut pas besoin de retourner à terre. C’est alors qu’il fut nécessaire d’appeler les nouvelles recrues sur le pont.
Vin Mod ouvrit le grand panneau, et les quatre matelots montèrent pour la manœuvre. Parfaitement dégrisés, ils ne manifestaient aucunement l’intention de s’enfuir.
Toutefois, lorsqu’ils comparurent devant le capitaine, si M. Gibson fut assez maître de lui pour cacher l’impression que produisit la vue de ces hommes, — impression qui ne laissa pas d’être des plus désagréables, — il les observa attentivement, puis demanda leurs noms, afin de les inscrire sur le rôle de l’équipage.
En donnant ces noms, ils indiquèrent également leur nationalité : deux Anglais, un Irlandais et un Américain. Quant au domicile, ils n’en avaient pas d’autre que les tavernes du port, dont les tenanciers sont en même temps des logeurs. En ce qui concernait leurs effets, et tout ce qui est d’ordinaire contenu dans le sac du matelot, ils n’avaient pu les emporter. D’ailleurs; Flig Balt mettrait à leur disposition les vêtements, linge et ustensiles que les déserteurs ne viendraient jamais réclamer. Il n’y aurait donc pas lieu de les envoyer chercher leurs sacs, et ils n’insistèrent pas.
Lorsque Len Cannon, Sexton, Kyle et Bryce eurent regagné l’avant, M. Gibson dit, en hochant la tête:
«Mauvaises pratiques, Balt, et je ne crois pas que vous ayez eu la main heureuse...
— C’est à voir, capitaine... à voir à la besogne...
— Il faudra les surveiller, ces gens-là, et de près!...
— Assurément, monsieur Gibson. Pourtant, ils ne sont pas maladroits, d’après le dire d’un officier du West-Pound, ici en relâche.
— Vous les aviez donc déjà en vue?...
— Oui... depuis quelques jours.
— Et cet officier les connaissait?...
NOUVELLE-ZÉLANDE. — Université de Dunedin. — Cratère d’ancien volcan. — Un geyser.
Document extrait de l’ouvrage de M. E.-E. MORRIS: L’Australasie pittoresque
(Cassell, éditeur).

— Ils ont navigué avec lui au long cours, et, à l’en croire, ce sont de bons marins.»
Le maître d’équipage mentait effrontément. Aucun officier ne lui avait parlé de ces quatre hommes; mais son assertion ne pouvait plus être contrôlée, et M. Gibson n’avait aucune raison d’en suspecter la valeur.
«On aura soin de ne pas les mettre de quart ensemble, dit le capitaine: les deux Anglais avec Hobbes et Wickley, l’Irlandais et l’Américain avec Burnes et Vin Mod... Ce sera plus sûr...
— Compris, capitaine; et, je vous le répète, une fois en mer, ils ne bouderont pas au travail... C’est seulement en relâche, et particulièrement à Wellington, qu’ils seront à surveiller... Pas de permission, si vous m’en croyez, ou ils pourraient bien ne pas revenir à bord...
— N’importe, Balt, ils ne m’inspirent point confiance, et, à Wellington, si je puis les remplacer...
— On les remplacera», répondit le maître d’équipage.
Flig Balt ne voulut pas insister plus qu’il ne convenait, ni paraître tenir à ces marins d’occasion.
«Après tout..., ajouta-t-il, j’ai fait pour le mieux, capitaine, et je n’avais pas grand choix!...»
M. Gibson revint vers l’arrière, près de l’homme de barre, tandis que Flig Balt se rendait à l’avant, afin de faire virer l’ancre et la ramener à poste, dès que les voiles seraient orientées.
Le capitaine regarda le compas de l’habitacle posé devant la roue du gouvernail, puis la girouette à la pointe du grand mât, puis le pavillon britannique que le vent déployait à la corne de brigantine.
Le Janws-Cook se balançait sur sa chaîne au milieu du port. La brise, soufflant du nord-ouest, devait favoriser sa sortie. Après avoir descendu le chenal jusqu’à Port-Chalmers, il trouverait bon vent pour remonter de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande jusqu’au détroit qui sépare les deux îles. Toutefois, il lui faudrait, après avoir appareillé, prendre du tour pour éviter quelques navires mouillés à l’entrée du chenal et se rapprocher du quai qui borde le port à droite.
M. Gibson donna ses ordres. Les deux huniers, la trinquette, les focs et la brigantine furent successivement établis. Pendant cette manœuvre, il parut constant que Len Cannon et ses camarades connaissaient le métier, et, lorsqu’ils eurent à monter jusqu’ aux barres des perroquets, ils le firent en hommes qui n’ont plus rien à apprendre du service de gabiers.
L’ancre, étant à pic, fut hissée au moment où les écoutes étaient raidies pour mettre le brick en bonne direction.
Flig Balt et Vin Mod purent échanger quelques mots pendant la manœuvre.
«Eh! fit celui-ci, nos recrues vont bien...
— Assez proprement, Mod...
— Encore trois lascars de cette sorte, et nous aurions l’équipage qu’il nous faut...
— Et le navire qu’il nous faudrait..., ajouta Flig Balt à mi-voix.
— Et le capitaine qu’il nous faudrait!...» déclara Vin Mod, en portant la main à son béret, comme s’il se fût tenu devant son chef.
Flig Balt l’arrêta du geste, craignant que ces imprudentes paroles pussent être entendues du mousse, occupé à tourner l’écoute du petit foc. Puis il allait regagner le rouf, lorsque Vin Mod lui demanda comment M. Gibson avait trouvé les quatre habitués des Three-Magpies.
«Il a paru médiocrement satisfait..., répondit Flig Balt.
— Le fait est que nos recrues ne payent pas de mine! répliqua Vin Mod.
— Je ne serais pas surpris qu’il voulût les débarquer à Wellington..., dit Flig Balt.
— Pour débarquer à Wellington, ajouta Vin Mod en haussant les épaules, il faut aller à Wellington... Mais j’espère que nous n’irons pas à Wellington et on n’y débarquera personne.
— Pas d’imprudence, Mod!
— Enfin... Flig Balt, le capitaine n’est pas content?...
— Non.
— Qu’importe, si nous le sommes!»
Le maître d’équipage revint vers l’arrière.
«Tout est paré ?... lui demanda M. Gibson.
— Tout, capitaine.»
Le James-Cook évoluait alors en se rapprochant du quai dont il allait contourner la pointe à moins d’une demi-encâblure.
Là s’était formé un groupe, marins et badauds, que la vue d’un navire sous voiles intéresse toujours. Et d’ailleurs, depuis plusieurs semaines, on était privé de ce spectacle, puisque les bâtiments n’avaient pu quitter leur mouillage.
Or, dans ce groupe se voyaient quelques policemen dont l’attention paraissait très attirée sur le James-Cook. Cela se devinait à leurs gestes, à leur attitude. Même deux ou trois de ces agents se détachèrent et coururent vers l’extrémité du quai que le brick ne tarderait pas à ranger.
Précisément, — ni Flig Balt ni Vin Mod ne purent s’y tromper, — ces policemen étaient de ceux qu’ils avaient vus la veille dans la taverne d’Adam Fry. Len Cannon et ses camarades risquaient donc d’être reconnus, et qui sait si le James-Cook, hélé au passage et recevant l’ordre de s’arrêter, ne serait pas mis en demeure de livrer les matelots des Three-Magpies?...
Après tout, le capitaine Gibson, quitte à ne point se départir d’une extrême surveillance, trouvait son avantage à les conserver, ce qui lui permettait de mettre en mer, et il eût été fort embarrassé s’il avait dû les rendre à la police. Aussi, après deux mots que lui dit Flig Balt, approuva-t-il que Vin Mod fît descendre dans le poste Len Cannon, Sexton, Kyle et Bryce avant qu’ils eussent été aperçus par les agents.
«En bas... en bas!...» leur souffla Vin Mod.
Ils jetèrent un rapide regard vers le quai, comprirent, s’affalèrent à travers le panneau. D’ailleurs, leur présence n’était plus indispensable sur le pont, et l’homme de barre suffisait à diriger le James-Cook vers l’entrée du chenal, sans qu’il fût nécessaire de brasser les voiles.
Le brick continua à se rapprocher de la pointe et plus que ne le font d’ordinaire les navires, car il lui fallut éviter un steamer américain dont les vigoureux sifflets déchiraient l’air.
Les policemen eurent alors toute facilité pour observer les matelots du bord et, assurément, si Len Cannon et les autres ne se fussent déhalés, ils auraient été reconnus et débarqués sur l’heure. Mais les agents ne les virent point, et le brick put donner dans le chenal, dès que le steamer en eut laissé l’entrée libre.
Il n’y avait plus rien à craindre: les quatre matelots remontèrent sur le pont.
Du reste, leur concours s’imposait. Le chenal, qui va du sud-ouest au nord-est, est assez sinueux, et il y a lieu de filer ou de raidir les écoutes à chaque détour.
Le Janws-Cook, servi par la brise, navigua sans difficulté entre les rives verdoyantes, semées de villas et de cottages, et dont l’une est parcourue par le railway qui met en communication Dunedin et Port-Chalmers.
Il était à peine huit heures lorsque le brick passa devant ce port et, tout dessus, donna en pleine mer. Puis, ses amures à bâbord, il remonta le long de la côte, laissant dans le sud le phare d’Otago et le cap Saunders.
III
Table des matières
VIN MOD A L’OEUVRE.
La distance entre Dunedin et Wellington, à travers le détroit qui sépare les deux grandes îles, est inférieure à quatre cents milles. Si la brise de nord-ouest se maintenait, la mer resterait belle le long de la côte, et, à raison de dix milles par heure, le James-Cook arriverait le surlendemain à Wellington.
Pendant cette courte traversée, Flig Balt parviendrait-il à exécuter ses projets, à s’emparer du brick, après s’être débarrassé du capitaine et de ses compagnons, à l’entraîner vers ces lointains parages du Pacifique, où toute sécurité et toute impunité lui seraient offertes?...
On sait comment Vin Mod entendait procéder: M. Gibson et les hommes qui lui étaient fidèles seraient surpris et jetés par-dessus le bord avant d’avoir pu se défendre. Mais, dès à présent, il fallait mettre Len Cannon et ses camarades dans le complot, —ce qui ne serait sans doute pas difficile, — les tâter préalablement à ce sujet et s’assurer leur concours. C’est ce que comptait faire Vin Mod pendant cette première journée de navigation, afin d’agir pendant la nuit prochaine. Pas de temps à perdre. En quarante-huit heures, le brick, rendu à Wellington, recevrait comme passagers M. Hawkins et Nat Gibson. Donc, cette nuit ou la suivante, il importait que le James-Cook fût tombé au pouvoir de Flig Balt et de ses complices. Sinon, les chances de réussite seraient infiniment diminuées, et pareille occasion ne se représenterait peut-être pas.
Du reste, que Len Cannon, Sexton, Kyle et Bryce consentissent, Vin Mod ne pensait pas que cela pût faire question avec de tels individus, sans foi ni loi, sans conscience ni scrupules, alléchés par la perspective de fructueuses campagnes en ces régions du Pacifique, où la justice ne saurait les atteindre.
L’ile méridionale de la Nouvelle Zélande, Tawaï-Pounamou, affecte la forme d’un long rectangle, renflé à sa partie inférieure, qui se dessine un peu obliquement du sud-ouest au sud-est. Au contraire, c’est sous la forme d’un triangle irrégulier, terminé par une étroite langue de terre projetée jusqu’à la pointe du Cap Nord, que se présente Ika-na-Maoui, l’île septentrionale.
La côte que suivait le brick est fort déchiquetée, relevée de rochers énormes à silhouettes bizarres, qui ressemblent de loin à quelques gigantesques mastodontes échoués sur les grèves. Çà et là une succession d’arcades figure le pourtour d’un cloître, où la houle, même par beau temps, se précipite furieusement avec un bruit formidable. Un navire qui se mettrait au plein sur le littoral serait irrémédiablement perdu, et trois ou quatre coups de mer suffiraient à le démolir. Heureusement, s’il est poussé par la tempête, soit qu’il vienne de l’est, soit qu’il vienne de l’ouest, il a chance de pouvoir doubler les extrêmes promontoires de la Nouvelle-Zélande. D’ailleurs, il existe deux détroits où il est possible de trouver abri si l’on manque l’entrée des ports: celui de Cook, qui sépare les deux îles, et celui de Foveaux, ouvert entre Tavaï-Pounamou et l’île de Stewart, à son extrémité méridionale. Mais il faut se garder des dangereux récifs des Snares, où se heurtent les flots de l’océan Indien et ceux de l’océan Pacifique, parages trop féconds en sinistres maritimes.
En arrière de la côte se déroule un puissant système orographique, creusé de cratères, sillonné de chutes qui alimentent des rivières considérables malgré leur étendue restreinte. Sur le versant des montagnes montent des étages de forêts dont les arbres sont parfois démesurés, pins hauts de cent pieds et d’un diamètre de vingt, cèdres à feuilles d’olivier, le «koudy» résineux, le «kaïkatea» à feuilles résistantes et à baies rouges, dont les troncs sont dépourvus de branches entre le pied et la cime.

Si Ika-na-Maoui peut s’enorgueillir de la richesse de son sol, de la puissance de sa fertilité, de cette végétation qui rivalise en certaines parties avec les plus brillantes productions de la flore tropicale, Tavaï-Pounamou est tenue à moins de reconnaissance envers la nature. C’est tout au plus la dixième partie du territoire qui est susceptible d’être livrée à la culture. Mais, dans les endroits privilégiés, les indigènes peuvent encore récolter un peu de blé d’Inde, différentes plantes herbacées, des pommes de terre en abondance, puis à profusion cette racine de fougère, le «pteris esculenta», dont ils font leur principale nourriture.
Le James-Cook, parfois, approchait de si près la côte, dont Harry Gibson connaissait bien les sondes, que le chant des oiseaux arrivait distinctement jusqu’à bord, entre autres celui du «pou», des plus mélodieux. Il s’y mêlait aussi le cri guttural des perroquets de diverses sortes, des canards à bec jaune, jambes et pattes d’un rouge écarlate, sans parler des autres nombreuses espèces aquatiques, dont les plus hardis représentants voltigeaient à travers les agrès du navire. Et, aussi, lorsque son étrave troublait leurs ébats, avec quelle rapidité se dispersaient les cétacés, ces éléphants, ces lions de mer, ces multitudes de phoques, recherchés pour leur graisse huileuse, pour leur fourrure épaisse et dont deux centaines suffisent à produire près de cent barils d’huile!
Le temps se maintenait. Si la brise tombait, ce ne serait pas avant le soir, puisqu’elle venait de terre, et, en s’abaissant, rencontrerait l’obstacle de la chaîne intérieure.
Sous l’influence d’un beau soleil, elle parcourait les hautes zones et poussait rapidement le brick, qui portait ses voiles d’étai et ses bonnettes de tribord. A peine s’il y avait lieu de mollir les écoutes, de modifier la barre. Aussi les nouveaux embarqués pouvaient-ils apprécier en marins les qualités nautiques du James-Cook.
Vers onze heures, le mont Herbert, un peu avant le port d’Oamaru, montra sa cime ballonnée, qui s’élève à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Pendant la matinée, Vin Mod chercha vainement à causer avec Len Cannon, qu’il considérait justement comme le plus intelligent et le plus influent des quatre recrues de Dunedin. M. Gibson, on le sait, avait ordonné que ces matelots ne fussent point réunis dans le même quart. Mieux valait, en effet, qu’on les tînt séparés les uns des autres. Au surplus, n’ayant point à manœuvrer, le capitaine laissait au maître d’équipage la surveillance du navire et il s’occupait dans sa cabine à la mise en état de ses comptes de bord.
A ce moment, Hobbes était à la barre. Flig Balt se promenait depuis le grand mât jusqu’à l’arrière, de chaque côté du rouf. Deux autres matelots, Burne et Bryce, allaient et venaient le long du bastingage, sans échanger une parole. Vin Mod et Len Cannon se trouvaient ensemble sous le vent, et leur conversation ne pourrait être entendue de personne.
Lorsque Jim, le mousse, s’approchait d’eux, on le congédiait assez brutalement, et même, par prudence, maître Balt l’envoya frotter les cuivres de l’habitacle.
Quant aux deux autres camarades de Len Cannon, Sexton et Kyle, qui n’étaient point de quart, ils préféraient le plein air à l’atmosphère échauffée du poste. Le cuisinier Koa, sur le gaillard d’avant, les y amusait de ses grosses plaisanteries et de ses abominables grimaces. Il fallait voir à quel point cet indigène se montrait fier des tatouages de sa figure, de son torse et de ses membres, ce moko des Néo-Zélandais qui sillonne profondément la peau au lieu de l’entamer, ainsi que cela se fait chez les autres peuplades du Pacifique. Cette opération du moko n’est pas pratiquée sur tous les naturels. Non! les koukis ou esclaves n’en sont point dignes, ni les gens de basse classe, à moins qu’ils ne se soient distingués à la guerre par quelque action d’éclat.
Aussi Koa en tirait-il une extraordinaire vanité.
Et, — ce qui paraissait intéresser fort Sexton et Kyle, — il entendait leur donner toute explication sur son tatouage, il racontait dans quelles circonstances sa poitrine avait été décorée de tel ou tel dessin, il signalait celui du front, représentant son nom gravé en caractères ineffaçables et que, pour rien au monde, d’ailleurs, il n’eût voulu effacer.
Au reste, chez les indigènes, le système cutané, grâce à ces opérations qui s’étendent à toute la surface du corps, gagne beaucoup en épaisseur et en solidité. De là une résistance plus grande aux froidures de ce climat pendant l’hiver, aux piqûres des moustiques, et combien d’Européens, à ce prix, se féliciteraient de pouvoir braver les attaques de ces maudits insectes!
Tandis que Koa, se sentant instinctivement poussé par une sympathie toute naturelle vers Sexton et son camarade, jetait ainsi les bases d’une étroite amitié, Vin Mod «travaillait» Len Cannon, lequel, de son côté, ne demandait qu’à le voir venir:
«Eh! ami Cannon, dit Vin Mod, te voici donc à bord du James-Cook... Un bon navire, n’est-ce pas? et qui vous file ses onze nœuds sans qu’on ait besoin de lui donner la main...
— Comme tu dis, Mod.
— Et, avec une belle cargaison dans le ventre, il vaut cher...
— Tant mieux pour l’armateur.
— L’armateur... ou un autre!... En attendant, nous n’avons qu’à nous croiser les bras pendant qu’il fait bonne route...
— Aujourd’hui, ça va bien, répondit Len Cannon, mais demain... qui sait?...
— Demain... après-demain... toujours!... s’écria Vin Mod en frappant sur l’épaule de Len Cannon. Et n’est-ce pas préférable que d’être resté à terre?... Où seriez-vous, les camarades et toi, à présent... si vous n’étiez pas ici?...
— Aux Three-Magpies, Mod...
— Non... et Adam Fry vous aurait mis à la porte, après la façon dont vous l’avez traité... Puis, les policemen vous auraient empoignés tous les quatre... et comme vous n’en êtes pas, je le suppose, à débuter devant le tribunal de police, on vous aurait gratifiés d’un ou deux bons mois de repos dans la prison de Dunedin...
— Prison en ville ou bâtiment en mer, c’est tout un..., répliqua Len Cannon, qui ne semblait pas résigné à son sort.
— Comment..., s’écria Vin Mod, des marins qui parlent de la sorte!...
— Ce n’était pas notre idée de naviguer..., déclara Len Cannon. Sans cette méchante bagarre d’hier, nous serions déjà loin sur les routes d’Otago...
— A peiner... à trimer... à crever de faim et de soif, l’ami, et pour quoi faire?...
— Faire fortune!... riposta Len Cannon.
— Faire fortune... dans les placers?... répondit Vin Mod. Mais il n’y a plus rien à pêcher là-bas... Est-ce que tu n’as pas vu ceux qui en reviennent?... Des cailloux, tant qu’on en veut, et l’on peut s’en lester pour ne point revenir les poches vides!... Quant à des pépites, la récolte est finie, et ça ne repousse pas du jour au lendemain... ni même d’une année à l’autre!...
— J’en connais qui ne regrettent pas d’avoir lâché leur bâtiment pour les gisements de la Clutha...
— Et moi... j’en connais... quatre, qui ne regretteront pas de s’être embarqués sur le James-Cook au lieu d’avoir filé à l’intérieur!
— C’est pour nous que tu dis cela?...
— Pour vous et deux ou trois autres bons lurons de ton espèce...
— Et tu cherches à me fourrer dans la tête qu’un matelot gagne de quoi rire, manger et boire le restant de ses jours, à faire le cabotage pour le compte d’un capitaine et d’un armateur?
— Non, certes..., répliqua Vin Mod, à moins qu’il ne le fasse pour son propre compte!...
— Et le moyen... quand on n’est pas propriétaire du navire?...
— On peut quelquefois le devenir...
— Eh! crois-tu donc que mes camarades et moi nous ayons de l’argent à la banque de Dunedin pour l’acheter?...
— Non, l’ami... et, si vous avez jamais eu des économies, elles ont plutôt passé par les mains des Adam Fry et autres banquiers de cette sorte!...
— Eh bien, Mod, pas d’argent, pas de navire... et je ne pense pas que M. Gibson soit d’humeur à nous faire cadeau du sien...
— Non... mais enfin un malheur peut survenir... Si M. Gibson venait à disparaître... un accident, une chute à la mer... cela arrive aux meilleurs capitaines... Un coup de lame, il n’en faut pas plus pour vous déhaler... et, la nuit... sans qu’on s’en aperçoive... Puis le matin, plus personne...»
Len Cannon regardait Vin Mod, les yeux dans les yeux, se demandant s’il comprenait bien ce langage.
L’autre continua:
«Et alors, que se passe-t-il?... On remplace le capitaine, et, dans ce cas, c’est le second qui prend le commandement du navire, ou, s’il n’y a pas de second, c’est le lieutenant...
— Et, s’il n’y a pas de lieutenant..., ajouta Len Cannon en baissant la voix, après avoir poussé du coude son interlocuteur, s’il n’y a pas de lieutenant... c’est le maître d’équipage...
— Comme tu dis, l’ami, et, avec un maître d’équipage comme Flig Balt, on va loin...
— Pas où l’on devait aller?... insinua Len Cannon, en coulant un regard de côté.
— Non... mais où l’on veut aller..., répondit Vin Mod, là où se font de bons coups de commerce... de bonnes cargaisons... de la nacre, du coprah, des épices... tout cela dans la cale du Little-Girl.
— Comment... le Little-Girl?...
— Ce serait le nouveau nom du James-Cook... un joli nom, n’est-ce pas, et qui doit porter bonheur!»
Enfin, que ce fût ce nom ou un autre, — bien que Vin Mod parût y tenir tout particulièrement, — il y avait une affaire en perspective. Len Cannon était assez intelligent pour comprendre à demi-mot que cela s’adressait à ses camarades des Three-Magpies comme à lui-même. Ce n’étaient certes pas les scrupules qui les retiendraient. Toutefois, avant de s’engager, il convient de connaître les choses à fond et de quel côté sont les chances. Aussi, après quelques moments de réflexion, Len Cannon, qui jeta les yeux autour de lui pour s’assurer que personne ne pouvait les entendre, dit à Vin Mod:
«Lâche tout!»
Vin Mod le mit alors au courant de l’affaire convenue avec Flig Balt. Len Cannon, très accessible à des propositions de ce genre, ne montra aucune surprise à les entendre, aucune répugnance à les débattre, aucune hésitation à les accepter. Se débarrasser du capitaine Gibson et des matelots qui eussent refusé d’entrer en rébellion contre lui, s’emparer du brick, en changer le nom et, au besoin, la nationalité, trafiquer à travers le Pacifique à parts égales dans les profits, cela était bien pour séduire ce coquin. Néanmoins, il voulait des garanties, il entendait avoir l’assurance que le maître d’équipage connivait avec Vin Mod.
«Ce soir, après le quart de huit heures, pendant que tu seras à la barre, Flig Balt te parlera, Len... Ouvre l’oreille...
— Et c’est lui qui commandera le Jantes-Cook?.. demanda Len Cannon, qui eût sans doute préféré n’être sous les ordres de personne.
— Eh oui... mille diables!... répliqua Vin Mod. Il faut bien avoir un capitaine!... Seulement, c’est toi, Len, tes camarades et nous tous qui serons les armateurs...
— Convenu, Mod... Dès que je serai seul avec Sexton, Bryce et Kyle, je leur toucherai deux mots de l’affaire...
— C’est que cela presse...
— Tant que cela?...
— Oui... cette nuit, et, une fois les maîtres à bord, on prendrait le large!...»
Et alors Vin Mod expliqua pourquoi le coup devait être exécuté avant l’arrivée à Wellington, où embarqueraient M. Hawkins et le fils Gibson...
Avec deux hommes de plus, la partie serait moins sûre... Dans tous les cas, si ce n’était pas cette nuit, il fallait que ce fût l’autre. pas plus tard... ou il y aurait moins de chance de réussir.
Len Cannon comprit ces raisons. Le soir venu, il préviendrait ses camarades dont il répondait comme de lui. Du moment que le maître d’équipage ordonnerait, ils obéiraient au maître d’équipage... Mais, d’abord, Flig Balt devrait confirmer tout ce que venait de dire Vin Mod... Deux mots suffiraient et une poignée de main pour sceller le pacte... Eh, par saint Patrick! Len Cannon n’exigerait pas une signature... Ce qui serait promis serait tenu..., etc.
LEN CANNON ET BRYCE.

Bref, ainsi que l’avait indiqué Vin Mod, vers huit heures, tandis que Len Cannon était à la barre, Flig Balt, en sortant du rouf, se dirigea vers l’arrière. Le capitaine s’y trouvant alors, il y avait lieu d’attendre qu’il eût regagné sa cabine, après avoir donné ses ordres pour la nuit.
La brise de nord-ouest tenait encore, bien qu’elle eût un peu molli au coucher du soleil. La mer promettait d’être belle jusqu’au matin, et il ne serait pas nécessaire de changer la voilure; peut-être seulement devrait-on amener le grand et le petit perroquet. Le brick resterait alors sous ses huniers, ses basses voiles et ses focs. D’ailleurs il serrait de moins près le vent, en attendant de mettre le cap au nord-est.
En effet, le James-Cook, au large du port de Timaru, allait traverser la vaste baie qui échancre la côte, connue sous le nom de Canterbury-Bight. Afin de doubler la presqu’île de Banks qui la ferme, il lui faudrait arriver de deux quarts et naviguer sous l’allure du largue.
M. Gibson fit donc brasser les vergues et filer les écoutes de manière à suivre cette direction. Lorsque le jour reviendrait, à condition que la brise ne tombât pas tout à fait, il comptait avoir laissé en arrière les Pompey’s Pillars et se trouver par le travers de Christchurch.
Ses ordres exécutés, Harry Gibson, au grand ennui de Flig Balt, demeura sur le pont jusqu’à dix heures, tantôt échangeant quelques paroles avec lui, tantôt assis sur le couronnement. Le maître d’équipage, prévenu par Vin Mod, était dans l’impossibilité d’entretenir Len Cannon.
Enfin, tout allait bien à bord. Le brick n’aurait à modifier sa route qu’à trois ou quatre heures du matin, lorsqu’il serait en vue du port d’Akaroa. Aussi M. Gibson, un dernier coup d’œil donné à l’horizon et à la voilure, regagna-t-il sa cabine qui prenait jour sur l’avant du rouf.
Il n’y en eut pas long à dire entre Flig Balt et Len Cannon. Le maître d’équipage confirma les propositions de Vin Mod. Pas de demi-mesures... On jetterait le capitaine par-dessus le bord, après l’avoir surpris dans sa cabine, et, comme on ne pouvait compter sur Hobbes, Wickley et Burnes, on les enverrait le rejoindre... Len Cannon n’avait donc qu’à s’assurer du concours de ses trois camarades, autrement dit à les avertir: ce n’est pas de leur part quo viendraient les objections.
«Et quand?... demanda Len Cannon.
— Cette nuit, répondit Vin Mod, qui avait pris part à l’entretien.
— Quelle heure?
— Entre onze heures et minuit, répondit Flig Balt. A ce moment, Hobbes sera de quart avec Sexton, Wickley à la barre... Il n’y aura pas à les tirer du poste, et, après que nous serons débarrassés de ces honnêtes matelots...
— Entendu», répondit Len Cannon, sans éprouver plus d’hésitation que de scrupule.
Puis, abandonnant la roue à Vin Mod, il se dirigea vers l’avant afin de mettre Sexton, Bryce et Kyle au courant de l’affaire.
Arrivé au pied du mât de misaine, c’est inutilement qu’il chercha Sexton et Bryce. Ils auraient dû être de quart, et ni l’un ni l’autre n’étaient là.
Wickley, qu’il interrogea, se contenta de hausser les épaules.
«Où sont-ils? demanda Len Cannon.
— Dans le poste... ivres morts... tous les deux!
— Ah! les brutes! murmura Len Cannon. Les voilà soûls pour toute la nuit, et rien à en faire!»
Une fois descendu, il trouva ses camarades vautrés sur leurs cadres. Il les secoua... Des brutes, en vérité !... Ils avaient volé une bouteille de gin dans la cambuse, ils l’avaient vidée jusqu’à la dernière goutte... Impossible de les tirer de cette ivresse, d’où ils ne sortiraient qu’au matin... Impossible de leur communiquer les projets de Vin Mod!... Impossible de compter sur eux pour les mettre à exécution avant le lever du soleil, car, sans eux, la partie était trop inégale!...
Lorsque Flig Balt eut été prévenu, on se figure aisément ce que fut sa colère. Vin Mod ne le calma pas sans peine, et lui aussi vouait à la potence ces misérables ivrognes!... Mais enfin, rien n’était perdu... Ce qui ne pouvait se faire cette nuit se ferait la nuit prochaine... On veillerait sur Kyle et Sexton... On les empêcherait de boire... Dans tous les cas, Flig Balt se garderait bien de les dénoncer au capitaine, ni pour la soûlerie, ni pour le vol de la bouteille... M. Gibson les enverrait à fond de cale jusqu’à l’arrivée du brick à Wellington, les remettrait entre les mains des autorités maritimes et débarquerait peut-être par surcroît Len Cannon et Kyle, ainsi que le fit observer Vin Mod... C’était parler sagement. D’autre part, les matelots ne se dénoncent pas entre eux. Ni Hobbes, ni Wickley, ni Burnes, ni même le mousse ne parleraient, et le capitaine n’aurait point à intervenir.
La nuit s’écoula, et la tranquillité ne fut point troublée à bord du James-Cook.
Lorsque Harry Gibson monta de grand matin sur le pont, il constata que les hommes de quart étaient à leur poste, et le brick en bonne direction par le travers de Christchurch, après avoir doublé la presqu’île de Banks.
Cette journée du 27 s’annonça bien. Le soleil déborda d’un horizon dont les brumes se dissipèrent promptement. Un instant on put croire que la brise s’établirait au large; mais, dès sept heures, elle vint de terre, et, sans doute, se maintiendrait au nord-ouest comme la veille. En pinçant le vent, le James-Cook pourrait atteindre le port de Wellington sans changer ses amures.
«Rien de nouveau?... demanda M. Gibson à Flig Balt, lorsque le maître d’équipage sortit de sa cabine, où il avait passé les dernières heures de la nuit.
— Rien de nouveau, monsieur Gibson, répondit-il.
— Qui est à la barre?...
— Le matelot Cannon.
Néo-Zélandais tatoué1.

— Vous n’avez pas eu à reprendre les nouvelles recrues dans le service?...
— En aucune façon, et je crois ces gens-là meilleurs qu’ils ne paraissent.
— Tant mieux, Balt, car j’ai idée qu’à Wellington, comme à Dunedin, les capitaines doivent être à court d’équipages.
1. Fac-similé d’une gravure extraite de l’Histoire des Grands Voyages, par J. VERNE.
— C’est probable, monsieur Gibson...
— Et, somme toute, si je pouvais m’arranger de ceux-ci...
— Ce serait pour le mieux!» répondit Flig Balt.
Le James-Cook, en remontant vers le nord, prolongeait la côte à trois ou quatre milles seulement. Les détails en apparaissaient avec netteté sous l’embrasement des rayons solaires. Les hautes chaînes du Kaikoura qui sillonnent la province de Malborough dessinaient leurs capricieuses arêtes à une hauteur de dix mille pieds. Sur leurs flancs s’étageaient les épaisses forêts dorées par la lumière, en même temps que les cours d’eau s’épanchaient vers le littoral.
Cependant la brise montrait une tendance à calmir, et le brick, ce jour-là, ferait moins de route que la veille. D’où probabilité qu’il n’arriverait pas la nuit à Wellington.
Vers cinq heures de l’après-midi, on avait seulement connaissance des hauteurs du Ben More, dans le sud du petit port de Flaxbourne. Il faudrait encore de cinq à six heures pour se trouver à l’ouvert du détroit de Cook. Comme ce passage s’oriente du sud au nord, il ne serait pas nécessaire de modifier l’allure du navire.
Flig Balt et Vin Mod étaient donc assurés d’avoir toute la nuit pour accomplir leurs projets.
Il va sans dire que le concours de Len Cannon et de ses camarades était acquis. Sexton et Bryce, leur ivresse dissipée, Kyle déjà prévenu, n’avaient fait aucune observation. Vin Mod ayant appuyé Len Cannon, on n’attendait plus que le moment d’agir. Voici dans quelles conditions.
Entre minuit et une heure du matin, tandis que le capitaine serait endormi, Vin Mod et Len Cannon pénétreraient dans sa cabine, le bâillonneraient, l’enlèveraient et le jetteraient à la mer avant qu’il eût le temps de pousser un cri. A ce moment, Hobbes et Burnes, étant de quart, seraient saisis par Kyle, Sexton, Bryce, et subiraient le même sort. Resterait Wickley dans le poste; Koa et Flig Balt en auraient facilement raison, ainsi que du mousse. L’exécution faite, il n’y aurait plus à bord que les auteurs du crime, pas un seul témoin, et le James-Cook, larguant ses écoutes, gagnerait à toutes voiles les parages du Pacifique dans l’est de la Nouvelle-Zélande.
Toutes les chances étaient donc pour que cet abominable complot réussît. Avant le lever du jour, sous le commandement de Flig Balt, le brick serait déjà loin de ces parages.
Il était environ sept heures, lorsque le cap Campbell fut relevé au nord-est. C’est à proprement parler l’extrême pointe qui limite le détroit de Cook au sud, ayant pour pendant, à une distance de cinquante milles environ, le cap Palliser, extrémité de l’île Ika-na-Maoui.
Le brick suivait alors le littoral à moins de deux milles, tout dessus, même ses bonnettes, car la brise faiblissait avec le soir. La côte était franche, bordée de roches basaltiques qui forment les premières assises des montagnes de l’intérieur. La cime du mont Weld se déta hait comme une pointe de feu sous les rayons du soleil couchant. Bien que les marées du Pacifique soient peu importantes, un courant de terre portait vers le nord et favorisait la marche du James-Cook en direction du détroit.
C’était à huit heures que le capitaine devait rentrer dans sa cabine, après avoir laissé le quart au maître d’équipage. Il n’y aurait qu’à surveiller le passage des navires à l’ouvert du détroit. Au reste, la nuit serait claire, et aucune voile ne paraissait à l’horizon.
Avant huit heures, cependant, une fumée fut signalée par tribord arrière, et on ne tarda pas à voir un steamer qui doublait le cap Campbell.
Vin Mod et Flig Balt n’en prirent point ombrage. Assurément. étant donnée sa marche, il aurait bientôt dépassé le brick.
C’était un aviso de l’État qui n’avait pas encore amené ses couleurs. Or, à cet instant, un coup de fusil se fit entendre, et le pavillon britannique descendit de la corne de brigantine.
Harry Gibson était resté sur le pont. Allait-il donc y demeurer tant que serait en vue cet aviso, qui faisait la même route que le James-Cook, soit qu’il eût l’intention de traverser le détroit, soit qu’il fût à destination de Wellington?...
Voilà ce que se demandaient Flig Balt et Vin Mod, non sans une certaine appréhension, et même une certaine impatience, tant il leur tardait d’être seuls sur le pont.
Une heure s’écoula. M. Gibson, assis près du rouf, ne paraissait point songer à rentrer. Il échangeait quelques mots avec l’homme de barre, Hobbes, et observait l’aviso, qui ne se trouvait pas à un mille du brick.
Que l’on juge donc du désappointement de Flig Balt, de ses complices, un désappointement qui tournait à la rage. Le bâtiment anglais ne marchait plus qu’à petite vitesse et sa vapeur fusait par le tuyau d’échappement. Il se berçait aux ondulations de la longue houle, troublant à peine les eaux des battements de son hélice, ne faisant pas plus de sillage que le James-Cook.
Pourquoi cet aviso avait-il donc ralenti sa marche?... Était-ce quelque accident survenu à sa machine?... Ou plutôt ne voulait-il pas entrer de nuit dans le port de Wellington, dont les passes sont assez difficiles?...
Enfin, pour une de ces raisons, sans doute, il semblait devoir rester jusqu’à l’aube sous petite vapeur, et, par conséquent, en vue du brick.
Cela était bien pour désappointer Flig Balt, Vin Mod et les autres, pour les inquiéter aussi.
MONSIEUR GIBSON, ASSIS PRÈS DU ROUF, OBSERVAIT L’AVISO.

En effet, Len Cannon, Sexton, Kyle, Bryce, eurent d’abord la pensée que cet aviso avait été envoyé de Dunedin à leur poursuite; que la police, ayant appris leur embarquement et leur départ sur le brick, cherchait à les reprendre. Craintes exagérées et vaines, assurément. Il eût été plus simple d’envoyer par télégraphe l’ordre de les arrêter dès leur arrivée à Wellington. On ne détache pas un navire de l’État pour s’emparer de quelques matelots tapageurs, lorsqu’il est facile de les pincer au port.
Len Cannon et ses camarades ne tardèrent pas à être rassurés. L’aviso ne fit aucun signal pour entrer en communication avec le brick, et ne mit point d’embarcation à la mer. Le James-Cook ne serait pas l’objet d’une perquisition, et les recrues des Three-Magpies pouvaient être tranquilles à bord.
Mais, si toute crainte fut bannie de ce chef, on imagine aisément la colère qu’éprouvèrent le maître d’équipage et Vin Mod. Impossible d’agir cette nuit, et le lendemain le brick serait à son mouillage de Wellington. Se jeter sur le capitaine Gibson, sur les trois matelots, cela ne se ferait pas sans bruit. Ils résisteraient, ils se défendraient, ils crieraient, et leurs cris seraient entendus de l’aviso, qui ne se trouvait plus qu’à deux ou trois encâblures... La révolte ne pouvait éclater dans ces conditions... Elle eût été promptement réprimée par le bâtiment anglais, qui, en quelques tours d’hélice, eût accosté le brick.
«Malédiction!... grommelait Vin Mod. Rien à faire!... On risquerait d’être envoyé à bout de vergues de ce damné bateau...
— Et demain, ajouta Flig Balt, l’armateur et Nat Gibson seront à bord!»
Il aurait fallu s’éloigner de l’aviso, et peut-être le maître d’équipage l’eût-il tenté, si le capitaine, au lieu de regagner sa cabine, ne fût demeuré la plus grande partie de la nuit sur le pont. Impossible de prendre le large... Donc, nécessité de renoncer au projet de s’emparer du brick.
Le jour revint de bonne heure. Le James-Cook avait passé à l’ouvert de Blenheim, situé sur le littoral de Tawaï-Pounamou, côté ouest du détroit; puis il s’était rapproché de la pointe Nicholson, qui se projette à l’entrée de la baie de Wellington. Enfin, à six heures du matin, il pénétrait dans cette baie en même temps que l’aviso et venait mouiller au milieu du port.
IV
Table des matières
A WELLINGTON.
La ville de Wellington est bâtie à la pointe sud-ouest de l’île du Nord, au fond d’une baie disposée en fer à cheval. Très abritée contre les vents du large, elle offre d’excellents mouillages. Le brick avait été favorisé par le temps, mais il n’en est pas toujours ainsi. La navigation, le plus souvent, présente des difficultés dans le détroit de Cook, sillonné de courants dont la vitesse atteint parfois une dizaine de nœuds, bien que les marées du Pacifique ne soient jamais fortes. Le marin Tasman, auquel on doit la première découverte de la Nouvelle-Zélande, — décembre 1642, —y courut de grands dangers, risques d’échouage, risques d’attaque de la part des indigènes. De là ce nom de «Baie du Massacre» qui figure dans la nomenclature géographique du détroit. Le navigateur hollandais y perdit quatre de ses hommes, que dévorèrent les cannibales du littoral, et, cent ans après lui, le navigateur anglais James Cook laissait entre leurs mains l’équipage de l’un des canots de sa conserve, commandée par le capitaine Furneaux. Enfin, à deux ans de là, le navigateur français Marion du Frène et seize de ses gens y trouvaient la mort dans une agression de la plus effroyable sauvagerie.
En 1840, au mois de mars, Dumont d’Urville, avec l’Astrolabe et la Zélée, donne dans la baie Otago de l’île du Sud, visite les îles Snares et l’île Stewart, à l’extrémité méridionale de Tawaï-Pounamou. Puis il séjourne au port d’Akaroa, sans avoir à se plaindre de ses rapports avec les naturels. Le souvenir du passage de cet illustre marin est marqué par l’île qui porte son nom. Uniquement habitée par des tribus de pingouins et d’albatros, elle est séparée de la grande terre du Sud par la «French pass», où la mer est si furieuse que les navires ne s’y aventurent pas volontiers à la sortie du détroit.
Actuellement, sous les plis du pavillon britannique, du moins en ce qui concerne les Maoris, toute sécurité est assurée dans les parages de la Nouvelle-Zélande. Les dangers qui venaient des hommes ont été conjurés. Seuls, ceux de la mer subsistent, et encore sont-ils moindres, grâce aux travaux hydrographiques et à l’établissement du gigantesque phare que porte un roc isolé en avant de la baie Nicholson, au fond de laquelle apparaît Wellington.
C’est en 1849, au mois de janvier, que la New-Zealand Land Company envoya l’Aurora déposer les premiers colons sur le littoral de ces terres lointaines. La population des deux îles ne compte pas moins de huit cent mille habitants, et Wellington, capitale de la colonie, en possède une trentaine de mille pour sa part.
M. HAWKINS ET LE CAPITAINE GIBSON.

La ville est agréablement située, régulièrement construite, rues larges et proprement entretenues. La plupart des maisons sont bâties en bois, par crainte des tremblements de terre, fréquents dans la province méridionale, même les édifices publics, entre autres le palais du gouvernement, au milieu de son joli parc, et la cathédrale, que son caractère religieux ne met point à l’abri des cataclysmes terrestres. Cette cité, moins importante, moins industrielle, moins commerçante que deux ou trois de ses rivales en Nouvelle-Zélande, les égalera sans doute quelque jour sous l’impulsion du génie colonisateur de la Grande-Bretagne. En tout cas, avec son Université, sa Chambre législative composée de cinquante-quatre membres, dont quatre Maoris nommés par le gouverneur, sa Chambre des représentants issus directement du suffrage populaire, ses collèges, ses écoles, son musée, ses laborieuses usines pour les viandes frigorifiées, sa prison modèle, ses places, ses jardins publics où l’électricité va se substituer au gaz, Wellington jouit d’un confort exceptionnel que pourraient envier nombre de villes de l’Ancien et du Nouveau Monde.
Si le James-Cook n’avait point porté ses amarres à quai, c’était pour cette raison que le capitaine Gibson voulait rendre plus difficile la désertion des hommes. La fièvre de l’or exerçait autant de ravages à Wellington qu’à Dunedin et dans les autres ports néo-zélandais. Plusieurs navires se trouvaient dans l’impossibilité d’appareiller. M. Gibson devait donc prendre toutes précautions pour garder son équipage au complet, même ces recrues des Three-Magpies qu’il eût cependant et très volontiers échangées contre d’autres. D’ailleurs, sa relâche à Wellington allait être de très courte durée — à peine vingt-quatre heures.
Les premières personnes qui reçurent sa visite furent M. Hawkins et Nat Gibson. Le capitaine s’était fait mettre à terre dès son arrivée, et huit heures sonnaient lorsqu’il se présenta au comptoir de M. Hawkins, situé à l’extrémité d’une des rues qui débouchent sur le port.
«Mon père!...
— Mon ami!»
Ainsi Harry Gibson fut-il accueilli à son entrée dans le bureau. Il avait devancé son fils et M. Hawkins, qui se disposaient à descendre sur le quai, ce qu’ils faisaient chaque matin, pour voir si le James-Cook ne serait pas enfin signalé par la vigie du sémaphore.
Le jeune homme s’était d’abord jeté au cou de son père, puis l’armateur pressa celui-ci dans ses bras.
M. Hawkins, âgé de cinquante ans à cette époque, était un homme de moyenne taille, cheveux grisonnants, les yeux clairs et doux, bonne santé, bonne constitution, très ingambe, très actif, très entendu au commerce, très hardi en affaires. On sait que sa situation à Hobart-Town donnait toute sécurité, et il aurait déjà pu se retirer, fortune faite. Mais il ne lui eût pas convenu, après une existence si laborieuse, de rester oisif. Aussi, dans le but de développer ses armements, qui comprenaient plusieurs autres navires, venait-il de fonder ce comptoir à Wellington avec un associé, M. Balfour. Nat Gibson deviendrait le principal employé à part d’intérêt, dès que le James-Cook aurait achevé sa campagne
Le fils du capitaine Gibson, alors âgé de vingt et un ans, d’intelligence vive, d’esprit sérieux, ressentait pour son père et pour sa mère une affection profonde, et aussi pour M. Hawkins. Il est vrai, ce dernier et le capitaine étaient liés si intimement que Nat Gibson pouvait les confondre dans la même amitié. Ardent, enthousiaste, aimant les belles choses, il était artiste tout en montrant des dispositions pour les affaires commerciales. D’une taille au-dessus de la moyenne, les yeux noirs, les cheveux et la barbe châtains, la démarche élégante, l’attitude aisée, la physionomie sympathique, il plaisait dès le premier abord, et on ne lui connaissait que des amis. D’un autre côté, pas de doute qu’il ne dût devenir, avec l’âge, résolu, énergique. D’un tempérament plus décidé que son père, il tenait de Mrs Gibson.
En ses loisirs, Nat Gibson s’occupait avec plaisir et goût de photographie, cet art déjà si en progrès grâce à l’emploi des substances accélératrices qui portent les épreuves instantanées au dernier degré de la perfection. Son appareil ne le quittait guère, et l’on peut imaginer s’il s’en était servi au cours de ce voyage: sites pittoresques, portraits d’indigènes, des clichés de toutes sortes.
Pendant son séjour à Wellington, il avait pris nombre de vues de la ville et des environs. M. Hawkins lui-même s’y intéressait. Souvent on les voyait partir tous les deux, leur bagage de photographes en bandoulière, et ils revenaient de ces excursions avec de nouvelles richesses pour leur collection.
Après avoir présenté le capitaine à M. Balfour, M. Hawkins rentra dans son bureau, où le suivirent M. Gibson et son fils. Et là, tout d’abord, on parla d’Hobart-Town. Les nouvelles ne manquaient pas, grâce aux services réguliers entre la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande. La veille même était arrivée une lettre de Mrs Hawkins, et celles de Mrs Gibson attendaient depuis quelques jours le James-Cook à Wellington.
Le capitaine prit connaissance de sa correspondance. Tout le monde allait bien là-bas. Ces dames étaient en bonne santé. Il est vrai, l’absence leur semblait longue et leur espoir était qu’elle ne se prolongerait pas. Le voyage devait toucher à son terme.
«Oui, dit M. Hawkins, encore cinq ou six semaines, et nous serons de retour à Hobart-Town...
— Chère mère, s’écria Nat Gibson, quel bonheur elle aura à nous revoir, autant que nous en avons eu, père, à t’embrasser!...
— Et que j’en ai, moi, cher enfant!
— Mon ami, dit M. Hawkins, j’ai toute raison de croire que la traversée du James-Cook sera maintenant de peu de durée...
— C’est mon avis, Hawkins.
— Même à moyenne vitesse, reprit l’armateur, la navigation est assez courte entre la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Irlande...
— En cette saison surtout, répondit le capitaine. La mer est belle jusqu’à l’Equateur, les vents sont réguliers, et je pense comme toi que nous n’aurons aucun retard à subir, si notre relâche à Port-Praslin ne doit pas se prolonger...
— Il n’en sera rien, Gibson. J’ai reçu de notre correspondant, M. Zieger, une lettre très rassurante à ce sujet. Il y a dans l’archipel un gros stock de marchandises en nacre, en coprah, et le chargement du brick pourra s’effectuer sans difficultés.
— M. Zieger est-il prêt à prendre livraison de nos marchandises?... demanda le capitaine.
VUE DE WELLINGTON. — Cliché J. Valentine, à Dundee.

— Oui, mon ami, et, je te le répète, j’ai l’assurance qu’il n’y aura aucun retard de ce chef.
— N’oublie pas, Hawkins, qu’après Port-Praslin le brick devra se rendre à Kerawara...
— C’est l’affaire de vingt-quatre heures, Gibson.
— Eh bien, père, dit Nat Gibson, nous pouvons être fixés sur la durée du voyage. Combien de jours notre relâche à Port-Praslin et à Kerawara?...
— Trois semaines environ.
— Et de Wellington à Port-Praslin?
— Tout autant.
— Et le retour en Tasmanie?...
— A peu près un mois.
— Ainsi, dans deux mois et demi, il est possible que le James-Cook soit revenu à Hobart-Town...
— Oui... plus tôt moins que plus.
— Bon, répondit Nat Gibson, je vais écrire à ma mère aujourd’hui même, car le courrier pour l’Australie lève l’ancre après-demain... Je lui demanderai encore deux mois et demi de patience, dont Mme Hawkins voudra bien prendre sa part, n’est-ce pas, monsieur Hawkins?...
— Oui, mon cher enfant.
— Et, au commencement de l’année, les deux familles seront réunies...
— Deux familles qui n’en font qu’une!» répondit M. Hawkins.
Les mains de l’armateur et du capitaine se pressèrent affectueusement.
«Mon cher Gibson, dit alors M. Hawkins, nous déjeunerons ici avec M. Balfour...
— C’est entendu, Hawkins.
— As-tu affaire en ville?...
— Non, répondit le capitaine, mais il faut que je retourne à bord.
— Eh bien, au James-Cook! s’écria Nat Gibson. Cela me fera plaisir de revoir notre brick avant d’y transporter nos bagages de passagers.
— Oh! répondit M. Hawkins, il va bien rester quelques jours à Wellington?...
— Vingt-quatre heures au plus, répondit le capitaine. Je n’ai point d’avaries à réparer, point de cargaison à débarquer ni à embarquer... Des provisions à renouveler seulement, et un après-midi me suffira... C’est à ce sujet que je veux donner des ordres à Balt.
— Tu es toujours content de ton maître d’équipage?...
— Toujours... C’est un homme zélé et qui connaît bien le service.
— Et l’équipage?...
— Des anciens matelots, rien à dire.
— Et ceux que tu as engagés à Dunedin?...
— Ils ne m’inspirent guère de confiance, mais je n’ai pas trouvé mieux.
— Ainsi le James-Cook partira?...
— Dès demain, s’il ne nous arrive pas ici ce qui nous est arrivé à Dunedin. En ce moment, il n’est pas bon pour les capitaines du commerce de relâcher dans les ports de la Nouvelle-Zélande!
— Tu veux parler de la désertion qui décime les équipages?... demanda M. Hawkins.
— Et qui fait plus que les décimer, répliqua M. Gibson, puisque, sur huit matelots, j’en ai perdu quatre, dont je n’ai plus eu aucune nouvelle...
— Tu as raison, Gibson, prends garde à ce qu’il n’en soit pas à Wellington comme il en a été à Dunedin...
— Aussi ai-je eu la précaution de ne permettre à personne de débarquer sous aucun prétexte... pas même au cuisinier Koa...
— C’est prudent, père, ajouta Nat Gibson... Il y a dans le port une demi-douzaine de navires qui ne peuvent prendre la mer faute de matelots.
— Cela ne m’étonne pas, répondit Harry Gibson. Aussi je compte mettre à la voile dès que nous aurons embarqué nos provisions, et assurément nous serons parés demain dès la première heure.»
Au moment où le capitaine prononça le nom du maître d’équipage, M. Hawkins n’avait pu retenir un geste assez significatif.
«Si je t’ai parlé de Flig Balt, reprit-il alors, c’est qu’il ne m’avait pas fait très bonne impression quand nous l’avons engagé à Hobart-Town.
— Oui... je sais, répondit le capitaine, mais tes préventions ne sont point justifiées... Il remplit ses fonctions avec zèle, les hommes savent qu’il faut lui obéir, et, je te le répète, le service du bord n’a rien laissé à désirer.
— Tant mieux, Gibson, je préfère m’être trompé à son égard, et du moment qu’il t’inspire confiance...
— D’ailleurs, Hawkins, lorsqu’il s’agit de la manœuvre, je ne m’en rapporte qu’à moi seul, tu le sais, et j’abandonne volontiers le reste à mon maître d’équipage. Depuis notre départ, je n’ai pas eu un reproche à lui adresser, et s’il veut rembarquer sur le brick à son prochain voyage...
— Cela te regarde, après tout, mon cher ami, répondit M. Hawkins. Tu es le meilleur juge de ce qu’il convient de faire.»
On le voit, la confiance que Flig Balt inspirait à Harry Gibson, confiance fort mal placée, était entière, tant ce fourbe avait su jouer son jeu comme Vin Mod. C’est pourquoi, lorsque M. Hawkins demanda encore si le capitaine était sûr des quatre matelots qui n’avaient point déserté :
«Vin Mod, Hobbes, Wickley, Burnes sont de bons marins, répondit-il, et ce qu’ils n’ont pas fait à Dunedin, ils n’auraient pas cherché à le faire ici.
— On leur en tiendra compte au retour, déclara l’armateur.
— Aussi, reprit le capitaine, ce n’est pas pour eux que j’ai défendu aux hommes de descendre à terre... c’est à propos des quatre recrues.»
Et M. Gibson fit connaître dans quelles conditions Len Cannon, Sexton, Kyle, Bryce étaient venus à bord, ayant hâte d’échapper aux policemen de Dunedin, après une bataille dans la taverne des Three-Magpies.
«De véritables pratiques?... dit l’armateur.
— Assurément, mon ami, mais tu sais en quel embarras j’étais, et comment j’y ai été retardé d’une quinzaine de jours!... J’en étais même à me demander s’il ne me faudrait pas attendre des mois pour compléter mon équipage!... Que veux-tu! on prend ce qu’on trouve...
— Et on se sépare de ce qu’on a trouvé dès que cela est possible..., répliqua M. Hawkins.
— Comme tu dis, Hawkins. C’est même ce que j’aurais fait ici, à Wellington, si les circonstances l’avaient permis, et c’est ce que je ferai à Hobart-Town...
— Nous avons le loisir d’y songer, père! observa Nat Gibson. Le brick restera bien quelques mois en désarmement, n’est-ce pas, monsieur Hawkins? et nous passerons ce temps en famille jusqu’au jour où je reviendrai moi-même à Wellington.
— Tout cela s’arrangera, Nat», répondit l’armateur.
M. Hawkins, M. Gibson et son fils quittèrent le comptoir, descendirent sur le quai, hélèrent une des embarcations employées au service du port et se firent conduire à bord du brick.
Ce fut le maître d’équipage qui les reçut, toujours obséquieux, toujours empressé, et auquel M. Hawkins, rassuré par les déclarations du capitaine, réserva bon accueil.
«Je vois que vous êtes en bonne santé, monsieur Hawkins..., lui dit Flig Balt.
— En bonne santé... je vous remercie...», répondit l’armateur.
Les trois matelots, Hobbes, Wickley et Burnes, qui naviguaient depuis plusieurs années sur le James-Cook, sans avoir donné aucun sujet de plainte, obtinrent les félicitations de M. Hawkins.
Quant à Jim, l’armateur l’embrassa sur les deux joues, et le jeune homme témoigna une grande joie de le revoir.
«J’ai d’excellentes nouvelles de ta mère, lui dit M. Hawkins, et elle espère bien que le capitaine est satisfait de toi...
— Entièrement, déclara M. Gibson.
— Je vous remercie, monsieur Hawkins, dit Jim, et vous me faites grand plaisir!
— Et moi?... dit Nat Gibson en l’attirant, il n’y a rien pour moi?...
— Oh, si! monsieur Nat, répondit Jim, qui se jeta à son cou.
— Et quelle bonne mine tu as!... ajouta Nat. Si ta mère te voyait, elle serait contente, la brave femme!... Aussi, Jim, je ferai ta photographie avant de partir...
— Bien ressemblante?...
— Oui... si tu ne bouges pas...
— Je ne bougerai pas, monsieur Nat, je ne bougerai pas!»
Il faut dire que M. Hawkins, après avoir parlé à Hobbes, Wickley et Burnes, de leurs familles, qui habitaient Hobart-Town, adressa quelques paroles à Vin Mod. Celui-ci se montra très sensible à cette attention. Il est vrai, l’armateur le connaissait moins que ses camarades, et c’était son premier voyage à bord du James-Cook.
Quant aux recrues, M. Hawkins se contenta de les saluer d’un simple bonjour.
Il y a lieu de l’avouer, d’ailleurs, leur vue ne fit pas sur lui meilleure impression que sur M. Gibson. Au reste, on aurait pu, sans inconvénient, leur permettre de descendre à terre. Ils n’auraient pas eu l’idée de déserter après ces quarante-huit heures de navigation, et ils fussent certainement rentrés avant le départ du brick. Vin Mod les avait travaillés, et, malgré la présence de M. Hawkins et de Nat Gibson, ils comptaient bien que quelque occasion se présenterait de s’emparer du navire. Ce serait un peu plus difficile. Mais qu’y a-t-il d’impossible à des gens sans foi ni loi, décidés à ne reculer devant aucun crime?
Après une heure, pendant laquelle M. Hawkins et M. Gibson examinèrent ensemble les comptes du voyage, le capitaine annonça que le brick mettrait en mer le lendemain au lever du jour. L’armateur et Nat Gibson reviendraient dans la soirée prendre possession de leur cabine, où ils auraient préalablement fait transporter les bagages.
Cependant, avant de regagner le quai, M. Gibson demanda à Flig Balt s’il n’avait pas besoin de se rendre à terre:
«Non, capitaine, répondit le maître d’équipage. Je préfère rester à bord... c’est plus prudent... et surveiller les hommes...
— Vous avez raison, Balt, dit M. Gibson. Il faut toutefois que le cuisinier aille aux provisions...
— Je l’y enverrai, capitaine, et, s’il est nécessaire, deux matelots avec lui.»
Tout étant convenu, le canot qui avait amené l’armateur et ses compagnons les reconduisit à quai. De là, ils revinrent au comptoir, où demeurait M. Balfour, qui se réunit à eux pour le déjeuner.
Pendant le repas, on causa d’affaires. Jusqu’ici le voyage en cours du James-Cook avait été des plus favorisés et donnait de beaux bénéfices.
Canots néo-zélandais.

Le grand cabotage, en effet, tendait remarquablement à se développer sur cette partie du Pacifique. La prise de possession des archipels voisins de la Nouvelle-Guinée par l’Allemagne ouvrait de nouveaux débouchés. Ce n’était pas sans raison que M. Hawkins avait noué des relations avec M. Zieger, son correspondant de la Nouvelle-Irlande, actuellement le Neumeklenburg. Le comptoir qu’il venait de fonder à Wellington devait plus spécialement entretenir ces relations par les soins de M. Balfour et de Nat Gibson, qui serait installé près de lui dans quelques mois.
Le déjeuner achevé, M. Gibson voulut s’occuper des approvisionnements du brick que le cuisinier viendrait chercher dans l’après-midi: conserves, volailles, porcs, farine, légumes secs, fromages, bière, gin et sherry, café et épiceries de diverses sortes.
«Père, tu ne sortiras pas d’ici avant que j’aie fait ton portrait!... déclara Nat.
— Comment... encore!... s’écria le capitaine.
— Voilà, mon ami, ajouta M. Hawkins, nous sommes tous les deux possédés du démon de la photographie, et nous ne laissons aucun repos aux gens tant qu’ils n’ont pas posé devant notre objectif!... Ainsi il faut te soumettre de bonne grâce!...
— Mais j’en ai déjà deux ou trois de ces portraits, chez moi, à Hobart-Town!...
— Eh bien, cela fera un de plus, répondit Nat Gibson, et, puisque nous partons demain, M. Balfour se chargera de l’expédier à ma mère par le prochain courrier.
— C’est entendu, dit M. Balfour.
— Vois-tu, père, reprit le jeune homme, un portrait, c’est comme un poisson... Il n’a de valeur que lorsqu’il est frais!... Songe donc, tu as maintenant dix mois de plus qu’à l’époque de ton départ d’Hobart-Town, et je suis sûr que tu ne ressembles pas à ta dernière photographie, celle qui est placée sur la cheminée de ta chambre...
— Nat a raison, confirma M. Hawkins en riant. C’est à peine si je t’ai reconnu ce matin!
— Par exemple!... s’écria M. Gibson.
— Non... je t’assure!... Il n’y a rien qui vous change comme dix mois de navigation!...
— Fais donc, mon enfant, répondit le capitaine, me voici prêt au sacrifice...
— Et quelle attitude vas-tu prendre?... demanda plaisamment l’armateur... celle du marin qui part ou celle du marin qui arrive?... Sera-ce la posture du commandant... le bras étendu vers l’horizon... la main tenant le sextant ou la longue-vue... la pose du maître après Dieu?...
— Celle que tu voudras, Hawkins...
— Et puis, pendant que tu seras campé devant notre appareil, tâche de penser à quelque chose!... Cela donne plus d’expression à la physionomie!... A quoi penseras-tu?...
— Je penserai à ma chère femme, répondit M. Gibson, à mon fils... et à toi... mon ami...
— Alors, nous obtiendrons une magnifique épreuve!»
Nat Gibson possédait un de ces appareils portatifs perfectionnés qui donnent le négatif en quelques secondes. M. Gibson fut très réussi, paraît-il, à ce que dit son fils, lorsqu’il eut examiné le cliché, dont l’épreuve serait laissée aux soins de M. Balfour.
M. Hawkins, le capitaine et Nat quittèrent alors le comptoir afin de se procurer tout ce qu’exigeait une navigation de neuf à dix semaines. Les entrepôts ne manquent point à Wellington, et on y trouve les divers approvisionnements maritimes: produits alimentaires, engins de bord, agrès, poulies, cordages, ustensiles, voiles de rechange, instruments de pêche, barils de brai et de goudron, outils de calfat et de charpentier. Mais, sauf quelques glènes de filin à remplacer, les besoins du brick se bornaient à ce qui concernait la nourriture des passagers et de l’équipage. Cela fut vite acheté, réglé, puis expédié au James-Cook, dès que les matelots Wickley, Hobbes et le maître-coq furent arrivés.
En même temps, M. Gibson remplit les formalités qui sont obligatoires pour tout bâtiment à son entrée et à sa sortie. Donc rien n’empêcherait le brick d’appareiller dès l’aube, plus heureux que d’autres navires de commerce que la désertion de leurs hommes retenait en relâche à Wellington.
Pendant ces courses à travers la ville, au milieu d’une population très affairée, M. Hawkins et ses compagnons rencontrèrent un certain nombre de Maoris de la campagne environnante. Leur importance numérique a bien diminué en Nouvelle-Zélande, comme celle des Australiens en Australie, et surtout celle des Tasmaniens en Tasmanie, puisque les derniers spécimens de cette race ont à peu près disparu. On ne compte actuellement qu’une quarantaine d’indigènes dans l’ile du Nord et à peine deux mille dans l’île du Sud. Ces Maoris s’occupent plus spécialement de cultures maraîchères, et principalement de la culture des arbres fruitiers, dont les produits sont très abondants et d’excellente qualité.
Les hommes sont d’un beau type, qui dénote un caractère énergique, une constitution robuste et endurante. Les femmes paraissent leur être inférieures. En tout cas, il faut s’habituer à voir le sexe faible se promener dans les rues la pipe à la bouche et fumer plus immodérément que le sexe fort. On ne s’étonnera donc pas que cela gêne l’échange de politesses avec les dames maories, puisque, d’après les coutumes, il ne s’agit pas seulement de se donner le bonjour ou de se presser la main, mais de se frotter nez contre nez.
Ces indigènes sont, paraît-il, d’origine polynésienne, et il est même possible que les premiers immigrants en Nouvelle-Zélande soient sortis de l’archipel de Tonga-Tabou, qui est situé à quelque douze cents milles dans le nord.
Il y a, en somme, deux raisons pour que cette population soit en voie de décroissance et destinée à disparaître dans l’avenir. La première cause de destruction, c’est la maladie et particulièrement la phtisie pulmonaire, qui exerce de grands ravages dans les familles. La seconde, plus terrible encore, c’est l’ivrognerie, et il est à noter que les femmes tiennent le premier rang dans cet effroyable abus des liqueurs alcooliques.
D’autre part, il y a lieu d’observer que le régime d’alimentation s’est profondément modifié chez les Maoris. Grâce aux missionnaires, l’influence du christianisme est devenue dominante. Les indigènes étaient anthropophages autrefois, et qui oserait dire que cette nourriture ultra-azotée ne convenait pas à leur tempérament?... Quoi qu’il en soit, mieux vaut qu’ils disparaissent plutôt que de se manger entre eux, «bien, a pu dire un touriste très observateur, que le cannibalisme n’eût jamais qu’un seul but, la bataille: dévorer les yeux et le cœur de l’ennemi, afin de s’inspirer de son courage et d’acquérir sa sagacité » !
Ces Maoris résistèrent à l’envahissement britannique jusqu’en 1875, et c’est à cette époque que le dernier roi de King-Country se soumit à l’autorité de la Grande-Bretagne.
Vers six heures, M. Hawkins, le capitaine et Nat Gibson rentrèrent au comptoir pour dîner; puis, après avoir pris congé de M. Balfour, il se firent conduire à bord du brick, qui serait prêt à lever l’ancre dès les premières lueurs du jour.
V
Table des matières
QUELQUES JOURS DE NAVIGATION.
Il était six heures du matin lorsque le James-Cook appareilla toutes voiles dehors. Le capitaine dut évoluer pour se dégager de la baie et sortir par le sinueux goulet. Après avoir contourné la pointe Nicholson, grâce à de multiples virements de bord, il donna dans le détroit, où le vent contraire soufflait du nord. Mais, quand il fut à la hauteur d’Orokiva, la brise plus marine de l’ouest lui permit de traverser au plus près la vaste échancrure qui creuse le littoral d’Ika-na-Maoui, entre Wellington et New-Plymouth, au delà du cap Egmont.
Le James-Cook, coupant obliquement cette baie, s’était donc éloigné de la terre, et il ne devait la retrouver qu’en latitude du cap susdit.
La distance à parcourir le long de la côte occidentale de l’île du Nord était d’environ cent milles. Avec une brise persistante, elle pouvait être franchie en trois jours. Du reste, étant donnée la direction du vent, il serait impossible de rester en vue du littoral, dont Harry Gibson connaissait parfaitement le relevé hydrographique, et il n’y aurait aucun danger pour le brick de s’en tenir à quelque distance.
Cette première journée s’écoula dans des conditions agréables. M. Hawkins et Nat Gibson, assis près du rouf, s’abandonnaient à cette impression délicieuse de la marche d’un navire. Un peu incliné sous le vent, il se dérobe rapidement aux longues houles et laisse à l’arrière un onduleux sillage d’écume. Le capitaine allait et venait, jetant un rapide regard sur l’habitacle placé devant l’homme de barre, et échangeant quelques paroles avec ses passagers. Une moitié de l’équipage était de quart à l’avant; l’autre se reposait dans le poste, après avoir reçu la ration du matin. Plusieurs lignes avaient été mises à la traîne, et, à l’heure du repas de midi, elles ne remonteraient point sans ramener quelques-uns de ces poissons si multipliés en ces mers.
Il faut savoir aussi que les parages de la Nouvelle-Zélande sont très fréquentés des baleines. Cette pêche s’y exerce avec grand succès. Autour du brick, dans cette vaste baie, apparurent un certain nombre de souffleurs qu’il eût été facile d’amarrer.
Ce qui conduisit M. Hawkins à dire au capitaine, tandis qu’ils regardaient s’ébattre ces énormes mammifères:
«J’ai toujours eu le désir de mener de pair la pêche et le cabotage, Gibson, et je pense qu’il y a autant de bénéfice à tirer de l’une que de l’autre.
— Possible, répondit le capitaine, et les baleiniers qui visitent ces mers remplissent aisément leurs cales de barils d’huile, de lard et de fanons.
— On racontait à Wellington, fit observer Nat Gibson, que les baleines se laissent capturer plus aisément ici que partout ailleurs...
— C’est vrai, dit le capitaine, et cela tient à ce qu’elles n’ont pas l’ouïe aussi exercée que celles des autres espèces. Il est donc possible de les approcher à portée de harpon. En somme, toute baleine signalée est baleine prise, à moins que le mauvais temps ne s’en mêle. Par malheur, les coups de vent sont non moins nombreux que terribles dans ces mers...
— Entendu, répondit M. Hawkins, un jour ou l’autre, nous armerons en pêche...
— Avec un autre capitaine, alors, mon ami! Chacun son métier, et je ne suis pas baleinier...
— Avec un autre capitaine, soit, Gibson, et avec un autre navire, car il faut une installation spéciale que notre James-Cook ne comporterait pas.
— Sans doute, Hawkins, un bâtiment qui puisse embarquer deux mille barils d’huile pendant une campagne dont la durée va jusqu’à deux ans quelquefois, et des pirogues pour la poursuite des animaux, et un équipage qui occupe de trente à quarante hommes, harponneurs, tonneliers, forgeron, charpentier, matelots, novices, au moins trois officiers et un médecin...
— Père, affirma Nat Gibson, M. Hawkins ne négligerait rien de ce que nécessite ce genre d’armement...
— Grosse affaire, mon enfant, répondit le capitaine, et, à mon avis, en cette partie du Pacifique, le cabotage donne des bénéfices plus assurés... Il est telles de ces campagnes de pêche qui ont été ruineuses... J’ajoute que les baleines, trop pourchassées, tendent à s’éloigner vers les mers polaires. Il faut aller les chercher jusque dans les parages du détroit de Behring, du côté des îles Kouriles, ou dans les mers antarctiques, voyages longs et périlleux dont plus d’un navire n’est jamais revenu.
— Après tout, mon cher Gibson, dit l’armateur, ceci n’est qu’un projet... Nous verrons plus tard... Tenons-nous-en au cabotage, puisqu’il a toujours été heureux, et ramenons le brick à Hobart-Town avec une belle cargaison dans sa cale.»
Vers six heures du soir, le James-Cook eut connaissance de la côte par le travers de la baie Waimah, à la hauteur des petits ports d’Ohawe. Quelques nuages se levant à l’horizon, le capitaine fit amener les perroquets et prendre les ris d’ans les huniers. C’est d’ailleurs une précaution qui s’impose à tous les bâtiments dans ces parages, où les coups de vent sont aussi subits que violents, et, chaque soir, l’équipage diminue la voilure par crainte d’être surpris.
MAORIS. — Cliché J. Valentine et Sons, Dundee.

Et, en effet, le brick fut passablement secoué jusqu’au matin. Il dut gagner de quelques milles au large, après avoir relevé les feux du cap Egmont. Le jour venu, il laissa arriver, repiqua vers la terre, dont M. Gibson ne voulait pas s’éloigner, et vint passer à l’ouverture de New-Plymouth, une des villes importantes de l’ile du Nord.
La brise avait plutôt fraîchi pendant la nuit. Il ventait grand frais. On ne put rétablir les perroquets qui avaient été serrés la veille, et M. Gibson dut se contenter de larguer les ris des huniers. Le brick filait à la vitesse de douze milles à l’heure, incliné sur tribord, soulevé longuement par la houle du large. Parfois les lames, heurtant sa joue, le couvraient d’embruns à l’avant. Son étrave plongeais jusqu’à noyer la figure de proue, puis il se relevait aussitôt.
Ces coups de tangage et de roulis n’étaient point pour gêner M. Hawkins et Nat Gibson. Ayant déjà navigué, l’accoutumance ne leur manquait pas, et le mal de mer n’avait pas prise sur eux. Ils respiraient avec volupté cet air vivifiant, imprégné des salures marines, dont les poumons peuvent si largement s’emplir. En même temps, leurs regards prenaient plaisir à contempler ces sites infiniment variés de la côte occidentale.
Cette côte est peut-être plus curieuse que celle de l’île du Sud. Ika-na-Maoui — ce nom signifie en langue polynésienne «le Poisson de Maoui» — se montre plus riche en criques, en baies, en ports que Tawaï-Pounamou, nom que les indigènes donnent au lac dans lequel se recueille le jade vert. Du large, la vue s’étend sur la chaîne montagneuse, toute verdoyante, d’où jaillissaient autrefois les éruptions volcaniques. Elle forme la charpente osseuse ou plutôt la colonne vertébrale de l’île, dont la largeur moyenne est d’une trentaine de lieues. Au total, la surface de la Nouvelle-Zélande n’est pas inférieure à celle des Iles-Britanniques, et c’est comme une seconde Grande-Bretagne que le Royaume-Uni possède à ses antipodes dans le Pacifique. Seulement, si l’Angleterre n’est séparée de l’Écosse que par cet étroit fleuve de la Tweed, c’est un bras de mer qui sépare l’île du Nord de l’ile du Sud.
Depuis que le James-Cook avait quitté le port de Wellington, les chances de pouvoir s’en emparer étaient assurément diminuées. Flig Balt et Vin Mod s’entretenaient souvent à ce sujet. Et, ce jour-là, à l’heure du déjeuner, qui réunissait dans le rouf M. Hawkins, Nat Gibson et le capitaine, ils en causèrent encore. Vin Mod tenait la barre et ils ne couraient pas le risque d’être entendus des matelots de quart à l’avant.
«Ah! cet aviso de malheur!... ne cessait de répéter Vin Mod. C’est lui qui a empêché le coup!... Pendant vingt-quatre heures ce satané bâtiment est resté par notre travers!... Si son commandant est jamais envoyé à bout de vergue, je demande à haler sur la corde qui lui serrera le cou!... Ne pouvait-il donc pas continuer sa route au lieu de marcher de conserve avec le brick?... Sans lui, le James-Cook serait maintenant débarrassé du capitaine et de ses hommes!... Il rallierait les mers de l’Est, avec une bonne cargaison pour les Tonga ou les Fidji...
— Tout ça... c’est des mots! observa Flig Balt.
— On se soulage comme on peut!... répondit Vin Mod.
— La question est de savoir, reprit le maître d’équipage, si la présence à bord de l’armateur et du fils Gibson ne nous oblige pas à renoncer...
— Jamais! s’écria Vin Mod. Nos compagnons n’entendent pas ce refrain-là !... Len Cannon et les autres auraient bien trouvé le moyen de filer à Wellington, s’ils avaient pensé que le brick reviendrait tranquillement à Hobart-Town!... Ce qu’ils veulent, c’est naviguer pour leur propre compte, et non pour le compte de M. Hawkins!
Armes et instrument de musique des Néo-Zélandais.

— Tout ça... des mots, je le répète..., dit Flig Balt, qui haussait les épaules. Pouvons-nous espérer que l’occasion se présentera?...
— Oui!... oui!... affirma Vin Mod, que la colère prenait à voir le découragement du maître d’équipage, et l’on saura bien en profiter!... Et, si ce n’est pas aujourd’hui ni demain,... plus tard... dans ces parages de la Papouasie... au milieu de ces archipels où la police ne vous gêne guère!... Une supposition, par exemple... l’armateur et quelques autres, le fils Gibson, deux ou trois matelots ne reviennent pas à bord un soir... On ignore ce qu’ils sont devenus... Le brick repart, n’est-ce pas?....»
Et ces criminelles pensées, Vin Mod, parlant à voix basse, les soufflait pour ainsi dire dans l’oreille de Flig Balt. Décidé à ne point le laisser faiblir, résolu à le pousser jusqu’au bout, il ne put retenir un formidable juron, lorsque le maître d’équipage lui envoya pour la troisième fois sa peu encourageante réponse:
«Des mots, tout ça... rien que des mots!»
Vin Mod lança encore un horrible juron qui, cette fois, se fit entendre jusque dans la salle du rouf. M. Gibson, se levant de table, parut à la porte de l’arrière.
«Qu’y a-t-il donc?... demanda-t-il.
— Rien, monsieur Gibson, répondit Flig Balt, une embardée qui a failli étaler Vin Mod sur le pont...
— J’ai cru que j’allais être envoyé par-dessus les bastingages!... ajouta le matelot.
— Le vent est vif, la mer dure, dit M. Gibson, après avoir examiné d’un rapide coup d’œil la voilure du brick.
— La brise tend à haler l’est, fit observer Flig Balt.
— En effet, arrive un peu, Mod... Il n’y a pas d’inconvénient à se rapprocher de terre.»
Puis, cet ordre donné et exécuté, M. Gibson rentra dans le rouf.
«Ah! murmura Vin Mod, si vous commandiez le James-Cook, maître Balt, au lieu de laisser porter, il loferait plutôt...
— Oui... mais je ne suis pas le capitaine! répondit Flig Balt, qui se dirigea vers l’avant.
— Il le sera, cependant, se répétait Vin Mod. Il faut qu’il le soit... quand je devrais être pendu!»
Durant cette journée, on vit moins de baleines que la veille, ce qui expliquait la rareté des baleiniers dans ces parages. C’est plutôt le long du littoral de l’est qu’on cherche à les amarrer, du côté d’Akaroa et de la baie des îles de Tawaï-Pounamou. Mais la mer n’était point déserte. Un certain nombre de caboteurs descendaient ou remontaient, abrités par la terre, à travers et au delà de la baie Taranaki.
Dans l’après-midi, toujours servi par une forte brise, ayant perdu de vue la cime du Whare-Orino, haut de deux mille pieds, dont la base trempe dans la mer, le James-Cook passa devant les ports de Kawhia et d’Aotca, où rentrait une flottille de bateaux de pêche qui ne pouvait plus tenir le large.
M. Gibson dut alors prendre un ris dans les huniers tout en conservant la misaine, la grande voile, la brigantine et les focs. Si la mer devenait plus dure, si le vent tournait à la tempête, il aurait toujours un refuge pour la nuit, puisque, vers six heures du soir, le bâtiment serait à l’ouvert d’Auckland. Aussi préféra-t-il ne point s’écarter de sa route.
A supposer que le James-Cook eût été contraint de chercher un abri contre le mauvais temps du large, il l’aurait trouvé sans peine à Auckland. La baie, dont cette ville occupe le fond vers le nord, est l’une des plus sûres de cette partie du Pacifique. Lorsqu’un navire a franchi son étroit goulet entre les roches de Parera et le «Manukan hafen», il navigue à l’intérieur d’une rade protégée sur tout son périmètre. Nulle nécessité même de gagner le port. Cette rade suffit, et des flottes y prendraient partout bon mouillage.
Avec de tels avantages pour le commerce maritime, on ne s’étonnera pas que la cité ait rapidement conquis une grande importance. En y comprenant ses faubourgs, elle compte environ soixante mille âmes. Étagée sur les collines du côté méridional de la baie, elle est très variée d’aspect. Superbement aménagée avec ses squares et ses jardins que décore la flore tropicale, ses rues larges et propres, bordées d’hôtels et de magasins, cette curieuse ville, industrielle et commerçante, peut exciter l’envie de Dunedin et de Wellington.
Si M. Gibson se fût réfugié dans son port, il y aurait rencontré cent navires en arrivage et en partance. En cette portion nord de la Nouvelle-Zélande, l’attraction des mines d’or se faisait moins sentir que sur la partie méridionale d’Ika-na-Maoui et surtout que dans les provinces de Tawaï-Pounamou. Là le brick eût pu sans trop de peine se débarrasser des recrues embarquées à Dunedin et les remplacer par quatre ou cinq matelots à choisir parmi ceux que le désarmement des navires laisse libres d’engagement. Il n’est pas moins douteux, tant il prisait peu Len Cannon et ses camarades, que le capitaine s’y fût décidé, au grand ennui de Flig Balt et de Vin Mod, s’il eût jeté l’ancre à Auckland. Mais, pour éviter de nouveaux retards, il crut bon de rester sous petite voilure pendant toute la nuit. Quelquefois, même, il se mit en cape courante afin de faire tète aux lames de l’ouest et s’éloigner de la côte dont les feux lui paraissaient trop rapprochés sur tribord.
Bref, le James-Cook se comporta à merveille, grâce à l’habile manœuvrier qui le dirigeait. Il n’éprouva d’avaries sérieuses ni dans sa coque ni dans sa mâture.
Le lendemain 2 novembre, par un vent plus modéré et une mer plus maniable, le brick passait grand largue à l’ouvert d’une autre rade, plus vaste que celle d’Auckland, la rade de Kaipara, au fond de laquelle s’est fondé Port-Albert.
«BON VOYAGE, CAPITAINE FOUCAULT!».

Enfin, vingt-quatre heures plus tard, car la brise avait notablement calmi, les hauteurs des Mannganni-Bluff, la baie Hokianga, la pointe Beef, le cap Van Diemen, après un parcours de soixante-dix à quatre-vingts milles, restaient en arrière. On laissait sur la gauche les récifs des Three-Kings. La mer s’ouvrait librement devant l’étrave jusqu’au fouillis de ces archipels des Tonga, des Hébrides, des Salomon, qui sont compris entre l’Équateur et le Tropique du Capricorne.
Il n’y avait donc plus qu’à mettre le cap au nord-ouest sur les terres de la Nouvelle-Guinée, encore éloignée de dix-neuf cents milles, pour avoir connaissance des Louisiades, et, au delà, des groupes actuellement entrés dans le domaine colonial de l’Allemagne.
Si le vent et la mer le favorisaient, M. Gibson comptait effectuer cette traversée dans le plus court délai. A remonter vers la ligne équinoxiale, les mauvais temps sont moins fréquents, moins redoutables que dans les parages de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. D’autre part, il est vrai, un bâtiment est exposé à des calmes qui peuvent retarder pendant de longs jours la navigation à voile, alors qu’ils rendent si rapide et si sûre la navigation à vapeur. Mais celle-ci est trop coûteuse, et, quand il s’agit du grand et du petit cabotage en ces lointaines mers du Pacifique, mieux vaut user de la toile que de dépenser du charbon.
Quoi qu’il en soit, la brise, faible et intermittente, menaçait de réduire à deux ou trois milles à l’heure la vitesse du brick. Cependant il avait tout dessus, jusqu’à ses voiles d’étai, ses ailes de pigeon, ses bonnettes. Mais si le calme blanc survenait, calme sans un souffle qui puisse rider la surface de la mer, alors que les longues houles bercent un navire et ne le déplacent pas, tout son échafaudage de voilure ne lui servirait à rien. M. Gibson ne pourrait s’aider que des courants qui portent généralement vers le nord en cette portion du Pacifique.
Toutefois, le vent ne tomba pas complètement. Un grand soleil semblait mettre la mer en ébullition, comme si elle eût été surchauffée dans ses couches inférieures. Les hautes voiles se gonflaient et le James-Cook laissait un léger sillage derrière lui.
Et, dans la matinée, comme M. Hawkins, Nat Gibson et le capitaine causaient de ce dont il est si naturel de s’entretenir en cours de navigation, du temps qu’il fait et du temps qu’il fera, M. Gibson dit:
«Je ne crois pas que cela dure...
— Et pourquoi?... demanda l’armateur.
— Je vois à l’horizon certains nuages qui nous donneront bientôt du vent... ou je me trompe fort.
— Mais ils ne s’élèvent pas, ces nuages, fit observer M. Hawkins, ou, s’ils montent un peu, ils se dissipent...
— N’importe, mon ami, ils finiront par prendre corps, et les nuages, c’est de la brise...
— Qui nous serait favorable, ajouta Nat Gibson.
— Oh! fit le capitaine, nous n’avons pas besoin d’une brise à trois ris!... Seulement de quoi remplir nos bonnettes et arrondir nos basses voiles...
— Et que dit le baromètre?... demanda M. Hawkins.
— Il a une légère tendance à baisser, répondit Nat Gibson, après avoir consulté l’appareil placé dans la salle du rouf.
— Qu’il baisse donc, dit le capitaine, mais lentement, et ne fasse pas des bonds de singe qui grimpe puis dégringole sur son cocotier!... Si les calmes sont ennuyeux, les coups de vent sont redoutables, et je crois qu’il est, en somme, préférable...
— Je vais te dire ce qui serait préférable, Gibson, déclara M. Hawkins: ce serait d’avoir à bord une petite machine auxiliaire, quinze à vingt chevaux, par exemple... Cela servirait à faire de la route lorsqu’il n’y a plus un souffle dans l’espace, puis à entrer dans les ports et à en sortir...
— On s’en est passé jusqu’à présent, et l’on s’en passera longtemps encore, répondit le capitaine.
— C’est que tu es resté, mon ami, le marin de l’ancienne marine de commerce...
— En effet, Hawkins, et je ne suis pas pour ces navires mixtes!... S’ils sont bien construits pour la vapeur, ils sont mal construits pour la voile, et inversement...
— En tout cas, père, dit Nat Gibson, voici là-bas une fumée qu’il ne serait pas désagréable d’avoir en ce moment à notre bord.»
Le jeune homme montrait de la main un long panache noirâtre allongé au-dessus de l’horizon du nord-ouest. On ne pouvait le confondre avec un nuage. C’était la fumée d’un steamer qui marchait rapidement dans la direction du brick. Avant une heure les deux bâtiments seraient par le travers l’un de l’autre.
La rencontre d’un navire est toujours chose intéressante à la mer. On cherche à en reconnaître la nationalité par les formes de sa coque, la disposition de sa mâture, en attendant qu’il ait hissé son pavillon en signe de salut. Harry Gibson avait donc sa longue-vue aux yeux, et, une vingtaine de minutes après que le steamer eut été signalé, il se crut en mesure d’affirmer que c’était un français.
Il ne se trompait pas, et, alors que le bâtiment n’était plus qu’à deux milles du James-Cook, le pavillon tricolore monta à la corne de sa brigantine.
Le brick répondit aussitôt en arborant le pavillon du Royaume-Uni.
Ce steamer de huit à neuf cents tonneaux, très probablement un charbonnier, devait être à destination de l’un des ports de la Nouvelle-Hollande.
Vers onze heures et demie, il se trouvait à-quelques encablures du brick, et il s’en approcha davantage, comme s’il avait l’intention de le «raisonner». Du reste, la mer très calme favorisait cette manœuvre, qui ne présentait aucun danger. A bord du bâtiment, on ne se préparait pas à mettre une embarcation à la mer et les demandes et réponses s’échangeraient au moyen du porte-voix, suivant l’usage.
Et voici ce qui fut dit entre le steamer et le brick, en anglais:
«Le nom du navire?...
— James-Cook, d’Hobart-Town.
— Capitaine?...
— Capitaine Gibson.
— Entendu.
— Et vous?...
— L’Assomption, de Nantes, capitaine Foucault.
— Vous allez?
— A Sydney, Australie.
— Entendu.
— Et vous?...
— A Port-Praslin, Nouvelle-Irlande.
— Et vous venez d’Auckland?...
— Non, de Wellington.
— Entendu.
— Et vous?...
— D’Amboine des Moluques.
— Bonne navigation?...
— Bonne... Un renseignement. A Amboine, on est très inquiet de la goëlette Wilhelmina, de Rotterdam, qui devait être arrivée depuis un mois, venant d’Auckland. Vous n’en avez eu aucune nouvelle?...
— Aucune.
— J’ai fait route par l’ouest à travers la mer de Corail, déclara le capitaine Foucault, et je ne l’ai pas rencontrée... Est-ce que vous comptez chercher par l’est la Nouvelle-Irlande?...
— C’est notre intention.
— 11 est possible que l a Wilhelmina se trouve désemparée à la suite de quelque tempête...
— Possible, en effet.
— On vous prie de veiller en traversant ces parages...
— Nous veillerons.
— Et, maintenant, bon voyage, capitaine Gibson.
— Bon voyage, capitaine Foucault!»
Une heure après, le James-Cook, qui avait perdu de vue le steamer, remontait cap au nord-nord-ouest, en se dirigeant vers l’ile Norfolk.
VI
Table des matières
EN VUE DE L’ILE NORFOLK.
Un quadrilatère presque régulier sur trois de ses côtés, dont le littoral s’arrondit, se relève et modifie vers le nord-ouest la régularité ; à ses quatre angles les pointes Howe, Nord-Est, Rocs et Rochy; plus excentriquement un pic, le Pitt-Mount, qui dresse sa cime à environ onze cents pieds d’altitude: telle est la figure géométrique de l’île Norfolk, située en ces parages du Pacifique par 29° 02’ de latitude sud et 105° 42’ de longitude est.
Cette île n’a que six lieues de périmètre, et, de même que toutes ses pareilles de ce vaste océan, elle est entourée d’un anneau de corail qui la défend comme une muraille défend une ville forte. Les houles du large ne rongeront jamais sa base de craie jaunâtre qu’un léger ressac suffirait à détruire, puisque les lames se brisent contre les roches coralligènes avant de l’atteindre. Aussi les navires ne peuvent-ils que difficilement l’accoster en se glissant à travers d’étroites et dangereuses passes, exposés à toutes les suprises des tourbillons et des remous. De port, proprement dit, il n’en existe pas à Norfolk. C’est au sud seulement, dans la baie Sydney, que des pénitenciers furent établis. Par sa situation isolée, par la difficulté d’y débarquer, par la difficulté d’en sortir, il semble, en effet, que la nature ait destiné cette île à n’être qu’une prison.
Il convient même d’observer qu’au sud, dans la direction des îlots Nepcan et Philips, qui complètent le petit groupe Norfolk, ces récifs de corail se prolongent jusqu’à six ou sept lieues du littoral.
C’est pourtant, en ses dimensions restreintes, une riche parcelle du domaine colonial de la Grande-Bretagne. Lorsque Cook la découvrit en 1774, il fut tout d’abord frappé de son admirable végétation sous ce climat à la fois doux et chaud des tropiques. On eût dit une corbeille détachée des campagnes de la Nouvelle-Zélande, ornée de plantes identiques. Là se multiplie un lin de qualité supérieure, le «phormium tenax», et une sorte de pin de toute beauté appartenant au genre des araucarias. Puis, à perte de vue s’étendent des plaines verdoyantes où poussent sans culture l’oseille sauvage et le fenouil. Déjà, au commencement du siècle, le gouvernement britannique avait transporté dans l’île une colonie de convicts. Grâce au travail de ces malheureux, des défrichements s’effectuèrent, des travaux agricoles furent entrepris et le rendement du maïs devint tel que les boisseaux s’y comptèrent par milliers. Il y avait là comme un grenier d’abondance, placé entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Mais trop de récifs et de brisants en occupent les approches, empêchant d’y puiser dans des conditions pratiques.
Aussi l’établissement pénitentiaire, en présence de ces obstacles, dut être une première fois abandonné. Il est vrai que, sur cette île, on pouvait si aisément tenir sous un joug de fer les plus endurcis criminels de la Tasmanie et de la Nouvelle-Galles, que la colonie pénale fut réorganisée. Elle compta jusqu’à cinq cents convicts surveillés par cent vingt-quatre militaires, et une administration de cent cinquante employés. Une ferme publique y fut créée, mise en valeur, et la récolte du maïs assura la consommation en céréales.
Du reste, l’île Norfolk était inhabitée à l’époque où le grand navigateur en détermina la situation géographique. Aucun indigène, maori ou malais, n’y avait été attiré malgré les richesses du sol. Elle n’eut jamais d’autre population que ces condamnés introduits par le gouvernement britannique. Déserte elle était au temps de sa découverte, et déserte elle est redevenue. En 1842, pour la seconde et, sans doute, la dernière fois, l’Angleterre abandonna cet établissement pénitentiaire, qui fut transporté à Port-Arthur, sur la côte méridionale de la Tasmanie.
Quatre jours après avoir perdu de vue les extrêmes pointes de la Nouvelle-Zélande, le James-Cook eut connaissance de l’île Norfolk. Avec un vent moyen, il avait fait quatre-vingts milles pendant la journée du 2, cent vingt pendant la journée du 3, autant pendant la journée du 4 et, la brise ayant molli, seulement soixante-dix pendant la journée du 5. Vers le soir, il avait donc franchi la distance de quatre cents milles environ qui sépare les deux îles.
Dans l’après-midi, la vigie signala une hauteur qui se dessinait dans le nord-est. C’était la cime du Pitt-Mount, et, vers cinq heures, le bâtiment se tenait par le travers de la pointe nord-est de l’île Norfolk.
Au cours de cette navigation, M. Gibson avait fait attentivement surveiller cette partie du Pacifique. Aucune épave ne s’était rencontrée sur la route du James-Cook, et le mystère de la disparition du navire hollandais Wilhelmina, restait toujours à découvrir.
A mesure que le soleil déclinait derrière les hauteurs de l’ile, le vent tombait, la mer prenait une apparence laiteuse, les rides disparaissaient de sa surface à peine gonflée par la longue houle. Assurément, le jour revenu, le brick serait encore en vue de l’ile. Il n’en était qu’à deux milles et, par prudence, il évitait de s’en approcher davantage, car les bancs de coraux s’allongent dangereusement au large. D’ailleurs, le James-Cook était presque aussi immobile que s’il eût été mouillé sur son ancre. Aucun courant ne le déplaçait; les voiles pendaient sur leurs cargues en gros plis. Si la brise se levait, il n’y aurait qu’à les laisser retomber pour faire route.
PORT D’AUCKLAND. Document extrait de l’ouvrage de E.-E. MORRIS: L’Australasie pittoresque. (Cassell, éditeur.)

M. Gibson et ses passagers n’avaient donc qu’à jouir de cette soirée magnifique sous un ciel pur de toute vapeur.
Après le dîner, M. Hawkins, le capitaine et M. Gibson vinrent s’asseoir à l’arrière.
«Nous voici en calme blanc, dit M. Gibson, et, par malheur, je ne découvre aucun symptôme qui puisse indiquer le retour de la brise.
— Cela ne saurait durer, à mon avis, fit observer M. Hawkins.
— Et pourquoi?... demanda le capitaine.
— Parce que nous ne sommes pas en pleine saison chaude, Gibson, et le Pacifique n’a point la réputation de justifier le nom qui lui a été donné un peu à la légère...
— J’en conviens, mon ami. Toutefois, même à cette époque, des navires restent encalminés plusieurs jours, et cela arriverait au James-Cook que je n’en serais pas autrement surpris.
— Très heureusement, répliqua l’armateur, nous ne sommes plus au temps où l’île Norfolk renfermait une population de bandits... Alors il n’eût pas été prudent de stationner dans son voisinage.
— En effet, et il y aurait eu lieu de veiller avec grand soin.
— Dans mon enfance, reprit M. Hawkins, j’ai entendu parler de ces forcenés qu’aucun châtiment, aucune discipline des maisons de correction n’avaient pu réduire, et dont le gouvernement s’était avisé de transporter toute une colonie à l’île Norfolk...
— Ils devaient y être bien gardés, d’une part, dit Nat Gibson, et, de l’autre, comment s’enfuir d’une île dont les navires ne sauraient s’approcher?...
— Bien gardés... oui, ils l’étaient, mon cher enfant, répondit M. Hawkins. Fuite difficile, oui encore!... Mais, pour des criminels qui ne reculent devant rien quand il s’agit de recouvrer leur liberté, tout est possible, même ce qui ne paraît pas l’être.
— Y a-t-il donc eu de fréquentes évasions, monsieur Hawkins?...
— Oui, Nat, et même incroyables! Ou les convicts parvenaient à s’emparer de quelque embarcation de l’État, ou ils en construisaient secrètement avec des lambeaux d’écorce, et ils n’hésitaient pas à gagner le large...
— Ayant quatre-vingt-dix chances sur cent de périr, déclara M. Gibson.
— Sans doute, répondit M. Hawkins. Aussi, lorsqu’ils rencontraient dans les eaux de l’île quelque navire comme le nôtre, ils avaient bientôt fait de sauter à bord et de se débarrasser de l’équipage... Puis ils s’en allaient pirater à travers les archipels polynésiens, où il n’était pas aisé de retrouver leurs traces...
— Enfin, cela n’est plus à craindre maintenant»..., affirma le capitaine Gibson.
On le remarquera, tout ce que venait de dire M. Hawkins, et ce qui était vrai, coïncidait avec les projets formés par Flig Balt et Vin Mod. Bien qu’ils ne fussent pas enfermés à l’île Norfolk, ils avaient les criminels instincts des convicts; ils ne demandaient qu’à faire ce que ceux-ci eussent fait à leur place, à changer l’honnête brick de la maison Hawkins, de Hobart-Town, en un bâtiment de pirates, puis à exercer leurs brigandages précisément au milieu des parages du Pacifique central, où il est si difficile de les réprimer.
Donc, si le James-Cook n’avait plus rien à redouter actuellement aux approches de l’île Norfolk, puisque le pénitencier avait été transporté à Port-Arthur, il n’en était pas moins menacé par la présence des recrues de Dunedin, résolues à seconder les desseins de Vin Mod et du maître d’équipage.
«Eh bien, dit alors Nat Gibson, il n’y a pas de danger, père, me permets-tu de prendre le canot?...
— Et que veux-tu faire?...
— Pêcher au pied des roches... Nous avons encore deux heures de jour... C’est le bon moment, et je serai toujours en vue du brick.»
Il n’y avait aucun inconvénient à satisfaire le désir du jeune homme. Deux matelots et lui suffiraient pour tendre des lignes à l’accore des bancs de corail. Ces eaux étant très poissonneuses, ils ne reviendraient pas sans avoir fait bonne pêche.
D’ailleurs, M. Gibson crut devoir mouiller à cette place. Le courant portant plutôt vers le sud-est, il envoya son ancre avec trente-cinq brasses de chaîne sur un fond de sable.
Le canot paré, Hobbes et Wickley se disposèrent à accompagner Nat Gibson. C’étaient, on ne l’ignore pas, deux honnêtes marins auxquels le capitaine pouvait se fier.
«Va donc, Nat, dit-il à son fils, et ne t’attarde pas jusqu’à la nuit...
— Je te le promets, père.
— Et rapporte-nous une bonne friture pour le déjeuner de demain, ajouta M. Hawkins... et aussi un peu de brise, s’il en reste encore sur la côte!»
L’embarcation déborda et, sous la vigoureuse poussée des avirons, elle eut bientôt franchi les deux milles qui séparaient le brick des premières roches coralligènes.
Des lignes furent mises dehors, Nat Gibson n’avait pas eu besoin de lancer son grappin sur les récifs. Pas de courant, pas même de ressac. Le canot demeura stationnaire, dès que les avirons eurent été rentrés.
Du côté de l’île, les bancs s’étendaient à un demi-mille environ, et, par conséquent, moins que dans le sud, direction des îles Philips, et bien que la côte ne fût plus éclairée par le soleil, que cachaient les masses du Pitt-Mount, le regard en pouvait distinguer les détails: étroites grèves entre les roches de calcaire jaunâtre, criques fermées, pointes rocheuses, nombreux rios s’écoulant vers la mer, et on les compte par milliers à travers les épaisses forêts et les verdoyantes plaines de l’île. Tout ce littoral était absolument désert. Pas une cabane sous les arbres, pas une fumée se dégageant des frondaisons, pas une pirogue mouillée au revers des pointes ou tirée sur le sable.
L’animation de la vie ne manquait pas cependant à la région comprise entre la crête des bancs et la terre. Mais elle était uniquement due à la présence des oiseaux aquatiques, qui emplissaient l’air de leurs cris discordants, corbeaux à duvet blanchâtre, coucals à plumage vert, martins-pêcheurs dont le corps est couleur d’aigue-marine, stournes aux yeux de rubis, hirondelles de mer, échenilleurs, gobe-mouches, sans parler des frégates qui passaient à tire-d’aile.
Si Nat Gibson eût apporté son fusil, il aurait fait quelques beaux coups, en pure perte, il est vrai, car ce gibier n’est point comestible. Mieux valait, en prévision du prochain repas, demander à la mer ce que l’air ne pouvait donner, et, en somme, elle se montra généreuse.
Après une heure au pied des bancs, le canot était en mesure de rapporter de quoi nourrir l’équipage pendant deux jours. Le poisson abonde au milieu de ces eaux claires, dont les fonds se hérissent de plantes marines, sous lesquelles fourmillent les crustacés, les mollusques, les coquillages, langoustes, crabes, palémons, crevettes, tridaines, scarabes, hélives, ovules, patelles, et il faut qu’il soit inépuisable, puisque les amphibies, phoques et autres, en font une énorme consommation.
Parmi les poissons que prirent les lignes et qui présentent une extraordinaire variété d’espèces, rivalisant par l’éclat de leurs couleurs, Nat Gibson et les deux matelots purent ramener plusieurs couples de blennies. Le blennie est un animal bizarre, yeux ouverts au sommet de la tête, mâchoires jugulées, couleur gris de lin, qui vit dans l’eau, court les grèves et saute sur les roches avec des mouvements de sarigue ou de kangourou.
Il était sept heures. Le soleil venait de disparaître, et sa dernière lueur empourprée s’éteignait à la pointe du Pitt-Mount.
«Monsieur Nat, dit Wickley, n’est-il pas temps de retourner à bord?...
— C’est prudent, ajouta Hobbes. Il se lève parfois, le soir, une petite brise de terre, et, si le brick peut en profiter, il ne faut pas le faire attendre.
— Rentrez les lignes, répondit le jeune homme, et retournons au James-Cook. Mais je crains bien de ne point rapporter à M. Hawkins le vent qu’il m’a commandé...
— Non, déclara Hobbes, pas de quoi remplir un béret!...
— Du côté du large, aucun nuage ne se lève..., ajouta Wickley.
— Débordons...», ordonna Nat Gibson.
Mais, avant de s’éloigner du banc, il se leva à l’arrière de l’embarcation et parcourut du regard toute la bordure des récifs qui s’arrondissait autour de la pointe du nord-est. La disparition de la goëlette dont on n’avait plus de nouvelles lui revenait à l’esprit... N’apercevrait-il pas quelque débris de la Wilhelmina, quelque épave que les courants auraient portée vers l’île?... Ne pouvait-il se faire que, la coque du bâtiment n’ayant pas été entièrement démolie, une partie de la carcasse fût encore visible au nord ou au sud de la pointe?...
Aussi les deux matelots observèrent-ils la côte sur une étendue de plusieurs milles. Ce fut inutilement. Ils ne virent aucun reste de la goëlette signalée par le steamer.
Wickley et Hobbes allaient donc se mettre aux avirons, lorsque, sur une des roches détachées du littoral, Nat Gibson crut distinguer une forme humaine. Comme il s’en trouvait à une distance d’environ un mille, et au moment où le crépuscule commençait à obscurcir l’horizon, il se demanda s’il faisait ou non erreur. Était-ce un homme que l’arrivée du canot avait attiré sur le rivage?... Cet homme n’agitait-il pas les bras pour appeler du secours?.. Il était à peu près impossible de se prononcer.
«Voyez», dit Nat Gibson aux deux matelots.
Wickley et Hobbes regardèrent en cette direction.
A cet instant, l’ombre envahissant cette portion du littoral, la forme humaine, si forme humaine il y avait, disparut.
«Je n’ai rien vu..., dit Wickley.
— Ni moi..., déclara Hobbes.
— Cependant, reprit Nat Gibson, je crois bien ne pas m’être trompé... Un homme était là... tout à l’heure...
— Vous croyez avoir aperçu un homme?... demanda Wickley.
— Oui... là... au sommet de cette roche, et il faisait des gestes... Il devait même appeler... mais sa voix ne pouvait parvenir jusqu’ ici...
— On rencontre souvent des phoques sur ces grèves au coucher du soleil, observa Hobbes, et, lorsqu’un d’eux se dresse, on peut le confondre avec un homme...
— J’en conviens, répondit Nat Gibson, et, à cette distance... il est possible que j’aie mal vu...
— Est-ce que l’île Norfolk est habitée maintenant?... demanda Hobbes.
— Non, répondit le jeune homme. Elle ne renferme pas d’indigènes... Cependant des naufragés peuvent avoir été contraints d’y chercher refuge...
— Et, s’il y a là des naufragés, ajouta Wickley, seraient-ce ceux de la Wilhelmina?...
— A bord! commanda Nat Gibson. Il est probable que demain le brick sera encore à cette place, et, avec nos longues-vues, nous parcourrons le littoral, qui sera en pleine lumière au lever du jour.»
«VOYEZ», DIT NAT GIBSON AUX DEUX MATELOTS

Les deux matelots appuyèrent sur les avirons. En vingt minutes, le canot eut rallié le James-Cool. Puis, le capitaine, se défiant toujours d’une partie de son équipage, eut soin de faire remonter l’embarcation à son poste.
La pêche fut bien accueillie par M. Hawkins, et, comme il s’intéressait à l’histoire naturelle, il put à loisir étudier ces blennies, dont il n’avait jamais eu aucun échantillon entre les mains.
Nat Gibson fit part à son père de ce qu’il croyait avoir aperçu au moment où il se déhalait des bancs de corail.
Le capitaine et l’armateur prêtèrent grande attention au récit du jeune homme. Ils n’ignoraient pas que, depuis l’abandon de l’île. comme lieu de détention, elle devait être déserte, et les indigènes des archipels voisins, Australiens, Maoris ou Papouas, n’avaient jamais eu la pensée de s’y fixer.
«Il est possible, toutefois, que des pêcheurs soient sur ces parages, fit remarquer Flig Balt, qui prenait part à la conversation.
— En effet, répondit l’armateur, et ce ne serait pas étonnant à cette époque de l’année...
— Est-ce que tu as vu quelque embarcation en dedans des récifs?... demanda le capitaine à son fils.
— Aucune, père.
— Je pense alors, reprit le maître d’équipage, que M. Nat se sera trompé... La soirée était déjà sombre... Donc, à mon avis, capitaine, si le vent se lève cette nuit, nous ferions bien d’appareiller. »
On le comprend, Flig Balt, déjà très contrarié de la présence de M. Hawkins et de Nat Gibson à bord du brick, ne devait rien craindre tant que l’embarquement de nouveaux passagers. En ces conditions, il serait contraint de renoncer à ses projets — ce qu’il n’entendait pas faire. Ses complices et lui étaient formellement résolus à s’emparer du navire avant son arrivée à la Nouvelle-Irlande.
«Cependant, reprit le capitaine, si Nat n’a point commis une erreur, s’il y a des naufragés sur cette côte de Norfolk, — et pourquoi ne seraient-ce pas ceux de la Wilhelmina?... — il faut leur porter secours... Je croirais manquer à mes devoirs d’homme et de marin si je remettais à la voile avant de m’être assuré...
— Tu as raison, Gibson, approuva M. Hawkins. Mais, j’y songe, cet homme que Nat a cru apercevoir ne serait-il pas plutôt quelque convict échappé du pénitencier et resté sur l’île?...
— Alors, cet homme aurait grand âge, répondit le capitaine, car l’évacuation date de 1842, et s’il était déjà au bagne à cette époque, puisque nous sommes en 1885, il serait plus que septuagénaire!...
— Tu as raison, Gibson, et j’en reviendrai plutôt à l’idée que les naufragés de la goëlette hollandaise ont pu être jetés sur Norfolk, si toutefois Nat ne s’est pas trompé...
— Non... non! affirma le jeune homme.
— Alors, dit M. Hawkins, ces pauvres gens se trouveraient là depuis une quinzaine de jours, car il est probable que le naufrage ne remonte pas à une date plus éloignée...
— Oui, d’après ce que nous a déclaré le capitaine de l’Assomption, répondit M. Gibson. Aussi, demain, ferons-nous tout ce que nous pouvons faire, tout ce que nous devons faire... Si, comme Nat n’en doute pas, un homme se trouve sur cette partie de la côte, il restera jusqu’au jour à observer le brick, et, malgré la distance, nous le verrons avec nos lunettes...
— Mais, capitaine, insista le maître d’équipage, je le répète, peut-être que la brise, une brise favorable, se lèvera la nuit...
— Qu’elle se lève ou non, Balt, le James-Cook demeurera sur son ancre, et nous n’appareillerons pas sans avoir envoyé un canot en reconnaisasnce... Je ne quitterai l’île Norfolk qu’après avoir visité les environs d’East-North-Point, dussions-nous y consacrer une journée...
— Bien, père, et, cette journée, j’ai la conviction qu’elle ne sera pas perdue...
— N’est-ce pas ton avis, Hawkins? demanda le capitaine en se retournant vers l’armateur.
— Absolument», répondit M. Hawkins.
Et, en vérité, il n’y aurait pas même eu à féliciter M. Gibson de sa résolution. Agir de la sorte, n’était-ce pas remplir un devoir d’humanité ?...
Lorsque Flig Balt eut regagné l’avant, il raconta à Vin Mod ce qui venait d’être dit et ce qui venait d’être décidé. Le matelot ne fut pas plus satisfait que le maitre d’équipage. Après tout, peut-être Nat Gibson s’était-il trompé... Peut-être même aucun des naufragés de la Wilhelmina ne s’était-il réfugié sur cette côte... La question serait tranchée avant une douzaine d’heures.
La nuit arriva, nuit assez obscure, nuit de nouvelle lune. Un rideau de hautes brumes voilait les constellations. Néanmoins, la terre se montrait confusément dans l’ouest, une masse un peu plus sombre au pied de cet horizon.
Vers neuf heures, une légère brise provoqua quelques clapotis autour du James-Cook, qui évolua d’un quart sur son ancre. Cette brise eût pu servir à gagner le nord, puisqu’elle halait le sud-ouest. Mais le capitaine ne revint point sur sa détermination, et le brick resta au mouillage.
D’ailleurs, ce n’étaient que des souffles intermittents qui effleuraient la crête du Pitt-Mount, et la mer retomba au calme.
M. Hawkins, M. Gibson et son fils étaient assis à l’arrière. Peu pressés de rentrer dans leurs cabines, ils aspiraient l’air plus frais du soir, après les chaleurs du jour.
Or, il était neuf heures vingt-cinq, lorsque Nat Gibson, se relevant et regardant du côté de la terre, fit quelques pas à bâbord:
«Un feu!... il y a un feu!.. dit-il.
— Un feu?... répéta l’armateur.
— Oui, monsieur Hawkins.
— Et dans quelle direction?...
— Dans la direction de la roche où j’ai aperçu l’homme...
— En effet, déclara le capitaine.
— Vous voyez bien que je n’avais point fait erreur!» s’écria Nat Gibson.
Un feu brillait de ce côté, un feu de bois qui donnait de grandes flammes au milieu de tourbillons d’une fumée épaisse.
«Gibson, affirma M. Hawkins, c’est bien un signal qu’on nous fait...
— Pas de doute!... répondit le capitaine. Il y a des naufragés sur l’ile!»
Des naufragés ou autres, mais assurément des êtres humains qui demandaient secours; et quelle anxiété ils devaient éprouver, et quelle crainte que ce brick n’eût déjà levé l’ancre!...
Il convenait donc de les rassurer, et c’est ce qui fut fait à l’instant.
«Nat, dit-il, prends ton fusil, et réponds à ce signal.»
Le jeune homme rentra dans le rouf et en ressortit avec une carabine.
Trois détonations éclatèrent, dont le littoral renvoya les échos au James-Cook.
En même temps, un des matelots agita par trois fois un fanal, qui fut hissé en tête du mât de misaine.
Il n’y avait plus maintenant qu’à attendre le retour de l’aube, et le James-Cook se mettrait en communication avec ce point de l’île Norfolk.
VII
Table des matières
LES DEUX FRÈRES.
Au lever de l’aube, une brumaille assez dense couvrait l’horizon de l’ouest. Du littoral de l’île Norfolk on distinguait à peine la ligne rocheuse. Sans doute, ces vapeurs ne tarderaient pas à se dissiper. La cime du Pitt-Mount se montrait au-dessus de ce brouillard, déjà baignée des rayons du soleil.
Au surplus, le ou les naufragés ne devaient pas être inquiets. Bien que le brick fût encore invisible, n’avaient-ils pas entendu et aperçu pendant la nuit ses signaux en réponse aux leurs?... Le navire ne pouvait avoir quitté son mouillage, et, dans une heure, son canot serait envoyé à terre.
Du reste, avant de mettre une embarcation à la mer, M. Gibson préférait, non sans raison, que la pointe se fût dégagée des brumes. C’était là que le feu avait été allumé, c’était là que se montreraient les abandonnés qui réclamaient l’assistance du James-Cook. Évidemment, ils ne possédaient pas même une pirogue, car ils seraient déjà venus à bord.
La brise du sud-est commençait à s’établir. Quelques nuages, allongés sur la ligne du ciel et de l’eau, indiquaient que le vent fraîchirait dans la matinée. Sans le motif qui le retenait sur son ancre, M. Gibson eût donné des ordres pour l’appareillage.
Un peu avant sept heures, le pied du banc coralligène, le long duquel écumait un ressac blanchâtre, se dessina sous la brume. Les volutes de vapeurs roulèrent les unes, après les autres, et la pointe apparut.
Nat Gibson, monté sur le rouf, sa longue-vue aux yeux, la promenait vers la côte. Il fut le premier à s’écrier:
«Il est là... ou plutôt... ils sont là !...
— Plusieurs hommes?... demanda l’armateur.
— Deux, monsieur Hawkins.»
Celui-ci prit la longue-vue à son tour:
«Oui, s’écria-t-il, et ils nous font des signaux... en agitant un morceau de toile au bout d’un bâton!»
L’instrument passa aux mains du capitaine, qui constata la présence de deux individus debout sur les dernières roches à l’extrémité de la pointe. Le brouillard, dissous alors, permettait de les distinguer même à l’œil nu. Qu’il y eût là celui des deux hommes que Nat Gibson avait aperçu la veille, cela ne pouvait plus faire l’objet d’un doute.
«Le grand canot à la mer!» commanda le capitaine.
Et, en même temps, par son ordre, Flig Balt hissa le pavillon britannique à la corne de brigantine en réponse aux signaux.
Si M. Gibson avait dit de parer le grand canot, c’était en cas qu’il y eût à embarquer plus de deux personnes. Il était possible, en effet, que d’autres naufragés se fussent réfugiés sur l’île, en admettant qu’ils appartinssent à l’équipage de la Wilhelmina. Il y avait même lieu de souhaiter que tous eussent gagné cette côte après avoir abandonné la goélette.
L’embarcation descendue, le capitaine et son fils y prirent place, celui-ci à la barre. Quatre matelots se mirent aux avirons. Vin Mod était parmi eux, et, au moment où il enjambait la lisse, il fit au maître d’équipage un geste qui témoignait de son irritation.
Le canot se dirigea vers le banc de corail. La veille, en pêchant le long de ce banc, Nat Gibson avait remarqué une étroite ouverture qui permettrait de franchir la barrière des récifs. Jusqu’à la pointe il ne resterait plus qu’une distance de sept à huit encablures.
En moins d’un quart d’heure, l’embarcation atteignit la passe. On aperçut les dernières fumées du foyer qui avait été entretenu toute la nuit et près duquel se tenaient les deux hommes.
A l’avant du canot, Vin Mod, impatient, se retournait pour les voir, si bien qu’il entravait le mouvement des avirons.
«Attention à nager, Mod!... lui cria le capitaine. Tu auras le temps de satisfaire ta curiosité quand nous serons à terre...
— Oui... le temps!» murmura le matelot, qui, de rage, aurait cassé son aviron.
La passe sinuait entre les têtes de coraux qu’il eût été dangereux d’aborder. Ces arêtes aiguës, coupantes comme acier, eussent vite fait d’endommager la coque d’une embarcation. Aussi M. Gibson ordonna-t-il de modérer la vitesse. Il n’y eut, d’ailleurs, aucune difficulté à rallier l’extrémité de la pointe. La mer, qui sentait la brise du large, poussait l’embarcation. Un assez fort ressac écumait à la base des roches.
Le capitaine et son fils regardaient les deux hommes. La main dans la main, immobiles, silencieux, ils ne faisaient pas un geste, ils ne proféraient pas un cri. Lorsque le canot évolua pour ranger la pointe, Vin Mod put facilement les apercevoir.
L’un devait être âgé de trente-cinq ans, l’autre de trente. Vêtus d’habits en lambeaux, tête nue, rien n’indiquait qu’ils fussent des marins. A peu près de même taille, ils se ressemblaient assez pour que l’on pût reconnaître en eux deux frères, blonds de cheveux, barbe inculte. En tout cas, ce n’étaient point des indigènes polynésiens.
Et alors, avant même que le débarquement fût effectué, lorsque le capitaine était encore assis sur le banc d’arrière, le plus âgé de ces deux hommes s’avança à l’extrémité de la pointe, et en anglais, mais avec un accent étranger, il cria:
«Merci pour être venus à notre secours... merci!
— Qui êtes-vous?... demanda M. Gibson dès qu’il accosta.
— Des Hollandais.
— Naufragés?...
— Naufragés de la goëlette Wilhelmina...
— Seuls sauvés?...
— Seuls, ou du moins, après le naufrage, seuls arrivés sur cette côte...»
Au ton suspensif de ces derniers mots, il fut évident que cet homme ignorait s’il avait trouvé refuge sur un continent ou sur une île.
Le grappin du canot fut envoyé à terre, et, quand un des matelots l’eut ajusté dans un creux de roche, M. Gibson et ses compagnons débarquèrent.
«Où sommes-nous?... demanda le plus âgé.
— A l’île Norfolk, répondit le capitaine.
— L’île Norfolk», répéta le plus jeune.
Les naufragés apprenaient alors en quel endroit ils se trouvaient: une île isolée de cette portion de l’ouest du Pacifique. Ils y étaient seuls, d’ailleurs, de tous ceux que la goëlette hollandaise comptait à son bord.
Sur la question de savoir ce qu’était devenue la Wilhelmina, si elle avait péri corps et biens, ils ne purent répondre d’une façon formelle à l’interrogatoire de M. Gibson. Quant aux causes du naufrage, voici ce qu’ils racontèrent:
Quinze jours avant, la goëlette avait été abordée pendant la nuit, — ce devait être à trois ou quatre milles dans l’est de l’île Norfolk.
«En sortant de notre cabine, dit l’aîné des deux frères, nous avons été entraînés dans un tourbillon... La nuit était obscure et brumeuse... Nous nous sommes accrochés à une cage à poules qui, heureusement, passait à notre portée... Trois heures après, le courant nous portait au banc de corail et nous avons gagné cette côte à la nage...
«Merci pour être venus à notre secours!»

— Ainsi, demanda M. Gibson, voilà deux semaines que vous êtes sur l’île?...
— Deux semaines.
— Et vous n’y avez rencontré personne?...
— Personne, répondit le plus jeune, et nous sommes fondés à croire qu’il n’y a pas un être humain sur cette terre, ou, du moins, que cette partie du littoral est inhabitée.
— Vous n’avez pas eu la pensée de remonter vers l’intérieur?... dit Nat Gibson.
— Si, répondit l’aîné, mais il eût fallu s’aventurer à travers des forêts épaisses, au risque de s’y perdre, et dans lesquelles nous n’aurions peut-être pas trouvé à subsister.
— Et puis, reprit l’autre, où cela nous aurait-il conduits puisque, vous venez de nous l’apprendre, nous étions sur une île déserte?... Mieux valait encore ne point abandonner le rivage... C’eût été renoncer à toute chance d’être aperçus, si un navire venait en vue, et d’être sauvés, comme nous le sommes...
— Vous avez eu raison.
— Et ce brick... quel est-il?... demanda le plus jeune frère.
— Le brick anglais James-Cook.
— Et son capitaine?...
— C’est moi, répondit M. Gibson.
— Eh bien, capitaine, dit l’aîné en serrant la main de M. Gibson, vous voyez que nous avons bien fait de vous attendre sur cette pointe!»
En effet, à contourner la base du Pitt-Mount, ou même à vouloir atteindre sa cime, les naufragés, éprouvant des difficultés insurmontables, seraient tombés d’épuisement et de fatigue au milieu des infranchissables forêts de l’intérieur.
«Mais comment avez-vous pu vivre dans ces conditions de dénuement?... reprit alors M. Gibson.
— Notre nourriture consistait en quelques produits végétaux, répondit l’aîné, des racines déterrées çà et là, des choux-palmistes coupés à la tête des arbres, de l’oseille sauvage, du laiteron et du fenouil marin, des pommes de pin de l’araucaria... Si nous avions eu des lignes ou pu en fabriquer, il n’aurait pas été difficile de se procurer du poisson, car il abonde au pied des roches...
— Et du feu?... Comment avez-vous pu en faire?...
— Les premiers jours, répondit le plus jeune, il a fallu s’en passer... Pas d’allumettes, ou plutôt des allumettes mouillées et hors d’usage... Par bonheur, en remontant vers la montagne, nous avons trouvé une solfatare qui jette, encore quelques flammes... Des couches de soufre l’entouraient, ce qui nous a permis de cuire les racines et les légumes.
— Et c’est ainsi, reprit le capitaine, que vous avez vécu pendant quinze jours?...
— C’est ainsi, capitaine. Mais, je l’avoue, nos forces s’en allaient, et nous étions désespérés, lorsque, en revenant hier de la solfatare, j’ai aperçu un navire mouillé à deux milles de la côte.
— Le vent avait refusé, dit M. Gibson, et comme le courant menaçait de nous ramener vers le sud-est, je fus obligé de jeter l’ancre.
— Il était déjà tard, reprit l’aîné. A peine restait-il une heure de jour, et nous étions encore à plus d’une demi-lieue dans l’intérieur... Après avoir couru à toutes jambes vers la pointe, nous aperçûmes un canot qui se préparait à regagner le brick... J’ai appelé... J’ai, par gestes, réclamé secours...
— J’étais dans ce canot, dit alors Nat Gibson, et il m’a bien semblé voir un homme — rien qu’un — sur cette roche, au moment où l’obscurité commençait à se faire...
— C’était moi, répondit l’aîné. J’avais devancé mon frère... et quelle fut ma déception lorsque le canot s’éloigna sans que j’eusse été aperçu!... Nous avons cru que toute chance de salut nous. échappait!... Il se levait un peu de brise... Le brick n’allait-il pas appareiller pendant la nuit?... Le lendemain ne serait-il pas déjà au large de l’île?...
— Pauvres gens!... murmura M. Gibson.
— La côte était plongée dans l’ombre, capitaine... On ne voyait plus rien du navire... Les heures s’écoulaient... C’est alors que nous vint l’idée d’allumer un feu sur la pointe... Des berbes desséchées, du bois sec, nous en apportâmes par brassées, et des charbons ardents du foyer que nous entretenions sur cette grève... Bientôt s’éleva une lueur éclatante... Si le bâtiment était toujours à son mouillage, elle ne pouvait échapper à la vue des hommes de quart!... Ah! quelle joie, lorsque, vers dix heures, nous entendîmes une triple détonation!... Un fanal brilla dans la direction du brick!... Nous avions été vus... Nous étions sûrs maintenant que le navire attendrait le jour avant de partir, et que nous serions recueillis dès l’aube... Mais il était temps, capitaine, oui!... il était temps, et, comme à votre arrivée, je vous répète: Merci... merci!...»
Visiblement les naufragés paraissaient être à bout: alimentation insuffisante, forces épuisées, dénuement complet sous les haillons qui les recouvraient à peine, et l’on comprendra qu’ils eussent hâte d’être à bord du James-Cook.
«Embarquez..., dit M. Gibson. Vous avez besoin de nourriture et de vêtements... Puis, nous verrons ce que nous pourrons faire.»
Les survivants de la Wilhelmina n’avaient point à retourner sur le littoral. On leur fournirait tout leur nécessaire. Ils n’auraient plus à remettre le pied sur cette île!
Dès que M. Gibson, son fils et les deux frères eurent pris place à l’arrière, le grappin fut ramené et le canot se dirigea à travers la passe.
M. Gibson avait observé en les écoutant, à la manière dont ils s’exprimaient, que ces deux hommes étaient supérieurs à la classe où se recrutent d’ordinaire les matelots. Toutefois, il avait voulu attendre qu’ils fussent en présence de M. Hawkins pour s’informer de leur situation.
De son côté, à son vif déplaisir, Vin Mod s’était aussi rendu compte qu’il ne s’agissait point de ces marins prêts à tout comme Len Cannon et ses camarades de Dunedin, ni même de ces aventuriers dont la rencontre est trop fréquente en ces parages du Pacifique.
Les deux frères ne faisaient point partie de l’équipage de la goëlette. Ils étaient donc des passagers, et les seuls très probablement qui se fussent tirés sains et saufs de cet abordage. Aussi Vin Mod revenait-il plus irrité encore à la pensée que ses projets ne pourraient être mis à exécution.
Le canot accosta. M. Gibson, son fils, les naufragés, montèrent sur le pont. Ces derniers furent aussitôt présentés à M. Hawkins, qui ne dissimula point son émotion, à voir en quel état misérable ils se trouvaient. Après leur avoir tendu la main:
«Soyez les bienvenus, mes amis!» dit-il.
Les deux frères, non moins impressionnés, avaient voulu se jeter à ses genoux: il les en empêcha.
«Non... reprit-il, non!... nous sommes trop heureux...»
Les mots lui manquaient, à cet excellent homme, et il ne put qu’approuver Nat Gibson qui cria: «A manger... qu’on leur donne à manger!... Ils meurent de faim!»
Les deux frères furent conduits dans le carré, où le premier déjeuner était servi, et là ils purent se refaire, après quinze longs jours de privations et de souffrance.
Alors M. Gibson mit à leur disposition une des cabines latérales où étaient déposés des vêtements choisis dans la rechange de l’équipage. Puis, leur toilette achevée, ils revinrent à l’arrière, et là, en présence de M. Hawkins, du capitaine et de son fils, ils racontèrent leur histoire.
Ces hommes étaient Hollandais, originaires de Groningue. Ils s’appelaient Karl et Pieter Kip. Karl, l’aîné, officier de la marine marchande des Pays-Bas; avait fait déjà de nombreuses traversées en qualité de lieutenant, puis de second à bord des navires de commerce. Pieter, le cadet, était associé dans un comptoir d’Amboine, l’une des Moluques, correspondant de la maison Kip, de Groningue.
Cette maison faisait le gros et le demi-gros des produits de cet archipel, qui appartient à la Hollande, et plus particulièrement des noix du muscadier et des clous du giroflier, très abondants en cette colonie. Si ladite maison ne comptait pas parmi les plus importantes de la ville, du moins son chef jouissait-il d’une excellente réputation dans le monde commercial.
M. Kip père, veuf depuis quelques années, était mort cinq mois auparavant. Ce fut un coup grave pour les affaires du comptoir, et il y eut lieu de prendre des mesures afin d’empêcher une liquidation qui se fût faite dans des conditions désavantageuses. Avant tout, il fallait que les deux frères revinssent à Groningue.
Karl Kip avait alors trente-cinq ans. Bon marin, en passe de devenir capitaine, il attendait un commandement et ne devait pas tarder à l’obtenir. Peut-être d’une intelligence moins aiguisée que son frère, moins homme d’affaires, moins propre à la direction d’une maison de commerce, il le dépassait en résolution, en énergie comme en force et en endurance physique. Son plus gros chagrin venait de ce que la situation financière de la maison Kip ne lui avait jamais permis de posséder un navire. Karl Kip eût alors fait la navigation de long cours pour son compte. Mais il aurait été impossible de rien distraire des fonds engagés dans le commerce, et le désir du fils aîné n’avait pu être réalisé.
Karl et Pieter étaient unis d’une étroite amitié qu’aucun désaccord n’avait jamais altérée, encore plus liés par la sympathie que par le sang. Entre eux, pas un ombrage, pas un nuage de jalousie ou de rivalité. Chacun restait dans sa sphère. A l’un les lointains voyages, les émotions, les dangers de la mer. A l’autre le travail dans le comptoir d’Amboine et les rapports avec celui de Groningue. La famille leur suffisait. Ils n’avaient point cherché à s’en créer une seconde, à se donner des liens nouveaux qui les eussent séparés peut-être. C’était déjà trop que le père fût en Hollande, Karl en cours de navigation, Pieter aux Moluques. Quant à celui-ci, intelligent, ayant le sens du négoce, il se consacrait entièrement aux affaires. Son associé, Hollandais comme lui, s’appliquait à les développer. Ne désespérant pas d’accroitre le crédit de la maison Kip, il n’y épargnait ni son temps ni son zèle.
A la mort de M. Kip, Karl était dans le port d’Amboine à bord d’un trois-mâts hollandais de Rotterdam, sur lequel il remplissait les fonctions de second. Les deux frères furent douloureusement frappés de ce coup, qui les privait d’un père pour lequel ils éprouvaient une profonde affection. Et ils ne se trouvaient pas même là pour recueillir ses dernières paroles, son dernier soupir!
Alors cette résolution fut prise entre les deux frères: Pieter se séparerait de son associé d’Amboine, et reviendrait à Groningue diriger la maison paternelle.
Or, précisément, le trois-mâts Maximus, sur lequel Karl Kip était venu aux Moluques — navire déjà vieux, en mauvais état —fut déclaré impropre au voyage de retour. Très éprouvé par des mauvais temps pendant sa traversée entre la Hollande et les Iles, il n’était plus bon qu’à démolir. Aussi son capitaine, ses officiers, ses matelots devaient-ils être rapatriés en Europe par les soins de la maison Hoppers, de Rotterdam, à laquelle il appartenait.
Or, ce rapatriement allait exiger, sans doute, un séjour assez prolongé à Amboine, s’il fallait attendre que l’équipage pût embarquer sur quelque bâtiment à destination de l’Europe, et les deux frères avaient hâte d’être revenus à Groningue.
Karl et Pieter Kip décidèrent donc de prendre passage sur le premier navire en partance, soit d’Amboine, soit de Ceram, soit de Ternate, autres iles de l’archipel des Moluques.
A cette époque arriva le trois-mâts goélette Wilhelmina, de Rotterdam, dont la relâche serait de courte durée. C’était un navire de cinq cents tonneaux, qui allait regagner son port d’attache en faisant escale à Wellington, d’où son commandant, le capitaine Roebok, ferait voile vers l’Atlantique, en doublant le cap Horn.
Si la place de second eût été vacante, nul doute que Karl Kip ne l’eût obtenue. Mais le personnel était au complet, et aucun des matelots du Maximus ne put s’y engager. Karl Kip, ne voulant pas perdre cette occasion, retint une cabine de passager sur la Wilhelmina.
Le trois-mâts mit en mer le 23 septembre. Son équipage comprenait le capitaine, M. Roebok, le second, Stourn, deux maîtres et dix matelots, tous Hollandais d’origine.
La navigation fut très favorisée sur le parcours de la mer des Arafura, si étroitement enfermée entre la côte septentrionale de l’Australie, la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, et le groupe des îles de la Sonde, à l’ouest, qui la défend contre la houle de l’océan Indien. A l’est, elle n’offre pas d’autre issue que le détroit de Torrès, que termine le cap d’York.
A l’entrée de ce détroit, le navire rencontra des vents contraires qui le retardèrent quelques jours. Ce ne fut que le 6 octobre qu’il parvint à se dégager des nombreux récifs et à débouquer dans la mer de Corail.
Devant la Wilhelmina s’ouvrait alors l’immense Pacifique jusqu’ au cap Horn, qu’elle devait rallier après une courte relâche à Wellington, de la Nouvelle-Zélande. La route était longue, mais les frères Kip n’avaient pas eu le choix.
Dans la nuit du 19 au 20 octobre, tout allait bien à bord, les matelots de quart à l’avant, lorsque se produisit un épouvantable accident que la plus sérieuse vigilance n’aurait pu éviter.
De lourdes brumes, très obscures, enveloppaient la mer, absolument calme, ainsi qu’il en est presque toujours dans ces conditions atmosphériques.
La Wilhelmina avait ses feux réglementaires, vert à tribord, rouge à bâbord. Par malheur, ils n’auraient point été vus à travers cet épais brouillard, même à la distance d’une demi-encablure.
Soudain, sans que les mugissements d’une sirène se fissent entendre, avant qu’un feu de position eût été relevé, le trois-mâts fut abordé par le lof de bâbord à la hauteur du rouf de l’équipage. Un choc terrible provoqua la chute immédiate du grand mât et du mât de misaine.
Au moment où Karl et Pieter Kip s’élançaient hors de la dunette, ils n’entrevirent qu’une énorme masse, vomissant fumée et vapeur, qui passait comme une bombe, après avoir coupé en deux la Wilhelmina.
Pendant une demi-seconde, un feu blanc avait apparu au grand étai de ce bâtiment. Le navire abordeur était un steamer, mais c’était tout ce qu’on en devait savoir.
La Wilhelmina, l’avant d’un côté, l’arrière de l’autre, coula aussitôt. Les deux passagers n’eurent pas même le temps de rejoindre l’équipage. A peine aperçurent-ils quelques matelots accrochés aux agrès. Utiliser les embarcations, impossible, puisqu’elles étaient déjà submergées. Quand au second et au capitaine, ils n’avaient sans doute pu quitter leur cabine.
Les deux frères, demi-vêtus, étaient déjà dans l’eau jusqu’à mi-corps. Ils sentaient s’engloutir ce qui restait de la Wilhelmina, et allaient être entraînés dans le tourbillon qui se creusait autour du navire.
«Ne nous séparons pas!... cria Pieter.
— Compte sur moi!» répondit Karl.
Tous deux étaient bons nageurs. Mais y avait-il une terre à proximité ?... Quelle position occupait le trois-mâts au moment de la collision en cette partie du Pacifique comprise entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, au-dessous de la Nouvelle-Calédonie, signalée vers l’est quarante-huit heures avant, dans la dernière observation du capitaine Roebok?
Il va sans dire que le steamer abordeur devait être loin déjà, à moins qu’il n’eût stoppé après le choc. S’il avait mis des embarcations à la mer, comment, au milieu du brouillard, celles-ci retrouveraient-elles les survivants de cette catastrophe?...
Karl et Pieter Kip se crurent perdus. Une obscurité profonde enveloppait la mer. Aucun sifflet de machine, aucun appel de sirène n’indiquait la présence d’un navire, ni ce mugissement qu’eussent produit les échappements de vapeur, s’il fût resté sur le lieu du sinistre... Pas une seule épave à portée de la main des deux frères...
Pendant une demi-heure ils se soutinrent, l’aîné encourageant le plus jeune, lui prêtant l’appui de son bras lorsqu’il faiblissait. Mais le moment approchait où tous deux seraient à bout de forces, et, après une dernière étreinte, un suprême adieu, ils s’engloutiraient dans l’abîme...
Il était environ trois heures du matin, lorsque Karl Kip parvint à saisir un objet qui flottait près de lui. C’était une des cages à poules de la Wilhelmina, à laquelle ils s’accrochèrent.
L’aube perça enfin les jaunâtres volutes du brouillard, la brume ne tarda pas à se lever, et un clapotis de lames reprit au souffle de la brise.
Karl Kip promena son regard jusqu’à l’horizon.
Dans l’est, mer déserte. Dans l’ouest, la côte d’une terre assez élevée, voilà ce qu’il aperçut tout d’abord.
Cette côte ne se trouvait pas à plus de trois milles. Le courant et le vent y portaient. Il y avait certitude de pouvoir l’atteindre, si la houle ne devenait pas trop forte.
A quelque terre, île ou continent qu’elle appartînt, cette côte assurait le salut des naufragés.
Le littoral, qui se déroulait à l’ouest, était dominé par un pic dont les premiers rayons du soleil doraient l’extrême pointe.
«Là !... là !...» s’écria Karl Kip.
Là, en effet, car, au large, on eût vainement cherché une voile ou les feux d’un navire. De la Wilhelmina, il ne restait aucun vestige. Elle s’était perdue corps et biens. Rien non plus du steamer abordeur, qui, plus heureux sans doute, ayant survécu à la collision, se trouvait maintenant hors de vue.
En se soulevant à demi, Karl Kip n’aperçut ni débris de coque ni débris de mâture. Seule surnageait cette cage à poules, à laquelle ils se tenaient.
Épuisé, engourdi, Pieter aurait coulé par le fond si son frère ne lui eût relevé la tête. Vigoureusement, Karl nageait, en poussant la cage vers un semis de récifs dont le ressac blanchissait la ligne irrégulière.
Cette première frange de l’anneau coralligène se prolongeait devant la côte. Il ne fallut pas moins d’une heure pour l’atteindre. Avec la houle qui les balayait, il eût été difficile d’y prendre pied. Les naufragés se glissèrent à travers une étroite passe, et il était un peu plus de sept heures lorsqu’ils purent se hisser sur la pointe où le canot du James-Cook venait de les recueillir.
C’était sur cette île inconnue, inhabitée, que les deux frères, à peine vêtus, sans un outil, sans un engin, sans un ustensile, allaient pendant quinze jours mener la plus misérable existence.
Tel fut le récit que fit Pieter Kip, tandis que son frère, écoutant en silence, se bornait à le confirmer du geste.
On savait à présent pourquoi la Wilhelmina, attendue à Wellington, n’y arriverait jamais, pourquoi le navire français Assomption n’avait pas rencontré d’épave sur sa route. Le trois-mâts gisait dans les profondeurs de la mer, à moins que les courants n’en eussent entraîné quelques débris plus au nord.
L’impression produite par le récit des naufragés était tout en leur faveur. Naturellement, personne n’eût songé à mettre en doute sa véracité. Ils se servaient de la langue anglaise avec une facilité qui témoignait d’une instruction et d’une éducation convenables. Leur attitude n’était point celle de tant de ces aventuriers qui pullulent sur ces parages, et l’on sentait chez Pieter Kip, surtout, une inébranlable confiance en Dieu.
Aussi M. Hawkins ne cacha-t-il point la bonne impression qu’il éprouvait.
«Mes amis, dit-il, vous voici à bord du James-Cook, et vous y resterez...
— Soyez remercié, monsieur, répondit Pieter Kip.
— Mais il ne vous reconduira pas en Europe..., ajouta l’armateur.
— Peu importe, répondit Karl Kip. Nous avons enfin quitté cette île Norfolk où nous étions sans ressources, et nous n’en demandons pas davantage.
— En quelque endroit que nous débarquions, ajouta Pieter Kip, nous trouverons les moyens de nous faire rapatrier...
— Et je vous y aiderai, dit M. Gibson.
— Quelle est la destination du James-Cook? reprit Karl Kip.
— Port-Praslin, de la Nouvelle-Irlande, répondit le capitaine.
— Il doit y séjourner?...
— Trois semaines environ.
— Puis il revient en Nouvelle-Zélande?...
— Non, en Tasmanie... à Hobart-Town, son port d’attache.
— Eh bien, capitaine, déclara Karl Kip, il nous sera tout aussi facile de prendre passage sur un navire à Hobart-Town qu’à Dunedin, à Auckland ou à Wellington...
— Certainement, assura M. Hawkins, et si vous embarquez sur un steamer qui revient en Europe par le canal de Suez, votre retour s’effectuera plus rapidement.
— Ce serait à désirer, répondit Karl Kip.
— En tout cas, monsieur Hawkins, et vous, capitaine, dit Pieter Kip, puisque vous voulez bien nous accepter comme passagers...
— Non point des passagers, mais des hôtes, dit M. Hawkins, et nous sommes heureux de vous offrir l’hospitalité du James-Cook! »
De nouvelles poignées de main furent échangées. Puis, les deux frères se retirèrent dans leur cabine afin d’y goûter quelque repos, car ils avaient veillé toute la nuit près du foyer de la pointe.
Cependant la petite brise qui avait dissipé les brumes commençait à fraîchir. Les calmes paraissaient être à leur fin, et la mer verdissait dans le sud-est de l’île.
Il convenait d’en profiter; M. Gibson donna ses ordres pour l’appareillage. Les voiles, qui étaient restées sur leurs cargues, furent amurées. On vira l’ancre au cabestan, et le brick, grand largue, remonta dans la direction du nord-nord-ouest.
Deux heures après, la plus haute cime de l’île Norfolk avait disparu, et le James-Cook mettait le cap au nord-est, de manière à prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Calédonie sur la limite de la mer de Corail.
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