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Jules Moinaux

Le bureau du commissaire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324438

Table des matières

PRÉFACE

MONOGRAPHIE DU COMMISSARIAT

LE COMMISSARIAT

LE COMMISSAIRE DE POLICE

LE SECRÉTAIRE

LES DEUX INSPECTEURS

LE CHIEN DU COMMISSAIRE

LES CLIENTS DU COMMISSAIRE

CONCLUSION

LA JOURNÉE DU COMMISSAIRE

LE CHIEN TONDU EN LION

UNE FUMISTERIE FÉROCE

LE PLUS DROLE DE L’HISTOIRE

LA SOURIS

LE DRAGON DE M lle JULIETTE

LE DINER DE MALDENT

L’HOMME QUI AIME LES BONS PRÊTRES

L’ENFANT DE DEUX PÈRES

LITTÉRATURE DE GENDARME

LE PLAN DE M me FÉVROLLE

LA FAMILLE FRANGIPANI

LES DIGESTIONS DE M. PIÉDEVEAU

L’EX-ÉPOUSE QUI HÉRITE

SINGULIER EMPLOI D’UN IRRIGATEUR

LES SUITES D’UNE PRISE DE TABAC

UN LOCATAIRE PEU ENDURANT

LA LETTRE D’AMOUR

UN JOLI TOUR DE SOCIÉTÉ

L’ORATEUR DE CLUBS

VOL D’UN MELON

LES 20 FRANCS DE LA TANTE

LA COURONNE DE MARIÉE

LA PROVIDENCE DES CHATS

LE MATELAS DE LA VEUVE CARON

LE SAUVAGE ET L’INTERPRÈTE

LE SINGE

L’HÉRITAGE DU PERE RILLON

UN MONSIEUR QUI AIME SES AISES

L’AMOUR EN CHEVEUX BLANCS

LE BAPTÊME DU PETIT POUILLASSON

L’HOMME A LA MÉDAILLE

UNE MALADIE INCOMPRÉHENSIBLE

UN HIPPOPHAGE

CE QUI NE REGARDE PAS LE COMMISSAIRE

LE MUSICIEN MARCHAND DE JOURNAUX

OU L’ON TROUVE UN LIT ON SE COUCHE

LE PORTE-BONHEUR

LE DIVORCÉ ET SON EX-ÉPOUSE

SI JEUNES ET DÉJA VOYAGEURS!

LE MOUCHOIR DU CHARRETIER

UN FLAGRANT DÉLIT CONJUGAL

JE PRENAIS LE FRAIS DANS LA CAVE

LA TÊTE DE VEAU

LE MARCHAND DE LINGES A BARBE

UNE BOSSE SPONTANÉE

PAS DE MÉTIER MAIS DU JARRET

LE POULET DE M. PAILLEUX

LA DERNIÈRE CARTOUCHE

A L’ŒIL

LE DOIGT DE LA CONVICTION

VOLEUR PAR PATRIOTISME

AVORTON, MAIS GRINCHEUX!

LA PRÉCAUTION INUTILE

LE PERRUQUIER SUSCEPTIBLE

LE BOUEUX POLITIQUE


PRÉFACE

Table des matières

A M. JULES MORAUX

MON CHER CONFRÈRE,

Que je veuille bien vous donner quelques lignes à mettre en tête de votre nouveau livre: Le Bureau du Commissaire, voilà ce que vous me demandez et ce que je fais avec le plus grand plaisir; mais ce que je me demande, moi, c’est à quoi ces quelques lignes peuvent, bien vous servir, après le succès si grand et si mérité de vos Tribunaux comiques.

Si je restais, vis-à-vis de vos lecteurs, dans les habitudes de sincérité dont je me vante quelquefois, je me contenterais de leur dire: «Ne vous occupez pas de moi; courez tout de suite aux récits de Moinaux, c’est-à-dire à ce rire rabelaisien qu’il va faire éclater en vous, à chaque page que vous tournerez.» Voilà ce que je devrais dire à vos lecteurs et ce que je leur dis: si je continue d’écrire quelque chose, ce n’est pas pour eux, c’est pour vous. Nous causons. Je ne les empêche pas d’écouter, mais si ça ne les intéresse pas, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux.

La vérité, mon cher Moinaux, c’est que je suis heureux de vous dire publiquement ce que je vous ai dit si souvent, en vous serrant la main: que vous êtes un des conteurs les plus originaux et les plus désopilants qui aient jamais existé dans notre pays de France. Vous n’avez pas seulement repris et continué la tradition de la verte et saine gaiete. de Sénecé, de Gérard Bontemps, de Verboquet le généreux et de ce Tabarin qui débitait ses joyeux devis sur la place Dauphine, au pied même de cette vieille maison ou vous écrivez vos articles: vous avez créé un genre nouveau qui placera tôt ou tard vos petits récits entre les Contes de Boccace, les indiscrétions de Brantôme et les historiettes de Tallemant des Réaux. C’est que vous puisez comme eux à la source inépuisable de la perversité, ou plutôt de la bêtise humaine; car ce qui fait le mal en ce monde, ce n’est pas la méchanceté, c’est la bêtise. L’homme veut être heureux, n’est-ce pas bien naturel? et il veut l’être tout de suite, c’est l’instinct. S’il a un désir, il veut le satisfaire; s’il a une passion, il veut l’assouvir. Cet animal que vous nous présentez, a eu envie de quelque chose, d’une femme, d’un litre, ou d’un cervelas, il a étendu la main pour prendre ce dont il avait envie. Si on lui a fait obstacle, il a fermé le poing et il a cogné. Vous le prenez, ou plutôt, on vous l’amène, car vous avez des rabatteurs officiels expérimentés, les gardiens de la paix, vous le prenez au moment où il vient de s’apercevoir qu’il s’est trompé, qu’il n’a été ni assez fort pour résister à la tentation, ni assez malin pour en cacher le résultat. C’est l’heure mélancolique de la réflexion forcée et du repentir inutile. Vous et moi savons de quoi est fait le repentir de l’homme, surtout quand il est devant le juge: du regret de ne plus jouir tranquillement de sa faute, de la honte d’être pris et de la crainte d’avoir à expier. La contrition que le concile de Trente appelle une douleur et une détestation des péchés commis, jointes à la volonté de n’en plus commettre n’a rien à voir ici. C’est la menace du châtiment qui fait tous les frais. Le plaisir est fini, l’embêtement commence, pour me servir d’un mot que le dictionnaire de Littré admet comme trivial, et que l’école naturaliste déclarerait incolore et insuffisant. Pris entre l’agent qui l’a arrêté et le magistrat qui l’interroge, le délinquant n’a plus qu’une idée, c’est de trouver la fente par laquelle il va sortir de là. Le plus souvent, il n’est qu’une simple brute dont l’alcool a excité la brutalité jusqu’à ce qu’il détermine l’abrutissement final. Souvent aussi, c’est un coutumier du fait, un drôle qui a résolu de brouter le pré de son voisin, et qui, n’ayant ni feu, ni lieu, se trouve être le voisin de tout le monde. Quelquefois c’est un simple naïf, dont la machine à comprendre n’arrive pas à fonctionner complètement; qui se bute sur une idée ayant une apparence de logique et qui la déduit inconsciemment et implacablement jusqu’à produire une catastrophe quelconque; ou bien c’est un mauvais plaisant qui, croyant ne faire qu’une farce, a causé mort d’homme et qui ne sort pas de là : «Ce n’est pas ma faute, puisque c’était une farce!» Comme si la farce, en dehors de la politique, faisait nécessairement partie de la civilisation moderne. Enfin c’est toujours cette imbécillité humaine sur laquelle Darwin pourra s’appuyer pour nous faire descendre du singe, et Schopenhauer pour nous engager à ne plus nous reproduire.

Vous, mon cher Moinaux, vous n’allez pas si loin, vous n’êtes ni transformiste ni pessimiste, vous ne vous occupez ni de nos origines obscures, ni de nos fins douteuses. Témoin régulier par profession, attentif par goût, des conflits quotidiens entre le péché et la justice, vous avez modestement choisi, pour vos comptes rendus, les menus délits courants, les crimes véniels, les levers de rideau du grand répertoire judiciaire, ce que nos pères auraient appelé les passe-temps de Thémis. La réalité vous fournit les faits et les personnages, ceux-ci presque toujours aussi vulgaires et aussi insignifiants que ceux-là, mais c’est tout; et alors plaçant ces choses et ces êtres, entre un commentaire qui pourrait être de Sterne et une moralité ou un axiome qui pourrait être de Gavarni, vous lâchez la bride au dialogue le plus cocasse, qui pourrait être de Duvert ou de Labiche. Le procédé est bien simple, seulement il vous est tout à fait personnel, et il restera probablement inimitable. comme les fantaisies de Cham et de Daumier.

Je dois vous dire, pour m’excuser auprès de vous de vous louer tant, que rien n’excite plus mon étonnement, mon envie et ma reconnaissance, que la faculté donnée par la nature, à certains esprits, de provoquer le rire irrésistible et à pleine gorge, rien qu’avec un livre et de simples caractères d’imprimerie tout froids et tout secs, sur la première feuille de papier venue. Là, pas d’action indirecte sur celui à qui l’on s’adresse, pas d’auxiliaires, pas de moyens matériels comme au théâtre. La phrase n’est ni articulée, ni chantée, ni mimée; absence complète d’intonations bizarres, de costumes burlesques, de contorsions extravagantes. Ni les yeux, ni les oreilles ne sont séduits; ils ne sont même pas invités. La gaîté parfois grossière mais communicative du public n’influence pas. Un livre, la solitude et le silence. Des mots, rien que des mots tout nus, tout pareils les uns aux autres en apparence, mais si heureusement combinés dans leurs lignes rigides, qu’il faut que le ventre se secoue et que les larmes s’ensuivent. Ce don rare, vous l’avez, et, dans ce nouveau livre, plus que jamais. Peut-être parce que vous avez eu cette excellente idée de faire tourner vos scènes, rapides, colorées, légères et court vêtues, autour de cette excellente figure du commissaire, comme une ronde de nymphes et de faunes autour de la statue impassible et narquoise du dieu Pan. Mais il fallait votre grande et vieille connaissance de la matière, pour peindre si ressemblant ce type complexe du commissaire de police, ce personnage légendaire dont nous apprenons à rire sur les genoux de nos bonnes, devant la baraque de Guignol, sous les coups de bâton de Polichinelle, ce pion de la societé à qui le pion du collège passe et confie l’éternel écolier qu’on appelle l’homme, cette providence des maris trompés, cette statue du commandeur des épouses infidèles, ce Minos de rez-de-chaussée qui juge, le matin, tous les pâles voyous, dans son temple boueux et fétide dont les quatre murs touchent à la prison, à l’hôpital, à la Morgue et à l’échafaud. Va-t-il être partial, quinteux, injuste, distrait, ce fonctionnaire modeste chargé de besogne et de responsabilité, sous les yeux et par les mains duquel passent, du matin au soir, toutes les turpitudes morales de la grandeville? Non; vous nous le représentez doux, conciliant, moitié railleur, moitié paterne, fin, incapable de se laisser duper, encore capable de se laisser fléchir, sachant sur quoi il faut ouvrir les yeux, quand il faut les fermer, tel enfin que doit être celui qui, ayant à statuer tous les jours sur les faiblesses perpétuelles de l’humanité, conclut à la pitié plutôt qu’à la colère. Il est dessiné de main de maître et il restera.

Là dessus, je vous serre la main, mon cher Moinaux, et j’attends impatiemment tous les autres livres que vous écrirez. Faites-nous rire le plus possible pendant qu’il en est temps encore.

A vous,

A. DUMAS FILS.

MONOGRAPHIE DU COMMISSARIAT

Table des matières

Tous les grincheux, voisins susceptibles, portières, cuisinières et autres partisans de la justice sommaire, à qui vous conseillerez de soumettre leurs griefs au commissaire de police, vous diront: «Ah! les commissaires de police! à moins qu’on ait été assassiné, de quelque chose qu’on se plaigne à eux, ça ne les regarde jamais. Nous les connaissons, les commissaires de police.»

Et c’est aussi, parce que les commissaires de police les connaissent, qu’ils font la réponse, généralisée comme on l’a vu, à ces clients éconduits.

Or, vous allez voir comme rien ne regarde les commissaires de police:

Il n’y a pas, à l’heure qu’il est, moins de 2,000 ordonnances, de l’exécution desquelles ils sont chargés, et je n’en connais guère qu’une (celleinterdisant les pétards, le jour de la fête nationale), qui soit, de leur part, l’objet d’une négligence, bien excusable d’ailleurs, un jour où l’enthousiasme patriotique se mesure au nombre des détonations et où il serait de mauvaise politique de contrarier les électeurs et leurs héritiers.


Vous me direz que la satisfaction de ces jeunes et vieux citoyens a toujours pour résultat le transport, à l’hôpital, de bon nombre d’estropiés, et, à la morgue. de plus ou moins de passants tués au cri (consolant pour eux, il est vrai) de: Vive la République! Mais songez qu’on n’eût pu éviter ces petits accidents de détails qu’en mécontentant le peuple souverain, et qu’après tout, on ne peut pas célébrer la prise de la Bastille sans rappeler, par le bruit de la poudre, ce siège mémorable qui, du reste, en a coûté beaucoup moins que n’en coûtent ses anniversaires.

Car la prise de la Bastille a ceci de particulier qu’elle a été peu meurtrière et ne l’est devenue véritablement qu’à partir du jour où l’on a institué la fête commémorative d’une lutte héroïque de cent mille patriotes contre 32 suisses et 82 invalides. De sorte que si l’ordonnance en question continue à être exécutée comme elle l’a été jusqu’ici, le siège de Troie, qui n’a fait de victimes que pendant dix ans, n’aura été qu’une escarmouche d’avant-postes, comparé à celui de 1789, dont les funestes effets ont recommencé 90 ans après ce fait militaire, ont continué les années suivantes et continueront, vraisemblablement, jusqu’au jour où l’on respectera la loi, hypothèse à peu près inadmissible.


Donc, excepté l’ordonnance interdisant les pétards, toutes les autres sont strictement exécutées par les commissaires de police: au dehors, à toute heure de jour et de nuit, les incendies, les constatations de crimes, de suicides, de noyés retirés de la Seine; les surprises en flagrant délit, de maisons de jeu clandestines, de maisons de débauches, de femmes ou de maris en rupture de ban conjugal; exhumations, réinhumations, embaumements, moulage des corps (toutes opérations auxquelles le commissaire de police doit assister), etc., etc.

A l’intérieur, les interrogatoires de délinquants, les procès-verbaux qui en sont la conséquence, l’audition obligatoire de toutes les variétés de grotesques, à rendre fou l’homme le plus placide; mais il y a 3 règnes dans la nature, plus l’habitude, qui est une 2e nature: c’est ce qui explique la conservation mentale des commissaires de police.

Ce n’est pas tout: y a-t-il à louer une nourrice avec ses dépendances, il lui faut l’autorisation du commissaire, autorisation aussi à donner aux femmes qui veulent se mettre gardeuses d’enfants; mioche disparu pendant la causerie de sa bonne avec un militaire et qu’on vient réclamer; bébés abandonnés sur la voie publique et qu’on apporte; certificats de toutes sortes, visa des livres de logeurs, bijoutiers et brocanteurs, légalisations, etc., etc., et c’est comme cela, de l’ouverture à la fermeture du bureau. Voilà comment rien ne regarde les commissaires de police.

Nous verrons tout à l’heure les comédies qui se jouent continuellement au commissariat; voyons d’abord le décor, je devrais dire les décors, car ils sont plus ou moins confortables, selon les quartiers, sans que les plus soignés rappellent en rien, d’ailleurs, ceux de Théodora ou de Messalina.

LE COMMISSARIAT

Table des matières

La salle d’entrée, où se tiennent plus ou moins d’employés, deux inspecteurs et le chien du commissaire, — un ou plusieurs bancs, quelques chaises et un poêle; — à côté le cabinet du commissaire, celui du secrétaire et c’est tout.

Mais, comme je le disais, il y a mobilier et mobilier: «Tenez (me disait le commissaire d’un quartier excentrique), est-il possible de rien voir de plus dégoûtant que mon installation: voilà un poêle en terre, il est crevé, hors de service; c’est un ivrogne qui l’a défoncé à coups de pied; j’ai des banquettes de toile pour mes clients et c’est bien assez bon pour eux; ils étalent dessus du cervelas, y renversent du vin, et, comme ils en ont souvent trop bu, ils mettent les banquettes dans l’état que vous voyez.»


Dieu vous garde, chers lecteurs, d’avoir jamais allaire dans un pareil commissariat et même dans tout autre suffisamment confortable.

LE COMMISSAIRE DE POLICE

Table des matières

Ce fonctionnaire n’est plus, aujourd’hui, celui à qui l’on pouvait chanter, autrefois:

Commissaire,

Commissaire,

Colin bat sa ménagère;

Commissaire

Laissez faire!

Il ne laisserait pas faire et enverrait Colin au poste. moins convaincu que ne l’était le chansonnier, qui lorsqu’un mari bat sa femme, dit

Pour l’amour,

C’est un beau jour,

Il n’est pas de ceux qui disent;

..... Ce n’est rien. C’est une femme qui se noie.

Il courra sur la rive, recueillera le corps ou le cadavre, enverra le premier au poste de secours, ou le second à la morgue, et du tout, dressera procès-verbal.

Comme ses bureaux, le commissaire varie selon les quartiers. Nous avons le commissaire grave, solennel et cravaté de blanc. Le commissaire bon zig, comme disent ses clients qu’il appelle volontiers: mes amis, mes enfants. C’est lui qui engage deux pochards que le vin a brouillés à revenir le lendemain, certain que, d’ici là, ils se seront réconciliés, et il ne se trompe jamais. Le commissaire sans façon qui fume sa pipe à la porte, en chapeau de paille; le commissaire populaire qui trinque, à l’occasion, avec le marchand de vin et lui fait sa partie de billard.


Nous avons aussi l’ancien commissaire de province qui apporte à Paris ses vieilles habitudes, comme de consulter son perroquet dans les cas embarrassants (c’est une tradition); cet autre encore qui, ignorant des usages parisiens, envoya un jour au parquet un canard vivant volé, avec un scellé à la patte.

Ces naïfs fonctionnaires ont à apprendre les trucs parisiens et ils sont nombreux, celui, par exemple du cinquième fer que les cochers de fiacre ont dans leur poche et qu’ils exhibent pour refuser de marcher, en alléguant que leur cheval est déferré.

LE SECRÉTAIRE

Table des matières

Jules Noriac, dans le 101e régiment, décrit ainsi le lieutenant-colonel:

«Le lieutenant-colonel parle comme le colonel, marche comme le colonel, rit comme le colonel, grogne comme le colonel, fait tout comme le colonel; mais il est plus vieux, pourquoi? Je n’en sais rien, c’est une affaire entre le ministre et la destinée.»

Le secrétaire du commissaire de police, lui, s’il voulait se modeler sur son supérieur, s’exposerait, à chaque instant, à des réflexions désobligeantes. En effet, forcé de faire son stage dans tous les quartiers de Paris, ses souvenirs se confondant, il pourrait grogner avec un commissaire bon enfant qui le rappellerait au calme, et rire avec un commissaire grognon qui le rappellerait à la dignité.


Au surplus, dans un petit manuel dû, dit-on, a Joseph Prud’homme, qui l’aurait signé d’un pseudonyme pour cacher à ses contemporains qu’il a appartenu à la police, dans ce petit manuel, je trouve, à l’adresse du secrétaire, les sages conseils dont la nullité auguste et les fleurs de rhétorique dans l’inepte trahissent leur auteur:

«Le secrétaire doit régler ses rapports avec le commissaire de police, en les basant sur leurs caractères respectifs.

«S’ils sont tendus... (Je pense qu’il s’agit des rapports et non des caractères), par suite d’incompatibilité d’humeur, le secrétaire doit modifier des tendances pouvant être agressives, afin d’atténuer celles du commissaire qui pourrait être d’un tempérament chagrin, atrabilaire ou d’un caractère personnel, voire même suffisant.

«Et calme, froid et d’humeur égale toujours, le secrétaire pourra dissiper tous orages si préjudiciables à tous.»

Même sagesse dans les instructions données au secrétaire, par l’illustre calligraphe, pour qui il n’y a pas de détails insignifiants; ainsi, la façon d’attacher les pièces d’un dossier:

«Généralement, on se sert de ficelle rouge passée au bas, à gauche du recto des procès-verbaux, dans un trou pratiqué, avec un petit poinçon, dans l’angle droit, idéalement formé par deux lignes droites d’égale longueur, aboutissant, l’une au bord à gauche, l’autre au bas du procès-verbal. Chaque côté de ce carré a ordinairement de cinq à six centimètres de longueur, et la ficelle a environ vingt-deux centimètres.

«Avec les deux bouts, on forme un nœud.»

Et avec toutes ces indications, on forme un secrétaire et quelquefois un imbécile.

Et après avoir, pendant trois ans, «dissipé des orages si préjudiciables à tous, fait de petits trous avec un poinçon, dans l’angle droit idéalement formé par deux lignes droites d’égale longueur et y avoir passé de la ficelle rouge, «le parfait secrétaire passe officier de paix, pour acquérir, plus tard, le titre qui lui permet de faire observer toutes les ordonnances y compris même celle qui interdit les pétards; mais celle-ci, je lui conseille de la lâcher, ayant remarqué que, chez nous, en fait de police, moins on exécute ses arrêtés et mieux on exécute ses agents.

LES DEUX INSPECTEURS

Table des matières

Il y en a un jeune et un vieux. Le vieux est chargé de l’éducation du jeune. Attaché au quartier depuis de longues années, il en possède les traditions, les habitudes, en connaît tous les habitants dont il a vu naître un grand nombre. C’est lui qui est chargé de prendre les renseignements, confiance qu’il justifie par une discrétion sans défaillance; il porte les lettres de convocation, assiste le commissaire dans ses excursions; fait les petits rapports, en style de gendarme, sur les rues barrées, les objets perdus ou trouvés, enregistre les procès-verbaux sur le répertoire, est souvent appelé. «Monsieur» le commissaire — titre qui le flatte délicieusement et contre lequel il ne proteste jamais.


LE CHIEN DU COMMISSAIRE

Table des matières

C’est le garçon du bureau. Une casquette d’uniforme, comme insigne. Outre le balayage, l’alimentation des encriers et l’entretien des lampes, c’est lui qui accompagne les brancardiers à l’hôpital où ils transportent les blessés, lui qui porte les pièces au parquet, les dépêches au télégraphe; enfin fait toutes les courses.


Le chien du commissaire, c’est l’ancien porte-sonnette qui précédait, autrefois, le commissaire à baguette, dans sa ronde matinale et avertissait de son carillon, les habitants, d’avoir à balayer le devant de leur maison, ce qui, du même coup, avertissait aussi les voleurs.

On rirait aujourd’hui de l’emploi de pareils moyens; heureusement, tout progresse, la police comme autre chose: le brigandage aussi, il est vrai, et même on peut dire qu’il y a, sur celle-ci, une avance de vingt longueurs de commissaire,

En possession de nombreux secrets professionnels, on arracherait plutôt la vie qu’un rapport indiscret au chien du commissaire, bien mal surnommé, on le voit, puisque le chien rapporté sans se faire prier.

LES CLIENTS DU COMMISSAIRE

Table des matières

Ceux que le commissaire redoute le plus, sont les clients au caractère pointu. Il y a trois façons d’être pointu: comme une vrille, comme une épée ou comme une seringue; celle-ci est la pire et a inspiré le mot «canuler» ; ce caractère est plus particulier aux vieilles dames, et sa plus irritante manifestation est dans les plaintes que lui suggère sa tendresse pour les animaux: par exemple, contre un charretier dont les chevaux traînent une trop lourde charge, contre des voisins qui se sont absentés en laissant enfermé un pauvre chien dont les plaintes trahissent l’ennui que lui cause sa solitude.


Il y a aussi d’ailleurs, d’assez jolis pointus chez l’autre sexe; je mentionne au hasard, trois des exemples qui m’ont été cités:

1° Un gaillard réclamant l’intervention de l’autorité, pour obliger une Phryné de trottoir à lui restituer les trois francs qu’il lui a imprudemment donnés d’avance, sinon à remplir la condition dont les trois francs étaient le prix;

2° Un locataire expulsé pour cause de termes accumulés et qui refuse de s’en aller, disant qu’il préfère une augmentation;

3° Un excellent locataire, celui-ci: un jour, aussitôt après avoir payé son terme, il se présente chez le commissaire de police, sa quittance de loyer à la main, et demande qu’on lui légalise la signature de son propriétaire.

Ah! ces légalisations!

«Un matin, me disait un commissaire de police, je vois entrer dans mon cabinet, une grande et belle fille, blonde, fraîche, vingt ans à peine. Elle m’informe qu’elle part en Russie; puis elle me présente un certificat de son médecin, attestant qu’elle est pure comme un lys, et elle me demande de légaliser la signature du docteur, afin de pouvoir, en Russie, produire au besoin cette pièce authentique, comme il y a quelques années, Mlle Jeanne May.»

L’honorable fonctionnaire, me disait encore ceci:

«Pour la plupart des gens auxquels nous avons affaire, surtout ceux des quartiers excentriques, un commissaire n’est pas un homme; ils l’assimilent au médecin ou à un confesseur et lui font des confidences d’alcôve à faire rougir un souteneur. Une très jolie jeune femme vient, un jour, se plaindre à moi d’avoir été battue par son mari, notamment à coups de pieds dans le bas des reins où les bleus étaient marqués, et, à ma grande stupéfaction, elle releva ses jupons jusqu’ aux aisselles, se courba en avant et me montra.... les bleus!»

Et les vagabonds aux métiers fantaisistes! Ainsi, pour n’en citer qu’un: le préparateur de guimauve pour chaussures, expliquant au commissaire de police que, amalgamée à du caoutchouc, on fabrique avec ce produit, des souliers qui attaquent le rhume à son berceau, c’est-à-dire par les pieds!

Gracieusement autorisé par quelques-uns de messieurs les commissaires de police à voir par moi-même les tableaux que je me proposais de reproduire, j’ai usé, peut-être abusé, de la permission; mais j’ai du moins la certitude de connaître mon sujet.

CONCLUSION

Table des matières

Il résulte, de tout cet exposé, qu’il faut de la vertu aux commissaires de police et un genre de vertu dont la pratique est plus difficile que les pratiques des restaurants à trente-deux sous. Les clients de ces honorables fonctionnaires leur rendent leurs fonctions vraiment bien pénibles: s’ils se plaignent d’un mauvais payeur qui ne leur rend pas cinq francs prêtés, ils les accusent de protéger les voleurs parce que aucun article de loi ne s’applique à ce cas. S’ils sont accusés de coups à leur concierge et blâmés pour ce fait, ils leur reprochent de soutenir la canaille; s’ils ont mendié, ils leur imputent à crime de ne pas assurer du pain à tout le monde. Ils se plaignent si on accorde un piano, ils applaudissent si on accorde l’amnistie; l’accord est décidément impossible chez le peuple français.


LA JOURNÉE DU COMMISSAIRE

Table des matières


LE CHIEN TONDU EN LION

Table des matières

Nous ne sommes plus au temps des chevaliers de la désœuvrance; Romieu, Henri Monnier, ces grands mystificateurs, sont morts, le célèbre corniste Vivier est passé à l’état de souvenir, la charge d’atelier a disparu avec le rapin, et les derniers représentants de la farce seraient les fumistes si l’on devait en croire la réputation qu’on leur a faite; pourquoi? Tous les gens qui font ramoner leurs poêles et leurs cheminées vous diront qu’ils n’en savent absolument rien, n’ayant qu’à se louer du zèle et de la politesse de ces modestes artisans.

Donc, à moins d’un travail sérieux traitant de l’influence de la suie sur la gaieté française, il faut faire des réserves sur le goût attribué aux fumistes.

S’ensuit-il que ce goût a disparu avec ceux qui en ont poussé si loin la manifestation? Ce serait bien peu connaître «le Français né malin», comme a dit le poète, que de s’arrêter à cette supposition. Il est, au contraire, si bien acquis que nos compatriotes sont farceurs, qu’ils peuvent être pris pour tels, même en cas de simple malentendu. Est-ce le cas de M. Boulabert, amené devant le commissaire de police par un tondeur de chiens qui lui réclame 2 francs prix de la tonte en lion d’un caniche, plus 3 francs d’indemnité, pour le temps que ce monsieur lui fait perdre?

C’est ce que les explications des parties vont nous apprendre.

Fillard (c’est le nom du tondeur de chiens) raconte ainsi le fait:

Voilà. Je rendais à ma femme un chat que ses maîtres m’avaient dit qu’il avait du vice et que je disais à ma femme: «Tu peux leur garantir qu’il sera sage comme une image.» Pour lors, Monsieur s’arrête à regarder le chat et dit: «Pauvre bête! — Bah! que je réponds, il n’en deviendra que plus gras. Vous pouvez l’essayer par vous-même que je lui dis, en manière de rigoler.» Là-dessus, voyant que ce monsieur avait un chien, un sale barbet, une espèce de griffon, enfin un chien à poil, je dis comme ça: «Faut-il rafraîchir un peu ce cabot-là, bourgeois? — Le rafraîchir? qu’il me fait; ça ne peut pas lui faire de mal.» Moi, là-dessus je prends le chien et je dis à ce monsieur: «Voulez-vous que je le tonde en lion? — En lion? qu’il me dit. — Oui, tondu seulement à partir des reins, et puis je lui ferai des manchettes aux pattes. — Dame, qu’il me répond, oui, en lion avec des manchettes, je crois que ça fera bon effet.»


Voyant ça, je tonds le chien en lion, avec des manchettes. Monsieur reste là, à me regarder travailler. Quand c’est fini, je mets le cabot sur ses pattes, et je dis: «Eh bien, bourgeois, comment le trouvez-vous votre toutou? — Ça lui va très bien, qu’il me répond. — Un amour que je lui dis: 40 sous! — C’est pas cher qu’il me fait.» Là-dessus, il s’en va et son chien qui le suit en remuant la queue, comme un chien qui est content qu’on lui a fait sa toilette. Moi, je rappelle monsieur, en lui criant: «Eh bien, et les 40 sous? — Quels 40 sous? qu’il me demande. — Comment quels 40 sous? Mais, pour avoir tondu vot chien. — Mon chien! qu’il me dit; ça? il n’est pas à moi.

M. Boulabert: En effet, il n’était pas à moi; c’était un sale chien que je ne connaissais pas du tout; il m’avait suivi dans la rue.

Le Commissaire: Et vous le laissez tondre en lion par ce malheureux sans lui dire que le chien n’était pas à vous!

M. Boulabert: Je le lui ai dit.

Le Commissaire: Quand il a été tondu, oui.

Fillard: En lion et des manchettes. Pour lors je dis à Monsieur: «Allons chez le commissaire!» Il m’envoie coucher et veut s’en aller; je lui saule au collet, le monde s’amasse, des sergents de ville arrivent et nous mènent au poste. Voilà le chien qui nous suit en tortillant, remuant la queue, fier comme un coq; il voulait entrer au poste avec nous; les agents lui fichent des coups de pied pour le renvoyer; nous entrons et on le laisse à la porte; nous nous expliquons, dont le brigadier dit à Monsieur: «Voyons, ne nous la faites pas à la blague, donnez 40 sous à cet homme?»

Il refuse; alors le brigadier dit aux deux sergents de ville de nous mener chez le commissaire de police. Nous sortons; qu’est-ce que nous trouvons à la porte? Le chien qui nous attendait et qui vient avec nous, toujours en frétillant, ce qui prouve bien qu’il est à monsieur qui voulait le faire tondre à l’œil.

M. Boulabert: Pas du tout, la preuve c’est que je l’ai chassé ; mais il se cramponnait à moi, il ne voulait pas me lâcher.

Le Commissaire: Soit! vous n’en avez pas moins voulu faire une mauvaise plaisanterie à ce malheureux.

M. Boulabert: Aucunement, il me demande si je veux qu’il le tonde en lion; ça ne me regardait pas; il a fait ce qu’il a voulu.

Le Commissaire: Allons, ne persistez pas dans cette mauvaise explication. Vous n’avez pas l’air d’un naïf; donnez 2 francs à cet homme, plus les 3 francs qu’il demande pour le dérangement que vous lui causez.

M. Boulabert: Pardon, mais...

Le Commissaire: Vous refusez? Alors je vous dresse procès-verbal qui sera produit devant le juge de paix et vous serez condamné à plus de 3 francs de dommages-intérêts; réfléchissez.

M. Doulabert, tout bien réfléchi, se décide à donner sa pièce de 100 sous.

Quant au chien, qu’est-il devenu? Il est probable qu’il aura retrouvé son vrai maître. Mais celui-ci a du être bien surpris et s’est assurément demandé : où diable cet animal-là a-t-il trouvé de l’argent pour se faire tondre?



UNE FUMISTERIE FÉROCE

Table des matières

Si les gens impressionnables conservaient, avec le souvenir des nombreux accidents arrivés dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, le sentiment d’effroi que leur ont causé ces événements, parfois terribles, ils n’oseraient plus aller en voiture, parce que les chevaux peuvent s’emporter et faire verser le véhicule; ni aller sur mer, parce que des navires y ont péri corps et biens; ni sortir, parce que des tuyaux de cheminées ont tué des passants; de sorte qu’avec cette appréhension pour soi-même, de ce qui est arrivé à autrui, on devrait, pour être logique, ne plus oser se mettre au lit, parce que généralement on y meurt.

Heureusement, tout s’oublie, et Mme de Sévigné pouvait écrire à Mme de Grignan, sauvée d’un danger couru en voyage et assez oublieuse d’une couche laborieuse pour en avoir risqué une seconde: «C’est ainsi, ma chère fille, que la fin du monde ne viendra jamais et qu’on fera toujours des voyages en Provence.»

Ajoutons: et aussi en chemin de fer, bien qu’on y assassine les préfets.

Mais l’émotion causée par ce crime mystérieux est encore très vive, et le départ des trains nous offre le spectacle réjouissant de voyageurs s’éloignant en hâte de wagons vides, et préférant, à leurs aises, le sort des harengs empilés, voire même les amateurs de coudées franches si désireux, jadis, d’étaler leur joli égoïsme sur les coussins d’un compartiment occupé par eux seuls.

Mais on trouve des exceptions chez ceux-ci: les malins qui n’ont pas peur et profitent de la panique, comme ces amateurs de melons insoucieux, qui, en temps de choléra, profitent du bon marché de ces cucurbitacés, pour s’en régaler.

Un de ces voyageurs qui n’ont qu’une crainte: celle d’être gêné par des voisins de banquette, s’était donc installé dans un compartiment vide; sa mine n’était pas très rassurante et on s’explique aisément l’inquiétude d’une vieille dame attardée, en se voyant, au dernier moment, enfermée, par un employé, avec notre voyageur, dont cette compagnie inattendue n’avait pas rendu la physionomie plus aimable. La nouvelle venue ne pouvait songer à réclamer une autre voiture; toutes étaient combles, et, d’ailleurs, le signal du départ était donné !

Que se passa-t-il entre les deux compagnons de voyage? Nous allons l’apprendre au bureau du commissaire de police du chemin de fer.

Un Contrôleur: Monsieur le commissaire de police, voilà un voyageur que je vous amène, sur la plainte de Madame.

La Dame (haletante): Fouillez-le! monsieur le commissaire, fouillez-le... un grand couteau... dans sa poche.

Le commissaire veut s’élancer sur l’individu.

Le Voyageur (riant): Ah! ah! ah! inutile: le voilà mon couteau (Il tire de sa poche un grand couteau à lame pointue): Est-ce que j’en ai frappé ou menacé Madame?

La Dame: Non mais... Ah! Monsieur le commissaire, cet homme m’a retourné le sang... avecsa figure de brigand et cet œil sur moi... Ah! si vous aviez vu son œil!...

(Le voyageur rit aux éclats).

Le Commissaire (au contrôleur): Qu’avez-vous vu?

Le Contrôleur: Moi? rien; quand j’ai demandé les billets à la portière, Monsieur paraissait dormir dans son coin et Madame s’est élancée vers moi, en criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Alors comme Monsieur niait avoir rien dit ni rien fait à Madame, je les ai amenés tous deux devant vous.

Le Commissaire: Enfin, Madame, que s’est-il passé ?

La Dame: Voilà, monsieur le commissaire... d’abord quand je me suis vue seule avec cet homme qui a une figure effrayante...

Le Voyageur (riant): Effrayante!... est-ce que c’est de ma faute? Est-ce que je me suis fait ma figure?..

Le Commissaire: N’interrompez pas! continuez, Madame!

La Dame: Alors, Monsieur, je vais me mettre au coin opposé, sans perdre cet homme de vue. A peine hors de la gare, il se met à me regarder fixement et avec une telle obstination que, ne pouvant supporter son regard, je détourne la tête; mais je me dis: «S’il allait me frapper par derrière!...» alors, je me retourne de son côté... il me regardait toujours d’un air sinistre. Je commençais à être inquiète. Bientôt, et sans détourner ses yeux des miens, il se lève. Moi, fascinée comme l’alouette par l’épervier, je n’osais pas bouger. Jugez de mon effroi, monsieur le commissaire: cet homme... toujours avec ce regard fixé sur moi, tire de sa poche un long couteau et l’ouvre... les dents me claquaient... il s’avance vers moi, son couteau à la main... Je veux crier... impossible d’articuler un son... je me disais: «Je suis perdue...» et il s’avançait lentement... et toujours ce regard! Arrivé près de moi, il quitte son pardessus, puis sa redingote, puis son gilet... je ne comprenais plus, j’étais folle... et je me disais: «Va-t-il encore se déshabiller davantage?» et une pensée révoltante me traverse l’esprit. Unne femme de mon âge, me disais-je... mais non, ce n’était pas ce que je craignais. Cet homme saisit une des courroies de la vitre et la coupe... toujours en me regardant dans le blanc des yeux; ceci fait, il coupe l’autre courroie: «Il va m’étrangler,» me dis-je...Et cet œil... toujours...alors, monsieur le commissaire, de la pointe de son couteau il incise les deux courroies à chaque bout... je ne comprenais plus... puis, toujours en me regardant... des courroies il se fait des bretelles qu’il fixe à son pantalon, remet son gilet, sa redingote, son pardessus et va se rasseoir dans son coin. C’est à ce moment-là que le contrôleur a demandé les billets.


Le Commissaire: C’est tout?

La Dame: Mais, monsieur, il me semble que c’est quelque chose de m’avoir épouvantée au point que j’en tremble encore.

Le voyageur rit aux éclats.

Le Commissaire: Ce n’est pas risible.

Le Voyageur: Si, de me prendre pour un assassin; je suis artiste et incapable de...

Le Commissaire: Ah! artiste... c’est une charge d’atelier que vous avez faite?

Le Voyageur: Mon Dieu... espérant être seul et fumer tranquillement ma pipe... en me voyant colloquer celte vieille dame... qui se met à me regarder avec épouvante... l’idée m’est venue...

Le Commissaire: De vous amuser à ses dépens; eh bien, Monsieur, tâchez de trouver d’autres amusements; en attendant, je dresse procès-verbal contre vous, pour lacération d’objets mobiliers au préjudice de la Compagnie que vous aurez à indemniser, si vous voulez éviter une poursuite en police correctionnelle.

Et voilà comment les plus tragiques événements, s’ils inspirent l’effroi aux uns, inspirent aux autres de ces fumisteries parisiennes, comme celle qui a terrifié la compagne de voyage de notre artiste.


LE PLUS DROLE DE L’HISTOIRE

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Les dames ont toujours protesté contre l’accusation d’intempérance de langue; mettez-les sur ce chapitre, elles vous citeront, comme preuve de la calomnie dont elles sont victimes, un fait qui, à moitié du récit, amènera tout naturellement une deuxième histoire, se reliant à une troisième laquelle est la suite logique d’une quatrième oubliée, ce qui rend la précédente incompréhensible; la troisième y passe; après quoi on arrive fatalement à cette question: qu’est-ce que je disais donc? Et voilà le beau sexe justifié.

Il faut entendre cela à la barre des témoins de la police correctionnelle, pour avoir une idée de la patience dont les juges doivent être doués.

Les hommes, c’est autre chose: outre le chapitre des verres qui tient une large place dans leurs dépositions, celles-ci sont, la plupart du temps, faites avec la conviction (apparente au moins) que le Tribunal connaît sur le bout du doigt et dans leurs moindres détails, les faits qu’il cherche précisément à connaître.

Ce qui est remarquable chez d’autres, c’est l’absence complète de préambule de leurs déclarations.

Exemple à propos d’un nommé Colard, inculpé de vol et de vagabondage.

Le plaignant attaque ainsi sa déposition devant le commissaire de police:

— Alors en me réveillant, qu’est-ce que je vois?

Le Commissaire: Vous dormiez donc?

Le Plaignant: Oh! comme un loir.

Le Commissaire: Où cela?

Le Plaignant (surpris): Eh Lien, dans mon lit.

Le Commissaire: Vous étiez chez vous, bien, dites-le donc!

Le Plaignant: Alors je lui demande: «Qu’est-ce que vous faites là ?»

Le Commissaire: A qui demandiez-vous cela?

Le Plaignant: A l’individu.

Le Commissaire: Quel individu?

Le Plaignant; Celui-là (l’inculpé); là-dessus, il se couche.

Le Commissaire: Là-dessus, quoi?

Le Plaignant: Eh bien, sur mon lit.

Le Commissaire: Je vous demande à propos de quoi il s’est couché ?

Le Plaignant: Je pense qu’il avait envie de dormir. Alors, il me le rend, disant qu’il venait de le ramasser par terre.

Le Commissaire: Ramasser quoi?

Le Plaignant: Mon porte-monnaie. Je saute, je l’enfile d’un bond...

Le Commissaire: Vous enfilez quoi?

Le Plaignant: Mon pantalon!


Le Commissaire: Allez vous asseoir!

Le Plaignant: Oh! mais c’est que la suite est encore plus intéressante; pour lors...

Le Commissaire: Je vous dis d’aller vous asseoir!

Le Plaignant: Vous avez tort (il va s’asseoir), vous perdez le meilleur!

Le Commissaire (à l’inculpé): Que faisiez-vous à sept heures et demie du matin, chez le plaignant?

L’Inculpé : Je ne savais pas que c’était lui.

Le Commissaire: Qu’est-ce que cela veut dire?

L’Inculpé : Parce que je croyais que mon ami Jubier demeurait toujours là ; alors, ayant eu une querelle avec un de mes camarades depuis trois heures jusqu’à six heures et demie du matin et ayant envie de dormir, j’allais chez Jubier pour faire un somme.

Le Commissaire: Vous n’avez pas de domicile?

L’inculpé : Les propriétaires vous étranglent, des prix...! et puis, je n’ai pas de meubles; alors...

Le Commissaire: On a demandé à la concierge si elle avait eu un locataire du nom de Jubier; elle a répondu: «Jamais!»

L’Inculpé : Olr! Jubier demeurait là, il y a douze ans; ça n’est plus la même concierge.

Le Plaignant (revenant): J’ai même bien ri, vu que...

Le Commissaire: Allez vous asseoir!

Le Plaignant: Vous avez tort, c’est le plus drôle de l’histoire.

Le Commissaire (à l’inculpé): La vérité est que vous alliez pour dévaliser des chambres d’ouvriers qui, à cette heure, sont partis à leur travail; d’ailleurs, vous avez pris le porte-monnaie du plaignant.

(Au plaignant): Où était-il votre porte-monnaie?

Le Plaignant: C’est ce que je voulais vous dire, qui est si drôle; il y avait six sous dedans...

Le Commissaire: Je vous demande où était votre porte-monnaie.

Le Plaignant: Eh bien, je vous ai dit, dans sa main.

Le Commissaire: C’est à y renoncer. Où l’aviez-vous mis avant qu’il le prît?

Le Plaignant: Dans la poche de mon pantalon. Alors, quand je lui ai dit...

Le Commissaire: Retirez-vous!

Le Plaignant: Vous avez tort, c’est le plus drôle.

Il se retire et l’ami de Jubier est envoyé au Dépôt,

LA SOURIS

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S’IL est une allégation à l’abri de toute controverse, c’est bien celle émise par nous ne savons quel fantaisiste: «Rien ne ressemble autant à un homme qu’un Auvergnat.» Évidemment l’auteur de cette boutade visait son charbonnier, dont il avait sans doute à se plaindre, et il aurait reconnu, même, sans difficulté, qu’il est des Auvergnats auxquels ne ressemble pas le premier homme venu.

A un certain point de vue, le rapprochement ci-dessus peut s’expliquer; il signifie peut-être que les jeux, les manières, la démarche, les actes manuels, des petits industriels du Cantal, du Puy-de-Dôme ou de l’Aveyron, ressemblent, à la lourdeur près, à ceux des Parisiens, en général moins bruyants, qui ne font pas la cour aux filles à grands coups de poing dans le dos et préfèrent le cancan des bastringues excentriques à la bourrée tapageuse des bals-musette.

Certainement, un ouvrier de Paris, animé de la même intention que l’Auvergnat dont il va être parlé, l’aurait mise à exécution d’une façon différente; mais, que voulez-vous? on n’est pas élevé à Saint-Flour comme on l’est à Paris.

Rouquette (c’est le nom de notre Auvergnat) est amené, ou plutôt apporté, au bureau du commissaire, par un robuste Savoyard, valet de chambre de son état, qui le tient au collet et le secoue avec une fureur impossible à décrire. Les fouchtra expirent dans la gorge de l’enfant de Saint-Flour, haletant et les yeux à moitié hors de la tête.

Le Commissaire: Mais qu’il y a-t-il? Lâchez donc cet homme!

Le Savoyard lâche l’Auvergnat et le foudroie du regard.

Rouquette: Il m’a déchiré ma vechte, fouchtra.

Le Commissaire: Voyons, de quoi s’agit-il?

Le Valet de chambre (à l’Auvergnat): Brute! sauvage!

Le Commissaire: Je vous engage à vous calmer et à vous expliquer paisiblement.

Et, avec un calme relatif, le valet de chambre raconte ce qui suit:

— Le sieur Rouquette, qui est garçon charbonnier, venait chez mes maîtres, voir la cuisinière avec qui il doit se marier.

Rouquette: Nous chommes fayenchés, ch’est une payj e.

Le Commissaire: N’interrompez pas!

Le Valet de chambré : J’étais dans le bureau de Monsieur, qui était dans la salle à manger, en train de déjeuner avec Madame et Mademoiselle, et je profilais de cela pour épousseter. Depuis quelque temps, monsieur se plaignait qu’il y avait une souris dans son bureau et qu’elle lui rongeait ses papiers. Tout à coup je vois la souris qui traverse le bureau et disparaît en passant sous un fauteuil. Je ne fais pas de bruit; ayant des pantoufles, je m’avance tout doucement vers le fauteuil dans l’intention de mettre le pied sur la souris, si je pouvais. A ce moment-là, voilà le sieur Rouquette qui entre avec ses gros souliers. Je lui fais: «Chut!...» en lui faisant signe aussi de ne pas bouger. La porte par laquelle il était entré est placée derrière le bureau de travail de Monsieur; le sieur Rouquette se trouvait donc à côté du bureau qui était couvert de papiers et de livres; alors il me dit tout bas: «Qu’est-ce qu’il y a?» Je lui réponds tout bas aussi: «C’est une souris!» Là-dessus, je me baisse pour voir sous le fauteuil; je ne vois rien. Pensant que la souris était peut-être allée sous la bibliothèque, j’y vais tout doucement, à petits pas, et je me baisse pour voir.

Voilà le sieur Rouquette qui me fait tout à coup: «Chut!» Je le regarde; il me dit tout bas: «Je sais où elle est! Je l’entends. Ne bougez pas!» C’est bien, je ne bouge pas et je regarde ce qu’il allait faire. Il se baisse, retire un de ses gros souliers, se relève en le tenant à sa main; puis, tout à coup, il en assène un coup de toute sa force, sur des papiers empilés sur le bureau. J’entends un bruit singulier: «Ca y est! me dit le sieur Rouquette; elle est tuée; elle était sous ces papiers-là, je l’entendais,»


Je cours voir, je lève les papiers; c’était la montre de Monsieur! un chronomètre de 1,200 francs qu’il avait brisé d’un coup de soulier. Ce qu’il avait entendu, c’était le tic-tac!

Monsieur!... en voyant ça, je me sens devenir blanc, vert, rouge; je me dis: Monsieur va me mettre à la porte pour avoir laissé entrer cet Auvergnat dans son cabinet. Alors, dans une fureur comme je n’en avais jamais eue, je saute sur cette brute; je l’enlève par le collet, et voilà !

Le Commissaire: Et bien, que demandez-vous?

Le Valet de chambre: Comment, ce que je demande? Voilà un charabia qui s’en vient briser à coups de soulier, le chronomètre de Monsieur...

Le Commissaire: Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Cet homme a commis une maladresse et non un délit.

Le Valet de chambre: Alors, il en est quitte comme ça... et moi, Monsieur va me faire payer son chronomètre.

Le Commissaire: Faites un procès en dommages-intérêts.

Rouquette (inquiet): Un procès!

Le Valet de chambre: Oui, je te le ferai, animal; justement, ta future m’a dit que tu avais 1,200 francs; je te les ferai cracher, tes 1,200 francs, et elle ne voudra plus de toi, comme n’ayant pas le sou.

Rouquette (effrayé): Oh! ne faites pas cha, mochieu Baptiste; tenez! nous j’allons nous j’arrangea. (Tirant de son gousset une grosse montre d’argent.) Je donne ma montre en remplachement.

Le Valet de chambre (furieux): Un oignon! idiot, imbécile!

Le Commissaire: Allons, retirez-vous!

Le Valet de chambre: En remplachement! une bassinoire de 12 francs. Sauvage! auverpin!

Ils sortent en discutant.



LE DRAGON DE Mlle JULIETTE

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Beaucoup de dames font de leurs années ce que les avares font de leurs écus: plus elles en ont, plus elles les cachent. Jugez, dès lors, de quelle influence jouit la bonne d’une de ces dames, sur sa maîtresse, dont une circonstance lui a fait connaître l’âge. Et si, en possession de ce secret, elle est à couteaux tirés avec le concierge, préposé de ladite dame, propriétaire de ladite maison, vous voyez tout de suite la déplorable situation du pauvre homme.

Un jour, poussé à bout par les insolences de Mlle Juliette Jarrois (c’est le nom de la bonne), il lui a administré un de ces coups de pied qu’on n’envoie guère qu’aux gamins, d’où la perle de sa loge, et le voici, par-dessus le marché, amené chez le commissaire de police.

Le Commissaire (à la plaignante): Dans quelles circonstances cet homme vous a-t-il frappée?

La Plaignante: Dans la circonstance qu’attendant une lettre de ma mère...

Le Concierge: Votre mère, qui a un casque? C’est un dragon!

La Plaignante: C’est faux!

Le Concierge: C’est faux? même que je l’ai vu monter plusieurs fois par l’escalier de service.

La Plaignante: Pas pour moi.

Le Concierge: Non, qu’on demande à Mlle Anaïs, la cuisinière, en face la porte, c’est elle qui me l’a dit.

La Plaignante: Elle a menti et vous aussi.

Le Concierge: Même que j’en ai prévenu votre patronne; mais comme vous m’avez dit, un jour, que vous saviez son âge et que ça vous permettait de faire ce que vous vouliez...

Le Commissaire: Voyons, pas de discussion ici. (A la plaignante). A propos de quoi cette scène a-t-elle eu lieu?

La Plaignante: A propos que je regardais dans les lettres si la mienne y était; alors Monsieur est arrivé comme un furieux m’arracher les lettres de la main; c’est donc de là...

Le Concierge: Moi, furieux? mais, Messieurs, quand je lui ai retiré les lettres, qu’elle lisait toutes les adresses, ça l’a mise dans un état! Je ne sais pas s’il vous est arrivé d’enlever les petits d’une hyène pendant que la mère était là ; eh bien! ça n’est rien auprès des fureurs de Mademoiselle qui a cherché à me griffer la figure. Aussi je me suis dit: «Doré en avant, je cacherai les lettres, vu l’habitude de Mademoiselle de les farfouiller.»


Le Commissaire: Enfin, c’est à ce propos que vous lui avez lancé un coup de pied.


Le Concierge: Mais, Monsieur, cette demoiselle me persécutait de sa haine, depuis que j’ai parlé à la propriétaire du dragon, à preuve que c’était vrai.

La Plaignante: C’est faux!

Le Concierge: J’ai des certificats de plusieurs locataires qui déclarent comme par lequel cette demoiselle...

Le Commissaire: Ils ne prouveront pas que vous ne l’avez pas frappée.

Le Concierge: Non, mais ça prouve que j’ai été poussé à bout, dont voilà les certificats à la pluie de ce que je dis.

Le Commissaire: C’est une atténuation, mais non une excuse.

Le Concierge: Et j’en ai d’un autre propriétaire chez qui j’ai dirigé la loge avec tant de distinction pendant douze ans, je peux le dire.

Pendant que le secrétaire du commissaire rédige le procès-verbal.

Le Concierge: Oui, Mademoiselle me persécute de sa haine; on ne persécute pas un homme sans motifs; on poursuit un lièvre ou un chevreuil, pour le manger; mais moi! pourquoi me faisait-elle des farces d’un cocasse terrible?

La Plaignante: Je nie ça; vous avez eu la tète montée par votre femme qui est imbécile aussi.

Le Concierge: Comment aussi?

La Plaignante: Avez-vous la prétention de l’être tout seul?

Le Commissaire: En voilà assez?

Et tout cela va recommencer à la police correctionnelle, pour la plus grande joie de l’auditoire.

LE DINER DE MALDENT

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A MOINS d’appliquer aux traiteurs, cafetiers et marchands de vin, l’usage du paiemen d’avance, comme au théâtre, ces marchands de consommations seront toujours exposés à nourrir ou à désaltérer des clients de hasard sans le sou en poche pour payer leur dépense, et c’est ce qui leur arrive souvent à en juger par ceux des consommateurs qu’ils font arrêter dans le nombre.

Nous disons: dans le nombre, parce qu’en général ils laissent aller les pauvres diables qui se sont contentés d’un repas sommaire indiquant l’impérieuse exigeance d’un estomac affamé ; quant à ceux à qui il faut, comme à Maldent, du vin cacheté, du dessert, le café et le pousse-café, ils les font conduire chez le commissaire de police et ont absolument raison.

Maldent: J’ai dit à ce gargotier que j’avais 25 sous à dépenser.

Le Traiteur: C’est faux! j’en lève les deux mains (et il les lève).

Maldent: Si le bon Dieu était juste, il vous laisserait les deux bras comme ça jusqu’à la fin de vos jours.

Le Commissaire: Taisez-vous!


Maldent: Ça le gênerait pour se moucher.

Le Traiteur: Au lieu de faire le farceur, qui ne lui va pas, le sieur Mal aux dents aurait mieux fait...

Maldent: Mal aux dents!... comment Mal aux dents?

Le Commissaire: Voulez-vous vous taire!.

Maldent: Je me sais, mais je m’appelle Maldent.

Le Traiteur: S’il m’avait dit qu’il voulait dépenser 25 sous, je ne lui aurais pas donné déjà une bouteille de cacheté à 30 sous et une douzaine d’huîtres.

Le Commissaire (à l’inculpé): Ah! vous pensiez que pour 25 sous on vous donnerait des huîtres et du vin à 1 fr. 50?

Maldent: Je ne pensais rien du tout; il m’a donné ce qu’il a voulu; seulement je me suis dit: La maison est bonne et pas chère, je reviendrai.

Le Traiteur: Oui, mais si vous revenez, je vous reconnaîtrai.

Le Commissaire: Alors il vous a offert 1 fr. 25?

Maldent: Offert, non; j’ai mis mon argent sur la table en disant: «Voilà ! et 2 sous pour le garçon.» Alors, voilà Monsieur, au lieu de s’expliquer tranquillement, qui envoie chercher les gendarmes.

Ah! mon commissaire, quand j’ai vu que, croyant dépenser 25 sous, j’en avais pour 6 fr. 75 et que j’allais être plongé dans le fond des gendarmeries! Ah! voyez-vous, si j’avais eu un revolver...

Maldent n’achève pas sa pensée, mais c’est évidemment celle d’Arnal dans Riche d’amour: Je l’aurais bien vendu 6 fr. 75

D’ailleurs (ajoute-t-il) je n’aurais pas pu donner davantage n’ayant plus de macaroni.

Le Traiteur: Du macaroni? il n’en a pas pris.

Le Commissaire: Quel macaroni?

Maldent: Quel... ah oui... c’est l’argent, je l’appelle le macaroni parce que ça file...

Le Traiteur: Il m’a dit alors, qu’il avait, à une adresse, que je ne me rappelle plus, un ami qui lui prêterait de l’argent et il me demande d’y aller avec lui. Je consens; nous allons ensemble; c’était une blague.

Maldent: Oh! à preuve, voilà ; je dis au concierge, si mon ami Pailleux est chez lui, il me dit que oui; je lui dis de dire s’il faut que je monte; il va demander s’il faut que je monte et me dit qu’il faut que je monte; alors je dis à Monsieur: «Faut que je monte:» Là-dessus je monte et v’là monsieur aussi qui monte; je lui dis qu’il ne faut pas qu’il monte.


Le Traiteur: Parce que vous me montiez le coup, vu que le concierge m’a prévenu qu’il y avait une autre sortie.

Le Commissaire: Enfin, l’ami?

Le Traiteur: L’ami, nous y avons été ; il nous a envoyés coucher.

Maldent: C’est un mufle, je lui dirai quand je le verrai.

Ordre est donné de conduire Maldent au Dépôt, en attendant sa comparution en police correctionnelle.

Maldent: Un homme que j’ai été à sa noce!... c’est un mufle! v’là mon caractère.


L’HOMME QUI AIME LES BONS PRÊTRES

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Quelle sera, l’année prochaine, la mode des chapeaux et des opinions politiques? Nul ne le sait. Nous verrons, à cette époque, ce que nous aura donné le progrès — cet imbécile qui n’est jamais content de ce qu’il a — comme disait feu Xavier Aubryet.

A l’heure qu’il est, la variété des coiffures est aussi grande, chez les dames, que la variété des opinions politiques, chez les citoyens français; il n’y a guère chez ces derniers qu’un point qui réunisse une forte majorité : c’est la haine du prêtre. Il est donc de toute justice, en ce temps où la minorité se plaint du dédain de la majorité pour elle, de signaler deux électeurs des nouvelles couches, se prenant de sympathie pour un prêtre assis près d’eux dans un omnibus.

Et pourtant ces deux citoyens se sont battus à propos de ce même prêtre; c’est que la sympathie a diverses formes dont la pire est la forme de rasoir; l’un de nos personnages est un raseur, l’autre a pris fait et cause pour le rasé, et c’est ainsi qu’est née l’affaire soumise au commissaire de police.

Hirondeau, le plaignant, expose ainsi sa petite affaire: «Je ne connaissais pas du tout le sieur Dubut, il était dans l’omnibus; nous avions entre nous deux un bon vieux curé qui avait l’air d’une bonne pâte d’homme; moi, je suis juste; on vous dit: les prêtres, c’est ci, c’est ça; moi, je dis qu’il y a de braves gens partout et celui-là, je ne le connais que pour une prise qu’il m’a offerte et un bout de conversation, mais ça a l’air de la meilleure pâte!...

Le Commissaire: Enfin, dites-nous donc dans quelles circonstances Dubut vous a frappé ?

Hirondeau: Que si les sergents de ville n’étaient pas venus, qu’ils nous ont mis au poste tous les deux, je ne serais peut-être pas sorti vivant de ses mains.

Dubut (protestant): Oh! oh!

Le Commissaire: Arrivez donc au fait!

Hirondeau: Qu’on n’aurait plus trouvé sur moi qu’un cadavre.

Le Commissaire: Mais comment est-ce venu?

Hirondeau: Simplement qu’étant très bien avec ce bon curé, qui était venu de la prise et de la conversation, que j’ai même passé ses six sous au conducteur, j’ai descendu avec lui pour faire un bout de chemin ensemble, et que c’est de là que le sieur Dubut m’a tombé dessus sans rime ni trompette.

Dubut: Le sieur Hirondeau ne vous dit pas que le prêtre ne pouvait pas se débarrasser du gluau de cet homme-là, qu’il n’y a même pas un tailleur qui pourrait faire un pantalon aussi collant; que le pauvre vieux curé cherchait à se sauver et que le sieur Hirondeau le repinçait toujours par sa soutane.


Le Commissaire: Vous pouviez protéger cet ecclésiastique sans frapper le plaignant?

Dubut Faut savoir comme c’est arrivé ; ça a commencé quand il a passé au conducteur les six sous du prêtre; alors ce prêtre lui dit «Merci;» l’autre répond: «Oh! m’sieur le curé, n’y a pas de quoi; moi d’abord, j’aime les bons prêtres...» C’est bien, il commence à le raser; mais le curé se met à lire son bréviaire et le sieur Hirondeau est un instant à le laisser tranquille. Voilà que le curé tire sa tabatière et prend une prise; le sieur Hirondeau tend ses deux doigts et le prêtre avançant sa tabatière, il y prend une prise; là-dessus il se met à faire des éternuements épouvantables à secouer l’omnibus et les chevaux; les uns riaient, les autres, ça les ennuyait ferme; alors, il dit au curé : «C’est parce que je n’ai pas l’habitude de priser, je fume.» Là-dessus, il lui raconte combien il use de tabac par jour; il lui demande s’il fumait. Le curé lui répondait par complaisance, toujours en lisant son bréviaire; mais ça avait l’air de l’ennuyer beaucoup. Voyant ça, je dis au sieur Hirondeau: «Mais laissez donc Monsieur le curé tranquille!»

C’est bon, il se tait pendant quelques instants, et puis il finit par se pencher sur le curé et il lui dit, comme d’un air de compassion: «Ça doit bien vous emm... de lire toujours la même chose?» Là-dessus v’là tout le monde qui se tord de rire, excepté moi; le pauvre prêtre se lève et descend, pour en finir. Pas du tout, voilà M. Hirondeau qui descend avec lui. C’est donc de là que j’ai descendu aussi...

Le Commissaire: Et que vous êtes tombé sur lui.

Dubut: Mais pas comme ça; j’ai commencé seulement par le prendre par le bras et le faire chavirer, en lui disant: «Mais laissez donc Monsieur tranquille.» Là-dessus, il m’allonge une gifle. Ah! mais moi qui n’aime pas bien ça...

Le Commissaire: Oui, c’est entendu.

Hirondeau: Je ne l’insultais pas le curé, au contraire.

Le Commissaire: Au contraire? avec l’expression ordurière que l’inculpé a rapportée.

Hirondeau: J’ai dit ça à la bonne enfant; c’est un mot très connu.

Le Commissaire jugeant qu’il y avait eu provocation renvoie Dubut.

Et voilà comment, avec les meilleures intentions de part et d’autre, on peut ne pas s’entendre.


L’ENFANT DE DEUX PÈRES

Table des matières

Le fait de négation de paternité d’enfants naturels, par le père supposé, est chose tellement banale, qu’elle ne saurait plus intéresser personne; le cas contraire, de deux hommes se disputant un enfant, est un trait de mœurs moins connu et qui, on le croira sans peine, doit fournir de piquants détails.

Ces deux hommes, Roussi et Grilloie, vont expliquer cela au commissaire de police.

Ils entrent dans son bureau, en discutant:

Roussi: Non, non, n’use pas ta salive, ferme ta boîte à bêtises; v’là M’sieu le commissaire qui va nous dire ça au juste.

Le Commissaire: Qu’est-ce qu’il y a?

Les deux hommes (parlant ensemble): Mon commissaire, faut vous dire...

Roussi: Ferme donc ta boîte à bêtises; voilà, mon commissaire, c’est pour la chose de savon de votre part si l’enfant est à Grilloie ou à moi.

Le Commissaire: Quel enfant?

Roussi: C’est un petit môme de trois ans dont c’ebt Grilloie qui l’a eu avec Maria Blanquette.

Le Commissaire:. Eh bien, l’enfant est à lui, qu’est-ce que vous venez me chanter?

Grilloie: Ah! tu vois bien.

Roussi: Parce qu’il faut savoir la chose, dont Monsieur le commissaire, qui connaît tous les codes de la jurisprudence, va voir ce qui en est; voilà, mon commissaire. (A Grilloie): Laisse-moi dire et n’ouvre pas ta boîte à bêtises. Voilà, mon commissaire, c’est venu que Grilloie étant mon ami dont Maria Blanquette était avec lui, c’est comme ça qu’elle est devenue ma maîtresse le jour de l’an, en s’embrassant pour les étrennes, ce qui fait qu’au mois de juin, elle a filé d’avec Grilloie pour venir se mettre avec moi, vu que je suis d’un caractère séduisant et que lui est jaloux comme un être carnassier; ce qui fait que menaçant toujours Maria de lui fiche des coups de tranchet dans le gosier, qu’il est cordonnier de son état, si elle n’allait pas passer quinze jours avec lui, je dis à Maria, vu qu’elle avait peur: «Allons, va passer quinze jours, tu reviendras après.» C’est bon, elle va quinze jours chez lui et puis elle revient avec moi; mais au bout d’un mois, v’là qu’il recommence à la terrorifier, et qu’elle retourne avec lui, puis après qu’elle revient avec moi et toujours comme ça pendant six mois, ce qui prouve que j’ai du cœur. Finalement qu’un jour, il la rencontre dans la rue Saint-Martin, avec le moutard, qu’il chippe le moutard et qu’il se sauve avec; dont, le lendemain, il me dit à moi qu’ayant l’enfant, il aurait la mere, et alors, mon commissaire, qu’est-ce que je fais, moi malin? je vas à l’état civil et je reconnais l’enfant.


Le Commissaire: Eh bien, il est à vous.

Roussi; Ah! tu vois.

Grilloie: Oui, mais moi, je veux épouser Maria.

Roussi: Moi aussi, je veux l’épouser, dont elle veut bien de moi et qu’elle ne veut pas de toi; car, mon commissaire, vous allez voir: un soir, comme je rentrais, voilà Maria qui me saute au cou et qui me dit: «Grilloie sort d’ici; il m’a demandé de retourner avec lui; j’avais une peur que tu arrives pendant qu’il était là...» Tout à coup, je l’entends qui m’appelle dans l’escalier: «Roussi! Roussi!» Je descends et il me dit: «Viens prendre un verre à côté.» Je ne voulais pas; il me tourmente et nous allons prendre un verre. Alors, en buvant, il me dit: «Je voudrais avoir une entrevue avec elle pour savoir à quoi m’en tenir.» Moi, je consens et je dis: «Allons!» Je frappe à la porte, en disant: «C’est Grilloie qui voudrait avoir une entrevue.» Maria répond: «Zut!» Alors, voyant qu’elle ne voulait pas ouvrir, il dit: «Qu’elle m’écrive, au moins. — Il demande que tu lui écrives un mot,» que je crie à Maria. Maria lui écrit alors, entr’ouvre la porte et passe le billet. Nous retournons chez le marchand de vins. Grilloie lit le billet; il y avait dessus que tout était fini et qu’il rende l’enfant, vu que je l’avais reconnu. «C’est bon, qu’il dit, ne nous faisons pas de mauvais sang; c’est entendu comme ça, mais je voudrais la voir tout de même. — Monte que je lui dis, seulement je veux te fouiller avant.» Je le fouille; il n’avait rien et je le laisse monter. Maria ne veut pas lui ouvrir. Alors il revient et me dit: «Je lui ferai son affaire.» Je cherche à le calmer, lui disant: «Faut te faire une raison, puisqu’elle ne veut plus de toi.»

Le Commissaire: Enfin, qu’est-ce que vous voulez?

Roussi: Je veux qu’il rende l’enfant et que nous venons pour que vous lui disiez de le rendre.

Grilloie: Tu sais bien que l’enfant n’est pas de toi?

Roussi: Non, il n’est pas de moi, mais il est à moi.

Grilloie: Mais puisque tu sais qu’il est de moi.

Roussi: Oui, il est de toi, mais il n’est pas à toi.

Le Commissaire (à Grilloie): Il fallait épouser la mère avant de laisser reconnaître l’enfant par un autre; il est à celui qui l’a reconnu.

Grilloie: C’est tout de même bien drôle, un enfant qui est de moi.

Roussi: Oui, mais il n’est pas à toi.

Le Commissaire: Allons, retirez-vous!

Et voilà cette situation bizarre d’un homme qui est père sans avoir d’enfant, et d’un autre qui a un enfant sans être père.


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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
273 p. 156 illustrations
ISBN:
4064066324438
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