Read the book: «Grandeurs et Misères d'une Victoire»
Georges Clemenceau
Grandeurs et Misères d'une Victoire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4066338035738
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
ENTRÉE EN MATIÈRE
CHAPITRE II
L’UNITÉ DU COMMANDEMENT
CHAPITRE III
LE CHEMIN DES DAMES
CHAPITRE IV
L’EMPLOI DES CONTINGENTS AMÉRICAINS
CHAPITRE V
CRISE D’EFFECTIFS BRITANNIQUES
CHAPITRE VI
L’ARMISTICE
CHAPITRE VII
INSUBORDINATION MILITAIRE
CHAPITRE VIII
L’INCIDENT BELGE
CHAPITRE IX
LA CONFÉRENCE DE LA PAIX
CHAPITRE X
LE TRAITÉ
L’EFFORT DU PRÉSIDENT WILSON
CHAPITRE XI
LE TRAITÉ (Suite)
L’EUROPE DE DROIT
CHAPITRE XII
LE TRAITÉ (Suite)
LA RHÉNANIE INDÉPENDANTE
CHAPITRE XIII
LE TRAITÉ (Suite et fin)
LE PACTE DE GARANTIE
CHAPITRE XIV
LES CRITIQUES DE L’ESCALIER
CHAPITRE XV
SENSIBILITÉ ALLEMANDE
CHAPITRE XVI
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES
MUTILATION AMÉRICAINE.—PAIX SÉPARÉE.
CHAPITRE XVII
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES (Suite)
MUTILATIONS FINANCIÈRES
CHAPITRE XVIII
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES (Suite)
LOCARNO
CHAPITRE XIX
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES (Suite)
L’ALLEMAGNE ARME.—LA FRANCE DÉSARME.
CHAPITRE XX
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES (Suite)
L’ORGANISATION DES FRONTIÈRES
CHAPITRE XXI
LES MUTILATIONS DU TRAITÉ DE VERSAILLES (Suite et fin)
LE DÉFAITISME
CHAPITRE XXII
LA PAIX A RECULONS
CHAPITRE XXIII
LE SOLDAT INCONNU
UNMEMORANDUMDELORDMILNER
LETTRE OUVERTE
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
ENTRÉE EN MATIÈRE
Table des matières
Ambitions et défaillances, c’est de l’humanité de tous les temps.
Mes relations avec le général Foch sont antérieures à la guerre qui nous réunit, si différents, dans une action commune au service de la patrie. Les journaux ont raconté comment je le nommai commandant de l’École de guerre, m’en référant à ses capacités présumées, sans faire état de ses relations avec la congrégation de Jésus. Le hasard veut que les choses se soient à peu près passées comme on les raconte. Ce n’est pas l’ordinaire. Je confirme donc l’échange des deux propos:
—J’ai un frère Jésuite.
—Je m’en f...
J’aurais pu faire choix d’une expression plus réservée. Mais mon interlocuteur était un soldat, et je tenais à être compris. A défaut d’autres mérites, ma parole avait l’avantage d’être claire. Cela pouvait suffire. Le général Picquart, ministre de la Guerre, m’avait recommandé très chaudement le général Foch pour la mise en œuvre d’un cours de stratégie qui était à créer. Je ne demandai rien de plus. Si les rôles s’étaient trouvés intervertis, je ne suis pas sûr que tel ou tel de mes adversaires eût été capable de suivre mon exemple[1].
Je ne me réclame naturellement d’aucun mérite particulier pour un acte si simple de patriotisme français. J’appartenais à la génération qui avait vu perdre l’Alsace-Lorraine, et je ne pouvais m’en consoler. Je rappelle, à ce propos, avec un innocent orgueil, qu’en 1908 j’ai tenu tête à l’Allemagne dans l’affaire de Casablanca, et que le gouvernement de Guillaume II, après nous avoir demandé des excuses, dut à ma tranquille résistance d’avoir à se contenter d’un simple arbitrage, comme dans n’importe quel litige. Nous n’en étions pas encore à l’humiliante cession d’une partie arbitraire de notre Congo à l’Allemagne par M. Caillaux et par M. Poincaré, son successeur.
Je ne cache pas qu’il y eut pour moi une ou deux nuits d’un sommeil inquiet. J’encourais un redoutable risque. Les faibles, qui sont généralement le nombre, en eussent été quittes pour me désavouer. Cependant, l’honneur de mon pays demeura sauf entre mes mains.
Si j’eus des relations avec le général Foch, depuis ces jours lointains jusqu’à la guerre, je n’en ai pas gardé le souvenir. Il n’était pas dans la politique et n’avait aucun besoin de moi.
A Bordeaux, après la bataille de la Marne, je reçus une lettre de mon frère Albert, qui s’était engagé et que le général Foch, qui ne le connaissait pas, avait mandé pour cette confidence: «La guerre est maintenant virtuellement terminée.» C’était peut-être aller un peu vite en besogne. Personne, sans doute, ne le sentit mieux que le général lui-même quand il eut en mains la responsabilité militaire. Mais l’heureuse prédiction n’en a pas moins été confirmée par les événements. Elle fait honneur à la vivacité d’intuition du soldat.
Mes dispositions, à l’égard du chef militaire qui voulait déjà tenir pour achevée, la belle réaction victorieuse, ne pouvaient être meilleures. Je ne fus donc pas trop surpris quand, en de mauvais jours—fin 1914—où ma tâche ingrate me confinait dans une sévère opposition,—je reçus du général Foch, toujours par l’entremise de mon frère, la demande d’une entrevue particulière, à la préfecture de Beauvais, alors occupée par mon ami M. Raux, plus tard préfet de police.
Dans ma naïveté, j’avais cru qu’une importante révélation allait justifier cette démarche inattendue. J’arrivai donc tout chaud, pour me trouver de glace quand je découvris qu’il s’agissait simplement d’être interrogé, en temps de guerre, par un chef d’armée, sur les dispositions plus ou moins favorables du monde politique à propos d’un remaniement du haut commandement qui intéressait d’une façon personnelle mon interlocuteur[2].
Mon attitude générale fut d’une aimable réserve. J’acceptais assurément de faire confiance aux capacités professionnelles de l’ancien professeur de stratégie à l’École supérieure de guerre, mais je n’en regrettais pas moins la préoccupation d’intérêt purement personnel. Je revins donc plutôt désappointé. Ainsi finit, sans avoir commencé, ce colloque mystérieux.
Plus tard, en 1916, une autre surprise m’attendait. Ne voilà-t-il pas que m’arrive mon collègue parlementaire, M. Meunier-Surcouf, officier d’ordonnance du général Foch, m’apportant le buste (simili terre cuite) de son chef avec les compliments de celui-ci. J’en demeurai bouche bée. Qu’attendait-on de moi par de tels procédés? Interrogé à ce sujet, M. Meunier-Surcouf me déclara qu’un sculpteur avait été mandé au quartier général pour recevoir l’ordre de débiter, d’après un grand modèle, quinze pièces de réduction destinées à divers personnages supposés influents. L’opération était d’envergure. Cela peut faire sourire. Il demeure qu’une telle démarche devait paraître étrange au plus fort d’une guerre où la vie même de la France était engagée. J’avais entendu dire que les rois envoyaient leur photographie aux visiteurs dont ils étaient satisfaits. Le général Foch poussait jusqu’au buste, et je puis assurer que, pour un homme qui ne conspire ni avec les militaires, ni avec les civils, c’était un objet fort embarrassant.
Plus explicite que son chef, l’officier d’ordonnance ne me cacha pas qu’il était d’avis de mettre le général Foch à la tête des armées françaises. J’étais loin d’y être opposé. M. Meunier-Surcouf multiplia ses visites pour me confirmer dans ses vues. De son cahier de notes, il a bien voulu extraire un compte-rendu dont je citerai quelques passages:
«Il était 10 heures du matin quand le 15 avril 1916 je me présentai chez M. Clemenceau, à son domicile de la rue Franklin; je n’avais jamais eu l’occasion de l’approcher.
«Qu’est-ce qui m’incitait à lui rendre visite?
«C’est qu’à travers la polémique parfois violente de l’Homme enchaîné, on devinait en lui un amour indiscutable de la France et un désir absolu de la victoire.
«—Je suis vieux, me dit-il, je ne tiens pas à la vie, mais j’ai juré que ma vieille carcasse tiendrait jusqu’à la victoire complète, car nous l’aurons, la victoire, monsieur Charles Meunier, nous l’aurons.»
«A mon tour, je mis mon interlocuteur au courant de la situation militaire telle qu’elle m’apparaissait par l’appréciation des faits...
«—Je n’ai vu, lui dis-je, autour de moi, qu’un seul général qui croie absolument à notre victoire militaire, c’est le général Foch. Comme, à cette foi nécessaire, il joint les qualités qui font de lui un des premiers dans son métier, il me paraît désigné pour conduire nos armées, et le gouvernement trouvera en lui l’appui le plus sûr et aussi le plus loyal dans les mois difficiles qui viennent.
«Je ne veux pas que vous puissiez croire que j’en parle comme un officier dévoué, en ami qui s’est attaché à lui pendant dix-huit mois qu’il a été à ses côtés. Je veux m’appuyer sur des faits.
«Et je lui fis, à ma manière, l’historique de la manœuvre de la bataille de la Marne (lorsque Foch commandait la 9e armée), à laquelle j’avais assisté comme officier dans un groupe d’artillerie de la 60e division de réserve et de la «course à la mer» qui se termina par l’arrêt de l’offensive allemande dans le Nord le 15 novembre 1914.
«Il y avait dans ces deux actions des révélations de qualités d’offensive, d’utilisation et d’économie des réserves d’énergie morale, et même de diplomatie telles, que l’on pouvait affirmer que, si nombre de nos généraux avaient d’excellentes qualités, le général Foch paraissait être d’une classe supérieure.
«D’ailleurs, ajoutai-je, venez le voir. Vous êtes venu deux fois de nos côtés—je vous ai aperçu—sans vous arrêter à notre Q. G. Je crois fermement que si vous êtes ensemble, vous à l’intérieur, et lui à l’armée, nous serons dans les meilleures conditions pour obtenir le succès final.
«Les qualités d’offensive du général le rendent capable de gagner la victoire, mais il peut perdre une bataille; il est indispensable qu’il ait près de lui quelqu’un qui puisse le couvrir, le soutenir alors devant les Chambres[3], devant le pays dont vous connaissez la sensibilité, et je pense que vous êtes l’homme qu’il faut pour cela. Il est temps, monsieur le Président, que vous vous mettiez d’accord.»
J’avoue que la distribution des bustes m’inspirait certaines hésitations sur le candidat au poste de commandant en chef. Le souvenir du général Boulanger...?
En me quittant, l’officier d’ordonnance du général Foch me dit:
—C’est bien promis, n’est-ce pas?
—Je n’ai à faire de promesse à qui que ce soit, répondis-je. Mais je suis bien disposé. D’ailleurs, je ne serai pas consulté.
Le temps passa. Surprise! Un matin, fin 1916, je vois entrer chez moi le général Foch lui-même, fortement ému:
—J’arrive tout droit de mon quartier général, me dit-il, où je viens de recevoir la visite du général Joffre. Voici le discours qu’il m’a tenu:
—«Je suis un malheureux. Je viens m’excuser auprès de vous d’une mauvaise action que j’ai commise. M. Poincaré m’a fait appeler et m’a donné l’ordre de vous limoger. Je n’aurais jamais dû consentir. J’ai cédé. Je viens vous en demander pardon.»
Et le général Foch de conclure:
—Et moi, je viens vous demander un conseil. A votre avis, que dois-je faire?
De la cause du désastre, pas un mot. C’était mauvais signe. Je m’abstins d’interroger. C’était pourtant le point capital de l’affaire. Mais je crus devoir ménager les nerfs du général enlevé à ses soldats.
—Mon cher ami, répondis-je, votre devoir est tout tracé. Des compétitions, que j’ignore, peuvent avoir causé cette disgrâce momentanée. On ne peut pas se passer de vous. Point de tapage. Obéissez sans récriminations. Rentrez tranquillement chez vous. Tenez-vous coi. Avant quinze jours, peut-être vous aura-t-on rappelé.
Mes prévisions furent largement dépassées puisque le général demeura limogé pendant plusieurs mois.
Plusieurs mois de méditation, c’est beaucoup pour un vaillant soldat qui voit les camarades tomber devant lui sur le champ de bataille. Foch supporta l’épreuve sans parler. C’est un accomplissement que j’apprécie.
Au cours des années suivantes, je racontai cette histoire à M. Poincaré qui haussa les épaules en riant, avec cette seule remarque:
—Ces généraux! Ils sont toujours les mêmes!
Je n’en fus pas beaucoup plus éclairé.
En novembre 1917, je trouvai le général Foch à Paris, chef d’État-Major général, n’exerçant, en somme, aucun commandement actif. J’avais attendu de lui, au rapport de Picquart, une éclatante manifestation de talents militaires. Peut-être le dernier mot n’était-il pas dit.
M. Poincaré et le maréchal Joffre connaissent, sans aucun doute, tous les détails de cette histoire. On a parlé d’une intrigue conduite par un général politicien qui se portait ouvertement comme concurrent de Foch, et rendait alors de fréquentes visites à l’Élysée. M. Painlevé a écrit que Foch fut relevé de son commandement par Joffre, pour des causes purement militaires. De son côté, le commandant Bugnet déclare expressément qu’il s’agissait de l’offensive de la Somme, insuccès caractérisé, qu’on voulut nous donner, plus tard, comme une simple tentative pour «soulager Verdun». Dépourvue de moyens de transport pour exploiter la percée, l’offensive de la Somme se présente comme une opération manquée. Certains chefs, après coup, ont trop souvent une explication toute prête pour justifier un insuccès. Ainsi est-il aisé de se tirer d’embarras à bon compte. On ne s’étonnera pas que ceux qui avaient prétendu dégager Verdun ne s’en trouvèrent pas moins tenus de limoger Foch «pour l’exemple». Cette affaire s’éclaircira quelque jour. Mais pour que M. Poincaré, très soucieux des responsabilités, ait écarté du combat le soldat de la Marne et de l’Yser, on peut croire qu’il avait fallu de graves raisons. Ils ont fini tous deux par se comprendre. L’histoire n’en sera pas étonnée.
Pour moi, dès mon arrivée au ministère, je repris naturellement mes bons rapports avec le nouveau chef. J’escomptais toujours l’effet de ses talents stratégiques. Quant à lui, avec ou sans buste, il avait succédé à son ancien rival dans la familiarité du chef de l’État. Chacun jouait désormais sa partie sur la carte de confiance réciproque qui lui paraissait la plus sûre.
Avant de pousser plus loin, je tiens à déclarer expressément que ce livre ne doit pas être considéré comme un cahier de mémoires. On m’a mis en demeure de répondre sur certains points, je réponds, mais sans me dégager des considérations d’ensemble qui s’imposent en pareil sujet. Pendant plus de dix ans, il ne m’en a pas coûté de garder le silence, malgré les attaques qui ne m’ont pas été ménagées, et ce n’est certes pas la crainte du débat qui m’a retenu.
J’avais simplement considéré que, dans la situation redoutable faite à notre pays, une extrême réserve m’était commandée—et jusqu’au dernier mot de ce livre, je regretterai de m’en être départi. Après l’effroyable saignée que la France a subie, il apparaît qu’elle a réagi moins virilement dans la paix qu’aux grands jours de l’épreuve militaire. Ses «gouvernants», tous à peu près de même mesure, semblent avoir ignoré qu’il ne faut pas moins de résolution pour vivre la paix que la guerre. Peut-être, à certaines heures en faudrait-il davantage. Quelques-uns le savent qui parlent l’action au lieu de l’engager. Que ce soit au gouvernement, au Parlement, ou dans l’opinion publique, je ne vois partout que défaillance et fléchissement.
Nos alliés, désalliés, y ont puissamment concouru et nous ne les avons pas découragés. L’Angleterre, sous des apparences diverses, est retournée à sa vieille politique de discorde continentale, et l’Amérique, prodigieusement enrichie par la guerre, nous présente un bilan de maison de commerce qui fait plus d’honneur à ses appétits qu’à sa fierté.
Toute à ses efforts de reconstitution économique, hélas! trop justifiés, la France cherche, dans les cimetières de la politique, des restes de vie humaine pour figurer des fantômes de ce qui a été. L’élan n’y est plus. Homme fini moi-même, me voilà aux prises avec un soldat du temps passé qui suscite contre moi des arguments à la portée des simples, quand j’avais doucement changé d’atelier pour finir mes jours dans la philosophie.
Beaucoup moins sage, après dix ans de réflexion, il s’avise de me lancer une vieille cartouche d’offensive retardée, en s’épargnant, par un cas prémédité de carence, le souci d’une riposte inévitable. En bon stratège, il assurait ainsi ses derrières pour donner libre cours contre moi à de vieilles rancunes des plus caractérisées. Pour quiconque n’est candidat qu’au repos, cela n’a pas d’importance, mais, pour un chef de combat, laisser dormir sa bataille pendant dix ans, puis charger un passant de l’évoquer, ce n’est ni d’une âme sûre d’elle-même, ni d’un cœur un peu haut placé.
| [1] | A propos d’une candidature universitaire, dans une circonstance moins grave mais encore délicate, je fixai mon choix, de la même façon, sur M. Brunetière, bien qu’il fût l’adversaire de mes idées, parce qu’il me parut le plus qualifié. Je mets une fierté dans cette sorte d’achèvement qui procède d’une entière confiance dans le filtrage ultime de la vérité par le libre jeu de l’esprit humain. |
| [2] | Une suite de lieux communs sur la guerre, sur nos chances de succès, sur ce qu’on pourrait tenter. Mon interlocuteur me parut court d’idées. |
| [3] | C’est moi qui souligne. M. Meunier-Surcouf prévoyait le Chemin des Dames. |
CHAPITRE II
Table des matières
L’UNITÉ DU COMMANDEMENT
Table des matières
Sur quoi me suis-je fondé pour appeler le général Foch au commandement suprême? Les notes du général Mordacq me permettent de suivre les batailles du futur chef des Alliés:
«Après les combats de Lorraine, le 29 août 1914, le général Foch quitte le commandement du 20e corps d’armée pour prendre celui d’un détachement d’armée destiné à couvrir plus efficacement la gauche de la 4e armée et à réaliser la soudure de celle-ci avec la 5e.
«Ce détachement deviendra bientôt la 9e armée, à la tête de laquelle le général Foch va prendre une large part à la bataille de la Marne.
«Le général Joffre, estimant «la situation stratégique excellente et conforme au dispositif recherché», prescrit, le 4 septembre au soir, de reprendre l’offensive le 6 au matin et de concentrer sur la 1re armée allemande les efforts des armées alliées de gauche.
«Le 6 septembre, déclenchement général de l’attaque. La 9e armée est au centre. C’est là précisément que les Allemands portent leur principal effort. En réponse à la manœuvre de l’armée Maunoury sur la droite allemande, de Moltke fait donner à fond l’armée de Bülow qui comprend la garde et les meilleures troupes de l’Allemagne, sur le centre français et, par conséquent, sur la 9e armée.
«Cette armée est arrêtée, dans son offensive. Il lui est impossible d’atteindre son objectif: la région au nord des marais de Saint-Gond. En fin de journée, elle en borde péniblement les débouchés du sud.
«La gauche, violemment attaquée, livre des combats acharnés à Mondement (division marocaine). La 42e division parvient à rejeter la garde dans les marais de Saint-Gond. Le 11e corps d’armée qui tient la droite résiste péniblement aux attaques allemandes[4].
«9 septembre.—La situation devient grave: la garde prussienne enlève Fère-Champenoise, les 9e et 11e corps reculent. Le général Foch, sans se laisser troubler par cette situation, rend compte au G. Q. G. et conclut: «J’ordonne à nouveau de reprendre l’offensive[5].»
«Et, en effet, renforcé du 10e corps d’armée, il lance une nouvelle contre-attaque sur Fère-Champenoise.
«10 septembre.—Il reprend l’offensive sur tout son front: après des combats acharnés, Fère-Champenoise est reprise. Les Allemands dans la soirée battent en retraite et sont refoulés au nord des marais de Saint-Gond.
«11 septembre.—La poursuite commence, facilitée par un corps de cavalerie (général de l’Espée) que le général Joffre met à la disposition du général Foch. On se dirige sur la Marne que la 9e armée aborde le 12 septembre entre Épernay et Châlons. On fait de nombreux prisonniers; on capture des vivres et des munitions en quantité considérable.
«Le haut commandement allemand avait donné l’ordre de retraite générale le 10 septembre au soir.
Après la bataille de la Marne, l’État-Major allemand avait aussitôt préparé une nouvelle manœuvre d’enveloppement contre l’aile gauche française. Le haut commandement français, de son côté, cherchait à envelopper la droite allemande, d’où les batailles de Picardie et d’Artois, et la «course à la mer».
Dans les premiers jours d’octobre 1914, la situation pour les Alliés est grave: Lille menacée par la cavalerie allemande, la Flandre ouverte, toutes les forces ennemies remontent de plus en plus vers le nord, et menacent de crever le front d’un moment à l’autre.
C’est alors que le général Joffre, le 4 octobre, confie au général Foch (dont la 9e armée est dissoute) la mission de coordonner toutes les forces engagées entre l’Oise et la mer: armées de Castelnau et de Maud’huy, groupe de divisions territoriales du général Brugère, troupes de la place de Dunkerque.
En même temps l’armée anglaise est transportée dans les Flandres (région d’Hazebrouck-Ypres).
«9 octobre.—La place d’Anvers capitule, l’armée belge de campagne qui y était investie peut gagner la côte, et, le 11 octobre, vient occuper la région entre Ypres et la mer. Le roi Albert fait connaître qu’il sera heureux de se prêter entièrement à la coordination que le général Foch avait mission d’établir entre les efforts de tous.
«Plan allemand.—Après la chute d’Anvers, les Allemands, poursuivant leur plan primitif, vont essayer de tourner le dispositif allié en allant au besoin jusqu’à la mer, et prennent pour objectifs: Dunkerque, Boulogne, Calais.
«A la marche sur Paris succède—comme l’annonce la presse allemande—la marche sur Calais. Pour atteindre leur but, les Allemands ne concentrent pas moins de 600 000 hommes en Belgique et dans les Flandres.
Les Français, informés de cette énorme manœuvre, appellent en Belgique toutes leurs réserves disponibles.
«20 octobre.—Le transport de l’armée anglaise s’est effectué dans de bonnes conditions. Elle est complètement groupée dans la région d’Ypres.
«L’armée belge organise la ligne de l’Yser.
«Tous ces mouvements des armées belge et anglaise ont été couverts par les deux corps de cavalerie française.
«On peut donc dire que le 20 octobre la «course à la mer» est terminée, la barrière est établie. Il reste à la maintenir, c’est ce qui donnera lieu à la bataille de l’Yser.
«21 octobre.—La situation des Alliés est la suivante:
«A droite, les Anglais (3 corps d’armée).
«Au centre, les Français (3 divisions, les fusiliers marins, une brigade belge).
«A gauche, les Belges (6 divisions).
«A l’extrême gauche, la 42e division française.
«En face de quoi les Allemands disposaient:
«1o de la IVe armée: 6 corps d’armée;
«2o De la VIe armée: 5 corps d’armée.
«22 octobre.—Pour déjouer le plan allemand, le général Foch, d’accord avec le maréchal French et le roi Albert, donne l’ordre d’attaquer. La bataille de l’Yser commence.
«Au nord, les Belges et les Français attaquent vigoureusement, mais une violente contre-attaque allemande, appuyée par une artillerie lourde formidable, arrête net leur offensive, et bientôt il faut recourir à l’inondation pour endiguer la ruée allemande. On ouvre les écluses de Nieuport et l’eau envahit toute la vallée de l’Yser entre Nieuport et Dixmude.
«Le 30 octobre, les Allemands se lancent néanmoins encore à l’assaut, mais ils sont arrêtés et, le 2 novembre, ils sont obligés de repasser l’Yser après avoir abandonné une partie de leur artillerie.
«Au sud, dans la région d’Ypres, les Anglais, le 23 octobre, ont pris à leur tour l’offensive dans la direction générale de Courtrai. Du 23 au 28 octobre, elle se déroule dans d’excellentes conditions. Mais à cette date les Allemands, avec six corps d’armée, contre-attaquent vigoureusement et enfoncent le front anglais.
«C’est alors que le général Foch met à la disposition du maréchal French la valeur de trois corps d’armée français. Les Allemands attaquent de nouveau en force et obligent les Alliés à reculer. Le maréchal French, à ce moment, prépare son repli à l’ouest d’Ypres. Le général Foch parvient à lui faire abandonner ce projet—acte capital qui décida du succès. Les Alliés contre-attaquent et arrêtent les Allemands.
«Du 1er au 6 novembre, la bataille fait rage sur tout le front; mais malgré les efforts surhumains des Allemands, ils n’arrivent pas à percer. On continue à se battre; toutefois on peut dire que le 15 novembre la grande bataille de l’Yser est terminée. Les Allemands n’ont pu passer et atteindre la mer—leur objectif. Leurs pertes sont énormes. La garde est décimée, et plus de 250 000 hommes à terre. Du côté des Alliés elles sont aussi considérables. De part et d’autre on est épuisé, mais on s’organise.
«Cette immense bataille de l’Yser était la conclusion de «la course à la mer». Les Allemands, après avoir essayé—sans succès—de tourner la gauche des Alliés, avaient ensuite entrepris cette marche nach Calais qui pouvait, en effet, au point de vue stratégique, leur procurer des résultats considérables. Le 15 novembre 1914, ils sont obligés d’y renoncer. Cette bataille d’Ypres, si elle ne fut pas une victoire des Alliés, trop décimés pour l’exploiter, fut, bel et bien, pour les Allemands, une défaite caractérisée.
«Le succès était nettement dû au général Foch qui, sans titre officiel, avait su imposer sa volonté aux Alliés, dans la conduite des opérations, par son énergie, sa ténacité, son inaltérable confiance. En résumé, c’est lui qui, de tous points, dirigea la gigantesque bataille de l’Yser—et lui qui la gagna. Si elle avait été perdue, c’est lui qui en aurait porté la responsabilité.»
Je n’ai pas à faire apparaître ici les sombres réalités de notre situation militaire d’avant guerre. On sait que le premier effet de notre impréparation fut d’ouvrir le territoire français à l’ennemi. Personne ne s’est présenté jusqu’ici pour prendre la responsabilité de notre manque d’artillerie lourde à tir rapide, ainsi que de la scandaleuse insuffisance de nos mitrailleuses, fautes si graves que, sans les réactions de la Marne, de la frontière à Paris, notre territoire, se trouvait emporté. Si beau qu’il fût, le redressement de la défaite ne pouvait épuiser l’élan de l’offensive ennemie. Le résultat de la première bataille fut de décider que la guerre poursuivrait son cours en territoire français où les armées allemandes se mirent à organiser le ravage systématique de nos villes industrielles et de nos campagnes, avec l’asservissement des populations.
Qui donc est responsable de cette faute initiale? Ne peut-on nous le dire, ou, tout au moins, feindre de le chercher? Si jamais l’historien s’avise de poser timidement cette question, j’en profiterai pour lui en poser une autre. Était-il interdit de prévoir que l’Allemagne ferait faillite à sa propre signature en violant la neutralité belge? Qu’est-ce donc qui pouvait l’empêcher de prendre à cet effet certaines dispositions militaires? Qui donc ne connaissait l’état d’esprit allemand? Qui donc pouvait croire qu’un obstacle moral était de nature à arrêter hommes ou chefs, un seul moment? J’ai eu sous les yeux l’ouvrage du colonel Foch sur les principes de la guerre. J’ai vu avec effroi qu’il n’y était pas dit un mot de la question de l’armement. Une métaphysique de la guerre! Il n’est cependant pas indifférent de savoir si l’attaque de la catapulte ou du canon à tir rapide peut nous mettre dans le cas de varier nos moyens de défense. Des questions de cet ordre valent cependant qu’on s’y arrête.
Quelle différence des états d’âme de l’un et de l’autre côté du Rhin! En Allemagne, tous les excès d’autorité pour machiner l’homme en vue de la plus violente offensive. Chez nous, toutes les dissociations de l’indolence, et le repos sur de grands mots.
Les lettres échangées entre le roi d’Angleterre et M. Poincaré à l’heure de la déclaration de guerre témoignent suffisamment des communes angoisses des peuples intéressés. Habile et prudemment rédigée, la lettre de M. Poincaré était, en somme, une demande de secours. Amicale, mais évasive, la réponse de George V aboutissait à un refus provisoire de concours. L’Angleterre, encore moins préparée que nous, comprenait tardivement qu’elle allait jouer sa partie. Qu’il lui vînt une heure de fléchissement, et tout pouvait être perdu. La violation du territoire belge devait mettre un terme à ces hésitations.
Les préparations d’alliances pour une guerre inévitable s’annonçaient dans l’incohérence. Il n’en pouvait être autrement puisque l’avantage d’une prévision organisée ne se manifesta que du côté allemand, maître de l’offensive. Aussi le premier mouvement des Alliés, aux heures difficiles, fut-il d’une réclamation universelle en faveur d’une suprême autorité militaire. Mais toute armée est l’expression supérieure du nationalisme en action. Les chefs de la puissance nationale qu’elle représente ne cèdent pas aisément sur ce point, et ce fut même du peuple le moins militaire, le peuple américain, qu’au moment décisif, survinrent les plus grandes difficultés d’exécution.