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F. Génin

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle

Recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066077440

Table des matières

INTRODUCTION.

PREMIÈRE PARTIE. DES CONSONNES.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

DEUXIÈME PARTIE. DES VOYELLES.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

TROISIÈME PARTIE. APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES.

AVERTISSEMENT.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

APPENDICE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

INDEX.

A.

B.

C.

D.

E.

F.

G.

H.

I.

J.

K.

L.

M.

N.

O.

P.

Q.

R.

S.

T.

U.

V.

W.

X.

Y.

Z.

INTRODUCTION.

Table des matières

La faculté de penser est illimitée, et rien n'est au contraire plus borné, plus rebelle que la parole; en sorte que l'on pourrait presque douter si la parole est destinée à favoriser ou à contrarier l'essor de la pensée.

Depuis tantôt six mille ans, l'homme est à la recherche d'un instrument à l'aide duquel il puisse traduire sa pensée, la produire au dehors sans plus de travail qu'elle n'en demande pour naître au dedans: il n'en trouve point de tel. Il en choisit un, le forme, le développe, le polit, en étend les ressources; et, après un long et pénible travail, il finit par le jeter là pour essayer d'un autre, qu'il abandonnera de même un jour.

On serait épouvanté si l'on pouvait savoir le nombre de langues qui ont successivement été parlées sur la terre. De temps en temps on en retrouve d'antiques débris cachés sous des ruines, dans l'Asie ou dans l'Inde. Mais ils sont comme ces instruments de musique du moyen âge, conservés dans la bibliothèque de Strasbourg: on les regarde d'un œil stupéfait, on n'en soupçonne pas le mécanisme, on a peine à concevoir que ces machines bizarres, énormes, aient jamais été mises en jeu par des hommes.

Que si du langage on veut descendre à l'écriture, les difficultés se multiplient et se compliquent d'une façon prodigieuse; et comme la parole est insuffisante à la pensée, l'écriture est encore plus insuffisante à la parole.

Pour réduire les sons en caractères, il est impossible de prendre son point d'appui dans la nature. La nature n'a aucune loi qui serve à déterminer le rapport du caractère au son. Tout y sera donc arbitraire et de pure convention.

Le clavier de la voix humaine articulée, renferme des sons et des nuances de son à l'infini; et il faut se borner à une vingtaine de caractères, car d'en assigner un à chaque son, à chaque nuance, on tomberait dans l'inconvénient des Chinois, chez qui un mandarin passe sa vie à étudier l'art de peindre la parole, et meurt avant de le posséder.

Représenter l'infini avec un nombre de figures excessivement limité, voilà le problème. On reconnaît tout de suite qu'il est insoluble.

Cependant combien a-t-on vu, voit-on et verra-t-on de gens qui se présentent avec assurance pour le résoudre? Ils veulent écrire comme on parle. Écoutez-les: rien n'est plus facile. Prenez seulement leur système. Et de tous ces systèmes destinés à produire un seul et même résultat, il n'en est pas deux pareils!

Ces réformateurs de l'orthographe ressemblent aux chercheurs de la quadrature du cercle, qui, pour la plupart, ne pénètrent même pas le vrai sens de la question.

Tout ce qu'il est permis de tenter, c'est d'approcher du but par des combinaisons de plus en plus ingénieuses.

Les méthodes scientifiques vont du simple au composé: d'abord l'analyse, ensuite la synthèse. Tel n'est pas le procédé naturel de l'esprit humain: il va constamment du composé au simple; il commence par la synthèse pour finir par l'analyse. En tout, la simplicité est le dernier terme de l'art. C'est ce que n'ont pas compris ceux qui ont rejeté bien loin des études le secours de ce qu'ils appellent dédaigneusement la routine. Pour avoir entrevu le parti qu'on en pourrait tirer de cette routine, quelques hommes, dans ces derniers temps, se sont fait une espèce de nom.

Priez votre cuisinière d'écrire six lignes sous votre dictée, vous lui verrez employer trois ou quatre fois plus de caractères qu'il n'en faut. Elle avait pourtant une idée exacte de la valeur de chacun; mais c'est qu'elle ignore les lois convenues de la combinaison. Répétez l'expérience sur autant de personnes qu'il vous plaira, vous la verrez tourner toujours de même; c'est-à-dire que pas une ne péchera par excès de sobriété, mais toutes pécheront par intempérance.

Voulez-vous une autre épreuve non moins décisive? Vous en ferez vous-même les frais, vous, dont l'oreille est exercée à saisir les sons, et la main habituée à les fixer à l'aide d'une orthographe aussi bien concertée que possible. Essayez d'écrire du patois, un patois qui vous soit bien familier, afin d'épargner à votre oreille toute incertitude. Vous n'en viendrez pas à bout sans un grand embarras, et sans recourir à une multitude de lettres qui donneront à votre écriture l'aspect grotesque de celle de votre cuisinière.

Ce n'est pas tout. Vous êtes satisfait de ce que vous avez noté, et vous y retrouvez les sons que vous vouliez figurer? Fort bien. Mais donnez-le à lire à quelqu'un qui ne sache pas le patois; vous n'en reconnaîtrez pas un mot.

Et vingt personnes, à qui vous vous adresserez, écriront le même passage de vingt manières différentes.

Venez donc maintenant nous proposer d'écrire comme on parle!

Ce résultat tient évidemment à ce qu'il n'existe pas de conventions pour peindre les sons du patois.

Quelles sont les conditions essentielles d'une bonne orthographe? Dépenser tout juste assez de caractères pour déterminer le son d'un mot et rappeler l'étymologie. Rien au delà.

Le français me paraît, de toutes les langues, la plus voisine du but.

Les langues du Nord sont surchargées de caractères, surtout de consonnes. C'est le défaut essentiel de l'allemand; l'anglais en tient beaucoup, et, de plus, rien de si capricieux que la valeur de ses groupes: la même notation se traduit par trois ou quatre prononciations diverses; on dirait l'œuvre de la fée Fantasque.

J'avoue que le français n'est pas tout à fait à l'abri de ce reproche. Un étranger sera toujours surpris de voir différencier, par l'écriture, des sons qui se confondent à son oreille, ou prononcer diversement des syllabes identiques sur le papier, par exemple, femme et dame; Rouen et Dinan; un habit de lin et le département de l'Ain; un fils et des fils de soie; heureux et gageure, etc.

Ce sont les témoignages des systèmes de notation qui se sont succédé, et qui, en se retirant, ont laissé derrière eux quelques vestiges.

Comme à l'aide des coquilles et des fossiles on étudie et l'on retrouve l'histoire de la formation du globe, on en peut faire autant pour celle de notre langue, au moyen de ces restes épars.

On a traité avec un souverain mépris notre vieille langue, sans la connaître. On ne voulait même pas la connaître: il fallait la condamner sans l'entendre. Voltaire, ordinairement plus équitable et plus judicieux, dit, à l'article France, Français: «Il n'est pas question de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu'elle est; il importe peu de connaître quelques mots d'un jargon qui ressemblait, dit l'empereur Julien, au hurlement des bêtes.»

J'ai un respect infini pour l'empereur Julien, mais j'attache peu d'importance à l'opinion d'un Grec sur le français, d'autant que ce jugement, porté au IVe siècle, ne peut guère concerner le français qui ne commença d'exister que vers le Xe. Dans tous les cas, je tiens qu'il importe beaucoup de connaître la langue parlée par nos aïeux, d'où s'est formée la nôtre. Est-ce que le présent n'invoque pas tous les jours l'autorité du passé? Comment donc en vue de l'avenir peut-on raisonner juste lorsqu'on dit: Il n'importe de connaître le passé, le présent nous suffit? Supprimez donc aussi l'étude de l'histoire, de la législation romaine, de toute l'antiquité. Ces gens-là ne sont pas nous: occupez-moi de nous. Il est vrai que demain nous mourrons, et que nos fils imbus de cette doctrine nous auront oubliés après-demain, sans que nous ayons le droit de nous plaindre. Voltaire ajoute: «Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.» Cela vous plaît à dire. Pour la conserver, il faut la comprendre: pour la comprendre, il faut connaître ses origines. C'est une généalogie dans laquelle tout se tient. Et si tout à coup l'on s'avisait de nier aussi le XVIIe siècle, pour faire prévaloir une littérature nouvelle? Il ne faudrait d'autre argument que celui de Voltaire: Il est passé, et nous sommes présents. Mais encore, sans vouloir affaiblir la gloire du XVIIe siècle, faut-il reconnaître que le génie de la langue française existait avant Louis XIV. Il a fleuri dans tout son éclat à la fin du règne de Louis XIV, j'y consens; mais, pour bien apprécier les effets, il faut les rapprocher des causes, surtout lorsqu'on veut obtenir de nouveaux effets analogues aux premiers. Le moyen de tirer une ligne droite, c'est de ne pas perdre de vue les deux points extrêmes. De tout cela, je conclus, contre Voltaire et l'empereur Julien, qu'il nous faut étudier notre vieille langue.

C'est ce que j'essaye dans ce livre.

Je ne viens pas le premier à cette besogne difficile, mais je crois que le premier je me suis placé à ce point de vue de considérer avant tout la langue parlée, le langage, et non la langue écrite; de rechercher la musique de l'idiome de nos pères: la langue écrite n'est que secondaire; on parle avant d'écrire.

Cependant personne jusqu'ici ne s'est préoccupé que de l'écriture, d'où l'on a laissé conclure la prononciation arbitrairement et au hasard. C'est, il me semble, prendre la question à rebours. Déterminer le rapport de l'orthographe à la prononciation, doit être la première étude de quiconque veut travailler utilement sur notre vieille langue. C'est d'où il faut partir, si l'on ne veut s'exposer presque infailliblement à faire fausse route et à manquer le but.

Faute d'avoir trouvé ce fil conducteur, Fallot, dont les recherches sont d'ailleurs si estimables, s'est fourvoyé dans un labyrinthe sans issue. Égaré dans un dédale de terminaisons, il a recueilli avec un labeur extrême toutes les formes d'un même mot, et s'est donné la tâche de leur retrouver à chacune une signification précise, un rôle particulier. Il n'a pas vu que c'était supposer l'unité d'orthographe dans un temps où l'orthographe était livrée à l'arbitraire le plus complet, où l'on ne savait ce que c'était qu'orthographe, car c'est une science d'hier. L'écrivain de ce temps-là se guidait sur l'étymologie latine et sur un très-petit nombre de règles générales; le reste allait comme il pouvait. Cette cause, compliquée de certains provincialismes, si l'on me permet ce mot, jetait dans l'écriture un effroyable désordre, et il en résulte pour nos yeux l'apparence très-exagérée d'une multitude de formes.

Sans doute quelques formes variaient essentiellement: la France du nord ne parlait pas comme celle du midi; et la France du milieu, soumise à deux influences, ne pouvait faire autrement que de se ressentir de l'une et de l'autre. Mais c'est un spectacle curieux et pénible à la fois, de voir Fallot amonceler de toutes parts des mots différemment orthographiés, et, sur ces bases chancelantes, reconstruire des déclinaisons, des genres, des dialectes, toutes sortes d'inventions subtiles et de visions grammaticales. Par exemple, rencontrant ce substantif suer, ma suer, il s'est imaginé que le mot sœur s'est prononcé quelque part autrefois comme le verbe suer. Et il note religieusement cette forme de dialecte: c'est du picard ou du wallon, ou du bourguignon, ou quelque autre docte chimère.

Le lendemain, il voit, dans les sermons de saint Bernard: «Les does festes de la Croix;» le voilà tout de suite qui imagine que does est le féminin de deux dans le dialecte bourguignon. Comme il est avant tout de bonne foi, il ne dissimule pas qu'il a rencontré souvent does employé au masculin. Savez-vous comment il s'en tire? C'est, dit-il, que la règle de la distinction des genres, telle que je l'indique ici, tomba de bonne heure en confusion et en désuétude. (Recherches, p. 205.) Avec de pareilles excuses, il n'est point de système ni d'aberration qu'on ne justifie.

Si Fallot eût étudié les rapports de l'ancienne orthographe à la prononciation, il eût aisément constaté que ue et oe avaient servi à noter le son eu, et que suer et does n'ont jamais fait autre chose que sœur et deux. Et j'ose dire que, par cette étude, il se fût épargné bien des efforts, des peines et des erreurs, sans compter qu'il les eût épargnées aux autres.

Fallot s'est dit: Les formes écrites étaient multiples, donc la langue parlée était multiple aussi. Mauvaise conséquence. Il faut au contraire poser en principe l'unité du langage, et ramener à cette unité la multiplicité des formes écrites, en les expliquant par les incertitudes de l'orthographe.

J'ose affirmer le second principe aussi lumineux que l'autre est obscur. L'un se trouvera fécond en conséquences nettes et positives; l'autre ne conduira jamais qu'à des résultats de plus en plus embrouillés et confus, à des difficultés inextricables. Je m'en rapporte d'ailleurs à l'expérience, et j'attends avec confiance son arrêt.

Fallot s'est égaré sur les pas d'Orell. Aussi pourquoi, voulant approfondir les origines et les anciennes habitudes du français, s'aller mettre à la suite d'un Allemand? Qui ne sait que les Allemands ont des systèmes sur tout? Il fallait marcher tout seul, en lisant et comparant les vieux monuments de notre langue, et se remettant du reste à l'instinct national. On fait ainsi le chemin qu'on peut, mais au moins l'on ne risque pas de se perdre dans les ténèbres, sur la foi d'un guide mal sûr.

Mais, dira-t-on, comment aller du langage à l'écriture? Cela est impossible. Nous sommes forcés, bon gré mal gré, de remonter de l'écriture au langage, de rechercher la prononciation à travers l'orthographe, puisque ce son ou cette musique de la parole s'est évanouie complétement.

Peut-être!… il reste peut-être encore aujourd'hui des témoignages vivants de la langue parlée au XIIe siècle.—Où sont-ils?—Eh! mon Dieu, pas bien loin. Il ne faut que se baisser un peu pour les recueillir. Ce n'est pas à la cour, ce n'est pas dans les académies ni dans les salons que vous les trouverez: c'est dans la rue, parmi le peuple. Souvenez-vous du propos de Malherbe: «J'apprends tout mon françois des gens du port.» Cela n'était pas exact: il n'apprenait pas d'eux tout le français qu'il mettait dans ses odes, mais il en apprenait le génie de la langue française; c'est ce qu'il voulait dire, et la phrase ainsi entendu exprime une importante vérité. Et Regnier, qui se moquait de Malherbe et de son école, l'imitait en cela tant qu'il pouvait.

La langue d'un peuple ressemble à l'Océan, dont la surface est turbulente et sans repos; une vague pousse l'autre. Mais là-dessous est le calme profond. En sorte que comme la surface est l'image de l'inconstance et de l'agitation, le fond pourrait servir de symbole à l'immobilité.

Allons-nous donc ériger en loi suprême le langage du peuple, et soumettre l'autorité des mieux parlants à l'autorité inattendue de ceux qui passent pour parler le plus mal? Nullement. Il ne s'agit pas d'ailleurs ici de déterminer la prééminence du vieux français sur le français moderne, ou du moderne sur l'ancien. Je ne veux que constater les faits; trop heureux, si je parviens à les établir, d'en laisser tirer à d'autres les conséquences.

Supposons un insulaire, un Chinois, qui ne connaîtrait le français que par les livres, et comme une langue morte. Quelque intelligence qu'on lui attribue, jamais on ne croira qu'il puisse se faire une juste idée de notre langue, ni des chefs-d'œuvre de notre littérature. Conduisez-le à la Comédie française: faites-lui entendre Talma récitant Racine, ou mademoiselle Mars récitant Molière; je le tiendrai fort habile s'il parvient seulement à suivre le fil des idées et du dialogue. Et si cet homme veut se mêler de comparer, de juger, de rendre des arrêts sur Racine et Molière, ne le trouverons-nous pas d'une présomption impertinente? car enfin, avec un peu de sens commun, cet homme comprendrait qu'il ne possède pas les éléments indispensables pour se former une opinion, et que son rôle est d'apprendre à parler français, et d'ajourner son jugement à la fin de ses études.

Nous sommes tous ce Chinois présomptueux par rapport à nos écrivains du moyen âge. La plupart ont écrit en vers, c'est-à-dire, dans une forme qui requiert avant tout le nombre et l'harmonie. Nous ignorons leur système de versification, leur prononciation, leur syntaxe même, jusqu'à un certain point; mais cela ne fait rien: nous leur prêtons les règles de notre temps, et là-dessus nous les jugeons intrépidement, et nous haussons les épaules de pitié.

Il faut tâcher pourtant de s'instruire. C'est une circonstance bien favorable à ce désir, que le moyen âge ait produit tant de vers; car vous voyez de quel secours nous seront les rimes pour déterminer la prononciation. Voilà déjà un puissant auxiliaire de nos recherches, la rime. Ensuite les discordances d'orthographe. Si le même mot se rencontrait toujours écrit de même, il faudrait désespérer; mais le voilà écrit de quatre façons à la même époque, souvent dans le même manuscrit; or, il se prononçait assurément toujours de même: il ne s'agit donc que de ramener ces quatre notations à une seule valeur. L'une éclairera l'autre, et de nombreux rapprochements, de nouvelles analogies nous fournissant un supplément de lumières, nous arriverons avec de la patience à poser des règles générales. Ces règles, si elles sont justes, ne manqueront pas d'être confirmées par des exemples ultérieurs, et presque toujours aussi par des applications restées dans le langage du peuple, parfois même dans la langue des lettrés, où elles apparaissent comme des bizarreries inexplicables, des inconséquences, des caprices de l'usage. Sur tous ces indices réunis et coordonnés nous pourrons reconstruire le monument, au moins dans ses parties principales; car il y a cela de bon que la langue, fondée avec une logique admirable et dans un système d'ensemble aussi régulier que vaste, a été défaite au hasard, comme un édifice dont le temps ou le mauvais instinct des passants pousse à bas tantôt une pierre, tantôt une autre, sans choix, suite ni raison. Le voyageur inattentif n'y voit plus qu'un amas de décombres informes et sans intérêt; mais la sagacité de l'antiquaire écarte l'herbe et les plantes parasites qui s'épanouissaient sur ces vénérables ruines; il dégage, il nous fait reconnaître les pierres angulaires; aidé de ce qui demeure, il retrouve ce qui n'est plus, il relie le présent au passé, et le plan du vieil architecte sort enfin de dessous les décombres. Nous admirons le castel féodal avec ses tours, ses bastions et ses créneaux; et tout en préférant, si c'est notre goût, le système des constructions modernes, au moins nous garderons-nous de dire désormais: Il n'y a jamais eu là qu'un tas de pierres, de la mousse et des ronces.

Tel est le but de ce travail, tels en sont les moyens. Je ne suis pas l'architecte ingénieux dont j'ai parlé, mais tôt ou tard il viendra; je me contenterai, pour moi, du mérite de l'avoir appelé de loin, et de lui avoir indiqué de quel côté il devait diriger ses fouilles.

Il serait digne de la France de s'occuper enfin de ses antiquités. L'idée d'une collection des Documents inédits de l'histoire de France, était grande, et pouvait conduire à d'importants résultats; mais l'exécution n'y a point répondu. Absence totale d'unité, de plan, de direction; textes de toutes les époques et de toutes les langues, roulant sur toutes les matières, imprimés (je parle de ceux du moyen âge) dans toutes les orthographes, avec quelques notes rares, écourtées, sans tables, sans index ni glossaires, ou bien ce qu'il y en a est insuffisant, misérable; rien de plus mêlé que cette collection, où quelques publications excellentes sont noyées dans des travaux médiocres, pour ne pas dire pis. C'est là que les extrêmes se touchent; c'est l'image fidèle du chaos:

Frigida pugnabant calidis, humentia siccis;

Mollia cum duris, sine pondere habentia pondus.

Quel dommage de voir des forces si considérables dépensées au hasard, et perdues parce qu'elles divergent! Le vice fondamental est que nulle pensée critique ne préside à l'ensemble; aucun lien, aucune force de cohésion ne rattache l'une à l'autre ces parties isolées. Ce n'est que l'apparence d'un monument, comme ces masses que de loin, à travers le crépuscule, le voyageur prend pour de magnifiques palais, et qui, vues de près, se trouvent n'être qu'un amas de rochers.

Peut-être un jour quelqu'un s'occupera-t-il d'introduire l'ordre, la vie et la fécondité dans cette gigantesque entreprise; d'y tracer des sections, d'y marquer des séries que l'on tâchera de faire avancer dans un sens et vers un but arrêtés, afin de rendre les travaux utiles à quelqu'un; car jusqu'ici tout le monde a besoin de la collection, et elle ne satisfait personne. Parmi ces divisions, il s'en rencontrera peut-être une pour la langue française. Il faudra tâcher de l'établir sur un plan, où le premier soin devra être de rassembler les textes les plus anciens et les plus authentiques, disposés chronologiquement sur deux séries, l'une de prose, l'autre de vers. Je ne prétends pas ordonner ici le détail de ce plan, ni trancher des questions de dates encore controversées; mais en me bornant à une esquisse approximative, et toute réserve faite des droits de la discussion, il me semble qu'on pourrait avoir,

POUR LE XIe SIÈCLE,


En prose:—Les Lois des Normands, données par Guillaume le Conquérant, mort en 1087
La Traduction des Rois et des Macchabées;
Le Commentaire sur le Psautier;
Le Cantique de saint Athanase;
Les Morales et les Dialogues de saint Grégoire;
Le Sermon anonyme sur la sagesse.
En vers:—La chanson de Roland, qui fut chantée pour la dernière fois à la bataille d'Hastings, en 1066

Si quelques endroits de ce poëme paraissent interpolés, la plus grande partie échappe au soupçon. On n'en possède que le texte publié par M. Francisque Michel, d'après le manuscrit d'Oxford; il faudrait le collationner de nouveau, et y joindre comme objet de comparaison les deux textes conservés à la Bibliothèque royale, ou au moins leurs variantes, si elles ne sont pas assez considérables pour motiver l'impression complète. Peut-être des recherches dans les bibliothèques de province feraient découvrir encore d'autres copies. On n'en saurait trop avoir d'une œuvre si pleine de génie.

XIIe SIÈCLE.


Charte de l'abbaye de Honecourt, en 1133

(Dans l'Histoire de Cambrai, par J. le Carpentier, t. II, p. 18.) «Cette pièce, dit Duclos, pourrait bien être le plus ancien monument de cette espèce.» (Mém. sur la lang. fr.)


Sermons de saint Bernard, mort en 1153

Le manuscrit des Feuillants, donné au père Goulu, général de l'ordre, par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII, fut exécuté environ vingt-cinq ans après la mort du saint, c'est-à-dire vers 1178. Un manuscrit d'une date certaine et aussi reculée, double de valeur pour l'histoire de la langue. On n'en a publié qu'une partie; il faudrait l'imprimer dans son intégrité textuelle.


1180

[1] Robert Wace; Luce du Guast; Gasse le Blond; Gautier Map; Robert de Borrou; Hélie de Borron et Rusticien de Puise.

On aurait à se décider entre le saint Graal, le Tristan, le Merlin, le Lancelot, etc., etc., puisque malheureusement on ne peut les donner tous. Il suffirait d'un ou deux pour révéler des trésors de style et d'imagination.

Pour les vers, on n'aurait que l'embarras du choix, et l'on pourrait ici joindre l'intérêt du fond à celui de la forme. Le Lapidaire, traduit du latin, ouvre cette période.

Wace fit paraître le roman de Brut en 1155, et celui de Rou dix ans plus tard.

Vers la fin de ce siècle, Guillaume de Bapaume publia les romans de Guillaume au court nez et du Moniage Guillaume; Chrestien de Troyes, les romans de Cliges, d'Erec et Enide, du roi Marc et d'Iseult. On a la grande chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More; le Partonopeus de Blois, dont l'action se passe en 510, sous Clovis, etc., etc.

XIIIe SIÈCLE.

Le siècle de Louis IX est, pour le moyen âge, ce qu'est le siècle de Louis XIV pour les temps modernes: notre vieille littérature y parvient à son apogée. Sans se laisser égarer au milieu de tant de richesses, il suffirait d'y prendre de quoi représenter l'état de la langue, car c'est le but que nous ne devons jamais perdre de vue. Par exemple, l'ami de Dante, à qui Pasquier l'égalait, celui que le moyen âge surnomma le père et inventeur de l'éloquence, Jean de Meung nous a laissé autant de prose que de vers. Outre les compositions originales, ce sont des traductions de Végèce, de Boëce, des lettres d'Héloïse et d'Abailard, etc. On n'a publié de l'Ennius français que le Roman de la rose2; nous aurions donc sur les Grecs cet avantage de pouvoir comparer les deux formes de notre ancienne langue dans les œuvres d'un même écrivain. De quel prix n'eût pas été pour la philologie grecque un ouvrage en prose d'Homère! L'histoire littéraire trouverait sa part dans des tableaux aussi complets que possible, où seraient classés les noms des auteurs et les titres des ouvrages, avec toutes les indications certaines ou présumées de temps et de lieux.

[2] Quelques ouvrages imprimés au XVe siècle sont introuvables; la traduction d'Abailard, le Testament, sont complétement inédits.

Ce plan serait continué jusqu'à la fin du XVe siècle; au XVIe, la langue se renouvelle par les influences de l'antiquité classique, et les matériaux pour l'étudier étant à la portée de tout le monde, il serait superflu de les reproduire dans notre collection; mais aucun ouvrage n'en ferait partie, qui ne fût accompagné d'un index très-abondant et très-fidèle.

Toutes ces richesses tiendraient facilement en dix volumes. Ce recueil, analogue à ce qui existe pour le droit, pour les inscriptions, pour la poésie latine et la poésie grecque, fournirait à la philologie française une mine inépuisable; il porterait aux hommes studieux de la province les ressources des bibliothèques de Paris, ou, mieux encore, il rassemblerait sous la main de tout le monde des matériaux épars, et qu'à Paris même on ne peut se procurer sans beaucoup de recherches, de courses, d'assiduité, en un mot, sans une perte de temps considérable. Au contraire, la facilité inviterait à une étude à laquelle personne aujourd'hui ne songe, et dont la littérature profiterait. La philologie française n'a pas encore été à la mode; pourquoi n'y viendrait-elle pas à son tour? Pourquoi des savants qui consacrent volontiers tant de veilles à éplucher des bribes d'Ennius ou de Pacuvius, en refuseraient-ils quelques-unes aux origines de leur langue maternelle?

Enfin, la collection dont j'indique ici le projet renfermerait les éléments du livre le plus nécessaire et qu'en l'état actuel des choses il est le moins permis d'espérer: un bon dictionnaire historique de notre langue.

Plus ce recueil serait appelé à rendre d'éminents services, plus il importerait d'en méditer avec soin et d'en surveiller ensuite l'exécution. Il faudrait surtout que la direction fût une, car rien n'est insupportable comme de se sentir, au milieu de ses travaux, tiraillé par des systèmes et des autorités contradictoires.

Mais ce ne serait encore là que la moitié de la besogne. Ces vieux textes sont, pour le gros du public, hiéroglyphes purs: sacrés ils sont. Il n'est qu'un seul moyen d'y attirer l'attention et d'y faire pénétrer la curiosité: l'enseignement oral. La parole humaine vivifie tout. Il n'est point de livre qui puisse atteindre aux résultats de la parole, surtout dans les matières peu connues et qui ne sollicitent pas directement l'attention. Notre vieille langue et notre vieille littérature réclament d'être enseignées dans des chaires publiques3.

[3] Je m'attends bien que ce passage donnera lieu à des interprétations. Ceux qui ne peuvent jamais supposer dans autrui des vues désintéressées, diront… Qu'importe ce qu'ils diront? Et où en serions-nous, s'il fallait par crainte de ces charités faire taire sa conscience et supprimer des vérités utiles? Que la lacune soit comblée, que la chaire soit créée, et qu'on y mette ensuite qui l'on voudra, pourvu qu'il y suffise.

Cet enseignement de l'idiome national n'existe en aucun pays; mais aussi qui plus que la France aurait intérêt à en donner l'exemple? L'Angleterre, qui n'a point de langue à elle, qui nous a dérobé celle dont elle se sert, et, voulant étudier ses origines, serait condamnée à étudier le vieux français? L'Italie ou l'Espagne? Leur langue depuis sa naissance s'est modifiée trop peu. Pour être compris, ce qu'ils ont de monuments anciens ne demande point ou presque point d'étude. Un Italien lit couramment Pétrarque et Boccace, qui sont du XIVe siècle, tandis que pour un Parisien, Montaigne et Rabelais, venus deux cents ans plus tard, sont souvent, l'un très-pénible, et l'autre inabordable. Les romances du Cid sont bien plus intelligibles au delà des Pyrénées que n'est chez nous le roman de Renart ou le roman de la Rose. En Italie, le XVIe siècle est le grand siècle, il est resté modèle; chez nous, au contraire, la rupture s'est faite entre le XVIe et le XVIIe siècle. L'éclat du siècle de Louis XIV a repoussé dans une ombre noire tout ce qui l'avait précédé. En cela, le XVIe siècle a souffert de justes représailles; car lui-même, trop fier des idées nouvelles apportées par la renaissance, s'était séparé dédaigneusement du moyen âge. C'est donc derrière ce double rempart qu'il nous faut aujourd'hui regarder. Nous y trouverons gisante dans la poussière et dans l'oubli toute une littérature, toute une civilisation, avec ses livres de science, d'histoire, d'art et de poésie, ses chroniques naïves et ses merveilleux romans. Tâchons de nous défaire de cette idée vaniteuse, que l'imagination, le jugement, le génie sont des créations récentes de Dieu en faveur des modernes. Persuadons-nous bien que ces qualités existaient dès le XIIIe siècle; seulement elles se révélaient sous des formes différentes. Ce sont ces formes qu'il faut se rendre familières. Dira-t-on qu'en ce travail la peine surpassera le profit? Qu'en savez-vous? Mais l'incertitude est déjà pour votre paresse une barrière suffisante: il vous faut des gains assurés. Eh bien! acceptez du moins le témoignage unanime de tant d'hommes illustres, attestant que la France au moyen âge était le foyer d'où la lumière rayonnait sur l'Europe civilisée. De toutes les contrées on accourait aux leçons de la France: Thomas d'Aquin suit Albert le Grand du collége de Naples au collége Saint-Jacques; Dante exilé vient s'asseoir sur les bancs de nos écoles de théologie, et soutient une thèse brillante devant notre université; Boccace, envoyé à Paris pour y apprendre le commerce (tant nous étions alors les maîtres en tout genre), retourne à Florence, la mémoire meublée de nos fabliaux, dont il ornera plus tard son Décameron. Le français était la langue universelle, indispensable. L'Angleterre et l'Écosse parlaient français; dans l'un et l'autre pays, les actes publics étaient rédigés en français. Lorsqu'un parti voulut expulser des conseils royaux saint Ulstan, évêque de Vigorgne, quel prétexte mit-il en avant? Un seul: Ulstan ignorait le français, et par conséquent ne pouvait être qu'un idiot, indigne et incapable de siéger dans le conseil du roi (MATTH. PARIS, ad ann. 1095). Le français prenait rang d'importance immédiatement après le latin, et ne tarda pas à le supplanter. Dès le XIIIe siècle, Martino da Canale traduit en français l'histoire latine de Venise, «parce que la langue françoise cort parmi le monde, et est plus delitable a lire et a oir que nulle altre.» Le même motif, exprimé presque dans les mêmes termes, décide le maître de Dante, Brunetto Latini, à écrire son Thresor en français, «pour chou que la parleure en est plus delitable et plus commune a toutes gens.» (Préface du THRESOR.)

Ainsi, pour les idées comme pour le langage, nous voyons dès le XIIIe siècle la France marcher en tête du monde civilisé. Se peut-il que la France du XIXe siècle, qui affecte tant de zèle pour les recherches historiques, continue à mépriser un passé si glorieux, et s'obstine à ne le vouloir pas connaître, parce qu'il est le sien?

Cependant, si l'étude du vieux langage devait pour tout résultat se borner à satisfaire une curiosité rétroactive, elle n'aurait droit qu'à un intérêt limité. Mais non: elle sera d'une application plus utile encore et plus étendue. Notre langue française a grand besoin de se retremper à ses sources. Chaque jour les influences du dehors, trop bien secondées par une espèce de barbarie intérieure, la dessèchent et la détournent du lit où la faisait couler son génie primitif. Une foule de soi-disant grammairiens ont subtilisé sur les mots et les tours de phrase, introduit quantité de distinctions sophistiques, de règles fausses, de difficultés chimériques: ils ont rempli la grammaire de fantômes. A mesure que les grands écrivains s'efforçaient de donner à notre langue la force, la richesse, l'aisance et la liberté, les autres parvenaient à l'énerver, à la dépouiller, et à l'enfermer dans mille entraves. D'où leur est venue cette autorité? On ne sait: ils se sont couronnés de leurs propres mains. On a vu des pédants, incapables d'écrire dix lignes, saisir leur férule et en frapper insolemment Corneille, Bossuet, Molière et la Fontaine! Et le public, sous les yeux de qui s'accomplit cette lutte scandaleuse, la tolère avec patience. Que dis-je! il donne raison aux grammairiens contre les écrivains; l'arrogance des mauvais préceptes l'emporte sur la modestie des bons exemples. Qu'en arrive-t-il? Que notre langue se détériore, s'enroidit, et devient chaque jour plus rebelle à revêtir la pensée.

Cet état de choses ne peut durer: il faut poursuivre le redressement de ces abus, ramener au milieu de nous le génie de la langue française; et le meilleur, l'unique moyen d'y parvenir, c'est de nous rendre parfaitement familières la langue et la littérature de nos aïeux.

Ce n'est qu'en possédant notre vieille langue qu'on possédera la véritable langue moderne, qu'on en pénétrera le génie et les ressources. Plût à Dieu que cette étude s'organisât dans les colléges, à côté du grec et du latin! On y enseigne les langues vivantes, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, en sorte qu'il ne reste plus de place pour la langue nationale. Je le conçois: il est plus essentiel à un jeune Français de lire Pope et Milton que d'entendre Joinville et Villehardouin. Mais l'histoire de la langue française ne pourrait-elle du moins trouver asile dans les facultés? Chose étonnante: la Restauration sentit le besoin d'une chaire d'idiome provençal, et personne n'a jamais senti le besoin d'une chaire de vieux français! Cependant nous ne tenons que de loin aux troubadours, et les trouvères sont nos aïeux immédiats. L'histoire d'une langue, c'est l'histoire de la nation qui la parle; or, nous avons des chaires d'hébreu, de syriaque, de chinois, de malais, de persan, d'indoustani, d'arabe, de tatare-mandchou, une foule d'autres chaires dont quelques-unes en double; et il n'existe pas à Paris ni dans toute la France une seule chaire où l'on explique le vieux français! La philologie officielle de l'État embrasse le Nord et le Midi, le Levant et le Couchant, excepté la France. Ne ressemblons-nous pas un peu à ces curieux avides de tout ce qui se passe chez les voisins, mais très-ignorants et insouciants des affaires de leur propre famille? Certes, je n'ai pas la témérité de comparer comme importance le vieux français au sanscrit; gardons toutes ces chaires de langues orientales ou occidentales, mortes ou vivantes, qui sont une des gloires intellectuelles du royaume; seulement, n'y pourrait-on joindre une chaire de vieux français? Continuons à jouir des livres des brames, mais tâchons aussi de déchiffrer les ouvrages composés par nos pères. Dans ces temples de l'érudition, où l'on commente l'Iliade, l'Énéide et les Livres sacrés de l'Inde, pourquoi n'admettrait-on pas la chanson de Roland, par exemple? On ne l'entend non plus que si elle était en langue punique; mais si elle était en langue punique, tout le monde savant y courrait, et l'on créerait demain pour l'interpréter deux chaires plutôt qu'une. Le mal est qu'elle est en français. Eh bien! je le déclare sans rougir, Olivier, Charlemagne et Roland me touchent plus que ne font Lao-Tseu, Meng-Tseu ni Confutzée; plus que le Ramayana ni le Mahabarata; et, s'il faut l'avouer, autant pour le moins qu'Hector, Achille et Agamemnon.

J'ai exposé les idées qui ont présidé à la composition de ce livre; il ne me reste plus qu'à solliciter l'indulgence du public. Si, pour l'obtenir, il ne fallait qu'avoir travaillé longtemps et en conscience, je serais assez rassuré; mais cela ne suffit pas. J'ai lieu de craindre que la nouveauté de certaines idées, en opposition avec les idées reçues, n'indispose tout d'abord les personnes qui font leur unique loi de l'usage et des préjugés de l'habitude. On a beau leur dire que justement parce que le langage est tel aujourd'hui, c'est une raison pour qu'il ait été différent il y a six siècles: cette raison ne les touche point; ce qui étonne leurs oreilles, leur jugement le repousse sans le vouloir examiner: ils ne peuvent se représenter le passé que sous la figure du présent, ce qui ne les empêche pas de tenir hautement pour la doctrine du progrès.

Il faut renoncer au suffrage de cette classe de lecteurs. Quant aux critiques plus philosophes, je les supplie de ne pas se rendre à la première objection qui troublera leur conscience, mais plutôt de songer que probablement cette objection s'est aussi présentée à l'auteur parmi une foule d'autres. Si je ne l'ai pas accueillie, c'est sans doute que je ne l'ai pas trouvée considérable, ou bien c'est que la suite de la lecture doit la faire évanouir. Les parties d'un système bien lié se soutiennent mutuellement, mais on ne les saurait présenter toutes à la fois; il faut donc avoir patience. Je demande instamment, pour loyer d'un travail patient et difficile, qu'on ne se hâte pas de prononcer le jugement, mais qu'on veuille bien suspendre jusqu'à la fin de l'ouvrage. J'ose assurer que telle proposition, qui paraîtra téméraire à l'énoncer, dix pages plus loin aura acquis la force d'une vérité démontrée.

Non que j'aie la présomption de croire cet ouvrage exempt d'erreurs. Ce serait une rare merveille que d'être parvenu à s'en garantir absolument dans une matière si délicate et si neuve. Mais j'espère qu'elles ne se trouveront que dans les détails, et non dans les principes. Je n'ai émis de principes que ceux que je regarde comme certains, et j'ai mieux aimé des lacunes dans mon système que des propositions douteuses. Pour mieux dire, je n'ai point fait de système: d'un grand nombre d'observations comparées, j'ai déduit quelques lois générales dont j'ai tâché de marquer les rapports, le tout justifié par des exemples. Voilà mon livre; j'espère qu'il facilitera la besogne de mes successeurs: la fatigue est pour celui qui défriche un terrain sauvage; le gré revient à celui qui y sème des fleurs: mais on se consolerait d'être oublié, si l'on avait la certitude d'avoir été utile.

DES VARIATIONS DU LANGAGE FRANÇAIS.

PREMIÈRE PARTIE.
DES CONSONNES.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

De la prétendue barbarie de l'ancien langage français.—Opinion de Voltaire, accréditée par MM. Nodier et Rœderer.—Des consonnes consécutives.—INITIALES.—MÉDIANTES.—Que GN sonnait simplement N.—L, M et N redoublées.—Suppression de la liquide; grasseyement.—Liquide transformée ou transposée.—Conformité avec les Grecs et les Latins.

S'il est une opinion accréditée, c'est celle de la barbarie du vieux langage français; et, chose remarquable, cette opinion s'appuie surtout sur la multiplicité des consonnes dont se hérissait alors la prononciation. Écoutons Voltaire:

«C'est à force de politesse que notre langue est parvenue à faire disparaître les traces de son ancienne barbarie. Tout attesterait cette barbarie à qui voudrait y regarder de près. On verrait que le nombre vingt vient de viginti, et qu'on prononçait autrefois ce g et ce t avec une rudesse propre à toutes les nations septentrionales…

«De lupus on avait fait loup, et on prononçait le p avec une dureté insupportable. Toutes les lettres qu'on a retranchées depuis dans la prononciation, mais qu'on a conservées en écrivant, sont nos anciens habits de Sauvages.» (Dict. Phil., art. LANGUES.)

Il a répété ailleurs cette dernière phrase textuellement. Mais où Voltaire a-t-il pris qu'on prononçât ce p, ce g et ce t avec une dureté insupportable, ou d'une façon quelconque? Il l'a supposé, parce qu'il les a vus écrits. L'écriture est dans trop de cas un faux témoin; le même argument subsisterait contre la langue actuelle, car combien de consonnes écrivons-nous qui disparaissent dans la prononciation! Le nombre en était plus grand autrefois, voilà tout. Mais autrefois les consonnes faisaient partie essentielle d'un système complet, par où l'on suppléait à nos accents modernes. Celles qui sont demeurées ne servent à rien du tout: les unes étaient des conséquences, les autres sont des inconséquences.

M. Nodier est tombé dans la même erreur que Voltaire.

Je lis dans ses Éléments de Linguistique:

«Quand l'Académie française, peu éloignée encore de son origine, retrancha imprudemment des mots les lettres étymologiques qui ne se prononçaient plus, qu'aurait-elle répondu à l'homme qui lui eût parlé ainsi: Vous ne remarquez pas que ces caractères, devenus superflus dans la prononciation… etc.4»

[4] «Nodier, qui, dans tout ce qui tient à l'étude des langues, s'est fait remarquer par de bonnes intentions plutôt que par de bons ouvrages.» Revue de l'Instruction publique (du 4 octobre 1844).

Il y a deux erreurs dans ce peu de lignes: d'abord le retranchement des consonnes superflues ne s'est point fait par l'Académie, mais par l'hôtel de Rambouillet, par les précieuses; ensuite, je ne me lasserai pas de le répéter, ces consonnes, à aucune époque de la langue, n'avaient été prononcées. Leur rôle était de rappeler l'étymologie, et d'indiquer ou l'accent ou la quantité des voyelles. Elles ne sont devenues un embarras, une superfétation dans l'écriture, que lorsqu'on eut inventé de noter l'accent par un signe particulier, et qu'on perdit la clef de l'ancien mécanisme des lettres.

J'ajoute tout de suite que cette invention des accents n'est un perfectionnement qu'en apparence. Il limite à trois les nuances de l'accentuation, qui autrefois étaient bien plus nombreuses, ayant aussi pour se manifester une bien plus grande variété dans les formes de l'orthographe. Le système des accents est, dira-t-on, plus net et plus simple. Peut-être; mais, en tout cas, voyez ce que vous coûte cette netteté et cette simplicité: vous ne l'achetez qu'aux dépens de la délicatesse des inflexions et de la musique du langage. Il n'est pas malaisé de simplifier en supprimant.

Les précieuses, en retranchant les lettres muettes, ne se doutaient pas de ce qu'elles faisaient. Elles s'imaginaient aussi que ces consonnes ne se prononçaient plus, et par conséquent n'avaient plus de rôle dans les mots. On aurait bien surpris l'hôtel de Rambouillet, très-ignorant des origines de notre langue, si l'on était venu déclarer, en pleine chambre bleue, que ces lettres ne s'étaient prononcées dans aucun temps, non plus que dans le siècle d'Arténice. Les mères de ce concile grammatical n'avaient pour se guider dans la réforme de l'orthographe que cette fausse règle de l'écriture: elles travaillaient uniquement pour les yeux. Elles prenaient les mots les uns après les autres, les mettaient sur la sellette, et les renvoyaient estropiés dans la circulation. Elles défaisaient ainsi à coups d'épingle un système considérable, dont l'ensemble s'est toujours dérobé à leur vue; et c'est heureux, car elles en ont laissé échapper assez pour nous aider à le reconstruire, sinon intégralement, du moins en grande partie. La patience des observateurs, aidée par le temps, retrouvera ce qui manque aujourd'hui. Telle a été l'œuvre des précieuses sur le matériel des mots; si on l'examinait par rapport à la syntaxe, c'est encore bien pis! Et puis, que M. Rœderer et ses trop confiants imitateurs viennent encore nous vanter les services rendus à notre langue par la société polie!

Mon but et mon espoir dans ce travail, c'est de faire casser par l'opinion publique l'arrêt porté contre notre vieille langue par des juges mal instruits des faits de la cause. J'entreprends de faire voir que notre langue française a été constituée principalement sous l'influence de l'euphonie et d'une logique rigoureuse dans les procédés. Si je voulais soutenir à priori que ces deux qualités y étaient plus sensibles au XIIe siècle qu'aujourd'hui; qu'en empruntant aux habitudes des idiomes voisins, le Français a plus perdu que gagné, on ne manquerait pas de crier au paradoxe. Cette thèse choque l'opinion commune: nos pères étaient des barbares, des grossiers; l'oreille humaine s'est bien perfectionnée depuis le temps de saint Louis! Voilà ce qu'il faut dire pour être accueilli favorablement, et voir tout le monde se ranger d'avance à une proposition si flatteuse qu'elle en est évidente, et que, sur le simple énoncé, on vous quitte très-volontiers de la démonstration.

Ma conscience ne me permet pas de flatter à ce point la vanité des modernes. Toutefois, ce n'est pas une question de prééminence que je viens ici débattre: je ne veux faire que de l'histoire. Nos pères parlaient autrement que ne fait leur postérité; c'est un point accordé. Comment parlaient nos pères? C'est ce que je cherche. Quel langage est le meilleur, le leur ou le nôtre? C'est ce que je laisse à décider; je me contente de rassembler les observations qui pourront mettre sur la voie les curieux de philologie française.

RÈGLE.—Dans aucun cas l'on ne faisait sentir deux consonnes consécutives écrites, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin d'un mot; soit l'une à la fin d'un mot, et l'autre au commencement du mot suivant. Je regarde cette règle sans exception comme la clef de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres.

La consonne forte l'emportait sur la faible, et l'on pouvait ainsi sans inconvénient conserver les traces de l'étymologie des mots: en outre, la présence des consonnes notait l'inflexion des voyelles, et tenait lieu de notre système d'accents qui n'existait pas alors, et qui est bien moins sûr et moins exact. Un accent est sitôt mis ou effacé! Par les accents s'est modifiée la prononciation d'une foule de mots que l'orthographe étymologique aurait maintenus.

SECTION PREMIÈRE.
INITIALES.

Il faut appuyer par des exemples ce que nous venons de dire sur les doubles consonnes.

Au chapitre IX de Gargantua, Rabelais dit que les faiseurs de rébus, abusant de l'homophonie de certains mots, faisaient peindre une sphère pour signifier espoir. Donc la prononciation confondait ou du moins rapprochait beaucoup ces deux mots. Je suis convaincu qu'on prononçait de l'épouère.

Observez tous les mots tirés du latin, et commençant dans cette langue par deux consonnes st, sp, sc, etc.: vous les verrez tous commencer en français par un e euphonique. Spongium, esponge;—strangulare, estrangler;—stannum, estain;—spiritus, esprit;—spatium, espace;—scandalum, esclandre, etc., etc. De même pour les mots empruntés à l'italien: spada, espée;—strano, estrange;—snello, isnel, en allemand schnell (celui-ci a reçu l'i au lieu de l'e initial); sparmiare, espargner.—Vous n'en trouverez pas un seul qui échappe à cette loi, ou bien ceux que vous trouverez, vous pouvez conclure sûrement qu'ils sont de formation moderne. C'est un indice de l'âge des mots. Spectre, squelette, spectacle, sont tard venus dans la langue. Espace, estomach, sont anciens; les adjectifs spacieux, stomachal, sont modernes. Quand on les a faits, depuis longtemps était oubliée la règle qui doit présider à la formation des mots, et par laquelle nos pères obviaient à la dureté des doubles voyelles initiales.

Et qui peut affirmer que cette prononciation ne fût pas transmise par les Latins?

Les dialectes méridionaux, bien plus voisins que notre français du langage romain, affectent toujours cet e euphonique. Les Gascons parlent mal, selon nous, en disant un esquelette, un espectacle; mais les Espagnols parlent très-correctement leur langue lorsqu'ils disent espectaculo, espectro, esqueleto, espejo (de speculum), etc.

Outre la ressource de l'e préposé, il y en avait une autre plus rare, et réservée spécialement pour les mots commençant par un p, suivi d'une consonne dure: c'était d'abattre tout uniment le p initial dans la prononciation. On écrivait ptisane, du latin ptisanum, et l'on prononçait tisane. Ce p étymologique s'est conservé sur le papier jusqu'à la fin du XVIIe siècle: les grammaires avertissaient de le supprimer en parlant.

Marot écrit encore psalme, de psalmus; on prononçait saume. Les sept saumes de la penitence. Ménage remarque que les ecclésiastiques de son temps affectaient de prononcer psaumes, en faisant sentir le p. Le peuple a toujours dit saume, sautier, comme au moyen âge:

Tant qu'il jurerent sor lor vie,

Seur la crois et seur le sautier,

Et seur toz les sains du moustier…

(De Constant Duhamel.)

Et ele sot tot son sautier.

(De frere Denise, v. 152.)

«Et elle sut tout son psautier.»

La psallette, qui est l'école annexée à l'église et où l'on instruit les enfants de chœur, se prononce la sallette, au témoignage de Ménage (Obs. sur la langue française, p. 93). Il observe qu'on dit cependant toujours le psalmiste et psalmodier. C'est à cause de la formation relativement récente de ces mots. Saume, sautier, ont été faits par le peuple et bien faits; psalmiste, psalmodier, ont été introduits par les savants enfarinés de grec et de latin. Or, les premiers seuls parlent français.

SECTION II.
MÉDIANTES.

Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes, poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui est natif.

Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches.

«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de prononciation, que sauf le c, l'm, l'n et l'r redoublées, comme dans accès, somme, année, terre, ils ne font jamais sentir deux consonnes de suite…

«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un seul et unique mot.» (De Francicæ linguæ recta pron., p. 9 et 10.)

Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice, nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et en pleine connaissance de cause.

On rit des gens du peuple qui prononcent il m'ostine; c'est un enfant ostiné; ne m'ostinez pas. Ils parlent comme on parlait à la cour de Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir prescrit de prononcer oscur, cet illustre savant ajoute: «B disparaît absolument devant st, comme dans ces mots obstiné, obstination, qu'on prononce ostiné, ostination (p. 64).» Il semble que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire ovier, et non obvier; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français:

Omnia malo viæ.

On y a mal obvié.

Debte, debteur, ont toujours été prononcé dette, detteur. Le XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le b sur le papier, pour rappeler l'étymologie debitum, debitor; mais souvent on l'oubliait, et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit detteur.

Dans les mots où il double une autre consonne, le b ne sonnait pas plus que ne fait sa dure, le p, dans temps et dans baptiste.

Dans sceptre, on éteignait le p et l'on prononçait scêtre long, comme ancêtre:

Loys aussi, son beau-pere et ancestre,

Qui prospera en couronne et en sceptre.

(Jean Bouchet, 38e épître familière.)

Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps:

«Tenez pour règle générale que b et f ne se rencontrent jamés en la prononciation françoise avant v consonnante.» (L'Escriture françoise.)

Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot obvier. Les deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne peut les articuler sans glisser entre deux un e muet, qui allonge le mot d'une syllabe.

§ Ier. QUE GN SONNAIT SIMPLEMENT N.

Montagne, Champagne, formés de montana, campana (sub. terra), se sont prononcés montane, campane. Le g y était muet, la preuve en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le g:

—«… Cum des sicomors ki creissent en la Champagne.»

(Rois, III, p. 275.)

—«Li reis Sedecias s'enfuid par la campaigne del desert.»

(Rois, IV, p. 435.)

L'ancien nom de renard est goupil, dérivé de vulpes, voulpil ou goupil, d'où nous gardons encore goupillon, parce que cet instrument était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une queue de renard pour goupillon.

Ce mot renard ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq, Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès de cette composition, qui était la grande comédie de mœurs de l'époque, fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce qui s'est depuis renouvelé pour Tartufe, et peu à peu Regnard a supplanté Goupil. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop de deux.

Regnard vient par syncope de Reginaldus. C'était, dit la tradition, un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.

Reginaldus a fait reginald ou reginard, qui, par les règles qu'on verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un regnault, renaud, reynaud; l'autre, regnard, renard, reynard.

Il faut dire le roman DE Renard, et non DU renard, puisque, dans ce titre, Renard est un nom propre.

Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer Renard, quoiqu'il s'écrive Regnard, parce que ce g étymologique n'a jamais sonné.

On rencontre, dans le roman de Renart et ailleurs, le mot borgne ainsi figuré, borne. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en dispenser, il allègue sa mauvaise vue:

Lors renart a les yeux couvers,

Le borne fait, et le travers.

(Renart contrefait.)

Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et son monastère le Paraclet:—«Et disoient que nulle esglise ne devoit pas estre assinée especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (Trad. inéd. de Jean de Meung.)

Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa main, siné Lejay, pour signé Lejay. C'était l'antique prononciation. Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée Chronique de Rains: «La roine se sina de la main diestre;» et le dictionnaire de l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans signet d'un livre le g ne se prononce pas, et qu'il faut dire sinet.

Le nom de Lusignan, dans la même chronique, est toujours écrit Lusinan.

Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier:

Pour bien louer une chose tant digne

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dont de despit souvent me paye et disne,

Car je connoy que le fond et racine

De ses escriz ont prins leur origine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, orateurs, chascun de vous consigne

Termes dorés puisés en la piscine

Palladiane, etc.

(Œuvres de Marot, t. III, p. 26.)

Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols; la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'n con la tilde, s'attacha dès lors à cette notation gn, et le XVIIe siècle n'en connut plus d'autre.

«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent anneau au lieu d'agneau: une moitié d'anneau, un quartier d'anneau; qui est une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de l'équivoque d'anneau en la signification d'agnus, avec anneau en la signification d'annulus.»

Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce anneau. Si l'on dit: J'ai mangé un morceau d'anneau, ou qu'on parle d'un rôti d'anneau, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis en broche et avalé une bague. La langue est pleine de mots qui sonnent identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et ne pensent jamais qu'on parle.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, quand même ils parlent mal. Il faut donc dire avec eux un anneau, un cartier d'anneau, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, un agneau, un quartier d'agneau. Quelques-uns croient qu'il faut dire l'agneau pascal.» (Observ. sur la lang. fr., p. 347.)

Il est suivi par l'auteur des Réflexions sur l'usage de la langue, et voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut prononcer de l'anneau en parlant de l'animal cuit, un anneau rôti; et s'il est vivant, de l'agneau, comme voici l'agneau de Dieu, l'agneau pascal5.»

[5] Voyez l'Art de bien parler françois, t. I, p. 20.

Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on l'appeler?

La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore agneau et anneau, au choix. La seconde prescrit agneau.

Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé, sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les escuyers d'écurie. Ce sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'écuyer jusqu'à l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus. C'était un rat et un cygne, qui, suivant la prononciation primitive, faisaient ra-cine. Dans une lettre à sa sœur madame de Rivière, l'auteur d'Athalie parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un rat et un cygne, dont j'avois seulement gardé le cygne, parce que le rat me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque église… J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un rat, avoit peint un sanglier. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.)

L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait Racine, et qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus judicieux6.

[6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'Athalie avait décidément expulsé le rat de son blason.

Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait.

Dans la fable de l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur:

Un manant au miroir prenoit des oisillons.

Le fantôme brillant attire une alouette;

Aussitôt un autour planant sur les sillons

Descend des airs, fond et se jette

Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau.

Elle avait évité la perfide machine,

Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,

Elle sent son ongle maline.

(Liv. VI, fab. 15.)

Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne savait où envoyer:

Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles,

On y trouva difficulté.

L'auberge enfin de l'hyménée

Lui fut pour maison assinée.

(Liv. VI, fab. 20.)

§ II. L, M ET N REDOUBLÉES.

L redoublée, ll, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des deux l mouillées de bouilli, caillou. L'orthographe moderne veut toujours un i au moins avant les deux ll mouillées. Dans l'origine, il suffisait que les ll fussent entre deux voyelles. L'i se mettait ou s'omettait sans conséquence. Paillard s'écrivait sans i, pallars.

Quand li pallars le vit entrer.

(R. du chast. de Coucy, v. 4054.)

Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son confident:

Sire, bien plaire

Vous doit ce mandement, sans falle,

Et vous irez vaille que valle.

(Ibid., v. 6535.)

Sans faille, sans faute.—La double orthographe du mot vaille, dans le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.

Mellor, mervelle, conselle, aparelle, sonnaient avec les ll mouillées.

Car cis aime miols les mellors,

Et tient bas sos piez les piors.

(Partonop., v. 4330.)

«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires (pejores) bas sous ses pieds.»

Et li conselle et loe et prie.

(Ibid., v. 4455.)

Une lanterne atant li baille;

La candelle qui art dedans

N'estaint por orez ne por vens…

Il apparelle son aler.

(Ibid., 4465.)

«A ces mots, il lui remet une lanterne. La chandeille7 qui brûle dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à partir.»

[7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la Picardie.

Partonopeus le voit el vis

N'est mervelle s'il est permis.

(Partonop., v. 7410.)

La chanson de Roland écrit consell, amirall; c'est conseil, amirail, quand suit une voyelle; autrement, conseu, amirau, comme on le rencontre souvent figuré.

C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le féminin elle par deux l, comme aujourd'hui. Les textes les plus anciens écrivent toujours ele; elle, dans l'origine, aurait sonné eille.

La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le plus ancien manuscrit français, le Livre des Rois, écrit toujours femme par deux m, feminam, fem-ne, fem-me. La règle était de répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de prononcer fan-me.

D'animam on fit d'abord aneme, comme d'imaginem, multitudinem, imagene, multitudine, formes constantes dans saint Bernard et dans les Rois. Les Rois écrivent souvent aussi anme; c'est la prononciation la plus voisine d'aneme. La chanson de Roland n'emploie jamais d'autre forme:

Guaris de mei l'anme de tuz périls…

Morz est Rolans: Deus en ad l'anme es cels!…

(St. 173.)

Abélard, dans l'histoire de sa vie:

«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers, de tant mist il plus grant cure que je fusse plus diligenment (diligen-ment) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige plus ardanmant.»

(Trad. inéd. de Jean de Meung.)

D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui, considérez ce passage des Femmes savantes:

PHILAMINTE.

Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

MARTINE.

Qui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?

Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux m dans la seconde syllabe, et de prononcer la gra-mmaire. De ces deux m, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde, ce qui confond tout à fait la gram-maire avec la grand'mère.

Le nom propre Grammont se prononce aussi mal gra-mmont. C'est gram-mont qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent grandmont, en latin grandimons. Le d est tombé d'abord, parce qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux m en une seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en Gramont.

Le mot nenni, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit né-ni; c'est ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, na-ni. Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer nan-ni, en traînant sur la première syllabe.

Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en trouvant plus loin, dans des citations, femme, âme, figurés fame, ame. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des mots femme, âme, remonte très-haut; mais l'autre l'avait certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps après que les mots fame et ame y faisaient exception. Nous serions trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus dans les plus anciennes copies.

Il y a encore des provinces où l'on prononce malhon-nête. Je ne prétends pas que ces sons du fond de la gorge, fan-me, malhon-nête, très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs, nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles primitives.

§ III.
SUPPRESSION DES LIQUIDES.—GRASSEYEMENT.

Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'r et l'l ne sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources: supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait marbre et arbre, par respect de l'étymologie marmor et arbor; mais en parlant, on supprimait la première r, abre, mabre, qui sont restés ainsi chez le peuple. Nous disons encore un candélabre; on le disait ainsi, mais on écrivait candelarbre, arbre qui porte des chandelles ou candelles, candelas:

Et quant il volt aler coucier,

Les candelarbres volt drecier.

(Partonopeus, v. 1697.)

Il arrive même souvent que cette r est supprimée dans l'écriture. M. Méon, dans son glossaire du Roman de la Rose, fait cette note sur le mot chartre:—«Aux Quinze joyes du mariage, on lit geolier chatrin, parce que les anciens ôtaient l'r de plusieurs mots; ils écrivaient quatier, mabre, paler, bone (borne).» (Méon, R. de la Rose, IV, p. 228.) On voit que le grasseyement parisien remonte très-haut.

Garson est le mot gars, avec la forme augmentative italienne one. La Normandie a retenu l'usage de gars, qu'elle prononce gâs, très-long:—Mon gâs;—N'a-vous point vu mon gâs? On prononçait donc aussi gâçon. C'est la prononciation légitime et primitive; il est fâcheux qu'elle soit devenue ridicule, comme il est fâcheux que le féminin de gars, qui ne signifiait d'abord qu'une jeune fille, soit devenu une grossière injure.

Fors, qui est aujourd'hui hors, éteignait également l'r et sonnait fô. La preuve existe dans le mot faubourg, dont la vraie et primitive orthographe est forsbourg;—bourg extérieur, du dehors.—Les gens qui écrivent, abusés par leur oreille et leur ignorance, ont noté faux-bourg. Il n'y a rien de faux dans un faubourg; mais il est situé foras burgi.

Armure se prononçait amure, et souvent on le rencontre figuré ainsi. Anséis frappe Turgis, et lui met au corps l'armure de son bon épieu:

Del bon espiet el cors li met l'amure.

(Ch. de Roland, st. 97.)

Arme et ame se confondant par la prononciation, on ne doit pas être surpris que les copistes aient fréquemment confondu aussi l'orthographe des deux mots, et mis l'un pour l'autre.

Dans le Fabel d'Aloul:

Tel loier a qui ce encharge;

Ma dame n'a soing de hontage.

Évidemment on prononçait enchage sans r.

Arsi, participe du verbe ardre, se prononce encore actuellement en Picardie asi. Le Livre des Rois écrit indifféremment l'un et l'autre:

—«Il volt que d'iloc en avant nuls sun fil ne sa fille al deable ne offrist ne nen arsist.»

(Rois, IV, p. 427.)

—«Il voulut que dorenavant nul en ce lieu n'offrist au démon ni ne bruslast son fils ou sa fille.»

—«E a sa quesine (de Salomon) furent asis chascun jor dis bues gras.»

(Rois, III, p. 239.)

Rue des Arsis;—rue des Asis, des brûlés.

Lard rimait très-bien avec gras:

Car il sait bien que el plus gras

Est tout ades li mieudres lars.

(Le Fabel d'Aloul.)

«Car il sait bien qu'au plus gros cochon se trouve aussi le meilleur lard.»

Mecredi, en grasseyant, bonne prononciation, conforme aux vieux textes, et non mere-credi.

Robert se prononçait Robet:

Estes vous poignant a droiture

Contre lui son bouvier Robet:

Qu'as tu? fait il; qu'as tu, vallet?

(De Constant Duhamel, v. 312.)

—«Voici accourant droit à lui son bouvier Robert: Qu'as-tu, valet? demanda-t-il.»

Ce mot valet, bien qu'on écrivît par abus varlet, ne s'est jamais prononcé autrement que valet, en grasseyant. Il est certain que l'étymologie commandait avant l'l une consonne; mais c'était l's et non l'r, puisque valet vient de vassallettus, diminutif de vassallus. La bonne orthographe est donc vaslet, et c'est celle aussi qu'on rencontre le plus souvent.

L'autre liquide, l, était absolument dans les mêmes conditions.

On prononcera très-bien couple, sans qu'il faille insérer un e muet rapide entre le p et l'l;—coulpe (de culpa) éteignait l'l devant le p et sonnait coupe, comme une coupe, vase.

Le sire de Coucy faisant sa déclaration d'amour à la dame de Fayel:

Dame, pour vous amours sentir

Me fait ses maus à son plaisir.

—Sire, ma coupe nesse mie.

(R. de Coucy, v. 555.)

«Monsieur, ce n'est pas ma faute.»

Nous disons inculpé, on disait au moyen âge encoupé, bien plus raisonnablement, puisque in se traduit d'habitude par en, et u par ou.

Coucy, surpris par Fayel dans le vestibule de la châtelaine, jure qu'il ne venait pas pour elle. Il n'hésite pas à faire un faux serment, à damner son âme pour sauver sa maîtresse:

Et ainsi soit m'ame sauvee

Qu'a tort l'en avez encoupee.

(Coucy, v. 4771.)

Pour qui donc venait-il?—Pour la suivante. Isabelle, dévouée à sa maîtresse, prend tout le déshonneur sur son propre compte:

J'aime trop mieux estre encoupee

Que ma dame en fust diffamee.

(Ibid., v. 3659.)

La locution qu'on reproduit encore quelquefois est donc battre ma coupe, et non pas ma coule-pe.

Le mot sépulcre revient plusieurs fois dans Garin. Il est écrit partout sepucre, sans l.

Ha, sire Abes, por l'amor Dieu merci,

Por saint sepucre, ne faites mie ainsi!

(T. II, p. 250.)

§ IV.
LIQUIDE TRANSFORMÉE OU TRANSPOSÉE.

TRANSFORMATION.—Le grasseyement conduisit à transformer l'r sur le papier, lorsque cette consonne était suivie d'une l; car alors l'r se changeait elle-même en l. Ainsi en avaient usé les Latins dans pellucidus, pellego, etc.

On écrivait donc parler, merle, ou, comme l'on prononçait, paller, melle.

Le héros du fabliau d'Auberée la vielle maquerelle, était célèbre dans le pays de Compiègne et même au delà:

De sa valor, de sa largesse

Palloit l'en jusqu'en Beauvoisin.

Palloit l'en, parlait on, on parlait.

Notre jaloux, dit Auberée au jeune amant, garde bien sa femme; mais

Ja ne la saura si garder

Que ne vos face lui paller.

Le nom propre Charles se prononçait Châ-les, qu'on a plus tard écrit Chasles. Charlemagne est souvent écrit Challemagne, Challes, Challon, Challot, pour Charlon, Charlot: l'écriture usait indifféremment des deux orthographes:

Challot, Challot, biauz doulz amis…

Challoz en est venuz au bois…

Charlot, se Diex me doint sa grace…

Hom n'en auroit pas, samedi,

Fait Charlos autant au marchié.

(Rutebœuf, De Charlot le Juif.)

Merlin se prononçait Mellin;—Merlot, diminutif de Merlin, Mellot.—«Le dit de Merlin-Mellot.» Prononcez de Mellin-Mellot.

Il y a, en Normandie, un château de Chantemelle; c'est Chante-Merle. La prononciation induisit à écrire Chantemesle. C'est mal à propos.

Orsignot, melle ne mauvis,

. . . . . . . . . . . . . . . . .

N'estoit si plaisans a entendre.

(Le lai de l'oiselet, v. 85.)

«Rossignol, merle ni alouette, n'était si agréable à entendre.»

Un merlan se prononçait un mellan. Dans le fabliau de saint Pierre et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer, proposer une partie de dés au jongleur commis à la garde des chaudières: Hélas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.—Mets des âmes au jeu, répond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer d'affaire les pauvres damnés, comme de fait il y réussit:

Dist li jougleres: C'est a droit.

Lors jete deseur le berlenc.

—Cis cops ne vaut pas un mellenc,

Dist saint Pierre; perdu l'avez.

(Barbaz., II, 195.)

L'auteur de ce joli fabliau était Picard. Le peuple d'Amiens prononce encore un mélan.

De même le verbe hurler sonnait huller.

Dans le Renart contrefait, par Jacquemars Gielée, Renart, voyant sa propre image reflétée dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commère Hersent:

Lors a hullé une grant foiz.

Roland, traversant une forêt, entend au loin la chasse du roi:

Les veneors du roy oï priser, corner,

Et les chiens d'altre part et glatir et usler.

(Gerard de Viane, v. 155.)

La rue du Grand-Hurleur est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye Saint-Germain (1450), rue de Hulleu;—rue de Hurleur. Lebœuf a prétendu que le nom de cette rue devait s'écrire Hue-le, parce qu'il y avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi le peuple huait tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse imagination!

Pourquoi écrivons-nous un chambellan, sinon par la tradition de la prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs chamberlan, ou chambrelan, cambrelanc, etc…

Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du Petit Jehan de Saintré, le Télémaque du XVe siècle, nous apprend, au chapitre II, que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trépas de feu monseigneur son mari, «ne se voult remarier pour quelque occasion que ce feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les histoires romaines, qui sont les suppellatives de toutes, font tant de glorieuses mencions.»

Mellusine est pour Merlusine ou plutôt mère Lusine, mère des Lusignan, dont le nom se prononçait Lusinan, témoin ce passage et une foule d'autres de la chronique mal à propos intitulée Chronique de Rains: «Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre de Surie, et estoit mariee à monsignor Guion de Lusinan.» (P. 18.)

Quant à la fée Mellusine, qui épousa Raymond de Lusignan et fut la tige d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de son château, poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en commun proverbe: des cris de Mère Lusine. L'Académie prescrit de dire: cris de Mélusine. Madame de Sévigné écrit Mellusine par deux l.

TRANSPOSITION.—On usait souvent aussi de la seconde ressource quand l'r suivait une voyelle, étant suivie elle-même d'une consonne; c'était de la transposer en avant de la voyelle. On écrivait formage, à cause de forma, formago, formagium (Du Cange), mais on prononçait fromage;—ferpes (ferpatæ vestes, habits troués, effiloqués, guenilles), et on prononçait frepes, d'où freperie, friperie.

Apres ne doy oublier mie

Saint Seurin, pour la ferperie

Qui est achatée et vendue

En son carrefour.

(Le Dit des Moustiers.)

On dit encore en Picardie flepes, par la substitution d'une liquide à l'autre. Aller à flepes, c'est porter des guenilles. Un manteau efflepé.

Nos pères faisaient fourmi du masculin: li formiz. Le peuple dit toujours un fremi.

Pormener ou pourmener, sonnait proumener.

Quant la porcession fut hors du grant moustier,

Felix par la main destre a pris le chevalier.

(Le Dit des trois Moines.)

C'est la procession.

Furetière témoigne qu'on disait autrefois porfil (contour), au lieu de profil; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit porfil. Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe siècle:

Li surcoz fu toz a porfil

Forrez de menuz escureax.

(D'Auberée la vielle maquerelle.)

«Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil.»

Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la prononciation, qui a toujours été profil.

Fremer, défremer, pour fermer, défermer, se dit encore en Picardie:

En la grange le moine, si li a defremée…

L'ostesse s'emparti, à la clef frema l'huis.

(Le Dit du Buef.)

—«Que vous dirois jou? la pais fu faicte et confremée.» (Villehard., p. 185.)

Dexter a fait dextre, et sinister, senestre. On prononçait dêtre et senêtre, comme fenêtre. L et r étant deux liquides, ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières; cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit, au lieu de dêtre, drète. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé le masculin dret, que l'on a écrit plus tard droit, droite; et voilà comment droit dérive de dexter, par métathèse ou transposition.

Faible vient de même de flebilis, et a existé sous la forme floible (flouèble). Dans le Livre des Rois, dans saint Bernard, dans les Moralités sur Job, on ne rencontre jamais que floibe, afloibir; floibeteit, pour faiblesse, de flebilitas. Jean de Meung, dans sa version d'Abélard, n'emploie jamais que floibe; le roman de Berte aus grans piés nous montre déjà ce mot avec deux l, dont la seconde seule a survécu:

Mais elle avoit el bois receu trop male rente

Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente,

Si que ne pot mengier, tant fu et floible et lente8.

(Berte aus grans piés, p. 72.)

[8] Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas différer, bien qu'elle soit anticipée et hors de la matière que nous traitons en ce moment.

La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier receu en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le second, é-u, avec diérèse, c'est-à-dire séparation des voyelles.

J'espère faire voir plus loin que la langue française, dans l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononçait é-u, vé-u, bé-u, recé-u, etc., etc.

La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits, qu'à en limiter l'étendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence et subsistaient ensemble.

Observons donc, puisque l'occasion s'en présente, que Adenes, l'auteur de Berte aus grans piez, était contemporain de S. Louis; qu'ainsi, dès le XIIIe siècle, la diphthongue commençait à s'établir pour le participe passé en u. On la faisait ou on ne la faisait pas, selon le besoin.

Théodore de Bèze, en 1584, nous apprend que de son temps on conservait religieusement l'habitude de la diérèse dans le pays Chartrain et dans l'Orléanais, comme fait encore le peuple de Paris pour le seul participe eü.

Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en u, et prononcé Diu, fiu, du fu, le liu, les yus. Or, l'influence picarde ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre considérable de poëtes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a fini par prévaloir.

Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de Brabant, Henri III, vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en ressentir.

Saint Sulpice est appelé par le peuple saint Suplice, et c'est comme l'écrit l'auteur du Dit des Moustiers de Paris:

Apres, saint Pere du sablon

Et saint Souplis i assemblon.

Un brelan s'est d'abord écrit un berlan, un berlenc (le c euphonique):

Un berlenc aporte et trois dés

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lors jete dessus le berlenc:

—Cis cops ne vaut pas un mellenc!

(De S. Pierre et du Jongleur.)

On prononçait un bellan, comme un mellan, ou bien plutôt un brelan, parce qu'il était facile et doux de reporter l'r de berlan, ce qui ne se pouvait faire pour merlan.

Berbis, formé de vervex, est devenu brebis. Les anciens textes du XIIe siècle, saint Bernard, les Rois, écrivent toujours berbis. On n'a jamais prononcé que brebis.

Et bergier, par la même raison, se prononçait breger.

Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves chevaliers:

Il n'i vint pas comme villain bregier,

Mais comme prou et vigoureux et fier.

(Garin, t. I, p. 133.)

Il existe un nom propre Bregé;—c'est Berger.

Héberger, hébreger:

Et sachiez bien que nul escamp

Ne querrons de vous hebregier,

Que ne semblez mie bregier.

(La Violette, p. 79.)

—«Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus essoigne tenu que tu… ne l'eusses hebregié et recueilli?» (Villehard., p. 196.)

Un des plus curieux exemples de la transposition de l'r se trouve dans la chanson de Roland, où le nom de la province de Frise est toujours écrit Fizer; mais on est averti par la rime:

Li reis serat as meillors pors de Fizer

S'arrere guarde aurat detres sei mise.

(St. 43.)

On voit ici l'r avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot Fontevrault (Fons Ebraldi), qu'on prononçait, du temps de Louis XIV, Frontevault. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y avait pas ici nécessité absolue, l'r étant aussi bien liquide après le v qu'après l'f; mais comme l'f est plus forte, l'r s'y appuie mieux.

C'est le même motif qui a changé boucle en blouque:—«… La grant espée de parement du roy, dont le pommeau, la croix, la blouque… estoient couverts de veloux azuré.»

(Monstrelet, III, fol. 22, 1572.)

Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot spiritus, comme il n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder d'un e et d'éteindre ensuite l's dans la prononciation, en donnant à l'e le son fermé.—On supprimait la terminaison latine.

Cela produisit le mot espir, qui est la forme écrite la plus ancienne, la seule à peu près qu'on rencontre dans les textes du XIIe siècle, et qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant.

—«Cis filh vivent dedans par espir ki defors muerent par char.» (Job, 504.)

«Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la chair.

—«La splendors del Saint Espirs.» (Ibid., 513.)

Mais on transposait l'r, et l'on prononçait comme bientôt on l'écrivit, esprit.

Amis, de part le Saint-Espir,

Tos tes voloirs veuil accomplir.

(De S. Pierre et du Jongleur.)

«De par le Saint Epri—tous tes vouloirs veuil accompli.»

Fierte vient de feretrum. D'après les règles précédentes, vous prononcerez fetre, ie valant é accentué, et l'r se transposant après le t:—La fetre de saint Romain. Ce mot se rapproche de feretrum bien plus que fiere-te.

Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'r pour fuir deux consonnes consécutives, persiste à nommer un épervier, un éprevier. C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni hirondelle:

Plus est isnels qu'eprever ne arunde.

(Chans. de Roland, st. 115, v. 10.)

L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans la blâmer ni l'approuver; mais Ménage, de son autorité privée, décide que épervier est la seule prononciation légitime. C'est dans ses Réflexions sur la langue françoise, dans ses Observations il s'était contenté de dire:

«Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) s'appelle épervier, par corruption pour épreuvier, ou par allusion à un épervier, à cause qu'il doit voler et voler viste comme un épervier, en portant et rapportant les épreuves. Et à ce propos, il est à remarquer que nos anciens disoient éprevier, au lieu d'épervier.» (Obs., p. 336.)

Tout le génie étymologique de Ménage brille dans cette conjecture sur l'épreuvier, qui vole comme un épervier.

De verus on a fait voir, qu'on prononçait vouére, quand l'r finale était suivie d'une voyelle: voir est, verum est. Mais quand le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver l'r à la fin, ce qui eût ajouté un e muet et donné deux syllabes au lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'r en parlant, et, tout en écrivant voir, on prononçait vroi, vroué, et finalement vrai.

Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans

Ce que vo mere dist, car elle est voir disans.

(Les quatre fils Aymon, v. 138.)

Car elle est vré disant, et non voire disant, qui romprait la mesure.

La broderie fut inventée pour orner le bord d'un vêtement. Border, broder, c'est le même mot; l'un est le mot écrit, l'autre le mot parlé.

On écrivait poverté à cause de paupertas, mais on prononçait povreté:

Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté

Ne puis veoir riens de lor poverté.

(Ogier, v. 7590.)

Verté, contracté de vérité, prononcez vreté.

Quand l'empereur entendi la verté.

(Ogier, v. 424.)

La ferté est par syncope pour la fermeté; firmitas, dans la basse latinité, est une forteresse. La Ferté-Milon, la Ferté-sous-Jouarre, c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en écrivant la Ferté par respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme aujourd'hui, la Fereté en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de syncoper Fermeté? On prononçait la Freté, et il est arrivé quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi: l'auteur du Roman de Gaydon dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la noble forteresse de Hautefeuille:

Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez,

Et Haute foille, celle noble Fretez.

(Intr. du Roland, p. 24.)

«Sien fut Montaspres, il en tint les héritages, et Hautefeuille, cette noble ferté.»

Liber, libre; libertas, libreté, quoiqu'on écrivît liberté.

Virtus, vertu, c'est-à-dire vretu.

Tremper vient de temperare, l'r transposée pour faciliter la syncope. Les vieux romans parlent souvent de tremper une harpe, c'est l'accorder. On accorde encore les pianos par tempérament, c'est-à-dire en tempérant les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder avec une justesse mathématique.

Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite, figurant er où il fallait re selon l'étymologie, et vice versa:

Li quens Rolians Gualter de luing apelet9:

Pernez mil Francs de France nostre tere.

(Chanson de Roland, st. 63.)

[9] t euphonique, muet.

«Le comte Roland de loin appelle Gautier: Prenez mille Français, etc.»

Il fallait écrire prenez, puisque la racine est prendere.

Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du IVe siècle. Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l's, perdait souvent sa force, et que les plus anciens poëtes latins, et maxime vetustissimi, la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il cite de Virgile, ponite Spes sibi quisque suas, que l'on prononçait ponite 'pes; sans quoi l'e de ponite fût devenu long.

Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complétement d'accord avec la logique, et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses dernières conséquences.

Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est qu'on la retrouve dans Homère. Homère fait brève la voyelle suivie de st, sk, évidemment en ne tenant pas compte de l's dans la prononciation:

ΠολυσταφυΛΟΝ Θ' ἹΣΤΙαιαν

(Iliad., II, v. 537.)

ΟΥΔΕ ΣΚΑμανδρος ἔληγε τὸ ὃν μένος, ἀλλ' ἐτὶ μᾶλλον…

(Ibid., XXI, v. 305.)

ἈΛΛΑ ΣΚΑμανδρος

(Ibid., v. 124.)

Et dans l'Odyssée:

Πέλεκυν μέγαν, ἨΔΕ ΣΚΕπαρνον10.

[10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320.

Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour l'œil, il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le sigma: Ἱτίαιαν,—ἀλλὰ Κάμανδρος—ἠδὲ κέπαρνον

Catulle a dit de même, Undă Scamandri. Si l'on doute que l'assertion de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste d'anciens poëtes latins cités dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrèce, les fragments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du langage. De leur temps, l's suivie d'une autre consonne s'effaçait non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture:

Volito vivu' per ora vivum.

(Ennius.)

Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum!

Bellipotentei' sunt magi quam sapientipotenteis!

(Id., Ex Annal., VI.)

Tum mare velivolum florebat navibu' pandis.

(Lucrèce, V.)

Majorem interea capiunt dulcedini' fructum.

(Ibidem.)

Nec molles opu' sunt motus uxoribus hilum.

(Id., IV.)

Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage général11. L'archaïsme, comme chez nous, y passe pour une faute ou pour une licence.

[11] Le sæpe stylum d'Horace devait se prononcer sæpe 'tylum, et ce vers de Virgile,

Inter se coiisse viros et decernere ferro.

(Æneid., XII, 709.)

serait mieux écrit:

Inter se coiisse viro' et decernere ferro.

Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer cernere à decernere; rien ne les y autorisait, que leur embarras de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'élision de viros sur et.

La question du sigmatisme, tant controversée par les érudits, est au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne sont qu'une affaire d'orthographe.

Au Xe siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses disciples anglais que dans Deus summus la première s disparaît, afin d'éviter le sifflement: «Inter duas etiam partes cum s præcedit, ut Deus summus, ne nimius sibilus fiat, prior s sonum perdit.»

(Quæst. grammat., ap. Maio, Bibl. Vaticana, t. V, p. 337.)

Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute, puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment se retrouvent-elles à l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles en deviennent un caractère essentiel? La réponse est facile: Le latin s'est transmis dans les Gaules par l'armée, par les soldats. Le peuple de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler littéraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius.

Voilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère jusqu'aux trouvères de la langue d'oui, en traversant toute la poésie latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur.

CHAPITRE II.

Table des matières

De la consonne simple, et surtout de la finale.—Observation sur la finale des pluriels.—Deux consonnes finales.—Preuve par les rimes en i.

§ Ier.

N'est-il pas ridicule que nous prononcions aimer, jouer, louer, comme aimé, joué, loué, et que nous fassions sentir la finale r dans courir, mourir, jouir? Le peuple n'a pas accepté cette inconséquence: il continue à dire à l'infinitif, couri, mouri, queri, joui. Il a raison.

RÈGLE.—On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait y avoir à cette règle une seule exception; car elle est la conséquence immédiate de celle des consonnes consécutives. Supposez en effet qu'on prononce avec l'r finale courir, mourir; vous retombez aussitôt dans l'inconvénient qu'à tout prix on avait résolu d'éviter, deux consonnes de suite. Courir fort, mourir bientôt, dans la prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de cet e muet qu'on écrase, et qui obscurcit notre langage d'une multitude de sons sourds, rudes et confus.

Une autre conséquence, c'est que la plupart des mots avaient deux terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et qu'il existait, dans tel ou tel cas donné, deux prononciations pour une seule orthographe. Par exemple, on prononçait l'infinitif du verbe aimer comme le participe passé, comme nous faisons aujourd'hui; et l'on eût dit, en faisant sentir l'r,—Aimer éternellement.

Je rappellerai ici un passage de Théodore de Bèze, que j'ai déjà cité; mais il est important: «Une consonne finit-elle un mot, elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout entière comme un seul et unique mot.» (De Fr. ling. recta pron., p. 10.)

Th. de Bèze ne parle que du cas où le second mot commence par une voyelle; mais il a fallu prévoir aussi le cas où il commencerait par une consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser la phrase entière comme un seul mot, on a pratiqué, sinon formulé, cette loi de n'articuler jamais de consonne finale.

Cette consonne doit donc être considérée comme n'appartenant pas dans la prononciation au mot qui la traîne après soi sur le papier, mais plutôt au mot subséquent. C'est une espèce d'en-cas réservé pour les besoins de l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux voyelles. Son rôle est d'être présente quand on a besoin d'elle, et de s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin.

Une objection toute naturelle se présente: d'après cet arrangement, tout mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que je le prétends.

Je réponds que cela n'a plus lieu, mais que dans l'origine, et je le ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantôt étymologique, tantôt intercalaire, quand l'étymologie n'en fournissait pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont été recueillies et fixées par l'écriture, les autres ont été omises arbitrairement, au hasard; et que ces omissions, par l'influence inévitable de la langue écrite sur la langue parlée, ont introduit à la longue cette immense quantité d'hiatus qui défigurent notre prose, et ont fini par rendre la poésie à peu près impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans anticiper sur cette matière, je reviens aux finales, qu'il faut passer rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les inconséquences modernes.

B.

Il n'y a rien à dire du b. Comme finale, il n'a jamais été employé12. C'est une labiale trop molle; on se servait de sa forte le p, sur lequel la terminaison s'appuie mieux.

[12] Bien entendu, il n'est question ici que des mots français, et non de ceux qu'on a importés d'Allemagne ou d'Angleterre.

C.

Bec. On ne disait pas le beque d'un oiseau, mais le bé; témoin le mot béjaune, si fréquent dans Molière, et que les anciennes éditions écrivent encore bec jaune. Laissez-moi lui montrer son béjaune, lui montrer qu'il est né d'hier, et manque de jugement et d'expérience autant que ces jeunes oiseaux qui ont encore le bec entouré de jaune.

Sec sonnait sé, aussi bien que sel, en sorte que siccus et salis se confondaient pour l'oreille. Aussi, dans le Dit des rues de Paris, la rue de l'Arbre-Sec est-elle inscrite rue de l'Arbre-Sel, absurdité qui s'explique tout de suite par la prononciation: c'était toujours la rue de l'Abre Sé. Le copiste, peu soucieux de l'étymologie, n'a vu qu'une chose, l'avantage de rimer plus richement à l'œil:

En la rue de l'Arbre-Sel,

Qui descent sur un beau ruissel.

Si l'abbé Lebœuf eût songé à la prononciation, il n'eût pas été forcé de recourir à cette conjecture, que l'Arbre-Sel était peut-être pour l'Arbrissel: rue de l'Arbrisseau.

On fait aujourd'hui sonner bien fort le c final de mameluc, comme s'il y avait Mameluque; cet abus date du XIXe siècle, car, du temps de Voltaire, on prononçait mamelus:

Contre les mamelus son courage l'appelle.

(Zaïre, III, sc. 1.)

Toutes les éditions imprimées du vivant de Voltaire, et l'édition de Kehl, portent mamelus; et la tradition de cette prononciation s'était conservée au Théâtre-Français, que la barbarie à la mode envahit déplorablement chaque jour.

Nous prononçons encore estomac sans faire sonner le c, non plus que dans porc, ni dans porc-épic. Porc-épique, comme quelques-uns affectent de dire, s'entendrait tout au plus du sanglier d'Érymanthe, ou du cochon rôti dont Ulysse fut régalé chez Eumée.

C au milieu d'un mot, devant une voyelle, s'adoucissait en g par la prononciation: segond, de secundus. Les Latins disaient de même quingenti pour quincenti. Au contraire, ago faisait actus, et non agtus, la dureté du t ne pouvant s'allier à la mollesse du g.

C se rencontrant dans un mot suivi d'un t, laisse dominer le t, ou plutôt se transforme pour renforcer ce t:

Belle dottrine met en lui

Qui se chastie par autrui13.

(L'Hostel de Cluny, p. 128.)

[13] S'instruit par l'exemple d'autrui.

On écrivait pacte, et l'on prononçait patte. Apactir (sens analogue à affermer), apatir, tenir en apatis:—«Laquelle cité un pauvre soudoyer Bourgognon, nommé Pernet Braset, tenoit en apatis, le roi estant dedans.»

(Olivier de la Marche, liv. I, ch. 3, p. 124, édit. de 1567; Gand.)

C'est pourquoi quelques scribes mettaient ct où l'étymologie demandait deux tt. Par exemple, dans les Mémoires de Jacques du Clercq, mettre, remettre, promettre, sont toujours écrits mectre, remectre, promectre. (Édit. Buchon). La différence n'existe que pour l'œil.

D.

(Voyez le chapitre des consonnes euphoniques intercalaires.)

F.

F finale précédée d'un é tombait, et l'é sonnait fermé.

Chef sonnait ché, comme clef, de clavis, n'a pas cessé de sonner clé. Chef-d'œuvre, Chédeville (nom propre, pour chef-de-ville).

Lor vont trancher les chés des bucs14.

(Benoît de Sainte-More, v. 2243.)

[14] Des bustes. Le c indique l'étymologie bucha, truncus, stipes (cf. Ducange), plutôt que bustum, qui est du bon siècle.

La veissiez tant decouper!

Tant chés fendus en deux meitiez!

(Ibid., v. 5148.)

Si Charlemagne ne s'enfuit au plus vite, dit l'amiral Baligant, le roi Marsile va être ici vengé: j'en livrerai la tête (de Charlemagne).

Li reis Marsile enqui serat venget:

Par sun puing destre en livrerai le chés.

(Ch. de Roland, st. 196, 20.)

On écrit toujours chef, et l'on commence à n'écrire plus que clé. On peut encore mettre en vers chef auguste; on n'y peut plus mettre bailli arrogant, qu'on eût écrit jadis baillif arrogant, de baillivus.

Le peuple persiste à dire un habit neu;—il a fait adopter à la bonne société le bœu gras. Un bœufe et un habit neufe sont aussi barbares qu'un homme veufe, la soife, les Juifes, etc.

Dans la Chace dou cerf:

Dois tu crier: Appelle! appelle!

Le cuir trousse derriere toi:

N'est pas merveille se t'as soi.

(Jubinal, Nouv. recueil, I, p. 169.)

Tous les anciens manuscrits écrivent les Juis; c'est comme le prononçait Regnier, qui fait rimer ce mot à ennuis:

… J'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis,

Me voir à Rome pauvre, entre les mains des Juifs.

(Sat. VIII.)

L'f finale se change, devant une voyelle, en sa douce v. Chef, chevet; neuf, neuve; Juif, Juive. C'est pourquoi l'on prononce neuv hommes.

G.

On le rencontre aux premières personnes de l'indicatif: Ving, tieng, etc.:

Contre-val rue de la Harpe

Ving en la rue S. Seuering.

(Guillot de Paris, le Dit des rues.)

Beau fils, ce tieng a grant savoir

Que faciez trestoz son vouloir.

(Partonopeus, v. 3913.)

G représente ici le pronom je: Vins-je? tiens-je?

Mais il est marqué souvent où il n'y a point d'élision, ni de pronom de la première personne: ainsi, à la fin de saint Sevring, et d'une foule d'autres mots, ung, loing, soing, besoing, tesmoing, etc., etc., où l'étymologie ne justifie pas sa présence. C'est un des nombreux abus d'un temps où il n'existait point de code pour la grammaire ni pour l'orthographe.

Il faut observer que le g final parasite ne se rencontre pas dans les manuscrits d'une très-haute antiquité. Il se montre au XIVe siècle, devient plus fréquent au XVe, et le XVIe l'a prodigué; car la pédanterie des consonnes inutiles a été le caractère de cette époque. On croyait, en surchargeant l'écriture, étaler une grande érudition d'étymologies.

Nos pères avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de leurs mots. Ils écrivaient sanc par un c, et nous disons encore du sanc humain, quoique nous écrivions sang avec un g, à cause de sanguis. Devant une liquide le g reparaissait: sanglant, sanglot.

Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prévaloir. Ainsi dans Magdelaine il s'efface devant le d.

H.

L'h ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper.

C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue.

L'emploi le plus clair de l'h dans notre vieille langue, c'est d'avoir marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en une diphtongue. Par exemple, Loherain; Loheraine.

Loherane ont et Ardane escillie.

(Ogier, v. 10784.)

Mes sires est li Loherains Garin.

(Garin, II, p. 270.)

Prononcez comme Laurain, comme dans Hohenlohe, l'au si long qu'il compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en Lorraine.

Quant à l'h aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même, elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: honnête, habile, homme, honneur, humble, habitude, héritier, etc., etc., se passeraient parfaitement de l'h initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: huile, d'oleum;—hermite, d'eremita;—haut, de altus;—huit, d'octo, etc.

La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on l'h dans héros, et pas dans héroïque ni dans héroïne15? Pourquoi dans huit et pas dans dix-huit? Le Livre des Rois écrit partout uit, dise uit, comme nous prononçons encore aujourd'hui:

[15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les héros avec les zéros et les hérauts d'armes. Ménage n'approuve que la moitié de cette excuse.

—«Uit ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (Rois, IV, p. 422.)

—«Dise uit anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.)

La chanson de Roland met oidme pour huitième. Benoît de Sainte-More, uitme:

En l'uitme, si cum nos lisum,

Le jor de s'expiation.

(Chron. des ducs de Normandie, v. 7022.)

«Dans le huitième jour, comme nous lisons.»

E si cum l'estoire remembre

Dreit à l'uitain jor de décembre.

(Ibid., v. 4281.)

Tant ont alé qu'a l'uitme nuit

Sont en Salence od grand deduit.

(Partonopeus, v. 6165.)

Et pres d'uit jor i sejournerent.

(Barbaz., I, p. 102.)

Nous disons le huit, le huitième; c'est du caprice, et ce caprice est encore bien plus frappant dans le mot onze, que nous aspirons, sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'h. Vers les onze heures, au onzième siècle, se prononcent comme s'il y avait les Honze heures, au Honzième siècle. Nos pères ne soupçonnaient pas ces étrangetés. Ils figuraient haut avec ou sans h; mais s'ils en écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le montre ce passage de Benoît de Sainte-More:

Dit li reis: Queu baronie,

Quel haute gent de Normandie.

(T. II, p. 143.)

Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'h de haut; notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre:

Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure

Daigner tirer mon ame en telle haultesse,

Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!

(Le Miroir de l'ame pecheresse, p. 22.)

Oyez qu'il dit: O invincible haultesse…

(Ibid., p. 68.)

O admirable hautesse,

Grace nous te rendons.

(La Nativité de J. C., p. 166.)

La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549. Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point aspirer l'h dans haut, hautesse. Théodore de Bèze, en 1583, signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates (purgatis auribus). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne, à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce en ault, l'autesse, l'aquenée, l'azard, les ouseaux.» (De Ling. fr. rect. pron., p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des mots où l'h est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les langues se modifient dans les sphères élevées.

Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des raisons d'aspirer l'h; par exemple, dans haine16, honte, etc. Cependant on lit fréquemment, dans le Livre des Rois, jo l'haz,—je le hais.

[16] Ménage dérive haïr d'odire, «vieux mot inusité, pour lequel on a dit odisse.» (Observat., p. 185.) Cela paraît au moins douteux. L'Académie range haïr parmi les mots qui ne viennent pas du latin (voyez l'art. H); elle y joint hâbler, hasard, hâter, happer, etc., qui tous aspirent l'h et sont modernes.

K.

Il n'y a rien à dire du k comme finale, puisqu'il ne paraît jamais à la fin d'un mot.

Mais il est fréquent comme initiale, et beaucoup plus fréquent qu'on ne le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la notation par ch était pour le langage identique à celle du k. On employait indistinctement l'une ou l'autre: le même manuscrit écrit carles, kalles; karlemaine, challemaine; charlon, carlun, kallon.—C'est ainsi que le nom propre Callot est le même que nous voyons écrit Charlot.

Nous prononçons aujourd'hui chaud, qui vient de calidus; nos pères écrivaient chalt, et prononçaient caud.

Chambre, de camera, est aussi souvent écrit cambre;—chanson, canson;—charn, carn (carnem), aujourd'hui chair;—chaîne, de catena; chastier, de castigare; chien, de canis; chaïr, de cadere; chaste, de castus; chanoine, de canonicus; charbon, de carbo; chanut, aujourd'hui chenu, de canutus; chape ou cape, de caput; tous ces mots, et une multitude de semblables, se rencontrent figurés par ch, c ou k, et les trois formes, je le répète, dans le même manuscrit. En rapporter des exemples serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la chanson de Roland, ou le Livre des Rois, ou le premier texte venu du moyen âge. Les plus anciens sont toujours les meilleurs.

La valeur attachée actuellement à cette notation ch est moderne, on peut en être sûr.

Rien ne l'autorise que l'imitation des étrangers, puisque l'étymologie prescrit partout le son rude du k.

La Picardie, qui a tant fourni à la langue française et à la littérature du moyen âge, a retenu la prononciation originelle du ch. Elle dit un kien, la bouke, une mouke, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler les libertés de la langue picarde, aussi compromises, hélas! que celles de l'Église gallicane; ce qui n'empêche pas la Picardie d'avoir aussi de son côté le droit et la raison, si l'usage est contre elle.

Car pourquoi prononcez-vous de même le cœur d'un homme et le chœur d'une église? Comment n'êtes-vous pas choqués de prononcer un choriste? d'avoir l'adjectif charnel et le substantif carnage, qu'on écrivait charnage autrefois? On emploie aujourd'hui des charpentiers; on ne connaissait jadis que des carpentiers, comme vous l'atteste le nom propre, témoin irrécusable. Avouez qu'un char fuyant dans la carrière est une inconséquence; les Picards n'ont point à se la reprocher, qui disent un kar et une karette. On se croit dans le bon chemin, parce qu'on suit la mode; ce sont les Picards qui sont dans le bon kemin (caminus, Du Cange), parce qu'ils suivent l'étymologie et les coutumes de nos pères.

Les notations cu, qu, équivalaient au signe k. Queux, cuider, cuisine ou quisine, étaient prononcés keux, kider, kisine, et le plus souvent même figurés ainsi. La distinction du son de l'u dans ce groupe, date du milieu du XVIe siècle seulement. Elle fut introduite par les ecclésiastiques, non sans résistance; car on cite un bénéficier qui fut dépouillé de ses bénéfices pour s'être obstiné à garder l'ancienne mode, et à prononcer kiskis et kankan, pour quisquis et quanquam. On sait la part que prit dans cette ridicule affaire le malheureux Ramus: il tenait aussi pour kiskis. Bien que ses adversaires aient triomphé, grâce à l'adresse qu'ils eurent de mettre le roi et le parlement de leur côté, l'on prononce encore aujourd'hui ki, kelle, et un kidan (quidam). Quem sonnait kem, ou plutôt kan. Nous nous en souviendrons plus tard, quand nous rechercherons l'étymologie de péquin.

L.

Les syllabes al, el, ol, sonnaient isolément ou suivies d'une consonne, au, eu, ou; suivies d'une voyelle, comme aujourd'hui, ale, ele, ole.

Ainsi les mots finissant par l'une des trois avaient double terminaison, selon l'occurrence.

On disait vau, chevau, mau, Vaufleury, chevau-léger, Maupertuis; et l'œil voyait, Valfleury, cheval-léger, Malpertuis. Mais on prononçait Val antive ou Val ancienne17, cheval agile, etc.

[17] Val était féminin. C'est sans doute la finale masculine au qui a conduit au changement de genre.

On écrivait indifféremment par al ou par au.

Cil auront les meillors cevals,

Les plus corans et les plus beaus.

(Partonop., v. 7290.)

Juvénal sonnait Juvénaus.

Juvenaus nous an dit tot voir.

(Dolopathos, p. 371.)

«Juvénal nous en dit tout vrai.»

Quel, tel, mortel, sonnaient queu, teu, morteu.

—«Si cum li dux maria sa seror au comte de Bretaigne, et queus eirs (quels hoirs) elle en out.» (Chron. des ducs de Normandie, II, p. 415.)

Devant une voyelle, l'l reparaissait:

A teu joie et a tel honor.

(Ibid., II, p. 127.)

… Fait li reis: Queu baronie,

Quel haute gent de Normandie…

(Ibid., II, p. 413.)

Queu diable!… que le fréquent usage a maintenu, est pour quel diable!… exclamation suivie d'une réticence, comme qui dirait: Quel diable est-ce là? Quelques-uns écrivent mal à propos: que diable!

Le peuple conserve avec soin queuqu'un et queuques un. Dans le dernier, l's finale est la marque euphonique du nominatif.

Dans la Chanoinesse de Vergy:

Ele parla un jor a lui,

Et mit a raison par mots teux:

Sire, vos estes biax et preux.

(Méon, Fabliaux, IV, p. 329.)

Ne sai quel chose trainoient.

(Dolopathos, p. 257.)

Prononcez: Queu chose traïnoient.

Il n'y a jamais d'incertitude sur al et ol. Je crois bien que dans l'origine il n'y en avait pas davantage sur el: chapel, tonel, martel, sonnaient chapeu, toneu, marteu, d'où sont venus plus tard chapeau, tonneau, marteau. Le ciel s'est prononcé d'abord le cieu, et cela s'accorde parfaitement avec le pluriel actuel. Mais il est sûr qu'avant d'arriver au son au, cette finale el (eu) a passé par é.

S'il y a un mot que l'usage quotidien ait dû, ce semble, maintenir inaltéré, c'est assurément le mot ciel. Cependant ouvrez Rabelais au chapitre IX de Gargantua; il parle de ces glorieux de court, de ces transposeurs de mots, qui composaient des rébus, «faisant pourtraire ung lict sans ciel pour ung licencié.»

«Qui sont, ajoute Rabelais dans sa sainte colère, homonymies tant ineptes, tant fades, tant rustiques et barbares, que l'on debvroit attacher une queue de regnart au collet, et faire ung masque d'une bouze de vache, a ung chacun d'iceulx qui en vouldroient d'ores en avant user en France, après la restitution des bonnes lettres.»

Cela semble un peu rigoureux; car enfin vous voyez qu'on peut tôt ou tard extraire d'un rébus quelque chose d'utile. Sans le rébus du licencié, comment pourrait-on prouver, contre l'usage et la vraisemblance, l'ancienne prononciation du mot ciel?

En vertu de la même déviation, quel, qui primitivement avait sonné queu, sonna qué. Le peuple dit indifféremment queu bel homme, ou qué bel homme. Mais qué est la seconde forme, la forme du XVIe siècle; c'est l'acheminement à quel.

L'o suivi d'une l était soumis aux mêmes conditions que l'a et l'e.

Col, mol, fol, sonnaient cou, mou, fou. Le nom propre Rollon, par abréviation Rol, sonnait Rou: le roman de Rou. Arnold, nom germanique, s'est francisé dans Arnould.

Aujourd'hui, que l'ignorance de la langue et de son génie fait des progrès si rapides, on prononce, sans être ridicule, un colle, un solle. On dira bientôt un lit molle, un homme folle.

On écrivait chol, de caulis, et l'on prononçait chou. Fallot, continuellement obsédé de ses visions de déclinaisons, et pénétré d'une foi robuste dans la fidélité de l'orthographe du moyen âge,—temps où personne ne soupçonnait pas plus la chose que le mot,—Fallot enregistre gravement la forme chol pour le régime singulier, et chous pour le régime pluriel. Il cite en preuve «dessous un chol,» et «dessous des chous,» du roman de Renart. (Recherches, etc., p. 120.)

J'aurai à reparler de ce genre de preuves qui consiste à ne montrer que les exemples à l'appui de notre système, et à cacher ceux qui le renverseraient.

Fallot n'avait qu'à jeter les yeux sur le fabliau d'Estula, un des plus connus du recueil de Barbazan; il y aurait lu partout chols, au nominatif comme au cas régime:

Li riches fols

En son cortil avoit des chols…

Et cil qui les chols ot coillis…

Qui son sac avoit plain de chols.

Il faut partout prononcer choux; comme il faut dire cou et fou, en lisant ces vers du même fabliau:

Prenez l'estole a votre col,

Dist li prestres: tu es tout fol…

Povreté fait maint homme fol:

Li uns prent un sac en son col…

Observez que la prononciation primitive de cette finale rétablit l'analogie habituelle et régulière entre le singulier et le pluriel: un chevau, des chevaux;—le cieu, les cieux;—un fou, des fous.

Les mots cercueil, vermeil, sonnaient cerqueu, vermeu.

La geôlière de Partonopeus lui rend la liberté sur parole, afin qu'il puisse aller combattre à un tournoi. Elle fait plus: elle promet de l'équiper d'armes et de cheval:

Et vos presterai une espee

Qui fu en un sarqueu trovee,

Tranchant aenciane et dure.

(V. 7720.)

Partonopeus se rend donc au lieu du tournoi. En traversant une forêt, il rencontre cinq écuyers,

Dont chascun meine un bon destrier,

Et portent cinq vermeus escuz,

Forz et noveax au cox penduz.

Es chevax a vermeilles selles

Qui bien tailliees sont et beles,

Couertes de vermeil samit.

(V. 7776.)

L'orthographe employée dans le second vers nous apprend la valeur de celle que nous trouvons dans le dernier, et qu'il faut prononcer

Couertes de vermeu samit.

Je lis, dans M. J.-J. Ampère:—«La forme al, el, ol, est toujours plus ancienne que la forme au, eu, ou, qui est une contraction.» (Hist. de la lang. fr., p. 233.)

Rien, que je sache, n'autorise une pareille assertion: c'est une conjecture de M. Ampère. Je crois le principe erroné, ainsi que la conséquence: «On a dit val avant de dire vau, capel avant chapeau, fol avant de dire fou.» (Ibid.) Ce sont formes contemporaines, non-seulement dans le langage, mais même dans l'écriture.

M et N.

Mon, ton, son, bon, réservaient leur n à la voyelle subséquente, et sonnaient mo, to, so, bo. La prononciation miraculeusement conservée du mot monsieur en est la preuve irrécusable: mo-sieu; bo-jou, mosieu.

Mont (montagne) se prononçait aussi mo. Ménage nous avertit qu'il faut prononcer Mô-rever le nom de l'assassin de Mouy et de Coligny, quoiqu'il s'écrive correctement Mont-revel; et il cite à l'appui ce passage du Clovis de Desmarets:

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Et sur le mont Revel, qui s'élève en la Bresse:

La race de la Baume en tire sa noblesse18.

(Obs. de Mén., p. 246.)

[18] Ainsi la vraie orthographe de ce nom n'est pas douteuse, mais la prononciation a été une cause d'erreur. On a écrit Maurevel, et c'est ainsi qu'on lit partout dans la Confession de Sancy: «La pluspart de ceux cy estoient braves soldats, bons petardiers du seminaire de Maureuel.» (T. II, p. 420.) Mézeray écrit Morevel.

On prononce encore traditionnellement Momorency, et l'on écrit Montmorency. Le dictionnaire de Trévoux recommande expressément de prononcer Momorency.

On prononçait mo-nami,—bo-nenfant. La prononciation actuelle suppose deux n: mon-nami,—bon-nenfant,—ton-nâme,—son-népée. On dit de même, et à tort, un nenfant. La prononciation légitime, et conforme à l'ancien usage, est u-nenfant.

Soit au commencement, au milieu, ou à la fin des mots, m ou n, précédées de l'e, sonnaient invariablement an. Examen, que nous prononçons examin, eût sonné essaman.

Vienne, Ardenne, Guienne, Gien, Agen, sont mal prononcés par ain, à la moderne; c'est Viane, Guiane, Ajan, Gian, comme Sens, Caen et Rouen. Dans Gérard de Viane:

Vous cuidiez bien que je fusse endormis

Dedans Viane, ou de vin estordis.

(V. 3538.)

Vianne escrie: Deus, aidiez S. Moris.

(V. 1497.)

Vers Vianne est Oliviers retourné.

(V. 552.)

Renaud de Montauban, après avoir tué Bertoulet, neveu de Charlemagne, s'enfuit de la cour, et le poëte raconte

Comment grant povreté lui convint endurer

Ens es forests d'Ardane.

(Les quatre fils Aymon, v. 30.)

Partout dans le roman d'Ogier on lit Ardane: Ogier d'Ardane, Tierri d'Ardane, Geufroy d'Ardane.

Loherene ont et Ardane escillie.

(Ogier, v. 10784.)

«Les Sarrasins ont dévasté la Lorraine et l'Ardenne.»

Au XVIe siècle, la vraie prononciation était encore en vigueur. Marguerite, sœur de François Ier, dans ses lettres autographes, écrit toujours Gyan, la ville de Gyan.

Le nom propre Vivien sonnait Vivian:

Ils sont entré en Espagne la grant,

La terre guastent as Turs et as Persans,

Tuent les fames19, ocient les enfans.

Par tote l'ost fait crier Vivians…

(Gérard de Viane.)

[19] Sur cette orthographe du mot femme, voyez plus haut, pages 20 et 21.

La célèbre fée Viviane, élève et maîtresse de l'enchanteur Merlin, était la fée Vivienne.

Carême, gemme, crême, sont écrits, dans Saint-Bernard, quaramme, jamme, cramme:

—«De l'encommencement de quaramme.—Nous entrons hui, chier frere, el tens del saint quarammme.» (P. 561.)

—«Cuidiez vous, cher frere, ke li cramme faillist el baptisme de Crist?» (Ibid., p. 563.)

—«… C'est des jammes et des pierres precieuses.» (Ibid., p. 572.)

Le nom de Bethléem se prononçait Belléan, comme Jérusalem, Jerusalan; et c'est ainsi qu'on les trouve écrits la moitié du temps dans les manuscrits les plus anciens. MM. Ampère et Fallot ont pris à tort cette orthographe pour l'indication d'un cas oblique.

Dans le mystère de la Passion, représenté à Paris en 1507, lorsqu'il est question d'aller au temple présenter Marie, alors âgée de trois ans, la femme de chambre de sa mère suppose que cette jeune enfant ne pourra pas faire à pied la route de Jérusalem:

LA CHAMBRIÈRE.

Vous porterai-je?

MARIE.

Je suis forte

Assez pour cheminer un an;

Mais que soye en Hierusalem,

Humblement me reposeray,

Le sainct temple visiteray,

S'il plaist à Dieu, tout à mon aise.

( Hist. du Th. fr., par les frères Parfaict, I, 102.)

Les noms propres latins Arrianus, Cassianus, Spartianus, Gratianus, Gordianus, et autres terminés de même, se traduisaient Arrien, Cassien, Gratien, etc., afin de les rapprocher, par cette orthographe, le plus près possible de la forme latine; car, écrits ainsi, ils se prononçaient Arrian, Cassian, Gratian.

Cette prononciation de en nous était particulière; les autres peuples le font sonner ain. En Angleterre, Ruthwen, Owen; en Italie, Marengo; en Espagne, Notre-Dame del Carmen, Baylen, etc. Lorsque, par suite des relations politiques, l'habitude étrangère eut corrompu la nôtre, beaucoup d'écrivains, pour conserver l'ancienne prononciation, voulurent écrire par un a les finales en en. Mais les savants, chose étrange, aimèrent mieux retenir l'ancienne orthographe, et y appliquer la prononciation nouvelle; tant ils tiennent à la forme écrite! Ménage, entre autres, décida qu'il ne fallait pas prononcer Appian, mais Appi-in. Cette décision introduisait une inconséquence dans le langage, puisque l'on continuait à dire Caen, Rouen, et engager; elle choquait l'ancienne règle, le bon sens et l'étymologie: elle fut adoptée sans difficulté, et s'est toujours maintenue depuis.

D'après la règle qui fait l'objet de ce chapitre, rien, bien, tiens, etc., ont dû se prononcer rian, bian, tians; aussi les poëtes comiques, lorsqu'ils font parler des paysans, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, n'y manquent-ils pas.—«Ça n'y fait rian, Piarrot!—J'en avons vu bian d'autres!» (Le Festin de Pierre.)

P.

Nous prononçons un lou, et non pas un loupe.

Voltaire dit qu'on faisait autrefois sentir le p; il n'en sait rien, mais il le suppose. Voltaire se fût garanti de cette erreur, s'il eût seulement jeté les yeux sur le fabliau du Lou et de l'oue (du loup et de l'oie), publié dans Barbazan. On ne prononçait pas plus un loupe que l'on ne prononçait un coupe, un drape, un sepe de vigne, beaucoupe, etc.

Le p final ne sonnait jamais, et rarement l'écrivait-on suivi d'une autre consonne. Certains grammairiens reprochent à Voltaire d'avoir supprimé le p de tems. Qu'ils portent leur blâme plus haut, car, dans les manuscrits antérieurs à la renaissance, ce mot n'a jamais de p; il est partout figuré tens ou tans. On n'en mettait pas davantage à corps, de corpus, qui est toujours figuré cors. Les manuscrits écrivent de même dras, hanas, pour draps, hanaps (vases à boire):

Li escanson misent le vin

En coupes, en henas d'or fin.

(Partonopeus, v. 1013.)

C'est le XVIe siècle qui, dans sa pédanterie d'étymologies, s'est avisé de rappeler le p de tempus. Jusque-là, on ne s'en était jamais occupé.

On prononce mal le cape de Bonne-Espérance. Les Gascons et les Normands nous enseignent la vraie prononciation, qui disent, les uns cadedis (cap de Dieu), les autres le ca d'Antifé (cap d'Antifer).

P suivi d'un t au milieu d'un mot, s'efface, et laisse la seconde consonne retentir seule. Nous prononçons très-bien baptême, Baptiste, baptiser, avec le p muet; mais nous prononçons très-mal adopter, comme s'il y avait adopeter. Pourquoi faisons-nous sentir dans septembre le p, qu'on ne fait point sentir dans sept? Autrefois on écrivait set et setme, pour sept et septième. La chanson de Roland et le Livre des Rois ne l'ont pas une seule fois autrement.

Et la sedme est de cels de Jericho.

(Roland, st. 223.)

«Et la sème, la septième, est de ceux de Jéricho.»

Q.

Il n'existe en français que deux mots terminés par un q, cinq et coq. On prononçait co, témoin codinde pour coq d'inde, et la chanson de Boufflers:

Or de ces nids, de ces coqs, de ces lacs,

L'amour a formé Ni-co-las.

Les manuscrits écrivent souvent cin. Ce q muet a occasionné la mauvaise prononciation cintième.

Pour le Q initial, voyez l'article du K.

R.

R finale était muette.

Le pauvre bûcheron du Dit de Mellin-Mellot lamente sa misère:

Certes, vilain sui je gateis comme un ours.

De tous les tens du mont sui je nez en decours,

Ma femme et mes enfans aront povre secours

Quant m'en irai sans busche duel aront et courous.

(Jubinal, Nouv. fabl., I, 129.)

Il est évident que l'r des trois premières rimes s'éteignait, puisque ces mots ours, decours, secours, riment avec courroux.

Cette prononciation du mot ours le rendait parfaitement homonyme d'oue (oie). C'est pourquoi la rue aux Oues, peuplée jadis de rôtisseurs, est aujourd'hui la rue aux Ours. Pour accomplir cette métamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier chargé d'écrire l'inscription à l'angle de cette rue, que le peuple continue d'appeler sagement rue aux Oues.

R, comme liquide, avait sur les voyelles a et o la même influence que l'autre liquide l.—Nous avons vu que al, ol, sonnaient isolément au, ou; l'r partageait ce privilége, qui se combinait en outre avec l'usage du grasseyement.

Par exemple, cors, de corpus ou de curtus; cort, de chors, la cour, sonnaient également cou, l'o prenant le son ou, et l'r tombant par le grasseyement et par la règle de la consonne finale muette. Ainsi cours rime avec genoux:

Avant retaste et puis arriere,

Tant qu'il rencontre les genoux;

Si cuide avoir trové os cors (os breve)

C'on i ait mis por le sechier.

(Le Fabel d'Aloul.)

Por sonnait pou, comme le prononce encore le peuple: c'est pou rire.

Tor, jor; tour, jour; de là vient que Bordeaux était anciennement prononcé Bourdeaux. Bordeaux a prévalu dans l'usage, et, au contraire, la forme primitive Bologne a cédé la place à Boulogne.

Le for l'évêque était le lieu où l'évêque exerçait sa juridiction, forum episcopi, comme le for intérieur est le tribunal intérieur, la conscience. Le peuple ne manquait pas de dire le four l'évêque (le mot for intérieur n'ayant jamais été à son usage, est demeuré for intérieur): On l'a mis au four-l'évêque. Là-dessus, Ménage s'imagine que, dans cette forme populaire, four signifie un four à cuire le pain. «Il reste à décider, dit-il, qui est le meilleur de for-l'évesque ou de four-l'évesque; c'est sans doute for-l'évesque.» Et il ajoute sa grande raison, après laquelle il ne reste plus qu'à s'incliner: «C'est ainsi que parlent les honnêtes gens.» (Obs., pag. 431.) Les honnêtes gens, selon Ménage, sont ceux qui savent lire; ceux à qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que la tradition orale, ne peuvent pas être honnêtes. Cela n'empêche pas qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par exemple, dans le cas de four l'évêque.

Estula avoit nom li chiens;

Mes de tant lor avint il biens

Que la nuit n'est mie en la cort.

Et li vallés prenoit escout.

(Estula, v. 45.)

«Le chien s'appelait Estula; mais ils (les voleurs) eurent cette fortune qu'il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Et le jeune homme écoutait.»

Les noms propres Gérard, Girard, Évrard, étaient prononcés Géraud, Giraut, Évraud. Fontevrault est la fontaine-Évrard.

Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois l'r tombait tout simplement en allongeant l'a ou l'o qui la précédait. Ainsi lard, gars, char, sonnaient lâ, gâ, châ, très-long. Lard rimait ainsi avec gras. Voyez plus haut l'article du grasseyement.

L'r finale précédée de l'e, ne lui communiquait pas le son eu, mais seulement le son de l'é fermé; propriété qu'elle a conservée dans notre système; par exemple: Roger, bûcher, et les infinitifs de la première conjugaison.

Dans toute la Normandie on prononce encore la mé pour la mer, du fé pour du fer. Le ca d'Antifé est le cap d'Antifer.

Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de la mer (mare) avec la mère (mater): il est devenu impossible de faire rimer la mer avec aimer, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'œil, ce qui est absurde, et va directement contre le but de la versification.

La même difficulté se représente pour fer et étouffer, et pour une quantité d'autres: il faut opter entre l'œil et l'oreille. Le poëte, qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide pour l'œil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux qu'on me fasse rimer l'hivé avec planter, que de me faire rimer l'hivere avec trouver. Et encore, c'est que le poëte moderne, qui me blesse l'oreille, tournera en ridicule le poëte du moyen âge, et me contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est fausse, et que la sienne est une rime riche! En vérité, l'habitude fait passer d'étranges choses!

On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans la Fontaine des rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci:

La belle étoit pour les gens fiers.

Fille se coiffe volontiers

D'amoureux à longue crinière.

Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait fiés et non fières.

Sous le règne de Louis XV et même de Louis XVI, la vieille cour maintenait la véritable prononciation de l'r finale dans les substantifs en eur. Elle disait des porteux, des passeux, des précheux, etc.; ce qui n'est qu'une application particulière de la règle générale.

En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que des piqueux. Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont d'excellents témoins du vieil usage, et combien il serait à désirer qu'on eût des dictionnaires sûrs et complets des termes de droit, de ceux de marine, de chasse, de pêche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le métier auquel ils appartiennent a commencé d'être connu chez nous. Ils se sont conservés et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne croit, et sont des témoins infaillibles.

S.

Je n'ai pas besoin de faire voir que l's finale était effacée de la prononciation de nos aïeux, puisque nous-mêmes ne la faisons pas sentir; des verses, des mœurses, pour des vers, des mœurs, sont une tradition particulière à la Comédie française, et tout à fait mauvaise: heureusement elle commence à se perdre.

Quant à la manière affectée dont on fait aujourd'hui siffler l's finale sur la voyelle qui commence le mot suivant, il en sera traité au chapitre des consonnes articulées à la moderne.

Je rappelle ici pour mémoire que l's suivie d'une autre consonne dans le courant d'un mot, disparaît pour laisser prévaloir la seconde: esprit, estomach, et quelques autres, sont des vices consacrés, mais dans le fond aussi choquants que le seraient esse-pée, esse-tonner.

Dans ce passage de la Fontaine:

Ces deux veuves, en badinant,

En riant, en lui faisant fête,

L'alloient quelquefois testonnant,

C'est-à-dire ajustant sa tête.

(L'Homme entre ses deux âges.)

On ne manque pas de faire prononcer aux enfants tesse-tonant, comme aussi dans l'occasion fesse-toyer. Prononcez donc aussi esse-trange, tesse-te et fesse-te.

Les poëtes latins ne se faisaient aucun scrupule d'abattre l's et de maintenir la voyelle brève devant ces formes st, sp, sc, autorisés en cela de l'exemple des Grecs. Voyez plus haut (p. 38 et 39) la preuve de ce fait.

T.

Les conventions d'autrefois par rapport au t final n'ont pas changé: il est toujours effacé.

Dans l'intérieur d'un mot, le t précédé d'une s l'emporte sur elle, et se fait seul sentir. Si la voyelle antécédente était un e, cet e prenait l'accent aigu, estrange, étrange.

V.

Jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'u consonne, que nous appelons v, n'eut pas de figure distincte de celle de l'u voyelle. Ce fut Ramus qui s'avisa de lui attribuer un signe particulier. Avant Ramus, l'usage de la prononciation apprenait seul à en faire la différence.

Le v ne termine aucun mot; il n'a pas assez de résistance. Quand l'étymologie en fournissait un, l'on y substituait sa forte f.

L'u final était, selon l'occurrence du mot suivant, ou voyelle ou consonne.

De Deus on fit deu, au féminin deuesse, c'est-à-dire devesse, et non déesse:

—«E ço li frai par ço que guerpid me as, e as aured Astarten, deuesse de Sydonie.» (Rois, III, p. 279.)

«Et ce lui ferai-je parce que tu m'as abandonné, et as adoré Astarté, déesse de Sidon.»

Tous les éditeurs de textes anciens ont pris sur eux de distinguer dans l'impression l'u voyelle et l'u consonne, qui sont confondus dans les manuscrits, et qui se substituaient parfois l'un à l'autre dans le langage. Ainsi j'auerai devait se lire, selon ce que voulait la mesure, tantôt j'averai en trois syllabes, tantôt j'aurai en deux. L'éditeur de la chanson de Roland imprimant toujours j'averai, estropie quelquefois le vers par cette orthographe. Cette distinction est, à la rigueur, une infidélité, comme l'introduction des accents. Reproduire les manuscrits, c'est à quoi l'on doit s'attacher.

X.

Ce caractère x a été inventé pour représenter le son dur de deux ss. Dans l'écriture manuscrite, il figure deux c dos à dos.

Saint Maixant, Bruxelles, Auxonne, Auxerre, Auxi-le-Château, se prononcent Saint Maissant, Brusselles, etc.

Paix, poix, dans la formation de leurs verbes, ne donnent pas poixer, paxifier, mais poisser, pacifier.

La version manuscrite d'Abélard par Jean de Meun (mort en 1322) commence par cette phrase:—«Essamples attaignent souvent les talens des hommes plus que ne font paroles.» (Manusc. no 7273 bis.)

Et la Bible de Guyot de Provins:

Dou siecle puant et orrible

M'estuet commencer une Bible

Por poindre et por aguillonner,

Et por grant essample monstrer.

On a écrit lexive, de lixivium; on écrit encore soixante, de sexaginta, et l'on a toujours prononcé lessive et soissante. Ceux qui prononcent Bruqueselles devraient prononcer pareillement soiquessante.

A la fin du XVIe siècle, l'x se prononçait encore comme ss. On disait une massime, Alessandre; c'est Henri Estienne qui l'atteste. A la vérité, il cite cette prononciation pour s'en moquer, preuve que l'autre était dès lors assez répandue. Henri Estienne blâme la première, parce que c'est la prononciation italienne, et qu'il la croit introduite depuis peu par les mignons d'Henri III. Il ignore que c'est la valeur ancienne de l'x; il s'imagine que l'x est banni par cette prononciation, et remplacé par la double s. Au reste, voici comment s'exprime au sujet de cet x M. Philausone; je conserve l'orthographe étrange d'Henri Estienne:

«Philausone.—Je pense bien que quant au mot latin vexare, si un Italien qui entendret le francés en voulet user, l'accommodant à son langage, autant qu'il auroit l'honnesteté en recommandation, autant seret il soigneux de lui garder sa lettre x.»

Philalèthe demande naïvement pourquoi.—«Pour ce, répond l'autre, qu'il tomberet en un equivoque fort deshonneste au langage francés.»

(Du langage français italianisé, p. 571.)

Henri Estienne s'imagine que c'est là un argument d'une grande portée. Cela ne prouve rien du tout, sinon qu'alors le mot vexer n'était pas encore fait, et que quand on l'a créé, l'equivoque deshonneste n'était plus à craindre, parce que la tradition de la véritable valeur de l'x, perdue dans beaucoup de mots, permettait de prononcer vexer comme on prononce aujourd'hui maxime et Alexandre.

Dans les plus vieux monuments de la langue française, par exemple dans Villehardoin, x à la fin d'un mot donne à la voyelle précédente a ou e, le son d'une diphthongue moderne composée avec cette voyelle et l'u. Ainsi Villehardoin met toujours des chevax, des vaissiax; c'est sans aucun doute chevaux, vaissiaux. L's n'aurait pas eu cette propriété. On rencontre, dans des écrits du XIIIe siècle, beax et loyax pêle-mêle avec la notation beaus et loyaus, qui s'établissait dès cette époque.

Dans la traduction inédite des Lettres d'Abélard par Jean de Meun, on lit à la page 6: «La parole que Ajaus disait.» Ajaus, parce que le latin s'écrit Ajax. Le scribe a figuré la prononciation de son temps.

Diex, Dieu:

Pardonne moi, biau sires Diex,

Car je sens que je deviens vieux.

Dans le fabliau d'Auberée la vielle maquerelle, Auberée raconte au mari dupé comment un jeune homme lui a confié, pour le raccommoder, un surcot dont il avait, dans une partie de plaisir, déchiré la fourrure d'écureuil:

Un vallet vint ci avant hier;

Por recoudre et por afaitier

Si me bailla un sien sercot,

Que rompu ot a un escot

Ne sai trois escurex ou quatre.

Escureux. Le même mot se trouve écrit escureax, pour le besoin de la rime, dans la description de ce surcot:

Li surcoz fu toz a porfil

Forrez de menuz escureax.

Mult soloit estre gens et beax…

Escureaux rime avec beaux.

«Le surcot était sur tous les bords fourré de fins écureuils. Le jeune homme était ordinairement gentil et beau.»

Peu à peu s'établit l'usage de figurer l'u dans ces diphthongues; mais cet usage ne bannit pas celui de terminer le mot par x. L'x conserva une place désormais sans fonctions20.

[20] Il est superflu d'expliquer sa présence dans les finales où l'étymologie latine le justifie: croix, poix, noix, six, paix, etc.—Il se trouve dans prix, deux, dix, par un hasard d'imitation que l'usage a consacré. Ménage veut que ce soit pour distinguer le substantif prix du participe de prendre, et le nom de nombre dix, de tu dis, etc. En général, ce motif, tiré de la nécessité de distinguer, me paraît une misérable subtilité de grammairien aux abois. De quoi voulait-on distinguer deux? L'x y est venu comme consonne euphonique, puisque la forme primitive était dou, de duo. Dou, dui, c'est comme parlent toujours le Livre des Rois, S. Bernard, et la chanson de Roland.

Ménage raconte que Louis XIV, ayant un jour demandé d'où venait cet x final dans les pluriels où l's semblait plus naturellement appelée, personne ne put le lui dire. Cette question avait déjà occupé les grammairiens. Jacques Pelletier, du Mans, l'a traitée et résolue à sa manière dans son dialogue de l'orthographe. C'est, dit-il, que les Français, écrivant trop vite et lisant de même, sont sujets à confondre les lettres; et, pour prévenir les effets de cette rapidité, ils ont imaginé d'employer des caractères de diverse figure. Par exemple, ils ont écrit le nombre deux par un x, afin qu'on ne pût lire dens. Il serait si facile, en effet, de prendre l'un pour l'autre! Voilà où en viennent tous ceux qui ne voient que la langue écrite. Cette habile explication de Pelletier a été recueillie précieusement par Théodore de Bèze; Ménage ose douter qu'elle soit la bonne.

Z.

Z final communique à l'e qui le précède le son fermé.

Bonaventure Desperriers donne à ses élèves une règle pour l'emploi du z à la fin des substantifs pluriels. Si le singulier se termine par un é fermé, le pluriel prend un z au lieu d'une s:

Vous avez toujours s à mettre

A la fin de chaque pluriel,

Sinon qu'il y ait une lettre

Crestée21 au bout du singulier,

Et quand e y a son entier.

Bonté vous guide à ses bontez.

Si vous suivez autre sentier,

Vos bonnes notes mal notez.

(Œuvres de B. Desperriers (1544), p. 182.)

[21] Crêtée, c'est-à-dire ayant une crête, un accent; et quand le son de l'e y est aussi complet que possible: é.

«Car, dit Étienne Dolet, z est le signe de e masculin (é) au pluriel nombre des verbes de seconde personne, et ce, sans aucun accent marqué dessus. Exemple: Si vous aymez la vertu, jamais vous ne vous adonnerez à vice, et vous esbatterez toujours à quelque exercice honneste.» (Les Accents françois.)

Il prescrit, en conséquence, d'écrire des voluptés avec l'accent aigu si l'on met une s à la fin, ou par un z sans accent sur l'e.

Quoique le z soit depuis longtemps dépossédé de ces fonctions que lui assignait Desperriers, nous avons conservé l'habitude irréfléchie d'écrire par un z le nez, et nous mettons l's et l'é accentué à des gens bien nés.

§ II. OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS.

Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots terminés au singulier par d ou t. Nos grammaires modernes prescrivent d'ajouter une s tout simplement: grand, grands; enfant, enfants; moment, moments.

Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le t était la finale euphonique caractérisant le singulier; l's était celle du pluriel. On substituait l'une à l'autre, on ne les accumulait pas.

—«Amasa partid de curt pur faire le cumandemenT le rei.»

(Rois, II, p. 197.)

—«E ço fud encuntre li lei Deu e sun cumandemenT.»

(P. 285.)

—«E n'ad pas tenu mes veies e mes cumandemenZ.»

(P. 280.)

—«E si tu oz de quer mes cumandemenZ.»

(Ibid.)

—«Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre de la lei, ses guarnemenZ de dol et de marremenT dessirad.»

(Rois, p. 424.)

«Il déchira ses habits, de deuil et de chagrin.»

La gent, et les vaillantes genz;—un tréud (tribut), les tréuz;—grant, granz;—païsant, païsanz, etc.—«Tuit li granz e li petiz…»

(Rois, passim.)

De même pour les substantifs en é et les participes passés passifs, qui alors prenaient le d final euphonique, ou le t.

—«… E humilieD te as devant lui, e tes riches guarnemenz as desrameZ, e devant lui as plureD…»

(Rois, p. 425.)

«Et tu t'es humilié… et tes habits as déchirés, et tu as pleuré…»

—«Mais ki est cil ke il ad ramposneD, e vers ki il ad mal parleD? E ki est cil vers ki il ad crieD, e les oils par orguil leveZ?»

(Rois, p. 414.)

—«E asist (brûla) la citeD de Jerusalem, e li reis Joachim eissid de la citeD.»

(Rois, p. 433.)

—«E fist assembler tuz les pruveires des citeZ de Juda.»

(P. 427.)

—«Tuz les temples ki esteint es citeZ de Samarie.»

(P. 429.)

—«E li reis meismes estud sur un degreD.»

(P. 426.)

—«E l'um muntad del un en l'autre tut par degreZ.»

(P. 251.)

PechieT, pechieZ;—aturneD, aturneZ;—costeD, costeZ;—etc., etc. (passim).

La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la chanson de Roland.

La bataille est e mervillose e granT…

La veissiez si grant dulor de genT…

(St. 123.)

Par tel paroles vus ressemblez enfanT…

(St. 132.)

Les oz sunt beles e les cumpaignes granZ.

(St. 242.)

De cels de France XX mille cumbatanZ…

(St. 230.)

Ensemble od els XV milie de Francs

De bachelers que Carles cleimet enfanS.

(Ibid.)

Allemant, Normant, font au pluriel Allemans, Normans.

Pour les mots terminés par é fermé, soit participes, adjectifs ou substantifs:

Dist Baligant: Que avez vos trovet?

U est Marsilie que jo aveie mandet?

Dist Clarien: Il est a mort naffret.

(St. 195.)

Trouvé; mandé; navré.

De cels de France XX milie adubez.

(St. 195.)

Asez i ad evesques et abez,

Moines, canoines, provoires coronez…

Gaillardement tuz les unt encensez

A grant honor, poi les unt enterrez.

(St. 209.)

Même règle pour les mots en i ou en u: faillit, failliz;—petit, petiz;—hait, haiz;—Arabit, Arabiz.

Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez:

Jusqu'al nasel li a frait e fendut;

Del chef li a le cervel repandut;

Brandit son colp, si l'a mort abatut.

A icest cop est li esturs vencut.

Escrient Franc: Deus i a fait vertut!

Asez est dreit que Guenes soit pandut.

(Roland, st. 288.)

«A ce coup le combat est gagné. Les Français s'écrient: Dieu y a fait vertu! il est juste que Ganelon soit pendu.»

Pur Karlemagne fist Deus vertuZ mult granz.

(St. 176.)

Roland se sent frappé à mort:

Ço sent Rollans, de sun tens n'i ad plus.

Devers Espaigne est en un pui aguT;

A l'une main si ad sun pis batuD:

Deus! meie culpe vers les tues vertuZ

De mes pechez, des granz e des menuZ.

(St. 172.)

«Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine: Mon Dieu, je m'accuse à tes vertus de tous mes péchés, grands et petits.»

Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de Ganelon, livrés en otage:

Carles apelet ses cuntes e ses dux:

Que me loez de cels qu'ai retenuz?

Pur Ganelun erent a plait venuz,

Pur Pinabel en ostage renduz.

(St. 290.)

«Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider pour Ganelon, et se sont rendus otages pour Pinabel?»

Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le t, le pluriel par l's; ts forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits du moyen âge, on me fasse voir un exemple, un seul, d'enfants écrit par ts, du mot corps ou du mot temps écrit avec un p. Au moyen de cette dernière orthographe, on peut aujourd'hui se procurer le spectacle de quatre consonnes consécutives:—temps couvert, et même de cinq:—temps pluvieux. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les plus usuels, Geschichtschreiber (historien).

Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le p et le t, d'écrire: enfans, mouvemens, il était remis dans le bon chemin par son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du XIIe siècle, il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux.

L's caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les liquides m, n, l, r: autels, bacheliers; et d'autres consonnes, c, f, qui ne sont pas dures comme le t, et n'ont pas comme lui le privilége spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il n'y a pas antipathie. On a toujours écrit: les Francs,—les chefs; les caitifs,—tens, encens, etc.

§ III.
DEUX CONSONNES FINALES.—PREUVE PAR LES RIMES EN I.

On demande de deux consonnes finales laquelle se détache sur la voyelle initiale suivante:

La pénultième quand c'est une liquide, l ou r;

Autrement, la dernière.

Fils est la moitié du temps écrit sans s.

Mais la douce virge Marie

Est primerains en piez saillie;

Devant son fil en est venue.

(La Court de Paradis, v. 537.)

Faites tost mes dras emmaler

Et vostre fil apareillier.

(L'Enfant remis au soleil, v. 60.)

Faites sentir l's de draps et l'l de fils.

Ile zont, comme l'on prononce aujourd'hui, est tout à fait moderne: tous les textes donnent il ont, et Théodore de Bèze, à la fin du XVIe siècle, en fait encore une règle expresse:—«L's ne sonne jamais dans le pronom pluriel ils, que le mot suivant commence par une voyelle ou par une consonne, il n'importe. Ils ont dit, ils disent, prononcez il ont dit, i disent.»

(De Ling. fr. rect. pron., p. 72.)

Mort angoisseuse, corps alègre, fort et ferme; prononcez hardiment mor angoisseuse, cor alègre, for et ferme.

Dans le cas d'une consonne initiale suivante, il va sans dire qu'on arrêtait la voix sur la dernière voyelle; l'euphonie, qui défend d'articuler une finale, à plus forte raison en défendra deux. Il était réservé à notre siècle de prononcer more taffreuse, remore zet crime.

Le mutisme complet des finales est encore démontré par les rimes.

Car s'il est vrai que jamais consonne ne fût articulée ni n'agît à reculons sur la voyelle précédente, il s'ensuit que les poëtes, travaillant pour l'oreille et attentifs uniquement à la satisfaire, doivent avoir employé quantité de rimes qui aujourd'hui révolteraient également l'oreille et les yeux.

C'est précisément ce qui arrive, et par là se trouve confirmée la règle posée au début de ce chapitre: Toute consonne finale s'annule.

Ainsi venin rimait avec ennemi:

Qui doulceur baille a ennemi

Si le tendra il pour venin.

(Marie de France, fable VIII.)

Le refrain de la chanson des Ordres, par Rutebœuf, est:

Papelart et beguin

Ont le siecle honni.

(Fabliaux, éd. Méon, II, 299.)

Dans la chronique de saint Magloire (Méon, II, p. 229):

Un an aprez, ce m'est avis,

Fu la grant douleur à Provins.

Plus loin:

L'an mil deux cens et quatre vins

Rompirent li pons de Paris.

Cette prononciation se conserve dans le patois limousin, et dans les provinces méridionales:

Efan nouri de vi,

Fenno qe parlo lati,

Fagheron jamas bono fi.

«Enfant nourri de vin, femme qui parle latin, ne firent jamais bonne fin.»

Dans le fabliau des Trois Bossus, la dame qui les trouve étouffés dans les coffres où elle les a cachés se résout à les faire jeter dans la rivière. Elle appelle un robuste portefaix:

La dame ouvri l'un des escrins22:

Amis, ne soiez esbahis;

Cest mort en l'eve me portez,

Si m'aurez moult servie à gré.

[22] Scrinium, coffre.

Rien n'est plus curieux par rapport aux rimes que le roman de Garin le Loherain, composé au XIIe siècle par Jean de Flagy, qui du moins le termina, s'il n'est l'auteur du tout. L'ouvrage contient quinze mille vers, dont une partie a été publiée. Ce poëme est en longs couplets monorimes; mais on pourrait dire qu'il est tout entier sur la rime en i, tant les couplets sur une autre rime sont rares et courts. Voici pour échantillon deux fragments:

En son vergier li quens Fromons se sist:

Il vit les routes de chevaliers venir;

Il enappelle Bouchart et Harduin:

—Ques gens sont ore que je vois la venir?

Et dist Bouchart23: Cest Hugues de Belin

Qui lez nos terres vient ardoir et bruir.

—Il a grant droit, certes! (Fromons a dit)

S'il en povoit au desseure venir,

Il vous devroit escorchier tretoz vifs,

Fils a putain! De quoi vous movoit il

Quand vos seigneur osastes envahir?

En traïson et sa femme follir?

—Laissiez ester, dit Bernart de Naisil,

Une autre chose faites, je vous en pri:

Mandez au roi le tournoi le matin;

S'esprouverons vostre fils Fromondin

Comment saura trestourner et guenchir.

—Je l'otroi bien, Fromons li respondit.

(T. II, p. 149.)

[23] Ce nom se prononce la première fois Bouchare: «Bouchar et Harduin;» la seconde fois, Bouchau: «Et dist Bouchau: C'est Hugues de Belin.»

Traduction.—«Le comte Fromont s'assit en son verger: il vit venir les troupes de chevaliers; il appelle Bouchard et Hardouin: Quelles gens est-ce que je vois là venir? Et Bouchaud répond: C'est Hugues de Belin qui vient brûler et tapager auprès de nos terres.—Il a certes bien raison, dit Fromond, s'il peut être le plus fort! Il vous devrait tous écorcher vifs, fils de putains! Qu'est-ce qui vous poussait, quand vous osâtes envahir par trahison votre seigneur et lui prendre sa femme?—Laissez, dit Bernard de Naisil; faites une chose, je vous en prie: mandez au roi le tournoi; demain matin nous éprouverons votre fils Fromondin, comment il saura se retourner et assaillir.—Je l'accorde volontiers, répondit Fromond.»

On fait jouter contre Fromondin son cousin Rigaud, dont voici l'agréable portrait:

Derrier lui garde, si voit Rigaut venir,

Un damoisel fils au vilain Hervi.

Gros out les bras et les membres fornis,

Larges épaules et si out gros le pis.

Hiereciez fu, s'ot mascure le vis;

Ne fu lavez de six mois accomplis,

Ne n'i ot aive, se du ciel ne chaït.

Cotele courte, jusqu'aux genous li vint;

Hueses tirees dont li talons en ist.

Begues le voit, si l'a a raison mis:

Venez avant, fait il, sires cousins.

(T. II, p. 153.)

«Il (le duc) regarde derrière lui, et voit venir Rigaud, un jeune homme fils du roturier Hervis. Rigaud avait de gros bras, des membres épais, larges épaules et large poitrine, les cheveux hérissés, le visage barbouillé; il y avait six mois pleins qu'il ne s'était lavé, et l'eau ne le touchait point, sinon qu'elle tombât du ciel. Il portait une robe courte qui lui allait au genou, des bottes usées d'où son talon sortait. Le duc Bègues le voit, il lui adresse la parole: Monsieur mon cousin, venez un peu ici, etc.»

Au moyen de cette condition, je veux dire l'annulation de la consonne ou des consonnes finales, la rime en i se trouve la plus féconde de notre langue.

On écrivait prins, surprins avec une n, pour rappeler aux yeux l'infinitif prendre; mais on prononçait pris, surpris.

Dans le Mystère de la Passion, les apôtres saint Pierre et saint Jean vont préparer la cène dans la maison de Zachée. «Ils dressent la table et la touaille, et des fouasses dessus, avecques des laictues vertes en des plats turquins, et abillent l'agneau pascal;» puis, lorsque ces préparatifs sont terminés, ils s'impatientent de ne pas voir arriver Jésus:

S. PIERRE.

Viegne hardiment nostre maistre

Quant il luy plaira; tout est prest.

S. JEHAN.

Je ne say d'où vient cet arrest

Qu'il n'est venu.

S. PIERRE.

La place est prinse,

Le vin tiré, la table mise,

L'aigneau rosti, la saulce faicte.

Il ne fault sinon qu'on se mette

A table.

En présence de faits si nombreux et si concluants, il me semble impossible de révoquer en doute le mutisme des consonnes multipliées, qui blessent nos regards dans les textes du moyen âge. Évidemment nous avions confondu l'indication étymologique ou euphonique avec le signe du langage.

Que devient cependant l'accusation de barbarie intentée par Voltaire? Ruinée par la base, elle tombe à plat. Voltaire s'est trompé, pour en avoir cru ses yeux. Il a raisonné cette fois comme les grammairiens qui voient toujours leur morceau de papier, et ne voient que cela. C'est au papier qu'ils rapportent tout. On écrit fust et baailler, dit Théodore de Bèze, pour distinguer un fust d'il fut, et baailler (oscitare) de bailler (donner). Cela était effectivement bien nécessaire, car il y aurait grand danger de confondre un bâton, fust, avec le subjonctif du verbe être, et l'idée de bâillement avec celle d'un cadeau! De même, on a mis un p à compte, bien adroitement! pour distinguer un compte d'argent du possesseur d'un comté, et l'un et l'autre d'un conte à dormir debout. Et cette s, cet a, ce p, sont d'autant plus efficaces à prévenir la confusion qu'on ne les prononçait pas: c'est de Bèze lui-même qui nous en avertit. Mais l'œil, mais le papier!… Il semble, à entendre Théodore de Bèze, qu'on eût posé en principe de bannir de la langue toute apparence des mots homonymes. Cette loi eût été aussi mal observée qu'elle était puérile.

Fust prenait une s, en mémoire de fustis; baailler prenait deux a, parce qu'il a été formé par onomatopée; compte avec un p venait de computum; comte avec une m, de comes; conte avec une n, de l'italien conto ou racconto. Les yeux voyaient l'étymologie, mais l'oreille ne l'entendait pas.

De tout cela, je conclus que les modernes ont été dupes de leur vanité, et n'ont pu deviner un système meilleur que le leur, car il conciliait l'étymologie et la prononciation, tandis que nous nous évertuons à sacrifier l'une pour nous rapprocher de l'autre. Nous avons renoncé à marquer l'étymologie; toutefois nous sommes encore empêtrés d'une foule de consonnes parasites, et nous figurons très-mal la prononciation.

L'ignorance des règles primitives du langage et de l'écriture a introduit des milliers d'abus et d'inconséquences. On s'est mis à faire jouer la consonne finale sur deux voyelles, en avant et en arrière à la fois. Il en résulte qu'on prononce aujourd'hui d'une façon absolument identique: cet homme et sept hommes; dans une phrase donnée, il faudrait parler latin pour ôter l'équivoque et expliquer ce qu'on veut dire en français. On disait jadis ce-thomme; ce tici, ce tila (cettui ci, cettui la). C'est encore la prononciation du peuple, c'est-à-dire la bonne. Les lettrés qui veulent s'en moquer la figurent ou plutôt la défigurent en écrivant sthomme, stici, stila, mots barbares impossibles à prononcer pour un Gaulois du bon temps, puisqu'ils commencent par deux consonnes.

Dans sept hommes, le t appartient à sept comme venant de septem; dans ce thomme, le t est purement euphonique, et se porte sur homme sans affecter ce, non plus que dans appelle-t-on il n'affecte appelle. Ce t est si bien d'emprunt, qu'il ne paraît pas dans ce monde. C'est une de ces consonnes intercalaires que nos aïeux prodiguaient dans le discours parlé au grand bénéfice de l'euphonie, et dont l'abolition graduelle, et aujourd'hui à peu près totale, a complétement bouleversé la physionomie du langage français, lui enlevant son caractère essentiel de douceur, pour y substituer la rudesse du Nord.

Par bonheur il reste encore dans le langage du peuple et dans les manuscrits assez d'indications pour nous guider, et nous aider à retrouver le mécanisme de ce système. Nous allons l'essayer dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III.

Table des matières

Des consonnes euphoniques intercalaires C, D, L, N, S, T, V.

Le plus grand soin de nos pères, en formant la langue française, a été de la constituer euphoniquement. Le moyen qu'ils avaient trouvé consistait à établir un si juste équilibre, une répartition si régulière des voyelles et des consonnes, que jamais le parler ne fût amolli et précipité par la fluidité des unes, jamais non plus entravé ni endurci par la résistance des autres.

Ce fut ce système de prononciation qui, joint à une grande lucidité dans la syntaxe, commença la fortune de la langue française, et en fit trouver aux étrangers la parleure plus delitable que toute autre.

J'ai exposé les précautions prises relativement aux consonnes consécutives. Mais ce n'était là que la moitié de la besogne: il y avait à prévenir aussi le concours des voyelles. On y mit ordre en glissant dans l'intervalle une consonne euphonique.

Il n'est pas douteux que la première pensée de nos pères ait été de conserver tous les mots dans leur intégrité, et de préserver, à l'aide de ces consonnes euphoniques, jusqu'aux finales les plus délicates et les plus fragiles, celles en e muet. Effectivement, dans la prose du Livre des Rois comme dans les vers de la chanson de Roland, on trouve ces finales armées toutes d'un d, ou d'un t, ou de quelque autre consonne.

La plupart du temps, la consonne euphonique appartient légitimement au mot qui s'en couvre, et l'étymologie l'autorise, comme dans la troisième personne des verbes aujourd'hui en a ou en e muet: il a, il aime, habet, amat. Il nous est impossible de dire en vers: Il a aimé. Nos pères auraient dit sans difficulté: Il at aimé. Nous disons encore comme eux: Aime-t-il? amat ille. Mais nous l'écrivons ridiculement. Que signifie ce t entre deux traits d'union? Il ne faut rien de douteux ni d'équivoque. Le t appartient au verbe: joignez-le donc au verbe.—Mais alors le présent aimet il se confondra avec l'imparfait aimait il.—Nullement. Rappelez-vous la règle primitive: Jamais consonne n'agit à reculons sur la voyelle précédente. Aime ne peut sonner comme aimai. Le t final n'est pour agir que sur l'i de il.

Si l'on veut comprendre l'écriture de nos pères, il faut laisser de côté les règles perverties par leurs descendants.

Mais l'étymologie ne donnait pas toujours droit à une consonne finale. Quelques mots, en quantité relativement minime, en étaient dépourvus: ce sont des adverbes, des prépositions, comme où, aussi; des noms de nombre, dou (deux), quatre, etc.

A ceux-là, il fallait bien prêter une consonne convenue une fois pour toutes. On choisit l's comme la liaison la plus naturelle et la plus douce entre deux voyelles.

Les principales consonnes euphoniques intercalaires sont donc l's et le t. On a quelquefois aussi employé l et n.

Le d n'est qu'une modification du t, qui apparemment dans ces occasions ne sonnait pas durement: il parlad à lui ou il parlat à lui, c'est la même chose. De même, l'f finale s'adoucissait en v: chef, chevet; neuv heures; maison neuve.

On ne sera pas surpris que, dans un temps où il n'existait aucune espèce de code grammatical, des copistes ignorants aient parfois substitué une consonne euphonique à une autre, et les aient tantôt figurées où elles ne sonnaient pas, tantôt omises où elles sonnaient. Ce sont des accidents faciles à découvrir; et l'on se démêle bien vite de ces erreurs, une fois qu'on tient en main le fil d'Ariane, c'est-à-dire le sens de la règle.

Nous allons passer rapidement en revue les consonnes que l'on rencontre employées comme euphoniques.

C.

Je trouve (rarement, il est vrai) le c employé comme consonne euphonique à la fin de certains mots à qui l'étymologie n'en fournissait pas. Par exemple, jo (je).

Dist l'amiraill: Jangleu, venez avant;

Voz estes proz e vostre24 saveir est grant;

Vostre conseil ajoc evud tuz tens.

(Ch. de Roland, st. 256.)

[24] Il ne faut prononcer que vo.

«L'amiral dit: Jangleu, approchez-vous. Vous êtes brave et votre savoir est grand; j'ai toujours pris vos conseils.»

A-joc evud,—ai-je eu.—Il y a grande apparence qu'ici le c représentait le son ferme de l's, et non celui du k: ai-jos évu. Pourquoi le c sonnerait-il dur, suivi de l'e? Le c, dans cette occasion, n'est qu'une maladresse ou une ignorance de copiste25.

[25] Je suppose que l'éditeur a bien lu le manuscrit d'Oxford, et n'a pas pris une lettre pour une autre.

D.

Le manuscrit de la version des Rois l'emploie constamment; celui des Sermons de saint Bernard, celui de la chanson de Roland préfèrent le t.

«E li reis se desguisad, car sa vesture muad e od dous cumpaignons i alad. Vindrent a la sorciere de nuiz, e Saul i parlad.»

(Rois, I, p. 109.)

«Saul a terre tut estendud chaid… e d'altre part il fud afebliz, od ço qu'il fud deshaited26, kar il n'out le jur de pain mangied.»

(Ibid., p. 111.)

[26] Avec cela qu'il fut abattu.

«E bien s'aperceut que Deus fud od David. Micol sun marid forment amad.»

(Rois, I, p. 72.)

Le d tient ici la place de sa forte, le t.

Dedans est composé avec de, en ou ens, et un d euphonique intercalaire de d ens, dedans. Dehors était préservé de l'élision par l'h aspirée; d'ailleurs la forme première était defors. Voyez l'article du T.

L.

Dans le fabliau du Vilain mire, qui est le Médecin malgré lui, la femme du vilain, lasse des coups qu'elle reçoit, s'avise un jour de cette réflexion:

Fu onques mon mari batu?

Nennil, il ne sait que cops sont.

S'il le seust, par tout le mont!

Il ne m'en donnast pas itant.

(Barb., I, p. 8.)

«Nenni, il ne sait ce que sont les coups. S'il le savait, par le monde entier! il ne m'en donnerait pas tant.»

Cette réflexion lui suggère le tour qu'elle joue à son mari pour lui faire tâter aussi du bâton.

L'usage de cette l se maintint longtemps.

Dans la sixième des Cent Nouvelles, un ivrogne, après s'être confessé de force à un prieur qu'il trouve par les champs, requiert ce prieur de le tuer, afin qu'étant en état de grâce, l'absolution reçue, il aille droit en paradis.

«Ha dea! dit le prieur tout esbay, il n'est ja mestier d'ainsy faire; tu iras bien en paradis par autre voye.—Nennil, respond l'yvrongne; je y veuil aler tout maintenant, et icy mourir par vos mains. Avancez vous, et me tuez.»

L'l de nennil est muette, et conséquemment notée mal à propos; mais celle de je veuil est bien mise.

De même un peu plus haut:—«Que veulx tu dire?—Je me veuil confesser, dit-il.—Or, avant, dist le prieur, je le veuil, avance toy.» Prononcez la première fois: Je me veux confesser; et la seconde: Je le veuil, avance toy.

Oui est le participe passé passif du verbe ouir; oui signifie donc entendu. C'est le signe du consentement. Le proverbe oriental dit: Entendre, c'est obéir.

Oui, ou, pour le figurer à l'antique, oy, est toujours de deux syllabes. Devant une voyelle on le termine par une l euphonique. De là cette expression, langue d'oil, que beaucoup prononcent langue d'o-i-le. C'est tout simplement langue d'oui.

Le mari déguisé en prêtre dit à sa femme: Poursuivez votre confession, s'il vous reste des péchés à dire:

Sire, dist elle, oil assez.

(Barbazan, II, p. 109.)

Ou-il assez.

Le roi Marsile demande à son trésorier Mauduit si les présents sont prêts pour Charlemagne:

L'aveir Karlun est il appareillé?

E cil respunt: Oïl, sire; asez bien.

(Ch. de Roland, st. 50.)

«Et lui répond: Ou-i, sire, assez bien.»

Me rendra-t-on mon cheval Broiefort? demande Ogier le Danois au duc Naimes de Bavière:

Raverai ge Broiefort, mon destrier?

—Oïl, dist il, par Dieu le droiturier.

(Ogier, v. 10660.)

Dans ces deux derniers exemples, le scribe aurait pu se dispenser d'écrire l'l euphonique, puisqu'elle y restait muette.

N.

L'instinct de l'euphonie est universel, mais dans ses applications il varie d'un peuple à l'autre. L'effet de l's plaisait surtout à nos pères; le d chez les Latins avait la préférence; chez les Grecs c'était le ν, qu'ils appelaient additionnel, νυ ἐφελκυστικόν. Cette n a été aussi employée en France.

Karles l'entant, ne dist neN o ne non.

(Gerars de Viane, v. 1596.)

«Ne dit ne oui ne non.»

Ainsin devant une voyelle: ainsi n un jour, ainsi n autrefois…; devant une consonne, ce n'était qu'ainsi.

L'n se trouve également donnée à quelques substantifs ou adjectifs pour finale euphonique, amin, antin, pour ami, anti.

M. J.-J. Ampère voit dans cette n un vestige de déclinaison. Il avance que amin était le cas régime d'ami. Mais dira-t-on qu'ainsin est l'accusatif d'ainsi, neN l'accusatif de ne? M. Ampère passe sous silence ces cas, aussi bien que les exemples nombreux où l'on voit amin au nominatif.

Au surplus, la question des prétendues déclinaisons françaises sera traitée dans un chapitre spécial.

S.

Voici la plus importante de toutes les consonnes euphoniques, celle dont l'usage était le plus fréquent. Cet usage approchait de l'abus, car les liaisons procurées par l's intercalaire étaient les plus douces à l'oreille de nos pères. Aussi donnaient-ils de préférence l's pour finale aux mots que l'étymologie laissait découverts, tels que les pronoms et les adverbes.

Iluec seront o luiS assis

Cil sor qui li esgarz est mis

De dire par voir jugement

Qui vaincra le tournoiement.

(Partonopeus, v. 6595.)

«Là seront assis avec lui (avec elle) les juges du tournoi.»

Un jeune et beau chevalier, se rendant à un tournoi, reçoit l'hospitalité dans un château. On fête sa bienvenue par un banquet suivi d'un bal.

Quant li chevaliers enS entra,

Chascuns contre lui se leva.

Les puceles qui carolerent

Toutes contre lui s'en alerent,

Et le conte aussiS y ala,

Qui en la bouche le baisa.

Aussi volentiers la contesse,

Plus volentiers que n'oïst messe.

(Les Bijoux indiscrets.)

Un riche seigneur se bâtit un superbe château:

Apres le pere l'ot li fiz,

Puis le vendi a cel vilain;

AinsiS ala de main en main.

(Le lai de l'Oiselet, Barb., I, 180.)

La préférence qui fit adopter l's comme finale euphonique où l'étymologie n'en donnait pas, avait encore un autre motif que la douceur de ces liaisons: l'analogie. L's revenait si fréquemment dans le langage; elle terminait régulièrement la plupart des mots dans une foule d'occasions:

Nominatifs et vocatifs singuliers (au masculin);

Tous les cas obliques du pluriel;

Toutes les secondes personnes des verbes, etc…

M. Raynouard a le premier signalé la règle de l's à la fin du nominatif singulier; mais M. Guessard, s'appuyant sur les grammaires provençales de Faydit et de Vidal, a judicieusement observé que cette règle se restreignait aux substantifs masculins. Lorsque l's se trouve à la fin d'un nominatif féminin, elle n'y peut être que par abus ou pour l'euphonie; comme dans Marot:

Dessous l'arbre où l'ambre dégoutte,

La petite formiS ala.

Ce qui a été imité par la Fontaine:

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.

Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe,

Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe;

Et dans cet océan l'on eût vu la fourmis

S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité:

Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,

Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.

Ce qui a causé la faute de Marot, c'est qu'il avait vu dans les anciens poëtes fourmis avec une s; mais il n'a pas pris garde que fourmi était alors du masculin.

«Comment li criquet demanda au fourmi de son bled, et il li refusa:

Li criquet ot disette

En yver, et povrete

Au fourmi est venu…

. . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . .

Le fremi li a dist:

Ja ne vous aiderai…»

(Marie de France.)

Et quand il l'aurait remarqué, il ne se fût pas arrêté à cela: Marot ignorait déjà les règles du vieux français, comme il l'a prouvé par son édition de Villon. A son tour, Marot a trompé la Fontaine. Les erreurs se lèguent comme les vérités, et mieux encore.

L's a servi également de finale euphonique à la première personne du singulier des verbes. Par exemple, dans ce vers de Constant Duhamel:

J'ai en vous, dit il, mal parent;

On prononçait, je n'en doute pas, j'aiS en vous… comme on disait je suiS un homme de bien. L's s'est attachée au verbe être, et ne s'est pas attachée au verbe avoir. C'est un fait bizarre et certain, que l'écriture est beaucoup plus inconséquente que la parole.

Mais l's n'était pas la finale étymologique de cette première personne. C'était l'e muet, du moins à l'imparfait:


Eram, j'ere. Amabam, j'aimoie.
Eras, tu eres. Amabas, tu aimois.
Erat, il eret, il ert. Amabat, il aimoit.

Les poëtes se permirent de retrancher cet e, j'aimeroi, j'alloi, je faisoi; et le soin de l'euphonie amena l'insertion de l's, par l'antipathie instinctive de l'hiatus. Ronsard ayant dit:

Plus haut encor que Pindare et qu'Horace,

J'appenderois à ta divinité;

Muret fait cette remarque:

«J'appenderois, pour j'appenderoi. La lettre s y est ajoutée à cause de la voyelle qui s'ensuit.»

Et Ronsard lui-même dans son Art poétique:

«Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première27, pourvu que la personne finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, afin d'éviter un mauvais son qui te pourroit offenser; comme, j'allois à Tours, pour dire j'alloi à Tours; je parlois à madame, pour je parloi à madame, et mille autres semblables28.»

[27] Non pas de la seconde personne pour la première, mais de l'orthographe de cette seconde personne.

[28] Voyez, à une époque où la pédanterie égarait le jugement et émoussait la délicatesse de l'oreille, voyez combien se montre vivace cet instinct natif de fuir l'hiatus chez des poëtes qui l'avaient érigé en droit, et en usaient habituellement sans scrupule.

Dans ce poste où elle s'était glissée à la faveur de l'euphonie, l's rendit de si bons services, que son usurpation est aujourd'hui consacrée et convertie en droit légitime. Il n'en est pas moins vrai que quand Molière et la Fontaine écrivent je di, je croi, je voi, je reçoi, ils usent d'une forme ancienne, et ne se permettent pas de supprimer l's pour le besoin de la rime, comme leurs commentateurs ne manquent pas de l'affirmer.

Tel passage d'un poëme présente à vos yeux un hiatus où il n'y en avait pas. Pourquoi? Parce qu'il se glissait entre les deux mots une consonne euphonique. Le scribe ne l'a pas notée, comptant sur l'intelligence du lecteur et sur l'habitude. Ainsi, dans cette description d'un charivari donné à un nouveau marié le soir de ses noces:

Il y avoit un grant Jayant

Qui trop forment aloit brayant.

Vestu ert de bon broissequin.

Je cuids que c'estoit Hellequin,

Et tuit li altre sa mesnie.

(Roman de Fauvel.)

Il faut prononcer: vestuS ert.

Car vestu se rapporte au sujet de la phrase, qui est un nominatif masculin; et l's est caractéristique du nominatif masculin. Un enfant jadis savait cela. Qu'importe donc que le copiste ait mis vestu ou vestus?

Les adverbes, prépositions, noms de nombre, etc., terminés par e muet, à qui l'étymologie ne fournissait pas de consonne euphonique, ont reçu dès l'origine une s finale, pour les protéger et les maintenir intacts. Cela était de règle générale; la trace en a persisté longtemps, et n'est pas encore complétement effacée.

Mithridate dit à Monime:

Jusqu'ici la Fortune et la Victoire mêmes

Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.

Les commentateurs déclarent que la nécessité de la rime a fait commettre au poëte une faute grave, parce que même est ici adverbe, et par conséquent ne prend point d's.

Autrefois le mot même, adverbe ou non, avait toujours l's à la fin. Les poëtes, à qui l'on accordait tant de libertés, avaient celle de garder ou de retrancher cette s. Villon, dans une de ses plus jolies ballades, offre l'exemple de l'une et l'autre orthographe:

Je connoy pourpoint au collet;

Je connoy le moine à la gonne;

Je connoy le maistre au valet;

Je connoy au voile la nonne;

Je connoy quand pipeur jargonne;

Je connoy fols nourris de cresme;

Je connoy le vin à la tonne;

Je connoy tout, fors que moy mesme.

Voici maintenant mesmes avec l's.

Je connoy vision de somme;

Je connoy la saulce des bresmes;

Je connoy le pouvoir de Romme;

Je connoy tout, fors que moy mesmes.

ENVOY.

Prince, je connoy tout en somme:

Je connoy coulorez et blesmes;

Je connoy mort, qui tout consomme;

Je connoy tout, fors que moy mesmes.

Marot, avant Racine, avait employé cette rime de mesmes avec diadèmes. Il était alors homme de guerre, et se trouvait au camp d'Attigny, près de Rhetel, lorsque Henri de Nassau vint assiéger Mézières, dont la défense valut tant de gloire à Bayard (1521). Marot écrit à Marguerite, sœur de François 1er, qui fut depuis la célèbre reine de Navarre, et qui n'était alors que madame d'Alençon. Le soldat poëte envoie à la duchesse des nouvelles de l'armée:

Ne pensez pas, dame où tout bien abonde,

Qu'on puisse veoir plus beaux hommes au monde;

Car, à vrai dire, il semble que nature

Leur ait donné corpulence et facture

Ainsy puissante, avec le coeur de mesmes,

Pour conquerir sceptres et diadesmes.

(T. II, ép. 3, du camp d'Attigny, p. 24.)

Il faut rire de Ménage qui tire même invariable du latin maxime, et même variable de l'italien medesimo.

Dans l'origine, même était toujours adverbe; et, à le bien considérer, il ne peut pas être autre chose dans lui-même. La distinction entre l'adjectif et l'adverbe a été introduite tardivement; même, adverbe, prenait une s à la fin, pour le soin de l'euphonie dans la liaison des mots, comme tous les adverbes terminés par e muet: Jusques, encores, guères et naguères, oncques, doncques, avecques, certes, illecques, presques. Marot décrivant le temple de Cupido:

En tous endroits je visite et contemple,

PresqueS étant de merveille esgaré.

Les poëtes, dès le XVe siècle, comme nous l'avons vu, laissaient ou retranchaient cette s; et, des vers, cette licence s'est coulée dans la prose.

On a dit: ores, ore, or;—avecques, avecque, avecq', ou avec;—doncques, doncque, doncq, donc. La dernière de ces formes est aujourd'hui la seule usitée; mais on est encore libre de choisir entre guères et guère, jusques et jusque, certes et certe. Rien de si capricieux que l'usage.

J'ai dit que même, isolé ou joint à un pronom, était essentiellement adverbe. Ronsard l'a traité ainsi:

Les immortels eux mesme en sont persecutés.

En quoi il a été suivi par le père Lemoine, dont le Saint-Louis mérite de faire autorité:

D'autres sont élevés sans armes et paisibles,

Qui, braves contre eux même et contre eux même forts…

Qui ne voit, en effet, que c'est comme s'il y avait: brave, même contre eux… forts, même contre eux?—Les immortels, même eux! même les immortels!…

La distinction entre même adjectif et même adverbe est donc toute chimérique, une pure subtilité des grammairiens modernes, pour rendre compte tellement quellement de la présence ou de l'absence de l's finale. Où ils l'ont remarquée, ils ont conclu qu'il y avait accord, et ils se sont hâtés de bâtir leur règle; puis, rencontrant mesmes joint à un singulier, ou du moins sans l'accompagnement d'un pluriel, ils ont prononcé qu'il y avait licence poétique ou faute de français de la part de ceux à qui nous devons la langue française.

Même vient de l'italien medesimo; on a dit d'abord en trois syllabes méismes, pour mieux rappeler medesimo. Rutebeuf décrivant une noce:

Ne sai combien de gens i furent;

Assez mangerent, assez burent,

Assez firent et feste et joie.

Je meismes qui i estoie

Ne vi piesa si bele faire.

(De Charlot le Juif.)

L'Académie autorise quatre-z-yeux, entre quatre-z-yeux; mais elle n'en donne pas de raison. L'usage est de parler ainsi; soit. Mais l'Académie devrait-elle se contenter du rôle de greffière de l'usage? d'être à l'usage ce que le daguéréotype est aux formes extérieures? Elle est vraiment trop modeste; essayons de suppléer à son silence.

Rétablissons d'abord l'orthographe véritable de cette locution: Entre quatreS yeux, c'est l's euphonique; tous les noms numériques la prenaient, hormis ceux à qui l'étymologie fournissait une autre consonne.

Uns, unes: rien n'est plus commun.

—«Uns bers fu ja en l'antif pople Deu.» (Rois, I, p. 1.)

S'uns hom loue un pasteur pour ses brebis garder,

Il li doit sauvement mener et ramener.

(De Triacle et venin; Jubinal, Contes.)

Si s'est armés hastivement

D'unes armes pures d'argent.

(Roman de Coucy, v. 3271.)

D'unes fauses armes l'arma

Li rois qui molt petit l'ama.

(La Violette, p. 90.)

D'unes forces qu'ot apportées

A errant ses tresces copées.

(Roman de Coucy, v. 7344.)

Les Espagnols disent de même unos, unas. On s'en étonne, l'on a tort. L'erreur vient de ce qu'aujourd'hui l's ajoutée à la fin d'un mot ne réveille plus que l'idée de pluriel; et l'on croit avoir produit un argument sans réplique, en disant que un ne peut avoir de pluriel. Il n'est pas question ici de pluriel, mais bien d'euphonie; l's finale avait autrefois deux fonctions: si nous n'en connaissons plus qu'une, ce n'est pas la faute de ceux qui l'ont employée à son second usage.

Deux vient de duo; la première forme a été dui, dou, dous devant une voyelle.

Il estoient jadis dui frere,

Sans soustien de pere ni mere.

(Estula, Barbaz., III.)

«Li reis David lur livrad dous des fiz Saul.»

(Rois, p. 202.)

Trois, dérivé de tres, a l's par droit de naissance.

Quatre, c'est le point en litige.

Cinq n'a pas besoin de l's euphonique: quinque lui fournit la consonne.

Six tient la sienne de sex.

Sept reçoit de septem un t qui lui suffit.

Huit, d'octo, prend le t euphonique, qui le rapproche de la forme latine.

Neuf, de novem.

Dix, de decem, est obligé de recourir à l's finale pour pouvoir se maintenir devant une voyelle.

Vingt, dans le livre des Rois, est partout écrit vinz:

—«Respundi Berzellai: Sire, viels hum sui de quatre vinz ans.» (P. 195.)

C'est notre prononciation actuelle, de même que pour cent au pluriel: dans le livre des Rois il est toujours écrit cenz:

—«E li fers de sa lance pesad treis cenz unces.» (Rois, p. 208.)

Il n'y aurait donc que le mot quatre que l'on aurait laissé manquer d'une consonne euphonique dans un temps où l'on s'en montrait si libéral? Cela n'est pas croyable; quatres yeux dépose contre cette supposition. C'est peu, dira-t-on, d'un seul exemple; il est vrai: en voici donc d'autres. Le premier se trouve dans la chanson de Malbrou, qui est une pièce du moyen âge, comme j'espère le faire voir ailleurs:

L'ai vu porter en terre par quatreS officiers.

—«Li quatreS maistres de l'hospital… Des quatreS maistres de l'ospital…»

(Hist. de Metz, texte de 1284.)

Fallot, à qui j'emprunte cette dernière citation, ne manque pas de voir là son système de déclinaisons, et des sujets et des régimes. «Il faut observer, dit-il, que dans cet exemple même la règle est mal suivie, puisque le premier quatre, sujet, devrait être écrit sans s.» (Pag. 232.) On n'a jamais pensé à décliner ni quatre, ni deux; il n'y a là que le soin de l'euphonie. Mais Fallot s'était entêté de ce malheureux système: rien ne pouvait lui dessiller les yeux.

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Release date on Litres:
15 January 2025
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510 p. 1 illustration
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4064066077440
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