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Eugène Réveillaud

Histoire de la ville, commune et sénéchaussée de Saint-Jean-d'Angély


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314637

Table des matières

SAINT-JEAN-D’ANGÉLY

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

APPENDICE

I

III

IV

V

VI

VII

VIII

VIII

IX

X

XII




M. EUG. REVEILLAUD

par le Médailliste G. Prud’homme

SAINT-JEAN-D’ANGÉLY

Table des matières

PRÉFACE

L’histoire est une grande éducatrice. Quand elle évoque, quand elle ressuscite les hommes, les actes, les mœurs, les croyances, les guerres, les accords, toute la vie du passé, ce n’est pas seulement pour le plaisir de ces récits, pour l’attrait de ces souvenirs, pour l’enrichissement de la mémoire qui, par leur moyen, remonte aux sources des générations dont nous sommes issus. Son grand intérêt vient surtout des leçons utiles qu’elle comporte et dont l’enseignement se dégage, sans soupçon de pédantisme, comme un arome subtil qui nous pénètre presque à notre insu.

Bossuet qui s’intéressait, par état, à l’éducation des princes, s’en était convaincu. Il qualifiait l’histoire: «la maîtresse de la vie humaine et de la politique» et disait au Dauphin: «Il serait honteux à un prince de l’ignorer» . Or, depuis la grande Révolution de 1789 et, plus particulièrement, depuis la République de 1848, qui a institué, avec le suffrage universel, le régime de la souveraineté populaire, tous les petits Français, futurs citoyens de notre démocratie, sont des «princes du sang» et doivent se préparer, comme tels, à exercer un jour, intelligemment et pour le plus grand bien de la patrie commune, les devoirs de leur souveraineté partielle. Que s’il y a gloire promise aux cités et aux citoyens qui s’en acquittent dignement, le mépris de la postérité et les sévérités des historiens futurs attendent ceux qui y manqueraient. Plus que jamais, d’ailleurs, ces devoirs s’imposent à nous et à nos enfants, en présence des compétitions et de l’ascension constante des peuples civilisés, — autant dire: du monde entier, puisque aujourd’hui tous les peuples restés barbares ont été soumis et dominés, et que l’Extrême Orient lui-même nous a rejoints, à pas de géant, dans les voies de la civilisation la plus avancée. Dans cette concurrence universelle, dans cette lutte générale pour la vie et pour la défense des trésors que nous ont légués nos pères, et dont le bien le plus précieux est notre indépendance et notre grandeur nationale, il faut que nos successeurs soient fortement et virilement munis de toutes les connaissances qui font l’homme et le citoyen digne de ce nom. Plus que jamais donc, il est nécessaire que tous les fils de la France, futurs gérants de cette grande cité qu’est la nation française, se retrempent aux sources même du génie de leur race et s’instruisent auprès de cette grande maîtresse de patriotisme qu’est notre histoire nationale.

Mais l’histoire générale et même l’histoire nationale — si leur étude est indispensable — ont le désavantage de présenter les hommes qui y ont fait figure sur une scène si haute que leurs personnages nous paraissent lointains, étrangers, inaccessibles, excluant les termes de comparaison dans le milieu qui nous est familier, incapables par conséquent de provoquer l’émulation du grand nombre.

L’avantage des histoires particulières, locales , c’est qu’en rapprochant de nous la scène des événements qu’elles racontent et les personnes qui y ont joué un rôle, en les situant dans notre horizon coutumier, en évoquant le souvenir d’hommes de notre race et de notre sang qui ont été, de plus près, nos ancêtres ou nos proches — d’hommes qui ont joué, comme maires ou échevins, bourgeois ou miliciens de leur petite ville, le rôle que nous pouvons prétendre à jouer nous-mêmes, comme électeurs ou élus de notre commune, de notre canton ou de notre arrondissement — elles nous offrent des exemples qui sont plus à notre portée que ceux des grands chanceliers, ministres d’Etat ou chefs d’armée, qui sont, avec les rois, presque les seuls personnages qui soient jugés dignes de figurer dans les histoires générales.

Par là même, elles nous incitent davantage à fuir la voie de ceux que la postérité a condamnés comme indignes et à imiter ceux qui se sont noblement ou héroïquement conduits dans le passé, pour tâcher de laisser chez nos successeurs un renom qui égale le leur.

Un de nos compatriotes, René Caillié, de Mauzé qui, le premier des voyageurs européens, visita Tombouctou, Jenné et le Maroc, raconte, dans l’introduction de son Journal de voyage, comment le goût des aventures et des découvertes lui est venu des lectures qu’il avait pu faire dans son enfance, au sortir de l’école primaire de son village: «La lecture des voyages occupait tous mes moments de loisir. L’histoire de Robinson surtout enflammait ma jeune tête; je brûlais d’avoir comme lui des aventures; déjà même je sentais naître en mon cœur l’ambition de me signaler par quelque découverte importante. On me prêta des livres de géographie et des cartes... Enfin ce goût devint une passion pour laquelle je renonçai à tout...»

Parmi les hommes publics de notre temps comme des temps antérieurs, parmi ceux qui servent la patrie, soit dans les conseils de son gouvernement et de ses Chambres, ou dans les assemblées des départements ou des communes, soit sur les champs des luttes guerrières ou pacifiques que la civilisation livre incessamment autour de nous, nombreux sont ceux qui pourraient dire que c’est à l’étude de l’histoire qu’ils ont dû l’inspiration de leurs plus généreux désirs de servir la France et de propager les idées auxquelles le souci de sa grandeur et de son avenir les ont attachés.

Pour mon compte (si l’on veut bien me pardonner ce témoignage personnel), — devant à l’histoire, pour une grande part, ma formation morale et intellectuelle, et je dirai: patriotique, et en étant resté toujours un fervent zélateur, — j’ai été heureux de lui rendre, comme historien, un peu de ce que j’en ai reçu comme étudiant. «Historien», le titre, je l’avoue, est assez présomptueux. Compilateur, vulgarisateur, serait plus juste. Quoi qu’il en soit, ce m’a été un très grand plaisir de pouvoir payer, en quelque mesure, mon tribut de reconnaissance à l’Histoire en écrivant, après mon Histoire du Canada et des Canadiens français , et après le Précis historique qui ouvre mon livre plus récent sur la Séparation des Eglises et de l’Etat , cette Histoire de la Ville, Commune et Sénéchaussée de Saint-Jean-d’Angély, qui, dans ma pensée, avec les cartes et illustrations dont elle est ornée, s’adresse surtout à la jeunesse de nos écoles publiques.

Je dois aussi un mot de gratitude à mon éditeur. Peut-être cet ouvrage, dont je ne serai pas le dernier à reconnaître les imperfections et les lacunes , ne serait-il jamais sorti de mes cartons si je n’avais été mis en rapport avec M. Jouve, à qui j’aime à rendre hommage pour l’idée féconde qu’il a eue de provoquer la publication des histoires ou monographies de toutes les communes de France.

Au premier plan d’exécution de cette entreprise monumentale, il convenait qu’un rang d’honneur fût assigné aux villes qui, comme La Rochelle et Saint-Jean-d’Angély dans notre région, furent, dès le moyen âge, des villes de franchises communales et qui ont eu, de ce fait, une vie propre et municipale intense, mêlées à tous les grands mouvements d’idées, à toutes les luttes nationales, politiques et religieuses du temps passé.

Sans doute, ce qu’on a dit des peuples qui n’ont pas d’histoire, on pourra le répéter des localités qui n’ont pas cette riche documentation historique que possède la nôtre: Heureuses sont-elles de n’avoir pas passé par toutes les secousses, les traverses, les guerres, les sièges, les ruines qui ont laissé, dans notre histoire à nous, tant de traces et comme des cicatrices profondes!

D’accord. Mais aussi avons-nous, sur ces localités moins troublées, le privilège de pouvoir, mieux qu’elles, apprécier, par comparaison, les résultats des efforts faits par nos devanciers, les progrès obtenus par leurs luttes et par leurs souffrances. Ainsi la reconnaissance pour leur mémoire se mêle au sentiment de bonheur que nous fait éprouver la constatation des circonstances heureusement plus paisibles, plus prospères et plus libres des temps où nous vivons.

J’éprouvai très délicieusement ce sentiment complexe, le 3 mai de cette année 1908, dans une heure de repos et de recueillement passée dans ce ravissant clos dit de «la Folie» (appartenant à M. Ferdinand Daunas), sis au nord-ouest de Saint-Jean-d’Angély et qu’arrose le ruisseau du Coi, à sa sortie de l’aqueduc gallo-romain qui amenait vers les villas de l’ancien Angeriacum les eaux d’une source pure captée vers les hauteurs voisines. La journée était douce et amène autant qu’une journée de printemps peut l’être. Les bosquets en fleurs vibraient des chants des rossignols. Des canards lissaient leurs plumes et plongeaient leur col dans les eaux moirées d’un étang. Tout était paix, joie, harmonie aux champs d’alentour; et je savais que les opérations des élections municipales qui amenaient, ce jour-là, à l’Hôtel-de-ville les habitants de la cité, se faisaient avec le calme, la régularité et la sérénité qui marquent chez nous toutes les manifestations du suffrage populaire.

Or, j’avais sous les yeux, ou du moins dans l’esprit, la vieille gravure, qu’on trouvera reproduite en ce volume, du siège de Saint-Jean-d’Angély sous Charles IX, représentant la ville investie, les canons braqués sur elle, ses remparts démantelés, partiellement éventrés, les assiégés opérant une sortie par la porte de Niort, et les caques de poudre prenant feu, et les hommes s’entre-tuant sur cette colline voisine où se trouve maintenant le champ de repos par excellence: le cimetière, mais où alors s’élevaient les bois de justice, la potence toujours dressée.

Telles étaient les fureurs tragiques du temps de jadis: et combien donc, à son avantage, en diffère le temps d’aujourd’hui! Qui niera les progrès, les conquêtes de l’esprit de paix, de concorde et de liberté ? Oui, cet Esprit, vraiment divin, est incessamment à l’œuvre, inspirant l’humanité, dégageant l’ordre du chaos, le bien du mal, la lumière des ténèbres, la science de l’ignorance, l’altruisme de l’égoïsme, la vie de la mort. Soyons donc reconnaissants et que notre reconnaissance nous incite au travail et à la bonté ! Car, sans l’application des fils à continuer le labeur des pères, les aqueducs bâtis par eux et qui conduisent dans les champs du progrès les eaux fertilisantes de la civilisation se désagrégeraient bientôt, sous l’action des mêmes causes qui ont amené la ruine des grandes cités et des puissants empires de l’antiquité. Ils sont tombés et leur ruine a été grande, parce que les éléments qui avaient constitué leur grandeur se sont ensuite disassociés. Pour les cités et les Républiques de tous les temps, les lois du développement et de la vie sont celles de la justice, de la moralité, de l’idéal et de cette solidarité fraternelle qui se résume dans la belle devise de la Confédération suisse, qui était aussi celle des bourgeois de nos vieilles communes jurées:

«UN POUR TOUS, TOUS POUR UN...»

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

L’NGERIACUM GALLO-ROMAIN

C’est au temps de la conquête des Gaules et par les Commentaires de leur conquérant romain, Jules César, que le peuple et le pays des Santons (Santones, Santoni) entrent vraiment, pour la première fois. dans l’histoire.

Dès lors, ce pays de plaines et de coteaux légèrement ondulés, quoique beaucoup plus boisé et sauvage (sylvaticus) qu’il ne l’est de nos jours, avait été essarté, défriché, labouré, ouvert à la culture du blé sur une assez vaste étendue pour que sa réputation de fertilité et de richesse, répandue au loin, excitât la convoitise des tribus pauvres et populeuses des montagnes helvétiques. On sait que le prétexte invoqué par César pour intervenir dans les affaires des Gaules fut justement l’intérêt qu’il y avait pour les Romains à arrêter les Helvètes dans leur migration belliqueuse vers le pays des Santons: car il eût été «très dangereux, écrit-il, pour la Province romaine (qui s’étendait alors jusqu’à Toulouse et au-delà) de laisser une horde guerrière et ennemie du peuple romain s’établir en ce pays fertile des Santons et menacer, de là, ses frontières».


Nous n’avons pas à raconter ici les événements de cette guerre, ni comment les Santons, s’ils furent sauvés peut-être de l’invasion des Helvètes par l’intervention de Jules César, durent subir, avec tous les autres petits Etats ou cités (civitates) de la Gaule, jusque-là indépendante, la conquête, puis l’hégémonie de leurs défenseurs.

Malgré la résistance de Vercingétorix et quelques autres tentatives postérieures pour secouer le joug des Romains, la Gaule dut renoncer à son indépendance politique et se contenter d’être une des grandes divisions de l’empire romain.

Les Santons furent de ceux qui, — la preuve faite de l’infériorité des armes gauloises vis-à-vis des légions romaines, — prirent le plus vite et le plus facilement leur parti du nouveau régime.

L’empereur Auguste les en récompensa en accordant à leur petite république le privilège de «cité libre» . Plusieurs Santons de marque furent admis au titre alors si envié de «citoyens romains » . Une grande impulsion fut donnée aux travaux publics: voirie, aqueducs, bains publics. Pour amuser le peuple conquis, on lui bâtit des cirques et des théâtres dans ses principales villes ou lieux d’assemblée: tel Mediolanum, qui semble avoir été la capitale des Santones et qui prit d’eux, un peu plus tard, son nom de Saintes; tel ce centre de peuplement dont on découvre aujourd’hui les ruines au bois des Bouchauds, près de Saint-Cybardeaux (Charente), et qui doit avoir été le Germanicomagus (ou «Marché de Germanicus»), du vieil itinéraire romain connu sous le nom de Table de Peutinger.

Un réseau d’importantes roules stratégiques solidement établies et pavées, reliant entre eux tous les chefs-lieux des civitates, sillonna toute la surface de la Gaule. Saintes, pour sa part, à la fin de la période gallo-romaine, ne comptait pas moins de huit voies romaines, — dont les traces se retrouvent encore aisément sur le sol de Saintonge, et qui rattachaient la métropole des Santons à celles des Lemovices (Limoges), des Petrocorii (Périgueux), des Pictones ou Pictavi (Poitiers), des Andecaves (Angers), des Namnetes (Nantes), ainsi qu’aux ports de Novioregum (Royan?), Tamnum (Talmont?), Blavia (Blaye) et Burdigala (Bordeaux) .

Entre la voie de Saintes à Poitiers, par Ecoyeux, Ebéon, Varèse ou Varaise ( Varesia), Aulnay (Aunedonacum), Brioux (Brigiosum), Rom (Rauranum, etc.). et la voie de Saintes à Angers, par «la Chaussée» de Taillebourg, Malevau (Mala Vallis), «la Chaussée » de Saint-Félix, Usseau (Uxellum), Voultegon (Segora), etc., , entre ces deux voies, disons-nous, et à égale distance, ou peu s’en faut, de l’une et de l’autre, et sur une voie transversale secondaire qui ne prit que plus tard une réelle importance, un petit village gaulois, c’est-à-dire un assemblage de huttes autour de l’habitation d’un chef, s’élevait peut-être, antérieurement même à l’époque romaine, au centre d’une clairière ou d’un «essart» de la forêt primævale, sur le coteau qui domine la Boutonne (Vultona), en quelque point de l’emplacement actuel de la ville de Saint-Jean-d’Angély . Peut-être, lorsque les légions romaines occupèrent le pays, des travaux de castramétation y furent-ils faits, pour la nécessité de protéger le passage de la Boutonne, à cet endroit où la rivière fait un coude presque aussi accentué que celui d’un angle droit. Et peut-être un camp militaire précéda-t-il le stabulum ou palatium dont il sera parlé ci-après .

Lorsque l’empereur Auguste, dans un intérêt de fiscalité, fit faire la grande opération du cadastre des Gaules, les villages alors existants reçurent, du nom de leur chef, modifié en terminaison d’adjectif possessif, la dénomination sous laquelle ils nous sont parvenus, à travers de légères modifications de forme, et par laquelle nous les désignons encore aujourd’ hui . Pour prendre des exemples empruntés à notre voisinage, Aulnay (Aunedonacam, nom marqué sur l’Itinéraire d’Antonin) avait reçu son nom du chef Aunedo, nom gaulois qui se trouve sur diverses inscriptions ou marques de potier; Cressé (autrefois Cressac, de Crisciacum) était le village ou le domaine du chef Crixcios, nom gaulois fourni par des médailles. Charentenay était le village ou le domaine d’un chef Carantonos (également nom gaulois). De même ont été formés les noms de Mazeray (de Maceriacum, domaine de Macer (Le Maigre) , Lozay (Luciacum, de Lucius), Loulay (Lulliacum de Lullius), Blanzac, Blanzay (Blandiacum, de Blandus), etc. Cette finale primitive: ac (de acum) si fréquente dans le sud de la Saintonge, s’est plus tard adoucie, en remontant vers le Poitou, en ay, en é ou en y. Ces terminaisons en acum indiquaient d’ordinaire que le chef du village ou du territoire était un Gaulois. Les désinences en anum, arius, esia, comme Lucinianum (d’où Lusignan), Juliarius (d’où Juliers, Jaillers), Varesia (Varèse ou Varaize, propriété d’un Varus), provenaient au contraire de chefs romains ou de gallo-romains ayant acquis le droit de cité.

Le nom d’Angely ou Angery — primitivement Angeriac, suivant Elie Vinet , venant d’Angeliacum ou Angeriacum , — atteste donc une provenance gauloise, d’après un nom de chef qui put être Angerus ou Angeros, ou tout autre nom similaire (on pourrait même penser à Andecavus, puisque ce nom de peuple a formé le nom de la ville d’Angers, qui rappelle Angery) .

Le Fanum d’Ebéon.


Quel qu’ait pu être exactement le nom du chef gaulois d’après lequel le territoire ou le village d’Angeriacum a pu recevoir son nom, au temps du cadastre d’Auguste, on est autorisé à penser que ce chef, ou l’un de ses héritiers, ou bien vendit son fonds à quelque riche Romain, ou bien, riche lui-même, prit tout à fait les goûts et les coutumes des patriciens ou des fonctionnaires romains, pour faire plus grande figure dans la civitas Santone, si l’on en juge par les vestiges de l’importante villa gallo-romaine qui s’édifia à cet emplacement d’Angeriacum, entre le 1er et le ve siècle de notre ère .

En effet, diverses découvertes faites, notamment en 1864, au lieu dit le Pré-Véron, lors du percement de la rue de la Fontaine du Coi, permettent d’affirmer avec MM. Saudau et Georges Musset «l’existence, en ce lieu et à cette époque, d’une villa gallo-romaine dont l’origine et la splendeur sont attestées par les fragments d’une riche mosaïque découverte pendant les fouilles, ainsi que par les nombreux morceaux de marbre taillés en losange recueillis dans les environs». M. Saudau ajoute: «La construction toute romaine de l’aqueduc de la fontaine du Coi, qui amenait de trois kilomètres les eaux de la source du Rousseau au palais et plus tard à l’abbaye, est une autre preuve irrécusable de l’établissement des Romains en ce lieu .» C’est vers la villa du Pré-Véron que semblait se diriger l’aqueduc du Coi qui, sans doute, à une époque postérieure, fut détourné pour alimenter les fontaines de l’abbaye créée par Pépin d’Aquitaine .

Dans le courant d’avril de cette même année 1864, lors de l’ouverture d’une nouvelle rue entre la route nationale et le port, les ouvriers mirent à nu des quantités considérables de briques à rebord mêlées à des fragments de marbre de différentes couleurs et à des pierres taillées. Près de là se rencontra une muraille de deux mètres d’épaisseur construite en moyen appareil et liée par du mortier ordinaire, longeant un terrain ayant servi de douve, ce qui démontrait qu’on se trouvait sur l’emplacement du mur d’enceinte. A quelques mètres de la muraille existait un conduit formé de grandes tuiles carrées à rebords, posées debout et appuyées l’une à l’autre par leur sommet, de manière à offrir une ouverture triangulaire. Ce conduit paraissait avoir la même direction que celui de la fontaine du Coi, et servait vraisemblablement à l’alimentation de la demeure qui avait laissé dans le sol les débris découverts. Il est à noter que, parmi ces vestiges, on découvrit des monnaies des Antonins et de Constantin .

Depuis cette époque, d’autres découvertes ont été faites. En septembre 1880, un terrassement pratiqué dans la rue Texier a mis au jour plusieurs vestiges de constructions anciennes; on y voyait des tuiles à rebords, des fragments de marbre, des débris de carrelage et des fondations liées par un ciment jaune. Malheureusement, les restes de ces deux trouvailles, qui avaient été déposées à l’Hôtel de ville, ont, depuis, totalement disparu .

En 1885, une nouvelle découverte, également caractéristique, était faite dans un champ situé entre le fief Graveau et les anciennes fortifications de la ville: c’était celle d’un cippe brisé, ayant pu servir de pierre tumulaire à quelque personnage de distinction de l’époque gallo-romaine .

De tout ce qui précède il semble bien résulter, selon la remarque de M. Georges Musset, que le lieu d’Angeriacum, sans qu’on puisse déterminer sûrement si c’était une villa, un bargum ou une curtis, «était habité par des membres de la classe supérieure de l’époque gallo-romaine». On peut penser, avec le même auteur, que cet endroit était, tout à la fois, le centre de l’administration de la forêt d’Essouvert ; le centre de l’exploitation agricole de la vallée de la Boutonne, à son confluent avec la Nie; peut-être en plus, et comme conséquence, un lieu de marché destiné à l’écoulement des produits de ce coin de terre et à l’approvisionnement des choses nécessaires aux habitants.

Le nom de l’Estap, de Stapio, modifié en Escap, que porte le bourg très proche voisin de Saint-Julien de l’Escap, tend à confirmer cette supposition. En effet, le stapalum ou stapula, en bas-latin, (d’où staplum, puis stapium) a désigné «à la fois le logement où l’on mettait les bestiaux (l’étable), puis, par extension, l’établissement agricole servant de centre à une exploitation; puis encore, par extension, le lieu où les agents du fisc, plus tard les rois mérovingiens et carolingiens, avaient une habitation où leurs officiers venaient présider à la régie de leurs domaines. Le terme staplus, qui en est une variante, eut même, par suite, le sens de palais, palatium . Comme ces centres d’exploitation, ces stapli ou palatia, étaient le lieu de réunion de personnages importants, des serviteurs et des troupes qui les accompagnaient, il s’y formait également des rassemblements de marchands qui y tenaient des sortes de foires; d’où, comme conséquence, les lieux où se tenaient ces marchés prirent le nom d’étapes . Plus tard encore, le terme d’étape finit par désigner les lieux où les troupes en marche s’arrêtaient pour passer la nuit; ce qui semble bien la conséquence de l’habitude qu’avaient les rois ou leurs officiers de se transporter successivement d’une habitation dans l’autre » .

«La connaissance du pays ou un simple examen d’une carte de Saint-Jean-d’Angély et de sa banlieue, suffisent, poursuit M. G. Musset, à établir que le territoire de cette ville et celui de Saint-Julien devaient évidemment n’en faire qu’un à l’origine. D’où nous concluons qu’il y avait, dès l’époque gallo-romaine, en ces lieux, une villa servant de centre à l’exploitation et à l’administration de la forêt d’Essouvert, un stapulum qui, par suite de sa proximité, donna son nom à la villa et au groupement d’habitations de Saint-Julien, placé tout proche du temple ou fanum de la Clie , puisque ce stapulum fut ensuite le palatium des princes mérovingiens et carolingiens, pour devenir le château des comtes de Poitiers.» .

Malgré le prestige relatif de cet établissement, rien ne pouvait faire prévoir qu’une ville d’une certaine importance s’élèverait un jour, hors du passage des grandes voies romaines, sur ce coteau à l’horizon borné par les arbres de la forêt et les peupliers de la vallée, que baignait une rivière limpide, mais trop peu profonde pour être aisément accessible aux nefs du commerce. Aussi ne voyons-nous pas qu’il soit question dans l’histoire de ce lieu d’Angeriacum avant le temps de Charlemagne; et même la première mention qu’on en voudrait fixer à ce temps-là est-elle assez discutable et sujette à contradiction .

Ce fut donc d’une façon pour ainsi dire anonyme que les habitants d’angeriacum, quelles que fussent leur origine et leur condition ethnique et sociale, assistèrent au mouvement de l’histoire durant ces huit premiers siècles de notre ère, subirent, après la période gallo-romaine relativement prospère, les invasions des conquérants germaniques, Wisigoths et Francs, sans parler des passages d’Alains ou de Vandales, et participèrent à la crise religieuse qui, de païens ou sectateurs des druides qu’ils étaient d’abord, les transforma en chrétiens unitaires, selon la doctrine d’Arius, puis en catholiques trinitaires, selon l’orthodoxie et les rites imposés par la cour des rois francs.

Il serait bien intéressant de savoir comment les Santons, qui se montrèrent pour un temps si dévots au culte de la Triade gauloise (voir les études sur «l’autel de Saintes» aujourd’hui au Musée de Saint-Germain) puis au culte tout officiel de Rome et d’Auguste mais qui, plus longtemps et plus profondément, gardèrent leurs croyances naïves aux génies des bois, des sources, des rivières, des hauts lieux, du soleil et de la lune en leurs phases, comment, dis-je, ils accueillirent l’apostolat des prédicateurs du Christ Jésus, et si c’est librement ou par contrainte qu’ils se rangèrent à ce nouveau culte .

Malheureusement une nuit profonde couvre toute cette période, au moins pour le coin d’histoire locale qui nous occupe. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que, lorsque Angéry entre vraiment dans l’histoire avec la fondation de son abbaye au IXe siècle, tout le pays de Saintonge est nominalement christianisé. Un texte de ce temps mentionne même l’existence, dès l’an 402, non loin de la Boutonne, d’une modeste chapelle placée sous le vocable de la Vierge mère et aussi d’un oratoire dans lequel se trouvait un autel consacré au saint Sauveur. Grégoire de Tours mentionne aussi l’existence, vers le pays de Saintonge (ad Santonicam urbem), d’une église qu’une noble dame du nom de Victorine, avait élevée sur le territoire de sa villa et qui renfermait des souvenirs de saint Julien . «C’est le seul renseignement, écrit M, Longnon , que l’on possède sur cette basilique mérovingienne; il n’est cependant pas impossible d’indiquer son emplacement probable. En effet, nous pensons qu’une église jouissant déjà, au VIe siècle, en raison des reliques qui y étaient conservées, d’une certaine notoriété, a pu fort bien donner son nom à la villa dont elle dépendait. Or, il n’existe dans l’ancien diocèse de Saintes, où les églises consacrées au martyr de Brioude sont d’ailleurs peu communes , qu’un seul village du nom de Saint-Julien, Saint-Julien de l’Escap, dont l’église actuelle, datant du XIe siècle, est désignée, dès 1095, sous la simple dénomination d’ecclesia sancti Juliani. Aussi n’hésitons-nous pas à inscrire le nom de la basilica sancti Juliani, mentionnée par Grégoire de Tours, sur la rive gauche de la Boutonne, à l’emplacement de Saint-Julien de l’Escap, qu’un édicule romain ou gaulois signale comme une localité certainement antérieure à l’époque mérovingienne » .

Mais le christianisme de Grégoire de Tours et de ses contemporains était, déjà, comme le latin qu’ils parlaient, singulièrement altéré ; à plus forte raison, en était-il ainsi de la religion des simples fidèles profondément ignorants et crédules. Aussi cette christianisation, toute de surface, n’empêchera-t-elle pas les bonnes gens du pays, restés païens au demeurant , de croire, pour des siècles encore, et l’on peut dire jusqu’à nos jours, à tous les fantômes, à toutes les légendes, à toutes les superstitions qui se sont transmises, de grands-pères à petits-fils, par les contes des fées, des lutins, des farfadets, des revenants, des oiseaux ou bêtes de mauvais augure: bigournes, ganipotes, loups-garous, chasse-galeries ou ganneries, et de tout le grimoire de la sorcellerie du moyen âge .

CHAPITRE II

Table des matières

LE MONASTÈRE ET L’INVENTION DU CHEF DE SAINT JEAN-BAPTISTE

La cité (civitas) des Santons, comme toutes les petites républiques ou civitates gauloises, se subdivisait en pagi, d’où nous et venue notre expression de pays. L’un de ces pagi, sis au nord-ouest de la province, prit, on ne sait exactement à quelle époque, le nom depagus Alniensis ou Alnensis, d’où : le «pays d’Aulnis». Pas plus que d’expliquer l’origine de ce nom, il n’est facile de fixer exactement les limites de ce pagus au temps des empereurs carolingiens. Ce qui paraît ressortir des vieux actes et des vieilles chroniques, c’est que ces limites s’étendaient, vers l’est, beaucoup plus loin qu’elles ne le firent postérieurement, et que le territoire d’Angeriac et de la forêt qui l’entourait y était compris .

Un vieil auteur d’Annales nous parle d’un palatium d’Angeriacum, sur la Voultonne, en territoire d’Aulnis, où demeurait le roi Pépin , le plus jeune des trois fils de l’empereur Louis le Débonnaire nommé par lui «roi d’Aquitaine» ; or, la Santonia civitas avait été rattachée à l’Aquitaine depuis la division de la Gaule faite par Auguste . Qu’était. ce palatium? C’était, vraisemblablement, la villa ou le staplum dont nous avons parlé au chapitre précédent, c’est-à-dire, une de ces fermes royales «où les rois et les princes des premiers temps du moyen âge se transportaient successivement afin de pourvoir à leur administration, en percevoir les revenus, et où, par suite, ils s’occupaient de la direction générale de leurs royaumes ou principautés, et y frappaient même monnaie» . Là, pour se conformer à un vœu ou à un ordre paternel, dit un chroniqueur , Pépin d’Aquitaine installa un monastère de l’ordre de Saint-Benoît, et l’église de ce monastère fut dédiée par ces cénobites à saint Jean-Baptiste .

En ce temps-là, le précurseur du Christ, dominant les apôtres eux-mêmes et la Vierge mère , apparaissait comme la plus grande figure de la religion chrétienne et, dans l’ordre de la hiérarchie céleste, elle suivait immédiatement celle de Jésus-Christ. C’est ainsi que la très grande fête du solstice d’hiver, marquant la renaissance du Soleil invaincu (natalis dies Solis invicti) ayant été consacrée par l’Eglise à célébrer la nativité de Jésus, l’Enfant-Dieu, la fête du solstice d’été, également marquée par une foule de cérémonies, de pompes et de coutumes païennes, comme celle des feux de joie, allumés en l’honneur du Soleil, fut mise sous l’invocation de saint Jean-Baptiste et destinée par l’Église à commémorer sa naissance .

C’était donc une heureuse autant que naturelle idée pour les moines bénédictins investis de la donation royale de Pépin, d’avoir mis leur couvent sous l’invocation et en quelque sorte sous la protection du grand «saint» que les foules nominalement christianisées tenaient comme un des plus grands et des plus puissants patrons de la Cour céleste. Ce patronage ne tarda pas à faire affluer les vœux et les offrandes de la dévotion populaire qui très facilement prêtait aux moines un renom de savoir et de sainteté et qui les suivait docilement dans toutes leurs indications au sujet des meilleurs moyens de gagner le ciel.

Mais, pour tirer tout le parti possible de cette disposition des foules, il ne suffisait pas d’invoquer le grand saint Jean-Baptiste: il fallait encore persuader aux foules que saint Jean agréait ce culte et répondait à ces invocations. Le gage ordinaire de cette protection des saints était la possession de telle ou telle partie de leur corps, ou reste de leur vêtement; car quelle apparence que le saint, dans son paradis, ne se laissât pas attendrir par les fidèles qui honoraient, en se prosternant devant les châsses d’or, piquées de pierres précieuses, qui les renfermaient, jusqu’aux moindres os ou dépouilles de son corps?

Le culte des reliques était alors dans toute sa ferveur naïve. Cette ferveur, allant jusqu’à la fièvre chez les pèlerins, qui faisaient quelquefois de très longs voyages pour vénérer un tombeau, un «chef», un reliquaire, devait déterminer, chez ceux qui exploitaient ce culte et en vivaient, de vraies rivalités poussant leurs moyens jusqu’à la supercherie et à la fraude.

Dans la découverte ou «invention» faite par les moines d’Angéry du «chef» de saint Jean-Baptiste, quelle part faut-il faire à la fraude, quelle part à la crédulité naïve, quelle part même à la vérite transfigurée par la légende, c’est ce qu’il est difficile de déterminer. En ce temps-là, on accueillait, sans la moindre discrimination, les fables les plus invraisemblables et les récits les plus merveilleux des pèlerins les plus crédules qui, surtout s’ils étaient eux-mêmes mis en possession d’un ossement à eux livré comme une relique insigne, devenaient souvent les premières victimes, quand ils n’étaient pas les exploiteurs, de leurs propres imaginations. Voici, pour la curiosité du lecteur, quelques traits empruntés au récit merveilleux d’un auteur anonyme, qu’on trouve imprimé à la suite des œuvres de saint Cyprien de Poitiers:

«Les reliques du précurseur du Seigneur reposaient à Alexandrie, dans la basilique élevée en son honneur par l’empereur Théodose quand un moine d’Occident, nommé Félix, en route pour le pèlerinage de Jérusalem, aurait eu une vision et aurait entendu une voix divine lui tenir ce langage: «Lève-toi, et va à Alexandrie. Là, tu trouveras, dans la chapelle où il est déposé, le chef (ou tête) de saint Jean-Baptiste; tu t’en empareras et, reprenant le chemin de la Gaule, tu le porteras en Aquitaine dans un lieu que je t’indiquerai.»

Exécuter l’ordre d’en haut (!), s’emparer du chef de saint Jean-Baptiste, et regagner, sans rencontrer d’obstacle, le rivage de la mer, ne pouvait être qu’un jeu pour un moine dont le ciel dirigeait si visiblement le pieux larcin. On ne s’étonnera pas non plus, si, sur le rivage, notre homme trouve une barque «que les anges avaient préparée pour le recevoir». Une tempête survenant cependant sur le chemin du retour, le moine Félix n’a qu’à faire une oraison pour qu’aussitôt, «du sein d’une nuée lumineuse, une colombe blanche comme neige descende sur la poupe du navire et s’y tienne perchée, jusqu’à ce qu’étant entré dans l’Océan, le moine et les six religieux qui l’accompagnaient atteignissent le rivage d’Aquitaine. Dès qu’ils eurent reconnu la terre, ils dirigèrent leur barque vers un port appelé Angoulins, situé dans le pays d’Aulnis» .

Le merveilleux ne s’arrête pas là. A peine la tête de Jean-Baptiste est-elle débarquée sur le rivage que le roi d’Aquitaine, Pépin, fait un carnage immense des «Vandales» (Normands?) qui cherchaient à s’emparer du pays. Pas un seul de leur multitude n’échappe à ce carnage, tandis que Pépin ne perd que vingt de ses hommes d’armes. Le roi s’endort sur ses lauriers, mais une voix le réveille: «Paresseux, pourquoi dors-tu? Apprends que le chef du grand Jean-Baptiste vient d’arriver dans ce pays, avec les corps des trois pauvres Innocents, et que c’est par son mérite que Dieu t’a donné la victoire.» Il se lève et, sur le conseil d’un vieillard, dépose ses vêtements royaux, revêt un cilice et va, suivi de ses officiers, — comme lui pieds nus et couverts de cendres, — au devant des serviteurs de Dieu qui portent la précieuse relique.

«Lorsque Félix vit arriver le roi dans cet humble appareil, il marcha à sa rencontre, le salua, lui donna le baiser de paix et lui fit connaître l’objet de sa mission. Alors tous deux se mirent dévotement en prière, et le moine, élevant sur ses bras la glorieuse relique, entonna un hymne auquel les autres religieux répondirent en chœur. Au bruit de ce pieux concert, toute l’armée accourut, au nombre de trente mille hommes. Les soldats, portant sur des litières les cadavres de leurs vingt compagnons d’armes, tués dans le combat de la veille, se mirent à prier Dieu de rendre la vie à ces corps inanimés par l’intercession de son saint Précurseur. En même temps, ils les approchèrent, l’un après l’autre, de la châsse où était renfermé le chef du martyr. O prodige! A peine les cadavres eurent-ils touché la relique du saint trépassé qu’ils se dressèrent soudain, comme s’ils se fussent éveillés d’un profond sommeil .

«A la vue d’un miracle aussi extraordinaire, toute l’armée jeta un cri de joie et d’admiration. Les moines, portant la sainte relique, se mirent en marche, suivis du roi et de tous ses guerriers. Ils arrivèrent ainsi à un lieu nommé Voutron, d’où ils gagnèrent bientôt, à travers les marais de Mathevaux (Malevau? ) le palais d’Angéry . Le précieux crâne fut déposé pour être gardé dans une basilique voisine du palais, dédiée à la bienheureuse Vierge Marie ; et bientôt après s’éleva, au bord de la Boutonne (Vultonœ), une autre basilique où la relique fut enfermée avec des parfums, dans un ciboire concave appuyé sur six colonnes de marbre et scellé avec de la poix. Toute la pompe nécessaire ayant été ordonnée, on décida d’établir là un nombreux couvent de moines pour desservir à perpétuité ce sanctuaire.

«Telle est, — écrit l’historien Massiou qui reproduit avant nous ce récit, — la fable que des moines imposteurs ont imaginée dans l’ombre du cloître pour donner une origine miraculeuse à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély, fiction puérile où l’histoire et la chronologie ne sont pas mieux traitées que la raison ».

Un historien plus ancien, Armand Maichin, qui publia en 1671, à Saint-Jean-d’Angély, (Imprimerie d’Henry Boisset, rue de l’Horloge), son Histoire de Saintonge, Poitou, Aunis et Angoumois, quoique peu muni d’esprit critique et fort déférent pour les traditions de sa ville natale, ne peut s’empêcher pourtant de reconnaître que ce traité sur l’Invention du chef de Saint-Jean, «fourré parmi les œuvres de Saint-Cyprien, bien qu’il contienne quelques vérités fort considérables, est aussi, de certitude, parsemé de plusieurs mensonges et de fables ridicules, et que conséquemment, il n’est pas possible de bastir un édifice durable ny d’establir une résolution fixe et bien asseurée sur un tel fondement».

Maichin écarte tout aussi délibérément la suggestion accueillie par le président de l’Estang en son Histoire des Gaules, livre V, d’après laquelle le chef de saint Jean-Baptiste aurait été envoyé à Pépin le Bref par l’empereur Constantin Copronyme: «Mais de sçavoir comment et pourquoy cet empereur, qui estoit ennemy des images et des reliques des saincts, a fait ce présent à Pépin, c’est un point fort difficile, et dont personne n’a jamais pu rien dire de bien assuré... Aventin, qui fait mention de cette ambassade au livre 3 de ses Annales, ne dit point que cet empereur grec ait jamais fait présent d’aucunes reliques au Roy Pépin, ce qu’il n’eût jamais passé sous silence, si cela eût été véritable, puisqu’il fait bien mention des orgues et instruments de musique, dont Pépin fut régalé par cet empereur. Aussi Reginon, Sigebert et Baronius, écrivant sur l’an 766 de Nostre-Seigneur, rapportent bien que les ambassadeurs de Constantin Copronyme présentèrent au Roy Pépin des présents fort magnifiques, et dignes de sa Majesté royale, inter quœ fuit musicum organum recens inventum, mais ils ne parlent en façon quelconque du sacré chef de saint Jean-Baptiste. Et quelle apparence que ces Historiens eussent oublié et mis en arrière une relique si auguste et si vénérable, un présent si riche et si agréable à Pépin, et un trésor si grand et si précieux, si effectivement il eût fait partie des choses qui luy furent envoyées par Constantin? Quelle proportion d’un instrument de musique avec le Chef du Précurseur du Fils de Dieu, pour parler du premier, et laisser l’autre dans le silence? Et cette pensée pourroit-elle jamais tomber dans l’esprit d’un homme sage?»

C’est parler congrûment. Nous verrons d’ailleurs tout à l’heure la judiciaire de notre auteur s’exercer à propos d’une supercherie peut-être plus grossière encore dont ce prétendu chef de saint Jean-Baptiste fut l’occasion, lorsque, après qu’il se fut perdu, un abbé eut la bonne fortune ou trouva expédient de le retrouver.

Sous le règne de Charles-le-Chauve, d’après la tradition, le monastère de Saint-Jean-d’Angély, trente ans à peine après sa fondation, fut dévasté et ruiné de fond en comble par les pirates normands (vers 860). Des extraits d’annales qu’il a consultées, M. Georges Musset conclut que «la ville et l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély durent subir, non pas une seule fois, mais à maintes reprises, les dévastations de ces peuples barbares.» Les religieux maltraités ou mis en fuite avaient cherché refuge dans d’autres monastères. «Angéry resta, pendant près d’un siècle, enseveli sous ses ruines, et n’en sortit qu’en 942, année pendant laquelle les comtes Roger et Eble sollicitèrent et obtinrent de Louis d’Outremer l’autorisation de relever le monastère , dont ils confièrent la direction à Martin, abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, qui l’administra jusqu’à sa mort. Ce fut pendant l’administration de cet abbé que le monastère reçut en don, d’un certain Arilandus et de sa femme Guiburgis, la maison qui leur appartenait à Piniacus (Bignay? Le Pinier? Le Pin?) dans la viguerie d’Angéry, au pays d’Aunis, avec toutes les terres en dépendant, ainsi que la forêt d’Essouvert» .

Le comte de Poitiers, Guillaume, surnommé Tête d’étoupe, à cause de sa chevelure blonde et crépue, s’étant proclamé duc d’Aquitaine, à la mort de Louis d’Outremer, acheva de relever le monastère de Saint-Jean-d’Angély et le dota très richement, ajoutant aux vastes marais et aux salines qui lui avaient été données déjà à l’époque de sa fondation, des terres comme celles «de la villa de Muron, en Aunis, plus un serf, appelé Dochertus, sa femme, sa fille et tout leur avoir» . D’autres dotations ne tardèrent pas à s’ajouter à celles-là pendant ce siècle et les deux suivants. Ainsi «Saint-Etienne d’Yves, Saint-Eutrope de Voutron, Saint-Martin d’Esnandes, Saint-Martin de Benon — au milieu d’une forêt où les comtes de Poitiers, avant 996, bâtirent un château — relevaient de l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély » . — «Il y a là, dit M. Délayant, comme un abrégé de l’histoire du siècle. Prendre le plus qu’on peut des terres de ses voisins et en donner une part à Dieu comme pour en faire son complice, c’est la vie des grands seigneurs de cette époque.»

Nous venons d’employer le mot d’ «abbaye» de Saint-Jean-d’Angély. C’est le titre donné au monastère qui était censé posséder le chef de S. Jean-Baptiste, par un diplôme de Hugues Capet. Celui-ci, de duc de France devenu roi, par l’effondrement des derniers Carlovingiens, et dont la suzeraineté finit par être, non sans lutte, admise par le duc d’Aquitaine, Guillaume III, — conféra, en l’an 990, à la demande de Guillaume lui-même, le gouvernement de cette abbaye à Alduin, «serviteur de Dieu» .

Nous franchissons l’an mil, l’an de la grande terreur religieuse, constatée par la formule initiale de tant de donations faites aux églises et monastères: «Mundi termino adpropinquante... (aux approches de la fin du monde).» Cette terreur se dissipa peu à peu quand on vit que l’an mil était passé sans amener le grand cataclysme final; mais la crédulité populaire ne diminua pas pour autant, et les donations «pieuses» continuèrent de grossir le trésor et les biens fonds des abbayes. «Les moines, écrit l’historien Massiou, ne furent pas, il faut le dire, très scrupuleux dans le choix des moyens qu’ils employèrent pour ramener les peuples au pied des autels. On vit se multiplier partout, par leurs soins, les révélations et les miracles... Il y eut ainsi, entre l’an 1010 et l’an 1025 , dans le monastère de Saint-Jean-d’Angély, une de ces pieuses jongleries qui fit beaucoup d’impression sur la multitude et ne contribua pas médiocrement à accroître la ferveur générale.»

Dans les pillages et incendies du monastère perpétrés par les pirates normands, la relique de saint Jean-Baptiste avait disparu; mais le monde ne pouvait rester longtemps privé d’un pareil trésor, et la restauration du précieux chef ne fut pas moins étonnante que n’avait été, sous le roi Pépin, sa translation d’Alexandrie en Aquitaine.

Voici comment cette belle réinvention eut lieu. Nous laissons de nouveau la parole à Armand Maichin:

«On raconte donc que Guillaume IV dit Fierabras, comte de Poictou et duc de Guyenne , passa les Alpes pour faire ses oraisons à Rome environ la feste de Pasques de cette année 1028; que, pendant son absence, Alduyn, abbé de Saint-Jean-d’Angély, trouva une teste humaine dans une closture de pierre taillée en forme de pyramyde; que c’estoit le chef de sainct Jean-Baptiste, suivant l’opinion de ce bon abbé ; et que le comte Guillaume, ayant appris cette nouvelle à son retour de Rome en fut merveilleusement joyeux. Mais Aimar de Chabanois, qui a écrit cette histoire, n’est pas bien certain si cette teste estoit véritablement celle du sainct précurseur du Fils de Dieu, ni d’où, quand et comment elle avoit été portée en ce lieu-là. La raison est qu’il n’est point parlé du chef de sainct Jean-Baptiste dans la vie de Pépin, bien que ceux qui l’ont écrite ayent été soigneux de rapporter jusques aux moindres choses qui luy sont arrivées, et qu’il n’est pas possible ni convenable qu’ils eussent oublié une circonstance si grande et si mémorable. Aussi Besly, en son Histoire des comtes de Poitou, dit que «l’abbé Alduyn n’est pas tout à fait hors de soupçon, et que le siècle d’alors, qui estoit simple et grossier beaucoup plus que celuy d’à présent, s’est souvent licencié à faire des choses de cette nature.» Maichin rapporte ensuite un passage de Letaldas écrivant à Avesgaud, évesque du Mans, en ces termes: Quelques-uns, essayants de relever et de glorifier les actions des Saincts,pèchent contre la lumière de la Vérité, comme si sur le mensonge on pouvoit bastir la gloire des Saincts, lesquels ne fussent jamais parvenus ny montés à ce haut degré de saincteté, s’ils eussent été sectateurs du mensonge.»

Mais, bien que toutes ces raisons — pour parier comme Maichin, — «soient belles, subtiles et considérables », elles ne pesèrent pas du poids d’un scrupule dans la balance de l’opinion publique en ce temps-là. L’imagination de la multitude était alors sans boussole, l’esprit de contrôle et de critique qui date de la Réforme et des temps modernes étant encore à naître. Tout le peuple, à commencer par ses princes et chefs, avait soif de merveilleux et de miracles. Les miracles se produisirent donc autour du prétendu chef retrouvé de saint Jean-Baptiste, comme si ce crâne avait été authentiquement celui du Précurseur, lequel, pourtant, de son vivant même, n’avait jamais, au témoignage des Evangiles, fait le moindre miracle.

On tira de ces miracles, tout aussi prouvés que la relique, autant de preuves nouvelles en faveur de son authenticité.

Le prodige suivant, raconté par les annalistes de l’abbaye, fut un de ceux dont l’effet fut le plus concluant. Un certain abbé de Maillezais, nommé Theodolin, «le jour étant venu que cette précieuse relique devoit estre montrée au peuple», avait été chargé de la montrer, «pendant près de deux heures, à l’assemblée, qui estoit extrêmement grande et nombreuse». Au moment de serrer et remettre en place «la précieuse relique», Théodolin, qui enviait pour son abbaye de Maillezais une parcelle de la bonne aubaine, fit semblant de faire une longue prière et, «comme il baisoit le sacré chef de saint Jean, il arracha une de ses dents et la cacha dans sa bouche. Mais il fut bien puny de sa faute, car il perdit la veuë à l’instant, ce qui l’obligea de confesser son péché en présence de toute l’assemblée, et, après. qu’il eut donné des marques d’une serieuse et véritable repentance, il fut miraculeusement guéry, et eut la veuë aussi bonne et les yeux aussi pleins de lumière qu’aparuavant» .

Après de telles marques de la sainteté et de la puissance du crâne découvert par Alduin dans sa pyramide, il n’y avait plus à mettre en doute le prix du trésor que possédait l’abbaye d’Angély. Tout le moyen âge en accepta la caution, et vécut avec cette conviction, à peine ébranlée par la réflexion: que les églises d’Arras, d’Amiens, de Saint-Jean de Maurienne, se prétendaient également en possession du chef du Baptiste; que la ville de Rome même, sans parler de Constantinople et d’Alexandrie, prétendait l’avoir dans une de ses basiliques, et que même un concile, celui de Constance, en sa session 10, prononça que le chef de ce bienheureux saint est tout entier en cette Ville-là (Rome) et non pas ailleurs. Mais que valaient, encore une fois, toutes ces raisons contre l’entraînement et l’engouement de tout un peuple assoiffé de merveilleux et qui était fort capable de vénérer tour à tour une tête de saint Jean-Baptiste à Amiens et une autre à Saint-Jean-d’Angély? .

En effet, «tout aussitôt que cette nouvelle eût été répandue par la France que l’abbé Alduyn avait trouvé le sacré chef de saint Jean-Baptiste, le Roy Robert et la Reyne Constance sa femme, Guillaume Sanche, Roy de Navarre, Sanche, duc de Gascogne, Eudes, second comte de Champagne, et un très grand nombre de princes, comtes et prélats, suivis d’une multitude incroyable de gens de toute condition, de France, d’Espagne et d’Italie, vinrent en foule à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély, où ils firent de grandes offrandes; et nommément le Roy Robert y offrit une conque d’or très pur du poids de trente livres et des ornements très précieux. Guillaume IV dit Fierabras, qui était merveilleusement joyeux de l’invention du chef de saint Jean, receut parfaitement bien le Roy Robert et tous les autres princes et seigneurs, et les traita magnifiquement dans son palais de Saint-Jean-d’Angély, et donna des marques publiques d’une allégresse et d’une dévotion tout à fait extraordinaire ».

Quand les princes donnaient ainsi l’exemple de la crédulité et des largesses dévotes , on ne peut guère s’étonner que la foule, docile et facile à entraîner, suivît le courant. De ce temps, en effet, l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély prit rang parmi les sanctuaires que devait visiter, au moins une fois dans sa vie, le cortège des pieux pèlerins, allant de ville en ville faire leurs dévotions à tous les corps saints et à toutes les reliques vénérables. Le grand pèlerinage d’Occident qui remuait chaque année jusqu’aux provinces des Flandres, avait pour but le tombeau de Saint-Jacques de Compostelle en Espagne. Saint-Martin de Tours, Saint-Martial et Sainte-Radegonde de Poitiers, Saint-Eutrope de Saintes, etc., étaient les stations obligées de ces pèlerinages; et c’était sur l’ancienne voie romaine de Poitiers à Saintes,passant par Varaise et Ebéon, que se déroulaient les pieux cortèges. Désormais, Saint-Jean-d’Angély devint une de ces stations ou «étapes» sacrées, imposant un léger détour, depuis Aulnay, aux pèlerins. L’ancienne voie fut donc peu à peu désertée pour un nouveau grand chemin. Les routes, comme les livres, ont leurs destinées.

Le bourg de Saint-Jean-d’Angély profita de l’aubaine: il fallait bien des hôteliers et des marchands pour satisfaire aux besoins de ce grand concours de pèlerins. La modeste agglomération,qui s’était bâtie, d’abord autour du stapulum ou palatium des ducs d’Aquitaine, et puis, autour du monastère dont ils avaient favorisé la construction, s’accrut donc au point de devenir assez vite une ville avec des rues, des places publiques, des marchés, et bientôt, nous le verrons, avec des murailles et des tours.

Mais ce fut surtout le monastère, centre de cette industrie dévote, qui s’étendit et gagna très vite en importance et en richesses. Comblée des largesses des rois et des grands seigneurs, l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély ne s’enrichit pas moins des offrandes que lui apportait, de tous les points de l’Europe, cette foule ininterrompue de pèlerins. Les chartes de donations lui venaient aussi de toutes parts. Et, par exemple, en l’an 1048, au moment où Arnoulf, évêque de Saintes, Guillaume, évêque de Poitiers, et Bruno, évêque d’Angers, venaient d’inaugurer l’église nouvellement achevée du monastère de Saint-Jean-d’Angély, le duc d’Aquitaine, sa mère et son frère se prosternèrent devant l’image de saint Jean-Baptiste et déposèrent sur l’autel une charte où se trouvaient les clauses suivantes:

«... Nous donnons à perpétuité au précurseur de Jésus-Christ (lisez: aux moines qui exploitaient son prétendu chef) le bourg de Saint-Jean avec les églises qui s’y trouvent, et les terres, forêts, fontaines, rivières et moulins en dépendant... L’abbé aura une escorte dans le bourg de Saint-Jean... Les vicaires et préposés feront justice des délits qui leur seront dénommés; ils prononceront des amendes et personne ne pourra leur faire violence ni leur résister. Quand les hommes de l’abbaye auront pris les armes pour la défense de l’église et le maintien de ses droits, ils ne devront compte qu’à l’abbé du sang qu’ils auront versé pour cette cause, en quelque lieu que ce soit... L’abbé est maître souverain. Tout ce que nous possédions dans le bourg de Saint-Jean procède aujourd’ hui de lui seul. Quiconque voudra avoir ne recevra que de lui et il donnera à qui bon lui semblera. Si une chose est mise en vente, nul ne pourra l’acheter qu’autant que l’abbé n’en voudra pas... Personne autre que lui ne pourra avoir de crieur public. Toute vente ou achat ne pourront avoir lieu que du consentement de l’abbé.Si l’abbé a sur une maison un droit de cens, ne fût-il que d’un sou ou d’une obole, toute la maison tombera dans son domaine, et nul ne pourra l’occuper,l’acquérir ou la transmettre à autrui, quand même il y aurait un droit plus fort que celui de l’abbé.» L’abbaye, en somme, recevait tout, régentait tout, dominait tout, possédait tout. Ces riches abbayes ne s’inspiraient guère pour leur compte des paroles du Christ: «Que votre trésor soit dans le ciel!»

CHAPITRE III

Table des matières

L’ABBAYE ET LA COMMUNE DE SAINT-JEAN-D’ANGÉLY

Pendant tout le cours des XIe, XIIe et XIIIe siècles, l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély , comme d’ailleurs toutes les autres et de tous ordres religieux en France, ne cessa d’accroître ses richesses et sa puissance.

On voit, par exemple, en août 1050, un seigneur de la maison de Taillebourg, Ostende, fils de Constantin et d’Emeldne, donner aux moines de Saint-Jean-d’Angély l’église de Champdolent en Saintonge, avec des vignes, des moulins et les droits de pêche dans la Boutonne. Guillaume, vicomte d’Aulnay, donne ou restitue à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély l’église de Saint-Martial et quelques autres biens qui en dépendaient. En 1074, un autre Guillaume, comte de Mastas ou Matha, qui avait déjà donné ou restitué aux moines de Saint-Jean-d’Angély la moitié d’une forêt appelée Baanisium (de Bagnizeau), se sentant à l’article de la mort, fait don de l’autre moitié entre les mains de l’abbé Eudes, etc.

Cet accroissement constant d’opulence, fruit des donations et largesses de tout un peuple affolé de dévotion, n’allait pas d’ailleurs sans engendrer très vite des abus, sans provoquer des ferments de dépravation et de corruption que les annalistes ecclésiastiques eux-mêmes ont dû reconnaître. Maichin, après eux, quoiqu’il ne se refuse pas, à l’occasion, à admirer et à louer les vertus monacales, ne peut s’empêcher d’écrire:

«Dans la première institution et fondation de ce monastère, il y avoit soixante-quinze moines soumis à la conduite et direction d’un abbé qui créoit ses officiers de plein droict, sçavoit le Cellerier, le Prévost, le Chambrier, l’Aurnosnier, le Sacristain, l’Infirmier, le Chantre, le Sous-Chantre et le Pitancier. Mais, comme la vertu et la piété n’animent pas toujours les communautés religieuses; que le désordre et l’irrégularité se glissent parmi les plus saincts et les plus judicieux établissements; et qu’enfin la nature de l’homme, qui est corrompuë par le péché, a toujours des penchements et des inclinations au mal: il est arrivé, dans la suite et dans le progrès du temps, que les successeurs de ces premiers religieux qui avoient été établis à Saint-Jean-d’Angély... ont dégénéré de la vertu de leurs devanciers, et ont détourné leurs cœurs de ces hautes et belles pensées, pour les appliquer aux voluptez du siècle et aux richesses de la terre. De manière qu’il s’est fait une étrange séparation du chef et de ses membres, et l’Abbé, s’étant réservé une partie du revenu de l’abbaye, a laissé le reste à ses moines, qui ont fait leur mense à part, et se sont retirés de luy, comme s’il n’estoit pas véritablement leur chef .»

Déjà, dès la première moitié du XIe siècle, la prospérité avait tellement enflé l’orgueil des moines que, en l’absence de leur abbé, ils en étaient venus jusqu’à battre les gens du duc d’Aquitaine et à détruire un de ses hôtels, contigu à leur cloître. Le duc irrité pardonna cependant et se borna à faire venir Odilon, abbé de Cluny, réputé pour son autorité, afin de réformer les mœurs des religieux et de rétablir dans le couvent la règle oubliée de saint Benoît.

Cette réforme même, subie de plus ou moins bon gré par les moines de Saint-Jean, leur valut de nouveaux avantages et de nouvelles prébendes. Ainsi, le chapitre des chanoines de Tonnay (Charente) n’ayant pas voulu se laisser réformer,malgré la présence du pape Urbain II, venu en personne à Saintes pour cette réforme des monastères, on finit par les expulser et par les remplacer par les moines réguliers de Saint-Jean-d’Angély (1096). Peu de temps après (en 1098), Amatus, archevêque de Bordeaux, leur concédait, à la sollicitation de leur abbé Ausculfe, les revenus en argent de huit églises situées en différents lieux de son diocèse. Le même prélat, dans un concile tenu à Bordeaux, décidait en leur faveur un procès pendant entre l’abbé de Saint-Jean-d’Angély et celui de Saint-Maixent, au sujet de l’église de Saint-Pierre de Marestais, qui fut définitivement adjugée à Ausculfe, abbé de Saint-Jean-d’Angély .

L’entraînement des croisades ne profita pas moins que les terreurs de l’an mil, aux églises et aux couvents.

A la veille de partir pour la Palestine, à l’appel de Pierre l’Ermite, le duc d’Aquitaine, qui rêvait d’ailleurs de se conquérir un trône en Asie, voulut, à l’exemple des autres pèlerins, se rendre le ciel propice en faisant des dons aux églises. Entre autres libéralités, l’historien des ducs d’Aquitaine, Besly, note qu’il «donna à Dieu et à saint Jean-Baptiste, une femme serve ou «vill aine» nommée Cavilla, pour devenir métayère (medie teria) de Saint-Jean, elle et ses fils à perpétuité » .

«Il entrait vraisemblablement, remarque Massiou, plus de tendresse paternelle que de piété dans cette libéralité faite à un monastère dont un des fils du duc venait d’obtenir la direction. Après la mort de l’abbé Ausculte, un violent débat s’était élevé entre les moines de Cluny et ceux de Saint-Jean-d’Angély, pour l’élection de sonsuccesseur. Ce débat fut vidé en 1103 par l’archevêque de Bordeaux, l’évêque de Saintes et le duc d’Aquitaine Willelm ou Guillelm-le-Vieux. Les deux prélats, voulant faire leur cour au prince, nommèrent Henric, son troisième fils, qui était moine de Cluny: mais il fut décidé que, après sa mort, l’abbé serait élu parmi les moines de Saint-Jean-d’Angély. Ainsi, depuis qu’à la sollicitation du duc Guillelm le Grand, Odilon l’Archange, abbé de Cluny, était venu réformer le monastère de Saint-Jean, les abbés de Cluny exerçaient sur ce monastère une sorte de patronage ».

Ce Guillelm ou Guillaume-le-Vieux, duc d’Aquitaine, dont il vient d’être question, mourut en l’an 1127. Maître souverain du Midi de la France, il était le prince le plus indépendant et le plus redouté de son temps. «Fameux dans les tournois et les cours d’amour par son esprit et sa bravoure, il passait — écrit l’historien de Saintonge — pour un chevalier accompli. Mais il ternit l’éclat de sa gloire par la licence de ses opinions et la dépravation de ses mœurs. Non content de donner lui-même dans tous les excès, il s’efforça encore d’y entraîner ses contemporains en organisant la débauche. Il institua, dit-on, sous le titre d’abbayes, des lieux de prostitution dont l’abbesse, la prieure et les autres recluses étaient choisies parmi les courtisanes les plus célèbres .»

A l’époque où Hugues de Pons dirigeait le monastère (un peu après 1131), «le bourg de Saint-Jean-d’Angély, qui s’était considérablement agrandi, fut entouré de murailles en pierres et de fossés qui en assuraient la sécurité. Brillouin prétend que ces travaux furent exécutés par l’abbé qui affirmait ainsi la souveraineté sur le bourg. Antérieurement à cette époque, l’enceinte aurait été construite en bois, mais des habitations s’étaient élevées tout alentour. On se serait alors servi, pour remplir les fossés, de l’eau du second bras de la Boutonne, amenée, depuis un siècle au moins,entre le monastère et le faubourg de Sainte-Croix. Les fortifications furent ensuite successivement augmentées par le roi, pendant la guerre avec les Anglais, puis par les officiers de la commune. »

Nous venons de prononcer le nom de «Commune». Le mouvement de révolte et d’indépendance qui donna à cette époque naissance aux «Communes» fut un effort de défense contre cette double tyrannie de la féodalité et de l’Eglise, un commencement de réaction énergique contre leurs excès et comme le premier indice de la protestation populaire,qui devait aboutir, dans l’ordre religieux, à la Réforme du XVIe siècle et, dans l’ordre politique, à la Révolution de 1789 .

Quoique ce mouvement communal ait pris surtout son développement dans les villes du nord de la France, où il apparaît comme un nouvel essor des anciennes libertés des tribus franques, il eut aussi sa répercussion dans le Sud et le Sud-Ouest où s’organisèrent presque partout et spontanément, à l’instar des anciens municipes romains, ces associations de bourgeois à qui le besoin de protection mutuelle inspirait les «conjurations ou communs accords», associations toutes démocratiques dont on a fait honneur à la mansuétude des princes et des barons, qui ne firent que les sanctionner lorsqu’ils n’eurent plus le pouvoir de les étouffer.

En 1141, Louis VII, roi de France, alors l’époux d’Aliénor d’Aquitaine, passa par Saint-Jean-d’Angély et demeura quelques jours dans le monastère qui lui devait chaque jour «la prébende revenant à chaque religieux» . Par une charte datée de ce lieu, il confirme à l’abbesse de Saintes le change et la fabrication de la monnaie de cette ville, qu’elle venait d’acheter. En 1151, il est encore reçu dans le monastère et y date du mois de février plusieurs lettres patentes .

Pendant cette période, écrit Brillouin, «grâce à la protection efficace des religieux, au numéraire que leurs immenses domaines attiraient dans leurs coffres et faisaient refluer au dehors, la population du bourg prenait un accroissement sensible. Grandi considérablement, le bourg est devenu une ville, une ville de guerre, de bruit, d’intrigues, qui se prépare au grand rôle qu’elle doit jouer un jour sur la scène publique. A la fin du XIIe siècle, ses maisons étaient si considérables, suivant Dom Fonteneau, qu’elle était une «grande ville», et nous lisons dans la charte de Regnaud de Pons, abbé, qu’elle avait «le droit de repousser la force par la force.»

Quoi qu’il en soit, jusqu’en 1204, la ville de Saint-Jean-d’Angély n’avait guère eu pour histoire que celle de son monastère de Bénédictins; mais, à partir de cette date, séparée du «moustier», elle a son existence propre, par suite de l’établissement de sa commune , dont les annales, tendant à effacer presque complètement celles de l’abbaye, occuperont une place importante dans l’histoire civile, religieuse et politique de la Saintonge.

«Une population laborieuse et dépendante s’était agglomérée autour du monastère, et était passée de la vie rurale proprement dite à des commencements plus ou moins grossiers de vie urbaine. Le régime purement domanial s’était altéré par le mélange de certaines pratiques ayant le caractère d’institutions publiques.»

Les villains (comme on qualifiait alors les habitants des bourgs ou bourgades) ne se contentaient plus de l’état de tenanciers ou métayers non libres; ils aspiraient à autre chose. Un besoin nouveau, celui de se décharger d’obligations onéreuses, d’affranchir la terre et les personnes, ouvrit devant eux une nouvelle carrière d’émancipation et de réformes. Les habitants du bourg de Saint-Jean-d’Angély étaient dans ces conditions au commencement du XIIe siècle, et leurs aspirations ne tardèrent pas à se réaliser.

La grande secousse des croisades contribua aussi, indirectement, à ce mouvement d’émancipation. Les particuliers, mis en branle par cette secousse, rapportaient toujours de leurs longs voyages et de leur contact avec d’autres horizons et d’autres peuples, des impressions nouvelles se traduisant en besoins nouveaux de liberté.

Enfin, la rivalité entre la maison de France et celle d’Angleterre, qui se disputèrent longtemps la souveraineté des provinces du sud-ouest, chacune cherchant à se concilier par des faveurs les peuples enlevés à la domination rivale, eut aussi pour résultat de favoriser l’institution de ces communes autonomes.

La maison des comtes de Poitiers, maîtres souverains de l’Aquitaine, était tombée en quenouille entre les mains d’Aliénor, à la mort de Guillelm, neuvième du nom, fils de Guillelm-le-Vieux dont nous avons relaté la vie de libertinage. Après avoir épousé (1137), selon le vœu du testament de son père, Loys ou Louis dit le Jeune, fils de Louis le Gros, roi de France , elle avait vu, sur les soupçons de son infidélité conçus par le roi son mari , leur mariage «annulé » — sous prétexte de parenté «au degré prohibé par les canons» — par un synode d’évêques convoqué à Beaugency (18 mars 1162).

Moins de deux mois après, en mai 1152, Aliénor, convolant en secondes noces, épousait Henri Plantagenet, duc de Normandie et comte d’Anjou, déjà aspirant au trône d’Angleterre. Bientôt, «l’heureux vassal du roi de France, dont les possessions territoriales l’emportaient déjà de beaucoup en richesse et en étendue sur celles de son seigneur, devint encore son égal dans l’ordre politique en montant au trône d’Angleterre sous le nom de Henri II» . Les longues guerres entre les deux dynasties de France et d’Angleterre qui devaient, pendant près de trois cents ans, mettre aux prises les deux pays, diviser la France contre elle-même et couper en deux notamment le territoire de la Saintonge, eurent leur origine dans cette funeste alliance; or cette alliance ne se fût pas conclue si le roi Louis VII eût gardé sa femme ou eût été moins bigot. A quoi tenaient alors les destinées des peuples!

Philippe-Auguste, fils de Louis le Jeune, «outré de voir sous la domination anglaise les plus belles provinces de son royaume, résolut de les réduire par la force des armes. En conséquence, il partit avec une armée nombreuse et marcha sur la Normandie. Cette province, indignée contre Jean, dit Jean-sans-Terre, alors roi d’Angleterre, qui lui avait refusé du secours, se rendit sans coup férir. Le roi de France s’avança ensuite vers le Maine, l’Anjou, la Touraine, le Poitou et la Saintonge dont il se rendit maître en peu de temps. Dans le but de récompenser les Angériens qui s’étaient prononcés pour lui contre le roi d’Angleterre, et aussi pour créer, selon sa politique, une force assez puissante pour contrebalancer le régime féodal qu’il voulait abaisser, Philippe leur accorda, sur leur demande, des «lettres de Commune», datées de Sens en novembre 1204, dont les articles réglementaires étaient semblables à ceux des principales communes déjà instituées .

Par cette charte, le roi de France accordait aux bourgeois de Saint-Jean-d’Angély des libertés qui nous semblent aujourd’hui bien élémentaires, mais qui étaient alors considérées comme de rares et précieux privilèges. Tel est le droit de marier leurs filles et leurs veuves comme bon leur semblerait, de donner des femmes à leurs fils et d’avoir le bail ou la tutelle de leurs fils ou de leurs filles, sans en être empêchés par qui que ce fût. Tel encore le droit de disposer de leurs biens par testament et d’en régler le partage comme ils l’entendraient, soit de leur propre bouche, soit par l’entremise de leurs amis. Enfin il octroyait au maire et aux jurés de la commune de Saint-Jean-d’Angély tous les privilèges et immunités dont jouissait la commune de Rouen, capitale de la Normandie.

Le corps de ville était composé de cent «pairs» ou principaux bourgeois, choisis par leurs concitoyens ou «bourgeois». Chaque année «ces pairs devaient élire entre eux douze «échevins» et douze «conseillers», [ou jurés]. Avant d’entrer en charge, ces vingt-quatre élus juraient de conserver les droits de l’Eglise et ceux du Roi, de rendre la justice selon leur conscience, et de garder le secret sur les affaires communes, lorsque le maire l’ordonnait».

Le «maire» était choisi par le roi sur une liste de présentation de trois personnes de la cité, élues par les cent pairs.

Le maire et les échevins s’assemblaient deux fois par semaine pour les affaires communes et ils pouvaient appeler à leur assemblée ceux des conseillers qu’ils jugeaient à propos de consulter. Le maire, les échevins et les conseillers devaient s’assembler tous les samedis, et les pairs, de quinzaine en quinzaine, les mêmes jours. Ceux de ces officiers municipaux qui, sans excuse valable, manquaient à ces assemblées payaient l’amende. Toute une justice municipale relevait de ce corps de ville. Il avait droit de juridiction, au civil et au criminel, sur tous les habitants de la ville et de la banlieue, hors certains cas graves, réservés à la justice royale. Il percevait les subsides de la ville et administrait ses deniers sans avoir de comptes à rendre qu’à lui-même. Le maire était «capitaine de la ville» et gardait les clefs des portes.

La ville de Saint-Jean-d’Angély qui n’avait eu, jusqu’alors, d’autre éclat que celui qu’elle recevait de sa riche abbaye de Bénédictins, commençait à acquérir, grâce à sa Commune, une réelle importance et se préparait au rôle éminent qu’elle devait jouer un jour sur la scène politique.

Ce qui contribua surtout à lui assigner un rang honorable parmi les cités d’en-deçà de la Loire, ce fut la préférence que Philippe-Auguste lui accorda sur ses voisines pour l’établissement de la justice royale (1190) . Le roi ayant, en effet, décidé d’instituer dans les principales villes d’Aquitaine des sénéchaux et des baillis, chargés de connaître des différends qui excédaient la juridiction communale des maires et des échevins, le siège de la sénéchaussée de Saintonge fut établi à Saint-Jean-d’Angély. embrassant dans son ressort toute la partie du pays qui reconnaissait l’autorité du roi de France; et cette ville devint, par le fait, la capitale de la province, dignité qu’elle conserva, sans partage, durant deux siècles et demi .

Cependant la fortune des armes et les péripéties de ces temps troublés ne permirent pas à la ville et commune de Saint-Jean-d’Angély de jouir en paix de cette possession d’état. Reprise une première fois par les Anglais débarqués à La Rochelle au nom du roi Jean (Sans-Terre), elle fut laissée dans l’apanage de celui-ci par le traité du 18 septembre 1214, où l’abbé de Saint-Jean-d’Angély figura comme député du roi d’Angleterre. Le 19 juillet de l’année suivante, Jean-sans-Terre qui, depuis son traité de paix avec Philippe-Auguste, tenait sa cour à Cognac, laissa cette ville pour Saint-Jean-d’Angély, où il séjourna d’ailleurs peu de temps, obligé d’aller en Angleterre pour calmer l’irritation de ses hauts barons. Il mourut l’année suivante sans avoir revu les horizons de la Saintonge.

Dès son avènement au trône, son successeur Henri III écrivit au maire de Saint-Jean-d’Angély pour le remercier des «bons et loyaux services rendus au roi Jean, de bonne mémoire» et pour lui demander de «persévérer dans ce fidèle attachement » en le rapportant à sa personne. Pour mieux cimenter cet attachement qu’il sentait sans doute branlant, le nouveau roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine avait bien soin, chaque fois que le corps de ville de Saint-Jean-d’Angély députait vers lui, au delà de la Manche, quelques-uns de ses membres pour affaires intéressant la commune, de les indemniser de leur frais de voyages et d’ajouter quelques cadeaux pour les envoyés. C’est ainsi qu’en l’an 1219, nous voyons ce roi charger l’abbé de Saint-Jean-d’Angély , qui était apparemment tout à sa dévotion, de compter mille marcs d’argent à Hugues le Brun, comte de la Marche, et, en 1221, faire verser par son trésorier à Regnault de la Marche, envoyé de Saint-Jean-d’Angély «vingt sols» (d’or), et lui remettre comme présent «une tunique, un manteau de brunette noire et une casaque de peaux de lapins» .

Mais ni les flatteries, ni les cadeaux n’empêchèrent les Angériens de sympathiser avec les Français et de saisir la première occasion de rentrer sous l’hégémonie de la couronne de France. Cette occasion s’offrit à la mort de Philippe-Auguste. Louis VIII, dit le Lion, déclara la guerre à Henri III, et, passant la Loire, leva une armée en Poitou pour marcher sur l’Aunis et sur la Saintonge (1224). Niort, où commandait Savary de Mauléon, qui tenait le parti de l’Angleterre, l’arrêta quelque temps.Mais, la place ayant enfin capitulé, le roi Louis «mena son ost» (son armée) sur Saint-Jean-d’Angély qu’occupait, pour le compte d’Henri III, une faible garnison composée de soldats: mi-partie Anglais, mi-partie Saintongeais, sous les ordres du vicomte de Thouars. Mais alors, comme disent les vieux chroniqueurs du temps, «les abbés et les borgeois de la ville, quand ils seurent la venue du roy, se doubtèrent moult et allèrent au plutôt qu’ils peurent encontre luy et se rendirent et receurent le roy et sa gent moult honorablement en la ville et luy promirent féaulté » .

Le roi de France marcha ensuite sur La Rochelle qui tenait encore le parti de Henri III, et établit son camp à Dompierre, à une lieue de la Rochelle. C’est de ce camp qu’est datée une charte de 1224 qui confirmait, en faveur de l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély, un ancien diplôme du duc d’Aquitaine, Guillelm, père d’Aliénor.

L’histoire locale nous parle, après cela, d’un assez vif démêlé qui mit aux prises la riche abbaye des Bénédictins de Saint-Jean-d’Angély avec un couvent de frères mineurs (Cordeliers). Ceux-ci avaient fondé, sans la permission de l’abbé, dans des maisons qu’on leur avait données, un oratoire aux portes de la ville, au faubourg Taillebourg, dit aussi faubourg Sainte-Croix, au bord de la rivière Boutonne ou Voultonne . Si grasses que fussent les prébendes qu’ils possédaient déjà, les moines de l’abbaye ne purent voir sans ombrage cette concurrence qui menaçait de leur enlever une part des aumônes et libéralités qu’ils étaient dans l’habitude de recueillir seuls. Le différend alla devant la cour de l’evêque de Saintes qui le régla en laissant l’abbaye en possession de ses privilèges et en réduisant les frères mineurs à la portion la plus congrue (mars 1225). Plus tard, en 1298, le commandeur des Templiers de La Rochelle, ayant acheté des fiefs qui dépendaient de l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély, se vit également exclu, avec un soin jaloux, de tout droit de bâtir, soit dans la ville, soit dans tout autre lieu dépendant de l’abbaye, aucun oratoire, église, chapelle ou autre édifice consacré au culte, comme de tout droit d’y rassembler aucun pupitre ou collège.

Nous arrivons au temps de Louis IX (saint Louis) et de la guerre contre les Anglais et les Aquitains dont les plaines de Saintonge furent le théâtre.

Pour retenir Hugues de Lusignan, comte de la Marche, dans son alliance, Louis IX lui avait cédé, en 1230, «son château de Saint-Jean-d’Angély» avec deux autres châteaux en Poitou. Il avait été toutefois convenu que ces trois places rentreraient dans le domaine royal, si l’on parvenait à conclure un mariage projeté entre Elisabeth de France, sœur du roi, et Hugues, fils aîné du comte de le Marche. Mais, par une aberration inspirée par l’amour-propre,et cédant aux suggestions de sa femme, Isabelle d’Angoulême, le comte de la Marche oublia bientôt ses propres engagements et ferma les yeux sur son véritable intérêt. Et, lorsque Louis IX eut donné le duché d’Aquitaine en apanage à son frère, l’orgueilleux comte, obligé de rendre à celui-ci la foi et l’hommage, s’y refusa. Bien plus, prévoyant l’orage que cet acte de félonie allait attirer sur sa maison, il se jeta complètement dans les bras du roi d’Angleterre et, assuré de son secours, s’engagea dans une guerre qui devait lui être fatale.

Le jeune roi Louis, outragé dans la personne de son frère, leva une armée nombreuse et se dirigea vers le Poitou et la Saintonge où le roi d’Angleterre, Henri III, accouru par mer et débarqué à Royan, assemblait lui-même une armée considérable en convoquant derrière la Charente le ban et l’arrière-ban de ses vassaux et partisans. Après avoir pris, estrade battant, plusieurs places ou châteaux du Poitou qui tenaient pour le comte de la Marche, le roi Louis entre en Saintonge et y retrouve ses succès. Tonnay-Boutonne, qui résiste, est emporté d’assaut et reçoit une garnison française. De même le château de Matha est pris, et la grosse tour carrée qui lui servait de donjon, est rasée au niveau du sol. Saint-Jean-d’Angély ouvre ses portes sans coup férir. De même Thors, Saint-Assaire (Saint-Césaire) et Taillebourg, dont le sire, Geoffroy de Rancon, n’avait embrassé que par contrainte le parti du roi d’Angleterre.

On sait la suite, et comment le combat engagé sous les murs de Taillebourg, sur le pont qui unissait alors les deux rives de la Charente et sur la chaussée qui se prolongeait dans la direction de Saintes, tourna à l’avantage des Français et à la défaite de l’armée des Anglo-Aquitains (22 juillet 1242) . Cette défaite devait être redoublée sous les murs de Saintes, d’où le roi d’Angleterre s’enfuyait à toute bride, (le 28 juillet), en cherchant un refuge vers Blaye. Le comte de la Marche n’avait pas attendu cette fuite pour faire sa soumission, en implorant la clémence du vainqueur. Louis lui accorda sa grâce, contre l’abandon d’une partie de ses seigneuries et en lui imposant de rendre l’hommage à son frère pour celles qu’il consentit à lui laisser.

Une trêve de cinq années fut conclue, le 7 avril 1243, et la ville de Saint-Jean-d’Angély fut de nouveau réunie à la couronne de France.

La débonnaireté scrupuleuse de saint Louis fut de plus grave conséquence lorsqu’elle entraîna le roi de France à accorder la paix au roi d’Angleterre à des conditions qu’il aurait pu faire beaucoup plus avantageuses pour son royaume, et aussi pour la province de Saintonge qui se trouva, contre le gré de ses habitants, démembrée et scindée en deux territoires dont la Charente forma la ligne de séparation.

Ce fut le 20 mai 1259 que le roi Louis signa ce traité boiteux qui confirmait au fils de Jean-sans-Terre la souveraineté de tout le duché de Guyenne (y compris la Gascogne, le Limousin, le Périgord, le Quercy, l’Agénois et toute la Saintonge au sud de la Charente avec l’ile d’Oléron), le roi de France gardant l’Aunis, avec l’île de Ré, la Saintonge au nord de la Charente, le Poitou, et obtenant seulement la renonciation de l’Anglais à ses prétentions sur la Normandie et l’Anjou. Saint-Jean-d’Angély demeura donc, ainsi que La Rochelle et Taillebourg, dans l’allégeance de la couronne de France, tandis que Saintes, Pons, Royan, Barbezieux, Cognac, etc., passaient au pouvoir du roi d’Angleterre.

En aliénant une portion aussi considérable de la province de Saintonge, Louis stipula, pourtant, par une clause expresse du traité, que la justice continuerait d’y être rendue en son nom. Il retint, pour lui et ses successeurs, le droit de haute juridiction sur toute la Saintonge du sud, c’est-à-dire qu’il fut convenu que son sénéchal, établi à Saint-Jean-d’Angély, connaîtrait en appel de toutes les sentences rendues, sur la rive gauche de la Charente, par les baillis et justiciers du roi d’Angleterre, et que, lorsque ces sentences seraient infirmées, les officiers qui les auraient rendues seraient passibles d’une amende au profit du roi de France .

Ainsi Saint-Jean-d’Angély se trouva tenir, pendant plus d’un siècle,au point de vue judiciaire notamment, le rôle d’une petite capitale de province; et c’est ce qui explique que plus tard, la «coutume de Saint-Jean-d’Angély», codifiée, devait valoir comme une sorte de code provincial et être mise sur le même rang que les «coutumes» de Paris ou de Normandie.

La paix restaurée pendant un long cours d’années permit à l’industrie locale et au commerce de refleurir. Les bourgeois de Saint-Jean d’Angély, comme ceux de La Rochelle, étaient en rapports fréquents d’intérêts et d’affaires avec les Flandres. Il semble même qu’ils acquirent, grâce à ce commerce, une fortune assez ronde, car en diverses rencontres, notamment dans les années 1293 à 1300, ils purent non seulement ouvrir leur bourse au roi de France pour des prêts importants, mais encore lui faire des dons gratuits lorsque les nécessités de la défense du pays le requéraient . Philippe-le-Bel, pour les récompenser, et probablement aussi pour éviter de restituer les sommes empruntées, exempta les maires et bourgeois de Saint-Jean d’Angély de hautes tailles et impositions, tout en les confirmant dans la jouissance des privilèges qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs.

C’est sous le règne de Philippe-le-Bel qu’eut lieu, comme on sait, la suppression de l’ordre, mi-religieux mi-politique, des Templiers. L’imagination émue des historiens et des peuples a prêté au jugement qui les frappa une préparation mystérieuse et coupable. Leur abandon fut, dit-on, une des conditions que Philippe-le-Bel imposa à Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, pour prix de l’appui qui le fit nommer pape, sous le nom de Clément V. Ce marché simoniaque aurait été conclu entre les deux contractants, en avril 1305, dans une entrevue secrète, qu’on a placée dans un oratoire de la forêt d’Essouvert, à Fontdouce ou à La Fayolle, près de Saint-Jean d’Angély. On a discuté sur le jour comme sur l’emplacement exact de cette conférence; enfin on a attaqué la réalité et jusqu’à la possibilité de cette entrevue qui parait bien devoir être mise définitivement au rang des légendes . On tient cependant pour constant que Clément V revint à Saint-Jean d’Angély en 1807 et qu’il y fit construire à ses frais l’église de la Fayolle .

Quoi qu’il en soit de ces conventions secrètes entre le pape et le roi de France, un fait demeure: c’est que, le 13 octobre de cette année 1307, tous les Templiers présents en France furent arrêtés et l’ordre même fut aboli, en 1314, par le concile de Vienne. La papauté et la royauté, invoquant le danger de cet ordre trop puissant et trop riche, donnaient par cette mesure radicale un exemple que n’a fait que suivre et généraliser l’Assemblée nationale lorsqu’elle abolit, en 1790, tous les ordres monastiques. Le XIXe siècle en a cependant, au mépris de cette Constituante, vu et subi le retour, et il a fallu qu’en ces derniers temps des mesures nouvelles fussent prises pour dissoudre et disperser ces congrégations illicites.

Comme la puissance et la richesse des Templiers avaient excité non seulement la convoitise des rois, mais encore la jalousie de la plupart des autres ordres religieux, on peut penser que la plupart aussi de ces ordres se réjouirent de voir leur rival à terre. Ce fut presque sûrement le cas pour les Bénédictins de Saint-Jean d’Angély qui avaient eu déjà maille à partir avec les Templiers de La Rochelle et qui avaient réussi, non sans peine, à les empêcher de prendre pied dans leur domaine.

Nous avons vu cet esprit d’exclusivisme défiant s’exercer vis-à-vis des Frères Mineurs qui avaient voulu s’établir aussi à Saint-Jean d’Angély. Le Beati possidentes semble avoir été la devise de ces moines si richement nantis, et c’est avec une âpreté jalouse qu’ils défendaient à leurs «frères en Jésus-Christ» l’approche de leur sportule pleine. C’est ainsi qu’on les vit encore, au commencement du XIVe siècle, soutenir ardemment un conflit d’attributions ecclésiastiques contre les prêtres ou chapelains séculiers qui desservaient le culte pour les simples fidèles de la ville. Ces prêtres avaient coutume d’officier dans l’église abbatiale qui servait donc en même temps aux exercices religieux des moines, suivant le rituel de leur ordre et aux exercices du culte paroissial suivant un rituel liturgique assez différent. Un abbé, nommé Ollivier, voulut faire cesser cet état de choses: il s’adressa au pape, accusant le chapelain de la paroisse et ceux des églises ou chapelles de Notre-Dame, de Saint-Révérend et de Saint-Pierre , d’empiéter sur les privilèges des moines, de semer parmi eux la division, de troubler la paix du cloître et celle des fidèles. Il lui représenta que le moyen de faire cesser la discorde était de concéder à l’abbaye toutes les chapelles et églises de la ville, avec leurs revenus, à la charge par les Bénédictins de pourvoir à leur entretien et à celui de leurs chapelains, ainsi qu’aux dépenses du culte. Le Saint-Père, après avoir examiné les récriminations apportées de part et d’autre, trancha la querelle au bénéfice des moines, par une bulle datée de Lyon «le 8 des calendes de février 1305», (c’est-à-dire le 25 janvier 1306), bulle dont les effets devaient se prolonger jusqu’en 1792. Ainsi finit cette guerre de rituel et de sacristie parle triomphe des «réguliers» sur les «séculiers». Les moines étant encore plus impopulaires que les prêtres, c’est peut-être ce triomphe qui, par réaction, prépara les succès du protestantisme à Saint-Jean-d’ Angély, au siècle de la Réforme.

CHAPITRE IV

Table des matières

SAINT-JEAN-D’ANGÉLY DURANT LA GUERRE DE CENT ANS ET PENDANT LE XVe SIÈCLE

Trop heureuse eût été la ville de Saint-Jean-d’Angély si elle n’eût connu, en fait de guerres, que les conflits entre ses moines et ses prêtres, ou entre son abbaye et sa commune. Mais hélas! en ces temps sombres du moyen âge, la guerre homicide était partout et presque de chaque jour. Mais c’est surtout pendant la période violente de la guerre de Cent Ans que Saint-Jean-d’Angély, — ayant rang, grâce à ses remparts, de place forte, et, en même temps, de ville frontière, puisque c’était alors la Charente qui faisait la limite entre le roi de France et le roi d’Angleterre, — ne pouvait manquer d’être, et fut en effet, le théâtre d’hostilités qui, bien souvent, jetèrent ses habitants dans les transes les plus vives et dans les conjonctures les plus lamentables.

Entre les prétentions rivales de Philippe de Valois et d’Edouard d’Angleterre à l’héritage de la couronne de France, Saint-Jean-d’Angély, comme toutes les «bonnes villes» du royaume, avait pris parti pour le roi français. Philippe VI, qui avait éprouvé déjà la fidélité des Angériens, notamment au cours d’une guerre d’escarmouches et d’incursions réciproques qui troubla les années 1330 et 1331, voulut récompenser cette fidélité, et aussi sans doute en accroître les gages, en confirmant la charte de la commune de Saint-Jean-d’Angély (1331) et en donnant sa sanction royale à certains «usages, coustumes, libertés, juridictions, privilèges et statuts» qui s’étaient établis «pour le bon gouvernement et tranquillité du peuple conversant en ladicte ville», et qui avaient besoin de cette sanction pour éviter les difficultés que leur application faisait surgir assez fréquemment.

Des dix articles de cette charte complémentaire, les cinq premiers établissaient les droits du maire et des jurés en matière de crimes et de délits commis soit par des «bourgeois», soit par des gens étrangers à la commune; le sixième et le septième réglaient la question des entrées du vin dans la ville:

«Ceux qui ne sont point de la commune ne pourront faire entrer dans la ville du vin qui n’aura point été fait dans la banlieue, si ce n’est pour leur provision... Le vin que l’on aura fait entrer en ville sans la permission du maire sera répandu.» L’article 8 donnait au maire «l’inspection, dans la ville et les faubourgs, sur les marchandises, les denrées et les vivres qui sont exposés en vente. Il juge si elles sont bonnes ou mauvaises, et il punit ceux à qui appartiennent les mauvaises. Il établit des courtiers et les révoque, lorsqu’ils ne font pas leur devoir. Il punit ceux qui font des jurements, et ceux qui volent du raisin, du verjus, du foin et autres choses, pourvu que le vol ne soit pas considérable. «L’article 9 accordait au maire et aux jurés le droit de faire des règlements, des proclamations et d’établir un guet quand il est nécessaire». D’après l’article 10 enfin, «le maire et les jurés pouvaient faire des ordonnances pour la police et la sûreté de la ville» .

«La commune de Saint-Jean d’Angély, — écrit à ce propos un auteur local — avait un siècle d’existence (1204-1332), et elle était bien près d’être parvenue au plus haut point de sa prospérité ; grâce au gouvernement municipal, l’accroissement de la ville avait été rapide. Elle devait sa fortune à son commerce, alimenté principalement par les vins de sa banlieue, considérés comme supérieurs même sur le marché de Paris, si l’on en juge par l’élévation relative de la taxe qui leur était imposée dans les tarifs établis par diverses ordonnances des rois de France pendant le XIVe siècle... Ils étaient expédiés à l’étranger , par la rivière la Boutonne, dont les divers bras serpentant dans les marais, réunis en un seul canal, formèrent une voie navigable et sûre pendant une partie de l’année, au moyen des écluses construites, dès cette époque, à Bernouet, Tonnay-Boutonne et Champdolent aux frais de la commune. Le corps de ville était si épris de sa création et des services que cette voie d’eau rendait aux commerçants, que, dans diverses suppliques, il qualifiait la ville de «port de mer», qualification qui semblerait ridicule aujourd’hui, mais qui était justifiée à cette époque, où les moyens de communication autres que les rivières étaient le plus souvent impraticables et toujours dangereux pour les hommes et les marchandises. »

Jaloux de ces avantages, le corps de ville s’opposait, par tous les moyens en son pouvoir, à la création d’entreprises rivales dont le commerce local aurait pu souffrir: tel le canal de Charras, dont le percement avait été autorisé en 1332 par lettres patentes de Philippe VI, et dont les Angériens voyaient l’achèvement du plus mauvais œil, comme devant faciliter l’expédition de vins qui feraient concurrence aux leurs.

Mais, nous l’avons remarqué déjà, ces querelles-là, qui n’avaient d’effet que sur le terrain de la chicane et des discours aux autorités souveraines, n’étaient que des jeux, comparés aux guerres des rois et des princes dont pâtissaient villes et provinces, et les petits encore plus que les grands.

Philippe VI de Valois, avait bien pu — pour montrer le cas qu’il faisait de la vaillance et de la fidélité des Angériens, — déclarer, par ses lettres patentes du Ier mai 1341, qu’il réunissait et annexait pour toujours leur ville à la couronne de France, «sans pouvoir jamais en être séparée, pour quelque cause, sujet ou occasion» ; son bras et celui de ses successeurs ne furent pas toujours assez forts pour maintenir cette union indissoluble et pour empêcher les bourgeois d’Angély d’être pris, contre leur gré, et retenus en des étreintes étrangères.

Ce fut le cas notamment lorsque, après le désastre de Crécy, en 1346, le comte de Derby, débarqué à Bayonne, envahit la Saintonge que le prince Jean (Jean-le-Bon), fils du roi Philippe, et rappelé par son père dans la région de Paris, n’essaya même pas de défendre. La plupart des places fortes de la Saintonge étaient d’ailleurs faiblement gardées. Une simple chevauchée militaire fit tomber au pouvoir des Anglo-Gascons: Aulnay, Surgères, Benon, puis Taillebourg, qui fut pris d’assaut, et où furent «occis tous ceux qui dedans estoient». La prise d’une place considérée alors comme aussi importante que forte jeta la terreur dans toute la contrée. «Le pays estoit si effrayé, raconte à ce propos Froissart , que tous fuyoient devant les Anglois, s’enclouoient ès bonnes villes et laissoient leurs maisons vagues: et n’y avoil autre apparence de defense sinon des chevaliers et escuyers de Saintonge, qui se tenoient en leurs forts, et ne montroient nul semblant de combattre aux Anglois.»

Une fois Taillebourg pris et muni d’une garnison au service du roi d’Angleterre, le comte de Derby marcha sur Saint-Jean-d’Angély. La place n’était pas approvisionnée en vue d’un siège «et il n’y avoit en la ville nuls gens d’armes». Les bourgeois ne s’en préparèrent pas moins à repousser les attaques de l’ennemi. Le comte de Derby fit donc assaillir la ville et, «par force d’artillerie, fit abattre la plupart de la muraille d’icelle et tint le siège pendant un bien long temps. Mais les habitants, qui lors estoient en si grand nécessité qu’ils n’avoient de quoi vivre, quelque mal, dommages, menaces et promesses que leur firent les Anglais, ne leur voulurent rendre la ville et la tinrent tant qu’ils purent.» Enfin, réduits à l’extrémité et craignant d’irriter, par une plus longue résistance, un ennemi qui ne faisait point de quartier, ils se résignèrent, afin de prévenir leur ruine totale, à implorer la clémence du comte de Derby. Un soir, après un furieux assaut dans lequel la place avait failli être emportée, messire Guillelme de Rion, maire de la ville, et le corps des échevins envoyèrent demander au comte un sauf-conduit pour six bourgeois chargés d’aller traiter avec lui leur soumission. L’Anglais accorda une suspension d’armes «durant celle nuit et le jour ensuivant. A donc, le lendemain au matin, ces bourgeois vinrent en la tente du comte, et lui jurèrent à être bons Anglois tant que le roi d’Angleterre ou personne forte de par lui les voudroit et pourroit tenir en paix envers les François.» (Chron. de Froissart).

Cette soumission tardive n’empêcha pas Derby de donner cours à sa colère pour une résistance qu’il n’avait probablement pas attendue aussi opiniâtre. «La plupart des habitants furent navrés et tués, les autres prins prisonniers et tous leurs biens brûlés, pillés et emportés .» Le riche monastère des Bénédictins, qui avait alors pour abbé Pierre d’Aigrefeuille, postérieurement nommé évêque aux sièges de Clermont et puis d’Uzès, fut ruiné de fond en comble (1346) .

Le comte de Derby demeura quatre jours à Saint-Jean-d’Angély pour laisser reposer ses troupes et recevoir les serments du corps de ville et des bourgeois: après quoi il reprit l’estrade et alla assiéger Niort et d’autres places du Poitou. Poitiers surtout, mal défendu, subit la loi et les outrages du vainqueur.

Derby ayant livré, douze jours durant, la ville au pillage et à la brutalité de ses soldats, revint en Saintonge, emportant un riche butin «d’étoffe, d’or et d’argent». Il s’arrêta, sur son retour, à Saint-Jean-d’Angély et, durant les quelques jours de repos qu’il y passa, il étala un grand luxe et s’efforça, au dire de Froissart, de faire oublier aux habitants la rigueur extrême avec laquelle il les avait traités. «En ce jour, dit le vieux chroniqueur, donna le comte grands joyaux aux dames et damoiselles de la ville, et leur donnoit presque tous les jours dîners et soupers grands et beaux, et les tenoit toujours en réveil. Li acquit tout leur grâce, qu’ils disoient communément de lui, que c’estoit le plus noble prince qui pust chevaucher sur palefroi».

Quoiqu’on ait pu voir, en 1815, lors de l’entrée des alliés à Paris, les dames de l’aristocratie royaliste fêter nos vainqueurs, au lendemain des pires désastres de la patrie française, et quoique, selon la remarque d’un historien contemporain , «les peuples, regardant tous les crimes comme une sorte de droit de la guerre, les maudissent quand ils en souffrent, les imitent quand ils le peuvent, mais n’en ressentent pas une indignation assez vive et assez durable», il nous est pourtant pénible et choquant de penser que les bourgeois et bourgeoises de Saint-Jean-d’Angély aient pu admirer si fort le luxe de leur vainqueur et s’associer si galamment à ses fêtes, à quelques jours des événements que nous venons de rappeler, et à quelques pas des corps de tant d’habitants «navrés et occis» pour la défense commune. Pour l’honneur de nos «preux» aïeux et de nos «gentes» aïeules, nous voulons espérer que le chroniqueur, si sensible aux beaux faits d’armes et si peu sensible aux malheurs qu’ils entraînaient, aura exagéré ou mal connu les événements qu’il relate ainsi.

Après avoir fait jurer de nouveau au maire et aux notables bourgeois «qu’ils tiendroient et défendroient la ville ainsi comme le bon héritage du roy d’Angleterre », le comte de Derby «print congé d’eux avec tout son arroi» et, repassant par les places fortes qu’il avait conquises dans la Saintonge «de par delà », chevaucha jusqu’à Bordeaux, où il s’embarqua pour regagner l’Angleterre.

Les habitants de Saint-Jean-d’Angély subirent encore d’autres dommages du fait de cette guerre. Le roi de France, Philippe VI, dédommagea à leurs dépens Aymar de Malmont, seigneur de Tonnay-Boutonne et de Fouras, des pertes que la guerre lui avait causées. Par lettres du 27 mars 1738, il fit «donner et octroyer à icelui chevalier les Portes de Champdolent et tout le cours de l’aigue (de l’eau) desdites Portes jusqu’à Tonnay-Boutonne, qui estoient aux bourgeois de Saint-Jean-d’Angély, avec tous les profits, émoluments et seigneuries d’iceux à tenir, exercer et exploiter par ledit seigneur». Ainsi, les bourgeois de Saint-Jean-d’Angély furent punis de leur défaite par la spoliation de leurs propriétés communales; et leurs dépouilles servirent à récompenser ceux qui, plus favorisés par le sort, eurent le bonheur d’échapper au joug de l’Angleterre .

Aux malheurs de la guerre s’ajoutèrent, vers ce temps, (1347-1350), les ravages de la peste noire, «horrible pestilance, disent les chroniqueurs du temps, qui, venant du pays des mécréans (de l’Orient), et s’avançant de ville en ville, de maison en maison, d’homme en homme», envahit l’Europe entière et, durant trois années consécutives, moissonna un tiers de sa population.

«La mortalité fut telle parmi les hommes et les femmes, les jeunes gens et les vieillards, qu’on pouvait à peine ensevelir les morts. La maladie durait rarement plus de deux ou trois jours: la plupart expiraient subitement et, pour ainsi dire, sans avoir été malades. Celui qui était sain hier, aujourd’ hui on le portait à la fosse, et sitôt qu’une tumeur s’élevait à l’aine ou aux aisselles, on était perdu. Mais, dès que la pestilence eut cessé, les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l’envi: les épouses conçurent outre mesure par tout le monde; nulle ne demeurait stérile: on ne voyait en tous lieux que femmes enceintes, et beaucoup enfantaient deux, voire même trois enfants vivants.» .

Les ravages de ce fléau n’étaient pas réparés lorsque la guerre se ralluma, un an après la mort de Philippe VI et l’avènement du roi Jean. Le 1er avril 1351, un engagement eut brusquement lieu dans la Saintonge du Nord. Les Français y furent «déconfits » par les Anglo-Gascons. Messire Guy de Nesle, maréchal de France, demeura au pouvoir de l’ennemi, avec son frère et plusieurs autres barons et chevaliers.

Les troupes du roi Jean, accourant sur les lieux, vengèrent cet échec par quelques succès. Boucicaut reprit Fouras et le rendit à Aymar de Malmont. Charles d’Espagne, comte d’Angoulême (don Carlos de la Cerda), favori du roi qui l’avait nommé «connétable de France» et lui avait donné, en Aunis, les châteaux de Benon et de Frontenay-l’Abattu, vint mettre le siège devant Saint-Jean-d’Angély et le roi Jean lui-même l’y rejoignit avec un corps de cavalerie. Les défenseurs de la place qui y tenaient garnison, ne se sentant pas assez forts pour défendre la ville, se retirèrent dans le château royal, puis demandèrent et obtinrent un traité dont les clauses font pleinement ressortir l’esprit de cette époque. D’après ce traité, Raymond Guilhem, seigneur de Copanne, Giraut de Saint-Aon, Gailhard Durant, Pierre de Castelnuef et Jehan de Montignac, écuyers pour le roi d’Angleterre et chefs de la garnison, s’engagèrent à rendre au connétable, le 31 août 1351, au coucher du soleil, la ville et le château de Saint-Jean-d’Angély, dans l’état où ils se trouvaient au moment du traité, si, du 25 au 31 du même mois, ils ne recevaient secours assez fort pour combattre en champ clos le connétable et ses chevaliers; que, dans le cas où ils seraient ainsi secourus, deux chevaliers choisis de chaque côté détermineraient le champ de bataille, — la possession de la ville et du château devant être le prix du vainqueur. Les gens du parti d’Angleterre s’interdisaient de recevoir tout autre secours soit en hommes, soit en vivres, munitions ou travaux. Il fut convenu aussi que les chevaliers de la garnison pourraient sortir de la ville pour combattre avec les leurs, et que les otages donnés de part et d’autre, se rangeraient sous leurs bannières respectives. Les chevaliers anglais devaient s’abstenir, pendant la trêve, de piller en pays de France .

D’après Froissart, les «Anglais» n’ayant pas été secourus et n’ayant plus de vivres, rendirent la ville sans combat, à l’expiration du délai fixé par la capitulation. D’après Holinshed, au contraire, le fils de lord d’Albret, à la tête de six cents hommes d’armes, aurait tenté, sans succès d’ailleurs, de lui faire lever le siège.

Quoi qu’il en soit, et qu’il y ait eu ou non bataille à cette occasion, Saint-Jean-d’Angély revint au pouvoir des Français, et, de ce fait, l’église archiépiscopale de Tours rentra en possession d’une rente de soixante louis qui lui avait été léguée par un de ses doyens «sur la recette du minage de Saint-Jean-d’Angély».

Après le «reconquest» de Saint-Jean-d’Angély, «le roi s’y reposa et raffraîchit huit jours et, étant renouvelés et ordonnés nouveaux officiers, il s’en partit, et laissa la ville au capitaine d’Argenton, de Poitiers, après avoir confirmé les privilèges des maires et échevins» .

Mais ce retour à la France allait être de courte durée, par la faute du roi Jean dont l’imprudence et la témérité mirent de nouveau le royaume à deux doigts de sa perte. Mis en déroute auprès de Poitiers (1356) par le «Prince Noir», déjà vainqueur de Crécy, Jean tomba au pouvoir du prince anglais avec ses plus illustres capitaines, dont plusieurs appartenaient à la noblesse de Saintonge. Pour le racheter de cette captivité, il fallut, par le traité de Brétigny, donner en rançon plusieurs provinces; et, dans le nombre, fut tout le territoire de Saintonge: «c’est à savoir la cité et le château de Saintes, et tous les diocèses, terres et pays de Saintonge par deçà et par delà la Charente» .

L’humiliation fut grande et la protestation unanime dans toute la France contre les clauses de ce traité. En Saintonge et en Aunis, la résistance menaça d’aller jusqu’à la guerre et ne céda qu’aux instantes prières et aux ordres réitérés du roi Jean. En conséquence de son commandement, la remise des clefs de la ville et du château de Saint-Jean-d’Angély fut faite à Jehan Chandos, commissaire du roi d’Angleterre par Loys de Harcourt, vicomte de Châtellerault, et Guichard d’Angles, commissaires du roi de France, accompagnés par Jehan de Marteaux, maire de la ville, avec plusieurs autres bourgeois et habitans d’icelle. Ce fut le 8 octobre 1360 qu’eut lieu cette remise solennelle de la ville «par la tradition desdites cliefs pour l’entrée de ladite ville et par la prise des taroils de la dite porte» .

Le roi d’Angleterre avait le dessein et l’espérance de garder les provinces qu’il venait d’acquérir. Pour cela, il se montra disposé non seulement à maintenir la police et à favoriser le commerce de ses nouveaux Etats, mais à renouveler toutes leurs chartes et tous leurs privilèges locaux. Son fils, le Prince Noir, ayant reçu toute l’Aquitaine en apanage, sous le titre de «prince de Galles et d’Aquitaine», prit possession de cette sorte de vice-royauté avec une longue et dispendieuse solennité, et multiplia les fêtes dans la pensée de s’attacher les cœurs de ses nouveaux sujets. Saint-Jean-d’Angély ne fut pas oublié dans cette répartition de faveurs . La ville reçut, un peu avant la Toussaint de l’an 1362, la visite à la fois du roi d’Angleterre et de son fils, le nouveau prince d’Aquitaine. Mais, en cette occasion comme en d’autres, les sentiments intimes des bourgeois de Saint-Jean-d’Angély auraient pu se traduire par ces paroles que Froissart prête aux bourgeois de La Rochelle: «Nous serons et obéirons aux Anglais des lèvres, mais les cœurs ne s’en mouveront».

Le réveil ou plutôt l’éveil du sentiment national, du patriotisme proprement français, se marquait dès lors dans toutes ces provinces du sud-ouest qui, jusque-là, avaient été en somme plus ou moins indifférentes au nom et à la couleur de la bannière de leurs maîtres. Et c’est de l’essor de ce nouveau sentiment que sortira bientôt l’épopée de Jeanne d’Arc.

Déjà, lorsque Charles V «le Sage» eut succédé à Jean le Bon, autorisant par son renom de prudence les espérances que les insuccès de son père avaient lassées, l’antipathie pour la domination anglaise s’affirma avec une vivacité nouvelle dans toute la région aquitanique.

Il suffit de l’occasion d’un nouvel impôt pour provoquer une rébellion des barons d’Aquitaine. Pour la réprimer, Robert Knowles amena de Bretagne des troupes au Prince Noir. Mais celui-ci fut forcé par la maladie de rentrer en Angleterre, laissant à son jeune frère, le duc de Lancastre, le soin de son gouvernement. Plusieurs seigneurs abandonnèrent alors son parti, parmi lesquels Jean de la Personne, vicomte d’Aulnay. Charles V avait l’Espagne pour alliée. Les flottes franco-espagnole et anglaise se rencontrèrent dans le golfe de La Rochelle. Les Anglais furent vaincus dans ce combat naval. Pendant ce temps le connétable Duguesclin, le vaillant Breton au service de la France, approchait par terre de La Rochelle. Arrivé à Bourgneuf, il envoya un détachement pour attaquer Soubise. Le captal de Buch, nommé de Grailly, qui commandait alors à Saint-Jean-d’Angély pour les Anglais, courut au secours de Soubise; mais il y fut vaincu et pris, et le château de Soubise capitula.

L’ancien Échevinage de Saint-Jean-d’Angély.


Alors, comme si les villes de Saintonge n’eussent attendu que ce signal pour passer à la France, les soulèvements de leurs habitants contre les garnisons anglaises éclatèrent de toute part. Sans attendre l’arrivée de Duguesclin, les habitants de Saint-Jean-d’Angély, entraînés par Patrice de Cumont, leur maire, se ruèrent sur la garnison anglaise; et, après un sanglant combat, dans lequel Patrice de Cumont et de nombreux bourgeois trouvèrent la mort des braves, ils parvinrent à les chasser de la ville et du château (1372). Les pertes douloureuses subies par les Angériens durant cette journée ne les empêchèrent pas de célébrer leur victoire par des feux de joie qui, pendant la nuit suivante, furent allumés dans tous les quartiers. Duguesclin fit, quelques jours après, son entrée dans Saint-Jean-d’Angély, toutes portes ouvertes pour le recevoir, et n’eut pas de peine à faire prêter aux bourgeois le serment de fidélité au roi de France .

Cette fidélité fut récompensée par des grâces et amnisties, comme gages de la faveur royale. Citons notamment ces lettres patentes de Charles V, expédiées de Paris et datées de novembre 1372:

«A la supplication de nos amés et féaux les maires et jurés de la communauté de notre ville de Saint-Jean-d’Angély, lesquels, comme nos bons et loyaux sujets, se sont de nouvel et librement mis sous notre sujétion et ont volonté d’y demeurer perpétuellement, nous, considérant leur bonne et vraie affection, avons voulu condescendre à leur demande, afin que lorsqu’ils se verront, par notre puissance, confirmés en leurs droits, maintenus en paix et préservés de toute oppression, ils ayent plus grand désir de garder leur loyauté envers nous.

«En conséquence, prenons, par ces présentes, iceux maire et bourgeois, avec tous les biens appartenant à ladite communauté, en la protection et spéciale sauvegarde de nous et de nos successeurs à toujours. Mandons au séneschal de Saintonge qui est ou sera pour le temps à venir: qu’il députe auxdits maire et bourgeois, toutes les fois que le cas adviendra, un ou plusieurs de nos sergens qui soyent leurs gardiens, et mettent nos pennonciaux (pannonceaux, armes) ès lieux, maisons et biens d’eux et de leur dite communauté, afin que nul ne puisse, sur ces choses, s’excuser de son ignorance» .

La Rochelle ayant obtenu pour ses maires le privilège de noblesse héréditaire, ce qu’on a appelé la «noblesse de cloche», ce même honneur fut concédé aux maires de Saint-Jean-d’Angély, et les droits de la ville furent mis sous la sauvegarde royale . Le roi dut intervenir encore dans une question qui intéressait la sécurité et la défense de la commune; il s’agissait du relèvement des remparts de la ville.

Les assauts qui lui avaient été livrés pendant le cours des guerres précédentes avaient ébranlé ses murailles et ruiné une grande partie de ses fortifications. Il était urgent de les réparer et, pour subvenir aux frais de ces travaux, le maire leva sur la bourgeoisie une taxe extraordinaire. Plusieurs bourgeois, possesseurs de maisons et de rentes dans l’intérieur de la cité, refusèrent de contribuer à cet impôt sous prétexte qu’aucune loi ne les y obligeait. Le maire en référa au roi. Charles V, considérant «que la bonne garde et sûreté d’icelle nostre ville de Saint-Jehan-d’Angély touche et regarde universellement le proufit de tous ceulx qui, en ladite ville et suburbes, ont héritages», octroya au maire et au conseil de la commune le droit d’imposer des taxes «sur toutes manières de gens lays (laïcs), qui ont aucunes temporalitez en ladite ville et suburbes (faubourgs) d’icelle» . Et, comme «plusieurs personnes d’Eglise possédant rentes, héritages et autres revenus en la ville et suburbes d’icelle», prétendaient se soustraire à l’impôt commun, habituées qu’elles étaient «à participer aux bénéfices de la société sans en supporter les charges» , Charles V, par d’autres lettres données le même jour (9 novembre 1372), autorisa le maire de Saint-Jean-d’Angély à comprendre dans la répartition de l’impôt «les gens d’Eglise vivant clergeument», et manda à son sénéchal de Saintonge de «les contraindre vigoureusement à contribuer à ladite fortification».

Ces remparts n’étaient pas de trop pour arrêter et empêcher les déprédations que les bandes armées des «bastards», «routiers» et «malandrins» de toute espèce, qui battaient l’estrade en tous sens, occasionnaient alors dans les campagnes et dans toutes les bourgades insuffisamment défendues . Ces bandes avaient souvent des chefs redoutables: tel cet Héliot de Plassac, qui tenait pour les Anglais le château de Bouteville, et dont les excursions sur les deux rives de la Charente désolèrent maintes fois tout le pays de Saintonge. Les bourgeois de Saint-Jean-d’Angély durent acheter sa neutralité ou sa protection au moyen d’un pacte ou «pâti» qu’on renouvela plus d’une fois, jusqu’à ce qu’un chef de bande tomba enfin dans un piège qui lui fut tendu et qui le mit comme prisonnier entre les mains des Rochelais.

Pour acquitter la redevance qu’impliquaient ces «pâtis», comme pour entretenir les «guets» et «reguets» de sa garnison et subvenir aux différentes charges de l’administration urbaine, la commune avait différentes sources de revenus: droits sur les marchandises vendues dans la ville et les faubourgs, droit de «souchet» sur le vin vendu au détail, et enfin le revenu des portes de Champdolent et de Tonnay-Boutonne, que la commune de Saint-Jean-d’Angély avait recouvré, droits sur ses propres portes, droits de pavage, etc. Vers ce temps, la ville employa une partie des ressources que lui procuraient ces différents droits pour faire construire un pont «jouxte l’aumônerie fors la ville Saint-Jehan» aujourd’hui le pont Saint-Jacques ou de Taillebourg appelé encore plus communément, «le grand pont».

Avec un empressement qui les honore et qui témoigne de la profonde reconnaissance qu’ils avaient vouée à Duguesclin, les Angériens contribuèrent à la rançon du vaillant connétable. Voici la délibération prise à ce sujet par le corps de ville le 8 juillet 1384:

«Sont d’assent (assentiment) que l’on face la tailhée sur tous les habitants de la somme de vingt livres qui ont été empruntées de l’argent du souchet pour païer l’aide que l’on fait à Mgr Olivier du Glesquin pour païer sa rançon et accomplir le test de feu Mgr le connestable de France.»

La mort de ce brave connétable et celle du roi Charles V, qui la suivit de près, avaient ouvert la porte à de grands maux pour tout le royaume. Pendant la minorité du roi Charles VI, et plus encore après sa folie déclarée, suivie du déchirement de toute la France entre les deux factions des Armagnacs et des Bourguignons, la condition générale des hommes et des choses, en tout le pays, fut des plus misérables. Suivant le mot de Jeanne d’Arc, il y eut «grand pitié » au royaume de France, et ce ne fut que lorsque la «bonne Lorraine» eut «bouté » les Anglais hors de France que le pays commença de nouveau à respirer un peu.

Cependant, durant toute cette période de troubles et de luttes civiles, la commune de Saint-Jean-d’Angély fut relativement épargnée. Du moins, ne connut-elle pas alors les transes et les calamités de nouveaux sièges. A l’abri de ses murailles restaurées, et moyennant des «pâtis» contractés avec les chefs des bandes les plus redoutées qui mettaient leur ville à l’abri de l’attaque de ces bandes ou des «écorcheurs » qui couraient le pays, les bourgeois de Saint-Jean-d’Angély, sous la direction de maires avisés, comme ce Bernard Tronquière (mort en 1406) qui remplit huit fois la charge de maire, connurent des jours de tranquillité relative. Bien plus à plaindre étaient les habitants et manants des campagnes environnantes, rançonnés sans trêve ni merci par toutes ces bandes de malandrins. Arbalétriers, archers, reîtres, Gallois, Genevois, débris des «grandes compagnies» congédiées par leurs capitaines mais demeurées dans le pays, ces gens de toute langue et de toute nation se logeaient chez les villageois qu’ils mettaient littéralement à sac. Ils leur prenaient: argent, bétail et récoltes, sans rien laisser ni rien payer.

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15 January 2025
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325 p. 26 illustrations
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4064066314637
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