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Eugène Muller

Récits champêtres: Le Secret de Marguerite ; La Moissonneuse ; Les Vanniers


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066332181

Table des matières

RÉCITS CHAMPÊTRES

LE SECRET DE MARGUERITE

I LE MOULIN COUDRET

II UN BEAU PROJET.

III UN MANIAQUE

IV TROP ÉTROITE CERVELLE, TROP LARGE CŒUR.

V PATERNITÉ.

VI RIEN DE FAIT.

VII COMME LARRONS EN FOIRE.

VIII UN MALIN.

IX ENTRÉE EN CAMPAGNE.

X . C’EST LA QUE GIT LE LIÈVRE.

XI PARLEZ-EN A LA PETITE.

XII PARLEZ-EN A LUC

XIII. QUE VOUS DISAIS-JE?

XIV PASSER N’EST PAS JOUER

XV UN SERVICE D’ESTIME

XVI SUFFIT!

XVII RETRAITE ET DÉFECTION.

XVIII OUS EN PRÉSENCE

XIX AUJOURD’HUI

II LA MOISSONNEUSE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

III LES VANNIERS

A MA FEMME

C’est à toi, ma chère Eugénie, que fut d’abord confié le Secret de Marguerite, comme aussi celui de la Moissonneuse, et c’est toi qui donnas la première larme aux chagrins de mes pauvres vieux Vanniers; car c’est près de toi que naquirent ces drames intimes, dans cette maison où ton règne est béni, qui n’est fait que de tendresse et d’affectueuse sollicitude; au sein de la petite famille dont je te dois l’amour; en la douce et fortifiante paix, qui est chaque jour pour moi l’œuvre de ton excellent cœur.

Je veux donc que ce livre soit, ou plutôt reste le tien.

Tu le sais, je suis de ceux qui aiment encore à croire à la mission morale de l’écrivain, et qui tiennent à honneur de chercher le succès ailleurs que dans les fanges sociales ou dans les fièvres des âmes malsaines.

J’ai toujours pensé que l’intérêt de la fiction pouvait résulter du simple choc des sentiments avouables, et que l’action ne perdait rien à se mouvoir dans un milieu accessible à tous les regards.

Quelquefois déjà la sympathie des lecteurs m’a donné raison, pour avoir marché dans cette voie. Qu’adviendra-t-il de la nouvelle épreuve que je tente aujourd’hui? Je l’ignore. Mais j’ai confiance encore; puisque je mets les Récits Champêtres sous les auspices de ton nom–qui, je le sais bien, ne peut que leur porter bonheur.

Eugène MULLER.


RÉCITS
CHAMPÊTRES

Table des matières

LE SECRET DE MARGUERITE

Table des matières

I
LE MOULIN COUDRET

Table des matières

Le moulin Coudret se trouve, à dix minutes du village, caché dans un pli du vallon feuillu, herbeux, comme serait une nichée de joyeux pinsons dans les ramures d’un grand tilleul.

Pour peu qu’on en soit éloigné, c’est à peine si on l’aperçoit, tant il semble se tapir contre la roche échevelée où son pignon s’appuie; tant les peupliers, les aulnes de la rivière, et les noisetiers du coteau entrecroisent étroitement, jalousement sur lui leurs épais rideaux de pâle ou de brune verdure.

Mais ce n’est pas moins le moulin Coudret qui emplit les alentours de bruit, d’animation, de gaieté; c’est par le moulin Coudret que là tout prend un air d’heureux travail et de paisible fête. Otez le moulin, et la campagne environnante, quoique fraîche encore, quoique belle toujours, sera comme déserte et endormie; laissez le moulin, et la voilà éveillée, la voilà peuplée.

N’était le moulin, la rivière étourdie passerait en perdant ses eaux paresseuses sur un lit pierreux et trop large; mais non; elle s’avance plane, profonde, grave, sagement maintenue dans son biez tout brodé de glaïeuls et de boutons d’or.

Là haut, par-dessus la petite vanne baissée, saute en chantant le trop-plein qui fait boire le pré, où faucheurs et faneuses pourront bientôt venir; là-bas, elle se tord et gronde, en poussant la grande roue moussue: puis, entre deux rangées de vieux saules, elle s’éloigne en clapotant, en essuyant ses taches d’écume blanche aux poitrines grises des bandes de canards, qui voguent, qui plongent, qui s’ébattent, qui jabotent en nasillant.

Jour et nuit tourne la grande roue, et jour et nuit le claquet fait entendre sa sèche cadence, que, par instants, accompagne de ses tintements égaux la sonnette d’appel de la trémie.

Au soleil, sur l’échine rouge du toit, qui paraît entre les pointes vertes de deux arbres, des colombes dorment, roulées comme des pelotes de soie changeante; des pigeons pirouettent, se promènent en gonflant leur jabot nacré, tandis que vingt autres, au-dessus décrivent, en se poursuivant, de longs cercles accidentés dans l’air.

La chanson fière des coqs tranche sur le tumultueux caquet des poules, les dindons gloussent, les moineaux pillards se querellent; et le merle amoureux de la coudraie siffle de loin toute cette musique.

En contre-haut du biez, dans une grasse jachère, une jument paît entravée, en regardant le poulain aux longues jambes noueuses qui danse autour d’elle, et qui vient, tordant le cou, baissant l’oreille, chercher sa noire mamelle.

Sur le chemin qui raye de biais la colline, grimpe, chargé de sacs, le lent attelage de bœufs du montagnard haut-guêtré, armé de l’aiguillon.

Par la route qui sinue au long de la rivière, s’en retourne une commère du village, ses deux ou trois boisseaux de farine posés sur le bât d’un roussin, dont elle frappe la croupe avec une petite branche feuillée.

A l’issue du vieux pont à deux pentes, dont le cintre aigu est tout tapissé de pariétaires et de doradilles, la femme et le baudet devront prendre la marge du chemin, pour laisser passer la lourde charrette, portant le blé d’un fermier de la plaine, qui arrive en faisant claquer son fouet aux oreilles d’un gros cheval boulonnais, cravaté de grelots.

Mais si pressé qu’il puisse être d’avoir sa mouture, le fermier de la plaine sera bien forcé d’attendre que la meule ait passé sur le grain qu’ont amené, ce haquet dételé au milieu de la cour et cette mule qui, liée par son licou aux barreaux poudrés à blanc de la fenêtre, dort, le nez dans sa musette vide.

C’est qu’on vient de près et de loin, et de tous les points du canton à la fois, pour empêcher qu’elles ne chôment, les meules du moulin Coudret: car depuis bien des années, depuis plus d’un siècle, depuis deux, depuis trois peut-être, la double renommée d’habiles et honnêtes meuniers est acquise aux Coudret, de père en fils, maîtres et tenanciers du moulin; et, partant, la clientèle n’a pu que se maintenir aussi bonne que nombreuse.

Depuis deux ou trois siècles, ai-je dit: en effet Xavier, le dernier vivant des meuniers Coudret, qui comptait alors soixante-quinze ans bien sonnés, ne parlait pas sans orgueil de son grand-père le meunier, qui lui parlait du meunier son grand-père, venu au monde lui-même petit-fils de meunier.

La souche enfin paraissait remonter si loin dans le passé, que parfois les esprits avisés du pays demandaient à Xavier s’il ne croyait pas que la lignée des Coudret dût son premier baptême aux coudres (noisetiers) du coteau, contre lequel s’adosse le moulin: et, d’instinct, Xavier s’était toujours fait honneur de cette-supposition, qui mettait en relief le traditionnel, le fidèle attachement à la profession et au foyer des aïeux.

Mais si ancienne, si respectable que pût être cette origine, Xavier Coudret avait le profond déplaisir de penser que ce nom, depuis si longtemps si bien porté, était dès lors inévitablement condamné à s’éteindre; car une fille de son fils formait seule avec lui toute la descendance des Coudret.

De ce déboire, Xavier semblait ne plus se préoccuper que pour reconnaître–en soupirant bien fort toutefois–qu’il fallait savoir accepter sans se plaindre un mal sans remède. Mais ce n’était pas la seule amertume réservée à la vieillesse, d’ailleurs si sereine, de l’honnête, du vénérable et vénéré meunier.

II
UN BEAU PROJET.

Table des matières

Orpheline de sa mère peu de jours après sa naissance, et d’ailleurs venue au monde avec les apparences d’une complexion si chétive qu’on put douter de l’élever jamais, Marguerite, la petite-fille de Xavier, avait eu pour nourrice une pauvre femme du village dont les soins tendres et assidus étaient parvenus–la nature aidant sans doute–à changer en une magnifique enfant la créature souffreteuse, presque moribonde, qu’on lui avait confiée.

Quand elle eut deux ans, Marguerite rentra au moulin pour devenir la joie et la fierté de son père et de son aïeul, mais sans cesser pour cela d’être l’objet de l’affection toute spontanée de la brave femme, qui n’avait pas cru que tout lien dût être rompu entre elle et l’enfant d’adoption, le jour où on lui avait mis dans la main le dernier écu du prix convenu pour le séjour de Marguerite sous son toit.

Traditionnellement, on le sait déjà, les Coudret étaient gens d’une droiture rigoureuse, d’une probité absolue, mais traditionnellement aussi, notons-le en passant, ils ne faisaient profession que d’une libéralité qu’on pourrait appeler fort réfléchie.

Il n’est point rare d’ailleurs de voir l’instinct de possession tendre naturellement à dominer chez ceux qui doivent l’épargne aux rudes efforts d’un labeur obstiné, et à une constante habitude de frugalité.

Toutefois en considération de l’heureux, de l’inespéré succès dont l’honneur revenait à la nourrice, le père et le grand-père se départirent avec celle-ci de la réserve qu’ils observaient ordinairement avec les gens envers lesquels ils ne se croyaient liés par aucune obligation.

La nourrice et la sœur de lait de Marguerite– gentille fillette tout affectueuse, toute caressante– reçurent donc une fois pour toutes le droit d’intime et entière hospitalité au moulin, quand il leur plairait d’y venir; et il fut ouvertement promis du même coup qu’au moulin l’on ne ferait jamais rien pour désapprendre à Marguerite le chemin de la maison où elle avait en quelque sorte trouvé une seconde fois l’existence.

Ajoutons l’engagement que les Coudret prirent tacitement avec eux-mêmes de faire que la plupart de ces visites réciproques valussent à la pauvre famille quelque témoignage de leur gratitude–engagement dont Marguerite n’eût pas manqué de leur susciter plus tard la généreuse idée, si elle ne leur fût point venue; gratitude dont elle ne se faisait jamais faute de leur rappeler les concluants motifs, s’il leur arrivait de paraître vouloir, eux ménagers, en restreindre la manifestation.

Quoi qu’il en fût, l’attachement de Marguerite pour la mère Pirot, sa nourrice, et pour Claire, sa sœur de lait, n’avait fait que devenir de jour en jour plus étroit. D’autre part, bien que sa condition fort précaire lui rendît plus appréciables les avantages de ses relations avec les Coudret, la mère Pirot avait su mainte fois délicatement prouver que l’élan de son cœur pouvait se passer de pareils stimulants, et la conduite de Claire avait offert, au cas échéant, les plus irrécusables témoignages du même désintéressement.

Avec les ans, les deux jeunes filles,–chacune semblant d’instinct emprunter pour se l’approprier ce qu’elle trouvait de meilleur dans le naturel de l’autre,–les deux sœurs, car Claire ne disait jamais que ma sœur Marguerite, aussi bien que Marguerite disait ma sœur Claire, avaient formé une sorte d’unité d’âme qui faisait de leur commerce intime quelque chose à la fois de naïf et d’imposant, de singulièrement doux et d’extrêmement énergique.

Quand son père fut prématurément emporté par une fièvre pernicieuse–elle entrait alors dans sa quinzième année–Marguerite, nature essentiellement aimante et sensible, se trouva frappée à ce point qu’un instant son état put inspirer de sérieuses inquiétudes.

Mais Claire était là, dont l’infatigable sollicitude, dont la persuasive amitié surent avoir raison de l’abattement moral, aussi bien que de l’affection physique.

Deux ans plus tard, Claire–qui en avait alors seize, car elle était d’un an l’aînée de Marguerite– Claire faisait à sa sœur adoptive, non sans quelque appréhension, l’aveu d’un sentiment qui venait de naître en elle, et qui, sembla-t-il d’abord à Marguerite, allait peut-être faire obstacle au cher échange de tendresse dont l’habitude était si bien prise.

Claire aimait, elle était aimée. Un honnête garçon, pauvre comme elle, mais bon, mais laborieux, ouvrier estimé dans la profession relativement lucrative de charpentier, avait parlé de l’épouser; et les deux familles donnaient leur assentiment à ce projet.

Un involontaire mouvement ombrageux tout aussitôt dominé par la pensée qu’elle devait souscrire sans réticence à la félicité de Claire, Marguerite n’eut d’autres soins que d’applaudir au projet formé par son aînée, et d’autres préoccupations que de concourir à en rendre plus riante encore la réalisation.

Elle voulut–le grand-père Xavier n’eut pas à le refuser–que la petite fête nuptiale eût lieu au moulin, dont le claquet parut battre plus allègrement ce jour-là.

Dieu sait avec quelle grâce du cœur elle fit les honneurs de cette intime hospitalité! Dieu sait la pleine et douce joie montrée, les ardents souhaits conçus et exprimés!

Dieu sait aussi qu’encore qu’elle l’eût poussé pour cette circonstance solennelle à en exagérer la mesure, Xavier ne connut jamais l’état exact des munificences dont Marguerite s’était préalablement faite la dispensatrice, en opposant sans cesse la prétendue volonté de son grand-père aux scrupuleux refus de la mère et de la fille

L’humble ménage prospérait où Marguerite, au lieu d’un cœur qu’elle avait d’abord cru perdre, en trouvait deux pour l’aimer, la fêter.

Puis au bout de quelques mois, l’on se mit à attendre impatiemment l’arrivée d’un petit être d’avance adoré. La chaude, la fine layette ne fut pas ruineuse à l’ouvrier charpentier, malgré ses franches objections, et quoi que pût représenter d’autre part le grand-père Xavier, qui ne s’inclinait pas sans conteste devant la qualité de marraine que Marguerite s’était attribuée, par une douce violence faite aux droits de la mère Pirot, et dont elle se plaisait à faire sonner haut les obligations en présence du vieux meunier.

Puis le mignon filleul de Marguerite arriva, qu’on baptisa non sans quelque joyeux carillon, et pour qui la tendresse de l’heureuse marraine s’affirmait chaque jour de plus en plus, et de toutes les manières.

A la vérité le grand-père trouvait en lui une bonne raison pour ne pas s’opposer trop énergiquement aux libéralités que Marguerite dispensait avec son aveu, et pour ne pas chercher à connaître celles qui échappaient à son contrôle.

Le brave homme n’avait plus qu’un rêve, qu’il formulait ainsi dans ses accès de joviale expansion: «Voir sa petite Marguerite bien appariée sur la terre, avant que de s’en aller compléter, chez le bon Dieu, la légion des meuniers Coudret.»

Peut-être à ce désir premier et majeur d’être tranquillisé sur la destinée propre de son enfant, une autre idée s’ajoutait-elle qui, pour sembler accessoire, ne laissait pas d’avoir à ses yeux une pieuse importance. Il eût été particulièrement pénible à Xavier de penser qu’avec le vieux nom des Coudret dût s’éteindre aussi la lignée, et que le toit qui avait abrité tant de générations de Coudret fût voué, dans un avenir appréciable, à couvrir de sa vieille ombre un groupe d’hôtes étrangers, venus on ne sait d’où,

Xavier attendait donc venir avec une certaine impatience l’époque où il pourrait prêter l’oreille aux ouvertures qui ne pouvaient manquer de lui être faites: étant données la bonne mine et le bel apport de Marguerite.

Et en attendant, il lui semblait que la fréquentation du jeune et heureux ménage, et la tendresse conçue pour le nouveau-né dussent inspirer à Marguerite les dispositions dans lesquelles il serait alors aise de la trouver.

Affriandés à l’envi, les soupirants ne firent pas défaut, en effet. Plusieurs même furent trop hâtés, que Xavier dut éconduire sans les avoir écoutés.

Mais, comme les dix-sept ans de Marguerite venaient de sonner, certain parti se présenta dans de telles conditions que Xavier put croire avoir mis du premier coup la main sur celui de tous qui devait le mieux répondre aux vues qu’il avait caressées, et que d’ailleurs semblait approuver pleinement Marguerite,

Vingt-cinq ans, bien fait, laborieux, d’une conduite exemplaire, d’une douceur de caractère notoire, fils d’un meunier aisé, habile meunier lui-même, et tout disposé à venir continuer au moulin du vallon les vieilles traditions des Coudret: tel était le successeur qui s’offrait à Xavier, et que Marguerite accueillit, sinon avec l’indice d’un amour qui n’eût pu être que suspect, mais avec une facile sympathie, qui devait faire présager la naissance de sentiments plus solides.

L’on entra donc sérieusement en pourparlers: le jour vint même où l’accord allait être définitif, car tout souriait à ce projet qui semblait sourire à tous

A tous: non cependant.

III
UN MANIAQUE

Table des matières

C’est, on le comprend, une grosse affaire que le service d’un moulin aussi bien achalandé que le moulin Coudret.

Il faut noter d’ailleurs, pour qui pourrait l’ignorer, qu’habituellement les clients d’un moulin de campagne sont de deux sortes. D’une part ceux qui amènent eux-mêmes leur grain, s’installent de droit, pendant que la mouture s’effectue, au moulin, où ils trouvent au besoin, moyennant deniers, bien entendu, pitance et boisson, et qui, la mouture achevée, s’en retournent emmenant farine et son au lieu de grain. Ceux-là, ou demeurent trop loin pour que la charrette du moulin en tournée dans les alentours puisse leur éviter et l’embaras du transport et la perte de temps du séjour au moulin; ou ce sont gens qui, en dépit du renom d’intégrité acquis au meunier, se piquent de venir exercer sur lui à son insu, pendant la manipulation de leur blé, une surveillance que le meunier qui veut être indélicat sait toujours mettre en défaut.

D’autre part se trouvent les clients qui par confiance entière, ou par tolérance obligée d’un tort échappant à la repression, ou pour toute autre cause d’impossibilité matérielle, laissent au meunier, avec le soin de la mouture, celui du charroi.

Il y a donc le service extérieur, en même temps que le service intérieur du moulin; double tâche à laquelle, en aucun cas, un seul homme ne saurait suffire.

En principe, le père et le fils Coudret, également vigoureux et actifs, quittant à tour de rôle la trémie et le bluttoir pour prendre le fouet du voiturier, se partageaient la besogne.

Mais la soixantaine vint qui–le fils fut le premier à y songer–devait marquer pour Xavier une période de labeur moins continu, sinon de complet repos.

On se mit donc en quête d’un honnête garçon de moulin, dont le rôle fut de réduire considérablement la tâche du père à la maison, pendant que le fils se consacrerait exclusivement aux tournées de charroi.

Le futur adjoint ou suppléant du vieux Xavier apparut un beau matin, recommandé par un confrère des Coudret, sous la forme d’un épais et velu courtaud, accusant aux entournures de son ample veste de drap souris, une vrai musculature de buffle: le crâne surbaissé, hérissé de crins noirs, la face large, plate, envahie et élargie encore par les touffes disparates d’une longue barbe rêche, brouillée de jaune et de brun, ne laissant guère à découvert qu’un petit espace de front tout plissé; deux yeux verts écartés, gros, mais renfoncés, et comme drapés par un lourd repli de la paupière supérieure; un fort nez s’épatant en trèfle sanguin entre deux grandes oreilles rugueuses, violettées, attachées presque à angle droit, comme les anses d’un vase; les bras d’une brièveté rare; les mains noueuses, carrées, poilues jusqu’aux ongles.

Lorsque entra au moulin cet Ésaü, le fils Coudret était en tournée; Xavier, assis sur les sacs pleins entassés près des meules, savourait, tout yeux, tout oreilles, tout âme, cette indéfinissable ivresse de l’aïeul qui se pâme idolâtre au babil, aux mines, aux caresses de son petit-enfant.

Marguerite–qui avait alors un peu plus de cinq ans, époque du plus charmant épanouissement physique et intellectuel de l’enfance–était debout entre les genoux de son grand-père; un bras derrière son cou, et lui faisant avec de grands petits airs d’importance quelque naïve confidence, à laquelle il ne manquait pas de prendre le plus sérieux intérêt.

L’homme aux farouches dehors entra, dont la glauque prunelle s’arrêta d’abord sur l’enfant avec une si étrange fixité, que celle-ci se serra contre son grand-père par un sentiment d’effroi.

L’homme fit alors une sorte de grimace fort laide, qui était son sourire, mais qui ne sembla pas rassurer beaucoup la petite, car il put voir qu’elle prenait aussitôt le parti de s’éloigner, comme pour éviter d’instinct sa déplaisante vue: puis il hocha légèrement la tête, et s’occupa de sa présentation au vieux meunier.

Tous les frais en furent faits par quelques syllabes articulées d’une voix dont la moelleuse sonorité parut étonner l’enfant, à ce point, que près de sortir elle se retourna comme pour s’assurer si c’était bien le nouveau-venu qui avait parlé–tant sans doute elle trouvait, si nous pouvons parler ainsi (et d’ailleurs bien d’autres l’eussent trouvé comme elle), que l’aspect de l’instrument répondait peu à la nature des sons qu’il rendait.

L’homme grimaça encore en surprenant ce mouvement de la fillette, et s’occupa de sastifaire à sa manière aux questions que le vieillard devait tout naturellement lui adresser.

«A sa manière,» c’est-à-dire avec une parcimonie de paroles telle, que l’on pouvait se demander si les efforts de réflexion que cet homme devait faire pour parvenir à condenser ainsi la traduction de sa pensée, ne lui faisaient pas bien cher acheter l’épargne de locutions qu’il semblait tenir tant à réaliser.

«Enfin, mon garçon–dit Xavier–puisque nous pourrons, je crois, nous accommoder de tes services, comment t’appelles-tu? Il me faut bien le savoir.

–Luc.

–C’est ton petit nom, ça, mais l’autre?

–Mas.

–Luc Mas: voilà les deux, le petit et le grand. Eh bien! m’est avis que le grand ne saurait manger sa soupe sur la tête du petit. Eh bien!–remarqua gaillardement le vieux Coudret, qui aimait à trouver le mot pour rire, et qui, sans incliner à la fastidieuse hâblerie, était homme cependant à dissiper dans un quart d’heure toutes les économies verbales que son futur valet devait pouvoir faire dans une année– et quel âge as-tu?

–Trente-cinq.

–Trente-cinq ans? Je t’en aurais bien donné cinq ou six, ou dix de plus. Mais n’importe! Es-tu garçon ou marié?

–Pas garçon, pas marié, et Dieu témoin! pas prêt à changer de condition,–répondit celte fois Luc Mas, avec une prolixité relative si manifeste, que déjà Xavier en fut frappé comme d’une sorte de nouveauté.

–Pas garçon, pas marié: que veux-tu dire?

–Veuf et pas disposé à me remarier.

–Oh! oh!–fit Xavier, qui put croire qu’il avait recouvré un interlocuteur normal, et attribuer au cours préalable de l’entretien l’étrange façon dont Luc y avait tout d’abord pris part–tu as donc été bien malheureux?

–Rien que moi pour le savoir.

–Ta femme était donc une bien.» Xavier hésitait, sans doute par instinctive déférence pour la sainteté de la tombe.

«Bien méchante femme, se hâta de reprendre Luc, qui décidément n’était pas l’espèce de trappiste entrevu par Xavier.–Elle méchante, ma pauvre Catherine! Ah bien oui! pas méchante, non; tranquille, travailleuse, ménagère. S’il y a un paradis, elle y est, oui, elle y est.»

Luc n’avait pas prononcé ces paroles sans un certain attendrissement.

«Mais alors, demanda le vieillard, c’est donc toi?.

–Moi! allons donc! fit, avec une candide immodestie, le bourru, dont le col disparut entre les deux orbes rebondis de ses épaules exhaussées–moi, pas plus méchant qu’elle: rangé, vaillant comme elle, assortis on ne peut mieux, quoi! Pourtant.

–Pourtant?

–Ça n’allait pas, pas du tout.

–Comment donc? pourquoi donc?

–Qui sait? Peut-on savoir? Elle, pas plus heureuse que moi. Moi pas plus heureux qu’elle. Voilà.

–Vous vous étiez peut-être mariés par seule convenance.

–Non. Nous nous aimions bien. Se serait fait griller pour moi, elle; moi, aurais passé dans les meules pour elle.

–Et pourtant. vous vous battiez peut-être, comme on dit que ça se voit entre gens qui s’aiment bien.

–Moi, la battre, ah!–riposta dignement Luc, qui ajouta avec la grimace qui lui servait de sourire –pour l’écraser, n’est-ce pas?»

Et le geste de l’épaisse main tannée qu’il ouvrait au bout de son bras court, pouvait rendre témoignage pour cette hyperbolique assertion.

«Alors, vous vous disputiez, il y avait du bruit dans la maison.

–Pas plus bruit que coups. Cinq ans de ménage, jamais voisins rien entendu, non.

–Enfin? fit Xavier complétement dérouté.

–Enfin, ça n’allait pas, pas du tout, voilà, répéta Luc qui semblait avoir cette phrase toute faite.

–C’est drôle, fit encore Xavier.

–Non, pas drôle.

–Je veux dire que c’est étonnant.

–Non, pas étonnant.

–Alors, tu connais la raison qui faisait..

–Pardieu! mariage ne vaut rien.

–Ah! c’est ton avis.

–Oui, repartit tout net Luc, qui ajouta avec la plus sentencieuse intention d’autorité: De bons ménages, point, non, point.

–Bah! bah!» fit le vieux meunier, qui à défaut d’autres objections trouvait sans doute cette généralité fort hasardeuse en face de ses pieux souvenirs personnels.

El, coupant court à une discussion qui, en somme, ne lui offrait qu’un médiocre intérêt:

«Mais allons rompre une croûte et vider un verre, pour parfaire notre arrangement,» reprit-il.

Et il amena Luc dans la salle basse du moulin.

Ils s’attablèrent, mais en dépit de la double provocation, du choc des verres et de l’exemple qu’il donnait, Xavier retrouva Luc tout aussi obstinément avare de parole qu’en premier lieu, sinon quand, par aventure, l’entretien dériva encore vers le sujet qui avait déjà quelque peu débarrassé de ses liens la langue du ci-devant époux de Catherine, et sur l’appréciation duquel Xavier le trouva encore obstinément retranché dans sa première façon de voir.

Xavier put donc, dès ce jour, tirer cette conclusion, d’ailleurs peu inquiétante, que pour pousser le garçon meunier hors de son laconisme normal, il suffisait d’aborder devant lui cette question sur laquelle il professait une opinion si radicalement exclusive, et reposant, au moins en apparence, toute généralisatrice qu’elle était, sur une base de considérations singulièrement étroite.

Quant à rechercher le principe réel de cette bizarre disposition, Xavier ne s’en inquiéta guère, ni ce jour, ni plus tard.

Il se borna, et bien d’autres avec lui, à voir là une de ces innocentes manies, comme il en vient germer dans le cerveau le plus sain, une de ces partielles aberrations dont l’individu, sur tout autre point le plus judicieux, peut donner le divertissant exemple.

Agaric très-évident sur le tronc de chêne, mais pour la destruction duquel l’idée ne viendra pas d’abattre l’arbre, d’ailleurs net et robuste; travers qu’on signalera en souriant chez l’homme, mais qui n’ôtera rien à la sérieuse estime que son caractère inspire.

«Après tout, où est la brave personne qui n’a pas quelque petite idée biscornue logée sous la calotte de son crâne?» disait en riant Xavier, et bien d’autres avec lui.

Et quand on avait ri, le procès de la petite idée biscornne «logée sous la calotte du crâne du brave Luc» semblait à l’ordinaire suffisamment instruit.

Si l’on en discutait avec lui, c’était par manière de plaisanterie, pour le taquiner un peu, par simple passe-temps.

Mais quelque bonne humeur que ses tranchantes conclusions pussent causer à ses contradicteurs, c’était toujours avec la même gravité, pour ne pas dire avec la même solennité, que Luc entrait dans la discussion, et s’y maintenait.

Et nul ne voulait songer que pour qu’un homme, dont les facultés mentales, peut-être bornées, étaient du moins exemptes de tout autre dérangement, fit de la défense d’une opinion insolite l’affaire majeure et pour ainsi dire unique de sa vie morale, il avait fallu plus que la simple et accidentelle affection d’une fibre du cerveau; nul ne s’avisait de soupçonner que cette manie–comme bien des prétendues manies dont on s’égaie sans examen–pût avoir sa source dans quelque touchant, dans quelque respectable mystère d’une âme exceptionnellement trempée.

Et cependant touchant, respectable mystère, en effet, que celui où-la manie du garçon meunier avait sa source; et cependant, par un côté du moins, âme exceptionnellement trempée que celle que le Créateur avait renfermée dans le corps si vulgairement disgracié de Luc Mas.

IV
TROP ÉTROITE CERVELLE, TROP LARGE CŒUR.

Table des matières

En réalité, l’intelligence était fort humble, de Luc, qui n’avait jamais pu apprendre à relier deux syllabes. Mais dès l’école, où on l’avait envoyé en pure perte, il eût été facile de constater en lui un singulier développement des douces facultés du cœur.

Jamais de querelles, de batteries auxquelles il prît part, sinon pour employer l’autorité de sa force physique, déjà surprenante, à séparer les adversaires.

Sa bonté envers tous ses camarades était notoire, et à diverses reprises, son attachement pour quelques-uns d’entre-eux avait ressemblé à une sorte de culte primitif. On n’aurait point trouvé d’exemple qu’il eût trahi d’un mot, d’un geste seulement, l’affection conçue, mais on avait pu le voir pleurer pour quelque simple marque d’indifférence..

L’âge venu, Luc aima avec l’abandon irréfléchi, complet, qui devait être la façon d’aimer de ce cœur auquel le sommeil avait conservé une espèce de candeur originelle.

Luc se maria pour rendre plus continu, plus durable, le bonheur que l’amour lui avait fait entrevoir.

Mais par l’étroit et constant assujétissement même des deux destinées qu’il identifie, à toute heure, en toute circonstance, le mariage, si bien harmonisé fût-il, ne devait qu’apporter des mécomptes à un cœur tout simple, tout vrai, tout expansif, pour qui l’amour signifiait naturellement don de soi-même, absolu jusqu’à l’oubli, confiance infinie, entière communion de pensées et de vues, abnégation de volonté, aveugle approbation de l’être préféré.

Cette parfaite unité sans laquelle ne pouvait exister pour Luc ce bonheur extrême qu’il avait pressenti possible dans l’amour, elle ne se réalisa pas près d’une femme qui, si douce, si aimante, si dévouée fùt-elle, devait à un instant donné laisser se traduire quelque divergence de but, quelque ombre de doute, quelque sentiment tout personnel, quelque restriction dans l’assentiment.

Frôlements d’épines auxquels bien d’autres n’eussent pas pris garde, ou qu’ils n’eussent qu’à peine ressentis, mais qui, pour Luc, étaient autant de profondes et durables blessures dont il souflrait sans oser, ou plutôt sans pouvoir se plaindre, car, le plus souvent, il eût été fort empêché de savoir formuler sa plainte.

Quelquefois, en effet, il avait voulu s’y aventurer: alors, non-seulement il n’avait réussi qu’à paraître injuste et fâcheusement ombrageux à la bonne créature qui, sa conscience interrogée, ne croyait avoir aucun reproche à s’adresser; mais encore il était arrivé à se trouver méchant ou ridicule.

Il s’efforçait donc d’être insensible à ces froissements infimes, mais vainement. Atteint, il tâchait au moins de dissimuler sa souffrance; mais il ne parvenait point à la rendre complètement invisible.

Alors il y avait dans la maison deux tristesses au lieu d’une, et qui ne pouvait être jamais que passagèrement dissipées.

Tristesse du mari, d’autant plus lourde et pénible qu’il luttait sourdement pour la dominer; tristesse de la femme qui comprenait que le malheur de son mari venait d’elle, mais à qui le naturel, ni même la tendresse n’inspiraient rien pour conjurer ce malheur.

Ce n’était pas sa faute à elle si Dieu ne l’avait pas douée d’une plus délicate intuition du cœur: mais ce n’était pas non plus sa faute à lui s’il avait reçu une puissance d’affection, de sensibilité si excessive que, dans l’intérêt même de l’être aimé, il devait se voir condammé à en réprimer la manifestation.

Quoi qu’il en fût, Luc et Catherine n’avaient passé ensemble que des jours malheureux: et naturellement Luc, quoique peu apte à cet ordre de méditation, avait dû chercher une cause à cette double infortune.

La majorité des erreurs ne vient-elle pas de la recherche inconsidérée des causes?

Le problème eût été facile à résoudre même pour un observateur ordinaire, à la condition cependant qu’il fût complétement désintéressé dans la question: «C’est que tu aimais trop» eût-il dit à Luc.

Mais Luc lui eût bien vite, et dédaigneusement reparti, à l’instigation même de son extrême instinct: «Est-ce qu’on peut aimer trop?»

«Alors, c’est que Catherine n’aimait pas assez.» Mais Dieu sait si Luc eût vertement rabroué le malavisé qui se fût ainsi permis de toucher à la douce, à la chère mémoire qui était la plus sincère, la plus vive piété de son âme.

–Et pourtant, eût hasardé l’ergoteur irrévérencieux, il fallait bien que la faute fût à l’un ou à l’autre, sinon à tous les deux à la fois.

–Ni à l’un, ni à l’autre, ni à tous les deux à la fois.

–Alors?

–Alors, c’est que le mariage ne vaut rien en lui-même, c’est qu’il ne peut y avoir de bons ménages; car enfin, voyons, si, par exemple, on prenait d’une part du bon grain, de l’autre un bon moulin, et qu’on n’obtînt que de piètre farine, que faudrait-il en conclure, sinon qu’il est impossible de faire jamais de bonne farine?»

Il serait hasardeux d’affirmer que l’étroite logique du garçon meunier lui eût présenté jamais l’énoncé et la solution du problème sous cette forme figurée; mais cette solution, il l’avait une fois trouvée sous sa forme positive, elle lui avait paru faire en même temps le compte et de sa vénération pour la morte aimée, et de la paix de conscience dont il se croyait très-naïvement en droit de jouir; et quoi qu’on pût lui remontrer, quelque exemple qu’on pût alléguer, que d’ailleurs il récusait toujours, Luc ne sortait plus de là.

C’était l’aberration de ce pauvre cerveau associé à un si riche cœur, l’agaric de ce chêne; l’innocente manie enfin de ce brave homme.

V
PATERNITÉ.

Table des matières

«As-tu des enfants?»

Ce fut une des questions par lesquelles Xavier crut devoir compléter l’enquête sur l’état civil de son nouveau serviteur.

«Point, ce fut la réponse que Luc donna à la suite d’un long soupir.

–Tu n’en as jamais eu?

–«Non,» soupira encore Luc.

La petite Marguerite, sous le coup de la première impression, s’était d’abord tenue dans un coin de la salle, d’où elle examinait, avec une reste de méfiance, le nouveau venu. Mais bientôt elle s’était aventurée jusqu’au bout du banc sur lequel son grand-père était assis, puis elle avait pris place à côté lui; et enfin, pour observer plus attentivement cette physionomie, qui sans doute ne lui semblait plus qu’étrange, pour écouler mieux cette voix dont le timbre trouvait sans doute en elle un heureux écho, elle s’était accoudée sur la table où roulaient les boucles de son abondante chevelure blonde.

Tout en devisant avec le vieillard, Luc avait suivi furtivement des yeux le petit manège de l’enfant, en laissant entrevoir son singulier sourire.

Mais voilà que, faisant toujours mine d’être entièrement captivé par l’entretien, il allongea comme machinalement la main, le dos en dessous, et, comme machinalement, la glissa entre la table et les lourds écheveaux blonds, sous les flots desquels il la laissa, mais non sans que par instant on pût comprendre qu’elle frémissait, comme ferait une main d’avare plongeant dans l’or.

L’enfant se borna d’abord à guetter, en amenant ses claires prunelles dans l’angle des paupières rapprochées, et à sourire, en entr’ouvrant et froissant ses jolies lèvres roses; mais tout à coup, se relevant vivement, et jetant sa tête en arrière, et montrant de ses petits index la grosse main qui restait seule et vide sur la table:

«Attrapé!» s’écria-t-elle follement, avec un frais éclat de rire, que la profonde poitrine de Luc répercuta longuement.

La glace était rompue entre ces deux êtres de nature, d’aspect si divers; l’un tout disgracieux, tout apathique, tout taciturne, l’autre tout charmant, tout leste, tout sémillant.

Et Dieu sait quel chemin rapide et prolongé devait faire la sympathie qui venait de s’établir ainsi.

Deux jours plus tard, on pouvait voir le grave, le massif garçon meunier en personne, juché comme le premier écolier dénicheur d’oiseaux, à la cime d’un peuplier pour en faire tomber certain cerceau que la petite fille y avait lancée en jouant, et qui s’était pris dans les branches.

L’année ensuite, Luc ayant été obligé, par quelque affaire de famille à régler dans son pays, de s’absenter pendant une demi-semaine; le jour où il devait revenir, Marguerite avait disparu dès le matin. On l’avait cherchée partout, et l’on ne pouvait plus déjà que se confondre en alarmantes suppositions, lorsque, bien avant dans l’après-midi, on la vit revenir en compagnie de son ami. Il l’avait trouvée à plus d’une grande lieue du moulin, près d’un point élevé, dominant la route qu’il devait suivre. Elle s’était tout à coup élancée au devant de lui, du pied d’un arbre où elle avait passé bien des heures dans le simple but de le voir plus tôt et de lui faire une petite surprise.

Quand vint pour Marguerite la grande solennité religieuse de l’adolescence, le jour de la première communion, ce fut, le croira-t-on? le père qui se fit exceptionnellement garde-moulin pour que Luc, en compagnie du grand-père, pût aller à la paroisse constater qu’elle était la plus belle de toutes, dans la nombreuse troupe blanche.

Et comme il fallait à son orgueil qu’elle parût aussi la plus opulente, l’on avait dû laisser Luc ajouter de ses propres deniers un petit écu au prix fixé pour le cierge qu’elle devait porter à la cérémonie.

Lorsque, à la mort de son père. elle fut affectée jusque-là qu’on put la croire aussi en péril une nuit, Claire, qui veillait dans un fauteuil auprès d’elle, voulait e voyer se reposer Luc, qui depuis que Marguerite était alitée, passait, debout au pied de sa couche, les yeux fixés sur elle, tous les instants que ne réclamait pas le service du moulin.

«Laisse-le, dit la malade, il ne pourrait pas dormir. Il se reposera après.

–Oui, après,» répéta tranquillement Luc, qui jamais peut-être n’avait vu son âme aussi bien comprise, mais qui n’attendait pas moins de Marguerite.

Et il resta à son poste, en essuyant furtivement toutefois deux grosses larmes qui l’empêchaient de contempler son idole.

Ainsi avait pris naissance, et telle était devenue l’affection mutuelle de Luc et de Marguerite.

Il fallait évidemment à Luc un but vers lequel pussent être dirigées les forces aimantes de sa simple nature.

Déçu dans l’amitié, malheureux dans l’amour, ces deux formes jalouses, exigantes si l’on peut ainsi dire, de l’expansion affectueuse, il paraissait avoir heureusement abordé le mode essentiellement tolérant, désintéressé, qui s’appelle la tendresse paternelle.

L’ami, l’amant aiment en voulant être seuls à aimer, à être aimés, et la moindre froideur aperçue, atténue leur ardeur: le père aime pour aimer, et souvent même sans que l’ingratitude qui l’afflige porte la moindre atteinte à son vivace attachement. On ne l’en jalousera point, on le flattera au contraire, en paraissant partager son amour: et c’est le propre de sa calme et indulgente passion de tenir presque pour aubaines les témoignages d’affection qui lui sont offerts en retour.

Luc semblait donc avoir trouvé dans la tendresse vouée à la caressante, à l’aimante petite-fille de Xavier, comme le consolant asile de son cœur: et Dieu sait qu’enfant ou jeune fille, Marguerite avait toujours su être en fond de précieuses aubaines pour accroître la félicité de Luc.

Il va sans dire que ni le père, ni l’aïeul de Marguerite n’avaient jamais songé à prendre le moindre ombrage de cette affection vraisemblablement toute spontanée, toute désintéressée qui, s’exerçant parallèlement à la leur, augmentait d’autant la somme d’égards, d’attentions, de soins dont ils aimaient à voir leur unique enfant entourée.

Et il va sans dire aussi que si, après de dix ou douze années de libre pratique d’une si active sympathie, l’on eût voulu démontrer à Luc qu’il n’avait pu se former entre lui et la jeune fille aucun lien positif, il eût fait paraître un singulier étonnement.

On eût été certainement mal venu à prétendre qu’elle ne fût pas un peu de droit sa Marguerite que, enfant espiègle, il avait promené sur son dos en arpentant à quatre pattes le plancher du moulin; et qui, belle et réservée jeune fille, ne manquait jamais de venir le soir, quand elle devait rentrer dans sa chambre, et le matin quand elle-en sortait, lui apporter ses fraîches joues à baiser, et qui tout le long du jour, tutoyant, tutoyée, était en somme peut-être plus ingénument familière avec lui qu’avec son grand-père.

On le vit bien, lorsque de sa pleine et unique décision, sans en avoir ouvert la bouche devant Luc, le grand-père s’avisa un jour d’octroyer l’entrée intime du moulin à ce jeune homme, qu’il trouvait de tous points accompli pour le plus grand bonheur présent et futur de Marguerite.

Sans doute, le prétendu père d’adoption n’alla pas jusqu’à quereller ouvertement le grand-père légal; car sans doute, il n’allait pas jusqu’à se persuader à lui-même que le droit en vertu duquel Xavier avait agi pût être contestabe. Mais quand le jeune homme parut, quand la présentation se fit, à laquelle Luc n’assista pour ainsi dire que par hasard, Marguerite ne manqua pas de remarquer le profond saisissement du garçon meunier.

Elle alla à lui, en la présence même du jeune homme, sans doute pour tâcher d’atténuer par quelques paroles caressantes la douleur dont elle le voyait atteint: mais, avant quelle eût pu l’aborder, Luc s’était levé brusquement, et avait quitté la salle.

Une explication suivit, provoquée par Xavier, qui, avec la plus conciliante bonhomie, s’excusa près de Luc d’avoir tout fait sans prendre en rien son avis.

Cette franche déclaration dérida tant soit peu Luc, qui, d’ailleurs, pouvait se féliciter d’y trouver reconnu son droit, d’abord mis en oubli. Mais Xavier ajouta qu’il restait convaincu que le résultat le leur commune délibération eût été en tout conforme à celui qu’avait donné son seul examen.

Il se prit à vouloir énumérer complaisamment les avantages du projet.

Alors il fallut voir comme Luc, sans se départir de son rigoureux laconisme, sut principalement, sinon démolir, du moins ébranler pièce à pièce le séduisant édifice du vieux meunier.

Autant de louangeuses assertions, de souriantes prévisions, d’heureuses exclamations d’une part, autant de dédaigneux haussements d’épaules, de moues répulsives, de grognements amers de l’autre. C’étaient aux prises, renchérissant à l’envi, le mieux et le pire; et le pire avait toujours l’avantage; si bien que Xavier finit par s’emporter, et qu’en dépit de la constante impassibilité de Luc, un véritable conflit faillit avoir lieu.

La verte conclusion du grand-père fut qu’après tout il était bien sot de perdre son temps à discuter des convenances d’une union contre un homme qui de parti pris déclarait mauvais, dangereux, impraticable, toute espèce de mariage: et que, du moment surtout où sa fille n’éprouvait aucune répugnance pour le prétendant, il n’avait à prendre conseil que e lui-même, et que ce conseil était tout pris.

La dernière réplique de Luc fut un énergique hochement de tête accompagné d’un «bien!» ironiquement et sourdement articulé, qui pouvait ressembler à une menace, et, en tout cas, n’accusait ni la soumission, ni la défaite.

Le lendemain cependant le grand-père eut la satisfaction de voir, non pas que Luc avait franchement désarmé, car le seul mot de mariage le faisait encore grommeler significativement, mais au moins paraissait-il résolu à observer une certaine neutralité.

Excellent homme au fond, Xavier n’était pas sans nourrir une sérieuse et solide affection pour son vieux et loyal serviteur, il ne voulut donc pas être en reste de déférence avec lui.

Seul avec Luc, il laissa entendre en même temps, et qu’il regrettait de l’avoir un peu brusqué la veille, et qu’il lui savait gré de son ravisement.

«Heu! fit Luc, pour la petite, oui; mais moi, non. Jamais.»

Ce qui, traduit en langage ordinaire, signifiait que Marguerite avait obtenu de lui cette preuve de condescendance; mais qu’il n’entendait pas renoncer pour cela à son entière liberté d’appréciation, et même d’action, au cas échéant.

Quoi qu’il en fût, et encore que, même devant le futur fiancé, Luc ne s’abstînt point de formuler– comme thèse générale toutefois–son opinion coutumière, les négociations se poursuivaient tranquillement à la grande joie de Xavier.

D’une part, il apercevait bien de temps en temps passer sur la face narquoisement grimaçante de Luc –qui lorgnait de travers les deux accordés–certain sourire qui disait, à ne pas s’y méprendre: «Bah! ce n’est pas encore fait. Elle a trop de sens pour dire définitivement oui. Elle se ravisera. Il n’y a pas à en douter.»

Mais, d’autre part, le grand-père avait notamment surpris Marguerite se réjouissant avec Claire à la pensée du joli commerce d’affection qui allait s’établir entre les deux jeunes ménages. Il l’avait même une fois entendu s’écrier, en prenant les mains de Claire avec l’élan de la plus sincère expansion: «Vous avez acheté, vous, un beau petit homme; nous achèterons, nous, une jolie petite femme, nous leur apprendrons à s’aimer, à se vouloir; et nous les marierons; et ainsi nous deviendrons tous compères et commères. Ça sera gentil comme tout.»

Et il n’en fallait certes pas davantage pour assurer Xavier du parfait agrément que Marguerite donnait au projet en voie de réalisation.

VI
RIEN DE FAIT.

Table des matières

Mais voilà qu’un soir, au lieu du radieux jeune homme qui avait coutume de franchir le seuil au delà duquel l’attendaient les calmes joies d’époux et de père, la sœur adoptive de Marguerite ne vit paraître qu’un pauvre corps blême, sanglant, que des ouvriers portaient sur une civière.

Le charpentier avait glissé du faîte d’une maison en construction, et s’était tué sur la place.

Tout ce qu’il est humainement possible à l’amitié d’accomplir fut aisé au cœur de Marguerite, en cette suprême circonstance. Mais elle ne put faire qu’un coup irréparable n’eût été porté, qui devait laisser à tout jamais la veuve du charpentier maladive, sinon infirme.

Par suite de la profonde émotion, le tarissement subit du lait dans les seins de la jeune nourrice allait produire ces trop funestes effets.

Le malheur qui venait d’atteindre Claire était de ceux en face desquels s’amendait sans effort le naturel prudent, mais non impitoyable du vieux Coudret.

Marguerite n’eut point, en ce cas, d’arguments à faire valoir, ni de subterfuge à employer pour obtenir de lui, à l’intention de la pauvre Glaire, maint témoignage positif de commisération.

Qui mieux est, le digne homme, faisant la part du deuil que le funèbre événement avait dû jeter dans le cœur de sa petite-fille, voulut même qu’une certaine période de temps s’écoulât sans qu’il fût à nouveau question devant elle du riant projet.

Il faut ajouter que le prétendant sut accéder de la meilleure grâce à cette délicate attention.

Mais le jour venu où il crut pouvoir revenir à cette importante affaire, quel ne fut pas le pénible étonnement de Xavier quand il entendit Marguerite lui déclarer net qu’elle avait réfléchi, changé d’avis, et que, s’il voulait lui être agréable, il ne serait donné aucune suite aux négociations entamées.

Invitée par son grand-père à formuler une raison, un motif, elle parut découvrir chez le futur fiancé, sinon certains défauts, au moins l’absence de certaines qualités qui lui semblaient indispensables pour le bonheur intime. Mais cela vaguement, confusément, sans que Xavier pût rien y voir de suffisamment fondé.

Comme Xavier insistait, et voulait faire ressortir encore les heureux auspices sous lesquels l’union projetée semblait devoir s’accomplir, non-seulement elle allégua qu’elle était peut-être bien jeune encore, qu’elle avait tout le temps de songer à prendre un engagement aussi solennel, aussi redoutable; mais elle sut de plus trouver un puissant enchaînement de considérations, d’exemples, de déductions pour étayer sa nouvelle manière de voir. Elle frappa d’une nouvelle suspicion les plus flatteuses apparences, elle nombra les conséquences des incompatibilités d’humeur, elle circonstancia le martyre d’un cœur lié à un cœur indigne ou antipathique par un nœud indissoluble.

Bref, Xavier se trouvait en face de la partiale et maniaque conviction de Luc, défendue par toutes les ressources de la logique la plus sensée.

«Pardieu! s’écria-t-il, c’est Luc qui t’a enfin gagnée à ses idées.

–Ces idées m’ont bien su gagner toutes seules, grand-père.»

Et comme si elle eût voulu en hâte détourner les soupçons que le vieillard faisait peser sur son ami, Marguerite, abordant un autre ordre d’arguments, ajouta que, d’ailleurs, il serait toujours assez tôt pour elle de s’exposer aux terribles épreuves que Claire venait de subir.

Xavier ne manqua pas d’objecter alors qu’il ne fallait pas tenir l’exception pour la règle, que dût-elle même encourir les éventualités de l’exception, sa situation matérielle ne saurait avoir en tous cas aucune identité avec celle de sa malheureuse amie.

Marguerite cita l’exemple de sa propre mère, morte après moins de deux ans de ménage, de son père enlevé sitôt à l’affection des siens, et, au point de vue matériel, elle affirma, avec la puissante autorité du cœur, qu’en pareil cas il n’y avait point lieu de discuter sur la dissemblance des situations.

Alors Xavier de s’écrier:

«C’est la nourrice, c’est Claire, qui font remontré ces choses!

–Eh! grand-père, ces choses, il ne me fallait qu’une mémoire pour me les remontrer moi-même, et qu’un peu de bon sens pour les juger.

–Mais pourquoi pas aussi bien il y a un mois qu’aujourd’hui?

–Parce qu’il y a un mois je n’avais pas suffisamment réfléchi. Aujourd’hui, c’est différent. D’ailleurs l’empêchement n’est pas là. Ce garçon ne me convient pas, il ne saurait nullement me convenir. Vous ne voudriez pas me voir mariée à quelqu’un qui ne fût pas selon mon goût. Je vous le dis donc, restons-en là.

–Mais…

–Tout ce que vous pourriez faire valoir ne me ramènerait pas: je ne veux point me marier avec ce garçon. Donnez-lui la raison qu’il vous plaira: moi je n’ai que celle-là à vous donner.»

Xavier, fort déconcerté, alla droit à Luc pour lui faire au moins avouer la part qu’il devait avoir prise à ce fâcheux revirement: mais il n’en put tirer rien de plus que ce bref et très-équivoque commentaire du fait accompli, articulé d’un air quelque peu victorieux:

«Savais bien, moi! pensais bien! disais bien!»

Xavier se rabattit sur les deux pauvres femmes: mais la nourrice et sa fille lui jurèrent devant Dieu n’avoir rien dit à Marguerite qui fût de nature à la détourner de sa première résolution. Elles n’en reconnurent pas moins que l’exemple des malheurs arrivés à Claire, pouvait fort bien lui avoir suggéré de sérieuses réflexions.

Xavier revint à Marguerite qui, du ton le plus tranquillement décisif, lui réitéra sa détermination.

Force fut donc à Xavier d’utiliser tant mal que bien les considérations accessoires et, selon lui fort spécieuses, que lui avait fonrnies Marguerite, pour faire agréer sans trop de froissements par le prétendant un congé, auquel l’honnête garçon était loin de s’attendre.

Quelques mois plus tard, Xavier, qui ne perdait pas de vue l’uique but de ses vieux jours, et qui aimait à se persuader que son projet en lui-même n’avait rien à revendiquer de l’échec subi par une antipathique personnalité, Xavier autorisa un nouvel aspirant à tenter l’épreuve.

Mais quel que fussent les avantages dont celui-là, encore, pût se prévaloir, il dut s’en retourner sans avoir obtenu de la jeune fille d’autres marques d’attention qu’un refus signifié avec une désespérante froideur.

Et lorsque Xavier se fut enquis auprès de Maguerite, il ne reconnut pas sans un vif déplaisir que l’appréciation sur laquelle était basé ce refus, semblait encore cette fois entachée d’une profonde partialité.

Bientôt après, un troisième.–Mais pourquoi aurions-nous recours à de longues et vaines redites? Soyons bref.

Cinq années se passèrent, qui virent maint demandeur sérieux et fort acceptable franchir sans plus de succès le seuil du moulin Coudret, et sans que Marguerite prît la peine d’asseoir plus solidement une fois que l’autre l’examen qui motivait chaque nouvelle exclusion.

L’héritière des Coudret ayant pour elle tous les attraits, le concours ne se ralentissait guère; mais l’obstination avec laquelle on la voyait rebuter même ceux qui devaient avoir le plus de chance d’être agréés, ne laissa pas que d’éveiller l’attention. Le bruit se répandit– bien des gens avaient un intérêt d’amour-propre à le répandre–que ce n’était rien moins qu’un parti pris chez Marguerite, qui avait formellement résolu de ne contracter aucune union, et qui, pour ne pas affliger directement son grand-père, dont elle savait que le vœu serait profondément contrarié, se faisait un jeu d’infliger le plus mortifiant affront à des gens qui n’en pouvaient mais de son étrange résolution.

Il va sans dire que ce bruit ne tarda pas d’arriver aux oreilles de Xavier, qui n’avait pas même autant attendu pour concevoir la navrante appréhension que la voix publique venait ainsi confirmer en quelque sorte.

Et non-seulement Xavier avait donné raison d’avance aux suppositions du dehors, mais encore il s’en était plus d’une fois ouvert franchement à Marguerite elle-même.

Chaque fois, à vrai dire, Marguerite avait affirmé –et même une fois par serment. Xavier l’ayant poussée jusque-là–que son intention n’était nullement de vieillir hors du mariage; mais que rien ne pressait, qu’en tous cas elle attendrait jusqu’au jour où elle croirait avoir rencontré celui qui devait la rendre heureuse.

Mais, quoi qu’elle voulût bien affirmer pour atténuer les larmes du vieillard, le défilé continuait des demandeurs éconduits sans de plus acceptables motifs; et chaque nouvel échec subi par ces aspirants, qu’il avait pour ainsi dire préalablement agréés, était d’autant plus sensible à Xavier qu’à chaque fois il voyait revenir la narquoise expression de victoire sur le visage de Luc–qui s’était formellement engagé à la plus stricte neutralité, mais qui ne s’en allait pas moins répétant encore:

«Savais bien, moi! pensais bien, disais bien!..»

Marguerite lui disait:

«Patience, grand-père, laissez .faire au temps; peut-être que le jour approche.»

Mais l’époque de sa fin, à lui, venait, approchait aussi; et il se demandait tristement si la forme toute restrictive de la promesse qu’elle lui avait faite, n’était pas un simple leurre, pour le bercer jusqu’au bout dans sa consolante espérance: et si, lui parti, elle ne professerait pas ouvertement l’intention de rester dans la solitude, où, sous tous les rapports, il redoutait de la laisser.

Et le soir de sa vie était singulièrement troublé par ces pensées, par ces craintes! Car enfin, quand il voit la mystérieuse nuit s’avancer, ce n’est pas tout à l’homme de bien de se dire qu’il dormira sur le blanc et paisible oreiller que lui a préparé sa pure conscience, sous la chaude couverture que lui feront l’estime et les regrets de tous, encore faut-il qu’il puisse espérer pour son sommeil ce doux rêve du bonheur assuré à ceux qu’il aime et dont il est aimé.

VII
COMME LARRONS EN FOIRE.

Table des matières

Ce soir-là, à la lueur de la vieille lampe à bec, qui oscillait suspendue au plancher par une chaînette de cuivre, l’on voyait dans la salle du moulin Coudret, sur la grande huche servant de table, d’abord le couvert mis pour le souper, qui venait de rassembler les hôtes habituels de la maison, et, en outre près du broc pansu, aux cercles luisants, deux verres laissés à moitié pleins par un vieillard et un jeune homme, que Xavier était en ce moment occupé à reconduire jusqu’au portail de la cour.

Accotée au dressoir tout chargé de faïence fleurie, se tenait la plus fraîche, la plus accorte jeune fille qu’il fût possible de rencontrer sous un toit rustique. Grande, hardiment et gracieusement découplée; le blanc et le vermeil du teint chaudement fondus dans un léger hâle; le front bien ouvert, encadré par deux épais et mats bandeaux couleur des gerbes; entre de longues paupières, frangées de cils obscurs, deux prunelles d’un bleu noir, se montrant et se cachant à demi: indice d’éveil et de rêverie; le nez tombant d’abord à angle doux, pour se rebrousser tant soit peu mutin sur des lèvres, fortes peut-être, mais joliment sinuées; le contour velouté des joues se perdant dans un mignon dédoublement de menton, dont la courbe vive projette son ombre entre deux orbes, que de larges poumons font lentement palpiter sous le fichu de mousseline brodée qui les drape.

Quelques instants avant la sortie du vieux meunier et des deux visiteurs, la jeune fille s’était tranquillement levée de table; puis, trouvant une quenouille, garnie dans un coin de la chambre, elle l’avait passée dans la ceinture de son tablier de fine cotonnade et dans une gance épinglée à son corsage de drap gris, dont les manches courtes laissaient demi-nus des bras fermement potelés.

Elle s’était tranquillement mise à filer, et pendant que ses longs doigts étiraient le chanvre ou faisaient tourner le fuseau, son regard à la fois gai et réfléchi, errait devant elle; tantôt rencontrant la servante qui allait et venait affairée par la salle; tantôt passant sur la grosse tête hérissée de Luc, qui, lui tournant le dos, accoudé sur son assiette vide, happait machinalement du bout du doigt quelques miettes éparses, sur la table que machinalement il portait à ses lèvres; tantôt enfin s’arrêtant sur le mâle et digne visage d’un grand et robuste gars de vingt-cinq ans environ, qui, assis en face de Luc, et tenant ses yeux obstinément baissés, semblait vouloir témoigner que toute préoccupation lui était en ce moment étrangère, sinon celle de faire honneur au morceau de pain bis et à la tranche de fromage qu’il écornait successivement de la pointe de son couteau.

N’eût été le moulin qui tapotait sous le même toit, le silence eût été à peu près complet dans la salle; et l’on pouvait croire qu’il dût se prolonger, car aucun des personnages qui se trouvaient là ne semblait disposé à le rompre.

Mais le loquet s’agita, la porte s’ouvrit, et Xavier parut, qui, après avoir repoussé brusquement la porte derrière lui, releva jusqu’au sommet de son front le gros bonnet de laine ordinairement tiré sur ses sourcils,–mouvement qui était chez lui l’indice d’une extrême mauvaise humeur–enjamba un des bancs qui longeaient la table, se laissa tomber assis, et frappa sur le couvert de la huche un coup de poing qui fit danser périlleusement les assiettes et les verres:

«Et de neuf! cria-t-il, car enfin je viens de compter, et, mordieu! c’est positivement le neuvième.»

Et d’un air exaspéré, il branlait la tête du côté de la jeune fille, qui, se prenant placidement à sourire;

«Eh bien! quand nous serons à dix nous ferons une croix! voilà tout! répliqua-t-elle, avec un enjouement qui ne parut nullement de circonstance au vieillard, car, rentrant son cou dans ses épaules, écartant les bras:

–Voilà tout; répéta-t-il d’un ton amèrement ironique, oui, n’est ce pas? et tu te flattes, je pense, d’avoir dit là quelque chose de beau, et surtout de bien sensé.

–Moi, grand-père, repartit, en souriant encore,– la jeune fille, qui posa sur sa poitrine la pointe du fuseau autour duquel elle venait d’enrouler une brasse de fil–moi, je ne me flatte de rien, pas même de faire que ce Jean-Marie Nivard, que bien sùr vous prenez pour un garçon d’esprit, ne soit un espèce de dadais.

–Eh quoi? interrompit le grand-père.

–Oui, reprit la jeune fille, j’ai dit dadais, et je ne m’en dédis pas–d’autant plus dadais, qu’il a l’air de se tenir lui-même pour le plus malin des malins, et que, partant, tous ses airs de finesse ne sont que sotte prétention, et que vaine amitié de sa déplaisante personne.

–Oh, oh! pas si déplaisante que tu veux bien le dire, se récria Xavier, à l’occasion tu entendras chacun faire cas de sa belle mine, de sa bonne tournure.

–Possible! mais dans la présente occasion, ne suffit-il pas que j’en juge autrement que chacun?

–Tu le trouves prétentieux. Eh bien! supposons même que ce soit; qui est-ce qui n’a pas après tout un petit défaut?

–Oh! petit! disons grand, et restons-en là.

–Grand si tu veux: mais enfin ce défaut ne lui ôte pas la profonde honnêteté qu’il tient de famille. Les Nivard sont cités dans le pays pour.

–Certes! il ne manquerait plus qu’il y eût sur eux un renom différent, et qu’avec votre permission le garçon fût entré au moulin Coudret pour tâcher de s’y faire accepter comme épouseur.

–Les Nivard sont gens de conduite, d’épargne.

–Oh oui, de telle épargne qu’ils n’ont peut-être jamais donné le moindre liard à un pauvre. On les connaît.

–Il ne faut pas être trop prompt à l’aumône. Toujours est-il que les Nivard ont de beaux biens au soleil.

–Et les Coudret en ont même à l’ombre! riposta vivement la rieuse jeune fille.

Cette réplique eut pour effet de provoquer chez Luc, toujours accoudé, un petit tremblement d’épaules qui pouvait bien être le signe extérieur d’une grave hilarité tout intime et silencieuse. Le jeune homme qui lui faisait face ne continua pas moins de manger, en affectant toujours une sorte d’aveugle et sourde indifférence.

Quant à Xavier, loin de quitter la partie, il mit très-sérieusement à profit la plaisante boutade de sa petite fille.

«Eh bien! reprit-il, raison de plus pour faire un bel établissement des biens au soleil des uns avec le bien à l’ombre des autres.

–Bah! laissez donc, grand-père, les biens des Coudret sauront s’établir sans les biens des Nivard, et comme c’est sûrement la seule visée d’intérêt qui a fait venir ici ce Jean-Marie.

–Je t’assure, interrompit le grand-père, qu’il ne fait nullement mépris de ta personne même.

–Est-ce bien possible que j’aie tant de chance?. s’écria Marguerite.

–Je veux dire qu’il fait grand cas de tes bonnes qualités, de ta joliesse: il m’en a longuement entretenu, et.

–Et vous avez cru ça, vous? Enfin il n’y a que la foi qui sauve, à ce qu’on dit. Moi je n’y crois guère, et d’ailleurs.

–Et d’ailleurs, reprit vivement le grand-père, tout ça revient à dire que tu refuses finalement Jean-Marie Nivard, comme tu as refusé tous ceux qui sont venus avant lui, c’est ton dernier mot.

–Pardon, grand-père, pardon! ce n’est pas mon dernier mot, c’est mon premier.

–Eh? mon Dieu, que ce soit ton premier ou ton dernier, ils diront toujours la même chose, à savoir qu’on te proposerait le roi de la France, tu trouverais une raison pour le rebuter.

–Oh! pourtant! qu’il essaie de venir, le roi: vous verrez.

–Eh! tu sais bien qu’il ne viendra pas, et que tu n’auras rien à me faire voir à ce propos. Mais qui est-ce qui n’est pas venu? et qu’est-ce que je n’ai pas vu? Quelles raisons n’as-tu pas su imaginer pour mettre à la porte tous ceux qui ont pensé à se proposer. N’as-tu pas jugé l’un trop dégourdi, l’autre trop lent; un trop jeune, un autre trop âgé, un trop beau, trop vaniteux de sa beauté, l’autre pas assez soucieux de cacher sa laideur. que sais-je, moi? tout ça, motifs donnés en l’air par manière d’acquit, pour dire quelque chose. Le fin mot de ce manège, je le vois aujourd’hui une nouvelle fois, à mon grand mécontentement: c’est que tu as logé dans ta cervelle de rester fille toute ta vie,–comme si c’était une condition, ça.

–Coiffer sainte Catherine: oh! que non pas! s’écria Marguerite, qui hocha la tête avec une moue charmante.

–Mais alors qu’attends-tu?

–Apparemment qu’il vienne un épouseur à ma convenance, ç’a toujours été comme ça.

–Eh!pardieu! je le sais bien que ç’a toujours été comme ça: c’est ta chanson, tu n’en changes pas.

–Est-ce ma faute!

–Oui, là! Si tu n’en changes pas, c’est que tu ne veux pas en changer. C’est parti pris, entêtement; je devrais dire folie.

–Bon! voilà que je suis folle à présent. En tous cas, grand-père, n’allez pas le répéter au dehors; il ne viendrait plus de galants au moulin Coudret: et c’est alors que je resterais pour votre compte.

–Oui, tu es folle, s’écria le grand-père, sans prendre garde aux déductions que la jeune fille avait tirées de cette assertion–oui, folle, tout ce qu’il y a de plus folle, car n’est-ce pas être folle que de ne pas vouloir faire comme tous les gens raisonnables, alors surtout qu’on en trouve les meilleures occasions? Voyons, à part la prétendue non-convenance des marieurs, dont je ne veux faire aucun cas, quelle raison donneras-tu? Que tu es trop jeune, par hasard, comme ça t’est arrivé une fois ou deux. Trop jeune! n’auras-tu pas demain, pas plus tard que demain, tes vingt et un ans bien sonnés, bien accomplis? Ne sais-tu pas qu’au prochain jour de marché du bourg, tu devras venir avec moi chez le notaire, pour me signer une décharge de mes comptes de tuteur qui sont tout prêts? Ne sais-tu pas qu’à partir du moment où tu auras mis ton nom sur le papier, je n’aurai plus rien à voir dans tes affaires propres, je veux dire dans ce qui te revient de ta défunte mère?

–Rien du tout, du tout? précisa Marguerite, avec une parfaite candeur.

–Eh non! ma foi! rien du tout. Tu le sais bien. Tu trouveras chez le notaire, tant en reconnaissance d’argent bien placé, qu’en écus sonnants provenant des derniers intérêts qu’il a dû toucher, seize beaux mille francs dont tu serais, pardieu! entière maîtresse, si tu pensais trouver à les placer mieux, ou bien à faire quelque achat avantageux.

–Quelque achat, répéta la jeune fille d’un air singulièrement animé, tiens, tiens! mais c’est une idée, une bonne idée, ça. Eh bien! grand père, vous pouvez compter que je ne reviendrai pas du bourg, sans m’être acheté un de ces beaux fichus frangés de soie, qui deviennent de mode maintenant; et même je prendrai le plus cher, pour vous apprendre à m’avoir dit que ça coûtait trop d’argent, quand je vous ai demandé d’en avoir un.

–Il ne me souvient pas que tu m’en aies parlé.

–Suffit qu’il m’en souvienne à moi: et vous verrez que.

–Bon, bon! laissons ce fichu, interrompit Xavier, c’est un moyen que tu prends pour me détourner de mes propos, mais voilà que j’y reviens d’un bond, ne t’en déplaise. Je disais donc que tu ne pouvais pas donner pour raison ton âge, puisque à présent tu n’as plus besoin de me demander mon consentement pour quoi que ce soit, excepté en cas de mariage.

–Soyez tranquille, je ne compte pas me marier sans votre consentement, dit encore l’obstinée railleuse.

–Tu ris: mais je ne ris point, moi. Si ce n’est pas l’âge qui est cause de tes refus, si ce n’est pas non plus la possibilité que dans tous les honnêtes garçons qui se sont présentés, il n’y en ait aucun qui vaille ton amitié, qu’est-ce donc, bondieu, qu’est-ce donc, sinon l’idée de ne te marier jamais? Et si c’est pareille idée, y a-t-il du bon sens à ce qu’une fille de vingt ans, bien tournée, assez riche, bien portante, et qui n’a pas un caractère farouche, au contraire, y a-t-il du bon sens à ce qu’elle pense de cette façon?

–Mais je ne pense pas de cette façon, entendez-vous bien, grand-père, répliqua Marguerite; mais cette fois avec un certain sérieux; et du même ton elle ajouta: «Et je serai peut-être mariée plus tôt que vous ne croyez maintenant.»

Luc, ôtant son menton de la main où il l’appuyait depuis au moins une demi-heure, fit faire assez prestement un demi-tour à sa large face, pour fixer un étrange regard sur le visage de Marguerite; et le jeune homme, qui avait achevé de prendre son repas, profita très-évidemment du prétexte de quitter la table, pour hasarder un coup d’œil dans la même direction.

Marguerite parut n’avoir perdu ni le mouvement de Luc, ni celui du jeune homme.

«Que veux-tu dire?» se hâta de demander Xavier, qui ne voyait pas sans quelque sincère satisfaction Marguerite donner elle-même à l’entretien un ton moins frivole.

Mais déjà le sérieux de Marguerite ne tenait plus. Elle repartit en souriant encore.

«Je veux dire ce que j’ai dit.»

–Plus tôt que je ne crois: quand alors? insista Xavier.

–Eh bien! aussitôt que le marieur qui me convient se sera présenté: et il peut se faire qu’il se présente bientôt. Voilà.

–Oui, toujours ta chanson!» fit amèrement Xavier qui venait de butter encore une fois contre sa pierre d’achoppement ordinaire.

Luc avait repris sa première position, et le jeune homme marchait lentement vers la porte qui communique avec l’intérieur du moulin.

«Et dire, s’écria Xavier en frappant devant lui un nouveau coup de poing, qui fit rendre un son caverneux aux profondeurs de la huche–et dire qu’il n’y a ici personne de sensé,–le jeune homme s’arrêta net, et parut écouter mais sans se retourner– de bien sensé pour soutenir avec moi la raison contre toi, qui n’écoutes que la déraison. «

Le jeune homme se reprit à marcher lentement vers la porte.

–Ce n’est pas ce toqué de Luc, continua Xavier: il ne démordrait pas de ses idées baroques, lui, pour tous les châteaux de monde.

–Hon! dis rien, moi, marmotta, sans se déranger, le bourru.

–Non, tu ne dis rien en ce moment, mais tu n’en penses pas moins, et à l’occasion tu ne te gênes, pas pour dire ce que tu penses, répliqua vertement le vieillard, qui poursuivit d’un ton radouci: Il y aurait bien, j’imagine, Étienne.»

Le jeune homme qui tenait déjà le loquet, se retourna résolument cette fois vers Xavier, qu’il regarda avec une franche expression de curiosité.

–Mais, reprit le grand-père, Étienne est un honnête garçon, aussi réservé que vaillant, faisant bravement sa besogne sans songer à mettre ses propos là ou il croit qu’il ne lui est pas commandé ou permis de les mettre. Quand il s’agit surtout de choses comme celle d’à présent, il a conscience que son âge et son peu d’ancienneté dans la maison lui sont des motifs de retenue, et il se retient. D’ailleurs aussi, puisqu’il n’est avec nous que depuis environ un an, il n’a pu, comme Luc, te connaître enfant, il t’a toujours vue grande fille, ça le contraint, ça est cause qu’il se garderait bien de ne pas être entièrement révérencieux avec toi, même alors qu’à son avis tu ne fais pas selon la raison. Mais je suis bien sûr que s’il voulait une fois s’expliquer en toute liberté, comme s’il était depuis longtemps au moulin, et particulièrement comme s’il n’était pas tenu envers toi à toute espèce de ménagements, je suis bien sûr qu’il te donnerait pleinement tort, en te voyant ainsi obstinée dans une intention qui n’est pas secrète après tout, n’est-ce pas, Étienne?

–Écoutez donc, maître, repartit le jeune homme avec la plus respectueuse discrétion, il ne m’appartient guère de conseiller, ni de déconseiller la demoiselle, et.

–Oui je sais bien, c’est tout justement ce que je viens de dire, interrompit le vieillard, et je comprends que tu ne te départisses pas de ta réserve, au moins à l’ordinaire. Mais, changeons la question, quoique ça doive revenir au même. Voyons, te voilà, toi, simple valet de charroi au moulin, tu n’as d’autre richesse que la force de tes bras et l’honnête vaillance d’un droit cœur; penser à prendre femme, à avoir des enfants, c’est pour toi, garçon de tête posée, une pensée qui n’est pas toute pleine de plaisantes promesses. Tu devras, en tout cas, y réfléchir à deux fois, avant de rien conclure (et Dieu sait si telle est la condition de Marguerite). Eh bien! franchement est-ce que l’idée t’est jamais venue qu’il ne te faille pas faire comme a fait ton père, qui n’était pas plus fortuné que toi, l’idée de ne pas faire comme tout le monde? Voilà ce que je te demande.

–Ah! du moment que c’est seulement ça que vous voulez savoir, maître!. répliqua, avec un soupir de soulagement, Étienne, dont le regard s’arrêta sur le visage de Marguerite, qui abaissa le sien, en semblant regretter d’être ainsi empêchée d’observer la physionomie du jeune homme.

–Oui, ce n’est que ça que je veux savoir. La main sur la conscience, dis-le

–Eh bien, la main sur la conscience, maître, je vous dirai que cette idée est justement l’idée qui m’est venue.

–Quelle idée? de ne te point marier?

–Oui, maître, l’idée de ne me point marier.

–Quoi! jamais! insista le vieillard, non sans laisser voir déjà tous les signes d’un profond désappointement.

–Jamais! affirma gravement, ou plutôt solennellement le jeune homme qui alors seulement, laissant tomber son regard, délivra la jeune fille de la contrainte qu’il venait de lui imposer, et qu’elle avait évidemment trouvée fort longue, car elle se hâta de fixer à son tour sur lui ses yeux, où se lisait une vive expression de curiosité.

Tout d’abord Xavier, profondément déconcerté se borna à hocher la tête en silence, et en levant quelque peu les épaules. L’on put entendre distinctement Luc ricaner dans sa barbe, et peut-être y aurait-il eu lieu de remarquer que Marguerite tardait à s’égayer avec Luc, elle qui aurait dû être la première à trouver plaisante la déconvenue de son grand père; mais elle semblait s’oublier dans l’examen auquel un secret sentiment de curiosité la faisait se livrer.

Enfin, pourtant, elle se prit à rire aux éclats, mais non pas avec un tel abandon, qu’il ne fùt possible de soupçonner qu’il restât encore en elle quelque préoccupation étrangère à cet accès de gaieté.

Alors le grand-père:

«Ah! la belle affaire! Voilà bientôt te moquer de moi, comme s’il n’y avait pas à ça une raison dont je ne m’étais pas avisé tout d’abord.

–Une raison?» dit Marguerite, qui avait brusquement cessé de rire.

Et Étienne lui-même regarda Xavier, avec un certain étonnement.

«Oui, pardienne! et une bonne raison même. Tu n’ignores point qu’Étienne, comme un digne cœur qu’il est, s’est donné la tâche de soutenir sa mère. Il s’est promis de ne jamais l’abandonner tant qu’elle vivra. Et quel âge a-t-elle, sa mère? cinquante ans au plus. Elle se porte bien, Dieu merci! Elle peut vivre encore vingt-cinq ans, trente ans, davantage. Il ne lui souhaite que des jours, le brave enfant! c’est pourquoi il se dit qu’après elle, il sera trop âgé pour penser encore au mariage; c’est pourquoi il a pris son parti d’avance. Et il y a mérite à lui, mais ça ne fait pas loi, pour.

–Pardonnez-moi, maître, interrompit le jeune homme avec une douce gravité, il ne faut point me donner plus de mérite que je n’en ai. En soutenant ma mère, je fais ce que tant d’autres font, qui ne s’en vantent pas, vu qu’il n’y a pas de quoi. Si je me mariais, je tâcherais bien qu’elle ne fût pas abandonnée pour ça. J’en sais tant qui ont une femme et des enfants, et dont la mère n’est pas réduite à l’aumône. Vous voulez savoir la vérité, je vous la dis. La pensée de ma mère n’est pour rien dans le parti que j’ai pris. Non, pour rien.

–Alors la raison? demanda brutalement Xavier, pour qui ne pouvait être que fort irritante une telle succession de mécomptes.

–Ah! la raison, la raison.., repartit avec un certain embarras le jeune homme, qui cherchait vainement à se donner un maintien souriant–mon Dieu, maître, la raison. C’est une idée que j’ai. Voilà.

–Eh! pardienne! je le pense bien que c’est une idée que tu as! s’écria Xavier avec une extrême véhémence. Mais Luc aussi a son idée, lui, qui ne sait que dire que le mariage ne vaut rien. Mais Marguerite aussi a son idée, elle qui fait semblant d’estimer le mariage, et qui trouve toujours un biais pour l’éviter. Une idée! une idée! mais quelle idée? dis-la donc, pour qu’on voie si elle est folle ou raisonnable, ton idée. Allons, parle! Parleras-tu?

–Oui, je veux bien parler, maître, repartit doucement Étienne, qui semblait alors aussi calme que Xavier était emporté–mais ce sera pour vous dire qu’il y a peut-être bien certaines de vos affaires dont vous ne me donneriez pas le fin mot si je vous le demandais. Que voulez-vous, on a parfois un petit secret qu’on tient à garder.

Xavier se leva, et gesticulant des deux bras:

«Eh mon Dieu! garde-le ton secret, puisque secret tu as. Je m’en soucie autant que de ma première paire de galoches, de ton secret!

–Oh! ne vous fâchez pas, maître. Je n’ai point voulu vous déplaire. Toutefois je ne sais pas mentir, et alors.

–Alors, alors! cria encore plus fort, en s’agitant davantage, le bonhomme qui ne se possédait plus– on dirait vraiment que tous ici vous entendez comme larrons en foire pour me contrecarrer, pour me faire damner. Vous vous valez tous trois, tenez! Aussi, allez-vous-en au diable, de compagnie, vous et vos idées! Bon voyage! Portez-vous bien!»

Et Xavier ayant rabattu à deux mains son bonnet sur ses sourcils, fourré ses poings dans les larges poches de son gilet, se dirigea vers un escalier qui débouchait à côté du dressoir.

Passant près de Marguerite qui s’était depuis un instant débarrassée de la quenouille, il se trouva arrêté par deux bras étroitement noués derrière son cou:

«Bonsoir, méchant grand-père.

–Laisse-moi tranquille, toi.»

Mais il ne se débattait pas aussi fort qu’il aurait pu.

«Puisque je vous dis que ça sera peut-être plus tôt que vous ne pensez.

Comme, encore une fois, elle semblait avoir parlé sérieusement, et qu’il était tout près d’elle, il se prit à la regarder fixement dans les yeux. Mais elle pouffa au beau milieu de ce grave examen.

Alors il saisit entre ses deux mains cette jolie tête, qu’il secoua convulsivement, qu’ensuite il baisa au front, et qu’il repoussa doucement, en disant d’un accent singulièrement attendri:

«Ah! que si tu voulais pourtant une bonne fois être bien aimante pour ton vieux grand-père!.»

Et il gagna les degrés qu’il gravit lentement.

La clochette de la trémie carillonnait. Mais avant de répondre à cet appel, Luc, qui s’était levé, tendit une main du côté de Marguerite en disant d’un accent –empreint d’une singulière douceur:

«Belle mignonne!»

(Cette laudative appellation, bien que relativement fort peu laconique, revenait assez fréquemment sur les lèvres parcimonieuses de Luc, qui, manquant ainsi à son laconisme habituel, semblait vouloir témoigner instinctivement de l’importance donnée par lui à son affection pour la jeune fille.)

–Bonsoir, ami, dit Marguerite, qui vint gracieusement offrir son front au long baiser que Luc y mit avec une visible béatitude.

Remarquant qu’arrêté près du seuil qu’il allait franchir, le jeupe homme guettait:

«Sans rancune, Etienne, lui dit Marguerite.

–Rancune?»

Et Étienne parut s’interroger.

–De la rebuffade que je vous ai attirée tout à l’heure.

–Oh!. commença de s’écrier Etienne avec un singulier élan.

Mais il se contint aussitôt; et du ton le plus mesuré:

–Oui, sans rancune, reprit-il. Bonne nuit, demoiselle.

–Bonne nuit, Étienne.»

Étienne sortit.

Et Marguerite, qui le regardait sortir, souriait très-évidemment à des pensées qui s’agitaient en elle.

VIII
UN MALIN.

Table des matières

Le surlendemain était jour de marché du bourg. Non-seulement Xavier avait la vieille habitude de s’y rendre toutes les semaines–soit pour se tenir, par obligation de métier, au courant du prix des grains, soit pour traiter à l’occasion avec certains clients qu’il ne pouvait rencontrer que là–mais encore il avait été convenu que Marguerite l’accompagnerait cette fois pour régulariser, chez le notaire, l’acte par lequel la pupille, devenue majeure et légalement investie du droit de gestion de ses biens personnels, approuvait les comptes fournis par son tuteur. Pure formalité au fond, mais à l’accomplissement de laquelle Xavier, en homme qui prévoit toutes les éventualités, avait voulu qu’aucun retard ne fût apporté.

Dans la matinée donc, le grand-père et la petite-fille étaient partis à pied, pour gagner le bourg, distant seulement d’une petite lieue.

Comme ils cheminaient côte à côte, voilà qu’à quelque distance du moulin, en franchissant un coude de la route, ils se trouvèrent en vue d’une forte charrette couverte d’un monceau de sacs, et tirée par deux chevaux, dont le conducteur paraissait tout occupé d’éveiller les échos du vallon par les claquements du fouet, qu’il faisait serpenter au-dessus de sa tête.

Ce bruyant voiturier pouvait avoir une trentaine d’années. De taille moyenne et grassouillet, il portait, sur un cou étroitement, épaissement cravaté, une petite tête à face vermillonnée, dont les cheveux frisottants, couleur de lin, étaient à peine cachés par un chapeau balonné, aux bords vivement rebroussés, coiffant surtout l’oreille droite. Il marchait en jetant le pied, en fléchissant sur la hanche. Une large clef de montre, à lentille d’agathe cerclée d’argent, pendait à une ganse de soie rouge, au-dessous d’un gilet bariolé, sur le pont de sa culotte verte; et le coin d’un mouchoir imprimé jaune et bleu, étalé avec intention, sortait d’au moins un empan de la poche de sa jaquette marron.

«Ça, fit Xavier les yeux fixés sur ce voyant personnage, on dirait.»

Il hésitait, mais non par incertitude, Marguerite le mit à l’aise.

–Eh! pardienne? on dirait votre Jean-Marie Nivard de l’autre soir. C’est lui, c’est bien lui. Il n’est pas plus difficile à reconnaître que le pivert.»

Jean-Marie Nivard qui, de son côté, avait reconnu le grand-père et la petite-fille passa son fouet dans sa main gauche, et porta la droite à son chapeau, qu’il abaissa jusqu’à son genou, par un mouvement de bras soigneusement arrondi.

Puis quand il ne fut plus qu’à quelques pas du vieillard et de la jeune fille:

«A vous monsieur Coudret, ainsi qu’à votre demoiselle, j’ai bien l’honneur?... fit-il, d’un accent compassé, pincé, avec une roide flexion d’échine.»

Et il porta la main sur le bridon du cheval de trait pour arrêter l’attelage.

«Bonjour, Jean-Marie! répliqua le grand-père, visiblement embarrassé pour sa petite-fille, qui ne témoignait cependant aucune gêne; et il ajouta, sans doute dans le simple but de ne pas rester sans rien dire: «Et où allez-vous donc ainsi, Jean-Marie?

–Eh! ne vous déplaise, monsieur Coudret, au moulin, à votre moulin, à moins que vous ne vouliez pas de ma pratique.

–Comment donc? mais tres-heureux, au contraire.

–C’est bien ce que je me disais, fit Jean-Marie avec la plus sereine suffisance. Comme vous voyez, j’amène une mouture de quelques boisseaux!

–Quelques boisseaux! Dites donc pour deux jours d’ouvrage au moins.

–Deux jours, pensez-vous, monsieur Coudret, pensez-vous? demanda Jean-Marie d’un air contrarié.

–Ma foi! guère moins, répondit Xavier qui mesurait de l’œil le chargement de la voiture. Vous n’avez pas, je suppose, l’intention d’attendre que ce soit fini.

–Si fait bien, ne vous déplaise, monsieur Coudret. Et d’abord faut-il donc faire fi du vieux dicton qui dit que saint Pierre n’a jamais voulu ouvrir le paradis à un meunier? Croyez-vous que je vais comme ça abandonner mon blé? Non, pardieu!»

Et le jeune homme fit entendre un gros rira, pour témoigner qu’il n’attachait aucune intention blessante à ces propos.

«Vous faites bien, dit Xavier, riant en homme que le soupçon ne peut atteindre, mais je vous préviens qu’il est arrivé ce matin une autre charrette, sans compter deux ou trois petites moutures pressées qu’Étienne a rapportées hier dans sa tournée. De plus nous avons laissé Luc en train de retailler les meules. Le moulin ne remarchera guère que dans l’après-midi. Ainsi, en prenant votre tour, vous auriez bien pour trois jours d’attente.

–Diable! diable! fit Jean-Marie, en se grattant l’oreille.

–Oh! vous savez, il y a au moulin du pain, du vin et quelque pitance pour ceux qui ont faim, et, dans un coin de la grange, force paille fraîche pour ceux qui ont sommeil.

–Je sais bien, je sais bien, monsieur Coudret, ce n’est pas la vie à mener pendant le séjour au moulin qui m’inquiète... Mais c’est que je suis pressé, grandement pressé. Comme vous pensez bien, ce n’est pas pour le seul usage de chez nous que je viens faire moudre tant de blé à la fois. Non. C’est un gros boulanger de la ville qui est venu hier, et qui nous a acheté tout ça; mais avec un fort dédit, si ce n’était pas livré, moulu, à un jour fixé. Mon père ne voulait pas faire le marché. Je lui ai dit ainsi: «Laissez donc, père. M. Coudret est un bon garçon, il comprendra nos risques, il mettra, comme on dit, son moulin en quatre pour que ça aille plus vite.» Il ne voulait toujours pas se risquer, le père Nivard, mais moi j’ai tout de même chargé la voiture, et je suis venu au moulin. La mouture finie, je file tout droit sur la ville, les deux lieues faites pour venir ici sont déjà autant de gagné. Ce sera bien le diable si, avec votre complaisance, l’affaire n’est pas enlevée. C’est vous dire que je compte sur vous, monsieur Coudret, pour faire ça le plus vite possible.

–Mon Dieu, oui, avec plaisir, repartit Xavier, mais voilà que nous allons au marché, nous ne serons guère revenus qu’un peu tard. Puisque nous ne sommes pas bien loin du moulin, si je retournais, pour dire à Luc qu’il tâche de vous faire passer aussitôt les meules retaillées. Oui, tenez.

–Oh! mais non, par exemple! se récria Jean-Marie, avec une affectation de courtois empressement, voilà, pardieu, une chose que je ne souffrirais pas. J’aimerais mieux payer le dédit que vous causer la moindre peine.

–Laissez donc, ce sera bientôt fait.

–Si vous en faites rien, monsieur Coudret, je tourne bride à mes bêtes, et je ramène le blé chez nous, répliqua Jean-Marie, qui prenait une attitude magnifique. Est-ce assez clair?

–Allons! comme vous voudrez, dit Xavier, qui n’avait pas laissé que de paraître sensible à cette extrême attention. En tous cas nous tâcherons de ne pas nous attarder.

–Mais faites donc, faites donc à votre aise. J’attendrai, le boulanger attendra, et s’il n’est pas content, eh bien! on lui payera son dédit! A vous revoir, monsieur Coudret. A vous, à votre demoiselle, j’ai bien l’honneur.–Hue, Néraud!»

Et la lourde charrette s’ébranla, qui partit d’un côté avec son conducteur, pendant que Xavier et-Marguerite s’en allaient de l’autre.

«Ça mais! fit après quelques pas la jeune fille qui souriait, pour un grigou de naissance, il me paraît bien large aujourd’hui, le Jean-Marie Nivard. Payer un dédit pour vous éviter la moindre peine. Diable!. On l’aura changé, sûr!»

Xavier ne crut pas l’observation de nature à pouvoir être relevée par lui.

Et le grand-père et la petite-fille ne commentèrent pas autrement, du moins à haute voix, la rencontre qu’ils venaient de faire.

Arrivés au bourg, ils se rendirent ensemble chez le notaire. L’acte était prêt, dont Marguerite écouta la lecture avec l’attention qu’elle eût prêtée à un prône hébreu, et qu’elle signa sans y regarder.

Puis ils se dirigèrent, vers la Grenette, dans la région de laquelle Xavier devait pendant trois ou quatre heures coupées de longues stations au cabaret, causer, discuter avec l’un, avec l’autre de prix du blé, d’abondance de récolte, de mouture.

Marguerite avait coutume, lorsqu’elle accompagnait son grand-père au marché, de le quitter au seuil du premier cabaret où il se disposait à entrer; et, après être convenue avec lui du lieu et du moment où elle devrait le retrouver pour le retour au moulin, elle s’en allait d’ici, de là, soit pour faire quelques emplètes, soit simplement pour se distraire en visitant les étalages, le plus souvent dans la compagnie de quelques autres jeunes filles du pays, qu’elle ne manquait jamais de rencontrer.

Comme à l’ordinaire, e grand-père et la petite-fille allèrent ainsi chacun de leur côté; puis s’étant rejoints, ils reprirent ensemble le chemin du moulin, où ils arrivèrent sans que le nom de Jean-Marie eût été prononcé dans l’entretien.

Mais le premier visage qu’ils aperçurent, en approchant de la maison, fut celui de Jean-Marie Nivard qui se promenait, ou plutôt se pavanait de long en large dans la cour, au grand désagrément de la gent volatile, qu’il effarouchait, en faisant tournoyer et siffler autour de lui une badine de noisetier.

Marguerite passa devant le jeune homme, sans répondre autrement que par une brusque inflexion de tête aux obséquieuses salutations qu’il lui prodiguait. Le grand-père crut devoir plus de courtoisie à son hôte, à son client. Il s’arrêta, et parut disposé à entamer une conversation.

Jean-Marie le comprit, qui passant sans plus de façon-son bras sous celui du vieillard, l’emmena en silence dans un coin de la cour, entre le mur et un tas de fagots, derrière lequel personne ne se fût avisé de venir. les chercher.

Arrivé là, il lâcha le bras de Xavier, et se campant résolûment devant lui, après avoir plus fortement accusé l’obliquité de son chapeau:

«Ça, père Coudret, fit-il, en étouffant mystérieusement le son de sa voix, parlons peu, et parlons bien. Ce que je vas vous dire vaut la peine d’être écouté.

–Je vous écoute, dit le vieillard, dont les yeux écarquillés rendaient témoignage pour son assertion.

–Je n’ai guère l’habitude de parler pour le plaisir de parler, reprit l’important, mais cette fois encore moins que jamais. Je viens donc au fait sans détours. Vous allez voir.

–Oui, voyons.

–Vous savez, père Coudret, qu’avec votre agrément, mon père et moi nous sommes venus ici faire une demande dont nous n’avons pas tiré grand profit.

–Ah! ce n’est pas ma faute! voulut observer Xavier, et.»

Mais Jean-Marie l’enraya net:

–Attendez-donc, taisez-vous donc, si vous parlez, ce ne sera pas moi qui parlerai.

–Eh bien, voilà que je ne souffle plus mot.

–A la bonne heure! Mon Dieu, je ne vous dis pas que ça soit votre faute, mais toujours est-il que nous avons perdu nos pas. Dire que je m’y attendais tout à fait, non, pas complètement.–Ici, Jean-Marie se rengorgea.–Car enfin là où certaines gens, faits de certaine façon, se seront sottement cassé le nez, il y aura tel autre qui saura prendre pied du premier coup. Ça dépend de l’homme, ça. Bref, il y avait des chances pour, et une chance contre. C’est la chance contre qui s’est montrée. «Suffit! que j’ai dit au père Nivard, en nous en retournant, pour que les choses se soient passées ainsi à mon égard, faut qu’il y ait quelque manigance là-dessous. Ça ne se peut pas autrement.» Et le père Nivard a bien été de mon avis: «Oui, faut qu’il y ait quelque manigance là-dessous, qu’il m’a dit, tu n’as point froid aux yeux, mon garçon.» Froid aux yeux: oh! que non pas! Chaud, chaud! voyez-vous père Coudret, et j’entends bien que vous en voyez les marques.

–Et quelles marques? demanda le vieillard, assez vivement intrigué.

–Laissez-moi dire, laissez-moi parler, reprit brusquement Jean-Marie. Raisonnons. Il n’est point naturel, n’est-ce-pas, qu’une jeunesse, bien faite, accorte, de douce humeur, prenne à tâche de dire non à tous les épouseurs qui se présentent, à commencer par celui-là qui n’aura pas grands avantages, pour finir par celui-là qui ne manque d’aucun. Non, ça n’est pas naturel.

–C’est ce que je me tue à lui remontrer.

–Laissez-moi dire. Oui, on le sait, il n’est pas secret dans le canton que vous seriez aise de voir une bonne fois les choses tourner autrement, et surtout alors qu’une maîtresse occasion se trouve, qui pourrait bien ne plus se retrouver.»

Xavier voulut placer un mot, mais Jean-Marie ne lui en donna pas le temps.

–Attendez, laissez-moi parler. C’est pourquoi j’ai dit hier au père Nivard: «Le diable me prendra, ou je saurai le fin mot de cette histoire; si ce n’est pas à mon profit, ce sera au profit du père Coudret, mais peut-être bien au profit de tous les deux. En tous cas il ne sera pas dit, que Jean-Marie Nivard se sera vu en affront, sans s’assurer que sa propre personne n’est pour rien dans l’affaire.» Vous comprenez, père Coudret, on a son petit amour-propre.

–Oui, je comprends, fit machinalement Xavier, quelque peu étourdi par les périodes précipitées de Jean-Marie.

–Et du moment surtout qu’en m’ingérant pour moi, il peut se faire que je m’ingère aussi dans votre intérêt, vous ne pouvez pas trouver mal.

–Mon Dieu!..

–D’ailleurs je n’y vas pas en traître; je vous préviens. Puis aussi, vous pensez bien que je ne suis pas homme à avoir des avisements déplacés, à chercher du bruit.

–Je le pense bien. oui.

–Bon! j’ai donc mis ce matin le plus de sacs que j’ai pu sur la charrette, pour avoir prétexte de venir au moulin, et d’y rester le plus longtemps possible, sans que surtout la jeunesse en question se méfiât de rien; et je ne vous cache pas qu’en donnant le premier coup de fouet à mes bêtes pour me mettre en route, je n’ai pas laissé de me dire: «Jean-Marie, mon ami, du flair et de l’œil! vu qu’en fin de compte tu ne vas peut-être pas chercher moins qu’une avenante épouseuse au moulin Coudret, quoi qu’elle en ait, quoi qu’elle en dise.» Et je ne vous cache pas que depuis ce matin au moulin, je n’ai peut-être pas si entièrement perdu mon temps que j’ai pu en avoir l’air. Que vous ne soyez là, ni vous, ni elle, ça m’a même servi plus que vous ne croiriez. Il y a déjà de la besogne de faite. Oui, du flair et de l’œil: on en a quand il faut en avoir. Mais suffit! je ne veux rien avancer de plus pour le quart d’heure. Patience, père Coudret, laissez faire à Jean-Marie. Jean-Marie est encore quelquefois plus malin qu’il n’en a l’air. Seulement comme il va de soi que dans tout ça le gros boulanger de la ville n’y est pas plus que sur la main, et qu’il n’y a pas crainte d’avoir à lui payer le moindre dédit, arrangez-vous de façon que la mouture n’aille pas trop vite, pour que j’aie du temps. Dites à votre garçon que je ne suis pas une pratique à ménager plus qu’une autre, que je ne dois prendre que mon tour, ça fera même bon effet, ça enlèvera les doutes: nous n’aurons pas l’air d’accord. Je compte sur vous pour ça. C’est au surplus toute votre part dans l’affaire. Le reste me regarde, moi seul.»

Sur ces dernières paroles, Jean-Marie avait de nouveau passé son bras sous celui de Xavier, puis l’ayant ramené au milieu de la cour, où il l’avait pris:

«Voilà, père Coudret, tout ce que j’avais à vous dire, ajouta-t-il, tout!»

Et sans paraître supposer que l’idée pût venir au vieillard d’opposer la moindre objection à un raisonnement aussi excellemment sensé, de combattre un projet aussi impérieusement motivé, il lui tourna tout net les talons; et, faisant encore siffler sa badine, il gagna l’intérieur du moulin, où sans doute l’appelait la poursuite de son entreprise.

Peut-être, à la vérité, Xavier se fût-il senti disposé, sinon à contrecarrer radicalement, au moins à discuter en détail le plan de Jean-Marie qui, de son autorité privée, s’installait au moulin pour s’y livrer à des investigations en principe singulièrement délicates. Mais, du moment surtout où il avait la conviction que le jeune homme, de souche foncièrement honnête, était incapable de tenter rien qui pût fournir matière à scandale, Xavier ne crut pas courir grand risque en le laissant essayer de faire la lumière sur l’espèce de mystère dont il était, lui Xavier, le premier à déplorer les conséquences.

Puis aussi sa tolérance n’impliquait pas qu’il abdiquât tout droit de surveillance, de contrôle, sur les faits et propos de Jean-Marie: il était là pour le reprendre, l’enrayer au cas échéant.

Il parut donc lui laisser toute liberté de voir, d’agir, mais ce ne fut pas sans se promettre de l’observer avec une scrupuleuse attention.

IX
ENTRÉE EN CAMPAGNE.

Table des matières

«Il y a déjà de la besogne de faite,» avait dit Jean-Marie qui, loin d’attendre le retour du grand-père et de la petite-fille pour se mettre à l’œuvre, avait jugé au contraire que le hasard de cette double absence cadrait à souhait avec l’ordonnance du plan qu’il apportait tout combiné.

Le sagace personnage avait en effet pensé que les préliminaires de l’enquête à laquelle il allait se livrer devaient porter sur le personnel de la maison; et, les allées et venues du vieillard et de la jeune fille étant supprimées du mouvement habituel du moulin, il s’en suivait naturellement que Jean-Marie avait ses coudées bien plus franches, pour son entrée en campagne.

S’il n’eût tenu qu’à lui, Jean-Marie eût sans doute dirigé tout d’abord son attention sur Luc, dont les opinions antimatrimoniales et l’intimité avec Marguerite étaient de notoriété générale dans le canton: mais Luc était tout occupé en ce moment du repiquage des meules, ce qui, joint à sa faroucherie coutumière, devait le rendre d’un abord fort difficile, sinon impossible.

En attendant, Jean-Marie avisa Etienne.

De celui-là la voix publique n’avait rien pu lui apprendre qui pût se rapporter à l’objet des investigations qu’il comptait opérer. Il importait donc qu’il sût à quoi s’en tenir sur cette personnalité encore indéterminée pour lui.

Parti à l’aube avec la charrette du moulin pour une tournée peu distante, Étienne venait de rentrer, et attendait, pour se remettre en route, que ses bêtes fussent quelque peu délassées et repues.

Jean-Marie–qui d’ailleurs, pour rendre moins suspecte sa présence au moulin, avait eu soin en arrivant et de s’appesantir sur le prétendu marché inopinément conclu avec le boulanger de la ville, et de paraître fort contrarié du retard que la livraison allait forcément subir,–Jean-Marie trouva pour aborder Étienne le prétexte de discuter avec lui sur le plus ou moins d’urgence des moutures qui, venues par l’intermédiaire de ce dernier, devaient avoir le pas sur la sienne.

Puis ce détail écarté, et tout en suivant, par manière avouée de tuer le temps, Étienne–qui allait de l’étable, où il surveillait le repas de ses bêtes, à l’étage inférieur du moulin, d’où il tirait les sacs à charger sur la charrette–Jean-Marie, de l’air le plus machinal, le plus indifférent, en vint aux insinuations.

Aux premières pointes qu’il poussa, et bien que, selon lui du moins, elles fussent dirigées avec toutes les précautions imaginables, Jean-Marie crut remarquer qu’Étienne manifesta quelque défiance. Mais, après ce qui s’était passé deux jours auparavant, il ne devait pas espérer de paraître entièrement désintéressé ou neutre.

Toutefois, Jean-Marie eut bientôt la double satisfaction, et de voir cette gênante disposition se dissiper comme par enchantement, et de pouvoir attribuer ce succès à la subtile prudence de son jeu.

Il n’eut plus dès lors en quelque sorte qu’à se donner la peine de questionner, et sans que même il lui fût utile de biaiser beaucoup, pour être renseigné à souhait.

Le résultat de cet examen–auquel après un instant de réserve Étienne s’était prêté, selon Jean-Marie, avec une étonnante candeur–fut que ce serviteur des Coudret n’était autre qu’un honnête garçon, assez pauvre d’esprit, au fond uniquement préoccupé d’accomplir régulièrement, consciencieusement sa tâche quotidienne, désireux qu’il était de se maintenir dans une condition où il avait l’espoir de réaliser quelques modestes épargnes; professant, en outre, pour sa jeune maîtresse un respect si scrupuleux, si exclusif, que jamais l’idée n’avait dû lui venir de lever les yeux jusqu’à celle qui–autant qu’on pouvait s’inférer de ses humbles propos–ne lui avait jamais témoigné la moindre attention particulière: honneur insigne dont, au cas échéant, pensa Jean-Marie, Étienne n’eût pas manqué de concevoir et de laisser apercevoir quelque vanité.

Le compte réglé, si l’on peut ainsi dire, avec Étienne, qu’il regarda partir d’un air placidement édifié, Jean-Marie ne pensa plus qu’à informer contre le vieux garçon meunier, qui, vers le milieu de l’après-midi, ses meules remises en mouvement, parut enfin devoir être accostable.

Mais quelques détours habiles, quelques profonds ménagements qu’il sût prendre, de quelques dehors ingénus qu’il s’efforçât de se couvrir, Jean-Marie ne put parvenir à tirer de Luc–qui d’ailleurs l’évitait ouvertement–que d’équivoques monosyllabes, sournoisement articulés, et accompagnés d’obliques et soupçonneux regards.

Et Jean-Marie de conclure que ce prétendu maniaque innocent n’était autre qu’un retors compère, qui pour cacher son jeu avec les indifférents ou les vulgaires observateurs, atténuait ses instincts farouches d’une sorte de bonhomie, dont il savait bien se départir, comme lui pouvant être dangereuse, quand il se sentait sous le coup d’un regard armé d’une pénétration plus grande.

Et Jean-Marie de s’affirmer à lui-même que ce louche personnage devait être, quoi qu’il en fùt, tenu en particulière suspicion, et observé avec toute la lumineuse sagacité dont l’hôte improvisé du moulin Coudret se sentait capable.

Telle était la besogne que Jean-Marie se glorifiait, à part lui, d’avoir déjà faite lorsqu’il communiqua sommairement son plan à Xavier.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
270 p. 1 illustration
ISBN:
4064066332181
Publishers:
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Bookwire
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