Read the book: «Andrée»
George Duruy
Andrée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306670
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
I
Table des matières
M. de Garamante n’était plus jeune; mais, quoique ses cheveux ondulés, si noirs autrefois, eussent déjà subi l’outrage des premières gelées blanches de la vieillesse, quoique sa taille se fût un peu épaissie, que sa démarche eût perdu l’élégance nerveuse et souple-qui fait dire aux femmes: Quel beau cavalier! le comte Melchior gardait encore fort bonne mine et pouvait se féliciter d’avoir doublé sans trop d’avaries le terrible cap de la cinquantaine. Sur ses joues, encadrées d’une barbe rebelle à l’œil mais duuce au toucher, le hâle du grand air se mariait aux teintes fraîches de la santé. Ce mâle visage était illuminé par des yeux bleus, tranquilles et doux, qui savaient au besoin s’armer d’une fine pointe d’ironie et cachaient dans un coin de leurs paupières, comme la bouche dans l’angle moqueur de ses lèvres, un grain d’impertinence. Haute taille, épaules robustes, mains grandes, mais d’un très beau dessin, tel était au physique M. de Garamante.
Fils unique d’un ancien garde du corps de Charles X, il avait hérité de son père plus de cent mille livres de rente, et l’appétit qu’il faut pour les manger. Devenu maître de sa fortune, il ne tarda pas à l’entamer. Ce ne fut d’abord que rognures légères sur le bord de son capital. Malheureusement la faim vient à table: le corpte mit bientôt les morceaux doubles. Les voyages, les réceptions joyeuses en automne dans son château, les grandes chasses, les chevaux, les cartes et ces dames,–celles-ci surtout,–firent de terribles brèches à son patrimoine. Pour se ranger, il prit une maîtresse, sous prétexte qu’unifier ses fredaines est faire acte d’économie et de moralité, que d’ailleurs une liaison sérieuse est le surnumérariat du mariage, et qu’un stage dans le faux ménage est l’apprentissage nécessaire du vrai. Mais la maîtresse de transition qu’il choisit pour se préparer à la vie conjugale, petite blonde aux yeux couleur de myosotis, était un de ces faux anges qui ont le diable au corps. Elle fit danser aux écus du comte une sarabande effrénée, puis, un beau jour, le quitta, lui laissant comme souvenir de leur liaison une mignonne incisive qu’elle avait perdue dans sa première enfance. M. de Garamante fit monter en bague la dent de sa maîtresse et la porta désormais à son doigt. Les uns affirmaient que cette bague singulière était l’expression symbolique de sa rancune contre le sexe; d’autres y voyaient un témoignage du souvenir qu’il avait gardé de la charmante et vorace petite bouche. Quoi qu’il en soit, le comte ne se maria point. Il ne lui restait plus guère qu’une vingtaine de mille francs de rente; l’âge arrivait; il avait déjà des rhumatismes et des manies. Raison de plus pour prendre femme! disaient ses compagnons de chasse, de cercle et de coulisses. Lui, répondait qu’il était trop vieux pour une jeune fille et qu’on est toujours trop jeune pour une vieille. M. de Garamante prit donc rang dans la légion des vétérans du célibat, qui sert de réserve à l’armée active de la galanterie masculine. Ce corps d’élite ne fait plus la grande guerre; mais, comme son règlement autorise la maraude, le service ne laisse pas d’être assez actif. On s’y enrôle vers quarante-cinq ans: quelques-uns désertent une dizaine d’années plus tard pour épouser leur cuisinière. D’autres préfèrent mourir au champ d’honneur: le comte était de ceux-là.
Après le départ de son infidèle, M. de Garamante régla sa vie conformément aux principes d’une expérience égoïste. En1876, il vendit son château au riche raffineur Hector Passemard, ne gardant de son domaine patrimonial qu’un pavillon avec un peu de chasse autour. C’est là qu’il passait la belle saison, en compagnie d’un de ses anciens gardess: présentement, ce vieux brave lui servait de valet de chambre et de cuisinière. L’hiver venu, il s’installait à Paris, non pas dans un appartement dont le loyer et l’entretien eussent grevé trop lourdement son budget, mais dans un de ces logements composés d’un petit salon et d’une chambre, que certains cercles mettent à la disposition de leurs membres. On n’est pas chez soi, sans doute, mais on n’est pas non plus tout à fait à l’hôtel; c’est quelque chose de décent, qui tient le milieu entre le home et l’odieux appartement meublé. On dispose d’un nombreux domestique; au besoin, on peut faire porter une lettre par le chasseur du club, ce qui est de bon ton; la table est excellente et ne coûte presque rien; on a, sans bourse délier, les journaux et les revues du cercle, ses voitures, une place dans sa loge, ses billets pour les expositions. Enfin cela sauve les apparences; on paraît moins pauvre, quand on se frotte tout le jour à la richesse des autres, et ce n’est pas seulement au public, c’est aussi à soi-même que l’on fait illusion. Les viveurs en non-activité ont là leurs Invalides; ils y échappent à la solitude; ils retrouvent dans ce milieu tout ce qu’ils ont aimé, depuis le fin arome des cigares exquis, la chère succulente et épicée, jusqu’aux conversations frivoles dont la Bourse, le théâtre, la politique, les chevaux et les femmes font les frais. En prenant ainsi sa retraite dans un cercle, on peut, à la condition de ne jamais toucher une carte, mener avec vingt mille francs de rente le même train qu’autrefois avec soixante mille. On n’a, j’en conviens, qu’un luxe de surface. Mais qui fait aujour d’hui la différence du ruolz à l’argenterie? Quand le métal brille, qui donc cherche à vérifier le titre et le poids? Ainsi vivait le comte de Garamante. C’est à peine si l’on se doutait qu’il fût presque ruiné, tant l’expérience de la vie de Paris l’avait fait passer maître dans l’art d’accommoder les restes d’une fortune.
On n’est pas juste pour les vieux garçons. On les dit égoïstes toujours, quinteux, revêches et maniaques le plus souvent. C’est une calomnie: je soupçonne les vieilles filles de l’avoir propagée, car vous n’ignorez pas quelles ont, par esprit de corps, une sévérité qui ressemble à de la rancune pour les célibataires du sexe adverse. J’en sais pourtant, de ces vieux garçons, qui sont les plus charmants des hommes. M. de Garamante était du nombre. Il possédait cette aimable vertu de tolérance qui donne tant de charme au commerce des sceptiques. Son pessimisme, fruit de l’expérience, n’était point amer, mais souriant. Désabusé de tout, il ne maudissait rien. Sa philosophie indulgente répugnait aux récriminations, aussi bien contre les choses que contre les gens. Il méprisait un peu les hommes, mais sans misanthropie, et ne le laissait voir que tout juste assez pour montrer qu’il n’était pas dupe. Après avoir largement usé de la vie, il avait sur le tard découvert la vanité de tout, mais ne s’autorisait point de sa triste science pour tenir école de désenchantement. Il aimait les jeunes gens et ne s’indignait point au récit de leurs fredaines. «Car, disait-il, s’il est bon d’être revenu de tout, il est nécessaire, au préalable, d’y être allé!» Sa religion était, comme ses opinions légitimistes, un sujet sur lequel il n’aimait pas à s’expliquer. Au fond, les convenances y avaient plus de part que la foi. Il croyait au retour du roi à peu près autant qu’aux apparitions de la Vierge de Lourdes, lesquelles lui paraissaient chose plus édifiante que vraisemblable. Seulement il pensait se devoir à lui-même, au nom qu’il portait, à ses traditions de famille et à ses relations mondaines, de rester avec les partisans du mystère, en politique aussi bien qu’en religion. Ce désœuvré ne s’ennuyait jamais. Tout lui devenait matière à observation, tout l’intéressait; sans jamais rien faire, il était l’homme le plus occupé de Paris. De fait, rien de plus absorbant que la flânerie quand on la pratique comme lui. C’était une badauderie psychologique de tous les instants, qui s’arrêtait au spectacle des passions humaines comme l’autre aux devantures de boutiques. Il résumait sa vie dans cette formule: Je regarde passer. Le comte avait ainsi rassemblé, à l’insu de tous, une magnifique collection de documents sur le cœur humain, et la joie était pour lui sans mélange quand il enrichissait son musée intime de l’observation d’un cas rare. Une ou deux fois, il avait songé à dresser son catalogue. Mais il s’était dit bientôt, en jetant un coup d’œil sur sa bague: «Un livre de Pensées! Des Maximes, comme La Rochefoucauld! A quoi bon? A qui profiterait mon expérience, puisqu’elle ne m’a pas profité à moi-même?»
Tout collectionneur, comme on sait, s’adonne à une spécialité: celle de M. de Garamante était l’âme de la femme. Là, de simple amateur, il était passé connaisseur, puis expert. Il l’avait étudiée dans sa complexité illogique et décevante, dans ses contradictions, dans ses faiblesses, dans ses bizarreries, dans ses petitesses et ses grandeurs; il la connaissait à fond, comme un bon horloger connaît une montre; au besoin, il vous aurait fait voir le mécanisme délicat et les rouages imperceptibles qui mettent en mouvement le grand ressort féminin: l’amour. Comme tous les hommes qui ont beaucoup vécu, mais qui n’ont point laissé traîner leur cœur dans les égoûts de la basse galanterie; comme quiconque a aimé, ne fût-ce qu’un jour, et a senti se poser sur soi, ne fût-ce qu’une heure, un vrai rayon d’amour, M. de Garamante professait pour les femmes une sympathie respectueuse et caressante, faite de gratitude, d’indulgence et d’un peu de pitié: tels ces anciens dévots qui ne pratiquent plus et conservent pourtant un reste de religieuse tendresse pour l’église où ils ont prié dans leurs jeunes ans. Il n’avait point pour celles qui tombent ce lourd mépris des hommes qui, ne connaissant rien de la vie, ne savent pas combien le sol est glissant pour un petit pied de femme. Quand on parlait d’une chute devant lui, il disait que c’était peut-être seulement un faux pas, qu’on n’est jamais sùr de ces choses, et que, le fût-on, il faudrait encore ne le paraître point. Ce n’était pas qu’il crût le moins du monde à la vertu des femmes: elles lui avaient donné tant de preuves de leur fragilité! Mais il n’aimait point qu’on s’appesantît sur ce sujet. Il aurait voulu que les salons organisassent une conspiration du silence autour de ces menues faiblesses féminines, afin d’empêcher les bourgeois–qu’il n’aimait guère–de traîner dans la boue d’adorables petites femmes du monde, coupables seulement d’un peu d’inconséquence. Malgré ses cinquante ans sonnés et l’abandon que l’âge lui avait imposé de la qualité de belligérant, le comte restait galant, empressé, comme au plus beau temps de ses conquêtes, avec je ne sais quoi de chevaleresque qui se perd aujourd’hui. Les femmes lui savaient gré de ne pas leur offrir un cornet de bonbons sans avoir l’air de dire qu’il était prêt à se faire casser la tête pour elles. Au demeurant, c’était un galant homme; l’espèce tend à disparaître.
II
Table des matières
Après la vente de son château, M. de Garamante s’était d’abord soigneusement confiné au Pavillon sans vouloir se commettre avec cette famille de parvenus dont la roture opulente insultait à sa noblesse nécessiteuse. Mais il est bien difficile, à la campagne, d’échapper à la tyrannie du voisinage. Le raffineur lui fit une visite qu’il fut obligé de rendre, pour ne pas avoir l’air de bouder, ce qui eût été de mauvais goût. Mme Passemard le reçut avec déférence, en ayant l’air de lui demander pardon; elle présenta timidement sa fille Andrée et son fils Maxime. Le comte n’aimait point la solitude, car il n’avait que ses souvenirs pour la peupler, et c’est à cinquante ans une triste revue que celle de ces ombres qui défilent confusément, procession de spectres impalpables, sur le fond obscur du passé. Heureux de voir d’autres visages que la face tannée de son vieux garde, M. de Garamante se montra bon prince et, oubliant qu’il avait devant lui ces marchands de sucre dont les millions avaient exproprié sa pauvreté, renonça au parti pris de politesse froide et hautaine dont il avait résolu d’abord de ne point se départir. Une invitation à dîner suivit de près cette visite. Elle fut acceptée: peu à peu des relations régulières s’établirent entre le pavillon et le château; l’hiver suivant, il daigna, non sans s’être un peu fait tirer l’oreille, honorer de sa présence une petite fête que les Passemard donnèrent dans leur hôtel du boulevard Malesherbes. Quelques jours après, le hasard de sa flânerie ayant conduit M. de Garamante du côté de Saint-Augustin, il se rappela qu’il devait une visite à ses voisins de campagne.
Le salon où il fut introduit était une de ces grandes pièces dont l’ameublement sans caractère convient indifféremment à un ministère, à une mairie, à la salle de conversation d’un hôtel ou au salon d’attente d’un dentiste américain. Grands rideaux de damas rouge aux fenêtres; chaises, canapés et fauteuils recouverts de la même étoffe, pendule, candélabre et lustre en bronze doré, table et chiffonniers de Boule, tout était riche, lourd et laid.
Après quelques minutes d’attente, M. de Garamante se leva en bâillant, puis jeta un coup d’œil indifférent sur quelques tableaux encore garnis de leur numéro d’exposition. Ces toiles, où, sous prétexte d’impressionnisme, le dessin, le coloris et la composition étaient remplacés par un badigeonnage multicolore, n’arrêtèrent pas longtemps le comte, qui, à défaut d’éducation d’artiste, s’était fait, comme beaucoup d’hommes du monde, un certain dilettantisme dont les jugements ne manquaient ni de goût ni de finesse.
«Décidément, se dit-il, ce rustre de Passemard a commandé ses tableaux au tapissier qui lui a fourni ses meubles!» et il promenait un regard railleur autour de lui, avec la satisfaction légitime de l’homme que son esprit venge de sa pauvreté.
A ce moment, une porte s’ouvrit et Mme Passemard entra dans le salon. C’était une grosse femme rougeaude, boursouflée et toujours haletante. Sa robe de satin noir, couverte de jais, eût peut-être été belle sur les épaules d’une autre; sur les siennes, elle accusait seulement, de façon disgracieuse, le conflit inquiétant d’une gorge trop opulente et d’un corsage trop étroit. Il y avait dans son regard cette arrogance qu’on prend quelquefois en devenant millionnaire, avec je ne sais quel reste d’humilité inquiète dont certains parvenus ne peuvent jamais se défaire et qui est la rançon de leur insolence. En voyant M. de Garamante s’incliner devant elle avec beaucoup de bonne grâce, cette personne considérable parut fort embarrassée, ébaucha un sourire qui voulait être aimable, bredouilla d’une voix entrecoupée un: «Monsieur le comte!» et se mit à souffler bruyamment: l’essoufflement était la forme ordinaire de sa timidité.
«Excusez-moi, madame, de n’avoir point choisi votre jour pour venir vous présenter mes hommages. Je passais sous vos fenêtres et je suis entré.
–Monsieur le comte, après l’honneur que vous nous avez fait d’assister à notre petite réunion de famille…
–Petite réunion!… Fête charmante, voulez-vous dire!
–Oh! c’était bien sans façon,» minauda-t-elle avec cette modestie vaniteuse qui fait qu’on baisse les yeux, tout en se rengorgeant.
«Mon Dieu, madame, je ne sais pas au juste ce que vous appelez réception sans façon; mais je vous jure que cet orchestre tsigane jouait à ravir, que le monologue a eu beaucoup de succès, et que vous nous avez donné un souper qui fait honneur à votre chef et à la cave de M. Passemard.
–Qui,…sans doute,… c’est aussi ce que prétend Veloutine de la Soirée parisienne, qui a, je ne sais comment, entendu parler de notre petite fête et qui, paraît-il, en a dit hier quelques mots dans sa chronique…»
Le comte réprima discrètement un sourire furtif qui vint voltiger sur sa lèvre. Ce n’était pas à un Parisien comme lui qu’on en faisait accroire; il connaissait fort bien l’industrie de la célèbre Veloutine.
«En effet, madame, j’ai lu l’article au cercle après déjeuner. On m’a fait l’honneur de me nommer parmi vos invités.»
Mme Passemard rougit légèrement, toussa un peu, agita un éventail, et, avec un sourire forcé:
«Vraiment ces journaux sont d’une indiscrétion.
–Baah! ils sont faits pour cela. Je reproche seulement à la Soirée parisienne de n’avoir pas assez dit avec quel talent mademoiselle votre fille joue de la cithare.
–Il est vrai;… c’est un instrument bien distingué, n’est-ce pas, monsieur le comte, la cithare?
–Très distingué, madame!
–Andrée n’en joue pas.mal, et vraiment je ne me repens pas de lui avoir donné Mazzolini pour professeur… C’est que voyez-vous, nous sommes, M. Passemard et moi, ambitieux pour notre Andrée!
–Vous avez raison, madame.
–Ohh! vous ne la connaissez pass! Vous ne l’avez vue qu’à la campagne, et combien de fuis? Deux ou trois au plus. Mais la campagne, ce n’est pas son milieu. Elle s’y ennuie; c’est Paris qu’il lui faut, et le monde, et le théâtre, le théâtre surtout!
–Mademoiselle votre fille aime beaucoup le théâtre?
–Si elle l’aime! Ah! grand Dieu, oui! Et nous l’y menons tant qu’elle veut, la bonne chérie. Mais vous ne savez donc pas qu’Andrée joue la comédie comme une actrice, comme une vraie actrice!
–C’est un beau résultat…
–Je le crois bien, et qui fait honneur à son professeur de diction. Figurez-vous que, dans les premiers temps, la petite coquine ne voulait pas vibrer. vous savez, rrre, rrre, rrre,… comme au Français?,
–Parfaitement, madame. J’ai un peu connu autrefois une petite actrice de l’Odéon qui…
–Ohh! mais à l’Odéon, ce n’est pas du tout comme au Français. On vibre de la luette, c’est très commun, c’est faubourien, tandis que, du bout de la langue.
–Et mademoiselle votre fille vibre du bout de
la langue?
–Oui, monsieur! Mais il en a fallu du temps, et de la peine, et des exercices! Tenez, savez-vous le vers que son professeur lui avait donné à étudier pour se délier la langue:
Robert, de roc en roc grimperas-Lu, rare homme!
Eh bien! pendant deux mois, elle a comme qui dirait fait des gammes avec sa langue sur ce vers-là. J’en devenais folle! Heureusement, la petite a une volonté de fer, comme son père. Là où la facilité lui manque, l’entêtement la sauve. Ainsi la peinture ne lui allait pas, d’abord…
–Comment! mademoiselle votre fille s’occupe aussi de peinture?
,–Mais oui. Pourquoi pas? Cela se fait beaucoup. Elle a même exposé l’année dernière. Tenez, ces trois tableaux sont d’elle.
–Je les ai admirés en entrant, fit galamment le comte, sans savoir que la main qui les avait peints fût la même qui me charmait il y a quelques jours en jouant de la cithare.. Mes compliments, madame; avec une telle variété de talents, mademoiselle votre fille mériterait de vivre en un temps moins prosaïque que le nôtre…
–Tiens! c’est justement ce qu’elle me dit toujours, et son père est d’avis qu’elle a bien raison. Voulez-vous que je vous dise? moi je trouve qu’elle donne trop dans les arts. Je voudrais la voir sortir un peu de ses livres, de ses pinceaux, de ses cahiers de musique. Car, enfin, il faudra bien, n’est-ce pas, qu’elle se marie un jour ou l’autre? On n’est déjà plus une gamine. Et, dame, une maison à tenir, surtout comme celle qu’elle aura, ça n’est pas commode! Mais bah! on ne m’écoute pas, ni le père, ni la fille, et je crois bien qu’au fond on me trouve un peu terre à terre. Qu’en pensez-vous? dites-le-moi franchement.
–Mon Dieu! madame, il m’est fort difficile de vous répondre. Je connais à peine Mlle Andrée, mais elle me paraît être une jeune personne accomplie. Je comprends fort bien que l’amour-propre paternel de M. Passemard soit délicieusement flatté de cette réunion de talents, dont un seul suffit, d’ordinaire, aux jeunes filles du monde. Peut-être aussi avez-vous raison de souhaiter que les arts d’agrément, cultivés avec tant de succès par mademoiselle votre fille, ne prennent pas tout son temps, et qu’une instruction solide… »
Elle se redressa superbement et dit avec fiertéé:
«Monsieur le comte, ma fille a passé ses examens!
–Oh!alors, tout est pour le mieux!» fit-il avec une imperceptible nuance d’ironie.
Ils en étaient là de leur conversation, quand la porte du salon s’ouvrit. Hector Passemard entra, suivi d’un grand jeune homme que le comte se souvint d’avoir aperçu aux Charmilles quelques mois auparavant.
«Monsieur le. mon cher voisin, dit M. Passemard en se reprenant vivement, charmé de vous rencontrer!…»
Et il secoua la main que le comte lui tendait:
«Permettez-moi de vous présenter mon jeune ami Jacques Henriot.»
Il ajouta en regardant le comte dans les yeux et en scandant les mots:
«Un travailleur, monsieur, un garçon de grand mérite, qui veut être, comme moi, le fils de ses œuvres!»
Le jeune homme s’inclina légèrement devant le comte, avec cette politesse fière qui ne s’apprend pas.
«M. de Garamante! continua Passemard en s’adressant à Jacques, notre voisin de campagne, qui m’a vendu les Charmilles.
–Mon Dieu! oui, monsieur, dit le comte à Jacques avec son beau sourire; vous voyez en moi un ci-devant châtelain réduit à la portion congrue: un simple pavillon de chasse… Les temps sont un peu durs pour les anciens châteaux historiques. A propos, mon cher monsieur Passemard, est-il vrai que la betterave ne donne pas cette année?»
Le raffineur unissait, comme beaucoup de millionnaires, l’orgueil du capitaliste à cette mauvaise honte des parvenus qui ne peuvent pas souffrir qu’on paraisse trop bien connaître la source de leur fortune, même quand elle n’est pas impure. Il se disait volontiers «fils de ses œuvres», mais n’aimait pas à préciser, et trouvait dans le vague même de l’expression quelque chose de solennel qui le flattait. Il crut donc entrevoir dans la question du comte une pointe de malice que ce grand maître dans l’art du persiflage discret n’était pas incapable d’y avoir mise, et feignit de n’avoir pas entendu.
«Où est donc Andrée? demanda-t-il à sa femme brusquement.
–Dans sa chambre, je crois..
–Non, à l’atelier, interrompit Jacques.
–Eh bien! aie donc l’obligeance d’aller lui dire que nous sommes au salon.
–M. Henriot est de vos parents? demanda le comte à Mme Passemard, quand le jeune homme fut sorti.
–Non, mais il est l’enfant de la maison, le camarade de mon fils et de ma fille. M. Passemard lui sert de père depuis plusieurs années, car le pauvre garçon est orphelin.
–Et que fait-il?
–Rien. c’est-à-dire de la peinture. Il est élève de l’École des beaux-arts.
–J’aurais préféré le voir entrer dans l’industrie, reprit Passemard, car je m’intéresse à lui comme à l’unique enfant de mon vieux contre-maître Henriot. Mais pas moyen! Il veut être artiste et n’a pas le sou! Enfin, n’importe! Il a vingt-cinq ans sonnés: Débrouille-toi! comme disait mon père. Je sais bien qu’il a des dispositions, qu’il travaille et que la peinture commence à faire vivre son homme. Mais c’est égal; au fond, c’est un métier de gueux.
–Je vous trouve sévère. Madame ne me disait-elle pas tout à l’heure que vous étiez fier du talent de peintre de mademoiselle votre fille?»
Il eut un mouvement de surprise indignée:
«Ah çà, est-ce que vous trouvez par hasard que ce soit la même chose?»
Puis avec un gros rire qu’il cherchait à rendre fin:
«Voyez-vous, moi, je suis un homme pratique, et je n’apprécie pas beaucoup la peinture. Seulement, je ne puis pas dire le contraire, ça me flatte que ma fille soit en état de mettre un de ces bonshommes-là sur ses pieds.–Il montrait du doigt un des tableaux que le comte avait examinés en entrant.–Quant à en faire son métier, halte là! j’aime mieux mes betteraves.»
Il insista sur betteraves, afin de bien marquer qu’il avait compris la malice du comte.
La porte s’ouvrit, et Jacques Henriot entra. Il avait l’air un peu penaud:
«Eh bien? dit Mme Passemard, et Andrée?
–Andrée travaille en haut, comme je vous le disais; elle a changé de toilette en rentrant et ne peut pas descendre au salon.
–Allons, bon! dit M. Passemard en éclatant de rire, elle aura mis son costume de travail et n’ose pas se faire voir. Alors, c’est nous qui allons la surprendre dans son perchoir.
–Mon ami! s’écria Mme Passemard.
–Monsieur! dit tout bas Jacques Henriot d’un air de supplication douloureuse qui n’échappa point au comte et piqua vivement sa curiosité.
–Eh bien! quoi? Qu’est-ce que vous avez à me regarder tous les deux? Ne faut-il pas que je fasse visiter ma maison à M. de Garamante!. Allons, mon cher voisin; le tour du propriétaire!»
Le comte eut un moment d’indécision. Evidemment, cette visite domiciliaire déplaisait fort à Mme Passemard et à Jacques Henriot: devait-il se prêter à la fantaisie vaniteuse du raffineur, ou bien exaucer, en prenant congé, le vœu muet que formaient, on n’en pouvait douter, la femme et l’ami de Passemard? La curiosité l’emporta sur la galanterie; son instinct d’observateur, qui ne sommeillait jamais tout à fait, s’était éveillé depuis un instant.
«Allons! dit-il, je vous suis avec plaisir.
–Ne faudrait-il pas prévenir Andrée? hasarda timidement Jacques Henriot.
–Et pourquoi donc?. Une fois pour toutes, mon garçon, mêle-toi donc de ce qui te regarde,» répliqua durement M. Passemard.
L’expression d’une vive contrariété parut sur le visage du jeune homme. Le comte, qui suivait avec intérêt le jeu de sa physionomie mobile et expressive, crut, à voir l’altération soudaine de ses traits, le sillon profond qui se creusa entre ses deux sourcils brusquement rapprochés, que le jeune homme allait oublier le respect dû à un protecteur. Mais, sur un signe effrayé de Mme Passemard, Jacques ne répliqua point et s’enveloppa dans une sorte de résignation muette qui donnait on ne sait quel charme de mélancolie à sa mâle beauté.
«Tiens, tiens, pensa le comte, ce grand garçon a du sang et de la volonté. Il est vraiment fort bien.»
On sortit du salon, et Passemard se mit en devoir de faire consciencieusement admirer à M. de Garamante le confort de son hôtel. Il vanta successivement les tentures en satin bleu de son petit salon, les portières d’Orient de son antichambre,–du Daghestan, mon cher voisin, du vrai, et inusable! –son billard à bandes américaines commandé à New-York,–ne me parlez pas des billards français! –le buffet de sa salle à manger, qui venait de Florence,–ohh! ces Italiens! il n’y a qu’eux pour travailler le bois!–la suspension, l’argenterie, la vaisselle, tout. Il s’épanouissait à faire ainsi l’inventaire de sa richesse devant la pauvreté d’un autre. Mme Passemard, qui depuis la petite scène du salon boudait son mari, ne tarda pas à désarmer: elle approuvait de la tête, donnait les prix, s’essoufflait à ouvrir les placards, époussetait les moulures des meubles avec son mouchoir en maugréant contre la poussière des appartements de Paris. Et le comte assistait avec son sourire bienveillant et quelque peu railleur à ce branle-bas d’opulence bourgeoise qui se faisait en son honneur.
«Voici maintenant mon cabinet de travaiil! » dit Passemard avec une certaine solennité.
Le comte y remarqua sur la cheminée un buste de la République.
«Oh! oh! dit-il, je ne vous savais pas si républicain, mon cher monsieur Passemard!»
Et il coulait un regard narquois vers le ruban rouge qui s’étalait à la boutonnière du raffineur.
«Et pourquoi pas? répondit l’autre avec assurance. Sans doute, je n’ai pas cru pouvoir refuser la croix que le gouvernement déchu m’a offerte, mais j’ai toujours été un homme de progrès, toujours, et je ne vois pas pour quelle raison je ne me serais point rallié aux institutions sagement libérales que la France s’est données.
–Croyez que je n’y vois aucun inconvénient, répliqua M. de Garamante.–
–Oui, l’ordre dans la liberté et la liberté dans l’ordre, voilà mon programme.
–Il est simple et net, dit le comte sans sourciller.
–Sans doute, mais ce n’est pas le vôtre, j’imagine, car vous devez être un chevalier du droit divin, vous, monsieur le comte?»
C’était la première fois qu’il employait cette formule depuis le commencement de l’entretien, et M. de Garamante remarqua qu’il la prononçait avec un peu d’affectation.
«Mon cher monsieur Passemard, nous ne nous occuperons pas pour aujourd’hui, si vous le voulez bien, du droit divin. C’est une question complexe, comme le suffrage universel. Réservons-la, et achevons plutôt la visite de votre charmant hôtel.
–Très volontiers. Jacques, sais-tu, par hasard, si Maxime est rentré?
–Je ne pense pas. Il est allé aux courses, et je doute qu’il en soit déjà revenu.
–Monsieur votre fils aime beaucoup le cheval, madame?
–Hélas! monsieur le comte, bien moins encore que les courses.
–Oui, dit Passemard d’un air satisfait, Maxime est un de nos sportsmen les plus distingués.
–Fait-il courir?
–Non; mais je ne dis pas qu’un jour…
–Tu n’y penses pas, Hector, interrompit brusquement Mme Passemard; ce serait de la folie.
–Et pourquoi donc? Est-ce que Desrieux, le petit de Roqueplane, ne font pas courir? Tu n’y connais rien, ma bonne. Cela pose un jeune homme dans le monde, ça lui donne une situation; on parle de lui enfin. N’est-ce pas, mon cher voisin?
–Mon Dieu! reprit le comte, il y a beaucoup de manières de faire parler de soi. L’une d’elles est, en effet, d’entretenir une écurie de courses. Mais il y en a d’autres. Qu’en pensez-vous, monsieur Henriot?
–Excusez-moi, monsieur, je n’ai pas d’opinion sur ce point.
–Oh! ce n’est pas Jacques qu’il faut consulter, s’écria Passemard, c’est un dédaigneux: hors de la peinture, de l’art, comme il dit, point de salut. Allons! monsieur de Garamante, préparez vos jambes; nous allons monter au perchoir de ma fille. C’est encore un étage. Je ne vous en fais pas grâce, car vous allez voir ce que j’ai de mieux ici…»
III
Table des matières
Ils étaient arrivés devant une magnifique tapisserie flamande à sujet mythologique qui dissimulait une porte. Passemard l’entr’ouvrit avec précaution, coula un regard par l’entrebâillement, et, se retournant aussitôt, mit un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence.. Puis il entra, marchant avec précaution sur un épais tapis d’Orient qui étouffait le bruit des pas. Le comte, fort étonné de tout ce mystère, Jacques Henriot un peu pâle, et Mme Passemard entrèrent après lui.
C’était une de ces grandes pièces qu’il est de mode aujourd’hui de faire construire et de meubler sur le modèle des ateliers de peintres. Pas de fenêtres, mais un immense châssis vitré, occupant tout un des côtés et laissant entrer à flots la lumière. Peu de meubles: ici un bahut de la Renaissance à colonnettes, panneaux sculptés et incrustations de marbre; là, une crédence du même style, chargée de belles faïences italiennes, un grand coffre enrichi d’ornements de cuivre, des chaises à dossier droit recouvertes de cuir gaufré, un piano qui disparaît à demi sous une de ces draperies japonaises d’un ton éclatant, où des fils d’or brillent çà et là dans la broderie. Le long de la cloison qui fait face au châssis, un divan large et bas, négligemment couvert d’un grand tapis de Perse. Des deux côtés de la glace, encadrée de bois noir, au-dessus de la cheminée, deux palmes d’un jaune d’or, longues et flexibles, montent et se rejoignent près du plafond, en dessinant la courbe gracieuse d’une ogive végétale; sur la tablette de marbre, au lieu de pendule, une belle réduction en bronze du Persée de Benvenuto, flanquée de deux coupes ciselées, de vieil argent. Dans de grands vases en faïence, des plantes des tropiques dressent leurs feuilles lancéolées, dont la verdure luisante et rigide a l’éclat froid du bronze poli; sur les murs, des plats de cuivre repoussé, des assiettes de Delft et de Rouen, quelques dessins au crayon noir ou à la sanguine; à la place qu’occupe d’ordinaire le lustre ou la lanterne, un oiseau de mer d’une immense envergure, suspendu par un fil d’archal invisible, plane les ailes toutes grandes.
«Hein! qu’en dites-vous? dit Passemard à voix basse. Est-elle gentille!»
Debout devant un chevalet, palette et baguette en main, Mlle Andrée peint, le dos tourné à la porte. Une toque de velours noir à la Rembrandt, rejetée un peu en arrière et légèrement inclinée vers l’oreille gauche, laisse vagabonder sur la nuque les touffes indisciplinées d’une chevelure dont le blond, roux et doré tout à la fois, a ce chatoiement fauve qu’aimaient Véronèse et Palma Vecchio. Un col en point de Venise couvre ses épaules un peu grêles. Sa poitrine étroite est enfermée dans une blouse de velours noir à côtes qui tombe droit, sans ceinture. Un pantalon de même étoffe, boutonné au-dessus de la cheville, laisse à découvert les bas rouges qui moulent l’élégance nerveuse des pieds longs et cambrés, chaussés de souliers à boucles d’acier. Dans cet accoutrement masculin, l’aspect de la jeune fille était si bien celui d’un jeune garçon, que le comte eut quelque peine à la reconnaître et ne put réprimer un léger mouvement de surprise. Elle recula d’un pas sans se retourner et pencha la tête de côté, comme font les peintres quand ils veulent se rendre compte de la valeur des tons sur une toile commencée. Au mouvement de sa maîtresse, un grand chien danois, qui sommeillait à ses pieds dans une pose de sphinx, le museau allongé entre les pattes, se réveilla, leva paresseusement la tête, ouvrit en un large bâillement sa gueule rose aux dents aiguës et, tout à coup, dressant ses courtes oreilles de loup, tourna vers la porte ses yeux pailletés d’or, pleins de lueurs phosphorescentes, et resta immobile, regardant obstinément devant lui avec la fixité magnétique des fauves.
«Bonjour, Bichette! cria M. Passemard d’une grosse voix joyeuse; je t’amène une visite.»
Elle tressaillit et se retourna d’un mouvement brusque et sauvage de Diane surprise. Son pur profil de statue grecque s’altéra légèrement, et quelque chose de dur passa dans ses yeux; mais ce ne fut qu’un éclair. Elle glissa un regard oblique vers la glace, et, posant sur un escabeau sa palette et ses brosses, s’avança sans embarras au-devant des visiteurs, avec cette aisance dédaigneuse et superbe que donne aux femmes la conscience d’une grande beauté.
«M. de Garamante, dit-elle d’une voix dont l’intonation grave surprit un peu le comte, voudra bien m’excuser de le recevoir en tenue d’atelier. Je croyais vous avoir prié, Jacques, de dire.
–Ne le gronde pas, interrompit Mme Passemard, c’est ton père qui a voulu monter. Tu penses bien, ajouta-t-elle à voix basse, lui parlant presque à l’oreille, que ni Jacques ni moi n’aimons assez ton costume de carnaval pour.
–Mademoiselle, dit le comte en s’inclinant, c’est à moi de m’excuser. Monsieur votre père ne m’avait pas dit que je dusse, en entrant ici, troubler votre studieuse solitude.
–Tu ne m’en veux pas, dis? Je faisais visiter la maison à M. de Garamante, et tu comprends, Bichette.
–Mon père, je vous ai déjà supplié de m’épargner ce nom ridicule,» dit-elle à demi-voix, d’un ton bref, avec un froncement impérieux des sourcils qui troubla soudain la sérénité de son beau visage.
Ils firent le tour de l’atelier. M. de Garamante, comme beaucoup de gens aujourd’hui, avait, en courant les ventes et les expositions, pris au vol un certain nombre de ces expressions consacrées dont marchands de «curiosités» ou «amateurs» aiment à émailler leurs conversations et qui sont pour eux comme une sorte de «bibelot» du langage. Il déclara que le bronze de la cheminée avait une très belle patine, que les bahuts étaient bien de l’époque, que les chaises lui paraissaient très pures de style. Les escabeaux à pieds tournés étaient assurément du seizième; certains signes cependant pouvaient donner à penser qu’ils appartenaient à une période de transition. Andrée et Jacques Henriot approuvèrent ou combattirent quelques-unes de ces assertions, et, comme ils avaient l’un et l’autre un répertoire suffisant de termes empruntés au vocabulaire des commissaires-priseurs, l’entretien devint tout à fait inintelligible pour M. et Mme Passemard, ainsi qu’il arrive en pareil cas aux malheureux qui, ayant échappé à la contagieuse manie de l’ancien, ont négligé de s’initier aux mystères du jargon qui se parle à l’Hôtel des ventes. et ailleurs.
«En vérité, mademoiselle, un goût exquis a ordonné l’ameublement de votre atelier. Votre instinct d’artiste vous a guidée aussi sûrement dans le choix de ces étoffes, de ces tapis, de ces meubles, de ces objets d’art que dans celui de votre ravissant costume de travail.»
Andrée fut charmée du compliment et se garda bien d’avouer que tentures, meubles et bibelots lui avaient été fournis par un de ces spécialistes qu’on nomme architectes d’appartement. Ces artistes, mâtinés de brocanteurs, vous composent un mobilier de style avec l’aisance d’un garçon de restaurant qui dresse le menu d’un souper: ils mettent de l’ancien dans le programme comme l’autre inscrit des huîtres sur sa carte si vous lui en demandez. Leur profession est honorable et lucrative: ils vendent du goût en gros et en détail.
Entre «amateurs», toute visite d’appartement ressemble à une expertise. Le comte ayant fini la sienne, trouvé un mot aimable et technique pour tout, dessins, faïences, tableau commencé, songeait à se retirer. Andrée le retint en lui offrant de prendre une tasse de café turc, qu’elle se mit à préparer elle-même, sur une de ces petites tables très basses, peintes en rouge, cerclées d’une fine galerie dorée, qui viennent de Constantinople. Elle avait mis le genou gauche à terre; le buste légèrement incliné, la hanche droite formant une saillie qui trahissait son sexe sous le déguisement du costume masculin, dans une pose qui donnait on ne sait quel charme troublant de grâce androgyne à son corps d’éphèbe souple et mince, la jeune fille, attentive à sa jolie besogne, promenait agilement ses doigts longs sur la fragilité des tasses et dosait la poudre parfumée de son café d’Orient. M. de Garamante, assis sur le divan, se pencha vers Jacques Henriot et lui dit à demi-voix:
«Quel joli tableau, n’est-ce pas?»
Le jeune homme inclina la tète en signe d’assentiment, sans répondre, et ne sortit point de sa réserve muette, un peu hautaine. Mais Andrée avait surpris les paroles du comte:
«Vous trouvez?–dit-elle, tandis qu’un sourire, relevant légèrement les commissures de ses lèvres, donnait à son visage cette expression énigmatique de coquetterie raffinée et cruelle qui fait le charme inquiétant des têtes de femmes peintes par le mystérieux Vinci.–Je suis bien sûre que Jacques n’est pas de votre avis, monsieur. Notre ami n’admet point, en peinture, les sujets d’une note trop moderne, comme celui que je pourrais, dites-vous, fournir en ce moment. Jacques est un classique. Vous savez. des Grecs, des Troyens coiffés de grands casques et montés sur des chevaux qui sont des coursiers!. N’est-ce pas, cher, que vous serez de l’Institut et que vous irez vous asseoir en habit vert à côté de M. Cabanel?»
Elle prononça ces derniers mots d’un ton d’ironie dédaigneuse, qui fit passer sur le visage du jeune homme un nuage de tristesse. Cependant il répliqua aussitôt, en fixant sur elle ce beau regard dont M. de Garamante avait déjà remarqué la mâle assurance et la limpidité:
«C’est possible, Andrée. Assurément, j’ai le tort grave de ne pas plus apprécier les badigeonnages de M. de Morincourt que je ne goûte sa poésie. Toutefois j’essayerai de vous prouver qu’en aimant passionnément son art et en le respectant.
–Morincourt, l’impressionniste, le poète macabre? interrompit le comte. Vraiment, mademoiselle, vous estimez beaucoup sa peinture?
–Oh! ne m’en parlez pas, fit Mme Passemard, elle en raffole.
–Oui, appuya son mari, elle a même voulu prendre des leçons de lui, malgré tout ce que Jacques a pu dire pour l’en dissuader.
–Bah! dit-elle méchamment, ce n’est pas étonnant, Jacques est jaloux du vicomtte!»
Le jeune homme se leva brusquement, et, d’une voix qui tremblait un peu:
–Vous vous trompez, Andrée! Dans Morincourt je dédaigne l’artiste et je méprise l’homme. Entre mon dédain et mon mépris il n’y a pas de place pour autre chose.»
Et il sortit, après avoir salué légèrement le comte, qui, pris d’une sympathie subite pour ce grand garçon triste et fier, le suivit jusqu’à la porte d’un regard bienveillant.
«Décidément, Jacques est dans ses jours d’humeur noire et de violence, dit Andrée en offrant une tasse de café à M. de Garamante.
–Le fait est, s’écria M. Passemard, qu’il a été d’une vivacité contre ce pauvre Morincourt!. Ah çà, d’où vient donc sa grande colère contre lui?. Jalousie de métier sans doute?. Comment trouvez-vous ce café, mon cher voisin?
–Parfait!Je n’en ai pas bu de meilleur en Orient.
–Vous avez visité l’Orient?» demanda curieusement Andrée.
Elle soupira légèrement et, après un silence:
«Vous êtes bien heureuxx
–Mais oui, répliqua le comte. Autrefois,–il y a bien longtemps, mademoiselle,–quand je n’étais pas un vieillard, j’ai eu l’humeur voyageuse, comme ces grands oiseaux-là, dit-il en montrant l’oiseau de mer. Une mouette, n’est-ce pas?
–Non, mais de la même famille: un goéland. Sur les côtes de Bretagne, on les appelle des mauves. Les pêcheurs croient qu’ils annoncent la tempête. Quand elles entendent leur cri court et strident, les femmes murmurent le refrain d’une vieille complainte bretonnee:
Goélands, goélands,
Rendez-nous nos maris, rendez-nous nos amants.
–Andrée! fit chastement Mme Passemard.
–Vous oubliez que j’ai vingt-trois ans, ma mère… Ces oiseaux sont heureux, n’est-il pas vrai, monsieur? D’un coup de leurs grandes ailes ils fauchent l’espace et montent par-delà les nuages… Comme eux, on devrait pouvoir s’élever au-dessus des platitudes et des vulgarités de la vie.»
En disant ces mots, ses yeux brillèrent, les ailes fines de son nez droit se dilatèrent, et elle prit l’air inspiré d’une jeune prophétesse.
Comme tous les gens de beaucoup d’esprit, le comte aimait la simplicité. Un langage prétentieux et ampoulé lui faisait horreur:
«Mon Dieu! dit-il, je suis d’avis qu’il faut laisser les enfants à leur mère et les goélands à l’espace. Que voulez-vous? nous avons des jambes, non des ailes. Si l’infini nous appelle, la terre nous retient. Marcher droit ici-bas, mademoiselle, et ne point se crotter, voilà qui n’est pas déjà si vulgaire!»
Et il se leva pour prendre congé, tandis qu’Andrée lui jetait le mauvais regard d’un acteur qui vient de manquer son effet.
«Madame, dit M. de Garamante, je vous fais mes bien sincères compliments. Votre hôtel est charmant. Mademoiselle, veuillez excuser l’importunité de ma visite…»
Elle fit de la tête un petit salut d’adieu et, sans répondre, l’air un peu dédaigneux, retourna à son chevalet.
«Mon cher voisin, j’espère que nous aurons quelquefois le plaisir de vous voir, dit Passemard en reconduisant le comte. Quand vous voudrez venir prendre une tasse de thé le soir avec nous. tout à fait sans façon… Au revoir!.. A bientôt, n’est-ce pas?»
Le comte sortit et se mit à arpenter le boulevard Malesherbes, dans la direction de la Madeleine. Il marchait du pas automatique de l’homme dont la pensée travaille.
«Drôle de petite femme! se disait-il. Education détestable… prétentieuse, mal élevée, coquette en diable, méchante comme une peste; mais intéressante malgré tout… De la race; une jolie ligne onduleuse, serpentine.. Comment diable ce lourdaud de Passemard a-t-il pu?…»
Ici une idée fôlâtre se présenta à son espritt:
«Oh! non, ce n’est pas possible… N’importe: ou je me trompe fort, ou cette jeune raffineuse qui voudrait avoir des ailes ira loin!… Vingt-trois ans, incomprise, joue de la cithare, déclame, peint, s’habille en homme. Avec cela, jolie comme un démon. Quelque chose d’étrange et de troublant… Ce grand Henriot a l’air fort épris d’elle: pauvre garçon!»
IV
Table des matières
Hector Passemard, le richissime raffineur, n’avait pas toujours été millionnaire. Dans les premiers temps de l’Empire, il était venu du fond de sa province à Paris avec une lettre de recommandation que son père, petit commerçant de Montauban, lui avait donnée pour un sien cousin, épicier aux Batignolles. Le cousin du père Passemard était un brave homme; il prit Hector pour commis d’abord, puis pour gendre; après quoi, il mourut, avec la consolation de penser qu’il ne pouvait laisser en meilleures mains sa fille et ses pruneaux. Hector Passemard fut, en effet, bon époux et bon commerçant; il donna deux enfants à sa femme, un fils, une fille, et fit prospérer le fonds de son beau-père.
Celui-ci était un négociant du vieux jeu: pas d’initiative, pas de conceptions hardies, point de foi dans la publicité; de ridicules petits bénéfices. Par respect pour la mémoire de son beau-père, Hector Passemard conserva les traditions de la maison; mais il les jugeait mesquines et affirmait souvent à sa femme qu’il y avait quelque chose à faire. Jusqu’en1855, il chercha sa voie. Cette année-là, il y eut une Exposition universelle qui rassembla sous les yeux des Parisiens les produits du monde entier. Passemard se mit en rapport avec les représentants d’une maison américaine et se fit expédier de New-York un grand approvisionnement de ces conserves que l’on ne connaissait pas encore à Paris. Puis il inonda le quartier des Batignolles de prospectus imprimés ornés d’un drapeau français et d’un drapeau des États-Unis, en couleur. Il était question, dans ce manifeste, de Lafayette et de jambons fumés, de homards en boîtes et de la Déclaration des droits de l’homme. Tous les libéraux du quartier donnèrent aussitôt leur clientèle à Passemard et mangèrent à l’envi du jambon de Cincinnati. C’est de ce jour que commença la fortune de l’épicier novateur. Il eut bientôt un second magasin dans la rue des Martyrs, puis un troisième dans le centre de Paris, rue Montmartre. La clientèle affluait toujours, sollicitée par d’incessantes réclames. En1862, Passemard liquida et se trouva riche de sept cent mille francs. Avec la richesse l’ambition était venue. Un peu honteux d’avoir, pendant dix ans de sa vie, trafiqué sur la cannelle et les salaisons, il rêvait maintenant de s’élever, d’entrer dans ce qu’il appelait avec respect le haut commerce parisien. L’usine d’un raffineur, qui avait fait de mauvaises affaires, fut mise en vente à Saint-Denis: Passemard l’acheta-à bon compte et pensa qu’il avait monté de plusieurs grades parce que, au lieu de débiter du sucre en morceaux, il allait le vendre en pains. Il y a de ces nuances dans le commerce.
Il retrouva, attaché à l’usine en qualité de contremaître, un vieux camarade de Montauban, Firmin Henriot. Le pauvre diable était venu à Paris quelques années auparavant, s’était marié, comme Passemard, mais n’avait pas rencontré la fortune sur sa route. Tandis que son compatriote s’enrichissait à vendre des jambons trichinés, Firmin Henriot suivait la voie douloureuse qui mène la plupart des inventeurs à la folie, au suicide ou à la ruine. Il rêvait de construire une machine où l’électricité devait remplacer la vapeur comme force motrice. Un savant éminent approuva ses plans et déclara qu’il y avait peut-être là le germe d’une grande et féconde découverte. Mais le malheureux chercheur se heurta bientôt à l’impossibilité de rassembler les capitaux nécessaires à ses expériences et à la construction de sa machine. Il vit souscrire dix fois un emprunt émis par des financiers véreux pour la recherche et le renflouement de deux galions espagnols sombrés dans la baie de Rio-de-Janeiro en 1695: partout, on lui refusa les dix mille francs dont il avait besoin pour continuer ses travaux. Après la mort de sa femme en1853, il se trouva sans ressources, avec un enfant de deux ans. Il aimait tant son petit Jacques, qu’il ne voulut point se séparer de lui et fit venir à Paris, pour l’élever, une vieille cousine qu’il avait à Montauban. Une place de contremaître à la raffinerie de Saint-Denis se trouva vacante: il l’obtint, grâce à ses connaissances en mécanique. C’est là que Passemard le retrouva dix ans plus tard. L’expérience de Firmin Henriot lui fut d’une grande utilité, et c’est en grande partie aux conseils du contremaître que l’ancien épicier dut la rapide prospérité de son usine. En quelques années, le raffineur doubla son capital. Il témoigna sa reconnaissance à Firmin en portant ses appointements de3600francs à 5000: c’est plus qu’on ne fait d’ordinaire en pareil cas. Dans une inondation, Firmin sauva, au péril de sa vie, plusieurs personnes: Passemard fut décoré et donna300francs de gratification au contremaître. Enfin, celui ci ayant été, en1866, broyé dans un engrenage, il le fit enterrer très convenablement et parla sur sa tombe, avec une émotion suffisante, «de la grande famille ouvrière, de la confraternité des travailleurs, de la gratitude que les patrons doivent même à leurs plus modestes collaborateurs.» Il annonça, en terminant son discours, que désormais il se chargeait de l’éducation du jeune Henriot, alors âgé de quatorze ans. A partir de ce jour, en effet, le fils du malheureux inventeur, toujours victime des machines, fut placé comme interne dans le lycée dont le jeune Maxime Passemard suivait les cours en qualité d’externe. Jacques Henriot devait passer dans la famille du raffineur les dimanches, les congés, les vacances. On trouva généralement la conduite de Passemard admirable; lui-même aimait à se rendre cette justice «qu’il avait fait grandement les choses».
Jacques arriva au lycée quelques jours après la mort de son père, pâle, muet, les yeux pleins de cette stupeur qui trahit le douloureux étonnement des jeunes âmes blessées pour la première fois par la vie. Les premiers mois d’internat furent pour lui un temps d’épreuve. Jusqu’alors il s’était laissé vivre avec cette heureuse insouciance dont on n’apprécie le bienfait que lorsqu’on l’a perdue. Entre la vieille cousine, le bon abbé leur voisin, et son père, Jacques avait grandi doucement, à la chaleur de ces trois tendresses qui le couvaient. Tout à coup la vie l’avait saisi de sa main brutale: le père était mort, la cousine était partie, l’abbé était loin. L’enfant restait en proie à l’affreuse solitude et promenait autour de lui le regard épouvanté qu’on jette sur un désert où l’on se sent perdu. Ohh! comme il le regrettait maintenant, l’humble petit logement, là-bas, près de la basiliquel Comme les pois de senteur, les capucines et les volubilis, arrosés chaque matin, s’enroulaient gaiement aux ficelles tendues devant les fenêtres, au lieu de ces affreux grillages rouillés qui meurtrissaient les mains, et partout, au dortoir, à l’étude, en classe, au réfectoire, lui rappelaient que le lycée est une succursale de la prison! Derrière le rideau vert formé par les plantes grimpantes, tapisserie végétale que le moindre souffle de l’air agitait doucement, que de fois il avait, par les embrasures mobiles du feuillage, contemplé la vieille cathédrale! Il ne l’aimait jamais autant qu’en été, à l’heure où le soleil décline et frappe le portail de ses rayons obliques, tandis que les corneilles, revenues des champs, tournoient autour du monument et jettent dans l’air apaisé la note âpre et courte de leur cri sauvage. L’église alors paraît grandir. Les clochetons s’effilent et s’allongent comme pour garder plus longtemps l’auréole radieuse à leur faîte. L’antique édifice semble s’épanouir et sourire. Jacques assistait avec une religieuse émotion à cette transfiguration sublime. L’esprit du moyen âge entrait en cet enfant. Dans sa naïveté mystique, il attribuait une sorte de vie obscure à ces pierres vénérables; il lui semblait qu’un souffle intime devait animer ce grand corps, qu’un peu de la pensée des fidèles qui depuis dix siècles venaient y prier et y espérer circulait confusément dans sa masse. Puis, à mesure que le soleil baissait à l’horizon, l’incendie du portail s’éteignait, la rose elle-même cessait d’étinceler comme un gigantesque écrin plein de pierreries. Quand les derniers clochetons avaient fini de se baigner dans la lumière, une grande ombre, ainsi qu’un voile de veuve, s’étendait sur l’église. La vie semblait se retirer d’elle; la cathédrale, un instant ressuscitée, se glaçait dans son immobilité grise, et les saints agenouillés reprenaient leur éternelle prière.
Souvent, son père, revenant de l’usine, l’avait surpris à la fenêtre, grave, perdu dans une de ces rêveries où toutes les vapeurs de l’âme, pensées confuses, réminiscences fugitives, sensations émoussées, images indécises, flottent comme un brouillard dans notre esprit. Le contremaître, noir du labeur de la journée, entrait dans la chambrette et disait de sa grosse voix joyeuse: «Bonsoir, garçonn!» Et c’était alors des baisers sonores sur les joues fraîches de son fils, des caresses sur ses longs cheveux, des étreintes passionnées, tandis que la vieille cousine grommelait, d’un air de tendresse grondeuse:
«Allons, Firmin, assez comme cela! Vous voyez bien que la soupe est servie et que vous faites mal à cet enfant. A table! à table!»
Et l’on dînaît, bien plus gaiement qu’au réfectoire.
«Qu’as-tu fait aujourd’hui, mon garçon? As-tu vu l’abbé? A-t-il été content de tes devoirs? Mords-tu au latin? C’est que, vois-tu, je ne suis qu’un ouvrier, moi, mais je veux que tu sois autre chose, entends-ttu! Je n’ai pas eu de chance; il faut que tu en aies pour nous deux, petit!»
Et jamais Jacques ne songeait sans un serrement de cœur à la douce vie d’autrefois.
Il fut d’abord dans les derniers de sa classe. La monotonie de la vie du lycée l’accablait, paralysait la vivacité naturelle de son intelligence. Le dimanche, un domestique de M. Passemard venait le chercher au lycée. Ce jour de fête, impatiemment attendu par ses camarades, n’apportait aucun soulagement à la souffrance vague qui accablait cette jeune âme. Après l’ennui de sa réclusion désœuvrée pendant la semaine, Jacques avait à supporter, le dimanche, les tortures que lui infligeait sa timidité. Le fils de l’humble contremaître ne pouvait s’habituer aux splendeurs du riche appartement de son protecteur. L’accueil affectueux de Mme Passemard, les questions bienveillantes de son mari sur les professeurs, les devoirs, la place obtenue à la composition hebdomadaire, les ouvertures amicales de Maxime, heureux de retrouver à la maison un condisciple, tout, jusqu’au joli sourire de Mlle Andrée, effarouchait le jeune sauvage.
Quelquefois, au printemps, Mme Passemard l’emmenait au bois dans sa calèche avec son fils et sa fille. Ces promenades étaient un supplice pour Jacques. Chez lui, la gaucherie de l’adolescence se compliquait de sauvagerie native. Il avait honte de s’offrir ainsi en spectacle et aurait donné beaucoup pour échapper à la curiosité de la foule, qu’il jugeait d’instinct malveillante et narquoise. Surtout, le voisinage de Mlle Andrée l’intimidait. Assis en face d’elle, à côté de Maxime, ce grand garçon se faisait petit afin d’éviter que ses genoux ne frôlassent la robe de la jeune fille, et, pour ne pas rencontrer ses yeux, s’imposait de ne regarder jamais qu’à droite ou à gauche de la voiture. Elle, cependant, serrée dans son corsage étroit, se tenait toute droite à côté de sa mère, qui paresseusement s’allongeait au fond de la calèche. Andrée s’efforçait de vieillir ses seize ans et jouait à la dame avec la gravité comique des jeunes Parisiennes qui, si vite, hélass! cessent d’être fillettes. Laissant sa mère dodeliner par moments la tête, dans une somnolence qui congestionnait sa grosse figure enrubanée de brides rouges, la jeune fille plongeait un regard rapide dans toutes les voitures, détaillait les robes, les corsages, les chapeaux et, d’un mot bref, communiquait ses impressions à son frère. Maxime de son côté, très au courant de la vie mondaine, comme le sont aujourd’hui les garçons de dix-huit ans, désignait à sa sœur les célébrités de la finance, de la politique, des arts, du théâtre ou du sport. Andrée écoutait avec avidité, se retournait parfois d’un joli mouvement brusque pour mieux voir, et, sur son visage dont les traits restaient enfantins, tandis que l’expression avait déjà cessé d’être jeune, on pouvait lire l’intérêt passionné qu’elle portait au frivole dénombrement de .ces illustrations d’un jour.
Parfois on rencontrait un fiacre dont les stores rouges étaient baissés. Maxime poussait son voisin du coude en toussant légèrement et coulait un regard vers sa sœur, qui, raide et convenable, serrait les lèvres, sans bouger, les yeux fixes. Souvent aussi on croisait une de ces jolies victorias dont le cocher porte une fleur à la boutonnière et le cheval un nœud de rubans rouges au-dessous de chaque oreille. La petite dame sanglée dans un de ces corsets qui allongent la taille, ramassent la gorge et la jettent en avant, toisait en passant Mme et Mlle Passemard do l’air provocateur et effronté qu’elles prennent pour regarder les femmes honnêtes. Maxime alors s’agitait, dans l’espoir d’être remarqué, tandis qu’Andrée analysait avidement, sans nul embarras, l’élégance savante et le luxe discret de la toilette portée par la jolie fille aux joues maquillées. Il arrivait parfois que Maxime sût le nom de la personne et quelque particularité de sa vie galante. Alors, il se penchait vers sa mère et lui disait tout bas quelques mots qu’Andrée s’efforçait de saisir au vol sans avoir l’air d’écouter. Mme Passemard prenait un plaisir infini à ces polissonneries, empruntées aux journaux spéciaux dont la lecture était permise depuis quelques mois à Maxime, «car il faut, disait M. Passemard, qu’un jeune homme se dégourdisse!» La niaiserie de ces historiettes la charmait; elle les trouvait drôles, spirituelles, riait d’un gros rire, et disait en se pâmant: «Ah! polisson, va, que tu es donc amusant! Es-tu assez au courant de tout!» Et elle regardait son fils avec admiration, en songeant à toutes les passions qu’un garçon de tant d’esprit ne manquerait pas d’exciter plus tard.
Un dimanche qu’on avait fait la promenade ordinaire aux Champs-Elysées, Jacques, en attendant le dîner, était allé s’asseoir dans le petit salon, pièce isolée, où l’attirait souvent son instinct de jeune homme timide et mélancolique. Le petit salon était séparé du grand par une portière qu’on relevait les jours de réception et qui, en temps ordinaire, fermait la baie de communication. Jacques était là, feuilletant un livre, quand un bruit de pas se fit entendre dans la pièce voisine, où Andrée venait d’entrer avec une jeune personne de ses amies, Henriette de Morincourt.
S’il vous est arrivé d’entendre, dans un bois désert, babiller deux fauvettes sur une branche, vous savez ce qu’est la conversation de deux jeunes filles qui se croient seules: quelque chose de musical et de chantant, entrecoupé par des rires, un duo alterné de questions, de réponses qui arrivent trop tard, d’exclamations, de diminutifs tendres, d’épithètes mignardes, un gazouillis de petites phrases incohérentes, ponctuées par des baisers, des envolées de mots qui partent soudain, comme les moineaux d’une haie.
Ces demoiselles se racontaient leur journée. Henriette était allée au Jardin d’acclimatation. Elle avait visité les serres, le chenil, les volières. Le rouge caroubier était décidément à la mode, seulement elle ne savait pas si maman voudrait. Elle avait un bal pour jeudi, un mariage pour samedi. Quel chapeau mettre? L’éléphant ne valait pas la peine d’être vu; quant aux otaries, c’était plus amusant, mais un peu bébé. Un homme l’avait suivie pendant toute la promenade. Elle n’avait rien dit à maman, parce qu’il était très beau: des yeux noirs, une barbe noire, l’air espagnol. Mais elle n’en pouvait plus, il fallait qu’elle confiât son secret à quelqu’un. Or il y avait des raisons de croire que ce monsieur était amoureux d’elle: en effet, il avait, comme elle, caressé le zèbre en répétant avec intention ce qu’elle venait de dire: «Oh! quel beau petit zèbre!» Il avait un pantalon rayé.
«Le zèbre?» dit Andrée.
Alors deux frais éclats de rire jaillirent et égrenèrent dans tous les coins du salon leurs notes cristallines, comme les perles d’un collier dont le fil est rompu. Après un silence entrecoupé de: «Ah h! tais-toi… j’en pleure… tu me fais mourir…» Henriette reprit d’une voix grave:
«Riez tant que vous voudrez, mademoiselle, mais je vous assure que j’ai fait la conquête de ce monsieur!
–Comme tu es folle! Parce qu’il s’est trouvé par hasard à côté de toi, devant le zèbre!»
Andrée s’interrompit pour rire de nouveau. Mais Henriette répliqua d’un ton important, où perçait un peu de dépit:
«Quand tu auras, comme moi, dix-huit ans passés, tu comprendras, ma chère, bien des choses dont tu ne te doutes pas.
–Vraiment, ma chère? Eh bien! c’est ce qui vous trompe. Mes seize ans et dix mois en savent aussi long que tes dix-huit et demi. Moi aussi j’ai un amoureux!
–Est-ce possible?… Mais oui, au fait! Moi aussi, il y a deux ans… Ohh! dis-moi qui c’est, dis-le-moi, je t’en prie, dis, ma chéric!
–Tu ne le répéteras pas?
–Je te le jure!
–C’est un secret… Personne encore ne s’en doute… Il n’y a que moi qui ai tout deviné.
–Mais qui est-ce? Est-ce que je le connais?
–Oui et non.
–Tu me mets au supplice… Parle donc… puisque je t’ai bien dit mon secret…
–Oh! le tien!… Enfin!… Écoute: tu ne lui as pas parlé, mais tu l’as vu déjà.
–Où?
–Ici.
–Je ne trouve pas… Est-il âgé?
–Mais non; dix-huit ans, comme Maxime.
–Est-il beau?
–Mais oui…»
Au commencement de l’entretien des deux jeunes filles, Jacques avait songé à s’esquiver, dans la crainte de se trouver en tête-à-tête avec Andrée et son amie, s’il leur prenait fantaisie d’entrer dans le petit salon. Mais la porte qui donnait sur l’antichambre était fermée à clef par le dehors. Se voyant pris, il se remit à feuilleter son livre pour se donner une contenance et n’avoir pas l’air d’écouter, si l’on venait à le surprendre. Mais il ne pouvait s’empêcher d’entendre, et bientôt une vive curiosité s’empara de lui lorsqu’Andrée déclara qu’elle avait un amoureux. Il passa rapidement en revue tous les amis de Maxime qu’il avait vus chez M. Passemard depuis quatre ans et ne se trouva pas plus avancé que Mlle Henriette. Celle-ci cherchait toujours:
«Est-il noble?»
Mlle de Morincourt croyait devoir à son nom d’apprécier fort la particule et les titres.
«Oh! non, pas du tout, je t’assure.
–Riche?
–Encore moins. Il est orphelin et si pauvre que papa.
–J’ai trouvé!s’écria joyeusement la jeune fille en battant des mains. C’est le camarade de ton frère…
–Tout juste. Il ne dit rien, il ne me parle pas, ne me regarde jamais en face. Mais je suis sûre qu’il m’aime depuis deux ans au moins. Papa dit qu’il travaille beaucoup, qu’il aime la solitude, qu’il est toujours pensif: tu vois bien que c’est une passion. Mais, surtout, pas un mot! Je te répète que personne ne s’en doute,–personne, entends-tu?»
Et les deux jeunes filles sortirent du salon en se tenant enlacées par la taille. Jacques, en proie à une émotion indicible, pâle comme le jour où l’abbé était venu lui apprendre la mort de son père, s’était brusquement levé. Il restait là, immobile, comprimant d’une main les battements de son cœur, serrant de l’autre son front, où mille pensées s’entre-choquaient. Il ne comprenait pas bien ce qui s’était passé; toutefois il sentait confusément que quelque chose de grave venait de s’accomplir. Il y a dans la vie des moments où une lueur soudaine, comme celle d’un éclair dans les ténèbres, illumine brusquement les profondeurs obscures de l’avenir. Pendant une seconde, le regard y plonge avidement et découvre des horizons inconnus; puis la lueur disparaît, l’ombre nous enveloppe de nouveau, et de la vision évanouie il ne nous reste qu’une sorte d’épouvante et d’éblouissement. C’est ainsi que, ce jour-là, Jacques eut le pressentiment d’une destinée remplie tout entière et dominée par cet amour que lui révélai L tout à coup la bouche même de celle qui l’avait inspiré.
V
Table des matières
A l’époque où se produisit cette crise dans la vie de Jacques, Andrée arrivait à la fin de sa seizième année. S’il faut entendre par «éducation soignée» celle qui a coûté fort cher, la jeune fille n’avait pas à se plaindre de ses parents. Son père et sa mère n’avaient pas plus économisé sur son instruction que sur ses toilettes. Elle eut de bonne heure les professeurs à la mode, comme le couturier et la modiste en renom. Son maître de danse fut le fameux Nikolski, qui passait pour un héros de la dernière insurrection polonaise. Cet ancien faucheur, devenu (la destinée a de ces fantaisies) professeur de maintien, prenait on ne sait quel air chevaleresque dont ses élèves raffolaient, quand il esquissait un pas en se donnant la mesure avec sa pochette.
Elle eut les leçons de dessin du célèbre peintre Magnus Dupont, qui avait ouvert un cours dans son bel atelier, tout rempli de tapisseries, d’étoffes bariolées et de bibelots rares. Andrée y retrouvait la plupart de ses compagnes du cours de danse, car Magnus Dupont avait été adopté par la finance, le haut commerce, et l’on devait aller chez lui, si l’on ne voulait courir le risque de passer pour de petits bourgeois sans le sou. Les jours de dessin étaient. jours de fête pour ces demoiselles. Elles arrivaient à l’atelier, leur album de toile grise sous le bras, trottant menu le long des murs, curieuses, pressées, avides de revoir le bel atelier et le beau peintre à la barbe soyeuse taillée en pointe. L’estrade qui sert aux modèles les préoccupait fort: «Rosine, est-ce vrai qu’elles sont toutes nues, dites?–Oui, ma chère!–Oh! comment osent-elles!…» Et des rires étouffés partaient çà et là, provoqués par de petites idées folâtres dont il faut s’accuser à confesse. Comme Nikolski, Magnus Dupont avait une légende qui le grandissait aux yeux de ses élèves et mettait sur ses longs cheveux noirs, légèrement ondulés, une mystérieuse auréole de poésie. Le bruit courait qu’unegrande dame était devenue éperdument amoureuse de l’artiste tandis qu’il faisait son portrait. On se racontait tout bas qu’il l’avait enlevée, qu’il s’était battu en duel pour elle. Aussi inspirait-il le plus vif intérêt. Elles le trouvaient charmant et plein de séductions, avec sa voix vibrante, ses fines moustaches insolemment retroussées, ses grands cols, ses larges cravates négligemment nouées, son veston de velours noir, ses manchettes de batiste, tuyautées comme le jabot de sa chemise, ses mains nerveuses et l’ongle.démesurémentlong de son petit doigt. Lui, faisait le beau, tendait le jarret, prenait des poses, se promenait entre les rangs de pupitres en caressant sa barbe, jetait un conseil par-ci, un compliment ou un reproche par-là; parfois il s’arrêtait auprès d’une de ses plus jolies élèves, et, penché sur son épaule, frôlant presque de sa poitrine les cheveux de la jeune fille, il arrondissait gracieusement le bras, comme pour la prendre par la taille, et, d’un coup de crayon, rectifiait un nez ou remettait un œil à sa place. Plus d’une avait senti de petits frissons lui courir des épaules à la nuque, quand l’haleine du beau peintre passait, tiède et caressante, près de sa joue. Elles s’aperçurent qu’il parfumait ses mouchoirs d’une essence musquée, très capiteuse, dont l’arome subtil flottait autour de lui et, à de certains jours, les rendait nerveuses. Andrée découvrit le nom du parfum, en acheta un flacon, et fut aussitôt imitée par la plupart de ses compagnes. Quelques mamans crurent bien remarquer que leurs fillettes prenaient un peu plus de goût qu’il n’était nécessaire aux arts du dessin, et se demandèrent si c’était la leçon ou le professeur qui plaisait si fort à ces demoiselles. Mais le moyen de quitter le cours sans avoir l’air de reculer devant le prix du cachet? Or, dans le monde de la finance, si la première préoccupation est de gagner beaucoup d’argent, la seconde est de paraître en dépenser plus encore. L’honneur du million le veut ainsi.
Comme la danse et le dessin, la musique fut enseignée à Andrée par un professeur à la mode. Mlle Passemard avait l’oreille assez juste et un contralto qui promettait pour plus tard de très belles notes graves. Mais elle ne possédait guère que des «moyens» matériels; le sentiment musical dans ce qu’il a de rare et d’exquis, dans ce que le Conservatoire même ne donne pas, quand la nature l’a refusé, lui faisait défaut. Elle retenait fort mal la musique, parce qu’elle ne la sentait point, parce jamais la divine rosée de l’harmonie ne pénétrait jusqu’à son cœur. Irritée de cette impuissance, elle travailla avec acharnement, et à force de persévérance, grâce aussi à l’habileté qu’elle mit dans le choix de ses morceaux, elle parvint à faire illusion et remplaça de son mieux le don par l’étude. On la félicitait de son talent précoce, mais Andrée avait assez d’intelligence pour savoir ce qui lui manquait: toute jeune encore, elle éprouvait déjà cette souffrance vague qu’inflige à certains esprits la conscience de leur stérilité et aurait donné tout ce qu’on lui avait enseigné pour obtenir en échange un peu de ce qui ne s’apprend pas. Elle se dégoûta du piano, lui reprochant d’être un instrument sans âme, comme font tous ceux qui ne savent pas lui prêter la leur, et se mit à apprendre la cithare.
Les études de littérature, d’histoire, de sciences, de langues vivantes qu’on lui fit faire eurent pour but, non l’ornement de son esprit, mais l’obtention de ce brevet que la mode exige des jeunes filles depuis quelques années, et en l’honneur duquel on les soumet aux mêmes procédés d’entraînement intellectuel que les futurs bacheliers. On lui apprit de tout un peu. On mit sur son ignorance une mince couche d’instruction: mauvais badigeonnage qui ne tient pas, le jour de l’examen passé. Quelques jugements puérils sur les écrivains et les œuvres des deux derniers siècles; des radotages niais à propos d’histoire de France; une mixture de dates et de formules relatives à celle des autres pays; la pratique des procédés nécessaires pour faire machinalement quelques opérations d’arithmétique; cinquante mots d’anglais; l’art de résoudre certaines difficultés d’orthographe ou de ponctuation: tel fut le profit qu’elle tira des leçons de son institutrice. J’oubliais une jolie écriture anglaise menue, allongée, qu’elle savait à merveille transformer en ronde ou en bâtarde, la science des pleins vigoureux et des déliés agiles; enfin une connaissance approfondie de toutes les embûches que la perfidie de l’auxiliaire peut tendre au participe. On lui avait fait étudier pendant six mois au moins ce dogme mystérieux de la grammaire française, la règle des compléments, dont les vieilles institutrices, casuistes en orthographe, connaissent seules toutes les ineptes subtilités.
Andrée venait de passer brillamment son examen. Son père et sa mère étaient encore tout fiers de ce succès. Mais ni l’un ni l’autre n’attribuaient à l’instruction une vertu propre. Ce qu’ils appréciaient en elle, c’était ce brevet conquis par leur fille et qui les remboursait, en monnaie de vanité, de leurs frais de livres, de leçons et de cours. Pleins du lourd dédain des ignorants pour les choses de l’esprit, ils ne soupçonnaient pas que l’instruction, administrée avec intelligence, prépare et facilite la grave métamorphose de la jeune fille en épouse, puis en mère; qu’elle fait de cette jolie créature frivole la digne compagne qu’un mari souhaite pour lui-même et l’éducatrice dont il a besoin pour ses enfants; que la littérature donne aux femmes plus de bons que de mauvais conseils; que le livre est l’ami du foyer, l’allié naturel de l’époux, l’exorciste des tentations mauvaises qui naissent du désœuvrement; que la femme, enfin, a des chances d’être aimée mieux et plus longtemps quand le soin qu’elle prend de son esprit, comme de sa beauté, engage le mari à donner une douce cohabitation intellectuelle comme complément à la communauté de la chambre nupliale.
Vraiment, ils pensaient bien à toutes ces choses, les Passemard! Leur vanité avait suivi la marche ascendante de leur fortune. Tous deux, l’homme et la femme, étaient bouffis de la satisfaction d’eux-mêmes et gonflés jusqu’à éclater de leur importance. L’éducation qu’ils donnèrent à leurs enfants fut un chef-d’œuvre d’imprévoyance et de sottise. Mme Passemard n’avait pas même attendu la seizième année de sa fille pour traîner cette enfant au théâtre, dans les concerts, dans les salons des gros négociants et des riches banquiers juifs. Puis elle se mit à recevoir dans son hôtel du boulevard Malesherbes, elle donna de petites fêtes, fit chanter Andrée devant les invités, et rêva bientôt de lui voir jouer la comédie de salon. La jeune fille prit goût à cette existence toute de représentation, remplie par le frivole souci de paraître et de faire parler de soi. Elle y perdit je ne sais quelle fleur délicate de naïveté qui ne résiste pas plus au souffle du monde que le duvet des pêches au contact des doigts. Elle ne tarda pas à trouver ses compagnes sottes et ennuyeuses, se plaisait fort, au contraire, dans la société des hommes. Leurs plaisanteries ne l’effarouchaient point; elle supportait leurs regards avec l’assurance des jeunes filles qui ne savent rien ou qui savent tout, et essayait déjà sur eux sa beauté, avec la grâce perfide d’un jeune chat qui aiguise ses griffes sur l’écorce d’un arbre. A vivre de cette vie artificielle, Andrée eut aussitôt fait de perdre le naturel que la timidité. Rien n’était simple en elle, car, toujours préoccupée de l’effet à produire, elle prit de bonne heure l’habitude de s’observer, de composer son maintien, son sourire, ses paroles. Aussi eut-elle beaucoup de succès dès son début dans le monde; on lui trouva du piquant, de l’originalité, quelque chose de singulier qui parut au-dessus de son âge. Et Mme Passemard fut la plus heureuse des mères.
Elle, n’était pas la plus heureuse des filles. A leur insu, ses parents expiaient la faute qu’ils avaient commise de donner à leur enfant cette absurde éducation. Ils avaient négligé de faire la discipline de son esprit; et cet esprit rebelle était secrètement impatient de toute règle et de tout frein. Ils n’avaient pas jugé à propos de lui enseigner le respect: elle les trouvait vulgaires et communs. On avait développé en elle la vanité; par vanité, elle rougissait de sa famille. On lui avait proposé pour but les succès mondains; elle ne rêvait plus maintenant que de chanter ou de réciter des vers en public, afin de soulever encore ces murmures flatteurs, ces applaudissements gantés dont le souvenir enivrant la poursuivait.
Depuis qu’elle était en âge de comprendre, elle n’entendait son père parler que de ses gains, de l’augmentation de ses revenus, de coups de bourse, de fructueux placements. Le soir, à table ou au salon, Passemard mettait sa femme au courant des affaires de la journée; ces épanchements éveillaient l’idée d’un sac d’argent qui crève. Mme Passemard contemplait son Hector avec une admiration béate et se demandait parfois comment un seul homme avait eu assez de génie pour opérer une si miraculeuse multiplication des pièces de cent sous. Lui, cependant, jonglait avec les millions, tout en marchant à grands pas dans le salon, parlait de monter de nouvelles entreprises, d’élargir ses combinaisons, d’acheter des terrains, de bâtir des cités ouvrières, de créer une banque. L’odeur de son or le grisait; il perdait terre, en proie à l’ivresse des spéculateurs heureux, et ne pouvait plus penser qu’à gagner, à gagner toujours, comme d’autres ne pensent qu’à boire sans cesse. Andrée assistait chaque jour au spectacle de ces âpres convoitises de millionnaire inassouvi. Jamais on ne lui parlait de ses devoirs présents de fille, de ses devoirs futurs d’épouse et de mère. L’argent, toujours l’argent, et rien que l’argent! Elle sut que l’honneur est une certaine exactitude à ouvrir sa caisse le jour des échéances et que les bénéfices de deux cents pour cent n’ont pas caractère usuraire. Andrée prit ainsi le respect de la fortune. Mais elle s’en cachait soigneusement, affectait, au contraire, de la dédaigner, se donnait volontiers de petits airs détachés quand on parlait écus et faisait semblant d’ignorer si tel objet coûtait vingt sous ou vingt francs. Bien qu’elle appréciât fort les avantages de la richesse, elle savait mauvais gré à son père de n’être qu’un parvenu et de trop le laisser voir. Elle avait un peu honte de se sentir fille d’un commerçant et rougissait de colère toutes les fois que Passemard racontait avec orgueil ses modestes débuts de petit épicier aux Batignolles, sans oublier «le coup des jambons d’Amérique», dont il était encore fier après dix-huit ans écoulés. Plusieurs fois, des querelles s’étaient élevées à ce sujet entre le père et la fille. Celle-ci avait été jusqu’à déclarer que le commerce lui faisait horreur, que jamais elle n’épouserait un industriel ni un négociant.
«Un prince alors, sans doutte! disait Passemard. Il faut un prince pour mademoisellle!…» Et il se mettait à ricaner, ce qui crispait horriblement les nerfs d’Andrée.
«Allons, allons, dit-il un jour, en tapant sur son gousset, on a de quoi t’en offrir un, si tu y tiens absolument. Ça se trouve, un prince, en y mettant le prixx!»
La religion aurait pu lui être d’un grand secours, car elle a quelquefois la vertu de comprimer les révoltes des esprits orgueilleux: or il y avait de l’ange rebelle dans cette jeune fille. Mais M. Passemard était plein de défiance à l’égard de la religion. Il faisait profession de ne pas aimer la calotte, croyait le plus sincèrement du monde à une vaste conspiration cléricale dirigée par les jésuites, et qui l’épouvantait, bien qu’il ne parvînt pas à en discerner très nettement le but. Il savait à propos parler de l’Inquisition, de la Saint-Barthélemy, du Syllabus et du petit Mortara. Toutefois il n’eût pas fallu le pousser beaucoup sur chacun de ces articles, car il ne s’était jamais soucié de vérifier le contenu du formulaire libre penseur que pendant tant d’années M. Havin lui avait fourni tous les matins. Il s’était contenté de l’apprendre comme on apprend le catéchisme, et il y croyait comme on croit aux mystères. Autre chose est d’être libre penseur ou de penser librement.
A force de voir son père accabler sous le poids de lourdes et inconvenantes plaisanteries les dogmes et les pratiques du catholicisme, le pape, les prêtres, les couvents, Andrée commença bientôt à perdre le respect de la religion et la croyance aux naïfs enseignements qui avaient bercé son enfance. Elle essaya de raffermir sa foi ébranlée en lui donnant pour contrefort la piété maternelle. Mais Mme Passemard n’avait qu’une de ces bigoteries étroites dont la puérilité éloigne de la religion plus qu’elle n’y ramène. Elle s’était fait une dévotion à son image, sotte et vaniteuse, allait à la messe moins pour prier que pour s’y faire voir, exhiber ses chevaux et sa livrée, communiait à Pâques afin d’édifier le monde et ses domestiques, croyait aux cierges bénits, aux scapulaires, aux guérisons miraculeuses et aux conversations de la sainte Vierge avec de jeunes bergères. Lorsque sa fille lui fit part des premières alarmes de sa foi, cette fausse chrétienne ne sut trouver, pour calmer la jeune âme inquiète et souffrante, que des doléances sur l’impiété des hommes. Entre l’incrédulité libre penseuse de son père et la piété mesquine de sa mère, Andrée ne pouvait guère résister au doute qui si vite élargit et change en brèches les premières lézardes d’une foi chancelante. En effet, il ne resta plus en elle que les ruines de sa croyance.
Le mal n’eût peut-être pas été irréparable si, à défaut de règle divine, ses parents avaient eu soin de la pourvoir de quelques solides préceptes de cette morale humaine qui sert, en somme, la même cause que la religion. Ils n’y songèrent même pas, par la raison que ni l’un ni l’autre ne soupçonnait ce que peut être un enseignement de cette sorte. Non qu’ils fussent, le père un coquin, la mère une malhonnête femme; mais ces deux natures également vulgaires étaient également incapables d’assumer cette tâche délicate entre toutes qui est la formation d’une âme. Ainsi, l’être moral d’Andrée resta en détresse dans une nuit profonde, où ne brillaient ni la douce lueur indicatrice de la foi chrétienne, ni même ces fanaux d’un éclat plus modeste, que la sagesse humaine allume dans le voisinage des écueils. Ah! comme elle aurait eu besoin d’un pilote, la pauvre abandonnée! Elle ne le trouva pas. Andrée pourtant avait un frère, et c’est le devoir des frères aînés de guider les petites sœurs. Rien est-il plus charmant que d’être institué par la nature ami, confident, éducateur et gardien d’une jeune âme! Malheureusement Maxime ne sut pas s’acquitter de ce doux préceptorat. Son influence sur Andrée, loin d’être salutaire, fut corruptrice. Il n’y avait dans ce gros garçon, d’une lourde et insupportable gaieté, ni délicatesse de sentiments ni élévation de pensée. Deux vulgarités, celle de son père, celle de sa mère, confluaient en lui. Son rôle dans l’éducation d’Andrée fut seulement de donner à sa sœur des notions déplorablement précises sur ce que les jeunes gens appellent s’amuser, de l’initier au jargon des courses, de lui inspirer du mépris pour la tranquille vie de famille, de l’encourager enfin à n’estimer, après les jouissances du luxe, que la vaine gloriole d’attirer sur soi les regards du monde. Ainsi, entre la grossièreté de son père, la nullité vaniteuse de sa mère, la sottise épanouie de son frère, Andrée avait grandi, dédaigneuse et ennuyée. Cette éducation fit d’elle une petite femme sans jeunesse, sans naïveté, sans illusions, sans gaieté, sans entrain, sans abandon; ne respectant rien et ne croyant à rien, si ce n’est à l’excellence de l’argent; n’appréciant, avec la fortune, que les satisfactions de la vanité; pleine d’une ambition qui réclamait seulement l’éclat et le bruit; affamée de flatteries; redoutable moins encore par sa beauté que par les raffinements d’une froide et précoce coquetterie.
Elle avait deviné l’amour de Jacques avant que le jeune homme se le fût avoué à lui-même. Par désœuvrement et par instinct pervers, elle se plut ensuite à l’entretenir, mais sans lui fournir d’autres gages que ces regards, ces sourires, ces caresses de la voix, ces faibles pressions de main, artifices perfides qu’une femme emploie quand elle veut prendre un cœur sans donner le sien. Après la guerre, lorsque Jacques, ayant terminé brillamment ses études, eut quitté le lycée, Andrée continua ce manège et eut la satisfaction de voir grandir encore la passion qu’elle avait inspirée. Un jour, après le succès de son concours d’admission à l’École des beaux-arts, Jacques, se trouvant seul avec elle, avait enfin osé faire l’aveu qui depuis si longtemps brûlait ses lèvres. Il laissa ruisseler devant elle l’amour qui, goutte à goutte, s’était amassé dans son âme. Il lui conta sa jeunesse solitaire, mélancolique et laborieuse, ses espérances et ses découragements, le rêve qu’il avait fait d’illustrer son nom, d’arriver pour elle à la gloire et à la fortune.
«Andrée, disait-il, je vous aime. Vous acceptez, n’est-ce pas? le don de ma vie que l’enfant vous a fait, que l’homme ne pourrait plus aujourd’hui vous reprendre? Dites-moi que vous m’attendrez, et laissez-moi espérer.»
Elle l’interrompit d’un geste, et, plongeant dans les yeux du jeune homme un de ces regards étranges qui l’enivraient, de sa voix mélodieuse et grave elle dit seulement:
«Ami, ne savez-vous pas que vous êtes mon frère d’élection?»
Puis elle passa doucement, d’un air de tendre espièglerie, une rose qu’elle tenait à la main sur les lèvres de Jacques et sortit de ce pas léger qui faisait dire qu’elle glissait au lieu de marcher. Le pauvre naïf se crut dès lors uni à la jeune fille par on ne sait quelles fiançailles mystiques. S’il n’avait point été aveugle, il aurait mieux discerné ce qui se passait en elle. Or Andrée, sans rester tout à fait insensible à la mâle beauté de Jacques, à l’ardeur et à la fidélité de son amour, n’était point disposée à l’épouser.
Pour remplacer la fortune qui lui manquait, aussi bien que le nom, le fils du contremaître Henriot n’avait encore que des espérances de talent. La jeune ambitieuse ne pouvait donc pas compter sur lui pour trouver dans le monde la grande situation qu’elle rêvait. D’ailleurs le mariage alarmait un peu les instincts d’indépendance qu’une éducation imprévoyante avait singulièrement développés en elle. Se sachant belle et riche, Andrée n’entendait pas se presser de faire un choix.
Depuis son admission à l’École des beaux-arts, Jacques n’avait plus voulu rester à la charge de M. Passemard. Il prit une chambre avec un atelier près du Luxembourg et vécut d’une petite rente, fruit des économies du contremaître, placées avantageusement par le raffineur à la mort de Firmin Henriot et capitalisées jusqu’à la majorité de son fils. Deux ou trois fois par semaine, le jeune homme venait dîner et passer la soirée à l’hôtel du boulevard Malesherbes. On l’y recevait avec une bonhomie cordiale qui laissait trop paraître qu’on ne voyait pas en lui un candidat à la main d’Andrée. Plus d’une fois, il avait été question en sa présence de projets de mariage pour la jeune fille; toujours elle avait élevé des difficultés et fini par rejeter les partis proposés. Jacques en était arrivé à croire par moments qu’elle se réservait pour lui, bien qu’elle n’eût pris aucun engagement à cet égard, si ce n’est pas en prendre que de glisser un regard caressant vers l’homme qui vous adore, en disant d’une voix ennuyée et câline:
«Non, plus tard; je ne veux épouser qu’un homme de talent et qui m’aime.»
Jacques vivait ainsi dans une incertitude douloureuse ou enivrante, selon que le doute ou l’espoir remportait en lui. Andrée savait le relever lorsqu’elle le voyait abattu, le contenir lorsqu’il semblait prêt à se donner carrière: elle pratiquait à merveille cette haute école de la coquetterie qui ne rend la main que pour serrer les rênes aussitôt et fait concourir au dressage d’une passion les propriétés contraires de la cravache et du mors. L’abandon et la réserve, l’affection et la froideur, la câlinerie et l’indifférence étaient combinés avec un art d’autant plus redoutable qu’il se dissimulait soigneusement sous les apparences de la camaraderie. Jacques, étourdi, dompté, en était venu à ce point de résignation docile qu’il acceptait sans se plaindre, en échange de sa pure tendresse, cette amitié ambiguë qui est la fausse monnaie de l’amour. Telle était la situation respective des deux jeunes gens lorsque M. de Garamante vint faire à Mme Passemard cette visite, au cours de laquelle sa perspicacité d’homme qui connaît la vie et qui observe beaucoup ne tarda pas à discerner le manège d’une jeune coquette dépourvue de sens moral aux dépens de la paix d’un cœur simple et grand. Le comte n’eut pas de peine à voir que, si Jacques avait mis un gros enjeu, il n’en était pas de même d’Andrée. Or ce galant homme n’aimait pas qu’on trichâat: il se promit de surveiller la partie.
VI
Table des matières
«Paris, 10mai1877.
«Je suis bien heureux, mon cher ami: j’ai le prix du Salon! Mon nom mis en lumière, un voyage en Italie, huit ou dix mois de tête-à-tête avec les maîtres, une moisson d’études, et, au retour, quelque belle œuvre… Ahh! mon cher Henri, qu’il est doux ce premier baiser de la gloire!… Et tu ne sais pas tout, tu ne peux pas comprendre… Viens, viens vite, je t’expliquerai… Boucle ta valise et prends le premier train. J’ai besoin de toi, je t’attends et je compte les heures.
Ton vieil ami,
JACQUES HENRIOT. »
Quarante-huit heures après le départ de cette lettre, Henri Mareuil frappait à la porte de l’atelier de Jacques.
Ils s’étaient connus au lycée, où le père de Henri Mareuil, greffier au tribunal de commerce de Rouen, obtint une bourse pour son fils. De complexion nerveuse et délicate, sensible à l’excès, le petit Mareuil était, à l’époque de son entrée au collège, une de ces natures faibles, féminines, que les rudesses de l’internat meurtrissent. Il fut bientôt en butte à l’hostilité de ses camarades. On l’accabla de moqueries, on le battit même, à cause de ses longs cheveux blonds, l’orgueil de sa mère, qui, d’un geste familier, aimait à caresser les boucles soyeuses épandues sur les épaules de son enfant. La vie du lycée ne commença à devenir supportable pour lui que lorsque Jacques Henriot entra dans la classe. Le fils du contremaître, indigné des mauvais traitements que ses condisciples faisaient subir au jeune paria, le prit sous la protection de ses poings vigoureux. C’est ainsi que naquit l’amitié qui ne devait plus cesser d’unir les deux jeunes gens. Admirative et reconnaissante chez Henri, elle prit chez Jacques, avec le temps, le caractère de tendre sollicitude et de protection que revêt parfois l’affection d’un frère ainé pour son cadet. Ils achevèrent côte à côte leurs études avec un égal succès. Henri avait une imagination vive, de l’esprit, une remarquable facilité de parole, beaucoup d’ambition et peu de volonté.
«Tu es une femmelette, lui disait parfois Jacques avec son bon sourire; tu n’as que de l’intelligence et pas de caractère.
–Que veux-tu? répondait-il, à force de me battre, quand tu n’étais pas là, on a cassé en moi le ressort de l’énergie. Je suis faible, indécis, c’est vrai; audacieux dans mes idées et irrésolu dans ma conduite. Mais qu’y faire?. Je suis ton esprit critique, et tu es, toi, ma volonté.»
Il prit ses premières inscriptions de droit en même temps que Jacques entrait à l’École des beaux-arts, vécut pendant trois ou quatre ans de la vie du quartier latin, et dut beaucoup de succès à sa jolie tête blonde. Il s’en autorisa pour affecter ce dédain de la femme qui est une des formes de la fatuité. L’amour lui paraissait un de ces délassements enfantins dont on peut user à la rigueur, mais à la condition de ne point garder d’illusion sur leur puérilité. Les grands enthousiasmes de Jacques le faisaient sourire. Lorsque celui-ci vantait la beauté de la passion:
«Voilà bien mon don Quichotte! disait-il en tordant sa fine moustache; sais-tu que tu es de la race des chevaliers errants, mon bon Jacques? Tiens, je te vois en paladin…
–Je ne t’y vois pas du tout, moi, avait un jour répliqué Henriot.
–Eh non! reprit-il, je ne fais pas anachronisme comme toi, parbleu! Tu n’es qu’un instinctif; tu méritais de vivre il y a trois cents ans, avec ces grands gaillards du XVIe siècle, plus raides que leurs armures, qui vous tuaient un homme comme une mouche, puis avaient des extases et causaient avec la sainte Vierge. Moi, je suis un analyste. Je me surveille, je me défie de moi-même comme des autres, et ce m’est une joie que tu ne comprendras jamais de découvrir et de déjouer une duperie de mes sens, de mon cœur ou de mon imagination.»
Mareuil disait vrai. Ce jeune homme «déniaisé et guéri du sot» portait clairement la marque d’une époque d’extrême criticisme. Les trois ou quatre générations de Chicaneaux normands dont il était l’héritier lui avaient légué une subtilité avocassière qu’il aiguisa encore par une culture intellectuelle très raffinée. Mais ce n’est pas impunément qu’on excelle aux distinctions sophistiques: son caractère avait perdu en force ce que son esprit avait gagné en agilité. A la conférence Molé, on remarqua quelques-uns de ses discours, où les théories les plus radicales étaient exposées avec un talent précoce, Il ne cachait point d’ailleurs son absolu scepticisme, en politique comme en religion, et pensait que les opinions sont affaire de convenance pour les uns, de routine pour les autres, d’intérêt pour presque tous. Après le succès éclatant de ses derniers examens, il revint à Rouen avec l’intention de chercher fortune au barreau d’abord, puis dans la politique; c’est là que la lettre de son ami était venue le trouver.
«Mon bon Jacques, va, que je suis heureux de t’embrasser! Sais-tu bien que nous nous sommes un peu perdus de vue depuis quelque temps. Te voilà donc illustre!
–Ne te moque pas, Henri… Assieds-toi plutôt, car nous avons à causer de toi.
–De moi?
–Mais oui; crois-tu donc que je t’aurais fait venir de Rouen seulement pour me féliciter? J’ai bien autre chose en tête.
–Voyons, je t’écoute.
–Es-tu toujours ambitieux?
–Parbleu!
–Bien. Et quelle est ta situation à Rouen?
–Triste. On ne plaide plus en Normandie. Tu ne me crois pas? On ne m’a offert encore qu’une affaire: il s’agissait de défendre un berger soupçonné d’avoir par enchantements et maléfices donné le tournis aux moutons de son fermier. Tu comprends que pour aborder un jour la politique…
–Oui, cela ne vaut pas le procès Baudin, n’est-ce pas?
–Ah! mon ami, que dis-tu là! Le procès Baudin! Quel coup de fortune! Notre rêve à tous, nous autres les débutants! Tu ne le répéteras pas, n’est-ce pas? Eh bien! à la conférence, j’en connais plus d’un qui tuerait Baudin afin de plaider pour lui. Songe donc, quelle cause maguifique!
–Pardon si je t’interromps, mais nous ne sommes pas aux assises, maître Mareuil. Voici ce que j’ai à t’offrir: M. Passemard.
–Ton correspondant du lycée?
–Oui, le grand industriel qui m’a servi de tuteur après la mort de mon père.
–Eh bien?
–Il veut se lancer dans la politique.
–Ah!
–Il songe à se présenter aux prochaines élections dans son département.
–Quelle teinte?
–Cela dépendra. Il ne sait pas encore au juste.
–Bien. Il sera nommé. Mais, au moins, est-ce une des nuances du prisme républicain?
–Oh! certainement. Il cherche un secrétaire et
me demande de lui trouver un jeune homme distingué, versé dans la connaissance du droit et sachant de l’économie politique…
–Je refuse.
–Et pourquoi, je te prie? Tu aurais été en relation chez lui avec une foule d’hommes politiques. Au lieu de végéter en province et de gaspiller tun talent dans de misérables affaires, tu serais rentré dans ce grand Paris, tu te serais plongé dans son puissant courant d’idées. Enfin, mon cher Henri, te l’avouerai-je? j’avais un autre motif, tout égoïste celui-là, pour souhaiter que tu acceptasses.
–Pourquoi diable ne me l’as-tu pas dit plus tôt? Voyons vite. Qu’y a-t-il?»
Jacques parut hésiter, se leva, fit quelques pas dans l’atelier, revint s’asseoir en face de son ami et reprit d’une voix qui tremblait un peu:
«Il y a, mon ami, ce que tu dois deviner maintenant, car je t’ai dit quelques mots à ce sujet, il y a bien longtemps. J’aime la fille de…
–Comment! cela dure encore?
–Cela durera touj ours… Je vais partir pour l’Italie. La bourse de voyage que le prix du Salon m’a value me permettra d’y passer quelques mois.
–Mais pourquoi partir? Il serait si simple de renoncer à ta bourse et de rester.»
Henri demeura quelques moments sans répondre.
«Sans doute, dit-il enfin avec effort; mais j’ai besoin de travailler là-bas, d’étudier ces maîtres que je connais à peine, les Vénitiens surtout. Il faut que j’achève de me faire un nom. Il le faut; cela importe au bonheur de ma vie. Comme je te le disais dans mon billet, je compte fermement, après huit ou dix mois de labeur et de recueillement, rapporter quelque chose, une œuvre qui me mette tout à fait hors de pages. Et alors, tu comprends, devant partir dans quelques jours, je m’étais épris de celte combinaison qui adoucissait pour moi l’amertume de la séparation et de l’éloignement. Tu aurais été dans la maison, auprès d’elle, tu l’aurais vue chaque jour; tu lui aurais parlé de moi quelquefois. tu m’aurais parlé d’elle souvent.»
Jacques prononça ces derniers mots d’une voix basse, qui trahissait une profonde émotion. Henri en fut touché et reprit d’un ton plus grave que d’ordinaire:
«Je comprends, cher ami. Mais, dis-moi, j’ai besoin de te demander quelques renseignements préalables…
–Tu consens donc?
–Comment peux-tu en douter? Vois-tu, mon bon. Jacques, tu me reprochais autrefois de ne croire à rien. J’aurais dû te répondre que mon scepticisme s’arrêtait à l’amitié. J’ai commencé de t’aimer il y a douze ans, quand tu m’as arraché aux jeunes tortionnaires qui exerçaient leur cruauté sur ma faiblesse. Depuis j’ai éprouvé que tu étais l’ami le plus sûr qui se pût rencontrer…
–Oui, oui, c’est convenu, passons. Donc, te voilà secrétaire d’un futur homme politique et confident d’un amoureux?
–Pas encore, car tu ne m’as pas tout dit. Je vois bien que tu l’adores, parbleu! la fille de ce raffineur qui se croit apte à faire des lois parce qu’il l’est à faire des pains de sucre. Mais elle, tu ne m’as pas encore dit si elle t’aimait, Jacques!»
Un nuage passa sur son front.
«Elle m’aime, dit-il d’une voix brève.
–Tu en es sûr?
–Sans doute.
–Elle te l’a dit?
–Oui et non.
–Comment! Ah çà, sais-tu bien que je ne comprends plus?»
Jacques se leva et dit brusquement:
«Tiens, Henri, j’ai tort de ne point te parler avec franchise. Oui, j’aime Andrée ardemment: avec mon imagination, qu’elle a séduite, enivrée; avec mon cœur, qu’elle remplit depuis dix ans; avec mes sens même, car il n’est pas une partie de mon être qui échappe à la domination souveraine qu’exerce sur lui la plus étrange et la plus désirable des femmes. Mais elle?… J’ai menti tout à l’heure en te disant qu’elle m’aime. En vérité, je ne le sais pas. Il y a des jours où je crois ne pouvoir plus douter de son affection; il en est d’autres où je trouve dans la froideur de son accueil, dans ses sarcasmes, la preuve de son indifférence et presque de sa haine. Ahh! mon ami, cette jeune fille est un sphinx.
–Sois son Œdipe, au lieu de te laisser manger par lui!. Mon cher Jacques, il me semble que tu es engagé dans une aventure où la clairvoyance d’un ami t’est nécessaire. J’ai hâte de connaître ton Andrée et de l’étudier. Si c’est, comme tu le prétends, un rébus, tu es trop amoureux pour le déchiffrer. J’en saurai plus long sur ta bien-aimée à la voir pendant deux heures qu’à t’entendre parler d’elle pendant huit jours. Ta droiture, ton honnêteté robuste et confiante ne peuvent pas discerner certaines ambiguïtés féminines que je soupçonne. Tiens, mène-moi chez M. Passemard.
–Il y a réception chez lui aujourd’hui même. Je lui ai dit que je te verrais et que je te parlerais cet après-midi. Il m’a prié de t’amener ce soir si tu acceptais.
–Parfait! Allons dîner; nous passerons notre habit ensuite, et à dix heures je prendrai possession de mes doubles fonctions de secrétaire et de… comment dois-je dire?…de chien de garde, parbleu! Va, tu seras content de moi: tu verras comme j’aboierai aux voleurs!»
Il éclata de rire, et, passant son bras sous celui de son ami, l’entraîna en disant:
«Ohh! ces Hercules! comme ils font la partie belle à Omphale! Quelle faiblesse, mon cher, d’être épris comme tu l’es, au point de perdre l’esprit critique, qui est l’honneur et la vraie force des hommes supérieurs!»
VII
Table des matières
Vers onze heures, la voiture qui amenait les deux amis roula sous la voûte de l’hôtel Passemard.
«Mademoiselle demandait il y a un instant si .monsieur n’était pas encore arrivé,» dit Baptiste, en prenant le pardessus et la canne de Jacques.
«Ahh! ah! dit Henri à voix basse, il paraît qu’on a hâte de te voir. Sache te faire attendre, mon bon, c’est une grande force! En amour, quand l’homme n’arrive pas, c’est la femme qui vient.»
Près de la porte du grand salon, M. Passemard recevait ses invités, tout en causant avec M. de Garamante et quelques personnes appartenant au monde de la finance et de la politique. Le comte, apercevant Jacques, fit vivement quelques pas en avant, lui tendit la main avec la plus franche cordialité, et de sa voix mâle qui donnait à ses paroles on ne sait quel charme de loyauté:
«Monsieur, dit-il, j’ai appris par les journaux, il y a deux jours, le succès que vous venez de remporter, et ce m’est une joie très vive de vous en faire mes plus sincères compliments. Je suis heureux que vos pairs, en vous accordant cette haute distinction, aient confirmé le verdict que j’avais, pour mon compte, déjà prononcé…
–Eh bien! te voilà donc, grand vainqueur! interrompit Passemard. Alors, c’est bien toi qui as le prix du Salon, avec bourse de voyage?
–Mais oui, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Permettez-moi de vous présenter mon intime ami, Henri Mareuil.
–Ahh! très bien!… Messieurs, j e vous quitte pour un instant. Voulez-vous prendre la peine de me suivre, monsieur; j’ai quelques mots à vous dire dans mon cabinet… Jacques, tu nous accompagnes; je compte, après notre petit entretien, te confier M. Mareuil pour que tu le pilotes dans le bal et le présentes à Mme Passemard et à sa fille.»
Ils entrèrent dans le cabinet de travail.
«Asseyez-vous, messieurs, dit Passemard. Je reste debout, car la position assise est funeste aux hommes qui tout le jour (il passa la main sur son front et soupira) sont astreints au travail de la pensée… Où en étions-nous?… Ah! votre ami Jacques a dû vous faire connaître, monsieur, mes intentions, et, d’autre part, il m’a donné sur vous tous les renseignements que je pouvais souhaiter…
–Parfaitement, monsieur.
–Voilà qui est fort bien. Je n’ai donc qu’un mot à vous dire, monsieur mon secrétaire…»
Et il le mit au courant de ses projets. Il songeait à se présenter aux prochaines élections. Sa situation industrielle était magnifique, mais sa situation politique était encore à faire. Il n’était pas même conseiller général de son département! Il avait résolu de faire pénétrer ses idées dans les masses profondes du suffrage universel sous la forme d’articles de journaux, d’opuscules et de petites brochures, qu’on répandrait à profusion dans la circonscription. Le temps lui manquant, il avait besoin d’un collaborateur et se félicitait d’en avoir trouvé un tel que M. Mareuil.
«Et maintenant, jeunes gens, allez vous rafraîchir au buffet; dansez, amusez-vous! Toi, Jacques, je te charge de M. Mareuil. Présente-le à ces dames, fais-lui faire connaissance avec Maxime et ses amis. Moi, je retourne à mon poste de maître de maison. Je vais reprendre avec quelques personnages politiques que j’ai là un intéressant échange de vues, que nous avions commencé tout à l’heure, sur la réforme de la constitution dans un sens plus démocratique.. Retenez bien ceci, monsieur Mareuil: le cléricalisme et la magistrature, voilà les deux ennemis.»
Et il sortit, portant la tête avec plus de fierté que Mirabeau après qu’il eut rudoyé M. de Dreux-Brézé. Henri tendit les deux mains à Jacques et dit en riantt:
«Comme il faut que je t’aime!»
Quand ils rentrèrent dans le grand salon, les danses avaient commencé. Les couples enlacés tournoyaient dans l’espace étroit, sous l’œil des mamans. Les braves et dignes femmes! qu’elles sont majestueuses à leur banc de quart! La vieille garde n’était pas plus solide au feu qu’elles ne sont résistantes à la fatigue. Elles s’ennuient, ohh! oui, elles ont chaud, elles ont sommeil. Mais chacune a pour le moins une fille à marier, et l’on sait que la valse fait bien des mariages! Elles resteront donc toutes jusqu’à la fin, stoïques. Elles entendront pour la centième fois, en dodelinant la tête, la même polka insipide; pour la centième fois, elles subiront le supplice de l’odieux cotillon. Pas une ne désertera! Leur récompense est là, en bas, dans la voiture:
«Eh bien! ma fille, y a-t-il du nouveau?
–Le petit baron m’a demandé deux valses et un quadrille.
–Il t’aime, ma fille!… Quel bonheur! Un si charmant garçon! Riche, des espérances, et si rangé!»
Or, tandis que le coupé du petit baron dépose son maître, avenue de Villiers, à la porte de Mlle Nana, la mère et la fille, serrées l’une contre l’autre, ne se disent plus rien, parce qu’elles font toutes les deux un beau rêve. L’une se voit en longue robe blanche, perdue dans un nuage de mousseline et descendant, les yeux baissés, l’escalier de la Madeleine, tandis que du fond de l’église, dont l’obscurité est mouchetée de points d’or, l’orgue jette ses grandes ondes vibrantes; l’autre croit bercer sur ses genoux un petit être frais et rose qui regarde on ne sait où, et tend ses mains mignonnes pour prendre on ne sait quoi. Ah! les braves femmes!
Par l’embrasure d’une porte encombrée d’habits noirs, les deux amis regardaient les danseurs, lorsqu’un petit mouvement nerveux de Jacques apprit à Henri qu’Andrée était là. Elle passa, en effet, devant eux, emportée par le tourbillon de la valse, pâle, les yeux mi-clos, les lèvres un peu serrées, la tète légèrement inclinée en arrière. Sa taille flexible ployait sous le bras du grand homme brun qui l’entrainait: elle ne paraissait ni voir ni entendre, tant elle était ravie en extase par l’ivresse du rapide tournoiement.
«Cest elle. n’est-ce pas? dit Henri à l’oreille de son ami.
–Oui. répondit Jacques d’une voix brève. Viens que je te présente à sa mère.»
Les dernières mesures de ia valse venaient en effet de résonner. Les deux amis se frayèrent un passaage jusqu’à Mme Passemard. Elle trônait, au milieu de plusieurs matrones, qui promenaient sur les hommes le regard inquisiteur des mères de famille en quête d’un gendre, ce regard prompt à découvrir les indices de calvitie et les symptômes d’abdomen, ce regard où il y a de la supplication, mais aussi de la menace, et qui signifie: Ah! si l’on pouvait donc marier sa fille sans avoir un gendre!
«Henri Mareuil! madame, dit Jacques, l’ami dont je vous ai parlé ces jours derniers.
–Monsieur, je suis heureuse de voir chez moi un jeune homme dont la distinction… Vous venez de Rouen, je crois?. Y aura-t-il beaucoup de pommes en Normandie, cette année?»
Mme Passemard avait appris que le dernier mot de l’amabilité est de mettre les gens à leur aise en les plaçant sur leur terrain. Et, dame, quand on vient de Rouen!… Henri, un peu étonné de cette sollicitude pour le cidre, cherchait une réponse, quand l’excellente femme reprit:
«Ah! j’aperçois M. de Garamante: que je vous présente bien vite à lui!»
Les violons grincèrent un instant après. Henri se retourna pour chercher Jacques et ne le vit plus. Comme les danseurs faisaient de nouveau irruption dans le grand salon, il battit eu retraite vers l’antichambre, se trouva à côté de M. de Garamante, et profita de sa récente présentation pour engager la conversation avec lui.
Il y a une sorte de franc-maçonnerie intellectuelle qui permet à deux hommes, étrangers l’un à l’autre, de se reconnaître pour gens d’esprit après qu’ils ont échangé dix mots. Le comte, charmé de trouver dans Henri Mareuil un fort agréable partenaire, se mit à causer avec lui sur un ton aimable et enjoué.
«Ainsi, monsieur Mareuil, votre ami M. Henriot ne prend pas même le temps de jouir de son beau succès et part dans quelques jours pour l’Italie?
–Mon Dieu oui, monsieur. Il a grande hâte d’étudier les maîtres chez eux. Il me disait hier soir encore que l’œuvre d’art a besoin d’être vue dans le milieu où elle a été composée, qu’un Raphaël perd quelque chose à sortir du Vatican ou des Offices, un Véronèse à être exilé loin de Saint-Marc; qu’enfin un Rubens ne se doit pas goûter aussi bien à Madrid qu’à Anvers ou à Gand.
–Oui, c’est là une opinion ingénieuse. Ainsi, pour votre ami, les œuvres des grands peintres n’auraient pas pour cadre seulement un morceau de bois doré, mais, si je puis dire, le pays même où elles ont été conçues. Soit!. Mais n’a-t-il pas le cœur un peu gros de quitter ainsi, pour plusieurs mois, sans avoir jamais voyagé auparavant, que je sache, Paris, ses amis, et cette excellente famille Passemard, où tout le monde le traite comme l’enfant de la maison?
–Sans doute. Néanmoins, l’intérêt de son avenir doit passer avant toute considération d’amitié, et, d’ailleurs, rien ne le retient ici…
–Tant mieux, monsieur!» dit le comte avec une nuance de gravité qui fut remarquée de Henri.
Leurs yeux se rencontrèrent; Mareuil lut dans ce regard si limpide que le vieux gentilhomme connaissait le secret de Jacques.
«Avez-vous vu Mlle Passemard? reprit M. de Garamante; elle est tout à fait en beauté, ce soir, avec sa robe rouge.
–Je l’ai aperçue tout à l’heure. Elle faisait un tour de valse.
–Avec qui, savez-vous?
–Non. Un grand monsieur brun que je ne connais pas.
–De longues moustaches noires, sans doute? C’est M. de Morincourt, un peintre dont elle a pris des leçons d’aquarelle, et qui, dit elle, a beaucoup de talent… Vous le verrez souvent ici.
–Ah!»
Il y eut de nouveau un silence. Le comte ajouta négligemment:
«Oui, il est très assidu chez les Passemard, surtout depuis quelque temps. Je m’étonne que M. Henriut ne vous ait pas parlé de lui; car, puisque vous devenez le collaborateur de M. Passemard, et,–dit-il avec un sourire,–l’utile auxiliaire de sa récente ambition politique, votre ami aurait dû, ce me semble, vous mettre un peu au courant des choses et des gens…
–Je vous remercie, monsieur, d’avoir bien voulu prendre la peine de réparer cet oubli.
–Me remercier, inutile! J’ai pour M. Henriot de l’estime et de la sympathie: il m’est donc fort agréable d’avoir eu l’occasion d’échanger quelques paroles avec son meilleur ami. Encouragez-le à partir, monsieur Mareuil!.. S’il hésitait au dernier moment, pour un motif ou pour un autre, insistez, du droit de votre amitié. Croyez-moi, il a mieux à faire en Italie qu’à Paris.»
En prononçant ces mots, le comte avait les yeux fixés vers la porte: Henri suivit la direction de son regard et vit Andrée qui s’avançait vers eux, appuyée sur le bras de Jacques. Elle marchait avec cette grâce alanguie que donne aux femmes, à la fin d’une nuit de bal, la fatigue de la danse. Indifférente en apparence au murmure flatteur qui accompagnait chacun de ses pas, elle levait un peu la tête, d’un joli mouvement de femme amoureuse, pour regarder Jacques en lui parlant. Henri était si loin de s’attendre à ce spectacle, qu’il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil vers M. de Garamante: celui-ci ne répondit à cette interrogation muette que par le plus ironique de ses sourires et s’inclina profondément devant la jeune fille, qui reçut ce salut avec un peu de froideur. Sans même attendre que Jacques lui eût présenté Mareuil:
«Monsieur, dit-elle, votre ami m’a si souvent parlé de vous qu’il me semble non pas vous voir pour la première fois, mais vous retrouver. Laissez-moi donc vous traiter comme une vieille connaissance.»
Et elle lui tendit la main, ce qui ne laissa pas de troubler un peu Henri, bien qu’il se fùt depuis longtemps corrigé de la timidité comme d’une faiblesse.
A ce moment, un nom passa de bouche en bouche dans le groupe voisin; toutes les têtes se tournèrent curieusement vers l’antichambre que traversait une grande femme brune, très maigre, vêtue d’une superbe robe de satin noir. En l’apercevant, Andrée quitta le bras de Jacques, rajusta rapidement devant la glace le haut chignon de sa coiffure à l’empire et se dirigea vers la nouvelle venue en disant:
«Ah! madame de Rénouville!. Je vous quitte, messieurs; à tout à l’heure!»
Jacques la suivait d’un long regard chargé d’amour, quand Henri interrompit brusquement sa rêverie pour lui dire:
«Eh bien! comment vont tes affaires, ce soir?
–Mieux que je n’espérais. Elle m’a beaucoup félicité de mon prix, tout en faisant des réserves sur le mérite de mon tableau, à ce qu’il m’a semblé. Dieu qu’elle est belle ce soir! Ne trouves-tu pas que cette coiffure grecque lui donne l’air d’une jeune Diane?
–Oui, oui, tout à fait… Mais, c’est égal, je n’aimerais pas à être son mari.
–Vraiment! Et pourquoi?
–A cause d’Actéon, mon cher!»
Jacques fronça les sourcils et jeta un regard furieux sur Henri. Il allait sans doute lui adresser quelque mot vif, lorsque M. de Garamante se rapprocha d’eux:
«Monsieur Henriot, dit-il, je vous reproche de retenir votre ami dans le petit salon alors qu’il se passe dans le grand des choses fort intéressantes.
–Quoi donc?
–Venez voir… Tenez, là, près de cette portière, nous serons à merveille…»
Mme de Rénouville, debout au milieu du salon, promenait sur le cercle d’hommes et de femmes qui l’entouraient l’impertinence de son regard myope en jouant négligemment avec un superbe lorgnon d’or. Mme Passemard s’empressait auprès d’elle:
«Ah! madame la baronne, que c’est aimable à vous! Je n’osais plus espérer que notre petite fête eût l’honneur de votre visite…
–Je me suis laissé retenir un peu tard, en effet, chez les Sauveterre, où il y avait ce soir une réunion tout à fait selected. Cette bonne duchesse voulait absolument me garder à souper.
–Nous accorderez-vous au moins, madame la baronne, le plaisir que vous lui avez refusé? dit galamment Passemard.
–Non; je le regrette, mais je suis attendue chez la marquise de Monte-Cavallo: j’ai promis. Ah! voici votre fillette,» dit-elle en apercevant Andrée.
Elle porta son lorgnon à la hauteur des yeux et cligna les paupières en examinant la jeune fille. Puis à demi-voix et se penchant vers Mme Passemard:
«Très réussie, cette coiffure empire! Bien dans le caractère de la tête. Un bon point aussi pour la robe. Worth ou Doucet?… Doucet, n’est-ce pas? je m’en doutais, au style du corsage. Worth se néglige un peu. Avez-vous eu du monde ce soir?
–Mais certainement: le comte de Garamante, le vicomte de Morincourt…
–Il vient de publier un bien joli volume de vers. Qui encore?
–Le baron et la baronne de Champrosay, M. Samuel Ganoc, les Oltenheim, le comte de Sassoferrato…
–L’ancien hautbois du théâtre de Nice, n’est-ce pas? dit-elle d’une voix douce.
–Oui, répondit Mme Passemard avec un peu de confusion; mais vous savez que, depuis son mariage à Marseille avec la riche veuve de l’armateur Moulineaux, il a obtenu du pape un titre de comte et qu’on l’accepte aujourd’hui dans le meilleur monde.
–Oh! je sais, je sais… Je ne suis pas fâchée, néanmoins, d’apprendre qu’on m’avait bien renseignée sur lui… Ce monsieur ne reçoit pas sans doute; du moins il ne m’a pas encore donné signe de vie. Il faudra pourtant que je m’occupe de lui un de ces jours… Vous pouvez le lui dire, puisque vous le connaissez.»
Mme Passemard, très penaude, voulait reprendre l’énumération. L’autre l’interrompit au premier nom:
«Oui, oui, dit-elle, je vois que vous avez autre chose et mieux que des comtes du pape. Cela fait un peu sourire, vous savez, cette noblesse de pacotille. Allons, au revoir, chère madamme!»
En la reconduisant, Mme Passemard murmura à son oreille quelques mots que l’on n’entendit pas. Mme de Rénouville lui répondit en s’enveloppant dans sa sortie de bal:
«Je ne puis vous le promettre… Je tâcherai, . la place me manque bien.
–Un mot seulement, chère madame, pour ma fille! Vous avez toujours été si bonne pour nous!»
Mme Passemard rentra dans le salon.
«Eh bien! vous avez vu? dit M. de Garamante aux deux jeunes gens.
–Ah çà, quelle est cette femme?» demanda Henri, qui avait tout observé avec le plus vif intérêt: les cajoleries de Mme Passemard et de son mari, l’air insolent de la dame et les efforts que tous, hommes et femmes, faisaient pour être remarqués d’elle.
«Cette femme! reprit le comte. Peste, comme vous la traitez! Sachez, jeune homme, que vous venez de voir une souveraine. Et son trône est solide à celle-là, car il repose sur la forte base de la sottise humaine! Saluez Veloutinc, de la Soirée parisienne, arbitre’du goût, reine des élégances, dispensatrice des réputations mondaines! Veloutine, qui sert chaque matin la manne intellectuelle dont s’alimentent avant midi trente mille cerveaux de femmes, grandes dames, bourgeoises, cocodettes, cocottes, grisettes et femmes de chambre! Veloutine, dont une chronique élogieuse fait pâmer de joie des duchesses et des corsetières, des ténors et des académiciens!
–Vraiment, c’est elle! Je ne connaissais encore que sa prose.
–Prose admirable, monsieur, genre nouveau qui manquait à notre littérature contemporaine: la réclame sentimentale et le boniment lyrique. Étudiez ses chroniques: tout y est tendre, délicat, débordant de poésie. Pas une où il ne soit question d’hirondelles, de zéphirs, de lacs bleus, de ciels d’opale, d’infini, d’au delà, à propos de la traîne de Mme X. ou du corsage de Mme Z. L’adresse de la bonne lingère s’y glisse discrètement entre un mot de Rivarol et deux vers de Musset. C’est charmant, vous dis-je! Ajoutez que Veloutine est pleine de bons sentiments, qu’elle a de la religion, du respect pour les grandes infortunes royales ou impériales, qu’elle déplore les excès de la révolution. Oui, le comte de Chambord a parfois l’honneur d’être patronné par elle, entre une modiste et un bottier! Je vous assure que cette femme fera époque. On ne soupçonnait pas avant elle jusqu’où pouvait aller la bêtise et la platitude d’un côté, de l’autre l’impudence.
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