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Totote

Roman


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302405

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI


I

Table des matières

Quand Jacques Mirmont entra, madame-de Bar roy s’élança à sa rencontre d’une longue, glissade, et après – un coup d’œil jeté vers la porte, se serra contre lui, cherchant à se blottir entre ses bras. Il la repoussa doucement et dit, l’air agacé mais la voix aimable:

–C’est fou, ma chérie, ce que vous faites là!... Elle s’éloigna à regret:

–C’est qu’il y a si long temps que je ne vous ai vu!...

Ils’approcha de la cheminée et, présentant alterna tivement ses semelles à la flamme, il répondit:

–Si longtemps!... je suis venu dimanche...

–Et c’est aujourd’hui vendredi... ça fait quatre jours... qui m’ont semblé très longs, à moi!...

–En admettant qu’ils vous aient semblé très longs., ce n’est pas une raison pour faire une imprudence comme celle-là... vous n’avez même pas regardé si le domestique était sorti...

–Je vous demande pardon... j’étais en face de la porte, je voyais que nous étions seuls...

–Et votre mari!... qui pouvait entrer aussi par l’autre côté...

–Il est sorti...

Le visage très jeune, presque gamin de madame de Barroy s’attrista, ses longs yeux se remplirent de larmes et elle fixa, inquiète, Jacques qui évita son regard.

C’était une femme si mince qu’elle paraissait maigre tout d’abord. Ses mouvements souples, vigoureux et nonchalants à la fois, étaient empreints de cette grâce caressante et gauche qu’on ne trouve guère que chez les tout petits enfants et les très jeunes animaux. Ses cheveux blonds et légers s’arrangeaient d’eux-mêmes en bouclettes soyeuses sur son front large et pur, que coupait pourtant une grande ride transversale. Les dents superbes éclataient entre des lèvres un peu trop épaisses peut-être, mais d’un dessin charmant, et toujours relevées dans un sourire heureux et plein de bonté.

Le nez était fin, droit, avec des narines délicates. Les yeux longs, d’un vert très clair, voilés de cils épais et sombres, contrastaient par leur expression presque douloureuse avec le joyeux sourire de la bouche. Et malgré cette tristesse des yeux, qui donnait par instant au visage une sorte de reflet décou ragé et las, la jeune femme avec sa taille flexible, ses dents de petit chien et ses cheveux d’enfant, paraissait au premier abord avoir vingt ans.

Sans cesser de se chauffer, Mirmont continua:

–Il pourrait être rentré sans que vous le sachiez... vous ne serez jamais raisonnable!...

Elle répondit dans un éclat de rire:

–Jamais!...

D’un ton sec, Jacques reprit:

–Vous êtes pourtant d’âge à le devenir...

Elle leva la tête, et sa physionomie étonnamment mobile se fit soudain inquiète:

–Vous me trouvez vieille?... c’est vrai!... j’ai aujourd’hui trente-quatre ans!...

Elle indiqua de sa main fluette des corbeilles de fleurs posées un peu partout, sans ordre, dans le salon, et acheva:

–Vous voyez?...

Il s’excusa avec embarras.

–Je suis d’une impardonnable étourderie...

Mais déjà madame de Barroy s’était assise tout près de lui sur le divan, et disait de sa voix grave et tendre:

–Embrassez-moi, voulez-vous, c’est la meilleure façon de me souhaiter ma fête?...

Du bout des lèvres il toucha le joli front qui se tendait vers lui, et se leva en regardant craintivement la porte. Alors elle demanda:

–Qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui?... vous êtes tout drôle?..

–J’ai aujourd’hui, comme toujours, l’énervement que cause une situation fausse...

–Mais cette siluation dure depuis six ans et jamais vous ne m’avez dit ce que vous venez de me dire?... jamais je ne vous ai vu nerveux et agacé comme vous l’êtes, non seulement aujourd’hui, mais depuis...

Elle sembla chercher et reprit:

–Depuis un mois à peu près... je crois que vous m’aimez beaucoup moins, sinon plus du tout?...

Elle parlait presque bas, implorant une rassurante parole. II répondit, l’airennuyé:

–Vous êtes folle, ma pauvre Charlotte!

Elle le regarda stupéfaite:

–Charlotte voilà que vous m’appelez Charlotte à présent!...


–Enfin, on ne peut pourtant pas vous appeler éternnellllemeentnt Totote!... c’est ridicule à la fin!.... vous l’avez dit tout à l’heure,– vous n’êtes plus une enfant... vous avez trente-quatre ans... on n’est plus «Totote» à trente-quatre ans!...

Elle répondit, la voix assourdie, les yeux à terre:

–Je croyais qu’on était toujours Totote pour ceux qu’on aime?...

–Vous avez parfois des pensées sentimentales et mirlitonnesques qui jurent étrangement avec votre air évaporé...

Elle se leva, retenant ses larmes et, se regardant dans la glace, elle demanda, redevenue gamine tout à coup:

–Ai-je l’air évaporé?...

Il haussa les épaules sans... répondre. Alors elle expliqua:

–Moi, je ne me trouve pas cet air-là!... je n’ai certainement pas l’air austère, je ne suis pas à la pose, je suis comme je suis... et comme j’étais quand je vous ai plu...

Et se penchant contre la glace qu’elle toucha presque de son visage aimable et frais, elle acheva:

–C’est vrai!... bien que j’aie six ans de plus, je suis toute pareille!...

Il regarda la jolie silhouette longue et fragile et dit, convaincu malgré lui:

–Vous êtes très jolie!...

Elle se redressa:

–Non, je ne suis pas jolie!... Oh!... je le sais très bien! je me connais à merveille!... je ne me fais sur moi-môme aucune illusion, ni en bien, ni en mal...

Et elle conclut en riant:

–Je sais que Totote n’est pas du tout jolie, mais qu’on ne la trouve pas laide tout de même!...

Il murmura narquois:

–Vous tenez à «Totote?...»

–Oh! mon Dieu, non, je n’y tiens pas!... mais j’y suis habituée... je suis Totote, non seulement pour vous, mais pour tout le monde... On trouvait affreux le nom qui m’avait été donné à cause de mon parrain, on ne m’a jamais appelée Charlotte... Et, au contraire de ceux–et cest le plus grand nombre–qui ne sont pas satisfaits de leur nom, je l’aime, moi, le mien!... il n’est pas trop vulgarisé... et, sans être une musique, il est plus harmonieux que Totote...

–Ça n’est pas difficile!...

Elle s’approcha de lui et demanda, prête à pleurer, cette fois:

Je vous en prie, Jacques, dites-moi ce que vous avez aujourd’hui contre mon pauvre nom et contre moi?...

Mais rien!... que voulez-vous que j’aie?...

Je nen sais rien en vérité!... je n’ai rien fait qui puisse vous déplaire... mais je vous aime tant!... j’ai toujours si peur!...

–Peur de quoi?...

Que vous ne m ’aimiez plus!... mais vous savez ce que vous m’avez promis?...

Il demanda, l’air inquiet:

–Qu’est-ce que je vous ai promis?...

Oh! rien d’essentiel, rassurez-vous!... vous ne m’avez jamais promis de m’aimer toujours... et vous avez même pris soin de me faire remarquer que vous ne me le promettiez pas... mais vous m’avez promis autre chose, et ça, c’est facile à tenir?...

–Quoi?...

–De me dire franchement, sincèrement... et doucement aussi, quand vous ne m’aimerez plus... de ne pas me laisser m’en apercevoir à ces méchants riens qui me feraient tant souffrir... et de ne pas non plus me laisser l’apprendre par les potins du monde... Je vous ai demandé de me parler en ami... et vous me l’avez promis?...

Jacques Mirmont hésita un instant avant de répondre, mais Charlotte, la tête inclinéè, les yeux à terre, ne s’en aperçut pas. Alors, il murmura:

–A quoi bon penser à toutes ces choses?...

Elle répondit: .

–J’y pense toujours depuis quelque temps...

–Mais pourquoi?...

–Parce que, quoi que vous puissiez me dire, vous n’êtes plus le même!... Je vous vois moins souvent et je vous vois toujours ou distrait, ou préoccupé, ou désagréable... Vous m’aimiez tant, vous aviez tant de peine à vous passer de moi!... vous comprenez... ça me change?...

–Vous rêvez?... mais je ne peux pas vous en empêcher, n’est-ce pas?...

–Non... je ne rêve pas!... j’ai plutôt une tendance à voir les choses en rosé... mais je comprends si bien qu’au bout de tant d’années vous pouvez être las de moi!... je ne vous en voudrais pas, vous savez?... je trouverais ça tout naturel... il faudrait seulement me le dire bonnement, sans me brusquer, mais aussi sans me mentir... Qu’est-ce que vous écoulez?...

–Je croyais qu’on remuait chez votre mari?...

–Pourquoi donc aujourd’hui vous occupez-vous tant de lui, alors que, jusqu’ici, vous vous en êtes occupé si peu?... pas assez même....

— Comment, pas assez?...

–Dame!... c’était votre ami!... il m’aimait tendrement, et vous le saviez?...

–Eh bien?...

–Eh bien, ça ne vous a pas empêché de me prendre...

–Je vous aimais!...

–Moi aussi, je vous aimais!... et je vous aime encore!... ce qui n’empêche que, tous les deux, nous avons commis une vilaine action... une action dont j’ai, non pas le regret, mais le remords, ... et ça depuis la première minute...

––Moi aussi...

–Je crois que vous ne lisez pas en ce moment très clairement en vous-même...

–Parce que?...

–Parce que, si, avant aujourd’hui, vous aviez éprouvé ce que vous dites, vous n’auriez pas pu, tel que je vous connais, vous empêcher de m’en parler sans cesse?...

–Et vous?... m’avez-vous confié ce que j’apprends à l’instant pour la première fois...

–Moi, c’est tout différent!... outre que je n’ai jamais été libre avec vous comme vous l’êtes avec moi, j’ai toujours redouté, vous connaissant, de vous causer le plus petit ennui... vous savez que vous n’aimez pas les ennuis que vous jugez contraires à votre hygiène...


Oh! oh!... voilà que vous devenez méchante!...

–Non... je ne serai jamais méchante pour vous, quoi qu’il arrive... je vous aime trop pour ça!... je ferais tout aujourd’hui et toujours pour vous épargner un chagrin ou même un ennui... et je me suis gardée de vous laisser voir ce qui se passait dans ma tête...

Elle s’arrêta et reprit en souriant:

–Si peu faite pour les complications... Jacques quitta la cheminée et répondit, narquois, en s’installant dans le meilleur fauteuil:

–Vous avez bien dissimulé en effet... car j’ai toujours cru que vous trompiez votre mari avec le sans façon que vous avez en toutes choses...

Madame de Barroy affirma, et ses doux yeux avaient une expression désolée: ., .

Oh! non!... je sais qu’Henry m’aime et je l’aime aussi... oui!... pas comme il aurait fallu... mais sincèrement et tendrement tout de même... j’ai eu .du chagrin, un chagrin très grand, de reconnaître si mal sa bonté infinie et son amour profond... mais la pensée de lutter ne m’est pas venue... j’étais sans force contre moi-même et contre vous...

Le fait est que je n’ai pas attendu longtemps ce que, certes, je n’espérais pas obtenir aussi vite...

Et vous avez très mal auguré de la femme qui vous faisait ce brusque don d’elle-même... Dans ce cas, le sentiment qu’un homme éprouve est du dégoût et non de la reconnaissance...

Et comme il faisait un mouvement pour protester:

–Oh! ne vous en défendez pas, cest si naturel!... je comprends si bien l’horreur que doit inspirer la femme facile... je le comprenais si bien déjà à ce moment-la... Et j’étais atterrée de ce que j’avais fait... tout en me disant que si c’était à refaire, je le referais...

–Comme le caissier des Brigands?...

–Tout à fait!...

Je ne comprends pas très bien le chagrin que vous dites avoir ressenti... car, si je ne m’abuse, vous professez à l’égard des femmes qui trompent leurs maris une grande indulgence...

––Oui, quand le mari vit de son côté, peu soucieux de sa femme, mais n’admettant pas qu’elle le trompe par peur du ridicule, et en vertu de ce principe que l’homme et la femme, ça n’est pas la même chose...

–Dame!... c’est un peu vrai!...

Je ne trouve pas!... et, dans ce cas, j’ai non seulement de lindulgence, mais de la bienveillance même...

–C’est charmant!...

C est comme ça!... mais une femme qui trompe un mari. comme le mien... un être bon, distingué, exquis et qui l’adore... Ah! pour celle-là, je n’ai pas d’indulgence, ah! non!...

Cependant, l’action, en principe, est la même...

–En principe!... si vous saviez comme ça m’est égal, le principe!... je ne trouve répréhensible que ce qui nuit à un être inoffensif qui n’a pas mérité qu’on lui nuise... je nuis à mon mari qui m’aime en aimant un autre que lui... Le jour où j’ai séparé nos deux vies, j’ai fait une infamie... s’il ne m’avait pas aimée, je ne lui nuisais en rien, par conséquent j’étais à mes propres yeux très innocente...

A vos propres yeux, c’est possible, mais aux yeux du monde, la situation est identique...

Eh! le monde!... qu’est-ce qu’il vient faire la?... laissons-le donc un peu tranquille, le monde!..

Précisément, votre tort est de le laisser trop tranquille... vous devriez vous occuper un peu plus de lui... ce serait très opportun, je vous assure...

Qu’est-ce que vous voulez dire?...

–Oh!... rien de précis!... je fais allusion à votre façon d’être générale, qui est...

–Qui est?...

–Enfin, vous manquez de tenue... je ne vous l’apprends pas, je pense?...

–De tenue n’est pas le mot... de décorum serait plus exact...

Enfin, quand je vous ai rencontrée, vous passiez pour avoir été la maitresse du tiers et du quart...

–Eh bien, vous avez été mon premier... et vous serez mon seul amant!...

–On dit toujours ça!...

–Oh! je ne me défends pas!... je sais que vous êtes là-dessus aussi renseigné que moi-même!... vous avez bien vu quelle naïve jétais quand je vous ai aimé, et depuis, vous avez, quoi que vous puissiez dire, connu ma vie heure par heure...

–Avec les femmes, est-ce qu’on connaît jamais rien?... Ah!... à propos de femmes, et de femmes qui roulent les hommes...

–Est-ce moi qui vous fais penser à celles-là?...

–Non!... c’est ce pauvre petit Paul qui est bien roulé pour l’instant!...

–Ah!...

Oui... et, si ça n’était pas mon frère... et un frère que j’ai élevé, je trouverais ça drôle comme tout!...


Quel âge a-t-il, votre frère ?...

— Vingt-cinq ans !… juste quinze ans de moins que moi…

— Il est très gentil… il vient souvent me voir ?… Est-ce qu’il est toujours aux Affaires Étrangères ?…

— Toujours… mais c’est à ses propres affaires qu’il est étranger !… Figurez-vous qu’il a fait, il y a six mois, la connaissance d’une petite femme, la petite Ruth...

–Une Juive?...

Nonon... du moins pas que je sache!... mais les noms bibliques sont, pour le moment, très à la mode parmi les cocottes... Or, ce n’est pas avec les100francs par mois que ma belle-mère lui donne pour ses menus plaisirs qu’il peut subventionner la demoiselle en question, laquelle est, d’ailleurs, correctement entretenue par le vieux Lacombe... le sénateur d’Indre-et-Saône...

–Eh bien, c’est ça qui est drôle?...

Non... pas ça!... quoique, au fond, je ne puisse pas trop en vouloir à Paul de ce rôle plutôt... disons incorrect pour être poli, mais auquel le force l’état de ses finances... Ce qui est drôle, c’est que la petite bonne femme a raconté à Paul,–qui est jaloux comme tous les naïfs,–que le père Lacombe n’a jamais obtenu de lui embrasser autre chose que le bout des doigts, et qu’il est là suppliant, se roulant à ses pieds, et attendant son bon plaisir!... Et ce garçon intelligent, futé même–pour tout ce qui n’est pas l’amour–croit éperdument cette invraisemblable bourde...

–Eh bien, qu’est-ce que ça fait?...

–Ça fait que c’est idiot!... on n’est pas bête à ce point-là!...

–Que si!... à l’occasion, vous seriez tout comme lui si vous tombiez dans des mains habiles...

–Permettez?...

–Ils sont rares, allez, les hommes intelligents, qui s’aperçoivent qu’ils sont trompés!...

–C’est vrai!... votre mari, par exemple...

Elle murmura pensive, la bouche sérieuse et les yeux inquiets:

–Mon mari?... il saurait tout que ça ne m’étonnerait pas!...

Jacques Mirmont haussa les épaules:

–Et il ne dirait rien?... et il laisserait ainsi s’écouler paisiblement nos vies, en acceptant un rôle ridicule?...

–Ridicule?... en quoi ridicule?... encore un préjugé stupide, celui-là!... Ridicule un homme, parce qu’il a épousé une drôlesse ou une créature sans vo lonté et sans force telle que moi?...

–Enfin, que vous le vouliez ou non, c’est la façon de voir du monde, et votre mari qui, lui, fait aux con ventions mondaines les concessions qu’il faut, n’aurait pas accepté un tel état de choses...

–Vous oubliez qu’il m’aime?...

–Raison de plus!...

–Qu’il m’aime... non pas seulement comme vous m’aimez... mais aussi avec son cœur!... et puis, après tout, je me trompe peut-être... et je souhaite sincèrement me tromper...

–Mais enfin, qu’est-ce qui peut vous faire croire...

–Tout et rien!...

–Mais encore?...

Eh bien, ce matin, par exemple, je lui ai demandé s’il était vrai qu’on lui eût offert d’aller à Londres comme premier secrétaire?... il m’a répondu que oui, mais qu’il n’avait pas voulu m’en parler, craignant de me contrarier...

–Ça ne prouve rien!...

Ça prouve qu’il sait que je ne voudrais pas quitter Paris aujourd’hui, alors qu’il sait également qu’autrefois je partais sans seulement demander pour où...

Comment avez-vous appris qu’on lui avait offert ce poste?...

–Par Pourville, que j’ai ramené hier en sortant de chez votre tante Dorsay...

–Madame Dorsay n’est pas ma tante, vous savez?...

–Enfin, cest la tante de votre frère... et elle vous aime comme si vous étiez son neveu...

–Un neveu presque de son âge... D’ailleurs, vous avez raison, je l’appelle souvent, comme Paul: «La tante Claire...»

–Tout le monde l’appelle la tante Claire...

–Vous disiez, quand je vous ai coupée, que vous aviez ramené Pourville?... ramené comment?...

–Dame! en voiture...

–Tout seul?...

–Mais oui... pourquoi?...

–Parce que, décidément, je disais vrai tout à l’heure, .. vous avez une singulière tenue!...

Il se leva, et se mit à marcher, arpentant le salon, touchant brusquement les bibelots posés sur les tables, redressant les tableaux, l’air embarrassé de son attitude, et évitant de rencontrer les yeux de madame de Barroy qui le suivait d’un regard étonné. A la fin, elle demanda:

–Une singulière tenue?... pourquoi?...

–Parce que une femme de votre âge ne reconduit pas un homme comme Pourville...


La nature gamine reparaissant, elle s’écria en riant:

–Décidément j’ai un mauvais âge!... il est trop avancé pour qu’on m’appelle Totote et pas assez pour que je. reconduise Poùrville!... c’est pas commode!... qu’est-ce qu’il me permet de faire, voyons, mon âge?…

–Il vous permet de vous tenir comme une femme du monde se tient... d’éviter des promiscuités compromettantes, et en elles-mêmes et parce qu’elles font potiner...

–Alors, nous avons dû faire terriblement potiner, nous deux!... car ce que je vous ai reconduit de fois en voituré... et vous n’avez pas l’âge respectable de Pourville!...

–Moi, ça n’est pas la même chose!....

–Comment, pas la même chose!... pour vous, je lé veux bien, mais pour le monde?... vous qui parlez de potins, il me semble...

–Il vous semble mal et faux, ... vous avez des façons de cheval échappé, de femme qui fait tout ce qui lui passe par la tête, et qui se fiche du qu’en diraton?... –

–Oh! quant à ça, vous pouvez le dire, que je m’en fiche!... et c’est heureux pour vous!...

–Pour moi?...

–Oui!... car si je ne m’en fichais pas, vous n’auriez pas vécu comme nous vivons depuis six ans, sans nous gêner vraiment...

Il allait entamer une discussion. Tout à coup, il changea de tactique et, bon enfant:

–Eh bien, c’est le tort que nous avons eu!... oui, vous voyez très juste en cette occasion... nous avons eu grand tort de vivre comme nous l’avons fait... d’afficher une liaison...

Elle l’interrompit brusquement:

–C’est vous qui l’avez affichée, et ça, malgré mes prières... Oh! je ne dis pas que vous l’avez affichée pour me compromettre... ça non!... mais tout bonnement parce que ça vous était plus commode...

Mirmont était en train de s’humilier, il reconnut avec bonhomie:

–C’est vrai!... j’ai été très coupable... c’était à moi de vous retenir sur cette pente au lieu de vous y pousser...

Comme elle ne répondait rien, il ajouta:

–Vous pensez si je le regrette?... moi qui aime précisément les femmes effacées, incolores, un peu fadasses même, si vous voulez...

Elle fit, stupéfaite:

–Vous!... c’est nouveau, alors?...

–Non, pas précisément, mais c’était à l’état latent...

Comment, c’«était»?...

–C’est, si vous aimez mieux!... Je trouve que la femme qui sera la compagne de toute la vie doit être une douce créature, saine et calme, qui reste chez elle...

–A filer la laine?...

–Vous avez l’air de rire... c’est la vérité pure, ça!... une femme doit être, non une maîtresse toujours en l’air, mais une amie assise au foyer dont elle a la garde...

–Ça ne vous amuse pas trop?...

–Quoi?...

–Ce que vous dites?...

–Mais...

Elle éclata de rire:

–Non!... je vous assure, je voudrais que vous vissiez votre tête?...

Il dit, rageur:

–C’est excessivement drôle!...

Mon Dieu, oui, c’est drôle!... je ne vous ai jamais vu dans ce rôle-là, moi!... il faut me donner le temps de m’y habituer... c’est tellement imprévu...

Et comme il continuait sa promenade, grincheux, cherchant quelque phrase agressive, elle dit:

Laissez-moi seulement vous demander une chose –si ce n’est pas indiscret toutefois?...

–Demandez!...

–Eh bien, comment se fait-il que, pouvant facilement trouver dans votre monde des femmes du modèle que vous me dépeignez, vous soyez venu me chercher dans un autre monde très différent...

–Un hasard!...

Et un hasard qui ne fait pas bien les choses... car dans ce monde, qui est le mien, je suis une exception dans le genre qui vous déplaît si fort... depuis quelques jours...

–En voilà une idée!...

Une idée juste!... il y a quelque chose qui vous a tout à coup heurté en moi, dans mes allures, dans mes habitudes, dans tout... et comme, dans tout ça, rien n’a été modifié...

Eh bien?... qu’est-ce que vous croyez?...

Oh!... comme je ne saurai rien, quoi que je fasse, j’aime mieux ne rien croire!... c’est moins compliqué... et plus pratique...

Une femme entrait, très vive, avec pourtant une figure douce et reposée, où les yeux seuls brillaient d’une vie intense. Petite, mince et fine, très modestement habillée d’une robe de laine grise bien coupée et toute simple, elle s’avança le visage souriant, les yeux rieurs. Absorbée, madame de Barroy ne la voyait pas; alors Jacques dit:

–Ah!... voilà justement la tante Claire!...


II

Table des matières

Madame Dorsay tendit un petit bouquet de violettes à la jeune femme, qui s’était levée pour aller à sa ren contre, et avançant son museau aimable, elle dit:

Je vous embrasse et je vous souhaite une bonne, très bonne fête, ma chère petite Totote...

Madame de Barroy, heureuse de sentir quelqu’un entre elle et Jacques, répondit presque gaiement:

Une vieille fête!... qu’on ne devrait plus me souhaiter...


La tante Claire protesta:

–Allons donc!... vous avez l’air d’avoir dix-huit ans!

–De très loin!...

–Non, de très près aussi!.. vous avez l’air d’une jeune fille... A propos de jeune fille, la petite Préaux se marie... ma sœur va être désolée... elle la guignait pour Paul...

–Paul ne m’a pas l’air d’avoir le nez tourné du côté du mariage...–dit Mirmont en riant.

Il a bien raison!... un homme qui se marie est toujours un serin... mais s’il se marie à vingt-cinq ans, il est un fou, et un fou nuisible, parce que, alors, il fait le malheur de deux personnes au lieu de ne faire que le sien propre...

Madame de Barroy dit:

–Vous n’êtes pas pour le mariage...

–Des hommes?... Ah! non!... les femmes, il faut bien qu’elles en passent par là, puisqu’on n’a pas encore trouvé autre chose et qu’on s’obstine, en France, à faire aux vieilles filles une situation absurde... mais, à mon sens, un homme qui se marie se suicide intellectuellement... à moins d’être de ceux qui traitent la femme en servante et ne lui accordent pas la moindre place dans leur vie...

Mirmont observa:

–Vous n’êtes pas féministe...

–Pourquoi?... je suis au contraire pleine de pitié pour les pauvres femmes victimes du mariage... voyez-vous, par exemple, cette petite Préaux qui est gentille comme un amour...

–Un amour un peu trop éveillé...

–Éveillé, oui,–mais pas trop... Jaime mieux ces petites filles drôles, gamines, un peu «gosses», que les demoiselles qui, dans le monde, baissent les yeux, quitte "à flirter en cachette avec leur professeur de piano ou les frères de leurs amies... Je sais bien que vous n’êtes pas de mon avis...

–Mais si...–dit madame de Barroy–tout à fait...

–Oh! vous, j’en suis bien sûre!... vous êtes une rieuse, vous!... non, c’est à Jacques que je disais ça... parce que lui, quand une femme ne regarde pas les hommes en face, il la juge propre à être l’honneur et la joie de leur foyer...

Moqueusement, elle examinait Mirmont. Charlotte tourna vers eux ses longs yeux clairs qui semblaient questionner. Alors il s’empressa de demander à madame Dorsay:

–Tout à l’heure, quand je vous ai coupée... qu’est-ce que vous alliez dire?...

–Ah! bien!... si vous croyez que je sais encore ce que j’avais l’intention de dire tout à l’heure!...

–Mais si!... vous disiez, à propos des femmes qui sont victimes du mariage: «Voyez-vous, par exemple, cette petite Préaux qui est gentille comme un amour» Et puis?...

–Eh bien, voyez-vous cette petite épousant un garçon de l’âge de Paul?... je l’adore, d’ailleurs, mon filleul!... mais voyez-vous cette pauvre vie à côté de l’horrible petit égoïste qu’il est?... non pas lui seulement, mais tous les petits jeunes!... Et on parle de l’égoïsme des vieux, ah bien!...

Madame de Barroy demanda:

–Vous croyez qu’il faut, entre le mari et la femme, une différence d’âge très marquée?...

–Pour que la femme soit heureuse, ou à peu près?... oui, je le crois...

–Quelle différence exigez-vous?...

–Quinze ans au moins... j’aimerais mieux vingt...

Et, comme Mirmont semblait approuver, elle reprit vivement:

–Notez bien que je me place ici exclusivement au point de vue de la femme... L’homme, s’il est jaloux, même sans motif–a des chances d’être très malheureux... mais il l’est discrètement, avec le tact que donne nécessairement l’expérience, et, s’il aime sa femme, au lieu de l’aimer brutalement, maladroitement, il l’aime avec une tendresse indulgente, il lui aplanit toutes les difficultés de la vie, il l’aime pour elle et non pour lui, parce qu’il s’est aperçu que cest encore la plus douce façon d’aimer...

–Alors,–demanda en riant Charlotte–vous admettez qu’il y a de bons hommes?...

–J’en connais d’exquis... ainsi Pourville, par exemple... et votre mari...

–Mon mari–fit madame de Barroy, devenue soudain sérieuse–est l’être le meilleur, le plus parfait qui soit... il m’a rendue aussi heureuse qu’on peut l’être...

–Et il a quatorze ans de plus que vous!... vous voyez qu’il y a du vrai dans ce que je disais tout à l’heure?, .. Oh! les belles fleurs!...

Elle regardait un véritable buisson de boules de neige que deux domestiques apportaient difficilement dans le salon.

Charlotte se leva et dénoua la carte attachée à l’une des fleurs par un fin ruban de satin gris, d’un gris vert, tout à fait particulier.

Mirmont regarda le ruban et dit, d’un ton aigre:

Ah!...–c’est quelqu’un qui connaît bien votre couleur favorite?...

–«Marquis de Morières»...–lut madame de Bar roy, qui jeta la carte sur une table.

Sans voir l’œil moqueur de la tante Claire fixé sur lui, Jacques prit une mine renfrognée et sévère, tandis que la jeune femme murmurait, ne se rendant pas compte de ce qui se passait derrière elle:

Pourquoi M. de Morières m’envoie-t-il un pareil cadeau?... il a dîné deux fois à la maison cette année, et il m’a donné il y a quinze jours des fleurs pour le1er janvier... Et puis, comment sait-il que c’est ma fête?...

Madame Dorsay répondit, en lançant un regard narquois à Mirmont, qui semblait rageur et embarrassé:

–Morières a certainement une raison de faire cç qu’il fait!... cest un malin, Morières, et qui n’agit pas sans but... avec lui il y a toujours des dessous...

Et, enfin réchauffée, elle quitta le coussin pour aller admirer le superbe arbuste, qui étalait jusqu’au plafond, ses branches chargées de grosses boules blanches.

–Le fait est qu’il est beau, cet arbre!... Si au lieu d’habiter un vieil hôtel du Faubourg, vous habitiez une petite maison comme la mienne, il aurait fallu le laisser dehors... il a plus de trois mètres de haut... il fait bien les choses, Morières!!...

Jacques affirma:

C’est d’un goût détestable!... on n’envoie pas à une femme un cadeau de trente ou quarante louis– car je suis sûr que cette bête de plante a coûté ça– sans avoir été reçu chez elle à la campagne... ou à Paris continuellement.

–Je trouve ça aussi!...–dit Charlotte.

Madame Dorsay ne fut pas du tout de cet avis:

–On peut,–dit-elle–donner des fleurs ou des bonbons pour n’importe quelle somme... çana jamais l’air d’un cadeau... il y a là pour quarante louis de fleurs, mais elles sont plantées dans un pot qui vaut bien trois francs...

Et s’approchant d’un gros azalée blanc, qui émergeait d’un très beau vase cloisonné, elle continua:

–Ici... c’est la potiche qui vaut quarante louis et les fleurs, cinq ou six francs... si ça n’est pas donné par un intime, c’est bien certainement offert par un rasta...

–A peu près!... c’est d’Antin qui m’a envoyé ça!...

–Ce doit être un des. cadeaux que madame de Bouillon a reçus au premier janvier d’un Salomon ou d’un Sinaï quelconque, et qu’elle lui aura repassé pour vous...

Charlotte se mit à rire et dit:

–C’est bien possible!...

Madame Dorsay reprit:

–Qu’est-ce que vous voulez?... à force de vivre avec des mufles, on le devient plus ou moins soi-même.... Tiens!... quand on parle du loup....

La baronne de Treuil entrait, plus .maigre et plus élégante que jamais, suivie de madame Guérande.

La tante Claire ne pouvait pas souffrir les deux femmes. L’une, parce qu’elle lui représentait le type juif dans toute son horreur et sans les qualités de la race, l’autre parce qu’elle supposait qu’elle était la maîtresse du baron Sinaï.

Comme elle se levait pour partir, Charlotte la retint en disant:

Ne vous en allez pas encore... voici justement votre neveu....

Paul Mirmont, un joli garçon grand et souple, avec des cheveux châtains, des moustaches très blondes et une peau de bébé, s’avançait, l’air heureux. Après avoir serré la main à madame de Barroy et à la tante Claire et salué mesdames de Treuil et Guérande, il dit à son frère d’un ton de reproche affectueux:

–On ne te voit plus, toi!....

–Tais-toi donc!...–fit à demi-voix Jacques Mirmont–il est inutile de parler de ça pour l’instant....

–De quoi?....

–Eh bien, mais... de mon plus ou moins d’assiduité à la maison

Dame!... il est pourtant bien naturel que....

–Mais tu es un impitoyable bavard!... veux-tu te taire, voyons?....


–Ah!... je ne savais pas que c’était un secret!... un secret de Polichinelle, d’ailleurs, car Le Gaulois de ce matin en parle.

–Ah!... fit Jacques contrarié, en louchant sur Le Gaulois qu’il apercevait posé sur un coin de la table à côté de madame de Barroy.

Oui... il en parle assez aimablement même... c’est les de Lorme qui ont dû rédiger le filet... il n’est question que de leurs ancêtres!...

Il se mit à rire et Jacques le toisa d’un air mécontent.

Les deux frères se ressemblaient beaucoup. C’étaient Les mêmes tailles droites et hautes, les mêmes cheveux ondulés, les mêmes moustaches pâles, les mêmes yeux d’un brun roux, à l’expression intelligente et câline. Seulement, alors que la silhouette de Jacques s alourdissait un peu, celle de Paul était d une minceur extrême.

Très haut, les femmes causaient, assises près de la petite table à thé. Charlotte servait, attentive, ne s’occupant que de la couleur du thé et de la chaleur des petits gâteaux. Paul demanda:

–Comment veux-tu que tout le monde ne le sache pas?... on ne parle que de ça!...

Jacques Mirmont répliqua brusquement:

–On ne parle pas de ça dans le monde de madame de Barroy!... elle voit des gens d’un milieu tout autre que les de Lorme....

–Elle ne t’en dit rien par discrétion, mais je parie bien qu’elle le sait?...

–Je parie, moi, qu’elle ne le sait pas?...–dit Jacques en regardant la. jeune femme qui allait et venait souriante.

–Alors, tu devrais le lui dire?... tu es trop lié avec elle pour lui laisser apprendre ton mariage par les journaux... et puis, elle t’aime beaucoup et ça lui ferait plaisir...

Jacques. Mirmont coula vers son petit frère un regard tout plein de bienveillant mépris et répondit:

C’est possible!... mais j’aime mieux le lui dire quand il n’y aura personne... d’ailleurs, il faut que je parte... il est quatre heures et demie... je devrais être déjà boulevard Malesherbes...

Il sinclina devant madame de Treuil et madame Guérande et serra la main à Charlotte et à la tante Claire. En sortant, il croisa d’Antin qui arrivait, habillé d’un pantalon au pli immuable, d’une jaquette qui lui descendait aux jarrets, et d’un mirobolant nœud de cravate.

A peine assis, d’Antin s’écria:

–Il a l’air radieux, le fiancé!...

–Patatras!...–fit entre ses dents madame Dorsay tandis que Charlotte, qui versait du thé dans une tasse, s’arrêtait, demandant la main en l’air:

–Quel fiancé?...

–Eh bien, mais, M. Mirmont!... vous ne le saviez pas?...

–Pas du tout!–dit madame de Barroy dont le fin visage demeura immobile. Et, après un instant, elle ajouta:

–J’aurais dû m’en douter, pourtant!...

–A quoi!...–demanda la tante Claire.

Elle répondit simplement:

A mille petits riens... il était changé depuis quelque temps... il paraissait préoccupé, pressé... on le voyait à peine... Qui épouse-t-il?...

Madame de Treuil dit:

–Mademoiselle de Lorme...

–Est-elle jolie?...

–Très jolie...–affirma Paul,–mais pas rigolote!... ah! non!... c’est pas une belle-sœur comme ça que je rêvais!... Enfin!... pourvu que Jacques soit content.!... et il l’est, ça ne fait pas question!...

La tante Claire regardait attentivement madame de Barroy, et, devant son visage souriant, elle sentait diminuer la conviction qu’elle avait toujours eue qu’une liaison entre elle et Mirmont existait. Si, comme elle l’avait cru, la jeune femme aimait Jacques passionnément, elle ne pourrait pas être à ce point maîtresse d’elle-même. Et, peu à peu, elle se reprochait d’avoir calomnié la gentille créature. Charlotte acceptait si gaiement l’annonce d’un événement qui, si elle était la maîtresse de Mirmont, la remplirait certainement de tristesse, qu’elle ne savait plus que croire.

Quant à Paul, il s’étonnait à part lui que, puisqu’elle aimait bien son frère, madame de Barroy ne parût pas plus heureuse d’un mariage qui le comblait de joie. Il demanda, s’adressant à sa tante:

–N’est-ce pas qu’il est ravi, Jacques?... et que la jeune fille est jolie?...

Madame Dorsay répondit brusquement:

–Pour ravi, il l’est!... quant à la jeune fille, elle est superbe... seulement, tu sais, c’est pas mon modèle...

–Ni le mien, fichtre!...

La tante Claire dit en riant:

–Non, ton modèle à toi, c’est une petite bonne femme blonde, ébouriffée, avec un nez en l’air et une belle peau bien fraîche...

–Mais...–fit-il embarrassé.

–Ne dis pas non?... je t’ai rencontré l’autre jour!... tu ne m’as pas vue... ou tu as fait comme si tu ne me voyais pas, et je t’en sais gré... parce que, tu sais, quand on sort accompagné de la sorte, on ne doit pas reconnaître les gens de la famille...

–Je vous demande pardon, tante... mais ne croyez pas... ce n’est pas...

–Une cocotte?... j’en suis convaincue, mon petit!...

–Tiens, comment ça?...

––Parce que la femme qu’on a n’est jamais une cocotte... pendant, car après...

Ils parlaient à demi-voix, isolés de la conversation. Tout à coup madame Dorsay s’interrompit et se tourna vers madame de Treuil qui disait, en élargissant dans un sourire méchant sa terrible mâchoire:

–On ne croyait pas qu’il se marierait, M. Mirmont!... on prétendait qu’il avait une liaison indestructible...

Et comme Paul écoutait, l’air ahuri, madame Guérande s’écria, s’adressant directement à lui:

–Mais c’est à son frère qu’il faut demander ça!...

–Tiens!...–fit sèchement la tante Claire–c’est le dernier à qui je songerais à le demander... je n’aurais même pas eu l’idée d’en parler devant lui...

Paul affirma, naïvement sincère:

–On peut me demander tout ce qu’on voudra sans me donner l’occasion d’être indiscret... je ne sais rien!... et j’aurais parié qu’il n’y avait, dans la vie de mon frère, rien qui pût être considéré comme sérieux... il va, il vient, il se déplace du jour au lendemain sans avoir le temps de crier gare... il me paraît libre comme l’air!...

C’est vrai...–dit lentement madame de Barroy –à moi aussi, il me parait libre comme l’air!...

Elle songeait que toujours, depuis six ans, elle avait ignoré les projets de Jacques. Jamais il ne lui disait s’il comptait voyager, ou rester, ou revenir. Il avait une crainte ridicule, à force d’être excessive, de s’engager, d’entraver en quoi que ce fût sa liberté. Ilétait impossible, si l’on voulait organiser une partie, ou un pique-nique, ou une excursion, d’obtenir de lui une promesse formelle. Et, d’autre part, si lui décidait quelque chose pour le lendemain, il paraissait stupéfait et mécontent que tout le monde ne fût pas immédiatement libre. Vivant seul, il n’admettait pas qu’on pût avoir des parents, ou des enfants, ou des obligations quelconques à remplir à l’heure qu’il choisissait pour un dîner ou un départ. Et alors qu’elle-même mariée, et ayant autour d’elle toute une théorie de vieux parents et de gens de qui elle dépendait plus ou moins, s’appliquait de tout son pouvoir à se rendre indépendante et organisait toute sa vie en vue de lui, il affectait très convaincu d’ailleurs du contraire–de croire qu’elle se souciait peu de lui être agréable ou non.

Certes, elle ne découvrait pas aujourd’hui l’étonnant égoïsme qui le faisait se poser en victime, alors que tout gravitait autour de sa volonté. Depuis très longtemps elle connaissait,–sans que son amour en fût diminué–tous les défauts de Jacques; mais jamais elle n’avait souffert comme en cette minute de l’égoïsme qui lui avait fait redouter tout à l’heure l’ennui d’une explication. Il savait bien, pourtant, qu’elle pliait toujours, ne protestant que pour la forme. Et cette fois, n’ayant plus rien à espérer, elle eût plié sans même protester. Mais elle l’adorait si fort qu’elle ne lui en voulait pas de sa mauvaise foi. Elle était désespérée, mais aimante quand même, et souhaitait– et cela de toute son âme–que Jacques fût absolument heureux.

D’une voix un peu enrouée, elle demanda, indifférente, en offrant à d’Antin la tasse de thé qu’elle venait de servir:

–Alors, elle est très jolie, la fiancée de Mirmont?...

–Très!...

–Quel genre de beauté?...

–La beauté grecque...–dit en riant madame Guérande. Et s’adressant à la baronne de Treuil:

–N’est-ce pas, Giselle?...

En entendant ce nom, la tante Claire fit un mouvement et demanda, étonnée:

–Comment?... madame de Treuil s’appelle Giselle?... je croyais qu’elle s’appelait Agar?...

–Oui...–répondit madame Guérande–elle...

La baronne l’interrompit vivement...

–C’est vrai!... mais c’est un nom prétentieux!... il faut être ravissante pour porter ce nom-là, ou alors il devient ridicule... alors je me suis décidée à changer...

La tante Claire écoutait poliment, atténuant son petit sourire narquois, et pensant qu’on avait espéré, en supprimant «Agar», effacer définitivement le dernier vestige de la juiverie originelle.



Et elle souhaitait à. part elle d’être–oh! pour un instant seulement–l’un de ces Juifs qui, grâce au tempérament et aux traditions de la race, font la fortune de leur maison. Comme elle s’arrangerait vite pour ôter jusqu’au dernier sou de cette fortune à ces élégantes renégates et à leurs écœurants maris! Jusqu’ici elle avait considéré «Agar»–qu’elle rencontrait quelquefois chez madame de Barroy– avec une indifférence absolue. Depuis cinq minutes, elle regardait «Giselle» avec un mépris qu’elle s’efforçait de dissimuler.

Paul, trouvant qu’on ne renseignait pas suffisamment Charlotte sur la beauté de sa future belle-sœur, prit la parole pour expliquer:

Elle est très belle, vraiment!... elle a des cheveux bruns, lourds, épais, c’est superbe à voir!... de grands beaux yeux qui sont souvent baissés, et des cils!... les traits sont beaux, les dents aussi, tout est beau!... avec ça, très bien faite... et froide, froide, glaciale!... Brrr!... c’est égal!... si tout ça peut s’animer, je ne plains pas celui qui l’animera...

–Espérons que ça sera ton frère?...–fit paisiblement observer madame Dorsay.

Paul, voyant qu’on riait, reprit vivement:

Naturellement!... c’est ce que je disais... seulement ça n’a pas l’air facile!...

Il se tourna vers sa tante et ajouta à demi-voix:

Mais mâtin!... si ça arrivait, je crois qu’on ne s’embêterait pas!...

Tu sais,–fit la tante Claire en riant–tu peux garder pour toi tes appréciations!...

Et elle ajouta sérieuse:

Et puis, cest de mauvais goût de parler ainsi de celle qui sera la femme de ton frère!... elle me déplaît, elle m’est antipathique même, et Jacques ne m’est rien... mais je ne me permettrais pas de parler comme tu le fais de la jeune fille qu’il va épouser... et qui est honorable, après tout...

–Vous avez raison, tante Claire... et je ne l’aurais probablement pas fait, s’il eût été question d’une femme comme les autres... d’une femme qu on peut supposer accessible... mais celle-là est tellement d un autre tonneau!... on peut plaisanter du plus ou moins de tempérament d’une statue... et c’est une vraie statue...

–Galatée aussi était une statue...

C’est pas la même chose!... voulez-vous mes pronostics, tante Claire?... ça vous est égal?... ben, je vous les dirai tout de même... Jeanine sera...

Ah!... elle s’appelle Jeanine?...

–Vous ne le saviez pas?...

Non... c’est d’ailleurs une de ces femmes qui n’ont pas l’air d’avoir un petit nom...

Eh bien, Jeanine subira son mari...

–Espérons-le!...

–Mais elle sera imprenable pour les autres...

–Espérons-le aussi!... et pourtant, il n’est pas de femme imprenable... chacune a son heure, le tout est d’arriver au moment psychologique... et puis, Jacques est trop amoureux pour être adroit...

Oui... mais il est si intelligent et si bon...

–Bon pour celle-là, il le sera certainement!... mais je me demande s’il l’a toujours été pour les autres…

Inconsciemment, madame Dorsay glissa son œilmalin dans la direction de Charlotte. Elle n’était plus auprès de la table à thé. Assise à l’extrémité du salon, elle écoutait, avec une attention aimable, les potins que lui racontaient d’Antin et les deux jeunes femmes. Son regard était distrait, mais sa physionomie souriante, et la tante Claire pensa:

–Je me suis bien trompée, moi!... Et dire que tout à l’heure encore, jaurais juré qu’elle l’aimait à en mourir!...


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11 October 2024
Volume:
213 p. 89 illustrations
ISBN:
4064066302405
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