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Hans Christian Andersen

Le camarade de voyage


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334550

Table des matières

SOUS LE SAULE

I

II

III

IV

V

LES AVENTURES DU CHARDON

LA FILLE DU ROI DE LA VASE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

LE SCHILLING D’ARGENT

I

II

I

II

III

LE SAPIN

LE PORCHER

LA PETITE SIRÈNE

LA SOUPE A LA BROCHETTE

I

II

III

IV

V

CINQ DANS UNE COSSE

L’HISTOIRE D’UNE MÈRE

LE VILAIN PETIT CANARD

SOUS LE SAULE

Table des matières

I

Table des matières

Le pays autour de la petite ville de Kjoegé, en Seeland, est très-nu. Elle est au bord de la mer; la mer est toujours une belle chose; mais le rivage de Kjoegé pourrait être plus beau qu’il n’est. Partout vous ne voyez autour de la ville qu’une plaine tout unie; rien que des champs, pas d’arbres; et la route est longue jusqu’au bois le plus prochain.

Cependant, quand on est né dans un pays et qu’on y est bien attaché, on y découvre toujours quelque chose qu’on trouve ravissant et que plus tard on désire revoir, même lorsqu’on habite les plus délicieuses contrées.


Et à Kjoegé il y a, en effet, à l’extrémité de la petite ville, le long du ruisseau qui se jette dans la mer, quelques pauvres jardinets où, en été, l’on peut, avec un peu de bonne volonté, se croire comme au paradis.

C’est ce que s’imaginaient notamment deux enfants de familles voisines qui venaient jouer là après s’être glissés à travers les groseilliers qui séparaient les jardinets de leurs parents. Dans l’un se trouvait un sureau, dans l’autre un vieux saule. C’est sous ce dernier arbre que les enfants se plaisaient surtout. On leur avait permis de se tenir sous le saule, quoiqu’il fût bien près du ruisseau, et qu’ils eussent pu tomber à l’eau; mais l’œil de Dieu veille sur les petits. Sans cela, ils seraient aussi par trop à plaindre.

Les deux enfants, du reste, prenaient bien garde au ruisseau. Le petit garçon même redoutait tant l’eau que, l’été, sur la plage, il n’y avait pas moyen de le décider à se tremper dans la mer, où les autres enfants aimaient tant à barboter. On le taquinait, on se moquait de lui. Il lui fallait supporter ces railleries en patience. Mais Jeanne, sa petite camarade, rêva une fois qu’elle voguait sur les vagues dans une barque, et que lui (il s’appelait Knoud) s’avançait vers elle; et l’eau lui monta jusqu’au cou, puis par-dessus la tête, et il finit par disparaître. Dès le moment que le petit Knoud apprit ce rêve, il ne supporta plus les plaisanteries des autres garçons. Il avait été à l’eau; Jeanne l’y avait vu en songe. En réalité, il ne s’y hasarda jamais; mais qu’il était fier de ce qu’il avait fait dans le rêve de sa petite amie!

Leurs parents, qui étaient pauvres, se voyaient souvent. Knoud et Jeanne jouaient ensemble dans les jardins et sur la route, dont les fossés étaient plantés d’une rangée de saules. Ces arbres n’avaient pas grande mine, avec leurs têtes découronnées; aussi n’étaient-ils point là pour la montre, mais pour le profit. Le vieux saule du jardinet, lui, était plus beau; ses longues branches formaient un berceau où les deux enfants aimaient à se nicher.

Dans la petite ville se trouve une grand’place où se tient le marché. Au temps de la foire, on y voyait de longues rues formées de tentes et de baraques où s’étalaient des rubans, des jouets, des bottes et tout ce qu’il est possible de désirer. La foule s’y pressait. Parmi les boutiques, il y avait une grande boutique de pain d’épice; et ce qui était une bonne fortune sans pareille, c’est que le marchand de pain d’épice venait toujours, pendant la foire, loger chez les parents du petit Knoud. Celui-ci attrapait de temps en temps quelque bon morceau de pain d’épice, et Jeanne en recevait naturellement sa part.

Mais ce qui était peut-être plus charmant encore, c’est que le marchand savait toutes sortes de contes sur toutes choses imaginables, même sur ses pains d’épice. Un soir il conta à ce propos une histoire qui fit sur les deux enfants une impression si profonde, qu’ils ne l’oublièrent de leur vie. Le mieux est donc que vous la sachiez aussi, d’autant qu’elle n’est pas longue.

«J’avais à la montre de ma boutique, dit-il, deux jeunes gens de pain d’épice, l’un un homme avec un chapeau, l’autre une demoiselle sans chapeau. Ils n’avaient de figure humaine que d’un côté ; il ne fallait pas les considérer de l’autre. Du reste, les hommes sont de même; il n’est pas bon de regarder leur envers. Le bonhomme avait à gauche une amande amère, c’était son cœur. La demoiselle était toute pétrie de miel. Ils se trouvaient à ma montre comme échantillons; ils y demeurèrent si longtemps qu’ils finirent par s’aimer. Mais ils ne s’en témoignèrent rien l’un à l’autre. Il fallait bien pourtant qu’ils se dissent quelque chose, s’ils voulaient que leur tendresse aboutît à quelque chose.

«C’était à lui, comme homme, à prononcer le premier «mot,» pensait-elle tout bas. Elle eût souhaité seulement de savoir s’il payait son affection de retour.


«Quant aux idées du jeune homme, elles étaient plus vastes, comme le sont d’ordinaire celles du sexe viril. Il rêvait qu’il était un gamin des rues, comme il en voyait tant passer devant lui, et qu’il possédait quatre schillings (quatre sous) avec lesquels il achèterait la demoiselle pour la manger.

«Ils continuèrent à reposer des jours et des semaines derrière ma vitrine. A la longue ils se desséchèrent. Les idées de la jeune fille devenaient d plus en plus tendres et dignes d’une femme:

«Je suis déjà bien heureuse, soupira-t-elle,

«de m’être trouvée si longtemps à côté de lui!»

«Et crac! la voilà qui se fendit en deux et trépassa.

«Si elle eût connu mon amour, se dit l’autre,

«elle eût probablement supporté l’existence.» Voilà l’histoire, et en voici les deux héros, continua le marchand. Ce ne sont pas les premiers pains d’épice venus; ce sont des personnages remarquables, qui témoignent que l’amour muet ne mène jamais à rien. Tenez, je vous les donne.»

Il remit à Jeanne le bonhomme, qui était encore entier. Knoud reçut les deux morceaux qui formaient jadis la demoiselle. Mais les enfants se sentaient tellement saisis par cette touchante histoire qu’ils n’avaient pas le cœur de manger les deux amoureux.

Le lendemain ils les emportèrent au cimetière. Ils s’assirent sur l’herbe, près du mur de l’église, qui, hiver comme été, est tapissé de riches guirlandes de lierre. Ils placèrent les pains d’épice dans une niche au milieu de la verdure, en plein soleil, et racontèrent à une troupe d’autres enfants toute l’histoire de l’amour muet qui ne vaut rien.

L’histoire fut trouvée charmante; mais, quand ils voulurent regarder de nouveau le couple infortuné, on s’aperçut que la demoiselle avait disparu: un grand garçon l’avait dévorée par pure méchanceté. Knoud et Jeanne en pleurèrent à chaudes larmes; puis à la fin, probablement pour ne pas laisser le jeune homme seul au monde, ils le mangèrent; mais l’histoire, ils ne l’oublièrent jamais.

Ils continuèrent à jouer ensemble sous le sureau et sous le saule. La petite fille chantait les plus belles chansons du monde, d’une voix claire comme le son d’une cloche d’argent. Knoud, lui, n’avait pas de voix pour chanter, mais il savait par cœur les paroles, et c’est déjà quelque chose. Les gens de Kjoegé, même la femme du bimbelotier, qui avait habité la capitale, s’arrêtaient pour écouter Jeanne chanter.

«Cette petite, disait la dame, a vraiment une voix délicieuse.»

C’étaient là des jours heureux, mais ils ne durèrent pas. Les deux familles se séparèrent. La mère de Jeanne mourut, et son père avait l’intention de se remarier, et cela dans la capitale où, lui avait-on dit, il pourrait mieux gagner son pain en devenant messager dans une bonne maison, emploi lucratif qui lui était promis. Au départ, les voisins versèrent des larmes; les enfants éclatèrent en sanglots. On promit de s’écrire au moins une fois l’an.

II

Table des matières

Knoud fut placé comme apprenti chez un cordonnier. Il était trop grand pour qu’on le laissât courir les champs à ne rien faire. C’est alors qu’il fut confirmé. Combien il eût souhaité, en ce jour de fête, d’être à Copenhague auprès de la petite Jeanne! Hélas! il ne sortit pas de Kjoegé. Il n’avait jamais vu la capitale, bien qu’elle ne soit qu’à cinq milles de distance de la petite ville. Quand le temps était clair, Knoud apercevait, au delà du golfe, les hautes tours de Copenhague, et, le jour de la confirmation, il vit même reluire distinctement au soleil la croix dorée de l’église Notre-Dame. Comme ses pensées volaient auprès de Jeanne!

Pensait-elle encore à lui? Oui; vers Noël arriva une lettre de son père annonçant qu’ils prospéraient très-bien à Copenhague, et que Jeanne notamment pouvait, à cause de sa belle voix, s’attendre à beaucoup de bonheur. Elle avait déjà un emploi à la comédie, à celle où l’on chante; elle y gagnait un peu d’argent, et c’était elle qui envoyait aux chers voisins de Kjoegé un écu pour s’amuser le soir de Noël. Elle les priait de boire à sa santé ; c’était ce qu’elle avait ajouté de sa main dans un post-scriptum à la lettre, et il y avait encore:

«Bien des amitiés à Knoud.»

Toute la famille pleura à la lecture de cette lettre. C’étaient là pourtant de bonnes nouvelles; aussi pleuraient-ils de joie. Tous les jours Jeanne avait occupé la pensée de Knoud; et maintenant il voyait qu’elle pensait aussi à lui. Plus le temps approchait où il aurait fini son apprentissage, plus il lui paraissait évident qu’elle devait être sa femme. A cette idée, un gai sourire se jouait sur ses lèvres, et il tirait son fil deux fois plus vite; il lui arriva même, en appuyant de toutes ses forces contre le tire-pied, de s’enfoncer profondément l’alêne dans le doigt; mais cela lui était bien égal. Il se disait que certainement il ne jouerait pas le rôle d’un muet, comme avaient fait les deux jeunes gens de pain d’épice, et que leur histoire lui servirait de leçon.

Le voilà passé compagnon. Il a le sac serré sur le dos. Pour la première fois il se rend à Copenhague, où il est déjà engagé chez un maître. Combien Jeanne sera surprise et joyeuse! Elle compte à présent dix-sept ans et lui dix-neuf.

Il voulait acheter à Kjoegé un anneau pour elle; mais il réfléchit qu’il en trouverait de bien plus beaux à Copenhague. Il dit adieu à ses parents, et par un jour d’automne pluvieux, il quitta à pied sa ville natale. Les feuilles tombaient des arbres. Il arriva tout trempé dans la capitale et se rendit chez son nouveau maître.


Dès que vint le premier dimanche, il s’apprêta pour rendre visite au père de Jeanne. Il tira dehors ses habits neufs et un beau chapeau, acheté à Kjoegé, qui lui allait fort bien. Jusqu’ici Knoud n’avait porté que la casquette.

Il trouva la maison qu’il cherchait et monta bien des escaliers. Il lui semblait qu’il allait avoir le vertige. Il considérait, non sans effroi, comment les gens sont juchés les uns au-dessus des autres dans cette terrible capitale.

Dans la chambre, tout avait un air d’aisance. Le père de Jeanne le reçut très-amicalement. Sa nouvelle femme ne connaissait pas Knoud; elle lui offrit cependant une poignée de main et une bonne tasse de café.

«Cela va bien faire plaisir à Jeanne de te revoir, dit le père; tu es vraiment devenu un fort gentil garçon. Tu vas la voir. Oh! c’est une fille qui me donne bien de la joie, et qui, avec l’aide de Dieu, m’en donnera plus encore. Elle a là une chambre pour elle toute seule, et c’est elle-même qui en paye le loyer.»

Le brave homme frappa discrètement à la porte, comme s’il était un étranger, et ils entrèrent. Comme tout était charmant dans cette chambrette! On n’aurait rien trouvé de plus beau chez la reine, pensa Knoud, c’était impossible: il y avait là des tapis, des rideaux qui descendaient jusqu’à terre, une chaise recouverte de velours; partout des fleurs, des tableaux et une glace où l’on risquait de mettre le pied, tant elle était grande: elle était grande comme une porte.

Knoud vit toutes ces merveilles d’un seul coup d’œil; il n’avait cependant d’yeux que pour Jeanne, qui était devant lui. C’était une demoiselle; elle était tout autre que Knoud ne se l’imaginait, mais bien plus belle. Dans tout Kjoegé il n’y avait pas une seule jeune fille comme elle; elle avait l’air si distingué qu’elle en était presque imposante. Elle regarda Knoud d’un air étonné, mais un instant seulement; puis elle se précipita vers lui comme si elle allait l’embrasser; elle ne le fit pas, mais en fut bien près.

Oui, elle se réjouissait de tout son cœur de revoir son ami d’enfance. N’avait-elle pas des larmes dans les yeux? Que de questions elle se mit à lui adresser! Elle demanda des nouvelles de tout le monde, des parents de Knoud, du père Saule et de la mère Sureau, ainsi qu’ils appelaient autrefois leurs chers arbres, comme si c’étaient des êtres vivants. «Après cela, pourquoi n’auraient-ils pas été doués de vie, dit Jeanne, puisque les pains d’épice eux-mêmes en ce temps-là s’animaient dans un conte qui me revient à la mémoire?» Jeanne se rappelait les bonshommes du marchand de la foire, leur amour muet, le long séjour qu’ils avaient fait l’un près de l’autre à l’étalage, jusqu’à ce que l’un d’eux se brisât en deux morceaux. Elle rit au souvenir de cette histoire; quant à Knoud, le sang lui était monté aux joues et son cœur battait deux fois plus vite que d’ordinaire, «Non, se dit-il, Dieu soit loué ! elle n’est pas du tout devenue fière.»

Ce fut encore elle, il le remarqua bien, qui le fit inviter par ses parents à rester toute la soirée. Plus tard, elle prit un livre et fit une lecture à haute voix. Il semblait à Knoud que ce qu’elle lisait avait rapport à son amour, tant les pensées de l’auteur étaient en harmonie avec les siennes. Puis elle chanta une chanson toute simple, mais pour Knoud, ces quelques vers étaient tout un poëme où, s’imaginait-il, débordait le cœur de la jeune fille. Certainement elle aimait Knoud, il n’y avait pas à en douter. Les larmes coulèrent sur les joues du jeune homme à cette pensée; il ne put les retenir. Il ne savait plus proférer une parole. Il lui semblait qu’il devenait entièrement bête; et cependant elle lui pressa la main et dit: «Tu as un bon cœur, Knoud, reste toujours tel que tu es.»

Ce fut là une soirée sans pareille; dormir ensuite, il n’y fallait pas songer, et Knoud, en effet, ne ferma pas l’œil du reste de la nuit.

Lorsqu’il avait pris congé, le père de Jeanne lui avait dit: «Eh bien, maintenant tu ne nous oublieras pas tout à fait; tu ne laisseras point passer l’hiver entier sans revenir nous voir?»

Il lui était d’avis que, sur ces paroles, il pouvait très-bien y retourner le dimanche suivant et il en avait l’intention, ce qui ne l’empêchait pas, le soir, après le travail (et l’on travaillait à la lumière), de se promener à travers la ville et de passer toujours par la rue où Jeanne habitait. Il regardait les fenêtres de sa chambre, qui étaient presque toujours éclairées. Une fois il aperçut distinctement l’ombre de la jeune fille sur le rideau. Quelle belle soirée ce fut pour lui! Madame la maîtresse n’aimait pas du tout ces continuelles sorties du soir; elle secouait la tête en signe de mauvais présage. Le maître souriait et disait: «C’est un jeune homme; il faut bien que jeunesse se passe.»

«Dimanche, nous nous verrons, pensait Knoud, et je lui dirai qu’elle possède toute mon âme, et qu’elle doit devenir ma femme. Je ne suis qu’un pauvre apprenti cordonnier, mais bientôt je serai maître; je travaillerai, je peinerai autant qu’il le faudra. Oui, je m’expliquerai franchement. L’amour muet ne mène à rien. L’histoire des pains d’épice me l’a dès longtemps prouvé.»

Le dimanche arriva, et Knoud se présenta; mais quel malheur! ils étaient tous invités à une soirée en ville. Knoud ne partant pas, il fallut le lui dire: Jeanne lui pressa la main et lui demanda: «As-tu déjà été au théâtre? Il faut pourtant que tu y ailles une fois. Je chante mercredi, et si ce jour-là tu es libre, je t’enverrai un billet. Mon père sait où demeure ton maître.»

Comme c’était affectueux de sa part! Le mercredi, à midi, il reçut, en effet, une enveloppe cachetée, sans un mot d’écrit dedans, mais le billet y était. Le soir, Knoud alla pour la première fois au théâtre. Il y vit Jeanne: qu’elle était belle et gracieuse! Il est vrai qu’on la mariait à un étranger, mais ce n’était que de la comédie, qu’une feinte. Knoud le savait. Sans cela, elle n’aurait pas eu certainement le cœur de lui envoyer un billet pour qu’il vît de ses yeux une pareille chose. Tout le monde frappait des mains et s’extasiait tout haut, et Knoud criait: Hourra!

Oui, le roi lui-même souriait à Jeanne, montrant combien il avait de plaisir à l’entendre! Que Knoud se sentait peu de chose! «Mais je l’aime tant, se disait-il, et elle m’aime bien aussi; cela égalise tout. Cependant l’homme doit prononcer le premier mot; c’est ce que pensait la demoiselle de pain d’épice. Son histoire renferme plus d’une leçon.»

Dès que vint le dimanche, il retourna chez ses amis. Il était aussi ému que le jour de sa confirmation. Jeanne était seule et le reçut; cela ne pouvait pas mieux se rencontrer.


«C’est bien d’être venu, dit-elle; je pensais t’envoyer mon père; mais j’avais le pressentiment que tu viendrais ce soir. Car j’ai à te dire que vendredi je pars pour la France; il le faut pour que je parvienne à quelque chose de sortable.»

Il sembla à Knoud que tout dans la chambre tournait sens dessus dessous. Il sentait son cœur prêt à se briser en mille pièces. Pas une larme ne lui vint aux yeux, mais on voyait bien quel était son chagrin.

«Brave et fidèle garçon!» dit-elle. Cela dénoua la langue de Knoud. Il lui dit avec quelle ardeur il l’aimait et qu’elle devait devenir sa femme. Mais dès qu’il eut prononcé ces mots, il vit Jeanne changer de couleur et pâlir. Elle laissa aller sa main et répondit d’un ton sérieux et affligé : «Ne te rends pas malheureux, Knoud, et ne me rends pas malheureuse aussi. Je serai toujours pour toi une bonne sœur, en laquelle tu peux avoir confiance; mais jamais plus.» Et elle passait sa douce main sur le front brûlant de Knoud: «Dieu nous donne la force, dit-elle encore, de venir à bout des choses difficiles, pourvu que nous ayons de la volonté et du courage.»

En ce moment sa belle-mère entra dans la chambre.

«Knoud est hors de lui parce que je pars en voyage, dit Jeanne. Sois donc un homme!» En parlant ainsi, elle mettait sa main sur l’épaule du jeune Knoud, faisant semblant qu’il n’eût été question entre eux que de voyage et pas d’autre chose. «Tu es un enfant, continua-t-elle; il faut qu’à présent tu sois bon et raisonnable, comme autrefois sous le saule, quand nous étions petits.»

Le monde paraissait à Knoud être sorti de ses gonds; ses pensées étaient comme un fil détaché qui voltige çà et là, poussé par le vent. Il restait là, il ne savait pas si on l’avait prié de rester; mais Jeanne et la belle-mère étaient amicales et compatissantes. Jeanne lui versa du thé, et chanta. Sa voix ne résonnait pas comme autrefois, mais elle était incomparablement belle. Le cœur du jeune homme se dilatait à l’entendre. Puis ils se séparèrent. Knoud ne tendait pas la main à Jeanne. Elle le comprit et dit: «Tu donneras pourtant la main à ta sœur en la quittant, mon vieux camarade d’enfance! » Et elle souriait à travers les larmes qui coulaient sur ses joues, et elle répéta le nom de frère. Oui, c’était là une belle consolation. Ainsi se firent leurs adieux.


III

Table des matières

Elle s’embarqua pour la France. Tous les jours Knoud errait longtemps à travers les rues de Copenhague. Les autres compagnons de l’atelier lui demandaient pourquoi il se promenait toujours ainsi plongé dans ses réflexions. Ils l’engagèrent à prendre part à leurs plaisirs. «Il faut s’amuser pendant qu’on est jeune!» lui disaient-ils.

Il alla avec eux à la salle de danse. Il y avait là beaucoup de jolies jeunes filles. Aucune n’était aussi jolie que Jeanne. Là où justement il croyait pouvoir l’oublier, il eut au contraire son image plus présente à la pensée.

«Dieu nous donne de la force, avait-elle dit, pourvu que nous ayons de la volonté et du courage. » Il se rappelait cette parole et elle lui inspirait des sentiments de piété. Les violons résonnèrent en ce moment, et les jeunes filles dansèrent une ronde. Il tressaillit d’effroi. Il lui paraissait qu’il était dans un endroit où il n’aurait pu conduire Jeanne, et cependant elle y était, puisqu’il la portait dans son cœur. Il sortit et courut, à travers les rues, passant devant la maison où elle avait demeuré. Là il faisait sombre; tout était vide et désert. Le monde suivait son chemin, et Knoud le sien.

L’hiver vint et les eaux gelèrent. La nature changea d’aspect et l’on eût dit partout des apprêts funèbres. Mais lorsque le printemps revint et que le premier bateau à vapeur reprit la mer, Knoud fut saisi du désir de voyager au loin, au loin, ailleurs qu’en France.

Il boucla son sac et s’en alla au loin, au loin, à travers l’Allemagne, de ville en ville, sans séjourner ni s’arrêter. Ce ne fut que lorsqu’il entra dans l’antique et curieuse cité de Nuremberg qu’il lui sembla qu’il redevenait maître de ses pieds, et qu’il se décida à y rester.

Nuremberg est une ville singulière, qui a l’air d’une image découpée dans quelque vieille chronique historiée.

Les rues serpentent capricieusement; les maisons n’y aiment pas à se suivre en rang et évitent la ligne droite. Partout des pignons flanqués de tourelles. Des statues sortent des murailles surchargées de sculptures bizarres. Du haut des toits de structure singulière, des gargouilles, sous forme de dragons, de lièvres, de chiens aux longues jambes, s’élancent jusqu’au milieu de la rue.

Knoud, le sac au dos, s’arrêta sur la place du Marché. Il resta debout près d’une vieille fontaine ornée de superbes statues de bronze figurant des personnages bibliques et historiques, entre lesquels les jets d’eau s’élancent. Une jolie servante y puisait précisément de l’eau. Knoud, fatigué par la marche, avait grande soif; elle lui présenta à boire, et lui donna aussi une des roses d’un bouquet qu’elle portait à la main. Cela parut au jeune homme d’un bon augure.

De puissants sons d’orgue venant d’une église-voisine se firent entendre et lui rappelèrent son pays. Ils lui semblaient tout pareils à ceux qui faisaient résonner l’église de Kjoegé. Il entra dans le vaste sanctuaire. Le soleil, y pénétrant à travers les vitraux de couleur, éclairait les rangées de hauts et sveltes piliers. La piété remplit les pensées de Knoud, et la paix et le repos rentrèrent dans son cœur.

Il chercha et trouva à Nuremberg un bon maître; il demeura chez lui et apprit la langue allemande.

Les anciens fossés qui entouraient les fortifications de la ville sont divisés et convertis en jardins potagers; mais les hautes murailles avec leurs tours massives sont encore debout. Le chemin couvert existe toujours. Le cordier y tourne sa corde. Dans les fentes des vieux murs, les sureaux croissent par bouquets touffus, avançant leurs branches au-dessus des petites maisonnettes basses qui sont adossées aux fortifications. Dans l’une de ces maisonnettes habitait le maître chez qui travaillait Knoud. Au-dessus de la mansarde où le jeune homme se tenait assis, un beau sureau étendait son feuillage.


Knoud resta là un été et un hiver; mais le printemps vint ensuite, et alors il ne put y tenir. Le sureau fleurit; il remplissait l’air de senteurs. Il rappelait à Knoud un autre sureau, et le jeune homme se sentait reporté dans le jardinet de Kjoegé. Alors il quitta ce maître pour en chercher un autre dans l’intérieur de la ville, où il ne poussait pas de sureau.

Son nouvel atelier était proche d’un vieux pont, au-dessous duquel roulait un ruisseau rapide qui faisait tourner bruyamment une roue de moulin. L’eau passait entre des maisons qui avaient toutes de vieux pignons délabrés; on eût dit qu’elles allaient les secouer dans le ruisseau. Là ne poussait pas de sureau, mais juste en face de l’atelier se dressait un grand vieux saule qui s’accrochait par ses racines à la maison pour ne pas être entraîné par le torrent. Il laissait une partie de ses branches pendre dans le ruisseau, comme celui du jardin de Kjoegé.

Oui, Knoud avait passé de la mère Sureau au père Saule. Les soirs de clair de lune, le saule avait quelque chose qui lui allait au cœur, l’attendrissait et le décourageait. Il ne put y tenir. Pourquoi? demandez-le au saule, demandez-le au sureau en fleur.

Il dit adieu à son maître de Nuremberg et quitta la ville. A personne il ne parlait de Jeanne. Il ensevelissait son chagrin au fond de lui-même. L’histoire des pains d’épice lui revenait parfois à la mémoire, et il en comprenait mieux que jamais le sens profond. Il savait pourquoi le bonhomme avait à gauche une amande amère. Le cœur de Knoud était aussi plein d’amertume. Jeanne, au contraire, qui avait toujours été si douce et si affectueuse, n’était — elle pas tout sucre et tout miel comme la demoiselle du naïf récit?

Sa pensée s’étant arrêtée à ces souvenirs, il se sentit oppressé. A peine pouvait-il respirer. Il crut que la courroie de son sac en était cause, il la desserra. Cela ne servit à rien. Pour lui, il y avait deux mondes dans lesquels il vivait: le monde extérieur qui l’environnait, et celui qui était au fond de son âme, monde de souvenirs et de sentiments; c’est dans celui-ci qu’il habitait le plus souvent, et à l’autre il demeurait à peu près étranger.

Ce n’est que lorsqu’il aperçut les hautes montagnes que son esprit se détacha des mornes pensées et prit garde aux choses du dehors. A ce spectacle grandiose, ses yeux se remplirent de larmes.

Les Alpes lui apparurent comme les ailes ployées de la terre. «Qu’arriverait-il, se disait-il, si elle déployait et étendait tout à coup ces ailes immenses avec leurs forêts sombres, leurs torrents, leurs masses de neige? Sans doute, la terre, au jugement dernier, s’élèvera ainsi portée dans l’infini, et, comme une bulle de savon au soleil, elle se dispersera en des millions d’atomes dans l’éclat des rayons de la divinité. Oh! que n’est-ce aujourd’hui le jugement dernier?» disait Knoud en soupirant.

Il traversa un pays qui lui parut un magnifique verger. Du haut des balcons des chalets, les jeunes filles qui battaient le chanvre le saluaient de la tête; il leur répondait honnêtement, mais sans jamais ajouter une parole gaie, comme font d’ordinaire les jeunes gens de son âge.

Lorsqu’à travers les épaisses feuillées, il découvrit les grands lacs aux eaux verdâtres, il se souvint de la mer qui baigne le rivage où il était né, et de la baie profonde de Kjoegé. La mélancolie envahit son âme, mais ce n’était déjà plus de la douleur.

Il vit le Rhin tout entier se précipiter du haut d’un rocher et s’éparpiller en des millions de gouttes qui forment une masse blanche et nuageuse à travers laquelle les couleurs de l’arc-en-ciel se jouent comme un ruban voltigeant dans l’air. Cet imposant spectacle le fit songer à la cascade bruissante et écumante du ruisseau qui agite les roues du moulin de Kjoegé. Partout le souvenir du lieu de sa naissance le poursuivait.

Volontiers il serait resté dans une de ces tranquilles cités des bords du Rhin; mais il y croissait trop de sureaux et trop de saules. Il continua de voyager; il franchit de hautes montagnes sur des sentiers qui longeaient des rocs coupés à pic, comme une gouttière longe le faîte d’un toit. Il se trouvait au-dessus des nuages qui flottaient sous ses pieds; il entendait à une prodigieuse profondeur le fracas des torrents roulant au fond des vallées. Rien ne l’effrayait ni ne l’étonnait. Sur les sommets neigeux où fleurissent les roses des Alpes, il marchait vers les pays du soleil. Il dit adieu aux contrées du Nord, et il arriva, sous des allées de châtaigniers enlacés de vignes, à des champs de maïs. Des monts escarpés le séparaient, comme une immense muraille, des lieux qui lui avaient laissé de si tristes souvenirs. «Et il était bon que cela fût ainsi,» se disait-il.

IV

Table des matières

Devant lui était une grande et magnifique ville; les gens du pays l’appelaient Milano. Il y trouva un maître allemand qui lui donna du travail. Le maître était un vieux brave homme, et sa femme une bonne femme bien pieuse. Les deux vieux se prirent d’affection pour le compagnon étranger qui parlait peu, mais n’en travaillait que plus, et qui vivait honnêtement et chrétiennement.

Il semblait à Knoud que Dieu avait délivré son cœur du poids pesant qui l’oppressait. Son plus grand plaisir était de monter au Dôme, dont le marbre était blanc comme la neige de son pays. Il avançait à travers les tourelles pointues, les aiguilles et les arcades. A chaque recoin, à chaque ogive, de blanches statues lui souriaient. Au-dessus de lui il avait le ciel bleu; au-dessous, la ville, puis la plaine immense de la verte Lombardie, et tout au loin les hautes montagnes. Il pensait à l’église de Kjoegé, à ses murs rouges couverts de lierre; il y avait une bien grande différence entre elle et la cathédrale milanaise! Il ne désirait pas la revoir; il ne voulait plus retourner là-bas. C’est ici, derrière les montagnes, qu’il souhaitait d’être enterré.

Il y avait un an qu’il était en cette ville, et trois ans qu’il avait quitté sa patrie. Un jour son maître, pour le distraire, le conduisit, non aux Arènes voir les exercices équestres, mais bien au grand Opéra. La salle valait certes la peine d’être vue. Elle a sept étages de loges garnies toutes de beaux rideaux de soie. Du premier rang jusqu’au plus haut de l’édifice, des dames élégantes, parées comme si elles allaient au bal, étaient assises, avec des bouquets à la main. Les messieurs aussi avaient revêtu leur costume de cérémonie; beaucoup avaient des habits chamarrés d’or et d’argent. Il faisait clair comme en plein soleil; une magnifique musique retentissait. C’était bien plus beau qu’à la comédie de Copenhague. Mais là il y avait Jeanne.

Elle était aussi ici. Oui, on aurait dit un enchantement. La toile se lève, et voilà que Jeanne apparaît, couverte de pierreries et de soie, avec une couronne d’or sur la tête. Elle chanta comme les anges du bon Dieu savent seuls chanter. Elle s’avançait tout à fait sur le devant de la scène, et souriait comme Jeanne seule savait sourire. Elle regardait justement Knoud. Le pauvre garçon saisit la main de son maître, criant tout haut: «Jeanne!» Mais il n’y eut que le vieux qui l’entendit; la musique étouffa sa voix. Et le maître de Knoud, faisant un signe de tête affirmatif: «Oui, oui, dit-il, elle s’appelle bien Jeanne.» En même temps il tira une feuille de papier imprimé et y montra le nom... Le nom de Jeanne y était tout au long.

Non, ce n’était pas un rêve. Tous les assistants étaient transportés d’enthousiasme. Ils jetaient des bouquets, des couronnes. Chaque fois que Jeanne quittait la scène, ils la rappelaient; elle venait, disparaissait, revenait de nouveau.

Après le spectacle, les gens se pressaient autour de sa voiture. On détela les chevaux pour la traîner. Knoud y était au premier rang. Il était joyeux, affolé plus encore que les autres. Lorsque la voiture s’arrêta devant la maison splendidement éclairée où Jeanne était logée, il se plaça près de la portière de la voiture. Jeanne en descendit. La lumière tombait en plein sur son gentil visage. Elle souriait, remerciait tout le monde avec une douce grâce, était profondément émue. Knoud la regarda dans les yeux et elle le regarda aussi, mais ne le reconnut point. Un homme qui avait sur la poitrine une étoile étincelante de diamants lui présenta le bras: «Ils sont fiancés,» disait-on dans la foule.

Knoud rentra au logis et aussitôt il prépara son sac. Il voulait, il lui fallait absolument retourner dans sa patrie, auprès du sureau, auprès du saule. Ah! sous le saule, en une heure un homme peut repasser en esprit sa vie entière.

Les braves gens chez qui il demeurait le prièrent vivement de rester auprès d’eux. Tout ce qu’ils purent dire ne le retint pas. Ils lui firent remarquer que l’hiver était proche, que la neige tombait déjà dans les montagnes. «Il faut bien, répondit-il, que les voitures se frayent un passage; dans l’ornière qu’elles auront faite, je saurai trouver mon chemin. »


V

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Il prit son sac et son bâton et marcha vers les montagnes. Il les monta et les descendit. Ses forces diminuaient, et il ne voyait encore ni village ni maison. Il allait vers le Nord. Les étoiles étincelaient autour de lui. Ses jambes vacillaient, la tête lui tournait. Au fond de la vallée, il vit briller aussi des étoiles, comme s’il y eût un ciel au-dessous de lui aussi bien qu’au-dessus.

Il se sentait malade. Les étoiles d’en bas augmentaient sans cesse. Leur lueur devenait de plus en plus forte, et elles se mouvaient çà et là. C’était une petite ville, dont il apercevait les lumières. Quand il eut reconnu cela, il rassembla ses dernières forces et atteignit une pauvre auberge.

Il y resta la nuit et tout le jour suivant. Il avait besoin de repos et de soins. Le dégel était venu; il pleuvait dans la vallée. Dans la matinée du jour suivant, il vint un homme avec une vielle, qui joua un air qui ressemblait tout à fait à une mélodie danoise. Il fut alors impossible à Knoud de séjourner plus longtemps, il se remit en route, il marcha vers le Nord; il marcha pendant bien des journées, avec hâte, comme s’il craignait que tout le monde ne fût mort en son pays avant qu’il y arrivât.

Il ne parlait à qui que ce fût de ce qui le poussait ainsi. Personne ne se doutait de la cause de son chagrin, qui était pourtant le plus profond qu’un homme puisse ressentir. Une pareille douleur n’intéresse pas le monde, pas même vos amis, et Knoud, du reste, n’avait pas d’amis. Comme un étranger, il traversait les pays étrangers, marchant toujours vers le Nord.

Le soir survint. Il suivait la grande route. La gelée se faisait de nouveau sentir. Le pays devenait plat. On voyait des prés, des champs. Au bord de la route s’élevait un grand saule. Tout avait un air qui rappelait à Knoud son pays. Il s’assit sous l’arbre; il était bien fatigué ; sa tête s’inclina, ses yeux se fermèrent pour le sommeil.

Cela ne l’empêcha pas de remarquer que le saule abaissait et étendait ses branches au-dessus de lui. L’arbre lui apparut comme un puissant vieillard. Oui, c’était le père Saule lui-même qui le souleva dans ses bras et le porta, le fils fatigué et épuisé, dans sa patrie, sur le rivage uni de Kjoegé. Oui, c’était le père Saule en personne qui avait parcouru le monde à la recherche de son Knoud, qui l’avait trouvé et ramené dans le jardin, au bord du ruisseau, et là était Jeanne dans toute sa splendeur, avec la couronne d’or sur la tête, telle qu’il l’avait vue la dernière fois; elle lui cria de loin: «Sois le bienvenu!».


Deux figures singulières se dressaient aussi devant lui. Il les connaissait dès son enfance, mais elles avaient bien plus la forme humaine qu’alors. Elles étaient fort changées à leur avantage. C’étaient les deux pains d’épice, l’homme et la femme; ils lui tournèrent le côté droit, et vraiment ils avaient fort bonne mine.

«Nous te remercions, lui dirent-ils, tu nous as rendu un grand service. Tu nous as délié la langue, tu nous as appris qu’il ne faut pas taire ses pensées; sans quoi l’on n’aboutit à rien. Aussi avons-nous atteint notre but et nous sommes fiancés.» Ayant dit, ils traversèrent les rues de Kjocgé, la main dans la main. Ils avaient l’air tout à fait convenable, et même du côté de l’envers il n’y avait rien à redire. Ils se dirigèrent vers l’église. Knoud et Jeanne les suivaient, eux aussi, la main dans la main. L’église était là comme autrefois avec ses murailles toujours tapissées de lierre vert. La grande porte s’ouvrit à deux battants. L’orgue résonnait. Ils entrèrent dans la grande nef. «Les maîtres en avant,» dirent les fiancés de pain d’épice, et ils firent place à Knoud et à Jeanne, qui s’agenouillèrent en face de l’autel. Jeanne pencha la tète contre le visage de Knoud; des larmes froides coulaient de ses yeux; la glace qui enveloppait son cœur fondait par l’ardent amour de Knoud. Il s’éveilla alors et se trouva assis sous le vieux saule, dans un pays étranger, par une froide soirée d’hiver. Les nuages secouaient une grêle qui lui fouettait le visage.

«Cette heure-ci, dit-il, a été la plus belle de ma vie; et c’était un rêve! Mon Dieu, laissez-moi rêver encore ainsi!» Il referma les yeux, s’endormit et rêva.

Vers le matin il tomba de la neige. Le vent la poussa sur lui. Il dormait toujours. Des gens des hameaux environnants passèrent, allant à l’église. Ils virent quelqu’un étendu au bord de la route. C’était un compagnon. Il était mort de froid sous le saule.



LES AVENTURES DU CHARDON

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Devant un riche château seigneurial s’étendait un beau jardin, bien tenu, planté d’arbres et de fleurs rares. Les personnes qui venaient rendre visite au propriétaire exprimaient leur admiration pour ces arbustes apportés des pays lointains, pour ces parterres disposés avec tant d’art; et l’on voyait aisément que ces compliments n’étaient pas de leur part de simples formules de politesse. Les gens d’alentour, habitants des bourgs et des villages voisins venaient le dimanche demander la permission de se promener dans les magnifiques allées. Quand les écoliers se conduisaient bien, on les menait là pour les récompenser de leur sagesse.

Tout contre le jardin, mais en dehors, au pied de la haie de clôture, on trouvait un grand et vigoureux chardon; sa racine vivace poussait des branches de tous côtés, il formait à lui seul comme un buisson. Personne n’y faisait pourtant la moindre attention, hormis le vieil âne qui traînait la petite voiture de la laitière. Souvent la laitière l’attachait non loin de là, et la bête tendait tant qu’elle pouvait son long cou vers le chardon, en disant: «Que tu es donc beau! tu es à croquer!» Mais le licou était trop court, et l’âne en était pour ses tendres coups d’œil et pour ses compliments.

Un jour une nombreuse société est réunie au château. Ce sont toutes personnes de qualité, la plupart arrivant de la capitale. Il y a parmi elles beaucoup de jolies jeunes filles. L’une d’elles, la plus jolie de toutes, vient de loin. Originaire d’Écosse, elle est d’une haute naissance et possède de vastes domaines, de grandes richesses. C’est un riche parti: «Quel bonheur de l’avoir pour fiancée!» disent les jeunes gens, et leurs mères disent de même.

Cette jeunesse s’ébat sur les pelouses, joue au ballon et à divers jeux. Puis on se promène au milieu des parterres, et, comme c’est l’usage dans le Nord, chacune des jeunes filles cueille une fleur et l’attache à la boutonnière d’un des jeunes messieurs. L’étrangère est longtemps à choisir sa fleur; aucune ne paraît être à son goût. Voilà que ses regards tombent sur la baie, derrière laquelle s’élève le buisson de chardons avec ses grosses fleurs rouges et bleues.

Elle sourit et prie le fils de la maison d’aller lui en cueillir une: «C’est la fleur de mon pays, dit-elle, elle figure dans les armes d’Écosse; donnez-la-moi, je vous prie.»

Le jeune homme s’empresse d’aller cueillir la plus belle, ce qu’il ne fit pas sans se piquer fortement aux épines. La jeune Écossaise lui met à la boutonnière cette fleur vulgaire, et il s’en trouve singulièrement flatté. Tous les autres jeunes gens auraient volontiers échangé leurs fleurs rares contre celle offerte par la main de l’étrangère. Si le fils de la maison se rengorgeait, qu’était-ce donc du chardon? Il ne se sentait pas d’aise; il éprouvait une satisfaction, un bien-être, comme lorsque après une bonne rosée les rayons du soleil le venaient réchauffer.

«Je suis donc quelque chose de bien plus relevé que je n’en ai l’air, pensait-il en lui-même. Je m’en étais toujours douté. A bien dire, je devrais être en dedans de la haie et non pas en dehors. Mais, en ce monde, on ne se trouve pas toujours placé à sa vraie place. Voici du moins une de mes filles qui a franchi la haie et qui même se pavane à la boutonnière d’un beau cavalier.»

Il raconta cet événement à toutes les pousses qui se développèrent sur son tronc fertile, à tous les boutons qui surgirent sur ses branches. Peu de jours s’étaient écoulés, lorsqu’il apprit, non par les paroles des passants, non par les gazouillements des oiseaux, mais par ces mille échos qui, lorsqu’ on laisse les fenêtres ouvertes, répandent partout ce qui se dit dans l’intérieur des appartements, il apprit, disons-nous, que le jeune homme qui avait été décoré de la fleur de chardon par la belle Écossaise avait aussi obtenu son cœur et sa main.

«C’est moi qui les ai unis, c’est moi qui ai fait ce mariage!» s’écria le chardon, et plus que jamais il raconta le mémorable événement à toutes les fleurs nouvelles dont ses branches se couvraient.

«Certainement, se dit-il encore, on va me transplanter dans le jardin, je l’ai bien mérité. Peut-être même serai-je mis précieusement dans un pot où mes racines seront bien serrées dans du bon fumier. Il paraît que c’est là le plus grand honneur que les plantes puissent recevoir.»

Le lendemain, il était tellement persuadé que les marques de distinction allaient pleuvoir sur lui, qu’à la moindre de ses fleurs il promettait que bientôt on les mettrait tous dans un pot de faïence, et que pour elle elle ornerait peut-être la boutonnière d’un élégant, ce qui était la plus rare fortune qu’une fleur de chardon pût rêver.

Ces hautes espérances ne se réalisèrent nullement; point de pot de faïence ni de terre cuite; aucune boutonnière ne se fleurit plus aux dépens du buisson. Les fleurs continuèrent de respirer l’air et la lumière, de boire les rayons du soleil le jour, et la rosée la nuit; elles s’épanouirent et ne reçurent que la visite des abeilles et des frelons qui leur dérobaient leur suc.

«Voleurs, brigands! s’écriait le chardon indigné, que ne puis-je vous transpercer de mes dards! Comment osez-vous ravir leur parfum à ces fleurs qui sont destinées à orner la boutonnière des galants! »

Quoi qu’il pût dire, il n’y avait pas de changement dans sa situation. Les fleurs finissaient par laisser pencher leurs petites têtes. Elles pâlissaient, se fanaient; mais il en poussait toujours de nouvelles: à chacune qui naissait, le père disait avec une inaltérable confiance: «Tu viens comme marée en carême, impossible d’éclore plus à propos. J’attends à chaque minute le moment où nous passerons de l’autre côté de la haie.»

Quelques marguerites innocentes, un long et maigre plantin qui poussaient dans le voisinage, entendaient ces discours, et y croyaient naïvement. Ils en conçurent une profonde admiration pour le chardon, qui, en retour, les considérait avec le plus complet mépris.

Le vieil âne, quelque peu sceptique de sa nature, n’était pas aussi sûr de ce que proclamait avec tant d’assurance le chardon. Toutefois, pour parer à toute éventualité, il fit de nouveaux efforts pour attraper ce cher chardon avant qu’il fût transporté en des lieux inaccessibles. En vain il tira sur son licou; celui-ci était trop court, et il ne put le rompre.

A force de songer au glorieux chardon qui figure dans les armes d’Écosse, notre chardon se persuada que c’était un de ses ancêtres; qu’il descendait de cette illustre famille, et était issu de quelque rejeton venu d’Écosse en des temps reculés. C’étaient là des pensées élevées, mais les grandes idées allaient bien à un grand chardon comme il était, et qui formait un buisson à lui tout seul.

La voisine l’ortie l’approuvait fort... «Très-souvent, dit-elle, on est de haute naissance sans le savoir; cela se voit tous les jours. Tenez, moi-même, je suis sûre de n’être pas une plante vulgaire. N’est-ce pas moi qui fournis la plus fine mousseline, celle dont s’habillent les reines?»

L’été se passe, et ensuite l’automne. Les feuilles des arbres tombent. Les fleurs prennent des teintes plus foncées et ont moins de parfum. Le garçon jardinier, en recueillant les tiges séchées, chante à tue-tête:

Amont, aval! en haut, en bas!

C’est là tout le cours de la vie!

Les jeunes sapins du bois commencent à penser à Noël, à ce beau jour où on les décore de rubans, de bonbons et de petites bougies. Ils aspirent à ce brillant destin, quoiqu’il doive leur en coûter la vie.

«Comment! je suis encore ici, dit le chardon, et voilà huit jours que les noces ont été célébrées! C’est moi pourtant qui ai fait ce mariage, et personne n’a l’air de penser à moi, non plus que si je n’existais point. On me laisse pour reverdir. Je suis trop fier pour faire un pas vers ces ingrats, et d’ailleurs, le voudrais-je, je ne puis bouger. Je n’ai rien de mieux à faire qu’à patienter encore.»

Quelques semaines se passèrent. Le chardon restait là, avec son unique et dernière fleur; elle était grosse et pleine, on eût presque dit une fleur d’artichaut; elle était poussée près de la racine, c’était une fleur robuste. Le vent froid souffla sur elle; ses vives couleurs disparurent; elle devint comme un soleil argenté.

Un jour le jeune couple, maintenant mari et femme, vint se promener dans le jardin. Ils arrivèrent près de la haie, et la belle Écossaise regarda par delà dans les champs: «Tiens! dit-elle, voilà encore le grand chardon, mais il n’a plus de fleurs!

— Mais si, en voilà encore une, ou du moins son spectre, dit le jeune homme en montrant le calice desséché et blanchi.

— Tiens! elle est fort jolie comme cela, reprit la jeune dame. Il nous la faut prendre, pour qu’on la reproduise sur le cadre de notre portrait à nous deux.»

Le jeune homme dut franchir de nouveau la haie et cueillir la fleur fanée. Elle le piqua de la bonne façon: ne l’avait-il pas appelée un spectre? Mais il ne lui en voulut pas: sa jeune femme était contente. Elle rapporta la fleur dans le salon. Il s’y trouvait un tableau représentant les jeunes époux: le mari était peint une fleur de chardon à sa boutonnière. On parla beaucoup de cette fleur et de l’autre, la dernière, qui brillait comme de l’argent et qu’on devait ciseler sur le cadre.


L’air emporta au loin tout ce qu’on dit.

«Ce que c’est que la vie, dit le chardon: ma fille aînée a trouvé place dans une boutonnière, et mon dernier rejeton a été mis sur un cadre doré. Et moi, où me mettra-t-on?»

L’âne était attaché non loin; il louchait vers le chardon: «Si tu veux être bien, tout à fait bien, à l’abri de la froidure, viens dans mon estomac, mon bijou. Approche; je ne puis arriver jusqu’à toi, ce maudit licou n’est pas assez long.»

Le chardon ne répondit pas à ces avances grossières. Il devint de plus en plus songeur, et, à force de tourner et retourner ses pensées, il aboutit, vers Noël, à cette conclusion qui était bien au-dessus de sa basse condition: «Pourvu que mes enfants se trouvent bien là où ils sont, se dit-il; moi, leur père, je me résignerai à rester en dehors de la haie, à cette place où je suis né.

— Ce que vous pensez là vous fait honneur, dit le dernier rayon de soleil. Aussi vous en serez récompensé.

— Me mettra-t-on dans un pot ou sur un cadre? demanda le chardon.

— On vous mettra dans un conte,» eut le temps de répondre le rayon avant de s’éclipser.


LA FILLE DU ROI DE LA VASE

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I

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Les cigognes racontent à leurs petits bien des histoires qui se passent toutes dans les joncs des marais; elles sont appropriées à l’âge, à l’esprit des jeunes cigognes. Les toutes petites sont déjà ravies quand leur mère leur chantonne cribble crabble plouremourre; mais, quand elles ont quelques semaines de plus, elles veulent qu’il y ait un sens dans ce qu’on leur dit; elles aiment surtout à entendre raconter des histoires du temps passé où figurent des cigognes de la famille.


Des deux plus longs et plus curieux contes qui se sont conservés chez les cigognes, il y en a un qui est partout connu: c’est celui de Moïse, exposé par sa mère sur le Nil. Des cigognes l’aperçurent et voltigèrent autour du berceau, délibérant sur ce qu’il fallait faire pour sauver l’enfant; c’est ce qui attira l’attention de la fille du Pharaon.

Le second conte n’est pas connu encore des enfants des hommes. Voilà pourtant près de mille ans qu’il passe de bec en bec, d’une mère cigogne à une mère cigogne: l’une le raconte mieux que l’autre. Nous allons le raconter mieux qu’elles toutes, si la vanité humaine ne nous abuse.

Le couple de cigognes qui y joue un rôle habitait chaque été le toit de la maison de bois d’un féroce Viking, comme on appelait ces pirates du Nord qui faisaient trembler les petits-fils de l’empereur Charlemagne. Cette maison était située non loin de la grande bruyère qui couvrait, près de Skagen, les tourbières de la pointe septentrionale du Jutland. Là est aujourd’hui le cercle de Hjoerring; on peut lire, dans les manuels de géographie, la description de la vaste bruyère qui s’étend toujours sur cette contrée. Autrefois, dit-on, elle formait le fond d’une mer qui s’est soulevé peu à peu. Maintenant, ce sont, à plusieurs lieues à l’entour, des tourbières entourées de prairies humides; le sol est marécageux et vacille sous les pieds; il y pousse quelques arbres rabougris, des joncs, des myrtilles. Presque toujours d’épais brouillards s’appesantissent sur ces lieux qui, il y a soixante ans, étaient encore infestés de loups. C’est avec raison qu’on les appelle les marais sauvages. On n’a pas de peine à s’imaginer que d’eau, que de boue étaient accumulées en cet endroit, il y a mille ans, et quel pays désolé cela faisait!

L’aspect général était le même qu’à présent. Les roseaux avaient les mêmes grandes feuilles pointues, ils portaient les mêmes plumets d’un bleu brun. Les bouleaux avaient comme aujourd’hui leurs écorces blanches, leurs feuilles délicates et pendantes. Quant aux êtres vivants, les mouches, les libellules avaient comme aujourd’hui leur tunique de gaze, taillée de même. Les cigognes étaient vêtues de blanc et de noir, et portaient des bas rouges; elles n’ont point changé de costume. Les hommes seuls avaient une coupe d’habits un peu différente de celle de nos jours; quelle qu’elle fût, celui d’entre eux, maître ou serf, chasseur ou guerrier, qui osait s’avancer sur le sol mouvant des marais, avait le sort réservé à quiconque aujourd’hui s’y hasarde: il enfonçait, disparaissait, allait trouver le Roi de la vase qui, disait-on, régnait dans le grand empire souterrain des marécages. On sait bien peu de chose du gouvernement de ce potentat; n’en disons donc pas de mal, il est possible que son gouvernement soit très-paternel.

Au bord des marécages, à proximité du large bras de mer du Kattégat, s’élevait la maison du pirate normand. Elle était bâtie de grosses poutres; les caves étaient recouvertes de dalles de pierre; l’eau n’y pénétrait pas. Elle avait trois étages et au-dessus se dressait une tourelle. Sur le faîte de la tourelle un couple de cigognes avait construit son nid, où la mère cigogne couvait tranquillement ses œufs.

Un soir le papa ne revint au gîte que fort tard; il paraissait tout saisi, tout bouleversé ; ses plumes étaient hérissées.

«J’ai à te conter quelque chose d’affreux, dit-il à sa compagne.

— Tu t’en garderas bien, répondit maman cigogne; fais donc attention que je couve et que ton histoire pourrait me donner le frisson: mes œufs s’en ressentiraient, j’en suis sûre.

— Il faut que tu le saches, reprit-il: ici est arrivée la fille du roi d’Égypte qui en hiver nous donne l’hospitalité ; elle a osé entreprendre ce long voyage et... elle est perdue!

— Comment! perdue! Elle qui est de la famille des fées!... Allons, raconte vite, tu sais bien que rien ne m’est plus nuisible que l’attente dans le temps où je couve.

— Vois-tu, petite mère, la douce créature a cru à ce que disait le médecin, ainsi que tu me l’as rapporté toi-même après l’avoir entendu; elle a cru que certaines fleurs qui poussent ici dans les marais guériraient son père malade; elle est venue volant à travers les airs, sous le plumage d’un cygne, en compagnie des autres princesses qui, sous le même déguisement, viennent tous les ans ici dans le Nord pour se rajeunir. Elle est arrivée, et déjà elle a disparu.


— Tu es trop prolixe dans ton récit, dit la mère cigogne; cela m’agace d’être ainsi tenue en suspens; je me tourne et me retourne; mes œufs sont exposés à se refroidir. Allons, dépêche-toi.

— Voici donc ce que j’ai observé, ce que j’ai vu. Me promenant ce soir au milieu des joncs, là où le terrain marécageux n’enfonce pas encore sous mon poids, j’aperçois trois cygnes qui s’approchent en fendant les airs. Quelque chose dans leur façon de voler me dit: Regarde bien, ce ne sont pas de vrais cygnes, ils n’en ont que le plumage. Hé ! hé ! il n’est pas facile de nous en faire accroire, à moi ni à toi, petite mère.

— Sans doute, sans doute, fit-elle, mais passe plus vite sur ces détails de plumage et arrive tout de suite à la princesse.

— Tu te souviens, continua le père cigogne sans s’émouvoir de l’impatience de sa moitié, tu te souviens qu’au milieu du marais il y a une espèce de lac; en te soulevant un peu sur ton nid, tu peux même en découvrir d’ici une extrémité. Sur le bord de ce lac, tout contre les roseaux, gisait un grand tronc d’aune. Les trois cygnes s’y posèrent, battirent des ailes et regardèrent autour d’eux; puis, ne voyant personne, l’un d’eux jeta son plumage et je reconnus aussitôt notre princesse d’Égypte. Elle était là assise au bord des roseaux, sans autre vêtement que ses longs cheveux noirs qui la couvraient tout entière. Je l’entendis qui recommandait aux deux autres de bien faire attention à son plumage de cygne, pendant qu’elle allait plonger pour cueillir la fleur qu’elle croyait apercevoir sous l’eau du marais. Les deux autres firent un signe de tête affirmatif. Alors elles attirèrent à elles (car c’étaient aussi des princesses) l’habit de plume.

«Que vont-elles donc en faire?» me demandai-je; la princesse se le demandait probablement aussi. La réponse vint bien vite. Les deux cygnes s’élevèrent dans les airs en s’écriant: «Plonge, plonge tant que tu veux, reste dans ton marais, tu ne reverras plus l’Égypte. A quoi te servira-t-il maintenant d’avoir toujours été la favorite de notre père?» Et tout en criant ainsi elles se mirent à déchirer le plumage en mille pièces; le vent en dispersa les plumes, on eût dit une giboulée de neige. Puis elles s’enfuirent à tire-d’aile, les deux perfides princesses.

— C’est vraiment épouvantable, interrompit la mère cigogne, je ne veux plus entendre de pareilles horreurs. Voyons, dis vite ce qui se passa ensuite.

— La pauvre délaissée gémit tout haut et pleura à chaudes larmes. Ces larmes tombèrent sur le tronc d’arbre qui soudain se mit en mouvement; car ce n’était pas un aune véritable, c’était le Roi de la vase qui règne sur le vaste fond des étangs. Je le vis de mes yeux se retourner et tendre ses bras, qui ressemblaient à de longues branches couvertes d’herbes et de boue. La malheureuse enfant, effrayée, sauta en bas du tronc, se mit à courir sur le sol marécageux; mais il ne peut pas même me porter en cet endroit; elle enfonça aussitôt; le faux tronc d’arbre fit de même en l’entraînant. De grosses bulles d’air noir s’élevèrent à la place où ils s’étaient engloutis, et il ne resta plus trace de lui ni d’elle. La voilà enfermée au fond des marais; elle ne portera pas en Égypte la fleur miraculeuse. Ton cœur se serait fendu, petite mère, si tu avais vu cet affreux spectacle.

— Alors, pourquoi venir me raconter de pareilles choses, quand j’ai à soigner mes œufs? Mais, après tout, la princesse est fée, elle saura bien se tirer d’affaire. Quelqu’un viendra à son secours, tandis que si cela était arrivé à toi, à moi, à n’importe quelle cigogne, c’en serait fait d’elle pour jamais.

— Tous les jours, j’irai voir s’il se passe quelque chose de nouveau,» dit le père cigogne, et c’est ce qu’il fit en effet.

Longtemps il n’aperçut rien; enfin il vit du fond du marais s’élever une tige verte. Lorsqu’elle fut au niveau de l’eau, il en sortit une feuille qui se développa en largeur à vue d’œil; il s’y joignit un bouton de fleur. Un matin, le père cigogne, passant par là, vit le bouton s’épanouir par la force des chauds rayons du soleil, et au milieu de la corolle se trouvait une ravissante enfant, une délicieuse petite fille. Elle ressemblait tant à la princesse d’Égypte, que le père cigogne crut d’abord que c’était cette princesse même qui s’était ainsi rapetissée. Mais, en y réfléchissant, il pensa que ce devait être la fille de la princesse et du Roi de la vase; c’était pour cela, se disait-il, qu’elle reposait sur les feuilles d’iris.


«Elle ne peut pourtant pas rester là, continua-t-il à se dire. Que faire? Dans mon nid, nous sommes déjà bien du monde. Ah! une idée: la femme du Viking n’a pas d’enfant; elle en souhaite un si vivement! Ne dit-on pas communément: «C’est la cigogne qui a apporté ce petit être?» Eh bien, cette fois il en sera réellement ainsi. Je vais porter l’enfant à la femme du pirate. Quelle joie ce sera pour elle!»

Et papa cigogne fit comme il le disait: il enleva la petite du calice de la fleur, vola vers la maison du Viking. La fenêtre était close, non avec des carreaux de vitre, mais avec des peaux de vessie assez minces pour laisser filtrer la lumière. Il les troua de son bec, entra dans la salle et déposa l’enfant sur le sein même de la femme du pirate, qui dormait. Puis il vola vers son nid, au sommet de la tourelle de bois, et il raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait. Les petites cigognes eurent la permission d’écouter; elles étaient déjà assez grandelettes et assez raisonnables pour cela.

«Vois-tu, dit-il, la princesse n’est pas morte; elle a envoyé son enfant en haut au soleil, et voilà la petite pourvue d’un abri.

— C’est ce que j’ai dit dès le commencement! s’écria maman cigogne. Mais c’est assez nous occuper des autres. Pense un peu à ta propre famille. Voilà le temps de la migration qui approche; je sens par moments des tiraillements sous les ailes. Les coucous et les rossignols sont déjà partis; les cailles sont prêtes à filer dès que le vent sera favorable. Nos petits, si je ne m’abuse, se comporteront bravement pendant le voyage et nous feront honneur.»


II

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La femme du pirate fut remplie de joie, lorsqu’ en se réveillant elle trouva sur son sein la ravissante petite fille. Elle l’embrassa, la caressa; mais la petite se mit à crier épouvantablement, à se démener, à frapper des pieds et des mains; elle paraissait d’une humeur terrible. Enfin, à force de pleurer, elle s’endormit, et quand elle dormait elle était le plus joli bijou qu’on pût voir.


La Viking en était folle; son cœur ne souhaitait plus qu’une chose, c’était de faire admirer l’enfant à son mari. Celui-ci était parti pour une expédition avec ses hommes. Elle attendait son retour qu’elle croyait proche. Elle se mit avec tout son monde à préparer la maison pour la rentrée du maître. On tendit les belles tapisseries aux brillantes couleurs, qu’elle et ses suivantes avaient tissées, où elles avaient brodé les images de leurs dieux: Odin, Thor et Freïa. Les esclaves nettoyèrent pour les rendre luisants les vieux boucliers de cuivre qui devaient décorer la grande salle. On posa des coussins sur les bancs; on entassa du bois sec au milieu de la salle, à l’endroit du foyer, de sorte que la flamme pût aussitôt en jaillir. La femme du pirate mit elle-même la main à la besogne; le soir elle fut bien fatiguée et s’endormit vite.

Un peu avant le matin elle s’éveilla. Quelle ne fut pas son angoisse! l’enfant avait disparu. Elle sauta en bas de sa couche, alluma un falot et chercha partout dans la chambre. Enfin sur le lit, à la place des pieds, elle vit, non pas la petite fille, mais une énorme et affreuse grenouille. Elle se trouva presque mal à la vue de ce monstre. Elle prit une lourde barre de fer pour tuer la bête; celle-ci la regarda avec des yeux si étrangement tristes et éplorés, que la femme s’arrêta et n’osa frapper le coup.


Elle se remit à chercher dans tous les coins. La grenouille fit entendre un cri doux et plaintif. La femme en frissonna; elle courut vers la fenêtre et l’ouvrit à la hâte. Le soleil venait de se lever, il darda ses rayons vers le lit jusque sur la grosse grenouille. Aussitôt la large bouche de la bête se contracta, devint petite et vermeille, les membres se détirèrent, s’allongèrent, le corps prit une forme élégante et gracieuse, et la délicieuse petite fille de la veille reparut; il ne restait rien de la vilaine grenouille. «Qu’est-ce que ce prodige? se dit la femme du pirate stupéfaite. Est-ce un abominable rêve? Quoi qu’il en soit, reprit-elle après s’être un peu remise, voilà cette enfant chérie qui m’est rendue! » Elle l’embrassa, la serra sur son cœur; mais la petite se débattait, griffant et mordant, comme un chat sauvage.

Ce ne fut pas ce jour-là ni le suivant que le pirate revint. Il était cependant en route pour le retour. Mais le vent lui était contraire, il soufflait vers le sud. En revanche, c’était le vent favorable que les cigognes attendaient. Il en est ainsi en ce monde: le vent qui contrarie les uns est favorable aux autres.

Après que quelques jours et quelques nuits se furent passés, la femme du Viking vit bien ce qu’il en était de l’enfant. Un affreux charme pesait sur la petite. Le jour elle était ravissante comme une elfe, comme une fille du soleil, mais elle avait un caractère méchant et sauvage. La nuit, elle devenait une horrible grenouille, et alors elle était douce et humble, elle gémissait; ses yeux étaient remplis de chagrin. Il y avait là deux natures qui, au dehors comme en dedans, alternaient selon le cours du soleil. Le jour, l’enfant avait la figure, la beauté de sa mère, mais sans doute le caractère de son père. La nuit, son corps rappelait qui était son père, le fangeux monarque, mais elle avait l’âme et le cœur de sa mère. «Qui pourra rompre cette malédiction, cet enchantement fatal?» se disait la femme du Viking. Elle ne vivait plus que dans la douleur et l’angoisse. Son cœur s’était attaché à l’infortunée créature. Oserait-elle confier à son mari, qui allait revenir, ce qu’il en était de cette petite fille? Non, certes, car il est probable qu’il la ferait, selon l’usage du temps, exposer sur la grande route, pour y être recueillie par le premier venu ou pour y périr. Dans la bonté de son cœur, la Viking ne voulait pas que cela arrivât, et elle résolut de ne laisser jamais voir à son mari l’enfant que pendant le jour.

Un matin, il y eut sur le toit de la maison un grand bruit de battements d’ailes. Plus de cent couples de cigognes s’y étaient rassemblées, après s’être la nuit exercées par de grandes manœuvres à bien voler en rangs.

«Tous les mâles sont-ils ici prêts à partir? s’écria le chef, — et les femmes et les enfants aussi? Bien. En avant.

— Comme nous nous sentons légères! disaient en chœur les jeunes cigognes. Cela nous tire, nous démange jusque dans les ongles des pattes, comme si nous avions le corps rempli de grenouilles vivantes. Ah! que c’est donc beau de faire un voyage à l’étranger!

— Restez bien en ligne au milieu de nous, criaient les papas.

— Ne faites pas aller trop le bec, ajoutaient les mamans: cela fatigue la poitrine.»

Et toute la troupe s’éleva à une grande hauteur dans les airs et, se dirigeant vers le sud, disparut.

Au même moment retentit à travers la bruyère le son du cor des combats. Le pirate venait de débarquer avec ses hommes. Ils revenaient tous chargés d’un riche butin pillé sur les côtes de Cornouailles, où, comme en Bretagne, le peuple éploré chantait dans les églises: «Délivrez-nous, Seigneur, des féroces Normands!»

L’animation, le bruit, les fêtes, les plaisirs rentrèrent dans la demeure du Viking. La grosse tonne d’hydromel fut portée dans la grande salle. On mit le feu au bois entassé sur le foyer. Le sacrificateur immola des chevaux. Un immense banquet se préparait. Le prêtre aspergea les esclaves avec le sang de l’animal offert aux dieux. Le feu flamba; la fumée s’assemblait au plafond et se dispersait, s’échappant par où elle pouvait. Les poutres étaient noircies de longues traînées de suie. On était habitué à cela, les cheminées n’étaient pas encore inventées.

Beaucoup d’hôtes avaient été invités; ils reçurent de riches présents. Toute ruse, toute perfidie, toute rancune, étaient oubliées ou mises de côté. On buvait ferme; on se jetait à la tête les os des viandes: c’était un témoignage de franche amitié. Un barde jouait de la harpe; mais ce barde était un guerrier comme les autres, il avait fait partie de l’expédition, il avait fait le coup de hache. Il entonna un chant où chacun entendit célébrer ses hauts faits de guerre et ses belles qualités. Le poëte savait au moins ce dont il parlait. Chaque strophe se terminait par ce refrain: «Fortune, or, joie et amis disparaissent; toi-même tu mourras un jour; mais un nom glorieux ne périt jamais.»

Les convives frappaient alors sur leurs boucliers, frappaient sur la table avec leurs couteaux. C’était un tintamarre terrible.

La femme du Viking était assise au banc d’honneur; elle portait des vêtements de soie, des bracelets d’or, de grosses perles d’ambre. Elle était resplendissante. Le barde parla d’elle aussi dans sa chanson, et du trésor qu’elle venait d’apporter à son vaillant époux. Celui-ci du fond du cœur se réjouissait de la petite fille. Il ne l’avait vue que de jour, dans sa merveilleuse beauté. Les manières sauvages de l’enfant lui plaisaient par-dessus tout: «Ce deviendra, disait-il, une robuste guerrière qui saura manier l’épée et combattre contre un homme; elle ne clignera pas l’œil, quand par plaisanterie on lui rasera le sourcil avec le tranchant du glaive.»

La tonne d’hydromel fut vidée. On en apporta une autre. Les Normands étaient vaillants à la table comme à la bataille. Ils connaissaient cependant le proverbe: «Les bêtes savent quand elles doivent quitter le pâturage, mais l’homme qui n’est pas sage ne mesure pas la capacité de son estomac.»

Ils connaissaient encore cet autre proverbe: «Tu as beau être le bienvenu; si tu restes trop longtemps, tu ennuieras ton hôte.»

Ils restèrent le plus tard possible: l’hydromel et le lard sont un fameux régal; et la joie ne tarit pas.

La nuit, quand on fut enfin couché, les esclaves s’en donnèrent à leur tour. Ils trempèrent leurs doigts dans la suie mêlée à la graisse, et les léchèrent avec délices; ils rongèrent ce qui demeurait autour des os. Ce temps était, ma foi, un bon temps.

Pendant le cours de l’année, le pirate remit de nouveau à la voile, bien que les tempêtes d’automne soufflassent déjà. Il partit avec ses hommes pour les côtes de Bretagne, «une petite promenade,» disait-il. La femme resta avec l’enfant. Maintenant elle aimait presque mieux la pauvre grenouille avec ses yeux si doux et ses profonds soupirs, que la belle enfant qui se débattait, qui égratignait et mordait sans cesse.

Les humides brouillards qui rongent les feuilles des bois étaient descendus sur la bruyère. La neige tombait en épais flocons; l’hiver s’avançait; les moineaux s’étaient installés dans les nids des cigognes et disaient beaucoup de mal des maîtres absents. Mais qu’étaient donc devenus notre couple de cigognes et ses petits?


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Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
285 p. 110 illustrations
ISBN:
4064066334550
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Bookwire
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