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Hendrik Conscience

L'oncle Jean


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325022

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

I

Table des matières

Je suis né en1768à Landeghem, un village entre Gand et Bruges.

Quand je n’avais pas encore deux ans, une servante, qui m’apprenait à marcher, me laissa tomber près d’un chaudron plein d’eau bouillante, où se plongea mon bras gauche. Je perdis ainsi deux doigts, et les trois autres, réunis en une sorte de moignon, restèrent pliés en dedans, et tout à fait inertes. A part cela j’étais, au dire de chacun, un joli et agréable enfant.

Mon accident me rendait incapable de travail. partageais volontiers mes richesses avec mes camarades de classe. On avait du respect, pour moi, et la plupart se disputaient, l’honneur d’être mes favoris. Mais les envieux, lorsqu’ils parlaient de moi en mon absence, m’appelaient «la petite patte de Kobe le tisserand, et même me poursuivaient du sobriquet de «l’estropié.»

Cela blessait vivement mon amour-propre et m’affligeait profondément; aussi, dès lors grandit dans mou cœur un sentiment de honte de mon infirmité, qui exerça une irrésistible influence sur ma façon d’être et d’agir.

Mon père expliquait avec une sorte de vanité, à tous ceux qui voulaient écouter ses vanteries, le secret de notre bien-être apparent.

Il avait un frère ainé, nommé Jean, qui demeurait quelque part sur les frontières de France, et qui, à ce que prétendait mon père, était aussi riche que la mer était profonde. Ce frère– l’oncle Jean–avait été soldat dans sa jeunesse, et il avait fait la guerre en Allemagne contre les Prussiens et les Français. Il avait assisté à maintes batailles, reçu cinq blessures et accompli des exploits incroyables. Selon mon père, il n’y avait pas au monde un homme plus fort, plus adroit que l’oncle Jean; et la preuve qu’il ne manquait pas non plus d’industrie, c’est que, depuis qu’il avait quitté le service, il avait gagné tant d’argent dans le commerce qu’il aurait pu acheter la moitié de notre village s’il en avait eu envie. C’était l’oncle Jean qui accordait à mes parents un petit revenu annuel qui leur permettait de ne plus travailler, et de subvenir à mon entretien et à mon éducation.

Ce riche oncle Jean était mon parrain La seule fois qu’on l’avait vu à Landeghem, c’était lorsqu’il y était arrivé dans une belle voiture à deux chevaux pour me tenir sur les fonts baptismaux Les gens qui se souvenaient encore de lui affirmaient que c’était un homme de grande taille et d’un extérieur imposant.

Mon père et. ma mère étaient si fiers de leur Jean, que du matin, au soir ils avaient son nom à la banche. Ils ne parlaient d’eux mêmes qu’avec humilité; mais l’oncle Jean était pour eux l’homme le plus étonnant, le plus intelligent et le plus fort du monde. Parlait-on d’une chose qui paraissait difficile ou impossible, leur premier mot était:

–Oh! cela n’arrêterait pas l’onde Jean une minute.

Ma mère m’avait bercé avec ce nom-là. Pour mon imagination d’enfant, l’oncle Jean était une sorte de génie protecteur à côté de mon ange gardien. Plus tard il était devenu pour moi saint Nicolas, car la veille de la fête de ce grand saint, je plaçais mon petit panier sous le manteau de la cheminée, et le lendemain matin je le trouvais plein de friandises et de jouets. Alors mes parents me disaient que c’était un cadeau de l’oncle Jean, et cependant je croyais que saint Nicolas l’avait apporté. C’est ainsi que, dans mes premières années, les deux images se confondaient en une seule dans mon esprit.

Lorsque j’eus huit ans et que j’allai à l’école, un changement complet se fit dans mes idées touchant la personnalité de l’oncle Jean. Tous les jours on m’encourageait à bien étudier, pour faire plaisir à l’oncle Jean; si j’étais paresseux ou méchant, on me menaçait de le faire savoir à l’oncle Jean. Et comme on me donnait des bonbons et des jouets en proportion de mon application, l’idée de punition ou de récompense finit par devenir, dans mon esprit, inséparable de l’oncle Jean. Je devais l’aimer plus que mes parents eux-mêmes, me disait-on, car si je continuais à mériter sa protection par ma bonne conduite, il me ferait un jour riche et heureux. A la longue, cette intervention constante de l’invisible oncle Jean, qui, à ce que me disait ma mère savait tout ce que je faisais, et me punissait ou me récompensait, fit sur mon esprit une impression si profonde, que je n’étais pas loin de confondre ce protecteur mystérieux avec la– divine Providence elle-même. Et ce qui y contribuait encore, c’est que tous les soirs on me faisait ajouter à mes prières ordinaires, une prière spéciale pour l’oncle Jean.

Je. me souviens encore qu’un jour je vis le fils du bailli monté, devant la maison de son père, sur un beau cheval à bascule ayant du poil véritable, avec une crinière et une queue, une selle et une bride, comme un cheval vivant. Le désir d’en posséder un semblable me poursuivit pendant plusieurs jours. Mes parents avaient ri de mon désir insensé, le cheval à bascule coûtant pas mal de couronnes, mais moi, plein de confiance dans la bonté et dans l’omniscience de l’oncle Jean. je me rendis à l’église, où je m’agenouillai dans un coin, et je priai pendant une demi-heure avec autant de recueillement que de ferveur. Mais ce n’était pas au ciel que j’adressais mes prières; c’était à l’oncle Jean, et je ne doutais nullement qu’il ne les exauçât. Après une longue attente, no voyant point apparaître le cheval à bascule, j’attribuai cette déception à moi-même et à mon peu d’application à l’étude; aussi je me mis à travailler avec ardeur, et je fis réellement de rapides progrès.

Je n’étais pas seul à me faire une si grande idée de l’oncle Jean; j’avais inspiré la même pensée à mes camarades d’école.

Comme je ne pouvais pas me battre contre les autres petits garçons à cause de mon infirmité, j’étais naturellement très pacifique, et je tâchais, par ma douceur et ma patience, de gagner l’amitié de tout le monde. Mais il y avait des écoliers envieux et grossiers qui parfois me menaçaient et voulaient même me battre. Alors je me dressais sur mes ergots et je leur criais:

–Attendez, méchants gamins, que mon oncle Jean vienne au village. S’il le veut, d’un seul revers de main il vous jettera par-dessus le moulin du père Sanders.

Mais le nom de l’oncle Jean suffisait pour me protéger et me défendre. Car à peine l’avais-je prononcé que mes ennemis reculaient épouvantés.

Oui, lorsque pendant les récréations, nous nous amusions à regarder des images, entr’autres l’histoire d’Ourson et Valentin, nous nous demandions si, comme Ourson, l’oncle Jean ne saurait pas lever une meule de moulin, et déraciner un chêne questions que nous résolvions affirmativement, sans hésiter. Tout ce qu’un être humain avait jamais accompli, l’oncle Jean le pouvait naturellement encore mieux.

Je passais de préférence mes heures de loisir dans la maison du père Sanders, le meunier, qui avait quatre enfants d’un caractère très doux, j’étais intime surtout avec Rosette, une fillette de huit ans, à qui je donnais plus de joujoux et de bonbons qu’aux autres.

Il y avait une certaine analogie d’humeur entre ce ménage et le nôtre. Si nous nous vantions sans cesse du puissant oncle Jean, eux, de leur côté, vantaient leur oncle Charles comme l’homme le plus savant et le plus saint de la terre. Cet oncle Charles, le frère cadet de leur père, avait été primus à l’Université de Louvain, et était maintenant curé au pays wallon.

J’avais atteint l’âge de dix ans, et mon esprit commençait à s’ouvrir. Je m’étonnais quelquefois que moi, qui entendais parler de l’oncle Jean à chaque heure du jour, et qui pensais sans cesse à lui, je n’eusse jamais eu le bonheur de le voir. Un désir ardent de le contempler au moins une fois grandit dans ma cervelle; mais mes parents,–j’ignorais alors pourquoi,–combattaient ce souhait comme une chose défendue.

Tout à coup il arriva une lettre de l’oncle Jean. Mes parents, troublés, et ne sachant pas lire l’écriture, me la firent lire tout haut. Elle ne contenait que ces mots:

«Frère,

Je suis gravement malade. Venez me voir, mais venez seul.

Votre frère

JEAN ROOBECK.»

Comme je pensais que l’oncle Jean n’avait voulu qu’épargner à ma mère un pénible voyage, j’exprimai le désir d’accompagner mon père. Je voulais saisir cette occasion de voir au moins une fois mon parrain, et de le remercier de tous les cadeaux qu’il n’avait pas cessé de m’envoyer.

Mais mon père refusa, et comme j’insistai et me pris à pleurer, il se fâcha. Et ce soir-là, pour expier ma méchanceté, je dus me coucher sans souper.

Le lendemain, aussitôt le soleil levé, toute la maison fut en l’air pour les apprêts du départ de mon père, car à cette époque-là c’était une affaire importante, effrayante même, d’entreprendre un pareil voyage de vingt lieues.

Nous nous rendîmes ensemble, de très bonne heure, à l’auberge des Sept Étoiles, sur la chaussée pour attendre la diligence de Gand.

Je pleurais tout bas de ne pouvoir accompagner mon père. Je me figurais que le séjour habité par l’oncle Jean devait être quelque chose comme le paradis terrestre. Mais, malgré mon chagrin, je n’osais plus rien dire, seulement, au départ de la malle-poste, quand je vis ma mère, les larmes aux yeux, serrer mon père dans ses bras, lorsqu’il me pressa à mon tour sur son cœur, comme s’il nous disait un dernier adieu, le courage me manqua; et je me mis à pleurer et à hurler si fort, qu’on eût dit que j’allais mourir de chagrin.

Mon père était parti, et, toujours sanglotant et pleurant, je me laissai traîner par ma mère jusqu’à la maison. Là elle essaya de me faire comprendre que l’oncle Jean avait défendu à mon père d’amener quelqu’un avec lui, et que je devais respecter cette volonté avec patience et résignation, comme un sage enfant, jusqu’à ce que je devinsse un grand garçon. Alors mon oncle viendrait me chercher dans sa voiture, et me prendrait chez lui comme son propre fils.

Mon père revint au bout de trois jours, avec la bonne nouvelle que l’oncle Jean était sur pied, et presque guéri. Il avait commis l’imprudence de manger un lièvre entier à lui tout seul, ce qui lui avait donné une si violente indigestion que pendant trois jours on avait craint pour sa vie; mais à présent le mal était passé.

L’oncle Jean envoyait de nouveaux jouets et de beaux livres à images pour moi. Il était très satisfait de mon application et de mes progrès. Mais il y avait en moi quelque chose qui ne lui plaisait pas: j’étais beaucoup trop doux, à son avis; mes parents m’élevaient comme un enfant gâté, comme une petite fille timide. Il avait appris que je ne me défendais pas contre mes petits camarades qui me tourmentaient. Cela lui déplaisait, je devais, avait-il dit, montrer plus de courage, courir sus à mes ennemis, et taper dessus avec la main qui me restait.

Quelque mal que je me donnasse, à partir de ce jour-là, pour me comporter selon le vœu de l’oncle Jean, cela ne me réussit pas. Après avoir gagné à cette lutte inégale un œil bleu, un nez en sang et une veste déchirée, j’y renonçai, et revins forcément à mon naturel pacifique.

En novembre1780arriva dans notre village la triste nouvelle de la mort de l’impératrice Marie-Thérèse. On célébra en son honneur, dans l’église, des funérailles solennelles où tous les villageois et tous les écoliers assistèrent. La tristesse publique était si générale, et l’on versa tant de larmes que nous, gamins, nous nous mîmes à pleurer aussi, et à gémir sans trop savoir pourquoi.;

Peu de jours après ma mère fut atteinte d’une maladie dont elle ne devait plus se relever. Je l’entends encore me dire, en me tenant étroitement serré sur sa poitrine, que je devais aimer l’oncle Jean de toutes les forces de mon âme; car si elle s’en allait au ciel tranquille et rassurée, c’est quelle avait la certitude que son enfant ne manquirait jamais de rine ici-bas, et que le bon oncle Jean veillerait sur moi.

Elle mourut en paix au bout de quelques mois.

Cette mort fut un coup fatal pour mon père. Il commença à décliner, et à la fin de la même année il s’endormit du dernier sommeil.

On m’avait conduit au bout du village, chez notre femme de peine. Pendant deux jours je ne fis que pleurer, je n’avais pas encore douze ans, et je restais seul au monde! Qu’allais-je devenir?

Un rayon de lumière pénétra à travers mes larmes. L’oncle Jean, mon parrain, ne m’abandonnerait pas.

On lui avait annoncé par lettre la mort de mon père, et l’on avait écrit sur l’enveloppe: vite, vite, vite » comme pour le presser davantage. Viendra-t-il ?

Nous étions déjà au matin du troisième jour. les cloches secouaient leur glas lugubre sur le village, pour annoncer l’enterrement de mon père. Le moindre bruit dans la rue me faisait tressaillir, et je me tenais prêt à sauter au cou de mon bon et seul protecteur. Mais, hélas! il ne vint pas.

Une couple d’heures plus tard, un monsieur de haute taille entra dans la chambre où j’étais affaissé sur une chaise, tout en larmes. Son visage était sévère, très hâlé, et zébré de rides profondes. Ses yeux, quoique cachés à demi sous d’épais sourcils en broussaille, étincelaient comme des charbons ardents. Il portait un habit de soie bleu foncé, un long gilet à fleurs, une perruque blanche, des bas de soie noire, et des souliers à boucles d’argent.

Je le regardai avec appréhension. Cet homme dont le regard dur et froid me glaçait, pourrait-il être mon oncle Jean?

C’était lui, cependant; car il me dit d’une voix creuse, presque sans me regarder:

–Mon garçon, je suis ton parrain Jean. Tu ne peux pas rester ici, et je viens pour t’emmener.

Ma frayeur disparut en partie, et je me levai, tendant les bras pour l’embrasser, en m’écriant:

–Mon oncle Jean! Mon oncle Jean! mon bon parrain!

Il m’écarta doucement, en disant:

–Bon, bon, c’est bien, je le sais. Tiens-toi tranquille, mon garçon, et prépare toi à m’accompagner. Dans une demi heure je viendrai te chercher.

Et il ajouta à part lui, mais pas assez bas pour que la femme de peine et moi ne pussions l’entendre:

–Heureusement que je suis là! sans cela, qu’adviendrait-il de ce pauvre manchot? Mon frère ne laisse rien. Les frais de maladie et de funérailles .l’ont tellement endetté que son misérable mobilier ne vaut pas encore la moitié de ce qu’il faut pour tout, payer. J’y pourvoirai.

Femme, ajouta t-il, je cours chez le notaire. Conduisez ce garçon dans la maison mortuaire; mettez-lui ses plus beaux habits, et enveloppez un peu de linge dans un mouchoir. Je viendrai le prendre avec ma voiture… Et toi, Félix, sois fort et tranquille; tu ne manqueras de rien. Mais pleurer et gémir en ma présence, non, non, de par le diable, non, entends-tu?

La dessus il sortit sans m’avoir adressé un sourire, sans même m’avoir bien regardé une seule fois.

J’en conservai une pénible impression. Si la femme de peine, en me ramenant à la maison, ne s’était pas mise à m’entretenir avec exaltation du sort enviable qui m’attendait, j’aurais certainement fondu en larmes, malgré la défense de l’oncle Jean. Que mon parrain m’eût parlé si haut et de si étrange façon, il n’y avait pas là, disait-elle, de quoi m’affliger ni m’effrayer. Il ne l’avait fait que pour rire, car il paraissait en réalité avoir le meilleur cœur du monde.J’allais rouler en voiture, habiter un château, être riche comme un prince, recevoir par charretées des jouets et des friandises,

Cette brillante esquisse de mon bonheur futur fit sur mon jeune esprit une impression favorable, et j’attendis, à demi consolé, le retour de l’oncle Jean.


II

Table des matières

Une heure pins lard, une voiture ouverte, attelée de deux chevaux de poste,–qu’on nommait dans ce temps-là une chaise à timon, –s’arrêta devant notre porte.

Mon oncle y était déjà. On me hissa sur la banquette de devant à côté de lui. Lui, sans dire un mot, se leva, et alla s’asseoir sur la seconde banquette, au fond de la voiture.

Le fouet claqua, et nous partîmes. Lorsque, en me retournant encore une fois, j’aperçus bien loin derrière nous le clocher du village qui paraissait de plus en plus petit, mon courage faiblit. Ce départ loin de ce petit coin de terre où j’avais vécu si heureux avec mes bons parents, cet adieu qui pouvait être éternel me serra le cœur, et je sentis les larmes me monter aux yeux. Mais je comprimai violemment ces marques de douleur. L’oncle Jean pouvait s’en apercevoir, et il me l’avait sévèrement défendu!

A une demi lieue de notre village, il s’écria soudain:

–Halte! une minute, cocher.

Il se leva et grommela:

–Je ne suis pas bien ici, au fond de la voiture. J’ai toujours rs ce garçon devant les yeux! Je ne veux pas ça! ça m’ennuie. Viens, Félix, changeons de place. tâche de dormir dans ce coin C’est ce que tu as de mieux à faire pendant ce long voyage.

Je m’assis sur la banquette du fond; le cocher fouetta ses chevaux qui reprirent leur course rapide.

Peu après midi, nous entrions à Gand. Les églises gigantesques, les innombrables maisons, les brillants magasins, les rues sans fin de la grande ville me firent tourner la tête à droite et à gauche. J’ecarquillais les yeux, et me demandais, bouche béante, qui pouvait avoir construit tout cela, et s’il y avait autant de gens au monde que j’en voyais grouiller sur une grande place que, nous traversions.

Nous nous arrêtâmes devant l’hôtel des postes, «le Cornet d’or,» pour prendre des chevaux frais. L’oncle Jean descendit et me fit apporter dans la voiture une couple de tartines fourrées de viande froide, avec un petit verre de bière.

Au bout d’un quart d’heure nous repartions de Gand avec la même vitesse. Mon parrain ne m’adressait pas la parole; tout ce que j’entendais de lui, c’étaient des imprécations contre le nouveau postillon qui, d’après lui, avait une tendance à ralentir l’allure de ses chevaux. Cela impatientait souvent l’oncle Jean, et. alors il éclatait contre le cocher en reproches si violents que j’en tremblais de peur derrière lui. Une fois même je fis le signe de la croix sans qu’il le vit. L’oncle Jean avait juré par le diable!

A la fin de l’après-midi nous arrivâmes à Audenaerde, où nous devions passer la nuit dans un grand hôtel sur la place.

Mon oncle me recommanda aux soins de l’hôtesse, et je ne le revis plus de toute la journée; du reste je n’avais pas à me plaindre. On me servit un bon dîner avec du vin doux, et une servante me me promena dans les rues de la ville. L’oncle Jean lui avait remis de l’argent pour m’acheter tout ce dont j’aurais envie. Je n’abusai point de cette bonté; je n’achetai que quelques bonbons et deux ou trois images.

Pendant la nuit, je rêvai de mon père, de ma mère et de l’oncle Jean, mois la fatigue du voyage me fil dormir à poings fermés jusqu’à ce qu’on « vînt m’appeler.

La voiture était déjà attelée. J’avalai, à la hâte, une jatte de café avec une tartine, et repris ma place de la veille derrière mon oncle. Nous nous, remîmes en route. Pour quel endroit? je n’en; savais rien.

Je n’avais sans doute pas pris assez de repos, car je m’endormis bientôt, et ne me réveillai que: lorsqu’un roulement sourd interrompit mon sommeil. Nous roulions sur un long pont de bois.

–Frotte-toi les yeux et tiens-toi bien, dit mon parpain. Notre voyage est à sa fin; nous sommes à Tournai. C’est ici que tu demeureras jusqu’à ce que tu sois un homme.

C’étaient les premières paroles qu’il m’a-dressait depuis notre départ de mon village natal.

Nous nous arrêtâmes devant un grand bâtiment percé de beaucoup de fenêtres dont la rangée inférieure était garnie de barreaux de fer.

On nous conduisit dans un parloir. Un ecclésiastique, au visage froid et sévère, vêtu à peu près comme le curé de notre paroisse, vînt nous recevoir. Il m’inspecta des pieds à la tête d’un coup d’œil perçant, et leva les épaules d’un air peu satisfait, en échangeant quelques mots en français avec l’oncle Jean. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient car, quoique passablement instruit dans ma langue maternelle, je ne savais pas un mot de français.

Tous deux sortirent du parloir et me laissèrent seul.

Tremblant de peur sur mes jambes, je regardai lentement autour de moi. Dans la petite pièce où j’étais, il n’y avait que trois ou quatre chaises, un grand crucifix, un bénitier avec sa branche de buis bénit, et, sur la cheminée, une effrayante statuette de la Mort comptant les heure. sur un cadran avec son doigt recourbé

Qu’est-ce que mon oncle voulait faire de moi? où étais je? Et. que pouvait être ce murmure confus de voix qui venait jusqu’à moi, à travers les murs, et où je percevais parfois un cri plus élevée comme un gémissement ou une plainte? Étais-je dans une prison? L’image de l’enfer, qui me vint tout à coup à l’esprit, me donna la chair de poule. Mais ce ne pouvait pas être l’enfer. Notre curé ne nous avait-il pas appris que l’abîme des peines éternelles est un lieu souterrain?

Quoique cette réflexion me rassurât un peu, mon cœur battait violemment. De profonds soupirs soulevaient ma poitrine oppressée; j’aurais pleuré volontiers, si j’avais. Lorsque mon oncle revint au bout d’un quart-d’heure avec l’ecclésiastique, il me dit:

–Tu es dans un collège. Tu resteras ici quelques années pour continuer tes études. Apprends bien, et sois sage. Quoique loin de toi, je veillerai, et j’aurai soin de toi. Il ne te manquera rien. Donne-moi la main en signe d’adieu.

Je lui tendis la main avec émotion, et je sentis, à ma grande joie, qu’il la serrait tendrement, pendant que. je lui promettais, les larmes aux yeux, de faire de mon mieux pour mériter ses bienfaits. Mes paroles semblèrent l’émouvoir, car il sortit précipitamment en secouant la tête et en balbutiant des mots sans suite.

Immédiatement après j’entendis le bruit de sa voiture qui s’éloignait. Je me sentais si seul, si abandonne!… Je laissai retomber ma tête sur la poitrine, et donnai un libre cours à mes larmes longtemps retenues.

L’éclésiastique qui avait accompagné mon oncle jusqu’à la porte, revint et me parla en français. Comme je ne le comprenais pas, il me fit signe de le suivre. Je le suivis à travers plusieurs couloirs, et gravis un escalier. Hélas ! quel serait mon sort, si loin de mon village, au pays wallon, au milieu de gens dont je ne comprenais pas la langue? Pauvre orphelin! Je sentais bien maintenant que tout le bonheur de ma vie s’était éteint avec mes bons parents. Je sanglotais silencieusement; les larmes ruisselaient sur mes joues.

L’ecclésiastique ouvrit une porte au bout d’un corridor au premier étage, et nous pénétrâmes dans une petite chambre. Il me montra un siège, me fit asseoir, me fit entendre par signes que je devais attendre là, et sortit en fermant la porte derrière lui.

L’aspect de cette chambre était si riant, que je respirai plus à l’aise, et repris courage. Les murs étaient tendus de cuir doré, où des oiseaux de diverses couleurs prenaient leur vol parmi des feuillages d’argent et d’azur. Sur l’entablement de pierre de la fenêtre ouverte, des fleurs odorantes poussaient parmi des plantes grimpantes. Dans un coin pendait une jolie volière avec deux chardonnerets. Près d’un bureau il y avait d’un côté un clavecin, et de l’autre une bibliothèque pleine de livres. Le soleil, qui pénétrait par la fenêtre ouverte, et dont les rayons étaient tamisés par le feuillage et les fleurs inondait toute la pièce de teintes si douces et si variées, que la petite chambre me parut un coin du paradis terrestre.

Je ne m’ennuyais point à attendre, et j’étais occupé à regarder un des chardonnerets qui, de son bec pointu, semblait vouloir briser un des fils de fer de sa cage pour venir à moi, lorsque la porte se rouvrit pour livrer passage à un autre ecclésiastique.

Celui-ci était jeune encore, –trente-cinq ans peut-être. Il avait une figure douce, des yeux noirs pleins de feu, des joues un peu creuses, et une taille élancée.

Je me levai avec respect. Il me prit la main < et me dit d’un ton aimable, en flamand.

–Vous avez pleuré, mon petit homme? Allons, ne vous chagrinez pas davantage. Il fait bon ici; vous y serez bientôt habitué! Il y a dans notre établissement plus de cent flamands qui y viennent, comme vous, pour apprendre le français; vous trouverez parmi eux de braves garçons et de bons amis. Ils sont en classe maintenant. Dans vingt minutes commence la récréation. Alors je vous mènerai auprès d’eux pour vous présenter à vos nouveaux camarades. Causons un peu en attendant.

Il remarqua ma main mutilée et murmura avec un accent de pitié:

–Pauvre enfant!… Il ne faut pas que cela vous afflige trop, pourtant. Le bon Dieu, lorsqu’il nous ôte une force corporelle, nous donne toujours, en compensation, des facultés intellectuelles. Apprenez bien; vous pouvez, par le savoir, vous élever bien au-dessus de ceux qui ne sont point poussés, par quelque accident., au développement de leurs facultés morales. Plus tard, je prendrai plaisir, à vous aider dans vos études, car vous me semblez un brave et candide enfant.

Ces paroles amicales, prononcées d’une voix pleine de douceur, furent comme un baume pour mon cœur. Des larmes de reconnaissance brillaient dans mes yeux, et j’aurais voulu sauter au cou du bon prêtre, mais le respect me retenait.

il me fit rasseoir, s’assit lui-même, et demanda:

–Vous êtes Gantois, n’est-ce pas?

–Je suis de Landeghem, pour vous servir, monsieur.

Ses yeux noirs étincelèrent, et un sourire illumina ses traits.

–De Landeghem? vous êtes de Landeghem! s’écria-t il. Et quel est votre nom?

–Félix Roobeck, monsieur.

–Félix Roobeck? Vous êtes donc le fils de Jacob; le tisserand?

Je fis un signe affirmatif.

–Et comment va-l-il, le brave père Roobeck?

–Mes parents sont morts, répondis-je d’une voix étranglée.

Le prêtre secoua un instant la tête eu silence.

–Pauvre Jacob!Hélas! mon enfant, c’est le lot de tout le monde, dit-il en soupirant.

Mais il surmonta immédiatement cette tristesse, et il reprit:

–Connaissez-vous aussi le vieux fermier Sanders, du bien d’Azeldonck?

–Le père Sanders? Certainement. Il me racontait toujours des histoires, monsieur, répondis-je joyeusement, et la mère Sanders, sa femme, bourrait toujours mes poches des pommes et des poires de son verger.

Il me reprit la main avec émotion.

–Ah! Il y a un an que je ne les ai plus vus Sont ils toujours bien portants et contents?

–Oui, monsieur. Père Sanders vient tous les jours à l’église avec sa petite béquille; la mère Sanders, il n’y a pas quinze jours, a engagé une course de vitesse dans son verger avec Rosette et avec moi, et nous avons perdu.

Le visage du prêtre rayonnait de joie; ma frayeur avait complètement disparu.

–Rosette? Vous connaissez aussi Rosette Sanders?

–Nous jouions tous les jours ensemble, monsieur, et le dimanche, nous allions avec ses frères et sœurs au bien d’Azeldouck, manger un plat de riz au lait que grand-mère Sanders préparait pour nous.

Alors il me fallut lui parler encore du père de Rosette, le meunier Sanders, de la meunière, et de chacun de leurs enfants en particulier. Je vantai avec exaltation la douceur et l’application de Rosette; mais lorsque j’ajoutai que si elle était si sage, si bonne et si pieuse c’était pou être agréable à son oncle Charles, il s’attendrit visiblement.

–Les bons cœurs! Ils pensent donc encore beaucoup à l’oncle Charles? demanda-t-il.

–Rosette l’aime tant! Elle parle toujours de lui, répondis-je.

–Et grand’père Sanders? Et sa femme?

–Tous, tous, monsieur, du matin au soir.

Il se tut un moment et sourit avec joie.

–Vous avez donc entendu parler aussi de cet oncle Charles? reprit-il. Eh bien, mon enfant, c’est moi qui suis l’oncle Charles, et les vieilles gens qui habitent le bien d’Azeldouck, c’est mon père et ma mère.

Je le regardai avec stupeur, en tremblant de respect, car Rosette, m’avait appris à considérer l’onde Charles comme le plus saint et le plus savant homme du monde. En même temps j’étais enchanté de savoir que le protecteur dont les douces paroles m’avaient tiré du chagrin et du découragement, était l’oncle de Rosette, et le fils des bonnes gens qui m’avaient si souvent pressé dans leurs bras avec tendresse. Il y avait donc entre moi et ce saint homme une sorte de lien sympathique. Je n’étais plus seul.

Les sons d’une cloche retentirent dans le bâtiment.

–Voici l’heure de la récréation, dit le prêtre en se levant. Écoutez comme les étudiants se précipitent gaiement dans le jardin. Venez, Félix Roobeck, je vais vous faire faire connaissance avec vos nouveaux camarades… Je m’appelle le professeur Charles. Nommez-moi ainsi désormais.

Je le suivis à travers le corridor. Chemin faisant il me dit:

–Je crois, Félix, que vous êtes fort timide et craintif. Cela changera avec le temps. En attendant, il ne faut pas vous attrister des espiègleries de vos condisciples, et au commencement, vous devez même supporter patiemment leurs taquineries. Si cela allait trop loin, ne vous fâchez pas en leur présence, mais venez vous plaindre à moi. Vous êtes de mon village; mon père et ma mère vous aiment; je serai votre protecteur, et au besoin votre défenseur. Si vous désirez quelque chose que je puisse vous donner, vous connaissez maintenant. la chambre du professeur Charles.

Il me conduisit au jardin, ou plutôt à la cour où s’entrecroisaient une foule d’élèves de tout âge, parmi lesquels il y avait des jeunes gens tout formés.

Mon apparition fit retourner toutes les tête, et ils accoururent par groupes pour me regarder de près. Mais sur un signe de mon guide, ils restèrent à distance.

L’aspect de ces centaines de jeunes garçons, leurs cris, leurs regards hardis, m’auraient en d’autres circonstances rempli de confusion et de crainte; mais, conduit par la main de l’oncle Charles,–du professeur Charles, veux-je dire, –je me sentis fort, et même je dus réprimer eu moi un mouvement d’orgueil. Je ne sais comment j’avais pu changer si subitement.; je tenais bien soigneusement, cachée ma main mutilée, mais j’étais tout à fait à mon aise, et je regardais en face, sans crainte et en souriant, les plus hardis de mes futurs camarades.

Après que nous eûmes traversé presque toute la cour, le professeur Charles appela par leur nom une dizaine d’élèves, et tous s’empressèrent d’obéir à cet appel. Ils se rangèrent autour de nous, tête nue.

–Messieurs, dit le professeur, voici un nouveau camarade, un garçon des environs de Gand, comme vous. Il est simple et bon; je le recommande à votre amitié. Comme il ne sait pas le français, vous pourrez dans les commencements parler flamand avec lui. Aidez-le, en attendant à apprendre bien vite assez de français pour qu’il puisse jouer avec les autres élèves. Vous, Christophe De Reus, et vous, Baptiste Mouton, qui êtes les plus âgés, je vous constitue ses mentors et ses protecteurs. Et vous tous. messieurs, je vous prie d’être aimables et bons pour votre nouveau condisciple. Qui lui fera du mal m’affligera; qui le traitera bien me fera plaisir. Maintenant, Félix Roobeck, mon garçon, bon courage, et jouez, le cœur léger, avec vos nouveaux camarades.

En achevant ces mots il s’éloigna. J’étais là debout au milieu de ceux aux soins desquels il m’avait confié. Peu de paroles furent échangées d’abord; nous nous regardions les uns les autres de la tête aux pieds.

Ce qui me sauta tout de suite aux yeux, c’est que mes deux mentors portaient bien mal leurs noms. Celui que le professeur avait nommé Christophe De Reusloin de ressembler à un géant, était un petit bonhomme maigre et tortu, avec une grosse tête qui n’eût pas été déplacée sur les épaules d’un quinquagénaire. Ses yeux profonds étaient ombragés d’épais sourcils; son nez. long et pointu comme son menton, et des deux côtés de sa bouche une ride profonde donnaient à son visage une singulière expression d’amertume. Néanmoins il riait continuellement, et tout vivait en lui, tellement il était animé et turbulent.

Baptiste Mouton, au contraire, était un garçon solidement bâti, comme un fils de paysans; on pouvait, selon le proverbe, voir encore la soupe au lait sous la peau tendue de ses joues fleuries. Il avait des mains et des pieds énormes. Ses mouvements étaient lourds, et en le voyant marcher on aurait cru qu’il ne savait pas plier les genoux.

Quant à mes autres compagnons, je n’eus pas le temps de les examiner de près en ce moment, car Christophe me prit la main et me tira en avant en s’écriant:

–Venez, nous allons jouer au jeu du cheval.

Mais Baptiste, voulant me prendre l’autre main, remarqua mon infirmité que j’avais dissimulée jusqu’alors sous le pan de ma redingote.

–Tiens! qu’avez vous donc là à la main? demanda-t-il, tandis que mon autre mentor regardait avec le même étonnement.

–Je suis tombé dans un chaudron d’eau bouillante, soupirai-je.

–Voilà qui est triste, dit le gros Baptiste. Nous ne pouvons pas jouer au cheval, mais j’ai des billes; je vous en prêterai une douzaine.

Nous commençâmes donc à jouer aux billes. Je n’étais pas adroit à ce jeu-là, et je perdis souvent; je gagnai aussi quelquefois. Mes compagnons paraissaient être de bons cœurs et faisaient tout leur possible pour me rendre agréable cette première heure de récréation, suivant les instructions du professeur Charles.

De temps en temps quelques autres pensionnaires venaient se poser devant nous, curieux de dévisager le nouveau venu. Ceux-là ne se permettaient point de parler flamand avec nous; c’était défendu par le règlement de l’école. Mais souvent ils riaient entre eux en voyant ma main mutilée, que je ne pouvais pas toujours tenir cachée en jouant.

Baptiste Mouton crut remarquer que cela me faisait de la peine.

–Attendez! grommela-t-il. Que cet imbécile ! e wallon revienne encore se moquer de vous. C’est un taquin, un querelleur. Qu’il se tienne tranquille, ou je lui allongerai une giffle qui lui sera voir trente-six chandelles.

Au moment où je le priais de ne battre personne à cause de moi, l’élève désigné passa défaut nous en ricanant, et cria:

–Manchot! Manchot! il n’a qu’une main.

–Tiens! voilà qui n’est pas d’un manchot! dit Baptiste en lui appliquant, de sa grosse main, un violent soufflet qui le fit tomber par terre en criant comme si on l’assassinat

Deux messieurs en habits bourgeois–des surveillants sans doute,–accoururent immédiatement, et tâchèrent de découvrir quel avait été l’agresseur, et lequel d’entre eux devait être considéré comme coupable.

Le battant et le battu criaient si fort l’un contre l’autre qu’on ne pouvait comprendre ce qu’ils disaient. J’éprouvais une profonde pitié pour le pauvre wallon qui, pour un simple mot, avait reçu une si formidable gifle.

Alors le supérieur arriva, sa seule apparition tit taire tout le monde, chacun fut obligé de s’expliquer à son tour. Baptiste affirma et prouva par témoins que Jules Davreux–c’est ainsi quel s’appelait le battu,–s’était moqué de mon infirmité et m’avait, malgré ses avertissements répétés, appelé plusieurs fois manchot. Le professeur Charles avait chargé Baptiste de me protéger, et celui-ci avait scrupuleusement exécuté cet ordre.

Je ne compris rien de tout cela, car on parlait français. Mais à la fin je vis un surveillant prendre Jules Davreux par le bras.

–On le mène au cachot, souffla Christophe à mon oreille. Je ne savais ce que c’était que ce cachot; mais cette peine me parut si injuste, surtout après ce soufflet reçu, que je me mis à pleurer et me jetai à genoux devant le supérieur pour demander la grâce de Devreux.

Ce spectacle étonna tout le monde et attendrit probablement le supérieur. Il me releva avec un doux sourire, me mit la main sur la tête comme pour m’approuver, et dit quelques mots au surveillant qui lâcha l’élève puni. Celui-ci en parut tout joyeux.

L’instant d’après il vint à moi et me tendit la main en signe de remerciement. J’en conclus que, si moqueur qu’il fût, il avait un bon cœur. D’autres élèves encore me donnèrent des marques d’estime et de sympathie.

Ce simple événement m’avait fait connaître d’un coup de tous mes condisciples, à mon grand avantage. Et c’est ainsi que je de-vais l’ami de la plupart d’entre eux.

La récréation était fini. Un surveillant me conduisit dans une salle où il y avait plusieurs de bancs et une chaire. C’était la dernière classe des Flamands qui venaient à Tour-apprendre les éléments du français. Les professeurs et les surveillants y savaient tous le nand, mais ils ne se servaient, de cette langue lorsque sans cela leurs explications raient été inintelligibles.

Après les heures de classe, on nous fit repas-la leçon. Puis vint le souper qui me parut excellent et surtout joyeux à la longue table où pris place. Il me semblait que je faisais de-longtemps partie de cette grande fa-le.

me désigna, dans le dortoir, un lit clos de eaux blancs Nous nous agenouillâmes tous la prière du soir, puis nous allâmes nous cher.

e pensai encore un peu, quoique avec moins de tesse. à mon père et à ma mère. Je rêvai du haut du ciel ils me voyaient dans ma ison, et que cette vue les réjouissait. Je dor-suite profondément jusqu’à l’heure où la cloche matinale et le bruit des élèves qui se levaient m’éveillèrent.

Ce jour-là je passai encore une demi heure dans la petite chambre du professeur Charles qui me parlait volontiers de notre village, de ses parents, et de tous les amis qu’il y avait connus. Il me fallait lui raconter tout ce donc je pouvais me souvenir. Il termina notre entretien en m’exhortant de nouveau à étudier av-zèle, et en me répétant sa promesse de m’aide et de me protéger, si j’étais sage et studieux.

Ainsi encouragé, je fis de rapides progrès dans la langue française et dépassai la plupart de mes condisciples. En quelques mois je montai de deux classes; à la fin de la première annnée j’avais rattrapé les jeunes gens de mon âge. je prenais place sur les bancs où Wallons et Allemands, assis à côté les uns des autres, revaient l’instruction des mêmes professeurs.

Ceux-ci étaient fiers de mes rapides progrès Le professeur Charles surtout, qui m’aime beaucoup et qui, avec un soin presque paterne me faisait répéter chaque jour mes leçons m’expliquant ce qui, sans cela, fût resté incompréhensible pour moi. Je recevais donc double enseignement.

Si d’autres élèves que moi avaient été si manifestement honorés de la faveur du supérieur et des professeurs, ils eussent été assurément l’objet du mécontentement et de l’envie de leurs condisciples. Mais avec moi il n’en était pas ainsi; ma douceur, ma patience, mon infirmité même m’avaient rendu le favori do presque tous mes camarades. Arrivait-il parfois que quelqu’un voulût me molester ou me faire du mal, Christophe de Reus et Baptiste Mouton se mettaient immédiatement en devoir de me protéger, et j’avais toutes les peines du monde à empêcher ce dernier de distribuer à droite et à gauche une bonne volée de giffles avec sa grosse main. Deux fois déjà l’excès de son amitié pour moi l’avait fait mettre au cachot, au pain et à l’eau. Quoique nous fussions dans des classes différentes, et que nous ne nous trouvassions ensemble qu’aux heures de récréation, on nous rencontrait toujours prenant part aux mêmes jeux. Jules Davreux aussi était resté notre ami. Les autres nous appelaient en riant «le trèfle à quatre feuilles.»

J’étais donc tout à fait heureux au collège Saint-Paul à Tournai, et les années s’y passaient tranquillement.

Mon oncle pourvoyait largement à tous mes besoins. Je recevais en si grande abondance jouets, bonbons, livres, argent de poche et tout ce qu’il était permis d’apporter au collège, que j’en réservais une grande partie à des camarades moins favorisés, ou dont les parents étaient moins généreux. On me considérait donc comme un garçon de famille, et dans ce petit monde, cela est aussi important que dans le grand.

J’atteignis ainsi ma seizième année. Je parlais bien le français, et je l’écrivais passablement.

L’année d’après mes études étaient si avancées que je pus passer en rhétorique latine. C’était le but de mes efforts les plus ardents, car j’étais là sous la direction immédiate et quotidienne de mon protecteur le professeur Charles. Il est facile de comprendre avec quelle application je: travaillai pour lui témoigner ma reconnaissance.

Je recevais peu de nouvelles de mon oncle. f Il m’était permis de lui écrire à sa fête, et aux quatre grandes fêtes de l’année. Il ne me répondait jamais directement; mais il envoyait au supérieur une lettre en quatre lignes, d’où l’on me communiquait ces mots:

«Je suis content de mon neveu. Qu’il continue. » Et cette lettre était accompagné d’un beau cadeau pour moi, tel qu’une boîte à compas, une montre, un portecrayon en argent,: une boite à couleurs, des fruits ou des friandises.

Ces présents de l’oncle Jean m’inspiraient une profonde reconnaissance. Mes professeurs ne négligeaient d’ailleurs aucune occasion de me prouver qu’il était de mon devoir d’aimer de tout mon cœur l’homme généreux qui avait pris la place de mes parents, et je n’y manquais point. L’oncle Jean était tout pour moi: je mêlais son nom à toutes mes prières, et j’appesur lui toutes les bénédictions du Ciel.

J’étais devenu presque un jeune homme, et je commençais à aspirer après le moment où je pourrais témoigner librement à mon second père tout mon amour et toute ma reconnaissance; cependant je sentais bien que mes études n’étaient pas encore achevées, et, fortifié par l’assurance que dans une couple d’années mon oncle me rappellerait pour demeurer avec lui, je restai au collège sans impatience.

Vers cette époque il se passa dans le monde extérieur des événements qui ne troublèrent pas seulement le repos de nos professeurs, mais qui agitèrent même les esprits des élèves.

Pendant trente ans, depuis l’avènement de Marie-Thérèse Une paix générale avait régné sur l’Europe; mais maintenant des idées nouvelles et révolutionnaires surgissaient de toutes parts. Les peuples et les princes semblaient lutter pour bouleverser les bases sur lesquelles le monde reposait depuis des siècles.

Voltaire, que nous considérions comme l’antéchrist en personne, avait, aidé par ses partisans, semé dans toute l’Europe, et jusque sur les trônes, le besoin des changements. Ce n’était pas seulement le peuple de Paris–qui se, montrait chaque jour plus passionné pour ruiner le vieux monde, notre empereur Joseph II lui-même s’armait de la hache pour saper l’édifice séculaire de nos institutions nationales.

Il supprima les couvents, et subordonna en tout le pouvoir ecclésiastique à sa propre autorité. C’est du moins ce que j’entendais dire alors tous les jours.

Poussés à bout, et encouragés par Vonck et van der Noot, les catholiques des Pays-Bas coururent aux armes, défirent les Autrichiens à Turnhout, et les repoussèrent partout au delà des frontières. Ceci se passait dans les derniers mois de1789.

Nous eûmes alors, dans notre collège, un jour d’immense joie. Élèves et professeurs s’embrassaient les larmes aux yeux. On nous servit un festin somptueux, et nous chantâmes jusqu’à la nuit en l’honneur de la délivrance du, pays.

Mais cet enthousiasme se refroidit bientôt à la nouvelle que l’empereur d’Autriche, irrité, rassemblait une puissante armée pour écraser la Belgique. Le cri «aux armes!» retentit dans tout le pays, jusque dans les moindres villages. Les riches abbayes équipèrent des régiments de dragons. Tout le monde, jusqu’aux servantes, donna de l’argent pour acheter des canons, et de toutes les communes, de tous les hameaux du pays les paysans accouraient dans les villes pour recevoir des armes, et se ranger sous les drapeaux des patriotes. On vit des abbés, l’épée à la main, à la tête de leur régiment, et des prêtres qui portaient le fusil.

Cet incendie finit par se propager dans les collèges. Tous les élèves qui avaient la force de brandir un sabre s’en allèrent à l’armée, sous la conduite de leurs professeurs, aux cris de: «En avant, en avant, pour Dieu et la patrie!» Je vis avec peine disparaître tous mes camarades: Christophe de Reus et Baptiste Mouton me serrèrent dans leurs bras et je leur dis adieu en pleurant. Moi estropié, je ne pouvais pas les suivre. D’ailleurs, sans la permission de l’oncle Jean, je n’eusse jamais osé, et, je l’avoue, ma nature pacifique me donnait une profonde horreur non seulement des combats sanglants, mais même de la moindre querelle.

Je fus au désespoir lorsque le professeur Charles quitta à son tour le collège pour rejoindre l’armée. Pendant trois jours je restai inconsolable. Je me sentais de nouveau seul, et j’errais dans la cour déserte du collège, pleurant les amis que j’avais perdus.

J’avais atteint mes vingt et un ans, et j’étais devenu un homme. Ne m’avait-il pas fallu, depuis plusieurs mois, couper avec des ciseaux les poils qui me poussaient au menton? Le temps fixé par mon oncle ne pouvait pas être éloigné.

Tandis que je pensais à cela, sans grand espoir, dans un coin isolé de la cour, le supérieur me fit appeler. Je le trouvai chez lui, tenant un papier.

–Félix Rooheck, me dit-il, j’ai reçu une lettre do votre oncle. Voici ce qu’il m’écrit: «Envoyez-moi mon neveu, mais tâcher de m’annoncer le jour et l’heure de son arrivée dans notre commune. Il ne retournera plus au collège, et demeurera désormais avec moi, Je vous remercie de vos bons soins.» C’est tout. Vous allez donc partir après-demain matin pour Courtrai par la malle-poste; vous y prendrez la voiture pour Menin.

Je chancelai de surprise et de joie, et voulus courir tout de suite au dortoir pour faire mes malles. Mais le supérieur me prit la main et me dit d’un ton grave:

–Écoutez avec attention, Félix, j’ai un bon conseil à vous donner: Jusqu’à présent vous avez toujours vécu comme un enfant naïf. C’est nous, vos maîtres, qui avons pensé pour vous et à votre place, et vous avons protégé contre le mal. Dès après-demain vous devenez indépendant, et par conséquent responsable. Il vous faudra penser par vous-même et trouver en vous le courage et les forces nécessaires pour ne pas succomber dans le combat de la vie. Vous êtes pacifique et confiant. Certes, la douceur est une belle vertu; mais elle ne doit pas être paussée au point de favoriser les entreprises des méchants et des égoïstes. Vous êtes un garçon de bonne mine; vous possédez l’intelligence et l’instruction; votre oncle est riche, et les ressources matérielles ne vous manquent pas. Vous êtes donc mieux partagé que la moyenne. Ayez désormais conscience de votre valeur. N’ayez jamais ni orgueil ni vanité, mais relevez la tête et ne soyez jamais embarrassé ni confus pour faire une chose que votre conscience approuve. C’est ainsi que votre regard restera clair, et que vous échapperez aux pièges semés sous vos pas. Je n’oserais point donner semblable conseil à des esprits plus hardis; mais vous êtes une nature si simple et si humble que vous rencontreriez dans le monde beaucoup de dangers et vous auriez beaucoup à souffrir, si vous ne vous disiez pas fermement que vous êtes un homme, aussi digne et peut-être plus digne que les autres. Tâchez de bien comprendre cela, Félix, et plus tard vous me serez reconnaissant de vous l’avoir dit.

Je remerciai le supérieur avec effusion, car je sentais qu’il avait raison. D’ailleurs j’aimais à l’entendre répéter que j’étais devenu un homme, et je me promis bien de ne pas l’oublier.

Je courus au dortoir, et je me mis à empiler pêle-mêle mes hardes dans un coffre, comme si je devais partir sur l’heure. Puis je les en retirai et recommençai cinq ou six fois, sans trop savoir ce que je faisais.

Mon regard s’arrêta sur la petite glace pendue au mur. Je voulus m’assurer si j’avais bien l’air d’un homme. Vraiment, il y avait des jeunes gens plus laids que moi. Mes yeux noirs étaient vifs et brillants. Mon front était large, et, quand je réfléchissais, il s’y creusait deux rides qui marquaient l’intelligence. Mais la teinte délicate de lait et de rose répandue sur mes joues, ma petite bouche aux lèvres rouges et humides, et que je tentais vainement de rendre sérieuse, me donnaient un air de simplicité tel que je me fâchai contre moi-même et me montrai le poing dans la glace.

En outre, lorsque je contemplai ma main gauche si vilainement difforme, le rouge de la hante me monte au visage. Cette difformité, je nne pouvais pas toujours la tenir cachée; ne ferait-elle pas de moi un objet de dégoût ou d’aversion?

Mais ces tristes pensées se dissipèrent bientôt et je me livrai sans préoccupation à la joie d’être libre et de voir le monde. Quel bonheur! j’allais voir l’oncle Jean, demeurer chez lui, je pourrais l’aimer et l’honorer comme mon second père, le payer de ses bienfaits par mes bons soins et ma reconnaissance, être la consolation de ses vieux jours, et ne plus le quitter!

Deux jours plus tard, à sept heures du matin, la malle-poste m’emportait hors des murs de Tournai.

III

Table des matières

Ah ! que la liberté est pour l’homme un bien précieux! Je m’étais figure qu’il ne pouvait pas y avoir de plus grand bonheur que de passer sa vie en paix et sans soucis, entre des amis et des protecteurs, comme j’avais passé huit ans au collège Saint-Paul; mais à présent je riais de ma simplicité. Je n’avais été en somme qu’un oiseau prisonnier dane une cage dorée et toujours fournie de graines.

Ole vaste monde, la belle nature sans limites où je pouvais maintenant courir en pleine liberté!

Nous étions en avril, et le premier soleil du printemps versait sur les champs sa féconde lumière. Les arbres n’avaient pas encore de feuilles, mais les grains sortaient de terre et étendaient partout leur immense tapis vert. Quelques buissons se paraient de leur première verdure, et les marguerites étoilaient de leurs coroles d’argent le vert des prairies, mêlées à l’or des dents-de-loup. Le ciel était bleu, la lumière douce et dorée.

Nous traversions la belle vallée de l’Escaut, bordée à droite de hautes collines au-dessus desquelles le mont Saint-Aubert et la montagne de l’Ermite m’apparaissaient comme deux géants.

Je ne pouvais rassasier mes yeux. N’étais-je pas devenu un homme? Une partie de cette émouvante et belle nature ne m’appartenait-elle pas légitimement?

J’étais tellement absorbé dans cette contemplation et dans ces réflexions, que je ne faisais aucune attention à ce qui se disait autour de moi dans cette étroite malle-poste, quoiqu’on y fit un bruit assourdissant.

Nous étions six dans la profonde: mes compagnons de voyage étaient deux femmes, un enfaut, et deux volontaires patriotes, l’un de mon âge, l’autre d’une quarantaine d’années. Tous deux étaient porteurs d’un fusil. Leurs vêtements me paraissaient riches, Ils portaient un chapeau retroussé avec un panache et une grande cocarde, une tunique ornée de galons en biais, une culotte courte, de grandes guêtres de cuir, de larges buffleteries croisées sur la poitrine, et un sabre au côté. Tout cela était rouge, jaune, vert, bleu, et de nuances si vives que l’œil en était ébloui.

C’étaient ces deux patriotes qui faisaient tant de bruit. Avaient-ils bu un verre de trop avec des amis, où était-ce par enthousiasme national qu’ils se vantaient si haut des exploits qu’ils allaient accomplir? A les en croire, les soldats autrichiens n’étaient que les lâches mercenaires d’un tyran. Au premier aspect de l’armée belge ils allaient fuir comme des lièvres. Notre jeune volontaire en avait, à l’entendre, enfilé une dizaine à la pointe de sa baïonnette, et son vieux compagnon, ne voulant pas rester en arrière, en avait assommé une douzaine avec la crosse de son fusil.

Les femmes riaient. Elles ne paraissaient pas douter que la guerre qui allait commencer,– puisque l’armée autrichienne approchait de nos frontières,–ne se terminât de la façon que les patriotes prédisaient avec une conviction si profonde. De temps en temps on me demandait mon sentiment là-dessus; et n’en sachant pas plus, je leur donnais raison. J’essayai même de leur démontrer que tout se passerait comme à Turnhout, où les patriotes avaient, en si peu de temps, vaincu et mis les Autrichiens en déroute.

Comme je flattais l’amour-propre de mes compagnons, ils trouvaient que j’étais plein d’esprit et d’éloquence, et leurs louanges exagérées gonflaient mon cœur de plaisir. J’étais bien positivement un homme. Personne ne semblait remarquer mon extrême jeunesse. On ne m’adressait pas la parole sans m’appeler «monsieur. » Je cachais mon moignon, et n’avais pas à rougir de mon infirmité. J’étais donc de fort bonne humeur, et je causais poliment, mais sans embarras, avec mes compagnons de voyage.

Dans tous les villages que nous traversions, nous entendions battre le tambour ou sonner le clairon. Partout, le long de la chaussée, nous rencontrions de petites bandes de volontaires, en costumes bariolés, se dirigeant vers Courtrai ou Tournai, et même des compagnies entières avec l’étendard de Brabant, précédées de fifres et de tambours. On eût dit que tout le pays s’était levé pour courir aux frontières; et je pris pitié de ces pauvres soldats autrichiens que j’entendais éventrer, fusiller et massacrer par milliers non seulement dans la malle-poste, mais dans tous les villages où nous nous arrêtions.

C’est ainsi que nous atteignîmes Courtrai.

Comme j’avais à y attendre une heure l’arrivée de la voiture pour Menin, je me rendis sur la Grand’Place où j’avais, en passant, remarqué un grand concours de monde.

Quel étrange et étonnant spectacle s’offrit à mes regards! De tous les côtés de la place jusqu’à l’Église Saint-Martin, on voyait s’exercer des troupes de patriotes. Les chefs à cheval ou à pied, le plumet au chapeau et l’épée à la main, allaient et venaient en donnant leurs ordres. Ici marchait une compagnie précédée de tambours; là trottaient, sur de lourds chevaux de labour qu’ils s’efforçaient de faire manœuvrer, une trentaine de paysans encore sans armes; plus loin des bandes d’enfants coiffés de claques en papier et armés de sabres de bois singeaient leurs parents ou leurs frères. Et au milieu de tout cela grouillait tout un monde de bourgeois surexcités, de femmes et de jeunes filles, la cocarde brabançonne au bonnet ou au chapeau, gesticulant, criant, chantant et faisant un tinta-mare à vous faire perdre la tête.

Les chants patriotiques me remuaient profondément, et J’enthousiasme général me gagnait. Avec quel bonheur j’aurais revêtu l’uniforme militaire et versé mon sang pour la patrie! Mais n’ayant qu’une main valide, je n’étais pas apte à porter le fusil, et d’ailleurs, d’autres devoirs ne m’appelaient-ils pas? Ne devais-je pas désormais me consacrer tout entier au bonheur de l’oncle Jean?

Je faisais ces réflexions lorsqu’une nuée d’enfants conduits par quelques hommes d’âge, déboucha d’une rue latérale. Des centaines de petits garçons traînaient un canon auquel ils étaient attelés par des cordes rouges et jaunes. Ce canon, les écoliers de Courtrai l’avaient acheté avec leurs épargnés, et ils venaient offrir leur présent, orné de fleurs et de feuillage, aux chefs des volontaires, défenseurs de la patrie.

Mais en ce moment je vis la malle-poste pour Menin tout attelée, et il me fallut, pour y prendre place, quitter cet émouvant spectacle.

Nous entendions encore les cris des patriotes lorsque nous étions déjà sortis des murs de Courtrai, et mes compagnons de voyage ne cessèrent pas, jusqu’à Menin, de se réjouir avec enthousiasme de l’infaillible écrasement de l’armée autrichienne.

Il était midi lorsque nous descendîmes à Menin, et la voiture s’y arrêta une bonne heure, pour laisser aux voyageurs le temps de dîner.

A peine eut-on apporté le dernier service de la table d’hôte que le cocher vint m’appeler pour monter dans la voiture d’Ypres qui, en effet, partit immédiatement.

Je n’avais plus qu’un seul compagnon dans la rotonde: un paysan qui avait l’air aisé, et paraissait toucher à la cinquantaine. Il sortait sans doute de table comme moi, car il s’enfonça dans un coin pour dormir. Mais après quelques efforts infructueux pour se mettre à son aise, il y renonça et me demanda:

–Monsieur va à Ypres?

–Pas si loin, fermier, je vais à Visseghem.

–Alors nous descendrons ensemble. J’habite Visseghem; du moins ma ferme est située au hameau du Pré, qui en dépend. Monsieur voyage-t-il aussi pour «le patriotique??» Il n’y a plus rien à faire chez nous: presque tous les garçons sont partis pour l’armée.

–Non, fermier, j’ai à Vesseghem un vieil oncle.

–Un vieil oncle? serait-ce par hasard M. Roobeck?

–Précisément, vous le connaissez?

–Si je le connais! Qui ne connaît pas Jean Roobeck? Vous allez le voir?

–Je crois que je demeurerai désormais chez lui.

–Vous allez demeurer avec lui? murmura-t-il en secouant la tête avec un sourire singulier.

–Eh bien, qu’y a-t-il d’étonnant à cela?

–Rien, monsieur. Avez-vous déjà rendu visite à votre oncle précédemment? non? Alors vous m’en direz des nouvelles dans quelques jours.

–Vous parlez par énigmes, fermier. Mon oncle n’est-il pas un homme comme un autre?

–Non, pas du tout, monsieur. Votre oncle ne ressemble à personne.

–On n’a pourtant pas de mal à dire de lui je suppose? demandai-je à demi effrayé.

–Du mal? Pas beaucoup de bien toujours. C’est un drôle d’homme, indéchiffrable, dont personne ne comprend les manières ni la conduite. Il n’est jamais d’accord sur rien avec personne. Rien ne va à son gré; c’est un vrai porc-épic; mais en même temps il donne de l’argent à tous ceux qu’il a l’air de haïr, et pour toutes les choses qu’il désapprouve ou qu’il blâme. C’est une énigme vivante que votre oncle.

–Mais, objectai-je, s’il fait du bien à ses ennemis, n’est-ce pas la preuve d’une générosité particulière?

–On pourrait l’envisager ainsi; monsieur, s’il ne faisait pas de mal à ses amis. Vous me regardez avec étonnement? Ce que je vous dis est pourtant la vérité. Il y a quatre ans, j’avais parlé rudement en public à M. Roobeck, et blâmé vivement sa conduite en certaines choses. Une querelle s’éleva entre nous, et nous en vînmes au point de nous menacer avec nos bâtons, si bien qu’il fallut nous séparer. Que fit votre oncle? Il me loua, pour un fermage modique, dix bonniers d’excellente terre. Lorsque je m’aperçus, au bout de trois ans, que ces terres étaient pour moi une source do profits, je crus de mon devoir d’aller remercier votre oncle. Je lui exprimai ma sincère reconnaissance et l’assurait que je resterais dorénavant son fidèle ami et son dévoué serviteur. Savez-vous ce qui s’ensuivit? Il m’accueillit comme un chien enragé, et me reprit les dix bonniers de terre! Je me suis dit souvent que c’est une chose étrange qu’un homme qui hait ses amis et qui aime ses ennemis; mais maintenant j’ai acquis la conviction que Jean Roobeck n’a jamais aimé que lui-même, et qu’en donnant son argent il n’a qu’un but: satisfaire son orgueil et ses fantaisies.

Il me semblait clair que l’amour-propre blessé du fermier lui inspirait de la rancune contre mon oncle, et qu’il ne fallait, par. conséquent, ajouter aucune foi à ses accusations. Peut-être n’y avait-il rien de vrai dans tout ce qu’il m’avait dit.

Je l’aurais volontiers amené sur un autre sujet.

– Pour donner ainsi tant d’argent à droite et à gauche, mon oncle doit être très riche, murmurai-je en guise d’aparté.

– Riche ? Sans doute qu’il est riche ! Il possède un tas de fermes, de maisons et de terres, et il doit avoir un trésor d’argent comptant, car sa caisse paraît inépuisable.

–Mais puisqu’il distribue tant d’argent, vous ne pouvez méconnaître qu’au fond il a le cœur généreux, fermier?

Généreux? Dieu le sait; répondit-il en levant les épaules. Vous pourrez en parler dans quelques jours, monsieur. Pour moi l’explication est dans le proverbe: ce qui vient de la flûte retourne au tambour.

–Que voulez-vous dire?

–Je veux dire que votre oncle a gagné son argent aussi facilement qu’il le dépense aujourd’hui. S’il avait dû, pour le ramasser sou à sou, piocher au jour le jour, il ne le ferait pas sauter si étourdiment. En tout cas, il n’a pas d’enfants, n’est-ce pas, et comme il vit seul et retiré, il lui reste assez de revenus de trop pour satisfaire toutes ses fantaisies sans écorner son capital.

Je me tus un moment pour réfléchir. Ce que disait mon compagnon de voyage m’étonnait au plus haut point. Mais les particularités qu’il semblait me cacher m’inquiétaient encore davantage.

–Et comment mon oncle a-t-il gagné sa fortune? demandai-je.

Ne le savez-vous pas, monsieur.

–Non.

–Tout le monde le sait pourtant.

–Oui, mais moi pas.

–Alors je vais vous le dire. Jean Roobeck a été soldat, vous savez cela probablement?

–En effet.

–Eh bien, lorsqu’il est revenu du service, il est resté fraudeur. Comprenez-vous?

–Non.

–C’est-à-dire qu’il faisait la contrebande, des marchandises prohibées, tant de France en Belgique que de Belgique en France.

–Mon oncle a fait cela?

–Oui, pendant de longues années. Et si ce n’est pas au service qu’il a gagné son rhumatisme, c’est assurément à ce rude métier qu’il l’a attrapé, car le fraudeur travaille la nuit, par les plus mauvais temps, malgré le froid, la neige ou la pluie. Cependant Jean Roobeck ne pouvait pas gagner beaucoup d’argent de cette façon-là. C’était un homme fort et résolu; il devint le chef d’une bande. Plus tard, lorsqu’il eut amassé quelques ressources, il ouvrit une boutique à Ronsbrugge ou du moins de ce côté de nos frontières, et cette boutique lui servit d’entrepôt pour les marchandises introduites en fraude, ou destinées à être sur le territoire français. Il avait alors plusieurs bandes de fraudeurs à son service. C’est ainsi que l’argent afflua dans ses coffres; et bientôt il en eut assez pour venir demeurer à Visseghem et s’y reposer. Comprenez-vous maintenant pourquoi votre oncle ne paraît pas connaître la valeur de l’argent?

–Ah! il serait cruel de me tromper! soupirai-je avec un véritable chagrin. Vos paroles me font peur.

–Pourquoi? Cela ne doit pas vous effrayer. Il y a sur nos frontières tant de fortunes qui n’ont pas d’autre origine. On ne le cache même pas.

Je me tus et baissai la tête. Il me peinait de penser que l’oncle Jean, l’homme que je devais et voulais aimer comme un bienfaiteur, avait exercé un métier si étrange et si douteux. Je ne savais pas bien jusqu’à quel point un pareil moyen de gagner de l’argent était coupable ou malhonnête, mais ma conscience me disait du moins qu’il y avait des voies plus nettes pour faire fortune.

De peur que mon compagnon ne me racontât sur le compte de mon oncle des choses encore moins agréables, j’avais fermé les yeux et feignais de dormir, mais je pensais à ce que je venais d’apprendre. A la fin j’en vins à cette conclusion qu’il ne m’appartenait pas de rechercher et de juger ce que mon oncle pouvait avoir fait autrefois. Il s’était comporté envers moi comme un second père, mes parents l’avaient aimé et honoré, et depuis mon enfance j’avais profité de ses bienfaits. Mon devoir était donc d’oublier ce que ce fermier m’avait dit, et je me promis de ne pas eh aimer moins cet oncle que la reconnaissance et la nature même me commandaient de chérir.

IV

Table des matières

Je continuais à réfléchir les yeux fermés, lorsque mon compagnon me frappa sur l’épaule, en criant:

–Hé! monsieur, éveillez-vous. Nous approchons. Nous descendons ici. Encore une demi-lieue à pied, et nous voilà à Visseghem.

La voiture s’arrêta devant une auberge le long de la route; on descendit ma malle, et le fermier m’aida à la porter dans la maison, d’où on l’apporterait le jour même chez mon oncle.

Je me rendis à Visseghem un sac de nuit à la main en compagnie du fermier.

Nous fîmes quelques centaines de pas, puis à un carrefour il me montra une enseigne sur laquelle rayonnait un magnifique soleil.

–Il y a là d’excellente bière de la brasserie de Frans Cools, dit-il. Je vous invite à en boire une pinte.

Je refusai. J’avais déjà laissé mon verre plein à l’auberge.

–Je vous remercie cordialement; vous comprenez bien que j’ai hâte d’arriver chez mon oncle?

–Hâte! répondit-il en ricanant. Soyez tranquille, vous y arriverez toujours assez tôt. Mais c’est égal, je vous accompagnerai jusqu’à un cabaret à cinq ou six minutes d’ici. Je dois y entrer absolument pour causer avec le cabaretier de la vente d’une vache. Tenez cela tombe bien; voici venir Corneille Sauteriot, le domestique et le jardinier de votre oncle. C’est un malin, il n’y a pas grand’chose à tirer de lui; mais il n’y a pire eau que l’eau qui dort.

L’homme qu’il me montrait paraissait âgé de soixante ans, il avait les jambes arquées, le dos voûté, et une épaule beaucoup plus haute que l’autre. Lorsqu’il fut plus près je pus distinguer son visage où se lisait l’épuisement. Ses joues étaient pâles et creuses, ses lèvres pendantes; sous ses épais sourcils brillaient de petits yeux qui semblaient n’avoir rien perdu de leur éclat.

Il me regarda avec méfiance. Son examen me fut sans doute favorable, car il vint à moi en souriant, ôta son bonnet, et demanda :

–Est-ce monsieur Félix Roobeck que j’ai l’honneur de saluer?

–Oui, mon ami, c’est moi, répondis-je. Il prit mon sac, et nous continuâmes à marcher.

–Et comment se porte mon oncle? demandai-je.

–Bien, monsieur; c’est-à-dire aussi bien que possible.

–Il m’attend?

–Naturellement, monsieur, puisqu’il m’envoie vous chercher.

–Il n’est pas malade, du moins, mon bon oncle?

–Malade? Non, pas malade.

–Dieu soit loué, il est bien portant.

–Bien portant? Non, pas bien portant.

–Allons, monsieur, laissez-le en paix! dit le fermier en riant. Corneille Sauteriot est comme un tonneau vide. Frappez dessus tant que vous voudrez, il résonnera; mais il ne rendra qu’un son creux.

–Je suis un tonneau qui ne se laisse pas mettre en perce par tout le monde, grommela le domestique. C’est pour cela que vous m’en voulez, M. Beks, mais cela ne sert de rien. Le robinet reste fermé.

Nous fûmes rejoints par deux ou trois paysans, 4 dont l’arrivée nous fit taire. Mon premier guide entra avec ses nouveaux compagnons dans le cabaret dont il m’avait parlé, et je restai seul avec le domestique.

Nous fîmes quelques pas en silence. Je croyais que le vieillard était peu communicatif, et pensais à ce que je pourrais lui dire pour le faire parler, lorsqu’il se plaça à côté de moi et prit lui-même la parole.

–Monsieur Félix, dit-il, n’est-il pas vrai que le fermier Beks vous a dit du mal de votre oncle?

–Beaucoup de mal. Comment pouvez-vous le savoir?

–C’est son habitude. Il a une grosse rancune contre M. Roobeck: un différend au sujet de quelques bonniers de terre. Il tâche de noircir partout votre oncle.

–Je ne puis donc pas ajouter foi à ses paroles?

–Un ennemi dit-il jamais la vérité, monsieur?

J’éprouvai un véritable soulagement. Dieu merci, ma frayeur, mon angoisse n’étaient pas fondées; mon bon oncle avait été calomnié par un homme que la haine poussait à l’accuser faussement.

–Je le pensais bien, m’écriai-je joyeusement. Ce qu’il me disait de la façon dont mon oncle aurait gagné sa fortune.

–Quoi! Il vous a parlé de cela? La mauvaise langue!

–N’est-ce pas, mon ami, ce sont des mensonges! Mon oncle a honnêtement gagné sa fortune dans le commerce?

–Oui, monsieur, honnêtement, aussi vrai que Corneille Sauteriot marche droit dans ses souliers.

A ces derniers mots, il secoua la tête d’un air singulier, et un sourire convulsif contracta ses traits: mais cela ne dura qu’une seconde. Le pauvre homme souffrait sans doute d’un tic nerveux.

Le fermier a essayé de me faire croire que mon oncle est un homme brutal. Cela me faisait de la peine de l’entendre parler ainsi, et je lie pouvais pas le croire, moi qui pendant tonte ma vie ai joui de ses bienfaits.

–Ce pauvre M. Roobeck souffre fort de son ancien rhumatisme et de sa goutte, répondit le domestique. Il est souvent malade, et par conséquent impatient. M. Beks en tire argument pour le traiter partout de porc-épic. Mais je vous l’assure, monsieur, au fond votre oncle est un excellent cœur.

– Merci, mon ami, je suis heureux d’apprendre que le fermier a voulu me tromper.

– Mais vous comprenez bien que votre oncle ne peut pas être un méchant homme, dit le domestique, puisqu’il se laisse dominer comme un enfant par une faible femme, par une jeune fille.

– Par une femme ! Par une jeune fille ! répétai-je avec surprise. De qui parlez-vous ?

– De votre cousine Marguerite, monsieur. Ne la connaissez-vous pas ?

– Une cousine ! Il y a une cousine auprès de mon oncle ?

– Ne vous a-t-il jamais parlé d’elle dans ses lettres ?

– Jamais ! Depuis quand est-elle auprès de lui ?

– Je vais vous le dire. J’habite avec ma sœur percluse, la maisonnette de jardinier au bout du jardin ; mais je couchais dans un cabinet à côté de la chambre de M. Roobeck pour être prêt à le soigner à toute heure de la nuit. Avant l’arrivée de mademoiselle Marguerite nous avion une servante pour faire le gros ouvrage en bas. Mais j’étais le valet de chambre ; M. Roobeck ne voulait être servi et soigné que par moi. Ce n’était pas toujours un service facile, mais je m’en acquittais avec dévouement et gratitude Il y a environ trois ans, M. Roobeck souffrit si cruellement de la goutte que pendant dix semaines il ne pût pas descendre. Il était naturellement un peu impatient. Notre servante, qui était assez volontaire, ne voulut pas souffrir ses observations, et nous quitta. Une seconde resta une semaine, et ne put s’habituer. Elle suivit la première. Il en vint une troisième, puis une quatrième, toutes y renoncèrent au bout de quelques jours, et je restai ainsi tout seul avec mon maître malade. Le pis, c’est que nous ne pouvions plus trouver une autre servante, même avec des gages doubles. Ma sœur est infirme et ne peut pas monter un escalier. Notre situation était pénible. Durant huit jours il nous fallut préparer les repas de monsieur dans notre maisonnette, et nous n’y connaissions rien. Et pendant ce temps-là votre oncle manquait des soins nécessaires. Au moment où notre détresse devenait insupportable, nous vîmes tout à coup apparaître un ange. oui, un ange…

Ici il fut pris d’un tressaillement nerveux si violent qu’il fut obligé de s’interrompre. Le même sourire singulier contracta sa bouche; mais il ne tarda pas à continuer:

–Oui, un ange, aussi vrai que Corneille Sauteriot marche droit dans ses souliers. Cet ange, ce fut Marguerite Rydams, votre cousine, la fille d’une sœur de la défunte femme de votre oncle. Elle avait été, disait-elle, obligée de faire le voyage de Gand à Menin, pour porter quelque argent à son frère qui est soldat. Elle ne voulait pas perdre cette occasion de rendre visite à son bon oncle et de s’informer de sa santé, M Roobeck m’avait défendu de laisser jamais un de ses parents s’approcher de lui, Je fis part de cette défense à sa nièce. Cela l’attrista si fort, elle me parut si naïve, si douce, si désintéressée que j’en fus ému. De plus, lorsque je me plaignis des difficultés de notre situation, elle offrit de nous aider et de faire tout l’ouvrage jusqu’à ce que nous eussions une bonne servante. Elle savait la cuisine, et tout ce qui constitue la conduite d’un ménage. C’était par pur dévouement, et par amitié pour son pauvre oncle qu’elle faisait cette offre. Elle ne voulait pas un sou de gage… Je me laissai convaincre, et au risque de fâcher M. Roobeck, je montai pour lui annoncer la visiteuse. Il se mit en fureur, en effet, parce que je n’avais pas mis immédiatement cette effrontée à la porto, Mais, sur mes instances, il consentit à la recevoir un moment, pour lui ôter en même temps, comme il disait, l’envie de revenir l’ennuyer de sa présence… J’introduisis la nièce et m’éloignai, J’entendais d’en bas retentir la voix courroucée de votre oncle, Il parla longtemps et vivement; je prévoyais que sa nièce allait redescendre tout de suite, effrayée et tout en larmes; mais j’entendis avec surprise qu’elle répondait à votre oncle sur un ton non moins vif, et qu’à la fin elle paraissait avoir le dessus. Je percevais bien le bruit de leurs voix, mais je ne distinguais pas ce qu’ils disaient. Tout à coup mademoiselle Marguerite descendit, aussi calme, aussi tranquille que s’il ne s’était rien passé. Elle me poussa un panier dans les mains et me dit: «Tenez, allez chez le boucher chercher quatre livres de bœuf à la petite côte. Vite, et soyez de retour dans un instant. Ne me regardez pas ainsi; désormais vous aurez à m’obéir; C’est la volonté de l’oncle Jean.» Et depuis ce jour-là, monsieur elle dispose de tout chez nous. Il y a des gens qui disent qu’elle a ensorcelé M. Roobeck.

–Ensorcelé? répétai-je.

–Oui, monsieur. Ce sont des enfantillages, n’est-ce pas?

Je sais mieux ce qui en est. C’est par son affabilité, son dévouement, ses soins incessants, en un mot par ses vertus qu’elle a gagné l’estime de mon maître et, depuis près de trois ans, elle l’a conservée tout entière. Il y a encore des envieux qui disent que mademoiselle Marguerite n’a eu en vue que l’héritage de M. Roobeck. Mais, bonté du ciel, cela est faux! La noble fille ne songe pas à pareilles choses. Si elle avait de l’argent elle le donnerait plutôt pour épargner la moindre peine à son cher oncle!

Pendant ses longues explications, le vieux domestique avait eu plus d’une fois son tic nerveux; mais maintenant ses hochements de tête et ses sourires grimaçants devenaient si marqués, que j’en eus grand’pitié.

–Mon ami, vous souffrez cruellement des nerfs, lui dis-je. C’est un mal douloureux, n’est-ce pas?

Il me regarda dans le blanc des yeux, comme surpris de ma question naïve, et leva les épaules f sans répondre. Nous marchâmes encore quelques temps.

Quoiqu’il m’eût parlé de ma cousine Marguerite avec grand éloge, le ton de sa voix était pourtant si singulier que je me mis à douter s’il ne me cachait pas à dessein la vérité.

Plus d’une fois je le questionnai pour tirer de lui des explications plus claires, mais il répétait ses premières affirmations de la même manière.

Si son but avait été de me mettre en défiance contre elle, il l’avait parfaitement atteint. Une jeune fille qui en quelques minutes exerce une influence sans bornes sur un vieil homme malade, et se rend maitresse de son ménage, cela me paraissait tout au moins étonnant. Il n’était cependant pas dans ma nature confiante de soupçonner quelqu’un sur des paroles douteuses, et je luttais en moi-même contre le sentiment défavorable qui voulait se glisser dans mon âme.

–Dites-moi, brave homme, demandai-je, ma cousine est-elle encore jeune?

Il secoua la tête.

–Est-elle vieille?… Pas vieille non plus? Elle doit être pourtant vieille ou jeune.

–Son visage ne porte pas d’âge, monsieur, répondit-il. Mais moi je lui donnerais trente ans environ.

–Est-elle jolie?

–Non, pas jolie.

–Laide, alors?

–Elle est un peu grêlée. Peut-on dire pour cela qu’elle est laide! C’est affaire de goût; mais elle est grande et maigre, et douce et amicale et ranche, que c’est à ne pas le dire; et c’est une chose merveilleuse que le désintéressement avec lequel elle soigne son vieil oncle, et la tendresse filiale qu’elle a pour lui, aussi vrai que Corneille sauteriot marche droit dans ses souliers!

A ces mots il secoua encore nerveusement la tête.

Je ne savais que croire. Cet être incompréhensible était-il faible d’esprit, ou en voulait-il à Marguerite. Elle lui avait repris l’empire qu’il semblait avoit excercé auparavant sur mon oncle. Était-ce cela? Mais il ne parlait d’elle qu’avec les plus grands éloges! Cependant ses paroles ne laissaient pas de m’inquiéter beaucoup.

Nous approchions de Visseghem, la tour de l’église s’élevait un peu plus loin au-dessus d’un épais rideau d’arbres.

Bientôt la route nous mena du milieu d’une cinquantaine de maisons éparses autour d’un moulin à vent.

–C’est le hameau de Blekhout, dit le domestique. Il appartient à notre commune. Cette tête qui nous regarde par une lucarne du moulin, c’est maître Gaspard Vlierings, le roi de la société de Saint-Sébastien, le meilleur archer des environs La maison là-bas, avec des volets verts et un jardinet devant la porte, est une propriété de votre oncle. C’est là que demeure le maître d’école Thomas Bokstal. Il n’a pas une bonne santé, et fait maigre chère, avec ses quatre petite enfants. Il a trop peu d’élèves; la plupart de nos garçons vont à l’école au village, chez lx sacristain.

Nous entrions dans une longue rue bordée de deux côtés de jolies maisons bien bâties. Ça en là les gens venaient sur le pas de leur porte m’examinaient curieusement. Le domestique qui portait mon sac leur faisait deviner qu’il me conduisait chez monsieur Roobeck. Je voyais à leurs regards qu’ils faisaient à ce sujet toute sorte de suppositions. Quelques-uns des plus hardis interpellaient Corneille pour apprendre de lui ce qu’ils désiraient savoir; mais il continuait son chemin sans rien dire.

Nous arrivâmes ainsi au bout de la rue et débouchâmes sur une grande place presque carrée, plantée de tilleuls.

Sauteriot dit en étendant le doigt:

–Voyez-vous là-bas, au bout de la place, cette grande maison,–la plus grande de toutes,– avec ses dix fenêtre fermées? C’est la maison de votre oncle. Quand il est malade et ne peut descendre, les volets vers la rue restent toujours clos. Les gens connaissent cela, et ils savent qu’alors il ne veut recevoir personne, même pour affaires urgentes, à droite de la maison c’est la grille de notre jardin. A gauche demeure maître Verdillen, , le plus grand ennemi de M. Roobeck.

–Son plus grand ennemi?

–Oui. Il faut savoir que maître Verdillen est .charpentier. Le bruit continuel de sa scie et de son marteau ennuyait M. Roobeck. Votre oncle voulait racheter sa maison à un prix très élevé, et le faire ainsi déménager. Mais Verdillen, qui est en homme fêtu et qui a le sac aussi ne voulait pas en entendre parler. Et de là est venue une grossequerrelle.Votre oncle et maitre Verdillen se sont, en plein marché, devant tout le monde, jeté un tas d’injures à la tête. Depuis lors ils ne se saluent même plus… Que dites-vous de notre église? Grande et belle pour un village, pas vrai?… Voyez la licorne dorée au-dessus de cette porte ronde. C’est brasserie de Frans Frans Cools qui fait la meilleure bière des environs Plus loin c’est l’huilerie de M. Bakkerzeal : Un richard…

Je n’écoutais plus son bavardage Encore une centaine de pas, et nous allions atteindre la maison de mon oncle. Quel sort m’y attendait? Qu’y avait-il de fondé dans toutes les paroles de mauvais augure qui m’avaient assailli depuis deux heures? Mon onde était-il un homme dur et égoïste ? Cela me semblait impossible… mais cousine, la cousine ?

Plus nous approchions, plus mon cœur battait et quand le domestique mit la clef dans la serrure et ouvrit doucement la porte pour ne fis faire * de bruit, je me sentis trembler.

Il me conduisit toujours marchant sur la pointe du pied, dans une assez grande chambre éclairée par deux fenêtres s’ouvrant sur le jardin. Il ne montra un siège et ne dit à demi-voix:

–Veuillez attendre un moment; mademoiselle Marguerite doit être en haut. Je vais l’avertir de votre arrivée.

–Conduisez-moi plutôt près de mon oncle, murmurai-je.

–C’est défendu, répondit-il; M. Roobeck dort probablement; c’est son heure. Un peu de patience, monsieur, cousine Marguerite va venir out de suite.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
250 p. 1 illustration
ISBN:
4064066325022
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