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Joseph Méry
Un crime inconnu

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066321239
Table des matières
PRÉFACE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
APRÈS L’HISTOIRE

PRÉFACE
Table des matières
L’histoire est parfois un roman; le roman est souvent une histoire.
Ce livre n’a donc rien inventé ; il a révélé.
Quand on a beaucoup vécu et beaucoup voyagé, on a trop appris de choses; on est plus instruit sur les étoiles nébuleuses du crime que tous les juges d’instruction, qui n’abandonnent jamais leur fauteuil.
Alors, pour raconter ces histoires on écrit un roman. Ainsi, le lecteur a toujours la ressource de dire: c’est faux!
Dans notre siècle d’argent, qui n’est pas l’âge d’or, les pères de famille doivent redoubler de vigilance lorsqu’il s’agit de mariage. Pour eux, ce roman équivaudrait peut-être à une leçon d’histoire.
En Sorbonne, il y a des cours de tout; le cours du mariage manque. C’est une lacune que les romanciers doivent remplir.
I
Table des matières
— Vous avez connu le bonheur jusqu’à ce jour, cela vous ennuie; vous voulez ouvrir au malheur la porte de notre maison.
Celui à qui cette réflexion était adressée frappa du pied le tapis, s’arrêta au milieu de sa promenade de salon, croisa les bras et dit:
— Un mariage est donc un malheur? Je vous remercie, madame, c’est très-flatteur pour moi.
— Vous ne voulez pas me comprendre,, reprit brusquement la femme, pourtant rien n’est plus clair; vous vous obstinez à vouloir marier notre fille contre son agrément, eh bien, le malheur viendra signer au contrat.
— Ma pauvre femme, tu as perdu l’esprit; les romans du jour t’ont brouillé la cervelle; tu parles comme un quatrième acte de drame, mais moi qui ne lis que la cote de la Bourse, je suis positif comme un chiffre; je parle et j’agis comme un homme. Je ne reconnais pas à une petite fille le droit de contrôler le choix de son père, lorsqu’il s’agit de mariage. Au reste, tu sais que j’ai des engagements de longue date; une parole donnée par moi Vincent Dimmer à mon ami M. Xavier Molart, le père de Victor. Voilà qui est décisif.
— Voulez-vous que je vous dise une vérité ? reprit la femme en regardant son mari avec des yeux d’un iris orageux.
— Oui, à condition que votre vérité ne sera pas un mensonge.
— Me prenez-vous pour un homme, monsieur mon mari?... Vous allez voir si j’ai deviné le fond de votre pensée...
— Dis-moi le fond de ma pensée.
— Vous voulez faire une alliance avec M. Molart, non pas parce qu’il est votre ami, mais parce qu’il est le plus riche colon de la Guadeloupe, et qu’il donne à son fils six cent mille francs comme épingle de noces.
Après avoir dit cela, Mme Dimmer, qui était assise devant la cheminée, se mit à tisonner pour raviver le feu qui flambait très-bien cependant.
Le mari se promenait avec agitation de l’est à l’ouest du salon; il s’arrêta tout à coup, et dit:
— De qui tenez-vous cela?
— Qu’importe? reprit la femme; ma vérité est-elle un mensonge?
— Eh bien! en admettant que le fait soit vrai, suis-je blâmable si je songe à choisir pour ma fille un mari riche et un héritier à grandes espérances?
— Oui, sans doute, vous êtes blâmable. Notre fille se passe de la fortune de son mari; vous êtes riche comme un fils de la Californie et du Pérou. Qu’avez-vous besoin d’aller chercher de l’argent chez les autres? Ce qu’il faut à notre fille Ànaïs, c’est un mari agréé par elle, fût-il pauvre comme Job.
— Vraiment! s’écria M. Dimmer en croisant ses mains par-dessus sa tête; vraiment! les femmes sont étonnantes! elles ne comprennent rien au siècle présent et à ses exigences tyranniques? Ai-je fait mon siècle, moi? ai-je inventé votre luxe ruineux? ai - je inventé la vie des affaires, moi?... Madame, vous traînez là, dans la cheminée, comme Cendrillon, une robe que j’ai payée huit cents francs! Vous avez un goût effréné pour la toilette, malgré vos trente-huit ans, et vous avez donné ce goût à notre fille, qui fait déjà des rêves de princesse, et voudra mettre dans sa corbeille de noces tout ce que l’Inde produit en châles, Golconde en diamants, Malines en dentelles, Paris en caprices. Je suis riche! je suis riche! vous ne cessez de me jeter ma richesse à la tète, quand vous méditez une folie. Est-ce que quelqu’un est riche aujourd’hui? N’avons-nous pas vu, de notre temps, des millionnaires de la veille, vivre d’emprunt le lendemain? Tant qu’on est dans les affaires, on n’est pas riche. On s’endort sur un coffre-fort, une crise éclate, on se réveille sur un grabat.
— Et qui vous force à rester dans les affaires? interrompit vivement la femme; pourquoi ne liquidez-vous pas demain?
— Ah! bon! en voici d’une autre! croyez-vous que je pourrais me faire à la vie d’oisif, moi qui ne puis vivre que d’activité ? croyez-vous que je puis me résoudre à l’existence obscure, moi qui adore le bruit flatteur que donne la considération? liquider, c’est m’enterrer de mon vivant. Permettez-moi de ne pas ouvrir ma tombe, lorsque je jouis d’une santé florissante, entretenue par les affaires et le travail.
— Ah! il est beau votre travail. Ne dirait-on pas que vous êtes forgeron ou ébéniste? Quel travail! aller tous les jours en coupé à la Bourse; rire et bavarder avec les agents de change; faire écluse de boursiers sur les boulevards; prendre une glace chez Tortoni, jouer au whist à votre club: voilà votre travail, le travail de la paresse et de l’oisiveté.
— Madame, c’est pourtant ce travail qui soutient le crédit de la France, qui fait circuler par mille canaux la vie industrielle, qui... Au reste, je suis bien bon de discuter ces graves questions avec vous; je parle hébreu..... il est tard et j’ai rendez-vous chez mon agent de change de très-bonne heure demain... Bonsoir, madame, j’espère vous retrouver avec un visage plus joyeux.
—Oh! n’espérez pas; je serai triste jusqu’aux larmes tant que ce maudit mariage ne sera pas rompu.
— Prenez-en votre parti, madame, ce mariage sera fait; les choses sont trop avancées. Mon futur gendre est arrivé de la Guadeloupe avec mon consentement; il nous a déjà fait ses premières visites; j’ai en portefeuille sa lettre de crédit. Aujourd’hui il a payé ses grandes emplettes de noces; vous voyez qu’il est impossible de dire à ce jeune homme: mon ami, vous avez fait quinze cents lieues pour vous marier, eh bien, embarquez-vous et faites-en encore autant pour rester garçon, je me suis moqué de vous..... Madame, vous chargez-vous de lui dire cela?
— Oui.
— En propres termes?
— L’équivalent suffira. Mes expressions seront polies; la forme corrigera le fond.
— Vraiment, madame, vous auriez ce courage?
— Une mère a toujours le courage de sauver son enfant. Voyez celle de Florence.
— Mais notre fille n’est pas dans la gueule d’un lion.
— Elle est bien plus à plaindre; vous la précipitez dans une vie de douleurs, de larmes, et de désespoir.
— Madame, votre obstination n’est pas naturelle, et il m’est permis en vous écoutant de concevoir de graves soupçons. Nous vivons dans un siècle et dans une ville où abondent les mariages de proposition et de convenance; et ce sont les meilleurs ceux-là. Ainsi, je ne crois pas faire acte de tyrannie en donnant à ma fille un jeune mari de vingt-cinq ans, riche, charmant et bien élevé. Ce que je crains maintenant, le voici: votre opposition acharnée m’éclaire; il y a une chose que vous ne dites pas; il y a une amourette mystérieuse, un Arthur de roman, un jeune homme pauvre, mais ennuyé de l’être, et qui, sous prétexte de mariage, tire sur moi la lettre de change d’une dot. Eh bien, madame, que dites-vous de ce soupçon?
— Je dis que je n’aurais jamais cru trouver tant d’imagination chez un homme positif.
— Voilà toute votre réponse?
— Oui, et je la regrette même; il y a des questions qui ne devraient obtenir pour toute réponse que le silence.
— C’est bien, madame; ma simple conjecture se change en conviction.
Mme Dimmer croisa les bras, se renversa sur le dossier de son fauteuil, ferma les yeux, et prit la pose du sommeil.
Son mari la regarda quelque temps, secoua la tête, et fit un geste de menace: puis, allumant un bougeoir, il marcha lentement vers la porte, tourna la tête pour voir si sa femme ne le rappelait pas, et voyant qu’elle gardait toujours sa pose d’immobilité, il sortit.
Cinq minutes écoulées, Mme Dimmer se leva, et se plaçant devant son miroir, elle dit à voix basse: vous avez trente-huit ans! Voilà donc la galanterie conjugale dans les mariages de convenance et de proposition?
Cela dit, elle poussa un soupir et sonna.
Sa femme de chambre, Virginie, jeune ingénue civilisée par l’antichambre, accourut un bougeoir à la main.
— Virginie, lui dit Mme Dimmer, venez me déshabiller.
Les deux femmes entrèrent dans une chambre à coucher richement meublée, et toute décorée d’allégories matrimoniales, qui, dans la lune de miel, font croire à l’éternité des amours.
A l’extrémité du lit, le décorateur, d’après les dessins de M. Dimmer, avait incrusté deux colombes en bois doré. Mme Dimmer appuya une main vigoureuse sur cette allégorie qui n’était plus qu’un ornement, l’arracha, et la jeta au feu.
— Madame, dit Virginie, je vous prie de dire à monsieur que ce n’est pas moi qui ai fait ce dégât.
— Ne craignez rien, Virginie, dit Mme Dimmer en s’asseyant devant sa table de toilette... Vous venez de quitter ma fille?
— Oui, madame.
— Était-elle un peu plus calme?
— Vous me demandez la vérité, n’est-ce pas, madame?
— Sans doute.
— Eh bien, madame, je vous dirai en confidence que mademoiselle s’est couchée en pleurant.
— Ah!.., Vous a-t-elle parlé... ou dit quelque chose... sur...
— Sur quoi, madame?
— Sur... les commérages du moment!
— Non, madame... Ah! oui... elle m’a dit que notre portier parlait beaucoup trop.
— Et sur quoi parle-t-il notre portier?
— Sur le prétendu de mademoiselle, ce petit jeune homme d’Amérique qui est venu bouleverser notre maison.
— Et peut-on savoir ce que dit le portier? car c’est une autorité dans le voisinage, et tout le monde doit dire ce qu’il dit.
— Madame... je suis bien embarrassée... Si le portier savait que...
— Il ne saura rien, Virginie, Comptez sur ma discrétion.
— Eh bien! madame, il dit que vous avez tort de marier une demoiselle si belle avec un petit collégien d’Amérique, qui est pâle, maigre, fier, laid, muet, provincial, et qui ne salue pas les concierges. Il dit que mademoiselle sera malheureuse avec ce nain d’Amérique, et que tous les portiers sont du même avis.
— Et il ne dit rien de plus, Virginie?
— Mais, madame, il me semble qu’il y en a déjà pas mal comme ça.
— Cherchez bien, Virginie.
— Madame... il me semble... que j’ai tout dit.
—Virginie, vous manquez de confiance envers votre maîtresse... Je vois votre visage dans mon miroir de toilette, et je lis un secret dans vos yeux.
— Mais... madame... c’est que... il y a des choses si délicates... On ne peut rien vous cacher, à vous, madame.
— Allons... il est tard... Virginie, parlez.
— Eh bien! madame... vous vous souvenez de la nuit du bal de M. le comte de Brady?
— Oui... vite, continuez.
— Un jeune homme très comme il faut accompagna madame et mademoiselle dans une voiture de remise, parce que M. Dimmer avait défendu de faire sortir ses chevaux, à cause du verglas...
— Vite, vous dis-je, dit Mme Dimmer avec impatience.
— Ce jeune homme entra dans la cour de l’hôtel, vous offrit la main pour vous faire descendre de voiture, et l’offrit ensuite à Mme votre mère et à Mlle Anaïs... Est-ce vrai?
— Oui; continuez.
—Alors le portier a bien vu... Le jeune homme, resté seul, remonta en voiture, et, en passant devant la loge, il appela le portier et lui donna vingt francs.
— Et le portier les prit?
— Jamais un portier n’a refusé vingt francs... Cette générosité ne parut pas naturelle... on ne donne pas un louis pour se faire tirer le cordon d’une porte qui est ouverte... Le portier eut alors une idée... une idée de portier; il se dit: ce jeune homme a des vues sur mademoiselle. Demain, ayons l’œil sur le trottoir. Il ferma la porte cochère et se coucha pour dormir vite et commencer son espionnage de bonne heure... Puis-je continuer, madame?
— Sans doute, et ne cachez rien.
— Le lendemain, à dix heures, par un temps brumeux et froid, un jeune homme, couvert d’un paletot jusque par-dessus le nez, passa sur le trottoir, vis-à-vis, et regarda les fenêtres du premier étage. Le portier reconnut tout de suite le jeune homme des vingt francs, et il négligea son service pour faire son métier d’espion. Le passant, qui ne se croyait pas surveillé, descendit jusqu’au coin de la rue de Provence, et remonta pour regarder encore les fenêtres de votre appartement. Ce manège dura jusqu’à onze heures, et le portier vit très-distinctement un signe d’intelligence, que le jeune homme dirigea vers le petit balcon de la chambre de mademoiselle; après quoi il ne vit plus rien: mais tous les jours, à la même heure, il revoit la même chose et il dit qu’il avait souvent entendu parler de l’amour de quelques hommes, mais qu’il n’y en avait point de la force de celui-là.
— Et vous tenez tous ces détails du portier? demanda Mme Dimmer.
— Oh! non, madame, le portier est discret; je les tiens de sa femme qui est beaucoup plus portière que lui.
— C’est bon, Virginie, vous avez fait votre devoir, et vous aurez votre récompense.... mais il faut à tout prix mettre fin à ces commérages..... Oh! soyez tranquille, Virginie, je ne vous trahirai pas; c’est vous qui payerez la discrétion de ces bavards,
En ce moment, le silence de la nuit était si profond que Mme Dimmer entendit une plainte sourde qui ressemblait à un sanglot étouffé.
Elle se leva vivement, toute convulsive d’émotion et dit:
— Virginie, vous n’avez rien entendu?
— Oui, madame, reprit Virginie en prêtant l’oreille; là, du côté de la chambre de mademoiselle.
— Virginie, vous pouvez vous retirer, et ne parlez à personne de tout ce que vous savez.
— Madame sera contente de moi.
Et elle sortit de la chambre à coucher.
Alors Mme Dimmer prit un bougeoir, traversa un petit corridor, et arrivée devant la chambre de sa fille, elle colla son oreille contre la porte, et cette fois elle entendit ce bruit déchirant que font les larmes du désespoir.
Elle donna un léger coup à la porte en l’accompagnant d’une voix douce qui disait:
— C’est moi, Anaïs, c’est ta mère, ouvre-moi.
La porte s’ouvrit presque tout de suite et Mme Dimmer entra, referma la porte et courut pour embrasser sa fille qui s’était remise au lit.
— Mon Anaïs, dit la mère en couvrant sa fille de baisers et de larmes; tu veux donc me désespérer; tu veux donc tuer ta mère! voyons parle-moi, dis-moi le secret de tes douleurs; tu n’auras jamais de meilleure confidente.
— Le secret de mes douleurs, vous le connaissez, répondit Anaïs d’une voix entrecoupée de sanglots.
— Je sais, ma fille, que tu ne veux pas accepter pour mari celui que ton père te destine; mais ton désespoir est si grand qu’il me fait soupçonner autre chose. Un mariage de proposition n’est pas si affreux à envisager, lorsque le cœur est libre. Ma chère fille, avoue-moi tout, je t’en conjure: je suis prête à tout entendre, à tout excuser, à tout pardonner.
Il y eut un moment de silence; la mère avait cessé de prier et de provoquer un aveu par ses paroles, mais ses ardentes caresses et ses larmes qui coulaient sur le sein nu d’Anaïs étaient plus éloquentes que le meilleur discours.
Anaïs fit un effort suprême, comme si elle eût arraché son secret de l’abîme du cœur, et se jetant au cou de sa mère elle lui dit à l’oreille:
— J’aime celui que vos éloges m’ont fait aimer.
— Le comte Ferdinand de Lassis!
Un oui imperceptible effleura l’oreille de Mme Dim - mer.
— Mais, tu connais ce jeune homme depuis fort peu de temps? reprit la mère avec douceur.
— Depuis deux mois.
— Mais, tu ne lui a pas parlé souvent?
— J’ai dansé quatre fois avec M. le comte, et j’ai assisté à une conversation que vous avez eue avec lui au bal de la baronne; et, s’il vous en souvient, vous me dîtes le soir: Je n’ai jamais vu un jeune homme plus charmant et plus spirituel.
— Oui, reprit la mère, en effet, je me souviens d’avoir dit cela: je le regrette aujourd’hui, si c’est mon éloge qui te rend si malheureuse..... Mais, chère fille, ne me fais pas une demi-confidence Tu n’as jamais vu ce jeune homme qu’au bal et devant moi?
— Je ne lui ai jamais parlé qu’au bal et devant vous; mais je l’ai vu souvent passer dans notre rue.
— Où il passe probablement pour te voir?
— De loin.
— Ainsi, ma fille, ce jeune homme t’aime?
— Je le crois.
— As-tu reçu des lettres de lui?
— Une seule, au dernier bal.
— Et tu la lui as rendue, sans doute?
— Hélas! non.
— Veux-tu la montrer à ta mère?
— Puis-je vous refuser quelque chose? vous êtes si bonne pour moi.
Anaïs enfonça sa main sous l’oreiller, et en retira une lettre qui, malgré sa date récente, était en lambeaux. Mme Dimmer prit la lettre, et se rapprochant du bougeoir qu’elle avait déposé sur la console en entrant, elle lut ce qui suit:
«Paris, 14 février 1836.
D Mademoiselle,
» J’écris cette lettre sans espoir de la voir arri-
» ver à son adresse; je l’écris pour donner quel-
» que adoucissement à des souffrances jusqu’à ce
» jour inconnues. Il me semble que je vous parle et
» que vous m’écoutez. Cette illusion me fait du bien.
» En réalité, c’est pour moi seul que je fais cette
» lettre, et c’est la meilleure garantie de sincérité
» que je vous donne, si par le plus grand des hasards
» votre obligeance daignait accepter et lire ce que
» j’écris pour moi seul.
» Il y a trois mots devenus si vulgaires qu’on
» n’ose plus les employer lorsqu’on veut exprimer
» une passion qui n’a rien de commun avec les
» banalités galantes et les intrigues de l’amour
» bourgeois: et pourtant après avoir bien cherché
» dans le vocabulaire du cœur, on reconnaît que
» ces trois mots seuls résument et résumeront tou-
» jours, pour tous les êtres, et dans toutes les lan-
» gues, le plus doux des sentiments de notre âme:
» je vous aime, mademoiselle.
» Le ciel, en vous comblant de tous les dons qui
» divinisent une femme, aurait dû être satisfait de
» son œuvre, et se borner à cette prodigalité sans
» pareille; mais il vous a placée parmi les favorites
» de la fortune: vous êtes une héritière, comme on
» dit dans la langue de la spéculation matrimoniale;
» vous avez une dot de princesse; c’est ce que le
» monde dit, et cette fois le monde a malheureuse-
» ment raison.
» Ce qui est un attrait dans notre siècle d’argent,
» est un obstacle pour moi, gentilhomme, qui suis
» du siècle de l’honneur. Ce terrible mot héritière
» a vingt fois arrêté cette main qui vient d’écrire je
» vous aime. Il me semble que si mon amour si pur
» ose prononcer le mol mariage, tout un peuple
» d’envieux va s’écrier que le comte Ferdinand se
» mésallie pour s’enrichir, et cette pensée empoi
»sonne même le bonheur que je rêve et me fait
» souvent désirer de ne pas atteindre la réalité.
» Une réponse ou un signe de vous pourrait
» peut-être modifier mes scrupules: alors je me
» donnerais la hardiesse de déclarer mes intentions
» à la femme qui vous a donné son esprit, sa
» grâce, sa beauté, à votre mère; j’allais dire à
» votre sœur, car lorsque vous êtes assises à côté
» l’une de l’autre dans un salon, il n’y a qu’un.
» cri dans la foule pour vous saluer du titre de
» sœurs.
» J’attends ce que votre grâce réserve à mon
» amour.
» COMTE FERDINAND.»
Mme Dimmer marcha lentement vers le lit de sa fille, et en lui rendant la lettre, elle lui dit:
— Et tu n’as pas répondu à cette lettre?
— Non, bonne mère.
— Tu as bien fait... mais en ne la lui rendant pas, tu l’as autorisé à croire que cette lettre était acceptée avec plaisir. Ne pas refuser une lettre qu’un jeune homme nous donne clandestinement, c’est lui répondre: je suis satisfaite de votre amour, continuez.
— Mais c’est bien aussi ce que j’ai voulu lui faire comprendre; répondit naïvement la jeune fille.
— Enfin, dit la mère avec un soupir, demain je ferai une dernière tentative auprès de ton père; je me jetterai à ses genoux s’il le faut. Aucune humiliation ne me coûtera pour ramener M. Dimmer à des sentiments meilleurs.
Anaïs embrassa vivement sa mère, et lui dit:
— Oh! vous réussirez cette fois: il est impossible que mon père s’obstine à faire le malheur de sa fille unique, n’est-ce pas?
— Espérons, mon ange; Dieu a touché de plus endurcis.
— Mais, dit Anaïs, vous ne m’avez rien dit de la lettre du comte?
— J’aurai besoin de la relire pour te donner mon opinion... le début de cette lettre me paraît un peu forcé ; il manque de naturel. A la vérité, le comte se relève dans le passage de ses honorables scrupules à l’endroit de la dot...
— Et dans l’éloge qu’il fait de vous, interrompit Anaïs.
— Ah! dit la mère avec joie; ah! j’ai surpris un sourire sur ton visage; c’est de bon augure... Eh bien, oui, franchise pour franchise, je ne te cacherai pas que cet éloge m’a fait plaisir, surtout après l’épigramme que M. Dimmer vient de me décocher... Ma chère Anaïs, il faut nous préparer par le repos à la rude journée de demain. Veux-tu promettre à ta mère de ne plus pleurer et de dormir?
— Oui, si vous passez la nuit avec moi. Votre visite m’a donné de l’espoir: restez, l’espoir restera.
— Il faut qu’une mère obéisse à sa fille, dit Mme Dimmer en ôtant ses boucles d’oreilles; ce n’est pas la loi humaine qui dit cela, c’est mon cœur.
II
Table des matières
La pauvre mère avait donné à sa fille un espoir qu’elle ne partageait pas, mais, avant toute chose, elle voulait qu’Anaïs, brûlée par la fièvre, passât une nuit tranquille et calmât son agitation dans le sommeil, cet infaillible médecin de la jeunesse. En effet, le cruel mensonge de l’espoir ferma bientôt les yeux d’Anaïs et l’endormit. La mère, comme toutes les mères, oublia ses propres souffrances, pour se réjouir dans son cœur, en écoutant la douce mélodie de respiration qui s’exhalait des lèvres de sa fille dans un sommeil réparateur. C’est ainsi qu’elle veilla jusqu’au jour, comme pour garder ce précieux sommeil, de peur de l’interrompre par le plus léger mouvement.
Anaïs en se réveillant surprit sa mère dans sa position d’immobilité contemplative; elle l’embrassa en disant:
— Je vous ai donné une bien mauvaise nuit; espérons que ce sera la dernière.
— J’ai dormi de ton sommeil, ma fille, répondit la mère; cela m’a suffi. Tu es contente de ta nuit n’est-ce pas? te voilà fraîche comme une aurore d’été ; tes beaux yeux ont repris leur expression de douceur et d’énergie; le sommeil a rendu les teintes de la santé à ton visage... Eh bien, ma fille, il faut toujours être raisonnable ainsi, si tu aimes ta mère, qui n’a que toi au monde, et qui souffre tant lorsqu’elle te voit souffrir. Je n’aurais pas la force de supporter la vie plus longtemps si ta raison et ton amour filial ne pouvaient pas triompher de ton désespoir.
— Chère mère, vous serez contente de moi; je sens qu’aucun sacrifice ne me coûterait pour vous donner une vie heureuse... mais vous m’avez promis...
— Oui, oui, interrompit la mère; je ferai çe que j’ai promis.
— Et vous me promettez de réussir; le proverbe dit:
Ce que femme veut Dieu le veut.
— Oui, dit la mère en riant faux, quand un mari ne se trouve pas entre Dieu et la femme.
— Ah 1 voilà vos doutes qui recommencent!
— Non, non, ma fille... On frappe en sourdine à la porte... c’est Virginie... je vais ouvrir.
C’était, en effet, la femme de chambre. Elle entra d’un air mystérieux qui provoquait les demandes, et elle s’occupa tout de suite, avec une distraction affectée, des devoirs de son service.
Anaïs se leva, et sa mère la contemplant avec un orgueil bien naturel, murmura ces mots:
— Oh! non!.. si le ciel est juste, l’orang-outang américain restera célibataire.
Anaïs, malgré son titre d’héritière, était arrivée à l’âge de vingt ans. Tous les partis, fort nombreux comme on le pense bien, avaient été refusés par le père, qui tenait à son idée fixe, et la fille, peu soucieuse de mariage, et dont le cœur était libre, avait toujours secondé son père dans ses refus obstinés. A cet âge un peu avancé de la jeunesse, Anaïs avait acquis tout le développement que la nature donne aux femmes parfaites; la vie circulait avec exhubérance sur ce corps superbe, qui avait les formes des divinités olympiennes. La grâce s’alliait chez elle à la force et tempérait la déesse pour faire adorer plus aisément la femme. Sa figure charmante et fière à la fois, était, à cette heure du lever, encadrée par des cheveux noirs, aux boucles ondées, qui laissaient à découvert un front pur, mais dont la saillie annonçait une volonté virile, et l’acharnement obstiné dans les violentes déterminations. Pour achever de faire connaître notre heroïne, il faut dire encore qu’elle avait reçu une double éducation, celle qu’on lui avait donnée, et celle qu’elle s’était donnée; possédée du désir d’apprendre et de pénétrer dans l’inconnu de la vie des femmes, elle dévorait dans la bibliothèque paternelle tous les ouvrages qui révèlent les infirmités humaines; tous les traités spéciaux qui ne s’adressent qu’à l’homme, enfin tous les livres regardés comme profonds, sérieux, moraux, destinés à être reliés et à ne jamais être ouverts. Le propriétaire industriel achète religieusement ces chefs-d’œuvre, les emprisonne avec respect dans l’acajou, les montre avec orgueil à travers la vitre et ne les lit pas. Ce sont des livres de bibliothèque et non de lecture; ils sont connus quelquefois de leurs auteurs.
Un roulement de voiture se fit entendre dans la cour de l’hôtel, et Virginie, qui voulait se faire interroger, ne perdit pas cette occasion pour dire:
— Voilà monsieur qui sort.
— De si bonne heure! remarqua Mme Dimmer, en s’asseyant pour se faire coiffer.
— Je l’ai entendu, reprit Virginie, lorsqu’il disait à son valet de chambre: «Je vais chez mon agent de change, je rentrerai pour déjeuner.»
— Ah! oui, je me souviens! fit Mme Dimmer, il m’a annoncé lui-même, hier soir, qu’il ferait cette visite de bon matin.
— J’annonce de plus à madame qu’elle aura ce soir deux invités à dîner.
— Et comment savez-vous cela? demanda Mme Dimmer.
— J’ai entendu l’ordre que M. André a donné à l’office.
— Elle est plus instruite que moi! remarqua Mme Dimmer; et savez-vous aussi quels sont ces deux invités?
— J’en sais un, et l’autre je le devine: il y a d’abord M. Florestan Larmieux, l’agent de change...
— Et l’autre? demandèrent à la fois la mère et la fille.
— L’autre... c’est M. Victor Molart, l’Américain.
Anaïs, qui achevait de s’habiller s’interrompit tout à coup et se laissa tomber sur un fauteuil.
— Et qui vous a dit cela, demanda vivement Mme Dimmer.
— Mon journal du matin.
— Quel journal?
— La femme du portier.
— Voyons... -expliquez-vous... parlez vite, dit Mme Dimmer avec précipitation.
— Voici, reprit Virginie: ce matin, à huit heures, monsieur a donné un billet au concierge en lui disant: «Portez ce billet à M. Victor Molart, hôtel du Helder.» Le billet n’avait pas d’enveloppe, et il était ouvert d’un côté. Alors le concierge, selon son habitude, a plongé son œil dedans, et a vu que c’était une invitation à dîner pour aujourd’hui. Après quoi, il a tout confié à sa femme, en lui recommandant de ne rien dire. Le mari est parti pour sa commission; la femme m’a fait un signe, et m’a tout dit.
— Mais, s’écria Mme Dimmer, nous avons là un portier abominable.
— C’est un portier, madame; et moi je le trouve plus honnête qu’un autre: jamais il n’ôte la bande à un journal; il est vrai qu’il est très-occupé pour faire le sien.
— Au reste, remarqua Mme Dimmer. ses indiscrétions me rendent service en cette circonstance... et n’y a-t-il pas d’autre article?... Virginie, vous ne répondez pas?
— Pardon, madame... Cette boucle me donnait de la peine à démêler... les cheveux de madame sont si touffus, et si beaux...
— Vous ne répondez pas? interrompit vivement, Mme Dimmer.
— C’est que, madame... voyez-vous... je suis dans un grand embarras...
— Parlez, parlez, Virginie, dites tout, jé l’exige et je vous promets discrétion.
— C’est que, madame, je ne voudrais pas faire le malheur de ce concierge, qui, au fond, fait son métier, et qui, chargé de cinq enfants, est obligé de prendre de toutes mains.
— Il a donc pris un autre louis?
— Non, madame...
— Ah!
— Il en a pris trois, mais il lui en a donné pour son argent. Le jeune homme... vous savez, madame... le passant de la rue...
— Oui... oui... achevez.
—Eh bien! ce passant, aujourd’hui, est instruit de tout; il sait le nom de l’Américain; il sait qu’il loge rue du Helder; il sait qu’il doit épou...
— Assez, interrompit brusquement Mme Dimmer.
Anaïs était toujours immobile dans son fauteuil, et ne paraissait prendre aucune part à cet entretien.
Au moment où Virginie, après avoir terminé son service du matin, allait sortir de la chambre, Mme Dimmer lui remit un double louis, en disant:
— Je né me suis jamais abonnée à un journal, je commence.
Elle s’assit à côté de sa fille, prit ses mains, et lui dit:
— Chère enfant, il ne faut pas t’inquiéter de tous ces commérages de porte. Ma résolution ne change pas. Je parlerai à M. Dimmer, comme une mère seule peut parler, et nous réussirons.
— Et ce dîner! ce dîner! murmura la jeune fille avec l’accent du désespoir.
— Mon Dieu! reprit la mère; ne t’inquiète pas de ce dîner; tu ne descendras pas. Je me charge d’expliquer ton absence par un de ces prétextes qui sont de saison à la fin de février... une courbature... un rhume violent... la grippe...
— Oh! mon père ne sera pas dupe du prétexte; interrompit Anaïs.
— Eh bien! alors l’occasion sera bonne pour commencer l’attaque, si nous sommes seuls, sans témoins étrangers, et si les domestiques sont à l’office.
— Vous êtes la meilleure des mères, dit Anaïs; vous devinez mes pensées; vous allez au-devant de tous mes désirs. Quel malheur pour moi, si vous étiez du parti de mon père!
— Je ne serais pas ta mère alors, interrompit Mme Dimmer. Aujourd’hui les hommes ne rêvent que mariages d’intérêt; les femmes n’ont pas chargé depuis Ève; elles ne rêvent que mariages d’affection.
A ce moment, le coupé du maître rentrait dans la cour de l’hôtel.
Mme Dimmer se leva vivement, et dit:
— Je ne veux pas avoir l’air de l’éviter: pour faire excuser ton absence, ma chère Anaïs, il faut au moins que je sois toujours présente, moi. Je te tiendrai au courant de ce qui se passera. Prie Dieu d’attendrir le cœur de ton père.
La mère embrassa tendrement sa fille et sortit.
Onze heures sonnèrent bientôt. M. et Mme Dimmer entrèrent en même temps dans la salle à manger. L’habitude conduisit froidement les lèvres du mari sur le front de la femme, et le tête-à-tête du déjeuner commença.
Comme dans toutes les grandes maisons, il y avait toujours un ou deux domestiques debout auprès de la table, pour empêcher leurs maîtres de parler ou pour tyranniser leur conversation par un espionnage grave et muet qui ressemble au respect.
— J’ai fait ma visite à Florestan, dit le mari en avalant la première huître; nous avons causé une bonne heure... La rente se tient ferme.... les chemins sont demandés..... Et Anaïs? elle ne descend pas?
— Je la quitte à l’instant, dit la femme sur un ton calme et amical; elle a souffert toute la nuit d’un rhume de la saison. A cause des bals, tout Paris-femme est enrhumé.
— Mais au moins elle descendra ce soir pour dîner? demanda le mari avec empressement.
— C’est justement pour descendre ce soir qu’elle se ménage ce matin, reprit Mme Dimmer en souriant.
— A la bonne heure! son absence ferait le plus mauvais effet... Devine les deux convives que nous avons?
— Ah! je n’ai jamais deviné une charade.
— Essaye.
— M. Florestan, d’abord.
— Bien; tu en as deviné la moitié.
— Je suis contente de mon succès, je renonce à deviner l’autre.
— Je t’avertis que l’autre est ton ennemi; mais il sera bientôt ton ami, car c’est un jeune homme charmant, et qui ne demande qu’à être connu.
Mme Dimmer regarda le plâfond, avec ce naturel que les femmes prennent si aisément, et après avoir fait le semblant de chercher dans sa mémoire, elle dit:
— Je me cherche un ennemi parmi les hommes, et je ne le trouve pas.
— Toujours coquette!
Mme Dimmer fit un signe qui voulait dire au mari — Ne parlons pas de nos affaires devant cet espion.
L’espion était un de ces valets de pied de haute futaie, qu’on trouve dans la domesticité de tous les millionnaires. Ces amoncellements de chair sculptés en beaux hommes, se posent d’abord comme candidats pour la place de tambour-major, et rejetés du concours pour cause de stupidité militaire, ils se placent pour donner des assiettes aux tables des opulentes maisons. En général, les invités ne cessent d’admirer, pendant tout le repas, ces gigantesques inutilités.
André — c’était le nom de l’espion colossal — avait, à défaut d’autre, l’intelligence de la méchanceté. Eu attendant un ordre, ou un changement d’assiette, il tenait ses yeux baissés comme s’il eût été atteint d’une attaque de somnolence invincible; mais le peu d’ouverture qu’il laissait sous ses prunelles lui permettait de tout voir, et il comprenait fort bien tout ce qu’un signe de ses maîtres pouvait avoir d’injurieux pour son amour-propre de géant.
Ce n’était pas la première fois qu’il avait saisi un de ces signes, et son irritation s’accroissait de jour en jour, et il se promettait bien, l’occasion offerte, de mériter le titre d’espion, s’il y avait avantage pour lui.
M. Dimmer, ramené à la discrétion prudente par le signe de sa femme, prit un ton de bonhomie qui n’était pas dans la gamme ordinaire de sa voix, et dit:
— Oh! ne te creuse pas la tête pour chercher un nom: je vais te le dire... c’est Victor, le fils de mon ami d’Amérique. 11 est temps que je le présente officiellement... tu sais pourquoi... je puis t’affirmer que tu seras enchantée de ce jeune homme. Je ne parle pas de son physique; un homme est toujours bien quand il n’est ni borgne, ni bossu, ni boiteux; mais c’est un garçon grave, réfléchi, spirituel, instruit et sympathique au dernier point. Avec sa fortune et à son âge, il pouvait, en arrivant à Paris, célébrer l’agonie de son célibat dans de folles équipées de petites dames et de petits soupers; au lieu de cela qu’a fait mon jeune créole? Il a suivi les cours de géologie et de physique; il a visité les musées et les ateliers des grands peintres modernes; il a toujours donné la préférence pour ses soirées de théâtre à la Comédie-Française et à l’Opéra; enfin, un sage vieillard n’aurait pas abordé Paris inconnu avec des idées plus graves. Tu verras, ma chère femme, je te le dis encore, tu seras enchantée de lui; pour connaître à fond les gens, il ne faut pas les entrevoir, il faut les voir. Si on voulait juger le soleil quand il est couvert d’un nuage, on le croirait bête comme la lune, et surtout, il ne faut jamais précipiter ses jugements et se souvenir que dans toutes les procédures il y a trois juridictions. Au nom de Victor, je te cite en appel.
André ferma tout à fait les yeux dans l’espoir d’entendre la réponse de Mme Dimmer, mais la prudente mère d’Anaïs ne jugea pas le moment opportun pour commencer l’attaque; elle écouta tranquillement le plaidoyer de son mari, et en parût même satisfaite; du moins sa pantomime semblait avoir un sens approbatif, ce qui mit le comble à la joie de M. Dimmer: son éloquence avait triomphé de deux femmes.
Mme Dimmer se leva pour aller voir sa fille, et le mari, reprenant la parole, lui dit:
— Recommande bien à cette chère Anaïs d’être belle et de bonne humeur ce soir.
Et se trouvant seul, il.se frotta les mains dans un élan de satisfaction intime, et quoique le monologue ne soit pas dans la nature, il fit celui-ci tout haut:
— Allons, ça marche! tout ira bien. Une volonté forte peut tout dompter, même une femme.
Cela dit, il entra dans une jolie rotonde, sévèrement meublée, qu’il appelait son cabinet de travail; il ouvrit un petit coffre-fort, et prenant un énorme portefeuille qu’il plaça sur ses genoux, il se mit à passer en revue une armée de chiffons industriels, appelés actions ou obligations, et les voyant si nombreux, il se réjouit dans son cœur, et répéta sur tous les tons, comme un refrain toujours varié, cette phrase enivrante:
— Il y a là quatre millions de bonnes valeurs qui sont à moi! à moi!
Ayant ainsi travaillé dans son cabinet, il remit sous clef son trésor de chiffons et sortit pour fumer un cigare sous le dôme vitré de la serre du jardin.
III
Table des matières
Au coup de six heures, deux invités arrivèrent en même temps à l’hôtel de M. Dimmer et furent introduits dans le salon. André annonça d’une voix de géant M. Florestan et M. Victor Molart.
Au fracas de cette annonce, une petite porte s’ouvrit, et M. Dimmer entra pour recevoir les deux convives et leur serrer les mains avec une affec-. tueuse brutalité. M. Florestan se posa comme un écran devant la cheminée, et mit la conversation sur ce diapason étourdissant qu’on apporte du conservatoire de la Bourse.
— Eh bien! nous avons fermé à trente-cinq de - mandé. Les consolidés sont arrivés avec une hausse d’un huitième. La hausse est sur toutes les valeurs. Tu as bien fait d’acheter. Au reste tu n’en fais jamais d’autres. Est-il heureux, ce coquin de Dimmer!
Et il accompagna cette exclamation d’un vigoureux coup de poing appliqué sur l’épaule de son riche client.
— Florestan, dit M. Dimmer, je te présente le plus jeune de mes amis, Victor Molart de la Guadeloupe.
En ce moment, André entra tenant dans ses mains deux bûches énormes qu’il plaça sur les chenets en ayant l’air de mettre beaucoup de soin, d’attention et de temps à ce rude travail.
Le jeune créole s’inclina devant l’agent de change qui s’assit en disant:
— Diable! la Guadeloupe; il fait bien chaud dans votre pays. Vous ne devez pas être à votre aise par le froid d’aujourd’hui.
— Et mon jeune ami, reprit M. Dimmer, vient pourtant se fixer à Paris.
— Pour étudier en droit? demanda brusquement l’agent de change.
— Comment donc, pour étudier en droit? Mon jeune ami a vingt-cinq ans bien sonnés: il est de l’âge dont on fait des maris et non des écoliers.
— Ah 1 monsieur se marie, dit Florestan avec un sourire de célibataire; il prend un métier qui n’a jamais été de mon goût... Ah! c’est ainsi! je dis tout ce que je pense; je suis saint Jean Bouche d’Or. Un jour j’avais un ennemi, on me conseilla de lui envoyer un cartel; moi, je ne puis pas me battre en duel, j’ai ma Bourse à faire tous les jours; je ne me bats qu’avec la rente. Savez-vous ce que je fis de cet ennemi? Je le mariai. Il en est mort.
— Florestan, reprit Dimmer, vous allez bien regretter ce que vous venez de dire!
— Moi! je n’ai jamais regretté qu’une chose, c’est d’avoir joué à la hausse quand il y a baisse.
— Ajoutez, et quand j’ai parlé mariage devant le futur gendre de mon meilleur ami.
Florestan décroisa ses jambes, dont les pointes montaient alternativement à la hauteur de l’œil, et revint prendre sa place devant la cheminée.
— Ah! monsieur se marie avec... parbleu! il fallait me dire cela tout de suite... Au reste, il y a des exceptions... mon père a été très-heureux en ménage... toi, Dimmer, tu n’as pas à te plaindre; tu es heureux comme un célibataire avec tous les agréments du mariage, n’est-ce pas?
— Certes, je ne te démentirai pas, reprit Dimmer en s’inclinant avec la modestie d’un homme heureux.
— Tu as une femme charmante qui fait toutes tes volontés?
— C’est vrai.
— Tu as une fille que tu marierais avec un ange ou avec un diable, sans qu’elle te fît la moindre observation.
— C’est encore très-vrai, Florestan.
— Eh bien! l’exception peut encore se continuer chez ton gendre.
Et se tournant du côté de Victor, il lui prit familièrement la main et lui dit:
— J’espère, monsieur, que vous ne garderez aucun fâcheux souvenir de notre première entrevue.
— Aucun, répondit Victor avec une grâce naturelle, et je n’ai aucun mérite à oublier, car je n’ai rien entendu. Je n’ai pas cessé un instant de regarder ce portrait.
— Le portrait de ma fille, s’écria Dimmer; un portrait peint par le plus fameux, par M. Dubuffe. six mille francs!
— Ces peintres font tous fortune! dit l’agent de change.
— J’en ai trouvé un qui mourait de faim hier, dit Victor.
— Un peintre en bâtiments? reprit Florestan en riant aux éclats de sa plaisanterie.
— Un peintre en chefs-d’œuvre, poursuivit le jeune créole; mais il est encore inconnu.
— Et que lui manque-t-il pour se faire connaître? demanda Florestan.
— Il lui manque la vie, dit Victor.
André entra, et annonça pompeusement que monsieur était servi.
Notre, créole venait de faire une vive impression sur M. Dimmer, qui avait assez d’esprit naturel pour apprécier un jeune homme à sa juste valeur. Dans cette courte discussion, Victor avait montré l’aplomb de l’âge mûr. Ce personnage important de notre histoire mérite d’être peint le mieux possible à son entrée en scène. Ainsi qu’on le sait déjà, sa figure n’avait pas le beau côté du type créole; l’intelligence ne s’y révélait que dans l’ovale exquis du front et la douceur vive des yeux, d’un noir limpide. Ses cheveux rares faisaient déjà pressentir une calvitie précoce. Sa taille était au-dessous de la moyenne, et la pâleur de son teint, l’exiguïté de son torse, la faiblesse de sa respiration annonçaient chez ce jeune homme une de ces santés souffreteuses, qui, sous les tropiques, font expier aux enfants les intempérances paternelles. Une toilette irréprochable et de la meilleure confection corrigeait artificiellement les défauts de la nature, en changeant le créole malingre en miniature de dandy parisien. Victor avait d’ailleurs sur sa petite personne une distinction native qui n’empruntait rien aux fausses élégances de la mode, et aux conventions du petit grand monde; la sobriété de ses gestes s’accordait admirablement avec le laconisme de sa parole, et formait, tout à son avantage, un piquant contraste avec la sonore turbulence de ses deux interlocuteurs.
A l’annonce du domestique, le frileux créole courut à l’antichambre pour quitter son paletot, et Dimmer profita de cette courte absence, pour dire à l’oreille de Florestan;
— Eh bien! comment le trouves-tu?
— Charmant; mais bien laid.
— Ah!
— Il a failli ne pas avoir de nez; mais, en revanche, si ses oreilles n’eussent pas arrêté sa bouche, il était décapité en naissant.
— Bah! reprit Dimmer, un homme n’est pas obligé d’être beau.
Les trois hommes entrèrent dans la salle au moment où Mme Dimmer entrait par une autre porte; elle était en toilette de gala, et sa figure n’exprimait ni tristesse ni gaieté.
Après les préliminaires d’usage, on se mit à table, et Dimmer, remarquant alors un vide, dit à sa femme;
— Et Anaïs n’est pas descendue avec toi?
Mme Dimmer toussa légèrement, pour se faire une voix non suspecte, et répondit sur un ton naturel:
— Le docteur est venu, et il n’a pas conseillé à Anaïs de descendre par ce froid. Le rhume est toujours très-violent. Anaïs prie ces messieurs de l’excuser; je suis son interprète.
Un éclair de colère brilla dans les yeux de M. Dimmer, qui ne vit qu’une rébellion dans ce rhume violent; mais il n’osa faire un esclandre, et parut accepter l’excuse aussi naïvement que ses deux convives.
Un silence général se prolongea pendant le premier service; on n’entendait que ce cliquetis d’argenteries et de porcelaines qui devient intolérable lorsqu’il n’est pas accompagné par la conversation.
En sa qualité de chef de maison, M. Dimmer pensa qu’il était de son devoir de donner une certaine animation à ce dîner de muets, et s’efforçant de sourire, il dit à Victor:
— On nous a interrompus tout à l’heure au bon moment... Vous disiez donc, mon jeune créole, que vous avez fait quelques emplettes dans les ateliers?
— Oh! des emplettes bien modestes, dit Victor: deux paysages et une marine.
— Sur vos économies? reprit Dimmer.
— Oui, car je ne veux jamais toucher au capital.
—Très-bien, Victor... et moi, qui suis votre tuteur en attendant mieux, je veux vous faire acheter tout un cabinet de tableaux, sans entamer votre capital, qui est dans mon portefeuille.
—Vous me direz votre secret? demanda Victor en souriant.
— Un secret bien simple, vous allez voir... Je vous ai réunis tous deux à ma table, Florestan et vous, pour débattre en famille vos petits intérêts.
— Ah! voyons ça, dit Florestan.
— A la Guadeloupe, reprit Dimmer, vous n’avez aucune idée de nos opérations. Mon jeune ami, chez vous, avec quoi faites-vous de l’or?
— Avec des cannes à sucre, répondit le jeune créole.
— Eh bien chez nous on fait de l’or avec rien.
— Honnêtement? demanda Victor,
— Honnêtement! dites-vous... Tenez, voilà mon ami Florestan, que je vous donne pour le plus honnête homme de Paris: il est arrivé du Mans, en 1851, avec une idée, c’était tout son avoir: vous voyez que ce n’est rien. Il est entré à la Bourse, où sa fraîche et loyale figure et ses cheveux gris ont inspiré la confiance à la coulisse et au parquet. Un premier gain modeste l’a mis sur la route des grands succès en spéculation, et aujourd’hui il ne donnerait pas son avoir et son tiers d’agent de change pour quatre millions.
— Bon! dit Florestan, tu deviens mon commissaire-priseur.
— Parbleu, reprit Dimmer, je connais tes affaires comme je connais les miennes... Mais laissons cela... il s’agit maintenant de travailler pour le compte de mon jeune ami, qui m’a donné une couverture de six cent mille francs, et qui veut acheter les chefs-d’œuvre de la peinture moderne sans altérer le capital...Florestan, aide-nous de tes bons conseils et de ton coup d’œil infaillible... Quelles sont les valeurs sur lesquelles on peut opérer et qui ont des chances probables de hausse?
Florestan prit un air grave, se recueillit une minute, et dit:
— On peut acheter du Crédit mobilier, il est à 1,550 et il montera beaucoup.
— Victor, reprit Dimmer, on vous prendra du Mobilier.
— Prenez tout ce que vous voudrez, dit Victor en riant.
— Après, voyons, Florestan, cherche dans les autres valeurs: il faut avoir plusieurs cordes à son arc.
— Le Paris a Lyon est un bon chemin. On peut opérer là-dessus sans crainte; il est à 1,250, comme l’Orléans, excellente valeur aussi.
— Notre jeune client opérera sur les deux, reprit Dimmer.
— Un de mes amis, poursuivit Florestan, un homme très-bien placé, en haut lieu, m’a affirmé ce matin que le gouvernement va augmenter le nombre des actions de la Banque: elles sont à 3,500. C’est un placement superbe.
— Va pour les actions de la Banque, dit M. Dimmer... Voulez-vous vous borner là, mon jeune ami?
. — Comme vous voudrez, dit Victor.
— Oh! je reconnais bien là les créoles! ils ne reculent devant rien... Florestan, nous voilà fixés. Je laisse à vos appréciations tous les menus détails de cette affaire. Vous agirez comme pour vous-même.
— Soyez tranquilles; je me charge du résultat et je vous le promets avantageux... Mais, pardon, messieurs, il me semble que tout ce que nous disons là, depuis une heure, n’est pas très-amusant pour Mme Dimmer.
— Au contraire, dit Mme Dimmer, avec un sourire mélancolique, je me plais beaucoup à ces conversations.
— D’ailleurs ma femme, remarqua Dimmer, y est habituée, comme toutes les femmes: ces dames savent bien qu’au bout d’une spéculation heureuse, il y a toujours pour elles un souvenir du mari, une riche fantaisie de boudoir ou de toilette. Vous voyez donc que, pour les femmes, ces conversations ne sont pas sans intérêt.
— Bon! dit Florestan, Dimmer se lance dans le calembour!
— Ma parole d’honneur, reprit Dimmer, je l’ai fait sans le vouloir. Enfin, tant pis!... j’ai voulu seulement éprouver que nos femmes sont nos associées naturelles, quand nous faisons une spéculation.
Mme Dimmer avait épuisé son trésor de patience, elle allait éclater; son dernier moment de calme la conseilla mieux. Elle se leva, et dit:
— Vous me permettrez, messieurs, d’aller faire une visite de quelques instants à ma fille.
— Oui, dit M. Dimmer; mais reviens nous dire comment se porte la belle enfant... nous t’attendons à la serre, où nous allons prendre le café... Fumez vous, Victor?
— Non.
— Un créole qui ne fume pas!... On dit qu’en Amérique les sauvages fument depuis la création du monde.
— Et ils sont restés sauvages, reprit Victor.
— Il paraît donc que le tabac... paralyse... les facultés... mais vous plantez beaucoup de tabac?
— Oui, pour les autres.
— Il est plein de bon sens, ce garçon! reprit Dimmer, en donnant un léger coup sur l’épaule de Victor.
Ils entrèrent tous les trois dans la serre où le café fut servi.
— Enfin! reprit Dimmer, nous n’avons plus d’espions autour de nous. On peut causer affaires de famille... Florestan est un intime ami de la maison; il en connaît les secrets avant moi.
— C’est vrai! dit Florestan; ainsi lorsque tu.m’as parlé, avec ton exaltation ordinaire, de ton ami le planteur de la Guadeloupe et de ses deux enfants jumeaux Victor et Charles, j’ai deviné que Victor épouserait ta fille.
— Il devine tout, ce diable de Florestan! on l’a surnommé le sorcier de la Bourse... Maintenant, devine à quelle époque se fera le mariage?
— Parbleu! à l’entrée du printemps comme tous les mariages d’amour.
— Oui, reprit M. Dimmer; je l’avais décidé ainsi, du 20 au 25 mars... cela vous convient-il mon gendre?
— Fixez l’époque trop tôt, ce sera toujours trop tard, dit Victor.
— Florestan, me conseilles-tu de faire beaucoup d’invitations et de donner une grande fête?
— Non. Au mariage de ta fille, une riche héritière, si tu invites soixante amis, ils deviendront soixante jaloux le jour des noces, et soixante ennemis le lendemain.
— Il a raison, dit M. Dimmer... Qu’en penses-tu, Victor?
— Ah! je ne connais pas les mœurs de Paris, répondit le jeune homme.
— Eh bien, reste toujours dans ton ignorance, reprit Dimmer.
— Il faut célébrer le mariage à Saint-Leu, dans ta belle maison de campagne, que tu appelles un château... à cause de l’éloignement, on n’est pas tenu à de nombreuses invitations. La famille et deux ou trois amis intimes, voilà tout.
— Bien pensé, remarqua Dimmer: Victor, demain tu écriras à ton père, et tu lui annonceras que le jour de ton mariage est fixé.
Victor, ému aux larmes, prit la main de Dimmer et la serra énergiquement.
Dimmer serra son futur gendre sur son cœur, et lui dit:
— Cher fils, je te donne mon trésor le plus précieux, ma fille; je ne saurais remettre son bonheur en de meilleures mains.
— J’espère que vous ferez deux heureux, répondit Victor.
— Maintenant, reprit Dimmer, je vous laisse à votre liberté, mes amis; il est fort tard, je vais voir ma fille... je compte que nous nous verrons tous les jours.
On échangea encore quelques paroles sans importance pour cette histoire, et Florestan, suivi de Victor, prit congé de son ami.
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