Read the book: «La vie et les légendes intimes des deux empereurs, Napoléon Ier et Napoléon II»

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Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy

La vie et les légendes intimes des deux empereurs, Napoléon Ier et Napoléon II

Jusqu'à l'avénement de Napoléon III


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334703

Table des matières

I. — LA VOCÉRATRICE.

II. — LE QUINZE AOUT 1769.

III. — L’ENFANCE DE NAPOLÉON.

IV. — NAPOLÉON OFFICIER.

V. — LA PRISE DE TOULON.

VI. — LE TREIZE VENDÉMIAIRE.

VII. — JOSÉPHINE.

VIII. — LA CAMPAGNE D’ITALIE.

IX. — CONTINUATION DE LA CAMPAGNE.

X. — FÊTES A PARIS.

XI. — L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE.

XII. — LA PESTE DE JAFFA.

XIII. — LE DIX-HUIT BRUMAIRE.

XIV. — LE CONSULAT.

XV. — LE PASSAGE DU MONT SAINT-BERNARD.

XVI. — MARENGO.

XVII. — LA MACHINE INFERNALE.

XVIII. — LE CONCORDAT.

XIX. — LES THÉOPHILANTHROPES.

XX. — LE CULTE CATHOLIQUE RÉTABLI.

XXI. — CONSUL A VIE.

XXII. - RAPPEL DES ÉMIGRÉS.

XXIII. — LA LÉGION D’HONNEUR.

XXIV. — MÉDIATEUR DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE.

XXV. — L’ANGLETERRE ROMPT LA PAIX.

XXVI. - LE CAMP DE BOULOGNE.

XXVII. — LES CONSPIRATIONS.

XXVIII. — L’EMPIRE.

XXIX. — FULTON AU CAMP DE BOULOGNE.

XXX. — LES PRÉPARATIFS DU SACRE.

XXXI. — LE SACRE DE L’EMPEREUR.

XXXII. — PIE VII A L’IMPRIMERIE IMPÉRIALE.

XXXIII. — NAPOLÉON A BRIENNE EN 1805.

XXXIV. — LA COURONNE DE FER.

XXXV. — NAPOLÉON A STRASBOURG.

XXXVI. — LA BATAILLE D’AUSTERLITZ.

XXXVII. — JOSEPH-NAPOLÉON, ROI DE NAPLES.

XXXVIII. — LOUIS-NAPOLÉON, ROI DE HOLLANDE.

XXXIX. — LE GRAND SANHÉDRIN DES JUIFS.

XL. — LA CONFÉDÉRATION DU RHIN.

XLI. — LA JOURNÉE D’IÉNA.

XLII. — LA PRINCESSE DE HATZFELD.

XLIII. — LA BATAILLE D’EYLAU.

XLIV. — LA BATAILLE DE FRIEDLAND.

XLV. — LE RADEAU DU NIÉMEN.

XLVI. — JÉROME-NAPOLÉON, ROI DE WESTPHALIE.

XLVII. — LES AFFAIRES D’ESPAGNE.

XLVIII. — LE PRINCE FERDINAND.

XLIX. — LE PRINCE DE LA PAIX.

L. — LE ROI CHARLES IV.

LI. — NAPOLÉON A BAYONNE.

LII. — JOSEPH-NAPOLÉON, ROI D’ESPAGNE. JOACHIM MURAT, ROI DE NAPLES.

LIII. — L’ENTREVUE D’ERFURT.

LIV. — NAPOLÉON EN ESPAGNE.

LV. — NOUVEAUX ARMEMENTS DE L’AUTRICHE.

LVI. — LA BATAILLE DE WAGRAM.

LVII. — LES AFFAIRES DE ROME.

LVIII. — L’ASSASSIN DE SCHŒNBRUNN.

LIX. — LE DIVORCE.

LX. — MARIE-LOUISE.

LXI. — NAPOLÉON A BRUXELLES.

LXII. — FÊTES DU MARIAGE.

LXIII. — ABDICATION DE LOUIS-NAPOLÉON.

LXIV. — NAISSANCE DE L’HÉRITIER DU TRONE.

LXV. — LE BERCEAU DU PETIT PRINCE.

LXVI. — LE BAPTÊME.

LXVII. — LE CONCILE DE PARIS.

LXVIII. — LE VOYAGE DE HOLLANDE.

LXIX. — L’ANNÉE MIL HUIT CENT DOUZE.

LXX. — LA CAMPAGNE DE RUSSIE.

LXXI. — LA BATAILLE DE LA MOSCOWA.

LXXII. — LA CONSPIRATION DE MALET.

LXXIII. — LE RETOUR DE RUSSIE.

LXXIV. — LES SUITES DE LA GUERRE DE RUSSIE.

LXXV. — LE CONCORDAT DE MIL HUIT CENT TREIZE.

LXXVI. — MIL HUIT CENT TREIZE.

LXXVII. — DRESDE ET MOREAU.

LXXVIII. — MIL HUIT CENT QUATORZE.

LXXIX. — NAPOLÉON ET SON FILS.

LXXX. — BATAILLE DE BRIENNE. — INCIDENT.

LXXXI. - A TRAVERS LES LUTTES. - UN ÉPISODE.

LXXXII. — LA BATAILLE DE PARIS.

LXXXIII. — L’ABDICATION.

LXXXIV. — LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU.

LXXXV. — LES BOURBONS.

LXXXVI. — MORT DE JOSÉPHINE.

LXXXVII. — LE FILS DE L’EMPEREUR.

LXXXVIII. — NAPOLINO A L’ILE D’ELBE,

LXXXIX. — LE RETOUR DE L’ILE D’ELBE.

XC. — LE CONGRÈS DE VIENNE.

XCI. — LES CENT JOURS.

XCII. — LA BATAILLE DE WATERLOO.

XCIII. — LA SECONDE ABDICATION.

XCIV. — DÉPORTÉ A SAINTE-HÉLÈNE.

XCV. — LE DUC DE REICHSTADT.

XCVI. — LES DERNIERS JOURS DU PRISONNIER.

XCVII. — NAPOLÉON II.

XCVIII. — LA RÉVOLUTION DE JUILLET.

XCIX. — LA MORT DU SECOND NAPOLÉON.

C. — LE RETOUR DE SAINTE-HÉLÈNE.

CONSÉQUENCE. — NAPOLÉON III.



I. — LA VOCÉRATRICE.

Table des matières

Mea est ultio, et ego retribuam eis in tempore.

Deutéronome, chap. XXXII, vers. 35.

Les Corses, enfants d’une petite île riche et féconde, ont été opprimés et pillés successivement par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths, par les Sarasins, par les Pisans, par les Génois; et les défauts que les divers historiens leur ont reprochés, ils les tenaient des Génois, qui les ont tyrannisés quatre cents ans. Depuis les premiers temps de l’Église, ils ont toujours été catholiques dévoués. Une multitude de faits établissent qu’ils ont le cœur fidèle.

Ils n’ont jamais eu d’amis sincères que les Francs et le Saint-Siège. Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire, les ont traités en alliés. Dans des temps plus rapprochés de nous, Henri II, Henri IV et un grand nombre de princes et de seigneurs français se sont intéressés à ce vaillant petit peuple. Les Papes recevaient de cette île leur garde la plus sûre.

Ils ont eu des hommes illustres, qui malheureusement ont manqué d’historiens; ils ont donné a l’Église des martyrs et des saints. Dès avant le dix-septième siècle, l’île de Corse s’était consacrée à Marie immaculée.

Néanmoins au dix-septième siècle, et même jusqu’aux premières années du siècle où nous avançons, c’était encore un peuple neuf. Comme les premiers Grecs et les premiers Romains avaient leurs sibylles, les Gaulois et les Francs leurs druidesses, les Corses avaient, aussi bien que les Écossais, leurs femmes à la seconde vue, leurs femmes inspirées, qu’ils appelaient des vocératrices, et qu’ils entouraient d’une sorte de vénération. M. Prosper Mérimée parle de ces femmes et de leurs chants en assonances dans son beau récit de Colomba.

Ces préliminaires sont nécessaires pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Au dix-septième siècle donc, les Papes continuaient à tirer de la Corse leurs gardes incorruptibles; et personne jamais n’avait élevé contre eux aucun reproche ni aucun blâme , lorsque Louis XIV, alors dans la fougue de ses passions (il avait trente-quatre ans), et déjà le plus absolu des souverains de l’Europe, envoya à Rome, comme son ambassadeur, le duc de Créqui . C’était en 1662. Alexandre VII occupait avec éclat le Saint-Siège. Indépendamment ou à côté de sa sainteté éminente, ce pape était, comme on dirait aujourd’hui, un homme de progrès; il aimait et protégeait les lettres, les arts et les sciences; il s’occupait d’assainir et d’embellir Rome; il avait réformé plusieurs abus: entre autres il avait aboli par une loi, à la grande joie de son peuple, les franchises qui donnaient droit d’asile aux palais des ambassadeurs et qui mettaient à l’abri de la justice les assassins et les bandits. Tout le monde avait applaudi à la suppression de ces priviléges odieux; et les ambassadeurs des autres puissances en avaient félicité le souverain Pontife.

Mais Créqui, bien que sorti d’une souche assez immonde, fier du renom brutal de Lesdiguières, qui était son grand-père, fier aussi de représenter le plus fier des potentats, entra dans Rome avec un train royal et s’y posa en maître dès le premier jour. Comme son père et comme son grand-père, que l’on a beaucoup trop vantés, à l’exemple de ses ascendants, il se croyait au-dessus des lois. Sans respect pour l’autorité souveraine, la plus sérieuse et la plus auguste qui soit dans le monde, en entrant dans le palais de l’ambassade française, il y rétablit fièrement le droit de refuge qu’on avait proscrit sans le consulter.

Son outrecuidance consterna, en même temps que ses mœurs plus que légères, qu’il étalait un peu trop, indignèrent à Rome et le sacré collége, et les seigneurs, et le peuple. Il n’en marcha pas moins la tête haute; et l’autorité réelle ayant voulu faire prendre des assassins réfugiés dans ce qu’il appelait son palais privilégié, il y eut des luttes où les gardes corses durent appuyer la loi. Des coups de fusil furent échangés entre les gardes et les spadassins que Créqui avait enrôlés à sa suite. En même temps, une de ces intrigues immorales que toutes les lois condamnent lui ayant attiré quelque insulte des officiers dont il inquiétait le repos, il fit enlever son pavillon et s’enfuit de Rome .

Il se rassura dans la route et se présenta à Louis XIV, en se disant offensé. Le public ne fut pas dupe; on fit même sur lui à ce sujet des épigrammes et des chansons. Toutefois, quoique le pape Alexandre VII eût le droit de demander satisfaction à Louis XIV, Créqui (il avait eu le temps de dresser son thème, car on voyageait fort lentement alors), Créqui présenta les choses de telle sorte que ce fut Louis XIV qui exigea les plus énormes réparations. Le souverain Pontife fut contraint à casser et à renvoyer sa garde corse, et à faire élever devant l’ambassade française une pyramide sur laquelle seraient inscrits l’outrage fait à Créqui et la réparation obtenue.

Nous passons d’autres sacrifices.

Pendant qu’on bâtissait la pyramide, le Père des fidèles fut obligé d’envoyer le cardinal Chigi, son neveu, avec la qualité de légat a latere, faire des excuses formelles à la cour de Versailles. Ce qui eut lieu avec un grand éclat en l’an 1664.

Quand les fidèles Corses, qui se trouvaient si heureux de vivre auprès et sous les yeux du Saint-Père, quand ils apprirent que leur corps était dissous et qu’il leur fallait quitter Rome, ce fut pour eux une immense désolation; et alors une de leurs vivandières, qui était vocératrice, psalmodia quelques strophes d’assonances dont on a conservé celle-ci, que nous traduisons fidèlement:

De cet abus de la force

Le monde se souviendra;

Et l’affront fait à la Corse,

Un jour, Dieu le vengera....

Si les jours de Dieu sont comme mille ans et mille ans devant lui comme un jour , si Dieu est patient parce qu’il est éternel, comme dit saint Augustin, il agit à son heure.

Or, le père François Annat, de la compagnie de Jésus, homme de science et de solide vertu, devenu confesseur de Louis XIV, parvint à faire comprendre à son royal pénitent que Dieu lui demanderait compte des outrages faits par lui ou en son nom au successeur de saint Pierre; et le roi, que son orgueil retint encore quelque temps, se rendit, à la mort d’Alexandre VII. Il fit abattre et détruire la pyramide injurieuse, aux premiers jours du règne de son successeur Clément IX. Le 15 août 1669, toute trace de ce triste monument disparut, et ce même jour de l’an 1769, justement un siècle après, naissait en l’île de Corse un enfant qui allait grandir pour occuper le trône de Louis XIV.

Un an auparavant, la Corse était devenue française.

Pour compléter les réparations, la maison de Créqui s’éteignit en 1801; et la prévision de la vocératrice était accomplie.

II. — LE QUINZE AOUT 1769.

Table des matières

Que pensez-vous que sera un jour cet enfant?

SAINT Luc, chap. I, vers. 66.

Et le 15 août de l’année 1769, la sainte Vierge, en ce jour de sa glorieuse fête, bénissait un enfant qui naissait de parents fidèles à Ajaccio, capitale de cette île de Corse, devenue terre française.

La mère de cet enfant, la noble dame Letizia Ramolino, tendrement dévouée à Marie, assistait, dans l’église de Notre-Dame d’Ajaccio, à la messe solennelle de ce grand jour. Vers la fin de l’auguste sacrifice, pressée par les premiers symptômes de la délivrance, elle regagnait en hâte sa demeure. Ce n’était pas le courage qui manquait en elle, car, quoiqu’elle n’eût alors que dix-neuf ans, elle avait suivi à cheval son mari dans les guerres dont la Corse sortait à peine, et l’enfant qu’elle portait avait assisté dans son sein à des batailles.

Dès qu’elle eut mis le pied dans sa maison, elle n’eut pas le temps de gagner son lit: elle s’affaissa au milieu de son salon, sur un tapis de famille qui représentait en broderies les paladins de la Judée autour du roi prophète, de ce roi David qui, de fils d’un berger, devint un grand monarque; et là, après de légères douleurs, elle mit au monde un enfant qui sera un jour Napoléon, premier de ce nom en France.

C’était à l’heure de midi; et cet enfant mystérieusement donné à la France cicatrisera les plaies que les philosophes et les jansénistes vont faire à l’Église: il ramènera à la Vierge divine les hommages voués par Louis XIII; et, fidèle à Marie, il verra son nom fêté dans l’auréole de la Reine des cieux triomphante.

On lui donna le nom de Napoléon, qui était aussi un présage de gloire.

Charles Bonaparte, l’heureux père, était absent lors de cette naissance. En attendant son retour et celui de son grand-oncle Napoléon Bonaparte d’Ornano, on ondoya l’enfant, avec licence de son autre oncle, Lucien, archidiacre d’Ajaccio; et il ne reçut le sacrement de baptême qu’à l’âge de près de deux ans. En voici l’acte:

» L’an 1771, le 21 juillet, ont été faites par moi soussigné, économe, les saintes cérémonies et les prières sur Napoléon, fils né du légitime mariage du seigneur Charles-Marie Bonaparte, et de dame Marie Letizia, son épouse; lequel avait été ondoyé à la maison, avec la permission du très-révérend Lucien Bonaparte, étant né le 15 août 1769. Ont assisté aux saintes cérémonies: pour parrain, l’illustrissime Laurent Giubega de Calvi, procureur du roi; et pour marraine, la dame Geltrude, épouse du sieur Nicolas Paravicino; présent le père. Lesquels ont signé ci-dessous:

» Jean-Baptiste DIAMANTE, économe d’Ajaccio; Laurent GIUBEGA; Geltrude PARAVICINO; Charles BONAPARTE ...

» Coté et paraphé par François Cunco, conseiller du Roi et juge royal de la province d’Ajaccio.»

III. — L’ENFANCE DE NAPOLÉON.

Table des matières

J’entrai à Brienne, dit Napoléon: j’étais heureux.

Mémoires d’Antomarchi.

L’enfance de Napoléon fit tout d’abord présager quelque chose de grand. Il avait une tête forte et remarquable. Ses délassements étaient sérieux. Il ne se plaisait qu’aux études précises, la géographie et l’histoire. Il était pieux et tendre.

«J’ai toujours trouvé, disait-il dans son exil de Sainte-Hélène, j’ai toujours trouvé un charme infini à me rappeler la piété de mon enfance et ces bonnes prières que je faisais sur les genoux de notre vieil oncle (l’archidiacre Lucien). Quand il nous enseignait la religion, il nous disait: «Priez, mes enfants, et Dieu vous aidera.»

L’enfant du 15 août avait le cœur généreux. Un jour, une corbeille de raisins et de figues, envoyée par l’oncle archidiacre, fut dévorée en cachette par les enfants. On en soupçonna ou peut-être on en accusa Napoléon, qui nia le fait. En le voyant embarrassé de cette enquête, on le crut coupable. On l’engagea donc à confesser, pour obtenir son pardon. Mais il nia plus fermement. Alors il fut châtié, et condamné à ne manger pendant trois jours que du pain et du fromage. Il subit ces peines en silence.

Le quatrième jour, une amie d’Élisa, instruite de ces détails, vint déclarer que c’était elle qui, avec Élisa, avait dévasté la corbeille. On reconnut alors que Napoléon le savait et qu’il avait mieux aimé souffrir que dénoncer.

L’oncle Lucien fut frappé de ce caractère; et lorsqu’on parla de mettre les enfants aux éludes, ce qui devait les séparer, il demanda qu’on les lui amenât, car il était alité et sentait sa fin prochaine. Quand il les vit tous autour de lui, il prit la main de Joseph: «Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il; mais n’oublie jamais que Napoléon en est le chef.»

C’était une prophétie, et nous avons vu son accomplissement.

Le père du jeune Napoléon l’emmena au collége d’Autun, où il entra le 1er janvier 1777. Mais Louis XVI avait établi en France douze écoles militaires. Charles-Bonaparte espérait obtenir du roi l’admission de son fils dans une de ces écoles. Il l’obtint assez vite; et l’enfant, qui se trouvait tristement dépaysé à Autun, avec des élèves dont il n’entendait pas la langue et qui ne comprenaient pas la sienne, avait subi là, pendant trois mois et demi, une espèce d’exil affligeant. Il fut donc comblé de joie lorsque son père vint lui annoncer qu’il était admis à l’école militaire de Brienne. Il y entra le 23 avril de cette même année 1777, et dès lors il respira.

On l’a représenté, dans cette école célèbre, comme un enfant bourru, taciturne, exigeant, ce qui est totalement faux. Le comte de Las Cases dit au contraire qu’au rebours de toutes les histoires apocryphes, «il était doux, tranquille, appliqué, d’une grande sensibilité ; qu’il avait profondément l’estime de ses maîtres, l’affection de ses condisciples, et qu’on jugeait qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme extraordinaire. «Le vénérable abbé Fournerot, dans son beau pensionnat de Troyes, sous le Consulat et sous l’Empire, citait fréquemment à ses nombreux élèves l’illustre écolier de Brienne, dont il avait suivi toutes les études; il le représentait comme un modèle de régularité, de discipline, d’intelligence, de douceur, de respect pour ses parents et pour ses maîtres, de constance dans ses affections.»

A l’appui de ce que nous citons, Napoléon disait à Sainte-Hélène: «Dans ma pensée et dans mon cœur, Brienne est

» toujours ma patrie. C’est là que j’ai reçu les premières

» impressions qui font un homme.»

Cependant on a prêté à cette jeune âme, si belle et si pure, des actes singuliers. Nous voulons parler de lettres, supposées écrites par lui à son père, pour lui demander de l’argent, afin de ne pas paraître plus pauvre que ses camarades. Or ses camarades recevaient comme lui six sous par semaine pour leurs menus plaisirs, et aucun des élèves ne pouvait recevoir autre chose de ses parents.

La meilleure réponse à ces stupidités, c’est la conduite du jeune Corse à l’école militaire de Brienne. Il était pieux, très-assidu au travail, ennemi des lectures frivoles, lisant dans ses moments de repos les livres d’histoire et de géographie, les vies des hommes illustres de l’antiquité, étudiant Polybe et Arrien, faisant peu de progrès dans les langues, excepté le français, qu’il apprit très-vite.

Dans ses récréations il s’occupait avec ses condisciples, en hiver surtout, à des opérations militaires. Il était constamment le premier et le plus fort de tous les élèves dans les mathématiques.

Il se prépara admirablement à sa première communion, qui eut lieu le 14 juin de l’année 1781. Il a dit plus tard que ce jour-là était le plus heureux de sa vie.

En sortant de la messe de ce grand jour, qui était cette année-là le jour de la Fête-Dieu, il écrivait, dans le transport de sa pieuse joie, une longue et touchante lettre à celui de ses oncles qui fut depuis le cardinal Fesch. Le bon cardinal en a cité quelques passages à M. Olivier Fulgence, à Rome:

«Mon cher oncle, écrivait-il, rien n’est comparable aux

» joies que j’éprouve; je voudrais consacrer à Dieu ma force

» tout entière et combattre pour lui, au moins de la parole.

» Les occupations de l’école ne me permettent pas de me

» livrer à la vie contemplative, mais au moins je sens avec un

» bonheur réel qu’à travers mes travaux et la carrière d’épée

» où je m’engage, je marche catholique et dans la foi de

» mon père....»

Il avait fait sa première communion par les soins du bon et grave M. Geoffroy, curé de Brienne. Il fut confirmé peu après, et on a fait à ce sujet un conte encore. Le grand vicaire du prélat qui conférait le sacrement lui demandant son nom, il répondit: «Napoléon.» Le grand vicaire répliqua: «Mais ce saint-là n’est pas dans le calendrier?»

Le conte dit que le jeune Bonaparte s’écria: «Je le crois bien, c’est un saint corse!» tandis qu’il répondit très-doucement: «Le calendrier ne peut pas contenir tous les saints que l’Église honore.»

Il avait douze ans.

Lorsqu’il était encore à Ajaccio, dans sa famille; où il croissait en âge et en intelligence, ses goûts militaires s’étaient révélés déjà. Il avait un petit canon de cuivre, qui faisait son bonheur et ses plus chers délassements. Dans les deux années qui suivirent sa première communion, quand il n’étudiait pas, pendant les récréations, il jouait au soldat. Il devint successivement, dans la petite troupe des élèves, caporal, sergent, sergent-major, commandant.

Il devait ces dignités à l’affection de ses camarades. Il n’était pas moins aimé et admiré de ses maîtres, qui voyaient en lui un bel avenir. En 1783, le duc d’Orléans, venu à Brienne pour présider, de la part du Roi, la distribution des prix, assista à un examen où il fut si étonné des connaissances et du jugement solide du jeune Corse, qu’il lui mit sur la tête une couronne de chêne. Napoléon la conservait encore lorsqu’il fut élevé au trône.

Pendant le rude hiver de 1783 à 1784, il organisa avec la neige, qui était abondante, des siéges et des combats. Sous ses ordres, les élèves qui l’aimaient firent avec la neige des remparts et des tranchées. On attaqua et on résista avec des projectiles que la neige fournissait encore. Ces jeux vaillants ont été représentés plusieurs fois dans nos gravures et nos albums.

En 1784, il fut proposé pour être admis à l’École militaire de Paris; il y entra le 17 octobre de cette même année, avec des certificats qui le patronnèrent et que nous devons reproduire.

M. de Kéralio, inspecteur des écoles militaires et savant académicien, qui a laissé des ouvrages utiles, rendit de lui ce témoignage:

«Napoléon de Buonaparte, né le 15 août 1769, taille de

» 4 pieds 10 pouces 11 lignes, a fait sa quatrième. De bonne

» constitution; santé excellente; caractère soumis, honnête,

» reconnaissant; conduite très-régulière; s’est toujours dis-

» tingué par son application aux mathématiques. Il sait très-

» passablement son histoire et sa géographie. Il est assez

» faible pour les exercices d’agrément; et pour le latin, il n’a

» fait que sa quatrième. Ce sera un excellent marin. Il mérite

» de passer à l’École militaire de Paris.»

Et comme on objectait a Kéralio la grande jeunesse de Napoléon, il répondit: «Je sais ce que je fais. Je vois la un germe qu’on ne saurait trop cultiver.»

Le savant Domairon (car ces écoles de religieux et de prêtres avaient toujours d’excellents maîtres), professant les belles-lettres à l’école militaire de Brienne, disait des amplifications du jeune Napoléon que c’était du granit chauffé au volcan.

Son professeur d’histoire, M. de l’Éguille, le caractérisait ainsi: «Corse de naissance, il ira loin, si les circonstances le favorisent .»

Il fut bien accueilli par ses nouveaux condisciples, et parmi eux il se fit des amis, qu’il n’oublia pas plus que ses maîtres et ses camarades de Brienne . Mais l’École militaire de Paris n’était pas aussi sérieusement organisée que celle de Brienne. Les élèves étaient presque tous des viveurs, comme on dit aujourd’hui, qui ne recherchaient que le luxe, les dissipations et les jeux. Quoiqu’il n’eût que quinze ans, le jeune Bonaparte eut la hardiesse d’adresser au directeur de l’École un mémoire où il lui représentait que si on voulait faire de bons officiers, il fallait substituer aux vains délassements la discipline, le travail, la sobriété et l’ordre. Il posait là des règles qu’il devait établir plus tard dans les écoles militaires de Saint-Germain, de Fontainebleau, de Saint-Cyr et de la Flèche.

Il ne resta que dix mois à l’École militaire de Paris. A la fin d’août 1785, ayant subi devant le savant Laplace un examen dont il sortit avec triomphe, il fut inscrit sur la liste des élèves jugés capables d’être officiers, avec cette mention:

«Napoléon Bonaparte, né en Corse; réservé et studieux; préfère l’étude à toute espèce d’amusement; se plaît à la lecture des bons auteurs; très-appliqué aux sciences abstraites; peu curieux des autres; connaissant à fond les mathématiques et la géographie, silencieux, aimant la solitude; parlant peu, énergique dans ses réponses, prompt et sérieux dans ses reparties. Ce jeune homme est digne d’être protégé.»

Il reçut son brevet de sous-lieutenant d’artillerie et prit rang dans l’armée le 1er septembre 1785.

IV. — NAPOLÉON OFFICIER.

Table des matières

L’avenir était gros de tempêtes.

BARRUEL.

Lieutenant en second au 4e régiment d’artillerie, le jeune Napoléon vit avec joie s’ouvrir devant lui l’avenir qui était son rêve. Il avait conquis l’estime et souvent l’admiration de ses camarades de Brienne et de ses émules de l’École militaire de Paris; il fut parfaitement accueilli à son régiment, qui partit bientôt pour Valence. Il resta là près de trois ans en garnison, sans rien négliger de ses habitudes régulières ni de sa vie laborieuse.

«J’aimais peu le monde, dit-il à Sainte-Hélène, et je vivais très-retiré. Le hasard m’avait logé près d’un libraire instruit et des plus complaisants. J’ai lu et relu sa bibliothèque pendant trois années de garnison, et je n’en ai rien oublié, même des matières étrangères à mon état.»

Mais le jeune officier était chrétien, et chrétien pieux; les soldats, pour se le désigner, disaient: «C’est celui qui fait si souvent le signe de la croix.» Il avait horreur des mauvais livres.

C’est à Valence qu’il fit les premiers essais de ce qu’on appelle sa carrière littéraire. Et David, son peintre célèbre, avait raison de dire que, si Napoléon n’avait pas eu d’autre ressource, il eût été poëte aussi grand que Corneille, orateur aussi sublime que Bossuet, historien aussi profond que Tacite.

C’est dans cette période de trois ans, que les écrivains qui ont osé gâter par des faits romanesques, complétement imaginés, une vie si pleine de grandeur, c’est en ces jours d’actives études qu’on a dit que le 5 mai de l’année 1786, trente-cinq ans exactement avant la sombre journée de 1821, Napoléon était devenu un Werther, et que, pris du dégoût de la vie, il se disposait à en sortir comme une âme incomprise.

On a été plus loin, en lui faisant écrire des phrases sentimentales sur le suicide. On n’eût jamais imaginé rien de tel en son vivant. A Valence, Napoléon se comprenait: il sentait qu’il avait une mission. Jean-Jacques Rousseau et le Werther de Gœthe n’avaient jamais été ses lectures, et il avait le cœur trop haut pour songer un instant à une lâcheté.

Il a dit, dans O’Méara: «Le suicide est l’acte d’un joueur qui a tout perdu ou d’un prodigue ruiné. J’ai toujours eu pour maxime qu’un homme montre plus de vrai courage en supportant les malheurs qui lui arrivent qu’en se débarrassant de la vie.» Il disait encore: «Les premiers principes de la morale chrétienne et le grand devoir imposé à l’homme de suivre sa destinée, quelle qu’elle soit, m’empêcheront toujours de mettre un terme à l’horrible existence de Sainte-Hélène. »

Il paraît que le jeune Bonaparte, en ses débuts dans la vie d’officier, avait à peu près chaque année un congé de quelques semaines pour aller revoir sa famille en Corse; car on a retrouvé une lettre de lui, datée d’Ajaccio, le 1er avril 1787, et adressée au célèbre médecin Tissot, qu’il consultait pour un de ses oncles attaqué de la goutte, lettre à laquelle le docteur ne répondit pas .

On le voit, en 1789, lieutenant-colonel de la garde nationale d’Ajaccio, secondant Paoli, que Louis XVI avait chargé d’organiser la Corse. On le revoit en France, au printemps de 1791, lieutenant en premier au 4e régiment d’artillerie: il y est capitaine le 6 février 1792.

A travers la marche rapide de la révolution et les excès qui assombrissaient cette marche, le jeune Bonaparte entrevoyait des guerres qui devaient nécessairement éclater et qui s’entamaient de toutes parts autour de la France. Il sentait qu’il allait y jouer un rôle, et son cœur s’enthousiasmait. Toutefois il s’indignait de voir Louis XVI si abandonné. L’émigration avait enlevé cent vingt mille nobles qui auraient dû se serrer autour du roi, disait-il, abandonner comme lui leurs priviléges et arrêter les brigandages. Il voyait dans les émigrés des déserteurs, et il le disait tout haut. Il frémit en gémissant de la faiblesse ou plutôt de l’impuissance du malheureux monarque, qui, entouré de cœurs hostiles, faisait tomber les armes des mains des Suisses fidèles, ses derniers défenseurs; et plusieurs historiens ont raconté que le jeune Bonaparte se trouvait à Paris le 10 août 1792, et que, témoin des excès de cette journée où les Tuileries furent souillées du sang français, il s’écria: «Comment laisse-t-on cette canaille s’approcher ainsi du roi!» Il s’enfuit indigné.

Il ne savait pas que le maire de Paris et le commandant en chef de la garde nationale, et ceux qui alors entouraient le monarque, sympathisaient avec cette tourbe, qu’il nommait de son vrai nom, et qui se composait des parias de Marseille et de l’écume des faubourgs de Paris.

Après le 10 août, il voulut se retirer dans sa famille. Il y pouvait respirer, il l’espérait du moins. Ses chefs, qui devinaient ses désirs, l’envoyèrent en Corse, où la fermentation des esprits inquiétait le gouvernement d’alors.

Paoli, qui s’était, en apparence du moins, rallié à la France, se laissait séduire par les Anglais, qui ne sont pas avares de promesses, et il voulait détacher la Corse de la France, espérant en devenir le souverain sous la suzeraineté de la Grande-Bretagne.

Le jeune Bonaparte était là. Paoli, qui avait pu juger des heureuses dispositions de ce jeune homme, l’obsédait pour le détacher de la France et le rallier à ses projets. Il l’attaqua donc par les propositions les plus séduisantes. Un autre se fût laissé entraîner.

Mais Napoléon devait son éducation militaire à la France. Il était Français de cœur, et il s’indignait intérieurement à la pensée que la Corse, son cher berceau, pourrait devenir terre anglaise. Il demeurait donc sourd aux instances de Paoli, et le vieux batailleur qui l’entreprenait pouvait deviner que, fidèle à son honneur et à ses serments, le jeune Bonaparte ne songeait qu’à rejoindre son corps. Aussi, quoique toutes les côtes, excepté Calvi, fussent gardées par les partisans de l’Angleterre, sachant à l’habile officier un cœur résolu, Paoli donna tout à coup l’ordre de l’arrêter, et ses agents se mirent en marche.

Heureusement pour Napoléon, il était aimé. Un de ses amis, car il en avait de sûrs, entendant dicter cet ordre, se hâta, sans perdre un instant, de lui en faire parvenir secrètement la nouvelle. Aussitôt le jeune Napoléon, dont les résolutions étaient promptes comme l’éclair, vit que la seule voie de salut qui lui restât était de gagner la citadelle de Calvi, que les Français occupaient, et où sa famille s’était peu auparavant embarquée pour Marseille.

Le chemin était long et mauvais. Nimporte! il se rend lestement chez un berger nommé Marmotta, qu’il connaissait et qu’il savait dévoué à son nom. Il lui fait part de sa position:

«Comment! mon officier, s’écria le brave Corse, on oserait vous arrêter 1 Tant que Marmotta et ses gens pourront manier une arme, qu’on s’en garde!»

Le jeune Bonaparte prit donc la direction de Calvi sous l’escorte de quinze paysans bien armés. Dans la crainte de rencontrer les partisans de Paoli, ils durent s’écarter du chemin direct, tout mauvais qu’il était. Ils en prirent un plus affreux à travers des rochers, des maquis et des défilés où deux hommes ne pouvaient passer de front. Le premier qui allait en avant marchait en éclaireur, toujours prêt à faire feu.

La nuit étant devenue très-sombre, quand on eut franchi la chaîne de montagnes qui coupe la Corse du nord au sud, il eût été imprudent de se hasarder plus loin. Suivant donc l’avis de Marmotta, on attendit dans les maquis le lever de l’aurore, et dès qu’on vit poindre le jour, le jeune Bonaparte et son escorte s’avancèrent quatre lieues plus loin. Alors on aperçut à la distance de cinq lieues la citadelle de Calvi. Bonaparte, croyant n’avoir plus rien à craindre, s’obstina à congédier son escorte, qui insistait pour l’accompagner jusqu’au bout. Il tendit affectueusement la main à Marmotta, et après avoir témoigné généreusement sa gratitude aux braves qui l’avaient protégé jusque-la, il poursuivit tranquillement sa route.

Le chemin devenait moins âpre. Il voyait Calvi à une heure de marche, lorsqu’il aperçut assez loin, à sa droite, une colonne d’infanterie, précédée d’une nuée d’éclaireurs. Jugeant bien que c’était un corps qui venait entreprendre le blocus de Calvi, il quitta la route, se jeta dans des gorges profondes, où il perdit de vue la citadelle, et s’égara tout à fait dans les rochers. Après avoir assez longtemps erré, il rencontra un jeune homme qui chassait devant lui un mulet chargé de bois:

«Mon ami, lui dit-il, suis-je encore loin de Calvi?

— Non, signor. Quand vous aurez gravi cette montagne qui est devant nous et qu’on appelle la montagne Noire, vous apercevrez Calvi qui n’en est pas loin.

— Merci! Mais je suis étranger; voudriez-vous me servir de guide pour me tirer de ces chemins où je m’égare?

— Rien n’est plus facile, car je m’en retourne à Calvi.

— Eh bien, j’accepte. Songez seulement que l’ennemi rôde dans les environs, et si vous me trahissez, malheur à vous!

— Fiez-vous à moi, vous dis-je, je vous engage ma parole. Vous devez savoir qu’un brave Corse n’y a jamais manqué. Et d’ailleurs, ne vous eussé-je rien promis, ou l’intention de vous nuire fût-elle dans mon esprit, soyez sûr que je me rirais de vos menaces.»

Ces derniers mots produisirent sur le jeune lieutenant une impression agréable. Il s’abandonna à son guide inconnu, et trois quarts d’heure après il entrait dans Calvi.

Il remit à son guide deux pièces d’argent, qu’il eut de la peine à lui faire accepter. Puis, comme le caractère franc de ce jeune homme lui plaisait, il s’avisa de lui demander son nom.

«Je m’appelle Napolino, répondit le guide.

— Napolino! C’est un nom que je n’oublierai pas. Venez me voir à Paris, dans dix ans; j’y serai.»

Napolino s’éloigna, ravi de la générosité de l’étranger, qui lui dit aussi son nom, et songeant peu au reste.

Le lieutenant monta à la citadelle, pour faire la visite exigée au commandant de la place.

Mais l’amour de l’étude entravant les droits de l’étiquette, le jeune Napoléon se mit, après avoir parcouru les remparts, à lever le plan de la citadelle. Ceux qui le virent, le prenant pour un espion anglais, crièrent si haut à la trahison, que le capitaine Louis Flach, aide de camp du commandant, vint lui ordonner de se rendre aux arrêts.

«Comment, monsieur, s’écria-t-il, j’aurai échappé à Paoli, et ici où je suis en sûreté, dans la seule place que nous ayons conservée, moi, Corse attaché à l’armée française, je subirais une punition!» Voici mon nom, ajouta-t-il en donnant sa carte à l’aide de camp.

Louis Flach n’eut pas plutôt lu ce nom, qu’il tendit cordialement la main au jeune officier, dont le frère aîné Joseph était son ami intime. Il le présenta sur-le-champ au général commandant, qui l’obligea à loger chez lui et l’admit à sa table .

Trois jours après, il s’embarqua pour la France, et nous retrouverons Napolino à l’île d’Elbe.

En apprenant que Napoléon avait rejoint sa famille et la France, les fanatiques de Paoli brûlèrent à Ajaccio la maison des Bonaparte le 18 juin 1793.

V. — LA PRISE DE TOULON.

Table des matières

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,

Et, pour leur coup d’essai, veulent des coups de maître.

PIERRE CORNEILLE.

Napoléon, en Corse, avait appris avec horreur le martyre de ce roi à qui il devait son éducation; et en admettant les idées nouvelles en tout ce qu’elles avaient d’équitable, il réprouvait ces jours de sang qu’on a si justement appelés le règne de la terreur.

La chute des Girondins et le triomphe de la Montagne, événements que nous ne pouvons décrire ici, avaient indigné jusqu’à la révolte le Midi et l’Ouest. Toulon, Marseille, Lyon, Bordeaux, Caen, Avignon et d’autres centres s’étaient insurgés contre Paris. La ville de Lyon fut reprise le 9 octobre 1793, saccagée, en partie détruite; le jeune Napoléon fut étranger à cette horrible affaire. On l’envoya comme officier du génie, avec deux canons, au siège de Toulon.

Cette ville, revenant au royalisme, entraînée par des étrangers, avait livré son port le 29 août aux Anglais, qui se présentaient et se disaient les alliés de Louis XVII. Lorsque les habitants apprirent que les montagnards avaient repris Lyon, et que Couthon, secondé d’autres bourreaux, décimait les habitants et brûlait leurs maisons, ils voulurent reculer sur leur insurrection. Mais ils ne le purent. Les Espagnols, unis alors aux Anglais, leur représentèrent qu’ils s’étaient trop compromis pour espérer qu’on leur fit grâce; et ils se virent réduits à reconnaître qu’en se livrant aux étrangers ils ne s’appartenaient plus: des Anglais, des Piémontais, des Espagnols et des Napolitains occupaient les forts et tous les postes, peu inquiets de ce qui pouvait arriver, puisqu’ils avaient des flottes prêtes à les recevoir.

Il était donc plus important de reconquérir Toulon que toute autre place. Pendant plus de deux mois, le général Cartaux, envoyé là avec huit mille hommes, et le général Lapoype avec quatre mille n’avaient fait autre chose qu’établir un blocus inutile, puisque la mer était ouverte aux assiégés.

Pendant ce temps-là le jeune Bonaparte, lieutenant d’artillerie, avait secondé le général Cartaux dans sa mission de repousser les Marseillais maîtres d’Avignon; et ce fut lui, le jeune officier, qui les en chassa; il expulsa les mêmes rebelles de Beaucaire, et enfin il arriva devant Toulon, avec le grade de chef de bataillon d’artillerie.

A Sainte-Hélène, il a raconté lui-même son entrée, et nous ne pouvons la décrire mieux que lui:

«Napoléon arrive au quartier général. Il aborde le général Cartaux, homme superbe, doré depuis les pieds jusqu’à la tête, qui lui demande ce qu’il y a pour son service. Le jeune homme présente modestement sa lettre, qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l’artillerie. «C’était bien inutile, dit le bel homme en caressant sa moustache; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant, soyez le bienvenu; vous partagerez la gloire de le brûler demain, sans en avoir la fatigue.» Et il le retint à souper.

» On s’assied trente à table; le général seul est servi en prince; tout le reste meurt de faim; ce qui, en ces temps d’égalité, choqua, étrangement le nouveau venu. Au point du jour, le général le prend dans son cabriolet pour aller admirer, disait-il, les dispositions offensives. A peine a-t-on dépassé la hauteur et découvert la rade, qu’on descend de voiture et qu’on se jette sur les côtes, dans les vignes. Le commandant d’artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon, quelques remuements de terre auxquels, à la lettre, il lui est impossible de rien comprendre.

«Sont-ce la nos batteries? dit fièrement le général, parlant à son aide camp, qui était son homme de confiance.

— Oui, général.

— Et notre parc?

— Là, à quatre pas.

— Et nos boulets rouges?

— Dans les bastides voisines, où deux compagnies les chauffent depuis ce matin.

— Mais comment porterons-nous ces boulets rouges?....»

Et ici les deux hommes de s’embarrasser et de demander à l’officier d’artillerie si, par ses principes, il ne saurait pas quelque remède à cela. Celui-ci, qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification, si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel (car on était au moins à une lieue et demie de l’objet à attaquer), employa toute la réserve, le ménagement, la gravité possibles, à leur persuader, avant de se préoccuper des boulets rouges, d’essayer à froid pour bien s’assurer de la portée. Il eut beaucoup de peine à réussir, et encore ne fut-ce que pour avoir très-heureusement employé l’expression technique de coup d’épreuve, qui les frappa beaucoup et les ramena à son avis.

On tira donc ce coup d’épreuve; mais il n’atteignit pas au tiers de la distance; et le général et son aide de camp de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates, qui auront, malicieusement sans doute, gâté les poudres. Cependant arrive à cheval le représentant du peuple: c’était Gasparin, homme de sens, qui avait servi. Napoléon, jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes, et prenant audacieusement son parti, se rehausse tout à coup à six pieds, interpelle le représentant, le somme de lui faire donner la direction absolue de sa besogne, démontre sans ménagement l’ignorance inouïe de tout ce qui l’entoure, et saisit dès cet instant la direction du siège, où dès lors il commande en maître....

Les Anglais étaient dans Toulon, ville bien fortifiée, et ils occupaient les forts: élevés sur les montagnes qui environnent la place, ces forts la protégeaient contre une attaque du côté de la mer. L’un de ces bastions, qu’on appelait le fort Mulgrave et que les Anglais appelaient le petit Gibraltar, paraissait imprenable. Les Anglais l’avaient hérissé de mortiers et de canons. Napoléon, jugeant sur-le-champ, de son coup d’œil d’aigle, la situation, dit à Cartaux en désignant le fort Mulgrave: «C’est là qu’est Toulon! «Cartaux n’était pas de force à le comprendre. Il haussa les épaules, et, dirigeant son doigt vers la ville, il répondit: «Mais non, c’est là !»

Chargé seul du commandement et de la direction de l’artillerie, Napoléon, que soutenait Gasparin, s’occupa de l’organiser sérieusement. Par bonheur pour lui, Cartaux, qui n’avait rien pu faire, fut rappelé et remplacé par Dugommier, qui comprit sur-le-champ son jeune commandant d’artillerie, agit de concert avec lui, et le siège devint plus actif. Mais les préparatifs sérieux avaient pris du temps. Ce ne fut-que vers le milieu de décembre que le commandant d’artillerie put fructueusement attaquer le petit Gibraltar avec un matériel suffisant. Les Anglais vomissaient leurs boulets avec tant d’ardeur contre la batterie assise par Napoléon, que les plus intrépides artilleurs reculaient. Le jeune commandant appela Junot, qu’il avait distingué déjà et qui n’était encore que simple soldat; il le chargea d’écrire, sur un épaulement de la batterie, une inscription qui devait avoir de l’effet. Quand Junot eut écrit en grandes majuscules ce qui lui était dicté, un boulet de canon tomba à trois pas de lui et le couvrit de terre, lui et son papier.

«Bon! dit-il froidement; je n’ai plus besoin de sable.»

Et il attacha à un poteau ce qu’il venait d’écrire. On n’y lisait que ces mots, en lettres d’un pied: BATTERIE DES HOMMES SANS PEUR. De ce moment aucun artilleur n’osa hésiter, et de ce jour Junot ne quitta plus Napoléon.

Le 17 décembre, la batterie des Hommes sans peur avait fait taire le feu du petit Gibraltar. Le 18 au matin, le commandant de l’artillerie y entra et vit les Anglais qui se préparaient à partir en brûlant l’arsenal, les chantiers et tous les navires qu’ils ne pouvaient emmener. La ville évacuée fut rendue le 19. Les envoyés de la Convention, Saliceti, Ricord, Fréron, Robespierre jeune et Barras, arrivèrent alors envoyés comme commissaires de la République. Sous prétexte de la venger, ils organisèrent des massacres inouïs. Un de ces hommes écrivait à la Convention qu’on fusillait deux cents traîtres tous les jours, et que ces exécutions se poursuivraient jusqu’à ce qu’il n’y en aurait plus.

Dans ces horreurs, Napoléon put sauver plusieurs victimes, qu’il enleva de Toulon, à minuit, dans les équipages de l’artillerie, et qu’il emmena au camp. Il était secondé en ce sauvetage par les généraux Bisannet et Dugommier. C’est là que Barras remarqua le jeune Bonaparte; c’est de la aussi que Dugommier le recommanda vivement au pouvoir établi, qui le nomma général de brigade.

C’est, dit-on, dans les jours de repos que lui laissa sa conquête qu’il écrivit sa curieuse brochure intitulée le Souper de Beaucaire.

Après la délivrance de Toulon, le général Bonaparte passa au corps d’armée du général Dumerbion, qui luttait contre les étrangers aux frontières d’Italie. Il se distingua à la prise de Saorgio, dans le comté de Nice, journée héroïque, qui n’a pas fait tout le bruit que comportait son influence, car les victoires étaient fréquentes alors.

Mais par ses succès et sa probité incorruptible, le jeune Bonaparte avait mérité d’avoir des ennemis. Il fut dénoncé comme on dénonçait alors, et on voulut l’envoyer combattre les insurgés de la Vendée. L’horreur qu’il avait et qu’il eut toujours pour les guerres civiles, souillées constamment d’odieux excès, lui fit refuser cette mission. On l’enferma aussitôt au fort carré d’Antibes. Or, s’il avait des envieux, il s’était fait estimer de quelques hommes de cœur. On lui rendit la liberté, toutefois en le destituant. Puis on le réintégra pour le charger d’aller commander l’artillerie en Hollande, où il n’y avait rien à faire, puisque le pays était conquis. Par bonheur pour lui, Barras, qui savait sa valeur, le retint, dans la prévision d’un besoin plus réel; et pendant ces agitations, 1794 et les neuf premiers mois de 1795 avaient passé.

VI. — LE TREIZE VENDÉMIAIRE.

Table des matières

Qui entreprend doit être sur de soi.

GIBBON.

Le 12 vendémiaire an IV (4 octobre 1795), il y avait épouvante au sein de la Convention nationale, siégeant aux Tuileries: des mesures qui tendaient à perpétuer au pouvoir cette assemblée avaient révolte tout Paris. Les quarante-huit sections s’étaient ébranlées; partout l’émeute avait surgi; des escarmouches faisaient pressentir une grande lutte; et une attaque avait préludé à marcher sur les Tuileries, lorsque le général Menou, au lieu de la repousser par les troupes qu’il commandait, enhardit les révoltés en parlementant avec eux.

On reconnut à la nuit qu’une lutte acharnée aurait lieu le lendemain. La Convention destitua Menou et nomma à sa place, pour commander l’armée de Paris, le général Barras, l’un de ses membres. Barras, doutant de lui-même et connaissant le jeune général Bonaparte, se l’adjoignit, de l’agrément de la Convention, et le chargea de la besogne qui lui était confiée. Il ne pouvait faire mieux.

Bonaparte ne vit la qu’une occasion de signaler ses aptitudes militaires. — Considérant que les émeutes se renouvelaient tous les quinze jours et plus souvent quelquefois, pour le plus grand trouble des affaires, il prit ses mesures aussitôt. Il n’avait que cinq mille hommes pour disperser quarante mille gardes nationaux armés, doublés d’autant de ces hommes de bruit qui se mêlent à toutes les agitations. Il disposa sa petite armée de manière à protéger toutes les approches des Tuileries, où siégeait le pouvoir, que, comme militaire, il ne pouvait juger.

La Convention s’était déclarée en permanence.

Les révoltés s’ébranlèrent dès le matin du 13 vendémiaire et ne se décidèrent à attaquer qu’après midi. Le général Bonaparte voulait sauver l’Assemblée et ménager le sang du peuple. Il avait recommandé à tous ses lieutenants de ne commencer aucune agression, de supporter les insultes, mais d’accepter le combat.

Après de longs pourparlers, devant lesquels la troupe restait inébranlable, les révoltés s’élancèrent en colonnes serrées; le canon les dispersa sur tous les points. Ils envahirent toutes les voies en masses compactes pour se rendre maîtres de la rue du Dauphin, appelée alors rue de la Convention, parce qu’elle était l’avenue qui menait au siège du pouvoir. Mais quatre canons chargés à mitraille firent parmi les assaillants une trouée qui joncha les marches de Saint-Roch de morts et de blessés. Les quatre pièces, vivement rechargées, mais à poudre seulement, s’élancèrent aussitôt dans la rue Saint-Honoré, qu’elles balayèrent des deux côtés. De tous les autres points, le calme était rétabli, et à six heures du soir la Convention fut complètement rassurée .

On a raconté (ce détail est écrit dans quelques relations, et il nous a été attesté par des voisins du fait, aux dernières années de l’Empire) qu’au premier étage d’une maison de la rue Saint-Honoré, dont une fenêtre plonge un peu sur la rue du Dauphin, un Parisien furieux contre le général Bonaparte, car en l’investissant du commandement de Paris on lui avait donné ce titre, avait tiré, pendant l’échauffourée qui eut lieu devant Saint-Roch, dix coups de fusil derrière une persienne sur le jeune général et l’avait toujours manqué. Ce qui confirme encore ce détail, l’insurgé qui avait fait cela s’en vantait tout haut en avril 1814; des personnes qui l’ont entendu existent encore.

On a écrit que la journée du 13 vendémiaire avait laissé douze cents morts. Mais des calculs plus exacts comptent dans ces douze cents victimes plus de neuf cents qui ne furent que blessées. La Convention trouva le châtiment suffisant, et ne fit pas d’autres recherches des meneurs.

Le général Bonaparte fut nommé, peu après cette victoire, général en chef de l’armée de l’intérieur. Il avait déjà sous ses ordres Junot, Brune, et quelques autres noms qu’on retrouve plus tard avec éclat dans nos fastes.

Après ce succès si décisif, Bonaparte fut présenté à la Convention. Baudin, des Ardennes, qui la présidait, lui donna l’accolade. On releva très-haut le service qu’il venait de rendre au pays, qui sans sa victoire tombait dans la plus effroyable anarchie. On exalta ce qu’il avait fait, surtout n’ayant eu que quelques heures pour prendre ses mesures; et il fut élevé au grade de général de division, alors le plus élevé dans la carrière militaire.

VII. — JOSÉPHINE.

Table des matières

Une prédiction qui flatte a des chances heureuses, car elle encourage.

KOTZEBUE.

Dès que la Convention se sentit délivrée par l’habileté du jeune général, elle eut la hardiesse que donne la victoire sur l’insurrection. Elle ordonna le désarmement des masses, ce qui s’exécuta plus facilement qu’on ne l’espérait.

Peu de jours après cette mesure, le général Bonaparte reçut la visite d’un enfant de quatorze ans, dont la figure belle et digne le charma. C’était Eugène de Beauharnais, qui venait le prier de lui faire rendre l’épée de son père.

«Et quel est votre père, mon enfant? dit-il.

— Le général Beauharnais, que le comité de salut public a assassiné le 23 juillet 1794, cinq jours avant la mort du tyran.»

Il désignait ainsi Robespierre, mort à son tour sur l’échafaud, dont il avait fait si grand usage.

Eugène Beauharnais n’était pas tout à fait un étranger pour Bonaparte, car il avait remarqué sa mère dans les brillantes sociétés qui se réunissaient quelquefois chez Barras.

Voyant dans ce noble jeune homme un avenir, il lui fit présent d’un beau sabre, et quatre jours après il lui renvoya l’épée de son père.

L’enthousiasme et la vive affection pour le général Bonaparte naquirent de là et ne s’affaiblirent jamais dans le cœur d’Eugène. Sa mère, partageant ses joies, crut devoir aller remercier l’homme généreux qui pouvait être un protecteur pour son fils; et ce léger incident fit connaître un peu plus Joséphine à Bonaparte. Veuve d’un homme honorable, elle n’avait que deux enfants (Eugène et Hortense); sa fortune était fort ébréchée, mais elle était chrétienne fidèle, en même temps que charmante et bonne.

Joséphine Tascher de la Pagerie était née d’une famille noble a la Martinique, le 24 juin 1765. Elle avait été emprisonnée avec le vicomte de Beauharnais, son mari, mort, comme on l’a vu, sur l’échafaud. Elle devait l’y suivre; mais Tallien, dont la femme estimait grandement Joséphine, l’avait fait sortir de prison après la mort de Robespierre; et la Convention lui avait rendu les débris de ses biens, confisqués jusque-là.

On racontait que, dans les jeunes années de Joséphine, une négresse qui avait aussi ce qu’on appelle la seconde vue ou le don de prévoir lui avait prédit qu’elle arriverait à l’une des plus hautes positions, qu’elle porterait une couronne, qu’elle s’assoirait sur un trône.

Et ses amis de la Martinique rappelaient naïvement ces prophéties. On dit qu’elles firent aussi quelque impression sur le général Bonaparte, qui croyait, en sondant son cœur, avoir une mission, et qui ne se trompait pas. Il savait que les mêmes augures avaient annoncé à madame de Maintenon un avenir pareil.

Madame de Maintenon, veuve de Scarron à l’âge de vingt-cinq ans, se trouvait dans la plus grande détresse, lorsqu’un maçon nommé Barbé, qui, très-habile dans son art, passait aussi pour avoir en récompense de sa piété le don de prophétie, lui annonça que «après bien des peines un grand roi

» l’aimerait, qu’elle régnerait. Mais, ajoutait-il, quoique

» parvenue au comble de la faveur, vous n’aurez jamais un

» grand bien.»

Il entra ensuite dans de singuliers détails, qui l’étonnèrent et la frappèrent; et comme les personnes présentes riaient de ces présages, Barbé leur dit: «Vous feriez mieux de baiser le bas de sa robe .» En 1685, Louis XIV épousa la veuve de Scarron, devenue marquise de Maintenon.

Bonaparte rechercha donc la main de la veuve du vicomte de Beauharnais. Il fut accueilli. C’était en février 1796. Le Directoire, depuis six mois, avait remplacé la Convention. Bonaparte, le mariage étant décidé, fit avec Joséphine les visites et les emplettes d’usage; et tout se préparait, lorsque, dans une de ces courses, Joséphine pria son futur époux de la conduire chez son notaire, maître Raguideau, dont l’étude était auprès de la place Vendôme, dans la rue Saint-Honoré. Comme il traversait avec elle cette place, appelée alors place des Piques, il s’arrêta un moment devant les débris de la statue équestre de Louis XIV qui venait d’être abattue; il fit remarquer aux personnes qui l’accompagnaient que le plus convenable ornement d’une si noble place serait une colonne triomphale. Prévoyait-il alors qu’il l’élèverait lui-même?

En entrant dans l’étude du notaire, Joséphine se détacha du bras de Bonaparte et passa seule dans le cabinet du citoyen Raguideau, à qui elle fit part de son prochain mariage.

«Avec qui? lui demanda le tabellion.

— Avec le général Bonaparte.

— Quoil veuve d’un militaire, vous vous hasardez à en épouser un autre? N’êtes-vous pas lasse de la vie agitée? Et ce général Bonaparte, qui a si rudement balayé les sections aux marches de Saint-Roch, c’est, dit-on, un homme sans fortune.

— Il s’en fera une.

— Est-il donc un Moreau? un Pichegru? un Dumouriez? Croyez-vous que les grands généraux poussent si dru? J’aimerais mieux vous voir épouser un bon administrateur ou un riche propriétaire. Mais vous me direz que c’est une affaire de cœur. Je ne vous en fais pas mon compliment....»

Or la porte était entr’ouverte, et Bonaparte avait entendu la longue kyrielle du bon notaire, que nous avons dû résumer en peu de mots. Il n’en fut pas ému et n’en fit rien paraître. C’était le 4 ventôse (23 février 1796).

En sortant du cabinet du notaire, dont les paroles avaient glissé sur son cœur sans l’ébranler, Joséphine reprit le bras de son fiancé, et alors, comme pour répondre aux timidités du citoyen Raguideau en même temps qu’à la prédiction qui lui montrait un bel avenir, elle apprit que le Directoire venait de rappeler le général Schérer et de nommer à sa place le général Bonaparte commandant en chef de l’armée d’Italie. Il fallait donc hâter le mariage, qui eut lieu à Saint-Roch, le mardi 8 mars. L’épousée avait quatre ans de plus que l’époux. Mais leur acte de mariage, par une galanterie du jeune marié, leur donnait à tous deux l’âge égal de vingt-huit ans.

La lune de miel du jeune ménage ne fut pas longue. Trois jours après la solennité du mariage, il fallait partir. Le général était, comme l’État, sans argent. L’or avait disparu. Les assignats n’avaient plus cours, les bons du trésor étaient en plein discrédit, l’argent semblait avoir disparu. On a raconté bien des choses sur les difficultés que subit Bonaparte pour s’équiper. Le 5 mars, il avait commandé six paires de bottes a un artiste en chaussures nommé Jorstmann. C’était un Alsacien à la tête carrée, qui prit ses mesures, fit les bottes et les porta quatre jours après au général, dont le nom faisait alors grand bruit. Mais le jeune héros ne lui offrant en payement qu’un bon du trésor, il le refusa, déclarant qu’il ne livrait sa marchandise que contre argent comptant. Il remporta donc ses six paires de bottes; et deux jours après, le 11 mars, le général Bonaparte se mit en route pour sa première campagne d’Italie, qui devait avoir tant d’éclat.

Il emmenait avec lui Joséphine, dont il n’était le mari que depuis trois jours, et avec elle le jeune Eugène Beauharnais et sa sœur Hortense. De ce jour il avait fait Eugène son aide de camp. Il passa par Marseille, où il voulait visiter sa famille réfugiée là, et présenter son épouse à sa mère.

La mère et les sœurs de Napoléon avaient vu, le 18 juin 1793, leur maison brûlée par les ennemis de la France, ce qui les avait contraintes à quitter Ajaccio. Vingt-deux ans après, un autre 18 juin amènera les malheurs de Waterloo.

Le jeune marié ne put offrir à sa famille que bien peu de secours, et il se rendit où le devoir l’appelait.

Le 20 mars, signalé aussi par d’autres circonstances de sa vie, il prenait à Nice le commandement en chef de l’armée d’Italie. L’État n’avait donné à Bonaparte, pour la guerre si vaste qu’il allait entreprendre, que deux cents louis d’or. Il ne put distribuer à chacun des généraux qui allaient marcher sous ses ordres que quatre louis pour leur entrée en campagne. Néanmoins ils sourirent, car c’était depuis plus de trois ans la première fois qu’ils voyaient de la monnaie d’or .

VIII. — LA CAMPAGNE D’ITALIE.

Table des matières

«Soldats! vous êtes mal nourris, mal vêtus. Le gouvernement vous doit beaucoup et ne peut rien pour vous. Votre patience, votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni avantages ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines. Vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces; vous y trouverez honneurs, gloire et richesses. Soldats d’Italie, manquerez-vous de courage?»

Paroles du général Bonaparte.

Bonaparte à Nice fut reçu par le général Schérer, homme loyal qu’une santé délabrée condamnait au repos. Il donna, avec la plus grande bienveillance, à son jeune successeur tous les renseignements qu’il possédait sur la situation de l’Italie, et il lui présenta tous ses généraux: Masséna, Augereau, Kilmaine, Sérurier, Laharpe, qui, beaucoup plus âgés, furent surpris et quelque peu consternés de se voir sous les ordres d’un si jeune homme. Ils ne devaient pas tardera passer de l’étonnement à l’admiration.

Bonaparte n’avait, pour entrer en campagne contre un ennemi puissant, que trente mille hommes qui manquaient de tout, mais qui étaient français. Le jeune général qui allait les conduire préparait activement l’organisation de ce personnel dénué ; il complétait du mieux qu’on le pouvait son matériel. Durant ces apprêts, on cite plusieurs petits traits singuliers qui eussent embarrassé de vieux guerriers; nous n’en rappellerons qu’un.

Le lendemain du jour où Bonaparte avait pris possession de son commandement, un brave grenadier, dont les vêtements étaient comme ceux de ses camarades tout à fait en guenilles, entre chez le général et lui expose son état de dénûment. Le général savait que le commissaire ordonnateur n’avait ni étoffe ni argent pour en acheter; cependant il se tourne vers l’officier et lui dit: «La plainte de ce soldat est très-juste; donnez donc des ordres pour qu’on l’habille.»

Puis il ajouta: «Une chose pourtant me contrarie: c’est que ce brave grenadier, quand il sera habillé de neuf, on le prendra pour une recrue.

— En ce cas, s’écria vivement le grenadier, je ne veux plus être habillé avant les autres.»

Nous devons rapporter un autre fait d’un genre différent. Comme le jeune général organisait son armée et se préparait à marcher, quatre jésuites, alors proscrits, se présentèrent devant lui, sachant qu’il était catholique sincère. C’étaient le Père de Hasque, du pays de Liège, le Père Wolff, Alsacien, et deux autres, d’autres provinces; le Père de Hasque lui dit: «Général, nous sommes quatre prêtres de la compagnie de Jésus, chassés de partout, car partout encore on traque les religieux. Mais nous savons soigner les malades, panser les blessés, consoler les mourants. Voulez-vous nous permettre de suivre votre armée?

— Venez, mes Pères, répondit le général; nous aurons besoin de vos services.»

Et il les fit inscrire, avec le traitement des officiers, dans son état-major . L’armée comprend le prêtre; beaucoup de ces soldats de l’Église ont été sauvés par les soldats de la patrie. Le général comte de Préval, qui est mort depuis peu, avait dans les guerres de la République un prêtre pour secrétaire, et nous pourrions citer bien d’autres exemples. La sœur Marthe, et quatre autres religieuses avec elle, ont pareillement trouvé leur sécurité sous les drapeaux.

Nous ne pouvons donner ici dans ses détails l’historique de la première campagne d’Italie, illustrée de tant de prodiges; on y voit souvent deux victoires en un jour, et les traités ne sont pas moins surprenants. Mais nous suivrons la marche du jeune général.

Le 5 avril 1796, entré dans le territoire ennemi, il fit une reconnaissance militaire vers Cairo; le 9 et le 10 furent signalés par les rencontres de Voltri et de Montelesino. Le 11 avril, bataille de Montenotte, première victoire du général Bonaparte, gagnée sur les Autrichiens, que commandait le maréchal Beaulieu. Le 14 avril, victoire de Millesimo, sur les Autrichiens et les Piémontais. 16 et 17 avril, combats de Dégo et de Saint-Jean, et prise du camp retranché de Céva. Le 22 avril, prise de Mondovi, où le général Beaulieu est de nouveau défait. Le 25 avril, prise de Cherasco. Le 28 avril, Bonaparte accorde un armistice au roi de Sardaigne, qui lui remet Coni, Alexandrie et Tortone.

Alors, moins d’un mois après l’entrée en campagne, tous les soldats étaient habillés de neuf, et l’armée ne manquait de rien. C’est dans ces circonstances, qui sembleraient légendaires si trois ou quatre siècles seulement en éloignaient le souvenir, que les soldats français émerveillés décernèrent des galons à leur général chéri, qu’ils appelèrent fréquemment depuis: le Petit Caporal.

Le 6 mai, le général Bonaparte demande au Directoire une commission d’artistes pour recueillir les monuments des arts qui étaient sa conquête. Le 7, l’armée française passe le Pô à Plaisance et prend Fombio et Casale. Le 9, il accorde un armistice au duc de Parme.

L’admiration que le général Bonaparte excitait le faisait regarder, surtout à cause de sa jeunesse, comme un phénomène. L’envoyé du duc de Parme lui demanda: «Quel âge avez-vous donc, seigneur général?» Bonaparte, qui aimait déjà les calembours, lui répondit: «Dans huit jours, j’aurai Milan....»

Le 10 mai, bataille et passage du pont de Lodi, défendu ar l’armée autrichienne tout entière; Beaulieu en pleine déroute. Le 11 mai, prise de Pizzighettone et de Crémone. Le 15 mai, entrée triomphale du général Bonaparte à Milan.

Le 17 mai, occupation de Pavie et de Côme. Le 19, prise de magasins immenses. Le 29, prise de Borghetto et passage du Mincio; le 30, prise de Valeggio.

Le 1er juin, prise de la forteresse de Peschiéra; le 3, prise de Vérone; le 4, investissement de Mantoue; enlèvement à la baïonnette du faubourg Saint-Georges et de la tête du pont. Le 15, le général Bonaparte accorde un armistice au roi de Naples. Le 18, entrée dans Reggio et dans Modène; le 19, prise de Bologne. Un incident remarquable a signalé en ce jour l’entrée du général Bonaparte à Bologne.

Lorsque les troupes françaises pénétraient déjà dans cette ville, une dame, qui avait recueilli chez elle un prêtre français émigré, le pressait, dans son épouvante, de s’éloigner au plus vite; car, à cause des terribles lois de la Convention, elle le croyait en grand danger. L’ecclésiastique, comprenant son effroi, sort désolé et ne sachant où porter ses pas; las de sa vie errante, il va se présenter devant le jeune général qui commandait l’armée républicaine.

«Général, lui dit-il, je viens vous demander une grâce.

— Quelle grâce, monsieur?

— Puisque je dois mourir, de me faire fusiller à la tête de votre armée.

— Qui vous a condamné ?

— Général, je suis Français et prêtre réfugié. Je ne vis ici que par la générosité d’une dame qui, à l’approche des troupes françaises, n’a pas cru pouvoir me garder plus longtemps. Je n’ai donc qu’a mourir, et je me soumets.

— Retournez chez votre bienfaitrice, monsieur, répondit le jeune général; priez-la de ma part de continuer à être votre sauvegarde, en ajoutant, de ma part aussi, que vous serez désormais la sienne.»

Et il envoya une sentinelle à la porte de la bonne dame.

On a cité plusieurs actes de ce genre du général commandant en chef l’armée d’Italie.

Après la prise de Bologne, la reddition du fort d’Urbino et l’occupation de Ferrare, le général reprit le cours de ses victoires, avec une rapidité dont l’histoire n’offre pas d’exemple.

Pendant cette conflagration de l’Italie, que se disputent l’Autriche et la France, les États du Pape avaient dû lever une petite armée. C’était Pie VI qui siégeait alors sur la chaire de saint Pierre. Bonaparte, le 23 juin, lui envoya un armistice.

Le 27 juin il entra dans Livourne. Le 28, un de ses détachements enlève aux Autrichiens la citadelle d’Ancône. Le 3 juillet, combat de Borghetto. Le 7, combat de la Bochetta di Campion, soumission de Lugo, dans la légation de Ferrare. Le 18, combat de Migliaretto et attaque du camp des Autrichiens sous Mantoue. Le 20, première sommation faite à Mantoue; ouverture de la tranchée et siège régulier; le 29, combat de Salo.

Le général Bonaparte apprend qu’une armée, commandée par Wurmser, est en marche pour lui faire lever le siège de Mantoue; il se porte à sa rencontre. Le 30, combats qui durent huit jours, à Lonato, à Roverbella, à Brescia, à Montechiaro, à Bozolo, à Ponte San-Marco, à Desenzano, à Gavardo, à la Chiesa. Le 5 août est signalé par la grande victoire de Castiglione, où le général Augereau fit des prodiges de valeur. Après cette journée, les soldats décernent au général Bonaparte, qui en cinq jours avait remporté six victoires, le grade de sergent.

Le 6 août, bataille de Peschiéra; le 7, passage du Mincio, reprise de Vérone, dont les portes sont enfoncées à coups de canon. L’armée de Wurmser est en déroute, ayant perdu six mille hommes tués ou blessés, douze mille prisonniers, soixante-dix canons, tous ses caissons d’infanterie et cinq drapeaux.

Le 11 août, combats de la Corona et de Montebaldo, prise de ces deux postes et de Préabolo. Le 19, combats de Trente et retraite du général Wurmser, après avoir brûlé sa marine sur le lac de Garda, dans l’État de Venise. Le 24, combat et prise de Borgoforte et de Governolo. Le 2 septembre, passage de l’Adige, au pont de Golo; le 3, combat de Serravalle; le 4, bataille de Roveredo; le 5, prise de Trente; le 7, prise du camp retranché de Primolano et du fort de Covolo. Le 8, combat de la Brenta et bataille de Bassano, où le général Oudinot se couvrit de gloire et mit l’ennemi en déroute. Le 9, entrée des Français dans Padoue et dans Vicence. Le 11, combat de Castellaro; le 12, combat de Cerca; le 13, prise de Legnago. Wurmser accablé se jette dans Mantoue comme dans un refuge. Le siège continue activement.

Le 8 octobre, Bonaparte reprend la ville de Modène. On lui annonce quelques jours après que l’île de Corse est occupée par les Anglais. Il y envoie, le 19, une division française commandée par le général Gentily; le 22, les Anglais sont chassés, et l’île de Corse reste partie intégrante de la France.

Le 27 octobre, prise de Bergame.

Le 2 novembre, prise de Saint-Michel, dans le Trentin.

Le 6, victoire sur la Brenta. Le 11, combat de Caldiero.

Les 15, 16 et 17, bataille d’Arcole.

Dans la nuit du 15 au 16, Bonaparte, qui, comme on sait, dormait peu et dormait vite, parcourait seul le champ de bataille; veillant à tout, il aperçoit une sentinelle endormie; il lui enlève doucement et sans l’éveiller son fusil, reste en faction à sa place et attend patiemment qu’on vienne la relever. Le soldat s’éveille au bruit; dans un trouble qu’on peut s’imaginer, il reconnaît le général en chef dans l’attitude de factionnaire. Il s’écrie: «Mon général! je suis perdu!...

— Rassure-toi, répond le héros. Je sais que tu t’es bien battu, et après les fatigues de cette première journée, il est pardonnable à un brave comme toi de succomber un peu; mais pourtant, une autre fois, choisis mieux ton temps.»

Pour résultat de ces vaillantes journées, une troisième armée autrichienne, commandée par le général Alvinzy, est mise à son tour en déroute complète. Le 18, Bonaparte établit, avec le sénat de Bologne, la république cisalpine. Le 21, combats à Campona, Rivoli, Corona et Dolce.

Si ces faits (et nous en omettons), qui n’ont pas occupé neuf mois, avaient eu lieu aux temps anciens, on y verrait un roman. Et c’est un procès-verbal historique.

Passons à l’année qui a suivi.

IX. — CONTINUATION DE LA CAMPAGNE.

Table des matières

En avant!

Cri français.

Le 14 janvier 1797, bataille de Rivoli; les Autrichiens sont en pleine déroute, et le général Alvinzy, qui les commande, en fuite.

Cette victoire avait eu pour prélude, le 12, les combats de Saint-Michel et de Montebaldo. Le 15, combat d’Anghiari. Le 16, combat de Saint-Georges; bataille de la Favorite. En cinq jours, l’armée a gagné deux batailles rangées et six combats. Elle a tué six mille hommes, fait vingt-cinq mille prisonniers, pris vingt drapeax et soixante canons. Le 25, Bonaparte fait évacuer la Toscane; le 26, combats de Carpenedolo et d’Avio; le 27, combat de Derumbano; le 30, après avoir forcé des gorges du Tyrol, les Français font leur entrée dans Trente.

Le 1er février, l’armée française envahit la Romagne et occupe Imola , Faenza et Forli. Le 3, capitulation de Mantoue, dont la garnison est prisonnière. On y trouve 538 bouches à feu, 17,000 fusils, près de 5,000 pistolets, 14,500 bombes, 187,000 boulets, 530,000 livres de poudre, près d’un million et demi de gargousses et de cartouches, 36,000 livres de fer, 321,000 livres de plomb et 184 caissons. Il faut lire les détails rapides de ce grand fait où les généraux de Bonaparte lui reprochaient d’être trop magnanime pour un ennemi. Nous citons le bel ouvrage du colonel de Chambure .

«Le maréchal Wurmser avait envoyé son aide de camp Klenau au quartier général français. Son envoyé disait que la ville pouvait encore tenir trois mois, et que si le maréchal demandait à capituler, c’était par égard pour les souffrances du peuple de Mantoue. Bonaparte se lève et dit à Klenau:

«Si Wurmser avait seulement pour vingt jours de vivres

» et qu’il parlât de se rendre, il ne mériterait aucune capitu-

» lation honorable. Mais je respecte l’âge, la bravoure et les

» malheurs du maréchal. Voici les conditions que je lui

» accorde, s’il ouvre ses portes demain. S’il tarde quinze

» jours, un mois, deux mois, il aura les mêmes conditions.

» Il peut attendre jusqu’à son dernier morceau de pain. Je

«pars à l’instant pour passer le Pô..... Vous connaissez mes

» intentions: allez le dire à votre général.»

» Klenau a reconnu le général Bonaparte. Mais c’est en lisant ses conditions généreuses qu’il apprendra à le juger. Napoléon veut honorer le courage malheureux. Wurmser conservera son épée et reconduira dans sa patrie le reste de son armée.

» Plein de reconnaissance pour cette noble conduite, le vieux maréchal veut voir son jeune vainqueur; il le presse de venir passer le fleuve à Mantoue. Mais Bonaparte se refuse à paraître devant la ville, qui vient de lui envoyer ses clefs. Le jour de la reddition de la place, ce n’est pas lui qui en prendra possession. Des soins plus importants l’occupent: il dédaigne de jouir de ses succès; il lui importe d’en profiter. C’est le général Sérurier qui entre à Mantoue et qui voit défiler devant lui la garnison autrichienne.....

» Si Napoléon a pu se dérober aux honneurs qui l’attendent, il ne peut se soustraire aux témoignages que Wurmser veut lui donner de sa reconnaissance. Le maréchal lui écrit une lettre honorable pour tous deux, et l’instruit d’un complot d’empoisonnement qui doit éclater à son passage dans la Romagne. Cet avis fut utile, dit laconiquement Napoléon dans ses Mémoires. Il fut beau et noble de la part de Wurmser de veiller sur les jours de celui qui avait veillé sur son honneur..... »

Mais reprenons.

Le 9 février, les Français occupent Ancône; le 10, ils occupent Lorette; le 13, le saint pape Pie VI écrit au général Bonaparte, qu’il appelle son très-cher fils, une lettre où il demande la paix. Cette paix entre la République française et le pape Pie VI est signée le 19 février, à Tolentino, avec des concessions et des conditions assez onéreuses, exigées par le gouvernement français d’alors . Le 22, le Pape adresse un bref à son cher fils Napoléon Bonaparte, pour le remercier d’une mesure qu’il vient de prendre en faveur des prêtres réfugiés en Italie. Voici la pièce relative à cette mesure:

BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L’ARMÉE D’ITALIE.

«Au quartier général de Macerata, le 27 pluviôse an V (15 février 1797).

» La loi de la Convention nationale sur la déportation défend aux prêtres réfractaires de rentrer sur le territoire de la République française, mais non pas de rester sur le territoire conquis parles armées françaises.

» La loi laisse au gouvernement français la faculté de prendre sur cet objet les mesures que les circonstances peuvent exiger.

» Le général en chef, satisfait de la conduite des prêtres réfractaires réfugiés en Italie, ordonne:

» ARTICLE 1er. — Les prêtres réfractaires sont autorisés à rester dans les États du Pape conquis par les armées françaises.

» ARTICLE 2. — Il est défendu, sous les peines les plus sévères, aux individus de l’armée, aux habitants, prêtres ou religieux du pays, de molester, sous quelque titre que ce soit, les prêtres réfractaires.

» ARTICLE 3. — Les prêtres réfractaires seront mis en subsistance dans les différents couvents, où il leur sera accordé par les supérieurs le logement, la nourriture, la lumière et le feu.

» ARTICLE 4. — Les supérieurs des couvents donneront à chaque prêtre réfractaire quinze livres de France par mois, pour leur habillement ou entretien.»

Citons encore le dernier article de cette proclamation:

«Le général en chef verra avec plaisir ce que les évêques et les prêtres charitables feront pour améliorer le sort des prêtres réfugiés ou déportés.»

Cet acte si simplement généreux fut connu bien vite à Paris, et il produisit tant d’effet que le Directoire dut le confirmer. Il publia donc ce qu’on va lire, le 8 ventôse (26 février), onze jours après l’initiative prise par le général:

«Le Directoire exécutif arrête:

» ARTICLE 1er. — Le ministre des relations extérieures est autorisé à délivrer un passe-port et une route à tout prêtre français, non détenu pour crime prévu par le Code pénal, qui déclarera vouloir se rendre en Italie, dans la partie des États du Pape occupée par les troupes de la République.

» ARTICLE 2. — Le général en chef de l’armée d’Italie prendra toutes les mesures qui lui paraîtront convenables pour qu’il soit efficacemennt pourvu aux besoins de ces prêtres, et pour qu’ils soient traités de même que les autres prêtres français qui ont été trouvés réfugiés sur les terres du Pape.»

De tels faits expliquent les sympathies que le général Bonaparte soulevait de toutes parts-autour de lui.

En même temps que les sages mesures qu’on vient de lire, le général Bonaparte occupait l’Ombrie et soutenait le 22 février le combat de Lovadino. Le 26, il envoyait à Paris les trophées de Mantoue.

Le 2 mars, combat de Monte-di-Sover; le 10, occupation de Feltre et bataille de Bellune; le 12, combat de San-Salvador; le 13, combats de Longura et de Sacile. Le 16, bataille du Tagliamento; les Autrichiens, commandés par le prince Charles, sont mis en déroute. Le 18, prise de Palma-Nova et d’autres postes; le 19, prise de Gradisca; combat de Casasola; le 21, prise de Goritz et de Camiza, combats de Caminio. Le 22, combats de Puféro et prise de Botzen; le 23, prise de Trieste, qui ajoute le Tyrol autrichien à la conquête de l’Italie.

Le 25, attaque des gorges du Tyrol; combats de Tarvis, de Trévise, de la Chiuse, où l’armée française gagne trente pièces de canon, quatre cents chariots, cinq mille prisonniers, dont quatre généraux. Le 28, combat de Bruck; le 29 prise de Klagenfurth, et soumission de la Carniole et de la Carinthie. Le 31 mars, lettre du général Bonaparte à l’archiduc Charles; il y engage le prince autrichien à s’unir à lui pour arrêter le fléau de la guerre.

Le 1er avril, prise de Neumarkt et de Freisach; le 3, combat de Hundsmarck; prise de Kintenfeld, Jundenburg et Scheffling. Le 4, l’armée française poursuit l’armée du prince Charles sur la route de Vienne. Le 7, suspension d’armes entre l’armée française et le prince Charles. Le 8, la ville de Gratz est occupée par les Français. Le général Bonaparte n’est qu’à trente lieues de Vienne.

Le 13, l’armistice entre le prince Charles et le général Bonaparte expire. L’armée française enveloppe l’armée autrichienne. Le 18 avril, entre les plénipotentiaires autrichiens et le général Bonaparte représentant la République française, se signent au château d’Eckenvald, près de Léoben, les préliminaires de la paix.

Le 16 avril, une révolution se prépare à Venise. Vérone, à l’instigation des Vénitiens, s’insurge contre les Français. Cette ville est reprise le 24, et tous les États de terre ferme de la république de Venise sont envahis par ordre de Bonaparte. Il publie le même jour un manifeste contre la Vénétie. Le 3 mai, il lui déclare la guerre; le 11, les troupes françaises entourent Venise, où la noblesse effrayée prend la fuite; le doge abdique, l’anarchie s’agite dans la fière cité, et les habitants en masse appellent les Français pour ramener l’ordre chez eux. La ville est prise le 16; le 20 mai, le général Bonaparte y fait son entrée, et quelques jours après il envoie au Directoire les drapeaux pris aux Vénitiens.

Napoléon profite de la paix achetée par tant de victoires pour organiser l’Italie. Il établit la république cisalpine, ayant Milan pour capitale; la république ligurienne, ayant pour capitale Gênes; il maintient la république de Saint-Marin, sous le protectorat de la France; il partage les États vénitiens entre la France, la république cisalpine et l’empereur d’Allemagne; il maintient la paix avec le royaume de Naples.

Ce ne fut que le 17 octobre que la paix dont l’Autriche avait si grand besoin fut faite à Passeriano, quoiqu’on lui ait donné le nom de Campo-Formio, qui est un village voisin. Elle fut signée dans l’appartement qu’occupait là le général Bonaparte. Dans ce traité, qui reconnaissait toutes les conquêtes de la France , le vainqueur avait imposé pour condition accessoire, quoique formelle, la liberté du général la Fayette et de deux autres Français retenus par l’Autriche dans les prisons d’Olmutz. Dès qu’il se revit libre, la Fayette écrivit au général Bonaparte, son libérateur, la lettre qui suit, datée de Hambourg:

«Citoyen Général.

» Les prisonniers d’Olmutz, heureux de devoir leur délivrance à la bienveillance de leur patrie et à vos invincibles armes, avaient joui dans leur captivité de la pensée que leur liberté et leur vie étaient attachées aux triomphes de la République et à votre gloire personnelle. Ils jouissent aujourd’hui de l’hommage qu’ils aiment à rendre à leur libérateur.

» Il nous eût été doux, citoyen général, d’aller vous offrir nous-mêmes l’expression de ces sentiments, de voir de près le théâtre de tant de victoires, l’armée qui les remporta, et le héros qui a mis notre résurrection au nombre de ses miracles. Mais vous savez que le voyage de Hambourg n’a pas été laissé à notre choix; et c’est du lieu où nous avons dit le dernier adieu à nos geôliers que nous adressons nos remercîments à leur vainqueur.

» Dans la retraite solitaire, sur le territoire danois du Holstein, où nous allons tâcher de rétablir les santés que vous avez sauvées, nous joindrons au vœu de notre patriotisme pour la République l’intérêt le plus vif à l’illustre général auquel nous sommes encore plus attachés par les services qu’il a rendus à la cause de la libertê et à notre patrie, que par les obligations particulières que nous nous glorifions de lui avoir, et que la plus vive reconnaissance a gravées dans nos cœurs.

» Salut et respect.

» LA FAYETTE, LATOUR-MAUBOURG, BUREAU DE PUZY.»

En lisant cette lettre empâtée, Napoléon souriait à demi; et il dit en la refermant: «Il se réserve toujours d’être notre Washington.»

X. — FÊTES A PARIS.

Table des matières

Aucune gloire désormais

Ne vous sera donc étrangère?

Et vous savez faire la paix

Comme vous avez fait la guerre.

ARNAULT, Au général Bonaparte.

Dès qu’on apprit à Paris que la paix était définitivement signée et que le général Bonaparte allait à Rastadt la confirmer par une convention militaire, le Directoire, que l’immense popularité du héros effrayait outre mesure, s’empressa de le nommer général en chef de l’armée dite d’Angleterre.

Les Anglais étaient les seuls ennemis qui nous restassent à combattre, quoique d’ailleurs ils fussent peu formidables dès lors, n’ayant plus d’appuis sur le continent. Cette nomination eut lieu le 26 octobre 1797; et ce ne fut que cinq jours après que les directeurs reçurent officiellement le traité de paix apporté par Berthier et Monge. Mais depuis les préliminaires de Léoben, on avait rassemblé sur les côtes de l’Océan une armée et une flotte.

M. Granier de Cassagnac, qui a si complétement et si bien compris toutes les phases de la Révolution, expose très-nettement la position d’alors:

«Le Directoire, dit-il, ne voulait pas la paix; il ne tenait qu’à lui, comme l’a révélé Carnot, de la conclure cinq mois plus tôt, aux conditions qui ont été acceptées.... A l’arrivée des préliminaires de Léoben, les triumvirs rugissent: la Réveillère-Lepaux était un tigre; Rewbell poussait de gros soupirs; Barras désapprouvait le traité. Un jour, ne pouvant contenir sa rage, il se leva brusquement et s’adressant à moi comme un furieux: «Oui, me dit-il, c’est à toi que » nous devons l’infâme traité de Léoben .»

» Cet éloignement du Directoire pour la paix avait deux causes; il redoutait ces questions intérieures d’organisation de travail, de commerce, d’économie, de prospérité, de satisfaction générale que les temps calmes posent toujours et qu’il faut résoudre, sous peine d’affaiblissement et de déchéance. Il avait peur de ces généraux couverts de lauriers, à la vie noble et pure, ayant avec l’amour des soldats la confiance de l’opinion publique, et pouvant devenir, par la seule force de la comparaison, des rivaux très-redoutables.

» Bonaparte surtout était pour le Directoire un objet de jalousie et de défiance. Barras lui devait le succès du 18 fructidor, et c’est peut-être parce qu’il sentait sa supériorité et sa force qu’il le haïssait en le caressant. «Bonaparte leur fut tou-

»jours odieux, dit encore Carnot, et ils ne perdirent jamais de

» vue le projet de le faire périr. Je n’en excepte point Barras.

» L’ascendant que prenait le général, par ses victoires multi-

» pliées, commençait à l’importuner.»

» Ce sont précisément ces mêmes raisons qui rendaient la paix et la renommée de Bonaparte chères à l’opinion publique. On trouvait dans la paix la fin des maux du passé, et dans le jeune vainqueur une espérance et une garantie pour l’avenir.

» Le traité de paix conclu entre la République et l’Empereur, roi de Hongrie et de Bohême, arriva au Directoire dans la nuit du 26 au 27 octobre 1797; il était apporté par le général Berthier, à qui Bonaparte avait adjoint Denon, pour lequel il avait et il conserva une estime particulière.... Le Directoire l’adressa aux deux conseils par un message.

» L’arrivée du message annonçant la paix produisit dans les conseils une ivresse générale. Au conseil des Cinq-Cents, des membres épars dans les corridors se pressèrent aux portes de la salle en criant: La paix! La paix! la lecture du message terminée, les curieux des tribunes, les journalistes, les personnes assises dans la salle, au banc des pétitionnaires, donnèrent le signal des applaudissements. L’assemblée entière était debout, découverte, contre son habitude, et mêlait ses acclamations à celles du public . Au conseil des Anciens, les mêmes transports éclatèrent; et la séance fut levée au milieu de l’enthousiasme universel. Cette joie sincère et bruyante exprimait la pensée du pays.

» Pour la France, la paix avec l’Empereur, c’est-à-dire avec la seule des grandes puissances continentales qui eût jusqu’alors refusé de traiter, c’était la fin de la Révolution.... Cette paix voulait dire, pour ceux qui avaient voté la mort du Roi, qu’ils ne seraient pas recherchés par une restauration remplie de colère; pour ceux qui avaient acheté des biens nationaux, qu’ils ne seraient pas chassés de leurs nouvelles possessions; pour ceux qui étaient voués aux principes de 1789, qu’ils n’auraient plus à compter avec un état social tombé sans retour; pour les soldats qui avaient couru aux frontières, que la Belgique et la rive gauche du Rhin seraient désormais acquises par le droit; pour tous ceux qui sentaient la dignité et la gloire de la patrie, que la France, sortie victorieuse d’une lutte avec l’Europe entière, déposait les armes après avoir fait entrer ses principes dans le droit public des nations civilisées.

» Le général Bonaparte, à qui étaient dus des résultats si beaux, longtemps inespérés, était devenu le pivot des espérances publiques...., non-seulement au point de vue de la gloire militaire, mais aussi au point de vue de la probité politique et de l’élévation du caractère, entièrement hors de pair avec tous les généraux de son temps, quels qu’ils fussent. Aussi tout le monde avait le pressentiment des hautes destinées de Bonaparte et s’en exprimait publiquement.

. » C’est au milieu de ces préoccupations générales que Bonaparte, qui s’était rendu de Milan à Rastadt, et qui avait pris part quelques jours aux préliminaires du congrès, arriva le 5 décembre 1797 à Paris, où l’attendaient, au milieu de l’anxiété et de la jalousie du Directoire, la curiosité et l’admiration publiques.»

Le 26 octobre, bien avant la rentrée de Bonaparte à Paris, le Directoire avait rassemblé différents corps de troupes sur les côtes de l’Océan. Ils devaient former une armée destinée à combattre l’Angleterre. Le général Desaix avait reçu l’ordre de se rendre à Rennes pour surveiller ces préparatifs. On annonçait que le général Bonaparte était chargé de cette grande expédition; et une proclamation affichée partout engageait tous les Français à se liguer, pour châtier le cabinet britannique de sa perfidie, en exposant que c’était à Londres que l’on fabriquait les malheurs de l’Europe, et que c’était là qu’il fallait y mettre un terme.

Le 29 octobre, le concile des prêtres constitutionnels chanta dans l’église de Notre-Dame un Te Deum en actions de grâces du traité de paix de Campo-Formio; cérémonie qui eut lieu aux instances des masses, et que le Directoire n’osa pas empêcher.

Le 31 octobre, le général Berthier se présenta solennellement devant le Directoire: il tenait d’une main le traité de Campo-Formio et de l’autre une branche d’olivier. «Ce rameau, dit-il, a été acheté glorieusement par cinq cent quatre-vingt-un combats, parmi lesquels on compte presque autant de victoires. »

Dans son discours, il rappela le début de cette grande campagne et il cita une des allocutions du général Bonaparte, lorsque sa petite armée de vingt mille hommes fut parvenue au sommet des Alpes, d’où l’on voyait les plaines fertiles du Piémont et de la Lombardie:

«Soldats, ce n’est plus une guerre défensive, c’est désor-

» mais une guerre d’invasion; ce sont des conquêtes que vous

» allez faire. Point d’équipages, point de magasins. Vous êtes

» sans artillerie, sans habits, sans souliers, sans solde; vous

» manquez de tout. Mais vous êtes riches en courage. Eh bien,

» voilà vos magasins, votre artillerie! Vous avez du fer et du

» plomb; marchons, et dans peu ils seront à nous. L’ennemi

» est quatre fois plus nombreux que nous: nous en acquer-

» rons plus de gloire.....»

Le 15 novembre, le général Bonaparte, en quittant l’armée d’Italie pour se rendre au congrès de Rastadt, fit ses adieux aux soldats; mais il leur annonçait, en même temps, que bientôt il serait avec eux «pour lutter contre de nouveaux dangers, et qu’il espérait les retrouver toujours dignes soutiens de la liberté et de la gloire du nom français».

Le 1er décembre, après avoir traversé la Suisse, où il reçut partout des ovations, Bonaparte arrivait au congrès de Rastadt; il y stipula avec les plénipotentiaires autrichiens l’évacuation, avant la fin du mois, de Mayence et des autres places cédées aux Français sur la rive gauche du Rhin; et le 5 décembre il arrivait sans bruit à Paris, où sa présence mit sur-le-champ toute la grande ville en fête. Il s’était rendu à son petit hôtel de la rue Chantereine, que le peuple baptisa aussitôt du nom de rue de la Victoire. Il se présenta le même jour au Directoire, sans appareil et sans entourage.

Mais on lui préparait une fête qui eut lieu le 10 décembre, au palais du Luxembourg; toute la ville y prit part. Une garde d’honneur s’était improvisée pour l’escorter au palais directorial; il y arriva sans pompe, dans une simple voiture et accompagné seulement de Marmont, l’un de ses aides de camp. Les généraux Joubert et Andréossy déployèrent alors, devant les directeurs, les ministres, les représentants des puissances, les deux conseils, un immense drapeau, sur lequel on lisait la longue série des hauts faits du héros de l’Italie.

Cependant, la veille, les directeurs avaient nommé Alexandre Berthier général en chef de l’armée d’Italie; et deux jours après le Corps législatif donna à Bonaparte un somptueux dîner d’honneur, dans la grande galerie du Louvre. Le passage du pont de Lodi était représenté, sur la table immense, en pâtisserie appétissante; ce qui fit sourire le héros de la fête. Quinze toasts furent portés à ce dîner, au bruit du canon. En quittant la table, Bonaparte sortit par le grand salon, où l’on avait rassemblé tous les chefs-d’œuvre de l’Italie dont il avait enrichi la France. Le banquet magnifique fut fêté par la nombreuse assemblée; pour lui, il n’y mangea qu’un fruit, car la sobriété était une de ses vertus.

Le 25 décembre, le général Bonaparte est nommé membre de l’Institut de France.

Le 3 janvier 1798, le ministre des relations extérieures donne une fête au général Bonaparte, qui ne peut paraître dans Paris sans être acclamé partout.

Il s’échappe quelques jours après, pour calmer les inquiétudes du Directoire, et va inspecter, sur les côtes de l’Océan, les préparatifs de la guerre déclarée à l’Angleterre. Il ne revint de cette excursion que le 23 février et s’occupa de composer son état-major. Dix jours plus tard, le Directoire le chargea de diriger le grand armement formé sur les côtes de la Méditerranée, afin de soutenir, au besoin, le général Berthier, qui ne suivait pas la ligne de Bonaparte et qui respectait peu le sentiment religieux.

On apprend que, le 22 février, la république de Mulhouse s’est détachée, la veille, de la confédération helvétique pour se réunir à la République française.

Le 2 avril, le Directoire arrête que le général Bonaparte se rendra sur-le-champ à Brest et y prendra le commandement de l’armée et des forces navales qui sont rassemblées pour la descente en Angleterre. Dix jours après, un autre arrêté nomme Bonaparte général en chef de l’armée d’Orient, car le Directoire veut éloigner le héros. Bonaparte arrive à Toulon le 8 mai; il s’occupe de préparer son armée, et fait à ses braves cette proclamation:

«Soldats, vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre des montagnes, des plaines et des siéges, il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zara; la victoire ne les abandonna jamais, parce que, constamment, elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles. Soldats, matelots, vous avez été jusqu’à ce jour négligés. Aujourd’hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous. Le génie de la liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la République arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines....»

XI. — L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE.

Table des matières

Héros! tout est guerrier pour voler sur vos traces.

L’Égypte de ses feux, les Alpes de leurs glaces

S’armeront vainement pour arrêter vos pas.

CARRION-NISAS.

Le 19 mai 1798, Bonaparte s’embarqua avec l’armée navale, composée de treize vaisseaux de ligne, de quatre-vingt-dix navires de guerre, frégates, cutters, chaloupes canonnières, et de plus de trois cents bâtiments de transport. «Par un hasard singulier, dit M. de Norvins, le nom du vaisseau amiral, que montait Bonaparte, renfermait à lui seul le secret de l’expédition. Ce vaisseau était l’Orient. Ce soleil, qu’on appela si souvent le soleil de Napoléon, éclaira le majestueux départ de la Hotte française, qui mit à la voile au bruit du canon et aux acclamations unanimes de l’armée.

» La traversée ne fut pas exempte d’inquiétudes. On s’attendait à tout moment à l’apparition des Anglais, qui sillonnaient la mer en tous sens.»

Le général rallia trois convois de Cività-Vecchia, d’Ajaccio et de Gênes, et s’en fit accompagner pour éviter l’attention des Anglais jusqu’aux côtes de Sicile, et il fit diriger sur Malte. Le 9 juin, il arriva en vue de cette île célèbre, dont le port magnifique passe pour imprenable. Il obligea le grand maître des chevaliers de Malte à capituler et prit possession de cette place importante le 12 juin.

Quoiqu’il sût que les Anglais étaient à sa poursuite, il resta là une semaine à établir une administration sérieuse. Il en partit le 19 juin, laissant dans l’île trois mille hommes de sa petite armée et emmenant avec lui tous les bâtiments de guerre qui se trouvaient dans le port.

Le 1er juillet, la flotte française était en vue d’Alexandrie, où l’on allait débarquer. Alors seulement Bonaparte annonça aux soldats que, par de nouveaux exploits, ils allaient surpasser ceux qui étonnaient déjà leurs admirateurs. Et comme ils allaient combattre les musulmans, il leur dit:

«Agissez avec eux comme vous avez agi avec les juifs et

» avec les Italiens; ayez des égards pour leurs muphtis et

» leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et

» pour les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le

» Koran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez

» eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion

» de Moïse et pour celle de Jésus-Christ. Les légions romaines

» protégeaient toutes les religions.»

Si ces paroles ont semblé à plusieurs en désaccord avec les sentiments chrétiens de Napoléon Bonaparte, n’oublions pas qu’alors tout était encore dans un vague déisme, et que le chef de l’expédition devait ménager toutes les opinions.

On débarqua ce jour même, 1er juillet, et le 2 Alexandrie fut prise d’assaut. Aussitôt, le général en chef publia en arabe la proclamation suivante, qui devait rassurer le pays envahi:

«Depuis trop longtemps les mameluks, ce ramassis d’esclaves, achetés dans le Caucase et la Géorgie, tyrannisent la plus belle partie du monde. Dieu, de qui tout dépend, a ordonné que leur empire finît.

» Peuples de l’Égypte, on vous dira que je viens détruire votre religion; ne le croyez pas; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les mameluks, Dieu, son Prophète et le Koran.

» Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu; la sagesse, les vertus, les talents mettent seuls de la différence entre eux. Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distinguent les mameluks, pour qu’ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie agréable et douce?

» Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple. Tous les Égyptiens sont appelés à remplir toutes les places: que les plus sages, les plus instruits gouvernent, et le peuple sera heureux.

» Cadis, cheiks, imans, dites au peuple que nous sommes les amis du Grand Seigneur (que Dieu accomplisse ses desseins!) et les ennemis de ses ennemis, tandis que les mameluks sont toujours soulevés contre le Grand Seigneur, qu’ils méconnaissent.

» Trois fois heureux donc ceux qui seront avec nous! ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux aussi ceux qui seront neutres: ils auront le temps de nous connaître et ils se rangeront avec nous. Mais malheur, trois fois malheur, à ceux qui s’armeront pour les mameluks et combattront contre nous! il n’y aura pas d’espérance pour eux, et ils périront .»

Le 5 juillet, les Français étaient maîtres des deux ports d’Alexandrie; ils s’avancent dans les terres; et le 7, la gracieuse ville de Rosette, sur le chemin du Caire, leur ouvre ses portes et les reçoit. Le 11, le 12 et le 14 juillet, il y eut des batailles à Damanhour, à Ramanieh et à Chébreïss. Les Français firent connaissance là avec la manière de combattre des mameluks, qui bondissent, fuient et reviennent comme les Arabes, que nos troupes ont si longtemps repoussés en Algérie. Le 21 juillet, Bonaparte et son corps d’armée aperçoivent les pyramides, et, à droite, les innombrables minarets du Caire; mais en même temps ils voient déployé devant eux le corps des mameluks, dans leurs brillants costumes et sur leurs beaux chevaux richement équipés. Bonaparte range son armée, et indiquant de sa main droite les pyramides, il ne dit que ces mots: «Soldats, vous allez combattre les dominateurs de l’Égypte. Songez que, du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent.»

Il ordonne en même temps à tous les rangs de ne pas s’élancer, comme en Italie, mais d’attendre l’ennemi et de ne tirer qu’à bout portant. L’ennemi était deux fois au moins plus nombreux que nous. Mourad-Bey, l’un des chefs, commandait la droite des mameluks, Ibrahim-Bey la gauche; mais celui-là, entouré de ses femmes et de son butin, décidé à fuir du Caire si les Français étaient vainqueurs. Ils le furent complétement; et, après une défaite immense, les mameluks abandonnèrent leur camp, leurs canons, leurs chameaux, tous leurs bagages et tout le butin qu’ils avaient laissé, près de là, dans le village d’Embabeh.

Le lendemain, 22 juillet, la grande ville du Caire, qu’Ibrahim-Bey avait abandonnée, ouvrit ses portes au vainqueur.

Mourad-Bey n’emmenait dans sa fuite que deux mille cinq cents mameluks; et Ibrahim-Bey, se sauvant seul avec ses esclaves, gagnait la Syrie.

Avec ses vaillants soldats, Bonaparte, dont le génie voulait régénérer l’Égypte, avait emmené une cohorte de savants et d’artistes. Dans les quelques jours de repos que lui donna la conquête du Caire, il organisa l’administration du pays, en même temps qu’il fondait l’Institut d’Égypte. Les artistes et les savants se mirent à l’œuvre aussitôt: les premiers pour reproduire les monuments et les antiquités de l’Égypte ancienne, et les mœurs de l’Égypte endormie dans le mahométisme; les savants et les écrivains pour recueillir les faits; et, lorsque les odieuses jalousies de l’Angleterre feront échouer le réveil de ce pays autrefois si célèbre, il restera au moins de l’expédition française un monument digne de la grandeur de l’homme qui ne négligeait rien .

Dix jours après la victoire des Pyramides, la flotte qui avait amené les Français en Égypte, attaquée par les Anglais, bien plus nombreux, fut battue et détruite, excepté quelques navires qui purent s’échapper. Les amiraux Brueys et du Petit-Thouars et plusieurs capitaines de vaisseau se firent tuer là, après avoir si vaillamment combattu, que l’honneur fut sauvé. Cette journée porte dans l’histoire le nom de bataille d’Aboukir, ainsi désignée parce qu’elle s’est livrée près de l’île d’Aboukir, formée par le Nil non loin d’Alexandrie.

La perte de la flotte troubla un instant les généraux, Bonaparte seul se montra impassible; il se contenta de dire:

«Nous n’avons plus de flotte, eh bien! il faut rester ici, pour

» en sortir grands comme les anciens .»

Mais Napoléon posait pour rassurer l’armée; il a exprimé ses vrais sentiments d’alors dans ses Mémoires. «La perle de la bataille d’Aboukir, dit-il, eut une grande influence sur les affaires d’Égypte, et même sur celles du monde. La flotte française sauvée, l’expédition de Syrie n’éprouvait point d’obstacles; l’artillerie de siège se transportait sûrement et facilement au delà du désert, et Saint-Jean d’Acre n’arrêtait pas l’armée française. La flotte française détruite, le Divan s’enhardit à déclarer la guerre à la France. L’armée perdit un grand appui; sa position changea totalement, et Napoléon dut renoncer à l’espoir d’assurer à jamais la puissance française dans l’Orient par les résultats de l’expédition d’Égypte .»

Quatre jours après le désastre d’Aboukir, l’armée française s’avançait en combattant, et victorieuse toujours. Le 5 août, combat d’El-Hanka; le 10, combat de Salahieh; le 12, combat de Remerieh et prise de chacune de ces places, que l’on ne connaît que par le passage de nos troupes. Le 18, Bonaparte fait rompre, en grande pompe, la digue qui retient les eaux du Nil au Caire. Le 20, il fait célébrer avec faste la fête nationale des musulmans. Le 21, il installe l’Institut d’Égypte, dont les travaux sont une de nos gloires.

Le 6 septembre, combat de Behnès; le 15, combat de Schabbas-Amer; le 17, les Arabes défaits à Gémélé ; le 22 septembre, fête anniversaire au Caire de la fondation de la République; le 29, combat de Mit-el-Haroun; le 4 octobre, combat de Matarieh; le 8, bataille de Sédiman, où trois beys, beaucoup d’autres chefs et un corps de mameluks restent sur le champ de bataille.

Le 21 octobre, une violente insurrection éclate au Caire, sous des prétextes religieux, et non en réalité à cause des impôts, comme on l’a écrit. Elle était excitée par une proclamation du Sultan, dont nous citerons quelques passages. On y lisait:

«Le peuple français (Dieu veuille l’exterminer et couvrir de honte ses drapeaux 1) est une nation d’infidèles et de scélérats sans frein. Pour ces hommes, le Koran, le Vieux Testament et l’Évangile ne sont que des fables. 0 vous! défenseurs de l’Islamisme, protecteurs de la foi, adorateurs du seul Dieu, vous qui croyez à la sainte mission de Mahomet, marchez tous au combat, sous la protection du Dieu très-grand; vos cimeterres sont tranchants, vos flèches sont aiguës, vos lances effilées, vos canons vomissent la foudre. Des troupes, aussi nombreuses que terribles, vous arrivent par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des montagnes couvrent les mers et voguent à votre aide. C’est à vous que Dieu réserve la destruction de ce peuple infidèle. Bientôt, comme la poussière que les vents dispersent, il ne restera plus sur notre terre aucun vestige des Français; car la promesse de Dieu est formelle: l’espoir des méchants sera trompé, et les méchants périront. Gloire à Dieu!»

Le général Dupuis, l’aide de camp Sulkowski avaient été égorgés, et c’en était fait de tous les Français, si Bonaparte n’eût pas été leur chef. Sans s’effrayer, il entre aussitôt dans la ville, entièrement soulevée; il dirige ses canons à travers les rues, et par des mesures promptes et violentes, mais indispensables, il repousse la masse insurgée dans la grande mosquée du Caire, leur offre la paix, et sur leur refus les fait mitrailler, sans pitié dès lors, car les rigueurs seules pouvaient nous sauver.

Le calme, brisé par la révolte furieuse, fut rétabli par le châtiment, et Bonaparte réfuta la proclamation du Sultan par une autre où on lisait: «Cessez de fonder vos espérances

» sur vos sultans. Mettez votre confiance en Celui qui dispose

» à son gré des empires et qui a créé les humains; et n’oubliez

» pas que le plus religieux des prophètes a dit: «La sédition

» est endormie, maudit soit celui qui la réveillera!»

Deux mois après, Bonaparte rétablit au Caire le Divan, qu’il avait supprimé en châtiant la révolte; et cette ville ne s’agita plus. Il profita de quelques jours de calme, où l’on ne voit que des rencontres peu importantes, pour aller faire une reconnaissance à Suez; car il projetait le percement de l’isthme qui s’accomplit de nos jours. Il arriva à Suez le 27 décembre, et le 31 il traçait ce grand travail, qui doit si largement abréger le chemin de l’Inde.

XII. — LA PESTE DE JAFFA.

Table des matières

Un homme cependant, dans cette horrible enceinte,

De la terreur publique osa braver l’atteinte....

Au fond d’une tumeur par le mal calcinée,

Il puise sur l’acier la goutte empoisonnée,

Et dans sa propre veine ouverte de sa main

Infiltre sans pâlir le liquide venin.

BARTHÉLEMY ET MÉRY, Napoléon en Égypte.

En entrant dans l’année 1799, nous ne ferons qu’indiquer le combat de Souâgni, qui eut lieu le 3 janvier; et le 22, le combat de Samanhout. Le 6 février, le général Bonaparte ouvrit la campagne de Syrie. Le 9, prise d’El-Arisch et de ses magasins; le 12 eut lieu le combat de Kéné, où fut défait complètement Osman-Bey. Le 17, combat d’Aboumana. Le 25, prise de Ghaza et d’une grande quantité de munitions de guerre. Le 3 mars, combat de Souhama. Le 4, l’armée française est devant Jaffa, l’ancienne Joppé.

Mais cette place est garnie de hautes murailles et d’énormes tours, que douze cents canonniers turcs doivent défendre. Le général en chef, qui voit dans Jaffa la clef de la Syrie, ordonne l’assaut. Après deux jours d’un bombardement énergique, l’une des grandes tours s’écroule. C’est une porte ouverte. Cependant, avant d’entrer, Bonaparte envoie un parlementaire turc au commandant de la place, qui, pour toute réponse, fait trancher la tête à l’envoyé et ordonne une sortie. Or, il y est complétement battu et sa garnison passée au fil de l’épée. L’armée entre et prend aussitôt sous sa protection tous les chrétiens qui se trouvent dans Jaffa, et qui venaient au-devant d’elle le crucifix à la main.

Mais de la garnison, deux mille hommes environ, Bédouins ou Albanais, avaient mis bas les armes, et les aides de camp Eugène Beauharnais et Croisier leur avaient promis la vie sauve. L’armée, qui manquait de vivres, et qui répugnait à garder ces prisonniers, se révolta contre ces promesses. On ne pouvait les envoyer en France, puisqu’on n’avait plus de navires; on n’osait leur rendre la liberté, parce qu’on savait qu’ils se retireraient dans les montagnes et harcèleraient les marches, déjà très-pénibles. Toute l’armée demandait que ces bandits fussent mis à mort. Bonaparte réunit ses généraux en conseil, et on délibéra trois jours sans oser s’opposer aux objections de la troupe. Pendant ces trois jours, Bonaparte résista aux cris de l’armée et aux conseils des généraux; mais il dut céder en gémissant; il laissa faire, et ces deux mille malheureux furent fusillés.

En même temps que cette triste exécution, on apprit avec épouvante que la peste était dans l’hôpital de Jaffa. Plusieurs soldats français qui s’y trouvaient en furent atteints, et ses progrès étaient rapides. On a pu voir le tableau célèbre où Bonaparte, qui visite les malades, touche les plaies d’un pestiféré. Si à l’hôpital du couvent d’Haïfa, sur la route de Saint-Jean d’Acre, Bonaparte ne fit que visiter les pestiférés, il est constant qu’à Jaffa il en toucha plusieurs en leur disant, pour les rassurer, que l’épidémie qui les frappait n’était qu’une fièvre bulbeuse; et comme ceux qui l’entouraient lui représentaient qu’il faisait une imprudence, il répondit: «C’est pour moi un devoir.»

On lit dans la biographie du docteur Desgenettes, par M. Léon de la Sicotière, dont la sincérité est inattaquable, que le général Bonaparte s’approchait de ces malheureux, et qu’il aida même à soulever un soldat dont les habits étaient souillés par l’ouverture d’un bubon. Desgenettes, qui avait fait de vains efforts pour détourner le général en chef de ces imprudences, alla plus loin. Pour rassurer de pauvres malades déjà perdus, il but dans le verre de l’un d’eux une portion de son breuvage, quoiqu’il sût que la contagion pouvait se communiquer par là. Puis, dans l’hospice d’Haïfa, pour relever l’imagination effrayée des soldats français, il s’inocula devant eux la peste: il trempa une lancette dans le pus d’un bubon, s’en fit trois piqûres à la poitrine, et par cet autre dévouement héroïque rendit le courage à toute l’armée. Desgenettes et Bonaparte étaient des hommes de foi.

On a dit aussi que Bonaparte avait fait empoisonner les pestiférés. C’est un Anglais, sans doute trompé, sir Robert Wilson, qui a le premier publié cette accusation gratuite. Chambure a publié les résultats positifs de l’information qui fut faite à ce sujet devant Napoléon lui-même; et voici sa réponse, qui résume les faits:

«J’étais sur le point d’évacuer Jaffa; déjà le plus grand nombre des malades et des blessés avait été embarqué. On me vint dire qu’il restait encore à l’hôpital quelques individus hors d’état de soutenir le transport. J’ordonnai aussitôt aux médecins de s’assembler et de me donner leur avis à ce sujet. Ils constatèrent qu’il y avait en effet sept ou huit malades désespérés, dont aucun ne pouvait passer vingt-quatre ou au plus trente-six heures. Quelques-uns même de ces malades, qui avaient leur connaissance, craignant qu’on ne les abandonnât à l’ennemi, demandaient la mort avec prières. Larrey fut d’avis que la guérison était impossible, et que ces malheureux ne pouvaient aller au delà de quelques heures; pourtant, ajouta-t-il, comme il pourrait arriver que les Turcs les trouvassent encore en vie, et qu’ils ne manqueraient pas alors de troubler leur fin par des tortures, il pensait que ce serait un acte d’humanité de les y dérober. Desgenettes fut d’une opinion contraire et répliqua que sa. profession était de guérir et non de tuer. Larrey vint immédiatement après s’être informé de ces détails et de la réponse de Desgenettes, et il ajouta qu’après tout celui-ci avait peut-être raison. Mais, continua-t-il, ces malades ne peuvent passer trente-six heures; et, si vous laissez ici une arrière-garde de cavalerie, c’en sera assez pour les protéger contre les partis avancés de l’ennemi, jusqu’à leur dernier moment. En conséquence, j’ordonnai à quatre ou cinq cents hommes de cavalerie de demeurer et de ne quitter la place qu’après la mort du dernier; ce qu’ils firent. Il paraît pourtant que Sidney Smith en trouva un ou deux respirant encore. Voilà l’exacte vérité. Wilson lui-même reconnaît maintenant sa méprise; Sidney Smith ne m’a jamais reproché un pareil acte. Et croyez-vous que si j’avais été capable d’empoisonner mes soldats, ils se seraient battus pour moi avec tant d’enthousiasme et d’amour? Croyez-vous que je serais resté une heure seulement à la tête de l’armée française? »

Haïfa ou Kaïfa fut pris le 16 mars; le 17, l’armée arrivait devant Saint-Jean d’Acre, l’ancienne Ptolémaïs. Le lendemain, cette ville fut investie et le siège signifié. Mais quoique mal fortifiée, cette place importante était défendue par une garnison nombreuse et déterminée. De plus, elle renfermait deux ennemis des Français et de leur République: l’Anglais Sidney Smith, qui était parvenu à s’évader de la prison du Temple, où les républicains l’avaient longtemps resserré ; et l’émigré Phélippeaux, ces deux hommes, officiers d’artillerie et habiles ingénieurs. Comme Sidney Smith, Phélippeaux commandait contre nous une troupe d’Anglais. Ancien compagnon d’études de Bonaparte, il épuisa toute sa science à faire échouer les efforts de son ancien camarade.

Pendant ce siège, qui devait durer soixante jours, nous ne citerons que le combat de Loubi, le 24 mars. Le 28 eut lieu le premier des huit assauts que devait subir la place. Le 31 mars, prise de Saffer, l’ancienne Béthulie; le 2 avril, deux généraux turcs sont blessés à Birambra; le 3, combat de Sour; le 6, bataille de Nazareth; le 9, bataille de Cana; le camp ennemi est pris et l’ennemi refoulé vers le Jourdain; le 16, victoire du mont Thabor; le 17 mai, levée du siège de Saint-Jean d’Acre. Bonaparte dit alors:

«Si Saint-Jean d’Acre fût tombé, je changeais la face du monde.»

Il avait médité la conquête de l’Orient. Mais Dieu, qui le réservait à la France, avait permis qu’il se trompât sur la force de cette place et qu’il ignorât les puissants ennemis qu’elle renfermait. Phélippeaux avait été tué sous les drapeaux anglais, dans une des sorties. Sidney Smith restait pour justifier le général Bonaparte d’une odieuse imputation.

A la bataille du mont Thabor, vingt-cinq mille cavaliers turcs et dix mille fantassins avaient été défaits par quatre mille Français, que commandaient Bonaparte et Kléber. Si ces quatre mille braves fussent demeurés au siège de Saint-Jean d’Acre, peut-être le résultat espéré par le général en chef eût-il été différent. Mais Dieu ne l’a pas permis.

Il fallut donc rétrograder. Dans ce retour, il y eut d’autres glorieuses rencontres, et le 14 juin Bonaparte rentra au Caire, où il réunit les débris de son armée, pour lui donner un peu de repos.

Il était resté des malades à l’hospice d’Haïfa; le général avait voulu qu’on les emmenât tous et qu’on employât à leur transport les chevaux des officiers. Lui-même, pour donner un utile exemple, avait fait beaucoup de marches à pied.

Sa rentrée au Caire fut triomphale; les Arabes le saluaient du nom de sultan Kébir (le Père du feu); et on lisait sur les murailles: «Il est arrivé au Caire le bien gardé ; il est arrivé plein de santé, remerciant Dieu des faveurs dont il le comble.»

Bonaparte avait à peine réuni et reposé ses forces, lorsqu’il apprit qu’une flotte turque de cent voiles, chargée d’une armée nouvelle et commandée par le vizir Mustapha, pacha de Roumélie, débarquait à Aboukir. C’était une occasion assez heureuse de laver la défaite subie aux mêmes lieux une année auparavant. Bonaparte s’élança à marches forcées à sa rencontre, qui eut lieu le 25 juillet 1799. Cette fois encore la discipline et la bravoure savante de l’armée française, réduite de plus de moitié, triomphèrent de la résistance furieuse mais sauvage des masses turques.

«L’ennemi, habilement refoulé de tous les points, fut écrasé par Murat et sa cavalerie. Foudroyé par la mitraille et sabré par les dragons, il ne lui resta d’autre voie de salut que de se précipiter dans la mer. Dix mille hommes y trouvèrent leur tombeau; le reste fut taillé en pièces .» Et Mustapha-Pacha, après avoir rendu, de sa main sanglante, son cimeterre au général Murat, fut emmené prisonnier au Caire.

Sept à huit mille Français avaient ainsi détruit une armée d’élite de plus de trente mille hommes.

Bonaparte revint au Caire en même temps qu’on y emmenait son prisonnier. Mais, dès lors, après l’échec de Saint-Jean d’Acre, ne pouvant recevoir de France aucuns renforts, il jugea que la guerre en Orient devenait stérile. En même temps, il recevait des nouvelles de la République qui se débattait devant une dissolution inévitable: des conspirations de tout genre, fomentées par les royalistes et les ennemis de la France, menaçaient de rétablir l’ancien ordre de choses, ce qu’on appelait l’ancien régime, sur les débris croulants du Directoire. Napoléon comprenait que sa présence était nécessaire dans ce pays que sa campagne d’Italie avait élevé si haut, et qui venait de perdre à peu près toutes ses conquêtes.

Mais il voulut donner d’abord un exemple de générosité, en recevant à quartier le petit nombre de Turcs qui restaient barricadés dans la forteresse d’Aboukir, et en leur rendant la liberté ; ce qui eut lieu le 1er août, jour anniversaire du désastre maritime d’Alboukir.

Après cela, il informa l’armée de la nomination de Kléber au commandement général; et il lui remit ses pouvoirs, en lui disant:

«Vous trouverez joints à ces instructions les papiers anglais et ceux de Francfort jusqu’au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l’Italie; que Mantoue et Turin sont bloquées. J’ai lieu d’espérer que la première tiendra jusqu’à la fin de novembre; et j’ai l’espérance, si la fortune me sourit, d’arriver en Europe avant le commencement d’octobre.»

Il exposa ensuite aux chefs de l’armée qu’il abandonnait l’Égypte avec le plus grand regret, et que l’intérêt de la patrie le décidait seul à se hasarder à travers les escadres ennemies pour la relever.

Le 18 août, il partit du Caire pour Alexandrie, où il arriva le 21; et dans la nuit il s’embarqua, avec cinq cents hommes seulement, sur deux frégates françaises. Les mers qu’il fallait franchir étaient sillonnées de toutes parts et en tous sens par des croisières anglaises. Mais Napoléon croyait que la Providence lui avait imposé une mission, cette Providence qu’il appelait son étoile, pour ne pas effaroucher son entourage, qui généralement oubliait son baptême. Il disait à ceux qui voyaient les dangers: «Ne redoutez rien: la fortune ne nous a jamais abandonnés;» et il passa sans être même soupçonné. Sa flottille entra le 1er octobre dans le port d’Ajaccio, et le 9, après quarante-huit jours de navigation évidemment protégée, il était à Fréjus.

XIII. — LE DIX-HUIT BRUMAIRE.

Table des matières

Dans cet air et ce maintien calmes,

Voyez ce guerrier fier et doux

Qui revient du pays des palmes

Planter l’olive parmi nous.

Tranquille au fort de la tempête,

Et modéré dans le bonheur,

Si la victoire est dans sa tête,

Il porte la paix dans son cœur.

BOUFFLERS, Romance de l’arrivée de Bonaparte à Fréjus.

Pendant que Napoléon Bonaparte, sous le pavillon danois, traversait providentiellement les croisières anglaises, qui n’en soupçonnaient rien, des rumeurs de tout genre circulaient dans la France inquiète et agitée. On disait que le héros populaire, en quelque sorte déporté dans les sables de l’Égypte, y avait péri avec son armée. On manquait de nouvelles, et divers partis se soulevaient, pour tirer le pays du marasme et de la détresse. On sentait qu’il fallait à l’État un chef sérieux. Le Directoire, composé alors de Barras et de ses quatre auxiliaires, Roger-Ducos, Sieyès, Gohier et Moulins, ne s’occupait que de vivre au jour le jour, et laissait le pays s’écrouler. Le parti royaliste était peu nombreux à Paris; mais d’autres factions se remuaient; toutes avaient des chefs plus ou moins idéologues. Les jacobins, plus positifs, préparaient le retour du règne de la terreur. L’armée offrait bien quelques hommes imposants: Masséna, Moreau, Brune, Augereau, Bernadotte. Mais on sentait que ces généraux, si vite illustres, ne pouvaient que vaincre à la guerre. On cherchait un homme qui pût gouverner, lorsque enfin on apprit, le 16 octobre, que le général Bonaparte, qu’on disait mort, venait à l’instant de rentrer à Paris, et que son voyage depuis Fréjus avait été partout une ovation.

Ce fut aussitôt grande joie et grande fête dans la partie saine et honnête de la capitale. Tous respiraient et disaient: «Nous avions besoin d’un homme; grâces à Dieu, nous l’avons!»

Bonaparte ramenait avec lui Murat, Lannes, Berthier, Marmont. Les autres généraux, Macdonald, Augereau., Moreau lui-même, Leclerc, Beurnonville, se rallièrent à lui. Et dans les dignités civiles, les hommes marquants semblaient l’attendre.

Madame Bonaparte rouvrit ses salons; les frères du général, Lucien, Joseph, Louis, et leurs sœurs prenaient part au mouvement. Bonaparte ne chercha pas à éblouir; il évitait autant que possible de se mettre en spectacle. Cependant, il dut assister, le 6 novembre, à une fête que le Directoire donnait spécialement aux deux généraux Bonaparte et Moreau; et on raconte qu’un soir, se trouvant seul dans une loge avec Sieyès, il lui exposa le plan d’un gouvernement qui pût rendre à la France la sécurité, et qu’on l’entendit quitter le directeur en lui disant: «Bonsoir, consul Sieyès.» Dès lors Sieyès fut à lui et lui entraîna Roger-Ducos et d’autres partisans.

Mais des paroles ne changent pas un gouvernement; il fallait, comme toujours, un coup d’État. Il était préparé. Les amis que Bonaparte comptait au conseil des Anciens firent rendre deux décrets; le premier, comme le permettait la constitution de l’an III, alors en vigueur, transférait à Saint-Cloud les deux conseils: celui des Anciens et celui des Cinq-Cents; le second décret chargeait le général Bonaparte de la garde du Corps législatif, et mettait à sa disposition toutes les troupes de Paris et de la division militaire dont Paris était le chef-lieu .

La plupart des nombreux historiens qui ont écrit l’histoire de Napoléon, même ceux qui sont en possession de la confiance générale et que l’on donne en prix à la studieuse jeunesse, ont été trompés par des récits hostiles et ont amoindri le grand acte qui sauva la France le 18 brumaire (9 novembre 1799). Ce qui concerne le général Bonaparte a été surtout altéré ; et nous croyons devoir, à ce propos, remonter aux sources précises. Nous copions donc le Moniteur, séance du 18 brumaire an VIII. Le général, appelé à la barre du conseil des Anciens, reçoit le décret qu’on vient de lire et prononce le discours suivant:

» Citoyens représentants, la République périssait; vous l’avez su, et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre! je les arrêterai, aidé du général Lefebvre , du général Berthier, et de tous mes compagnons d’armes.

» Qu’on ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche! Rien dans l’histoire ne ressemble à la fin du dix-huitième siècle; rien dans la fin du dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel.

» Votre sagesse a rendu ce décret; nos bras sauront l’exécuter. Nous voulons une République fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale. Nous l’aurons! je le jure; je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d’armes.»

Lemercier, président du conseil des Anciens, répondit:

«Général, le conseil des Anciens reçoit vos serments; il ne forme aucun doute sur leur sincérité et sur votre zèle à les remplir. Celui qui ne promit jamais en vain des victoires à la patrie ne peut qu’exécuter avec dévouement ses nouveaux engagements de la servir et de lui rester fidèle.»

Et la séance est levée aux cris de Vive la République! Et ce même jour, on lut bientôt, affichées sur les murs de Paris, deux adresses du général Bonaparte, la première aux citoyens composant la garde nationale de Paris, la seconde aux soldats. Et ce même jour, 18 brumaire, Barras, qui ne se souciait pas d’être expulsé, écrivit au conseil des Cinq-Cents la lettre suivante:

«Citoyens représentants,

» Engagé dans les affaires publiques uniquement par ma passion pour la liberté, je n’ai consenti à accepter là première magistrature de l’État que pour la soutenir dans les périls par mon dévouement, pour préserver des atteintes de ses ennemis les patriotes compromis dans sa cause, et pour assurer aux défenseurs de la patrie ces soins particuliers qui ne pouvaient leur être plus constamment donnés que par un citoyen anciennement témoin de leurs vertus héroïques et toujours touché de leurs besoins.

» La gloire qui accompagne le retour du guerrier illustre à qui j’ai eu le bonheur d’en ouvrir le chemin, les marques éclatantes de confiance que lui donne le Corps législatif et le décret de la représentation nationale, m’ont convaincu que, quel que soit le poste où m’appelle désormais l’intérêt public, les périls de la liberté sont surmontés et les intérêts des armées garantis. Je rentre avec joie dans les rangs des simples citoyens, heureux, après tant d’orages, de remettre entiers, et plus respectables que jamais, les destins de la République, dont j’ai partagé le dépôt.

» Salut et respect.

BARRAS.»

En même temps, Barras fit connaître sa démission au général Bonaparte, en le priant de protéger sa retraite, car le tumulte était grand dans Paris. Le général lui envoya sur-le-cbamp une escorte de cavalerie, qui le reconduisit jusqu’à sa terre de Grosbois.

Le lendemain, 19 brumaire, fut le jour de lutte. Les deux conseils s’étaient réunis à Saint-Cloud, dans les deux ailes du château. Bonaparte, qui s’était préparé, avait envoyé des troupes chargées de protéger la représentation nationale. Mais les généraux savaient ce qui avait été résolu, trois jours auparavant, chez Lemercier, président du conseil des Anciens. Un certain nombre de personnages sérieux: Lucien Bonaparte, Sieyès, Reynier, Courtois, Boulay de la Meurthe, Cornudet, Fargues, Chazal, Villetard et plusieurs autres, comprenant qu’il fallait épurer le conseil des Cinq-Cents, dominé par le jacobinisme, avaient décidé un coup d’État, nécessaire si on ne voulait pas reculer dans les voies de 1793. On sentait depuis longtemps déjà la nécessité de cette mesure; mais il fallait un homme. La patrie le trouvait dans Bonaparte. Il avait été consulté à ce sujet; il avait approuvé la résolution; et la veille, comme on l’a vu, il avait prêté le serment qui le liait.

Le 19 brumaire donc, il était à Saint-Cloud. Les séances des deux conseils s’ouvraient à midi: il se présenta au conseil des Anciens, où il fut accueilli par les cris unanimes de Vive Bonaparte! Après cette ovation, il se rendit au conseil des Cinq-Cents. Un assez grand nombre des membres de ce conseil, les plus honnêtes et les plus sincèrement patriotes, étaient dans le secret du coup d’État préparé, et Lucien Bonaparte présidait l’assemblée.

Tous ceux qui ne savaient rien s’inquiétaient cependant de se voir entourés de soldats, et en même temps ils voyaient trouble dans la démission de Barras.

Nous transcrivons maintenant le Moniteur du 20 brumaire. Conseil des Cinq-Cents, séance du 19. La parole est au député Grandmaison.

«GRANDMAISON. Je rappellerai une époque non encore

» éloignée où, dans une circonstance critique, on répandait

» les germes d’une vive inquiétude. On publiait qu’il existait

» des projets de rétablissement du Comité de salut public, de

» défense générale, etc. Nous sommes aujourd’hui dans une

» circonstance si extraordinaire, que nul ne peut s’en rendre

» compte; que, malgré l’imminence du danger, nous sommes

» tous réunis sans savoir où est le danger, où est l’ennemi.

» Avant tout, il eût été prudent de savoir si cette démission

» qu’on vient d’annoncer n’est pas l’effet des circonstances

» extraordinaires où nous nous trouvons. Je crois bien que,

» dans la grande quantité de membres qui se trouvent ici, il

» en est quelques-uns qui savent d’où nous sommes partis, et

» où nous allons.......

» Un mouvement se manifeste. Tous les regards se portent

» vers l’issue principale... Le général Bonaparte paraît. Il

» entre . Quatre grenadiers de la représentation nationale

» le suivent; quelques autres et des officiers paraissent à la

» porte....

» L’assemblée entière est à l’instant debout.

» Une foule de membres s’écrient: Qu’est-ce que cela?

» qu’est-ce que cela? des sabres ici! des hommes armés!...

» Beaucoup de membres se précipitent au milieu de la

» salle. Le général Bonaparte est entouré de mains crispées

» qui veulent le repousser... Une foule de ces hommes mon-

» tent sur leurs sièges et s’écrient: Hors la loi! hors la loi!

» A bas le dictateur!

» Le général Lefebvre et plusieurs grenadiers entrent pré-

» cipitamment. Les grenadiers crient: Sauvons notre général.

» Bonaparte est entraîné hors de la salle .

» Une agitation inexprimable règne alors dans l’assemblée.» Il est inutile d’en reproduire les détails, aujourd’hui sans intérêt. Lucien Bonaparte, ne pouvant obtenir le silence, descend du fauteuil de la présidence et va rejoindre son frère; et enfin, «un corps de grenadiers du Corps législatif paraît

» à la porte, les tambours battant la charge et l’arme portée.

» Il s’arrête. Un chef de brigade de cavalerie, élevant la voix,

» s’écrie: «Citoyens représentants, on ne répond plus de la

» sûreté du conseil.»

» Les cris de Vive la République recommencent.

» Un officier des grenadiers du Corps législatif monte au

» bureau du président: «Représentants, s’écrie-t-il, retirez-

» vous; le général a donné des ordres.»

» Le tumulte le plus violent continue. Les représentants

» restent en place. Un officier s’écrie: «Grenadiers! en

» avant!» Le tambour bat la charge. Le corps de grenadiers

» s’établit au milieu de la salle. L’ordre de faire évacuer la

» salle est donné et s’exécute au bruit d’un roulement de tam-

» bours. Les représentants sortent aux cris de Vive la Répu-

» blique!»

Et ce même jour, à neuf heures du soir, une partie du conseil des Cinq-Cents se réunit au conseil des Anciens. Après quelques instants de délibération, ou plutôt de propos interrompus, on annonce le général Bonaparte. Et là, dans un discours net et concis, il démontra que la France n’avait plus ni gouvernement ni constitution, que la constitution avait été violée par des actes arbitraires le 18 fructidor, le 22 floréal, le 30 prairial , et que le Directoire n’existait plus. Le conseil des Anciens et ceux du conseil des Cinq-Cents réunis statuent que soixante-sept membres des deux conseils ne font plus partie de la représentation nationale; que le Corps législatif est ajourné jusqu’au 1er ventôse prochain ; que pendant ce temps une commission consulaire exécutive, composée de Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, remplacera le Directoire; que les membres de cette commission porteront le nom de consuls; que le Corps législatif, avant sa séparation, établira une commission de vingt-cinq membres, pris dans les deux conseils, pour seconder le gouvernement dans les mesures à prendre.

Les trois consuls prêtèrent serment, et reprirent la route de Paris à une heure du matin.

XIV. — LE CONSULAT.

Table des matières

Terrible dans la guerre et sage dans la paix,

Il est avant trente ans l’honneur du nom français.

FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU .

Pendant que la commission des Vingt-Cinq préparait avec les consuls, et sous la présidence habituelle de Bonaparte, une constitution sérieuse, les premiers actes du nouveau gouvernement furent la suppression de la loi sur les otages et la mise en liberté de tous ceux qui en étaient les victimes; le rapport de la loi sur l’emprunt forcé ; la déportation à la Guyane de plusieurs représentants du jacobinisme. (Mais la plupart se soumirent et obtinrent aussitôt des emplois.)

On rendit sur-le-champ la liberté à tous les prêtres parqués dans les îles de Ré et d’Oléron.

Plusieurs mesures de ce genre rassurèrent complétement la nation; et le Premier Consul se vit béni de toutes parts, en dépit des jacobins. Plusieurs paroisses firent dire des messes pour sa conservation, et les catholiques exaltèrent le nom de celui en qui ils voyaient un envoyé de Dieu.

Le 22 frimaire (13 décembre 1799), on promulgue la nouvelle constitution, dite la Constitution de l’an VIII. Elle est l’œuvre de Bonaparte. Elle établit que le pouvoir exécutif est confié pour dix ans à trois consuls; qu’il sera éclairé et secondé par un Sénat conservateur, composé de quatre-vingts membres, âgés de quarante ans et au delà ; par un Corps législatif composé de trois cents membres, âgés au moins de trente ans; et par un Tribunat de cent membres de vingt-cinq ans au moins, ceux-là chargés de discuter les lois proposées par les consuls.

Le Premier Consul, par cette constitution, a les sceaux de l’État; il promulgue les lois; il nomme à toutes les places; il a à sa nomination un nombre de conseillers d’État qui sont, comme on l’a vu, les orateurs du gouvernement, pour soutenir devant le Tribunat et devant le Corps législatif les lois proposées, après en avoir exposé les motifs. Les deux autres consuls au besoin suppléent le premier.

Dans cette même constitution, le premier consul est Bonaparte, le second Cambacérès, le troisième Lebrun.

Bonaparte ne voulait pas seulement que cette constitution fût promulguée, il voulait qu’elle fût soumise à la froide et calme acceptation du peuple français tout entier, mais individuellement et sans réunions. Dans ce but, des registres furent déposés chez les juges de paix, chez les notaires, chez les maires, de sorte que chacun put aller déposer son suffrage ou son opposition. Ce grand acte ne fut assis et proclamé loi générale de l’État que lorsqu’il fut établi qu’il était généralement accepté. Alors le Premier Consul accorda une amnistie générale à tous les habitants insurgés des départements de l’Ouest. Dans son discours du 10 novembre, au conseil des Anciens, il avait laissé prévoir cette mesure, en exprimant son horreur pour les guerres fratricides qui avaient dévasté la Vendée.

Le 25 décembre parut une loi qui réglait le mode et la nature des récompenses que l’État devait accorder aux militaires qui s’étaient distingués ou qui se distingueraient par des actions d’éclat.

Le 26, le Premier Consul écrivit au roi d’Angleterre une lettre où il lui faisait part de son élévation à la première dignité de la République, en lui exprimant son désir sincère de voir la France et l’Angleterre unies pour amener une paix générale.

Le 1er janvier de l’an 1800, qui ouvrait le dix-neuvième siècle, vit l’installation du Corps législatif et du Tribunat. Le Sénat fut composé des membres les plus capables du conseil des Cinq-Cents. Le 19 janvier, le gouvernement consulaire s’installa avec pompe aux Tuileries. Le 23 vit l’établissement de la Banque de France; les ministères furent confiés à des hommes spéciaux; les directeurs de chaque département furent remplacés par des préfets. Tout se relevait avec splendeur, et le pays respirait enfin.

Mais on attendait la réponse de l’Angleterre à la lettre du Premier Consul. On reçut enfin du ministre Pitt une réplique qui tranchait la négociation: «L’Angleterre, écrivait-il, ne » pourra signer la paix que quand la France sera rentrée » dans ses anciennes limites.» Lord Granville, de son côté, écrivait a Talleyrand, ministre alors dès affaires étrangères, une lettre diplomatique qui était en quelque sorte une déclaration de guerre. Pitt, cependant, se sentait ébranlé par les raisons de Fox et de Shéridan, chefs de l’opposition, qui plaidaient la cause de la paix; et alors eut lieu une scène qui n’est pas encore entrée dans l’histoire. Elle a été racontée par le cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon, à M. Olivier Fulgence, dans son voyage à Rome en 1838. Ce récit explique ce qu’on lit dans les biographies des négociations que Pitt entreprit sans succès avec le Premier Consul, dont il connaissait la valeur. En empruntant ce récit au préambule mis par M. Olivier Fulgence en tête de l’excellent livre de M. le chevalier de Beauterne, nous n’avons à rectifier que la date des faits:

«Si on avait su ce que les Anglais exigeaient de Napoléon, si on avait su pourquoi il fit une guerre si acharnée contre eux!... (c’est le cardinal Fesch qui parle) Vous pouvez en croire un homme qui n’a jamais quitté ses conseils: il aurait eu la paix des Anglais sans peine, sans grandes concessions politiques, s’il eût été moins sérieusement catholique. Car ce n’était pas lui qui faisait obstacle, c’était sa foi. On lui en voulait, à lui, homme nouveau, que l’on voyait sur le chemin du trône, et sans antécédents comme en avait la race déchue, on lui en voulait de manquer la seule occasion qui se fût présentée en France depuis Henri IV de détruire la religion catholique... Oui, je vous l’affirme, les Anglais lui faisaient une paix magnifique, s’il eût consenti à établir le protestantisme en France.... Cela vous étonne; écoutez un fait qui vaut toutes les sortes de preuves.

» Un jour, le télégraphe annonce qu’un émissaire de Pitt vient de descendre à Boulogne, et qu’il sollicite l’autorisation de se rendre à Paris, pour transmettre au gouvernement des communications fort importantes. C’était un certain Marséria, Corse de nation, qui avait fait ses études pour entrer dans la prêtrise, qui avait jeté le froc aux orties avant de recevoir le sous-diaconat, et qui avait passé au service de l’Angleterre, où il était alors capitaine. On m’en apporte la nouvelle; et j’entre immédiatement chez Napoléon. Je le trouvai au bain; car, à cette époque, il passait les nuits au travail, et le matin, pour se reposer, il se mettait au bain en continuant de dicter. Je lui rends compte de la dépêche, et de la demande de cet homme. Son premier mot fut un refus.

» — Qu’ai-je à pourparler avec Pitt? me dit-il; si je reçois un envoyé de Pitt, les Français vont crier que je traite avec lui. Qu’on le fasse repartir.

» — Et pourquoi? lui répliquai-je. Non, recevez-le; Marséria est un galant homme. Au moins faut-il savoir ce qu’il est chargé de vous dire.

» Il fit encore quelques objections, mais à la fin, comme je le pressais fort, il me dit: — Soit donc! recevez-le, vous, mon oncle; mais que je n’en entende plus parler.

» J’écrivis en conséquence. Marséria ne se le fit pas répéter, prit la poste, et le surlendemain matin il était chez moi. Il entre d’un air fort dégagé.

» — Eh! que venez-vous faire ici? lui demandai-je. Savez-vous, Monsieur, ajoutai-je en riant, que vous êtes bien hardi de venir vous jeter ainsi en France, vous, Français au service de l’Angleterre, et que l’on serait en droit de vous y arrêter?

» — Oh! oh! répondit-il, je n’ai pas peur de cela. Je suis chargé d’une mission toute spéciale de la part de Pitt, et j’ai des choses fort importantes à dire au Premier Consul. Mais je vous le déclare tout de suite, pour ménager le temps, je ne puis les dire qu’à lui; et s’il ne veut pas m’entendre lui-même, je remporte ma mission et mes paroles.

» Sur-le-champ j’allai communiquer ce préambule à l’Empereur, et il consentit enfin à recevoir Marséria.

» Celui-ci commença par prendre caractère: — Vous savez, dit-il au Premier Consul, que je ne suis qu’un pauvre officier, peu riche de moi, partant peu garni d’argent d’ordinaire; et cependant, aujourd’hui, me voilà fourni comme un banquier...

» En effet, il tira de son gousset nombre de billets de banque. — Cela suffit, ce me semble, continua-t-il, pour établir que je ne viens pas ici à mes frais. Mais, j’ai mieux encore pour vous certifier ma mission; car je suis porteur de lettres de M. Pitt....

» — Mon cher Marséria, interrompit Napoléon, gardez vos lettres. Je n’ai rien de particulier à démêler avec M. Pitt. Je vous reçois comme compatriote, comme ancienne connaissance, mais non à titre d’envoyé.

» Marséria reprit: — Vous vous faites une idée exagérée, injuste des préventions de l’Angleterre à votre égard. L’Angleterre n’a rien contre vous personnellement. Elle ne tient pas à la guerre, qui la fatigue et qui lui coûte ses richesses. Elle en achètera même volontiers la fin au prix de maintes concessions que sans doute vous n’espérez pas; mais pour vous donner la paix, elle vous impose une seule condition: c’est que vous l’aidiez à l’établir chez elle.

» — Moi! répliqua l’Empereur, eh! qu’ai-je à faire en Angleterre? Ce n’est pas mon rôle, je suppose, d’y mettre la concorde. D’ailleurs, je ne vois pas comment j’y serais’ propre.

» — Plus que vous ne le pensez, continua Marséria; et pesant ses paroles, il reprit: L’Angleterre, surtout depuis l’invasion des prêtres et des religieux proscrits par les républicains, l’Angleterre est déchirée de discordes intestines. Ses institutions se minent peu à peu. Une sourde lutte la menace, et jamais elle n’aura de tranquillité durable tant qu’elle sera divisée entre deux cultes. Il faut que l’un des deux périsse; il faut que ce soit le catholicisme. Et pour aider à le vaincre, il n’y a que vous. Établissez le protestantisme en France, et le catholicisme est détruit en Angleterre. Établissez le protestantisme en France: à ce prix, vous avez une paix telle assurément que vous la pouvez souhaiter.

» — Marséria, répliqua le Premier Consul, rappelez-vous ce que je vais vous dire; et que ce soit votre réponse: Je suis catholique; et je maintiendrai le catholicisme en France, parce que c’est la religion de l’Église, parce que c’est celle de mon père, parce que c’est la mienne enfin. Et, loin de rien faire pour l’abattre ailleurs, je ferai tout pour la rétablir et la raffermir ici.

» — Mais remarquez donc, reprit vivement Marséria, qu’en agissant ainsi, en restant dans cette ligne, vous vous donnez des chaînes invincibles, vous vous créez mille entraves. Tant que vous reconnaîtrez Rome, Rome vous dominera; les prêtres domineront au-dessus de vous; leur action pénétrera jusque dans votre volonté. Avec eux vous n’aurez jamais raison à votre guise; le cercle de votre autorité ne s’étendra jamais jusqu’à sa limite absolue, et subira au contraire de continuels empiétements.

» — Marséria, il y a ici deux autorités en présence. Pour les choses du temps, j’ai mon épée, et elle suffit à mon pouvoir. Pour les choses du ciel, il y a Rome, et Rome en décidera sans me consulter; elle aura raison. C’est son droit.

» — Mais, reprit de nouveau l’infatigable Marséria, vous ne serez jamais complétement souverain, même temporellement, tant que vous ne serez pas chef d’Église; et c’est là ce que je vous propose. C’est de créer une réforme en France, c’est-à-dire une religion à vous.

» — Créer une religion! répliqua le Premier Consul en souriant; pour créer une religion il faut monter sur le Calvaire, et le Calvaire n’est pas dans mes desseins. Si une telle fin convient à Pitt, qu’il la cherche lui-même. Mais, pour moi, je n’en ai pas le goût.

» Voilà, reprit après un moment d’interruption le cardinal Fesch, voilà comment Napoléon était catholique, et comment il défendait sa religion.»

Et on verra dans la suite de ces faits qu’il eut à soutenir plusieurs fois encore de pareilles luttes.

Or, les résolutions de Napoléon, rapidement communiquées à Pitt, ne pouvaient amener la paix. D’ailleurs, les conquêtes de la campagne d’Italie étaient toutes à peu près perdues. L’Autriche, alimentée par l’or de l’Angleterre, entretenait une armée de soixante mille hommes sur les frontières des Alpes. Cette armée était commandée parle feld-maréchal Mélas. Elle venait de faire subir une défaite au brave général Championnet, le même qui avait en 1794 décidé la victoire de Fleurus, et qui avait gagné d’autres batailles. Les troupes françaises, atteintes d’une épidémie, ne pouvaient plus que peu.

Le Premier Consul, qui veillait à tout, arrêta le 8 mars qu’il serait formé à Dijon une armée de réserve de soixante mille hommes. En même temps il lança dans la Vendée une proclamation où on lisait:

«Il est des citoyens, chers à la patrie, qui ont été séduits. C’est à ces citoyens que sont dues la lumière et la vérité. Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; de grands principes d’ordre social ont été violés. La volonté constante, comme la gloire des premiers magistrats, est de fermer les plaies de la France. La liberté des cultes est garantie désormais par la Constitution. Les ministres d’un Dieu de paix seront les premiers moteurs de la réconciliation et de la concorde. Qu’ils parlent aux cœurs le langage qu’ils ont appris à l’école de leur divin Maître. Qu’ils aillent dans ces temples, qui se rouvrent pour eux, offrir le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu’elle a fait verser.»

La Vendée était pacifiée, l’horrible fête du 21 janvier était supprimée, la confiance était partout avec l’ordre; et l’armée était prête, lorsque le 6 mai 1800 le Premier Consul quitta Paris pour aller prendre le commandement de l’armée de réserve préparée à Dijon, et qui allait devenir à son tour l’armée d’Italie.

XV. — LE PASSAGE DU MONT SAINT-BERNARD.

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Dominus custodit te; Dominus protectio tua.

PSAUME CXX.

Parti de Paris le 6 mai, Bonaparte arrive le 8 à Genève, où l’armée de réserve le rejoint en peu de jours; le 13, le 14 et le 15, il passe ses troupes en revue, et successivement l’infanterie se met en marche. Il part lui-même suivi de la cavalerie; et toute cette armée triomphe vaillamment des difficultés de tout genre que présentaient dans les Alpes les neiges, les glaces, les torrents et les précipices. Le Premier Consul seul courut un danger, qui doit nous arrêter un moment.

Charles Nodier, dans le récit assez court d’une excursion au mont Saint-Bernard , après avoir dépeint, avec le charme qu’on lui connaît, les sites gracieux et terribles de ce géant des Alpes, entraîne son lecteur de Marigny à la Valette, de la Valette au village de Saint-Branchier, de Saint-Branchier à Orsières, d’Orsières à Liddes, d’où les chars ne vont pas plus loin. Et à peu de distance de Liddes, il entame l’aventure intéressante et grave du général en chef de l’armée d’Italie.

«Après une demi-heure de marche, dit-il, on arrive à une ville, ou plutôt à une rue longue, rapide, tortueuse, qu’on appelle le bourg Saint-Pierre, et qui aboutit à un pont jeté sur la Drance de Valsorey, car le nom de Drance paraît, dans ce pays, le nom générique des torrents. L’aspect du précipice où celui-ci va tomber a quelque chose de terrible, et la tradition commune le rend encore plus imposant. Bonaparte, au passage du Saint-Bernard, avait fait conduire un mulet sur la route étroite qui serpente au-dessus de ces abîmes, et il s’élançait sur lui avec cette audace qui ne connaissait pas plus la résistance que le péril. Le sauvage coursier, volontaire et mutin comme ses pareils, se révolta contre l’autorité de cet homme, qui venait d’imposer si facilement le frein du pouvoir à une grande nation éprise de l’indépendance. Le mulet fit un faux pas, et Bonaparte allait disparaître, quand son guide intrépide le saisit et le retint par ses vêtements, suspendu au-dessus des plages profondes de la Drance de Valsorey.

» De quelles circonstances inaperçues dépendent le plus souvent ces périodes de gloire, dont l’histoire s’empare avec tant d’orgueil! Que devenait le monde si un accident vulgaire avait brisé à la première maille le vaste réseau dont son maître futur se préparait à l’envelopper? A quel autre bras la Providence aurait-elle confié la force de châtier les nations et les rois, et de relever les autels et les trônes? Mais elle ne lui avait pas donné en vain le mont Saint-Bernard pour marchepied; et elle ne plaça cette première embûche devant ses pas que pour mieux manifester son appui; car le règne de ce héros, choisi parmi les trésors de sa puissance, était le seul moyen de salut qu’elle eût laissé alors à la société. Si elle n’avait pas pourvu son cœur de volonté et sa main de vigueur, cette tourbe, qui redeviendra chrétienne, danserait encore sur les ruines des temples, autour de la croix abattue....»

Le passage du Saint-Bernard, commencé le 16 mai 1800, fut accompli en cinq jours. Le Premier Consul, qui veillait à tout, ne passa que le 19, comme on l’a vu, sur son mulet, tant qu’il fallut monter.

Or, après le bon office que lui avait si vivement rendu le brave Dorsas, son guide, Bonaparte, qui, à côté de sa fermeté intrépide et de sa foi en Celui de qui il comprenait qu’il avait une mission, portait dans son cœur une grande générosité, la laissa s’épanouir un peu. Il demanda à son vaillant conducteur s’il était heureux,

«Je suis heureux avec ma femme et mes jeunes enfants, répondit Dorsas, mais il nous manque quelque chose.

— Ne gagnez-vous pas assez dans votre état, souvent périlleux?

— Je ne m’en plains pas, général, mais...

— Mais quoi? N’avez-vous pas la santé ?

— Parfaitement, général, moi, mes enfants et ma femme.

— Eh bien donc?

— C’est que, pour être heureux, il nous faudrait un de ces chalets, comme vous en voyez la-bas, avec un peu de terre et une vache. Ma femme et mes enfants ne demandent pas autre chose.

— Et combien peut coûter un de ces chalets?

— Avec un peu de terre, de votre monnaie de France, peut-être deux mille francs. C’est long à ramasser.

— Ayez bon espoir, vous êtes un honnête homme, et la Providence vous aidera.»

Le silence succéda à cet entretien de quelques moments, et on arriva à l’hospice du Saint-Bernard, où les soldats français avaient trouvé abondamment de quoi se refaire.

Le Premier Consul, que ceux qui ne le connaissaient pas ne prenaient que pour un simple général, écrivit ou dicta une lettre qu’il fit porter sur-le-champ du côté du bourg Saint-Pierre. Il chargea son guide d’une commission d’un côté opposé qui devait le retenir deux jours, et il lui donna trois louis d’or pour la conduite qu’il lui avait faite, et deux autres pour sa commission.

«Oh! que vous êtes bon, général! dit Dorsas; quelques aubaines comme la vôtre m’aideraient bien largement....»

Après ses commissions honnêtement faites, il regagna sa vallée. Comme il s’en approchait d’un pas joyeux, il aperçut sa femme et ses deux enfants, qui le guettaient depuis longtemps et qui venaient en se hâtant à sa rencontre, avec de vives démonstrations de joie.

Leur joie paraissait si animée, qu’il leur en demanda le sujet.

«Tu le sauras tout à l’heure, lui dit sa femme avec un regard ardent d’allégresse, pendant que les enfants, formant son avant-garde, entraient d’un air vainqueur dans un chalet de bonne mine.

— Que vont-ils faire là ? demanda Dorsas.

— Ils te montrent le chemin; car c’est ici chez nous.» Qu’on imagine la joie et la surprise. C’était le général qu’il venait de conduire qui lui faisait ce cadeau. Après une heure de transports, qui se sentent, mais qui ne s’expriment pas, Dorsas retourna au Saint-Bernard pour remercier son bienfaiteur. Mais il était déjà loin. Il apprit que celui qu’il avait conduit était le général Bonaparte, premier consul de la République française, et qu’il venait déjà de battre les Autrichiens.

«Que Dieu, s’écria-t-il, lui donne bonnes chances!»

Un religieux du Saint-Bernard répondit: «Il les mérite, et il les aura.»

Les vénérables moines avaient entouré de tant de soins l’armée française à son passage, que le Premier Consul les avait pris formellement sous sa plus généreuse protection. Il leur avait largement assuré des ressources pour l’exercice de leur charité plus qu’héroïque.

Il est triste que la Suisse ait entamé indignement des possessions aussi sacrées.

XVI. — MARENGO.

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Jeune encor, l’ITALIQUE avait conquis la paix.

Nous étions moins nombreux, quand sa foudre imprévue,

Du mont de Jupiter avec nous descendue,

Vengea, dans un seul jour, sa gloire et les Français.

P. F. TISSOT.

Nous aurions peine à suivre l’armée de réserve, que les Autrichiens et les Anglais croyaient une fable, que Mélas appelait des soldats de carton; et il les appelait ainsi dans une lettre qu’il écrivait à Vienne, la veille du jour où cette armée tombait comme un torrent sur ses derrières. Il n’avait rien su ni rien deviné de cette marche prodigieuse qui avait franchi les Alpes en quatre jours.

Le 22 mai, prise de Suse; le 23, prise d’Ivrée et de sa citadelle; le 26, prise de la Chiusella; le 27, prise de Vercelli; le 28, défaite de la division de Rohan, prise de Chivasso et de cinq autres places; le 29, passage de la Sesia; le 30, entrée à Novare; le 31, bataille et prise de Turbigo, passage du Tessin, évacuation de Buffalora, prise de Bellinzona. Le 1er juin, prise de Locarno et de Lugano; le 2 juin, entrée à Milan et reddition de Pavie. C’était jusque-là aussi merveilleux au moins que la première campagne d’Italie.

Maître de Milan, Napoléon se voyait sûr de ses combinaisons. Mais s’il avait là beaucoup de partisans, il avait à calmer beaucoup d’ennemis des Français. Ceux des généraux qui avaient occupé l’Italie pendant sa campagne d’Égypte s’étaient montrés souvent hostiles aux catholiques et avaient aliéné de leur cause le clergé lombard. Il voulait fermer ces plaies; et pendant que ses bataillons prenaient Lodi, Crémone, Plaisance et d’autres places, il convoqua tout le clergé de Milan et des environs, et tint à leur assemblée, le 5 juin 1800, un sage et brillant discours qui rassura complétement le clergé et les catholiques sur les sentiments chrétiens du Premier Consul.

Ce discours, reproduit aussitôt, fut signé par Bonaparte, imprimé, affiché partout, et répandu dans tous les pays où les Français pénétraient; il fut partout accueilli avec transport.

Le lendemain, 6 juin, Bonaparte passa le Pô ; le 7, il prit Brescia, Lecco, Bergame et la flottille du lac Majeur, en même temps qu’il s’emparait de la célèbre position de la Stradella. Le 9, il gagna la bataille de Montebello.

Cependant Mélas, qui, avec toute une armée, assiégeait toujours Gênes, où Masséna tenait depuis près d’un an, quoique épuisé et manquant de tout, Mélas n’avait appris l’arrivée du Premier Consul que lorsqu’il était déjà en possession de Milan. Il emmena ses troupes en toute hâte dans une plaine qu’il avait remarquée près d’Alexandrie. C’était la plaine de Marengo, qui n’est belle, disent les touristes, que pour les batailles; car ce ne sont que des champs à perte de vue. Bonaparte l’attendait là.

Le généralissime Mélas avait plus de cinquante mille hommes, Bonaparte moins de trente mille. La bataille s’engagea à huit heures du matin. Trois fois le village de Marengo fut enlevé par les Français, trois fois il fut repris par les Autrichiens, et les luttes furent ardentes; le Premier Consul eut son chapeau percé d’une balle.

A quatre heures du soir, la bataille sembla perdue; plusieurs généraux demandaient qu’on ordonnât la retraite, pendant que Bonaparte parcourait les rangs en disant aux soldats:

«N’oubliez pas que j’ai l’habitude de coucher sur le champ

» de bataille.»

Alors il remarqua avec joie que l’ennemi, croyant envelopper l’armée française, étendait ses ailes en affaiblissant imprudemment son centre; et il ordonna deux charges, en disant à ceux qui criaient que la bataille était perdue:

«C’est vrai, mais nous avons le temps d’en gagner une

» autre.»

Pendant qu’il parlait ainsi, les deux charges s’exécutaient: Desaix, l’un des plus braves généraux, s’élançait sur les batteries ennemies; il s’en empare et coupe la droite des Autrichiens, pendant que le général Kellermann brise l’autre colonne, la disperse et l’enveloppe. Desaix est tué dans son élan intrépide, et les soldats, qui l’aiment, redoublent d’ardeur pour venger sa mort. Quelques instants après, la bataille est gagnée et toute retraite coupée à l’ennemi.

Mélas, à quatre heures, entendant tous les siens crier victoire, et fatigué de sa chute, car son cheval avait été tué sous lui, s’était retiré à Alexandrie pour prendre un peu de repos: on vint l’éveiller en lui annonçant sa défaite complète. Vingt mille de ses soldats étaient hors de combat. Quarante pièces de canon et douze drapeaux étaient pris par les Français, qui emmenaient sept mille prisonniers.

Le lendemain, 15 juin, Mélas capitula, et la célèbre convention d’Alexandrie rendit à la France tout ce que la coalition nous avait enlevé en Italie.

Mais si le 14 juin nous était glorieux, il y eut pourtant un double deuil. Desaix était tué ce jour-là, en même temps que Kléber était assassiné en Égypte, et que les débris de son armée étaient réduits à de grands sacrifices pour regagner péniblement leur patrie.

Le 18 juin, le Premier Consul réunissait à Milan une consulte chargée de réorganiser la république cisalpine; il rétablissait l’université de Pavie; il faisait transporter le corps de Desaix au mont Saint-Bernard, où l’ordre était donné de lui ériger un monument. Peu de jours après, il reprenait le chemin de la France; et cette seconde campagne d’Italie, aussi rapide que brillante, avait à peine duré un mois.

Le 30 juin, Bonaparte était à Lyon, que la République avait cruellement saccagé et qu’il voulait relever de ses ruines. Il s’y vit reçu avec enthousiasme et ordonna sur-le-champ la reconstruction de la place Bellecour. Il voulut lui-même en poser la première pierre. Après quoi, salué partout, il rentra le 3 juillet à Paris, où son retour fut une fête immense, où l’enthousiasme, les acclamations, les transports, les illuminations et les chants de triomphe lui prouvèrent qu’il pouvait tout avec un peuple si ardent.

XVII. — LA MACHINE INFERNALE.

Table des matières

D’où partent ces cris de terreur?

Le danger d’un grand homme alarme un peuple immense.

Pourquoi tant d’allégresse après tant de douleur?

Le salut d’un grand homme a rassuré la France....

FLINS.

Le Premier Consul reprenait ses travaux, veillant à tout, s’occupant de tout rétablir, ménageant tous les partis pour les fondre dans le seul sentiment national. Il avait fait rouvrir toutes les églises, et les offices religieux se faisaient avec sécurité. C’est en ce moment que le comte de Provence écrivit au vainqueur de Marengo une première lettre. L’abbé de Montesquiou la fit remettre à Bonaparte par le consul Lebrun. Voici cette lettre:

«Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes

» tels que vous, Monsieur, n’inspirent jamais d’inquiétudes.

» Vous avez accepté une place éminente, et je vous en sais

» gré. Mieux que personne, vous avez ce qu’il faut de force

» et de puissance pour faire le bonheur d’une grande nation.

» Sauvez la France de ses propres fureurs, et vous aurez

» rempli le vœu de mon cœur. Rendez-lui son Roi, et les géné-

» rations futures béniront votre mémoire. Vous serez trop

» nécessaire à l’État pour que je songe à acquitter seulement

» par des places importantes la dette de mon agent et la

» mienne.

» LOUIS.»

- Le Premier Consul lut cette lettre tout haut et dit ensuite à son collègue Lebrun: «Je ne comprends pas cette dernière phrase. Mais si Louis XVII eût vécu, il serait aujourd’hui sur le trône. Quant aux deux frères de Louis XVI, rebelles à leur Roi, ils ont entraîné la désertion; et les déserteurs perdent leurs grades, s’ils en ont.»

Il laissa la lettre sans réponse.

Peu de temps après, il en arriva, par les mêmes voies, une seconde, que voici encore:

«Depuis longtemps, général, vous devez savoir que mon

» estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse suscep-

» tible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort

» de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clé-

» ment par caractère, je le serais encore par raison.

» Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d’Arcole,

» le conquérant de l’Italie, ne peut pas préférer à la gloire une

» vaine célébrité. Cependant, vous perdez un temps précieux.

» Nous pouvons assurer la gloire de la France; je dis Nous,

» parce que j’aurais besoin de Bonaparte pour cela, et qu’il ne

» le pourrait pas sans moi.

» Général, l’Europe vous observe; la gloire attend; et je

» suis impatient de rendre la paix à mon pays.

» LOUIS»

Le Premier Consul, pour couper court à une telle correspondance, répondit au Prince:

«Paris, 20 fructidor an VIII (7 septembre 1800).

» J’ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des

» choses honnêtes que vous m’y dites. Vous ne devez plus

» souhaiter votre retour en France: il vous faudrait marcher

» sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et

» au bonheur de la France. L’histoire vous en tiendra compte.

» Je ne suis pas insensible au malheur de votre famille. Je

» contribuerai avec plaisir à l’adoucir, et à la tranquillité de

» votre retraite.

» BONAPARTE.»

La tentative du comte de Provence avait été ébruitée; et lorsqu’on apprit qu’elle avait échoué, les royalistes se montrèrent furieux. Mais pourtant ils se mêlèrent peu aux conspirations, quoique, dit-on, ils n’eussent pas été fâchés de leur succès.

Les plus ardents ennemis du Premier Consul étaient les jacobins, nombreux encore, et les adorateurs de la déesse Raison. Tous les ennemis de Dieu et de l’Église se levaient contre l’homme éminent qui relevait les autels et qui méprisait les utopies des renégats; et cette tourbe était nombreuse.

La sagesse inespérée que déployait Bonaparte ne convenait donc pas à tout le monde. Les dix années de désordres et d’excès monstrueux qui venaient de clore le dix-huitième siècle avaient produit en France, et surtout dans les grands centres, une vaste écume d’hommes prêts à tout. Ceux qui avaient pillé les châteaux et saccagé les églises dévastaient les campagnes. Qu’on se rappelle les chauffeurs et d’autres bandits, que le Premier Consul pourra seul bientôt faire disparaître. Les terroristes hurlaient de se voir détrônés. Leurs adhérents se dressaient contre le régime de l’ordre. Quelques royalistes, dit-on, mais ceux-là gens de sac et de corde, qui ne simulaient un dévouement bourbonien que pour avoir de l’argent, s’enrôlaient sous le drapeau des conspirateurs.

On manœuvrait donc dans les ténèbres. La police heureusement s’éclairait.

Cependant Bonaparte, comptant sur la Providence, qu’il appelait encore devant ceux qui l’entouraient «ma fortune ou mon étoile», car le temps l’exigeait en quelque sorte, Bonaparte poursuivait sans se troubler sa mission de régénérer la France. Dans la paix avec l’Allemagne, il voulait faire entrer l’Angleterre, qui soudoyait tous nos ennemis. Mais il ne put obtenir d’elle des conditions raisonnables. Les Anglais redoutaient jusqu’à sa générosité. Il ne traita donc qu’avec l’Empereur.

Le 10 octobre de cette année 1800, la police arrêta, dans les couloirs de l’Opéra, Demerville, Ceracchi, Aréna, Topino-Lebrun et quelques autres qui cherchaient à assassiner le Premier Consul, et qui étaient payés pour cela par un comité occulte que soutenait l’argent des Anglais. Ces misérables étaient sept ou huit, leur crime s’expia sur l’échafaud .

Six semaines après, un complot plus formidable fit frémir Paris. C’est celui de la machine infernale. Le soir du 24 décembre, on savait que le Premier Consul devait aller à l’Opéra. C’était annoncé partout. Mais, depuis un certain temps, on savait aussi que les jacobins préparaient un coup combiné.

Un jacobin exalté, nommé Chevalier, occupé dans les ateliers d’artillerie de Meudon, avait imaginé la machine infernale. C’était un baril incendiaire, dans la construction duquel il était aidé par un nommé Veyser. Ils cherchèrent le moyen de l’introduire dans le palais consulaire, ce qui ne leur fut pas possible. Alors ils voulurent l’essayer, pour en connaître la portée; ce qu’ils firent derrière la Salpêtrière, dans un champ désert alors, et au milieu de la nuit. L’explosion fut si épouvantable, qu’ils abandonnèrent ce projet. La police était éveillée; ce qui n’empêcha pas d’autres furieux d’admirer l’horrible invention, et d’en préparer l’emploi. Ils manœuvrèrent si habilement que personne n’avait rien soupçonné, lorsqu’un homme, qu’à ses manières et à son vêtement on prenait pour un porteur d’eau, arrêta sa charrette au milieu de la rue de Rohan, appelée alors rue Marceau. Cette rue conduisait de la place du Carrousel à la rue Saint-Honoré ; elle a été supprimée dans les deux tiers de sa longueur, et le lieu où la charrette s’arrêta est occupé par une des arcades élevées pour la réunion des Tuileries au Louvre. Personne ne remarqua cette charrette à bras, sinon pour s’en garer comme on dit; car, elle occupait la moitié de la rue alors étroite (elle n’avait que vingt pieds de large), et les bornes, qui ont précédé nos trottoirs, envahissaient deux pieds au moins de chaque côté.

C’était, comme on l’a dit, le 24 décembre. Il était six heures du soir.

Trois quarts d’heure après, le Premier Consul descendit dans la cour des Tuileries et monta en voiture. Il avait pour cocher le cocher de Louis XVI; les gardes consulaires qui précédaient la voiture avaient passé deux à deux en se serrant un peu; et des curieux, qui étaient venus pour saluer le passage du héros populaire, disaient qu’on devrait déranger cette charrette. Mais ils n’en eurent pas le temps. Le cocher, qui était habile et qui savait son maître peu patient, vit qu’il pouvait passer. Il lança ses chevaux, frisa l’essieu de la charrette. Deux secondes après il était dans la rue Saint-Honoré, quand le tonneau, qu’on croyait plein d’eau, mais qui était plein de poudre et de mitraille, éclata avec un horrible fracas.

Ceux qui avaient mis le feu à la mèche avaient calculé le moment de l’explosion sur le train ordinaire de la voiture; et Dieu, sans la volonté duquel rien n’arrive, les avait déjoués.

Cependant l’explosion, outre d’immenses dégâts, avait tué vingt-deux personnes et en avait blessé cinquante-six.

La secousse avait été si violente dans le voisinage, que Bonaparte, en tournant la rue de Richelieu, où était alors l’Opéra, demandait si on ne marchait pas sur un terrain miné .

La nouvelle de ce nouveau crime était déjà apportée dans la salle, où tous les spectateurs palpitaient d’épouvante, quand le Premier Consul entra, calme et serein, dans sa loge. Ce furent alors des transports de joie tels, qu’on eût dit que toute cette masse était folle d’ivresse; et ce fut pour le Premier Consul un de ces triomphes qui affermissent un homme.

On découvrit que les auteurs de la machine infernale étaient un marin nommé Saint-Régent, avec Carbon, Lahaie Saint-Hilaire, Joyaut et Limoëlan. Mais ils avaient de nombreux complices.

Les républicains accusèrent du forfait les royalistes. Mais Bonaparte, plus clairvoyant, vit dans cette abominable action les jacobins, qui, dérangés par le retour de l’ordre, suivaient les traces d’Aréna et de Ceracchi.

Une mesure de police fit déporter à ce sujet cent trente jacobins. Saint-Régent et Carbon portèrent leurs têtes sur l’échafaud.

La masse des Français, qui avait conservé les sentiments religieux, regarda dès lors Bonaparte comme l’élu de la Providence, et lui-même sentit ce qu’il devait à Dieu.

Il méditait, depuis ses premiers succès en Italie, le rétablissement complet du culte catholique. Il en voulut hâter le moment. La paix avec l’Allemagne, dont on n’avait eu que les préliminaires, fut signée à Lunéville, le 12 février 1801. Ce fut pour toute la France une nouvelle fête. Le jour où elle fut proclamée, les Parisiens vinrent danser sous les fenêtres du Premier Consul, dans le jardin des Tuileries; et, par une gracieuse prévenance, les musiciens de la garde consulaire s’empressèrent d’animer ces danses, qui étaient encore un hommage.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
461 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066334703
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