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Hippolyte Passy
De l'aristocratie considérée dans ses rapports avec les progrès de la civilisation

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324636
Table des matières
INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE DEUXIÈME.
CHAPITRE TROISIÈME.
CHAPITRE QUATRIÈME.
CHAPITRE CINQUIÈME.
CHAPITRE SIXIÈME.
CHAPITRE SEPTIÈME.
CHAPITRE HUITIÈME.
CHAPITRE NEUVIÈME.
CHAPITRE DIXIÈME.
CHAPITRE ONZIÈME.
CHAPITRE DOUZIÈME.
CHAPITRE TREIZIÈME.
CHAPITRE QUATORZIÈME.
CHAPITRE QUINZIÈME.
CHAPITRE SEIZIÈME.
CONCLUSION.

INTRODUCTION.
Table des matières
PARMI les questions dont la solution importe le plus au bien-être des sociétés européennes, il n’en est pas de plus féconde en animosités et en contradictions que celle de l’existence et du maintien de l’aristocratie. S’il est des points sur lesquels on s’accorde assez généralement; si, de toutes parts, on convient, par exemple, qu’il serait impossible de confier les pouvoirs politiques à des classes dépourvues des avantages de l’aisance et de l’éducation, et qu’en conséquence, à l’élite des sociétés doit appartenir la prééminence législative, on se divise aussitôt qu’il s’agit et de choisir cette élite, et d’en déterminer les droits et les attributions.
Rien, au reste, de plus simple. De tout temps, les situations ont enfanté les doctrines; et il serait vraiment extraordinaire qu’en pareille matière, des classes intéressées à garder ou à recouvrer les immunités et les privilèges exclusifs dont jouissaient leurs aïeux s’entendissent avec des populations qui, après avoir puisé dans l’exercice de l’industrie les moyens d’échapper à la servitude primitive, veulent s’élever librement à tous les biens, à toutes les distinctions de L’état social. Aussi voyons-nous régner dans les opinions toutes les différences que le passé a mises dans les intérêts, les positions, les traditions, les souvenirs. C’est l’égalité des droits que réclame le grand nombre; et tandis qu’il demande que, laissant à l’action des tendances naturelles le soin de produire toutes les supériorités nécessaires à la gestion des intérêts communs, les gouvernements se bornent à fixer les conditions de fortune indispensables à l’usage des droits politiques, les partisans du système aristocratique soutiennent que la stabilité des monarchies exige que ces droits se perpétuent invariablement aux mains d’une succession d’hommes toujours animés des mêmes sentiments et dirigés par des intérêts d’une même sorte (). Et cètte succession d’hommes, c’est à l’aide du privilége, c’est en introduisant ou en maintenant l’inégalité dans l’ordre civil, c’est enfin en immobilisant, en confisquant, en concentrant au profit d’une caste favorisée une vaste portion des propriétés territoriales qu’ils veulent la fonder et l’éterniser.
C’est, comme on le voit, la lutte du privilége et de l’égalité des droits. L’aristocratie naturelle, l’aristocratie que composent les hommes que de vastes talents, de grands services, une industrie éminente ou les bienfaits de la fortune élèvent librement au-dessus du niveau vulgaire suffit-elle aux besoins divers de notre état de civilisation, ou devons-nous former et maintenir encore aux dépens de la communauté une aristocratie factice? Voilà tout le problème. Vainement on essayerait de le résoudre en ne considérant, comme la plupart des écrivains l’ont fait jusqu’ici, que des points de vue partiels: dans ce monde un peu de bien se glisse toujours auprès du mal, et les institutions les plus vicieuses n’ont pas laissé que d’avoir d’ordinaire un côté louable, souvent même quelques conséquences d’une incontestable utilité. Aussi n’en peut-on juger aucune, en toute assurance de cause, avant de l’avoir envisagée sous toutes ses faces et dans tous ses effets sur le système social qu’elle a contribué à former. C’est surtout lorsqu’il s’agit d’une de ces institutions, dont la longue et puissante influence a pénétré toutes les parties de l’existence civile et politique des peuples, qu’une telle investigation est indispensable. Il faut alors se rendre un compte exact des motifs de son établissement, des changements introduits par les progrès de la civilisation, des résultats de son maintien sur le bien-être général; il faut s’assurer de l’étendue des avantages qu’elle peut offrir, reconnaître si d’autres formes ne les présenteraient pas, purs des inconvénients que l’on a pu remarquer, et surtout porter une attention scrupuleuse dans l’examen des faits.
Tel est l’ordre que je me suis prescrit dans cet ouvrage, dont l’objet est de considérer l’aristocratie dans ses rapports avec les progrès et les exigences de la civilisation. Après avoir jeté un coup d’œil sur les causes de son élévation dans les âges de barbarie, et de son déclin dans les âges de lumière, j’examine l’esprit et le caractère des lois indispensables à sa conservation: ces lois, je m’attache à saisir leur influence sur l’état et les progrès de l’industrie et des richesses, sur les mœurs, sur la quantité de population; en un mot, sur tous les éléments de la grandeur et de la félicité sociale. Puis, recherchant si véritablement les services rendus par l’aristocratie dédommagent la société des inconvénients attachés à l’existence du privilége, je considère l’étendue des moyens d’ordre et de stabilité que peut offrir un système moins contraire à l’équité naturelle; je pèse les objections élevées contre l’égalité des droits; j’en établis les avantages, et, invoquant l’appui des faits, je puise des lumières dans les résultats produits en Angleterre par la prédomination d’une aristocratie territoriale, et dans d’autres pays et principalement en France, par une législation plus favorable à une juste répartition des droits et des fortunes. Un sujet aussi compliqué, qui embrasse tant d’intérêts, et qui d’ailleurs soulève une multitude de questions d’ordre et d’économie politique, présentait de grandes et nombreuses difficultés. Si je n’ai pas réussi à les vaincre, du moins n’en ai-je éludé aucune: théories, maximes, objections, principes adoptés ou combattus par les deux partis, tout a été passé en revue, discuté, examiné, approfondi autant que mes forces me l’ont permis, et autant que possible dans l’ordre le plus naturel. Qu’on ne s’attende pas toutefois à trouver dans un travail d’aussi peu d’étendue, des renseignements bien détaillés sur les priviléges divers dont ont joui les aristocraties ou les corps de noblesse. Qu’importe de citer toutes les dispositions de lois dont le but au fond était le même? Qu’importe de savoir quelles différences subsistent entre les majorais de l’Espagne ou du royaume de Naples, et les substitutions de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne, ou quelles ont été les nuances distinctives des coutumes qui régissaient les fortunes nobiliaires dans les provinces diverses d’un même état? Ce qu’il fallait bien établir, c’était l’esprit, le but et les conséquences de cette législation, et, sous ce rapport, je n’ai rien négligé pour éclairer le lecteur.
Il est toutefois un point qui nécessite une explication particulière. Peut-être on s’étonnera de ne pas rencontrer un examen spécial de la question tant de fois agitée de la petite et de la grande propriété ; c’est qu’il n’y a vraiment pas entre les formes de la propriété territoriale et les formes du fermage les rapports intimes qu’on se plaît à y chercher. Comme toutes les industries, l’agriculture dépend dans ses formes et dans ses progrès d’une foule de causes, parmi lesquelles l’état des sciences et des arts manufacturiers, l’abondance et la mobilité des richesses, les circonstances locales, la quantité de population, tiennent le rang le plus important. Comme toutes les industries, si elle prospère sous des lois favorables à la sûreté des biens et des personnes, au libre emploi des capitaux, des terres et des facultés individuelles, elle dépérit sous ces lois iniques et restrictives qui tendent à maintenir les classes inférieures dans l’ignorance et la pauvreté. Comme toutes les industries enfin, elle cherche et prend d’elle-même les formes les plus avantageuses et à ceux qui l’exercent et à la société tout entière.
Il n’était certes pas difficile d’appuyer ces assertions de preuves irrécusables; mais cela n’eût pas suffi. Telle est la multitude des contradictions entassées sur ce seul point d’ordre agricole, qu’il m’eût fallu entrer dans un labyrinthe de discussions et de controverses presque interminables; il m’eût fallu réfuter à la hâte des doctrines, des objections spécieuses ou compliquées, et dont l’erreur, tenant à des principes d’économie politique mal éclaircis et souvent mal saisis, ne peut être mise au jour que par une investigation très-étendue de ces principes mêmes.
Un tel travail exigeait un ouvrage à part; c’est un traité tout entier sur une matière étendue qu’il fallait faire; et comment l’insérer dans ce volume, sans distraire l’attention du lecteur de considérations d’un ordre plus élevé et plus important? D’autres temps me laisseront, j’espère, le loisir de tirer parti des matériaux que j’ai réunis afin d’éclairer cette question.
On s’apercevra, je pense, que ce n’est point ici un ouvrage de circonstance. Si la présentation d’un projet de loi sur les successions et les substitutions, pierre d’attente sur laquelle on prétendait relever l’édifice aristocratique, a pu en hâter la publication, c’est là toute la part qu’on doit attribuer à cette tentative ministérielle. Il sera même facile de juger que je n’ai pu malheureusement tirer avantage des lumières versées sur le sujet, par la discussion qui vient d’avoir lieu dans la chambre des pairs.
On trouvera sans doute dans cet ouvrage des longueurs, des négligences, peut-être même des redites, inconvénient qui tient en partie au sujet, mais qu’une révision plus sévère eût permis de corriger, si je n’eusse cru devoir me presser de répandre quelque jour sur un sujet qui occupe encore si fortement l’attention publique. Je réclame donc sur ce point l’indulgence du lecteur: heureux si mon travail, fixant quelques doutes bien naturels dans une matière aussi grave, l’aide à se faire une juste idée des formes et des principes dont l’état actuel et la marche progressive de la civilisation requièrent l’application.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
De l’aristocratie, de son origine, et des modifications que tendent à lui faire subir les progrès de la civilisation.
Si, chez les peuples vieillis, subsistent souvent des lois et des institutions désavouées par l’opinion publique, il n’en peut être de même à l’origine des sociétés. Égaux en force et en misère, libres encore de l’influence si puissante de l’habitude, des souvenirs et des croyances, les hommes alors n’acceptent que des règles dont l’utilité les frappe et tout pouvoir qui s’élève; n’est, au fond, qu’un produit des nécessités, inhérentes à leur mode d’existence.
Telle fut, sans doute, l’aristocratie: du moins est-ce un trait commun aux sociétés naissantes, que l’agglomération de leurs membres autour d’un petit nombre de chefs, et la formation d’un patronage aristocratique, à l’ombre duquel fleurissent les premiers germes de la civilisation.
Voyez l’Inde, l’Éthiopie et l’Égypte: de toute antiquité, des castes privilégiées y tinrent sous un joug flétrissant les classes laborieuses. Voyez les états de l’ancienne Grèce: l’esclavage y demeura l’immuable et triste lot de la multitude; et jamais les termes aristocratie et démocratie n’y signifièrent autre chose qu’une distribution plus ou moins égale des droits de souveraineté entre les hommes libres.
Athènes, par exemple, était, nous dit-on, une démocratie, Sparte une aristocratie; soit: mais à Athènes comme à Sparte, n’y avait-il pas de quinze à vingt esclaves contre un citoyen? Et de quelle importance pouvaient être auprès de la ligne de démarcation tirée entre la servitude et la liberté, les faibles distinctions qui séparaient les gouvernants?
Il en était de même à Rome: indépendamment d’un grand nombre d’esclaves, on y retrouvait deux classes de citoyens inégalement traitées par les institutions; à la première étaient dévolus les honneurs, les fonctions publiques, les commandements, les dignités sacerdotales; le peuple n’y pouvait prétendre, et telle était même la sévérité des distinctions de caste, qu’elles interterdisaient toute alliance matrimoniale entre des familles séparées par le privilége.
Dans l’empire des Perses comme dans l’ancienne Espagne, dans la Gaule comme dans la Germanie, partout nous voyons une aristocratie guerrière protéger le berceau des peuples, et veiller au développement de l’ordre social.
Telle fut encore la forme que revêtirent les sociétés qui s’organisèrent au milieu des ruines de l’empire romain. Le système féodal jeta de profondes racines, et quand la législation le régla, elle ne fit que reconnaître un fait existant, que consacrer un édifice élevé par la force des conjonctures.
On a recherché laborieusement l’origine de la féodalité ; on l’a considérée, tantôt comme le résultat de l’établissement d’une race victorieuse parmi les vaincus, tantôt, comme un trait caractéristique de la civilisation germanique: c’est bien, si l’on n’envisage que la chaîne des obligations qui descendait rattacher au suzerain jusqu’ au dernier des vavasseurs; mais cette disposition, quelle qu’en soit l’importance, doit s’effacer devant une disposition bien plus vaste et plus décisive, l’assujettissement de la multitude à quelques familles guerrières et seigneuriales. Quelle forme sociale fut jamais plus universelle? Portée par les Tartares, ainsi que l’a remarqué Montesquieu, dans tous leurs établissements d’Asie, les Européens la trouvèrent en vigueur au Mexique, au Pérou, et même dans les îles Canaries, où des serfs de glèbe cultivaient un sol exclusivement réservé à la noblesse. Enfin, de nos jours, n’est-ce point sous un régime analogue que vivent les Japonais, les habitants de Ceylan et de la plupart des îles de l’archipel Indien, les peuplades les moins incultes de l’océan Pacifique, en un mot, presque toutes les sociétés qui en sont encore aux luttes et aux travaux d’une civilisation naissante?
Il est, au reste, assez facile de discerner les causes de l’élévation du pouvoir aristocratique; elles appartiennent à l’établissement de la vie agricole ou pastorale. En effet, dans l’état sauvage, il suffit que les plus vaillants ou les plus expérimentés prennent momentanément la direction d’une expédition de guerre ou de chasse; mais la communauté se met-elle à cultiver la terre, les nécessités attachées à ce changement d’existence appelant impérieusement une autorité plus stable, tout tend à transformer en droit héréditaire, la supériorité que le petit nombre doit à des qualités toutes personnelles. La terre, à cette époque, n’est qu’une vaste arène, que se disputent avec acharnement des tribus ennemies, et même, dans le sein de chaque tribu, des familles rivales. D’une part, il faut que des chefs habiles veillent attentivement à la, sûreté de peuplades exposées à des agressions d’autant plus redoutées, que le pillage et l’extermination eu sont les conséquences ordinaires; de l’autre, le défaut de pouvoir coactif joint à l’incertitude des droits de propriété, laissant les faibles à la merci des forts, les contraint à implorer l’appui des hommes dont l’ascendant est reconnu. Cet appui, ils n’ont qu’un moyen de l’obtenir, c’est de le payer par des services, par l’abandon d’une portion des fruits de leur travail; c’est, en un mot, de se mettre dans la dépendance de leurs protecteurs: aussi finissent-ils par se grouper autour d’un petit nombre de guerriers éminents, et la population se partage insensiblement en deux classes, l’une de serviteurs ou de tributaires; l’autre de maîtres investis de tous les éléments d’une domination, que la supériorité héréditaire des richesses leur permet de transmettre à leurs descendants.
Les faits historiques ne manquent pas à l’appui de cette explication.
Thucydide nous apprend que, dans les anciens temps de la Grèce, les faibles trouvaient de l’avantage à se soumettre aux forts, et que les villes imitaient cet exemple. Chez les Gaulois et les Germains, les hommes se donnaient les uns aux autres. Tel fut encore le but de l’institution du patronage à Rome. Au moyen âge, on vit la plupart des hommes libres, dans l’impuissance de faire respecter leurs droits de propriété, faire hommage de leurs terres aux seigneurs du voisinage, et sacrifier ainsi au besoin de sûreté, et leur indépendance, et une portion de leurs revenus. C’est là l’image fidèle des nécessités sous lesquelles, aux temps de barbarie, fléchissent les membres de la société. En butte aux spoliations et aux outrages, les faibles ne trouvent le repos que sous le bouclier de quelques chefs, dont l’opulence et l’autorité croissent en raison de l’augmentation du nombre de leurs serviteurs.
Plus tard, d’autres circonstances achèvent de consolider la suprématie aristocratique. La société se développe; avec l’augmentation des subsistances, résultat des progrès de l’industrie, arrive la multiplication du peuple; et peu à peu les rapports et les intérêts sociaux s’étendant, se diversifiant et se compliquant, l’intelligence des affaires dépasse la portée d’une multitude vouée à de pénibles travaux. Dès-lors, c’est aux grands, c’est aux riches, parce que seuls ils sont placés dans une condition favorable à la culture de l’esprit, qu’appartient le soin de pourvoir aux besoins d’une civilisation croissante: législation, guerre, justice, tout se concentre dans leurs mains; et, comme ils n’oublient pas d’imprimer à des lois faites sous leur influence une direction propre à étendre, à fortifier et à perpétuer leurs avantages naturels, bientôt le peuple, ébloui de l’éclat et de la puissance héréditaires des familles privilégiées, s’habitue à en considérer les rejetons comme ses maîtres.
Et que l’on n’arguë pas, contre l’influence que j’attribue à l’infériorité intellectuelle des classes assujetties, de l’extrême ignorance des seigneurs du moyen âge. Ces hommes, à la vérité, ne savaient pas lire; mais leur éducation suffisait aux besoins du temps: libres du soin de la subsistance, ils passaient leur jeunesse à se former à l’usage des armes, ils apprenaient à rendre la justice à leurs vassaux, ils connaissaient les forces et les desseins de leurs voisins, ils savaient, enfin, les combattre, et préserver leurs domaines de l’invasion et du pillage. Peut-être n’y eut-il jamais autant de distance intellectuelle entre les classes, que dans ces siècles de violence et d’anarchie. Tel était l’abrutissement des serfs, qu’incapables de diriger leurs propres forces, ils étaient réduits, dans les révoltes que provoquait la tyrannie de leurs maîtres, à s’emparer de quelque gentilhomme qu’ils forçaient, le couteau sur la gorge, à prendre un commandement que nul d’entre eux n’était en état d’exercer. D’autres exemples attestent cette infériorité. Deux fois en Angleterre, et cela plus d’un siècle après leur admission au parlement, les députés des communes, consultés par Richard II au sujet d’un traité de paix avec la France, déclarèrent s’en rapporter à l’avis des lords, chevaliers et juges, attendu qu’ils n’avaient aucune idée de la nature des points en litige, et qu’ils ignoraient même le sens des termes dont on faisait usage pour les régler. On sait aussi qu’en Suède, la chambre des paysans ne voulait voter souvent qu’après avoir été éclairée par la délibération des nobles et du clergé. Comment des hommes, si bien pénétrés du sentiment de leur incapacité, n’eussent-ils pas considéré les priviléges de l’aristocratie comme une juste récompense des services que seule elle pouvait rendre à la communauté ?
On a souvent accusé les peuples d’une aveugle présomption; des déclamateurs intéressés se sont plu à les représenter comme rongeant toujours avec impatience le frein des lois les plus sages et les plus tutélaires: ce n’est point là le témoignage de l’histoire. Parcourez ses annales: loin de justifier cette inculpation, les faits nous montrent dans les gouvernés un tel amour de l’ordre, un tel penchant à la soumission, que partout ils laissèrent les pouvoirs dépasser leurs bornes légitimes, et s’arroger des prérogatives dont l’injustice les dépouilla de leurs droits les plus sacrés. Est-il besoin d’en fournir d’autres preuves que l’esclavage sous lequel ont gémi les populations de l’antiquité, que les humiliations endurées jusqu’à nos jours par les classes les plus nombreuses? Qu’il y ait eu parfois des révoltes causées par d’intolérables souffrances; que des révolutions aient substitué à des formes d’organisation iniques et compressives, des institutions plus favorables à l’équité, ces événements mêmes attestent que s’il est dans l’individu un instinct de justice dont l’influence devançant les lois en a préparé l’établissement, il existé aussi dans les masses une sorte de conscience sociale qui fait de leur capacité intellectuelle, là mesure de leurs prétentions en matière de droits politiques. Tant que les populations demeurèrent courbées sous le faix de l’ignorance et du dénûment, hors d’état de prendre part aux affaires, elles se résignèrent à une dépendance abusive mais utile, et l’aristocratie disposa librement de leurs destinées.
Cet état de choses cependant devait avoir son terme. Attribut naturel de l’opulence et des lumières, le pouvoir tend toujours à en suivre la distribution; il s’étend, se concentre ou se resserre en même temps que ces biens, et la plupart des révolutions ne sont que le fruit de leur déplacement.
Pour que l’aristocratie conservât une immuable suprématie, il aurait fallu qu’aucun changement ne s’effectuât dans l’état intellectuel et économique du reste de la communauté ; or, cela n’est guère possible. L’industrie est essentiellement progressive; elle se développe en dépit même des obstacles que lui oppose la législation; et à mesure que le travail mieux dirigé obtient une récompense plus ample, les classes laborieuses acquérant graduellement des richesses et des lumières, la caste dominatrice perd quelque chose de sa supériorité. Ce n’est pas tout: des populations qui s’éclairent et se fortifient apprennent à connaître le prix des droits que l’ignorance leur a fait abdiquer; bientôt aussi l’intérêt leur conseille de les reconquérir; et, comme avec le temps la force passe de leur côté, il devient de plus en plus difficile qu’une aristocratie affaiblie retienne sous le joug des sujets avides de libertés aussi nécessaires à leur dignité morale qu’à l’accroissement de leur bien-être matériel.
A Rome, par exemple, on vit de pauvres plébéiens endurer long-temps tous les outrages d’une aristocratie orgueilleuse et cupide; mais à peine comptèrent-ils dans leurs rangs des hommes doués de tous les talents nécessaires au service public, qu’ils réclamèrent plus d’égalité dans les droits. Vainement les patriciens firent-ils valoir leurs services; vainement rappelèrent-ils leurs victoires, leurs triomphes, la gloire dont ils avaient couvert les drapeaux de la république: les anciens rapports de force et d’intelligence avaient changé ; le peuple était riche, éclairé, nombreux, il pouvait se faire justice; il fallut transiger, et l’admettre au partage des dignités réservées au petit nombre.
Malheureusement dans l’antiquité, d’insurmontables barrières arrêtaient la diffusion des bienfaits attachés aux progrès de l’industrie. Exclu de tout droit, comme de tout moyen d’améliorer sa propre condition, l’esclave assistait dans les chaînes au spectacle des luttes des hommes libres, et, quel qu’en fût le résultat, il ne lui en revenait aucun avantage. Les anciens expièrent chèrement l’injustice et la cruauté de leurs institutions. Chez eux, l’industrie ne fut pas une puissance bienfaisante, dont le développement accroissait et vivifiait les éléments de la félicité sociale; loin de là : en multipliant le nombre des esclaves, l’accumulation des richesses mûrissait tous les vices inhérents au maintien de la servitude; et il fut pour tous les états un degré de fortune où ils s’écroulèrent sous le poids de la corruption domestique.
De plus nobles résultats devaient prendre place dans des sociétés où plusieurs causes, dont la plus efficace fut une religion qui, en prêchant l’égalité devant Dieu, la favorisait sur la terre, allégèrent d’abord, et rompirent à la fin, les fers imposés à là multitude. Dans l’Europe chrétienne, l’immoralité des rapports sociaux n’empoisonna pas les fruits de la civilisation, et ce fut sur les masses qu’elle épancha ses plus doux bienfaits. A mesure que le travail étendit sa sphère productive, la possession des terres cessa d’être l’unique moyen d’opulence et de considération; fille des arts manufacturiers, la richesse mobilière devint le partage des classes qui la créaient, et, de siècle en siècle, son accroissement progressif en releva l’intelligence et la destinée.
Contraste bien remarquable! ces mêmes tendances de la civilisation qui dans les âges de barbarie, appesantissent sur les peuplés le joug du petit nombre, défont leur propre ouvrage dans un état plus avancé. Nul n’a droit de s’en plaindre: l’aristocratie conserve son opulence; elle profite même du perfectionnement des travaux agricoles; mais c’est dans les mains des classes industrielles que s’amassent les richesses dues à l’exercice des arts et du commerce; ces classes croissent en nombre, en raison, en dignité ; chaque jour les rapproche de la caste dominatrice; et le temps vient où elles prennent forcément, dans l’ordre politique, une place digne de leur importance.
Assurément, il est naturel que des hommes dont les circonstances ont mûri l’intelligence et ennobli les sentiments, aspirent à la liberté ; mais comme s’ils avaient besoin d’un aiguillon plus pressant, les progrès mêmes de la civilisation leur font une loi de s’élever contre une domination, dont les inconvénients croissent en raison de l’essor que prend la société. En effet, quelque convenables qu’aient pu être les formes aristocratiques, appropriées à des temps où il n’existait d’autre but social que la guerre, d’autre industrie que l’agriculture, d’autre élément de supériorité que la propriété domaniale, ces formes n’offrent ordinairement aucune garantie aux existences nouvelles, aux modes d’activité individuelle ou collective qu’amènent les besoins d’une civilisation plus raffinée. Aux XIIe et XIIIe siècles, les artisans invoquaient vainement l’appui des pouvoirs: en butte aux exactions des seigneurs, nulle institution ne les protégeait; il n’existait ni lois qui les missent à l’abri de la violence, ni même de tribunaux assez éclairés pour prononcer sur leurs propres différents; c’était donc à eux seuls à pourvoir aux nécessités de leur position; ils le firent: l’association de leurs forces en imposa aux gens de guerre; profitant avec habileté des conjonctures, ils achetèrent des rois ou des grands-vassaux des droits et des pouvoirs, et peu à peu les communes s’établirent et se fortifièrent; bientôt les hommes industrieux y vinrent chercher un asyle; ils s’y distribuèrent en tribus, en corps de métiers; chaque corporation eut ses chefs, son trésor, ses réglements, sa juridiction, sa bannière; et la liberté, après avoir grandi dans les villes, prit insensiblement pied dans les campagnes.
Qu’on ne cherche pas toutefois dans les motifs qui dirigèrent les efforts des affranchis de cette époque, la moindre trace des idées de liberté moderne. Comme l’aristocratie des âges précédents, les associations communales ne songèrent qu’à leurs propres intérêts. Formées d’hommes qui, en arrivant à l’aisance, unissaient leurs forces, pour prendre position au sein d’une société encore livrée aux fléaux de l’anarchie, c’étaient de petites puissances qui se constituaient, de petites aristocraties qui se détachaient des ordres inférieurs, et qui, s’emparant des droits et des pouvoirs à leur portée, travaillaient ensuite à les étendre aux dépens du public. Communes, corporations, jurandes, maîtrises, toutes suivirent la même marche, toutes poussèrent leurs empiétements aussi loin qu’elles le purent, toutes accaparèrent des priviléges contraires à l’intérêt général; mais comme la civilisation poursuivait sa marche, comme les progrès de l’industrie ne cessaient d’enrichir et d’éclairer le gros de la population, on vit à la longue les membres du corps social se lasser des entraves que les privilèges d’une foule de corporations mettaient à l’usage des facultés individuelles, et réclamer les bienfaits de l’égalité des droits.
Telle fut la marche des circonstances qui dégagèrent insensiblement les ordres inférieurs du joug de l’aristocratie. Esclaves dans les siècles de barbarie, les peuples cherchèrent à briser des fers injurieux, aussitôt qu’avec la richesse, ils eurent conquis l’intelligence nécessaire à l’usage de la liberté.
Ce ne fut pas cependant sans luttes et sans combats qu’ils y parvinrent. Si les faits donnent la naissance aux institutions, les institutions à leur tour réagissent sur les faits; et l’aristocratie, défendue par les lois exclusives et spoliatrices qu’elle avait rendues aux jours de sa toute-puissance, en tira d’immenses moyens de conservation et de résistance. Long-temps, elle brava les efforts d’une population avide de liberté ; et malgré les événements de la révolution française, nous la voyons exercer encore, dans la plupart des contrées de l’Europe, une domination aussi nuisible à l’indépendance qu’aux intérêts des classes les plus nombreuses.
L’examen des priviléges dont elle jouit nous rendra compte de ces faits.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Table des matières
Du caractère distinctif des lois constitutives de l’aristocratie.
PARMI les hommes réunis, on remarque, dit Beccaria, une tendance continuelle à rassembler sur le petit nombre les priviléges, la puissance et le bonheur, pour ne laisser à la multitude que faiblesse et misère. Ce fait n’a rien que de fort simple: il n’est pas donné aux hommes d’user avec désintéressement d’une supériorité quelconque; et puisque dans l’enfance des peuples, des circonstances impérieuses appelaient le petit nombre à présider aux premiers arrangements de la civilisation, il devait en résulter qu’il leur imprimerait le cours le plus propre à étendre, aux dépens de la multitude, sa part aux bénéfices de l’ordre social. Telle fut dans tous les âges la conduite que l’intérêt privé fit tenir aux puissances de ce monde. Clergé, communes, monarques, hiérarchies administratives ou judiciaires, tout ce qui eut de l’autorité s’en servit dans des vues d’égoïsme et d’ambition; tous les corps empiétèrent successivement sur les droits universels, et la dépouille des masses forma le piédestal de leur grandeur.
Les familles qui dans l’origine avaient acquis un pouvoir dont tout faisait sentir l’urgence, eurent surtout de grands moyens d’accroître et de consolider leurs avantages naturels. Investies de la double supériorité des richesses et des lumières, il suffisait, pour la perpétuer aux mains de leurs descendants, qu’elles transformassent le fait en droit exclusif, et tel fut en effet le but des lois qu’elles dictèrent. Terres, richesses, honneurs, prérogatives politiques, elles se réservèrent tous les éléments existants de la domination sociale, et le privilége les constitua en véritable aristocratie.
Jetez un coup d’œil sur les divers échafaudages législatifs qui soutinrent les classes dominatrices au faîte de l’état social, vous leur trouverez toujours un trait commun; tous ne furent qu’une machine dressée pour ravir aux peuples, afin de les concentrer aux mains du petit nombre, les biens que la Providence a destinés à récompenser les efforts de tous. C’est pour servir le brame qu’existe le sudra, dit la loi de Menou; qu’il n’amasse pas de richesses, car la richesse de l’esclave afflige le brame; il ne doit rien avoir qui ne soit à la disposition de ses maîtres.
Tel fut encore l’esprit des institutions grecques et romaines. Sous leur empire, la masse, impitoyablement dépouillée de tout droit, descendit graduellement se confondre avec les animaux dont les labeurs entretenaient l’abondance parmi les hommes libres.
Il est, au reste, aisé de concevoir que s’il n’y a point d’aristocratie sans priviléges, et que si tout privilége est nécessairement une infraction au droit commun, il doit se rencontrer de grandes différences dans la nature des avantages qu’ils confèrent. A cet égard, la diversité des situations influe toujours; et, comme rien ne ressemble moins aux aristocraties souveraines des républiques que les corps de noblesse des monarchies, c’est entre leurs priviléges respectifs que se trouve la plus complète disparité. Maîtresses absolues dans l’état, tirant de l’exercice des fonctions de la souveraineté les forces mêmes dont elles ont besoin pour se conserver, les aristocraties républicaines se bornent d’ordinaire à priver le peuple de toute participation aux affaires. Chez elles, l’avidité des richesses cède à la crainte des périls attachés à leur agglomération, et comme il est à peu près impossible de dépouiller les classes obscures sans amener ce résultat, leurs lois, au lieu de consacrer l’inaliénabilité des terres, ne tendent qu’à maintenir les fortunes privées dans un équilibre salutaire.
Comment la noblesse des monarchies pourrait-elle, sans l’appui de la richesse territoriale, défendre des prérogatives en butte à la haine du peuple et aux agressions de la royauté ? Loin d’avoir à redouter la concentration des propriétés, ce n’est qu’en accaparant les avantages attachés à l’opulence qu’elle peut garder un éclat imposant, et de l’étendue de la fortune de ses chefs dépend réellement la sûreté de la caste. De là, une multitude de lois faites, comme l’ont dit les jurisconsultes, dans le but de conserver le nom, les armes et la splendeur des familles nobles. De là, ce droit de primogéniture qui empêche la dissémination des biens de chacune d’elles; de là, les substitutions, les fidéicommis, les retraits lignagers qui en garantissent l’irrévocable possession; si la noblesse n’eût été fermement retranchée sur un terrain dont l’accès de meurait interdit au reste de l’association, il y a déja long-temps qu’elle serait rentrée dans l’obscurité.
Dans les pays d’origine slave, en Pologne, en Russie, une autre législation pourvut au maintien de la suprématie aristocratique. La noblesse, en s’adjugeant le droit exclusif de posséder la terre, ravit à jamais aux classes asservies tout espoir de s’élever à l’indépendance. Sous l’empire d’un système aussi large, il était inutile de s’occuper du sort des familles; aussi le régime allodial prévalut-il, et tous les enfants d’un noble partagèrent également l’héritage de leur père.
Telles furent les principales dispositions des institutions à l’aide desquelles les castes privilégiées mirent à l’abri des hasards de la fortune les éléments de leur puissance. A travers leur diversité, on voit clairement que ces institutions ne connurent qu’un moyen d’arriver au but, la confiscation au profit du petit nombre de tout ou partie des avantages de l’état de société. Tantôt, comme à Berne ou à Venise, ce son-les droits politiques qu’une aristocratie souvet raine refuse aux sujets; tantôt, comme dans les monarchies, des corps de noblesse s’emparent des sources de l’opulence; et ce qui demeure constant, c’est que partout, au degré de violence et d’iniquité des lois qui privilégiaient le petit nombre, tint le bien-être et la félicité des nations. Quelles contrées, par exemple, offrirent, dans tous les temps, une proie plus facile aux races limitrophes que l’Égypte et l’Inde? c’est que l’oppression et la misère ayant éteint l’énergie et le patriotisme au cœur de la multitude, peu lui importait le nom de maîtres incapables de rien ajouter à sa dégradation. On sait comment dans les républiques de l’antiquité, l’esclavage des classes laborieuses, corrompant les résultats de la civilisation, faisait de la richesse l’ennemie dé la liberté. Voyez à combien de désordres donnait naissance l’injustice des rapports sociaux: l’homme libre dédaignant le travail, de crainte d’être confondu avec l’esclave, les cités se remplissaient peu à peu d’une populace que l’indigence et l’oisiveté attachaient aux pas de tous les ambitieux. Asservie et malheureuse, la population des campagnes dépérissait graduellement; de là, ces guerres de pillage et d’extermination, où les vaincus n’avaient d’autre perspective que la servitude ou la mort; de là encore, la croyance unanime que la conquête était le but réel de l’association. Un autre phénomène bien remarquable de la civilisation des anciens, mais qui s’explique par la même cause, c’est l’état de perfection des beaux-arts, tandis qu’au contraire, les sciences morales et politiques restèrent dans l’enfance. Et en effet, ces sciences pouvaient-elles fleurir dans des états où le grand nombre vivait dépouillé de tous ses droits naturels? Comment des écrivains plongés dans une atmosphère d’iniquité se seraient-ils élevés à de hautes et pures considérations de justice et d’humanité ? comment eussent-ils senti la sublimité des lois de la morale, et discerné les intentions bienveillantes de la Providence, lorsque tout leur montrait dans la dégradation et la misère de leurs semblables, une invincible nécessité de l’ordre social, un arrêt de l’inflexible destin?
Parmi nous aussi, les lois qui spolièrent le grand nombre eurent des conséquences proportionnées à leur dureté. Où se ralluma, par exemple, le flambeau des arts et de la civilisation? dans les contrées où la servitude disparut le plus tôt, dans les républiques italiennes, dans les villes libres de l’Allemagne; Là, des hommes à même de s’élever à l’aisance par le travail, déployèrent toute la puissance de leurs facultés intellectuelles et physiques: agriculture, sciences, beaux-arts, commerce, industrie, tout refleurit, tout se ranima sous leurs mains débarrassées des chaînes de la servitude féodale, et le reste de l’Europe n’eut qu’à marcher dans les voies qu’ils avaient ouvertes, pour arriver à la prospérité. Aujourd’ hui, voyez quelles inégalités subsistent toujours dans l’état économique et moral des nations! la misère, l’ignorance, l’esclavage, tel est encore dans les contrées d’origine slave, le triste lot de peuples indifférents au perfectionnement d’une industrie dont les fruits ne feraient qu’accroître le faste de leurs dominateurs. L’aisance, l’instruction et la liberté, voilà ce qu’ont acquis, au contraire, les anciens serfs des seigneurs féodaux. C’est qu’en France, comme en Allemagne ou en Angleterre, la noblesse n’ayant pu déposséder complètement les ordres inférieurs, ces ordres eurent dans la propriété une base d’action, un point d’appui pour déployer leurs facultés industrielles, et s’élever, par l’accumulation progressive de la richesse commerciale, à de meilleures destinées.
Ces faits sont positifs, incontestables; ils attestent l’importance de la justice distributive en matière de gouvernement, et combien les peuples eurent à souffrir des infractions faites à ses lois par le privilége. On a dit, à la vérité, que, lors de leur institution, simple expression des circonstances, les privilèges avaient été naturels et nécessaires: tel n’est point mon avis. Certes, il est, on ne peut le nier, des époques où la masse ne trouve le repos et la paix que dans la soumission à un petit nombre de chefs éminents; mais puisque alors il suffit de la force des choses pour créer une aristocratie nécessaire, n’est-il pas évident que, dans les âges subséquents, la même cause continuerait, sans l’aide du privilége, à élever au faîte de l’édifice social les supériorités et les pouvoirs réclamés par les exigences du moment? Chez les peuples ignorants surtout, les lois ne devancent pas les faits: ce n’est pas le privilége qui a créé une aristocratie nécessaire; elle existait avant lui; c’est l’aristocratie au contraire qui, abusant des avantages de sa situation, s’est donné dans le privilége un appui factice et pernicieux. Dès-lors, à l’action des tendances naturelles se joignit l’influence de tendances artificielles; et la société, victime d’une usurpation injuste et spoliatrice, eut à lutter péniblement contre les obstacles qu’opposaient aux progrès de son bien-être et au développement de ses forces, des institutions oppressives et en contradiction avec les besoins variables et croissants de la civilisation.
Nous allons examiner, plus soigneusement, l’esprit et les conséquences des lois constitutives de l’aristocratie dans les monarchies de l’Europe.
CHAPITRE TROISIÈME.
Table des matières
Des institutions qui privilégièrent l’aristocratie dans les monarchies de l’Europe.
DÉJA, j’ai dit quelle différence existait entre les institutions nobiliaires des diverses monarchies de l’Europe. Dans celles d’origine esclavonne, une noblesse guerrière, en privant les serfs de tout droit de propriété territoriale, avait assis sa domination sur des bases d’une solidité à toute épreuve. Vainement naissaient, hors de ses rangs, des hommes doués de facultés supérieures: incapables d’amasser le moindre capital, ils mouraient dans l’esclavage; et l’industrie, glacée à sa source, ne pouvait prendre un cours libérateur.
Les institutions qui prévalurent dans les monarchies d’origine féodale étaient moins exclusives et bien plus compliquées. Nées de circonstances variables, elles avaient subi de nombreuses modifications: des personnes, les liens de vasselage étaient passés aux terres; plusieurs révolutions avaient tour-à-tour changé les bénéfices en alleux, les alleux en fiefs; et ce ne fut que durant les douzième et treizième siècles, que le système fiduciaire auquel la noblesse dut la conservation de ses prérogatives, prit les formes sous lesquelles nous avons à le considérer.
Dans l’Europe féodale, la noblesse ne fut pas d’abord organisée en caste; chacune des familles qui la composaient tirait ses droits et ses pouvoirs des domaines dont elle était en possession; et les lois, sans ravir aux membres des classes inférieures la possibilité de s’élever à la propriété, se bornaient à veiller au maintien de la richesse et de la suprématie des privilégiés. Deux dispositions principales allaient à ce but: l’une, la consécration du droit exclusif de primogéniture, en matière d’héritage; l’autre, l’établissement des substitutions. Par la première, le domaine passait dans toute son intégrité à l’aîné des fils; par la seconde, aucun possesseur ne pouvant aliéner, vendre ou démembrer une fortune irrévocablement assurée à ses descendants, chaque maison devait garder une immuable opulence. Il est aisé de juger que, sans les substitutions, le droit d’aînesse n’eût que faiblement servi les intérêts de la noblesse; mais combiné avec des institutions qui ne laissaient en définitive à chaque possesseur que l’usufruit du domaine, il faisait plus que lui garantir une supériorité héréditaire, il en favorisait l’accroissement progressif.
En effet, supposez le sol d’une province divisé en une centaine de propriétés substituées et transmissibles par voie de primogéniture, et voyez quelle influence aura le temps sur cette distribution des fortunes. Non-seulement le nombre des possesseurs originaires ne peut s’étendre; mais, comme rien n’empêche quelques-uns d’entre eux de recueillir plusieurs héritages, il est clair que la concentration graduelle des domaines doit devenir le fruit des décès, des extinctions de lignée, en un mot, de tous les accidents qui viendront à déranger l’ordre établi. Ainsi, aux cent familles primitives, en succéderont quatre-vingts, cinquante, moins encore: ce qu’un siècle n’aura pu faire, deux le produiront; et, à la longue, quelques maisons, investies de la totalité des biens de la caste, jouiront d’une opulence excessive.
Ce n’est pas tout: tandis qu’aucune portion des biens soumis au régime fiduciaire ne peut échapper à leurs détenteurs, ceux-ci restent libres d’acquérir les terres abandonnées à la concurrence publique; et l’accumulation des richesses leur en facilite les moyens. Aussi tout changement dans les rapports d’opulence territoriale tourne-t-il à leur profit, et il ne dépend que d’eux d’accroître leur lot aux dépens des classes inférieures.
Tels furent les avantages que les lois dérivées de l’ordre féodal assurèrent à la noblesse. Je ne prétends pas toutefois qu’elles aient eu positivement ce résultat en vue. Au contraire, il est bien constant que le droit de primogéniture fut la conséquence naturelle des obligations imposées originairement aux domaines; obligations que le partage entre plusieurs héritiers eût infailliblement compromises. Quant aux substitutions, elles vinrent également du droit de reversion que, dans le cas où la ligne des possesseurs viendrait à s’éteindre, s’était réservé le suzerain sur des biens qu’il avait concédés. Mais quoi qu’il en soit du but et des motifs de cette législation, il n’en est pas moins certain qu’elle fut dans les âges postérieurs le véritable fondement de la grandeur nobiliaire. En mettant la fortune des familles privilégiées à couvert des chances du sort et de l’invasion des classes roturières, elle revêtit les noms historiques de l’éclat durable d’une opulence héréditaire; elle assura à ces familles une clientèle dont les forces les rendirent redoutables; seule, cette législation leur permit de traverser, dans toute leur splendeur, une longue série de siècles; seule, elle les soutient encore dans une grande partie de l’Europe; seule, enfin, elle pourrait offrir une base au rétablissement de l’aristocratie dans les contrées où le temps l’a renversée; aussi fut-elle toujours l’objet de la prédilection ou des regrets des partisans de l’inégalité des droits.
Je n’ai pas cru devoir énumérer cette foule de droits secondaires, d’immunités, d’exemptions de charges, de prérogatives diverses dont la noblesse s’était emparée, et qui, comme ses priviléges de propriété, tendaient à conserver et à étendre au préjudice des masses sa part d’influence et de bien-être. Ces privilèges d’ailleurs n’étaient pas uniformes, quoique, dans toutes les monarchies, ils eussent le même but. En Angleterre, par exemple, où les terres relevaient directement du souverain, les substitutions n’allaient cependant pas au-delà de deux degrés, et ce terme arrivé, il fallait les renouveler. Cette différence provint de ce que la couronne trouvait plus d’avantages dans l’exercice du droit de confiscation en cas de félonie, que dans la possession du droit de simple reversion. Je ferai remarquer encore que ce fut l’Allemagne, cette terre promise des distinctions hiérarchiques et des préjugés nobiliaires, qui, la dernière, renonça au système allodial pour adopter les institutions sous lesquelles vivaient depuis long-temps les corps de noblesse de la France et de l’Espagne.
Ce qui nous importe ici, c’est de discerner les conséquences de ces sortes d’institutions; or, il n’y a pas à se tromper, tant leur injustice est évidente et palpable. En effet, en confisquant, au profit d’un petit nombre de familles privilégiées, une vaste portion du patrimoine social, non-seulement ces institutions restreignent pour les masses la faculté d’arriver aux distinctions et aux avantages de la propriété, et rétrécissent le cercle ouvert à leur activité ; mais de plus, en favorisant la concentration graduelle des richesses, elles travaillent à les retenir sous le joug humiliant de la misère et du vice. Pas de moyen de leur ôter une si déplorable influence. Viendrait-on, afin de prévenir les inconvénients de l’inégalité qu’elles tendent à introduire dans les fortunes, à prohiber la réunion des héritages substitués sur les mêmes têtes, le principe d’exclusion n’en subsisterait pas moins au détriment du reste de l’association, et jamais la richesse ne prendrait son équilibre naturel. Aussi est-il plus que vraisemblable que, sans l’empire des préjugés et des causes morales qui, en condamnant les castes dominatrices à une oisiveté ruineuse, militèrent en faveur des classes actives, la totalité des terres eût insensiblement passé dans des mains qui, libres d’ajouter sans cesse au fonds dont on les avait exclusivement dotées, n’avaient pas à en redouter la diminution.
On sent que des institutions aussi généralement répandues, et qui, d’ailleurs, exerçaient tant d’influence sur le sort des populations, ont dû attirer de bonne heure l’attention des publicistes; peu de questions, en effet, ont été plus souvent et plus diversement débattues. Les uns, voyant dans les majorats et les substitutions la garantie unique de l’existence d’une aristocratie territoriale, qu’ils jugeaient indispensable au maintien de l’ordre social, en ont pris la défense; d’autres en plus grand nombre les ont considérés comme attaquant les intérêts les plus essentiels de la communauté. Telle fut entre autres, dès le commencement du XVIIe siècle, l’opinion de l’illustre Bacon: opinion qu’embrassèrent après lui lord Kames, Adam Smith, Paley, et, plus récemment encore, Erskine-Sandford dans son Traité des substitutions écossaises; en France, le chancelier d’Aguesseau, les économistes, les jurisconsultes appelés à la discussion du code civil, s’élevèrent avec tout autant de force contre des institutions qui contrariaient la circulation des biens; en Espagne et en Italie, les Campomanès, les Veri, les Filangieri, les Cuoco, émirent les mêmes sentiments. Et, en effet, indépendamment de l’injustice de la préférence accordée à l’aîné d’une famille, les lois fiduciaires exercent véritablement, sur toutes les parties de l’économie publique, une influence dont les fâcheux résultats frappaient les règards. Leur examen sera l’objet des chapitres suivants.
CHAPITRE QUATRIÈME.
Table des matières
De l’influence des institutions destinées à perpétuer les fortunes aristocratiques, sur la composition du corps social.
IL existe entre les diverses parties de l’existence sociale des rapports si intimes et si directs, que, dans des chapitres destinés à traiter de l’influence qu’exercent sur chacune d’elles les privilèges de propriété, il est à peu près impossible de séparer nettement les considérations qui s’y rapportent. Comment parler des effets de la distribution des richesses sur la quantité de population, par exemple, sans rappeler quelques-uns des effets de cette même distribution sur l’industrie? Comment parler de l’industrie, sans aborder les causes morales dont elle éprouve si fortement l’influence? Aussi chercherai-je moins à mettre dans les idées que je vais présenter un ordre exclusif, qu’à les exposer avec tout le développement et la clarté nécessaires.
Commençons par l’examen de l’influence de l’inégalité factice en matière de richesse sur la composition du corps social; c’est-à-dire, sur les classifications qu’elle établit.
On a vu, dans le chapitre précédent, comment, en adjugeant à la minorité privilégiée la totalité ou seulement une portion du patrimoine social, les institutions nobiliaires accroissent la force des tendances favorables à l’inégalité des fortunes: plus elles resserrent le nombre des riches, plus elles augmentent celui des pauvres; et de là, des conséquences que nous fera apprécier l’examen des rapports subsistants entre les propriétaires et le reste de la communauté.
Dans tout pays, quiconque ne possède ni terres, ni capitaux, n’a d’autres moyens d’existence qu’un travail manuel, et, conséquemment, vit des salaires qu’il reçoit des riches. Ainsi, d’une part, il y a offre de services, et de l’autre, acceptation à un taux constamment réglé par la proportion existante entre la quantité de main d’oeuvre offerte et la quantité demandée. Se présente-t-il plus de journaliers que les riches n’en désirent? Les moins exigeants sont seuls employés, et les salaires sont médiocres. S’en présente-t-il moins? les salaires s’élèvent; mais, dans tous les cas, les prolétaires étant dans la nécessité absolue de travailler, tandis que les riches ont seulement intérêt à leur fournir de l’ouvrage, une telle disparité dans la situation des contractants met toujours dans la balance un poids défavorable à l’indigent affamé.
Parmi les causes dont l’influence se fait sentir sur le taux des salaires, il n’en est pas de plus active que le rapport de nombre entre les deux classes. Supposez, par exemple, qu’un même individu possède à la fois les terres, les usines, en un mot, tous les fonds productifs d’une contrée: de lui seul dépendrait le sort de la population. C’est à lui qu’elle s’adresserait pour obtenir du travail; et comme, à moins de circonstances d’exception, il inclinerait à ne lui faire que la moindre part possible, il est évident que, forcée par le besoin à subir les lois qu’il lui plairait d’imposer, cette même population se verrait réduite aux salaires les plus rigoureusement indispensables à sa conservation.
Supposez que les mêmes fonds productifs deviennent le partage de plusieurs, le peuple y gagnera beaucoup: indépendamment des avantages attachés au choix d’un maître, les salaires s’élèveront par l’effet de la concurrence des propriétaires; et si leur nombre croissait de plus en plus, la récompense du travail grossirait dans une proportion analogue.
Telles sont les conséquences des rapports de nombre qu’entretient entre les diverses portions de la communauté, une distribution plus ou moins inégale des fortunes. Aux effets matériels de la concurrence, se joignent encore des circonstances morales dont l’influence les étend et les fortifie. Quelques individus jouissent-ils d’une opulence exclusive, ils mettent peu d’ardeur à l’accroître, et contents d’un sort prospère, ils n’encouragent que faiblement une industrie dont ils possèdent seuls les éléments. Les propriétaires sont-ils au contraire moins riches et plus nombreux, la modicité des lots éveille le désir de les accroître; l’industrie prend son essor, l’espoir du gain engage à mieux rétribuer les classes laborieuses; on se dispute leur travail, et bientôt, l’élévation des salaires les appelle à l’aisance et au bonheur.
On le voit donc: de la concentration plus ou moins marquée des fortunes résulte et la composition du corps social, et le degré d’aisance dont jouit la multitude. Peu de riches, et beaucoup de pauvres, voilà le fruit du privilége. Tout ce qu’il donne au petit nombre étant pris sur les masses, tend à les retenir sous le joug de la misère et de l’ignorance, et, comme nous le montrerons ailleurs, met de puissants obstacles à leurs progrès vers le bien-être et la prospérité.
CHAPITRE CINQUIÈME.
Table des matières
De l’influence des privilèges de propriété sur la quantité de population.
QU’UNE répartition plus ou moins égale des fortunes influe sur la quantité de population, c’est ce qu’aucun publiciste éclairé n’a jamais révoqué en doute.
Supposons, dit Storch, que l’industrie d’un pays puisse fournir assez de produits pour nourrir vingt millions d’habitants. Si les fortunes y sont très-inégalement partagées, un petit nombre consommera une quantité de produits qui pourrait suffire à l’entretien d’une multitude, et, conséquemment, la population s’arrêtera à dix ou douze millions, au lieu de monter à vingt, ainsi qu’il arriverait si les fortunes étaient mieux distribuées.
Telle est, en effet, la conséquence d’une trop inégale répartition des richesses. Quel que soit l’état des arts industriels, quelle que soit la capacité productive de l’association, rien ne pouvant ôter aux riches le droit de sacrifier à de vains plaisirs, des revenus susceptibles de fournir des moyens d’existence à de nombreuses familles; rien ne pouvant les empêcher de conserver en jardins, en promenades, en parcs, des terres propres à la culture, de nourrir des meutes, des chevaux, des équipages de chasse, d’entretenir dans l’oisiveté un grand nombre de serviteurs, en un mot, d’absorber en superfluités, en jouissances de luxe ou d’amour-propre, une partie de leurs richesses, la population demeure d’autant plus faible que les institutions, sous ce rapport, accordent davantage au petit nombre.
Il existe en Hongrie un domaine que les princes de la maison d’Esterhazy ont consacré aux agréments de la chasse. Un lac d’une vaste étendue conserve le gibier d’eau, d’épaisses forêts servent d’asile aux bêtes fautes, la plaine inculte est abandonnée aux faisans et aux perdrix. Ah! que ne suis-je le maître de cette royale demeure! disait le prince de Ligne: bientôt s’élèverait sur les bords de ce lac une jolie ville; bientôt la plaine se couvrirait de fermes et de villages; et avec quel plaisir j’entendrais retentir les cris joyeux des nombreux habitants que ce lieu devrait nourrir!
Voilà un exemple frappant des conséquences d’une excessive opulence: aux plaisirs d’un seul sont sacrifiés les moyens d’existence et de bien-être de plusieurs milliers d’individus; assurément, s’il y avait eu quelques centaines de princes d’Esterhazy de plus dans les provinces d’Autriche, jamais ces provinces n’auraient vu fleurir la nombreuse population dont les bras aujourd’hui les fertilisent et les défendent.
Il est assez inutile de s’arrêter plus long-temps sur un point si facile à concevoir. Deux causes déterminent la multiplication du peuple: l’une est la quantité des subsistances; l’autre, leur emploi. Or, comme des fortunes démesurées permettent d’entretenir dans l’oisiveté beaucoup d’hommes propres au travail, de soustraire de vastes portions du sol à la production céréale, ou d’en faire dévorer les fruits par des animaux de luxe, il s’ensuit que, partout où la richesse est divisée entre peu d’individus, la population demeure moins considérable qu’elle ne devrait l’être.
A cet égard, les progrès des arts manufacturiers sont un puissant correctif, et, comme l’a dit Malthus, sans ces arts, l’Europe serait dépeuplée. En effet, avant que les seigneurs du moyen âge trouvassent à convertir en objets de luxe ou d’agrément les produits de leurs domaines, ils ne mettaient aucun intérêt à en améliorer la culture. Ne connaissant d’autres plaisirs que ceux de la chasse, toutes leurs dépenses s’y rapportaient, et des troupeaux de cerfs et de sangliers auxquels on abandonnait de vastes espaces de terrain, ravageaient librement les moissons. C’était le luxe du temps: on jugeait de la magnificence d’un baron autant par l’étendue des terres qu’il laissait en friche, que par le nombre de ses gardes et de ses valets; aussi Guillaume-le-Conquérant, en prenant possession de la couronne d’Angleterre, ne manqua-t-il pas de faire raser les villages qui couvraient trente milles du New-Hampshire, pour les transformer en forêt royale.
Des goûts plus favorables à l’accroissement de la population s’éveillèrent aussitôt que des caravanes vénitiennes vinrent offrir aux portes des manoirs les produits raffinés de l’industrie orientale, et que les artisans rassemblés dans l’enceinte des villes, y fabriquèrent une foule d’objets agréables ou utiles. Sollicités par l’appât de nouveaux moyens de jouissance, à même enfin d’échanger avantageusement un superflu long-temps sans valeur, les grands cherchèrent à tirer meilleur parti de leurs biens: des terres condamnées à la stérilité furent rendues à la culture, et la masse des subsistances augmentant graduellement, la population s’éleva peu à peu au niveau des ressources que lui faisait retrouver le changement survenu dans les goûts et les habitudes de ses maîtres.
Mais si le développement des arts industriels, en offrant aux grands propriétaires le moyen de varier leurs jouissances, élargit le champ ouvert au travail et à la population, c’est néanmoins sans détruire entièrement les inconvénients d’une concentration trop grande dans les fortunes. Quelque habileté que déploient dans l’usage de leurs facultés productives les classes laborieuses, quelque abondante que soit la récompense d’un travail perfectionné, l’excessive opulence conserve une influence privative, et le pouvoir qu’elle laisse au petit nombre d’absorber en jouissances personnelles une masse considérable de produits, continue d’imprimer à ses consommations une direction désavantageuse à la multiplication des classes inférieures.
«Trente ou quarante propriétaires ayant, dit Malthus, des revenus de 1000 à 5000 liv. sterl., font naître une demande effective bien plus forte pour du pain de froment, de la bonne viande et des produits manufacturiers, qu’un seul propriétaire ayant 100,000 l. st. de rente .» Et plus loin: «On a toujours vu, dans le fait, que la richesse excessive du petit nombre n’équivaut nullement, quant à la demande réelle, à la richesse plus modique du grand nombre.»
En effet, tandis que les hommes dont la fortune dépasse trop le cercle des besoins réels, dépensent toujours beaucoup en jouissances immatérielles, en articles de faste, d’ostentation Ou de curiosité, des propriétaires moins opulents, ne pouvant accorder autant aux besoins factices, ne consomment guère que des objets d’une nécessité immédiate: au lieu de gens improductifs, ou dont l’industrie ne crée que des futilités, ceux qu’ils salarient sont des artisans dont le travail fructueux, reproduisant, sous des formes qui contiennent en quelque sorte les éléments de la vie, l’équivalent de leurs consommations, appelle d’autres hommes à l’existence. Sans doute, il n’est point d’état de choses, où la quantité des subsistances ne forme la limite naturelle de la population; mais plus l’emploi des revenus privés tend à diriger les forces productives vers la création d’objets vraiment essentiels au soutien de l’existence humaine, plus cette limite recule promptement: dans ce cas, l’abondance des produits à la portée du peuple l’encourage à multiplier; et sa mutiplication même devenant le stimulant de la production agricole, il y a action et réaction constante des progrès de la population sur les travaux qui la nourrissent, et de ces travaux sur les progrès de la population.
Ce n’est pas non plus une chose indifférente que la direction et les moyens de développement assignés aux diverses branches de l’industrie par la forme des consommations. Plus il y a de richesse consacrée aux arts de luxe, moins il en reste pour vivifier les arts utiles; et trop souvent, l’état florissant des premiers laisse dans une déplorable stagnation, et l’agriculture, et les manufactures, dont le perfectionnement importe le plus au bien-être et à la multiplication de la multitude.
Dans l’Épire, dit Small Hughes, tous les objets d’agrément ou d’utilité générale, tous ceux qui peuvent intéresser les sciences, sont fabriqués de la manière la plus misérable, tandis que les broderies, les ouvrages de filigrane, les ornements en or et en argent pour les pistolets, les fusils, les ataghans et les pipes, annoncent beaucoup de talents et d’industrie.
Il en est de même dans les états de l’Orient: on voit, sous les tentes de soie d’un kan ou d’un pacha, de superbes tapis, des cachemires, des armes étincelantes, des bijoux artistement travaillés; mais pas un des arts nécessaires au bien-être d’un peuple opprimé n’est encouragé. Tel fut aussi le contraste choquant qu’offrirent long-temps les contrées occidentales de l’Europe, et qui n’a pas cessé d’exister dans les provinces de la Russie et de la Pologne: là, rien ne manque au luxe de la noblesse; palais somptueux, vêtements magnifiques, meubles élégants, elle a tout ce qui peut flatter la vanité et satisfaire le goût le plus délicat; mais les paysans vont pieds nus, les campagnes sont en friche, et l’imperfection de l’agriculture laisse la multitude dans la misère et l’ignorance. Et cependant, quel bienfait pour l’humanité, si un meilleur ordre distributif des fortunes favorisait l’amélioration des branches d’industrie les plus avantageuses au grand nombre! Quelques familles renonceraient à un faste inutile et ruineux; mais l’aisance générale bannirait des souffrances, aiguillonnerait les efforts de l’industrie, enfanterait des lumières, et permettrait à la société de s’élever rapidement à un plus haut degré de culture et de richesse.
Qu’on ne prenne pas ceci pour une vaine théorie: l’Europe a vu sa prospérité et sa civilisation s’étendre en raison du développement des classes moyennes. Et pourquoi? parce que la dissémination des richesses, ou plutôt la multiplication des fortunes modiques, en imprimant aux consommations une direction plus juste et plus substantielle, fit fleurir les arts dont le perfectionnement contribue le plus efficacement au bien-être universel; il y eut à la fois plus de richesse, de bonheur, d’industrie et de population.
On doit, je pense, avoir pris une juste idée de la nature des obstacles que l’inégalité artificielle en matière de richesses oppose à l’accroissement des peuples. Tout se réduit aux considérations suivantes. De différents degrés d’opulence individuelle naissent des habitudes, des goûts, des modes, des usages diversement favorables aux progrès de l’industrie et de la population. Y a-t-il de l’équilibre dans les fortunes? les mœurs ont de la simplicité ; et l’industrie s’attachant principalement à produire des objets nécessaires à l’existence humaine, la population est nombreuse et florissante. Un petit nombre de privilégiés possède-t-il, au contraire, d’immenses revenus? il consomme improductivement, ou du moins en jouissances de pur agrément, des valeurs susceptibles de se transformer en moyens de subsistance; et la population ne s’élève pas au taux que semblerait devoir fixer l’état de ses arts, de son industrie et de ses ressources territoriales.
Au surplus, ces considérations recevront un nouveau jour de l’examen que nous allons faire de l’influence de la concentration des richesses sur l’état industriel et moral des nations.
CHAPITRE SIXIÈME.
Table des matières
De l’influence des privilèges de propriété sur les progrès de l’industrie et de la richesse.
Si l’inégalité qu’introduisent dans les fortunes les priviléges de propriété a pour effet de retenir la population au-dessous de son niveau naturel, ces mêmes priviléges, en gênant, d’une part, l’accumulation et la circulation des capitaux, et de l’autre, en favorisant la consommation improductive, compriment l’essor de l’industrie, et, par conséquent, nuisent à l’augmentation de la richesse et du bien-être des peuples.
Disons d’abord de quelle utilité sont les capitaux comme agents de la production des richesses, et l’on apercevra clairement la portée des institutions destinées à concentrer et à immobiliser la propriété en faveur de l’aristocratie.
On sait que, mûs par l’envie d’améliorer leur existence, les hommes recherchent naturellement tous les moyens d’accroître leur bien-être. Une invention nouvelle, un mode de production plus expéditif offrent-ils des avantages, ils les embrassent; de meilleurs procédés de culture ou de fabrication accroissent-ils à leur profit la proportion existante entre les frais et les bénéfices du travail, ils les adoptent; et plus ils mettent d’habileté dans l’usage de leurs forces productives, plus ils ont d’industrie, plus ils ont de richesse. Mais si l’industrie est le résultat du développement des facultés humaines, elle n’en a pas moins besoin de moyens matériels; et c’est en raison de l’étendue et de la mobilité du capital national qu’elle fleurit et prospère. En effet, le travail n’obtient pas immédiatement sa récompense; on ne récolte qu’après avoir semé, toute entreprise exige des avances; et, de même que l’individu est contraint de régler ses opérations sur les ressources dont il dispose, les nations n’avancent dans la carrière des arts et du commerce, qu’autant que les circonstances engageant les classes opulentes à soustraire à leur consommation habituelle des valeurs destinées à un emploi reproductif, les capitaux abondent, et se prêtent avec facilité aux mobiles exigences d’une industrie progressive.
Or, de toutes les organisations sociales, la plus défectueuse à cet égard est celle où le privilége distribue trop inégalement les revenus privés. Dans ce cas, la population se trouve divisée en deux classes: l’une, trop pauvre pour faire des épargnes, trop ignorante pour joindre à l’esprit d’industrie les connaissances qui l’utilisent; l’autre, trop riche pour chercher dans le travail un accroissement de fortune. Il y a impuissance chez les petits, défaut de volonté parmi les grands; et l’industrie, dénuée de moyens de développement, reste dans une déplorable stagnation.
Et quels motifs, en effet, pourraient exciter des hommes investis de toutes les jouissances de la fortune et de la propriété à les commettre aux chances hasardeuses du négoce et de la spéculation? dans quel but s’arracheraient-ils aux douceurs du repos, et renonceraient-ils à des habitudes de faste et d’ostentation dont la hauteur du rang fait une sorte de devoir? Il y a pour eux disproportion entre les inconvénients et les avantages du travail; car, c’est bien moins la richesse que les distinctions attachées à sa possession que l’on recherche; et, sous ce rapport, la naissance ne leur laisse rien à désirer. On a vu dans les républiques d’Italie, comme dans les provinces de la Hollande, des familles puissantes persévérer dans les voies commerciales qui les avaient conduites à la fortune; mais tel ne fut jamais l’esprit des castes dont l’opulence héréditaire était le fruit du privilège. Dans les monarchies de l’Europe, l’industrie n’eut point d’ennemi plus pernicieux que le dédain affiché par les corps de noblesse pour les occupations lucratives. Transformant en lois positives des préjugés dictés par l’orgueil du privilège, non-seulement ces corps frappaient de déchéance ceux d’entre leurs membres qui se livraient aux arts et au commerce; mais jaloux des richesses qu’amassait le tiers-état, leurs efforts tendirent presque constamment à souiller ou à dessécher les sources où il les puisait.
Jusqu’ici, je n’ai fait qu’exposer les causes qui rendent l’excessive richesse du petit nombre peu profitable aux efforts de l’industrie; mais il y a dans les priviléges de propriété des dispositions qui véritablement condamnent à l’oisiveté ceux qui en jouissent. Qu’un propriétaire libre veuille travailler à l’accroissement de sa fortune, il n’a qu’à réaliser ses biens, et toutes les routes de l’opulence lui sont ouvertes; qu’un privilégié s’élevant au-dessus des préjugés de caste, désire s’engager dans quelque entreprise commerciale ou manufacturière, l’impossibilité d’aliéner un patrimoine substitué à ses descendants arrête ou détourne le cours de ses projets. Pour lui, pas d’autre moyen de rassembler les fonds dont il a besoin, que l’épargne sur les revenus; il faut qu’il s’impose de longues privations; il faut qu’en vue d’une augmentation future de richesse, il commence par se priver des jouissances que la fortune lui permet de goûter; et s’y déterminerait-il, rien ne l’assure encore qu’au moment où il pourrait effectuer ses desseins, le changement des circonstances n’en aura pas détruit l’opportunité. On sent que, sous l’empire d’une législation aussi contraire à l’usage des facultés industrielles, la noblesse, en la supposant même exempte de préjugés, serait demeurée oisive, et qu’elle n’eût rien fait pour l’accumulation des capitaux reproductifs. Malheureusement, les institutions qui lui lient les mains atteignent plus dangereusement encore les pouvoirs productifs de l’association.
En effet, à mesure que la société fleurit et se développe, l’industrie de ses membres change souvent de formes, et s’étend d’autant plus rapidement que les capitaux circulent avec plus de liberté. De nouveaux débouchés sont-ils ouverts au commerce? des besoins plus raffinés exigent-ils un nouvel usage des pouvoirs productifs? les profits élevés de quelque branche d’industrie annoncent-ils qu’un moyen de bien-être n’est pas suffisamment employé ? on ne peut tirer parti de ces circonstances, qu’en proportion de l’étendue des avances disponibles; et, sans les secours que prête la mutation des propriétés, il serait à peu près impossible de mettre à profit des circonstances éminemment favorables à l’augmentation des ressources nationales. D’abord, les épargnes peuvent être insuffisantes; en second lieu, elles peuvent se trouver au pouvoir d’hommes oisifs, ou peu portés à s’engager dans des spéculations aventureuses; mais si nul privilège n’interdit aux propriétaires le droit de disposer de leurs biens, voici ce qui se passe. Séduits par la perspective de bénéfices considérables, les plus hardis ou les plus habiles réalisent les valeurs dont ils ont besoin; et comme ceux qui ne veulent pas spéculer n’hésitent pas à acheter des maisons ou des terres à leur convenance, les capitaux affluent promptement dans les mains les plus propres à en tirer bon parti, et reçoivent la direction la plus avantageuse et aux individus et à la société.
Telles sont les conséquences de la mutation libre des propriétés privées. Elle permet de prélever sur des capitaux, fixés sous d’autres formes, les fonds nécessaires à l’amélioration des travaux que les circonstances rendent les plus profitables; et si les fonds dégagés de certaines espèces de propriétés, en font baisser momentanément la valeur vénale, bientôt la richesse qu’ils autorisent à puiser à des sources plus lucratives, s’amassant au profit du corps social, étend et fortifie ses moyens de bien-être et de développement.
Supposez au contraire, que les terres et autres fonds productifs d’une nation soient soumis au régime fiduciaire, tous ces avantages n’existent plus pour elle. Vainement des champs encore vierges lui promettent d’abondantes moissons; vainement le progrès des arts manufacturiers lui révèle de nouveaux moyens de production; vainement le commerce l’invite à multiplier les objets dont l’échange augmenterait sa richesse: ne pouvant mobiliser les capitaux engagés dans l’agriculture, ou reporter sur l’agriculture les épargnes des commerçants, elle n’avance que lentement dans le champ de la production, et ce n’est qu’avec d’extrêmes difficultés qu’elle parvient à recueillir les bienfaits attachés au changement des poursuites de l’industrie;
Ainsi l’immutabilité des biens, triste fruit des priviléges aristocratiques, empêche le fonds producteur de la richesse de se ployer aux nécessités d’une industrie essentiellement variable et progressive. Autant de biens soustraits au commerce, autant de restrictions imposées à l’usage des moyens d’opulence et de bien-être; autant d’entraves au développement des facultés industrielles des nations.
Ici les faits confirment pleinement la justesse du raisonnement. Quelque nombreuses que soient les causes qui influent sur l’état économique des sociétés, telle est néanmoins l’action des priviléges de propriété, que les progrès des peuples européens semblent avoir été généralement subordonnés à la pesanteur du fardeau qu’à cet égard ils avaient à supporter. Ainsi c’est dans les villes libres d’Italie et de l’Allemagne, où la législation laissait à chacun la liberté de vendre et d’acquérir, que l’industrie fit ses premières conquêtes, et que l’accumulation des richesses arracha l’esprit humain au déplorable engourdissement où l’avait plongé la chute de l’empire romain. Plus tard, la Hollande et l’Angleterre, pays où les substitutions réduites à quelques degrés ne consacraient pas l’inaliénabilité absolue, déployèrent une industrieuse énergie et s’élevèrent au plus haut degré d’opulence; on sait avec quelle lenteur l’Espagne, le Portugal, le royaume de Naples et quelques parties de la France et de l’Allemagne, où les institutions nobiliaires immobilisaient la presque totalité des propriétés, suivirent ce glorieux exemple.
Il en est de même de la Russie et de la Pologne. Si ces vastes contrées demeurèrent ensevelies dans la misère et l’ignorance, c’est aux lois qui réservaient à la noblesse la propriété exclusive du sol qu’il faut s’en prendre. Le peuple esclave et trop indigent pour rien retrancher à ses consommations habituelles n’amassait pas de capitaux; la noblesse trop fière pour descendre aux occupations industrielles consommait tous ses revenus; de là, la stagnation d’une industrie privée de moyens d’amélioration, et la non-existence d’un tiers-état, dont l’intelligente activité, dissipant les ténèbres de la barbarie slave, eût élevé l’édifice d’une civilisation brillante et progressive.
Aujourd’hui encore, que d’obstacles mettent à l’amélioration des destinées de la Russie, les privilèges de propriété dont jouit la noblesse! Avec quelle rapidité s’accroîtraient les ressources de ce pays, si les richesses accumulées par ses négociants, et les capitaux qu’ils peuvent emprunter au dehors, étaient employés dans l’industrie agricole! Mais la loi s’y oppose: une noblesse oisive et prodigue garde les terres qu’elle n’a ni la volonté ni les moyens de cultiver; et l’industrie la plus nécessaire à un empire vaste et dépeuplé ne fleurit pas en raison de l’abondance des agents de la production et des secours que prêterait l’expérience des nations plus civilisées. Ainsi, ce n’est pas seulement contre l’ingratitude du sol et la rigueur du climat que se débat la population russe, c’est plus encore contre le fardeau d’institutions contraires au bon usage de ses éléments de prospérité .
Il nous reste actuellement à considérer un point non moins important, l’influence qu’exerce sur l’état industriel des peuples le caractère plus ou moins improductif des consommations. Déjà, dans un précédent chapitre, nous avons fait voir que trop d’inégalité dans la répartition des richesses, en provoquant le luxe du petit nombre, met obstacle à l’accroissement de la population; la même cause, en livrant à la consommation improductive des revenus susceptibles de commander un travail utile, restreint nécessairement la quantité des services industriels qu’un autre état de choses entretiendrait dans le sein de la communauté.
Pour bien saisir cet effet, observons que si tous les produits de l’industrie sont nécessairement destinés à la consommation, cette consommation peut avoir lieu sous des formes et dans des vues bien différentes. Employez une somme quelconque, soit à l’achat de matières que vous ferez manufacturer, soit à payer les services productifs d’un laboureur, cette somme sera dépensée reproductivement, parce qu’en échange de la valeur détruite, vous obtiendrez du blé ou des objets d’une valeur égale ou supérieure. Employez-la, au contraire, à satisfaire des besoins domestiques, nul équivalent ne venant remplacer la destruction qui s’opère, vos consommations sont improductives. La même distinction subsiste entre les consommations des individus dont se compose le corps social. Il faut à l’artisan des substances alimentaires, du combustible, des vêtements, enfin, des denrées de première nécessité ; aussi bien que le riche, à mesure qu’il en fait usage, il en détruit la valeur; mais comme, en même temps, les fruits de son travail acquièrent une valeur au moins équivalente, ses consommations loin de diminuer la masse des richesses existantes, en produisent d’ordinaire une augmentation notable. Il n’en est pas de même de l’individu inoccupé. Tout ce qu’il dépense est perdu pour la société, et ses consommations absorbent infructueusement une portion du revenu annuel.
Il est clair que si, par l’effet de la distribution des fortunes, tous étaient amenés à chercher dans le travail un supplément à des revenus insuffisants, les consommations ne seraient en quelque sorte qu’un échange de produits créés contre des produits en œuvre, et que l’industrie portée au plus haut degré d’activité imaginable, multiplierait de plus en plus les objets nécessaires au bien-être de la vie humaine.
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