Read the book: «La trahison de Darwin»
Gerardo Bartolomé
LA TRAHISON DE DARWIN
Un voyage au mystère des mystères
Traduit de l´espagnol par
Pascaline Bourgain


www.EdicionesHistoricas.com.ar
consultas@EdicionesHistoricas.com.ar
Copyright 2020 Gerardo Bartolomé.
Copyright 2006 Zagier & Urruty.
Publié en livre pour la première fois en Espagnol en 2005 sous le nom « La traición de Darwin » aux éditions Editorial Zagier & Urruty Publications, Las Lajas 1367, Ushuaia, Argentina; tel. (5411) 4572-1050; fax (5411) 4572-5766; email: info@zagier.com; web: www.patagoniashop.com.
ISBN 978-987-86-5967-1.
Première édition E-book : Diciembre 2011.
Traduit de l´espagnol par Pascaline Bourgain
Couverture par Ricardo A. Dorr et Gerardo Bartolomé.
Conversion au format epub: Ricardo A. Dorr.
Email : Contacto@GerardoBartolome.com
Web : www.GerardoBartolome.com
Chapitre 1 : Les instructions secrètes
Chapitre 2 : Un pacte sur l’honneur
Chapitre 3 : Une graine d’idée au milieu de l’Océan
Chapitre 4 : Le véritable Fitz Roy
Chapitre 5 : Un cimetière d’animaux disparus
Chapitre 6 : Danger à Woollya
Chapitre 7 : Le devoir d’un soldat anglais
Chapitre 8 : Dieu est mon droit
Chapitre 9 : Dangereuses marées
Chapitre 10 : Terra Incognita
Chapitre 11 : Trois amis abandonnés
Chapitre 12 : Vagues meurtrières
Chapitre 13 : Le Déluge Universel
Chapitre 14 : La promesse de Valparaiso
Chapitre 15 : Les mystérieux animaux des îles Galápagos
Chapitre 16 : Une proposition qui ne se refuse pas
Chapitre 17 : La mort de l’Empereur
Chapitre 18 : Le Rubicon
Chapitre 19 : La déroute
Chapitre 20 : La trahison
Chapitre 21 : L’autre promesse
Chapitre 1 : Les instructions secrètes
L’année 1875 tirait à sa fin. C’était une de ses rares journées de décembre quand souffle sur Buenos Aires une brise qui permet de se vêtir de manière élégante sans trop souffrir de la chaleur. Un jeune homme de 23 ans à peine attendait d’être reçu par une des personnes les plus importantes d’Argentine, le docteur Rufino de Elizalde, Ministre des Affaires Etrangères de la Nation. Il ne savait pas très bien pourquoi il était là. Son oncle, ami d’Elizalde, lui avait transmis le désir du Ministre de le rencontrer, mais il n’avait pas voulu en dire plus sur le sujet de cette réunion. Il lui avait seulement dit de mettre son plus beau costume et de s’armer de patience, puisque l’agenda très chargé du ministre infligeait généralement à ses visiteurs de longues heures d’attente.
Le jeune homme vit passer un domestique en uniforme avec un plateau chargé de boissons et de tartes. Lorsque la porte s’ouvrit pour qu’entre le domestique, il entendit provenant du bureau les voix de plusieurs personnes. Devant lui, une grande pendule commença à sonner les quatre heures de l’après-midi, son rendez-vous était à trois heures. Il n’était pas habitué à ce que le temps s’écoule inutilement et le fait d’attendre et d’attendre le mettait de mauvaise humeur, mais il ne pouvait pas dire que l’on ne l’avait pas prévenu. Le contenu du plateau lui indiquait que l’attente se prolongerait. En sortant, le domestique se dirigea vers lui et lui dit : — Le Dr. est désolé pour ce retard, mais des raisons d’état ont prolongé la réunion précédente. Il m’a demandé de vous offrir quelque chose à manger ou à boire puisqu’il va encore être retenu une demi heure. — Le jeune homme ne prit qu’un verre d’eau fraîche en ruminant son impatience sans savoir que l’entrevue avec Elizalde allait changer sa vie.
Il se remémora ce que lui avait dit son oncle au sujet d’Elizalde. Celui-ci avait été ministre des Affaires Etrangères durant la présidence de Mitre et il lui aurait succédé si le « fou San Juanino », comme on appelait Sarmiento, ne lui avait pas pris le poste. Le président qui succéda à Sarmiento, Nicolás Avellaneda, avait besoin de l’appui de Mitre et c’est pour ça que plusieurs des partisans de ce dernier occupaient de hautes fonctions dans le gouvernement actuel. La présence de Rufino de Elizalde dans le gouvernement garantissait à Avellaneda le soutien de Bartolomé Mitre, le principal homme politique de Buenos Aires. La politique n’intéressait pas beaucoup le jeune homme et il s’était perdu dans les explications de son oncle. Il savait seulement clairement qu’il allait avoir une entrevue avec une des personnes les plus influentes du pays.
Le temps s’était finalement écoulé sans qu’il ne s’en rende compte ; il remarqua qu’il n’avait pas encore bu son verre d’eau lorsqu’il fut surpris par le bruit d’une porte qui s’ouvre. Il pensa que les personnes qui étaient là avant lui allaient sortir mais, dans l’encadrement de la porte, il ne vit qu’un homme chauve d’environ cinquante ans, avec de longues rouflaquettes, qui lui dit en souriant, d’un ton sympathique et presque malicieusement :
— Francisco Pascasio Moreno, naturaliste et explorateur de lacs cachés, en avant ! La patrie a besoin de vous !
Le jeune Moreno ouvrit de grands yeux et se leva. La bienvenue l’avait conquis et avait amélioré son humeur. Il serra fermement la main du Ministre et entra dans le bureau où il pensait rejoindre d’autres personnes, mais la pièce était vide.
— Surpris ? — demanda Elizalde.
— C’est que je pensais que vous étiez avec d’autres personnes et comme je ne les ai pas vues sortir…
— Aha, vous êtes bon observateur. En fait ce bureau a un petit secret très utile aux politiciens. Il a deux entrées, chacune avec leur propre salle d’attente, afin que les visiteurs ne puissent pas savoir qui était là avant eux…
— Ou aussi pour que vous puissiez sortir sans être vu de ceux qui vous attendent.
— Très bien Francisco ! En effet, je ne dis pas que je n’ai jamais utilisé ce subterfuge ! haha ! Bien, asseyons-nous dans les fauteuils, nous serons plus à l’aise.
Moreno se retourna et jeta un regard au bureau. Celui-ci était très grand et quelque peu surchargé d’ornements et de meubles. Les murs étaient couverts d’une superbe boiserie, à laquelle étaient accrochés des cadres de personnalités et des scènes de bataille. Un en particulier attira son attention.
— C’est la bataille de Caseros. J’y étais, — dit le ministre — lorsque nous avons vaincu le Tyran[1].
— En effet, le 3 février 1852, presque quatre mois avant ma naissance.
Les deux hommes s’assirent dans de moelleux fauteuils. Elizalde déroula une carte du sud du continent sur la table. Une grande partie de la carte était marquée des mots « Terra Incognita », territoire inexploré.
— Votre oncle m’a parlé de votre voyage d’exploration à la source du fleuve Limay. De ce que j’en ai compris, le lac qui en est la source est interne à la cordillère.
— En effet, les indiens l’appellent Nahuel Huapi qui en mapuche signifie le grand lac. Un de ses bras arrive jusqu’à un passage qu’utilisent les indiens pour se rendre au Chili.
— Votre oncle m’a aussi dit que vous étiez un grand naturaliste, et que la géologie et l’anthropologie vous intéressaient.
— Je vois qu’il vous a beaucoup parlé de moi… c’est vrai, la science m’attire de manière générale. L’anthropologie est pour moi un des domaines les plus fascinants. Pendant ce voyage, j’ai trouvé une grotte qui fut habitée par des indiens il y a très longtemps. Il y avait des dessins sur la paroi, des os et des pointes de flèche, probablement d’une époque antérieure à la conquête de l’Amérique. J’ai aussi une collection de crânes et d’armes indiennes de voyages précédents… La vérité est que je pourrais parler des heures de l’exploration des terres inconnues, mais j’imagine que vous ne m’avez pas appelé pour que je vous raconte tout ça.
— C’est vrai Francisco (ça ne vous dérange pas que je vous appelle par votre prénom, n’est ce pas ?). En réalité, je vous ai demandé de venir pour vous proposer de réaliser un voyage d’exploration qui pourrait être d’une grande utilité à notre pays. Que savez-vous du fleuve Santa Cruz ?
— Pas grand-chose. Je m’y suis rendu l’année dernière en compagnie du naturaliste Carlos Berg, mais nous n’avons vu que l’embouchure. Le reste, je le tiens du récit de l’expédition anglaise de Fitz Roy et Darwin. Je sais que Piedrabuena envoya un groupe d’aventuriers qui furent les premiers à atteindre le lac d’où le fleuve prend sa source et qu’il y a peu de temps, une expédition de la Marine arriva en bateau à ce même lac.
— En effet, et il y a peu de jours une expédition chilienne est arrivée au même endroit. Si nous ne réagissons pas, le Chili obtiendra une grande partie de la Patagonie voire même sa totalité. Voyez-vous Francisco, le gouvernement de Sarmiento perdit énormément de temps. Il ne sut pas asseoir la souveraineté argentine en Patagonie et les chiliens surent parfaitement tirer profit de notre inaction. Notre Président, le Docteur Avellaneda, a décidé que l’expansion argentine était une de ses politiques d’état prioritaires. Le ministre Alsina a pour tâche de mettre fin au problème du « malon » des indiens, et moi, on m’a chargé de renforcer la présence argentine dans ce territoire.
— Mais Docteur, je ne comprends pas le rôle que je peux jouer là-dedans.
— Laissez moi vous rappeler un peu d’histoire, de façon à ce que je puisse vous expliquer toute l’affaire au mieux. Les pays d’Amérique du Sud se créèrent à l’effondrement de l’Empire Espagnol, suivant les mêmes limites qu’avaient les différentes juridictions administratives crées par Séville, cela s’appelle le principe de « uti possidetis juris ». C’est ainsi que l’Argentine émergea de ce qui était la Vice-royauté du fleuve de la Plata (avec les scissions de l’Uruguay, du Paraguay et de la Bolivie qui ne se sont pas pliés à la révolution de Mai à laquelle participa votre célèbre ancêtre Mariano Moreno). Le Chili hérita du territoire de la région de Chili. Tout aurait été simple mais… il y a toujours un mais… les bons espagnols ne prirent pas soin de délimiter les frontières dans les territoires qu’ils ne connaissaient pas : les territoires occupés par les indiens. Regardez cette carte.
Ils se penchèrent tous les deux sur la reproduction d’une vieille carte espagnole.
— Voyez tous ces territoires déclarés depuis 100 ans comme inconnus : la Puna, el Chaco et la Patagonie. Le fait que les antiques juridictions espagnoles n’aient pas établi de frontières causa d’importants conflits dans ces zones. A el Chaco, il y eut un grand problème limitrophe avec le Paraguay qui fut résolu à la suite d’une guerre cruelle que sut gagner notre président de l’époque, Bartolomé Mitre. A la Puna, la situation est explosive entre la Bolivie, le Pérou, le Chili et nous. Et en Patagonie, le conflit se déroule entièrement avec le Chili. Nous souhaitons que la cordillère sépare les deux pays mais les Chiliens ne sont pas d’accord et veulent tout garder. Si nous ne réagissons pas, ils auront toute la Patagonie. Jusqu’à maintenant, ils ont prouvé qu’ils étaient bien plus audacieux que nous. La fondation de Fuerte Bulnes et de Punta Arenas, sans que nous n’ayons réagi d’aucune manière, marque une importante présence chilienne dans la zone qui fait que pour les puissances européennes, le Chili est mieux placé pour réclamer la Patagonie.
Moreno regardait la carte d’une air incrédule. Il ne pouvait pas croire qu’ils étaient sur le point de perdre toute cette « Terra Incognita » qu’il avait toujours considérée comme une partie de l’Argentine. Cependant, pensa-t-il, le ton et l’attitude d’Elizalde ne semblaient pas être ceux d’un échec. Il ne l’avait probablement pas appelé pour lui dire que tout était perdu.
— J’imagine, Ministre, que vous devez avoir un plan dans lequel j’interviens d’une manière ou d’une autre, n’est-ce pas ?
— En effet, j’ai un plan. Il y a une stratégie qui doit être menée très précisément pour que nous ayons des chances de garder la Patagonie. Ce que je vais vous raconter est absolument confidentiel.
Avec Avellaneda et Mitre, nous avons décidé de profiter d’une circonstance conjoncturelle qui ne se répétera pas deux fois. C’est notre dernière opportunité et nous ne devons pas la perdre. Il y a une situation très tendue entre le Chili d’un côté et la Pérou et la Bolivie de l’autre, au sujet de la délimitation des frontières de la Puna. Nous pensons qu’il est très probable qu’il y ait d’ici peu (peut-être deux ou trois ans) une guerre dans cette zone. Si l’Argentine intervenait, le Chili serait probablement vaincu car il ne peut pas combattre deux fronts en même temps (la Patagonie et la Puna). Notre plan est de tendre nos relations avec le Chili au même rythme que le Pérou et la Bolivie, afin de maintenir latente la possibilité que le Chili ait à affronter deux conflits simultanés. Nous espérons ainsi que le Chili se voit contraint d’apaiser une source de conflit potentiel avec l’Argentine, avant d’affronter le Pérou et la Bolivie.
— Et en quoi une expédition est-elle nécessaire pour faire renoncer le Chili à la Patagonie ?
— Un moment, n’allez pas si vite.
Elizalde s’arrêta et alla chercher une carte plus moderne de la zone de l’extrême sud de la Patagonie.
— Je ne dirais pas que le Chili renoncerait simplement à la Patagonie. L’idée, c’est que le Chili consentirait à ce qu’ait lieu un arbitrage international, ce que je ne souhaite pas aujourd’hui puisqu’en l’état actuel des choses, ils obtiendraient tout. Pour obtenir gain de cause dans l’arbitrage, il faut démontrer et prouver nos positions. Nous devons générer « des actes de souveraineté » qui nous permettent de défendre la position de l’Argentine dans cette région. Pour cela, il est nécessaire : d’explorer, nommer des lieux, découvrir des choses, connaître et habiter le territoire. Nous devons profiter du peu de temps qu’il nous reste pour générer tous les actes de souveraineté que nous pouvons avant l’arbitrage.
— Je comprends... mais alors docteur, pourquoi explorer le fleuve Santa Cruz et pas d’autres zones de la Patagonie plus accessibles ?
— Regardez bien cette carte. Le Chili, avec la ville de Punta Arenas, domine le détroit de Magellan. Il est déjà perdu pour nous et il n’y a pas moyen de le récupérer. Mais nous pouvons limiter la présence territoriale du Chili. C'est-à-dire entourer Punta Arenas de zones qui soient incontestablement argentines. Notre plan est d’ « argentiniser » ce territoire sous forme de pinces, avancer rapidement par le sud et par le nord. Par le Sud, nous fonderons une colonie sur l’île de Terre de Feu, ici — dit-il en pointant le sud de l’île- c’est le canal de Beagle. Le Chili détiendra le passage d’un océan à l’autre par le détroit de Magellan mais nous l’aurons également par le canal que découvrit Fitz Roy. Au nord du détroit de Magellan, sur le continent, nous avons déjà une population sur l’île Pavon, il nous reste à établir notre présence aux pieds des Andes. Si nous y parvenons, nous serons dans une très bonne position pour l’arbitrage et nous limiterons le territoire du Chili de ce côté des Andes à Punta Arenas et au détroit de Magellan seulement. Regardez ici — dit-il en désignant une zone de la carte avec un sourire aux lèvres — il reste toute la Patagonie jusqu’à l’Ouest de la Cordillère et tout, ou du moins une grande partie, de Terre de Feu pour l’Argentine.

Le jeune Francisco Moreno.
Moreno était fasciné par ce plan si audacieux pour arracher au Chili, presque au dernier moment, la majeure partie de tout ce territoire inexploré. Il était enchanté à l’idée de faire partie de cette stratégie mais il ne comprenait toujours pas quel pourrait être son rôle et son apport.
— Francisco, nous vous proposons d’être celui qui mènera l’expédition qui remontera le fleuve Santa Cruz et arrivera jusqu’aux montagnes.
— Mais Docteur, cela a déjà été fait par l’expédition du sous-lieutenant Feilberg. Que puis je apporter de nouveau qui n’ait été déjà fait ?
Elizalde se bascula en arrière contre le dossier du fauteuil. Il but une gorgée d’eau du verre qui était sur la table à côté du bras du fauteuil, prenant son temps pour répondre.
— Mon cher Moreno, vous posez des questions pointues qui me poussent à aborder des sujets que je préférerais ne pas aborder, mais je comprends qu’une personne intelligente comme vous nécessite et mérite de savoir chaque détail. — Il se leva, marcha vers la fenêtre et, le regard perdu à l’horizon, reprit la parole.
— Cela faisait partie de la stratégie du ministre de la guerre en 1873, d’envoyer la Marine réaliser une expédition le long du fleuve Santa Cruz. Celle-ci fut menée par le jeune Feilberg. Il réussit à atteindre la source du fleuve mais il ne put générer aucun acte de souveraineté, rien qui prouve qu’ils y parvinrent réellement. Ils ne firent aucune carte, ils ne découvrirent rien de nouveau… c’est comme s’ils ne s’y étaient jamais rendus. Ce n’est pas que je n’y crois pas mais il est possible qu’au cours de l’arbitrage, le Chili émette des doutes au sujet de l’existence même de cette expédition, et nous n’avons rien, absolument rien, pour le démontrer.
Elizalde regarda vers Moreno et retourna au fauteuil.
— Cela n’est pas la faute de Feilberg mais celle de la personne qui lui donna les instructions... les militaires sont presque aussi mauvais en exploration qu’en musique, ahah… C’est donc pour ça que le Dr Avellaneda remet maintenant cette affaire entre les mains du ministre des Affaires Etrangères. Nous avons décidé de changer totalement le style de l’expédition. Nous cherchons un naturaliste qui voyage et qui découvre des régions, qui fasse des découvertes, qui décrive ; en définitif quelqu’un qui puisse démontrer sans l’ombre d’un doute qu’il fut le premier à arriver là-bas et que notre pays connaît et domine la zone. Lorsque votre oncle m’a raconté votre voyage aux confins du fleuve Limay, j’ai réalisé que vous aviez exactement le profil dont nous avions besoin.
Moreno craignit qu’Elizalde perçoive la vague d’orgueil qui l’envahissait. Pour la dissimuler, il but de l’eau et faillit s’étrangler. Il essaya de dire quelque chose d’intelligent mais il ne pensa qu’à demander — et quand est supposée avoir lieu cette expédition ?
— Tout d’abord, il faudrait que ce soit en été puisque la zone est terriblement froide ; je pensais donc à novembre ou décembre de l’année 1876.
— Je pourrais la mener beaucoup plus tôt, en mars ou en avril — en prononçant ces paroles, il se rendit compte qu’il avait l’air d’un idiot qui se vantait.
— Sûrement mon bon ami, mais il y a d’abord quelques devoirs à faire, et à ce sujet je ne vous ai pas encore tout dit.
Moreno le regarda et pensa : « Que va-t-il m’apprendre de plus ? »
— Il faut tenir compte du fait que tout cela sera utilisé par une commission d’arbitrage composée sûrement de puissances européennes. Dites-moi, Francisco, quelle serait selon vous la nation à la tête de cette commission ?
— Il y a un instant, vous me parlez de « faire les devoirs », et maintenant, j’ai un examen. On dirait que je suis retourné au collège. — plaisanta Moreno- Je dirais que la principale puissance de l’arbitrage serait l’Angleterre.
— Très bien ! C’est pour ça que nous devons nous préparer à convaincre l’Angleterre. Ce qui se passe habituellement dans les arbitrages, c’est que les pays en litiges inventent des preuves au sujet de leurs droits et de leur souveraineté, c’est pour ça que la commission se méfiera de chaque élément de preuve. Vous devez savoir que les anglais sont très méfiants. Dites-moi Francisco, en qui auront confiance les anglais quand ils analyseront le rapport de chaque pays ?
Moreno resta pensif, il n’avait pas de réponse — Je suppose qu’ils auraient plus confiance en nous qu’en les chiliens — risqua-t-il.
— Faux, mon ami. Les anglais n’ont confiance qu’en les anglais. Pour renforcer notre position, nous devons inclure des anglais à notre plan.
— Je suppose que vous y avez déjà pensé — dit Moreno.
— En effet, en ce qui concerne la partie sud de notre tenaille sur Punta Arenas, nous sommes en négociation avec une petite mission anglicane pour qu’elle reconnaisse la souveraineté argentine.
— La mission de Thomas Bridges, le curé des Malouines ?
— Celui-là même, — répondit Elizalde — je vois que connaissez notre homme.
— J’ai entendu parler de lui. Il y eut déjà d’autres tentatives d’évangélisation anglicane dans la région, mais elles finirent mal. La première de Fitz Roy et la seconde d’un certain Gardiner qui mourut tragiquement. Bridges est un peu leur successeur mais je n’aurais jamais imaginé qu’il était disposé à coopérer avec l’Argentine.
— En fait, Francisco, nous essayons actuellement de saisir les opportunités qui se présentent à nous. Bridges a eu plusieurs altercations avec les chiliens, il pensera donc sûrement que nous sommes moins mauvais qu’eux. En plus, il s’est disputé avec les gens des Malouines et a perdu leur appui, il est donc seul. C’est une personne très spéciale, avec qui il est difficile de traiter, mais qui a besoin d’un parapluie protecteur et il sait que nous pouvons le lui fournir. Sa priorité numéro une est la protection des indiens. Dans ce sens, nous lui donnons toutes les garanties… enfin… ceci est le plan pour la partie sud de notre tenaille. La manière dont nous voulons impliquer des anglais dans la partie nord de notre tenaille est plus compliquée — Il regarda d’une manière de défi Moreno- Une idée ?
Moreno se rendait compte qu’Elizalde était très fier d’avoir un plan si minutieusement élaboré, il ne perdit donc pas de temps à essayer de deviner.
— Je ne sais pas pourquoi mais j’ai la sensation que vous devez avoir une idée à ce sujet.
— En effet, — dit Elizalde — mais je vais vous donner une piste pour que vous tentiez une réponse. — il regarda Moreno dans les yeux — Nous voulons impliquer un anglais qui s’est déjà rendu sur place et qui est un naturaliste de renommée mondiale.
— Darwin ? ! — s’exclama Moreno
— Exactement. Quoi de mieux, pour asseoir notre position, que de compter sur l’aval du scientifique le plus prestigieux, et qui en plus connaît la zone !
— Et pourquoi Darwin voudrait se mêler de tout ça ?
— C’est très simple. L’irlandais John Coghlan (une fois dans un club, je l’ai malencontreusement appelé « anglais » et il a faillit m’écraser son cigare allumé dans les yeux) est ingénieur, il a fait plusieurs travaux pour le gouvernement. En faisant des routes ou des ponts, il trouva plusieurs fois des squelettes d’animaux éteints. Coghlan a un accord avec Darwin, il lui envoie une grande partie du matériel rencontré pour que le savant anglais l’examine, le catalogue et l’utilise pour ses travaux.
Vous ne le connaissez peut être pas mais John est un « gentil fou ». Il obtint le diplôme d’ingénieur en France, il travailla dans la moitié des pays d’Europe avant de venir s’installer en Argentine où il arriva recommandé pas moins que par Baring Brothers. Il construisit les « depositos de las Catalinas », de nombreuses lignes de chemin de fer, il fit des systèmes d’égouts et des ponts presque dans toute la province de Buenos Aires. Un homme d’une énergie inépuisable, aussi amoureux de l’exploration, il en fit une très intéressante le long du fleuve Salado. Cependant, depuis la mort de femme, il est moins actif mais il continue d’échanger du courrier avec Darwin. Celui-ci a envoyé son portrait avec une dédicace amicale que John a encadré et accroché dans sa bibliothèque et qu’il montre avec orgueil à tous ses visiteurs.
— J’ai aperçu plusieurs fois Coghlan, mais nous n’avons jamais été présentés. J’ignorais tout de sa correspondance avec Darwin. — dit Moreno très intéressé.
— Mais ça n’est pas tout. Sur mes instructions, John a déjà écrit à Darwin au sujet de la future expédition, à l’endroit même où il se rendit il y a quarante ans. Bien sûr, nous ne lui avons pas dit qui serait en charge de cette expédition puisque cela nous ne l’avions pas encore défini. Dans sa lettre, il demande à Darwin quels sont les endroits où trouver des fossiles, en lui promettant de lui envoyer ce que nous pourrions rencontrer d’intéressant.
— Et qu’a répondu Darwin ? — demanda anxieux Moreno.
— La réponse ne nous est pas encore parvenue, mais elle devrait arriver d’un moment à l’autre. —Elizalde regarda sa montre et sursauta — Comme le temps passe vite ! Bien Francisco, je pensais que vous pourriez vous rendre directement chez Coghlan qui vit près d’ici au 25 de Mayo 135.
Moreno le regarda d’un air un peu moqueur et dit : — je ne vous ai pas encore dit que j’acceptais.
— Vous avez raison. — répondit Elizalde- Avant de répondre, sachez seulement qu’il est prévu de publier un livre sur l’expédition, en détaillant les lieux, faits et toutes les données possibles. Le livre sera publié par la Imprenta de la Nacion, il sera distribué dans tout le pays et aussi à l’étranger. Il est clair que, pour dissimuler le véritable objectif, le livre devra privilégier l’aspect scientifique de l’expédition… bien, maintenant Francisco, est-ce que vous acceptez ?
— Bien sûr que oui ! — répondit Moreno — Je n’imaginais pas avoir la chance d’être chargé d’un projet que j’aurai tant envie de réaliser.
— Bien. Alors avant que vous ne partiez, faisons un récapitulatif : vous devrez organiser une expédition qui atteigne non seulement la source du fleuve Santa Cruz mais qui inclue l’exploration de toute la zone de la cordillère. Vous devrez nommer des montagnes, des lacs, des fleuves… tout ce que vous trouvez, je veux beaucoup de descriptions. Une autre tâche est celle de chercher, trouver et ramener des fossiles, des peaux d’animaux (s’ils sont inconnus, c’est mieux), trouver des peintures indigènes sur les roches, prendre contact avec les indiens de la zone, etc, etc… Et finalement impliquer Darwin dans les résultats de l’expédition.

Robert FitzRoy portant son uniforme de vice-amiral, par Francis Lane.
Elizalde regarda l’heure, but un peu d’eau et soudain s’exclama : J’oubliais ! Vous devez également trouver la borne que Feilberg dit avoir laissé à la source même du fleuve. Elle nous servira à « certifier » l’arrivée de Feilberg dans la zone et à démontrer qu’il y a de nombreuses années que nous l’explorons.
— Comment était la borne ?- demanda Moreno.
— Une bouteille renversée, une rame plantée dans le sol avec un drapeau argentin. — répondit Elizalde.
— Quelle mauvaise manière de faire une borne qui perdure dans le temps — commenta Moreno — je doute qu’elle ait supporté les vents de la zone.
— Bien sûr que non. La première tempête a dû emporter la bouteille, les rames et le drapeau au milieu de la steppe — il susurra- pour autant qu’ils aient bien été là-bas.
Elizalde se leva, signe que l’entrevue était terminée. Moreno alla chercher son chapeau. A la porte, Moreno se retourna et lui dit :
— Docteur, et si je ne trouve pas la borne de Feilberg ?
Elizalde le regarda d’un air surpris. — C’est très simple, si vous ne trouvez pas la borne… vous la trouvez quand même.
Devant l’air déconcerté de Moreno qui semblait ne rien comprendre, il ajouta —J’ai dans le tiroir de mon bureau, un drapeau argentin effiloché par le vent qui peut parfaitement convenir. Bonne soirée mon ami — ils se serrèrent la main et il ferma la porte.
* * *
Moreno, perdu dans ses pensées, se dirigeait vers la maison de John Coghlan. On venait de lui offrir un voyage qui pourrait changer sa vie. Quelque chose de semblable était arrivé à Charles Darwin, il y a plus de cinquante ans. Il avait dévoré les travaux du naturaliste anglais ; il avait lu minutieusement le livre que Darwin avait écrit au sujet du voyage sur le Beagle, sous les ordres du capitaine Fitz Roy, et qui relatait des deux années qu’il avait passées en territoire argentin. Il avait lu plusieurs fois le passage sur leur expédition de trois semaines le long du fleuve Santa Cruz dont ils ne parvinrent pas à atteindre la source. Ce récit fut un de ceux qui lui donnèrent, adolescent, le goût de l’exploration et de la collection et classification des fossiles et des animaux. S’il aimait dire qu’il était naturaliste, c’était parce qu’il avait appris ce mot en lisant l’œuvre de Charles Darwin et qu’il savait tout ce qu’elle signifiait.
D’un autre côté, il avait également lu l’œuvre de Darwin qui révolutionna le monde, « L’origine des espèces ». Vingt ans après son voyage autour du monde sur le Beagle, le scientifique anglais avait utilisé les observations collectées pour exposer, et quasiment démontrer, que les animaux ne furent pas crées tels qu’ils sont aujourd’hui mais qu’ils se modifièrent tout au long de milliers, voire de millions d’années, à partir d’autres animaux aujourd’hui disparus. Le monde trembla devant cette théorie et la société fut divisée entre ceux qui soutenaient la théorie biblique sur la création, les « créationnistes », et ceux qui soutenaient la théorie de Darwin, connus comme les « évolutionnistes » ou les « darwinistes ». Combien d’amis de longue date s’étaient battus à mort au cours d’une discussion initialement amicale dans les clubs de la haute société, non seulement à Londres mais aussi dans les principales villes du monde, Buenos Aires y compris.
La révolution que sa théorie causa dans la société anglaise n’intimida pas pour autant Darwin qui, quelques années plus tard, asséna un coup encore plus dur à la Bible. Il écrivit un livre qui traitait non plus des animaux mais de l’Homme directement, et qui disait que celui-ci était le produit de l’évolution et qu’il provenait des animaux inférieurs, comme les singes. Il n’y avait pas de place pour Adam et Eve dans le monde de Darwin.

Charles Darwin dans sa vieillesse.
Au-delà de l’évolution des animaux, Darwin expliquait, du point de vue de la géologie, que le relief du monde n’était pas non plus statique mais qu’il se modifiait à travers les millénaires et que ces changements se poursuivaient aujourd’hui. Connaître les processus capables de modifier une région était fondamentale pour qu’un géologue, comme Moreno, puisse comprendre l’intensité et la direction d’un changement dans un endroit donné.
Moreno ne pouvait s’empêcher de penser qu’il y avait un certain parallèle entre Darwin et lui. « Il avait presque mon âge lorsqu’on lui proposa de participer à un voyage plus fantastique que tout ce qu’il aurait pu imaginer. » Soudain les paroles, jamais amicales, d’un cocher qui dut faire une manœuvre pour éviter de l’écraser, firent sursauter Moreno et se rendre compte qu’il était arrivé devant la maison de John Coghlan. La maison en question n’était pas ostentatoire mais montrait sans aucun doute que Coghlan n’avait pas de problèmes d’argent. Il frappa à la porte. Une servante lui ouvrit et le guida jusqu’à une salle dans la pénombre. Elle chuchota quelques mots que Moreno ne réussit pas à comprendre mais il supposa que cela signifiait qu’il devait attendre ici et que le maître de maison allait le recevoir.
En l’attendant, il s’intéressa à la quantité infinie d’os et de fossiles qui étaient exposés. En s’approchant pour mieux les voir, il remarqua sur le mur le portrait de Darwin dont Elizalde lui avait parlé. Celui-ci comportait une dédicace écrite de sa propre main : « To my dear friend John Coghlan, whose valuable effort supporting my work deserves more than just this remembrance. Charles Darwin ».
Une voix rauque derrière lui énonça : « A mon cher ami… »
Moreno l’interrompit : … John Coghlan, dont l’effort inestimable pour appuyer mon travail mérite bien plus que ce seul souvenir. Je parle et je lis l’anglais, monsieur…
— Coghlan, John Coghlan. Je vous en prie, asseyez vous. — les deux hommes se serrèrent la main et s’assirent — Comment avez-vous appris l’anglais ? Cela n’est pas commun par ici- dit-il avec un fort accent britannique.
— C’est ma mère qui me l’a enseigné, elle est d’origine irlandaise, son nom est Thwaite. Son père était soldat de l’armée anglaise pendant les invasions anglaises, et il décida de rester à Buenos Aires.
— J’ai entendu plusieurs histoires similaires à celle de votre grand père. Les soldats irlandais se sentaient très bien ici non seulement parce que les filles de société leur portaient beaucoup d’intérêt mais aussi parce que, en tant que catholiques, ils cherchaient à fuir la pression anglicane afin de pratiquer leur religion librement. Plusieurs décidèrent de s’échapper des anglais dès qu’ils en eurent l’opportunité. Vous savez comment est la relation entre irlandais et anglais, mon ami Moreno. — Francisco fit une expression de celui qui attend qu’on l’éclaire — Et bien, ils sont comme un grand frère qui nous maltraite. A la maison, nous passons notre temps à nous battre mais lorsque nous sommes loin de notre terre, nous voyons que nous avons beaucoup de choses en commun ; j’ai une infinité d’amis anglais. D’une certaine manière, nous les irlandais, nous pensons que nous sommes assez grands et que nous devrions avoir notre propre maison, c’est-à-dire nous séparer de l’Empire Britannique, mais notre grand frère se refuse à nous laisser libre.
Coghlan était un homme corpulent qui semblait avoir plus de cinquante ans. Ses cheveux clairsemés et grisonnants semblaient indiquer qu’il avait été roux par le passé. La peau rouge de son visage laissait voir de petites veines, très fréquent chez les habitants des îles britanniques.
— Bien, mon ami Moreno, je vois que votre aspect ne trahit pas vos origines irlandaises mais de ce que je sais de vos voyages, le sang celte coule toujours dans vos veines puisque vous avez fait preuve de suffisamment d’entêtement pour atteindre vos objectifs, n’est-ce pas ?
Le jeune homme sourit en interprétant ceci comme un compliment.
— J’imagine que si vous êtes ici, c’est que vous avez rencontré le Docteur Elizalde et que vous avez accepté sa proposition, n’est-ce pas ?
— En effet. Je dois dire qu’en plus de me sentir flatté par l’opportunité de servir mon pays en faisant quelque chose qui me fascine, je suis aussi surpris par un plan si détaillé pour protéger notre Patagonie. Le Docteur Elizalde m’a parlé de votre relation avec Darwin et le fait que vous lui avez écrit une lettre pour l’intéresser à cette expédition. Avez-vous reçu une réponse à cette lettre ?
— Malheureusement oui je l’ai reçue et elle n’est pas excellente. Hier dans la matinée, le bateau anglais Arrow est arrivé au port et dans la soirée le courrier a été distribué. Dans sa lettre Darwin me dit que, étant donnée que plus de quarante années se sont écoulées, il se rappelle peu de choses du voyage le long du fleuve Santa Cruz. Il a relu ses carnets de notes et il y a très peu d’informations qui puissent nous être utiles. En définitif, il ne semble pas très intéressé.
Soudain, il sembla à Moreno que le plan s’effondrait comme un château de cartes. Toute l’idée d’impliquer une importante figure anglaise s’effondrait à la première étape.
— Comme c’est bizarre, j’avais cru que vous lui aviez proposé de lui envoyer des fossiles que j’aurais pu trouver pendant l’expédition — dit Moreno, avec une voix qui ne pouvait cacher sa déception.
— C’est ce que j’ai fait. Mais dans sa réponse, il me dit que la vallée est composée principalement de pierre basaltique et de matériel d’alluvions, aucun des deux ne contient de fossiles. Et il mentionne également qu’en l’état actuel de son travail, il est seulement intéressé par des squelettes complets, pas par des pierres et qu’une expédition ne pourra vraisemblablement pas rapporter ce matériel.
— Alors il n’y a rien à faire ? Le plan d’impliquer un anglais tombe à l’eau ?
— Et bien… pas exactement. — dit Coghlan — Dans sa lettre, Darwin indique que l’information géographique et géodésique que dressa l’expédition du Beagle pourrait nous être utile. Cette information était sous la responsabilité de Fitz Roy mais comme celui-ci est décédé il y a quelques années, il pourra nous mettre en contact avec son assistant en cartographie de l’époque, John Lort Stokes.
— Un contact de troisième catégorie n’est pas ce dont nous avons besoin, Mr Coghlan — dit Moreno avec le moral visiblement bas.
Coghlan se leva, marcha vers sa bibliothèque, chercha quelques secondes et en extirpa un livre qu’il montra à Moreno. Celui-ci le prit sans beaucoup d’intérêt et lut le titre :
« Discoveries In Australia ; With An Account Of The Coasts And Rivers Explored And Surveyed During The Voyage Of H.M.S. Beagle, In The Years 1837-38-39-40-41-42-43. By Command Of The Lords Commissioners Of The Admiralty ».
« Découvertes en Australie : recueil des côtes et fleuves explorés et examinés pendant le voyage du bateau H.M.S. Beagle, dans les années —38-39-40-41-42-43. Sur ordre des Lords Commissaires de l’Amirauté anglaise ».
Moreno regarda Coghlan d’un air interrogateur — Voyez l’auteur — dit Coghlan à Moreno qui regarda à nouveau le livre:
Author: John Lort Stokes
— Stokes. — dit Coghlan — Le Vice Amiral John Lort Stokes est une des personnes les plus importantes de l’Amirauté anglaise. Il est admiré comme un des explorateurs vivants les plus expérimentés de Grande Bretagne. Il fut capitaine du Beagle au cours de son troisième voyage d’exploration sur les côtes de l’Australie et de Nouvelle Zélande. Il est un peu une légende vivante. C’est notre homme. C’est à lui que nous devons écrire et que nous devons intéresser au sujet.

John Lort Stokes quand promu amiral, par Stephen Pearce.
Il regarda Moreno qui semblait ne pas savoir comme faire cela. Coghlan ajouta avec orgueil. — Par chance, mon ami Darwin a déjà fait une partie de ce travail pour nous. Il m’a envoyé une copie de la lettre qu’il a lui-même écrite à Stokes, en lui expliquant l’objectif scientifique et exploratoire de l’expédition argentine et en lui demandant de nous aider dans la mesure du possible… Impossible d’imaginer meilleure lettre de présentation ! Ce que nous devons faire maintenant, c’est écrire sans perdre de temps à Stokes. Faisons le sur le champ pour profiter du fait que le Arrow, encore au port, retourne directement en Angleterre. Un de mes employés attendra que nous ayons terminé de l’écrire pour l’emmener au bateau.
Coghlan emmena Moreno dans son bureau, prit du papier, de l’encre et une plume. Moreno s’assit mais il n’avait pas d’idée, il ne savait pas quoi écrire ni comment commencer. « Qu’est ce que je lui écris ? » demanda-t-il à Coghlan.
— Racontez lui votre voyage aux sources du Limay, vos aventures avec les indiens, vos découvertes et trouvailles. Stokes est un homme d’aventures et il sera enthousiasmé de lire cela de votre propre main. Il verra que vous êtes un des leurs, c'est-à-dire un explorateur. Ensuite écrivez lui au sujet du voyage que vous planifiez le long du Santa Cruz, qui n’est ni plus ni moins la continuation du voyage que lui, Fitz Roy et Darwin firent il y a quarante ans. Avez-vous lu leurs chroniques ?
— Seulement celles de Darwin.
— Parfait, rappelez moi de vous donner les chroniques de Fitz Roy, elles sont plus détaillées, bien que plus ennuyeuses que celles de Darwin. — Et il ajouta ensuite- Finalement vous devez lui demander son aide. Qu’il vous soumette toute l’information possible sur la zone : cartes, croquis, coordonnées, lieux de campement, etc.
Moreno le regarda d’un air dubitatif : « Vous pensez qu’il nous fournira cette information ? Pourquoi ferait-il cela ? »
— L’unique raison pour laquelle il ferait cela serait que votre lettre l’enthousiasme. Qu’il voit reflété en vous le Stokes de sa jeunesse. Qu’il sente que si vous arrivez à la cordillère en remontant le fleuve, c’est un peu comme s’il avait également fait. Que votre expédition soit la continuité de ce qu’ils firent il y a plus de cinquante ans. Tout dépend de votre plume mon cher Moreno.... enthousiasmez le... Je vous aide avec l’orthographe anglaise qui est un peu trompeuse.
La nuit arriva et les deux hommes passèrent plusieurs heures à écrire dans la pénombre. Ils choisirent avec soin chaque mot. Finalement, au petit matin, ils terminèrent la lettre qui fut emmenée au Arrow et partit sur le champ à Londres, précisément à l’Amirauté anglaise. Là-bas, elle serait remise entre les mains d’une des légendes vivantes de la marine anglaise, le plus important explorateur d’Australie, de Nouvelle Zélande, de Terre de Feu, de Patagonie, des Iles Galapagos et de beaucoup d’autres contrées reculées tout autour du monde et, par-dessus tout, le soutien et l’ami de Robert Fitz Roy et de Charles Darwin : le Vice amiral John Lort Stokes.
Chapitre 2 : Un pacte sur l’honneur
Moreno planifiait dans son bureau le voyage qu’il espérait réaliser vers la fin de l’année 1876 lorsque la voix de Pedro, un de ses domestiques, l’interrompit.
— Monsieur Moreno ! Un paquet vient d’arriver pour vous. Il vient d’Angleterre.
Ce dernier se retourna et vit que Pedro apportait une enveloppe, deux caisses et un rouleau qui contenait sûrement quelques plans.
— Laissez tout sur cette table et allez prévenir Monsieur Coghlan, vite !
Pedro sortit et Moreno commença à ouvrir le rouleau. Celui-ci contenait trois planches plus grandes que son bureau. La première était une carte de l’estuaire du fleuve Santa Cruz sur laquelle étaient indiqués le fleuve et les collines environnantes mais aussi les profondeurs de chaque point de l’estuaire. Avec les informations de cette planche, on pouvait savoir quelles zones de l’estuaire étaient adaptées à un bateau à grand tirant d’eau ! « Mount Entrance » (mont entrée) et « Shingle Point » (Pointe de galets) étaient les deux promontoires qui marquaient la bouche de l’estuaire. D’un promontoire interne à l’estuaire, nommé Weddell Bluff et haut de 300 pieds, étaient dessinés deux rayons, comme ceux que l’on utilise pour signaler l’angle de vue d’un phare. L’angle se projetait vers la mer avec une ouverture de pas moins de 10 degrés. « L’équipage du Beagle a probablement construit un monolithe à cet endroit qui soit visible depuis la mer lorsque l’on se trouve entre ces deux rayons ». Des phares ou des monolithes sont construits aux endroits dangereux… dans le cas présent, la carte montrait que l’embouchure de l’estuaire cachait un piège mortel pour ceux qui ne seraient pas avisés… Etait dissimulé en face de l’entrée un banc rocheux de forme allongée, parallèle à la côte, juste sur le chemin qu’emprunterait en toute logique un bateau ignorant ce danger. « Il est clair — pensa Moreno- que le véritable canal d’entrée est bien par le Sud, si un bateau entre de face, il tape contre les récifs et coule. Le monolithe sert à signaler qu’il ne faut pas entrer par ici. La carte indiquait aussi avec de grosses flèches les directions des marées avec leur vitesse en nœuds (jusqu’à 6 nœuds !) ; une légende indiquait plus bas : marées jusqu’à 33 pieds. « Alors ces lignes en pointillés représentent la côte et les îles intérieures lorsque la marée est basse » se dit Moreno, « Weddell Bluff ne doit être visible qu’une fois dans l’estuaire, quand on passe devant le Keel Point ».
Encore fasciné par la première planche, Moreno regarda la seconde. Celle-ci représentait trois vues de l’embouchure de l’estuaire depuis la mer. Elles illustraient exactement la vue de la côte depuis la passerelle de manœuvre. La vue supérieure était depuis le Nord Est, l’angle de vue s’agrandissait nettement (250 degrés). On voyait les promontoires de l’entrée mais une légende plus bas indiquait : « Entrance not possible from the North ». La seconde vue était celle qui correspondait à un angle de 300 degrés, quasiment une vue depuis l’Est. Une légende plus bas prévenait que des roches submergées rendaient impossible l’accès depuis ce point. On voyait sur le dessin qu’il y avait, entre les deux promontoires d’entrée de l’estuaire, une falaise, et que dans la partie la plus haute de celle-ci, il y avait un monument. Une flèche et une légende indiquaient « Weddell Bluff visible from here » (Weddell Bluff visible depuis ce point). Enfin, sur la vue inférieure était indiquée l’unique voie d’accès à l’estuaire, celle par le Sud avec une légende précisant « Entrance only possible at high tide » (entrée possible à marée haute uniquement). Non seulement les pierres et le faible tirant d’eau étaient une menace pour un bateau qui cherchait l’abris du port de l’estuaire du fleuve Santa Cruz, mais la vitesse des courants de marée représentait aussi un véritable défi pour un bateau dont l’unique moyen de locomotion était basé sur le vent. Un capitaine de bateau devait se montrer patient et attendre que les marées soient favorables et qu’elles concordent avec les vents du bon cadrant. « De toute évidence, il ne s’agit pas d’un port adapté aux navigations d’urgence ». Cependant, en récompense, l’intérieur du port de Santa Cruz offrait des eaux tranquilles, idéales pour le repos d’un bateau et de son équipage, et de ce qu’en savait Moreno, c’était ce que recherchait le Beagle en 1834.

Carte de l'estuaire de la rivière Santa Cruz, relevée par les officiers du HMS Beagle.
Finalement, la troisième planche montrait tout le cours du fleuve Santa Cruz depuis l’estuaire jusqu’aux Andes, bien que celles-ci soient dans la zone « terra incognita ». Plusieurs des montagnes de la cordillère étaient baptisées (une avec le nom de Mount Stokes !), car même si l’expédition ne les avait jamais atteintes, elle les avait aperçues à l’horizon.
Moreno ouvrit une des caisses. Celle-ci contenait une grande quantité de croquis pliés avec soin. Le premier d’entre eux indiquait « Views from Observation Points on Keel Point and Weddell Bluff » (Vues depuis les points d’observations sur Pointe Quille et Weddell Bluff). Elles montraient sommairement une vue de l’horizon depuis Pointe Quille et Weddell Bluff ; Shingle Point, Mount Entrance, Sea Lion Island, Beagle Bluff. Plusieurs autres points notables se découpaient sur le ciel tels qu’ils se voyaient depuis Pointe Quille et Weddell Bluff, et au-dessus d’eux apparaissait l’indication en degrés qui précisait l’angle de vue par rapport au nord magnétique. Plus bas se trouvait le rapport du calcul des coordonnées de chacun d’entre eux, c'est-à-dire la manière d’obtenir les coordonnées de chaque point notable à partir des coordonnées de Pointe Quille et Weddell Bluff et des angles par rapport au Nord magnétique. Moreno connaissait suffisamment de géodésie pour savoir qu’on pouvait calculer de cette manière les coordonnées de lieux éloignés qui étaient visibles même si non atteignables, et donc les situer correctement sur une carte. Moreno sourit au plaisir que lui procurait la détention de cette information. « En plus, ces croquis permettent d’identifier chaque montagne car on y voit son vrai profil ».
Par pure curiosité, il continua d’inspecter le contenu de la caisse. Un croquis qui était au fond de la caisse attira son attention. Il était intitulé « View from No-God’s Point », « Vue depuis le point de Non Dieu ? » se demanda Moreno. « Quel nom étrange pour un point d’observation. Pourquoi l’ont-ils appelé ainsi ? Le dernier des croquis avait été réalisé depuis un lieu appelé Western Station ou Station Ouest. Sur la planche du fleuve Santa Cruz était indiqué chaque point d’observation, Western Station était le plus à l’Ouest qu’avait atteinte l’expédition de Fitz Roy et Darwin. Sur le croquis correspondant était signalée une plaine appelée « Mystery Plain » ou Plaine du Mystère parce l’expédition anglaise n’avait jamais su ce qui se cachait derrière.
Un bruit à la porte d’entrée suivi de pas pressés s’approchant le ramena à la réalité.
— Moreno ! Moreno ! Qu’avez-vous eu au courrier ?
L’accent anglais trahissait l’identité de John Coghlan. Celui-ci ouvrit la porte et en voyant les plans dépliés, cria d’un ton victorieux : « Il a répondu et accepté notre requête ! »
— Je suppose que oui. La seule chose que j’ai faite jusqu’à maintenant est d’ouvrir ces plans, dit Moreno.
— Monsieur, soyez civilisé ! Quand on reçoit un colis, la première chose à faire est de lire la lettre qui est dans l’enveloppe. Ouvrez la maintenant ! ordonna Coghlan.
Moreno n’avait pas prêté attention à cette enveloppe. L’écriture était ronde et claire, écrite sur le papier blanc et épais de l’Amirauté. Il coupa avec soin l’extrémité de l’enveloppe et en sortit une lettre de trois pages.
To: Francisco P. Moreno
From: Vice Admiral John Lort Stokes
Dear Mr Moreno:
Thank you very much for your kind letter. I am very pleased to know that you are projecting an exploration trip along the River Santa Cruz, where more than forty years ago our exploring party, leaded by the late Vice Admiral Robert FitzRoy…
A l’attention de : Francisco P.Moreno
De la part de : Vice Amiral John Lort Stokes
Cher Mr Moreno :
Merci beaucoup pour votre lettre. Je suis ravi d’apprendre que vous êtes en train de planifier une exploration le long du fleuve Santa Cruz, où, il y a plus de quarante ans, notre groupe, dirigé par feu le Vice Amiral Robert Fitz Roy, arriva très proche de l’imposante Cordillère des Andes. Je ne peux que vous souhaiter à vous et à votre groupe le plus grand succès possible.
Les récits de votre précédent voyage à la source du fleuve Limay et vos aventures avec les indigènes de la zone m’ont rappelé avec nostalgie ces jours lointains où, jeune homme impétueux comme vous, je réalisais des explorations similaires. Une fois, je fus attaqué par des aborigènes australiens et reçut une lance dans l’épaule, ce qui faillit me coûter la vie. Aujourd’hui, c’est devenu une anecdote mais la vérité est que, responsable d’une expédition dont je ne connaissais pas la zone faute d’informations, j’avais non seulement mis ma vie en danger mais aussi celle de ceux qui m’accompagnaient. C’est pourquoi je trouve très sage de votre part de vous documenter du mieux possible sur la zone que vous parcourrez et je comprends que votre requête fasse partie de votre préparation.
Cependant, les plans, mémoires et croquis demandés sont difficiles à trouver (de nombreuses années se sont écoulées depuis notre voyage) et ils requièrent des autorisations très compliquées à obtenir. Bien entendu, lorsque vous lirez ces lignes, vous saurez déjà qu’une grande partie de l’information demandée accompagne cette lettre prouvant que j’ai déjà accompli cette tâche.
Puisque Fitz Roy est mort, l’unique manière d’accéder à ses archives fut de contacter sa veuve qui, depuis plusieurs années, est dame de compagnie de la famille royale au palace Royal de Hampton Court. Mes archives personnelles sont dans ma lointaine maison de famille, au pays de Galles. Enfin, la partie la plus importante du matériel envoyé, et celle que je pourrai envoyer dans peu de temps, appartient à l’Amirauté et requiert pour cette raison des demandes bien argumentées pour effectuer des copies. C’est en partie pour cela que j’ai mis presque deux mois à vous répondre.
Vous vous demanderez sûrement pourquoi j’ai entrepris ce travail. Avec votre style spontané et sincère, vous avez gagné ma sympathie ; mais cela n’a pas été la principale motivation qui m’a décidé à coopérer avec votre expédition. Mon aide est conditionnée au fait que vous acceptiez, en échange, d’accéder à une requête que je vous présenterai un peu plus tard.
Nous pourrions dire que je vous propose un pacte sur l’honneur: je vous offre la possibilité de pouvoir compter sur l’information demandée si, et seulement si, vous vous engagez à accéder à ma requête, qui est, je vous l’assure, totalement à votre portée.
Si vous n’êtes pas d’accord avec ce marché, vous devrez, en véritable homme d’honneur, me renvoyer toute l’information sans l’utiliser pour votre voyage.
Je vous ferai part de ma requête un peu plus tard, mais je peux vous dire qu’elle est liée à la reconnaissance de Fitz Roy, qu’il n’a injustement jamais obtenue.
Ainsi, mon cher Mr Moreno, si vous acceptez cette offre, vous devez me faire part de votre accord et vous pourrez ouvrir les paquets qui accompagnent l’enveloppe. En revanche, si vous n’êtes pas d’accord, vous devrez me retourner toute l’information sans l’ouvrir.
Dans l’attente de votre réponse,
Sincèrement vôtre,
Vice-Admiral John Lort Stokes
Moreno et Coghlan se regardèrent d’un air étonné.
— Qu’allez vous faire ? demanda Coghlan, Allez vous accepter ce marché ?
— Ai-je le choix ? La stratégie Argentine au sujet de la Patagonie relève de cette information, et aussi de l’implication d’un personnage de haut rang de l’Amirauté, comme Stokes. Mais vous, Coghlan, qui connaissez les anglais mieux que moi, quelle peut bien être sa requête ?
— La vérité est que je suis tout autant surpris que vous. Peut être un monument avec le buste de Fitz Roy, une place, ou un livre à sa mémoire… Mais cela importe peu maintenant ; il nous faut répondre rapidement à cette lettre tant que le bateau anglais est encore à quai pour que votre réponse arrive rapidement à Londres.
Les deux hommes débarrassèrent le bureau et après avoir choisi un papier et une plume pour la circonstance, ils se mirent à rédiger une lettre comme ils l’avaient fait quelques mois plus tôt. Mais ils étaient aujourd’hui beaucoup plus détendus. La lettre fut courte et en peu de temps, Pedro la portait au port pour qu’elle poursuive son voyage vers le vieux continent.
* * *
Coghlan et Moreno s’attelèrent à la tâche stimulante d’examiner les paquets et de répertorier les informations. Coghlan demanda à ce qu’on leur apporte du mate. En bon irlandais né ici, il avait remplacé la cérémonie du thé par celle du mate, et pour rien au monde il n’aurait manqué l’occasion d’en profiter en feuilletant un bon livre, en lisant la lettre d’un ami lointain, un journal, et bien entendu, alors qu’il était sur le point de voir et lire la synthèse, les croquis et les cartes d’une expédition qui était entrée dans l’Histoire.
Moreno, qui avait déjà vu une partie du colis, montra les planches et croquis à Coghlan. L’irlandais, de par sa formation d’ingénieur, comprenait parfaitement la note au sujet des calculs de coordonnées et fit à Moreno quelques observations sur les détails que celui-ci avait passés sous silence. Le point d’observation appelé « No God’s Point » déconcerta également Coghlan, qui ne put donner aucune explication sur le pourquoi de ce nom énigmatique.
Il restait une caisse qui n’avait pas été ouverte par Moreno. A l’intérieur se trouvaient davantage de croquis et de notes de calculs, mais quelque chose attira l’attention des deux hommes. Il y avait là un épais manuscrit avec la même écriture claire et ronde de la lettre de Stokes. La première feuille semblait être destinée à Moreno :
Dear Mr Moreno:
If you are reading these lines it means that…
Cher Mr Moreno:
Si vous lisez ces lignes, cela signifie que vous avez accepté l’accord que je vous ai proposé.
L’histoire que je vais vous raconter n’est connue que de trois personnes à ce jour. A sa lecture, vous comprendrez le pourquoi de la demande que je vous ferai à la fin.
Cela fait maintenant de nombreuses années que je suis entré dans la marine royale (Royal Navy). Contrairement à la majorité des jeunes hommes, les victoires des guerres napoléoniennes du début du siècle ne m’attiraient pas ; j’étais plutôt subjugué par les incroyables aventures des voyages d’exploration du capitaine James Cook.
Toute ma jeunesse, je rêvais d’être au commandement d’un bateau et d’explorer des terres inconnues. J’ai réalisé trois voyages sur le Beagle ; au cours du troisième, je réussis à en être le capitaine et j’explorais pendant 6 ans les côtes d’Australie ; mon rêve était devenu réalité.
Il faut cependant que vous sachiez qu’être responsable d’environ quatre vingt personnes en des terres remplies de danger est absolument accablant. Cook lui-même mourut des mains des aborigènes lors de son dernier voyage ; c’est suite à cet évènement que la sécurité devint la priorité absolue de toute expédition.
Chaque fois que le navire et son équipage se trouvaient dans une situation difficile, une grande solitude s’emparait de moi alors que je devais prendre seul une décision, de peur de faillir et de mener à la disgrâce tous ceux qui dépendaient de moi. Dans ces moments, je faisais appel à une petite ruse qui me donnait l’impression d’avoir quelqu’un avec qui décider de ces choses. Je m’imaginais que Robert Fitz Roy était à mes côtés et qu’il me disait ce qu’il aurait fait dans cette situation.
Fitz Roy fut pour moi l’exemple du capitaine préparé pour affronter les situations difficiles, en lequel l’équipage avait une confiance aveugle et dont la place était indiscutable. C’est de lui que j’appris tout ce qui m’a servit pour affronter les dures tâches d’exploration dont m’a chargé l’Amirauté.
Fitz Roy était un homme appelé à réaliser de grandes choses, ce qu’il fit sans aucun doute. Mais le destin lui a fait endosser le rôle de gardien qui lui valut d’être répudié par la société, en particulier par la société scientifique, puisque celle-ci a nié la reconnaissance à laquelle il avait droit.
Le rôle de gardien auquel je fais référence est en rapport avec les résultats scientifiques découlant du très célèbre second voyage du Beagle. Ce qui est curieux, c’est que Fitz Roy aida, de par son intelligence et son esprit scientifique, à élaborer la théorie qui le conduira plus tard à se ridiculiser et le poussera vers une fin tragique. Cependant, il sût assumer ce rôle et il le maintint même en sachant que sa réputation était mise en pièces, et qu’avec elle disparaissait toute possibilité d’atteindre les objectifs qu’il s’était fixés.
Charles Darwin fut, et est toujours, un des grands personnages que j’ai eu la chance de connaître et d’admirer, même si nous ne nous sommes pas beaucoup vus au cours des dernières années en raison de la dépression qu’il eut suite au décès de notre capitaine.
Au cours de mon exploration en Australie, je les ai immortalisés tous deux, Fitz Roy et Darwin, en baptisant de leur nom un fleuve et une baie respectivement.
Quand débute l’histoire que je vais vous raconter ? Il est difficile de le dire. J’ai rencontré Fitz Roy lorsqu’il endossa, à l’âge de 23 ans, le commandement du Beagle à la suite du suicide de son capitaine Pringle Stokes (qui, bien que nous portions le même nom, n’a aucun lien de parenté avec moi). Pringle Stokes ne supporta pas la responsabilité que je mentionnais tout à l’heure et il se tira une balle dans la tête lorsqu’il se rendit compte, que par ses erreurs dans les relevés, lui et tout son équipage devraient passer un an de plus dans les eaux angoissantes des canaux de Terre de Feu.
Fitz Roy assuma le commandement avec résolution et prit la tête de la mission qu’on lui avait confié : compléter le premier voyage du Beagle. A son retour en Angleterre, il commença à planifier le second voyage, auquel participerait Darwin.
C’est peut être la raison pour laquelle je tends à penser que tout commença à Plymouth, alors que nous préparions le Beagle pour le second voyage, celui qui devait changer la face du monde.
C’était par une terrible après midi d’automne, lorsque le climat anglais révèle ses pires aspects : brume, froid, vent et une interminable bruine. Le capitaine Fitz Roy monta à bord accompagné d’un jeune homme timide aux cheveux blonds…
— Stokes ! beugla le capitaine, Stokes, venez que je vous présente quelqu’un.
Le jeune Stokes s’approcha et jeta un regard peu amical à celui qui accompagnait le capitaine. Tant d’années en mer l’avaient rendu mal à l’aise et méfiant face aux « gens de la Terre », comme on disait à bord. Le jeune accompagnateur semblait avoir deux ou trois ans de plus que lui, qui avait lui-même dix neuf ans à cette époque là.
— Je vous présente Charles Darwin, qui sera le naturaliste que nous aurons à bord pendant notre voyage. Monsieur Darwin partagera avec vous la salle des cartes. Pendant que vous dresserez les cartes, Darwin disséquera les animaux, se servira de son microscope ou réalisera de grandes découvertes, dit-il d’un ton cocasse.
Stokes serra la main à Darwin d’une manière peu amicale, raison pour laquelle le capitaine, en bon connaisseur de ses gens, ajouta :
— Mr Darwin est du comté de Shropshire, voisin de votre Galles natale, Mr Stokes. De plus, il vient de finir un voyage géologique dans les montagnes galléïques, c’est pourquoi je suis certain que vous aurez beaucoup de choses à vous dire.
— Certainement ! Le visage de Stokes avait soudainement changé et il secouait la main de Darwin avec beaucoup d’enthousiasme. Il est clair qu’au cours de notre voyage, les montagnes de Galles nous manqueront à tous les deux vu qu’en mer, il n’y a pas de montagnes à gravir.
— Derrière chaque port, il y a des montagnes que nous pourrons gravir, dit Darwin spontanément. Ici même à Plymouth, nous pourrons gravir le mont Edgecombe, si le cœur vous en dit.
— Comptez sur moi. Ainsi venait d’être scellée l’amitié entre Stokes et Darwin, amitié qui allait durer plus de cinquante ans.
— Mr Stokes, pendant que je supervise le chargement, je vous demanderai de montrer à Mr Darwin le bateau et ses équipements, et il dit à Darwin, nous nous voyons ce soir pour dîner à terre. Je vous emmènerai dans un endroit où ils cuisinent le mouton d’une façon unique. A tout à l’heure messieurs, et il s’éloigna en direction du pont de commandement.
Stokes emmena Darwin pour une visite « guidée » du Beagle. Il lui montra la salle des cartes où ils partageraient non seulement leurs heures de travail mais aussi leurs nuits dans des hamacs suspendus au plafond. Darwin s’effraya du peu d’espace disponible mais on lui assura qu’avec le temps, il s’y habituerait.
En parcourant chaque recoin du navire, Stokes lui donnait quelques chiffres historiques. Le Beagle était le navire numéro 41 de la classe Cherokee, de laquelle avait été construit plus de cent bateaux. Cette classe était aussi connue sous le nom de « coffin brigs » ou « brick cercueil », car vingt six d’entre eux avaient coulé en pleine mer. Cependant, le Beagle avait reçu toute une série de modifications qui l’avaient énormément amélioré, le rendant plus sûr et plus rapide que les autres, comme l’avait prouvé le succès des quatre années de voyage passées à explorer les canaux aux alentours du détroit de Magellan. Stokes avait participé à ce voyage et Fitz Roy avait été le capitaine dans le dernier tronçon du voyage.

Plan de coupe du HMS Beagle.
Stokes récita d’autres chiffres du bateau : mise à l’eau en juin 1818, 242 tonneaux et 90 pieds de long. En plus de l’équipage, il y avait quelques extra passagers parmi lesquels Darwin, les trois indiens « fuegino » et le prêtre qui tenterait de fonder une colonie chrétienne au sud de Terre de Feu, c'est-à-dire tout près du bout du monde.
— Mr Stokes, pourriez vous m’expliquer comment ces aborigènes sont arrivés en Angleterre et ce qui est prévu les concernant ?
— Je ne sais pas grand-chose du projet, peut être que vous devriez en parler avec le capitaine. Mais je peux vous dire comment ils sont arrivés ici. En Terre de Feu, un groupe du Beagle alla sur une île pour effectuer des mesures de coordonnées. Là, quelques indiens profitèrent d’un moment d’inattention pour prendre le baleinier. Nous sommes alors partis à sa poursuite et avons pu capturer un petit groupe qui tenait les rames. Le capitaine décida de libérer les plus âgés pour qu’ils ramènent le bateau et de garder les plus jeunes en « garantie ». Les plus âgés ne sont jamais revenus. Nous avons continué à chercher le bateau et nous avons retenu un adulte, que nous appelons York Minster. Finalement, nous n’avons jamais retrouvé le bateau mais nous nous sommes retrouvés avec quatre nouveaux passagers qui avaient l’air assez contents d’être sur le bateau avec nous. Le capitaine décida de les ramener en Angleterre pour les éduquer ; ils seraient ramenés à nouveau dans leurs îles au cours du voyage suivant pour apporter éducation et civilisation à leur peuple. Il est donc prévu qu’ils forment une petite colonie à laquelle se joindra un prêtre. Dans quelques jours, les indiens seront sur le bateau et vous aurez l’occasion de les connaître. Ils étaient quatre à l’origine mais l’un d’entre eux est mort. Les deux jeunes ont une douzaine d’années, le garçon s’appelle Jemmy Button et la fille Fuegia Basket, ils sont terriblement sympathiques et intelligents. Le plus grand, York Minster, est un peu plus farouche, nous pensons qu’il a environ vingt huit ans.
Tout au long de la visite, Stokes présentait à Darwin des gens dont il ne pouvait retenir les noms et les visages malgré les efforts qu’il faisait. Il ne put retenir que le nom de Wickham, qui était le second de Fitz Roy, et celui du jeune King, avec qui il partagerait la salle des cartes avec Stokes. Le jeune King était aussi le fils du fameux capitaine Parker King, le supérieur de Fitz Roy au cours du dernier voyage du Beagle et qui commandait le H.M.S. Adventure, un bateau beaucoup plus grand que le Beagle.
— Où est ce que l’on mange ? demanda Darwin
— Il y a une cantine générale pour l’équipage, une petite salle pour les officiers, comme moi, mais vous serez le privilégié qui mangera dans la cabine du capitaine. C’est un honneur qui est rarement accordé, Mr Darwin.
— Vous pouvez m’appeler Charles.
— Seulement si vous m’appelez John.
— Bien, qu’il en soit ainsi John !
Finalement, l’obscurité et la pluie persistante achevèrent la visite de Darwin et ils convinrent de se retrouver le jour suivant pour commencer à embarquer les affaires personnelles de Darwin, qui craignait de ne pouvoir emporter tout ce qu’il avait prévu.
* * *
Les semaines suivantes, l’approvisionnement et l’équipement du bateau se poursuivirent. Fitz Roy profitait des moments libres pour faire connaître à Darwin la ville à l’histoire maritime très riche. C’est d’ici qu’était partie la flotte anglaise sous le commandement de Francis Drake qui affronta et vaincu la terrible Armada Espagnole à Calais, en France, en 1588.
— La légende dit qu’avant de partir à la bataille, Drake passa un moment à jouer aux cartes dans les tavernes du port, pour faire comprendre qu’il n’était pas très préoccupé par les espagnols, mais ça n’était pas tout à fait exact. Fitz Roy était un grand connaisseur de l’histoire militaire et il aimait à montrer l’étendue de ses connaissances- La vérité, c’est que pour sortir du port de Plymouth, il faut que les vents soufflent d’un cadrant spécifique avec la marée haute et descendante. Cette combinaison n’arrive en moyenne qu’un jour sur quatre. Drake attendait donc les conditions favorables en jouant aux cartes. C’est aussi ce que nous devrons faire dans les premiers jours de décembre lorsque nous serons prêts à partir.
Ils continuèrent à marcher sur les quais. Le port était dominé par une puissante citadelle. Avec ses canons, le château contrôlait l’accès au port, mais il avait aussi joué un rôle important dans les batailles terrestres.
— Le château fut construit par le roi Henri VIII et reconstruit par le roi catholique Charles II Stuart. Cependant, ce château l’a desservi car pendant la guerre civile, la ville se déclara en faveur du protestant Guillaume d’Orange. Charles l’assiégea, mais la ville, défendue par la forteresse, supporta l’attaque et fut finalement l’une des batailles qui conduisit à la chute du roi catholique, au début de la dynastie des Orange, et au maintien de la religion protestante.
Fitz Roy poursuivait ses explications. — Là-bas, dit-il en montrant un brise lames qui se projetait vers la mer et se perdait dans la brume pesante- c’est le quai duquel partit le célèbre Mayflower qui emmena les premiers colons anglais vers l’Amérique du Nord, les « pilgrims » (pèlerins). Ils avaient dû garder un bon souvenir de Plymouth pour baptiser la colonie Plymouth en arrivant en Amérique. Comme vous le voyez Mr Darwin, ce port a été le témoin de grands évènements historiques, un jour quelqu’un se rappellera que vous et moi sommes partis d’ici pour changer la face du monde- dit-il sur un ton facétieux.
Sur le bateau se poursuivait une activité fébrile. On utilisait n’importe quel petit espace pour stocker équipement et provisions, car on ne retournerait pas en Angleterre avant quatre ans. Dans la salle des cartes fut installée une des innovations technologiques qu’emportait le Beagle. : Les vingt deux chronomètres portables les plus exacts de Grande Bretagne. Très enthousiasmé, Stokes expliqua à Darwin à quoi ils serviraient.
— Pour faire des cartes ou pour savoir où l’on se trouve, on utilise des coordonnées. La latitude indique la position par rapport à l’Equateur tandis que la longitude indique l’angle que l’on fait avec le méridien de Greenwich, près de Londres. Pour mesurer la latitude, on utilise un sextant ; je dois vous avouer que je n’en ai jamais vu d’aussi bon et précis que celui du capitaine. Le sextant mesure l’angle du soleil ou d’une quelconque étoile dans sa position la plus haute, dans le cas du soleil c’est à midi. Comme un bateau est toujours en mouvement, il est difficile de réaliser une bonne mesure à bord, on doit donc généralement descendre à terre dans la matinée et de là, attendre midi. Pour mesurer la longitude, on doit enregistrer l’heure exacte à laquelle le soleil atteint son point le plus haut, les chronomètres sont réglés à l’heure de Greenwich avec une grande précision. En sachant à quelle heure de Greenwich correspond midi au point de mesure, on sait à quelle distance du méridien on se trouve. Plus le chronomètre est précis, moins l’erreur est grande. Nous en emportons vingt deux pour moyenner les erreurs et ainsi améliorer la précision. Nous estimons que l’erreur sera de moins de 20 secondes de degrés, ce qui rapporté à la distance implique que la position aura une erreur inférieure à 2000 pieds. Jamais dans l’histoire les mesures n’auront été plus précises et c’est moi qui en aurai la charge. —Le visage de Stokes irradiait un orgueil que Darwin avait vu peu de fois.
Presque deux mois s’écoulèrent avant que le bateau fût prêt pour le voyage. Dès lors, l’équipage était obligé de rester à bord pour pouvoir partir rapidement une fois les conditions météorologiques appropriées. Les jours s’écoulaient un à un. Décembre avançait mais la nature ne semblait pas vouloir permettre au voyage de débuter. Darwin pensait que le jour du départ n’arriverait jamais. Enfin, quand arriva Noël, le capitaine décida de donner la permission à l’équipage d’aller à la messe. Pour clore celle-ci, une grande partie de l’équipage alla faire ses adieux dans les tavernes, plusieurs revinrent dans un état avancé d’ébriété. Dans la matinée du 26 décembre, les conditions de temps étaient parfaites pour le départ mais pas celles de l’équipage. Fitz Roy fut obligé de décaler d’un jour le départ de l’expédition. Par chance, le 27, les conditions se maintinrent parfaites et ils purent appareiller.
Cependant, Fitz Roy n’allait pas laisser inpunie l’indiscipline du jour précèdent. Il prépara le discours qu’il donnerait dans la soirée en haute mer mais aussi la punition des plus ivres. Darwin connaîtrait dans la soirée une nouvelle facette de la personnalité du capitaine, personnalité qu’il ne réussirait jamais à connaître vraiment et qui finalement le mènerait à la tragédie.
Chapitre 3 : Une graine d’idée au milieu de l’Océan
What I remember most of those first days on board of the Beagle, was Darwin’s seasickness. The starting of the trip was very little promising even though…
Ce dont je me rappelle le plus de ces premiers jours à bord du Beagle ce sont les hauts de coeur de Darwin. Le début du voyage était peu prometteur malgré la harangue stupéfiante que le capitaine réalisa depuis le pont de commandement et dont nous nous souviendrions tous pour longtemps.
Une fois que le Beagle eut dépassé le brise lames extérieur du port et que la navigation fut stabilisée, Fitz Roy ordonna à l’équipage de se réunir devant le pont de commandement. De là, criant par dessus le bruit de la mer et du vent, il adressa quelques paroles destinées à donner le moral et à créer ce qu’il appelait l esprit de corps ou sentiment de groupe. C’était quelque chose de très fréquent dans la marine anglaise. Il commença par lire le texte gravé dans le bois du pont de commandement. « England expects every man to do his duty »,
— « L’Angleterre attend de chaque homme qu’il fasse son devoir », dit Fitz Roy- ce sont les célèbres paroles de l’Amiral Nelson avant la bataille de Trafalgar dans laquelle il triompha de son ennemi mais perdit la vie. Nelson accomplit son devoir et c’est exactement ce que nous ferons, nous accomplirons notre devoir. Nous passerons plus de quatre ans loin de notre pays et de nos familles mais nous reviendrons contents et fiers d’avoir accompli la mission dont on nous a chargés. Nous relèverons et cartographierons le Sud du continent américain pour que nos bateaux puissent traverser d’un océan à l’autre sans danger. Nous chercherons et identifierons les rochers dangereux, les courants traîtres et les dangers cachés mais nous trouverons aussi les chemins les plus courts et les meilleurs ports où à l’avenir des navires en danger pourront se mettre à l’abri des tempêtes ou attendre l’arrivée des secours. Dominer le carrefour des deux océans est fondamental pour que l’Angleterre continue de régner sur les mers.
Mais à la différence d’autres expéditions de relevé de côtes, la nôtre s’est vue confiée une autre mission tout à fait inédite pour la Marine Anglaise.
En plus du relevé géographique, nous ferons un relevé scientifique de toute la région. Nous énumérons les animaux terrestres et marins, les plantes, les champignons, des observations géologiques seront faites aussi. C’est pour cette raison que Mr Charles Darwin est présent en tant qu’extra titulaire, c'est-à-dire qu’il ne fait pas partie de l’équipage du Beagle, mais qu’il sera traité comme s’il était de rang officiel. Mr Darwin a ma confiance absolue pour atteindre cet objectif. Ainsi messieurs, nous naviguons vers la Gloire ! (To Glory we steer).
A ce moment résonnèrent deux coups de canon qui clôturèrent parfaitement le discours. L’équipage cria trois hourras dans un délire d’enthousiasme. Fitz Roy se les était mis dans la poche, il savait parfaitement comment les manier, il était leur meneur et ils l’adoraient.
Alors qu’ils s’apprêtaient à regagner leur poste, le capitaine leur ordonna de rester. Ce qui suivit ne fut pas autant agréable. Trois aspirants amenèrent les hommes accusés d’ébriété le jour de Noël et les fouettèrent, selon le règlement disciplinaire. Fitz Roy montrait ainsi qu’il pouvait aussi être un capitaine implacable. Chacun devait choisir s’il allait être de ceux qui « navigueraient vers le Gloire » ou de ceux qui recevraient les coups de fouet.
Les hommes assistèrent en silence à la triste cérémonie et tous comprirent qu’à l’instar l’Angleterre, le capitaine attendait aussi d’eux qu’ils accomplissent leur devoir.
* * *
Les premiers jours de voyage, le Beagle avançait rapidement. Le vent était fort, la mer était agitée et le bateau roulait beaucoup. Darwin passait presque tout le jour dans son hamac de la salle des cartes, essayant de dominer une de ces nausées persistantes. Stokes lui expliqua que les « gens de la terre » étaient toujours malades au début mais qu’au bout de quelques semaines, la majorité s’habituait. Darwin avait peur de ne pas faire partie de cette majorité et il se demanda, atterré, s’il serait capable de supporter un voyage de quatre ans dans ces conditions.
Stokes continua à lui expliquer que dans les pires tempêtes même les marins les plus expérimentés étaient malades. —« Je peux vous dire que les seuls que je n’ai jamais vu être malades, ni même dans la pire houle, ce sont les aborigènes « fueguinos ». Quand nous les avons ramenés, dans notre dernier voyage, nous sommes passés par des moments terribles et ils ne montrèrent jamais le moindre signe d’incommodité. »
A mesure que passaient les jours et que le Beagle avançait vers le Sud, le climat s’adoucissait-ils venaient d’un hiver anglais rigoureux — et la mer était aussi de plus en plus calme. Darwin put sortir sur le pont profiter du beau temps. Avec un filet et quelques fils de fer, il fit un entonnoir qui, maintenu quelques heures dans l’eau, lui permit de récolter la faune marine. C’est ainsi que commença son travail de naturaliste à bord du Beagle, en attendant d’atteindre la première halte, Santa Cruz de Tenerife, dans les Iles Canaries.
* * *
Dans la matinée du 6 janvier, Darwin fut réveillé par Stokes qui le secouait. « Charles, c’est l’aube, nous arrivons. Viens sur le pont. »
Darwin s’habilla rapidement et sortit aussitôt. Il y avait une grande animation sur le pont bien qu’il soit très tôt. Beaucoup s’étaient levés avant leur service pour contempler le merveilleux Teide.
Le soleil venait de se lever, il était énorme et orange à peine au dessus de l’horizon brumeux. Avec le soleil dans le dos, Charles vit devant lui une île avec un petit village de maisons blanches. Au dessus des maisons, le brouillard gênait la visibilité, mais plus haut émergeait une énorme et majestueuse montagne d’aspect volcanique. La moitié supérieure du cône parfait était couverte de neige, bien que l’on soit presque à la latitude du Tropique du Cancer. L’aube donnait à la neige une couleur jaune orangée qui ressortait sur le ciel, encore sombre, en arrière plan.
Pour les aborigènes qui avaient vécu dans les Iles Canaries par le passé, les « guanches », cette montagne avait un caractère sacré, semi divin. Les espagnols avaient conservé le nom aborigène original, le Teide.
— C’est beaucoup plus grand que ce que je m’imaginais, dit Darwin.
— Il a une douzaine de milliers de pieds d’altitude, c’est plus haut que n’importe quelle montagne de Galles, d’Angleterre ou des Alpes.
— Elle est plus spectaculaire que n’importe quelle autre montagne que j’ai vue jusqu’à maintenant. C’est probablement lié au fait qu’en général les montagnes font partie de chaînes montagneuses, alors que celle là est seule, isolée en mer, ce qui la fait ressortir davantage.
— Pas si seule et isolée que ça, dit Stokes en désignant la direction de la proue du bateau, regardez là bas à l’horizon, on voit une autre île dominée elle aussi par une grande montagne mais sans neige celle fois ; cette île est la Grande Canarie. J’ai mesuré la hauteur de la montagne avec mes instruments, il faudrait faire les mesures depuis la terre ferme pour une meilleure précision, mais il semble qu’elle ait six milles pieds de hauteur, ce qui pour une île si petite est beaucoup.
— Comment sont les autres îles de l’archipel?
— Toutes ont un fort relief, bien qu’aucune autre n’ait de montagne aussi haute que celle-ci. Pourquoi ça ?
— Parce que j’imagine que les deux montagnes sont volcaniques et probablement toujours actives. Ces îles ne sont ni plus ni moins des montagnes qui, depuis le fond de la mer, atteignent la surface. Les éruptions continuelles ont dû les faire s’élever au dessus du niveau de la mer. La totalité de l’archipel a sûrement la même origine, c’est pour ça qu’elles sont toutes très montagneuses. Quand nous descendrons à terre, je vérifierai si les pierres sont bien le produit de la lave.
— Pour cela il faut encore attendre deux heures. Nous ne pouvons pas descendre avant d’avoir l’autorisation de débarquer, et le bureau du port n’a pas encore ouvert.
Les jeunes hommes restèrent silencieux, accoudés à la balustrade du pont à admirer le paysage que la matinée leur offrait. Après quelques minutes, Stokes rompit le silence.
— Dites moi Charles, je suppose qu’il y a encore quatre mois il n’était pas dans vos projets d’être le naturaliste d’une expédition de cette ampleur. Comment aurait été votre vie sans l’invitation de Fitz Roy ?
— Mon père voulait que je sois médecin de campagne, comme lui. Mais en étudiant la médecine, je me rendis compte que le sang et les douleurs humaines me faisaient me sentir mal. Je crois que je ne m’y serai jamais habitué, comme peut être jamais je ne m’habituerai au mal de mer. Ca n’a pas plu à mon père lorsque je lui ai dit que je ne serai pas médecin. Je pensais qu’être pasteur serait très semblable. Il dit toujours qu’il n’y a pas grand-chose qu’il puisse faire contre les maladies, sa tâche principale est de réconforter le patient qui récupère ainsi ou alors se résigne au mal dont il souffre. Donc, je lui avais expliqué que la tâche du pasteur n’était pas très différente de celle d’un médecin de campagne sauf qu’au lieu de traiter les maux du corps, on traite les maux de l’âme.
— Mais Charles, pour être pasteur, il faut avoir une grande foi. D’après ce que vous me dites, vous n’aviez pas reçu « l’appel divin ».
— En effet, je suppose que j’attendais que « l’appel divin » comme vous dites vienne avec le temps. Mais la vérité, c’est que j’ai choisi cette profession pour ne pas contrarier mon père.
— Vous respectez beaucoup votre père.
— Bien sûr que je le respecte, mais je n’ai pas fait ce choix pour une question de respect, mais plutôt parce que mon père est quelqu’un de très sage et qu’il sait clairement ce qui est le mieux pour moi.
— Je comprends Charles… alors j’imagine que maintenant, loin de votre père pour si longtemps, vous sentez qu’il vous manque un guide ?
— Je pensais qu’il en serait ainsi, cependant je suppose que je dois déjà avoir mûri. Je sens que je fais ce qui est juste, bien qu’il ne soit pas là pour me donner son approbation.
— Qu’est ce qu’il a pensé de l’idée de ce voyage ?
— D’abord, il pensa que c’était une ruse pour ne devenir ni médecin, ni pasteur, ni rien. Mais ensuite, il fit son enquête sur Fitz Roy, il parla avec mon oncle, un autre homme sage, et il fut finalement convaincu que c’était une opportunité unique. Il s’imagina qu’à mon retour, je pourrais devenir professeur d’université à Cambridge comme naturaliste, et que peut être c’était là ma vraie vocation. En résumé, il pense que je n’ai pas reçu « l’appel divin » mais « l’appel de la nature ».
— Oui, oui ! En Galles, nous disons « l’appel de la nature » pour autre chose.
— Je vois, dit Darwin qui essayait de réprimer un rire, dans le Shropshire nous disons cela aussi de quelqu’un qui se voit forcé de satisfaire rapidement ses besoins.
Les deux jeunes hommes rirent un bon moment avant de redevenir silencieux. Quelques minutes plus tard, Darwin lui demanda :
— Et vous John, comment êtes vous arrivé ici ?
— J’ai rejoint la Marine lorsque j’avais quatorze ans. Dans ma maison, j’avais lu tout jeune les récits des voyages de Cook dans les lointaines terres du Pacifique. J’ai pleuré lorsque j’ai lu la partie dans laquelle les aborigènes de Hawai le tuèrent. Cela m’a coûté, mais je réussis à convaincre ma mère de me laisser aller à l’école des cadets. En peu de temps, je me suis retrouvé à voyager aux confins du monde. Pour moi cela signifiait, et signifie toujours, réaliser le rêve de ma vie. Ma grande aspiration serait d’être au commandement d’une expédition à explorer l’Australie. Je crois que je n’en aurai jamais l’opportunité.
— Pourquoi pas ? Vous acquérez de l’expérience et le capitaine semble avoir une grande confiance en vous. Bientôt vous gravirez les échelons, vous êtes sur la bonne voie.
Tout à coup, ils remarquèrent que le reste de l’équipage s’était tendu. « Le Capitaine arrive », leur dirent ils. Et effectivement, Fitz Roy apparut dans son plus bel uniforme.
— Comment se fait il que vous soyez tous en train de ne rien faire ? Vous êtes un groupe de fainéants en vacances ?-de toute évidence, il n’était pas de très bonne humeur.- Wickham !
Immédiatement, le second officier du bateau apparut.
— Dites moi Monsieur.
— Montez immédiatement les drapeaux de salutation pour qu’on les voit du port. Sullivan ! Préparez maintenant un des bateaux, nous irons à la côte pour négocier l’autorisation de débarquer.
Tout proche se tenait Jemmy, un des « fueguinos », qui dit :
— Capitaine, ça n’est pas la peine. Les espagnols viennent déjà de mettre leur bateau à l’eau. Jemmy était le plus intelligent des « fueguinos » ; en très peu de temps, il avait appris à parler l’anglais assez bien mais avec un fort accent. Ce qui est étrange, c’est qu’il avait en même temps oublié sa langue natale. Avec les autres fueguinos, York et Fuegia, il communiquait en anglais.
— Jemmy, je ne vois personne venir.- Fitz Roy usait avec Jemmy d’un ton paternel qu’il n’employait avec personne d’autre de l’équipage. Jemmy était son préféré et il était fier de lui.

Darwin en 1840, aquarelle de George Richmond.
— Jemmy a raison. Le capitaine doit croire Jemmy. Jemmy le voit. Utilisez votre œil de métal pour voir.
— J’oublie parfois, Jemmy, que tu as une vue bien supérieure à la nôtre. Tu as sûrement raison. Stokes, prêtez moi votre longue vue.
Fitz Roy regarda vers la côte avec la longue vue et un sourire apparut sur ses lèvres.
— Sullivan ! Annulez la préparation du bateau, ils viennent à nous.
Il donna une tape sur l’épaule de Jemmy et alla à la proue, son humeur s’était déjà améliorée. Jemmy, content, regarda autour et rencontra le regard amical de Darwin et lui dit : « Le capitaine est un homme bon ».
Ce qui n’était pas bon, c’est ce que les espagnols du bateau venaient dire au capitaine. La nouvelle d’une épidémie de choléra en Angleterre leur était parvenue. En prévention et pour éviter une épidémie, il fallait attendre douze jours avant de débarquer.
Le capitaine réunit Wickam, Sullivan, Stokes et Darwin dans la salle des cartes.
— Messieurs, nous avons deux alternatives, soit nous attendons douze jours, soit nous continuons le voyage vers les îles du Cap Vert. Nous devons considérer que là bas aussi peut être, ils nous feront passer une quarantaine bien que cela me semble peu probable.
En première instance, je voudrais continuer le voyage mais je veux être au clair quant aux pour et contre de cette décision des différents points de vue que nous avons ici. Commençons par vous Mr Sullivan, nous avons de la nourriture et de l’eau pour les jours de navigation qu’ils nous restent jusqu’au Cap Vert et une éventuelle quarantaine de … disons vingt jours ?
— Oui monsieur. Nous sommes approvisionnés pour une période trois fois plus longue sans compter l’eau que nous pourrions récupérer des pluies.
— Parfait. Mr Stokes, nous devons aller effectuer des mesures de coordonnées de la manière la plus continue possible aux différentes longitudes et latitudes pour qu’à la fin du voyage, nous puissions détecter les erreurs systématiques et les corriger en les distribuant. Comment nous affecterait le fait de ne pas pouvoir compter sur les coordonnées de Tenerife ?
— Cela nous affecterait très peu capitaine. Tout particulièrement parce que les îles du Cap Vert ont une longitude similaire à celle des Iles Canaries. Ensuite, avec l’arrêt prévu sur l’île de Fernando de Noronha, la traversée de l’Atlantique serait bien couverte.
— Je veux récupérer la perte de précision dû au fait de ne pas pouvoir compter sur cette mesure, —en regardant la carte dépliée sur la table, il signala un point au milieu de la mer- nous inclurons un arrêt ici, aux Roches de San Pablo, pour effectuer les mesures.
— Pardonnez moi capitaine, interrompit Darwin, pourquoi ne peut on pas effectuer les mesures de coordonnées de Tenerife ici même depuis le bateau ?
— Le mouvement propre du bateau ne permettra pas à Mr Stokes d’être précis dans la mesure de l’angle de culmination du soleil, et cette mesure doit être suffisamment précise pour générer un point de premier ordre dont nous avons besoin. Expliquez le vous-même Mr Stokes.

Le jeune Robert FitzRoy, par Philip Gidley King.
— Oui capitaine. Nous avons défini trois ordres de précision dans la prise des coordonnées. Celles du premier ordre ont une précision de moins de 20 secondes d’angle. Les vagues génèrent un mouvement du bateau qui en ce moment doit être de cinq degrés, c'est-à-dire 1000 fois plus grand que la précision requise. Les mesures en haute mer ne sont faites que lorsqu’il n’y a pas de terre et elles servent uniquement pour la navigation, c'est-à-dire pour savoir où on est, et non pour faire des cartes.
— Bien dit Mr Stokes. Mr Wickam, de combien nous retarderait d’inclure au plan de navigation un arrêt aux Roches de San Pablo ?
— Il faudrait réaliser quelques mesures mais je pense que cela rajouterait deux jours.
— Parfait, si à cela nous ajoutons un jour pour effectuer les mesures cela nous rajoute trois jours, c’est beaucoup moins que les douze jours qui nous retardent ici. Finalement vous Mr Darwin, quel effet pensez vous que peut avoir sur votre travail le fait de ne pas nous arrêter ici à Tenerife ?
Fitz Roy prit Darwin par surprise, le naturaliste ne pensait pas que son opinion pouvait avoir pour le capitaine tant de poids et il le remercia d’être pris en compte comme les autres officiers.
— C’est difficile à dire, capitaine. Du point de vue géologique c’est dommage de ne pas pouvoir examiner la nature des roches. Ces îles, à l’instar de plusieurs archipels de l’Océan Atlantique, semblent avoir été formées par volcanisme. Mais ce que je ne peux pas examiner ici je pourrai l’examiner au Cap Vert, qui, si j’ai bien compris, a un aspect semblable. Et puis l’idée d’examiner des roches perdues au milieu de l’océan comme celles de San Pablo me plaît beaucoup.
Ayant écouté l’opinion de tous, Fitz Roy prit quelques secondes de réflexion et poursuivit :
— Très bien messieurs, nous sauterons donc notre escale prévue aux îles Canaries et nous poursuivrons vers les Iles du Cap Vert, où j’espère on ne nous stoppera pas pour une quarantaine ridicule, et nous inclurons à notre route un arrêt aux Roches de San Pablo. Messieurs… en route! Mr Wickham, levez les ancres immédiatement!
* * *
The first time I heard from Darwin a disturbing comment, regarding the direction his observations were leading him to occurred when…
La première fois que j’entendis de Darwin un commentaire dérangeant au sujet de ses observations qui le mèneraient où l’on sait, ce fut lorsque nous revenions en barque au Beagle après avoir réalisé des observations et des mesures aux Roches de San Pablo.
Le Beagle était arrêté à environ deux milles de la petite île perdue dans l’immensité de l’Océan Atlantique. Puisque l’on n’avait pas pu atteindre le fond pour s’ancrer, il avait été décidé que le bateau devrait rester relativement éloigné pour éviter que les vents ne le poussent dangereusement vers les roches. Un groupe d’observation composé de Stokes, Wickham, Darwin et de plusieurs marins partit avec deux barques.
L’île avait une superficie inférieure à une demi mille carré et une altitude d’un peu moins de quarante pieds au dessus du niveau de la mer. Les vagues frappaient les roches avec férocité. Chaque espace de l’île était occupé par des oiseaux, leurs nids et pigeonneaux. Les oiseaux ne craignaient pas les hommes, ce qui permit à ces derniers de chasser à la main beaucoup de ces volatiles et de récolter une grande quantité d’œufs frais.
Pendant que Stokes attendait midi pour effectuer la mesure des coordonnées, Darwin vagabondait dans l’île avec son marteau de géologie, et ramassait des pierres et quelques exemplaires d’oiseaux, d’insectes et de crustacés. Quelques minutes après midi, Stokes avertit qu’il avait terminé et tous les hommes retournèrent à leur barque. Mettre les petites embarcations à l’eau et faire monter tout le monde en sécurité fut une opération bougrement compliquée car la mer était agitée et qu’il n’y avait pas de plage pour entrer dans l’eau progressivement. Enfin, lorsque les barques flottèrent au dessus des vagues, les marins commencèrent à ramer mais le vent contraire les freinait.
Darwin, assis au côté de Stokes, lui demanda comment s’étaient passées ses observations.
— Très bien Charles. La latitude est de 55 minutes au nord de l’Equateur ainsi demain, lorsque nous le traverserons, vous aurez votre baptême, comme toute personne le traversant pour la première fois. Et vos observations ? Avez-vous découvert quelque chose d’intéressant ?
— Du point de vue géologique, l’île est d’origine volcanique. Il est probable que ce que nous considérons comme une île soit la partie supérieure d’un volcan qui a des milliers de pieds de hauteur depuis le fond de la mer. En ce point, c’est assez similaire au Cap Vert à la différence que ces roches émergèrent de la mer plus récemment. Ca n’est pas très différent de ce que nous avons vu aux Canaries ou de ce que j’ai lu sur les autres îles de l’Atlantique comme celles de l’Ascension et Sainte Hélène. Tout cela m’amènerait à penser que le fond de l’océan Atlantique est truffé de volcans submergés, et que seuls quelques uns atteignent la surface. Peut être que là en dessous, il y a toute une cordillère.
Darwin regarda l’horizon comme si son esprit était perdu dans quelque autre exposé.
— Mais le plus étrange et même inquiétant, John, ce n’est pas la géologie mais plutôt la faune et la flore.
— Que peut il y avoir d’inquiétant dans la faune de cette île ? Je n’ai vu que deux types d’oiseaux.
— Justement, il n’y a que deux types d’oiseaux, le fou brun et la sterne. Je n’ai pas rencontré d’autres insectes que quelques acariens qui vivent sûrement dans le plumage des oiseaux. John, pourquoi lorsque Dieu créa le monde et le remplit d’animaux et de plantes, il ne mit dans ce lieu que ces deux espèces d’oiseaux ?
— Je ne sais pas Charles.
— Et bien moi, je pense que lorsque Dieu créa le monde cette île n’existait pas. Elle émergea après et du coup, elle n’avait pas d’animaux. Ces deux types d’oiseaux sont voyageurs, ils sont arrivés par la suite et ils trouvèrent ici un environnement dans lequel ils pouvaient vivre et se reproduire.
— Cela semble assez logique et très intéressant, Charles, mais je ne vois rien d’inquiétant là dedans.
— C’est que je pense que la même chose a dû se passer au Cap Vert et à Tenerife, mais il y a beaucoup plus longtemps. C'est-à-dire que les Canaries et le Cap Vert émergèrent du fond de la mer sans faune ni flore et qu’elles furent peuplées presque en même temps que l’activité géologique les faisait grandir. Le Cap Vert a des montagnes plus hautes, plus de végétation et plus d’animaux parce qu’elle a émergé avant et qu’il s’est écoulé plus de temps. Les roches de San Pablo, le Cap Vert et les Canaries sont des étapes différentes du même phénomène. Mais… et c’est ici que cela devient inquiétant, il ne me semble pas que les 6000 ans qui nous séparent de la Création selon la Bible soient suffisants pour que ces énormes changements se produisent.
Stokes suivait la logique de Darwin avec un mélange d’admiration et de préoccupation. Pourquoi êtes vous si sûr que 6000 ans n’aient pas suffit à ce changement ?
— Voyez vous John, Rome fut fondé en 600 avant JC, donc il y a 2500 ans environ. L’Italie et l’Europe qu’ils décrivent ne semblent pas très différentes de celles d’aujourd’hui. Le Vésuve et l’Etna, pour mentionner quelques volcans actifs, ne sont pas beaucoup plus grands aujourd’hui qu’à cette époque. En plus, de ce que l’on m’en a dit, la zone proche de Naples peut avoir reçu une cinquantaine de pieds de cendres volcaniques depuis que le Vésuve a enseveli Pompéi. C'est-à-dire cinquante pieds en deux mille ans. A ce rythme, combien faudrait il de temps pour créer une montagne comme le Teide ?
— Laisse moi voir, s’il a douze milles pieds au rythme de cinquante pieds chaque deux mille ans… Stokes fit quelques rapides calculs de tête et s’exclama enfin, 480000 ans !
— Exactement. Et sans compter que son altitude doit se compter depuis le fond de la mer, si nous en tenons compte, nous arrivons quasiment à un million d’années depuis la création. Le même calcul appliqué sur le ‘Pico da Coroa’ du Cap Vert, on obtient un chiffre qui donne un coup de pied à la Bible.
Les deux jeunes hommes restèrent quelques minutes en silence alors que les vagues les faisaient monter et descendre et que les marins, étrangers à toute cette conversation, continuaient de ramer avec acharnement pour arriver au Beagle.

Le jeune John Lort Stokes, par Lely Bartolomé.
Darwin reprit la parole.
— Peu de temps avant de quitter l’Angleterre, le professeur Henslow, mon mentor à Cambridge, m’offrit le livre de Lyell intitulé « Principes de géologie ». Ce que disait Lyell dans son livre c’était que le monde était changeant et que les temps qui expliquaient les changements survenus étaient beaucoup plus longs que ce qu’établit la Bible.
— Charles, vous avez découvert tout cela en une matinée sur une île solitaire au milieu de l’océan alors que le voyage ne fait que commencer ? Vous êtes un génie, c’est ahurissant ! Qu’allez vous découvrir de plus au cours des quatre prochaines années de notre expédition ?
— Non John, il ne faut pas penser comme cela. Je n’ai rien découvert, je viens seulement de proposer une hypothèse qui doit se baser sur des preuves pour pouvoir évoluer en une théorie. Au cours des quatre prochaines années, j’ai l’intention de trouver la preuve qui me permettra d’exposer cette théorie devant la société scientifique.
Le bateau arrivait déjà tout près du Beagle, on pouvait voir l’équipage se rapprochait de tribord pour les voir monter à bord.
— John, je dois vous confesser que jusqu’à maintenant je me sentais un peu angoissé car je ne savais pas clairement quel était exactement mon rôle en tant que naturaliste dans cette expédition. Je me sentais sous pression parce que le capitaine attendait beaucoup des découvertes ou trouvailles que je pourrais faire, et plus grandes sont ses attentes, plus grande est ma peur de le décevoir. Mais…-Darwin se retourna et regarda pour la dernière fois les rochers de San Pablo-… ces rochers au milieu de nulle part ont tout changé pour moi, maintenant j’ai vraiment une mission à accomplir dans ce voyage.
— Charles, comme le capitaine va être content ! Une réussite scientifique mettra son expédition dans une catégorie supérieure à n’importe quelle autre.
— Je suis d’accord John, ça va l’enthousiasmer, je suis très impatient de lui raconter.
Chapitre 4 : Le véritable Fitz Roy
We finally arrived to South America. Fernando de Noronha, Bahia de todos los Santos, Abrolhos and Rio de Janeiro were the places whose coasts we surveyed...
Enfin, nous atteignîment l’Amérique du Sud. Les côtes de Fernando de Noronha, Bahia de Todos los Santos, Abrolhos et Rio de Janeiro furent celles que nous avons relevées. Pour mon ami Darwin, ce fut la découverte de la forêt tropicale, avec son exubérance tant en termes de faune qu’en termes de flore. Je crois qu’à aucun autre moment du voyage il put collecter tant de spécimens différents. Cependant je peux affirmer de source sûre que ce qui choqua le plus le jeune Charles de cette étape au Brésil, ce fut de voir de près l’esclavage et de découvrir l’autre facette du capitaine Fitz Roy.
Le Beagle était arrivé à la première zone que nous devions relever. Sur aucune carte marine n’était correctement signalé l’accès au port de Bahia. Le capitaine effectua une grande partie des relevés, mais il décida de les interrompre pour se rendre à Rio de Janeiro et de là faire son rapport au siège de l’Amirauté (d’Angleterre) qui avait juridiction sur la flotte anglaise en Amérique du Sud. A Rio, ils rencontrèrent plusieurs navires de la marine Royale. Une fois les formalités passées, Fitz Roy reçut pour instructions de terminer les relevés de Bahia, et ensuite de poursuivre le chemin vers le Rio de la Plata. Darwin, accompagné de Augustus Earle, resterait à Rio de Janeiro jusqu’au retour du Beagle. Charles en profita pour explorer la forêt dense qui entoure la ville. Depuis son logement à Botafogo il voyait, toute proche, la montagne qui dominait la zone : le Corcovado. Avec ses deux mille pieds d’altitude, il avait une paroi parfaitement verticale de mille pieds environ. A ses pieds s’étendaient une épaisse forêt et un lac d’eau salé.
Darwin et Earle devinrent amis avec un marchand irlandais, Patrick Lennon, qui les guida non seulement dans les endroits les plus intéressants mais aussi à travers les méandres d’une société impériale et esclavagiste. L’expérience renforça l’opinion de Darwin au sujet de la barbarie que représentait l’esclavage, si commun dans ce pays, et qui perdurerait plus de cinquante ans encore.
Presque deux mois plus tard, le Beagle fut de retour et Darwin apprit la mort de trois membres d’équipage : le brave Morgan ainsi que Boy James et Musters qui n’étaient encore que des enfants. Ils succombèrent tous trois d’une fièvre qui se déclara à la suite d’une expédition sur le fleuve Macacu, et ils moururent sur le chemin du retour vers Bahia. Ces décès affectèrent profondément le moral de l’équipage.
The death of poor little Musters was such a heavy blow to me that many years after that, during our next voyage aboard the Beagle under the command of Mr Wickham, we stopped at Bahia to visit the his tomb.
La mort du jeune Musters fut un coup si dur pour moi que bien des années après, au cours de l’expédition du Beagle qui suivit sous le commandement de Mr Wickham, nous nous sommes arrêtés à Bahia pour aller sur sa tombe. Pour un capitaine, la mort d’un membre de son équipage est beaucoup plus difficile à accepter que pour les autres puisqu’il ressent toujours la responsabilité des décès qui se produisent en conséquence de ses décisions. Le poids de ses évènements affecta énormément l’état d’esprit de Fitz Roy et cela explique sûrement un peu l’humeur terrible dans laquelle il se trouvait les jours suivants. Ceux qui ne le connaissaient pas bien pouvaient découvrir une autre facette de Fitz Roy. Cela faillit coûter le voyage à Darwin.
* * *
Le 5 juillet, le Beagle partit de Rio de Janeiro vers Montevideo. Peu à peu, on revint à une situation normale. Depuis plusieurs mois, Darwin partageait les repas avec le capitaine Fitz Roy dans sa cabine. Le déjeuner du 6 juillet 1832 serait un de ceux que Charles n’oublierait jamais.

San Salvador de Bahia, Brésil, par Augustus Earle.
Tout commença par une plaisanterie comme tant d’autres. Fitz Roy fit un bref compte rendu de ce qu’il vit pendant la seconde visite à Bahia et à Abrolhos. Le capitaine lui raconta qu’il avait découvert d’où provenait le nom « Abrolhos » ; les navigateurs portugais savaient que de dangereux récifs de corail y étaient peu visibles et le message qu’il se donnaient quand ils allaient dans cette zone était : « Ouvre l’œil quand tu passes par là » ce qui se dit en portugais « Abra os olhos quando passares pela região » ; c’est de la contraction de la première partie que vient le nom « Abrolhos »-« Et ceci est exactement ce qu’il faut faire lorsque l’on navigue par ici, —dit Fitz Roy-il faut bien ouvrir l’œil ».
Après avoir discuté du tragique « manglar » de l’embouchure du fleuve Macacu, qui avait coûté la vie à trois membres de l’équipage, Darwin raconta ce qu’il avait observé aux alentours de Rio de Janeiro lorsque le Beagle se trouvait beaucoup plus au nord.
— Une des choses qui m’a le plus choqué, capitaine, c’est d’avoir rencontré trois hommes armés jusqu’aux dents et d’un aspect très fier lorsque nous sommes montés sur le Corcovado. Mr Patrick Lennon, qui nous accompagnait et était notre guide, nous expliqua qu’il s’agissait de chasseurs d’esclaves échappés. Ces hommes sont payés par esclave capturé, qu’il soit vivant ou mort. Il leur suffisait de ramener une paire d’oreilles pour avoir leur part. Ils étaient là-bas parce que la forêt aux alentours du Corcovado est un des endroits où se cachent de nombreux esclaves qui se sont échappés des plantations des alentours de Rio de Janeiro.
Lennon avait raconté à Darwin que peu de temps avant, un de ses esclaves qui s’était enfui revint apeuré à sa plantation parce que deux de ces chasseurs le poursuivaient et il savait que s’ils le capturaient ils le tueraient.
Au cours de la même promenade, Lennon emmena Darwin et Earle jusqu’à une pierre qui se projetait comme un balcon au dessus d’un précipice de 300 pieds de hauteur. Il y a quelques temps, un petit groupe d’esclaves échappés s’était installé non loin de là. Ils furent repérés et encerclés par plusieurs chasseurs d’esclaves. Tous se rendirent à l’exception d’une des femmes qui courut jusqu’à cette pierre et sauta dans le vide. Elle avait préféré mourir plutôt que de retourner à l’esclavage.
— Il y a des histoires déchirantes. — dit Fitz Roy- Je me rappelle que le capitaine Paget du H.M.S. Samarang m’avait raconté qu’il avait demandé à un des esclaves d’une plantation ce qu’il désirait le plus dans la vie. Celui-ci lui avait répondit que son vœu le plus cher était de revoir ses enfants qui avaient été vendus à une autre plantation. L’esclavage nécessite des patrons responsables avec une conscience pour que cela puisse se passer de manière humaine.
— Même avec des patrons responsables capitaine ! —dit Darwin- Je peux vous dire que Patrick Lennon est un des patrons les plus aimables avec ses esclaves, cependant, ce pouvoir absolu sur la vie des autres personnes fait que le patron perd toute perspective de ce que signifie « conscience et responsabilité ». Une après midi nous étions Earle et moi dans sa plantation et nous avons vu un fait lamentable. Lennon commença à discuter avec son contremaître d’un sujet sans la moindre importance, mais le ton monta jusqu’à ce qu’ils se crient l’un sur l’autre. Alors, Lennon dit au contremaître qu’il vendrait ses deux filles, toutes deux esclaves à la plantation, pour qu’il ne les revoit jamais plus. Avec Earle, nous réussîmes à calmer les deux hommes mais le lendemain Lennon insista pour vendre les deux filles pour échauder le contremaître. Finalement nous l’avons convaincu de ne pas le faire mais je suis sûr qu’il n’attendait que notre départ pour les vendre.
— Mon cher Darwin, évidemment je ne suis pas en faveur de l’esclavage, cependant il faut tenir compte du fait que cela existe depuis des millénaires. On le mentionnait déjà dans la Bible, cela existait dans la Rome antique, et en Angleterre le régime de servitude au Moyen Age n’était pas très différent de l’esclavage. Bien que je sois fier que l’esclavage n’existe pas au Royaume Uni, on ne peut nier que cela fonctionne convenablement dans plusieurs pays comme les Etats-Unis d’Amérique par exemple ou dans l’empire du Brésil que nous venons de voir. Dans les deux cas, il s’agit de sociétés à chaque fois plus justes avec une économie puissante.
— Comment pouvez vous me dire une chose pareille, capitaine ! Vous ne pouvez pas parler de société juste, alors qu’il y a des personnes que l’on peut tuer, vendre, voiler ou séparer de ses enfants !
A ce moment là, Darwin parlait avec un ton résolument exalté, Fitz Roy, en revanche, continuait de parler avec une froideur qui indiquait qu’il faisait un effort pour se contenir.
— Mr Darwin, pendant que vous étiez à Rio de Janeiro, j’ai moi aussi eu l’opportunité de visiter à Bahia une plantation avec des esclaves. J’ai vu où ils vivaient et dormaient et je peux vous assurer que leurs logements étaient meilleurs que celles de la majorité des paysans en Angleterre. A ma demande, le propriétaire de la plantation a réuni plusieurs esclaves et je leur ai demandé s’ils préféreraient être libres et tous m’ont répondu que non.
Darwin perdit toute prudence et demanda au capitaine presque en criant s’il pensait réellement que les esclaves pouvaient dire autre chose sans être rossés ou tués quelques heures plus tard. Le capitaine se leva et regarda Darwin avec les yeux pleins de fureur.
— C’en est trop, Mr Darwin, Vous pensez que je ne me rends pas compte lorsque les gens sont sincères ? Mais si vous pensez que je suis un idiot, alors il n’y a pas de place pour nous deux dans cette cabine et peut être pas dans ce bateau non plus !
Fitz Roy était totalement hors de lui. Il ouvrit la porte de la cabine et cria : —Wickham! Reconduisez Mr Darwin hors de ma cabine !- Darwin n’attendit pas que Wickham arrive.
— Je n’ai pas besoin d’être guidé hors de votre cabine, capitaine — dit il sur un ton de défi, et il sortit. A peine eut- il franchi le seuil de la porte que Fitz Roy la claqua bruyamment derrière lui, ce qui était un message en soi.
* * *
Wickham emmena Darwin à la salle des officiers, où ils étaient en train de finir le déjeuner. Le naturaliste tremblait de rage à la perspective de voir s’arrêter ici le voyage. Il était sûr que Fitz Roy le ferait descendre dans le premier port et le renverrait en Angleterre. Les autres officiers ne semblaient pas partager ses peurs, ils connaissaient le capitaine dans ses bons jours comme dans ses mauvais jours et ils s’imaginaient déjà comment allaient se dérouler les choses.
Sullivan apporta un plat à Darwin et Wickham s’assit face à lui pour lui raconter comment était Fitz Roy réellement.
— Mr Darwin, vous savez ce que signifie Fitz Roy, n’est ce pas ?

Scènes d'esclavage, par F. Denis et C. Famin.
— Oui, cela vient de l’antique normand-français « fils du roi ».
— Exactement. Le nom tient son origine dans le fait que la famille du capitaine descend du roi Charles II à travers son fils illégitime avec Barbara Villiers. Mais vous verrez que dans le capitaine cohabitent deux personnes qu’il appelle lui-même Fitz, le fils, et Roy, le roi. Fitz, c’est le fils, l’ami loyal, éduqué, confiant, compréhensif de la nature humaine et un meneur d’hommes responsable. Mais il existe aussi Roy, le roi hautain qui a mauvais caractère, qui n’accepte pas les opinions différentes des siennes, humiliant et familier des méthodes drastiques. Aujourd’hui, vous avez rencontré Roy.
— Bien Mr Wickham, ce sera donc Roy qui m’aura congédié du Beagle et lui qui m’empêchera de continuer mon travail. Cela ne change pas grand-chose.
— Je ne crois pas. L’autre aspect de la personnalité de notre capitaine est que Fitz est généralement celui qui est aux commandes et qui maintient Roy sous contrôle, comme prisonnier. Mais parfois Roy réussit à s’échapper de Fitz et il prend le contrôle avec les conséquences que vous venez de subir. La bonne nouvelle c’est qu’en général Roy ne réussit pas à garder le contrôle très longtemps. En peu de temps, Fitz redevient celui qui domine et les choses reviennent à leur place. Ceci est exactement ce qui va se passer dans une ou deux heures, vous verrez.
— Mais alors, Wickham, le capitaine est totalement imprévisible.
— Pas exactement, la vérité c’est qu’il est assez prévisible. La seule chose qu’il faut, avant de lui demander quelque chose ou de lui exposer un problème, c’est de savoir à qui vous avez à faire, Fitz ou Roy. Si c’est Fitz, il n’y a pas de problèmes, le capitaine sera totalement rationnel. Par contre, si c’est Roy, il est plus sage de l’éviter, de ne rien lui exposer et d’attendre que revienne Fitz.
— Comment savez vous si vous êtes face à Fitz ou face à Roy ?
Les officiers présents rirent. Darwin était en train de demander l’un des secrets les mieux gardés. Sullivan lui dit —Nous envoyons Wickham dans la cage du lion pour voir son humeur —tous rirent à nouveau.
— C’est un peu vrai, sourit Wickham, tous les matins je suis le premier à parler au capitaine et je lui glisse une question ou un commentaire auquel réagirait Roy. Par exemple, si je lui dis que le pont est sale, Fitz dirait : quand le changement de gardes se fera, assurez vous que ceux qui s’en aillent le nettoient avant de partir. Par contre Roy hurlerait : Découvrez qui en est le responsable et mettez-le au cachot jusqu’à la nuit.
— Lorsque Wickham sort de la cabine —dit Sullivan- il nous dit « le thé s’est renversé » si c’est Roy ou « le thé ne s’est pas renversé » si c’est Fitz. Et ainsi nous savons tous comment prendre le capitaine.
— Maintenant, mon ami, vous êtes des nôtres. Gardez notre secret, dit Stokes.
Darwin n’en était pas moins préoccupé. —Que dois je faire maintenant, Mr Wickham ?
— Continuez votre travail habituel. Je vous suggère de récolter des animaux marins avec votre filet. Laissez moi un peu de temps. J’irai voir plus tard le capitaine avec l’excuse de revoir le plan de navigation et je verrai ce que je peux faire pour vous.

Rio de Janeiro avec le Corcovado en arrière-plan, par Augustus Earle.
* * *
Deux heures plus tard, alors que Darwin obtenait, avec son filet, des spécimens de petits animaux marins qui vivent à la surface de la mer dans cette région, Wickham apparut sur le pont.
— Mr Darwin, le capitaine vous demande dans sa cabine. Sachez que le thé ne s’est pas renversé.- dit-il avec un sourire complice.
Lorsqu’il arriva à la cabine, Fitz Roy l’attendait à la porte.
— Mon ami Darwin, je vous demande pardon pour le comportement absolument inapproprié que j’ai eu. —Il fit entrer Darwin-. Je suppose que ce qu’il y a de pire en moi était ressorti.
— Je m’excuse aussi pour mon attitude peu respectueuse, capitaine. Je n’ai pas le droit d’élever la voix seulement parce que l’on ne partage pas mes idées.
— Cependant, maintenant plus calmement, je voudrais vous expliquer que ma vision de l’esclavage n’est pas différente de la vôtre. Je partage avec vous l’idée que tous les hommes ont été crées égaux et que rien ne justifie que certains soient les patrons et pas les autres. Mais dans certains pays, comme au Brésil ou dans le sud des Etats-Unis, si tout d’un coup on libérait les esclaves, les blancs ne leur donneraient pas l’opportunité de s’insérer dans la société et ce serait pire que maintenant.
— Mais vous croyez vraiment que les esclaves de la plantation que vous avez visitée ne voulaient pas être libres ? —demanda Darwin.
— Je n’ai aucuns doutes que, du point de vue absolu, ils voulaient être libres. Mais je sais qu’ils comprennent que si le propriétaire de la plantation les libèrerait, ils tomberaient dans les mains des chasseurs, et redeviendraient esclaves dans des conditions pires que celles qu’ils ont actuellement, et même ils pourraient mourir et leur famille aussi. Je pense qu’il est nécessaire de mettre fin à l’esclavage, mais cela doit se faire d’une manière progressive qui garantit la survie et l’insertion des esclaves libérés dans la société. Dans un pays avec deux races différentes, avec des niveaux d’éducation et culturels si distincts, s’il n’y a pas de politique active du gouvernement pour protéger les plus faibles, ces derniers seraient dans des conditions pires que l’esclavage.

John Clements Wickham.
On sentait Fitz Roy sincère.
— Capitaine, quel est votre plan avec les indiens « fueguinos » que nous avons à bord ?
— Ni plus ni moins que ces trois là soient la graine de civilisation qui leur permettra de se préparer pour le jour où ils devront affronter la pression expansionniste du Chili ou de l’Argentine. S’ils ne réussissent pas, j’ai très peur qu’ils ne disparaissent.
Sans le vouloir, Fitz Roy était en train de prédire ce qui allait se passer dans le futur. Presque cinquante ans plus tard un autre anglais, Thomas Bridges, essaierait aussi de protéger les indiens, mais tous disparaîtraient irrémédiablement.
— Mon ami Darwin, je vous renouvelle mes excuses. Je crois que la responsabilité que je ressens pour la mort de ces trois jeunes gens suite à la fièvre qu’ils ont contracté pendant l’expédition sur le fleuve Macacu, me pèse sur l’âme. Comme je l’ai déjà dit, cela fait ressurgir ce qu’il y a de pire en moi. Je crains, et je vous dis ceci en toute confidence, que le poids de la responsabilité de presque quatre vingt personnes me mette un jour dans une position de laquelle je ne pourrai me sortir- dit Fitz Roy du ton résigné de ceux qui se savent vaincus d’avance.
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