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Ignace Urbain Jean Chappe

Histoire de la télégraphie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066304409

Table des matières

PRÉFACE.

INTRODUCTION.

LIVRE PREMIER. DE LA TÉLÉGRAPHIE JUSQU’AU TEMPS OU LE TÉLÉGRAPHE FRANÇOIS A PARU.

CHAPITRE I er . Signaux employés à annoncer des événements prévus, ou à transmettre des phrases convenues.

CHAPITRE II. Télégraphes destinés à transmettre toutes les idées, d’après le système alphabétique.

CHAPITRE III. Application des nombres aux signaux.

CHAPITRE IV. Son.

CHAPITRE V. Signaux maritimes.

LIVRE SECOND. DU TÉLÉGRAPHE FRANÇOIS.

CHAPITRE I er . Conditions nécessaires pour faire un bon télégraphe.

CHAPITRE II. Application de ces conditions au télé graphe françois. (1)

CHAPITRE III. Télégraphes ambulants.

CHAPITRE IV. Télégraphes de nuit.

CHAPITRE V. Modifications que le télégraphe à éprouvées, et premières tentatives d’établissements télégraphiques.

CHAPITRE VI. Etablissements télégraphiques.

CHAPITRE VII De l’application des signes du télégraphe françois aux idées.

CHAPITRE VIII. Remarques sur l’invention du télé graphe françois.

LIVRE TROISIÈME. TÉLÉGRAPHIE DEPUIS LE TÉLÉGRAPHE FRANÇOIS,

CHAPITRE I er . Ouvrages allemands sur la télégraphie.

CHAPITRE II. Télégraphe suédois.

CHAPITRE III. Télégraphes anglois.

CHAPITRE IV. Télégraphes en Russie.

CHAPITRE V. Télégraphes en Turquie et en Égypte.

CHAPITRE VI. Des télégraphes faits en France depuis celui de Chappe.

CONCLUSION.

PRÉFACE.

Table des matières

Il y a déjà plus de quarante ans que l’on se sert en France de la télégraphie, et peu de personnes cependant connoissent le télégraphe françois: on le voit de trop loin, et sans y faire beaucoup d’attention.

L’histoire que nous publions le fera mieux connoître; nous croyons qu’il ne peut que gagner à être observé de plus près et examiné avec soin.

Cette histoire ne présentera pas un égal intérêt dans toutes ses parties. La nomenclature et la description des télégraphes, qui ont été faits avant et depuis celui de France, paroîtront peut-être ennuyeuses à beaucoup de lecteurs; mais ce travail facilitera les progrès de l’art télégraphique, fournira des matériaux, et sera un point de départ pour ceux qui voudront faire des recherches en ce genre.

La télégraphie sera probablement plus étudiée dans l’avenir qu’elle ne l’est aujourd’hui, et nous continuerons, par les renseignements que nous donnons sur elle, à lui servir d’appui, lors même que nous n’existerons plus.

INTRODUCTION.

Table des matières

Le besoin de communiquer entre eux, autrement que par la voix et l’écriture, se fit sentir aux hommes dès que les sociétés eurent fait quelques progrès dans la civilisation: il semble qu’on ajoute quelque chose à son existence en abrégeant le temps et en diminuant les distances.

Les moyens qu’on imagina pour se faire entendre de loin avec une grande rapidité se bornèrent cependant à échanger quelques phrases convenues; mais, comme ces phrases faisoient connoître des faits ou des avis importants, on en a continué l’usage: toutes les nations s’en sont servies. Les peuples de l’Asie, de la Grèce, des Gaules, des Espagnes, d’Italie, d’Angleterre, ont eu recours aux signaux, soit pour s’attaquer entre eux, soit pour se défendre.

Les Chinois en avoient placé sur toute l’étendue de la grande muraille, et Tamerlan même répandit, par des signaux, l’épouvante au milieu de ses ennemis.

Le langage des signes ne se perfectionna point; il fut toujours réduit à peu près à annoncer quelques phrases: cet art commencoit même à être oublié depuis quelques siècles. Un petit nombre de savants seulement en avoient conservé le souvenir: ils cherchoient à le reproduire sous des formes nouvelles, sans changer ses résultats. Lorsque la grande catastrophe de la révolution françoise ébranla l’Europe au XVIIIe siècle, la France, attaquant tous les peuples qui l’environnoient, et étant attaquée par eux, éprouva un transport d’exaltation qui l’éleva au-dessus de tous les dangers: elle créa, comme par enchantement, tous les moyens qui pouvoient servir à sa défense et préparer ses conquêtes. La quantité prodigieuse d’hommes que les François avaient armés les avoient déterminés à se servir d’une nouvelle tactique; il falloit donner un ensemble à ce grand nombre de bataillons qui s’étendoient du Nord au Midi de l’Europe. On saisit avec empressement le projet d’établir des communications rapides, avec lesquelles on pût concerter leurs mouvements, faire agir simultanément un million d’hommes dispersés sur un espace immense, comme s’ils eussent été réunis dans le même lien, et entretenir l’effervescence des esprits en répandant promptement le récit des mesures adoptées, et surtout le succès qu’elles produisoient.

Il ne s’étoit pas encore présenté d’événement où la télégraphie pût être aussi utile; elle fut exhumée des cartons d’un comité, dans lesquels on l’avoit ensevelie depuis plus d’une année; elle y seroit peut-être restée éternellement, comme tant d’autres projets qui sont reçus avec indifférence, et que l’on ne daigne pas même essayer.

Cette insouciance pour les nouvelles inventions a toujours existé, même en France: leur utilité ne peut être prouvée que par l’expérience, et personne n’est pressé de faire des essais, lorsqu’il faut dépenser de l’argent et du temps. L emploi de moyens nouveaux contrarie quelques habitudes, blesse souvent les intérêts de ceux qui profitent des anciennes méthodes, et peu de gens, excepté les inventeurs, sont intéressés à faire valoir des projets dont la réussite paroît toujours incertaine.

D ailleurs les individus n’influent que très peu chez toutes les nations: ceux qui les représentent ne mettent pas, pour réaliser des découvertes, tout le zèle qui feroit agir une réunion d’hommes directement intéressés à la réussite des inventions qui leur seroient particulièrement utiles.

L’adoption des découvertes qui ont donné un si grand accroissement à l’industrie de la Grande-Bretagne, n’est due qu’à des associations particulières.

Les régulateurs du pouvoir ne font ordinairement d’efforts, pour propager une invention nouvelle, que lorsqu’elle peut servir à augmenter leurs forces; et, dans cette circonstance même, la volonté qu’ils font paroître d’abord n’a pas toujours assez d’activité et de persévérance pour qu’ils puissent profiter de tous les avantages qui leur sont offerts.

Quelle invention pouvoit être plus utile que celle de la poudre à canon? quels changements ne devoit-elle pas produire dans la manière de combattre? Et, cependant, il a fallu plusieurs siècles avant que ces changements soient effectués.

On a été long-temps sans abandonner les armes qui protégeoient le corps contre les lances et les flèches.

Beaucoup d’années se sont écoulées ayant qu’on se servît de l’artillerie avec avantage, et qu’on connût l’usage des fortifications, maintenant pratiquées. Il y a cinq cents ans que la poudre à canon est connue en Europe, et ce ne fut qu’en1634, au siège de la Mothe, qu’on fit usage en France de la bombe. Louis XIV forma le premier régiment de bombardiers, qui fut incorporé depuis dans l’artillerie; et l’on connoissoit si peu la puissance de cette arme, au XVIe siècle, que Montaigne disait: «Les armes à feu font si peu d’effet, sauf l’étonnement des oreilles, à qui chacun est désormais apprivoisé, que j’espère qu’on en quittera l’usage. Folard, si célèbre dans l’art militaire, et qui vivoit à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe, conseilloit, indirectement, dans ses ouvrages, de substituer les arcs et les balistes à nos fusils et à nos canons. Et la télégraphie seroit encore, à peu près, ce qu’elle étoit en mil sept-cent quatre-vingt douze si les cinq frères Chappe, intéressés au succès d’une découverte qui honoroit leur nom, ne s’en fussent exclusivement occupés; car tous les gouvernements, sous lesquels ces utiles et brillants résultats ont été exposés, n’y ont pensé que pour en tirer partie dans les moments pressants et n’ont jamais rien fait pour son amélioration, excepté M. de Villèle qui a accordé une augmentation, au budget, de trente mille francs, qui permit à l’administration de placer, de douze postes en douze postes, des employés qui sussent écrire tous les signaux qui passoient dans la journée par le télégraphe, et que les stationnaires portoient chaque jour au bureau de poste le plus voisin, éloigné quelquefois d’un myriamètre du télégraphe. Cet envoi journalier des procès-verbaux mit l’administration à même de faire vérifier tous les jours les fautes qui se commettoient sur les lignes; et, par ce moyen, elle connoissoit également tes divisions sur lesquelles il s’en commettoit un plus grand nombre.

On a fait précéder l’histoire de la télégraphie, dont l’aîné des Chappe est l’auteur, premièrement, d’un abrégé de l’origine du télégraphe Chappe, deuxièmement, des motifs qui ont obligé les quatre Chappe à quitter la télégraphie, savoir:

Ignace Chappe et Pierre Chappe le vingt-trois août dix-huit cent vingt-trois, et René Chappe et Abraham Chappe, dans le mois d’août dix-huit cent trente, troisièmement, d’observations sur le télégraphe aérien, suivies de notes sur l’essai d’un nouveau systême de télégraphe qui pourroit peut-être remplacer avantageusement le télégraphe aérien et que l’on pourroit nommer télégraphe acoustique ou télélogue.

Origine du Télégraphe Chappe.

Claude Chappe et ses quatre frères sont originaires du département du Cantal; mais il sont tous nés à Brûlon, département de la Sarthe. Leur père, mort en1784à Rouen, où il était directeur-général des domaines du roi, était le frère de l’abbé Chappe d’Auteroche, membre de l’académie des sciences qui fut envoyé, sous le règne de Louis XV, en Sibérie pour observer le passage de Vénus sur le soleil, et, par suite, en Californie où il est mort, en1779, victime de son zèle pour les sciences.

Claude Chappe, le cadet d’une famille assez nombreuse, étoit destiné à l’état ecclésiastique; et, avant l’âge de vingt ans, il obtint deux bénéfices, dont les revenus assez considérables lui fournissoient les moyens de se livrer tout entier à l’étude; il s’occupoit particulièrement de recherches sur l’électricité; on lui doit l’expérience des bulles de savon électrisées et remplies de gaz inflammable que l’on fait détonner dans l’atmosphère par leur contact, pour imiter l’effet des nuages électriques et prouver la théorie de la foudre par l’électricité.

La révolution l’arrêta dans ses travaux, il perdit ses bénéfices, quitta Paris et vint à Brûlon dans sa famille, où il trouva quatre de ses frères, dont trois venoient aussi de perdre leurs places.

Ce fut à cette époque (1790) que l’idée lui vint d’une communication télégraphique qui pût mettre le gouvernement à même de transmettre ses ordres à une grande distance dans le moins de temps possible. Il en fit part à ses frères.

Son idée parut, au premier moment, être un rêve de son imagination; mais, il y persista et nous pria de le seconder. La première expérience fut celle du son, obtenu en frappant sur deux casseroles, et deux postes placés à quatre cents mètres l’un de l’autre furent mis en communication au moyen de deux pendules à secondes parfaitement en harmonie, dont les cadrans, divisés en dix parties, représentoient les dix chiffres de la numération, de manière que, lorsque l’aiguille d’un de ces cadrans était sur le chiffre que l’on vouloit indiquer, on faisoit entendre un son qui annonçoit, au poste correspondant, dont la pendule étoit en harmonie, que le chiffre indiqué par l’aiguille, au moment du son, était significatif.

Ce moyen de correspondance qui réussit fort bien avec deux postes, et qui pouvoit être très-utile dans une ville assiégée, en employant le feu au lieu du son, présentoit, avec un plus grand nombre de stations, des difficultés qui nous firent renoncer à ce système.

Quelque temps après, nous essayâmes l’électricité. Le cabinet que possédoit l’abbé Chappe, et que, par suite, il fut obligé de vendre pour subvenir aux dépenses qu’occasionnoient ses expériences télégraphiques, nous fournit les moyens de faire plusieurs essais à des distances plus ou moins grandes, qui n’offrirent que des résultats peu satisfaisants.

Il fallut donc imaginer autre chose; et, après différents essais, nous convînmes qu au lieu du son nous emploierions la vue d un objet qui, par son apparition et sa disparition, feroit connoître le moment où il faudroit marquer le chiffre indiqué par l’aiguille des deux pendules.

Nous fîmes faire, alors, deux tableaux de forme rectangle; chacun de ces tableaux étoit haut d’un mètre, soixante cinq centimètres, sur cent trente trois centimètres de large, et présentoit deux surfaces, l’une blanche et l’autre noire; il étoit fixe au haut d’un axe de quatre mètres élevé verticalement dans un grand châssis fait en charpente; l’axe pivotoit, de sorte que les surfaces paroissoient et disparoissoient à volonté; ces deux tableaux furent nos premiers télégraphes bien différents de ceux qui existent maintenant.

L’un de ces télégraphes fut placé sur la plate-forme du château de Brûlon, département de la Sarthe, l’autre, sur la maison de M. Perrotin, située commune de Parcé, distante de quinze kilomètres de Brûlon, et, au moyen des deux pendules à secondes, dont nous nous étions déjà servis, nous fîmes de nouvelles expériences dont le succès nous donna l’espoir d’être utiles à notre pays.

A la première expérience, nous employâmes le son, et, à la seconde, nous employâmes l’apparition et disparition de la surface d’un rectangle pour indiquer le moment où l’aiguille des deux pendules, parfaitement en harmonie, étoit sur le nombre significatif. Les procès-verbaux qui furent faits sur les lieux, par les autorités, existent encore et sont entre les mains de la famille. Ces différentes expériences se firent dans l’espace de quinze mois. Elles exigèrent un travail opiniâtre et occasionnèrent des dépenses assez considérables qui furent partagées par la famille.

L’abbé Chappe, muni de ces procès-verbaux, vint à Paris vers la fin de1791; et, après bien des peines et des démarches, il obtint la permission d’établir un télégraphe sur l’un des pavillons de la barrière de l’Etoile à gauche en sortant de Paris.

Deux de ses frères le secondèrent et firent long-temps des expériences qui, de jour et jour, obtenoient plus de succès. Mais un matin qu’ils se rendoient comme à l’ordinaire à leur télégraphe, ils s’aperçurent, à leur grand étonnement, que le télégraphe n’étoit plus sur le pavillon. Il avoit été enlevé dans la nuit de manière qu’il n’en restoit pas un vestige.

Tel fut le rapport que fit le concierge de la barrière qui ne voulut pas en dire davantage. Nos travaux et nos dépenses furent perdus, et il fallut renoncer, pour le moment, à une découverte qui nous avoit coûté beaucoup de peines et d’ argent.

Six mois après cet événement, dont les causes ne nous ont jamais été connues, l’aîné des frères Chappe fut nommé au corps législatif par le département de la Sarthe. L’abbé Chappe que l’enlèvement mystérieux du télégraphe avoit déconcerté et qui auroit peut-être abandonné sa découverte, s’il n’avoit pensé que son frère, venant d être nommé député, pourroit lui être de quelque utilité, revint à Paris, où il lut autorisé à ériger un nouveau télégraphe, dont la forme, qui n’étoit pas encore celle de nos machines actuelles, a cependant servi de modèle au télégraphe Anglois.

Ce nouveau télégraphe, qui avoit cinq voyants, fut construit dans le parc de Menil-montant, avec la permission de M. Lepelletier de St.-Fargeau. Il coûta beaucoup à la famille, et les Chappe alloient y travailler tous les jours, lorsqu’un après-midi, comme ils entroient dans le parc, ils virent le jardinier de M. de St.-Fargeau, qui couroit au devant d’eux en leur criant de se sauver; qu’on avoit mis le feu au télégraphe, et que s’ils paroîssoient, on les jeteroit au milieu des flammes. Ils retournèrent sur leurs pas, et ne pouvoient s’expliquer cet événement qui les consternoit.

Ce ne fut que le lendemain qu’ils apprirent qu’une populace effrénée s’étoit portée à ces actes de violence parce que l’on soupçonnoit que le télégraphe servoit à communiquer avec le roi qui étoit alors renfermé. C’est tout ce que purent nous apprendre des ouvriers qui avoient monté la charpente de ce poste d’essai.

Nous en fûmes donc encore, dans cette nouvelle expérience, pour nos dépenses, nos travaux et nos peines.

Mais l’abbé Chappe, plus persévérant que ses frères dans la réussite d’une découverte dont il avoit donné l’idée, ne se découragea pas. Il demanda de l’argent à sa famille, qui fit de nouveaux efforts pour lui en procurer; et, par l’entremise de son frère, qui étoit membre du comité d’instruction publique, il obtint, pour la troisième fois, la permission de faire des expériences.

Il établit trois postes, dont l’un fut placé à Menil-montant, l’autre à Ecouen, distant de deux myriamètres de Paris, et le troisième à St.-Martin-du-Tertre, distant de quinze kilomètres d’Ecouen. Ce fut dans cette circonstance qu’après beaucoup d’essais nous arrêtâmes la forme du télégraphe, tel qu’il est maintenant à l’extérieur; forme élégante et simple qui ne pourra jamais être changée qu’au détriment de la télégraphie.

Ces trois télégraphes furent établis après plusieurs mois de travaux; et, lorsque nous fûmes exercés à leur manœuvre, et que nous eûmes fait passer beaucoup de correspondances de cent à cent-cinquante mots, nous demandâmes au gouvernement qu’il nommât des commissaires pour s’assurer du résultat de cette découverte: ces commissaires furent MM. Daunou, Arbogast et Lakanal membres de la Convention, qui, prévenus contre un moyen de correspondance dont les effets paraissoient extraordinaires, ne purent se défendre de témoigner leur surprise en voyant avec quelle facilité et quelle promptitude nous transmettions à 3myriamètres5kilomètres de distance les dépêches qu’ils nous donnaient.

MM. Daunou, Lakanal et Abraham Chappe, qui étaient à Saint-Martin, l’un des postes extrêmes, y restèrent trois jours, et, pendant ce temps, M. Arbogast et plusieurs autres membres de la convention se trouvoient à Menil-montant avec l’abbé Chappe. A leur retour à Paris, les commissions réunies firent un rapport qui détermina le gouvernement à ordonner l’établissement d’une ligne télégraphique de Paris à Lille.

Cette ligne fut établie, mais il est impossible de se faire une juste idée des difficultés que présentèrent son établissement et son organisation, combien d’activité; de fatigues et de ressources il a fallu employer pour aplanir les obstacles imprévus qui, se reproduisoient sans cesse dans un travail inconnu jusqu’alors.

Toutes les difficultés que donna cet établissement ne furent vaincues que par un zele, un accord et une persévérance qui ne pouvoient se rencontrer que dans une famille intéressée toute entière aux succès d’une invention dont tout l’honneur lui appartenoit.

Après avoir lu cette notice, qui est l’exacte vérité de tous les essais que les Chappe ont faits, et de toutes les peines qu’ils se sont données, est-on fondé à dire qu’ils ne sont pas les inventeurs du télégraphe? l’abbé Chappe n’est pas, assurément, le premier à avoir eu l’idée de la possibilité de communiquer, par le moyen de signaux, à une grande distance, personne ne le conteste; la marine depuis des siècles n’emploie-telle pas des signaux pour ses manœuvres, et Ignace Chappe, dans son histoire de la Télégraphie (page17), loin de dissimuler tout ce qui a été fait précédemment, a fait connaître avec une rare franchise tous les différents signaux qui ont été employés à différentes époques, et les essais qui ont été faits; mais avec tous ces télégraphes on ne pouvait transmettre que des événements prévus. Amontons, seul, paroît avoir voulu, au moyen des lettres de l’alphabet, transmettre toutes espèces d’idées, et, si des essais ont été véritablement faits, on ignore la forme du télégraphe dont il s’est servi; d’ailleurs, il n’est personne qui ne puisse facilement établir, avec deux postes seulement, une correspondance télégraphique; mais lorsqu’il s’agit de correspondre à cinquante ou cent myriamètres (1), c’est toute autre chose. Les Chappe sont les premiers à avoir établi de longues lignes télégraphiques avec lesquelles on a pu transmettre toutes espèces d’idées, avec une célérité inconnue jusqu’alors, et s’ils eussent connu des moyens employés avant eux pour communiquer à une aussi grande distance et en si peu de temps, ils n’eussent pas fait tant d’essais, dépensé tant d’argent à chercher la forme la plus convenable à donner au télégraphe. On ne peut pas plus contester aux Chappe l’invention du télégraphe, qu’on ne serait en droit de contester l’invention de la direction du ballon à celui qui la trouverait, maintenant, quoiqu’un grand nombre de personnes aient dit qu’il étoit possible de la trouver et que de courageux savants aient fait des voyages aériens au gré des vents.

Motif pour lequel Ignace Chappe et Pierre

Chappe se sont retirés de la télégraphie,

et ont demandé leur retraite.

Lorsque l’abbé Chappe mourut, ses deux frères, Ignace, et Pierre Chappe, qui étoient ses adjoints, furent nommés administrateurs; cette organisation tout à fait vicieuse aurait pu nuire au développement et au perfectionnement de la télégraphie, si les quatre frères qui y étaient employés n’eussent été unis et n’eussent eu le même intérêt au succès de cette découverte; mais leur accord étant parfait, toutes les mesures et améliorations que l’expérience faisoit connoître nécessaires à leur deux frères qui étoient employés à construire et à organiser les lignes, s’exécutoient sans obstacle; le secret des dépêches était bien gardé, car les quatre frères étoient responsables au même degré de la moindre indiscrétion, et si l’un d’eux eût été soupçonné, ils eussent perdu tous les quatre la confiance du gouvernement; leur intérêt commun avait donc été pendant trente ans un sûr garant pour les gouvernements qui s’étoient succédés: mais sous le règne de Charles X, en 1823, M. de Corbière, ministre de l’intérieur, désirant donner une place à l’un de ses protégés, nomma, sans aucune espèce de nécessité, un troisième administrateur dans une administration où il devroit n’y en avoir qu’un seul, si le gouvernement connaissoit quelque chose à la télégraphie.

Les deux administrateurs furent si péniblement affectés de cette mesure, qu’ils se rendirent sur-le-champ chez M. de Corbière, pour lui faire connoître l’injustice que l’on commettoit à l’égard de leurs deux plus jeunes frères; et ils demandèrent leur retraite avec leur traitement intégrale, ainsi que notre nomination à leurs places, afin que nous ne devinssions pas les subordonnés d’un étranger dans une partie, au perfectionnement de laquelle nous avions coopéré comme eux. Le ministre qui reconnut qu’il avait agi, dans cette circonstance, avec plus d’autorité que de justice, accepta cette proposition avec empressement et presque avec reconnaissance, et il donna pour motifs à la retraite des deux anciens administrateurs, leur âge et leurs infirmités; mais ces motifs n’étoient qu’un prétexte, puisque le troisième administrateur qu’il venoit de nommer, avoit six ans de plus que l’un d’eux et étoit impotent; il étoit, d’ailleurs, tout-à-fait étranger à la partie où on le plaçoit. René Chappe et Abraham Chappe furent donc nommés adminisirateurs en remplacement de leurs frères; mais le gouvernement, toujours injuste à leur égard, exigea que l’administrateur qu’il venoit de nommer fût porté sur les états comme premier administrateur, de sorte que deux Chappe, frères de l’inventeur du télégraphe, qui, depuis trente-huit ans, n’ayoient cessé de travailler au perfectionnement de la télégraphie étoient, l’un, le deuxième administrateur, et l’autre le troisième. Le ministre en nous mettant à la suite d’un étranger qui ne pouvoit rien faire ni rien ordonner ne faisoit que des mécontents, aussi, je ne crains pas de le dire, si, après la manière dont il venoit d’agir envers nous, j’ai continué à faire mon service avec un zèle qui ne s’est jamais démenti et que peu d’employés en télégraphie ont eu comme moi, ce n’est pas par amour pour le gouvernement d’alors, qui nous abreuvoit de dégoûts; mais parce que j’avois avec mes frères tout créé dans cette partie, et que je désirois profiter de mon expérience pour rendre le télégraphe, dont l’invention honoroit mon nom, de plus en plus utile, et laisser à mon fils un nom auquel on ne pût rien reprocher; de sorte que René Chappe servoit le gouvernement avec zèle par amour pour la légitimité qui, selon lui, assure la tranquillité d’un pays, et moi parce que j’ai l’intime conviction qu’un homme que le gouvernement emploie et solde doit toujours, quand même, le servir avec zèle et honneur ou bien se retirer.

Deux Chappe restoient donc de cinq frères qui tous avoient été employés dans la télégraphie depuis dix-sept-cent-quatre-vingt-dix et qui tous avoient contribué, pendant trente-huit ans, au perfectionnement d’une partie qui n’étoit connue de personne avant eux: ces deux Chappe ont été destitués à la révolution de juillet.

René Chappe, parce qu’il refusa énergiquement de faire passer, par le télégraphe, les dépêches que le gouvernement provisoire du vingt-neuf juillet lui envoya; il eut la bonhomie de croire qu’ayant juré fidélité au gouvernement de Charles X, il ne pouvoit enfreindre ce serment sans manquer à l’honneur, comme si un très grand nombre de notabilités du jour, secroyoient moins honorables pour avoir juré fidélité à tous les gouvernements qui se sont succédés, et moi, Abraham Chappe, le plus jeune des cinq frères, je ne fus pas destitué pour la même raison, vu que je n’étois pas à Paris lors de la révolution de juillet; mais je le fus sur l’indication de M. M député de la Meurthe, très en crédit près le gouvernement provisoire; probablement que ce député jugea qu’il falloit me faire destituer comme mon frère, pour avoir ma place; aussi, après la destitution des deux Chappe, se fit-il nommer commissaire du gouvernement provisoire, chargé en chef de l’administration télégraphique. René Chappe, après la réponse énergique faite à l’envoyé du gouvernement provisoire, crut qu’il n’était pas prudent à lui de rester à l’hôtel du télégraphe; en conséquence il cacha le vocabulaire et partit de Paris pour venir me rejoindre à ma campagne, située à une lieue du Mans, où j’étais depuis le21juillet. Il y arriva le30du même mois, à quatre heures du soir, la tête encore toute bouleversée des événements dont il venoit d’être témoin. Il me fit le récit de ce qui lui étoit arrivé: je lui témoignai le regret que j’avois qu’un Chappe ne fût pas à Paris dans une circonstance semblable, et je lui dis que j’allois partir pour m’y rendre. En effet, j’envoyai aussitôt au M ans commander des chevaux de poste pour le lendemain, et j’arrivai le premier août à l’administration télégraphique, à cinq heures du matin; je montai sur-le-champ au cabinet des dépêches où je trouvai le traducteur qui m’apprit que M......M était nommé par le gouvernement provisoire, commissaire chargé en chef de l’administration télégraphique, et que j’étais destitué ce qui me surprit beaucoup. car je n’avois rien fait pour mériter de l’être, et cependant je ne pus en douter, après l’avoir lu dans le moniteur. J’attendis néanmoins M. M au cabinet des dépêches, qui fut assez surpris de m’y trouver; il s’était probablement déjà flatté qu’après avoir fait destituer les deux derniers des Chappe, il jouiroit tranquillement de leur succession. Je lui dis qu’ayant appris, par mon frère, tous les événements qui étoient arrivés à Paris, je m’étois empressé de venir reprendre mes fonctions; il ne me répondit rien, mais un instant après il me fit connoître qu’il désiroit avoir un entretien avec moi, je le conduisis dans ma chambre et là il médit que je n’ignorois probablement pas la conduite que mon frère avoit tenue, et, qu’après cela, il ne pouvoit me laisser reprendre mes fonctions, sans que, préalablement je fisse le serment d’être fidèle au nouveau gouvernement, et de faire transmettre, par le télégraphe, toutes les dépêches qu’il m’enverrait, je fis ce serment ainsi que j’en avois déjà fait dix depuis mil sept-cent quatre-vingt treize. Je crus alors que j’allais r eprendre mes fonctions, et que M. le commissaire alloit me laisser faire mon service, il n’en fut point ainsi; il savoit très-bien que la destitution de mon frère laissoit une place d’aministrateur vacante, il continua donc à venir au cabinet des dépêches, comme si sa présence y eût été nécessaire et à donner des ordres comme si je ne fusse pas présent, il ne manquoit pas, par exemple, de venir tous les soirs pour signer le bulletin des dépêches, parvenues dans la journée, qu’il portoit souvent lui-même au palais royal, cela lui donnoit l’occasion de faire connoître son utilité dans la télégraphie et comme ses occupations se bornoient à peu près aux fonctions d’ordonnance, il trouvoit le temps, dans la journée, d’aller chez le frère de M. Guizot, ministre de l’intérieur, et chez M. Bérard, alors directeur des ponts-et-chaussées, dire tout le bien possible de moi, surtout lorsqu’il sut que je m’étois prononcé d’une manière très-peu favorable à la proposition qu’une personne, dont il étoit parfaitement connu, me fit de l’avoir pour collègue, en remplacement de mon frère; cette proposition me révolta avec d’autant plus de raison, qu’il me parut que ce commissaire ne l’avoit fait destituer que pour avoir sa place: Je ne pouvois, d’ailleurs, me faire à l’idée qu’une personne qui ne connoissoit pas L’A, B, C, de la télégraphie, pût être administrateur de cette partie, à moins que ce ne fût comme sinécure; la suite m’a cependant prouvé le contraire, car monsieur le commissaire, voyant qu’il ne pouvoit pas être mon collègue avec mon assentiment et sachant que je me plaignois souvent au roi de son inutilité à l’adminsitration, et d’une surveillance que mes antécédents ne pouvoient justifier, changea de batterie, pour parvenir au but où il désiroit probablement arriver; il alloit, tantôt au ministère de l intérieur, me dépeindre comme un despote dans mon administration, en disant que j’exigeois des inspecteurs un service tres-pénible et tout-à-fait inutile, comme s’il eût été en état d’en juger, et mille autres choses, dont je ne me souviens pas maintenant, mais qui me furent rapportées immédiatement par un député qui avait tout entendu; tantôt il alloit chez M. Bérard, directeur des ponts-et-chaussées, dont l’administration télégraphique n’avoit dépendu, jusqu’à ce jour, que pour la comptabilité des sommes allouées à l’entretien des lignes télégraphiques; il lui parloit de mon despotisme, dont les mauvais inspecteurs seuls pourvoient se plaindre, et il l’engageoit à me retirer le personnel de l’administration. M. Bérard, qui n’entendoit rien à la télégraphie, et qui étoit dans cette circonstance, sans s’en douter, l’instrument de M. le commissaire, me pria de passer chez lui; je m’y rendis, et, après m’avoir parlé de la conduite de mon frère, que le gouvernement actuel ne trouveroit peut-être pas aussi blâmable aujourd’hui qu’elle le fut au 29juillet1829, il me dit qu’il vouloit éviter que de semblables scènes se renouvelassent, et que, puisqu’il avoit la responsabilité, il falloit qu’il fît un choix d’employés sur lesquels il pût compter, comme si un directeur des ponts-et-chaussées pouvoit être responsable de quelque chose dans une partie où il n’entend rien du tout, dans l’acception du mot, et où les chefs de l’administration n’ont aucun ordre à recevoir de lui, pour ce qui concerne les dépêches, le passage des signaux et l’organisation des lignes. L’administration ne lui doit que le compte de l’emploi des fonds. L’autorité des directeurs des ponts-et-chaussées, dans une administration qu’ils ne connaissent pas du tout, ne peut être que très-nuisible, et aujourd’hui que je ne suis plus employé, et qu’on ne peut pas me supposer un intérêt personnel, j’affirme qu’il est dans l’intérêt de la télégraphie de laisser aux administrateurs la nomination de tous les employés de cette partie, dont beaucoup sont à deux cents lieues de Paris.

L’administration télégraphique doit pouvoir frapper, instantanément et sans appel, un directeur ou un inspecteur, qui, par incapacité ou mauvais vouloir, entravent un service, souvent très-important, qui exige une très-grande surveillance et une prompte exécution. Les Chappe avoient ce pouvoir, et cependant, pendant trente-neuf ans qu’ils ont eu le personnel, ils n’ont pas destitué un seul directeur; ils ont plutôt lutté, lors des changements de gouvernement, contre plusieurs députés qui vouloient faire destituer des directeurs du télégraphe, sous prétexte d’opinions libérales ou royalistes; cela dépendoit du vent qui souffloit, et cela, pour faire donner leurs places à des personnes qu’ils protégeoient; mais, comme nous avions le personnel, et que nous savions bien que les directeurs dont ils se plaignoient étoient de très-bons employés, nous ne nous prêtions pas à leurs desseins; quant aux inspecteurs, trois ou quatre ont été renvoyés, pour cause de retard dans le paiement du traitement dû aux stationnaires, et un seul, pour négligence dans son service et insubordination, laquelle insubordination ne venoit que de ce qu’il s’étoit persuadé que nous n’avions pas le droit de le destituer, et que des personnes en crédit sauroient bien le faire rentrer dans la partie. Voilà donc le despotisme des Chappe, pendant39 ans, dans une partie qu’ils ont créée, où la plus grande surveillance et une juste sévérité sont indispensables, si l’on veut que le télégraphe soit utile.

Je répondis à M. le directeur, qui vouloit s’emparer du personnel, qu’il étoit nécessaire que tous les employés du télégraphe dépendissent de moi, qu’il falloit que mon autorité sur eux leur laissât craindre d’être punis de leur négligence, sans qu’ils pussent en rappeler; que d’ailleurs, il ne pouvoit ni les connoître, ni les juger; que le chef de l administration étoit le seul compétent pour juger leur droit à l’avancement; que, depuis39ans, les Chappe en agissoient ainsi; que la télégraphie et tous les gouvernements qui s’étoient succédés, depuis1793, s’en étoient très-bien trouvés jusqu à ce jour. (Voir l’Histoire de la Télégraphie, note6, page231).

M. le directeur me répondit que je lui présenterois les sujets; alors, je crus qu’il ne s’agissoit plus que de délivrer une commission dans le nom du roi, au lieu de l’être dans le nom des Chappe, et je me retirai pour continuer à faire mon service; mais trois ou quatre jours après cet entretien, M. le directeur m’écrivit une lettre complètement confidentielle, pour me demander des renseignemens sur les opinions politiques de tous les employés de la télégraphie et leurs capacités. Je lui répondis la lettre suivante:

Monsieur le Directeur,

Je m’empresse de répondre à votre lettre complètement confidentielle du 19de ce mois, avec la franchise d’un homme d’honneur. Je puis assurer qu’il n’y a pas un seul des Directeurs du télégraphe qui ne regarde comme un devoir de servir le roi et son gouvernement avec zèle, honneur et fidélité. Le serment qu’ils viennent tous de faire est une nouvelle garantie de ce que j’annonce.

«Quant aux Inspecteurs, je ne connois point leur opinion politique; je ne me suis jamais trouvé, soit chez moi, soit ailleurs avec ceux qui habitent Paris, et je n’ai pas vu ceux des départements depuis quinze à vingt-ans; d’ailleurs je ne m’occupe des Inspecteurs que pour savoir s’ils exécutent les ordres de l’administration, s’ils surveillent les stationnaires qui sont immédiatement sous leurs ordres, s’ils sont justes envers eux et si les signaux passent correctement sur leur division.

La capacité de ces deux classes d’employés est appropriée, autant que possible, à l importance de la place qui leur est confiée et comme vous avez eu la bonté de me marquer, dans votre lettre du15de ce mois, que vous me demanderiez ma proposition sur les emplois qui deviendroient vacants, vous pouvez être persuadé, M. le Directeur, que je ne vous présenterai pour candidats à ces emplois que des sujets qui y auront des droits et que je saurai capable de les remplir avec intelligence et dévouement.

Le roi doit en être d’autant plus convaincu que je suis intéressé plus que personne à ces choix, puisqu’il n’y a de responsabilité réelle que pour le chef de l’administration chargé du passage des dépêches, et, sous tous les rapports, sa Majesté n’ignore pas qu’elle peut compter sur mon dévouement et sur une expérience de trente-neuf ans dans cette partie.»

Il me reste à parler des employés des bureaux, je leur donne des ordres qu’ils exécutent ponctuellement et je ne les ai jamais entendu parler politique; je ne souffrirois pas qu’ils s’en entretinssent dans les bureaux.»

Le vingt-trois septembre dix-huit cent trente, M. Bérard, directeur des ponts-et-chaussés, m’écrivit qu’il craignoit que je ne me fusse mépris sur lé sens de sa lettre, qu’il n’entendoit pas exercer sur les employés de la télégraphie une surveillance indirecte sur les nominations et même sur les mutations des employés télégraphiques, qu’il entendoit prendre la responsabilité toute entière de ses actes, et que, pour cela même, il vouloit faire les nominations en pleine connoissance de cause.

Après une explication si précise, je ne doutai plus que l’intention de M. le Directeur des ponts-et-chaussées ne fût de faire de moi son commis, et le délateur secret des employés de la télégraphie, que les Chappe avoient tous nommés et et dont plusieurs étoient leurs parents; aussi, dès ce moment, je cessai toute correspondance avec ce directeur et j’adressai à chacun des Ministres une lettre par laquelle je faisois connoître que lorsque mon frère fit hommage à la France de son ingénieuse invention, il demanda à choisir les employés auxquels il devoit communiquer ses moyens, que cette demande parut juste et qu’on la lui accorda, que depuis trente neuf ans les Chappe avoient toujours nommé les employés sous leurs ordres, que la télégraphie s’en étoit très-bien trouvée et que tous les gouvernements qui s’étoient succédés n’avoient jamais eu à s’en plaindre; qu’il étoit indispensable que les Chappe, dont beaucoup d’employés étoient à deux cents lieues plus ou moins loin, conservassent sur eux une autorité qui pût leur faire craindre d’être punis à l’instant sans appel; que cette autorité leur étoit d’autant plus nécessaire, que, dans une partie encore toute nouvelle, où l’expérience donne lieu, à chaque instant, à des mesures qui contrarient très-souvent les employés, il seroit impossible de les mettre à exécution, si ces employés n’étoient pas très-persuadés que le chef de l’administration à le droit de les destituer sur-le-champ, et que j’étois tellement persuadé de la nécessité d’une autorité absolue sur tous les employés de la télégraphie, que si le Conseil des ministres en jugeoit autrement, je le priois de vouloir bien m’accorder ma retraite avec mon traitement intégral, comme cela avoit eu lieu pour mes frères. J’adressai copie de cette lettre à M. le directeur, qui voyant que je ne voulois pas reconnoître l’autorité qu’il avoit l’intention de s’attribuer sur l’administration télégraphique, profita du droit qu’il avoit d’entrer au conseil, où il avoit alors du crédit, pour appuyer des prétentions d’autant plus extraordinaires de sa part, que MM. Molé, Montalivet, Crétet et Béquet, qui tous avoient été à la tête des ponts-et-chaussées, ne s’étoient jamais cru responsables des employés de la télégraphie, qui ne pouvoient recevoir des ordres que des Administrateurs, seuls responsables des dépêches, et qui, par conséquent, devoient mettre tous leurs soins dans le choix d’employés sur lesquels ils pussent moralement compter, et qui leur offrissent quelques garanties, par leurs antécédents, sur leur moralité et leur aptitude: en effet, des employés qui n’avoient de correspondance qu’avec les administrateurs du télégraphe, qui ne recevoient des instructions que des administrateurs du télégraphe, qui n’avoient d’ordre à recevoir que des administrateurs du télégraphe, pouvoient-ils être choisis par un directeur des ponts-et-chaussées, place très-amovible? comme l’a vu M. Bérard, et qui étoit occupée par des personnes qui ne connoissoient la télégraphie que pour en avoir entendu parler.

M. Bérard prétend vouloir justifier la prétention qu’il a de s’emparer du personnel de l’administration télégraphique, sur ce qu’il appelle sa responsablité; mais qu’entend-t-il par sa responsabilité? responsable de quoi? est–ce de la moralité des employés, de leur opinion politique, de leur instruction, de leur capacité et de leur exactitude dans le service? Par exemple, dans la position où je me suis trouvé à Brest, quelle auroit pu être la responsabilité de M. Bérard?

Avant que l’amiral Bruix, ministre de la marine, arrivât à Brest, en l’an 7, pour commander l’escadre destinée à aller à Carthagène, se réunir à l’escadre espagnole, pour ensuite l’amener à Brest, on signaloit depuis plusieurs jours, devant la rade de Brest, une escadre anglaise, composée de15bâtiments; et comme les forces qui étoient à Brest étoient à peu près les mêmes, le gouvernement donna l’ordre à l’amiral Bruix, avant son départ de Paris, d’attaquer l’escadre anglaise, dans le cas où il se verrait suivi par elle; rien jusque-là qui ne soit très-naturel; mais, pendant le voyage de l’amiral, pour se rendre de Paris à Brest, on signala, en vue de Brest, l’apparition d’une seconde escadre anglaise, composée égament de quinze bâtiments, de sorte que l’amiral, qui, avant de partir de Paris, avoit reçu l’ordre de sortir de la rade et d’attaquer l’escadre anglaise, composée seulement de quinze bâtiments, crut, avec assez de raison, que les forces des Anglais étant doublées depuis son départ de Paris, il devoit attendre de nouveaux ordres; en conséquence, il donna connaissance, par le télégraphe, au gouvernement, de l’augmentation des forces anglaises, et demanda ce qu’il devoit faire; il lui fut répondu, par le télégraphe, qu’il devoit également sortir, et que, dans le cas où il s’apercevroit que l’une des escadres le suivît, il falloit qu’il l’attaquât. J’envoyai sur-le-champ cette dépêche télégraphique à l’amiral, et je la signai: Abraham Chappe. A. peine l’eus-je expédiée, que, jugeant toute son importance, je restai immobile pendant plus de dix minutes, et je me rendis chez l’amiral, le visage couvert de sueur, et lui fis part des craintes que j’éprouvois, en le priant de vouloir bien attendre jusqu’au lendemain pour faire sortir l’escadre.

L’amiral, qui eut, en quelque façon, pitié de ma position et de mon âge, me dit que les vents ne lui permettant pas de sortir, il n’appareilleroit pas, probablement, cette nuit: heureusement, le lendemain matin, il fit un très-beau temps, et je pus demander à Paris la répétition de la dépêche qui confirma celle que j’avois reçu la veille.

Je la communiquai de nouveau à l’amiral, qui, depuis ce temps, me témoigna, dans toutes les occasions que j’ai eues de le revoir, soit à Paris, soit à Boulogne, de l’amitié et beaucoup de confiance.

Si, dans cette dépêche, il y avoit eu erreur ou mauvais vouloir, est–ce M. Bérard qui eût été responsable? Ne sont-ce pas les Chappe qui en auraient supporté toutes les conséquences? J’ai cité cette circonstance, parce qu’elle m’est personnelle; mais combien d’autres dépêches importantes ont pu inspirer de semblables craintes aux Chappe et aux directeurs en province. Cette prétendue responsabilité, que ne pouvoit avoir M. Bérard, sous aucun rapport, n étoit qu’un prétexte, et en voulant faire de moi son commis et un délateur, il n’avoit d’autres intentions que de me dégoûter de ma place, pour la donner à celui ou à ceux qui la conconvoitoient. (2)

Le15septembre1830, je reçus une lettre qui m’annonçoit que ma retraite m’étoit accordée: des ministres nouveaux qui ne connoissoient pas plus la télégraphie que leurs prédécesseurs, avoient cru devoir céder aux exigences de M. Bérard.

Quelque jours après, j’appris que M.M..., commissaire du gouvernement provisoire et député de la Meurthe, étoit mon successeur. Je n’avois donc plus rien à faire qu’à demander si ma retraite étoit telle que j’avois prié qu’on me l’accordât; et, pour cela, je m’adressai à un député de la Mayenne, qui fut le demander à M. Dupin, alors ministre à portefeuille, qui avoit assisté au conseil; ce député lui répondit qu’elle m’avoit été accordée, telle que je l’avais demandée; M. de Rumigny, alors député de la Somme, eut aussi la bonté de le demander à M. Bérard, qui lui répondit la même chose; ce directeur pouvoit en effet l’affirmer; car, dans le seul entretien que j’ai eu avec lui, je le priai de me dire si, dans le cas où je demanderois ma retraite, elle me seroit accordée avec mon traitement intégral, comme cela avoit eu lieu pour mes frères. Il me répondit que le gouvernement de Philippe1er, qui se piquoit d’être au moins aussi juste que celui de Charles X, m’accorderoit ma retraite comme à mes frères, si je la demandois; ce sont ses propres expressions, et cependant je n’ai eu pour retraite que celle qui m’étoit légalement due, et que l’on ne pouvoit me refuser.

Les personnes qui liront cet ouvrage jugeront si les Chappe, qui avoient dépensé beaucoup d’argent pour leurs expériences, et qui avoient fait hommage à la France de leur ingénieuse découverte, méritoient, après avoir employé quarante années à perfectionner la télégraphie, et la rendre de plus en plus utile, que le gouvernement de juillet se conduisît ainsi à leur égard.

Il est vrai que René Chappe refusa très-énergiquement, le29juillet1830, de transmettre, par le télégraphe, les dépèches du gouvernement provisoire qui le destitua; mais qu’avoit-on à me reprocher à moi, qui étois parti de Paris, le20juillet, pour aller près de ma femme, malade au Mans, et qui, aussitôt que j’eus appris, par mon frère, les événements qui venoient d’avoir lieu, me rendis sur-le-champ à Paris, afin de reprendre mon service.

Croyant que mes affaires d’intérêt étoient terminées, ainsi que je l’avois demandé, je me disposai à retourner au Mans, mais avant, j’écrivis la lettre suivante au roi.

SIRE,

«Je regrette, que le conseil des ministres ait cru devoir céder aux injustes prétentions de M. Bérard; je le regrette d’autant plus que je me proposois de mettre à exécution une amélioration très-avantageuse pour la télégraphie; mais, persuadé qu’il ne me seroit plus possible de rien faire sans éprouver des contradictions de la part des employés sous mes ordres, je me trouve forcé d’abandonner à un étranger le télégraphe que les Chappe ont créé et dirigé pendant39ans.»

Cette dernière lettre fait connoître que lorsque M. Bérard, par ses prétentions, me mit dans la nécessité de demander au gouvernement qu’on me laissât le personnel de l’administration, que les Chappe avoient depuis l’origine de la télégraphie, ou que l’on me donnât ma retraite, je m’occupois d’amélioration dans la télégraphie; cette amélioration étoit relative aux vocabulaires, de la composition desquels mes frères avoient toujours été chargés, pendant que je m’occupois de l’établissement des lignes, et de leur organisation.

A l’origine de la télégraphie, nous nous servîmes d’un vocabulaire contenant9,999mots, représentés chacun par un nombre depuis1jusqu’à9,999, ce qui exigeoit souvent quatre signaux pour un mot, sans y comprendre le signal indicatif de la terminaison de chaque mot, c’est avec ce vocabulaire que toutes les dépêches télégraphiques envoyées de Paris à Lille et à Strasbourg ont été composées en1793, 94, 95: Ces moyens étoient peu propres à faire espérer aux Chappe des résultats aussi avantageux que ceux qu’ils ont obtenus depuis. La quantité de signaux, qu’il fallait pour la traduction des dépêches, ne leur permettoit pas de transmettre la moitié de celles qui leur étaient envoyées, car si le premier signal d’une dépêche parvient très-proptement à une grande distance, il n’en faut pas moins beaucoup de temps pour faire passer à sa distillation une dépêche composée de deux cents signaux, dont chaque signal exige que chaque télégraphe fasse deux mouvements; que l’on calcule maintenant, et l’on verra que sur une ligne composée de cent vingt télégraphes il se fait quarante-huit mille mouvements, avant qu’une dépêche de deux cents signaux soit entièrement parvenue à sa destination; il est vrai que lorsque le temps est beau et que les brouillards ou les titillations de l’atmosphère, causées par les vapeurs qui émanent de la terre ne sont pas un obstacle à la visibilité, le premier signal de la correspondance ne doit mettre que dix à douze minutes, pour arriver directement de Paris à Toulon, mais si l’on suppose une correspondance suivie et directe de Paris à Toulon, sans que les signaux soient arrêtés à Lyon, il n’arrive communément à Toulon qu’un signal par minute.

Lorsque chacun des cent vingt télégraphes est pourvu d’un signal, la correspondance est sensée avoir lieu de Toulon avec son poste correspondant, qui en est éloigné d’une lieue, et qui doit lui donner un nouveau signal aussitôt qu’il a vu que Toulon a pris celui qu’il lui a présenté, ainsi de suite jusqu’à la fin des deux cents signaux; mais pour qu’il puisse lui présenter un nouveau signal, il faut qu’il l’ait reçu de son correspondant, et lorsqu’un signal doit passer par cent vingt postes où se trouvent des employés, plus ou moins actifs, plus ou moins exacts, ou que l’atmosphère n’est pas favorable à l’observation, ou que des brouillards qui souvent ont lieu, alternativement, sur tous les télégraphes, il y a, quelquefois, entre chaque signal, un intervalle de2, 4, 6et 10minutes et quelquefois1, 2, 3, et4 heures; d’autres fois la dépêche passe à moitié, et il faut attendre plus ou moins long-temps pour recevoir la fin; enfin, je puis assurer que la moitié des dépêches envoyées par les ministres ou par des autorités en province, restent dans les cartons, ou ne parviennent à leur destination que4, 6, 12et24heures après qu’elles ont été remises aux administrateurs à Paris ou aux directeurs en province; par exemple, je suis presque certain que, lors des derniers événements qui ont eu lieu en Afrique et qui ont dû exiger une correspondance très-active de Paris à Toulon et de Toulon à Paris, plus de la moitié des dépêches, qui auraient dû être transmises par le télégraphe, ont été expédiées par la poste ou par courriers extraordinaires. Je sais que l’on peut m’objecter que je ne pourrois jamais faire passer les signaux, lorsque des brouillards, des pluies ou autres obstacles empêcheroient la communication. Cela est vrai, mais j’en concluerai que, plus les obstacles qui s’opposent au passage des signaux sont nombreux, plus il est important pour la télégraphie de diminuer le temps que l’on met maintenant pour faire passer une dépêche, car moins on mettra de temps à faire passer une dépêche, plus on sera assuré qu’elle passera à sa destination et plus on pourra faire passer de dépêches dans un jour; ce que les Chappe comprirent aussitôt que la ligne de Lille marcha, et, en mille sept cent quatre-vingt-seize ou en mille sept cent quatre-vingt-dix-sept, ils adoptèrent la numération qui existe encore aujourd’hui (3), elle diminua d’un tiers le temps qu on employoit précédemment pour le passage d’une dépêche, puisqu’au lieu de 4, 6, 8et10mouvements que chaque télégraphe était obligé de faire pour rendre un mot, il n’en faut plus que3, 4, 6et7. Ce fut alors une grande amélioration; mais elle était loin de répondre au besoin du service; aussi les Chappe, pendant qu’ils ont été dans la télégraphie, n’ont cessé de chercher les moyens de diminuer le nombre des mouvements que le télégraphe est obligé de faire, pour exprimer un membre de phrase; tous leurs efforts et ceux des employés qui se sont occupés de cet objet, ont été inutiles. Convaincu du service que je rendrois a la télégraphié en abrégeant le temps nécessaire pour le passage d’une dépêche, et mû par le désir qu’un Chappe doit avoir de perfectionner une invention qui honore son nom, je travaillai aussitôt que ma place d’administrateur m’eut fixé à Paris au moyen de parvenir a ce but; mais, dès le moment que l’on m’eut obligé à demander ma retraite, je ne m en occupai plus et je ne m en serois . probablement jamais oc cupé, si je n’avois lu dans les journaux que l’on faisoit, sur l’une des tours de Saint-Sulpice, l’essai d’un nouveau systême de télégraphe, dont les résultats devaient bientôt faire oublier le télégraphe Chappe. Croyant alors que l’intention de MM. les administrateurs, en ajoutant une quatrième pièce au télégraphe, étoit d’augmenter le nombre des signaux primitifs, afin de diminuer le temps nécessaire pour le passage d une dépêche, je repris mon travail par le moyen duquel j’étois persuadé pouvoir parvenir à des résultats plus avantageux que ces Messieurs, sans rien changer au télégraphe, sans occasionner aucune dépense et sans empêcher la communication journalière. Mais plusieurs renseignements que je cherchai a me procurer, m’ayant appris que l’on vouloit seulement faciliter la manœuvre du télégraphe et, par ce moyen, abréger le temps que l’on met à faire passer une dépêche, j écrivis la lettre suivante au ministre de l’intérieur.

Le Mans7août1839.

CHAPPE, ancien administrateur des lignes télégraphiques, à son excellence le secrètair-d’état, ministre de l’intérieur.

M. le Ministre,

Depuis quinze mois environ des essais se font sur l’un des télégraphes placés sur la tour de Saint-Sulpice, dans l’intention, probablement, de perfectionner la télégraphie; si les personnes qui font ces essais avaient plus d’expérience dans cette partie et connaissoient mieux la télégraphie, ils sauroient que sans y rien changer et sans qu’il en coûtât un centime au gouvernement, ils pourroient obtenir des résultats beaucoup plus prompts que ceux qu’ils obtiendront après avoir exécuté leur perfectionnement, qui présente de grands inconvénients et offre moins davantage que le télégraphe tel qu’il est.

L’inventeur de ce nouveau système de télégraphe prétend, dit-on, que la manipulation sera plus facile et que les signaux passeront plus promptement. Je nie le fait, et je ne crains pas d’affirmer que si, avec ce nouveau système de télégraphe, on fait passer de Paris à Toulon, en trois heures, une dépêche quelconque, on peut, en retraduisant de nouveau cette dépêche, la faire passer aussi correctement à la même destination en deux heures, sans rien changer au télégraphe et sans y rien ajouter.

Le gouvernement ne pouvant juger les améliorations télégraphiques qui lui sont proposées, qu’en s’en rapportant aux personnes qui ont de l’expérience dans cette partie, j’ai cru devoir, dans l’intérêt de la télégraphie et peut-être du trésor, l’informer des résultats que l’on peut obtenir avec le télégraphe tel qu’il est: si maintenant il lui convient de laisser dénaturer le télégraphe de manière à ne pouvoir plus obtenir les mêmes avantages que ceux qu’il offre maintenant, je ne puis m’y opposer; mais je dirai qu’il est malheureux que le télégraphe soit tombé entre les mains de personnes qui croient ne pouvoir le perfectionner qu’en le dénaturant; d’ailleurs, est-ce bien le perfectionner que le composer de quatre pièces au lieu de trois, et lui donner une forme qui présentera, dans beaucoup de positions, de très-grandes difficultés, soit pour son établissement, soit pour les réparations.

Il n’est personne qui, voyant pour la première fois l’ancien télégraphe et le nouveau qui a été établi sur une des tours de St-Sulpice, ne soit porté à croire que l’ancien télégraphe est le télégraphe perfectionné. Lorsque plusieurs puissances font des recherches pour obtenir des communications plus promptes que celles du télégraphe françois, je ne puis croire que le gouvernement le laisse dénaturer de manière à ne pouvoir plus en obtenir tous les avantages qu’il offre dans l’état où il est.

Je suis, etc.

CHAPPE.

Son excellence ne m’ayant pas fait accuser la réception de cettte lettre, et doutant qu’elle lui eût été remise, je lui adressai celle ci-après, qu’un député a bien voulu lui remettre.

Monsieur le ministre,

Depuis1792la télégraphie a coûté 18à20millions; je conclus, d’après une dépense aussi considérable, que tous les gouvernements qui se sont succédés en France, depuis cette époque, ont trouvé que la télégraphie étoit utile; cependant, depuis1796, aucun perfectionnement n’a eu lieu dans cette partie, seulement quelques mesures ont été prises pour accélérer et assurer l’exactitude du passage des signaux; aussi, aujourd’hui comme autrefois, les six douzièmes des dépèches qui sont envoyées dans une année par les ministres et les autorités à l’administration télégraphique, ou aux directeurs du télégraphe en province, restent dans les cartons, ou sont envoyées par la poste; trois autres douzièmes ne parviennent par le télégraphe à leur destination que six, douze et vingt-quatre heures après qu’elles ont été remises à l’administration, et les trois derniers douzièmes parviennent à leur destination aussi promptement que possible, mais souvent, si les dépêches sont très-pressées, les traducteurs suppriment les mots et même les phrases qui paraissent inutiles au sens de la dépêche, afin d’en acccélérer le passage. Cette insuffisance du télégraphe vient en partie de ce qu’il faut trop de signaux pour rendre la dépêche; moins il y aura de signaux pour traduire une dépêche, plus on sera assuré qu’elle parviendra à sa destination, et plus on pourra en transmettre dans un jour, puisqu’il faudra moins de temps. Il est donc d’un grand intérêt, pour assurer le passage des dépêches, que les signes nécessaires pour leur traduction soient diminués; c’est ce dont je me suis occupé d’une manière extrêmement avantageuse, puisque je suis parvenu à diminuer d’un tiers, et même souvent de moitié, le temps que l’administration télégraphique met actuellement à faire passer une dépêche à sa destination; il résulte de ce perfectionnement, que, si l’administration faisoit passer dans un jour, de Paris à Toulon, huit dépêches, composées chacune de80signaux, j’en fairois passer, dans le même temps, douze, et souvent seize, à la même destination, et aussi correctement; les personnes qui sont, ou qui ont été employées dans la télégraphie apprécieront facilement l’importance d’un tel perfectionnement.

On comprend parfaitement combien un Chappe, qui a passé40ans de sa vie à chercher le moyen de rendre le télégraphe de plus en plus utile au gouvernement, désire mettre à exécution un perfectionnement qui ajoûte beaucoup au mérite d’une invention qui est encore tout entière telle que les Chappe l’ont faite; aussi je propose au gouvernement de mettre ce perfectionnement à exécution sur toutes les lignes, sans rien changer au télégraphe, sans occasionner aucune dépense, sans aucun traitement, et sans empêcher la correspondance journalière; seulement, je demanderai mes frais de déplacement et mon logement à Paris; mais comme je sais, par expérience, que tout changement en télégraphie, qui contrarie des habitudes, rencontre toujours beaucoup d’obstacles, je désire que tous les directeurs et inspecteurs du télégraphe soient mis immédiatement sous mes ordres, pendant tout le temps que j’exécuterai mon perfectionnement, comme cela existoit pendant que j’étois administrateur. (4)(3)

S’il est vrai, comme je le crois, que la télégraphie soit utile, puisque l’état paie environ un million par an pour son entretien, et que le gouvernement mette quelque prix à perfectionner une invention qui est toute française, et que les autres puissances ont adoptée, c’est à lui maintenant à faire le reste; je suis prêt à faire sortir la télégraphie de l’ornière dont elle n’a pu se tirer depuis1796, et à faire jouir la France d’un perfectionnement inespéré, qui double presque les avantages du télégraphe.

Je suis, etc.

Le Mans, le9juin1839.

Je pense que son Excellence aura cru devoir faire comme ses prédécesseurs, qui envoyoient à l’administration télégraphique les différents systèmes de télégraphe qui leur étoient proposés par des personnes qui ne s’étoient occupées de la télégraphie que dans leur cabinet; aussi, beaucoup de ces télégraphes étoient inexécutables ou très-inférieurs à celui établi, non pas qu’il eût été impossible de faire passer des dépêches avec plusieurs de ces nouvelles machines, car mon expérience en télégraphie me permet d’assurer que l’on peut communiquer avec toute espèce de télégraphe, telle forme qu’on puisse lui donner. Si l’on m’eût proposé, lorsque je n’avois que quarante ans. d’établir une ligne télégraphique de Paris à Rome, et qu’on m’eût donné pour tout télégraphe un balai, je me serois chargé de l’établir avec la certitude de faire passer les dépêches plus ou moins promptement. La difficulté n’est pas d’inventer un nouveau télégraphe, elle est d’en inventer un meilleur que celui qui existe, qui soit aussi simple, aussi facile à établir dans quelqu’endroit que ce soit, qui ait un nombre suffisant de signaux primitifs, d’une exécution facile, et qui soit aussi bien vu.

Les ministres qui n’ont pas le temps de s’occuper du télégraphe, et qui ne le connoissent que par ses résultats, ne pouvant juger de la bonté des différents systèmes de télégraphe qui leur sont proposés, par des personnes qui’ n’ont aucun antécédent, doivent véritablement envoyer tous ces projets à l’administration télégraphique, et la prier de leur donner son avis; mais lorsqu’un Chappe, frère de l’inventeur, qui a établi et organisé toutes les lignes télégraphiques qui sont en France (excepté celles établies depuis la révolution de juillet), et qui, pendant40 ans, s’est toujours occupé d’une manière très-active de la télégraphie, propose un perfectionnement qu’il assure devoir être avantageux, puisqu’il doit diminuer d’un tiers le temps que l’on met aujourd’hui à faire passer une dépêche, le ministre peut se dispenser, je le crois, de consulter des personnes qui sont à la tête de la télégraphie, sans aucun antécédent qui dût les y faire placer, excepté l’un des trois administrateurs, qui a été employé sous les Chappe, mais qui conviendroit, peut-être difficilement, qu’un semblable perfectionnement seroit une grande amélioration, à moins que le gouvernement n’adoptât le système de télégraphe dont il a fait l’essai sur l’une des tours de Saint-Sulpice, et cependant, je suis certain que la quatrième pièce qu’il veut ajouter au télégraphe Chappe, ne diminueroit pas le temps employé aujourd’hui au passage d’une dépêche; au contraire, il donneroit lieu à des erreurs qui nécessiteroient souvent des répétitions; car une des principales conditions d’un télégraphe est que les signaux soient tels qu’ils ne nécessitent aucun raisonnement de la part des stationnaires, et qu’ils offrent à leurs yeux l’image du signal tel qu’ils doivent l’écrire; d’ailleurs, comme je le fais remarquer dans une note insérée dans le Journal le Temps, du26septembre 1839, le passage des signaux ne sera pas plus prompt qu’avec le télégraphe actuel, et l’établissement ainsi que les réparations de ce nouveau télégraphe seroient très-difficiles, dans toutes les positions, et impossible dans beaucoup.

Son excellence a peut-être aussi jugé que le perfectionnement que je propose ne mérite pas la peine qu’on s’en occupe; ce seroit alors bien peu connoître la télégraphie. Que l’on compare les résultats obtenus avec le vocabulaire dont nous nous servions en1792, à 1796, et ceux obtenus aujourd’hui avec le vocabulaire dont on se sert depuis1796, on trouvera une différence d’un tiers, dans le temps employé pour le passage des dépêches, donc, au moyen du nouveau perfectionnement que je propose, et qui doit diminuer d’un tiers le temps que l’on met aujourd’hui à faire passer une dépêche, on pourroit transmettre en une heure une dépêche qui demandoit trois heures en1795, mais, que son Excellence ait cru devoir demander l avis de l’administration télégraphique sur l avantage de l’amélioration que je propose, ou qu’elle ait cru que cette amélioration n’étoit pas assez avantageuse pour qu’on s’en occupât, toujours est-il vrai qu’il n’a répondu à aucune de mes lettres, et que, désirant que la France connut que les Chappe, qui avoient déjà fait hommage de leur ingénieuse découverte, vouloient encore la rendre de plus en plus utile, j’ai envoyé a M. le directeur du journal le Temps les observations ci-après:

Observations sur le nouveau système du télégraphe établi sur l’une des tours de Saint-Sulpice. (Ces observations ont été insérées dans le journal le Temps, du26septembre1839).

Depuis long-temps un nouveau systême de télégraphe est établi à Paris, sur l’une des tours de Saint-Sulpice; il sert même, en ce moment, au passage des signaux, et correspond avec le télégraphe de Ville-Juif. Rien de mieux que de perfectionner la télégraphie, qui est probablement utile au gouvernement, puisqu’il dépense, chaque année, un million pour son entretien; mais ceux qui connoissent la télégraphie doivent savoir que c’est moins le télégraphe qu’il faut perfectionner que le vocabulaire; car le télégraphe est tout ce que l’on peut faire de plus simple; on pourroit, il est vrai, en faire un qui donnât plus de signaux primitifs; mais le télégraphe, tel qu’il est, en donne suffisamment, pour qui sait les employer. Le moyen de perfectionner la télégraphie est de diminuer le temps que l’on met maintenant pour le passage d’une dépêche; et, pour cela, il est indispensable d’augmenter les membres de phrases, et néanmoins diminuer le nombre de signaux employés jusqu’à ce jour pour les exprimer; sans ces deux améliorations, un tiers des dépêches envoyées à l’administration télégraphique ou aux directeurs en province, restera dans les cartons ou ne parviendra à sa destination que douze, dix-huit ou vingt heures après que les dépêches auront été remises à l’administration télégraphique ou aux directeurs en province; et lorsque des événements extraordinaires, qui arrivent assez souvent, tels qu’une expédition maritime, une réunion de troupes, ou un soulèvement dans un département, appelleront l’attention du gouvernement sur un seul point, et nécessiteront une correspondance active avec plusieurs ministres, à la fois, la moitié des dépêches, au moins, restera dans les cartons; il est donc dans l’intérêt de la télégraphie que le gouvernement cherche à diminuer, autant que possible, cet inconvénient qui, dans certaines circonstances, peut avoir des suites fâcheuses. Mais est-ce bien perfectionner la télégraphie que de changer, sans aucune nécessité, la forme du télégraphe, pour lui en substituer une qui n’offre pas plus de signaux primitifs, et qui n’empêchera pas qu’on ne soit obligé d employer un signal et demi pour exprimer chacun des quatre-vingt-douze mots de la première division du vocabulaire, deux signaux, ou quatre mouvements, pour exprimer chacun des huit mille quatre cent soixante-quatre mots, contenus dans ce qu’on appelle le vocabulaire de mots, trois signaux, ou six mouvements, pour exprimer les membres de phrases contenus dans le vocabulaire phrasique, et trois signaux et demi, ou sept mouvements, pour exprimer chaque mot du vocabulaire géographique, qui contiennent, comme le vocabulaire des mots, chacun huit mille quatre cents soixante-quatre mots, ce qui fait, pour les trois vocabulaires, vingt-cinq mille trois cents quatre-vingt-douze mots ou membres de phrase.

On peut, il est vrai, au lieu de ces trois vocabulaires, dont chaque mot ou membre de phrase est représenté par plus ou moins de signaux, n’avoir qu’un seul vocabulaire, dans lequel on aura autant de membres de phrase que l’on voudra; mais il faudra trois signaux au moins pour exprimer chaque membre de phrase, et, en ce cas, quel avantage trouvera-t-on avec le nouveau télégraphe pour l’emploi d’un semblable vocabulaire? Le mouvement du régulateur sera, dit-on, plus facile, et delà, on conclut qu’on abrégera le temps que l’on met maintenant à faire passer une dépêche; moi, je crois qu’une autre raison que celle d un peu plus ou moins de facilité à faire mouvoir le régulateur mobile, a donné l’idée de placer, aux extrémités d’un régulateur fixe, les deux indicateurs. Mais admettons que ce soit la véritable raison, je conviens que les indicateurs étant détachés du régulateur mobile, on le fera mouvoir un peu plus facilement, je dis un peu plus facilement, parce que si le régulateur mobile était toujours bien équilibré, les stationnaires le porteroient, sans peine à toutes les positions qu’il doit prendre; mais si le régulateur mobile est plus léger et plus facile à faire mouvoir, les stationnaires seront obligés, qu’il fasse un très-grand vent, ou que le temps soit calme, d’exécuter le signal en trois temps, car le stationnaire passera de la manipulation du régulateur mobile à la manipulation des indicateurs; puis à la manipulation du régulateur mobile, ce qui fait trois temps bien distincts, tandis qu’avec l’ancien télégraphe, toutes les fois qu’il ne fait pas de très-grand vent, un signal n’exige que deux temps, puisque les indicateurs se développent dans le même moment que l’on porte le régulateur à l’oblique. Il ne faut pas croire qu’il soit indifférent d’exécuter le signal en deux ou trois temps; car, lorsqu’une dépêche, composée de deux cents signaux, passe par la ligne télégraphique de Paris à Bayonne, où il y a cent-onze télégraphes, chaque télégraphe fait quatre cents mouvements, qui, multipliés par cent onze, font quarante-quatre mille quatre cents mouvements, avant que la dépêche soit entièrement parvenue à sa destination, et avec le nouveau système de télégraphe, pour une dépêche de deux cents signaux, chaque télégraphe fera six cents mouvements, qui, multipliés par cent onze, font soixante-six mille six cents mouvements (différence, vingt-deux mille deux cents), il seroit donc très-nécessaire que le stationnaire, avec le nouveau télégraphe, exécutât beaucoup plus promptement chaque signal, ou bien la dépêche mettroit plus de temps à passer à sa destination qu’avec l’ancien télégraphe; on fera remarquer que dans les grands vents, les stationnaires d’une complexion faible, sont également obligés de faire trois mouvemenis; cela peut être, mais c’est une exception, car toutes les fois qu’il ne fait pas de tres-grand vent, tous les stationnaires exécutent aujourd’hui le signal en deux mouvements. Le seul avantage qui résultera de la dislocation du télégraphe sera donc de porter plus facilement, lors des grands vents, le régulateur du nouveau système à l’oblique ou à une autre position; car, dans les temps ordinaires, si le régulateur du nouveau système se fait mouvoir plus facilement, le signal ne passera pas pour cela plus promptement; quant à la fatigue qu’éprouve le stationnaire qui travaille avec le télégraphe ancien, elle est à peu près la même que celle qu’il auroit en travaillant avec le nouveau système, vu que si les stationnaires ont plus de facilité à faire mouvoir le régulateur dégagé des indicateurs, il faut qu’ils exécutent plus promptement chaque signal; et c’est pour un si faible avantage que l’on veut changer la forme du télégraphe, composée de trois pièces, qui paraissent n’en faire qu’une, d’une forme élégante, facile a établir dans toutes les positions, et dont les réparations peuvent s’exécuter promptement, sans danger pour les stationnaires, contre un télégraphe fait de quatre pièces, qui présente plus de surface au vent que l’ancien télégraphe, et qu il eut été impossible d’établir sur la ligne de Lille à Boulogne, de Lille à Bruxelles, d’Anvers à A msterdam, parce que les indicateurs placés aux deux bouts du régulateur fixe, dont chaque extrémité eût dépassé d’un mètre, au moins, le diamètre de la maisonnette de l’observation, construite dans l’intérieur du clocher eussent exigé, pour les réparations, que les stationnaires montassent en dehors de la flèche dans une échelle de cinq à six mètres de haut, suspendue, pour ainsi dire, en l’air, et laissant sous soi une profondeur de vingt ou trente mètres. Je suis persuadé que si l’auteur de ce nouveau télégraphe eût été obligé, dans une semblable position, de réparer l’un des indicateurs, il y eût regardé à deux fois. On peut, je le sais, au moyen de plates-formes et d’échelles, plus ou moins fortes, diminuer la crainte des stationnaires; mais pourquoi faire du télégraphe un échafaud, puisqu’avec le télégraphe tel qu’il est, on peut obtenir des résultats beaucoup plus prompts que ceux que l’on obtient aujourd’hui, et que l’on obtiendroit avec le télégraphe, soi-disant perfectionné; car si l’on fait passer, avec ce nouveau télégraphe, en trois heures, de Paris à Bayonne, une dépêche traduite avec le nouveau vocabulaire, auquel l’administration travaille depuis longtemps, et qui n’aura d’autre avantage que celui de contenir un plus grand nombre de membres de phrases, représentées chacune par trois signaux au moins, je puis assurer qu’en laissant le télégraphe tel qu’il est, on peut faire passer la même dépêche, en deux heures, à la même destination, après l’avoir traduite littéralement, d’après mon procédé; ou si l’administration fait passer, dans un jour, de Paris à Bayonne, huit dépêches, composées chacune de quatre-vingt mots, on peut en faire passer douze semblables dans le même temps et à la même destination; quelle utilité y a-t-il donc à changer la forme du télégraphe et à le perfectionner d’une telle manière qu’une personne qui verroit, pour la première fois, l’ancien et le nouveau, seroit portée à croire que l’ancien télégraphe est le télégraphe perfectionné, si, encore, on pouvoit avec ce nouveau télégraphe, faire passer une dépêche plus promptement et plus correctement à sa destination, on pourroit peut-être passer par dessus tous les inconvénients que présentent sa construction et sa manœuvre; mais je puis certifier que cela n’est pas.

Si le gouvernement, auquel j’ai écrit plusieurs fois, pour l’informer que j’avois trouvé le moyen, sans rien changer au télégraphe, d’abréger d’un tiers le temps que l’on met actuellement pour transmettre une dépêche de Paris à Bayonne, ou de Paris à Toulon, laisse, sans aucune nécessité, dénaturer le télégraphe pour un prétendu perfectionnement qui n’en est pas un, je ne puis l’empêcher; mais je dirai qu’il est malheureux pour la télégraphie qu’elle soit tombée entre les mains de personnes qui ne croient pouvoir la perfectionner qu’en disloquant le télégraphe, et en lui ôtant une partie des avantages qu’il offre dans l’état où il est.

Ce26septembre1839.

Observations sur les télégraphes aériens, et notes sur des expériences qui peuvent faire croire à la possibilité de remplacer le télégraphe aérien par un télégraphe acoustique, ou par un télélogue.

Les chemins de fer, en donnant les moyens de parcourir de très-grandes distances, en très-peu de temps, rendront bientôt inutiles les télégraphes aériens, surtout dans un rayon de trente myriamètres de la capitale, car il n y a aucun doute qu’une dépêche, destinée pour Tours, ou pour Lile, remise, en hiver, à cinq heures du soir, à la voiture et en même temps au télégraphe, parviendra à sa destination bien plus promptement et bien plus sûrement par la voiture que par le télégraphe; cela arrivera même très-souvent en été.

Pour les distances plus éloignées, comme Lyon, Brest et Strasbourg, je suis persuadé que, pendant neuf mois de l’année, les voitures, sur les chemins de fer, auront l’avantage sur les télégraphes aériens. Si le télégraphe ne rencontroit aucun obstacle, il iroit, assurément, beaucoup plus promptement que ces voitures, mais malheureusement, les trois quarts de l’année, il y a des obstacles qui empêchent de pouvoir être assuré qu’une dépêche parviendra à sa destination.

En hiver, les télégraphes sont si peu utiles au gouvernement, qu’il pourroit facilement s’en passer, sans que son service en souffrît beaucoup; en été, les télégraphes aériens cesseront de paroître aussi utiles, dès que les chemins de fer seront établis, tel est mon avis, et s’il falloit prouver qu’il n’est pas dénué de fondement, les quarante années que j’ai passées dans la télégraphie me fourniroient suffisamment de preuves. Le gouvernement devroit donc profiter de l’établissement des chemins de fer, pour faire construire des lignes télégraphiques, avec lesquelles il pût communiquer, à quelque distance que ce fût, jour et nuit, et aussi promptement qu’avec les télégraphes aériens, sans craindre d’être arrêté par les brouillards ou les pluies.

Ces lignes que j’appellerai acoustiques coûteroient peut-être plus cher que les lignes aériennes, mais la dépense seroit si minime, en comparaison de celle qu’occasionneroit l’établissement d’un chemin de fer de Paris à Bruxelles, que je suis persuadé que la compagnie, qui obtiendroit la concession de ce chemin fairoit établir une ligne acoustique à très-peu de frais, surtout, sachant que le matériel de la ligne acoustique ne perdroit pas plus d un quart de sa valeur.

Ayant calculé que, sur les huit mille sept cent soixante heures qui composent l’année, il y a, au plus, deux mille cent quatre-vingt-dix heures, pendant lesquelles on puisse communiquer avec le télégraphe aérien, et encore ces heures sont-elles entremêlées de brouillards, de pluies, d’orages, de dérangements de machines et d’absences des stationnaires, qui interrompent à chaque instant le passage des signaux, j’ai voulu m’assurer par moi-même si les expériences faites par le savant M. Biot, sur la propagation du son à travers les corps opaques donneroient l’espérance de pouvoir établir une correspondance à une grande distance; en conséquence, j’ai établi dans un bois, près ma campagne, une longueur de quatre cents mètres de tringues de fer, de six millimètres de diamètre, jointes ensemble, au moyen d’un ajustage assez mal fait, et maintenues par des goupilles en fer, ensuite, j’ai frappé un coup, à l’un des bouts, avec la pointe d’une épingle, qui a été parfaitement entendu, à la distance de trois cents mètres. Mais, ayant cru reconnoître que le son perdoit de son intensité, à raison du carré des distances, j’ai pensé que le même coup, sans être plus fort, pourroit être entendu beaucoup plus loin, en donnant quinze millimètres de diamètre aux barres de fer; en conséquence, je fis faire une nouvelle ligne, de six cents mètres de longueur, dont toutes les barres de fer furent jointes comme les précédentes, et ce que j’avois prévu arriva: le coup frappé de la même manière, avec la pointe d’une épingle, à l’un des bouts, fut parfaitement entendu à l’autre bout; alors, je fis prolonger la ligne au fur et à mesure, pour m’assurer de la disance à laquelle le même coup seroit entendu; mais, passé sept cents mètres, je dus donner plus de force au coup; je fis donc encore prolonger les barres de fer jusqu’à mille cinq cents mètres, et au moyen d’un coup frappé avec un fil de fer d’un millimètre de diamètre, fixé au bout d’un morceau de bois de treize millimètres de long et de sept millimètres de diamètre, que je laissai tomber de la hauteur de cinquante-quatre millimètres sur le bout de la barre, je m’assurai que le coup étoit entendu; mais pour prolonger de nouveau la ligne, il eût fallu que je fisse venir de nouvelles barres de fer, et déjà la dépense étoit assez considérable. J’abandonnai donc ces essais avec d’autant plus de raison, que les soins à donner à la santé de ma femme ne me permettoient plus de suivre avec tout le soin et la tranquillité d’esprit des expériences qui, pour être bien jugées, demandoient à être suivies avec une grande exactitude.

Il s’agit maintenant de savoir si un coup plus fort, frappé sur une barre de fer de vingt-sept millimètres de diamètre pourrait être entendu à4ou6mille mètres de distance, et si la vibration occasionnée par le coup ne serait point un obstacle à ce que chaque coup fût bien distinct; car si le coup était parfaitement entendu, le télégraphe acoustique pourroit facilement s’exécuter, et s’il est vrai, comme le dit M. Biot dans son rapport, que le coup d’un marteau, le son d’un timbre, et même la voix la plus basse s’entendissent à la distance de950mètres de manière à distinguer les paroles pendant une conversation suivie, il y a tout espoir de pouvoir établir un télégraphe acoustique ou un télégogue. Alors aucun télégraphe ne pourroit lui être comparé, excepté le télégraphe galvanique.

Tous les aveugles de France pourroient être employés à ce système de télégraphe, comme on pourroit, si on le vouloit, employer tous les sourds dans les télégraphes aériens. Il y en a eu un d’employé au télégraphe de Fleury, près Auxerre, qui était très-bon stationnaire.

Le télégraphe a été regardé comme une des belles découvertes du XVIIIe siècle, et cela devoit être, parce qu’avant l’établissement d’une ligne télégraphique on ne se faisoit pas l’idée de la possibilité de communiquer en 15minutes à100myriamètres de Paris; mais, quoique les Chappe aient été souvent surpris de la célérité avec laquelle une dépêche passoit à sa destinanation, surtout lorsque cette dépêche étoit adressée aux directeurs du télégraphe qui leur répondoient sur-le-champ, ils ne se sont, cependant, jamais dissimulé tous les inconvénients de cet établissement et son peu d’utilité pendant les deux tiers de l’année, c’est pourquoi ils ne cessoient de s’occuper des moyens de le perfectionner.

Les Chappe ont dépensé30,000francs pour une découverte qui a été plus utile au gouvernement qu’elle ne leur a été avantageuse, le gouvernement ne pourrait-il pas à son tour sacrifier8à10,000 francs, pour continuer les expériences que M. Biot et moi nous avons commencées avec des vues bien différentes et qui peuvent conduire à la découverte d’un télégraphe beaucoup meilleur que le télégraphe aérien? cette expérience pourroit encore servir à résoudre quelques problêmes que M. Biot ne me paroît pas avoir résolus, comme celui de déterminer quelle est la perte du son, dans une grande distance, lorsqu’il a pour conducteur un corps opaque. On pourroit, également, déterminer quelle est sa vitesse dans le même cas qui, assurément, est beaucoup plus grande que lorsque le son a l’air pour conducteur.

Je terminerai ces observations en assurant que j’ai beaucoup de raisons pour croire qu’il seroit possible de faire parvenir de Paris à Brest, en8heures, une lettre de4pages, bien entendu qu’il ne s’agit pas du contenu de la lettre; mais de la lettre elle-même.

Les Chappe ont dépensé, au moins 30, 000francs, pour les différentes expériences qu’ils ont faites. Ils ont fait hommage de leur découverte à la France.

Ils ont travaillé pendant39années au perfectionnement d’une partie qui n’étoit connue de personne.;

Qu’en est-il résulté pour les Chappe?

Les Chappe ont été, pour ainsi dire, renvoyés de la télégraphie, sans qu’on puisse reprocher autre chose à l’un d’eux que de n’avoir pas voulu enfreindre le serment qu’il avoit fait à Charles X; et l’infortuné maréchal Ney à été condamné à mort pour n’avoir pas tenu le serment fait à Louis XVIII. Que faut-il donc faire?

Note

Table des matières

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16 January 2025
Volume:
191 p. 3 illustrations
ISBN:
4064066304409
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