Read the book: «Tête à l'envers»

Font::

Jean-Louis Dubut de Laforest

Tête à l'envers


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305208

Table des matières

PRÉFACE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

PRÉFACE

Table des matières

«Au docteur Jules Larat.»

Voyons, docteur, que dirais-tu si, demain, quelque jolie femme de Paris ou de Brives-la-Gaillarde, armée d’une foi robuste, venait frapper à la porte de ton cabinet et te tenait à peu près ce langage:

–Monsieur le docteur, je suis une honnête femme mariée à un brave homme: eh! bien, parfois, il me trotte par la tête de mauvaises idées: on me fait la cour, j’ai peur de tromper mon mari. Je viens vous demander un préservatif: J’entends rester sage.

Tout d’abord, docteur, tu regarderais fixe ment ta cliente, assise en pleine lumière ainsi qu’il convient, et tu te demanderais si tu n’as pas affaire à quelque belle en humeur de rire ou mieux encore à une échappée de la maison du Dr Blanche.

La dame continuerait ainsi:–Oh! monsieur, il m’a fallu bien du courage pour venir jusqu’à vous. J’ai voulu prier; la prière a été impuissante à me guérir. Plusieurs fois déjà, je me suis sentie glisser sur la pente fatale: ma volonté a triomphé. mais, j’ai si peu de volonté que ce n’est pas la peine d’en parler. Je vous en prie, donnez-moi quelque chose?.

Tu n’es pas un charlatan, mon ami; et sans te couvrir d’un bonnet pointu, et, sans te parer d’une longue robe semée d’étoiles, tu rédigerais, séance tenante, une bonne ordonnance où les bromures et tout l’élément médical seraient appelés à conjurer les ardeurs de ta cliente.

La dame sortirait très rassurée de la salle de consultation: elle avalerait force bromure; elle respirerait de l’éther; elle frissonnerait sous la douche; et, au bout de quelques semaines…. elle tromperait son mari: ce qu’elle ne viendrait pas te conter, bien entendu.

La raison de ceci, mon cher, c’est que l’alchimiste qui a présidé à la confection du cerveau de ta malade a omis une case importante, celle qui donne le pouvoir de ne faire que ce que l’on veut.

Elle désirait bien agir, la pauvrette: elle voulait être une femme sérieuse; et patatras.… Le bromure n’a pas produit son effet. L’amour défendu a corné, un beau matin, à ses oreilles, et elle a suivi la route de l’amour, avec des bravades de promeneuse fantaisiste.

La vie lui est apparue comme une table de baccarat. Le foyer conjugal lui assurait le point de sept,

–ce qui était gentil. La joueuse affolée n’a pas même regardé ses cartes: elle a «tiré» et voilà que le banquier l’a embaquée du plein coup. A ce jeu, elle a perdu son honneur, ce qui est plus grave et moins ennuyeux que d’y laisser sa fortune.

Une autre cliente, docteur, voulait recourir à toi: la mort est venue trop vite.

Cette nouvelle malade a vécu au village; elle a vu Paris.

Dans sa petite ville, est-ce une madame Bovary –la femme des sens–tenaillée par les désirs de la chair qui brise tout pour courir à l’assouvissement de sa passion? Non. Elle n’a qu’un désir, quitter au plus vite son trou de province. Elle n’a jamais été sérieuse en amour. Si elle parle de remords, si elle menace de se tuer, il ne faut pas la croire: elle ne sait ce qu’elle dit ou elle ment.

Jetée un beau jour en pleine capitale, dans ses métamorphoses de belle-petite ou de grande dame, est-ce une Marguerite Gautier,–la femme de cœur–avec moins de courage et moins d’exquise tendresse? Non. Si l’héroïne de Flaubert a vécu de sa passion, la dame aux Camélias s’est dévouée jusqu’à en mourir.

La malade, elle, ne s’est pas douté un seul instant de ce que pouvait être le sacrifice et elle a fait de la question d’amour une lamentable risée.

Il n’y a pas de femme tombée qui ait moins d’excuses à faire valoir; il n’y en a pas qui soit plus excusable.

Elle n’est ni la femme des sens, ni la femme de cœur.

C’est l’éternel produit d’une machine imparfaite. C’est «TÊTE A L’ENVERS» une force qui va.

Oui, c’est la faute de l’alchimiste. Les médications étaient impuissantes; il eut fallu une refonte du sujet. Tu ne voulais pas tenter l’expérience, n’est-ce pas?. Ta cliente d’intention ayant, elle aussi, considéré la vie comme un jeu de hasard, devait fatalement perdre; car,–pour les faibles, –les cartes y sont biseautées, et les faibles sont seuls à ne pas le savoir.

La vie n’est pas une gageure, mais bien une chose exacte qui exige une surveillance de toutes les heures.

Mon cher et illustre maître Alexandre Dumas qui me fait l’honneur de s’intéresser d’une manière toute particulière à ce livre me disait récemment:

«Il me souvient qu’un soir le Dr X*** et moi nous nous promenions sur le boulevard des Italiens. A un moment, le docteur chancela et me fit comprendre qu’il ne pouvait plus marcher.–Qu’avez-vous?–Une angine de poitrine; si je faisais vingt pas de plus, je tomberais raide mort.»

L’observation dupenseur est profonde:–«X*** était un homme mort s’il n’avait pas surveillé sa vie.»

S’ils lisent cette étude, les philosophes et notamment le savant Despine qui a écrit un si remarquable traité de la psychologie naturelle démêleront peut-être au milieu de ces défaillances de la paysanne, de la bourgeoise et de la grande dame comme un triple témoignage d’irresponsabilité dans l’organisation troublée de mon héroïne.

Et à cette heure, où tout le monde dit que les cerveaux se détraquent, que la névrose nous talonne et que l’humanité touche à sa fin, ce ne serait pas un mince honneur pour ce petit roman que d’avoir remis en question le problème si grave et encore non résolu du libre arbitre.

En vérité, il serait curieux pour cette fin de siècle envahie par un formidable désir d’expérimentation, de savoir si toutes les femmes qui tombent sont bien toujours maîtresses de rester debout contre vents et marée.…

Mais, je crois, docteur, que–quoi qu’il advienne–le monde ira son petit bonhomme de chemin jusqu’au jour où les lampes Jabloshkoff remplaceront définitivement le soleil et où le grand alchimiste un peu vieilli, soucieux de se rendre compte des progrès de la science humaine, appellera dans son laboratoire les Cagliostros modernes qui, bien certainement, ne livreront à la circulation que des êtres absolument parfaits.

DUBUT DE LAFOREST.

Paris, mai1882.

I

Table des matières

–Je te dis, moi, que Rosette nous mangera tout vifs avec ses sottes dépenses.

L’homme qui a prononcé ces mots est un petit paysan dont le corps, à force d’avoir servi, est doublé en angle droit et semble rendre un continuel hommage à la terre à laquelle il doit sa fortune.

Son nom? François Bérias.

Il touche à la cinquantaine. Quand il a dû se placer, il a choisi une compagne utile, une fille au large rire, aux lèvres vermeilles, aux hanches assez solidement établies sur la défensive pour lui permettre de porter gaillardement des enfants.

François et Jeanneton n’ont pas de vie par eux-mêmes: ils ne vivent que pour leur fille mademoiselle Rosette, qui vient d’obtenir son brevet d’institutrice au pensionnat des dames Castel de Saint-Cyprien.

Mademoiselle Rosette est sortie de pension depuis deux mois à peine, et déjà les partis abondent de tous côtés.

Dame! c’est que les Bérias sont des richards.

Les Bérias, dits «Grande-Bourse», sont les rois du village de la Croix-du-Jarry. Ce surnom, qui s’explique presque tout seul, vient de ce que François a l’habitude de serrer ses écus dans une immense bourse de cuir.

Leur maison est perchée tout au haut du village. Le mois de juillet touche à sa fin, et elle prend des airs de coquette enrubannée avec la vigne séculaire qui l’enlace dans une vigoureuse étreinte. Ces rameaux verts, ce sont des buveurs de soleil; ils sont brutalement amoureux peut-être; ils n’ont pas de ces mines languissantes des plantes d’ornement au feuillage verni; ils ne savent pas prendre les airs revêches des arbustes aux fleurs poitrinaires; mais ils se sentent vivre; ils sont vivants comme leur maître et, comme leur maître, ils ne craignent pas les morsures du soleil.

Les grands jardins dont les haies taillées au cordeau montrent çà et là des néfliers aux têtes printanières, cette étendue de terrain autrefois couverte de bruyère, aujourd’hui toute plantée de vignes, tout cela est aux Bérias. Encore et toujours aux Bérias les deux métairies situées sur le versant gauche de la route départementale.

Et les écus? 50,000francs au moins, placés dans toutes les maisons du pays.

L’enfance de Rosette s’est passée dans son village. Elle a fréquenté l’école des filles de la Croix-du-Jarry avant de devenir la sémillante pensionnaire des dames Castel.

C’était autrefois une méchante petite paysanne: à l’époque des semailles, elle suivait les laboureurs et chassait à coups de pierreles bergeronnettes qui venaient dérober les grains de blé. Pendant l’été, elle piquait par la tête de pauvres petits papillons et restait impassible devant le douloureux frémissement des blanches ailes qui se décomposaient sur le papier de sa chambre.

La fille des Bérias était cruelle.

On se rappelait, entre autres choses, que souvent, au lieu d’aller à l’école, elle s’arrêtait devant l’étalage des étameurs ambulants dont les tournées avaient lieu tous les six mois.

Pendant plusieurs heures, elle prenait plaisir à voir fondre les chandeliers d’étain, à entendre les coups de marteau qui résonnaient sur les bassins de cuivre.

Depuis la voiture des marchands forains, la vieille petite voiture à deux roues que recouvrait une toile grise, jusqu’aux chaudrons bossués qui s’entassaient dans la guimbarde, résultat des échanges des cuivres neufs, Rosette avait tout vu et tout observé.

La plupart de ces chaudronniers étaient des Allemands qui, le travail fini, s’en allaient, dans les cabarets proches de l’église, danser au son des tambours et des trombones pour recueillir de gros sous.

C’était drôle pour la fillette de voir des femmes aux vêtements bariolés et des hommes aux longues barbes flambant comme de la bière d’or, se mettre en danse sur la place de la Croix, tout en continuant de jouer.

Un certain jour qu’elle s’amusait à contempler un beau chandelier tout neuf étalé au soleil, les marchands, appelés pour le déjeuner, la laissèrent seule en compagnie d’un gros chien, Porthos, qui dormait sous la chaleur des charbons de la poêle. L’étain restait liquide. Rosette s’avança, regarda autour d’elle et ne vit personne. Un sourire illumina sa figure: elle souleva la cuiller remplie du liquide brûlant et la jeta à la tête du barbet.

Le pauvre chien se réveilla en poussant des hurlements affreux: elle se sauva chez son père.

Mais le soir, la chose s’étant ébruitée, Rosette fut battue.

Elle regarda tout le monde, les yeux fixes, sans trouble, avec un rire béat:

–Je voulais voir comment ça ferait.

Les vieilles femmes du village secouèrent la tête avec tristesse; et, comme on ne pouvait croire à une cruauté réfléchie, l’enfant fut traitée d’innocente. On voulait dire par là qu’elle n’avait pas bien conscience de ses actes et qu’elle avait agi sous l’impulsion d’un génie malfaisant.

Une autre fois, les filles du garde l’ayant surprise à voler des fruits dans leur jardin, elle les battit et mordit à la joue l’aînée de ses camarades.

Autant de faits dénotant un caractère indomptable, un désir impérieux d’observation et de domination, une soif de vengeance et de cruauté peu commune.

Avec cela, rusée, caressante, jolie comme un amour et disposée à mettre tout en œuvre pour se faire pardonner ses escapades.

Mais l’âge a amorti sensiblement les mauvais instincts de la campagnarde, et l’ancienne pensionnaire des dames Castel, qui feuillette en ce moment un album, n’a rien à voir avec la paysanne d’autrefois.

Mademoiselle Rosette Bérias est fille unique: on l’appellera madame un jour; elle épousera un monsieur.

La mère Jeanneton ne s’est pas sentie de colère quand le fils à Pitois, un petit fermier, un laboureur, s’est permis de demander la main de sa demoiselle. Certes, les Bérias ne dédaignent pas les paysans: ils sont paysans eux-mêmes; mais ils estiment que dans ce monde on doit chercher à s’élever: ils attendent un parti convenable.

Pénétrons dans l’intérieur de la maison. Tout y est propre et bien rangé. Des branches de buis bénit pendent à la cheminée de la cuisine et entourent une quantité de photographies. Deux grands lits à la duchesse recouverts de rideaux en cretonne rouge occupent les coins de la cuisine; Rosette ne laissera aucune trêve à sa mère tant que les lits resteront là. Une cuisine est une cuisine et non pas une chambre à coucher.

Voici une grande chambre d’amis, et tout à côté l’appartement de mademoiselle Bérias. La pensionnaire des dames Castel a dirigé elle-même les réparations récentes: les murs sont tapissés de papier blanc à fleurs des prés sur lesquelles se détachent des pivoines et des roses.

La jeune fille est grande, brune et fraîche comme le nom que lui donna sa marraine. Ses mains sont un peu rouges: elle a eu beau employer toutes les poudres et tous les savons des parfumeurs les plus renommés, les mains, hélas! ne perdent pas leur couleur.

Rosette est jolie, et elle le sait.

C’est aujourd’hui samedi, jour de marché à Saint-Cyprien.

La demoiselle dépose son album pour faire sa toilette de ville.

La Jeanneton est déjà prête, et le père Bérias s’impatiente de voir que sa fille n’en finit pas avec ses colifichets.

–Je ne puis pas sortir cependant, mise comme une servante… Mère, je ne trouve pas mon châle,

–Il fait très chaud; tu n’en auras pas besoin.

–Je te répète que je ne veux pas partir comme cela.

–Voici les clefs de l’armoire du linge.

La jeune fille ouvre les portes de l’armoire, monte sur une chaise et met tout en l’air pour trouver le châle.

–Il est en haut, tout en haut, à côté des sacs de blé.

–Est-il possible de mettre un châle à côté des sacs de blé?.

Et Rosette impatientée jette à terre les sacs et les draps de lit que la mère replie sur la table sans faire entendre une plainte.

La demoiselle a une robe gris clair, un chapeau de paille à fleurs bleues et un petit voile blanc. Elle donne un dernier coup d’œil au miroir, sourit et regarde sa mère:

–Tu vas t’habiller, n’est-ce pas? petite mère?

–Mais non. Pour aller au marché. ce n’est guère la peine.

–Et ta robe mauve?

–. Je la ménage pour ta noce.

–Nous verrons du monde aujourd’hui. Veux-tu me faire bien plaisir, mère? mets ta robe mauve.

–Rosette.

–Je t’en prie!

–Enfin, puisque tu l’exiges.

Et la mère Jeanneton s’exécute.

–Toujours tes vilains souliers plats?

–Ah! je t’en supplie, ne me force pas à prendre mes bottines. Je ne suis pas habituée, moi. mes pieds sont restés écorchés toute une semaine.

–Vous n’en finirez donc pas? vient de dire François Bérias qui a pris sa jaquette, sa belle jaquette à boutons de cuivre pour faire honneur à sa fille.

La grosse jument est attelée à la jardinière dans la cour; le domestique de la ferme aide ses maîtresses à monter dans la voiture, et la bonne Poulotte part au petit trot.

On suit la route toute bordée de grands peupliers, et le père est heureux de montrer à sa fille ses propriétés. Il lui donne des explications sur ce fossé que l’on va combler, sur ce terrier qui sépare la vigne d’un voisin de sa luzernière et qui sera bientôt écrasé, à frais communs.

–Depuis que tu fais ton éducation, Rosette, nous avons acheté cette chataigneraie à M. Beaugrand, ainsi que ce bois qui joint la rivière… Tu vois, ce pré, à côté du grand rocher le Ropescia où tu jouais avec tes amies lorsque tu étais petite?.

–Ah! oui, le Ropescia; il faudra y faire un kiosque.

–Qu’est-ce que cela?

–Comment! tu ne sais pas ce que c’est qu’un kiosque?. Un abri contre la pluie et le soleil. un lieu d’amusement.

–Comme qui dirait une cabane?

–Autrement joli qu’une cabane. On en vend de tout prêts à Paris pour mille francs. Celui de mademoiselle Levallois coûte ce prix…

–Mille francs! mais c’est la valeur d’une bonne paire de bœufs de labour… le Grand-Rouge et Billia sont de neuf cent quatre-vingt-cinq, et même que je ne les donnerais pas. Le pré qui a plus de quarante ares ne coûte pas mille francs.

Rosette n’aimait pas les chiffres, et elle n’écoutait plus son père.

Jeanneton, qui avait arboré un bonnet tuyauté tout fleuri et aussi raide qu’une mître d’évêque, prit la parole:

–Et puis, il nous faudra de l’argent pour ta dot, quand nous aurons trouvé quelqu’un de comme il faut. Le fils à Pitois est encore venu hier: je l’ai reçu de la belle façon.

La jeune fille essayait des gants un peu étroits:

–Il devrait bien comprendre que je ne saurais être pour lui, le Pitois…

On arrivait à la côte du Puy-des-Reinettes.

Bérias mit pied à terre en passant les guides à la mère Jeanneton.

–Voyons, Rosette, me promets-tu d’être raisonnonnable? Il est question d’un parti pour toi.

–Un paysan?

–Mais non, mais non. Écoute. Parlons plus bas. Un monsieur. un notaire.

La fille à Bérias devint éclatante.

–Un notaire? dis vite, petite mère, je t’en prie.

–Voici. Tu connais bien M. Faure?

–Oui, l’homme d’affaires de madame Dupré… le marchand de biens. Après?.. Tu me fais mourir.

–Eh bien, il veut te marier à M. Prosper Parent, le jeune homme qui doit acheter l’étude de Me Cournet. Le malheur, c’est que M. Prosper n’a pas de fortune; mais il est sage, rangé, d’une belle taille.

–Il n’est pas beau.

–La beauté n’est pas pour les hommes. il est d’une bonne famille.

–Il sera notaire.

–Et, comme tu dis, il sera notaire. à Saint-Cyprien, tout près de chez nous.

–C’est ça qui ferait enrager la Blanchette, qui épouse un enfant trouvé!.

–Oui; mais je crains que ton père refuse de consentir au mariage. M. Parent n’a pas de fortune.

La jument s’arrêta avant de prendre la descente.

–Bonne Poulotte, comme elle connaît bien mes habitudes, fit Bérias en serrant la main à trois ou quatre paysans qui conduisaient des bœufs à la corde. Je vous offrirais bien de monter. Mais, voyez, nous sommes trois…

–Merci, monsieur Bérias, merci.

Monsieur Bérias!.

On commençait à dire monsieur Bérias.

François rayonnait:

–Ce que c’est que la fortune!. Il y a vingt-cinq ans j’étais garçon de ferme du comte de Galleur… On m’appelait François tout court. Plus tard, les jaloux m’ont surnommé Grande-Bourse. Aujourd’hui, on parle de monsieur Bérias. Ce que c’est que la fortune!.

–Tu ne devrais pas, mon père, rappeler toujours que tu as été garçon de ferme. On peut nous entendre.

–Mais, fillette, ça me fait honneur, au contraire. Je n’ai pas volé mon bien. je l’ai bien gagné, je te le garantis.

–Ta fille a raison, interrompit vivement la mère. Ce n’est pas la peine de parler toujours de la même chose. Il faudra bien que tout le monde s’habitue à dire «Monsieur Bérias».

–Adieu, Grande-Bourse et mesdames, cria un cavalier qui passait au galop et dont le cheval couvrit de poussière les visages des voyageurs.

–C’est ce mal élevé de Benoist, dit Rosette… Une éducation de garçon boucher.

François eut un froncement de sourcils:

–Il a un billet chez Mouvy: je le prendrai et je me charge de le faire danser. Ça lui apprendra la politesse, à cet ancien artilleur.

On arrivait à Saint-Cyprien, une jolie petite ville au clocher pointu, aux rues bien alignées, aux maisons bien blanches, aux jardins pleins de soleil et de verdure.

Ces dames descendirent devant le pensionnat des dames Castel, situé en face de l’hôtel du Chariot d’Or.

–Bon, c’est cela, dit Bérias; allez faire vos. visites; moi, je monte au foirail. A quelle heure aurez-vous fini vos emplettes?

–Vers cinq heures.

–Cinq heures?… ce sera bien tard… Si Girou et la Fanchon oublient de faire manger les bœufs.

–Tu es toujours inquiet, fit Rosette avec aigreur. Ne dirait-on pas qu’il t’est impossible de t’habituer à te faire servir?

–Ma fille, ce que j’en dis, c’est pour toi plus encore que pour .nous. C’est ton bien que je surveille et que je ménage. Il ne faut pas m’en vouloir.

Il disait cela par phrases coupées, le petit homme cassé, tout en dételant sa jument avec des précautions infinies pour le collier neuf et les harnais cirés de frais.

Sa fille le regardait.

–Appelle donc le domestique, sans te donner tant de mal. Les gens qui passent diront que tu fais ton travail toi-même pour éviter les pourboires.

Rosette se ravisa bien vite et, d’une voix doucereuse:

–Petit père, tu ne te fâcheras pas si maman m’achète un costume chez madame Julie?. Tu veux bien, n’est-ce pas, que je te fasse honneur?

Bérias se laissait caresser; sa rudesse disparaissait:

–La ménagère a la bourse.,–

–Ah! tu vois, mère, petit père est content que je prenne le costume pareil à celui de Gabrielle Levallois.

Et pendant que le garçon de l’auberge donnait un coup de main à Bérias, ces dames pénétrèrent dans la cour du pensionnat des dames Castel.

Sa besogne terminée,– car, débarrassé de sa fille, le paysan n’eût voulu pour rien au monde laisser à un autre le soin de traiter Poulotte,–François monta au foirail, tâta les bœufs gras et distribua des poignées de mains aux vieilles connaissances.

Sa fille lui faisait honneur, sans doute; mais il se sentait mal à l’aise en sa présence: ce n’était plus son monde à lui; il n’avait pas appris les belles manières dans ces coquins de livres qu’il eût voulu savoir à tous les diables. Son devoir hélas! il le comprenait bien: c’était de causer peu, de se montrer le moins souvent possible; son langage grossier, son dos voûté, ses mains éraillées et durcies, tout cela n’était pas fait pour amener des messieurs à lamaison.

La Jeanneton s’en tirait encore: ces diablesses de femmes s’arrangeaient toujours avec leurs «attifaux» et, du reste, la bourgeoise était encore belle, bien qu’elle eût peiné. Elle pouvait passer dans les rues avec sa fille: il y en avait de plus laides.

Bérias était riche. Pourvu que sa fille pût bien se placer, il ne regardait pas trop à la fortune: du reste, un homme sans le sou n’oserait jamais se présenter.

Il rencontra tout au haut du foirail Mouvy, un épicier retiré des affaires, celui qui avait prêté de l’argent à Benoist l’insolent.

Mouvy, qui avait fait placer pas mal de fonds à Bérias et qui y avait trouvé ses petits bénéfices, ne tarissait pas en compliments.

Le gros bonnet de la Croix-du-Jarry restait hésitant. Il sentait qu’il allait faire une mauvaise action; mais, tout à coup, son front s’illumina et il se souvint que sa fille, en le quittant, lui avait rappelé sa promesse au sujet du billet de Benoist.

–Vous avez un petit morceau de papier de Benoist?

–Oui, monsieur Bérias.

–A quelle époque?

–Mais il est échu depuis huit jours, et j’allais chez M. Lechamps faire protester le billet… Ce Benoist est un mauvais payeur.

–Je prends le billet.

Mouvy crut avoir mal entendu; il fit répéter la phrase.

–Oh! de grand cœur. quatre cent vingt francs avec les intérêts. Je vous abandonne même les huit jours.

Les deux hommes se mirent à l’écart, et Bérias sortit sa bourse, sa fameuse bourse noircie par le temps.

Il compta quatre billets de cent francs et donna le surplus en monnaie.

–Ces mauvais chiffons de papier, je voudrais bien ne pas en manquer.

Bérias plia le billet.

Quelques minutes après cet entretien, Benoist rencontrait son créancier:

–Vous savez, je n’ai plus votre valeur.

–Comment?

–J’avais besoin d’argent; je l’ai cédée à Grande-Bourse.

–Mais, vous m’aviez promis.

–Mon cher, arrangez-vous avec Grande-Bourse.

Bérias avait déjà chargé un huissier de venger Rosette.

Jeanneton et sa fille se trouvaient encore chez les dames Castel.

Rosette était allée dans la cour rejoindre ses anciennes amies.

–Eh bien, madame Bérias, vous penserez bientôt à marier votre fille? venait de dire madame Armantine Castel, une vieille dame à lunettes.

–Mon Dieu, oui, il faudra voir, mais il n’y a rien de pressé. C’est toujours trop tôt, si l’on doit mal faire.

–Ce serait bien dommage, madame. Rosette est une charmante enfant qui rendra son mari bien heureux. Alors, vous n’avez pas encore fait de choix?

Jeanneton hocha la tête sans répondre.

–Allons, vous me cachez quelque chose. Ce n’est pas bien, madame Bérias: vous savez que je suis une seconde mère pour votre fille.

–C’est qu’il n’y a encore rien de décidé, madame… C’est M. Faure…

–Ah! M. Faure, un excellent homme. Il ne peut avoir que bonne main.

–Madame Castel, vous serez discrète. Il s’agit de M. Parent.

–M. Prosper Parent, ce grand jeune homme qui suivait nos promenades du dimanche. Mais, il n’a pas de fortune.

–C’est bien là la difficulté. On dit cependant que c’est un brave garçon très sérieux.

–Très sérieux et très bon. Il se laissera mener par le bout du nez.

–Il n’y a rien de fait, madame.

–Alors Rosette viendrait habiter Saint-Cyprien. M. Cournet laisserait l’étude à votre gendre… Ce serait charmant. Il faut voir cela, madame Bérias. Vous savez quel intérêt je porte à mon ancienne pensionnaire. Si vous avez besoin de nous, ma sœur et moi sommes complètement à votre disposition.

Les cris de «Rosette! Rosette!» retentissaient dans la cour. De grandes jeunes filles en robe noire et en tablier gris reconduisaient leur compagne au parloir.

Dès que ces dames furent sorties, madame Castel ne garda plus le secret.

–Mesdemoiselles, Rosette se marie.

–Rosette se marie!. Mais avec qui donc?

–Mystère, mesdemoiselles.

–Oh! madame Armantine, fit doucement mademoiselle Chambreau, la fille du conseiller général du canton. à moi toute seule.

–Non, mademoiselle Clémence, pas plus à vous qu’aux autres.

–Je serai bien sage.

–Non, non, non.

–Rosette se marie. La «Grande-Bourse» va être une madame. Oh! comme elle sera contente!

Ces demoiselles ayant formé un cercle passèrent en revue tous les jeunes gens de la ville.

Mademoiselle Clémence murmura un nom.

M. Prosper Parent?.

Madame Castel quitta les jeunes filles en riant; et, dès lors, le prochain mariage de Rosette fut connu de tout le pensionnat.

Les deux femmes avaient suivi la rue Froide qui conduisait à la place de la Halle.

Rosette marchait droite, le pied cambré, la cheville tendue, et la Jeanneton se traînait en essayant d’imiter l’allure de sa fille. La bonne volonté de la campagnarde n’arrêtait pas les observations de la demoiselle:

–Mère, ne te tiens pas si près de moi. Ce n’est pas comme cela que l’on marche… Tu me fais damner.

La mère Jeanneton venait d’entrer dans le magasin de madame Julie.

Il y avait beaucoup de monde. Trois ou quatre employés supplémentaires circulaient au milieu de la foule. L’un d’entre eux se présenta. C’était un nouveau venu, à la mine embarrassée, un honnête garçon qui nourrissait-sa mère avec son travail et dont l’œil maladif brilla à la pensée qu’il allait faire une bonne vente.

–Non, dit Rosette. Appelez M. Antoine.

–Mais, mademoiselle, M. Antoine est occupé à son rayon.

–Qu’est-ce que cela fait que ce soit celui-ci ou un autre? observa la mère.

–Ça fait beaucoup. avec les nouveaux venus on est toujours mal servi.

–Monsieur Antoine! cria l’employé d’une voix étranglée..

–On y va.

Cet Antoine avait toutes les veines.

Au magasin de la ville de Saint-Cyprien, les employés recevaient un traitement fixe et tant pour cent sur les prix des ventes notés sur leur carnet. Le patron, ancien employé d’un grand magasin de Paris, se trouvait bien de son importation de la capitale.

M. Antoine, jeune homme à moustaches blondes et à cheveux frisés, se présenta en saluant respectueusement ces dames.

C’est qu’il avait une manière à lui de faire l’article, M. Antoine.

Avec des courbettes gracieuses et un sourire plus gracieux encore, il vantait les tailles les plus difformes et faisait des compliments aux corsets les plus vides.

M. Antoine, après s’être rendu compte de l’importance de la commande, appela sa patronne madame Julie, spécialement chargée de la confection des robes.

On déplia les étoffes, et Rosette choisit une robe bleue à raies blanches destinée à faire enrager toutes les demoiselles de Saint-Cyprien. La mère consentit encore à remplacer le vilain corset de la pensionnaire et acquiesça à une demande d’une douzaine de mouchoirs à vignettes que Rosette broderait elle-même.

La mère Jeanneton vida son porte-monnaie. Madame Julie ne voulait pas d’argent; il n’était pas dans les usages de payer les robes avant la livraison.

Sur ce point, madame Bérias fut intraitable. Elle donna même l’occasion de rire aux employés en se campant fièrement devant la caisse:

–Des dettes chez nous?. Jamais de la vie!. On a de quoi payer, et l’on paye.

Rosette essayait d’arrêter ce dévergondage de paroles; mais, au fond, elle n’était nullement fâchée d’entendre parler de sa fortune.

M. Antoine, le patron lui-même, le petit garçon évincé, rendirent un salut cérémonieux aux bonnes acheteuses.

Jeanneton prit le bras de sa fille.

–Si nous passions devant l’étude de Me Cournet dans la rue du Nord, nous verrions peut-être.

–M. Parent?… C’est une idée… Savoir s’il est toujours aussi laid?.

–Il n’est point laid.

–Enfin, mère, tu m’avoueras qu’il y a de plus beaux garçons que lui. Le fils du marquis de Jamaye…

–Oui, mais monsieur le comte n’est pas pour nous, ma chérie.

–Je le sais, dit Rosette d’un air sombre. Après tout, il vaut autant être madame Parent, la femme d’un notaire, que la femme d’un imbécile qui ne fait rien.

Les paysans circulaient dans les rues, s’arrêtant aux boutiques, et les femmes les suivaient avec de grands paniers vides et des gros sous pleins les poches. De longues charrettes avec des cercles, des futailles, annonçant la prochaine récolte, étalaient en l’air leur timon, et les crieurs de casse-museaux, de réortes bien chaudes, de gâteaux de toutes sortes faisaient la joie des enfants qui s’accrochaient aux jupes de leurs mères.

Rosette n’en finissait pas avec ses observations:

–Ne me parle plus. Ce n’est pas convenable de parler dans les rues. Les dames comme il faut ne causent pas.

La mère et la fille arrivèrent au fond de la rue du Nord et aperçurent les panonceaux dorés qui resplendissaient au soleil.

L’étude était encombrée de paysans, et les dames Bérias ne virent pas M. Prosper.

–En tout cas, dit Rosette, ce n’est pas moi qui habiterai cette bicoque.

–Elle n’est pourtant pas mal, la maison, et si le mariage a lieu, je crois que l’on ferait bien de s’entendre avec M. Cournet.

–Tu n’es pas difficile.

La mère Jeanneton et Rosette rentraient à l’hôtel du Chariot d’Or, encombrées de petits paquets pliés dans un papier jaune.

–Voilà vos dames, dit au père Bérias M. Faure, qui gesticulait derrière la longue file des charrettes et des cabriolets de la foire.

M. Faure, l’avocat du village du Puy, était un petit vieillard sain et svelte. De la bande noire, mais d’une honnête bande noire, toujours en quête d’un maquignonnage, d’une vente, d’un échange, il était aimé et estimé dans son pays. C’est lui qui– on s’en souvient–avait songé tout le premier à faire de l’apprenti notaire un mari pour mademoiselle Rosette.

Il salua madame Bérias avec un fin sourire qui laissait comprendre que François ne s’était pas rendu à ses raisons.

–Pas moyen de convaincre notre homme!

–Un sans-le-sou?. Jamais de la vie, faisait Bérias: j’aimerais encore mieux un paysan.

–Allons, allons, papa François, ne faites pas l’entêté, nous arrangerons cela demain, à la Croix-du-Jarry, en tête-à-tête.

Rosette jouait avec son ombrelle derrière la voiture et prenait peu d’intérêt à la conversation.

–Nous causerons demain, reprenait M. Faure. Nous traiterons une petite affaire qui ne regarde pas du tout mademoiselle Rosette.

–Quoi donc, monsieur Faure? dit la jeune fille.

–Rien. Vous verrez plus tard. Je ne vous dis que cela. Est-ce que l’oreille gauche n’a pas carillonné ce matin?

–Mais non.

–Cependant, je connais quelqu’un qui disait beaucoup de bien de mademoiselle Bérias. Vous me rendriez bavard.

Le père Bérias était rouge comme un coq, et il resta longtemps sur le siège de la voiture sans desserrer les dents.

–Qu’as-tu donc, notre homme? fit Jeanneton.

–Ce que j’ai? M. Faure est une canaille ou un imbécile.

–M. Faure?. Si l’on peut dire!.

–Il me plaît beaucoup à moi; c’est un brave cœur, observa Rosette.

Le paysan continuait:

–Ce que j’ai?. Faure veut notre malheur. notre ruine. Mais je suis le maître, moi. Ça ne se fera pas.

–Mais quoi?. Parle donc. Qu’y a-t-il?

–Il y a qu’il veut marier notre fille unique à un garçon qui n’a pas le sou. qui n’a pas un journal de terre. Ce Parent.

–M. Parent est un jeune homme très sérieux, dit Rosette.

–Oui, très sérieux, répéta la mère Jeanneton.

–Alors, vous saviez?

–Nous savions tout, et nous nous proposions de te parler ce soir.

–Eh bien, nom de nom, ça ne se fera pas.

Lui, le petit homme voûté, si caressant d’ordinaire pour sa Poulotte, il la cingla d’un tel coup de fouet, que la pauvre bête se cabra et faillit tomber en arrière.

–Perds-tu la tête, notre homme?

–Maman, prends les guides.

On passa encore devant les terres de Bérias, et le paysan eut le cœur serré à cette pensée qu’un gendre les mettrait tous un jour sur la paille.

François était religieux, et il se dit que le bon Dieu le punissait de sa mauvaise action à l’égard de Benoist.

Et pendant que la mère et la fille causaient à voix basse sur le seuil de la porte après le repas du soir, il se mit au lit et il pensa tout haut.

–Oui, il vaudrait cent fois mieux avoir pour gendre un paysan qu’un homme sans le sou. Il est impossible qu’un monsieur qui n’a jamais eu d’argent puisse conserver celui qu’on lui donne. Oh! ce serait du joli qu’un laboureur qui a peiné toute sa vie eût pour gendre un garnement qui lui dévorât son avoir.

Sans doute, c’était bien de songer à s’élever, de porter ses vues sur une personne bien éduquée; mais au moins fallait-il encore que cette personne n’ignorât pas ce que valait une pièce de cent sous. Décidément, la Jeanneton était folle. Est-ce que Rosette n’était pas assez jeune et assez jolie pour attendre un épouseur? A peine sorties des pensionnats, les jeunes filles désiraient se placer, histoire de posséder de belles toilettes et de faire leurs mijaurées. Certes, il ne s’était pas opposé à ce que sa fille reçût de l’instruction; mais elle avait tort de prendre des idées d’un autre monde et de vouloir devenir une dame. Que lui faisaient les grandes phrases des beaux messieurs et des belles dames. Ce qu’il voulait, lui, c’est que sa famille fût heureuse; c’est que ses petits-enfants,–s’il en avait,––n’eussent pas à supporter le mauvais temps. Rosette épouserait le fils à Pitois, un gaillard bien planté, qui ferait valoir pour son compte. On ferait les améliorations que toute sa vie il avait rêvées: on échangerait les terres de la Rouclée contre les vignes de la Fontaine-du-Prince; on agrandirait la maison, et chacun aurait son chez soi. Point n’était besoin d’aller chercher le bonheur à la ville. Rosette, la femme d’un notaire de Saint-Cyprien qui mangerait la grenouille avant six mois. Jamais, jamais. Il était le maître, lui, Bérias; il le montrerait.

Les deux femmes étaient seules dans le village à tenir la veillée aussi longtemps.

Les paysans–ceux du moins qui n’étaient pas allés à la foire–avaient fait danser les fléaux sur les gerbes toute la journée; les maisons blanches étaient endormies, et dans ce repos du village, fruit des rudes labeurs que troublaient seulement les chansons des grillons dans les hautes cheminées, il passait comme un ouragan de rêves disant à tous que le vin serait généreux et qu’une belle moisson ferait plier les granges.

–Mère, j’aime bien M. Faure.

–Tu as raison, ma fille; il faut avoir de la reconnaissance pour ceux qui s’intéressent à nous. Alors, M. Parent ne te déplairait pas trop.

–Non. Il a l’air très doux; je crois que je serais heureuse avec lui. Vois-tu, mère, je ne puis plus vivre à la campagne; il me faut de la société…

–Mais ne crains-tu pas que les dames de Saint-Cyprien n’aient pas pour toi toutes les prévenances désirables?. Déjà, quand nous passons dans les rues, il y a des personnes qui se gaussent de nous.

–Oui, des personnes jalouses. Mais je les ferai taire.

–Après tout, ma fille, je ne puis pas te blâmer. Tu fais bien de profiter de ta fortune. je ne saurais pas m’habituer à faire la dame. Toi, c’est autre chose; tu as reçu de l’éducation. tu es une demoiselle.

Il se faisait tard. Jeanneton rentra les chaises dans la cuisine, et Rosette était déjà couchée que sa mère faisait encore le tour de la maison pour s’assurer par elle-même que le feu était bien éteint.

La nuit, la mère rêva au bonheur de sa fille. Déjà, elle la voyait grande dame à Saint-Cyprien, recevant le maire, le sous-préfet, et elle souriait, la brave femme, à la pensée d’avoir un jour des petits enfants qui seraient des messieurs pour de bon.

Rosette songeait aussi à son avenir: elle se disait qu’une fois mariée, sa félicité ne connaîtrait plus de bornes. On riait à Saint-Cyprien, les jours de marché, quand elle arborait des toilettes nouvelles: elle apprendrait à tous qu’une dame a le droit de se mettre comme il lui plaît quand elle a de la fortune et que son mari est un monsieur. Madame Parent?. Ce n’était point un vilain nom, ma foi; cela sonnait mieux que Bérias. Tout se réduisait à une question d’observation et de patience. Les premiers temps, elle serait embarrassée pour prendre les bonnes manières; mais elle s’habituerait peu à peu en regardant faire les autres.

II

Table des matières

Le lendemain du marché de Saint-Cyprien, le clerc de l’étude Cournet paraissait anxieux.

–Eh bien, mon cher Prosper, vous avez l’air tout rêveur, ce matin, venait de dire le notaire au grand jeune homme qui réfléchissait, le front dans ses mains.

Prosper leva la tête. Il semblait, en effet, revenir d’un rêve. Ses yeux rencontrèrent ceux de son patron, et il parut honteux de s’être ainsi laissé surprendre.

–Oh! il est bien permis de délaisser un peu les minutes quand on est sur le point de prendre femme. Quoi donc?… Est-ce qu’il y a à se cacher?. Vous êtes en âge, que diable!. Et puis, il y a des écus. Madame Cournet et moi sommes bien heureux, allez; l’étude ne pouvait tomber en meilleures mains. Vous prendrez tout le temps nécessaire pour payer. Le père François a le sac. Un peu de la campagne, mademoiselle Bérias. Bah! elle a été en pension; elle se formera. Jolie comme un bouquet, et rosette. à croquer. Mon brave Prosper, vous allez être heureux comme deux coqs en pâte.

Le jeune homme n’essaya pas d’interrompre. Me Cournet était un moulin à paroles. Plein de tact, fort en droit, mais discoureur à ne pas en voir la fin; avec cela court, trapu, grisonnant, une bonne figure rasée de frais et parée de besicles d’or, du linge bien blanc, une grave redingote, et de ventre ce qu’il en faut. Il exerçait sa profession depuis vingt-cinq ans, et il était en ce moment président de la chambre des notaires. Son étude vendue, il était certain d’être nommé juge de paix du canton de Saint-Cyprien, et comme il n’avait pas d’enfant, il irait vivre bien tranquille avec sa femme dans sa propriété du Retol, située seulement à quelques centaines de mètres de la ville. Une audience par semaine, et le reste du temps pour s’occuper d’agriculture; ce serait charmant.

Depuis longtemps, Me Cournet avait voulu céder son étude à son clerc; mais Parent désirait donner des garanties, et il tenait à son idée, bien que le notaire l’interrompit à chaque instant:

–Farceur, va. Est-ce que nous avons des héritiers, madame Parent et moi?. Tout vous reviendra un jour, mon grand Prosper.

Grâce à la combinaison trouvée par M. Faure, Parent, ayant épousé mademoiselle Bérias, payerait l’étude avec la dot et n’aurait plus de scrupules.

Prosper Parent était le fils d’un vieil instituteur mort à la peine. Il n’avait pas connu sa mère, et Me Cournet, qui, en sa qualité de notable, l’avait couronné douze fois à la distribution des prix de l’école communale, devint son protecteur. Le jeune clerc était intelligent et économe, et les bonnes femmes disaient de lui:

–C’est un honnête garçon; il mourra riche.

Un événement grave avait resserré les liens d’amitié qui unissaient le notaire au lauréat de l’école. Un jour, le cheval de Me Cournet s’était emporté au moment du départ: le notaire allait être infailliblement écrasé contre un mur, lorsque le jeune clerc s’était bravement jeté à la tête du cheval, aux acclamations de toute la foule.

Prosper avait sauvé la vie à son patron.

C’était un grand jeune homme, trop grand même, à la physionomie timide et douce; ses yeux bleus dénotaient la bonté et la droiture, ses mains osseuses disaient une force physique peu commune. Son allure était un peu lourde: et,–chose singulière,–ses épaules, des épaules d’athlète, semblaient s’affaisser sous le poids de quelque fardeau invisible. On eût dit que le géant cherchait à faire oublier sa rude musculature.

Les joues étaient fortement colorées; la barbe était rare. Au-dessus de larges dents blanches apparaissait seulement une fine moustache châtain-clair de la couleur de la chevelure coupée en brosse.

Prosper avait vingt-six ans, et depuis sa sortie de l’école il travaillait à l’étude en compagnie du vieux Clapier, un modèle d’exactitude et de dévouement. Clapier était là depuis dix-huit années; il aimait beaucoup Prosper, et il jurait ses grands dieux qu’il désirait servir un tel maître.

Il était environ trois heures de l’après-midi, quand M. Faure se présenta à l’étude de Me Cournet.

Prosper était seul. Tout en griffonnant sur le papier timbré, la conversation du matin lui revenait à l’esprit, et il se reportait tout entier à ses souvenirs. Il revoyait l’église et la place où il pouvait contempler mademoiselle Bérias. Il songeait aux promenades de la pension Castel pendant qu’il suivait les jeunes filles qui se dirigeaient en rang du côté du bois des Églantiers. Et au milieu de l’envolée des robes et du fouillis des ombrelles qui jetaient au soleil leurs éclatantes nuances, là-bas, parmi les grandes, il savait distinguer l’objet de ses rêves. Que de fois, lorsque la longue traînée des toilettes avait disparu dans la route poudreuse et qu’elle semblait se confondre avec le noir des peupliers, il s’était assis tout tremblant sur le talus d’un fossé!. Au retour, il se haussait sur les tertres verts pour voir plus longtemps et de plus loin les yeux de son adorée rayonnants comme des saphirs et profonds comme l’azur du ciel.

Il n’avait pas de fortune, hélas! et il faisait un rêve de fou.

Aussi son émotion redoubla quand M. Faure s’assit à côté de lui, l’air grave et bienveillant à la fois.

–Monsieur Prosper, vous ferez brûler un cierge en mon honneur. L’affaire marche comme sur quatre roulettes.

Parent devint pâle.

–Alors, elle ne me trouve pas trop laid, ni trop grand. ni trop pauvre?

–Trop laid?. Vous êtes superbe. Trop grand?… Je voudrais avoir votre taille. Trop pauvre?. Vous gagnerez dix mille francs par an. Mon cher maître, la noce aura lieu dans six semaines. Bérias se fera bien un peu tirer l’oreille.

–Ah! M. Bérias ne veut pas de moi pour gendre?.

–Je n’ai point dit cela. François objecte seulement que vous n’avez pas de fortune; mais madame Jeanneton et moi nous lui ferons comprendre que votre profession de notaire rapporte plus que leurs deux grosses métairies. Quant à Rosette, elle ne se possède pas de joie.

–Mais mademoiselle Rosette ne me connaît pas!.

–Elle vous connaît comme sa poche; elle vous a vu cent fois à l’église.

–Je crois que je la rendrai heureuse.

–Parbleu!

Le vieux clerc venait de rentrer.

–Là, monsieur Clapier, vous serez de la noce, n’est-ce pas?

–C’est donc pour de bon ce que l’on dit à Saint-Cyprien?. Oh! tant mieux! mille fois tant mieux!…

De sa vie, jamais Clapier n’avait été aussi éloquent: il serra vigoureusement la main de son futur patron, et il se remit à la besogne, rangeant les minutes dans les gtosses boîtes de chêne, se sentant rassuré, lui qui avait tant redouté de voir l’étude passer à des mains étrangères.

M. Faure et Prosper Parent causèrent encore quelques minutes, et on prit rendez-vous pour le lendemain à la Croix-du-Jarry.

Bérias s’était un peu calmé. Sa femme lui avait dit tant de choses pendant la nuit, insistant sur l’argent que rapportait l’étude, sur la vie rangée de M. Prosper, que François ne trouvait rien à répondre. Jeanneton lui rappelait que M. Cournet donnerait toute sa fortune à son successeur. Les gens seraient jaloux?. Qu’est-ce que cela pouvait faire?… Après tout, elle avait bien le droit de parler, elle, la femme qui, toute sa vie, avait économisé pour faire un sort à sa fille. Qui pourrait dire tout ce qu’elle avait retiré de ses ventes de volailles, des œufs couvés, des fruits, du petit jardinage, toutes choses qui, à la campagne, sont le lot des ménagères? Au lieu de consacrer cet argent à sa toilette, comme le faisaient plusieurs voisines, elle l’avait mis de côté, à intérêt. Ce serait la surprise du contrat. M. Faure était un homme d’ordre, et si le parti n’était pas convenable, il ne l’eût pas proposé. Il en savait plus long qu’eux tous, M. Faure, que l’on prenait toujours comme expert dans les partages et dans l’estimation du cheptel.… Du reste, la petite n’osait pas l’avouer; mais elle avait un béguin pour M. Prosper: elle voulait celui-ci et point d’autre. Le père Bérias n’avait que cette enfant, et il n’était point homme à la laisser mourir d’amour comme la fille à Mathurin… La fille à Mathurin s’était éprise d’un domestique de la ferme et, par une froide nuit d’hiver, le père avait chassé les deux amoureux. Pauvre Blanchette! elle avait traîné la galère pendant six mois, et puis elle était furtivement allée chez la Binchoune l’accoucheuse, et elle était morte, faute de soins!. Ah! Dieu merci, la Rosette n’en était pas là; c’était une honnête fille, leur Rosette, et son galant était digne d’elle. Il ne fallait pas l’élever en demoiselle si l’on ne voulait pas qu’elle épousât quelqu’un de son rang. Au surplus, ils donneraient la dot, et tant pis pour les mariés s’ils n’étaient pas économes.

Tous ces raisonnements joints à ceux de Rosette avaient vaincu la résistance du père Bérias.

Aussi, le lendemain, quand M. Faure et Prosper vinrent à la Maison-Blanche, ils furent surpris et heureux de l’accueil bienveillant du maître de la ferme.

On les attendait pour le repas de midi.

Le couvert était mis dans la chambre qui précédait l’appartement de Rosette, et celle-ci rangeait des fleurs sur la table pendant que les hommes se chauffaient le dos à l’énorme flambée qui faisait resplendir les faïences et les vieux cuivres des dressoirs.

La jeune fille vint à la cuisine dans une belle toilette, les yeux modestement baissés; M. Faure l’embrassa au front et Parent salua en rougissant.

On prit place. Bérias parla beaucoup de l’oïdium qui ravageait les vignes; M. Faure donna des indications précises sur les essais de phosphate et sur les nombreux modes d’amendements calcaires. Au dessert, M. Faure offrit de petits cigares, et François en essaya un.

–Père, ça te fera mal. Vous ne fumez pas, monsieur Parent?

–Non, mademoiselle.

–Vous voyez bien, dit M. Faure; pas un défaut. Bérias regardait son cigare.

–C’est un sou. Un sou est un sou.

Les deux jeunes gens se promenaient dans le jardin.

–Vous travaillez beaucoup chez M. Cournet?

–Oh! oui, mademoiselle.

–Et madame Cournet donne-t-elle des soi rées?

–Non, mademoiselle. Madame Cournet vit très retirée.

–Vous êtes allé au dernier bal de la sous-préfecture?. Vous êtes-vous amusé?

–Je n’aime pas la danse, mademoiselle.

Le linge de la lessive était éparé sur les haies du jardin, et la mère Jeanneton ramassait par-ci, par-là une chemise, un pantalon de femme, une collerette que le vent chassait dans les carreaux.

–Quelle bonne odeur!.

–Vous trouvez, monsieur?

–Oh! oui, mademoiselle.

Et Prosper s’enivrait des senteurs du linge, et fermant à demi les yeux, il se disait que ses vœux de bonheur commençaient à se réaliser et que sa fiancée était douce autant que belle.

Ils arrivèrent ainsi par vingt détours jusqu’au grand chêne dont la basse ramure formait seule un lit de repos. C’était l’orgueil du village que ce chêne séculaire que le père Bérias avait ainsi disposé en le courbant graduellement après des années et des années de patience et de soins.

Rosette fit asseoir Prosper sur les vertes branches, et le grand jeune homme se mit à lui conter ses rêves, timidement d’abord, jusqu’à ce que les grands yeux de sa fiancée l’enhardissent.

Sur le seuil de la porte, Bérias mâchonnait son cigare qu’il avait rallumé dix fois sans succès et qu’il se décida à jeter.

Jeanneton ramassa le cigare:

–Ça chasse les mites.

–Eh bien, mon vieux François, disait M. Faure, tu vois que ça ira tout seul.

–Faudra voir, que diable!. M. Prosper est un beau corps d’homme, mais on ne se connaît pas au pied levé.

Derrière les haies du jardin, on entendait les voix des jeunes gens dont la conversation s’animait.

On se retrouva à la cuisine.

La mère Jeanneton versa un doigt de cassis en se penchant vers son homme.

–Invite-le au moins à revenir. La demande est en règle.

–Quand vous voudrez venir nous voir, monsieur Parent, vous nous ferez toujours plaisir.

Prosper se confondit en remerciements, et les Bérias accompagnèrent les visiteurs jusqu’à la Croix-du-Jarry. Elle était bien vieille, cette croix de chêne placée à l’angle des quatre chemins, mais le village lui devait son nom, et il n’en était pas de plus respectée.

Le clerc de Me Cournet revint souvent à la Croix-du-Jarry, et certain soir il s’y trouva avec le curé de la paroisse et ses témoins.

Il venait d’être reçu notaire, et les accordailles étaient faites.

Il s’agissait maintenant de décider les invitations pour la noce. Rosette fit comprendre à sa mère que l’on ne pouvait décemment inviter les paysans du village, et l’on restreignit les engagements à quelques familles intimes de Saint-Cyprien.

Elle restera légendaire dans le pays, cette noce d’où les frères, les oncles et les nièces furent exclus. François eut beau protester: on lui répondit que les grosses vestes de drap ne seraient pas de mise dans un monde qui comptait le sous-préfet et sa femme, le conseiller général du canton, le maire de Saint-Cyprien, les dames Castel, le commandant Benjamin et l’archiprêtre M. Lambert.

Le frère de Bérias, Pierre le maréchal-ferrant, parrain de Rosette et exclu de la noce, eut peine à contenir sa rage.

Le temps, qui avait paru magnifique le matin, se changea tout à coup en pluie torrentielle et retarda la mise en marche du cortège.

François Bérias, en redingote étroite moulant son corps maigre et nerveux, la mère Jeanneton, obligée, cette fois, d’arborer un chapeau de dame, donnaient leurs ordres. Que de protestations quand Émilie la modiste apporta le chapeau!

–Jamais je n’oserai porter cela.

–Mais, madame, c’est la mode.

Elle se moquait bien de la mode, la brave femme, qui, d’ordinaire, mettait des mouchoirs de couleur. Si elle se rendit aux supplications de la mariée, ce ne fut que par condescendance pour la belle société: on enleva les plumes d’autruche; on remplaça le velours rose par une festonnade bien simple en soie noire, et il ne resta de la coiffure qu’une ombre de chapeau dont les brides nouées au cou s’étalaient, pareilles à d’immenses papillons piqués sur un cadre.

Les voitures de louage arrivèrent avec leurs grands chevaux efflanqués qui s’enfonçaient dans les charrières. M. Faure conduisit le marié dans une voiture à capote qu’il avait empruntée pour la circonstance à un médecin de la ville.

La mairie était située sur un monticule, à droite de la route départementale et seulement à quelques centaines de mètres du village. On fit observer que ce n’était guère la peine de monter en voiture; mais l’air attristé de Rosette eut encore raison des remontrances du père Bérias, et tout le monde comprit que l’on devait un certain respect à la robe toute blanche de la mariée.

Prosper était en habit. M. Cournet avait pris dans son armoire une antique redingote dont les plis soigneusement redressés gardaient encore le souvenir des joies du bel âge.

Toute la noce était parée et cirée. La grange était tapissée de draps blancs sur lesquels se détachaient comme des ex-voto des guirlandes de buis et de verdure; le sol lavé et battu luisait comme un bronze neuf. Les grands bœufs avaient été menés dans une autre étable et les brebis, fatiguées du bruit, bêlaient comme elles n’avaient jamais bêlé. Une table formée en fer à cheval contournait les grandes cuves semblables à de gigantesques vases blancs et venait aboutir d’un côté au pressoir et de l’autre aux crèches vides. A l’entrée paraissaient deux tonneaux parés, eux aussi, d’une nappe immaculée et surmontés d’arbres verts.

Il y avait dans tous ces apprêts un air de fête qui contrastait singulièrement avec les mines renfrognées des habitants du village. Çà et là des groupes se formaient, et les plaisanteries les plus cruelles n’étaient pas épargnées à cette Rosette que les vieux avaient fait danser sur leurs genoux et qui maintenant les regardait comme des chiens. A la fontaine, les femmes parlaient sur l’injustice du sort; et parfois, devant la grange ouverte, venaient s’installer de jeunes gars au gros ventre, à la chemise trouant la culotte, qui restaient les bras pendants devant le beau monde.

On se rendit à la mairie en voiture. La mariée dans sa longue robe blanche, les yeux pleins de flamme, était heureuse. Elle se félicitait surtout de n’avoir pas à faire le trajet à pied: il eût fallu donner le bras à son père. Certes, ce n’était point qu’elle n’aimât pas son vieux père; mais elle craignait de paraître ridicule au bras d’un vieillard tout cassé, et elle se disait que c’était assez d’avoir à traverser l’église en sa compagnie.

A la mairie, M. Fouquel, gros fermier de la famille de Jamaye, se tenait grave, ceint de l’écharpe tricolore et bouffi de dignité. La jeune fille dit le oui sacramentel d’un ton ferme, et l’union consacrée, elle sortit rayonnante, et le maire n’osa réclamer ses droits. On se rendit à l’église. Les cloches sonnaient à toute volée, et les gamins pendus aux cordes se soulevaient dans le chœur de l’église, à des hauteurs prodigieuses. Mademoiselle Levallois, une amie de Rosette, tenait l’harmonium, un vieil harmonium dont le registre tout usé ne rendait que de piteux gloussements.

Le cadeau des mariés consistait en deux fauteuils à fleurs roses et à fond bleu. La mère Jeanneton voulait donner au curé une nappe d’autel; mais Rosette, prévoyante en tout, n’aurait jamais consenti à s’asseoir sur les vieilles chaises tapissées de la paroisse.

Le curé adressa quelques paroles aux nouveaux époux, et midi sonnait quand on sortit de l’église. Les voitures étaient là, attendant la noce, entourées de quelques bonnes femmes curieuses.

De retour à la maison, les invités se dispersèrent les uns dans le jardin, les autres dans les champs où les voisins s’occupaient à la récolte. Les dames seules prirent possession des chambres pour ajuster leurs toilettes, et elles eurent fort à faire pour répondre aux questions de Rosette sur les meubles qu’elle devait acheter et sur les réparations provisoires qu’elle se proposait pour rendre convenable la maison de Me Cournet.

La mariée répétait à chaque instant qu’il était convenu avec son mari que l’on ferait bâtir une maison pour recevoir la société.

Jeanneton allait et venait dans la cuisine, et François prenait des détours, honteux de traverser le village avec les beaux messieurs qui l’accompagnaient.

Le tourne-broche pliait sous le faix; les marmites sifflaient leurs chansons, et les métayères aux joues écarlates, les manches relevées, en grand tablier de toile, servaient le chef de cuisine qui fumait des cigarettes et faisait avec son costume blanc l’admiration des gars plantés aux croisées.

Le couvert était mis sur un linge damassé, un présent de la famille Cournet. Les dames découpèrent des cahiers de papier à lettre, et l’on inscrivit les noms des invités par âge, par situation sociale ou plutôt, selon le bon vouloir de l’une des dames Castel. Pendant le repas, on causa doucement, et le champagne fut impuissant à ranimer les esprits. Il n’avait point été question de bal: il aurait fallu danser dans la salle de l’auberge du village, et Rosette voulait que tout se passât comme dans le grand monde. On joua un whist, et celles des dames qui ne comprenaient rien au singletons, aux trichs et aux schlems, se promenèrent silencieusement derrière les arbres du jardin, en s’amusant beaucoup des drôleries de la mariée.

Le lendemain de la noce, il y eut un déjeuner après lequel on assista à une messe des Morts et les invités reprirent les voitures de louage.

Quant aux mariés, ils restèrent encore deux jours à la Croix-du-Jarry, deux jours qui leur parurent bien longs: à elle, qui voulait être tout entière à sa nouvelle installation de Saint-Cyprien; à lui, qui, brûlant d’amour, désirait de toute son âme se trouver seul avec sa compagne. Rosette était aimable avec son mari, qui la précédait pas à pas comme un chien craintif. Lors de leurs promenades, Prosper prenait les devants pour éviter que les ronces qu’elle connaissait mieux que lui ne vinssent embarrasser son passage.

Dans ses projets d’organisation, la mariée émettait cent idées plus folles les unes que les autres, qui faisaient pousser les hauts cris à sa mère. Parent intervenait.

–Vous êtes seule maîtresse.

Et alors elle le regardait avec complaisance, lui pressait les mains, et il se sentait le plus heureux des hommes. Ses yeux s’agrandissaient dans leur rayonnement et il reportait son souvenir à ces heures trop courtes de la grand’messe de Saint-Cyprien et des promenades de la pension Castel.

Il se disait que son rêve était beau, et dans la profondeur du ciel bleu, il laissait monter un regard plein de reconnaissance et d’amour.

Enfin, la grande carriole sortit de la grange: on y entassa les malles de la mariée, les beaux draps de lit en Rouen que l’on avait acheté pour la noce et une infinité d’objets que la mère de Rosette venait placer elle-même avec une sollicitude touchante: c’étaient des pots de confit de dinde, des conserves de légumes, des fromages de Jamaye bien pliés et bien empaquetés.

La dame protestait, mais la mère avait toujours raison.

–Je sais ce que c’est que la ville et combien tout y coûte cher.

Elle savait mieux que personne, la campagnarde vaillante, les prix du marché qu’elle avait tenu pendant vingt années, faisant à pied la longue route et rentrant le soir, avec des pièces blanches qu’elle entassait dans ses tiroirs avec un sourire de légitime orgueil.

M. Faure était venu chercher les mariés dans la voiture de la noce, et la carriole du père Bérias suivait derrière en faisant crier les cailloux de la route. Jeanneton monta jusqu’au haut des futaies de la Grotte, et quand elle perdit de vue son enfant, elle se dit que c’était son travail à elle qui recevait sa consécration, et elle se fit une fête de penser que Rosette deviendrait une grande dame.

La carriole marchait toujours au petit trot: c’était tout ce que pouvait faire Poulotte avec le chargement énorme qu’elle portait.

Rosette était pressée d’arriver. Elle glissa quelques mots à l’oreille de Parent. Celui-ci eut l’air de résister:

–Oh! non, ça lui ferait trop de peine.

–Ce n’est pas comme si nous ne devions pas nous retrouver à Saint-Cyprien.

Et sans s’arrêter aux observations de M. Faure, elle cria:

–Dis donc, père, nous allons prendre l’avance. Nous préparerons le dîner pour ton arrivée. Ça ne te fâche pas?

La gorge du vieux fut un peu oppressée dans sa réponse:

–Non, non. Tu as raison, fillette. Je suivrai au pas.

M. Faure fouetta son cheval, et Bérias ralentit sa Poulotte, regardant fuir les grands peupliers. Son front s’assombrit; et puis tout tranquillement, en bon paysan, il accrocha les rênes et descendit pour soulager sa bête.

Le notaire louait sa maison avec ses meubles, et Rosette dut se contenter des rideaux, de calicot cargués comme des voiles et des lits démodés des chambres. Ce n’était pas pour longtemps, car Prosper venait de se rendre acquéreur d’un magnifique terrain situé dans l’un des plus beaux sites de la ville. En attendant mieux, la nouvelle mariée se fit un petit nid à elle dans la plus jolie chambre de la maison, et, confiante en l’avenir, elle se mit en mesure de réaliser ses rêves.

III

Table des matières

Quatre années s’étaient écoulées. Une charmante petite fille appelée Andrée–un nom choisi par la mère–était venue réjouir le ménage Parent.

Le notaire adorait sa femme; il cherchait toutes les occasions d’échapper au client pour monter rapidement l’escalier et la surprendre, si la porte de sa chambre était ouverte, avec un long baiser d’amour. Souvent, il était bien accueilli; mais comme parfois Rosette le repoussait, il descendait à son étude d’une façon toute gauche, et Clapier comprenait que son jeune patron commençait à ne plus être heureux.

On avait grande confiance en Me Parent; son mariage lui donnait du crédit; son caractère sérieux l’aidait à conquérir toutes les sympathies. Chaque dimanche, les paysans venaient à l’étude porteurs de sommes à placer, et ils donnaient tout pouvoir au nouveau notaire. M. Cournet avait été nommé juge de paix du canton de Saint-Cyprien, et après l’audience du jeudi, s’il trouvait le temps long, avant de rentrer à sa maison de campagne, il allait jusqu’à l’étude dire un petit bonjour aux vieux dossiers qui dormaient dans leurs cases de bois.

Les époux Parent étaient installés dans leur nouvelle habitation.

La maison de construction moderne, à la turque, avec une seule aile avançant sur le corps de logis était noyée dans l’ombre et dans la verdure. On avait eu la bonne idée de choisir un terrain où les arbres étaient tout venus, où la hêtrée du chemin était plantureuse et où sous la ramure s’étendaient des prairies immenses.

Le plan était exécuté d’après un modèle qui avait obtenu un prix à l’Exposition universelle de1855. Mais si les paysans admiraient le perron aux colonnes sculptées, s’ils restaient ébahis devant la balustrade de fer qui précédait la serre aux fleurs de toutes nuances, ils riaient entre eux de ce château qui n’était pas terminé.

–Une seule aile à une maison, c’est comme qui dirait un chien à trois pattes!.

Un ruisseau s’étendait au bas du jardin et, du côté opposé au ruisseau, une seule maison occupée par le maire de la ville, M. Loudois.

Les cèdres du Liban, les sapinettes bleues, les thuyas dorés et argentés, les massifs de rhododendrons, les yuccas aux vives arêtes, les gynériums aux panaches éclatants, toutes les plantations avaient bonne tournure et, pour se montrer, attendaient le printemps. Tout au loin, à moitié perdu dans les arbres au feuillage résistant, un kiosque composé dans le style d’une mosquée.

La vie réelle de Rosette commença quand elle se sentit bien chez elle au milieu du luxe qui l’enivrait.

Le notaire ne soufflait mot lorsque les lourdes voitures des camionneurs amenaient les meubles commandés aux premiers faiseurs de Paris. Bérias, lui, était stupéfait; quant à la Jeanneton, elle disait que Rosette avait raison; qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter; que les notaires gagnaient l’argent comme ils le désiraient.

Rosette avait de si douces câlineries pour convaincre son mari quand, par hasard, il essayait de résister!

–Mais, chérie, tu as déjà une armoire à glace et une chiffonnière.

–Prosper, laisse faire ta petite femme à sa guise. Nous pouvons recevoir du monde; il ne faut pas que nos invités soient plus mal qu’à l’auberge.

Dans les premiers temps, la chambre des époux était commune; mais madame Parent avait fait observer qu’il était convenable qu’une femme eût un appartement privé. Les lectures de certains romans lui chauffaient le cerveau, et elle prenait surtout un vif plaisir aux aventures de la reine Margot, qui recevait ses amants dans tous les coins des portières, à la barbe de son époux.

On meubla une chambre pour monsieur.

Ce soir-là, madame Parent donnait à dîner à quelques personnes. Dans le grand salon faisant face à la serre, on remarquait deux tableaux dus au pinceau d’un ami de la maison M. Moulineau, qui faisait de la peinture à ses heures: l’une des toiles représentait un pèlerin en marche vers le désert: comme pendant, une assez mauvaise copie du «Naufrage de la Méduse».

Le feu brûlait sans craquement ni pétillement, comme il convient à un feu de bonne compagnie. Les domestiques, tous les deux nouveaux–on en changeait souvent–plaçaient sur la table dressée des flambeaux sans style qui faisaient rayonner les cristaux et les visages des invités.

Il avait été grandement question de savoir si l’on inviterait la famille Bérias.

Rosette trancha la question:

–Mon père et ma mère seraient gênés en présence de personnes qu’ils ne connaissent pas.

Me Parent n’insista pas davantage, et Rosette fit comprendre aux Bérias que la saison était rigoureuse et que, dans leur intérêt, ils feraient bien de rester chez eux.

On était au mois de janvier. La neige tombait depuis quelques minutes, et les paillettes blanches valsant dans l’air, s’accrochaient aux glaces des hautes fenêtres, quand Lavérie, un garçon qui avait servi dans l’un des premiers hôtels de Bordeaux, vint annoncer:

–Madame est servie.

La conversation, un peu noire au début du dîner, se rajeunit au dessert.

Prosper, assis en face de sa femme, avait à sa droite madame Gavier, la femme du sous-préfet; à sa gauche, une voisine, madame Loudois. Puis venaient M. Cournet, M. Faure, le commandant Benjamin, un vieux retraité qui avait obtenu l’autorisation de porter son costume militaire en tout temps et en tous lieux. Aux côtés de Rosette, le sous-préfet de Saint-Cyprien, le maire M. Loudois, M. Victor Moulineau, peintre et poète, et enfin un grand jeune homme pâle et blond venu là, sans cérémonie, en jaquette bleue, pantalon gris foncé et mouchoir de soie au-dessus de la poche. C’était M. Georges, le fils du maire. Sa famille l’avait prié de revêtir un habillement plus sérieux: il s’était contenté de répondre qu’on ne se gênait pas chez les Parent.

Il causait beaucoup, le grand jeune homme et, tout en caressant sa fine moustache, il avait essayé plusieurs fois de croiser son regard avec celui de Rosette; mais celle-ci, tout entière à l’ordonnancement du service, avait dédaigné de sourire. M. Georges se rattrapait par une conversation animée avec la femme du sous-préfet, assez fière de se voir ainsi courtisée. Le dialogue avait lieu pardessus l’épaule du commandant, qui se baissait de temps à autre pour laisser passer des mots spirituels qu’il essayait, lui aussi, de comprendre.

–Les affaires reprennent, venait de dire M. Faure.

–Oui, dit M. Moulineau; mais nous sommes envahis par la production étrangère.

–C’est le progrès, ajouta le notaire.

–Le libre-échange, cria le sous-préfet, il n’y a que cela. Le libre-échange, c’est la grande idée du siècle. Sa Majesté l’empereur...

Le café était servi.

On passa au salon, et madame Parent fit elle-même les honneurs avec une grâce charmante.

M. Victor Moulineau débitait à chaque instant des jeux de mots, à la plus grande joie du commandant Benjamin.

Un vieillard sérieux, M. le maire de Saint-Cyprien, un géant de la taille de Prosper. Son fils disait de lui:

–Il a tout ce qu’il faut pour représenter. L’important est d’en imposer par la taille.

Dans la salle à manger, les domestiques causaient:

–Bonne maison, disait l’un des domestiques en vidant les fonds de bouteilles… Ils sont riches, mais ça n’est pas du monde chic. Tenez, quand j’étais à Bordeaux.

–Ce sont de braves gens, répondait Léonard, un malheureux jeune homme que Prosper avait ramassé dans la rue. Madame est un peu brusque, mais elle est bonne.

–Léonard, vous n’avez pas faim?

–Nous allons manger à la cuisine.

–Oui, mais ça n’empêche pas. Ces petits morceaux de nougat…

Un timbre retentit.

–Boum!. Suis-je bête, je me crois encore au restaurant.

Et, plein de gravité, le domestique se rendit à l’appel de sa maîtresse.

–Vous vous êtes fait attendre.

En homme du métier, Lavérie resta impassible.

–Préparez les tables de jeu: faites-vous aider par Léonard.

Dans le couloir les deux domestiques avaient des lambeaux de phrase:

–Cette madame Parent, elle me fait froid dans le dos quand elle me regarde. Et le père?… Tout bossu, n’est-ce pas?

–Un brave homme.

–Toujours un brave homme, mais paysan, hein?… A voir madame, on ne se douterait pas. Comme on se décrasse vite. C’est un bon hiver à passer. ça va me reposer de mes travaux. Ici, vous vous couchez en même temps que les poules.

On proposa le whist, la bouillotte, le nain-jaune, la bourre, le lansquenet, la cadrette et la manille; on s’arrêta au baccarat.

Les dames se mirent aussi de la partie.

Moulineau, qui tenait la banque, abattait huit ou neuf à chaque coup et madame Gavier, rouge de dépit, faisait claquer ses doigts, trichait au jeu, empruntait de l’argent à droite et à gauche. Le sous-préfet prenait plaisir à exciter les nerfs de sa femme:

–Blanche, tu ruines l’administration.

La soirée continua par les jeux innocents, et les petits mariages faisant dire à chacun un nom d’oiseau ou de bête que l’on mariait avec la personne sur la sellette, amusèrent énormément la société.

La conversation marchait son train à l’office, et Marguerite la cuisinière y prenait part.

–Alors, ce n’est pas loin, la Croix-du-Jarry?

–Une heure et demie à pied.

–Les vieux viennent souvent à Saint-Cyprien?

–Il paraît que non: madame a honte. murmurait Léonard.

–Écoutez, disait Marguerite: il y a presque de quoi avoir honte. C’est ennuyeux d’avoir des paysans à table. On a tort par exemple, de ne pas garder ici la petite Andrée.

–La fille à madame?

–Oui, madame n’aime pas à entendre crier, et l’enfant est chez les Bérias, depuis huit jours, avec sa bonne.

–Une princesse, quoi?.

–Lavérie, vous êtes une mauvaise langue.… Vous reviendrez de toutes ces idées.

–A Bordeaux.

–Toujours votre Bordeaux.

–Marguerite, le maire donne-t-il des pièces?

–Oh! un cancre. dix sous.

–Et le sous-préfet?

–Une misère, cinq. six sous.

–Et M. Georges?

–Avec celui-ci, ça va tout seul. Il est gentil tout plein, et si j’étais jeune.

–Et M. Faure?… le commandant?.

–Jamais rien.

–Ah!.

–Vous savez, il n’y a pas gras ici sur les pièces. Encore heureux d’attraper quelques sous… Clorinde la femme de chambre de M. Berck de Villemont, dit qu’à Paris les invités ne donnent jamais rien. Pas bêtes, les Parisiens!.

–Quelle chipie, cette vieille Loudois!.

–Ne m’en parlez pas; elle a change quatre fois de servante depuis deux mois; elle fait damner M. Georges.

–Elle est laide et vieille; sans quoi, il n’aurait rien à envier aux autres, M. le maire.

–Il paraît qu’il en a porte dans le temps.

Le bruit du piano arrivait jusqu’à la cuisine.

–Ils dansent?.

–Qui est-ce qui joue?

–Madame Gavier, une artisse…

–On reçoit souvent?

–Tous les huit jours.

–Et nos maîtres sortent quelquefois?

–Oui, on va chez le maire, chez le sous-préfet...

–Bon… à la première, nous organisons une partie avec les voisins.

–Dame! on pourrait voir à se distraire… Nous aurons Léveillé, Bernireau, Cavantou… Notre amie Marguerite fera cuire une bonne volaille… Je me charge des gâteaux… et des bouteilles…

Ces dames prirent leurs manteaux, et Rosette qui avait besoin d’air les accompagna.

Georges offrait le bras à madame Parent, qui avait insisté pour aller jusqu’à la sous-préfecture.

–Vous ne craignez pas le froid, madame?

–Mais non, monsieur.

–Votre soirée était délicieuse.

–Vous êtes trop indulgent.

–Votre toilette vous sied à ravir.

En disant cela, il la serrait de près et elle se sentait trembler.

–N’allez pas plus loin, madame Parent, dit madame Loudois. Il fait un temps affreux. La neige commence à tomber…

Rosette prit le bras de Prosper et gagna rapidement sa porte.

–Quel désordre, observa M. Parent lorsqu’il traversa la salle à manger.

–Il faut toujours que tu te plaignes de quelque chose.

–Chère femme, c’est parce que je crains que tu ne prennes trop de peine avec tes nouveaux domestiques.

Il la suivit jusque dans sa chambre, et pendant qu’elle dénouait sa chevelure, il voulut la baiser au cou.

–Tu vois bien que tu me chiffonnes. je suis brisée de fatigue.

Il s’était assis humblement sur la causeuse, admirant les longs cheveux qui se déroulaient sur la chemisette brodée.

–Que tu es belle!

–Je t’en prie.

–Eh bien, embrasse-moi. là, sur le front.

–Sois raisonnable. Va-t’en, maintenant.

Il sortit et aussitôt elle s’enferma à double tour.

Elle dormit mal, ou plutôt elle ne dormit pas. La bougie brûla sur sa table de nuit pendant que le vent faisait trembler les carreaux et que la neige devenue pluie tombait avec un long crépitement. La tête mollement renversée sur un oreiller de dentelles, Rosette lisait un feuilleton et, après avoir tourné la page, rentrait frileusement ses mains sous la couverture. Son petit bonnet à faveurs rouge-vif lui donnait l’air d’une de ces madones qu’on voit dans les églises italiennes; et, comme les madones, son regard se détachait des choses de ce monde et montait plus haut que les peintures du plafond où des anges étendaient leurs ailes dans un nimbe d’or. Son imagination se remplissait de toutes les aventures galantes qu’elle avait lues depuis la légende de l’admirable Sapho jusqu’aux romans contemporains. Elle n’avait pas soupçonné que sa vie dût être aussi calme, et elle regrettait presque de s’être mariée.

La jeune femme se reporta alors au souvenir des années passées dans son village, lorsqu’elle s’en allait par les chemins ombreux, ignorante encore des choses qui la troublaient maintenant.

Elle se revoyait, vêtue de sa robe d’indienne, avec un grand chapeau de paille d’Italie, assise au bord d’un pré, l’œil perdu dans les hautes branches des châtaigniers, écoutant les chansons des bouviers interrompues par le roulement des grosses charrettes; elle entendait lès rires joyeux de son vieux père, lorsque la récolte menaçait de faire craquer les planchers des granges et que le vin ne pouvait tenir dans les cuves.

Maintenant, elle était femme, et c’étaient d’autres chimères qui enivraient son âme. Elle aurait bien voulu pourtant revivre les choses passées.

Un pas se fit entendre.

–C’est toi, Prosper?

–Oui; j’ai vu de la lumière dans ta chambre; il fait presque jour. tu es malade?

–Non, .. c’est fini. Veux-tu entrer?.

Elle se leva, passa son peignoir de velours bleu, chaussa ses mules et entr’ouvrit la porte.

Le bruit du peignoir jeté à terre, le frou-frou de l’édredon, avertirent Prosper qu’il pouvait pénétrer dans la chambre de sa femme. Il y entra, tout enivré de cette odeur de la femme qui se repose.

Prosper n’avait pas dormi non plus, et mille mauvaises idées avaient embrasé son cerveau. Ce n’était plus le même homme. Depuis longtemps, son bonnet de coton à double fond avait disparu; d’ordinaire, il mettait un foulard de soie. En ce moment, il se présentait les cheveux longs, la raie au milieu de la tête, en veston de flanelle blanche, après s’être regardé vingt fois dans la glace.

Il arriva tout près du lit, replaça le peignoir sur un fauteuil et alluma une bougie pour remplacer celle qui venait de s’éteindre.

–On dirait que je te fais peur? soupira Rosette en passant ses bras autour du cou de son mari.

–Tu ne me détestes plus, alors!

–Mais, mon ami.

–C’est qu’il faut que je te fasse un aveu. Tu me pardonneras? J’ai écouté à ta porte. Tu parlais avec beaucoup d’exaltation.

–Moi?. Je ne me souviens pas.

–Vois-tu, Rosette, la vie n’est pas telle qu’on la dépeint dans les livres; tous les romans sont faits à plaisir. ils mentent tous. L’existence heureuse est celle qui se passe auprès d’une femme aimée et qui vous aime toujours. d’une compagne qui a droit au respect du monde. Il faut être honnête et chasser les rêves insensés. Tout est là.

–C’est vrai, Prosper. Je lis beaucoup trop de romans; mon imagination s’égare. Tu es le meilleur des hommes et je me repentais déjà de t’avoir congédié si brusquement.

–Il faut laisser de côté les romans et reprendre ton piano: cela te distrairait.

–Je suis un peu rouillée avec la musique.

–Les dames Castel disent que tu as de très bonnes dispositions. Ce serait l’affaire de quelques gammes… mademoiselle Millaud ne refuserait pas de venir ici. et puis, tu seras bien obligée de donner des leçons à notre petite Andrée.

–J’essayerai, puisque cela te fait plaisir.

–Ton mari n’est pas méchant, Rosette; ce serait mal à toi de lui faire de la peine. Nous avons été si heureux depuis quatre années!.

–Nous le serons encore.

–Que veux-tu? Moi, j’ai toujours été courbé sur les dossiers et je ne sais pas prendre les bonnes manières.

–Je t’aime comme tu es, Prosper.

–Bien vrai?

–Tiens.

Et elle l’enlaça avec une irritation subite qui se calma tout à coup.

–Je suis encore souffrante, Prosper. Ce n’est pas de ma faute, va. Adieu, c’est le sommeil qui me gagne; adieu.

–Adieu, femme; je t’aime bien.

Il se retira à pas lents, se détournant de temps à autre pour la contempler dans son abandon. La jeune femme s’était assoupie, les bras nonchalamment renversés, la tête amoureusement inclinée, la bouche souriante: Prosper se rendit à son étude, le cœur rasséréné et plein d’ardeur au travail.

Depuis que les époux Parent habitaient leur nouvelle maison, les Bérias venaient rarement à Saint-Cyprien. François ne pouvait oublier que, certain jour de marché, sa fille Rosette l’avait tout doucement conduit à la table de la cuisine en lui disant qu’on était au dessert, qu’on avait des invités et que cela ne plairait pas à tout le monde de voir reparaître la soupe. Le paysan s’était assis avec les domestiques, et on lui avait réservé un bout de table recouvert d’une nappe.

La Jeanneton rougissait de la façon dont on traitait son homme.

–Tu es un lâche! Tu aurais dû aller en plein salon faire une scène à tous ces beaux messieurs et à toutes ces belles dames. C’est une infamie! Nous qui nous sommes arraché les morceaux de la bouche pour faire un sort à notre fille! C’est pour elle que nous avons peiné, mon homme. Le bon Dieu la punira.

Mais Rosette revint à la Croix-du-Jarry, et la colère de la mère Jeanneton s’apaisa.

L’instinct de la maternité avait eu raison des aspirations fougueuses de la jeune femme. Elle adorait sa fille, était heureuse de l’habiller elle-même et de jouer à la petite maman. Au village, elle portait des robes très simples, boutonnant haut, et les poules que la grande dame avait chassées retrouvaient l’amie d’autrefois et luttaient de battements d’ailes et de gloussements: c’était comme une revanche des caresses oubliées au moment où la joyeuse volaille prenait son essor pour s’abattre lourdement, à l’heure du repos, dans le feuillage du marronnier de la cour.

Rosette questionnait Andrée, faisait elle-même les réponses avec une voix enfantine; et, heureuse d’être débarrassée des tracas de la ville, des conversations, des corvées des visites, dans une maison blanche qui jurait avec le luxe de son appartement de Saint-Cyprien, elle ne voyait rien au delà du chant des oiseaux qu’elle excitait et des fleurs des champs dont elle faisait sa parure.

Madame Parent recevait chaque matin un mot d’amour de son mari, bien privé de son absence mais bien heureux de la savoir heureuse. Les lettres de cet honnête homme lui faisaient du bien: elle pro mettait de devenir économe, de s’occuper de l’éducation de sa fille. Il suffisait d’une invitation à un bal pour que tout ses projets d’honnête femme s’évanouissent: elle écrivit dix lettres à Paris pour son costume, inquiète de savoir qu’elles seraient les toilettes des dames, avec la pensée de briller au premier rang des danseuses.

–Notre fille se range, faisait Bérias à sa femme.

–Tu crois cela. Regarde.

Et il regardait, en effet, le vieux paysan, sa fille Rosette, qui accourait devant eux pleine de fièvre:

–Je retourne à Saint-Cyprien. Il doit y avoir un bal; si j’y manquais, ces dames seraient trop contentes.

IV

Table des matières

Portant indistinctement la blouse noire ou la jaquette à boutons de cuivre, M. Faure était réputé à dix lieues à la ronde pour son habileté dans les ventes de biens. Les notaires l’invitaient à leur table et prenaient des soins tout particuliers de sa nerveuse petite personne. Il donnait des affaires à Marny, à Lamète, mais il réservait les actes importants pour l’étude de Saint-Cyprien. Me Cournet lui avait plu par sa rondeur et par son amabilité; quant à Prosper, on sait de quelle affection l’entourait le chef de la bande noire.

Toujours par monts et par vaux, encourageant les échanges de terrains, excitant les vendeurs, recrutant les acquéreurs, mais agissant toujours avec loyauté, M. Faure faisait exception à cette horde peu respectée qui s’en va à travers les campagnes, trompant les paysans crédules sur les conditions des ventes.

Au surplus, il n’agissait pas par lui-même: il avait toute confiance en son homme d’affaires le Challier, dont il était obligé, à tous égards, de modérer les ardeurs.

M. Faure avait vendu des terres à François Bérias, était rapidement devenu l’ami de la Maison-Blanche et avait encouragé la famille à mettre Rosette en pension. Puis, la demoiselle lui ayant paru intelligente et jolie, il avait décidé qu’elle serait la femme de Parent, le cher camarade du fils qu’il avait perdu et dont il disait:

–L’instituteur est mort, mais Parent a deux pères: M. Cournet et moi.

Dans l’étude, Rosette rencontra M. Faure, qui venait annoncer au notaire que la vente des Thermettes aurait lieu le lendemain, à la Châtre-des-Vergnes.

–C’est une bonne affaire pour nous, monsieur Faure?

–Je crois bien, petite. madame. Pardon.

–Oh! dites donc «petite Rosette» comme vous le faisiez autrefois quand je dansais sur vos genoux. Certes, j’ai horreur des gens trop familiers sans raison, mais je serais désolée qu’un vieil ami fît des façons avec moi.

Elle lui tendit gracieusement la main:

–A l’anglaise. C’est la mode maintenant.

–Combien rapportera la vente?

–Douze cents francs, au moins, n’est-ce pas, maître Prosper?

–Oui, si nous atteignons le prix que vous espérez.

–Tout ira bien avec Le Challier, un malin celui-là, un bavard; il ne sait ni lire ni écrire, mais il n’y en a pas d’autres comme lui pour amadouer les paysans. Je le surveille parce que je tiens à ce que tout le monde nous estime. Le Challier, une intelligence. une verve.

–Il faudra dire à Le Challier de ne pas faire boire les paysans avant le marché, observa Me Parent. Les gens sont excités, et après ils regrettent.

–Le Challier n’a jamais trompé personne.

–Est-ce que c’est drôle, une vente? interrogea Rosette.

–Ça dépend des goûts, répondit M. Faure; moi, je me sens heureux au milieu des criailleries, quand je vois mon compère à l’œuvre. une éloquence.

–J’ai bien envie d’aller avec vous. C’est à la Châtre-des-Vergnes, n’est-ce pas?. Je profiterais du voyage pour rendre ma visite aux dames Duméniaux.

–Mais, interrompit le notaire, nous rentrerons seulement à la nuit. Ce serait t’exposer.

–Il faut que je sorte; cela chasse mes idées noires. C’est convenu; je serai de la partie.

–Ce que j’en disais était dans l’intérêt de ta santé si fragile. Nous partirons un peu plus tard, vers onze heures.

–Très bien.

–Les Moreau, les Girou, les Jeandinet, M. Poltin, les Leuïnard, les Pi chou… nous allons avoir un monde!. Bref, ça marchera comme sur quatre roulettes.

C’était un dimanche. Après la grand’messe, on devait vendre la propriété de M. de Lornant, la belle propriété des Thermettes. Tous les richards de la contrée s’étaient donné rendez-vous chez Legrand, l’aubergiste de la Châtre-des-Vergnes. La cour était pleine de paysans: il en était venu de tous les villages voisins, de Mersay, de Charmeuil, de Narvon, de chez Ninard, des Oseraies, de la Tremblade. Des groupes s’étaient déjà formés quand le notaire, la serviette bourrée de papier timbré, fit son entrée. Rosette était descendue devant l’église pour y dire une prière avant de se rendre chez les dames Duméniaux.

A côté de M. Faure, Le Challier–le fameux Le Challier–pérorait sur une table, les calques du cadastre des terrains à vendre étalés devant lui. Toutes les lignes, toutes les lettres, tous les numéros des plans, autant de mystères pour le paysan illettré. Cependant, il s’en tirait à son honneur, et tandis que M. Faure s’entretenait avec les Mathurin et les Jeandou, gros bonnets des villages, le Challier prenait à part les petits particuliers. Un par un, il les entraînait dans les coins de la cour; et avec des paroles lentes et mesurées, des airs de défiance jetés à droite et à gauche, il disait à Pichou que Leuïnard voulait la terre des Néfliers et qu’il fallait tenir bon. Quand il en avait fini avec Pichou, il s’approchait de Moreau, lui vantant les avantages du pré des Rebières, faisant sonner bien haut les quintaux de noix que l’on ramassait dans le paradis du Breuil.

Les fermières avaient accompagné leurs maris, et elles menaient grand tapage sur l’issue probable de la vente, sur les prix des terrains et sur les causes qui déterminaient le monsieur à se défaire de sa propriété.

C’était une véritable fête. Les hommes buvaient du vin et les fillettes de la limonade gazeuse dont les bouchons volaient en l’air, à l’ébahissement des enfants. Le soleil qui se mettait de la partie faisait resplendir les Jeannettes d’or, les jupes blanches hardiment retroussées sur les robes aux larges bigarrures. Bleus, blancs, jaunes, verts, rouges, selon les têtes et selon les âges, les fichus passaient et repassaient au milieu des bonnets de soie noire des vieux parrains, des bonnets de laine des paysans et des larges chapeaux des avocats de village.

Il y aurait à dîner le soir, pensaient les gars vigoureux.

M. Faure et Le Challier payaient le repas, mais gagnaient bien assez avec le5010toujours soldé d’avance, faisaient en chœur les paysans.

elles d’entre les femmes qui n’étaient pas méchantes déploraient la ruine du propriétaire M. de Lornant.

C’était un homme si généreux!

Oui, mais il dépensait trop à Paris.

Quand il venait au château de Lornant il jetait haut de sa terrasse des pièces de vingt sous aux petits métayers.

Comment a-t-il pu se ruiner, cet homme qui avait tant de revenus?

–On dit qu’il s’amusait à la bagatelle avec des femmes pas comme il faut, des attrisses ma fine.

La comtesse est belle comme le jour et douce comme un mouton.

–Voici la pauvre femme bien à plaindre; elle est chez sa mère, au château de Champvans.

–Et lui?

–Ma foi, on ne sait pas. Il a donné procuration de vendre à M. Faure.

–Voilà ce que c’est que de faire trop de dépense, et M. Parent est heureux de gagner de l’or en barre. Sa femme lui en décout joliment.

–Ne me parlez pas de cette gamine. La «Grande-Bourse.» ça vous prend des airs de dame, une drôlesse à laquelle j’ai donné cent taloches parce qu’elle agaçait toujours ma chèvre la Bicquotte… Cette Rosette, elle n’ose seulement plus regarder son vieux père. vilaine bête, va.

–Elle finira mal, parce qu’elle a moins de cœur que notre chien Loulou. Quand on pense qu’elle est restée des mois entiers sans voir sa fille!… Si elle m’appartenait, je vous la giflerais!

Pendant que Me Parent aidé de son clerc donnait des explications à ses clients, Le Challier continuait son système devant la tablée de paysans.

–Je vous dis: la terre appartiendra un jour à ceux qui la travaillent. Aujourd’hui, les messieurs ne veulent rien faire: ils sont moins riches et ils se soignent mieux que leurs pères. On vous conseillera peut-être de placer votre argent en rentes sur l’Etat? N’écoutez pas ceux qui parlent ainsi: les placements sont solides, sans doute; mais ce n’est pas la même chose que la terre. C’est la vérité, la vérité pure. La terre, voyez-vous, ça se touche; on est chez soi; les bornes sont bien plantées. Une révolution peut arriver. la terre reste. Vous voulez prêter sur première hypothèque?. Il y a toujours un tas de difficultés: les créanciers privilégiés fondent sur vos garanties comme des bombes; vous avez des reprises de femme, des histoires de tutelle. La terre, il n’y a que ça de solide. Oh la terre!…

Et Le Challier, avec sa voix la plus mielleuse s’adressait à Jeandinet, celui auquel il pensait vendre le plus gros lot:

–Toi, Jeandinet, qui es si riche, si tu ajoutes les clairières à ta futaie des Gorges, ça te fera une pièce sans pareille. Hé! seras-tu content, au lever du soleil, de voir tes luzernières grasses et tes blés qui se coucheront sur le sol?. Quand tu marieras ta fille, mademoiselle Aglaé, tu donneras les Clairières, et ton gendre ne voudra pas les revendre au poids de l’or.

Il continuait à discourir, clignant de l’œil à celui-ci, parlant à voix basse à celui-là.

–Mes amis, achetez des terres!. Voyons, nous allons commencer par les vignes.

–Et les prés?

–Les prés viendront à leur tour.

Ce fut un dédale d’explications sur les chemins, sur les bornes.

–Voici le sentier du Barrage, la route des Trembles, l’ancien passage des Corbeaux. Père Jeandinet, décidez-vous.

Jeandinet causait avec ses fils, avec sa femme, avec son futur gendre.

–Mille francs de rabais?

–Jamais de la vie.

–Rien de fait, alors. Vous savez, les Moreau.

Les accordeurs des marchés tapaient dans les mains:

–Nous serons encore là à minuit. Le dîner ne vaudra rien. Jeandinet?. allons, mon petit Jeandinet?.

Les bâtiments étaient vendus.

–Ça marche, ça marche, criait Le Challier en se frottant les mains, pendant que le clerc pliait en quatre les feuilles de papier timbré, les élevait à la clarté du jour pour voir le millésime, fixait la marge qu’il redressait vivement d’un coup d’ongle avec une précision mathématique.

Me Parent était triste. De temps à autre, il regardait du côté de la grande porte entr’ouverte.

–Qu’avez-vous donc, Prosper?’ dit M. Faure, vous suez comme si vous aviez marché trois heures durant.

–Oh! rien.

–Allons.

–Eh bien, je suis inquiet. Rosette ne rentre pas. Il est cinq heures: je n’ai plus la tête aux actes.

–Votre femme fait collation chez les dames Duméniaux.

–J’ai de mauvais pressentiments. ses maudites migraines sont revenues.

–Que dit le docteur?

–Comme toujours il conseille le bromure de potassium. mais Rosette ne va pas mieux. Ça me tue de la savoir malade.

–Vous l’aimez donc bien?

–Si je l’aime!

On entendait encore la voix sonore de Le Challier.

–Cette châtaigneraie donne tant par an. C’est à prendre ou à laisser. Les vignes, je vous les laisse pour la moitié de la valeur.

–L’oïdium?.

–L’oïdium s’en ira comme la maladie des pommes de terre.

–Tape donc; mais tape donc.

–Ah! vous ne voulez pas le pré de la Rouchonnière?… de l’or en barre.

–Tape donc; mais tape donc.

Rosette venait d’apparaître, soutenue par les dames Duméniaux. Elle était très pâle, et elle se laissa tomber sur la chaise que lui présentait M. Faure.

L’une des dames conta au notaire que sa femme avait été prise d’un étourdissement, mais qu’elle avait été bientôt remise avec un verre d’eau sucrée et de la fleur d’oranger. On lui offrait un lit à la maison, elle refusait.

Parent ne voulut pas en entendre davantage.

–Partons, partons immédiatement, monsieur Faure, je vous en prie, faites atteler.

–La vente?

–La vente?. Je m’en fiche. Ma femme, ma pauvre femme.

Et devant les paysans ahuris qui tordaient leurs larges chapeaux entre leurs doigts, il trempa son mouchoir dans un verre de vinaigre et s’agenouillant, il frictionna les tempes de Rosette.

–On ira si l’on veut chercher un autre notaire; nous partons.

Rosette passa la journée du lendemain dans sa chambre, en peignoir, les stores baissés, dans cette demi-obscurité qui pour elle avait tant de charmes. Plusieurs dames de Saint-Cyprien se présentèrent: elle refusa de les recevoir à l’exception de madame Loudois, la femme du maire.

Quand l’amie fut partie, un coup sec retentit à la porte. Elle se pencha doucement à la croisée: c’était M. Georges qui venait prendre de ses nouvelles et déposer sa carte. Elle regarda le jeune homme. Jamais il ne lui avait paru si beau. Il venait à elle comme l’un des héros dont son imagination était peuplée, et elle le compara à l’homme sans grâce qui travaillait à l’étude. Elle ferma les yeux pour suivre sa vision, et il lui sembla que quelque chose d’inconnu troublait ses sens. La malade se dirigea à pas lents vers la glace de sa chambre: son front était pâle, mais ses yeux noirs et profonds lui firent comprendre qu’elle était digne d’être aimée. Ce ne fut qu’un éclair: sa pensée tout entière se reporta vers son mari, et la vierge en robe bleue qui occupait le milieu de la cheminée lui dit par son sourire qu’elle n’avait pas cessé d’être honnête femme.

A son réveil, on lui apporta une grande boîte qui venait de Paris.

Elle eut un cri:

–Mon costume!

C’était, en effet, le costume qu’elle avait choisi la semaine précédente et que Prosper avait commandé lui-même.

–Marguerite, dites, je vous prie, à M. Parent de monter.

La bonne n’eut qu’à faire un pas. Prosper attendait derrière la porte pour jouir de la surprise de sa femme.

–Oh! je me sons mieux. Tu es bon; je suis heureuse, mais, je te ruine?.

–Sois sans inquiétude, ma Rosette; j’ai eu des rentrées sur lesquelles je ne comptais pas. La liquidation des frères Vanneau m’a joliment aidé. Tu auras ton burnous en cachemire; je veux que ma petite femme n’ait rien à envier aux autres.

Elle lui prit les mains et les porta à ses lèvres.

Quelques jours après, on voyait Prosper, tête nue, traverser la place avec des gestes fébriles, frappant aux portes des voisins pour emprunter l’argent qu’il devait donner pour l’enregistrement de ses actes.

Clapier pleurait dans l’étude:

–Cette femme fera son malheur!

V

Table des matières

La maison de M. Loudois–on le sait–était contiguë à celle du notaire. Les jardins étaient séparés d’un côté par un petit ruisseau et, de l’autre, par des murailles très anciennes. Les Parent étaient en si bons termes avec les Loudois, qu’ils n’avaient nullement songé à faire édifier de nouveaux murs, bien qu’en un certain endroit la pluie ou tout autre chose eût désagrégé les mortiers et produit une large brèche. Personne ne se plaignait; au contraire. Autrefois, on était obligé, pour aller passer la soirée les uns chez les autres, de faire le tour par la rue bien froide dans la mauvaise saison. Georges avait donné le premier l’exemple en escaladant le mur pour venir fumer une cigarette avec Prosper, dans le jardin.

Peu à peu les pierres disparaissant comme par enchantement, les allées devinrent unies, et ces dames, tout en protestant, se trouvèrent heureuses de profiter de la brèche. Me Parent y gagnait du temps lorsqu’il avait à faire légaliser des signatures.

–Le mur est mitoyen, n’est-ce-pas? disait le notaire.

–Je crois qu’il est à nous, faisait M. Loudois: je dois avoir une déclaration de votre vendeur M. Planchetain.

–S’il est à vous, monsieur le maire, ripostait Rosette, faites-le réparer.

–Mais ce n’est pas nous seuls qui l’avons démoli, ajoutait M. Georges: la pluie, le vent et tous les petits génies paresseux qui, le soir, courent dans les thuyas et les sycomores se sont mis de la partie.

Madame Loudois intervenait dans la discussion:

–Au surplus, on n’a aucun avantage à dire qu’un mur est à soi. Il faut le faire crépir, le réparer.

–Pardon, madame, concluait Prosper, on a certains avantages; si, par exemple, on voulait construire, adosser quelque bâtiment nouveau.

On causait, on discutait, et la muraille avait toujours sa large brèche, et les longs rameaux des glycines et des vignes vierges qui s’étendaient sur les pierres éparses restaient insensibles aux questions de mitoyenneté.

Georges Loudois habitué à la vie de Paris s’ennuyait souvent à Saint-Cyprien, et le notaire disait à son ami:

–Venez me voir à l’étude; cela vous distraira.. Vous vous ferez peu à peu à notre petite ville.

L’autre l’écoutait, et il pensait en lui-même.

–Il a raison; j’irai causer avec lui. Mes mauvaises idées se calmeront; c’est sain la conversation d’un brave homme; cela repose.

Un dimanche du mois d’avril, pendant les vêpres, Rosette encore souffrante rencontra le fils du maire dans le haut du jardin. Elle venait un peu pour respirer l’odeur des lilas qui commençaient à fleurir et surtout pour fuir le tumulte des paroles et des cris de l’étude.

Tout auprès du mur écrasé, Georges lisait un journal, quand les pas de Rosette firent grincer le sable de l’allée.

–Oh! mon Dieu, je ne vous savais pas là. Vous m’avez fait peur.

Le jeune homme sourit:

–Madame, je n’ai point remué.

–Votre mère est à l’église?

–Oui, madame, mon père, ma mère, les domestiques, toute la maison.

–Et vous?

–Oh! moi!

–Comme vous dites cela? Pensez-vous donc que vous vaudriez moins, M. Loudois, si vous disiez chaque jour une prière? C’est le tort, voyez-vous, des jeunes gens de croire qu’ils peuvent mieux faire que leurs aînés..: Pardon, je n’ai pas le droit de vous dire ces choses.

–Mais non, mais non, madame. Seulement, la prière est un hommage de gratitude ou une supplique intéressée que l’on adresse à Dieu; pour prier, il faut être heureux; je ne le suis pas. pour prier, il faut avoir à solliciter quelque chose; je ne dois rien espérer..,

–Et que vous manque-t-il donc? Vos amis n’étaient-ils pas avec vous la semaine dernière, et n’avez-vous pas passé deux journées charmantes à faire de la musique, à chanter?.

–Je suis triste à en mourir.

–A votre âge?

Il leva, à ce moment, ses yeux sur Rosette. Le visage de la jeune femme était calme, et sous le bonnet blanc qui encadrait son profil de madone, il entrevit de séduisantes promesses.

–Ce n’est pas une vie que l’on mène à la campagne; c’est un boulet que l’on traîne.

–Vous n’êtes pas gracieux pour moi, dont la jeunesse s’est passée dans un village.

–J’entends par là que la vie est odieuse quand personne ne vous aime.

–Il faut vous marier.

–Me marier?. me marier?.

–Sans doute? Est-ce que tous les jeunes gens ne doivent pas faire une fin?. Votre mère serait bien heureuse, allez, d’avoir une jolie bru. Mais, à propos, on parle déjà de votre mariage.

–Et avec qui donc?

–Avec votre charmante cousine mademoiselle Varennes.

–Marie?. Pauvre enfant, elle n’a que faire de moi.

–Craignez-vous de ne la point aimer?

–Nous n’avons jamais eu entre nous qu’une amitié de cousin à cousin. L’amour, c’est autre chose.

–On finit toujours par s’aimer.

–Vous croyez? dit-il en devenant tout pâle.

–Je le crois, monsieur. J’en suis certaine, répondit-elle en s’appuyant à une grande branche de lilas dont les fleurs presque flétries s’éparpillèrent à ses pieds.

–Pourquoi ne jouez-vous plus du piano, madame Parent? Nous avons tant de plaisir à vous entendre!

–D’abord, j’ai été malade et j’ai interrompu mes leçons, et puis, lorsque M. Parent travaille, ce n’est guère agréable pour lui d’entendre des gammes.

–Il n’aime peut-être pas la musique?

–Mais si.

–Vous disiez?

–Il aime la musique, quand il ale temps de l’écouter.

Le bruit des voix des paysans arrivait jusqu’à eux.

–On croirait que l’on se dispute?

–Tous les dimanches, c’est la même histoire.

–M. Parent a bien de la patience.

–C’est qu’il est nécessaire qu’il gagne de l’argent.

–L’argent, toujours l’argent. Quelle sotte chose! Je voudrais qu’il n’en existât point.

–Ne dites pas cela, vous qui êtes si riche.

Les cloches de l’église se firent entendre.

–C’est la bénédiction. On va sortir des vêpres. Au revoir, monsieur Loudois.

–Au revoir, madame, murmura Georges en cassant entre ses doigts une tige de noisetier qu’il venait d’arracher depuis quelques minutes.

Georges n’avait pas osé avouer son amour. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû comprendre qu’il l’adorait? Lui était-il permis d’ignorer qu’il restait de longues heures dans sa chambre, plein de tristesse, quand il voyait la lumière briller aux croisées de Parent? Lorsque cette lumière s’éteignait, la jalousie lui torturait le cœur, et il se disait qu’un autre homme n’avait pas le droit de posséder celle qu’il aimait de toute son âme. Il déraisonnait ainsi de longues heures, et sa mère, au matin, essayait en vain de le consoler.

Rosette avait eu l’audace de lui parler de son mariage avec sa cousine. Comme si elle ne devait pas savoir qu’elle seule était un obstacle à cette union désirée par sa famille! Comme si pendant cette conversation trop courte, les yeux troubles de Georges, sa voix altérée, l’embarras de son attitude n’avaient pas été un indice certain de sa douleur et de son désespoir!.

Georges traversait rapidement la grande allée du jardin. A un moment, il eut l’idée de revenir à côté du lilas et de ramasser les fleurs qu’une main adorée avait répandues.

Cette femme, cette campagnarde dont il s’était moqué naguère, l’attirait à elle avec son regard de joli démon.

Georges était honnête. L’idée de tromper cet homme qui était son ami et son confident lui apparut tout à coup comme la plus horrible des monstruosités. Il se sentit méprisable et dans son imagination ébranlée, il se présenta Marie, sa fiancée

douce et belle, ornée de toutes les qualités. Comment avait-il pu comparer Marie Varennes, une demoiselle distinguée, à la «Grande-Bourse», dont tous les paysans se moquaient?

Le soir même, il se confia à ses parents: il voulait en finir avec la vie de garçon; il serait heureux d’épouser sa cousine le plus tôt possible.

Madame Loudois était dans le ravissement:

–Mon Georges, mon cher enfant, tu es bon. Je savais bien qu’il ne fallait pas désespérer de toi.

Le père pressait les mains de son fils.

–C’est Marie qui va être heureuse!

–Mais, je vous en prie, que tout soit vite fait.

–Hé! hé! tu as de bonnes dispositions, mon petit Georges… Tu donneras bien le temps de publier les bans. Dès demain, nous irons ensemble aux Bastides pour voir la tante Siméon!. Les choses marcheront rapidement. Compte sur moi.

–Bien, n’en parlons plus maintenant. Cette détermination grave m’a un peu troublé bien qu’elle me réjouisse. Je ne me sens pas à mon aise.

Madame Loudois se confia à Rosette:

–Georges se marie.

–Avec mademoiselle Varennes?

–Oui, ma chère, nous sommes aux anges. Il s’est décidé brusquement. Figurez-vous que depuis quelques semaines mon fils avait en tête des projets insensés. Il voulait aller aux Indes et s’expatrier pour toujours. Un mot de moi l’a ramené. Brave Georges! c’est un cœur d’or. Elle est charmante, ma nièce Marie. Et d’une douceur?. Un chérubin. Nous partons ce soir pour les Bastides. Prévenez M. Parent. Le contrat. dans quelques jours. Oh! je suis heureuse, madame Rosette. Si vous saviez tout ce que j’ai souffert quand je voyais mon Georges, agité, fiévreux, rester des heures entières sans parler!

Rosette se donna à la dévotion. Elle cherchait un dérivatif à ses peines dans les offices, pendant que les orgues emplissaient les voûtes d’harmonie. A l’église, l’odeur de l’encens, la vue de la nappe de l’autel toute brodée, la longue chaire de bois où des anges étendaient leurs ailes, pareils à des gardiens vigilants, tout cela reposait son imagination ébranlée.

Mais rien en elle n’avait de fixité. Vers le milieu du mois de mai, elle se lassa du bruit, des sermons; elle ne voulut plus se mêler à la masse des fidèles qui encombrait l’église: il lui semblait que ses extases secrètes étaient troublées par la vue des toilettes et les regards des assistants. Et le soir, à la nuit tombante, quand le jardin était plein d’ombre et de silence, elle s’acheminait lentement jusqu’au massif d’arbres verts où son Mois de Marie était disposé.

La jeune femme s’agenouillait devant la grande vierge de plâtre, et pendant que les flambeaux jetaient leur lueur à travers les mousses enguirlandées et les branches vertes, elle demandait à la Vierge de lui donner la force d’aimer son mari et de chasser les idées folles qui venaient la troubler jusque dans sa prière.

Prosper, inquiet de la disparition de sa femme, quittait brusquement son étude et arrivait jusqu’à la petite chapelle: elle se levait, prenait doucement le bras de son mari et l’entraînait à travers les allées.

Et alors, elle lui parlait de la paix du ménage, de la consolation que donne la prière, du danger qu’il y avait pour les jeunes femmes à lire des romans: elle formait des projets pour l’avenir de sa petite fille. Elle n’était plus malade.… Toute joyeuse, elle se pendait au cou de Prosper avec des rires de fillette, et dans ses yeux, on voyait briller des larmes d’apaisement.

Ce n’étaient hélas! que des éclairs de sagesse, et l’existence désordonnée recommençait au bout de quelques semaines.

Chaque samedi, la salle à manger des Parent était transformée en table d’hôte. Parmi les convives, le juge de paix, M. Faure, le commandant Benjamin, le marquis de Jamaye, un riche client de l’étude et M. Victor Moulineau le peintre-poète qui, avec une voix superbe, débitait les fables patoises de l’abbé Foucauld.

Ce Moulineau était un type hors de pair. Au collège, son indiscipline lui avait attiré des mécomptes, et comme il avait pris l’habitude de dire à chaque punition: Pris. Pigé. pigé., le surnom de Pigé lui resta dans le monde.

Sa principale occupation consistait à présider la fanfare de Saint-Cyprien; il s’en acquittait d’une manière très consciencieuse.

Un peu court de taille, un peu bedonnant et avec cela une tête de roi: n’étaient la taille et le ventre, le portrait vivant de Léopold II, roi des Belges. Il se croyait aimé des belles, compromettait les femmes mariées, clignait de l’œil à tous les jolies minois et affirmait avec un aplomb impertubable que madame de Mersay, la propriétaire d’un château voisin, avait voulu payer son remplaçant par raison d’amour et qu’il n’eût tenu qu’à lui de conquérir ses faveurs.

Ancien militaire, il affirmait qu’il n’y avait qu’une gloire, celle des armes, et que s’il était seulement arrivé au grade de caporal, c’est que son colonel l’avait soupçonné d’aimer sa femme, une blonde débordante de passion. Il ne disait pas que sa mauvaise conduite l’avait fait casser trois fois de son grade et que ses chefs s’estimaient heureux de le voir arriver au terme de son congé. A vrai dire, dans tous ses racontars, il y avait plutôt de la vanterie que de la mauvaise foi, car il ne s’apercevait nullement des sourires de ses auditeurs peu crédules.

Le président de la fanfare portait des culottes collantes, des bottines vernies. Sa jaquette évasée laissait apparaître une chemise à petits plis bombée comme une cuirasse sur le haut de laquelle s’étalait sa barbe, sa belle barbe flambant au soleil méridional.

On prétendait qu’il dressait une liste de ses conquêtes et que les dames les plus respectées de Saint-Cyprien y étaient numérotées.

L’orgueil le dominait à un tel point, qu’il se ruinait pour faire croire qu’il était riche: il fallait le voir dans sa chambre, debout sur une chaise, se mirant dans sa glace et s’écriant avec un geste tragique:

«Onature, deux pouces de plus, et ton œuvre était complète!»

On s’étonnera peut-être que Parent admit un tel personnage dans son intimité; mais il faut savoir que Prosper et Moulineau se connaissaient depuis vingt ans et que la vieille dame Gertrude Moulineau, que l’on ne voyait nulle part, avait été très bonne pour le fils de l’ancien instituteur de Saint-Cyprien.

Rosette haïssait Moulineau: elle le trouvait petit, laid, vantard, mal élevé; mais elle craignait sa mauvaise langue et elle faisait taire sa haine. Un jour seulement, l’ancien caporal, qui était gris, lui ayant déclaré sa flamme, elle l’avait relevé de manière à ne plus l’autoriser à recommencer.

Au surplus, Moulineau dit Pigé avait des qualités: il était aussi bon musicien que mauvais peintre, et il n’épargnait pas les sérénades.

Quant au marquis de Jamaye, c’était un vieil enfant non encore désabusé qui se prenait, le soir, à regarder les portraits de ses aïeux authentiques: il haïssait l’empire, et il attendait le jour où il lui serait permis de revêtir le pourpoint et de ceindre son épée ciselée. Il habitait la campagne, aimait à bien vivre, causait peu, ne s’occupait de rien et entassait des piles d’écus: somme toute, un personnage insignifiant.

Le père Bérias, que le luxe de la maison du notaire effrayait, avait été plusieurs fois invité à s’asseoir dans le salon avec le beau monde; mais certaines observations faites à voix basse par Rosette pour l’empêcher de mettre ses coudes sur la table et de faire tourner son chapeau entre ses doigts lui avaient déplu. C’était volontairement, cette fois, qu’il s’était exilé à la cuisine.

Au milieu des domestiques, il se sentait à son aise, et il se moquait bien que le grand Lavérie de Bordeaux eût des nausées quand il versait du vin dans son assiette à soupe et qu’il vidait largement son chabrol.

Les bruits du salon venaient jusqu’à lui. D’un air béat, les coudes sur la table, le chapeau sur la tête, il écoutait les chansons et les fables de Moulineau; et puis, par distraction, il se servait à boire, sortait de là un peu gris pour revenir au foirail, où les bœufs roux, sous les coups de soleil, prenaient de fauves miroitements.

The free sample has ended.

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
290 p. 1 illustration
ISBN:
4064066305208
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
Download format:

Similar books