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Jules Mazé, Sergent Lefèvre
Le carnet de campagne du sergent Lefèvre, 1914-1916

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321987
Table des matières
LA TERRE PROMISE
I
II
III
IV
V
LA BARRIÈRE SACRÉE
VI
VII
VIII
DES COTEAUX LORRAINS AUX PLAINES FLAMANDES
IX
X
XI
LA BATAILLE DES FLANDRES
XII
XIII
XIV
XV
LA BATAILLE EN ARTOIS
XVI
XVII
XVIII
DANS LES TRANCHÉES DE L’AISNE (LA VIE ET LA GUERRE DE TRANCHÉES)
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
L’OFFENSIVE DE CHAMPAGNE
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
VERDUN
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
LA TERRE PROMISE
Table des matières
I
Table des matières
DEVANT LA FRONTIÈRE
Un beau matin, dans la deuxième quinzaine de juillet 1914, un gendarme imposant et grave me remit un ordre de l’autorité militaire m’invitant à rejoindre, immédiatement et sans délai, à Toul, le régiment d’infanterie que j’avais quitté l’année précédente, à ma libération, pour occuper un modeste emploi à Paris.
Cela, je l’avoue, me donna un petit coup au cœur..
Pourtant l’on espérait encore que la guerre pourrait être évitée, et l’on se disait qu’en tout cas, si cet espoir se trouvait déçu, le conflit serait certainement de courte durée.
«Veinard! faisaient mes amis, tu vas voir du pays aux frais de l’État. Ce sera une promenade, une simple promenade.»
Lorsque je quittai la capitale, l’on s’y sentait oppressé comme à l’approche d’un violent orage, l’on y vivait dans une sorte d’angoisse pénible qu’entretenaient les nombreuses éditions des journaux. Je tombai, à Toul, en plein branle-bas de combat.
Chose étrange, le contraste me fit du bien.
Là-bas, dans l’atmosphère enfiévrée de la grande ville, tous les regards allaient vers les diplomates, qui jouaient leur dernière carte. Ici, ils se portaient vers la frontière, vers le pays annexé, qui apparaissait à tous comme une sorte de terre promise.
Là-bas, c’était l’attente. Ici, c’était déjà l’action.
J’eus beaucoup de peine à gagner la caserne; car les rues étroites de la vieille ville lorraine présentaient un extraordinaire encombrement. Chacune de ces rues était devenue comme le lit d’un fleuve étrange où roulaient, pêle-mêle, au milieu d’une foule bruyante, les véhicules les plus divers, depuis la charrette branlante chargée de vivres pour la troupe jusqu’à l’automobile de luxe où se distinguait la silhouette d’un général.
Lorsque, enfin, je pus pénétrer dans la cour du quartier, il me sembla que tous les fleuves de la ville y déversaient leurs véhicules hétéroclites et une partie de leurs vagues humaines. Jamais je n’avais vu pareil remue-ménage, jamais je n’avais entendu pareils cris.
Je m’étais arrêté, étourdi, ahuri, ne sachant de quel côté diriger mes pas, lorsque je reçus dans le dos une tape vigoureuse, en même temps qu’une voix connue disait:
«Ah! mon vieux, je suis content de te revoir!»
Je me retournai vivement, tout heureux de ne plus me sentir isolé dans la cohue, et me trouvai en face de mon ami Bataille, mon ancien caporal devenu sergent.
Nous nous embrassâmes cordialement; puis Bataille, qui aime la plaisanterie, s’écria:
«Tu sais, on n’attendait plus que toi pour partir.
— Comment, pour partir!
— Dame! te figures-tu qu’on t’a envoyé ici pour cultiver le potager de la compagnie?
— Non, mais...
— Eh! mon bon, nous sommes les gardiens de la frontière, nous autres, nous sommes sa couverture, tu le sais bien. Alors nous allons la couvrir, c’est simple, et nous laisserons nos casernements à ceux de l’arrière.»
Mon brave sergent désignait ainsi, non sans une nuance de dédain assez comique en la circonstance, les corps de troupe qui, plus éloignés de la frontière, se mobilisent moins rapidement, dont nous devions protéger la mobilisation, et qui nous rejoindraient un peu plus tard.
«La guerre est donc déclarée? demandai-je, assez ému.
— Non, elle ne l’est pas encore, et vraiment je ne sais ce qu’ils font dans ton Paris; mais nous espérons tous qu’elle le sera bientôt. Alors, en attendant le lever du rideau, on va se placer aux premières loges.
«Allons! dépêche-toi de t’occuper de ton fourniment; et tu sais, tu n’as pas besoin de te casser la tête pour le reste. Je t’ai fait placer dans ma section, je suis ton chef, et tu n’auras qu’à te rallier à mon panache. J’espère que tu feras honneur à la compagnie.
Régiment d’infanterie se rendant à la gare.

«Là-dessus, rompez, et au trot! Ce n’est pas l’instant de jaboter avec les camarades.»
Pour le moment, les gradés ne savaient où donner de la tête; ils s’agitaient comme des diables dans l’eau bénite, harcelés par leurs hommes, qui avaient mille choses à demander, happés au passage par les nouveaux venus comme moi, qui ne savaient à quel saint se vouer, attrapés vigoureusement par les officiers à propos de tout et de rien.
A cette heure, je me félicitais d’avoir été assez sage, au cours de mon service militaire, pour ne pas désirer de galons; et, au milieu du formidable remue-ménage, il me semblait très doux d’être simple soldat, de n’avoir qu’à suivre le troupeau, qu’à obéir.
L’enthousiasme délirant qui gonflait les cœurs et enfiévrait les cerveaux ne contribuait pas peu à augmenter une agitation assez naturelle en la circonstance. Pourtant, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il y avait de la méthode dans cette agitation, et qu’une volonté ferme canalisait vers le but à atteindré des efforts en apparence assez incohérents.
Le régiment, en effet, se trouva prêt en un rien de temps, et je vous assure que je me sentis fier d’appartenir à cette troupe d’élite lorsqu’elle s’aligna dans la cour, devant son drapeau déployé, et que le clair soleil de Lorraine fit scintiller l’acier de ses milliers de baïonnettes.
A ce moment-là, nous sentîmes passer en nous un grand frisson d’héroïsme, et le salut au drapeau fut comme un acte de foi et d’espérance où nous mîmes toute notre âme, tout notre cœur.
En cette minute émouvante et solennelle, que je ne voudrais pas ne pas avoir vécu, nous jurâmes tous de mourir pour la France.
Beaucoup d’entre nous ont déjà tenu leur serment, et tous ceux que j’ai eu la douleur d’assister à l’instant suprême se montrèrent aussi héroïques devant la mort qu’ils l’avaient été devant l’ennemi.
Il faisait chaud, et le sac me sembla bientôt terriblement lourd. Où allions-nous? Je n’en savais rien et ne tenais pas à le savoir. Mes voisins avaient entonné une chanson de route; mais c’est à peine si je les entendais.
Arraché brusquement à une existence sédentaire et plongé dans un milieu plein d’agitation et de fièvre, je payais d’un peu de dépression nerveuse le manque de transition entre deux états si différents.
Malgré moi, je pensais au village natal où vivait encore ma vieille mère, aux bons amis que j’avais laissés derrière moi, à mon bureau tranquille où la besogne quotidienne était douce, à la chambre claire et gaie que j’avais aménagée avec amour et d’où j’apercevais la verdure de Meudon.
Et tout cela me paraissait loin, très loin, comme perdu dans une brume de rêve.
Bref, pour employer une expression qui n’allait pas tarder à entrer, en compagnie de beaucoup d’autres, dans le vocabulaire militaire, j’avais le cafard.
Cela n’était pas surprenant, et nombre de camarades qui marchaient en silence, courbés sous le poids du sac, traversaient probablement la même crise.
«Alors, l’ancien, ça ne va pas, la santé ? demanda mon caporal, un jeune engagé plein d’ardeur, qui devait devenir pour moi le meilleur des amis.
— Oh! si, très bien.
— On ne le dirait guère; tu as l’air de porter le diable en terre.
— Je suis seulement un peu fatigué : le voyage, le branle-bas de la caserne, l’émotion du départ, tout cela coup sur coup...
— Eh! oui, mon vieux, dans les corps de couverture, tout se fait à la vapeur: aussitôt pris, aussitôt pendu. Mais aussi songe que nous serons les premiers à canarder les casques à pointe. Ceux de l’arrière vont en crever de jalousie. Allons, du cran! le ciel est clair, la route est large, la vie est belle!»
La revue des troupes avant le départ pour la frontière.

Brave gamin!
J’avoue que, pour le moment, je ne trouvais pas la vie extraordinairement séduisante.
Il faut bien dire la vérité, se montrer tel que l’on est. Que celui qui, au début, parmi les réservistes, n’a pas un peu payé le tribut au cafard me jette la première pierre.
Chez moi, du reste, la crise fut de courte durée. Une bonne nuit passée dans la paille odorante d’une grange me remit un peu l’esprit en place. La bonne humeur de Bataille, mon sergent, et de mon jeune caporal firent le reste. Au bout de deux jours, la cure était complète, l’adaptation parfaite, et il me semblait que je n’avais jamais quitté le régiment.
Nous menions l’existence d’une troupe aux manœuvres, vagabondant, pour ainsi dire, dans la superbe campagne lorraine, traversant des villages où l’on nous faisait fête, rencontrant d’autres troupes que l’on saluait par des cris joyeux.
Peu à peu l’insouciance nous gagnait. Je parle des réservistes, des anciens; car ceux de l’active avaient quitté la caserne comme pour une partie de plaisir, et la seule chose qui troublât leur bonheur, c’était la crainte que les choses ne finissent par s’arranger, la crainte de rentrer à la caserne sans en avoir décousu avec les casques à pointe.
Le soir, dès l’arrivée au cantonnement, on entourait les officiers.
«Eh bien, mon capitaine, c’est-y pour aujourd’hui?
— Pas encore, les enfants; on cause toujours.»
Mon caporal, le plus joyeux des mortels, en devenait neurasthénique, le sergent Bataille était menacé de jaunisse.
Je crois que, s’ils avaient tenu les bavards qui s’obstinaient à parler quand les cartouches tintaient si joyeusement dans les gibernes, quand la baïonnette était si bien aiguisée, ces messieurs eussent passé un vilain quart d’heure.
Je fis vraiment connaissance avec le régiment dans un cantonnement où l’on nous arrêta pendant plusieurs jours, entre la forêt de Champenoux, qui allait devenir célèbre, le bois Morel et la forêt de Bezange.
Nous ne nous doutions guère qu’un drame formidable se jouerait bientôt dans ce site vraiment enchanteur, que les jolis villages où nous allions aux provisions flamberaient bientôt comme des torches, que les fermes où l’on nous accueillait si cordialement s’effondreraient sous les obus, que des ruisseaux de sang arroseraient les vallons délicieux où nous faisions l’exercice.
Cependant nous ne tardâmes pas à comprendre que les diplomates devaient perdre un peu l’espoir d’arranger les choses. Mon caporal retrouva sa gaieté endiablée, le sergent Bataille ses couleurs et sa bonne humeur.
Les officiers, en effet, prenaient un air grave, nous faisaient mille recommandations, nous donnaient mille conseils, — «des conseils qui sentaient la poudre,» comme disait Bataille. Le nombre des sentinelles avait été augmenté, et leur consigne était devenue des plus sévères.
A la compagnie, nous avions des officiers charmants. Notre capitaine, jeune et plein d’ardeur, s’occupait sans cesse de nos besoins et de notre bien-être. Avant de penser à lui, il pensait à ses hommes. Il nous connaissait tous et avait pour chacun un mot aimable lorsqu’on se trouvait en sa présence; il aimait ses hommes, et ses hommes l’adoraient.
«Avec un chef comme lui, disait mon caporal, on irait au bout du monde!»
Notre lieutenant était également un officier d’élite, mais d’allure plus réservée. Il fallait apprendre à le connaître, et alors on s’apercevait que son apparente froideur était faite tout simplement d’un peu de timidité et de beaucoup de calme.
Je ne devais pas tarder à le voir, debout sous la mitraille et les balles, alors que nous étions aplatis contre le sol, allumer tranquillement un cigare et le fumer aussi posément qu’à la terrasse d’un café. Des gens m’ont dit: «C’est idiot de s’exposer ainsi!» Possible; mais je vous assure que ça vous remonte fameusement le troupier, que ça donne du cœur aux plus froussards, et qu’un officier dont les hommes ont admiré l’héroïsme tranquille peut tout leur demander.
J’ai entendu exposer un jour une théorie originale, mais qui m’a paru fort juste.
Un lieutenant-colonel qui avait été grièvement blessé en enlevant Vauquois à la tête d’un régiment de la 10e division se remettait assez péniblement, lorsqu’il apprit que son successeur venait également d’être blessé. Aussitôt il demanda qu’on lui rendît le commandement de son ancien régiment.
Comme on le félicitait, tout en lui faisant remarquer qu’il aurait dû attendre encore avant de rentrer dans l’action, il répondit:
«Ne me félicitez pas, car ce que vous prenez pour de l’héroïsme n’est que de l’habileté. On me connaît dans ce régiment, que j’ai commandé en dix combats; je n’aurai donc pas à prouver à mes hommes que je suis brave. Si j’attends, au contraire, j’aurai un régiment où l’on ne me connaîtra pas, où je serai un «bleu», malgré ma croix de guerre à trois palmes, et où je devrai faire mes preuves, ce qui pourrait me coûter cher.»
Et ce colonel avait raison: il faut qu’un chef digne de ce nom se fasse connaître de ses soldats, il faut que ceux-ci disent de lui: «C’est un brave!»
Nous avions aussi, à la compagnie, un tout jeune sous-lieutenant, un enfant presque, à qui la menace de guerre avait ouvert avant l’heure les portes de l’école Saint-Cyr.
Bien que très jeune, notre Cyrard connaissait son métier et avait le feu saoré, un feu dévorant. Tout de suite il nous avait conquis par sa bonne grâce, par sa façon charmante de nous traiter en amis plus âgés. Le pauvre petit n’est plus; il est tombé à notre tête, victime de sa folle bravoure. Nous l’avons tous pleuré, et son souvenir vivra toujours en mon cœur.
De plus en plus nous avions l’impression d’être en guerre, bien qu’on attendît toujours, — et avec quelle impatience! — la déclaration officielle. D’étranges nouvelles circulaient dans les villages et faisaient le tour du cantonnement, nouvelles souvent fausses ou certainement très exagérées. Tantôt il s’agissait d’une reconnaissance allemande qui avait violé la frontière et emmené, pieds et poings liés, toute la population d’un village; tantôt c’étaient des uhlans qui étaient apparus dans les faubourgs de Nancy.
Nous ne tenions plus en place, le fusil nous brûlait les doigts, et nous nous demandions pourquoi l’on nous tenait si loin de cette frontière dont nous étions les gardiens désignés.
Le capitaine, qui comprenait notre état d’esprit, finit par nous expliquer que le Gouvernement, pour éviter des conflits avant la déclaration, avait prescrit de ne pas pousser les troupes jusqu’à la frontière, de les en tenir éloignées d’une dizaine de kilomètres.
Il est certain que les fusils seraient partis seuls.
«Encore un peu de patience, mes enfants, nous dit le capitaine. Je crois bien que ce ne sera plus très long!»
Des bravos prolongés accueillirent ces dernières paroles.
De partout des troupes arrivaient. La 11e division s’alignait sur notre gauche, couvrant Nancy. On signalait, sur notre droite, des chasseurs à pied et des dragons de Lunéville. Derrière les bois, il y avait comme un grouillement d’hommes et de chevaux, comme un fourmillement de canons, de fusils. La nuit, lorsqu’on était de garde, on entendait le roulement sourd des convois, pareil à un tonnerre lointain qui n’aurait pas cessé.
De plus en plus ça sentait la guerre.
A présent, du reste, les Allemands ne se gênaient plus; nous savions, par les habitants des villages, qu’ils poussaient sur notre territoire des reconnaissances rapides.
Nous nous sentions devenir enragés.
Enfin, le 3 août, la grande nouvelle nous parvint: la guerre était déclarée.
Qui nous l’annonça? Je ne sais, mais on la connut partout à la fois. Et ce fut une joie folle. On criait, on dansait, on s’embrassait. A ma section, nous vîmes apparaître du champagne offert par le jeune sous-lieutenant. Où avait-il pu dénicher les bouteilles? Le capitaine et le lieutenant trinquèrent avec nous, et l’on but au succès de nos armes, à la gloire de la France.
II
Table des matières
LE CANON!
Le lendemain, tout le monde était debout bien avant l’heure du réveil. Nous nous imaginions naïvement que nous allions recevoir l’ordre de partir immédiatement et de foncer sans délai sur les Allemands d’en face, dont nous nous promettions de faire une marmelade.
Le réveil sonna, et aucun ordre ne vint, sinon l’annonce de théories diverses.
Ce fut de la stupeur: la guerre était déclarée, et l’on ne marchait pas!
Le jeune sous-lieutenant nous expliqua, en sirotant un quart de café, que la guerre était chose très compliquée et que nous jouions simplement le rôle des pions sur un échiquier.
«Alors, fit Bataille, voilà des pions qui ont plus de chance que nous!»
Et il montrait une route lointaine où l’on voyait défiler de l’artillerie dans un poudroiement de soleil, tandis qu’un mamelon la dominant se trouvait transformé en fourmilière par le passage d’une nombreuse infanterie.
Avec une inlassable patience, le sous-lieutenant essaya de nous inculquer de vagues notions de tactique, de nous faire comprendre qu’on ne lance pas ainsi une troupe à l’aventure, qu’il faut assurer la sécurité de ses derrières et de ses flancs, son ravitaillement en vivres et en munitions, que son action, pour ne pas demeurer vaine, doit être combinée avec celles d’autres troupes et d’autres armes.
Enfin notre tour arriva quelques jours plus tard: on nous poussa sur l’échiquier humain, vers la frontière, vers la terre promise.
Tout le monde était joyeux, les officiers rayonnaient, et le lieutenant-colonel qui nous commandait, un ancien soldat d’Afrique, ne tenait plus en place.
Patrouille de spahis.

Par un temps splendide et chaud, nous nous acheminâmes vers Athienville petit village paisible entouré de mamelons verdoyants, puis vers Arracourt, modeste chef-lieu de canton dont les maisons blanches aux volets verts bordaient la large route qui traverse la frontière à moins de trois kilomètres de là et file, en terre annexée, sur Moyenvic.
Dans cette jolie campagne, éclairée par le radieux sourire du soleil, nos yeux ne rencontraient que des images de paix et de bonheur.
Devant les maisons, coquettes et bien entretenues, des vieux fumaient leur pipe, des ménagères tricotaient, des enfants jouaient.
On nous saluait au passage en nous criant: «Bonne chance!» Les enfants nous faisaient un bout de conduite en s’efforçant de marcher au pas.
Ces tableaux charmants nous rappelaient les grandes manœuvres par beau temps, et je n’ai jamais perdu le souvenir d’une jeune et fraîche paysanne qui lavait tranquillement son linge devant la porte d’une ferme et me tendit un bol de lait au passage.
Pourtant nous sentions que, derrière ce calme, l’orage se préparait.
Nous savions que nos patrouilles opéraient déjà de nombreuses reconnaissances au delà de la frontière, et un paysan nous conta le fait suivant, qui nous arracha des cris d’indignation et de rage.
Le 6 août, on venait prévenir le président de la Croix-Rouge de Vic-sur-Seille, ville du territoire annexé, qu’un dragon français, blessé par des uhlans au cours d’une patrouille, était resté sur le terrain, dans la plaine, aux portes de la ville.
Le président fit aussitôt appeler des jeunes gens de sa société, les pria de prendre une civière, et le groupe se dirigea vers l’endroit où gisait le blessé ; mais un soldat allemand du régiment n° 138 avait eu connaissance du renseignement donné au président de la Croix-Rouge. Enfourchant une bicyclette, ce misérable se rendit auprès du blessé français, et, froidement, à dix mètres, le tua de trois coups de fusil.
Le malheureux cavalier français, première victime de la guerre dans cette région, repose au cimetière de Vie. Il se nommait Henry (Nicolas), était originaire de Reims et appartenait au 8e régiment de dragons.
«Retiens bien cette histoire, l’ancien, me dit Bataille, et quand nous aurons des Allemands devant nous, pense au dragon de Vic-sur-Seille.»
On nous arrêta tout près de la frontière, dans les environs du village de Juvrecourt, au-dessus d’Arracourt. Le moment n’était pas encore venu pour nous de passer chez l’ennemi; mais nous étions désormais sans impatience, car nous savions que la danse allait commencer et que nous serions appelés à y jouer notre rôle.
«Ouvrons l’œil, et le bon! fit notre jeune caporal. Ça sent le Prussien par ici!»
Sur notre gauche, dans la forêt de Bezange, qui vient mourir là, nous apercevions d’autres troupes. Devant nous, des batteries d’artillerie étaient en position, et l’on en voyait passer d’autres qui devaient aller s’installer au delà de la frontière.
Au cours de la nuit, nos sentinelles furent tenues en éveil par des coups de feu isolés qui partaient on ne savait d’où. Nous les entendîmes aussi, et l’on ne dormit guère. C’étaient les premiers, et l’on a beau dire, ça fait toujours quelque chose.
Notre sous-lieutenant effectua une reconnaissance volontaire sur la ligne des sentinelles et même au delà. Il ne découvrit rien de suspect, mais revint enchanté : il avait franchi la frontière.
Le lendemain matin, 14 août, — une date que je n’oublierai jamais, — nous fûmes arrachés à notre sommeil fiévreux par une détonation formidable.
Tirailleurs marocains.

Nous nous regardâmes ahuris, incapables de prononcer une parole, et je remarquai que mes camarades étaient très pâles.
Enfin l’un d’eux fit d’une voix blanche:
«Le canon!»
Notre caporal, qui se ressaisit le premier, exécuta une cabriole joyeuse et cria:
«Bravo! les artilleurs ouvrent le bal!»
Il m’est difficile de décrire ce que j’éprouvais. Était-ce de la peur? Je ne sais. Je me sentais la tête horriblement vide, et un léger tremblement nerveux, que je m’efforçais de vaincre, me secouait par instants.
Je devais être très pâle, moi aussi, car Bataille me dit, en me frappant sur l’épaule:
«Baste! tu verras, on s’y fait très bien.»
Je pus, du reste, pratiquer ce jour-là un entraînement sérieux; car ma compagnie fut désignée comme soutien d’une batterie qui opérait à la lisière du bois, sur la frontière même, au lieu dit Champ-Vautrain. D’autres batteries tiraient aussi, sur notre droite, au-dessus de Juvrecourt.
Bientôt les batteries allemandes répondirent avec rage, et ce fut, pendant des heures, un monstrueux concert, une musique infernale, qui vous martelait les tempes, vous tordait les nerfs, vous secouait tout entier.
Un artilleur m’expliqua que nous arrosions les batteries et les tranchées allemandes du secteur limité par Juvelize, Blanche-Église et la ferme de Bourrache.
Ils étaient merveilleux, les artilleurs, et en somme c’était leur début, à eux aussi; car, s’ils avaient souvent entendu le canon, ils n’avaient jamais reçu d’obus.
Ils en recevaient, je vous assure, et ces maudits engins éclataient avec fracas, projetant, dans un nuage de fumée noire, une pluie de morceaux d’acier dont le plus petit pouvait tuer son homme, de pierres et de terre.
Les artilleurs procédaient avec calme à leurs intéressantes manœuvres, paraissant ne rien voir et ne rien entendre. Fort heureusement les Allemands ne tiraient pas très juste, de sorte qu’il y eut seulement quelques blessés parmi les servants, et encore les blessures étaient légères.
Pour nous, nous n’eûmes pas à souffrir, grâce à la bonne idée qu’avait eue notre capitaine de nous établir sur la pente d’un mamelon. L’obus, en effet, passait au-dessus de nos têtes lorsque le coup était trop long et tombait devant le mamelon lorsqu’il était trop court.
Pourtant nous eûmes un blessé, — oh! rien de bien grave: un mollet labouré par un morceau d’acier gros comme une fève; mais enfin le sang coula. C’était une blessure, une vraie blessure. Chacun voulut voir notre premier blessé, lui serrer la main, lui demander ses impressions. Lui, très fier, montrait sa jambe un peu tuméfiée et expliquait qu’il avait senti un choc, comme un coup de bâton, mais que cela ne faisait aucun mal. A l’entendre, c’était presque un plaisir de recevoir un éclat d’obus quelque part. Et, de fait, le brave garçon n’eût pas échangé contre les galons de sergent la gloire d’être le premier blessé du régiment.
Le 15 et le 16 août, le duel au canon continua, de plus en plus rageur, de plus en plus violent, et nous n’entendions pas sans un certain émoi, causé par le manque d’habitude, le tonnerre de l’artillerie lourde allemande, qui, du mont Saint-Jean, au-dessus de Vie, envoyait ses énormes projectiles dans la direction de la ferme Haute-Burthecourt, située en avant de la forêt de Bezange, où de nombreuses troupes se rassemblaient.
Dans la matinée du 16, au plus fort de l’action, nous pûmes jouir d’un spectacle merveilleux, encore nouveau pour nous, qui nous arracha des cris d’admiration.
Sous l’azur, dans la coulée d’or du soleil, un avion français, un biplan, qui évoluait avec une aisance parfaite, apparut du côté de Nancy, se dirigea d’abord vers nous, puis, faisant un crochet, fila comme une flèche vers les positions allemandes, qu’il survola bientôt.
Des centaines d’obus, des milliers de balles, montèrent vers l’oiseau de France, que nous contemplions, haletants, le cœur serré par la crainte de le voir s’abattre, blessé à mort, chez nos ennemis; mais il continua d’évoluer avec la même aisance, laissant à chaque instant tomber une fusée dont nous apercevions très bien la traînée blanche, qui ondulait sous le souffle d’une brise légère; puis, ayant accompli sa mission, il prit de la hauteur et disparut dans les profondeurs de l’azur.
Alors notre artillerie augmenta l’intensité de son feu, qui devint vraiment effroyable, et bientôt les canons allemands cessèrent de rugir.
Nous avons appris le lendemain, à Vie, que la plupart des pièces avaient été démolies par nos obus et les servants tués ou blessés.
L’oiseau de France avait superbement joué son rôle.
III
Table des matières
LE COMBAT DE LA FERME DE LAGRANGE
Nous savions que, dès la déclaration de guerre, des corps français, plus heureux que nous, avaient pénétré chez l’ennemi, et souvent je me demandais ce que pouvaient faire là-bas les camarades, ces enfants perdus de la bataille.
Je posai la question à notre lieutenant.
«Mon ami, me répondit-il, sais-tu ce que fait en ce moment notre artillerie?
— Elle envoie des obus aux Allemands.
— Oui, mais pourquoi leur envoie-t-elle des obus? Simplement pour nous faciliter l’accès du territoire, pour nettoyer le terrain devant nous. Eh bien, les troupes d’avant-garde en font autant sous une autre forme.»
Cette réponse ne satisfaisait pas ma curiosité, car elle m’indiquait le pourquoi des choses, quand j’aurais désiré connaître les détails de l’action.
Des blessés du 2e bataillon de chasseurs à pied, qu’on évacuait sur l’intérieur, me renseignèrent, et leur récit me passionna parce qu’il était, pour moi, comme le lever de rideau du grand drame.
Je vais essayer d’exposer aussi clairement que possible les événements qui précédèrent, de ce côté, notre pénétration en Lorraine annexée et la marche de nos troupes sur Vic et Mohrange.
J’ai raconté déjà l’assassinat d’un de nos dragons à Vie. Ce brave ne devait pas tarder à être vengé.
Dans l’après-midi du 7 août, une petite colonne composée d’une avant-garde de dragons munis de la lance, d’une compagnie cycliste du 2e bataillon de chasseurs à pied et d’un escadron du 8e régiment de dragons, tous de la garnison de Lunéville, s’engageait sur la route d’Arracourt et, à toute allure, gagnait la frontière.
Devant les cyclistes, marchait le commandant du bataillon, un soldat de haute valeur et de fière allure, l’héroïque Boussat, qui tomba plus tard, en Alsace, à la tête d’une brigade de chasseurs.
Canon de 75 en plein tir. La pièce au moment du recul.

A un croisement de route, entre deux bois, il y eut un arrêt, le temps d’abattre, aux accents de la Marseillaise, le poteau-frontière; puis la petite troupe fonça sur Vic, que les Allemands avaient évacué deux heures auparavant, et y pénétra sans hésitation par la porte de Nancy.
Pendant que les dragons allaient prendre possession de la mairie, les chasseurs se dirigèrent vers le bureau de poste, toujours précédés par leur vaillant et énergique chef de corps.
Au moment où le commandant frappait à la porte pour se faire ouvrir le bureau, un individu s’avança vers lui en prononçant des paroles que les chasseurs n’entendirent pas. On vit alors le commandant, rouge de colère, empoigner vigoureusement l’individu, le secouer, le soulever de terre et le lancer à ses chasseurs en leur criant: «Enlevez-moi ça!» ordre qui fut exécuté avec empressement et sans aménité, on peut le croire. En même temps une fenêtre du bureau volait en éclats, et nos chasseurs, pénétrant par cette ouverture, se hâtaient de détruire les appareils télégraphiques et téléphoniques.
La foule s’était massée devant le bureau de poste et assistait, muette, à la scène.
Le commandant Boussat prononça quelques paroles chaudes et vibrantes, où il fit passer l’émotion qui gonflait son cœur de Français et de soldat; il parla du drapeau, de la patrie, de la délivrance prochaine; mais ses paroles ne parurent éveiller aucun écho dans la foule qui l’écoutait. Comme il s’en montrait surpris et peiné, un habitant de Vie se glissa derrière lui et lui dit à l’oreille:
«Mon commandant, ne doutez pas de nos sentiments; mais vous n’êtes pas sûr de pouvoir rester avec nous, et nous sommes environnés d’espions. Le moindre geste de sympathie nous vaudrait des représailles terribles.»
Alors le commandant comprit, et il retrouva son amabilité et son sourire.
Les Français prirent les précautions nécessaires pour la nuit, en prévision du retour des Allemands, que le commandant Boussat, en chef avisé, jugeait certain.
«Nous faisons une simple reconnaissance, dit-il, et nous ne sommes pas en nombre. Comme il y a des espions partout, les Allemands le savent et ils reviendront.»
En effet, dès le lendemain matin, plusieurs colonnes importantes furent signalées vers Château-Salins et vers le bois de la Geline, au-dessus de Salivai.
Les Français se replièrent aussitôt par la route d’Arracourt; mais nos chasseurs sont des gaillards tenaces, et, comme on va le voir, ils ne repassèrent pas tous la frontière.
Vie et Burthecourt sont reliés par le blanc ruban de la route de Nancy, au-dessus de laquelle court la voie ferrée. A cinq ou six cents mètres de la gare de Vie, du côté de Burthecourt, on aperçoit, entre la voie ferrée et la route, une ferme importante, dite ferme de la Grange.
Le 10 août, une cinquantaine de chasseurs français, des gaillards résolus et bien trempés, il est à peine besoin de le dire, occupaient cette ferme.
Vers 4 heures, l’homme qui faisait le guet dans les greniers signala qu’une troupe allemande, de la valeur d’une compagnie environ, marchait vers la ferme, divisée en trois colonnes, en suivant les talus du chemin de fer.
Nos chasseurs résolurent de quitter la ferme, d’abord parce qu’ils ne voulaient pas attirer de désagrément au fermier et ensuite parce qu’ils ne tenaient pas à se battre derrière des murailles, préférant avoir l’aisance des coudes.
Départ d’un biplan français.

Ils pouvaient parfaitement ne pas accepter le combat contre un ennemi qui leur était quatre ou cinq fois supérieur en nombre, et il leur eût été facile de gagner la forêt de Bezange.
Ils n’y songèrent pas un seul instant.
Désirant jouer un bon tour à ces Boches, qui comptaient évidemment les prendre comme dans une souricière, ils sortirent tranquillement et se dissimulèrent dans un champ d’avoine, à l’ouest des bâtiments.
Lorsqu’ils ne furent plus qu’à une cinquantaine de mètres de la ferme, les Allemands s’élancèrent à toute allure en brandissant leurs armes, et le bâtiment se trouva cerné.
Leur capitaine, tout heureux de la bonne exécution de son petit plan stratégique, supputait déjà les honneurs qu’allait lui valoir la capture de ces maudits chasseurs, la croix de fer pour le moins et des félicitations officielles qui faciliteraient grandement son avancement.
Il savait presque gré à ces Français de s’être laissés jouer si bêtement, car il était sûr de ses renseignements, et il ne pensa pas un seul instant que nos chasseurs avaient pu quitter leur gîte.
Aussi sa déception fut immense lorsque, après avoir interrogé le fermier, visité le local de la cave au grenier, il dut se rendre à l’évidence et reconnaître que les diables bleus s’étaient évanouis comme en rêve.
Pourtant, ne voulant pas s’avouer vaincu, il décida de battre les environs et rassembla sa troupe en avant de la ferme, bien à découvert.
C’était le moment qu’attendaient nos vaillants soldats, et ils ne se tinrent pas d’aise lorsqu’ils virent qu’ils avaient devant eux une compagnie entière du régiment d’infanterie n° 17, commandée par son capitaine.
Ils laissèrent la compagnie se former, puis on entendit un commandement bref: «Feu!» Cinquante coups de fusil éclatèrent, confondus en une seule détonation, et un certain nombre d’Allemands, dont le lieutenant de la compagnie, tombèrent pour ne plus se relever.
Les autres n’étaient pas encore revenus de leur surprise, que nos chasseurs, exécutant une charge splendide, tombaient sur eux à la baïonnette.
Alors ce fut une fuite éperdue, le capitaine jetant son sabre, les hommes sac et fusil, pour courir plus vite.
Les braves chasseurs purent alors jouir d’un spectacle étonnant, qu’ils corsèrent du reste de leur mieux.
En effet, les Allemands ayant ouvert les écluses de l’étang de Dieuze afin de gêner la marche des Français, la vallée de la Seille se trouvait inondée, si bien que nos fuyards pataugeaient, s’embourbaient, roulaient dans des fossés pleins d’eau, s’enfonçaient dans les marais salins, exécutant ces exercices variés sous les balles des chasseurs, qui en couchèrent quelques-uns dans les eaux bourbeuses. D’autres se noyèrent dans la rivière débordée, dont le lit n’était plus apparent.
La petite expédition de la compagnie se terminait par un désastre: plus de cent cinquante hommes hors de combat,
De notre côté, nous avions eu un sergent et deux chasseurs tués par les balles d’une mitrailleuse qu’on avait amenée en toute hâte dans les vignes, derrière la Seille, pour protéger la retraite.
Tel fut, à peu de chose près, le récit du chasseur blessé.
Il me donna aussi d’utiles indications sur les environs de Vie, où il avait effectué de nombreuses reconnaissances, sur la ville elle-même et ses habitants.
Il en emportait un excellent souvenir et caressait le projet d’y faire, après la guerre, son voyage de noces.
«Bientôt!» disait-il.
Qu’est devenu le petit chasseur de Vie?
Bien du temps s’est écoulé depuis notre rencontre, et la guerre n’est pas terminée encore.
IV
Table des matières
VIC-SUR-SEILLE
Pendant toute la journée du 16 août, derrière le tonnerre de nos canons, les troupes se préparèrent, au-dessus de la forêt de Bezange, du côté de Moncel et de la ferme Haute-Burthecourt, pour la pénétration sérieuse en territoire annexé.
Ce jour-là, j’aperçus les flammes et la fumée de plusieurs incendies allumés chez l’ennemi par nos obus.
Enfin, cette fois ça y était, nous allions marcher sérieusement, entrer carrément dans la danse, porter des coups et en recevoir; nous allions, en somme, commencer la guerre.
Cette pensée produisait chez tous une impression assez forte, une émotion qu’on s’efforçait de cacher; mais, je puis vous l’assurer, nous étions pleins d’enthousiasme, bien décidés à faire notre devoir jusqu’au sacrifice, et nous nous réjouissions d’en avoir fini avec notre existence de grandes manœuvres.
«Plus tôt on ira, plus tôt ce sera fini!» disait notre sergent.
Et c’était notre avis à tous.
Partout, autour de nous, des troupes se massaient, des troupes superbes et pleines d’entrain.
La France pouvait être fière de son armée, fière de ses enfants, qui allaient à la bataille, — à la mort, — avec autant d’ardeur, autant de bonne humeur que si on les avait conduits à une fête.
Le 17 août, nous partîmes de bon matin, nous dirigeant sur Vie, précédés par des dragons lance au poing.
Cette fois nous étions en tête, et nous allions avoir l’honneur de pénétrer les premiers en territoire annexé.
Le ciel semblait vouloir nous favoriser: la matinée était superbe, et la brise faisait claquer joyeusement notre drapeau. Je contemplais avec une curiosité bien légitime ce territoire annexé, cette terre promise dont je foulais enfin le sol. La campagne était ravissante, et le pays me parut très riche.
Lorsque nous escaladions un mamelon, j’apercevais, du côté français, la masse sombre de la forêt de Bezange, que longe la frontière et qui fermait l’horizon sur la droite; de l’autre côté, c’étaient de vastes prairies, des champs fertiles, des salines, des fermes importantes, puis la route blanche, la voix ferrée, la Seille débordée où la brise mettait des rides que dorait le soleil, et, plus loin, des coteaux tapissés de vignes, de vastes plateaux et des bois touffus.
De temps à autre on entendait le bruit du canon, et un camarade, originaire de Nancy, qui connaissait parfaitement la région, me dit que les pièces devaient tirer du côté de Château-Salins. Il me donna aussi des renseignements fort intéressants sur les salines, les mines de sel gemme et la façon dont on les exploite; mais cela n’a rien à faire dans un récit de guerre.
Sur ma demande, il me montra de loin la ferme de Lagrange, où avait eu lieu le combat dont j’ai parlé précédemment. Je la contemplai avec émotion, en pensant à l’héroïsme de nos chasseurs.
Bientôt nous pûmes voir, au delà de la voie ferrée, les maisons blanches de Vie, première ville de la Lorraine annexée où nous allions pénétrer.
Vers 8 heures, nos dragons d’avant-garde passaient au galop par la porte de Nancy et, comme lors de la reconnaissance du commandant Boussat, s’emparaient de la poste.
Jamais, tant que je vivrai, je n’oublierai notre entrée à Vic-sur-Seille, le 7 août 1914. Ce fut une scène grandiose, qui arracha des larmes à beaucoup d’entre nous, qui fit battre les cœurs furieusement; une de ces scènes qu’on ne peut décrire, dont aucun récit ne saurait faire comprendre la splendeur émouvante.
Au centre de la ville se dresse la statue de Jeanne d’Arc.
Lorsque nous débouchâmes sur la place, tous nos clairons sonnant, drapeau déployé, j’aperçus devant la statue un groupe composé de généraux et d’officiers de toutes armes de leurs états-majors, qui nous attendaient et devant lesquels tous les régiments devaient défiler.
Une foule énorme avait envahi les rues et la place, et je vous assure que, ce jour-là, — soit parce qu’ils nous voyaient en force, soit parce que la grandeur du spectacle leur faisait oublier toute prudence, — les habitants de Vie ne restèrent pas muets.
On nous acclamait, on criait: «Vive la France! Vive l’armée française! » On nous jetait des fleurs. Les immigrés (on désigne ainsi les Allemands là-bas) devaient en crever de rage.
Ah! les braves gens! les braves Lorrains!
De nombreux corps de troupe défilèrent ce jour-là devant la statue de Jeanne d’Arc, toute la division de Toul, une division superbe et remarquablement entraînée, d’autres encore qui avaient belle allure. Cela dura des heures, et la foule ne se lassait pas d’applaudir, de crier: «Vive la France!» au passage des drapeaux, de jeter des fleurs aux soldats.
Notre lieutenant-colonel eut l’heureuse idée d’aller saluer, au cimetière de Vic, les tombes des soldats français tombés récemment en ce coin de terre lorraine et qui y dorment leur dernier sommeil: le dragon Henry (Nicolas), lâchement assassiné, et les trois chasseurs tués le 10 août à la ferme de Lagrange: Bonhomme, Franiatte et Lanne.
Sur les tombes nous déposâmes les fleurs dont nous avait comblés la population, puis notre chef de corps prononça une allocution touchante qui arracha des larmes à tous les assistants. Il termina en disant qu’il est doux de mourir pour son pays et qu’il n’y a pas plus belle mort que la mort du soldat.
Moins de trois semaines plus tard, ce superbe officier devait tomber à son tour en chargeant héroïquement à notre tête.
Devant son cadavre, je me rappelai les belles paroles qu’il avait prononcées au cimetière de Vie, et je me dis qu’une telle mort convenait à un tel soldat.
Après le défilé, la population nous entoura et nous fit fête. On nous distribuait à pleines mains du tabac, des cigares, des cigarettes; on nous embrassait, on nous entraînait de force vers les cafés de la ville pour nous offrir de la bière mousseuse et du vin gris de Lorraine.
A la joie de ces pauvres gens, on pouvait deviner ce qu’ils avaient souffert depuis quarante-quatre ans, traités en suspects dans leur propre pays, épiés par les immigrés qui les détestaient, obligés de surveiller leurs paroles, de cacher leurs sympathies, molestés souvent par une administration despotique et tracassière.
A présent il leur semblait que tout était fini, qu’ils s’éveillaient après un mauvais rêve, et ils se moquaient des regards de haine que leur lançaient les femmes allemandes restées au pays.
Naturellement on fouilla les maisons suspectes et l’on prit les mesures nécessaires pour assurer notre sécurité ; mais nos troupes, — est-il besoin de le dire? ne commirent pas le moindre excès.
Guillaume II passant une revue.

En ce qui nous concernait, notre lieutenant-colonel nous félicita de notre tenue et de notre conduite pendant notre trop court séjour dans la bonne et hospitalière ville de Vie.
Toutes les maisons nous étaient ouvertes; on nous y choyait, on ne savait que faire pour nous être agréable, et nous nous sentions vraiment au milieu d’amis sincères.
Hélas! il fallut se quitter. Nous étions arrivés des premiers, nous partîmes également des premiers.
«Revenez bientôt! nous criait-on.
— Oui, bientôt!»
Nous avions tous le cœur un peu gros; mais nous nous consolions en pensant que nous allions nous battre pour libérer définitivement nos nouveaux amis; car, cette fois, c’était la bataille, et nos chefs ne nous l’avaient pas caché.
«Mes enfants, nous avait dit le lieutenant-colonel, nous allons avoir l’honneur de combattre pour la France contre un ennemi remarquablement préparé, supérieurement entraîné et certainement très brave, Je vous connais, je compte sur vous, je ne vous ferai donc pas de discours; entre nous c’est inutile; mais je tiens à vous dire ceci; Je sais que vous m’avez donné votre confiance, et je m’efforcerai de la mériter.»
Ces paroles nous touchèrent profondément, nous allèrent droit au cœur; et, certes, elles valaient tous les discours du monde.
Notre capitaine nous exprima à son tour ses sentiments à notre égard, puis il nous renouvela des recommandations qu’il nous avait faites souvent, nous donna de sages conseils.
«Surtout, nous dit-il, jamais d’affolement. N’oubliez pas que le calme est une des premières qualités militaires, sinon la première et la plus utile. Ne brûlez pas votre poudre aux moineaux, ne tirez qu’à bon escient et lorsque vous verrez l’ennemi à portée. Souvent je serai là pour vous guider; mais parfois, sans doute, vous vous trouverez livrés à vous-mêmes et vous aurez à faire preuve, non seulement de courage, — là-dessus je suis tranquille, — mais aussi d’initiative, d’énergie, d’audace. Alors, pas d’hésitation, sus à l’ennemi! c’est le mot d’ordre.»
D’une traite le régiment atteint Château-Salins, dont nos troupes, — notre artillerie surtout, — a chassé les Allemands, et nous traversons la ville au milieu d’une foule dont l’enthousiasme ne le cède en rien à celui des habitants de Vie. On chante la Marseillaise, des femmes pleurent de joie, des jeunes filles présentent des bouquets aux officiers, on crie: «Vive la France!»
Au loin, vers le nord, le canon tonne, et l’on entend par instants le crépitement de la fusillade. Certains corps sont évidemment en contact avec l’ennemi; mais pourtant l’on se rend compte qu’aucun combat sérieux n’est engagé.
Nous rencontrons des coloniaux, qui arrivent directement de Nancy, puis un régiment d’infanterie de cette ville, qui gagne Habondange et a déjà échangé des coups de fusil avec les Allemands. Le lieutenant-colonel nous apprend alors que nous allons prendre position à Marthil, petit village situé à l’ouest de Mohrange,
Pendant un certain temps nous longeons la forêt de Château-Salins, et nous traversons parfois des villages proprets où la population nous acclame.
En Alsace. — Tableau de Chaperon. (Phot. Vizzavona.)

A droite et à gauche, à droite surtout, on entend toujours, par moments, le crépitement de la fusillade et la voix grave du canon.
L’étape est longue et assez dure, le sac se fait de plus en plus lourd à mesure que se déroulent les kilomètres. On marche en silence, un peu impressionné à l’idée qu’on peut entrer dans la danse d’un instant à l’autre.
Pourtant nous n’apercevons rien, pas l’ombre d’un casque à pointe. J’entendis le lieutenant-colonel qui disait à un commandant:
«Ce calme ne me va guère; je trouve que les Allemands nous laissent avancer bien facilement. Pourvu que cela ne cache pas quelque traquenard!»
Notre chef de corps étant un homme prudent qui ne négligeait jamais une précaution, nous étions parfaitement éclairés, non seulement en avant, mais aussi sur les flancs.
Bien nous en prit; car, en vue de Marthil, nous essuyâmes des coups de feu sur la droite, qui nous tuèrent un sous-lieutenant et blessèrent quelques hommes.
Si nous n’avions pas été gardés de ce côté, l’ennemi eût peut-être prononcé une attaque sérieuse.
Notre commandant fit aussitôt déployer une compagnie en tirailleurs dans un champ, et, derrière cette compagnie, nous attendîmes messieurs les Boches de pied ferme.
Ils ne se montrèrent pas et se contentèrent de nous envoyer quelques obus et quelques balles, de sorte que nous pûmes occuper, sans difficultés sérieuses, les positions qui nous avaient été assignées à Marthil.
Cette journée du 19 août avait été horriblement fatigante.
V
Table des matières
LA BATAILLE DE MOHRANCE
Je n’ai pas, bien entendu, la prétention de décrire la bataille de Mohrange, qui, je l’ai su par la suite, se composa d’une série de rencontres entre les troupes françaises avançant de toutes parts entre Delme et Sarrebourg, et les Allemands qui attendaient le choc.
Je ne puis raconter que ce que j’ai vu, ce que voit un combattant, c’est-à-dire ce qui se passe autour de lui, dans sa compagnie.
Mohrange a donné son nom à la bataille parce que là se trouvait la plus importante, la plus forte position ennemie.
En réalité, notre lieutenant-colonel avait eu raison de se méfier: nous tombions dans un traquenard.
De la frontière à Mohrange, nous avions eu devant nous un simple rideau de troupes, et ces troupes ne devaient pas avoir pour mission de nous arrêter, mais, au contraire, nous attirer à leur suite jusqu’à une ligne de défense formidablement préparée dès le temps de paix et renforcée encore pendant qu’on nous tenait à distance, en attendant la déclaration de guerre.
A Mohrange, notamment, pour ne parler que de ce que j’ai pu voir, nos ennemis avaient construit des tranchées en ciment armé où ils avaient entassé des hommes, des mitrailleuses et des obusiers, et le terrain environnant se trouvait sous le feu d’une puissante artillerie.
Ma compagnie avait été favorisée sous le rapport du cantonnement: nous occupions une ferme à la lisière du village, et je pus, le 19, dormir dans une grange bien close, après avoir dîné d’une omelette délicieuse préparée par la fermière.
La brave femme avait très peur et tremblait non seulement pour elle-même, mais aussi pour le troupeau qui constituait son seul avoir.
Je la plaignais de tout cœur, elle et les autres, les pauvres gens de la frontière qui allaient se trouver en pleine tourmente, qui allaient, une fois de plus, supporter toutes les misères, toutes les calamités qu’entraîne forcément la guerre.
Le Kaiser, le Kronprinz et le prince Oscar.

Elle nous raconta, en pleurant, que son fils unique était mobilisé dans l’armée allemande et se trouvait actuellement dans un dépôt d’instruction.
La situation était vraiment cruelle pour cette Lorraine, restée française de cœur.
Le 20 août, réveil à 4 heures, rassemblement du bataillon, puis départ.
Le canon tonne violemment, surtout vers la droite.
«Ça doit chauffer du côté de Dieuze,» me dit le sous-lieutenant, qui a sa carte à la main.
Dieuze? Le nom ne me dit pas grand’chose. Nous avons rencontré des troupes du 15e corps qui montaient par là.
Je n’ai, du reste, pas le temps de réfléchir; car, dès notre sortie du village, les obus se mettent à dégringoler autour de nous, et le commandant fait prendre en hâte les formations de combat.
Bataille, mon sergent, m’apprend que nous avons deux hommes tués.
J’ai la tête vide, les tempes serrées comme dans un étau, la gorge sèche. Mes oreilles bourdonnent. Il me semble que mon cœur a cessé de battre.
La mort est là ; elle nous enveloppe, nous harcèle, joue avec nous comme le chat avec la souris.
J’ai peur, c’est incontestable. Dame! je n’eus jamais la prétention d’être un héros.
Parviendrai-je à dominer cette peur?
Boum! un obus éclate tout près de moi et me couvre de terre. Un homme tombe en poussant des cris de douleur.
Le lieutenant se précipite et s’aperçoit sans doute que nous avons besoin d’être encouragés.
«Ce n’est rien, les enfants; on s’y habitue très bien, vous verrez. Allons! en avant, et du cœur au ventre!»
Comme toujours, il est très calme; certainement il n’a pas peur, lui.
Le son de sa voix m’a fait du bien. Je m’efforce de réagir et me traite de lâche, en me disant que le lieutenant n’a pas plus l’habitude que moi.
Boum! un autre obus à dix mètres. Je sens sur mon sac comme un violent coup de poing. Instinctivement je rentre les épaules. Rien de cassé ; mon sac a reçu le morceau d’acier.
Chose étrange, et que je ne me charge pas d’expliquer, je sens que ça va mieux. J’avale plus facilement ma salive, les tempes me font moins mal, et mon cerveau recommence à fonctionner. Le lieutenant doit avoir raison: on s’habitue, seulement l’habitude vient plus ou moins vite. C’est une question de tempérament et de nerfs.
Les obus nous suivent comme une nuée de taons; ils tombent en avant, en arrière, partout, creusant des trous dans lesquels on trébuche.
Bientôt, dans la grande rumeur du canon, j’entends un bourdonnement singulier.
«La chanson des balles!» me glisse à l’oreille mon caporal.
Nous ne devons pas être loin de Mohrange.
Le capitaine nous fait coucher derrière un petit mur, mur de jardin ou de verger, sans doute. A notre droite, une grosse meule arrête les balles, qui s’y enfoncent avec un bruit sourd.
Je ne sais ce que sont devenues les autres compagnies.
Naturellement les obus tombent toujours, et de plus en plus dru, écornant parfois la muraille derrière laquelle nous sommes étendus.
Notre capitaine, qui est à genoux, se soulève de temps à autre pour regarder au-dessus du mur, et ce simple geste, je vous assure, dénote un beau courage.
Il vient de nous apprendre ce que l’on attend de nous.
«Mes enfants, nous a-t-il dit, le moment est venu de montrer que nous sommes de bons soldats et de bons Français; nous allons entrer dans la fournaise. Nous devons atteindre la crête que vous avez vue tout à l’heure, rejoindre les compagnies qui doivent y être déjà et tomber sur l’ennemi à la baïonnette. La tâche est rude; elle est digne de notre beau régiment... Votre capitaine compte sur vous.»
Cinq minutes plus tard, un homme de liaison apporte au capitaine un ordre du lieutenant-colonel.
Aussitôt la compagnie se forme par sections, non sans subir quelques pertes; puis nous nous dispersons dans les champs, en tirailleurs.
Il ne doit pas être loin de 6 heures, et le soleil caresse de ses premiers rayons la scène de carnage.
Les obus tombent comme une véritable pluie d’orage. Nous marchons sous une nappe de fer et de feu, et je fais le sacrifice de ma vie; car il me paraît impossible qu’un seul d’entre nous atteigne la crête.
Un homme de ma section est décapité par un éclat d’obus; un autre tombe, le ventre ouvert, et pousse des cris déchirants. Hélas! nous ne pouvons rien pour lui; il faut avancer au plus vite.
Je constate que le sergent Bataille traîne la jambe gauche, et lui en demande la raison.
«Un peu de fer dans la cuisse, fait-il en haussant les épaules; mais cette babiole ne m’empêchera pas d’embrocher les Boches.»
Je vois avec stupéfaction notre chef de section, le jeune sous-lieutenant, qui enfile des gants blancs, et je crains qu’il ne soit subitement devenu fou.
Comme à un moment donné il se trouve à côté de moi, je ne puis m’empêcher de lui dire:
«Vous allez vous faire canarder avec ces gants, qui doivent se voir à deux kilomètres.»
Entre deux éclatements d’obus il me répond:
«Nous avons tous juré, à l’École, de charger, pour la première fois, gantés de blanc.»
Je trouve cela très français, mais bien imprudent.
Nous montons toujours vers le but qui nous a été assigné. Le soleil commence à chauffer ferme. Sous l’azur clair, au loin, j’aperçois une maisonnette blanche qui se détache en vigueur sur le feuillage d’un coin de bois, et, je ne sais pourquoi, cette vision m’attendrit, me fait penser au village natal.
L’éclatement d’un obus, qui nous tue encore un homme, me rappelle à la réalité, et je constate que nous approchons de la fameuse crête, sur laquelle, du reste, on n’aperçoit personne.
Je me demande ce que sont devenus les camarades des autres compagnies.
Tout à coup un feu d’infanterie d’une extraordinaire violence est ouvert contre nous: de face, par des soldats installés dans des tranchées et qui nous visent comme au tir à la cible; de flanc, par des mitrailleuses.
C’est vraiment une effroyable tourmente. L’air est comme saturé de balles, il semble qu’on en respire.
Nous sommes tombés dans le piège si habilement tendu, et sans doute les Allemands espèrent que pas un de nous n’en sortira vivant.
Je constate avec une légitime fierté qu’en ce moment tragique personne n’eut la pensée de reculer.
Sans commandement, nous nous jetâmes à plat ventre sur le sol nu, et, pendant plus de trois heures, blottis sous nos sacs, nous supportâmes le déluge de balles, attendant une accalmie pour nous jeter à la baïonnette contre les maudites tranchées. Aucune accalmie ne se produisant, la colère finit par nous empoigner, et nous suppliâmes le capitaine de nous lancer à l’assaut.
C’était aller au-devant de son désir, car il tenait avant tout à exécuter l’ordre qu’il avait “reçu, c’est-à-dire à occuper la crête; seulement il attendait une occasion favorable.
Notre sous-lieutenant lui fit alors observer fort justement que nos pertes augmentaient rapidement, et que bientôt la compagnie ne serait plus en état d’effectuer une attaque avec chance de succès.
Cela le décida; il se dressa sous les balles, leva simplement le bras, et nous partîmes en poussant des hurlements sauvages, pareils à des démons furieux.
D’un bond nous arrivâmes devant la première tranchée, dont les défenseurs furent massacrés en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
J’avais suivi de très près mon jeune sous-lieutenant, qui s’était emparé du fusil d’un mort et avait déjà transpercé plusieurs Allemands, lorsqu’une balle, partie d’une tranchée voisine, vint le frapper entre les deux yeux.
Auto anglaise détruite par les obus sur le plateau de Quennevières.

Il tomba dans mes bras en murmurant:
«... Meurs pour la France!... Heureux!... Portefeuille...»
Ce fut tout.
Rapidement j’ouvris sa vareuse et m’emparai du portefeuille, que j’ai fait, par la suite, parvenir à sa famille.
Son pauvre corps resta- dans la tranchée ennemie. Qu’est-il devenu?
Un de ses gants, celui de la main gauche, qu’il avait instinctivement posée sur sa blessure, était rouge de sang.
Les yeux embrumés de larmes, je sautai hors de la tranchée pour me porter en avant avec les camarades.
Hélas! nous ne devions pas aller loin; le piège était bien tendu.
Une terrible bordée d’artillerie lourde faucha nos rangs. Il fallut reculer.
Sur notre droite, d’autres troupes battaient en retraite.
Un sergent du 79e me raconta l’attaque de son bataillon, qui, le 19, avait cantonné à Conthil; un soldat du 37e, celle de sa compagnie vers Pévange, en avant de Mohrange.
Leur histoire était la nôtre, avec cette exception, pourtant, qu’ils n’avaient pas eu la satisfaction d’aborder l’ennemi.
Alors ce fut la retraite sous les obus, une retraite qui eût pu devenir dangereuse si un brave régiment colonial, dont je regrette de ne pas connaître le numéro, ne s’était sacrifié héroïquement pour arrêter des forces bavaroises importantes qui menaçaient notre gauche.
Nous éprouvâmes tous un véritable chagrin en repassant la frontière, en abandonnant la terre promise, cette Lorraine annexée où nous avions pénétré si pleins d’ardeur, si joyeux, où l’on nous avait témoigné une si chaude sympathie.
«Nous reviendrons, nous dit notre capitaine Haut les cœurs, mes enfants!»
Le moral restait excellent, malgré la déception cruelle, malgré les pertes douloureuses.
A chaque instant on rencontrait des blessés étendus sur de la paille, dans des carrioles de paysans, et je ne me lassais pas d’admirer le courage de ces pauvres camarades; ils avaient toujours le mot pour rire et nous saluaient, au passage, de quelque plaisanterie.
Je vois encore un pauvre bougre du 37e, tout enveloppé de linges sanglants, qui nous criait, en nous montrant son bras gauche privé de la main:
«Ils m’orit laissé la bonne! On reviendra vous aider à taper sur les Boches!»
Les Allemands nous serraient de près, suivaient sur nos talons. Plusieurs fois nous eûmes à faire face en arrière pour les repousser, et un jour, comme nous les avions rejetés vers Arraucourt, une de nos compagnies, cernée par un bataillon, dut s’ouvrir un passage à la baïonnette.
Le 25 août, à Hoéville, nous reçûmes l’ordre de descendre vers Crevic, village situé sur des hauteurs d’où l’on domine Lunéville, pour nous substituer aux groupes du 15e corps, que les Allemands refoulaient un peu trop rapidement depuis Dieuze.
Notre retraite était terminée, et nous allions de nouveau faire face à l’ennemi sur toute la ligne.
Triste retour. — Tableau de Samson. (Phot. Vizzavona.)

LA BARRIÈRE SACRÉE
Table des matières
VI
Table des matières
A L’ASSAUT DE CRÉVIC
Avant de continuer mon récit, il me semble utile d’expliquer rapidement la marche de nos armées de l’Est, afin qu’on puisse se rendre compte de nos mouvements, de leur but et de leurs résultats.
Bien entendu, j’ai appris cela plus tard, au cours d’un séjour à l’hôpital; car le combattant est mal placé pour comprendre les opérations, et généralement, du reste, il s’en soucie fort peu, s’intéressant seulement à ce qui se passe dans sa sphère, extrêmement limitée.
Une seule chose lui importe au point de vue général, savoir si l’on réussit.
Au début de la guerre, l’armée de Lorraine, commandée par le général de Castelnau, et l’armée des Vosges, sous les ordres du général Dubail, opérant en liaison et comme soudées l’une à l’autre, prirent rapidement l’offensive.
L’armée de Lorraine, nous l’avons vu, avança dans la direction de Mohrange, et celle des Vosges dans la direction de Sarrebourg.
Nos efforts s’étant brisés sur le camp retranché de Mohrange, les Allemands passèrent à leur tour à l’offensive et jetèrent le gros de leurs forces sur la droite de l’armée Castelnau, qui dut reculer vers Lunéville. La gauche, obligée de rétrograder à son tour, se replia vers Nancy.
Ce recul de l’armée de Lorraine découvrant complètement le flanc gauche de l’armée des Vosges, le général Dubail se vit contraint de reculer, à son tour et opéra son mouvement de repli sur Baccarat, en conservant toujours une liaison parfaite avec l’armée de Lorraine.
L’armée Castelnau s’arrêta sur de bonnes positions, dont la ligne était jalonnée par les hauteurs du mont Saint-Jean et d’Amance, la forêt de Champenoux, Crevic, la lisière de la forêt de Vitrimont et une faible partie du cours de la Mortagne.
L’armée Dubail occupa les hauteurs qui se dressent entre les vallées de la Meurthe et de la Mortagne.
Pendant trois semaines, les armées allemandes de l’Est se ruèrent avec une furie sans exemple sur cette barrière qui leur fermait les routes de France. Pendant trois semaines, en des combats de géants qui resteront à jamais célèbres, ils entassèrent des cadavres par milliers à Sainte-Geneviève, devant les monts d’Amance, dans la forêt de Champenoux, autour du village et dans les bois de Crevic, à Vitrimont, à Frescati, pour ne parler que du front de l’armée de Lorraine.
Ni le déluge d’acier de leur puissante artillerie lourde, ni l’intensité de leurs feux de mitrailleuses, ni les assauts frénétiques de leur nombreuse infanterie, ne purent ébranler la barrière sacrée, qu’ils frappaient avec d’autant plus de rage que leurs armées du Nord se faisaient battre sur la Marne.
Avant de se heurter à l’infranchissable barrière, les Allemands avaient commis de révoltantes atrocités, espérant sans doute aider à la victoire par la terreur.
Je dirai plus loin ce que j’ai appris à ce sujet pendant mon séjour dans la région.
Le 12 septembre, jour où se. termina la bataille de la Marne, les Allemands reculèrent sur toute la ligne et se retirèrent derrière la Seille.
Ils avaient donc échoué, malgré les atrocités commises, malgré la présence sur le terrain de leur empereur, qui espérait faire à Nancy une entrée triomphale.
Les Allemands, refoulant les troupes du 15e corps, entrèrent à Crevic le 22 août, vers 3 heures de l’après-midi.
Ils y arrivaient précédés d’une telle réputation, souillés du sang de tant de victimes innocentes, que la plupart des habitants avaient jugé prudent d’abandonner le village.
Ceux qui restèrent vécurent des heures terribles.
L’unique représentant de la municipalité, M. Royer, adjoint au maire, fut arrêté et menacé d’être fusillé, pendant qu’à l’aide de torches et de fusées des soldats allumaient l’incendie aux quatre coins du village, sous l’éternel prétexte que des civils avaient tiré sur la troupe.
Un vieillard de soixante-huit ans fut abattu comme un lièvre, sans aucun motif, par une bande de forcenés qui parcouraient les rues en hurlant: Kapout Franzose! Kapout Lyautey! Kapout Mme Lyautey!
Patrouille de dragons français dans un village.

Le général Lyautey, originaire de Crévic, y possédait une fort jolie propriété. Les Allemands la saccagèrent, puis ils y mirent le feu. On vit des soldats briser avec rage, sur les marches du perron, des armes de luxe qui ornaient le cabinet de travail du général.
L’adjoint au maire, souvent menacé, plusieurs fois collé au mur devant des fusils chargés, fut épargné cependant pour avoir donné ses soins à des blessés allemands en même temps qu’à des blessés français.
Une citation à l’ordre le récompensa de son courage et de ses souffrances.
Ces scènes écœurantes durèrent jusqu’au 25, jusqu’à notre arrivée.
Lorsque, du haut d’un mamelon, près du bois de la Forêt, nous vîmes le malheureux village enveloppé, comme d’un linceul, par la fumée des incendies, une rage folle s’empara de nous, d’autant plus que nous venions d’avoir connaissance des crimes odieux commis à Nomény.
Ce fut une belle ruée à la baïonnette, je vous assure, à partir du petit pont, dans la rue qui monte à l’église.
J’avais brûlé toutes mes cartouches, abrité tant bien que mal par une charrette pleine de fumier. Autour de moi je voyais des cadavres d’Allemands et de Français. Un ruisseau de sang venait mourir contre une roue de ma charrette. J’entendais des hurlements de rage et de douleur. Derrière une persienne close, tout près de moi, une voix de femme cria, avec un accent de confiance joyeuse qui me réchauffa le cœur: «Le 20e corps! le 20e corps!» Elle avait reconnu nos numéros, et ses paroles signifiaient clairement: «Notre 20e corps est là, nous sommes sauvés.»
A ce moment j’aperçus Bataille, qui luttait contre une demi-douzaine d’Allemands. N’ayant plus de cartouches, je fonçai sur le groupe à la baïonnette et arrivai juste à temps pour clouer à la muraille d’une maison un grand diable de sous-officier en train de viser mon sergent avec son revolver. Quatre de nos ennemis mordirent la poussière, deux autres se sauvèrent; mais ce fut pour tomber entre les griffes de chasseurs à pied, qui les expédièrent proprement, sous nos yeux.
«Merci, l’ancien! fit Bataille très calme; je crois bien que tu viens de me sauver la vie... Plus de cartouches, ma baïonnette brisée dans le thorax d’un de ces messieurs...»
Et il me donna une poignée de main, une de ces poignées de main qu’on n’oublie pas.
Je pus glaner quelques cartouches dans la giberne d’un mort. Bataille s’empara de son fusil, et nous allâmes vers de nouvelles aventures.
De toutes parts les Allemands fuyaient, nos baïonnettes dans les reins. On les voyait grimper la côte, au delà de la voie ferrée. J’eus l’occasion d’employer mes cartouches.
Derrière l’église, nous essayâmes d’aborder un groupe; mais les gaillards se dispersèrent comme une volée de moineaux, pas assez vite cependant pour que la baïonnette de Bataille, en un superbe coup lancé, n’en arrêtât un au passage.
Nous étions maîtres du village.
Bientôt les habitants se risquèrent à sortir de leurs maisons et de leurs caves. Ils nous entouraient, nous serraient les mains, nous embrassaient en pleurant de joie, criaient: «Vive notre 20e corps!»
Dans les rues, on commençait à relever les blessés; nos clairons sonnaient le rassemblement.
Devant les ruines du château du général Lyautey, situé à l’extrémité du village, vers Lunéville, j’eus la douleur d’apprendre la mort de mon pauvre caporal.
Le soir même, moi qui n’avais jamais voulu de galons, je fus nommé à sa place, sur la demande et à la suite d’un rapport du sergent Bataille.
Mon capitaine me félicita pour ma conduite au cours de la journée. J’en fus honteux, car tous les camarades en avaient fait autant que moi.
VII
Table des matières
LES COMBATS DE LA COTE 316
A la droite de Crévic, en allant vers Dombasle, une jolie route blanche monte vers Haraucourt, traversant, entre les deux villages, un petit bois dit bois de la Forêt. Au-dessus de Crévic, à droite de la route d’Haraucourt, le terrain s’élève assez rapidement jusqu’au bois de Crévic, qui habille de son feuillage sombre un mamelon formant plateau. Entre ce bois et le bois d’Einville, sur le même plan, se dresse un second mamelon, non boisé, que coupe la route de Maixe à Drouville et qui est séparé de chacun des bois par un ravin peu profond et de faible largeur.
Ce mamelon, qui, entre ses deux frères hirsutes, produit l’effet d’un crâne chauve, porte, sur la carte d’état-major, la cote 316.
Chassés du village, les Allemands escaladèrent les hauteurs; mais ils ne purent prendre pied dans le bois de Crévic, qui était fortement occupé par nous et d’où partirent de nombreuses salves à leur adresse. Ils s’installèrent alors à la cote 316, c’est-à-dire sur le mamelon non boisé, le bois d’Einville abritant leurs réserves et leur matériel.
Des combats acharnés et meurtriers eurent lieu, jusqu’au 12 septembre, entre le bois et la cote 316, l’ennemi s’efforçant de nous déloger du bois, et nous de lui enlever la cote.
Malgré les rafales d’obus qui fauchaient les arbres, et aussi les hommes, le bois tint bon, et la cote finit par céder.
Mais on ne saura jamais quels trésors d’héroïsme furent dépensés en ce petit coin du paysage lorrain; jamais l’on ne pourra se faire une idée de l’horreur de ces charges, de ces corps à corps, qui comblèrent de cadavres le minuscule ravin, où les enfants du village viendront, l’été, cueillir des fleurs.
Quatre mille cadavres, dont deux mille cinq cents d’Allemands, furent relevés sur ce seul point, devant cette partie de la barrière sacrée.
Obusier français de 270.

Après avoir contribué de son mieux à nettoyer le village, ma compagnie rejoignit, derrière le bois, le gros du régiment, et nous dûmes creuser des tranchées. Pour la première fois je me vis transformé en terrassier. Je devais, par la suite, devenir très habile dans le métier, et je crois bien que peu de terrassiers de profession ont remué autant de terre que moi.
Grâce aux efforts et à la bonne volonté des braves poilus de mon escouade, nous fûmes bientôt installés d’une façon, sinon confortable, du moins très acceptable; et j’avais si bien choisi mon emplacement, que pas un de mes hommes ne fut blessé par obus au cours de la bataille.
Je n’entreprendrai pas de décrire tous les épisodes de cette bataille de quinze jours, car je ne pourrais que me répéter sans cesse, et mon récit deviendrait monotone. Je me bornerai à raconter plus loin les deux journées les plus chaudes.
Chaque jour on échangeait des balles avec les Boches d’en face, et lorsqu’ils réussissaient à descendre dans le ravin, malgré nos feux, une section ou une compagnie, selon l’effectif de l’assaillant, sortait de la tranchée et tombait dessus à la baïonnette.
On entendait des hurlements, des rugissements, des cris de douleur; puis nos hommes remontaient, — pas tous naturellement car on ne fait jamais de ces omelettes-là sans casser quelques œufs, — suant, soufflant, leurs effets déchirés, leurs fusils rouges de sang. Alors on établissait, autant que faire se pouvait, le compte des manquants, morts, blessés, disparus.
A la nuit, avec des précautions et des ruses d’apaches, nos brancardiers descendaient dans le ravin pour ramasser les blessés, dont souvent on avait entendu les plaintes et les appels pendant des heures.
Il fallait aux brancardiers beaucoup de courage et de sang-froid pour accomplir leur besogne ingrate et sans gloire; car au moindre bruit, — une pierre qui roulait sous les pieds, une branche qui craquait, un blessé qui gémissait, — les Allemands tiraient sans pitié.
Souvent ils étaient accompagnés par l’aumônier de la division, — un brave que rien ne troublait, — qui les aidait dans leur tâche, les encourageait, et réconfortait de son mieux nos blessés.
Plus d’un de nos brancardiers a payé son dévouement de sa vie.
Chaque jour, des corvées descendaient à Crévic, où l’on trouvait encore des provisions et parfois quelques douceurs; mais le voyage n’était pas sans danger, car les Allemands, furieux d’avoir été chassés du village, le bombardaient violemment.
Pendant dix-huit jours, le pauvre village reçut des projectiles de gros calibre, qui écrasèrent une partie des maisons épargnées par le feu.
L’adjoint au maire, le brave M. Royer, s’employait avec activité aux devoirs de sa charge, au ravitaillement de la petite population groupée autour du clocher, et plus d’une fois je l’ai rencontré dans les rues en plein bombardement, alors que tout le monde se réfugiait dans les caves. Il avait vu la mort de si près, qu’il semblait ne plus la craindre.
Le matin du 1er septembre, le canon tonnait plus fort que d’habitude; mais ce ne fut pas son tonnerre qui donna le signal du réveil, car il ne nous réveillait plus. Nous savions que la journée serait mouvementée, car les Français allaient attaquer un peu partout, et il fallait veiller au grain, notre rôle consistant surtout à harceler l’ennemi pour l’obliger à ne pas se dégarnir devant nous et à ne pas employer ailleurs les réserves qu’il devait avoir dans le bois d’Einville.
La matinée était splendide. Les oiseaux, — qui, sans doute comme nous, s’habituaient au bruit du canon, — chantaient dans les vergers voisins. La brume légère des matins d’automne s’évanouissait dans la profondeur de l’azur, sous les premières caresses du soleil.
Le combat, qui n’arrêtait pas, depuis le 25 août, à l’ouest de Lunéville, semblait gagner rapidement en violence, et ce fut une grande bataille qui se livra, ce jour-là, en avant de la forêt de Vitrimont, à Vitrimont, Frescati, autour du village d’Anthelupt, des fermes de Léomont et de Saint-Epvre; une bataille au cours de laquelle la division de Nancy, la division de fer, se couvrit d’une gloire immortelle. Si elle ne put, en cette mémorable journée de septembre, avoir raison d’un ennemi très supérieur en nombre et puissamment outillé, du moins elle l’ébranla fortement.
L’histoire, un jour, dira l’héroïsme splendide et jamais surpassé des soldats qui escaladèrent, sous un déluge de mitraille, les pentes de Léomont et de Saint-Epvre, de ce régiment qui, à Frescati, voyant tomber son colonel, l’intrépide Courtot de Cissey, tué net, et son lieutenant-colonel, blessé grièvement, fonça sur l’ennemi à la baïonnette pour les venger.
Mais revenons à Crévic, où notre action, pour être plus modeste, n’en fut pas moins, autant que j’en puis juger, des plus utiles.
Dès que nos braves cuistots nous ont apporté le liquide étrange prétentieusement décoré du nom de café, le lieutenant nous dit, en suçant son éternel cigare:
«Mes amis, on va embêter les kamarades d’en face.
— Ce sera pain bénit!» fait Bataille, dont la haine pour les Boches ne connaît plus de limites depuis qu’ils lui ont passé toute une colonie d’insectes dont les meilleures pommades n’arrivent pas à le débarrasser.
Nous commençons par quelques décharges, et bientôt notre artillerie entre en scène, arrosant copieusement leurs tranchées de la cote 316 et le bois d’Einville.
Le concert dure quelque temps, puis le lieutenant nous fait cesser le feu, l’artillerie continuant à tirer, regarde sa montre et nous dit:
«Il est 6 heures moins dix. A 6 heures, nous descendrons dans le ravin et nous dirons un mot à ces gaillards. Préparez-vous.»
L’annonce d’une expédition de cette nature produit toujours une certaine impression, même chez les plus braves. On sait, en effet, qu’on va au-devant de la mort, s’offrant à ses coups à découvert; on sait que tous ne reviendront pas, que bien des camarades manqueront à l’appel, morts, blessés, disparus.
L’ennemi, qui devine notre intention, nous canarde vigoureusement à son tour et nous envoie des bordées d’obus, espérant nous clouer dans nos trous.
Y réussira-t-il?
Notre lieutenant le craint, sans doute, et je lui vois faire une chose splendide, inouïe.
Tranquillement, il grimpe sur le talus de la tranchée, et là, en plein soleil, sous la tempête de mitraille, se promène de long en large, le cigare à la bouche, sans faire un pas plus vite que l’autre.
C’est tellement beau, que nous ne respirons plus, puis nous applaudissons et nous supplions notre officier de rentrer.
«Pas la peine, répond-il en regardant sa montre, il n’y a plus qu’une minute.»
Alors, transportés, électrisés par un tel exemple, sans même attendre le moment fixé, nous bondissons à notre tour, et presque aussitôt, sur un geste du lieutenant, nous dégringolons dans le ravin, tête baissée, baïonnettes en avant. Très éprouvés par des feux de mitrailleuses, qui pourtant ne nous arrêtent pas, nous franchissons le fond de verdure et atteignons la tranchée adverse.
Un grand diable qui n’a pas mauvaise mine dirige sa baïonnette vers ma poitrine. Sans redresser mon fusil, j’appuie sur la détente, et il tombe. Je me défends encore contre un tout jeune officier, qui tient absolument à essayer sur moi son revolver tout neuf, et que je m’efforce d’attraper avec ma baïonnette. Je me demandais lequel de nous deux aurait le dessus lorsqu’une balle, venant je ne sais d’où, le frappa en pleine poitrine.
C’est tout ce que j’ai vu de ce corps à corps, dont je me suis tiré sans une égratignure.
Au moment où le jeune officier boche tombait, l’ordre nous fut donné de rentrer chez nous, et j’appris ensuite que nous avions couru le risque d’être cernés et pris comme des rats dans la tranchée allemande.
Du reste, notre but était atteint: nous avions tenu l’ennemi en haleine.
La même scène se répéta pendant toute la journée; mais ma section n’eut plus à marcher, d’autres effectuant les attaques jugées nécessaires.
Nous avions eu, au cours de notre petite opération, huit hommes tués, une quinzaine de blessés et six disparus.
Notre lieutenant était sorti de la bagarre avec une balafre profonde à la joue droite et une large déchirure du cuir chevelu; mais il refusa formellement de nous quitter, même pour aller au poste de secours.
Quelques jours plus tard, les Allemands nous attaquèrent à leur tour; et, sous la violence extrême de leurs assauts, sous le poids de leurs masses compactes, sous l’orage formidable de leur artillerie lourde, la barrière céda un moment. Mais s’ils nous obligèrent à reculer, ils ne purent nous briser, et, dans un élan furieux, nous reprîmes à la baïonnette tout le terrain perdu, infligeant à nos ennemis des pertes terribles.
La toilette au bord du ruisseau.

Ils nous avaient refoulés vers le Rambêtant.
C’était un recul assez sérieux; mais dame! lorsqu’on fléchit sous une poussée pareille, il n’est pas facile de s’arrêter.
Nous nous arrêtâmes pourtant, et, cramponnés au sol, nous fîmes tête à la horde qui nous pressait.
Des ordres furent alors donnés. Les hommes de liaison coururent dans toutes les directions, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre qu’on allait charger.
C’était ce que nous attendions tous.
«Vaincre ou mourir!» cria simplement notre chef de corps.
Et il vit bien qu’il n’était pas besoin d’en dire plus long.
Debout sous la mitraille, superbes, les clairons sonnèrent la charge à pleins poumons.
Ce fut une ruée splendide, fantastique, quelque chose de si beau et de si grand, que l’imagination la plus ardente ne saurait le concevoir.
Nous abordâmes l’ennemi en chantant la Marseillaise, tous nos clairons continuant à sonner.
Sous le choc, la masse allemande chancela, puis elle se redressa, chancela de nouveau, et enfin perdit pied, commençant un mouvement de recul.
Ce fut lent d’abord; mais nous frappions à coups redoublés, nous étions ivres de sang et de carnage, la vie ne comptait plus pour nous, ni la nôtre, ni celle des autres.
Ces Allemands étaient braves, — ceux qui disent le contraire ne les ont jamais vus au combat, — et ils se défendaient avec acharnement, ne s’occupant pas plus que nous de leurs pertes. Pourtant leur mouvement de recul s’accentua bientôt. Nous les tenions.
Le soir, nous avions regagné tout le terrain perdu et nous réoccupions nos positions.
Au plus fort de la mêlée, en chargeant à notre tête, notre lieutenant-colonel était tombé héroïquement.
Il fut pleuré par tout le régiment. Nous avions en lui un chef excellent, aimant ses hommes par-dessus tout et s’intéressant à leurs moindres besoins, mais sachant se faire obéir et ne badinant pas avec la discipline.
Les chefs de cette trempe sont généralement adorés du soldat, qui aime, avant tout, à se sentir commandé.
Pendant plusieurs nuits, après la rude journée, nous ne pûmes trouver le sommeil, ou tout au moins un sommeil réparateur. Nous avions subi une excitation telle, supporté une telle tension nerveuse, que l’équilibre se rétablissait difficilement et lentement.
Pendant quelques jours, les Allemands se montrèrent relativement calmes; et ma foi! nous n’étions pas fâchés, je l’avoue, de pouvoir souffler un peu.
Nous les supposions fatigués, et sans doute il y avait de cela; mais à la fatigue s’ajoutait certainement, — nous ne le savions pas alors, — l’inquiétude que causait à leur commandemeut la bataille de la Marne.
Lorsqu’ils furent convaincus que l’échec de leurs armées du Nord sur la Marne était définitif, c’est-à-dire le 12 septembre, ils déménagèrent sans tambour ni trompette pour se rapprocher de leur frontière.
Il était temps, car nous les serrions de près, et leur situation en Lorraine et dans les Vosges devenait difficile et dangereuse, par suite du recul de leurs armées battues sur la Marne et de celui de l’armée du kronprinz dans la région de Verdun. Leur ligne se trouvait, en effet, assez en l’air et eût pu être prise à revers, s’ils avaient essayé de la maintenir aussi loin de la frontière.
Ce fut, pour la région, la fin d’un cauchemar; et je pus, quelques jours plus tard, me rendre compte de la joie des habitants de Lunéville, qui avaient beaucoup souffert pendant l’occupation allemande.
VIII
Table des matières
LE CHAPITRE DES HORREURS
Je me rendis à Lunéville, en compagnie de quelques-uns de mes hommes, aussitôt après le départ des Allemands, afin d’y recueillir certains renseignements utiles et, si faire se pouvait, d’y glaner quelques vivres.
La pauvre ville était assez endommagée, et l’on comptait un certain nombre de victimes parmi la population civile.
Je vais essayer de décrire ce qu’il me fut donné d’y voir et de rapporter aussi exactement que possible ce que j’y entendis conter devant des ruines encore fumantes.
Le samedi 22 août, des patrouilles allemandes parcoururent les rues de Lunéville, et, le dimanche 23, les troupes y entraient, précédées de leurs musiques, de leurs fifres et de leurs tambours plats.
Jusqu’au 25, tout fut tranquille, et les Allemands se contentèrent de piller un certain nombre de maisons bien garnies; mais, le 25, ils devinrent subitement enragés.
Ce jour-là, les troupes du général Dubail leur avaient infligé une sanglante défaite à Rozelieures, et, de notre côté, nou sles avions arrêtés et refoulés à Vitrimont, Crévic et autres lieux. La barrière sacrée s’était dressée devant la horde, qui se croyait déjà victorieuse.
Baccarat.

La pilule leur semblait amère, et, comme ils avaient sous la main des populations françaises pacifiques, ils leur firent payer les pots cassés.
Sous l’habituel prétexte que des habitants avaient tiré sur eux, ils mirent le feu à l’hôtel de ville, à plusieurs maisons de la rue Castara et du faubourg d’Einville, et fusillèrent quelques civils parfaitement inoffensifs, notamment un nommé Crombez, qui sortait d’une pharmacie et fut abattu au coin de la rue de Viller, et le ministre officiant Weil, ainsi que sa fille, âgée de seize ans.,
Ce n’était qu’un début.
Place des Carmes, le sieur Kahn, limonadier, est fusillé dans son jardin, et sa vieille mère, âgée de quatre-vingt-dix-sept ans, est tuée dans son lit d’un coup de baïonnette.
Plus loin, les nommés Sibille et Vallon sont arrêtés et massacrés à la baïonnette.
Un brave homme, le père Wingerstmann, était parti, tenant son petit-fils par la main, pour aller arracher des pommes de terre dans son champ des Mossus, sur la commune de Chanteheux. Près de la ferme du château, des Allemands les rencontrent, les poussent contre un mur et les fusillent.
A l’hôpital, un infirmier nommé Monteils était en train de servir un colonel allemand blessé, lorsqu’il entendit des coups de feu dans la rue. Le colonel occupant un lit placé à droite d’une fenêtre, Monteils se pencha pour voir ce qui se passait et reçut en plein front une balle qui le tua net, faisant jaillir la cervelle sur les lits des blessés.
On m’a cité encore, parmi les victimes, un vieillard, le sieur Colin, un jeune homme de vingt et un ans répondant au nom de Hamann et un autre de quatorze ans, Lucien Dujon.
Cette liste est déjà longue, pourtant je la crois fort incomplète.
Les obus causèrent aussi un certain nombre d’accidents mortels. Un ébéniste, M. Bain, fut tué devant sa porte, place Saint-Jacques, le 22 août. Le 28 août, une jeune fille de dix-huit ans, Mlle Suzanne Gilles, infirmière de la Croix-Rouge, fut coupée en deux dans la cour du collège transformé en ambulance.
Les obus, heureusement, ne firent pas que des victimes françaises.
On me montra en effet, avec orgueil, sur le trottoir de la rue d’Alsace, un trou creusé par un obus français qui, au dire des habitants, aurait envoyé dans un monde meilleur dix-huit Allemands, dont dix officiers et un prince de Bavière.
Si le fait est exact, ce fut certainement un beau coup de canon.
La proclamation suivante, où les habitants sont accusés d’avoir attaqué des convois de blessés, fut affichée sur les murs de la ville. Le document ne manque certes pas, d’intérêt.
«Les troupes allemandes se sont emparées de Lunéville. Les armées françaises sont battues sur toute la ligne. Le corps anglais est dispersé. Les Autrichiens et les Allemands pénètrent victorieusement dans la Russie. Je m’adresse au bon sens de la population pour m’aider au rétablissement de l’ordre dans la ville et à la remettre à son état normal. Il est arrivé qu’à Lunéville des convois de blessés, colonnes et bagages, ont été attaqués par les habitants ne faisant pas partie de l’armée et qui contrevenaient aux lois de la guerre. L’armée allemande fait la guerre aux soldats et non aux citoyens français. Elle garantit aux habitants une entière sécurité pour leurs personnes et leurs biens aussi longtemps qu’ils ne se priveront pas eux-mêmes, par des entreprises hostiles, de cette confiance. Le commandant de la ville porte à la connaissance publique:
Les responsables.
Le kaiser et son état-major. A ses pieds, le kronprinz.

«1° L’état de siège est déclaré dans la contrée occupée par les troupes allemandes.
«2° Seront punies de la peine de mort toutes les personnes qui prendront les armes contre les personnes appartenant aux troupes allemandes et leur suite, qui détruiront les ponts, les lignes télégraphiques et téléphoniques, chemins de fer, les provisions et les quartiers des troupes, rendront les chemins impraticables, qui arracheront ces affiches, qui regarderont des aéroplanes et pourront faire des signaux aux troupes françaises et entreront en communication avec.
«Il est défendu pour tous les habitants:
«Tout attroupement dans les rues, de se promener après 7 heures (heure française), de quitter la ville après 7 heures du soir et 5 heures du matin sans laissez-passer de l’autorité allemande.
«Quiconque abrite des soldats français doit les dénoncer. Quiconque retient armes et munitions doit les livrer au corps de garde, rue d’Alsace, n° 39.
«Les autorités allemandes ont l’intention de prendre soin de la subsistance des troupes, de même que des habitants; aussi l’intérêt de la population exige-t-il que les habitants rentrent dans leurs maisons, ouvrent portes et volets, reprennent commerce et travail pour assurer l’approvisionnement régulier.
«Les hommes, les autorités de la ville, la police et la gendarmerie doivent venir se mettre à la disposition de l’autorité allemande. Les habitants qui auraient à se plaindre des soldats doivent s’adresser au commandant du corps de garde dans le plus bref délai. Les détails pour l’exécution de cet article seront publiés prochainement.
«28 août 1914.
«GOEHINGER,
«Général commandant en chef des troupes de Lunéville.»
Le général qui signa cette proclamation ne devait pas revoir l’Allemagne.
Il est enterré à Lunéville, et l’on prétend qu’il se suicida parce que le kaiser lui fit le reproche de n’avoir pas poussé assez vigoureusement ses troupes sur Nancy.
Le 3 septembre, un autre général apprenait aux habitants de Lunéville stupéfaits qu’ils avaient «fait une attaque par embuscade contre les colonnes et trains allemands, massacré des blessés, etc.», et il les invitait, pour racheter de telles fautes, à verser une indemnité de six cent cinquante mille francs.
Voici, du reste, la prose du général; elle mérite une reproduction in extenso.
AVIS A LA POPULATION
«Le 25 août 1914, les habitants de Lunéville ont fait une attaque par embuscade contre les colonnes et trains allemands. Le même jour, des habitants ont tiré sur des formations sanitaires marquées par la Croix-Rouge. De plus, on a tiré sur des blessés allemands et sur l’hôpital militaire contenant une ambulance allemande. A cause de ces actes d’hostilité, une contribution de six cent cinquante mille francs est imposée à la commune de Lunéville. Ordre est donné à M. le maire de verser cette somme en or (et en argent jusqu’à cinquante mille francs) le 6 septembre, à 9 heures du matin, entre les mains du représentant de l’autorité allemande. Toute réclamation sera considérée comme nulle et non arrivée. On n’accordera pas de délai.
«Si la commune n’exécute pas ponctuellemant l’ordre de payer la somme de six cent cinquante mille francs, on saisira tous les biens exigibles. En cas de non-paiement, des perquisitions domiciliaires auront lieu et tous les habitants seront fouillés. Quiconque aura dissimulé sciemment de l’argent ou essayé de soustraire des biens à la saisie de l’autorité militaire, ou qui cherche à quitter la ville, sera fusillé. Le maire et les otages pris par l’autorité militaire seront rendus responsables d’exécuter exactement les ordres sus-indiqués. Ordre est donné à M. le maire de publier de suite ces dispositions à la commune.
«Hénaménil, le 3 septembre 1914.
«Le commandant en chef,
«VON FASBENDER.»
J’ai vu, à Lunéville, de nombreux immeubles détruits par le fer ou par le feu: la mairie, la sous-préfecture (ancien hôtel Brissac), atteintes, croit-on, par les obus français; la cité ouvrière de la faïencerie, rue de Viller; un groupe d’importants immeubles qui formaient un côté de la place des Carmes, derrière la statue de l’abbé Grégoire; un côté presque entier de la rue Castara...
Et certainement j’en oublie beaucoup, car je n’ai pas tout vu. La pauvre ville a beaucoup souffert de l’invasion; mais c’est une cité robuste, qui saura panser rapidement ses blessures.
Nomény est un joli chef-lieu de canton de l’arrondissement de Nancy, situeé au nord de la capitale lorraine, sur la Seille, c’est-à-dire près de la frontière.
Le 20 août, après Mohrange, les Bavarois y pénétrèrent derrière nos troupes en retraite.
Ce malheureux bourg fut le théâtre de scènes terrifiantes, dont j’eus connaissance par un jeune homme qui avait réussi à s’échapper et à gagner nos lignes.
Lorsque les Bavarois arrivèrent, le bourg paraissait vide, car toute la population s’était enfermée dans les caves pour éviter les balles et les obus.
Les portes et les fenêtres furent enfoncées à coups de crosse, et les pauvres gens entendirent des voix rauques crier: «Raous! Dehors!»
Ils sortirent, et ce fut le massacre.
Le feu avait été mis aux quatre coins du bourg, et nombre de maisons flambaient.
Dans cet enfer, les Bavarois s’agitaient comme une bande de démons en hurlant des injures et tuaient sans pitié toutes les personnes qui sortaient des caves ou que le feu et la fumée chassaient de leur maison.
Mon jeune homme, qui avait reçu une balle dans l’épaule et était tombé entre deux cadavres, dans une mare de sang, eut la bonne idée de faire le mort et put, en rampant, la nuit venue, sortir de l’enfer de Nomény.
Il me raconta qu’en passant dans le faubourg de Nancy, il avait vu, à la lueur sinistre des flammes, parmi plusieurs corps étendus sans vie, ceux d’un garçonnet de dix à onze ans et d’une fillette de deux à trois ans. Auprès de ces cadavres, une femme, blessée, hurlait de douleur et demandait la mort à grands cris.
Il avait su, depuis, que les enfants étaient ceux des époux Kieffer et que leur père se trouvait également parmi les victimes.
Un de ses compatriotes lui apprit aussi que, le lendemain, la bataille ayant recommencé, les Allemands avaient emmené une cinquantaine de personnes en première ligne, dans l’espoir, sans doute, d’arrêter ou du moins de gêner le feu des Français.
Nombreuses furent les victimes dans la région qu’a occupée mon régiment, autour de Lunéville, de Crévic et à Grévic même.
Il est peu de villages, de hameaux, de fermes, où les Allemands sont entrés, qui n’ait été le théâtre de quelque crime contre l’humanité.
Bois bouleversé par les lance-bombes.

Il est probable qu’en ravageant tout sur leur passage, en mettant tout à feu et à sang, nos ennemis espéraient affoler les populations, les pousser à demander la paix.
De même que certains tyrans ont régné par la terreur, ils ont voulu vaincre par la terreur.
Ils se sont trompés.
DES COTEAUX LORRAINS AUX PLAINES FLAMANDES
Table des matières
IX
Table des matières
ADIEU, LORRAINE!
Après le recul des Allemands, la vie devint presque agréable pour des gaillards qui avaient passé tout un mois sous la mitraille, avec, comme distraction, une charge à la baïonnette de temps à autre.
Évidemment on en prend l’habitude; mais je vous assure qu’on la perd aussi, cette habitude, le plus facilement du monde, et qu’il n’est pas désagréable de s’endormir sans craindre de se réveiller dans l’autre monde.
«C’est trop beau, l’ancien! me disait parfois mon adjudant, le bon et brave Bataille; tu verras que ça ne durera pas.
— Je l’espère bien! faisait le lieutenant, lorsqu’il entendait la réflexion de Bataille; nous finirions par nous ennuyer et par nous rouiller.»
En attendant de nouvelles aventures, le dépôt nous envoyait des renforts pour combler les vides, et notre beau régiment fut bientôt remis à neuf.
Les «bleus» ne se lassaient pas d’entendre le récit de nos exploits, dont on les avait entretenus déjà au dépôt, et, bien entendu, nous ne nous lassions pas de les satisfaire.
Il nous semblait revivre les heures glorieuses, retrouver les camarades qui n’étaient plus, et dont, le plus souvent possible, nous fleurissions les tombes.
Chaque jour j’allais visiter, seul, quelques-unes de ces pauvres tombes semées dans la verdure, à flanc de coteau. Elles m’attiraient comme l’aimant attire le fer, et chacune des croix de bois, surmontée du képi du mort, me paraissait plus belle que le plus somptueux des mausolées.
Je les avais connus, ces morts; la plupart avaient été mes camarades ou mes chefs. Nous avions vécu ensemble des heures d’enthousiasme et de découragement, nous avions souffert, nous avions combattu ensemble.
Et, devant leurs tombes, le lien qui nous avait unis ne me semblait pas définitivement rompu. Je croyais parfois entendre la voix de l’un ou de l’autre de ces chers disparus, et cette voix me disait:
«Courage! ami, courage! Tu auras bien des épreuves à supporter avant de gagner, comme nous, le repos éternel.»
Ces visites solitaires aux tombes du coteau me faisaient du bien; elles entretenaient en moi un calme délicieux, et Surtout elles m’habituaient à l’idée de la mort, m’aidant ainsi à la regarder en face sans trembler.
Nous n’étions pas en guerre depuis longtemps, et pourtant tout ce qui avait précédé le cataclysme m’apparaissait comme très lointain. Mon existence d’autrefois, mes amis d’alors, mes travaux, tout cela me semblait appartenir à un autre monde.
Or, sans que je puisse expliquer pourquoi, j’avais, devant les tombes des camarades, l’impression de me rapprocher de ce monde.
A présent nous montions la garde, pour ainsi dire, devant les Allemands, qui s’incrustaient en notre sol: garde cependant un peu dangereuse, car les deux artilleries échangeaient souvent des obus, et, si l’on s’aventurait trop près des fils barbelés de l’ennemi, on essuyait le feu d’excellents tireurs toujours aux aguets.
Cela devenait monotone, et je commençais à. croire que le lieutenant avait raison en prétendant que nous allions nous rouiller.
Le commandement pensa sans doute de même et estima que des troupes plus vieilles et moins entraînées pouvaient nous remplacer dans les tranchées. Un jour, j’appris par notre capitaine que nous devions. nous préparer à aller guerroyer sous d’autres cieux.
Le glorieux drapeau du 66e. — Tableau de Samson. (Phot. Vizzavona.)

J’aurais désiré savoir où l’on devait nous envoyer, mais le capitaine me répondit qu’il l’ignorait. Le colonel recevrait l’ordre de départ, nous gagnerions une gare régulatrice désignée dans l’ordre, et là seulement on nous indiquerait notre destination.
Cependant il nous dit qu’à son avis nous allions monter vers la Somme, et il nous fournit les explications suivantes:
«Les armées allemandes, battues sur la Marne et refoulées, se sont établies sur l’Aisne, et il y a tout lieu de penser que l’ennemi va tenter quelque chose à l’Ouest, très probablement de tourner notre gauche, car on sait qu’il dirige de ce côté des renforts importants.
«Si mes suppositions sont exactes, ajouta le capitaine, une rude besogne nous attend; mais je suis convaincu que ces gaillards ne passeront pas plus là-bas qu’ils n’ont passé ici.»
Il nous disait tout cela gaiement; mais on sentait qu’il avait le cœur un peu gros à la pensée de quitter sa Lorraine, car il était de Lunéville, marié à Nancy, un Lorrain pur sang.
Pour moi qui ne suis pas Lorrain, ce départ m’eût laissé à peu près indifférent si je n’avais pas dû abandonner les tombes des camarades. Certes, les soins ne leur manqueraient pas; mais ces soins ne vaudraient pas les miens, ne leur seraient pas aussi agréables, à eux, parce que moi je les avais connus, ceux qui dormaient là.
Nous étions descendus vers Champenoux, et c’est là que nous toucha l’ordre de départ.
Ce fut rapide.
Comme jadis à la caserne, il y eut un branle-bas formidable, des cris, des hurlements, beaucoup de mauvaise humeur apparente, des menaces de punitions terribles qui n’épouvantaient personne; puis, comme sous la baguette d’une fée, l’écheveau se débrouilla, un régiment superbe émergea du chaos, et tout le monde retrouva le sourire.
Les hommes, heureux de changer de place, de voir du pays, s’interpellaient joyeusement. Les officiers s’entretenaient avec calme de la situation.
Enfin une sonnerie annonça le départ, les rangs se figèrent.
«En avant!»
Nous étions en route vers l’inconnu, vers d’autres cieux. et vers d’autres dangers.
Combien d’entre nous reverraient cette région superbe que nous avions sauvée, ces champs et ces bois que nous avions arrosés de notre sang, ces villages accueillants où l’on nous aimait?
Sur la route, en nous rendant aù point d’embarquement, nous aperçûmes la femme de notre capitaine, qui, en compagnie de ses trois jeunes enfants, attendait notre passage.
La pauvre femme avait les yeux rouges et se raidissait pour ne pas pleurer. Notre capitaine, terriblement pâle, se mordait les lèvres.
Ce spectacle m’émut profondément, mes yeux se mouillèrent, une larme roula dans ma moustache.
La guerre est vraiment une chose affreuse!
Nous sommes embarqués. Un coup de clairon auquel répond un coup de sifflet, quelques cris auxquels succède un silence impressionnant, le train s’ébranle.
«Adieu, belle et vaillante Lorraine!»
Le voyage fut long, monotone et pénible. La chaleur transformait en étuve les wagons où nous étions entassés, et la plupart des hommes sommeillaient.
Dans les gares où nous nous arrêtions, des femmes aimables, de charmantes jeunes filles portant l’uniforme ou simplement les insignes de la Croix-Rouge nous comblaient de friandises et nous servaient de la bière et de la limonade.
Au passage on nous acclamait, et nous fûmes heureux de constater que la réputation du 20e corps avait franchi les limites de la Lorraine. Je me souviens que, dans une gare, j’entendis un employé qui disait à plusieurs personnes:
«Ce sont ceux de Nancy, de rudes gars!»
Et cela, je l’avoue, me fit plaisir.
Oui, c’étaient de rudes gars, ceux de Sainte-Geneviève, d’Amance, de Champenoux, de Frescati, de Léomont, de Vitrimont, de Crévic!
Et ces noms, aujourd’hui à peine connus, qui désignent d’humbles villages ou de simples fermes, brilleront dans l’histoire, illustrés par les soldats de la Grande Guerre à l’égal de ceux qu’illustrèrent les soldats de la Grande Armée.
X
Table des matières
LES COMBATS DE LA SOMME
Notre capitaine avait deviné juste, c’était bien dans la Somme qu’on nous transportait.
Je crois qu’on nous y attendait, car nous entendîmes le canon pendant notre première étape.
Le lieutenant nous dit que ça devait taper dans la direction de Roye, et il me montra cette ville sur sa carte. Pour nous, ce n’était qu’une musique lointaine; mais elle nous annonçait que nous ne tarderions pas à entrer dans la danse.
Comme j’exprimais cette opinion devant Bataille, il me fit observer qu’on ne nous avait certainement pas amenés d’aussi loin dans le seul but de nous faire changer d’air.
Nous avions quitté la région de Nancy par la pluie, et nous retrouvions ici le soleil.
Malgré cela, l’étape fut monotone et nous parut horriblement longue.
Quelle différence entre ce pays un peu morose et la Lorraine si pittoresque!
Nous avions perdu notre entrain habituel et notre bonne humeur; et, lorsque nous approchâmes du Quesnoy, où nous devions cantonner, il n’y eut aucune de ces démonstrations joyeuses et bruyantes qui marquaient d’ordinaire l’arrivée au gîte.
Mon escouade fut gratifiée d’un bon coin dans une belle grange et d’une couche épaisse de foin bien sec, le maximum du confort pour des poilus sur le sentier de la guerre. Et pas d’obus à craindre!
La splendeur de cette installation et la perspective d’une bonne nuit remirent un peu de baume en nos cœurs ulcérés, et je me rappelai que mon grade de caporal m’imposait certains devoirs.
Un de mes hommes manquait à l’appel: Billet, le loustic de l’escouade.
Où diable était passé cet animal?
Nous nous disposions à battre le cantonnement pour le retrouver et je me promettais de le tancer d’importance, lorsque nous le vîmes apparaître, un peu essoufflé.
«D’où viens-tu?» demandai-je d’un ton sévère.
Il cligna de l’œil, mit un doigt sur ses lèvres et répondit à voix basse:
«Ne te fâche pas, j’ai assuré le souper de l’escouade.»
Alors, soulevant un pan de sa capote, il nous montra un superbe lapin.
Je me gardai bien de lui demander où il avait fait cette trouvaille. Il est des cas où un gradé ne doit pas se montrer trop curieux.
Nous avions donc bon souper et bon gîte. Le lapin de Billet nous fit presque oublier la Lorraine.
L’ami Bataille vint partager notre souper et nous donna, sur les opérations auxquelles nous allions participer, des détails qu’il tenait du capitaine.
La carte en main, il nous montra que nous avions devant nous la droite des armées allemandes, c’est-à-dire l’extrémité de l’immense ligne qui naissait dans les Vosges. Cette ligne arrivait un peu en avant de Lassigny, se redressait alors subitement presque à angle droit et se prolongeait, à peu près perpendiculairement, jusqu’aux environs de Péronne.
L’ennemi avait massé des troupes sur cette aile perpendiculaire, et son plan consistait à la faire pivoter autour de Lassigny, pris comme charnière, pour la ramener d’abord dans le prolongement de sa ligne et, par conséquent, nous refouler vers le sud, puis à la faire descendre ensuite pour déborder notre gauche, nous tourner et reprendre peut-être la marche sur Paris.
Notre rôle consistait donc à maintenir à tout prix l’aile droite allemande dans sa position perpendiculaire et, si possible, à la déborder pour la rabattre sur la ligne principale, qui se trouverait ainsi prise à revers.
Bataille nous apprit en même temps que la 11e division, la fameuse division de fer, de Nancy, se trouvait du côté de Chuignes pour attaquer l’aile allemande par le haut.
Cela nous promettait assurément des combats très durs, puisqu’il s’agissait de faire échouer une fois de plus le plan de nos ennemis.
Nous avions compris ce qu’on attendait de nous, et nous étions prêts.
J’ai toujours pensé et je pense encore qu’il est utile, dans la guerre moderne, d’indiquer sommairement au soldat le but à atteindre, le pourquoi des efforts qu’on exige de lui. C’était la méthode de notre capitaine, et il s’en trouvait bien.
Village de Cappy.

Le lendemain, grâce au bon souper et à la bonne nuit, nous avions retrouvé notre entrain et notre bonne humeur, et nous mîmes allégrement le cap sur Fresnoys.
Ce jour-là, 25 septembre, notre division occupant la ligne la Chavatte-Fouquescourt, la bataille s’engagea.
Nous supportâmes là un rude choc, pendant que la 11e division, luttant héroïquement, sur la ligne Chuignes-Cappy, contre l’extrême droite, qui avait commencé son mouvement, lui barrait le passage et la rejetait en arrière.
Lorsque nous arrivons dans la fournaise, le 146e est déjà engagé à fond devant le village de Fouquescourt, et les camarades de ce régiment, couchés sur un sol que trouent les marmites et que labourent les balles de nombreuses mitrailleuses, tirent avec acharnement.
Le crépitement de la fusillade est ininterrompu, ainsi que le clac clac désagréable des mitrailleuses, plus impressionnant pour qui connaît ces terribles faucheuses d’hommes, que les rugissements lointains de la grosse artillerie.
Derrière notre infanterie, on entend les hoquets de nos 75.
On nous arrête en arrière et un peu au-dessus de la Chavatte pour nous porter sans doute, selon les besoins, soit sur ce village qu’attaque le 153e, soit sur Fouquescourt.
Défilés derrière un mamelon, nous n’avons d’autre distraction que de compter les obus qui passent au-dessus de la crête et viennent éclater à cinquante mètres de nous.
Personne ne bronche: nous avons l’habitude.
Une heure se passe, et nous sommes toujours là, immobiles, écoutant, sans rien voir, la grande rumeur de la bataille qui fait rage.
C’est exaspérant, les nerfs me font mal.
Tout à coup le lieutenant vient vers nous et demande des volontaires pour une dangereuse mission de reconnaissance.
Un de mes hommes, Besnard, me poussa le coude en disant:
«Allons-y!»
Pourquoi pas? Tout vaudra mieux que l’inaction.
Nous nous offrons, Besnard et moi.
«Vous n’êtes pas mariés? interroge le lieutenant.
— Non, mon lieutenant.
— Bon! bon! Eh bien! voilà : il s’agit de savoir ce qui se passe du côté de Fouquescourt. Allez, voyez et renseignez-nous. Bonne chance!»
Il nous serra la main, et nous partîmes.
Pour voir, il faut d’abord escalader un mamelon dont le sommet est à ce point labouré par les obus, qu’il change de forme à chaque instant, comme la couronne de lave d’un volcan en activité. On dirait qu’un feu intérieur fait bouillonner la terre de ce sommet.
«Il n’y a pas, fait Besnard, il faut y aller; et, une fois la crête passée, nous verrons la bataille comme dans un fauteuil d’orchestre.»
Comment avons-nous réussi à franchir cette crête? Je n’en sais rien.
Nous rampions, le nez dans l’herbe, nous cachant de temps à autre dans un trou d’obus, soulevés de terre, parfois, lorsqu’une marmite éclatait trop près de nous, meurtris par les pierres que les éclatements faisaient jaillir.
Jamais je n’ai vu la mort d’aussi près.
Dans cet enfer, Besnard ne perdait pas sa. bonne humeur. J’avançais, le sang aux tempes, les dents serrées. Lui, le brave garçon, n’arrêtait pas de plaisanter.
Cappy. — Ruines du château.

Je l’admirais, et me disais:
«Celui-là est plus brave que toi.»
Au moment où les obus tombaient le plus fort, mon compagnon s’approcha de moi et murmura:
«Si j’y reste et que tu en sors, j’ai dans ma poche une lettre toute prête, prends-la et fais-la parvenir. J’aimerais que ma pauvre femme connût mes dernières pensées et mes dernières volontés.
— Ta femme? Mais, tout à l’heure, tu as dit au lieutenant...
— Oui, je sais bien, j’ai menti; mais il ne m’aurait pas laissé partir... Alors, tu comprends, ce n’est pas bien grave, un mensonge comme celui-là !... Les camarades ne sont pourtant pas obligés de se faire tuer à ma place parce que je suis marié, pas vrai?... Et puis enfin, il faut faire son devoir.»
La crête franchie, nous réussîmes à trouver, sur la pente opposée, une sorte de niche naturelle où nous étions à peu près à l’abri des éclats d’obus et d’où nous avions une vue superbe sur Fouquescourt.
Il était alors 9 heures et demie.
Nos camarades du 146e avançaient par bonds vers le village sous une formidable averse d’obus, à travers une nappe de balles sortant d’une vingtaine de mitrailleuses et de milliers de fusils.
Quels hommes!
Vraiment, à ce moment-là, mon cœur se gonfla d’émotion, et je me sentis fier d’appartenir à une telle division, d’être une unité dans cette phalange.
A chaque bond, des hommes tombaient. Le terrain parcouru était tapissé de morts et de blessés; les autres avançaient toujours.
Ils se trouvèrent bientôt à une centaine de mètres du village, et je compris qu’ils allaient donner l’assaut. Je vis le chef de corps, le lieutenant-colonel des Mazis, que je connaissais bien, se porter bravement devant la chaîne des tirailleurs et les entraîner vers l’entrée de Fouquescourt.
Presque aussitôt il tomba, et j’appris, le soir même, qu’il était mort de ses blessures.
Nous rapportâmes, en somme, de bonnes nouvelles, et j’appris qu’on avait également tenu ferme du côté de la Chavatte.
Le lendemain nous vîmes passer des blessés de Chuignes et de Cappy, et nous fûmes heureux d’apprendre que la 11e division avait superbement tenu tête à l’ennemi et l’avait refoulé, en lui infligeant des pertes énormes.
Un jeune caporal du 79e, blessé aux deux jambes, nous expliqua ce qui s’était passé devant Cappy, ce qu’il avait vu, c’est-à-dire ce qu’avait fait sa compagnie.
Comme je l’ai dit déjà, le combattant se meut dans une sphère étroite et ne voit qu’un très petit coin de l’action. Pour raconter une bataille dans son ensemble, il faudrait interroger des hommes pris dans chacune des unités, dans chacune des fractions de toutes les troupes engagées, et encore n’obtiendrait-on qu’un récit incomplet, imparfait et fourmillant d’erreurs; car, même dans sa sphère propre, un combattant ne peut tout voir; en outre, ce qu’il a vu, il l’a souvent mal vu.
Le récit du caporal du 79e, confirmé par les blessés qui l’entouraient, m’a paru résumer d’une façon très claire le combat du 25 septembre à Cappy; aussi l’ai-je noté avec soin parce que cette action, intimement liée à la nôtre, concourait au même but: empêcher l’extrême droite allemande de pivoter, maintenir sa ligne dans la position horizontale.
«Mon bataillon, nous raconta le caporal, le 2e, a subi pendant toute la journée du 25 un terrible bombardement. D’abord nous avancions lentement; mais, vers 3 heures de l’après-midi, impossible de bouger.
«Reculer, nous n’y pensions pas, bien sûr! Nous restions là, accrochés au sol, sous un effroyable déluge de fer. Autour de moi, j’entendais parfois les cris de douleur d’un homme que venait de frapper un éclat de marmite, un shrapnell, une balle de mitrailleuse ou de fusil. Je me souviens surtout d’un pauvre bougre qui avait le ventre ouvert et qui râlait; son sang coulait vers moi. Le ruisseau rouge m’atteignit. C’était affreux.
«Bien entendu, nous étions couchés, et l’on se recroquevillait autant qu’on pouvait.
«Les Allemands tapaient dur, mais nous tapions dur aussi. Nos canons tiraient si rapidement, qu’on ne distinguait pas les coups.
«Vers 5 heures, et je vous assure que les deux heures nous avaient paru longues, le feu d’en face devenant moins violent, on décida de reprendre la marche en avant.
«Aussitôt on se lève pour bondir. Mon sergent reçoit une balle dans la tête et tombe, foudroyé. Je prends le commandement à sa place, je pousse mes hommes, et nous gagnons une vingtaine de mètres de terrain.
«Il s’agissait d’atteindre une crête, en avant du village, que nous devions, une fois sur la crête, enlever d’assaut.
«Ah! cette crête de Cappy, je ne suis pas près de l’oublier! Elle semblait reculer devant nous.
«Enfin, vers le soir, après une journée de lutte, mon bataillon l’occupa; ce que voyant, les Allemands exécutèrent un mouvement de repli.
«Nous étions vainqueurs.
«Ce fut une joie folle dans les rangs. La fatigue, les dangers, tout était oublié.
«Le matin, à la première heure, nous avons foncé sur le village et nous y sommes entrés, espérant trouver les Boches devant nos baïonnettes. Ils ne nous avaient pas attendus; mais leur artillerie nous arrosa copieusement, et c’est à ce moment-là que j’ai écopé.
«Mais ça m’est égal, on les a eus, et le village par-dessus le marché.»
Une huitaine de jours plus tard, passant non loin de Cappy, nous sommes allés saluer avec émotion trois grandes tombes où dormaient deux cents braves du 79e régiment d’infanterie.
Devant ces tombes, ma pensée se reporta vers celles des camarades tombés en terre lorraine et qui montaient, là-bas, une garde éternelle, alors qu’ici d’autres Lorrains formaient, de leurs poitrines vaillantes, une nouvelle barrière contre l’invasion.
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