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Jules Girardin

Le capitaine Bassinoire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316587

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE II

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

LIBRAIRIE HACHETTE & C ie , A PARIS 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LIBRAIRIE HACHETTE & C ie , A PARIS 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LE JOURNAL DE LA JEUNESSE



CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Le père, le fils et la mère. — La Flabault. — Sivaud-le-Hameau. — L’oribus.

Sivaud-le-Bourg. — Sivaud-la-Ville. —Le département Noir.

«Oh là ! mon Dieu! dire que c’est si petit et que ça braille si fort!»

Ce qui était si petit et braillait si fort, c’était un énorme poupon rustique de deux mois. Là-bas, dans le coin le plus sombre et le plus frais de la pièce enfumée où vivaient, mangeaient et dormaient son père et sa mère, le jeune Sylvain Bricaud venait de se réveiller brusquement et donnait à entendre qu’il désirait sortir de son berceau. Ce berceau était une manière d’auge en bois de châtaignier, grossièrement équarrie à la hache par une main robuste, mais maladroite, et posée sans façon sur la terre battue qui tenait lieu de parquet ou de carrelage.

Le profond philosophe qui venait d’exprimer sa pensée sous une forme si abrupte, était le propre père du petit braillard; un grand et gros paysan d’une trentaine d’années, le «grand Bricaud», comme on l’appelait familièrement au hameau de Sivaud. Le grand Bricaud venait de rentrer des champs au premier coup de l’Angelus, pour le repas de midi. Assis, ou plutôt affaissé sur une escabelle de bois, les deux coudes étalés sur la massive table de châtaignier, il se reposait voluptueusement du dur travail de la terre, et savourait le plaisir d’avoir relativement frais dans la salle obscure, au sortir de la lumière aveuglante et de l’accablement du grand soleil.


En attendant la bonne soupe aux choux et le morceau de «salé », dont le parfum embaumait la salle et se répandait même au dehors par la porte coupée dont la partie supérieure était ouverte, le grand Bricaud s’était mis à contempler d’un œil endormi le coq de fantaisie peinturluré au fond de sa profonde assiette de caillou. Les mouches, cette année-là, étaient absolument intolérables. Par moments, Vincent Bricaud impatienté secouait les oreilles: les mouches, un instant déconcertées, ne tardaient pas à revenir le chatouiller aux endroits les plus sensibles.

Mais la douce vision de la soupe aux choux aidait le philosophe à prendre patience, et, malgré la perversité des mouches, un sourire de béatitude somnolente entr’ouvrait ses lèvres charnues et découvrait deux formidables rangées de dents, aussi blanches et aussi bien affilées que celles d’un loup.

Les premiers cris de maître Sylvain l’avaient comme éveillé en sursaut. S’il avait eu toute sa tête à lui, il est probable qu’il y eût regardé à deux fois avant d’établir, en termes si vifs et si familiers, une comparaison presque insultante entre les dimensions de l’objet braillant et l’intensité du brailler.

Vincent Bricaud avait beau être un géant, il tremblait un peu devant sa petite femme, qui avait plus d’esprit et plus de manières que lui. Or la petite femme n’entendait pas la plaisanterie quand il s’agissait de son «beau Sylvain».

«Là ! là ! là !» fit une voix de femme qui semblait venir des profondeurs de la noire cheminée. La voix était douce, pour une voix de paysanne, et pourtant Vincent Bricaud rentra sa tête dans son cou et son cou dans ses épaules, comme un coupable.

La Bricaud était une jeune femme de vingt-cinq ans, encore jolie malgré l’épaisse couche de hâle qui teignait d’un ton de brique son visage, son cou et ses bras, nus jusqu’au coude. Jusque-là, elle s’était tenue accroupie dans l’ombre, devant l’âtre. Après avoir décroché la marmite de la crémaillère et versé la soupe de la marmite dans la soupière, elle se releva vivement, prit la soupière à deux mains et l’apporta sur la table, devant son homme.

«Commence toujours, dit-elle au bon géant; toi, tu es pressé ; moi, j’ai tout mon temps, et il faut que le mignon ait sa pitance.»

Il beuglait littéralement, le mignon, ayant découvert à lui tout seul que le simple brailler ne lui servait de rien. Son béguin de toile lui couvrait l’œil gauche, et il serrait de toutes ses forces ses deux poings grassouillets contre sa poitrine dodue, pour crier plus à son aise.


Ses cris cessèrent comme par enchantement lorsqu’il vit planer au-dessus de lui la figure souriante de sa mère, encadrée dans la jolie coiffe blanche du pays. La mère lé tira de son auge de châtaignier, le démaillota prestement, et lui donna un commencement de satisfaction. Le drôle ne braillait plus, je vous en réponds. Seulement il faisait entendre un petit ronronnement de joie goulue, et même «s’engouait» par moments, pour vouloir aller trop vite en besogne. Mais ce n’était rien du tout, et la mère avait bien vite raison de tous les symptômes de suffocation.

Tenant du bras gauche son «beau Sylvain» serré en biais contre sa poitrine, la jeune femme prit une escabelle de la main droite et. vint se mettre à table à côté de son mari, qui se remplissait silencieusement de soupe aux choux.

Quand il la vit près de lui, il interrompit d’un air assez penaud le furieux battement de sa cuiller de fer contre les parois de son assiette de caillou, et la servit d’un air gauche et embarrassé : l’air d’un homme qui n’a pas su retenir sa langue et qui se sent dans son tort. La mère regardait son enfant avec une tendresse profonde; alors, avant de se remettre au travail, le père prit la liberté de regarder l’enfant et la mère avec un naïf orgueil.

«Tu n’as pas le droit de regarder «mon beau Sylvain», lui dit la jeune femme, qui l’avait surpris en flagrant délit de contemplation et d’orgueil.

— A cause? demanda le bon géant d’un air humble.

— A cause que tu as osé dire qu’il braillait,» riposta la jeune mère en le regardant bien en face. Elle avait grand’peine à s’empêcher de rire en le voyant si humble, si penaud et si petit garçon.

«Et pourtant il braillait ferme, répondit le père, trop naïf et trop simple pour s’apercevoir qu’il aggravait sa faute, si faute il y avait, en rendant si scrupuleusement hommage à la vérité.

— Et toi, reprit la mère, est-ce que tu crois que tu ne braillais pas comme lui, à son âge?

— Je ne dis pas non; mais je n’en ai pas souvenance,» répondit naïvement le grand Bricaud. Et il levait les sourcils très haut, comme un homme qui fait de prodigieux efforts de mémoire pour tâcher de retrouver les souvenirs les plus lointains de sa plus tendre enfance. Il était si drôle avec ses efforts de mémoire, ses sourcils relevés, ses yeux arrondis et les deux longues mèches de cheveux qui lui pendaient sur les joues, selon la mode du pays, que sa femme fut prise d’un fou rire. Loin de s’en offenser, le bon géant fit chorus. Mais ses rires à lui étaient des rires d’Hercule, et, comme il n’y mettait aucune coquetterie et ne faisait aucun effort pour modérer les éclats de sa grosse bonne humeur, le jeune Sylvain, sans quitter le sein de sa mère, tourna obliquement du côté de son père des regards épouvantés. Une mère poule, qui s’était familièrement perchée sur la demi-porte et se penchait déjà en gonflant son jabot et en étalant à demi ses ailes, avec l’intention de sauter dans la salle, fut épouvantée de ce rire de tonnerre, fit brusquement volte-face et s’abattit sur le fumier en poussant des cris d’effroi et d’indignation. On l’entendit bientôt raconter l’aventure à ses petits, puis elle les emmena du côté de la grange

A peine la poule eut-elle disparu, qu’une femme passa devant la petite fenêtre à vitres verdâtres. Cette ombre s’avançait lentement, avec de grandes précautions, non pas qu’elle eût l’intention d’espionner les gens par la fenêtre ou de les surprendre par la porte. Mais il faut bien le dire, quoique ce ne soit guère à l’honneur du grand Bricaud, le fumier, selon l’usage du pays, occupait presque toute la cour, et le purin, accru par les dernières pluies, battait son plein le long de l’étroite bande de pavés biscornus qui longeait la masure.

La visiteuse atteignit, sans encombre mais non sans difficulté, le refuge formé par les deux marches de la porte, deux marches tout usées parles sabots de bien des générations.

Arrivée là, elle s’accouda sur la demi-porte et dit familièrement: «On est gai ici.

Elle vint se mettre à table.


— Assez gai, Dieu merci, répondit Bricaud en s’essuyant les yeux. Mais, entrez donc, la Flabault.»

La Flabault entra sans se faire prier. Comme elle venait demander un service, elle s’extasia sur la beauté et la force de Sylvain; comme elle était curieuse, elle se fit mettre au courant de l’état des choses; et comme elle savait bien que c’était la Bricaud qui décidait de tout dans le ménage, elle prit parti pour elle contre son mari.

«Brailler! s’écria-t-elle, voyez-vous la belle affaire! Est-ce que tous les enfants ne braillent pas? Est-ce que les plus forts ne sont pas ceux qui braillent le plus? Est-ce que le proverbe ne dit pas: «Bien braillant, bien venant!» Brailler! Et puis après? Est-ce qu’un enfant de deux mois peut dire: J’ai faim, donnez-moi à manger?»

Comme elle regardait Bricaud en prononçant ces dernières paroles, Bricaud se crut obligé de répondre: «Non, un enfant de deux mois ne peut pas dire: J’ai faim!»

— Eh bien, s’il ne peut pas parler, ne faut-il pas qu’il braille pour appeler le monde?

— Oh bien! dit pacifiquement le bon Bricaud, vous savez, la mère, quand j’ai dit cela, je n’en cherchais pas si long, allez.»

Là-dessus, ayant tiré de la poche de son pantalon un formidable couteau à manche de corne, dont la lame avait bien un demi-pied de long, il l’ouvrit et fit deux formidables brèches, l’une à la miche de de pain bis, et l’autre au morceau de «salé ».

«Les hommes sont tous les mêmes, reprit la Flabault en se donnant des airs de matrone entendue; ils parlent sans réfléchir, et puis après ils viennent vous dire: «Je n’en cherchais pas si long.» Savez-vous quoi, Bricaud? reprit-elle avec un redoublement de gravité ; eh bien, il y a des hommes qui braillent pis que des enfants quand on leur fait tant seulement attendre leur soupe.

— Je ne dis pas non; ça se peut bien,» répondit philosophiquement le bon Bricaud. Et puis, prenant un air inquiet, il demanda à sa femme: «Ma fille, est-ce que ça m’est arrivé ?

— Il ne manquerait plus que cela! s’écria la Flabault avec une grande énergie. Est-ce que vous n’avez pas toujours votre soupe servie juste au moment? Est-ce que votre femme vous a jamais fait attendre? Propre comme, un «graton», exacte en tout, et puis bonne, et puis serviable! A propos, la Bricaud, le vacher des Naudières, qui change de condition, est passé par ici ce matin, pour aller à Paré. Un de ses cousins l’a chargé de nous dire que l’oncle Triverne viendra souper chez nous ce soir. Vous seriez bien gentille de me prêter deux bouteilles de vin, deux chandelles et une flèche de lard... et puis Aussi un paquet de vieilles cartes. Vous me connaissez pour une honnête femme, et vous savez que ce sera aussitôt rendu que prêté. Mon homme ne peut guère bouger, rapport à ses douleurs, et je n’ai personne à envoyer à Sivaud-le-Bourg. Par ainsi...»

Tout le temps que la Flabault avait exposé sa requête, le géant avait fait avec la tête de fréquents signes d’approbation, car il était brave homme et bon voisin. Il n’avait pas perdu pour cela un coup de dent, et il avait continué de mastiquer ferme, facilitant de temps à autre le travail de la déglutition par de larges lampées de «boisson» de cormes.

«Par ainsi, ma fille, dit-il en s’essuyant les lèvres du revers de sa large main, et en adressant deux ou trois signes de tête à sa petite femme, tu as entendu la Flabault?...

— Oui, oui, lui répondit sa petite femme, j’ai entendu la Flabault, et je vois ton idée à toi. Il nous reste justement un peu de vin du baptême du petit, et puis de la chandelle, et puis un paquet de cartes; ça se trouve bien. Tenez, la Flabault, sans vous commander, prenez-moi donc cet enfant-là pendant que je vas tirer de l’armoire ce qu’il vous faut. Bricaud vous taillera la flèche de lard à même le morceau qui pend dans la cheminée. Il n’a qu’à se lever, et son couteau est tout ouvert; cela ne lui donnera pas grand mal, n’est-ce pas, Bricaud?

— Bien sûr,» répondit Bricaud en se levant, non sans effort, pour aller à la cheminée.

Quand les recherches de la Bricaud eurent abouti, la Flabault lui rendit son enfant, non sans déclarer que c’était l’enfant de deux mois le plus lourd qu’elle eût jamais tenu dans ses bras; ensuite elle mit pêle-mêle dans son tablier les deux bouteilles, les deux chandelles, le paquet de cartes et la flèche de lard, et, de plus, une andouille fumée que Bricaud lui avait donnée de bonne amitié, pour avoir fait des compliments à son fils et à sa femme.

«Allons, il faut que je me sauve,» dit la Flabault en ramassant les plis de son tablier dans sa main gauche, qu’elle appuya contre sa poitrine, et en relevant sa jupe de la main droite pour traverser l’étroite chaussée de la cour. Mais, tout en déclarant qu’elle se sauvait, elle .s’assit tranquillement sur une escabelle, soi-disant pour mettre en meilleur ordre le contenu de son tablier. En réalité, voyant les Bricaud si «donnants», elle arrangeait son butin pour se donner le temps de chercher dans sa tête ce qu’elle pourrait bien encore leur emprunter pendant qu’elle y était.

Pour allonger la corde, elle se confondait en remercîments.

«Comme si on se remerciait entre bons voisins! dit Bricaud en haussant les épaules.

— C’est à charge de revanche, ajouta la Bricaud avec plus de délicatesse que l’on n’en rencontre généralement chez les gens de la campagne, car ils sont plus portés à insister, et même lourdement, sur un service rendu qu’à en déprécier la valeur. Oui, oui, c’est à charge de revanche. Qu’est-ce qu’on deviendrait dans un pays perdu comme celui-ci, je me le demande, si l’on ne se tendait pas la main les uns aux autres?»

Là-dessus, elle se mit à promener dans ses bras maître Sylvain, qui aimait à prendre un peu d’exercice après chacun de ses copieux repas.

Elle avait raison, la bonne petite femme, de dire que Sivaud-le-Hameau était un pays perdu. Sivaud-le-Hameau se composait d’une quinzaine de masures, dispersées au hasard comme des moutons dans une pâture.

Un indigène plus ingénieux que ses concitoyens avait eu l’idée d’ouvrir une espèce de cabaret-épicerie. Comme il avait peu de clients et beaucoup de loisirs, il passait la plus grande partie de son temps à braconner sur les voisins, ou à pêcher dans la petite rivière d’Hougue. Ses ressources commerciales étaient aussi limitées que sa clientèle; en fait de comestibles, il n’allait pas plus loin que le hareng-saur et la vieille merluche; en fait de boissons, on pouvait compter sur du cormé, et en fait d’éclairage, sur des oribus.

L’oribus, ou pétrette, ou rousine, est, comme chacun sait, une chandelle de résine, grosse comme un gros bâton de sucre d’orge. Pour tirer parti de ce luminaire, on plante dans un interstice, entre deux briques de la cheminée, à droite ou à gauche, bien entendu à l’abri de la flamme de l’âtre, une tige de fer qui se termine en forme de pince, ou tout simplement un morceau de bois fendu; on introduit verticalement l’oribus dans la fente de cette torchère économique; on allume, la nuit venue, et l’on a une toute petite lueur qui éclairé à grand’peine l’intérieur de la cheminée.

Pendant que les bonnes femmes filent au rouet, que les bonshommes fument leur pipe, en fabriquant des hottes ou des paniers, que les enfants sommeillent en attendant l’heure du coucher, ou barbouillent sur la pierre de l’âtre avec des charbons qu’ils ont tirés des cendres, l’oribus éclaire un peu et pétille beaucoup. Chaque pétillement lance dans l’espace des fils de résine, ténus comme des fils d’araignée. De ces fils, les uns se perdent dans les cendres, les autres, à force de se superposer et de s’entre-croiser sur la torchère et la paroi de la cheminée, y forment un tissu soyeux et satiné à reflets changeants selon le biais sous lequel on regarde.

Quand on voulait quelque chose de plus relevé que le hareng, la merluche, le cormé ou l’oribus, quand on recevait, par exemple, la visite d’un oncle à héritage, il fallait faire, par les plus mauvais chemins du monde, une lieue et demie pour aller s’approvisionner à Sivaud-le-Bourg. Ceux qui risquaient le voyage se chargeaient des commissions de Sivaud-le-Hameau tout entier.

A Sivaud-le-Bourg il y avait un maire, un curé, un percepteur, un maître d’école qui ne faisait pas ses frais, et un épicier qui faisait les siens, et puis c’était tout.

Sivaud-le-Bourg était à six grandes lieues de Sivaud-la-Ville, une des plus petites sous-préfectures de France.

Quant à la préfecture, je me garderai bien d’en dire le nom. Si j’en disais le nom, on devinerait tout de suite celui du département. Or, comme ce département est un des plus arriérés de toute la France, comme il est teinté en noir sur les cartes que l’on a dressées pour faire voir d’un coup d’œil les différents degrés d’instruction dans le pays, comme c’est celui qui envoie le plus de soldats illettrés dans les régiments, cela lui ferait de la peine, à ce département, de s’entendre dre cela à la face d’Israël, et l’on ne doit jamais faire gratuitement de la peine aux gens, pas plus à un département qu’à une personne. appelons-le entre nous le département Noir.


Le capitaine l’inspecta minutieusement.


CHAPITRE II

Table des matières

Opinion de Sivaud-le-Hameau et du grand Bricaud sur l’instruction. — Un parrain galant et magnifique. — Cinq «pierres de sucre». — Influence des bolets sur les actes de la Flabault. — «Cuirassier de la tête aux pieds!» — Vincent étonne le capitaine Faret. — L’idéal du capitaine Faret.

A l’heure même où la Flabault fourgonnait dans son tablier pour se donner une contenance, et se creusait la cervelle pour trouver quoi demander encore; pendant que la Bricaud promenait son beau Sylvain et que Bricaud repu fermait son couteau avec fracas et disait en manière de grâces: «J’ai rudement bien mangé !» la révolution de 1830 était vieille de deux ans, et il y avait deux ans qu’une dynastie avait fait place à une autre sur le trône de France. Sivaud-le-Hameau avait bien entendu parler de quelque chose qui s’était passé là-bas à Paris; mais, comme on continuait à payer les impositions, Sivaud-le-Hameau haussait les épaules et se désintéressait de la question politique.

A Sivaud-le-Bourg on avait changé le drapeau de la mairie et celui de la gendarmerie, et puis c’était tout. A Sivaud-la-Ville il y avait un nouveau sous-préfet, et à la préfecture un nouveau préfet, et puis c’était tout aussi de ce côté-là. Le département continuait à se montrer digne de la teinte noire.

A Sivaud-le-Hameau, en particulier, on ne se contentait pas d’être tiède ou frcid en matière d’instruction, on se gaussait des gens qui se donnaient la peine d’aller s’accroupir pendant des années sur des bancs, pour apprendre quoi? «Cela leur fait une belle jambe de savoir lire dans un livre, disait volontiers le grand Bricaud; est-ce que mon grand-père savait lire? Est-ce que mon père savait lire? Est-ce que je sais lire? Les maîtres d’école sont des farceurs, trop paresseux ou trop faibles pour gratter la terre comme des hommes!»

J’ai le regret de dire que sa petite femme, plus fine que lui pourtant, et de beaucoup, partageait son mépris pour l’instruction.

Quand Bricaud disait, en montrant le beau Sylvain:

«En voilà encore un qui ne deviendra pas bancal à rester pendant des journées les jambes sous une table!» la petite femme souriait, opinait du bonnet, et embrassait le beau Sylvain avec un redoublement de tendresse, comme s’il venait d’échapper à un grand danger.

Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que le capitaine Faret tenait absolument le même langage que Bricaud; le capitaine Faret, un vieux de la vieille, qui avait assisté à presque toutes les batailles de l’Empire, qui avait fait la soupe avec l’eau du Nil et celle de tous les grands fleuves de l’Europe, sans compter la soupe à la neige fondue (détestable!) pendant la retraite de Russie, qui avait été blessé vingt-deux fois, mis six fois à l’ordre du jour de l’armée, et décoré de la main même de l’Empereur!

«Les maîtres d’école, allons donc! s’écriait le capitaine Faret. De mon temps, on ne fourrait dans ce régiment-là que les «chétifs», ceux qui n’étaient pas assez forts pour porter le sac! Et encore aujourd’hui ce sont tous des chétifs! J’ai vu celui de Sivaud-le-Bourg la dernière fois que je suis allé me faire tondre. Il a trente ans et j’en ai soixante; eh bien, je le casserais en deux sur mon genou, sans seulement faire ouf!»

Le capitaine Faret en était toujours aux souvenirs de l’Empire. Il est vrai que le maître d’école de Sivaud-le-Bourg était un «chétif», mais le capitaine avait le tort grave de généraliser sans avoir fait un dénombrement complet, selon les règles de la saine logique. Sur un seul maître d’école, il jugeait tous les autres.

A vrai dire, le capitaine Faret n’était pas plus capitaine que vous ou moi. Mais il acceptait, sans fausse modestie, ce titre honorifique, que lui avait spontanément décerné l’admiration de ses concitoyens. Faute de savoir lire et écrire, il n’avait jamais pu s’élever plus haut que le grade de simple soldat. Seulement il avait de beaux états de services, une pension de retraite, la pension de sa croix, une belle prestance, un ruban rouge à la boutonnière, un langage concis que l’on trouvait distingué dans le pays, parce que personne n’était capable d’en remarquer l’originale incorrection. Les jurons polyglottes qu’il avait ramassés un peu partout en courant le monde étaient, pour ses auditeurs rustiques, de véritables ornements cicéroniens. Ce vieux routier, avec cela, se mêlait d’être modeste; quand on lui parlait de sa bravoure, il répondait en toute sincérité : «Tout le monde était brave dans ce temps-là... sauf les maîtres d’école.» Sur deux points cependant sa modestie était en défaut. Il aimait à raconter dans le moindre détail les circonstances où son empereur lui avait attaché «lui-même» la croix sur la poitrine. Enfin il ne perdait pas une occasion de répéter: «Je me suis fait ce que je suis sans savoir lire ni écrire!»

Le capitaine n’avait jamais fumé qu’en campagne, et par mesure hygiénique, «dans les mauvais endroits». Il ne buvait que du cormé largement étendu d’eau. Avec ses petites économies de soldat et ses deux pensions, c’était un richard. Sans compter qu’il vivait presque exclusivement du produit de sa pêche, de sa chasse et de l’élevage d’une prodigieuse quantité de lapins. Il avait appris en Pologne à distinguer les bons champignons des mauvais; et, de retour au pays, il avait mis en coupe réglée les prodigieuses quantités de bolets qui pourrissaient sur pied, de temps immémorial. Peu à peu, à force de le voir manger ces choses-là, sans en ressentir aucun malaise, les gens s’étaient décidés à faire comme lui. Ah! si un maître d’école, ami des lumières et du progrès, était venu leur dire que le bolet est un aliment aussi sain que nourrissant, quelles huées! et comme on l’aurait renvoyé à ses livres!

Mais le capitaine, c’était le capitaine! et simplement en prêchant d’exemple, il était devenu comme qui dirait le bienfaiteur de son petit coin de terre.

Vincent Bricaud avait le premier surmonté l’aversion presque invincible que cause au paysan tout ce qui est nouveau pour lui, surtout en matière d’alimentation: Vincent Bricaud avait été son premier disciple, et comme son intermédiaire et son apôtre dans la question de la bolétophagie. C’était déjà un lien puissant entre le maître et le disciple. Le capitaine l’aimait encore pour d’autres raisons: parce que c’était un bel homme, parce qu’il se moquait à la journée de la lecture et de l’écriture, et enfin parce qu’il avait épousé par pure affection et presque sans dot une arrière-petite-cousine du capitaine.

Quand Bricaud jeune fit son apparition sur cette terre, sur le coup de trois heures de l’après-midi, Bricaud père prit sa course et alla tout d’une traite trouver le capitaine, qui pêchait tranquillement des goujons dans l’Hougue.

«Capitaine, c’est un garçon! lui cria-t-il de sa voix de stentor.

— C’est bon, répondit le capitaine.

— Vous savez ce qui est convenu?

— Il faut que je le voie avant d’engager ma parole.

— C’est juste.»

Quand le capitaine eut inspecté minutieusement le nouveau-né, quand il l’eut soupesé à plusieurs reprises, il tira de sa poche son foulard à carreaux, s’épongea le front, lissa sa moustache grise et dit d’un ton d’oracle: «Bon pour le service. Je serai parrain!»

Et il fut parrain comme il l’avait promis, et l’on peut dire que ce fut un parrain galant et magnifique: galant envers la mère de ce petit garçon qui était «bon pour le service», et à laquelle il fit don d’une croix à la Jeannette en or pur et massif, d’un parapluie rouge en soie, et d’un tablier noir en soie, pour les grandes fêtes; galant envers la commère, qui eut, pour sa peine d’être la marraine du beau Sylvain, un bouquet monstrueux, une paire de gants en filoselle blanche, et trois boîtes de dragées pour elle toute seule.

Quant à la magnificence du parrain, je n’en donnerai qu’une faible idée en disant qu’il combla de son or les pauvres de M. le curé, le sonneur, le bedeau, la vieille bonne femme boiteuse qui louait les chaises, et de ses dragées à bon marché, et de ses poignées de liards, toute la marmaille de Sivaud-le-Bourg, sans compter celle de Sivaud-le-Hameau.

Ce fut une fête complète; tout Sivaud-le-Hameau, réuni dans un herbage autour de deux grandes tables, but sec et mangea ferme aux frais du capitaine, et dansa à cœur joie dans une grange, à la lueur des chandelles fournies par le capitaine.

Et le capitaine avait fait si largement les choses, que, la fête terminée, il restait encore des bouteilles de vin cacheté, et tout un paquet de chandelles «des six à la livre» !

Comme la Bricaud avait parlé de faire reporter chez lui ces objets de grand luxe, le capitaine s’était fâché tout rouge et s’était écrié : «Je ne bois pas de vin, et je me couche avec le jour, comme les poules; qu’est-ce que tu veux que je fasse de tes bouteilles et de tes chandelles?»

C’était sur cette précieuse réserve que la Flabault venait de prélever deux bouteilles et deux chandelles.

Après avoir longuement ruminé, elle eut une inspiration et demanda presque timidement à la mère du beau Sylvain si elle ne pouvait pas lui avancer aussi deux ou trois «petites pierres de sucre», rapport à l’oncle Triverne qui aimait dans les grandes occasions à faire une petite trempette de vin sucré, le pauvre cher homme!

La Bricaud ouvrit l’armoire sans rien dire, y prit cinq «pierres de sucre» et les tendit à la Flabault, qui les fourra dans sa poche, après les avoir comptées.

«Cette fois, c’est pour de bon que je me sauve, dit-elle en se levant. Eh! voyons donc, les bons comptes font les bons amis. Nous disons que j’ai à vous rendre deux bouteilles, deux chandelles, une flèche de lard, cinq pierres de sucre; je ne sais pas si je dois emporter l’andouille, car nous n’en avons pas absolument besoin, et mon homme...

— Allons, allons! dit le père du beau Sylvain, emportez l’andouille par-dessus le marché ; je... nous vous la donnons d’amitié !

— Écoutez, les Bricaud, s’écria l’emprunteuse dans un accès passager d’enthousiasme sincère, ma grand’ foi du bon Dieu! vous êtes du bon monde... du tout à fait bon monde!» ajouta-t-elle en ouvrant la demi-porte.

Elle n’eut pas le temps de la refermer. «Voilà le capitaine, dit-elle à demi-voix en rentrant précipitamment, et comme on ne peut point passer à deux sur la chaussée, je lui fais place.»

Elle n’ajouta pas que le capitaine portait sur l’épaule gauche, dans un filet, une énorme provision de bolets. C’est très bon les bolets, quand on les aime, bien entendu, et la Flabault les aimait, et le capitaine était si généreux!

Le capitaine apparut presque aussitôt, la tète droite, les épaules effacées, la poitrine bombée, marchant de son pas ferme et bien rythmé.

Au premier moment, il cligna des yeux pour savoir à qui il avait affaire, ensuite il ôta son chapeau de paille, pour saluer la compagnie en général, puis il demanda à la Flabault des nouvelles de son rhumatisant, et, sans attendre sa réponse, jeta son chapeau sur la huche, allongea une tape d’amitié dans le dos de Bricaud père, embrassa Brisaud fils et la petite maman de Bricaud fils, fit: «Ouf!» et déposa son filet sur la huche, à côté de son chapeau.

«Oh! qu’ils sont beaux! s’écria la Flabault en couvant les bolets du regard.

— Beaux et bons!» répliqua le capitaine avec un sourire d’orgueil, qui lui dessina de grandes rides sur les joues, de grandes rides semblables aux plis verticaux de deux rideaux qu’on tire.

«Ça vient de loin, reprit le capitaine, mais le fait est que c’est de la belle marchandise.

— Si mon pauvre bonhomme n’avait pas ses douleurs, insinua la Flabault, je vous demanderais l’endroit...

— L’endroit est à trois lieues d’ici, dans le bois des Pichets, ma bonne femme; ce n’est pas une promenade à faire pour un rhumatisant.

— Oh! Dieu, non! dit la Flabault avec onction.

— Mais, vous ne savez pas, la mère? reprit le capitaine avec sa rondeur de brave vieux soldat; puisque votre homme ne peut aller chercher les bolets, c’est les bolets qui iront le chercher, ce sera une bonne farce. Tendez-moi votre tablier.

— Je ne voudrais pas vous en priver, capitaine,» dit la rusée commère en tendant son tablier.

Malgré ses protestations, le capitaine remplit le tablier jusqu’aux bords.

Elle remercia humblement, en faisant une belle révérence, déclara que son mari allait être joliment content, que le capitaine et les Bricaud étaient du bien bon monde, et conclut en disant: «Je vous laisse en famille, je ne veux pas vous gêner.»

Quand elle eut disparu, le capitaine cligna l’œil gauche et se mit à rire. Il connaissait la Flabault et n’était point sa dupe; mais il était si foncièrement brave homme, qu’il ne résistait jamais à la tentation de faire plaisir aux gens.

La mère du beau Sylvain aussi connaissait bien sa voisine; mais, comme elle était charitable et discrète, elle faisait semblant de ne rien remarquer. Quant au bon géant, il n’y voyait que du feu.

Lorsque le capitaine eut ri sans éveiller d’écho et cligné de l’œil uniquement pour sa propre satisfaction, il fit volte-face en disant:

«J’ai une soif de sous les diables!

— Tapez là-dessus, capitaine,» lui répondit le bon géant en lui montrant un verre plein jusqu’au bord d’un mélange de cormé et d’eau fraîche, et posé sur une assiette à fleurs, que la jeune femme lui présentait en souriant.

C’était le capitaine qui lui avait appris à présenter le verre sur l’assiette; on voyait bien qu’il avait connu le monde et qu’il était au courant des belles manières.

Le capitaine lui rendit sourire pour sourire, fit de la tête un salut des plus courtois, remit le verre sur l’assiette et se frotta les mains de satisfaction.

Et tout en se frottant les mains, il faisait: «Ah!» en soufflant fort et longtemps.

Le capitaine avait le cœur si réjoui, qu’il oubliait de s’asseoir, quoique la jeune femme lui eût avancé la grande chaise de paille; il oubliait aussi de demander le bulletin de la santé de son filleul.

Mais son filleul, quand il ne dormait pas, n’était pas homme à se laisser oublier longtemps. Il y avait une telle surabondance de vie dans toute sa personne de poupon bien portant, qu’il ne restait pas une minute sans se trémousser et sans vocaliser. «Oué ! io! bu! brrr!» s’écria-t-il au milieu du silence. Et il regardait tour à tour chacune des personnes présentes avec une naïve effronterie.

Le grand Bricaud, solennel comme un juge, tenait le poupon avec une admirable maladresse. Il ne s’agit pas de rire, vous savez, ni de s’occuper d’autre chose, ni de réfléchir à autre chose quand on répond de la vie d’un petit être aussi gigotant, aussi soudain dans ses fantaisies et aussi impétueux dans ses entreprises.

Tant que sa mère avait été occupée à servir le capitaine, Sylvain l’avait suivie du regard, comme en extase. Par moments, il avait des soubresauts qui faisaient frémir son père, et il allongeait les deux bras à la fois, comme pour saisir sa mère. Car, dans un âge si tendre, les poupons n’ont pas une idée bien nette des distances et de la perspective. Ils lancent leurs menottes en avant pour saisir une vache qui passe à trente mètres de distance, et s’indignent de n’avoir empoigné que le vide. Ou bien ils tendent brusquement les bras à leur maman comme si elle était à trente mètres de là, et, comme elle est seulement à un pied de distance, ils lui assènent tendrement un bon coup de poing sur l’œil ou sur le nez. Voilà leurs manières, aux poupons!

Découragé par une douzaine d’essais infructueux, Sylvain changea de batterie, fit quart de conversion, et, ses regard rencontrant le visage rougeaud de son père, il porta ses espérances de ce côté. La grande mèche de cheveux, qui pendait sur la joue paternelle, devint son «objectif», et il résolut de s’en emparer, coûte que coûte. Mais il était encore bien maladroit de ses mains. Aussi, en visant la mèche, il griffa le menton, puis le nez, puis la joue, et enfin, oh enfin, empoigna la mèche et s’y suspendit de toutes ses forces.

C’est pour célébrer son triomphe qu’il avait émis les sons: «Oué ! io! bu! brrr!»

Le poupon témoignait une joie sauvage, frénétique; le père, la tête tout en côté, un sourire lamentable sur les lèvres, regardait sa petite femme d’un air suppliant, comme pour dire: «Tire-moi de là, je ne m’en tirerai jamais tout seul.»

«La belle intonation! s’écria le capitaine avec une admiration sincère. Quel coffre! Il ne lui manque que la parole pour commander un escadron! Cuirassier de la tête aux pieds, un vrai cuirassier!

— Tout le monde n’est pas de votre avis, objecta la Bricaud en lançant au géant persécuté un regard plein de malice.

— Tout le monde n’est pas de mon avis! s’écria le capitaine d’une voix tonnante.

— Non, capitaine, il y en a qui disent que Sylvain est bien petit pour brailler si fort.

— Il braille selon sa conformation et selon sa taille, reprit le capitaine d’un ton dogmatique. Et je voudrais bien savoir quel est le... hum! le malotru qui s’est permis...

— Sauf votre respect, capitaine, balbutia le géant persécuté, dont la large face était devenue aussi rouge qu’une fournaise, c’est moi qui ai eu le malheur de dire cela.

— Toi!

— Sans malice, capitaine, oh! sans malice.

— Vincent, tu m’étonnes. Je n’aurais jamais cru ça de toi.

— Je n’avais pas la tète à moi, capitaine; il m’avait réveillé en sursaut, et je ne savais pas seulement ce que je disais.»

Le capitaine fit entendre un petit sifflement de désapprobation, secoua gravement la tète et reprit: «Ça demande réflexion, comme on dit au conseil de guerre. Laisse-moi réfléchir et délibérer, je te parlerai après.» Là-dessus il posa son coude sur la table, cacha son front et ses yeux derrière sa large main sèche et velue et se plongea dans un abîme de réflexions.

Marie Bricaud eut pitié de son mari et le délivra des menottes entreprenantes du beau Sylvain. Elle commençait peut-être à se repentir d’avoir attiré sur sa tète innocente l’orage qui se formait derrière la main du capitaine. C’est peut-être pour détourner cet orage qu’elle osa interrompre la délibération du conseil de guerre, en posant le filleul sur les genoux du parrain et en disant: «Soupesez-moi-ça!»

Le capitaine releva lentement la tète et regarda autour de lui d’un air distrait; puis, apercevant le beau Sylvain, il le prit dans ses bras et le soupesa avec orgueil.

«Plus lourd qu’hier, dit-il en souriant à la mère; parole d’honneur, je le trouve plus lourd qu’hier.»

Ensuite il fit une série de risettes au beau Sylvain, qui daigna les prendre en bonne part. Ensuite il lui tendit son index, aussi dur et aussi sec qu’une baguette de tambour.

Sylvain s’en saisit, s’y cramponna de toutes ses forces, et naturellement le porta, ou du moins essaya de le porter à sa bouche. Miracle! Voilà la baguette de tambour qui se plie par le bout et opère une série de mouvements précipités.

Sylvain louche sur ce joujou d’une nouvelle espèce, et, comme le mouvement s’accélère, il demeure immobile d’admiration; puis tout à coup il se frappe le ventre de ses deux poings et se met à rire, en regardant le capitaine en face, de ses beaux yeux purs et limpides.

Le père coupable commence à respirer; il est évident que l’orage s’éloigne, que le beau temps est revenu; en d’autres termes, que le capitaine a perdu le fil de ses réflexions.

Pour achever de purifier l’atmosphère, le père coupable a la malencontreuse idée de tenter une diversion.

«Comme vous savez parler aux enfants! dit-il d’une voix flûtée.

— Aux hommes aussi,» répond sévèrement le capitaine. Il a repris subitement sa figure officielle, il a rendu le beau Sylvain à sa mère. «Assez joué pour le moment, dit-il d’un ton bref. Revenons à notre affaire. J’ai réfléchi. Dans ton cas, Vincent, il y a du pour et du contre, de l’excuse et du blâme. Ton excuse, c’est que tu n’as pas été militaire. Je ne t’en fais pas un crime, puisque tu étais fils de veuve et qu’il fallait bien faire vivre cette vieille mère. Je te plains plutôt de tout mon cœur, parce que, si tu avais été militaire, tu saurais bien des choses que tu ne sais pas et que tu ne peux pas savoir. Tu saurais, par exemple, qu’un homme, un vrai homme, doit toujours savoir ce qu’il dit et ce qu’il fait. Tiens, une supposition. Ton régiment est devant l’ennemi; tu es de grand’garde; on le pose en sentinelle perdue; c’est la nuit, tu l’ennuies dans ton coin; tu penses au pays, et tu t’endors à moitié, tout debout, le menton sur le canon de ton fusil. Arrive une ronde; on te cric le mot d’ordre, et tu dois répondre par le mot de ralliement; le mot de ralliement est: Porte de cave, supposons; comme tu n’es pas bien réveillé, tu réponds: «Grenier à foin». Va te promener! On t’empoigne, tu passes en conseil de guerre, et l’on te fusille, ou à peu près. Car, en ne sachant pas ce que tu disais, tu as compromis tout un corps d’armée. Comprends-tu?

— Pas très bien, capitaine. Il y a là dedans un peu de brouillamini.

— Au diable le brouillamini! Comprends-tu du moins qu’un homme doit toujours savoir ce qu’il dit?


— Oh ça, oui.

— Ça suffit. Et maintenant je vais te prouver aussi clairement qu’un homme doit toujours savoir ce qu’il fait. Écoute bien.

— Oui, capitaine, j’écoute bien.

— Ton régiment est devant l’ennemi.

— Oui, capitaine, comme tout à l’heure.

— Au beau milieu de la nuit, on sonne le boute-selle. Tu sais ce que c’est que le boute-selle?

— Vous me l’avez expliqué bien des fois, capitaine. Il y a en a un qui souffle dans une trompette; ça veut dire: boutez les selles sur les chevaux, et les hommes sur les selles, et plus vite que ça, s’il vous plaît!

— Très bien. On sonne le boute-selle. A moitié endormi, tu selles ton cheval, tu montes dessus, le régiment part. Mais, rapport au sommeil, tu ne sais pas ce que tu fais. Les camarades partent à hue, toi tu pars à dia. On t’arrête. Déserteur. Conseil de guerre. «Qu’est-ce que tu as à dire pour ta défense? — Mon colonel, je ne savais pas tant seulement ce que je faisais. — Précisément, répond le colonel, c’est ce qui s’appelle déserter devant l’ennemi.» Il fait signe aux autres. Les autres disent: «Oui, mon colonel», et on te fusille. Ça ne t’apprend pas à vivre, mais ça apprend à vivre aux camarades; ça leur apprend à savoir ce qu’ils font. Tu as compris?


— Oui, capitaine, seulement...

— Seulement quoi?

— Seulement ce n’est pas la même chose de manger la consigne et de déserter quand on est militaire, ou de dire une parole en l’air quand on est paysan.

— Tu as du vice, Vincent, avec ton air tranquille. Tu raisonnes avec tes supérieurs. Je ne veux pas dire que tu seras fusillé, mais je veux dire que tuas fait une chose qui n’est guère jolie en trépignant sur les sentiments d’une femme, d’une mère.»

Vincent Bricaud baissa le nez et regarda les pointes de ses sabots; Marie intervint et déclara que ce n’était rien, une simple plaisanterie; pas de quoi fouetter un chat! Bricaud, tout le monde le savait, était incapable de dire du mal d’une mouche...

«Je t’approuve de défendre ton mari, dit gravement le capitaine. Mais j’ai remarqué partout une chose que je vais te dire: on ne peut pas faire de plus grand chagrin et de plus grand affront à une mère que de lui dire du mal de son enfant. C’est ça que j’appelle trépigner sur les sentiments d’une mère. Entends-tu?

— Oui, mais...

— Il n’y a pas de mais. As-tu, oui ou non, trépigné sur les sentiments de la femme?

— J’ai trépigné, répondit le pauvre Bricaud avec accablement. Mais, ma grand’foi du bon Dieu! je ne savais pas...

— Allons, c’est bon! Vincent, donne-moi la main, mon garçon: je savais bien qu’il suffirait de faire appel à tes bons sentiments. A présent, nous allons trinquer.»

L’homme aux bons sentiments s’approcha respectueusement de la table; sa femme remplit un verre de cormé pour son mari, et un verre de cormé étendu d’eau pour le parrain du beau Sylvain.

Alors le parrain choqua son verre contre celui de Vincent.

Les petits enfants sont comme les petits chats: tout ce qui passe à leur portée, ils essayent de l’attraper. Voyant le verre dans la main de sa mère, le beau Sylvain étendit ses deux petites pattes.

«Qu’il boive aussi! dit le capitaine.

— C’est du cormé pur, objecta la mère.

— Une goutte pour voir,» insinua le capitaine.

Ce ne fut pas une goutte, mais une lampée que s’administra le beau Sylvain. Et même, au lieu de faire la grimace et de secouer la tête, comme beaucoup d’enfants plus âgés auraient fait à sa place, il essaya de ressaisir le verre que l’on cherchait à soustraire à son étreinte.

Cette preuve manifeste de précocité et d’énergie fut saluée par de bruyants applaudissements.

Tout n’est qu’heur et malheur en ce monde, et ce qui fait la joie des uns fait le désespoir des autres. Pour la seconde fois, la mère poule échoua dans ses tentatives et disparut de la demi-porte. Cette fois, il y avait dans ses cot! cot! cot! plus que de l’indignation, Il y avait de la rancune. En même temps que la mère poule, disparut le chat de la maison, qui avait résolu le difficile problème de s’asseoir très confortablement sur la tranche de la porte, large d’un pouce et demi à peine; le chien Faraud disparut aussi, ou plutôt sa tête ébouriffée et le bout de ses pattes de devant disparurent. Ne pouvant, en sa qualité de chien, ni se percher sur la porte comme la poule, ni s’y asseoir comme le chat, il se tenait debout sur la dernière marche, les pattes sur la porte et le museau sur les pattes, clignant ses yeux clairs pour se rendre compte de ce qui se passait dans la salle et pour voir s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire.

«Nom d’un tonnerre! s’écria le capitaine, voilà un particulier qui ira loin, c’est moi qui en réponds, moi le chevalier Faret, décoré de la main de l’Empereur! Songez donc, mes braves gens, un gaillard qui aura les moyens de sa mère, la carrure de son père, la bonté et l’honnêteté de tous les deux et, en plus, les conseils du chevalier Faret pour connaître d’avance tout ce qui a rapport à l’honneur militaire et autres, et aux choses du métier!

«Il entrera au régiment, poursuivit le capitaine, avec une dégaine aussi tranquille que toi, Bricaud, quand tu entres dans ta grange; il sera tout de suite chez lui.

— Pardi, c’est bien cela, je le vois d’ici, dit Bricaud.

— Et puis, sa mère ne sera pas fière, non, c’est le chat! quand son beau cuirassier viendra en semestre et qu’il se mettra en grande tenue, ganté de blanc, la latte au côté, le plumet rouge au casque et qu’il lui donnera le bras pour la conduire à la messe ou aux assemblées, et que les gens diront: «Trédame, le bel homme! le beau militaire!» et que les autres répondront: «C’est le fils à la Marie Bricaud! On voit bien qu’il ne pâtit pas des fièvres de ce chien de pays, comme tel et tel; on voit bien qu’il ne se casse pas l’échine à «marrer» les vignes comme tous nos hommes à nous. Est-il droit, mon Dieu, est-il droit! — Ouais, diront les jaloux (car il fera bien des jaloux, le gredin), militaire, c’est très beau, mais les parents ne jouissent guère d’un fils militaire, sans compter que dans le militaire on n’est pas exposé à faire fortune!» Et moi je leur réponds d’avance: Les bons parents aiment leur fils plus pour lui-même que pour eux; ils aiment mieux le voir moins souvent et savoir d’avance qu’il ne sera pas vieux à quarante ans, qu’il ne sera pas plié en deux à cinquante comme une anse de pichet. Les militaires ne font pas de grosses fortunes, c’est vrai; mais ils ont la gloire (il se frappa la poitrine à l’endroit du ruban rouge), tandis que les «marreux» de vigne n’ont ni la gloire, ni la fortune, ni la santé.»

Tout père digne du nom de père rêve de se survivre à lui-même dans la personne de ses enfants; quand il a été content de son sort, son plus grand désir est de les voir entrer dans la même voie, et sa plus chère ambition, de souhaiter qu’ils aillent plus loin que lui et soient encore plus heureux qu’il ne l’a été lui-même.

Le capitaine, n’ayant pas de fils en qui il pût se survivre, avait jeté son dévolu sur le beau Sylvain et s’était décidé à devenir son père spirituel, après avoir toutefois constaté, avec sa prudence habituelle, que le nouveau venu était «bien conformé et bon pour le service». Il avait appris la diplomatie en courant le monde. Sûr d’avance que le grand Bricaud voudrait ce que voudrait sa petite femme, c’est du côté de la petite femme, ou plutôt de la petite mère, qu’il avait dirigé le feu de toutes ses batteries.


Lo société entra sans se faire prier.


CHAPITRE II

Table des matières

Opinion de Sivaud-le-Hameau et du grand Bricaud sur l’instruction. — Un parrain galant et magnifique. — Cinq «pierres de sucre». — Influence des bolets sur les actes de la Flabault. — «Cuirassier de la tête aux pieds!» — Vincent étonne le capitaine Faret. — L’idéal du capitaine Faret.

A l’heure même où la Flabault fourgonnait dans son tablier pour se donner une contenance, et se creusait la cervelle pour trouver quoi demander encore; pendant que la Bricaud promenait son beau Sylvain et que Bricaud repu fermait son couteau avec fracas et disait en manière de grâces: «J’ai rudement bien mangé !» la révolution de 1830 était vieille de deux ans, et il y avait deux ans qu’une dynastie avait fait place à une autre sur le trône de France. Sivaud-le-Hameau avait bien entendu parler de quelque chose qui s’était passé là-bas à Paris; mais, comme on continuait à payer les impositions, Sivaud-le-Hameau haussait les épaules et se désintéressait de la question politique.

A Sivaud-le-Bourg on avait changé le drapeau de la mairie et celui de la gendarmerie, et puis c’était tout. A Sivaud-la-Ville il y avait un nouveau sous-préfet, et à la préfecture un nouveau préfet, et puis c’était tout aussi de ce côté-là. Le département continuait à se montrer digne de la teinte noire.

A Sivaud-le-Hameau, en particulier, on ne se contentait pas d’être l’argent, de ce pauvre argent que l’on a tant de peine à gagner, et voilà pourquoi il parlait volontiers de ses «petites économies». Il allait de soi que, n’ayant ni enfants ni parents, il laisserait ses petites économies à Sylvain.

«Tout cela c’est la pure vérité,» dit le grand Bricaud en hochant gravement la tête. Avec la résignation fataliste du paysan borné, il acceptait sa condition telle que le bon Dieu l’avait faite, il acceptait de grelotter la fièvre, d’être vieux à quarante ans, courbé en anse de pichet à cinquante, de s’en aller retrouver son père et sa mère au cimetière de Sivaud-le-Bourg, quand son heure serait venue; mais c’était un grand soulagement pour lui de songer que son garçon pourrait se soustraire à la fatalité.

La petite mère poussa un soupir, mais elle dit, comme son mari,. que le capitaine avait raison.

Et voilà comment et pourquoi, du consentement de tous ceux qui avaient autorité sur lui, le beau Sylvain fut destiné, dès sa plus tendre enfance, à servir son pays, entre les deux coquilles d’une brillante cuirasse, la tête emboîtée dans un casque élégant à plumet rouge, la grande latte au côté, avec l’avenir devant lui.

Mais, pour le moment, c’était le fils «bien braillant et bien venant » d’un petit métayer, qui, malgré tout son courage et toute sa bonne volonté, avait bien de la peine, après avoir joint les deux bouts, à mettre de côté, bon an mal an, quelques écus de six livres; la terre était si mauvaise dans ce canton-là, et les procédés de culture si arriérés!

C’est sans doute cette pensée qui poussa le grand Bricaud à se lever de son escabelle. Ayant regardé la hauteur du soleil, il dit en manière d’excuses: «Voilà qu’il est grand temps que je reparte. Bien le bonjour à toute la compagnie; vous excuserez, capitaine?

—Fais, fais, mon garçon, lui répondit le capitaine en lui adressant un petit signe de tête. La consigne est la consigne. Pars du pied gauche, et du cœur à la besogne! Moi, je reste pour tenir compagnie à la Marie et au cuirassier. Une femme qui nourrit a bien de la besogne; pendant qu’elle fera tous ses petits tours, moi, je veillerai sur mon «fieu» en épluchant les champignons.»

Le grand Bricaud s’en alla tout content, parce qu’il avait le cœur en repos et l’estomac bien lesté.

Lui parti, le capitaine assujettit sur son nez ses grosses lunettes de corne, tira de sa poche un canif bien aiguisé et se mit à peler les champignons. Tout en se livrant à cette importante occupation, il avait l’œil à tout, au sommeil du beau Sylvain qui s’était rendormi, aux allées et venues de la Marie.

Le capitaine se mit à peler des champignons.


Comme elle s’était assise un instant, à l’autre bout de la table, pour éplucher la salade, le capitaine lui dit: «J’ai toutes sortes d’idées, rapport à ton petit garçon. Avant qu’il soit en âge de s’engager, il coulera beaucoup d’eau sous le pont, et nous aurons bien des choses à lui montrer. Mais, comme dit cet autre, à chaque jour suffit sa peine. Pour le moment, beau et sain comme il est, nous ne devons avoir qu’une chose en tête, le garer des bobos et des accidents. Eh bien, ma fille, pour commencer par un bout, il y a une chose qu’il faut que je mette dans ta tête pour que tu la coules tout doucement dans la tête de ton homme. Ce trou à fumier, avec son purin qui déborde par toute la cour, c’est une chose laide pour l’œil, désagréable pour le nez et mortelle pour la santé : tu entends bien, ma fille, mortelle pour la santé de Sylvain, comme pour la tienne, comme pour celle de ton homme. Il y a là dedans toutes sortes de mauvaises fièvres que le soleil en fait sortir.

— De tout temps..., objecta la Marie.

— De tout temps le pays a été malsain, c’est sûr; mais c’est déjà bien assez du mauvais air des marais de Brenoux dont on a bien de la peine à se garer, sans avoir un petit marais de Brenoux à sa porte, sous son nez. J’ai vu, dans mes courses, des pays bien cultivés et bien soignés: jamais, dans ces pays-là, on n’a le trou à fumier devant sa porte. Me crois-tu?

— Je vous crois, répondit simplement la Marie, et je conterai cela à mon homme. Il grognera peut-être, parce que c’est un travail et une dépense, mais il me suffira de lui dire: «Le capitaine l’a dit, et d’ailleurs il s’agit de la santé de Sylvain.»

— Et de sa sûreté aussi. Car enfin Sylvain ne passera pas toute sa vie couché dans son berceau; il marchera, il courra, il s’échappera, et sais-tu bien qu’un petit enfant se noierait dans le trou au purin?

— C’est encore vrai, dit la Marie en frissonnant.

— Au lieu que sur une bonne terre bien battue, avec une bonne couche de sable, pour qu’il puisse s’amuser et tomber sans se faire de mal... Ce n’est pas le sable qui manque dans l’Hougue, et cela m’amuserait d’en tirer.

— Oh! quelle bonne idée! répondit la Marie en joignant les mains d’admiration.

— Et puis, sais-tu? pour que le petit ne fût pas exposé à se jeter dans les jambes des bêtes, on planterait une bonne barrière aux deux tiers de la cour. Les barrières, ça me connaît, c’est moi qui ai fait toutes les miennes.»

La Marie était devenue toute rouge d’émotion.

«Capitaine, dit-elle à son vieux parent, les gens des deux Sivaud disent que vous avez une bonne tête sous votre chapeau et un bon cœur sous votre gilet...

— Ça vient d’avoir été militaire, répondit le capitaine sans fausse honte; tous les militaires sont comme ça, tous.

— C’est possible, reprit la Marie avec une respectueuse énergie, mais...

— Sylvain sera comme cela, ajouta le capitaine.

— Dieu vous entende et vous bénisse. Quand je pense à tout ce que vous faites pour nous, à tout ce que vous imaginez, je me demande comment nous pourrons jamais...

— Soigne-moi mon cuirassier et nous serons quittes.» Et comme elle ouvrait la bouche pour ajouter quelque chose, il s’écria d’un ton bourru: «Nom d’un tonnerre, à qui est-ce que je parle?»

Il parlait à la Marie, bien sûr; mais il avait parlé si fort que le beau Sylvain s’éveilla et se mit à brailler.

«Allons, bon! dit le capitaine d’un air penaud, voilà que je l’ai réveillé. Vieille bête que je suis!

— Oh! capitaine, dit la Marie d’un air scandalisé.

— Vieille bête que je suis! répéta le capitaine avec obstination. Est-ce son heure de boire?

— Oh non! pas encore. Je vais le rendormir.

— Pas du tout, comme c’est moi qui l’ai réveillé, nom d’un chien! c’est moi qui le rendormirai!

— Oh! je ne voudrais pas...

— Oui, mais, moi, je veux!

— Capitaine, je vous en supplie.

— La Bricaud, je t’en supplie encore plus fort.

— Si l’on vous voyait, on en rirait.

— Mon sac!» s’écria le capitaine, en s’emparant triomphalement de l’objet en litige.

La locution: «Mon sac!» jouait dans la conversation du capitaine le même rôle à peu près que le mot altro! dans le langage populaire en Italie. Elle n’avait pas de sens précis, mais elle voulait tout dire, selon le temps, les circonstances et les dispositions présentes du capitaine. Ici, par exemple, comme elle était accompagnée d’un rire méprisant et d’un haussement d’épaules, on peut la traduire par cet équivalent plein d’élégance: «Je m’en moque comme de l’an quarante!»

«Écoutez, capitaine, reprit la pauvre Marie, vrai de vrai, rendez-le-moi, vous ne saurez pas l’empêcher de pleurer.

— Ah! tu crois cela; eh bien, tu vas voir.» Là-dessus le capitaine ouvrit la demi-porte et cria: «Petits, petits, petits!»

La mère poule apparut au tournant de la chaussée, suivie de ses poussins.

«Allons, vous autres, dit le capitaine à la petite bande, essuyez-vous les pieds avant d’entrer, et venez picoter la salade, la bonne salade, pour amuser le beau Sylvain.»

La société entra sans se faire prier davantage, et se mit à nettoyer prestement le petit tas d’épluchures. La poule caquetait, les poussins pépiaient, le capitaine dansait sur place, et, pour que le beau Sylvain fût charmé par l’ouïe aussi bien que par la vue, il se mit à lui chanter d’une voix parfaitement fausse celles des chansons de Déranger qui célébraient la gloire de l’autre.

Pendant que chacun était à son affaire, il y eut un grand bruit de sabots fêlés sur la chaussée, une ombre passa en clopinant devant la petite fenêtre et bientôt un pauvre idiot boiteux, d’une vingtaine d’années, que l’on appelait l’Innocent, montra au-dessus de la demi-porte sa tête ébouriffée, surmontée d’un chapeau sans forme et sans couleur. Il ôta son chapeau, le tendit par-dessus la porte, sans entrer, et nasilla plutôt qu’il ne dit: «Chrétiens du bon Dieu, la charité à l’Innocent!» Pendant que la Marie s’affairait à couper un croûton à la miche, les yeux de l’Innocent, qui s’étaient accoutumés à l’obscurité de la salle, se fixèrent avec un étonnement stupide sur cet objet extraordinaire: un foudre de guerre transformé en nourrice sèche. Quand il eut bien compris le comique de la chose, il éclata d’un gros rire, un de ces rires qui procèdent par gammes ascendantes et descendantes, saus aucune interruption.

«Allons, lui dit la Marie en lui tenant le croûton et en s’interposant autant que possible entre les regards de l’Innocent et le spectacle qui avait excité son hilarité, voilà un beau croûton, mets-le dans ton bissac et continue ta tournée!»

Mais l’Innocent, dont personne n’avait pris soin de polir les manières, se penchait tantôt à gauche, tantôt à droite, selon les mouvements qu’elle faisait pour lui cacher le capitaine.

«Il y a là, derrière vous, dit-il, un monsieur qui me donne deux liards tous les samedis. Cher monsieur du bon Dieu, la charité à l’Innocent!

— Mais certainement, mon garçon, tu auras tes deux liards,» dit le capitaine, sortant de l’obscurité et s’avançant au grand jour, sans vergogne, toujours chargé de son précieux fardeau. «Sylvinet, dit-il, voilà le pauvre Innocent, il n’a ni papa ni maman, ni parrain pour lui donner à boira et à manger. Il ne faut pas le renvoyer les mains vides, quand il vient demander la charité aux chrétiens du bon Dieu. Tu es un chrétien du bon Dieu, Sylvinet, ça, j’en suis témoin, et c’est toi qui vas donner les deux liards à l’Innocent. Marie, cherche dans la poche de droite de mon gilet, c’est la poche aux liards. Très bien, ma bonne fille. Maintenant, mets-moi ça dans la main de Sylvinet, pour qu’il apprenne tout jeune à faire la charité !»

La Marie n’eut pas plutôt placé les deux liards dans la paume du beau Sylvain, qu’il referma ses doigts dessus comme un avare, et porta les deux liards à sa bouche comme un goulu. Mais la Marie, qui connaissait ses manières, avait prévu le coup de temps. Au lieu de lui laisser savourer cette étrange friandise, elle lui introduisit prestement entre les lèvres un petit tampon de linge qui recélait dans ses flancs arrondis un mélange de mie de pain et de sucre. C’est avec ces tampons-là que les femmes du pays trompent l’impatience de leurs nourrissons, quand ils se réveillent entre les heures du repas et qu’elles ont trop à faire pour s’occuper d’eux. Sylvinet donna dans le panneau, et, profitant de ce qu’il avait concentré toute sa jeune attention sur le tampon de linge, elle dirigea le petit bras vers le chapeau de l’Innocent, et la main inerte laissa tomber les deux liards au fond du triste couvre-chef. Si l’on considère le fait matériel, Sylvain avait donné de sa main deux liards à un pauvre; mais, si l’on considère l’intention, il avait simplement laissé choir les deux liards, parce que son attention et sa volonté étaient occupées ailleurs. «Mais, qu’importe, comme disait le capitaine, c’est toujours un commencement, et l’on ne saurait s’y prendre de trop bonne heure pour inculquer aux enfants de bons principes!»

«C’est l’heure de son repas, rendez-le-moi,» lui dit la Marie un peu sèchement. Elle lui en voulait de s’être donné en spectacle; la preuve qu’il s’était donné en spectacle, c’est que l’on entendait l’Innocent faire «Oh! oh! oh!» tout le long de la chaussée. Le capitaine, il est vrai, prétendait que, s’il faisait «Oh! oh! oh!» c’est qu’il était content d’avoir reçu deux liards de la main du beau Sylvain. Mais Marie, têtue ce jour-là comme une petite mule, persistait à soutenir qu’il faisait «Oh! oh! oh!» pour se gausser du capitaine.

«Tu y tiens! dit le capitaine d’un ton conciliant.

— Il faut bien que j’y tienne, c’est forcé, vous savez.

— Bon! reprit le capitaine, de plus en plus conciliant. Si je disais: «Mon sac!» tu retiendrais ta langue, mais tu n’aurais pas le cœur satisfait. Et je veux, moi, que celle qui donne son lait au beau Sylvain ait le cœur satisfait. On n’a pas couru le monde sans savoir que, quand on contrarie la nourrice, c’est le nourrisson qui s’en ressent. Eh bien, ma fille, ajouta-t-il pendant que la Marie se détournait un peu pour donner le sein au beau Sylvain, auras-tu le cœur content, si je te dis que ce que je viens de faire, il y a deux fameux lapins qui l’ont fait avant moi, deux grands empereurs: l’empereur Henri IV et l’empereur Napoléon Ier? L’empereur Napoléon Ier, tu le connais comme la poche, je t’en ai assez parlé ; mais ce qu’était l’empereur Henri IV, le sais-tu?

— Tout ce que j’en sais, répondit la Marie en tournant un peu la tête vers lui, par honnêteté, c’est que c’était un brave homme, qui aimait le pauvre monde et qui voulait leur faire avoir la poule au pot tous les dimanches.»


«Très bien! ma fille, très bien! c’est tout à fait cela. Eh bien donc, l’empereur Henri IV, un Bonaparte, ça va sans dire, grand-père ou arrière-grand-père du mien (je ne me souviens pas lequel des deux, mais c’est l’un des deux, pour sûr; enfin, peu importe; c’était un bon père), un jour donc, l’empereur Henri IV s’est mis à quatre pattes sur un tapis et il a pris ses petits sur son dos, pour que ça les amuse. On fait entrer un grand personnage, qui dit: «Bien le bonjour, la compagnie, monsieur, madame et les petits. Mais, sire, qu’est-ce que vous faites donc là comme ça, à quatre pattes? — J’amuse mes petits. — C’est très gentil, sire, vous êtes un bon père; ne vous dérangez pas pour moi, continuez.» Eh bien, ma fille, qu’est-ce que tu crois que ça aurait fait à ce brave homme d’avoir été vu par l’Innocent, et d’entendre l’Innocent faire: «Oh! oh! oh!» par là-dessus? Rien du tout. Moi de même; et encore je n’étais pas à quatre pattes!

«Ce que je viens de le conter là, je l’ai vu sur une image et quelqu’un me l’a expliqué. Mais ce que je vais le dire, je l’ai vu de mes yeux! Oui, de mes yeux, j’ai vu le grand Napoléon prendre le petit roi de Rome dans ses bras. Et tu crois peut-être qu’il s’en cachait? Au contraire, il l’a pris dans ses bras, devant ses soldats, et il le leur a montré. Les soldats, qui n’étaient pas des Innocents, n’ont pas fait: «Oh! oh! oh!» ils ont crié : «Vive l’empereur! vive le roi de Rome!» Ainsi, tu vois bien, ma fille!»

La Marie fit un signe d’assentiment, et, pour s’excuser de sa malhonnêteté, car c’est toujours malhonnête de ne pas répondre à une personne qui vous parle poliment, elle leva les sourcils et d’un mouvement de tète désigna le beau Sylvain qui commençait à s’endormir.

D’un signe de tête, le capitaine montra qu’il comprenait; ensuite, croisant ses bras sur sa poitrine, il demeura aussi immobile qu’un sphinx, très fier du succès oratoire qu’il venait d’obtenir, et très satisfait d’avoir eu à faire parade de la profondeur et de l’exactitude de ses connaissances historiques.

Quand le beau Sylvain dormit du sommeil du juste et que la Marie l’eut réintégré dans son auge, le capitaine lui fit signe de venir s’asseoir auprès de lui et lui dit à voix basse:

«C’est comme celle auge! il faudra changer ça aussi!

— Quelle auge? demanda la Marie avec une surprise bien naturelle.

— Eh! pardi, cette boîte où tu fourres ton enfant, et que tu appelles un berceau. Il étouffe là dedans, il ne respire pas, et tous les médecins veulent qu’un enfant respire à son aise.

— Mais, capitaine, nous avons tous élé élevés dans des affaires comme ça: vous, Vincent, moi.

— Nous n’en vaudrions que mieux si nous avions respiré à notre aise, riposta le capitaine d’un ton péremptoire.

— Je ne parle pas de Vincent et de moi; mais vous, capitaine, vous êtes droit comme un peuplier et fort comme un chêne.

— Je serais encore plus droit et encore plus fort. Je le sens, je le sais, personne n’osera me soutenir le contraire. Et puis, ce fond de boîte qui pose à plat contre la terre battue, c’est une souricière à rhumatismes. Tu ne veux pas, n’est-ce pas, que Sylvain s’en aille faire sa première communion sur des béquilles?

— Non, bien sûr, mais...

— Mais je me charge de remplacer l’auge par un berceau plus chrétien, en osier, en joli osier; l’air se promène entre les brins d’osier, et l’entant en a sa suffisance. Et puis, ces berceaux-là, ça se pose sur quatre pieds, et l’enfant ne passe pas tout le temps de son dormir à pomper cette mauvaise humidité de la terre, d’où viennent toutes nos maladies, toutes!»

La Marie, effrayée à l’idée que le beau Sylvain passait tout le temps de son dormir à pomper la meurtrière humidité de la terre, s’écria avec énergie: «Alors, le plus tôt sera le meilleur.

— C’est ce que je me dis.

— Mais où trouve-t-on ces berceaux-là ?

— Au château d’Austerlitz!»

C’est de ce nom pompeux que le vieux soldat décorait facétieusement sa petite bicoque.

«Alors, vous voilà devenu marchand de berceaux? demanda la Marie, qui tombait de surprise en surprise.

— Marchand, non; fabricant, oui. Tu sais que je me connais à bien des métiers: tous les vieux soldats sont comme cela. J’ai donc fabriqué un berceau pour mon filleul, un grand, grand berceau où il se remuera à son aise. Je l’aurais déjà apporté ; mais les pieds m’ont donné un peu de mal. Je ne trouvais pas le bois que je voulais. Je l’ai trouvé aujourd’hui au bois des Pichets, chez des sabotiers, au moment où je m’y attendais le moins. On m’apportera ça demain matin, et demain soir le beau Sylvain pourra coucher dedans et... et ma montre me dit qu’il est temps que je m’en aille voir à mes lapins; et... je n’ai que faire de tes litanies, et de tes compliments et de tes remercîments. Sylvain est mon filleul, aussi bien qu’il est ton garçon; et... et si les parrains n’ont pas le droit de s’amuser de leurs filleuls, alors je me demande pour quoi faire les parrains ont été inventés?»

Dès le lendemain soir, le beau Sylvain coucha dans son berceau d’osier, porté sur quatre pieds d’une solidité à toute épreuve. Outre les avantages préconisés par le capitaine, la nouvelle couche avait celui de préserver l’occupant des coups de langue familiers de Pataud, qui se complaisait à lui lécher la figure, et de la visite de la mère poule et de ses poussins.

Puis, un jour poussant l’autre, le trou à fumier fut relégué dans un terrain stérile, derrière trois noyers rabougris qui ne s’étaient jamais consolés des gelées du grand hiver. C’était une innovation, que ce transfert du trou à fumier. Naturellement on en causa dans le hameau, mais on n’osa pas en causer trop haut, vu que l’idée était du capitaine, et que le capitaine était une autorité, mieux que cela, un grand homme. Aux grands hommes on passe bien des lubies.

Il résulta de la lubie du capitaine que l’eau du puits, gâtée jusque-là par les infiltrations du trou à fumier, devint plus avenante et plus claire. Ce fut la Marie qui s’en aperçut la première.

«Et voyez comme ça se trouve! disait-elle à un groupe de commères; voilà justement que Sylvain va manger des bouillies et des soupes!»

Grâce à l’activité et au grand savoir du capitaine, la barrière de séparation a passé du domaine du rêve dans celui de la réalité. Pour une solide barrière, c’est une solide barrière, sans compter que la petite porte qui donne sur le chemin est un vrai chef-d’œuvre d’ingéniosité prévoyante: la clenche en bois est à l’extérieur. Pourquoi? Parce que, si elle était à l’intérieur, le jeune Sylvain, quand il sera en âge de trotter tout seul, ne manquerait pas de l’ouvrir pour aller voir ce qui se passe dans le vaste monde.

Et voilà que le capitaine, de menuisier se fait peintre, et l’on vient de partout voir la barrière verte. De peintre, le capitaine se transforme en tireur de sable, en charroyeur de sable, en semeur de graines et en planteur de rosiers. Le soleil éclaire une petite ferme bien vieillotte sans doute, mais une cour proprette et un petit garçon joufflu qui se roule à la journée dans le sable, en attendant que, devenu plus parfait de corps et d’esprit, il sache faire des pâtés avec le sable et porter le désordre dans les cultures.

Avez-vous lu l’Iliade? Si oui, cherchez en «la gibecière de votre mémoire» certain passage du IXe chant, où Phénix rappelle à Achille devenu grand les menus soins qu’il a pris de son enfance. Si vous n’avez pas lu l’Iliade, lisez-la-moi bien vite, ne fût-ce que par respect humain. Dans le monde des gens bien élevés on n’ose pas avouer que l’on n’a pas lu l’Iliade.

Or voici mot pour mot ce que dit Homère du capitaine Faret, pardon, je veux dire du capitaine Phénix. Mais il est facile de s’y tromper, car le capitaine Phénix était un vieux soldat et un vieux garçon comme le capitaine Faret, et, comme lui, il s’était épris d’un petit enfant, il en raffolait, il lui permettait toutes les libertés.

Écoutez voir le capitaine Phénix: «Ensuite, ô divin Achille (ô mon beau Sylvain), t’aimant de toute mon âme, je t’ai fait ce que tu es (c’est-à-dire cuirassier). Tu ne voulais pas aller avec un autre au festin (à la gamelle) ni manger dans le palais (c’est-à-dire dans la ferme du grand Bricaud), si, t’ayant assis sur mes genoux, je ne découpais les viandes dont tu te rassasiais (je ne te faisais manger ta bouillie) et si je ne te faisais boire du vin (remplaçons le vin par du cormé coupé d’eau). Combien de fois tu as arrosé ma tunique sur mon sein (mon grand tablier de peintre-menuisier-horticulteur) des breuvages que tu rejetais dans tes caprices d’enfant.»


Homère ne dit pas ce que pensait le divin Pélée des procédés et des caprices d’enfant du divin Achille, son fils, mais la tradition nous a transmis les paroles que l’indignation arracha au grand Bricaud, un jour que le petit Sylvain, vêtu en tout et pour tout d’une courte chlamyde, s’exerçait à grimper le long de la poitrine de son parrain, soutenu sous les aisselles par les deux énormes mains de son parrain et encouragé par les sourires à grands plis et les «Hop! hop! hop!» de son parrain. Le filleul manqua d’égards et de convenance, et le grand Bricaud s’écria, avec toute la naïveté et toute la liberté du langage homérique: «C’est un goret! — Ne répète jamais cela, lui dit le capitaine d’un ton sévère, les petits enfants sont des petits enfants!»

Homère continue ainsi: «De toi, j’ai tout souffert (m’as-tu assez souvent tiré les moustaches, m’as-tu assez souvent griffé le nez et la joue?) et j’ai enduré bien des fatigues (par exemple, quand je me mettais à quatre pattes, pour te faire grimper sur ma pauvre échine raidie, à l’exemple du fameux empereur Henri IV). Pensant que les dieux ne m’avaient pas accordé de fils, ô Achille (ô Sylvain), je faisais de toi mon fils, afin qu’un jour tu détournasses de moi les amers outrages (le plus amer de tous, ô Sylvain, celui de te voir «marrer» la vigne, au lieu de ceindre l’épée, d’enfourcher le cheval de guerre et de charger les ennemis de la France).»

Aussitôt que le beau Sylvain fut en état de se transporter d’un lieu à un autre, sans secours étranger, il en profita pour faire de nombreuses expériences sur l’impénétrabilité de la matière et la résistance des corps durs, en d’autres termes il se lançait toujours avec tant d’impétuosité, qu’il avait sans cesse la tête et les membres couverts de contusions. Il n’attendait pas que l’une fût guérie pour en attraper une autre. Le père poussait de gros «Hélas! mon Dieu!» la mère vivait dans des transes perpétuelles. Mais, comme le drôle ne pleurait jamais et ne se plaignait même pas, le capitaine se réjouissait de voir son cuirassier si dur au mal.

Une seule fois il intervint pour dire son mot. Le cuirassier, attiré par l’odeur de la soupe, s’était rué vers la table avec un emportement si sauvage, qu’il s’était empêtré dans une escabelle et avait roulé sur le sol en compagnie de cet objet massif, qui dans sa chute avait, ce semble, pris un malin plaisir à lui infliger quelques contusions supplémentaires. Outré de cette félonie, le cuirassier se releva, rouge de colère et tomba à coups de pied et à coups de poing sur l’escabelle.

«Sylvain!» dit le capitaine d’un ton bref et sévère.

Sylvain leva la tête et regarda son parrain d’un air surpris; son parrain ne l’avait pas habitué à ce ton-là.

«Es-tu un homme? reprit le capitaine.

— Sylvain est un homme,» répondit fièrement le filleul. Je crois bien que c’était un homme! Il allait sur ses quatre ans et demi, et depuis l’âge de trois ans, sur les instances du capitaine qui s’impatientait de le voir en jupon, «comme une fille» on l’avait introduit dans sa première culotte. Une maîtresse culotte, par parenthèse, une culotte bâtie à profit de ménage, dont les larges canons dissimulaient la forme des jambes de Sylvain, couvraient en entier ses pieds nus en débordant même un peu par delà le gros orteil, et dont la partie supérieure lui montait jusqu’à la moitié des omoplates d’une part, et de l’autre atteignait presque le menton. Cette culotte avait des poches considérables, au fond desquelles le filleul du capitaine avait fièrement fourré ses poings pour répondre: «Sylvain est un homme!

— Un homme, reprit gravement le capitaine, ne tape pas sur une escabelle, qui ne peut pas lui rendre ses coups!

— L’escabelle a fait tomber Sylvain, objecta-t-il après une demi-minute de profondes réflexions.

— Non, bonhomme, reprit patiemment le capitaine, c’est Sylvain qui a fait tomber l’escabelle. Une escabelle, c’est du bois; du bois, ça ne sait pas ce que ça fait. Ça ne bouge pas quand on n’y touche pas; ça tombe quand on y touche trop fort. Ça fait du mal aux petits garçons qui se cognent contre, parce que c’est dur; mais ça n’a pas plus de malice que de vie. Il n’y a que les nigauds qui tapent sur le bois pour se venger et Sylvain n’est pas un nigaud.

— Non, Sylvain n’est pas un nigaud!» répondit naïvement le beau Sylvain; et il ajouta: «Ne tapera plus sur les escabelles!»

Et il ne tapa plus sur les escabelles. Mais, comme il n’avait pas promis de ne pas franchir la fameuse barrière verte, il la franchit un beau jour d’été. Voici en quelques circonstances:

Le capitaine avait décidé dans sa tête que son cuirassier nagerait comme un poisson, parce qu’il convient qu’un homme puisse se tirer d’affaire et aussi sauver les autres, le cas échéant. Comme il n’est jamais trop tôt pour bien faire, dès l’âge de six ans il l’emmena barborter dans l’Hougue par les beaux jours d’été, pour l’habituer à l’eau.

C’était dans un droit choisi avec soin, à l’ombre d’un grand bouquet d’aunes. L’eau coulait tiède et limpide, profonde d’un pied à peu près, sur un banc de sable fin. Le cuirassier, nu comme un jeune dieu mythologique, s’ébattait avec délices, pendant que le capitaine, planté en aval, comme un héron, sur ses deux jambes nerveuses, le pantalon relevé jusqu’aux genoux, pêchait le goujon, un œil sur le bouchon de sa ligne, l’autre sur le petit Triton dont les culbutes et les soubresauts troublaient la limpidité de l’Hougue; or il paraît que les goujons, quoiqu’ils recherchent les endroits limpides sur les bancs de sable, aiment assez qu’on trouble leur eau. C’est leur idée, à ces bêtes. «Et ça se trouve bien, disait le capitaine, parce que, comme cela, je peux faire deux choses à la fois, pêcher et baigner mon cuirassier.»

Le cuirassier prenait un tel plaisir à ces ébats, qu’il attendait toujours son baigneur avec impatience. Sans avoir dans sa poche cet objet superflu que l’on appelle une montre, il connaissait à une minute près l’heure du bain; et quand, pour une raison ou pour une autre, le baigneur s’attardait de quelques minutes, il trouvait son cuirassier debout derrière la barrière, le nez passé entre deux pâlis, guettant son arrivée.


Ils rencontrèrent une bonne femme.


CHAPITRE IV

Table des matières

Sylvain prêche la propreté à un petit «goret» et le courage à un grand poltron. —Sylvain gardeur d’oies. — Escapades. — A l’assemblée de Sivaud-le-Bourg. —Mort de la Marie. — Changement fâcheux dans le langage et les manières de Sylvain. —L’homme rouge corrompt la Flabault à prix d’or.

Or il arriva un beau jour de juillet, à l’époque où Sylvain avait six ans, que le capitaine reçut à l’improviste la visite d’un frère d’armes. Le cuirassier attendit un gros quart d’heure, le nez entre les deux pâlis, auxquels ses grosses mains potelées se cramponnaient avec impatience.

Au bout d’un quart d’heure, sa résolution fut prise, et il décida qu’il irait se baigner tout seul. Comme il n’était pas assez grand pour atteindre la clenche, de l’autre côté du guichet, il se mit en tête de sortir par escalade. A force de jouer des pieds, des mains et des genoux, il finit par se hisser jusqu’en haut. Arrivé là, il prit mal ses mesures, et, au lieu de descendre de l’autre côté, dégringola les quatre fers en l’air. La rotondité de sa personne amortit la lourdeur de la chute. Il demeura cependant quelques secondes sur le dos, un peu étourdi et très penaud: il ne s’était pas attendu à cela. Quand il eut repris ses sens, il secoua les oreilles et se mit à cheminer dans la direction de l’Hougue.

Chemin faisant, comme il passait devant une chaumine de triste apparence, il vit un petit garçon de trois ans, extraordinairement malpropre, qui flânait au soleil, assis sur une pierre plate, le long d’un mur, parmi des touffes d’orties.

Sylvain avait très bon cœur, et cela lui fit de la peine de voir un petit garçon qui avait l’air d’être en pénitence. Il pensa donc à le distraire. De plus, il savait qu’il est honteux d’être sale, et le petit malheureux était sale au delà de toute expression. Il s’arrêta au milieu du chemin et regarda le petit garçon..

Le petit garçon le regarda à son tour. Alors le beau Sylvain décida qu’il ferait une œuvre méritoire en mêlant l’utile à l’agréable, c’est-à-dire en emmenant le petit garçon pour le distraire, et en profitant de l’occasion pour lui faire prendre un bain hygiénique dans l’Hougue.

Il sourit au petit garçon et le petit garçon lui rendit son sourire.

La glace étant ainsi rompue, le beau Sylvain dit poliment, d’une voix douce et insinuante:

«Petit goret, viens te promener avec moi, je te ferai prendre un bon bain dans l’Hougue, à un endroit que je sais.»

Le petit «goret», qui s’ennuyait sur la pierre plate où sa mère l’avait mis en pénitence, se leva sans faire la moindre objection sur les termes de l’invitation et mit avec une confiance touchante sa patte malpropre dans la main de Sylvain.

Les voilà tout d’abord les meilleurs amis du monde: Sylvain vantant les délices du bain, et l’autre racontant, avec des grimaces de petit sauvage goulu, que sa mère cuira le lendemain, et qu’il mangera du bon pain frais! oh! comme il en mangera!

Ils descendaient vers la rivière, sur les cailloux roulants du chemin pierreux, entre deux talus couverts de thym et de serpolet, Sylvain mesurant avec complaisance ses enjambées de jeune géant sur le trottinement du petit goret, lorsqu’ils rencontrèrent une bonne femme qui remontait la pente en geignant. On voyait qu’elle venait du lavoir, car elle avait toute une charge de linge mouillé sur l’épaule gauche, et elle portait sous le bras droit une de ces boîtes ouvertes d’un côté, où les lessiveuses s’agenouillent dans la paille pour mouiller, battre, tordre et rincer leur linge.

«Hélas! mon bon Dieu! dit la bonne femme, où allez-vous donc comme ça, mes enfants, tous les deux tout seuls, comme deux petits abandonnés?

— Nous allons nous baigner, répondit poliment le beau Sylvain.

— Vous baigner, miséricorde! mais vous vous noierez pour sûr.

— Non, répondit gravement Sylvain, je sais un endroit où on ne se noie pas. Laissez-nous passer, dites; il faut que je lave ce petit-là, regardez comme il est sale.»

La bonne femme, qui n’y voyait plus bien clair, s’approcha des deux enfants, contempla le petit «goret» en clignant des yeux, fit une grimace et dit: «Pour sale, il est sale, et ça ne m’étonne pas; toi, qui parles si sagement, tu dois être le Sylvain à la Bricaud. Puisque tu dis que tu sais un bon endroit, tu en sais un pour sûr, car jamais dans votre famille on n’a su ce que c’était que de mentir ou de se vanter. Mais, avant de laver ce petit dans la rivière, sais-tu s’il n’a pas mangé depuis peu? Tu sais qu’il ne faut pas se mettre à l’eau après avoir mangé.»

Le petit «goret» avoua qu’il venait de manger un plat tout entier de pruneaux et de poires tapées, qu’il les avait encore sur l’estomac, et que c’est pour cela que sa mère l’avait mis en pénitence sur la pierre plate.

Sylvain fut saisi d’une peur affreuse à l’idée que le petit «goret» serait peut-être mort, s’il l’avait mis dans l’eau avec la charge de poires tapées qu’il avait sur l’estomac. Ensuite il eut envie de le gronder pour n’avoir pas parlé de cela tout de suite. Mais il réfléchit qu’il avait affaire à un tout petit «goret» sans connaissance, et que d’ailleurs ce n’était pas le «goret» qui lui avait demandé à venir.

Il dit donc d’un air de profonde sagesse: «Je crois bien que je vais le remettre là où je l’ai pris.

— C’est ça, mon pichon, dit la vieille femme en remuant la tete d’un air d’approbation. Reconduis-le; il est si petit qu’il serait bien capable d’avoir peur s’il rencontrait un chien ou des vaches. Et puis, vois-tu, pendant que tu y seras, tu feras peut-être aussi bien de retourner à la maison. Tes parents savent-ils que tu t’en vas comme cela tout seul à la rivière?

— Non, répondit franchement le beau Sylvain.

— Alors ils seront en peine de toi.

— Je n’avais pas pensé à cela. Alors je m’en retourne chez nous.

— C’est joli de ta part. Va, mon mignon!»

La bonne femme regarda partir les deux enfants, scandalisée de la saleté de l’un et émerveillée de l’obéissance de l’autre. Ensuite elle prit, en geignant bien fort, un sentier qui grimpait sur une bosse de terrain et devait aboutir dans le creux, au delà, à une masure, dont on apercevait seulement la cheminée et le toit couvert de joubarbes et d’iris. De temps en temps elle s’arrêtait pour respirer. Alors elle se retournait pour adresser aux deux enfants des signes d’encouragement.

Comme Sylvain n’était pas trop content de lui-même, il ne desserra guère les dents. Cependant il n’eut pas le cœur de malmener le marmot malpropre. Après l’avoir remisé sur sa pierre plate, il allait s’éloigner, quand la mère de l’amateur de poires tapées apparut sur la porte de la masure.

«C’est donc toi qui me l’avais débauché ? dit-elle d’une voix criarde.

— Oh non! répondit honnêtement le beau Sylvain, je ne l’ai pas débauché. Je l’avais emmené pour le laver dans la rivière; mais, quand j’ai su qu’il venait de manger, je l’ai ramené et le voilà !

— Manger! cria la bonne femme; si ce n’était que manger! mais il a gloutonné tout notre souper de ce soir.

— Tout le souper?

— Tout!

— C’est très laid, dit sérieusement le beau Sylvain; et puis c’est très laid aussi d’être malpropre. Savez-vous, la mère, à votre place, moi, je le savonnerais.»

La mère le pria de se mêler de ce qui le regardait et lui dit que ce n’était pas la peine d’être fier comme un paon, parce qu’on était filleul d’un vieux pas grand’chose de soldat.

Sylvain devint aussi rouge qu’un coquelicot, mais il ne riposta pas; il savait qu’un enfant ne doit pas répondre malhonnêtement aux personnes âgées, même quand elles ont tort. D’un autre côté, il était absolument ahuri que l’on pût prendre si mal un conseil aussi sensé que le sien.

Quand on est sale, on doit se laver, n’est-ce pas? C’est tout naturel. Alors pourquoi cette femme se fâchait-elle? Et puis, qu’est-ce que son parrain venait faire là-dedans? Enfin!

Comme il s’en retournait tout triste au logis, par le chemin creux, il vit l’Innocent qui se hâtait en clopinant, avec un air effaré, comme s’il faisait tous ses efforts pour échapper à un grand danger. Tout à coup il s’arrêta, leva les bras au ciel et s’écria: «Il y a des vaches derrière moi; il y en a aussi derrière toi. Cache-moi, Sylvinet, défends-moi. Je suis perdu.

— Mais, ce n’est que des vaches, objecta Sylvinet, tout surpris de la terreur de l’Innocent.

— Les vaches, ça a des cornes!

— Qu’es-ce que ça fait?

— Elles vont m’encorner! Regarde ces yeux qu’elles me font! Oh, Seigneur! Sylvinet, cache-moi, defends-moi! Tu vois bien que je suis perdu.»

Il y a des hommes qui sont braves par tempérament et que rien n’effraye, parce qu’ils n’ont pas le sens du danger. Sylvain était destiné à devenir un de ces hommes-là, ou plutôt c’en était déjà un en herbe. Cela ne lui fit rien du tout de se voir pris entre deux troupeaux de vaches. Il marcha droit devant lui, se contentant d’obliquer un peu du côté du talus. Les vaches prirent naturellement l’autre côté du chemin. Quelques-unes, plus curieuses que les autres, s’approchaient pour flairer cet atome qui leur disputait le passage; d’un geste assuré de ses petits bras, l’atome les écartait sans difficulté. Une fois hors de danger, l’Innocent qui l’avait suivi pas à pas, en tremblant de tous ses membres, prit sa course à travers champs, sans se donner le temps de le remercier.

Sylvain rentra au domicile l’oreille basse et raconta ses aventures avec sa franchise accoutumée; s’il oublia l’épisode des vaches, c’est que cette rencontre ne lui pesait pas sur la conscience, comme le reste. On ne le gronda pas, puisqu’il avouait si franchement son escapade. Mais le capitaine lui fit promettre de ne plus jamais sortir de son enclos sans permission.

Quand Sylvain eut attrapé ses sept ans, on lui mit une belle gaule entre les mains et on lui confia un petit troupeau d’oies, qu’il menait pâturer dans des endroits qu’on lui indiquait d’avance. L’idée du troupeau d’oies était née dans le cerveau du capitaine. «Trop petit, se dit-il, pour travailler la terre, trop grand pour rester les bras croisés!» Il avait d’abord songé à un troupeau de dindons; mais, informations prises, il apprit que les dindons n’avaient jamais réussi dans le pays et que les oies réussiraient peut-être. C’est lui qui avait fait la première mise de fonds. On le payerait sur les bénéfices, et le surplus reviendrait à Sylvain, sans qu’on l’en avertît. On placerait cela à la caisse d’épargne.

Au bout de quelques mois, le capitaine s’aperçut que Sylvain avait, comme qui dirait, l’instinct de la consigne. Je m’explique. Jamais il ne conduisait son troupeau dans un autre endroit que celui qu’on lui avait désigné, et cependant il y avait des endroits qu’il préférait aux autres. Jamais, pendant la durée de ses longues factions, il ne quittait son poste pour aller jouer avec les autres bergers ou les vachers qui gardaient leurs bêtes dans les champs voisins. Il fit bien des sottises d’enfant, dans le cours des années; mais il n’en commit jamais une seule pendant les heures de service, et notez qu’il semblait prendre une sorte de plaisir à être de service et à se reposer dans l’obéissance passive.

Aussi le capitaine, plus clairvoyant que le père et la mère, mettait tous ses soins à l’occuper utilement sans le fatiguer, lui faisant faire ses courses et ses commissions à Sivaud-le-Bourg, l’emmenant pêcher, chasser, ramasser des champignons, lui enseignant tous les petits métiers que doit savoir un bon soldat, lui donnant des leçons de marche et de maintien, et plus tard d’escrime.

Mais on ne peut pas toujours tenir un garçon à l’attache, surtout un petit hercule, en qui la vie surabonde et qui a besoin de dépenser le trop-plein de son activité.

C’est pendant ses heures de loisir qu’il faillit se casser les reins, en allant dénicher un nid de pie, presque au bout d’une branche, à une hauteur effrayante. C’est pendant ses heures de loisir qu’il mit le feu à une brande, en faisant la partie d’aller manger avec quelques camarades des pommes de terre cuites sous la cendre. Les autres se sauvèrent comme des moutons effrayés. Lui seul garda son sang-froid, et au grand détriment de ses souliers, de son pantalon et de la peau de ses jambes réussit à faire la part du feu en piétinant aux endroits dangereux. Il porta longtemps les marques de cet exploit.

Il avait seize ans, lorsque, toujours pendant ses loisirs, il fit le pari de grimper jusqu’au coq du clocher par la chaîne du paratonnerre. Il y grimpa assez facilement; mais, quand il y fut, les curieux qui avaient suivi son ascension à partir de la plate-forme, le virent passer son bras autour de la tige de fer et demeurer complètement immobile. Il avait été pris de vertige. Tout le bourg, le nez en l’air, s’attendait à le voir lâcher prise et tomber sur le pavé. On racontait déjà dans les groupes que pareil accident était arrivé, il y avait une trentaine d’années. Tout à coup on le vit agiter son chapeau de la main gauche, le remettre sur la tête et descendre tranquillement.

A dix-sept ans, autre pari. Il devait parcourir en trois quarts d’heure la distance de Sivaud-le-Hameau à Sivaud-le-Bourg, aller et retour. Il gagna son pari, mais il resta six semaines au lit entre la vie et la mort avec une belle fluxion de poitrine. Un autre y serait resté, il en revint.

Chacun de ces exploits mettait l’esprit du capitaine dans un état singulier. Le capitaine ne pouvait, au fin fond de son cœur, s’empêcher d’admirer l’intrépidité et la crânerie de cet «animal», comme il l’appelait. Et puis, il avait froid jusque dans la moelle des os, à l’idée qu’un beau jour on le rapporterait sur une civière, mort ou, qui pis est, estropié. Allez donc faire entrer un estropié dans un régiment de cuirassiers! Le jour où ce malheur arriverait, le capitaine mourrait pour sûr. Qu’est-ce qui le soutenait, qu’est-ce qui l’acheminait tout doucement vers sa soixante-dix-neuvième année? L’espoir. L’espoir perdu, tout serait fini pour lui!

Aussi, à l’issue de la fluxion de poitrine, il supplia Sylvain de lui promettre de ne plus risquer sa peau avant son entrée dans la carrière. Sylvain se défendit assez longtemps et finit par promettre.

Il est plus que probable que le capitaine n’aurait pas eu à lui extorquer cette promesse, si la pauvre Marie avait vécu assez longtemps pour faire appel au bon cœur de son enfant et à son affection pour elle.

Mais la pauvre Marie était morte subitement l’année qui avait suivi la première communion de Sylvain, juste huit jours après l’assemblée de Sivaud-le-Bourg. Ah! le capitaine n’oublierait jamais cette date-là. Le lendemain même de l’assemblée, il était allé la trouver pendant que les deux «hommes» étaient aux champs, et il lui avait raconté, les larmes aux yeux, avec un débordement de joie et d’orgueil, ce que son garçon avait fait la veille à l’assemblée.


«Ma fille, écoute-moi ça sur ton gars, dit le capitaine à la Bricaud. Tu sais que je lui avais donné dix sous à dépenser à sa fantaisie. Il court aux chevaux de bois; je m’y attendais bien. Je lui dis: «Mon garçon, prends-en bien à ton aise; ça me fait plaisir de te voir tourner sur ces bêtes-là, quoiqu’elles soient en bois, et enfiler des bagues à chaque coup.» Au moment de monter, il voit un garçon de mauvaise mine qui regarde les chevaux avec des yeux tout ronds. «Pourquoi ne montes-tu pas? que lui dit notre Sylvain. — Parce que je n’ai pas d’argent. — Eh bien, monte, je paye pour toi. — Vrai? — Vrai! et ce petit-là, qui est derrière toi, est-ce que c’est ton frère? — Non, c’est un petit que je ne connais pas. — N’importe! Eh, petit, psitt!» Le petit accourt. «Monte, que lui dit Sylvain; eh bien, tu fais le difficile? — Oh! ce n’est pas cela, que répond le petit; j’ai là mes trois petits frères; fais-en monter un à ma place: ça lui fera encore plus de plaisir qu’à moi. — Toi, que dit Sylvain, tu es un bon gars, ils monteront tous les trois, et toi par-dessus le marché.» Voilà le garçon de mauvaise mine qui parle à l’oreille de notre Sylvain et qui lui dit: «Bête! ne dépense donc pas ton argent comme ça pour des petits rien du tout.» Je regarde notre Sylvain; il est rouge de colère, je ne lui dis rien à lui, mais je me dis à moi-même: «Très bien, Sylvain, très bien, mon garçon. Relève-moi ce vilain museau-là du péché de paresse! —Eh! l’homme, dit notre Sylvain à l’homme des chevaux de bois, vous voyez cet individu qui vient de me parler; je vous préviens qu’il n’est pas de ma société ; s’il monte, il payera sa place; moi, je ne le connais pas; vous, les petits, montez tous les trois.» Le museau devint blanc de rage; il regarde Sylvain, comme s’il avait envie de laper dessus. Et moi, je fais semblant de regarder d’un autre côté, pour ne pas les gêner; mais je me dis: «Tape, museau, tape, tu trouveras à qui parler.» Il ne tape pas; il a peur, mais en passant près d’un des petits, qui était déjà monté, il le tire sournoisement par la jambe, pour le faire tomber. Vlan! vlan! qui est-ce qui a donné ces deux gifles-là ? c’est Sylvain. Le museau allonge un coup de poing, il en reçoit deux et roule les quatre fers en l’air. «Oh bien! que reprend Sylvain, pendant que l’autre se sauve, qu’est-ce que c’est que ce petit garçon qui porte une petite fille aussi grosse que lui? Approche, approche, monte aussi, toi, tu es de la fête, et passe-moi ta petite sœur qui ne saurait pas se tenir toute seule, et qui est trop lourde pour toi. Et maintenant, l’homme, faites tourner quand vous voudrez!» J’étais content de le voir si luron et si décidé, et puis si peu glorieux quand il s’agissait de faire plaisir; plus d’un y aurait regardé à deux fois, se sentant habillé de fête de la tête aux pieds, avant de prendre devant lui, sur son cheval, cette petite qui était quasi en loques et pas trop bien peignée. Sans compter qu’à la tenir il perdait la moitié de son plaisir, qui est de montrer son adresse à attraper beaucoup de bagues.


» Il lui parlait pour l’empêcher de s’apeurer en tournant, il la faisait rire, et il riait autant qu’elle, et moi je disais: «Honneur-z-aux dames! C’est un vrai militaire!»

» Quand ça se met à tourner moins fort, il demande à cette petite si elle veut recommencer. Elle répond qu’elle veut bien; Sylvain crie: «Que personne de ma société ne descende, nous allons faire un second tour.» Et après le second tour, il en commande un troisième, en l’honneur de la petite princesse, comme il l’appelait.

» Trois tours, pour six personnes, à deux liards par personne, ça fait bel et bien neuf sous. Mon Sylvain paye ses neuf sous sans broncher. Et avec le sou qui lui reste, il achète une de ces bouteilles où il y a des grains de chènevis roulés dans du sucre; il la donne à la petite, en lui recommandant de ne pas manger tout à la fois.

» Je dis à Sylvain: «Je sais que tu n’as plus le sou. — Et moi aussi, je le sais bien, qu’il me répond en riant.—Oui, mais moi, je ne veux pas que tu aies à regretter ton argent. — Mais, parrain, je ne le regrette pas; vous m’avez donné dix sous, je me suis amusé pour mes dix sous, tout est en règle. — Pour te montrer que je t’approuve d’avoir dépensé tes dix sous comme ça, je veux te faire entrer dans la baraque de la Femme sauvage. — Parrain, j’aime mieux pas; sauf votre respect, j’ai idée que ça me gâterait mon plaisir de tout à l’heure si on me payait pour ça; vous avez fait déjà un grand sacrifice; pas un sou de plus; promenons-nous, ça ne coûte rien.»

» Je me disais en moi-même: «C’est très bien ça,» et je crois que j’aurais répondu comme lui; mais moi, j’ai couru le monde, je suis un ancien militaire; où donc ce petit gars, qui n’a pas quitté son hameau, a-t-il été chercher des idées si militaires? C’est de toi qu’il tient ça, ma fille.

— Et de vous aussi.

— Peut-être bien. N’empêche que ce sera un vrai homme. C’est bon, c’est honnête, ça ne sait pas ce que c’est que le mensonge ou la peur. Ça n’est pas ce qui s’appelle dévot, non, on ne peut pas dire que ça soit dévot. Dans tous les cas, ça croit qu’il y a un Dieu, un Dieu qui nous voit et nous juge, et avec cette idée-là, nom d’un tonnerre! on est préservé de bien des choses mauvaises.»

Le bon capitaine aimait à raconter cet entretien, qu’il avait conservé mot pour mot dans sa tête, avec la ténacité de mémoire particulière aux gens illettrés. Et voilà que huit jours après, la pauvre Marie avait été prise d’une syncope et avait passé de vie à trépas, en une minute. Quel coup!

Ni le grand Bricaud ni Sylvain ne poussèrent les hauts cris: ce n’est pas la manière des gens du pays. Mais ils furent terriblement frappés tous les deux, sans le dire.

Le grand Bricaud devint tout drôle, buvant, mangeant et travaillant par habitude; mais on voyait qu’il n’avait plus de goût à rien. Quand vous lui parliez, il ne savait que vous répondre, vu que les trois quarts du temps il n’avait pas seulement entendu ce que vous lui disiez.

Son petit ménage s’en serait allé à vau-l’eau, si le capitaine n’eût pas cru de son devoir de se mêler de ses affaires.

Il lui fallait une ménagère. Le capitaine, faute de mieux, jeta les yeux sur la Flabault. C’était une femme d’âge, et, depuis qu’elle avait perdu son mari, elle vivotait misérablement dans sa cahute. Dans cette affaire, comme dans toutes les affaires humaines, il y avait du pour et du contre, et malheureusement ici plus de contre que de pour. La Flabault était honnête, en ce sens qu’elle n’aurait pas volé une épingle; mais elle était rapace et insinuante, et elle abuserait certainement de la simplicité et de l’indifférence du grand Bricaud, pour se faire donner bien des petites choses. Le capitaine pensa qu’il fallait faire la part du feu; et il fut convenu que la Flabault passerait ses journées chez Bricaud, pour nettoyer, épousseter, laver, savonner, cuisiner les repas et raccommoder le linge et les nippes de Sylvain et de son père.

La mort de la Marie avait été, dans tous les sens, un grand malheur pour Sylvain. Il en avait été comme «assauvagi», selon l’expression du pays. Non seulement, par bravade et pour se distraire, il avait fait des coups de tête, auxquels il n’aurait seulement pas songé autrefois, par crainte de lui déplaire et de la mettre en souci; mais encore il y eut un changement fâcheux dans son langage et dans ses manières.

La pauvre langue française, fort maltraitée dans tout le reste du département, était mise à toutes sauces à Sivaud-le-Hameau. Non seulement on estropiait les mots, non seulement on violait à la journée toutes les règles de la construction, mais on appelait tout crument un chat, un chat, et l’on jurait à faire frémir, sans se gêner, devant les enfants. Donc, depuis l’heure de sa naissance, un jeune Sivaudien se trouvait, au milieu de ses compatriotes, mâles et femelles, dans la même situation que le célèbre perroquet Vert-Vert au milieu des mariniers.

C’était si naïf et si naturel, que personne ne songeait à le remarquer. Les étrangers seuls s’en scandalisaient, et il venait si peu d’étrangers dans ces parages!

Le capitaine n’était pas un étranger. Il trouvait les choses en l’état où il les avait laissées, et cela le rajeunissait; sans compter qu’il ajouta à la langue courante certaines fleurs de rhétorique, qui, quoique venues de loin, prirent racine avec une facilité surprenante sur ce sol bien préparé.

La Marie comprenait la langue du pays et ne se choquait pas outre mesure de ses licences, elle y était tellement habituée! Mais cette langue, elle ne la parlait pas; une certaine distinction naturelle lui faisait éviter les vocables de haut goût. Le grand Bricaud et le capitaine avaient fini par se gêner un peu en sa présence, à cause d’elle d’abord, et ensuite à cause du beau Sylvain. Mais il leur arrivait souvent de s’oublier, et le beau Sylvain avait des oreilles et de la mémoire. D’ailleurs le beau Sylvain s’échappa bien jeune de son enclos, et au contact du monde extérieur il eut bien vite fait de compléter son vocabulaire. Mais, tant que sa mère vécut, il tria ses expressions pour lui complaire.

Quand elle fut morte et que la Flabault eut pris sa place au foyer, le torrent rompit sa digue. La droiture et la loyauté de Sylvain étaient en révolte perpétuelle contre le patelinage et les détours de cette vieille convoiteuse, qui appelait toujours votre attention à droite, quand l’objet de sa convoitise était à gauche. Il ne se gênait pas pour lui dire ce qu’il pensait d’elle et de ses manières. Elle pliait par intérêt et la rage de Sylvain s’en accroissait, car il n’était pas sa dupe. Alors il ouvrait les écluses à son éloquence, et toute la ferme en tremblait.

Le grand Bricaud écoutait tout cela, silencieux et morne; les sons atteignaient ses oreilles sans arriver jusqu’à son intelligence. Tout lui était indifférent; il s’absorbait dans le travail de la terre, pour ter rasser le souvenir par la fatigue du corps, et non plus pour entasser liard sur liard. Il passait quelquefois des journées entières sans adresser un mot à Sylvain, sans avoir l’air de le reconnaître.

Quand Sylvain fut bien remis de sa fluxion de poitrine, le capitaine surveilla son cuirassier avec autant de soin qu’en met un éleveur à surveiller le poulain sur lequel il compte pour gagner le Grand Prix.

Après avoir constaté que son homme était bien en point et «bon pour le service», le capitaine lui dit: «Le moment est venu!

— Bon!» répondit le cuirassier.

Et ce fut tout pour cette fois.

Pour la forme, on parla de la chose au grand Bricaud, qui répondit: «Bon!» et retomba dans ses humeurs noires.

Mais la Flabault était là, elle avait tout entendu; et par ses soins diligents la grande nouvelle se répandit dans Sivaud-le-Hameau, et fut bientôt connue à Sivaud-le-Bourg.

Elle excita l’intérêt d’un gros homme rougeaud, qui était en train de baptiser son café avec de l’eau-de-vie, après avoir déjeuné à outrance, à l’auberge de la Carpe. Le gros homme adressa quelques questions à ses voisins, acheva tranquillement son café, et s’en alla trouver le garçon d’écurie.

«Attelle,» lui dit-il, sans plus d’explications.

Pendant que le garçon, sans se presser, faisait sortir de l’écurie un cheval à longs poils et l’attelait à un tilbury crotté, l’homme rougeaud monta à sa chambre, plongea sa tête dans l’eau d’une cuvette pour se rafraîchir les idées, endossa une blouse bleue par-dessus sa redingote de drap luisant, se jeta sur la tête un chapeau de forme basse à larges bords, dégringola l’escalier, sauta dans le tilbury et fouetta son cheval.

En un rien de temps, il atteignit les premières maisons de Sivaud-le-Hameau. Un gamin demi-nu, qui polissonnait dans la poussière, lui indiqua la maison du grand Bricaud. Il ne pouvait pas se tromper, c’était la seule où il y eût une barrière verte.

Il ne se trompa pas en effet; et bientôt la Flabault, occupée à ravauder je ne sais quelles nippes, l’entendit crier, sacrer, tempêter et demander si tout le monde était mort là dedans.

Quand elle apparut sur le seuil de la bicoque, l’homme rougeaud lui demanda, sans descendre de sa voiture; «Est-ce ici le grand Bricaud?

— C’est ici, répondit la Flabault d’un air défiant.

— Le patron est-il là ?

— Non, il n’est pas là, il est aux champs, par là-bas.»

Comme le geste, qui accompagnait cette vague explication avait indiqué trois points cardinaux sur quatre, l’homme rougeaud, peu satisfait de la réponse, regarda la Flabault d’un air furibond et lui demanda d’une voix rogue: «Et le garçon?

— Le garçon n’y est pas non plus. Est-ce quelque chose que je pourrais leur dire?

— Non,» répondit sèchement l’homme rougeaud, qui, marronnant entre ses dents, se frottait le nez en signe de vexation et jetait tout autour de lui des regards de mauvaise humeur.

Tout à coup il se ravisa et dit: «Venez voir un peu ici, la mère.»

La Flabault ouvrit la barrière et s’avança du côté du marchepied.

«Savez-vous ce que c’est que ça? lui demanda l’homme rougeaud, en lui fourrant brusquement sous le nez une pièce de vingt sous, qui brillait doucement dans la paume brune et calleuse de sa grosse main.

La Flabault apparut sur le seuil.


— Oui, je sais ce que c’est, répondit la Flabault, dont les petits yeux luisants louchaient de convoitise sur la pièce d’argent.

— Eh bien, c’est à vous, si vous me mettez nez à nez avec le père ou avec le fils, d’ici à un quart d’heure. Voilà.

— Attendez donc, s’écria la Flabault. Maintenant que j’y pense, je suis sûre que vous trouverez le fils au château d’Austerlitz.

— Qu’est-ce que c’est que ça, le château d’Austerlitz? Un cabaret, hein?

— Non, c’est la maison du capitaine, à trois pas d’ici, derrière ce bouquet de marronniers; il y a deux maisons, mais celle du capitaine n’est pas faite comme nos maisons à nous. Elle est presque neuve, blanchie à la chaux. A côté de la porte, vous verrez en image un soldat dans une guérite.»

Le fait est que le capitaine, après avoir si longtemps monté la garde a la porte des autres, avait voulu être gardé à son tour. Il avait fait représenter sur son mur, par le premier peintre d’enseignes de Sivaud-la-Ville, un grenadier de la garde, de grandeur naturelle, qui faisait sa faction d’un air sévère, l’arme au pied, dans une guérite dont la perspective laissait fort à désirer.


Il s’arrêtait de travailler.


CHAPITRE V

Table des matières

Le capitaine Faret approuve fort la réponse de Sylvain à l’homme rouge. — Le grand Bricaud voudrait bien mourir. — M. Poffre apporte une grande nouvelle. — Récit du vieux Têtard. — Le 42° cuirassiers vient au-devant de Sylvain. — Le n° 1532. — La médaille de Sainte-Hélène. — Sylvain au régiment. — La Blanchisseuse. — Victoirine. —Opinion de l’adjudant Robinot sur le cuirassier Bricaud.

«Tiens! dit le capitaine, qui aperçut le premier l’homme rougeaud, voilà le marchand d’hommes de Sivaud-la-Ville. Qu’est-ce qu’il vient faire par ici dans son tilbury crotté ?»

A l’époque où la loi militaire autorisait le remplacement, on appelait tout crûment «marchands d’hommes» les agents qui s’occupaient de cette sorte de trafic.

Le marchand d’hommes, ayant attaché son cheval à un gros châtaignier, entra le chapeau à la main, le sourire sur les lèvres.

«Bonjour la compagnie,» dit-il en essayant de prendre un air bonhomme. Il ajouta, en portant sa patte à sa tempe droite, pour simuler le salut militaire: «Bonjour, mon colonel! Je passais par ici pour une petite affaire, et je me suis dit: «Tiens, il faut que je fasse une petite visite au colonel.» Et ça va toujours bien, mon colonel?

— On va de son mieux, répondit le capitaine avec une certaine hauteur.

— Allons, tant mieux! Eh, mais! voilà un gaillard qui ne se porte pas mal non plus; sapristi, quel beau cuirassier! Mais qu’est-ce qu’on me dit donc? On raconte que ce gaillard-là veut partir pour le plaisir de partir! Ce n’est pas à moi à lui donner des conseils; mais, sapristi! qu’il attende donc le tirage. S’il a un mauvais numéro, il partira pour son sort. S’il en attrape un bon, il pourra remplacer et empocher une belle petite somme de... hum! enfin une belle petite somme. pour fricoter au régiment!»

Sylvain regardait le marchand d’hommes d’un air ébahi, ne sachant trop si l’autre ne se gaussait pas de lui. Quant au capitaine, il fronçait les sourcils, en regardant Sylvain avec une attention profonde.

Le marchand d’hommes, qui savait son métier, expliqua la combinaison par le menu. Quand Sylvain eut bien compris, il consulta du regard la figure du capitaine, où depuis si longtemps il avait l’habitude de lire son devoir. Mais le capitaine s’était mis à regarder d’un autre côté et sa figure avait à peu près autant d’expression qu’un cadran d’horloge sans aiguilles.

«Eh bien, dit Sylvain, je ne sais pas si c’est une bêtise de ma part, mais j’aime mieux servir pour mon contentement et ne pas recevoir d’argent pour cela.

— C’est ce qu’on dit quand on ne sait pas la somme. Quinze cents francs ne se trouvent pas dans l’oreille d’une puce, ni même dans le pas d’une vache.

— Ça ne fait rien à l’affaire quand on a son idée, répondit Sylvain, un peu interloqué du silence et de l’indifférence de son parrain.

— On irait jusqu’à dix-huit cents francs, ajouta le marchand d’hommes; il s’agit d’une personne riche, dont le fils est de la même classe que vous.

«Eh bien, je suis sûr que ça vous tente un peu, reprit-il avec câlinerie. Quinze cents francs, ou plutôt dix-huit cents francs dans la poche d’un soldat! Ne me laissez pas me raviser, car j’y perds, mais vous me plaisez.»

Il est possible que Sylvain lui plût, car il plaisait à bien d’autres; mais il est certain qu’il y perdait, puisqu’il ne toucherait que six cents francs de courtage au lieu de neuf cents qu’il avait espéré empocher.

«Vous vous trompez, reprit Sylvain d’un ton ferme, cela ne me tente pas du tout. Le double ne me tenterait pas, j’ai mes idées là-dessus.

— Drôles d’idées! grommela le marchand d’hommes.

— Les idées d’un soldat qui ne tient pas à l’argent, s’écria le capitaine, sortant brusquement de son immobilité et lançant à Sylvain des regards de tendresse et d’orgueil. Thoreau! ajouta-t-il en s’adressant à l’homme rougeaud, vous êtes témoin que je ne lui ai pas soufflé sa réponse et que je ne l’ai pas même regardé. Cherchez ailleurs, mon camarade. Sylvain, mon garçon, je suis fier de toi. Je ne t’aurais rien dit si tu avais accepté ; mais cela m’aurait fait de la peine de penser que tu t’étais vendu.»

Pendant que le capitaine parlait, Thoreau regardait d’un air rechigné par la fenêtre. Un moineau stupide s’obstinait à vouloir se percher sur une brindille trop frêle pour porter un si léger fardeau. La brindille pliait, le moineau s’obstinait et se soutenait en battant des ailes sans vouloir lâcher prise. Thoreau trouvait ce moineau stupide; mais sa stupidité n’était rien, comparée à celle du blanc-bec qui refusait une fortune, et lui faisait manquer, à lui, une belle affaire!

«Alors, c’est non? demanda-t-il en désespoir de cause.

— Quatre mille fois non! vociféra le capitaine, en souvenir peut-être des quatre mille ans qui l’avaient contemplé du haut des pyramides, au dire de l’autre.

— C’est trois mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois de trop! grogna l’homme rougeaud, qui était très fort à calculer de tête. Cependant si vous vous ravisiez...

— Nous ne nous raviserons pas,» dit noblement le capitaine, répondant pour lui-même et pour le cuirassier.

Le cuirassier sourit silencieusement.

L’homme rouge s’en alla furieux, furieux d’avoir fait un pas de clerc, furieux de n’avoir pas été invité à se rafraîchir, furieux d’avoir donné vingt sous à la Flabault. Aussi déchargea-t-il sa colère sur le cheval à longs poils. Ce n’était pourtant pas sa faute, à ce malheureux quadrupède. Ce n’est pas lui qui avait demandé à venir au château d’Austerlitz. Peut-être cette vérité traversa-t-elle la cervelle de l’homme rougeaud; peut-être pensa-t-il que le cheval à longs poils n’en aurait pas pour longtemps au train dont il le menait! Quoi qu’il en soit, il retourna d’un train plus raisonnable à l’auberge de la Carpe, battit un marchand de bœufs à plate couture sur le billard aux blouses profondes, et lui fit payer une effroyable quantité de consommations. Ce triomphe le remit de bonne humeur, et il dormit douze heures de suite sans voir apparaître une seule fois «cet imbécile de Bricaud» dans ses rêves.

Quand la Flabault apprit que le gars Sylvain avait refusé une fortune, elle blêmit d’épouvante et se laissa choir tout d’une pièce sur une escabelle qui se trouva là fort à propos. Refuser une fortune! quelle folie coupable, monstrueuse, impie! Mais c’était tenter le bon Dieu. Ah, bien sûr, cette folie orgueilleuse était un signe des temps!

Quand une âme humaine s’est vouée tout entière au culte de l’argent, elle souffre mort et passion à voir souffleter Mammon, comme un homme voué au culte de l’art et de l’idéal souffrirait mort et passion à voir saccager un tableau de Raphaël, encore que ce tableau ne lui appartienne pas.

«C’est une impiété !» s’écria-t-elle aussitôt qu’elle eut recouvré la parole. Si elle eût été la plus forte, elle se fût donné la satisfaction de battre Sylvain comme plâtre. Mais il n’y fallait pas songer. Elle se sou lagea du moins en lui appliquant l’épithète la plus infamante à ses yeux, celle de «mange-tout!» Comme il ne faisait qu’en rire, elle lui prédit qu’il périrait sur l’échafaud.

«Halte-là ! s’écria le grand Bricaud en assenant un formidable coup de poing sur la huche au pain; halte-là, la vieille. S’il a fait une bêtise, il a fait une bêtise; s’il n’a pas fait une bêtise, il n’a pas fait une bêtise; mais bêtise n’est pas crime, vous savez. Chacun est libre d’arranger ou de déranger ses affaires comme il l’entend, pourvu qu’il ne touche pas à celles des autres. A-t-il touché aux vôtres? Non. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas répéter devant moi que c’est un mange-tout et qu’il périra sur l’échafaud. Vous savez, c’est le fils de la Marie, il lui ressemble, il aimait la Marie et la Marie l’aimait. Suffit!»

Le pauvre géant, terrassé, étala son bras gauche sur la huche et mit sa figure sur son bras. Il étouffait ses gémissements, mais aux saccades de ses larges épaules qui commençaient à se voûter, il était facile de voir qu’il sanglotait. La Flabault en fureur se précipita dans la cour avec la violence d’un tourbillon. Sylvain, debout devant la cheminée, regardait aller et venir les épaules de son père; son âme était bouleversée; il aurait voulu pleurer, cela lui aurait fait du bien; mais les larmes ne viennent pas à notre commandement. Il aurait voulu trouver la bonne parole qui aurait adouci le chagrin de son père, mais il ne la trouvait pas. Et comment l’aurait-il trouvée, dans un chaos d’idées et de sentiments qu’il était incapable de débrouiller?

Il sentait que son père l’aimait, surtout parce qu’il ressemblait à sa mère; il le devinait à certains regards que son père attachait sur sa figure, par moments. Puis, le plus souvent son père avait l’air de le détester, de lui en vouloir, de fuir sa présence. Et, de fait, il lui en voulait de raviver un souvenir trop cher et trop douloureux en même temps, un souvenir qu’il aurait voulu étouffer jusqu’au moment d’aller rejoindre celle qui avait été tout pour lui, et sans laquelle le monde entier ne lui était plus de rien. Les esprits cultivés ont mille moyens de se distraire et de transformer les douleurs les plus cuisantes en une mélancolie qui est comme une sorte de plaisir sombre où il y a, tout au fond, une secrète jouissance. Rien ne pouvait distraire le grand Bricaud de ses sombres préoccupations. Il aurait voulu dormir jusqu’au jour de la réunion là-haut, pour n’avoir point à porter, tout le long de la route, ce poids horrible qu’il avait sur le cœur. Quelquefois, dans les champs, il s’arrêtait de travailler, n’en pouvant plus. Volontiers il aurait montré le poing au ciel, avec une malédiction farouche. Mais la Marie n’aurait pas approuvé cela; voilà pourquoi il ne le faisait pas. Seulement, les deux mains sur le manche de sa marre, il regardait la terre et disait: «Ah! mon bon Dieu! que vous faites la vie dure au pauvre monde!»

Si l’idée de la Marie ne l’avait soutenu, il aurait cédé à la tentation mauvaise de boire pour oublier, ou à la tentation plus terrible d’abréger le voyage. Il y avait là-bas, aux marais de Brenoux, un bourbier sans fond, qu’il connaissait bien. On n’avait qu’à s’asseoir sur le bord, on se laissait glisser, et on en avait fini avec les peines et les misères de cette vie.

Oui, mais l’autre vie? Car il y croyait, lui, à l’autre vie. On lui avait enseigné au catéchisme qu’il y a une autre vie, et puis, n’ayant point l’esprit troublé par les raisonnements de nos superbes philosophes matérialistes, qui nous préparent et nous servent déjà de si charmantes générations, il suivait son instinct. Son instinct lui disait que le sentiment de la justice, si fort dans le cœur de l’homme qui ne se paye pas de sophismes, ne serait qu’une pure dérision si la vie finissait quand l’âme quitte le corps; si tel et tel, qui avaient mal agi, n’avaient pas à rendre compte quelque part de leurs mauvaises actions; si tel et tel, qui avaient été malheureux, malgré leur bon vouloir et leur honnêteté, ne trouvaient pas dans une autre vie ce qui leur avait été refusé dans celle-ci. Il croyait fermement en Dieu, le grand Bricaud, et, sans être un profond théologien, il savait que Dieu, étant parfait, ne peut pas être injuste. Il savait aussi que les voies de Dieu ne sont pas les nôtres, et que, s’il nous a donné la vie, c’est pour la reprendre à son heure et non pas à la nôtre.

Voilà pourquoi le grand Bricaud ne s’était pas mis à boire, et pourquoi il n’allait jamais du côté des marais de Brenoux. L’homme est si faible et la tentation si forte, par moments!

Devinant que son père aurait honte de le voir là, quand il relèverait la tête, Sylvain se dirigea doucement vers la porte et s’en alla dans les champs.

Il avait le cœur si «ennuyé » qu’il sentait le besoin de ne voir personne, pas même le capitaine. Il marcha longtemps par les chemins creux, par les dos de plaine, à travers landes, à travers bois, se disant et se redisant comme c’était dur, tout de même, pour un bon père et pour un bon fils d’être comme cela, si malheureux l’un par l’autre, sans malice, sans fiel, sans rupture d’amitié ; et à tout bout de chemin il se répétait: «Il faut que je parte; le plus tôt sera le meilleur.» Depuis des années, il était poussé à quitter Sivaud-le-Hameau par le désir d’être soldat; maintenant à ce désir se joignait le sentiment d’une impérieuse nécessité, la nécessité de s’ôter de devant les yeux de son père.

Quand il revint après la brune, il s’en alla tout droit pousser la porte du château d’Austerlitz. Le capitaine causait dans l’obscurité avec une personne que Sylvain ne pouvait pas bien voir, parce qu’elle était assise au fond de la pièce.

Le capitaine reconnut Sylvain, dont la puissance carrure s’était détachée sur le fond clair du couchant.

«C’est toi, Sylvain, dit le capitaine; tu arrives à propos pour apprendre quelque chose qui te fera plaisir. Nous n’avons plus besoin de nous casser la tête pour chercher un régiment de cuirassiers. Poffre est là ; tu ne peux pas bien le voir, mais il est là ; n’est-ce pas, Poffre, que vous êtes là ?

— Non! je ne suis pas là, c’est mon frère!» répondit M. Poffre, qui devait être d’un tempérament facétieux.

Au seul son de sa voix, Sylvain aurait reconnu M. Poffre, qui exprimait sa pensée par une série de bêlements articulés.

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16 January 2025
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373 p. 90 illustrations
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4064066316587
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Bookwire
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