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Félix Larcher, Paul Legrand, Eugène Larcher

Pantomimes de Paul Legrand


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328504

Table des matières

PRÉFACE

AVIS

LES FOURBERIES DE PIERROT

SCENE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

SCÈNE QUINZIÈME.

LE DUEL DE PIERROT

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

SCÈNE QUINZIÈME.

SCÈNE SEIZIÈME.

LE RÊVE DE PIERROT

PIERROT BUREAUCRATE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

SCÈNE QUINZIÈME.

SCÈNE SEIZIÈME.

SCÈNE DIX-SEPTIÈME.

PIERROT ROSIÈRE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

PIERROT AMOUREUX

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

SCÈNE QUINZIÈME.

SCÈNE SEIZIÈME.

LA STATUE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

SCÈNE QUINZIÈME.

SCÈNE SEIZIÈME.

SCÈNE DIX-SEPTIÈME.

UN TÉNOR DANS L’EMBARRAS

LA FIANCÉE DE CARTON

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

LE VILLAGEOIS & LE SERPENT

LE DIABLE S’EN MÊLE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

LE PAPILLON

LES TRIBULATIONS D’UN PATISSIER

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

SCÈNE DIXIÈME.

SCÈNE ONZIÈME.

SCÈNE DOUZIÈME.

SCÈNE TREIZIÈME.

SCÈNE QUATORZIÈME.

PIERROT EN MÉNAGE

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SCÈNE NEUVIÈME.

LE MANNEQUIN

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE DEUXIÈME.

SCÈNE TROISIÈME.

SCÈNE QUATRIÈME.

SCÈNE CINQUIÈME.

SCÈNE SIXIÈME.

SCÈNE SEPTIÈME.

SCÈNE HUITIÈME.

SATAN DUPÉ

PREMIER TABLEAU

DEUXIÈME TABLEAU

TROISIÈME TABLEAU

QUATRIÈME TABLEAU

PRÉFACE

Table des matières

Au début de sa Physiologie du Mariage, Balzac raconte gaiement l’obsession à laquelle il a été en proie, jusqu’au jour où l’étude qu’il projetait sous ce titre lui sembla enfin prête à sortir de son cerveau.

Toute proportion gardée, je viens de passer par les mêmes tourments, depuis le moment où j’eus la pensée de faire précéder les pantomimes de Paul Legrand, que nous présentons aujourd’hui au public, d’une esquisse critique et historique sur cette branche de l’art théâtral. Après avoir vainement essayé de chasser l’idée qui, fugitive et vague tout d’abord, s’implantait peu a peu dans ma tête à l’état d’idée fixe, je renonçai enfin à lutter: j’obéis au démon de la pantomime, et me voilà, cherchant, furetant, plongeant dans les bibliothèques, afin de trouver les éléments de mon travail.

Hélas! au bout de dix pas, je m’aperçus que j’avais trop présumé de mes forces et surtout que le temps manquerait à mon entreprise: «La physique, où ça se trouve-t-il? demande un naïf valet de comédie. — Partout, et nulle part, lui répond son jeune maître!» Il en est de même de la pantomime et de son histoire. Les documents sont épars de ci, de là, dix lignes chez celui-ci, dix pages chez cet autre, c’est tout, et c’est assez pour qui voit devant lui plusieurs années de travail tranquille et mûri. Mais moi! J’étais sous presse! Je n’étais pas ambitieux pourtant: je me serais contenté d’une monographie sur le sujet et, modestement, j’en aurais été le vulgarisateur. Mais je n’avais pas même cette ressource. Du moins je ne trouvais pas.

Tout à coup, une idée, que dis-je, une inspiration d’en haut, vint me ranimer. Il y a, pensai-je, un homme, un maître en l’art de bien dire, un artiste ciseleur de rimes, qui connaît la question! Il ne refusera pas à un humble débutant le peloton de fil qui le guidera dans ce dédale!

Et j’allai trouver Théodore de Banville, qui m’arrêta dès les premiers mots:

— La pantomime! mais rien qu’à vous parler de Déburau, qui fut le Napoléon de cet art, nous en aurions pour sept ans!

— Ce serait un peu long, et d’ailleurs je ne voudrais pas me borner à parler de Déburau, en tête d’un volume dans lequel nous éditons quelques pantomimes de Paul Legrand. Je désirerais faire, à la course, l’histoire de cet art.

— L’histoire de la pantomime!!! Mais alors, mon cher monsieur, c’est l’histoire de l’humanité que vous voulez faire: il aurait fallu commencer à vingt ans, et il n’est pas sûr que vous ayez fini à soixante

J’étais un peu désarçonné. Cependant, je ne me décourageai pas.

— Mon Dieu! repris-je, mon intention n’est pas d’entreprendre, dans une préface, une aussi longue besogne. Je désirerais seulement condenser en quelques pages les travaux qui ont été faits sur la matière.

— Il n’y en a pas, me répondit le maître.

J’étais fixé. Nous échangeâmes quelques réflexions qui se retrouveront plus loin et je sortis en me disant: «Décidément, il en est de l’histoire de la pantomime, comme de l’histoire de France: il faut l’écrire en cent volumes ou en un seul!»

Et je n’ai que quelques pages à mon service!

Voilà pourquoi on ne doit pas s’attendre à trouver ici, même une esquisse raisonnée de l’histoire de la pantomime. Qu’on veuille donc bien prendre cette préface pour ce qu’elle est: une simple causerie sur un art, charmant et profond tout à la fois, causerie dans laquelle je me suis efforcé de réunir sans prétention quelques renseignements sur les personnages de la pantomine et sur cet art aujourd’hui oublié.

M. Saint-Marc-Girardin a écrit quelque part: «La pantomime est un art qui n’a pas de caractère national.» Si l’on entend par là que la pantomime met en scène des personnages n’appartenant à aucune époque, à aucune région précises, cela est vrai. Cassandre, Arlequin, Colombine, Pierrot, sont des types généraux: ils personnifient des vices, des qualités ou des états passionnels de l’homme. En ce sens, il est donc permis d’ajouter que la pantomime est un art classique par excellence. Incomplet par sa nature même — puisqu’il lui manque la parole — ses manifestations sont cependant des plus élevées, et ceci est la conséquence de cela.

En effet, qu’est-ce que la pantomime? Si nous demandons une définition à l’étymologie, nous trouvons que c’est l’art de tout exprimer par les gestes. Or, il s’en faut que la mimique puisse réellement tout exprimer. Art synthétique avant tout — puisqu’il est privé de l’instrument d’analyse — le domaine des idées précises lui est interdit: il ne se meut à son aise que dans celui des idées générales. Il ne peut donc montrer à nos yeux un amoureux, un vieillard, une jeune fille spécialement déterminés, mais au contraire l’éternel amoureux, l’éternel vieillard, l’éternel féminin. A ce point de vue, la pantomime, considérée en elle-même, nous apparaît comme un art plus profond qu’il ne semble au premier abord.

Mais ces personnages qu’elle a créés, est-il vrai qu’ils n’aient jamais eu qu’un caractère de généralité absolue? Il s’en faut. En quittant la terre natale, ils se sont déformés — ou transformés — pour se plier aux mœurs, aux idées des nations qui les adoptaient. Ils ont emprunté au génie de chacune d’elles des traits particuliers. Ils ont compris, avant Darwin, que l’adaptation au milieu dans lequel on vit, est une condition nécessaire d’existence, et en traversant la France, l’Allemagne, l’Angleterre, Arlequin, Pierrot, Polichinelle, Pantalon, se sont faits Français, Allemands, et Anglais. Quelques-uns même, ont obtenu chez nous des lettres de grande naturalisation: j’ai nommé Arlequin et Pierrot.

D’où vient-il ce bel Arlequin au costume bariolé, à l’allure fringante? Leste, agile, gracieux, spirituel, aimable et, sous son masque noir, mystérieux comme l’amour qu’il inspire aux Colombines et aux Isabelles, il est aujourd’hui chez nous la Jeunesse et l’Amour. Les Colombines, les Isabelles l’aiment, non seulement parce que tout révèle en lui la jeunesse, mais encore et surtout, parce qu’il possède l’attrait d’un mystère à pénétrer. Comme Psyché, elles brûlent de voir le visage du bel inconnu, qui, sans doute, leur révélera des choses qu’elles ignorent. Leur affection est faite d’une curiosité insatiable: elles ne seraient pas femmes, si elles n’aimaient pas l’amour.

Pourquoi donc l’ont-elles méconnu si longtemps? Pourquoi lui ont-elles préféré tour à tour, Léandre, Lélio, voire Scapin et même Pierrot? C’est qu’autrefois, il était bien différent de ce que nous l’avons fait, nous autres Français. A l’origine en effet, il se confond avec... Polichinelle! — Est-il possible? Avec ce grotesque? — Hélas, oui! Du moins, les érudits l’affirment, et nous le montrent, en Grèce, sous la figure d’un satyre barbu ou non barbu, vêtu d’une peau de bête exactement collée au corps, portant un masque de teinte brune, coiffé d’un petit chapeau noir ou blanc et maniant une baguette. C’est alors un bouffon, Maccô, qui représente le rustre athénien, d’une gaîté naïve et finaude à la fois; il y ajoute la grossièreté native du paysan. Nous le retrouvons à Rome sous le nom de Maccus. Il y paraît alors, barbouillé de suie, la tête rase, et portant un vêtement multicolore.

Voilà bien l’ancêtre d’Arlequin. Mais une figurine de bronze, retrouvée aux environs de Naples, nous montre, sous le nom de Maccus, un personnage au nez crochu, bossu par derrière, et dont il est souvent question dans les farces atellanes. C’est Polichinelle. Il joue, dans les levers de rideau de l’époque, appelés alors les jeux osques; car Maccus, pour les Latins, est né chez les Osques, renommés pour leurs bons mots et leurs piquantes saillies, et le bredouillement caractéristique du personnage n’est, parait-il, qu’un reste d’accent provincial dont il n’a pas pu ou voulu se défaire. A Rome, il est le type de la hâblerie, de la fatuité en amour, de la dépravation cynique.

Plus tard, il prend le nom de Sannio, mot qui signifie bas comique, et il est permis de penser que le nom familier de Zanni que les Italiens donnent à Arlequin en procède directement. Quel que soit son nom, Maccô, Maccus, ou Sannio, on reconnaît bien ici l’ancêtre de l’Arlequin et du Polichinelle. Il se dédouble plus tard, et pour créer Arlequin, les Italiens, qui possédaient déjà le personnage dans leurs traditions, n’ont eu besoin que de lui ajouter la baguette et le chapeau du Macco grec.

Il court plusieurs légendes sur la naissance de l’Arlequin moderne. Quelques-une me pasraissent douteuses, et la plus touchante est trop connue pour être rappelée ici. Sous ce nouvel avatar, Arlequin, malheureusement, reste un bouffon bas, impudent comme Polichinelle son frère, gourmand comme lui et poltron par dessus le marché. Mais, soyez sans crainte, il coule du sang athénien dans ses veines, et lorsque, sous les auspices de Mazarin, il pénétrera à la Cour de France, il dépouillera son enveloppe de rustre; il gardera son agilité primitive, mais il remplacera les grossières plaisanteries par des saillies aimables; il deviendra spirituel avec naïveté, comme il convient à un descendant de la pure Attique. Alors, il est choyé, fêté, adopté par l’esprit français qui le reconnait pour sien. Marivaux, Florian, s’en emparent. Ce dernier surtout, qui écrit à une époque de bergerie et de sensiblerie, arrive à en faire un bon époux, un bon père, et je dirais presque, un bon garde national. Profanation! Chez Florian, Arlequin prend du ventre! Heureusement pour notre héros, on laisse à l’auteur la responsabilité de ces maladroites tentatives, et pour nous désormais, il reste le type achevé que j’ai dépeint tout à l’heure.

Poursuis ta carrière, aimable fantôme de l’éternelle jeunesse et de l’éternel amour. Laisse à ton frère Polichinelle la goinfrerie et l’ivrognerie, l’impudence et le cynisme et que vos deux existences servent d’exemple aux enfants qui ne sont pas sages. Tandis que tu t’es amendé, corrigé, purifié, et que tu finis dans une apothéose, lui, l’incorrigible, il va échouer sur les tréteaux infimes des marionnettes, ou bien, châtiment plus honteux encore, personnifier chez les Allemands, sous le nom de Hanswurst (Jean Boudin), la balourdise et la voracité. Les peuples n’ont que les fantoches qu’ils méritent.

En quoi donc avons-nous mérité Pierrot? Car je l’avoue, la fortune de ce pâle et malfaisant personnage a de quoi surprendre un esprit français. Ayant adopté Arlequin, n’avons-nous accueilli Pierrot qu’en vertu d’une loi mystérieuse des contrastes? Car enfin, il n’est pas gaulois, ce valet niais, ingénu et bavard, et il n’a rien fait pour le devenir, au contraire. D’où sort-il cet enfariné ? Nul ne le sait. Nous le voyons à l’origine, valet d’un Pantalon, époux heureux de Colombine qui a jeté l’incendie dans le cœur du timide Arlequin, dont il se moque conjointement avec sa moitié. Arlequin à ce moment, n’est déjà plus le rustique que nous avons connu. Il court à travers la pièce comme un jeune chat et un enfant étourdi; comme Chérubin, et avant lui, il est amoureux tout bas, mais ses regards ne s’élèvent pas jusqu’à Isabelle: ils s’arrêtent à Colombine, la camériste qu’il peut contempler à son aise à l’office du seigneur Pantalon. Et Colombine lui préfère Pierrot, ce sinistre à face de traître qui finira mal, je vous le prédis! Eh bien! voilà qui me gâte Colombine. Je lui en veux de laisser ce pauvre Arlequin se morfondre au clair de la lune et supplieriez ami Pierrot de lui rendre un léger service. Son ami! Ce fourbe qui passe son temps à lui faire des niches! Pauvre et cher Arlequin!

Mais enfin, qu’a-t-il donc de si séduisant ce Pierrot? On ne sait ce qu’il pense; aucune émotion ne paraît sur son masque de plâtre. Je ne m’y fierais pas; en le voyant passer, effacé et sournois, dans la pièce, je pressens qu’il a en germe tous les vices.

En effet, attendez un peu, et le jour où un artiste de génie s’en empare, il se révèle enfin tel qu’il est, effronté et cynique comme Polichinelle, poltron comme Gille, gourmand comme l’était Arlequin jadis, et enfin voleur! Toujours au service de Pantalon — devenu Cassandre en France, — il le sert en le dérobant, et lâchement, il l’aide à persécuter Arlequin et Colombine, qui l’a enfin quitté, sans doute édifiée sur son compte.

Il passe désormais isolé et solitaire; il n’a plus ni femme, ni maîtresse; et si, d’aventure, on lui en donne une, soyez sùr qu’il la tuera: demandez à Richepin et à Paul Margueritte. Au milieu des péripéties qu’il traverse, battant, battu, il n’a qu’une convoitise: voler le pâté qu’il a entrevu à la cuisine; il le guette sournoisement, comme un chat surveille une crème, en paraissant sommeiller; et quand l’occasion se présentera, il volera le pâté et s’attablera sans souci et sans remords, indifférent à tout le reste.

Et voilà le personnage que Paris a acclamé et couronné de gloire vers 1832. Pour lui, les esprits les plus fins de ce temps n’ont pas dédaigné d’écrire des pantomimes, et ils ont concouru à son apothéose. En vérité, je m’y perds!

Ou plutôt non. Ce n’est pas Pierrot que les Nodier, les Jules Janin, les Champfleury, les Théodore de Banville ont chanté avec tant d’enthousiasme, c’est l’artiste qui, le premier, a fait sortir de l’ombre cette figure mélancolique et qui s’y est révélé homme de génie: c’est Gaspard Déburau. Il ne fallait rien moins que du génie, en effet, pour imposer à Paris ce muet terrible et fatal. J. Janin, qui a consacré à Déburau un volume étrange et paradoxal, voit dans le Pierrot créé par lui, l’image du Peuple avec ses instincts, ses convoitises brutales, et son insouciance fataliste. Qu’importe au Peuple les événements qui se pressent autour de lui? Il sait qu’il en sera toujours victime. Il tape quand il est le plus fort; sinon, il courbe l’échiné sans honte, et s’il n’a souci que d’un pâté, c’est que, pour lui, la question capitale est de manger! J’y consens d’autant plus volontiers que l’existence de Déburau l’a sourdement disposé à sentir ainsi. Nous le voyons, dès son enfance, battu plus souvent qu’à son tour, funambule roulant à travers l’Europe ensanglantée par les révolutions ou les batailles, en quête d’un morceau de pain. Mais alors pourquoi Déburau qui était, nous dit-on, un excellent cœur, et un honnête homme, n’a-t-il pas donné à son Pierrot quelques-unes de ces qualités, que l’on trouve également dans ce peuple?... Mais je me fais bien hardi d’oser interroger le génie! Il a conçu et exécuté son Pierrot de telle façon, et non de telle autre, parce qu’il lui a plu ainsi et puisque ses contemporains se sont inclinés devant cette création, il ne nous appartient pas de le juger, nous qui n’avons pas entendu le monstre, comme disait Eschine en parlant de Démosthènes à ses disciples.

Rassurez-vous, lecteurs, le Pierrot que vous trouverez ici, n’est pas aussi homérique.

Gaspard Déburau a laissé deux héritiers: son fils, Charles, qui en a conservé l’agilité, et Paul Legrand qui a poussé la pantomime du côté de la comédie et du sentiment. Théodore de Banville regrette, pour sa part, cette transformation. «Déburau me disait-il, savait être sentimental à l’occasion. Mais alors, il lui suffisait d’un froncement de sourcil, d’un geste furtif, d’un pli de la bouche, pour l’indiquer rapidement. Il n’avait garde de s’y arrêter: il se contentait de faire comprendre, que s’il l’avait voulu, lui aussi, il aurait pu émouvoir tout comme un autre.» En cela, Déburau était logique avec lui-même: son Pierrot ne comportait évidemment tout juste que la dose de sentiment qu’il lui attribuait.

Mais le Pierrot de Paul Legrand n’est pas le même. Il n’a pas la truculence de celui de Déburau. Soit. Mais il est bien de son époque: il a la gaîté inquiète d’un siècle décadent. Paul Legrand n’a pas voulu imiter Déburau, et il a eu raison, car il n’aurait pas pu. M. de Banville compare Débvrau à Napoléon; du même coup, il fournit à Paul Legrand sa meilleure réponse: «On n’imite pas Napoléon!» Prenons donc le Pierrot actuel pour ce qu’il est: il étonne moins sans doute; il est peut-être amoindri; mais il est plus sympathique, j’ose le dire, parce qu’il est plus près de nous.

L’art vit de transformations. Le Pierrot roman tique et shakespearien de 1840, s’est depuis modifié. Dans les pantomimes de Paul Legrand, il est devenu un valet honnête et bon. Certes, il fait encore de mauvaises farces à Cassandre; mais pourquoi ce vieux sot persiste-t-il à vouloir épouser Colombine? Ici, Pierrot protège les amours de Colombine et d’Arlequin aux dépens de Cassandre. Ailleurs, quand il agit pour son propre compte, nous ne sommes plus fâchés de le voir aimé de Colombine: il est si bon, si dévoué, si honnête! Car il l’est devenu, honnête, et s’il dérobe encore quelquefois Cassandre, c’est pour obtenir plus facilement Colombine, mais il ne gardera pas un centime du bien qui ne lui appartient pas. Enfin, quand il ne travaille, ni pour lui, ni pour Arlequin, il traverse la pièce, comme autrefois ce dernier, pour en être la gaité naïve et ingénue. C’est ce côté qui a séduit quelques-uns de nos jeunes peintres de talent. Sous le crayon des Willette et des Georges Lorin, Pierrot est en train de devenir un gros enfant joufflu, étourdi, sincère, déjà poète et amoureux, car il adresse des sonnets à la lune et s’éprend d’une marguerite ou d’une rose. Comme la grâce divine, un rayon de fantaisie poétique l’a touché ; il a dépouillé le vieil homme, et il recommence aujourd’hui une nouvelle existence dans le royaume de Titania.

Que réserve l’avenir à ces spirituelles et profondes créations du génie latin? Il est permis de se le demander, quand on voit la pantomime anglaise remplacer sur nos scènes la pantomime classique. A vrai dire, cet avènement de la pantomime acrobatique n’a rien de surprenant: il était à prévoir. Déjà en France, sous Déburau, on avait vu apparaître la pantomime sautante, sorte «de petite intrigue mêlée aux exercices du corps» ; les personnages entraient et sortaient en exécutant des sauts en rapport avec leur caractère. Mais nous n’avions pas poussé loin dans cette voie. Ce mélange de deux choses, en apparence étrangères, donnait à nos yeux une allure incohérente à des pièces que, par une pente naturelle à notre tempérament, nous considérions plutôt comme des vaudevilles sans paroles. Nous avions oublié que la pantomime est issue du ballet: elle en a conservé le mouvement, l’allure, et les attitudes plastiques. En pénétrant chez un peuple amoureux de tous les genres de sport, elle devait naturellement se développer dans ce sens. De l’autre côté du détroit, tandis que Polichinelle, le cynique gouailleur, devient journaliste, Pierrot se fait Clown, et c’est sous ce nom caractéristique que nous le retrouvons dans les pantomimes anglaises: on sait tout de suite à quoi s’en tenir, il ne s’agit plus ici de comédies sans paroles, mais de farces à outrance; nous sommes dans le domaine de la fantaisie exagérée, de la caricature, de la parodie, du grotesque. Comment pourrait-il en être autrement? Des personnages de comédie pure feraient d’étranges mines au milieu de cette avalanche de gifles et de coups de pied donnés, reçus, rendus, avec précision; à travers ces culbutes, ces dégringolades exécutées avec une aisance renversante, soit dit sans mauvais jeu de mot. On croit assister à un cauchemar, et c’en est bien un, car les scènes se suivent, comme en un mauvais rêve,, sans lien apparent, sans nul souci de la vraisemblance.

Par surcroît de fortune pour ce genre étrange, mais bien amusant malgré tout, au moment où la vieille pantomime agonisait chez nous, une troupe incomparable de mimes acrobates, les Hanlon-Lees, importait en France cette fantasmagorie, qui fut accueillie avec faveur. Comme on accepta jadis, des mains de Déburau, un Pierrot que tout autre n’aurait pu imposer, on pardonna aux Hanlon l’incohérence de leurs créations, en faveur de leur talent.

On alla plus loin. Des hommes d’esprit écrivirent des vaudevilles, dans lesquels ils furent intercalés avec plus ou moins d’adresse. Ceux qui ont vu jouer ces vaudevilles ont sans doute éprouvé, comme moi, une impression bizarre, pénible même, quand le dialogue cessait brusquemeut pour faire place aux scènes mimées: ces gens qui gesticulaient, sans dire un mot, avaient un air funèbre: on eût dit des muets et non des mimes; la musique, qui les accompagnait alors, était impuissante à rompre le silence de la scène.

La musique est, en effet, la langue de la pantomime: elle en est l’accompagnement obligé, et, sans elle, les scènes mimées seraient macabres. Impuissante, comme la pantomime, à rendre les idées précises et définies, elle convient, par sa nature même, à un art qui ne peut également exprimer que des idées générales: il est au moins singulier de voir comment ces deux arts, condamnés chacun à la même misère originelle, arrivent cependant à une richesse d’expression qu’ils ne sauraient atteindre isolément... Je n’insiste pas: le développement de considérations de ce genre, nous entraînerait trop loin.

Il y a quelques années, dans une revue des Variétés, on vit paraître sur la scène les principaux personnages de la pantomime italienne, mais dans quel triste état, hélas! L’Arlequin pouvait encore faire figure: sur son costume bâti de pièces et de morceaux, les reprises se dissimulaient; mais la Colombine, mais l’Isabelle, — le rire et le sourire — quelle pitié de les voir, avec leurs robes fripées, leurs rubans passés et leurs souliers éculés, sur la charrette qui portait ces misérables représentants d’un art presque disparu. Quant au Pierrot blanchi, jamais sa pâleur ne m’avait paru aussi famélique.

C’était lui qu’interrogeait le compère de la revue. A ses questions Pierrot — c’était Paul Legrand — mimait à peu près cette réponse: «Oui, nous sommes bien gueux aujourd’hui; nos habits sont misérables et souvent nous nous serrons la ceinture, faute d’un dîner. Autrefois, pourtant, il n’en fut pas ainsi. L’or emplissait nos poches; à notre appel, le public accourait et nous payait, en outre, en beaux éclats de rire et en bravos. Maintenant, il passe indifférent et même étonné ; il ne nous comprend plus!»

— Et où allez-vous ainsi? demandait le compère.

— A la grâce de Dieu, faisait alors Pierrot avec un geste, navrant de philosophie et d’amertume.

Et sur ce geste, commenté tristement par le refrain d’une complainte populaire, le lamentable cortège rentrait dans la coulisse.

La scène était touchante et malheureusement trop vraie. Il ne mérite pourtant pas de disparaître, cet art charmant fait de fantaisie et de philosophie aimables.

Je ne veux pas donner ici le signal d’une campagne contre la pantomime anglaise —que je ne déteste pas au fond — ni, à propos de pantins, exciter mes concitoyens à la haine les uns des autres. Le temps est passé de ces querelles artistiques. A Rome, à la fin du premier siècle avant J.-C., on a pu voir le théâtre et les rues ensanglantés par les luttes des partisans de Bathylle, mime comique, contre ceux de Pylade, mime tragique. Mais de nos jours, il n’y a plus que les Arlequins et les Polichinelles de la politique qui puissent nous affoler à ce point: triste privilège que l’art n’a point à leur envier.

Contentons-nous donc de rendre à la vieille pantomime la justice qu’elle mérite, et souhaitons qu’elle rencontre bientôt des interprètes de talent, capables de lui rendre sa gloire passée et de lui ramener un public de délicats et de lettrés, un public français, en un mot.

FÉLIX LARCHER.

AVIS

Table des matières

Ainsi qu’on l’a vu dans la préface, la musique est l’accompagnement obligé de la pantomime. Il suffira aux pianistes et aux orchestres de choisir dans leur répertoire les morceaux qui leur paraîtront s’adapter le mieux comme expression aux scènes représentées.

Ajoutons à ce propos qu’un de nos plus gracieux compositeurs modernes, M. Francis Thomé a été fort heureusement inspiré par Arlequin et Colombine. Il a écrit plusieurs œuvres charmantes qu’on pourra utiliser pour l’accompagnement. Ces morceaux sont édités chez Henri Lemoine.

Signalons également un ouvrage édité chez Henri Tellier. Il est formé de scènes détachées dans lesquelles M. Paul Milliet pour les paroles, et M. Georges Fragerolles, pour la musique, ont présenté tous les personnages de la «Comédie-Italienne».

Pour les détails de mise en scène et de costumes, s’adresser à l’éditeur, 14, rue de Grammont.

Pour les représentations publiques, se munir de l’autorisation de M. Debry, agent général de la société des auteurs dramatiques, 8, rue Hippolyte Lebas.

LES FOURBERIES DE PIERROT

Table des matières

PERSONNAGES

PIERROT.

ARLEQUIN.

CASSANDRE.

COLOMBINE.

La musique de cette pantomime a été composée par Hervé.

Un salon. Porte au fond, pour la sortie. Porte à gauche conduisant à la chambre de Colombine. Porte à droite donnant dans celle de Cassandre. Fenêtre à droite au premier plan. Chaises, fauteuils, table, canapé.

SCENE PREMIÈRE.

Table des matières

Colombine sort sur la pointe du pied de la chambre de Cassandre et referme doucement la porte. Elle fait comprendre que son tuteur dort. Elle court à la porte du fond et regarde: Personne! Elle est seule et peut appeler Arlequin qu’elle aime. Elle ouvre la fenêtre et agite son mouchoir. Une lettre vient tomber à ses pieds. Elle l’ouvre avec joie.

SCÈNE DEUXIÈME.

Table des matières

Pierrot entre. Il s’arrête sur la porte en voyant Colombine, il cherche à voir ce qu’elle fait. —Elle lit une lettre! D’Arlequin, évidemment. —Il s’approche alors doucement et s’empare prestement du poulet.

Colombine essaie de le lui reprendre. Pierrot s’esquive et après une poursuite autour des meubles, il s’arrête devant le public et continue à repousser Colombine tantôt d’une main, tantôt de l’autre, tout en jetant un coup d’œil sur la lettre. Il paraît scandalisé et adresse des remontrances à Colombine. Elle le supplie de lui rendre la lettre. Pierrot finit par consentir et la lui tend. Colombine s’avance vivement pour la prendre. Pierrot l’arrête.

— Vous aurez la lettre, lui dit-il, mais à une condition. C’est que vous me donnerez un baiser.

Colombine refuse. Pierrot reprend la lecture de la lettre, et Colombine essaie encore de l’interrompre. De guerre lasse, elle se promène fiévreuse du fond de la scène à la rampe, tandis que Pierrot lit la lettre qu’il commente avec ses mines et ses gestes. Il sourit à part des déclarations passionnées d’Arlequin. «Ce n’est pas trop mal tourné. Il y a de l’enthousiasme, du feu. Ah! jeunesse! Oh! amour!»

Puis, il se retourne brusquement et comiquement vers Colombine, qu’il regarde d’un air sévère. Il lui fait comprendre qu’elle agit fort imprudemment et que la bienséance, la pudeur ne permettent pas à une jeune fille de recevoir ainsi des lettres d’un jeune homme et d’encourager son amour. Il déclare qu’il va remettre la lettre à Cassandre.

Colombine, effrayée, l’arrête et lui dit qu’elle accepte ses conditions et qu’elle consent à l’embrasser. Expression de satisfaction sur la face enfarinée de Pierrot, qui avance comiquement sa joue. Colombine hésite, enfin elle se décide. La figure de Pierrot prend un air de béatitude. Il trouve cela fort agréable, et demande un second baiser. Colombine refuse énergiquement. Ce n’est pas dans les conventions. Il a dit un baiser et non deux. Qu’il rende la lettre maintenant. Pierrot insiste et se dirige de nouveau vers la chambre de Cassandre. Colombine se décide à embrasser Pierrot une seconde fois. Pierrot lui rend la lettre et, pour montrer qu’il n’est pas si méchant qu’elle croit, il lui promet de protéger ses amours avec Arlequin. Il lui fait signe d’attendre un instant et il sort.

SCÈNE TROISIÈME.

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Colombine, seule, s’assure qu’elle n’entend aucun bruit dans la chambre de Cassandre, et redescendant en scène, relit la lettre d’Arlequin.

SCÈNE QUATRIÈME.

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Pierrot reparaît avec une échelle de cordes et il fait comprendre à Colombine qu’il va attacher cette échelle à la fenêtre pour qu’Arlequin puisse monter.

Colombine, ravie, saute d’elle-même cette fois au cou de Pierrot. Il éclate de rire.

— Voyez-vous, la petite masque! Elle se faisait prier tout à l’heure et maintenant...

Colombine rit à son tour et prie Pierrot de se dépêcher. Il jette l’échelle et Arlequin paraît.

SCÈNE CINQUIÈME.

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Arlequin exprime sa passion à Colombine et lui jure qu’il n’aura pas d’autre femme.

Colombine a l’air d’abord de douter un peu de sa sincérité. — Les hommes sont bien trompeurs! Est-ce bien vrai tout ce qu’il lui dit là ? Tiendra-t-il tous les serments que sa lettre renferme? — Arlequin prend de nouveau le ciel à témoin de son amour. Si Colombine ne le croit pas, il reprendra le chemin par où il est venu, mais cette fois il ne se servira plus de l’échelle, il se précipitera la tête la première. Et il se dirige vers la fenêtre. Colombine se voile les yeux. Et Pierrot, qui a commenté la scène d’amour, par ses gestes et ses mines railleuses ou émues, se précipite et retient Arlequin.

— Oh! monsieur! ne faites pas ça. Rien n’est plus bête que de se jeter par la fenêtre. On tournoie dans l’air et l’on vient s’aplatir piteusement sur le pavé. On est très laid ainsi. Regardez donc Colombine. N’est-elle pas charmante et ses larmes ne vous disent-elles pas la peur que vous lui avez causée? Elle vous croit, allez, et ne pourrait vivre sans vous. Si vous vous jetez par la fenêtre, elle s’y jettera ensuite. Il faudra bien que je vous suive, par dévouement. Un deux, trois... cadavres! c’est trop.

Et il tire doucement Arlequin vers Colombine, met les deux amoureux dans les bras l’un de l’autre et les unit majestueusement.

SCÈNE SIXIÈME.

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Entrée de Cassandre, Moment de stupeur de part et d’autre.

Colère de Cassandre. Il court vers sa pupille qui se sauve d’un autre côté.

Arlequin fait diversion en cinglant de sa batte les mollets de Cassandre. Celui-ci se retourne contre lui et le menace de sa canne. Duel comique. Arlequin après avoir désarmé Cassandre, saute par la fenêtre. Effroi de Colombine.

Cassandre profite de sa frayeur pour l’attraper et la pousser dans sa chambre.

Il cherche Pierrot pour le quereller, ne le voit pas d’abord, et finit par le découvrir derrière un meuble, d’où il a suivi toute la scène. Il l’amène par l’oreille.

— Pourquoi a-t-il laissé entrer Arlequin?

Pierrot proteste. Ce n’est pas lui. Cassandre n’en croit pas un mot, et, lui montrant la porte, lui déclare qu’il le chasse. Pierrot le supplie de le garder, se met à genoux, embrasse les basques de son habit et voyant que toutes ses prières sont inutiles, il se relève et sort en menaçant de se venger.

SCÈNE SEPTIÈME.

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Cassandre tombe accablé dans un fauteuil. Il pense au tableau qu’il a vu tout à l’heure: Arlequin pressant Colombine sur son cœur et Pierrot les unissant. — Non, cela ne sera pas. C’est lui, Cassandre, qui passera au doigt de Colombine l’anneau nuptial.

Il se tourne mélancoliquement du côté de la porte de Colombine et il pousse des soupirs grotesques.

SCÈNE HUITIÈME.

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Colombine entre et s’approche de son tuteur, dans une humble attitude pour lui demander pardon.

Cassandre, enchanté, lui dit qu’il oublie tout et que le jour même, elle sera sa femme. Mouvement d’effroi de Colombine. Cassandre lui fait comprendre qu’elle n’a rien à craindre. Il sera doux, aimant, caressant; il fera tout ce qu’elle voudra. Enfin, il lui montre un portefeuille garni de billets de banque. Ce sera pour la corbeille. Avec cela, elle pourra acheter robes et bijoux. Colombine refuse.

— D’ailleurs cet argent n’appartient pas à lui, Cassandre, mais à elle, il ferait mieux de le lui donner pour qu’elle épouse Arlequin.

Cassandre, irrité, lui affirme que cet argent ne lui appartiendra qu’après son mariage avec lui-même.

SCÈNE NEUVIÈME.

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Pierrot arrive, costumé en bonne. Cassandre étonné, lui demande ce qu’elle veut. Pierrot lui remet une lettre et se retire discrètement à quelques pas, les yeux baissés modestement. Cassandre lit; c’est une lettre de recommandation pour entrer comme bonne chez lui. Il exprime que cela tombe à merveille puisqu’il vient de chasser Pierrot.

— Que sait-elle faire?

— Tout. Balayer, coudre et cuisiner dans la perfection.

Cassandre se réjouit de ce dernier talent. C’est convenu, il l’accepte. Il demande sa canne et son chapeau qui sont sur un meuble au fond de la scène et se dispose à sortir. Il demande à Colombine de l’accompagner.

Au moment où celle-ci va accepter, par ennui, Pierrot se fait reconnaître d’elle et lui fait signe de rester. Colombine n’a pu maîtriser un mouvement de surprise que Cassandre a remarqué. Il lui demande ce qu’elle a. — Rien, répond-elle. Cassandre regarde Pierrot qui a tiré un bas de sa poche et qui tricote avec acharnement. Cassandre sourit, lui fait compliment de son zèle et renouvelle à Colombine l’offre de sortir avec elle. Colombine prétexte une migraine.

Cassandre, inquiet, fait mine de rester; il s’apprête à déposer sa canne et son chapeau. Colombine se hâte de le rassurer. — Ce ne sera rien; un peu de repos, et il n’y paraîtra plus. Il peut sortir tranquillement. Elle restera avec la nouvelle bonne.

Cassandre consent à sortir seul. Il recommande à la bonne de prendre soin de Colombine et de ne laisser entrer personne. Pierrot tricote sans relâche et on voit son bas, qu’il atout simplement roulé, s’allonger à vue d’œil. Cassandre, émerveillé, le félicite de nouveau.

Il sort, après avoir embrassé galamment la main de Colombine et en poussant un long soupir sur la porte.

SCÈNE DIXIÈME.

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Pierrot s’assure qu’il est bien parti. Colombine lui peint sa triste situation.

— Vous voyez! c’est toujours la même chose. Il est le maître et il faudra que je subisse ma triste destinée.

— Jamais de la vie, dit Pierrot, n’est-il pas ridicule de voir ce vieux grigou vouloir épouser une aussi jolie fille! — Il a vu Arlequin qui attend au bas de la fenêtre. Il y court et fait signe à Arlequin qui remonte.

SCÈNE ONZIÈME.

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Arlequin se jette aux genoux de Colombine et lui embrasse les mains. Profitant d’un geste passionné d’Arlequin et du regard qu’il dirige vers le visage de Colombine, Pierrot glisse ses mains sur celles de Colombine. Arlequin, qui n’a rien vu, les lui prend et les baise avec feu.

Eclat de rire général. Les trois amis se mettent à danser .

On entend la toux de Cassandre.

Effroi du trio. Arlequin se précipite vers la porte de droite pour se cacher. Pierrot et Colombine l’arrêtent. C’est la chambre de Cassandre! Il court d’un autre côté et, dans sa précipitation heurte Pierrot et le renverse. On le relève.

Nouvel accès de toux dans la coulisse — très rapproché cette fois. Arlequin et Colombine n’ont que le temps de se jeter dans la chambre de gauche.

SCÈNE DOUZIÈME.

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Cassandre entre. Pierrot paraît très effaré. Il range, dérange, essuie et époussette les meubles.

Cassandre veut lui parler mais chaque fois qu’il cherche à s’approcher, Pierrot, pour gagner du temps et éviter une explication, lui pousse un meuble quelconque dans les jambes, lui cingle le corps avec son torchon ou l’éborgne avec son plumeau.

Cassandre, enfin, ayant désarmé Pierrot lui demande s’il a vu quelqu’un. — Personne, affirme Pierrot. — Où est Colombine? — Dans sa chambre où elle se repose. Cassandre est satis fait.

Pierrot reprend son ouvrage et Cassandre l’examine. Il le prend toujours pour une femme et semble la trouver à son goût. Il lui fait des agaceries. Pierrot ne comprend pas d’abord. Puis, quand il a compris, il se tord de rire. Cassandre paraît vexé. Se méprenant sur la cause de l’hilarité de Pierrot, il insinue qu’il n’est déjà pas si cassé. Il remonte le théâtre en se balançant pour lui faire remarquer sa démarche encore gracieuse. Il esquisse une pirouette et manque de tomber. Pierrot n’a que le temps de le retenir.

Voulant ensuite lui donner un échantillon de sa voix, il prend une guitare pour accompagner son chant. Il va commencer un air, mais à peine a-t-il la bouche ouverte qu’il est pris d’une toux terrible.

Pierrot, agacé, lui donne une volée de coups de plumeau. Cassandre tombe anéanti sur le canapé. Pierrot jette le plumeau à côté de lui et lui dérobe son portefeuille. Puis il se sauve, en faisant signe à Arlequin qui a suivi la scène, en entrebâillant, de temps en temps, la chambre de Colombine et qui traverse légèrement la scène. Sur la porte, Arlequin s’arrête un moment et, pendant que Pierrot le tire par sa batte pour l’entraîner, il envoie un dernier baiser du côté de la chambre de Colombine.

SCÈNE TREIZIÈME.

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Resté seul, Cassandre revient à lui peu à peu. Samain rencontre le plumeau et croyant Pierrot encore là, il tombe à genoux devant le canapé pour demander grâce. Il se rassure enfin en voyant que Pierrot a disparu. En voulant prendre son mouchoir pour s’éponger le front, il constate la disparition de son portefeuille. L’inquiétude se peint d’abord sur son visage. —Mais il se trompe peut-être. Son portefeuille est dans une autre poche. — Il cherche et ses traits expriment la plus vive angoisse. Enfin son malheur est certain et il laisse éclater son désespoir. Il appelle Colombine et lui fait part de sa perte.

SCÈNE QUATORZIÈME.

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Arlequin entre. Cassandre veut le chasser; mais Arlequin lui montre le portefeuille disparu. Cassandre veut le prendre. Arlequin lui échappe. Cassandre alors le supplie de lui rendre son cher argent. Arlequin consent à la condition qu’il lui donnera sa pupille en mariage. Hésitation de Cassandre. Il se décide enfin pour l’argent.

SCÈNE QUINZIÈME.

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Au moment où Arlequin, qui s’est déjà emparé de Colombine tend le bras pour rendre à Cassandre son portefeuille, Pierrot qui est entré sans — déguisement cette fois — vers la fin de la scène précédente, le lui enlève à la barbe de Cassandre. Il explique que cet argent appartient à Colombine et non à Cassandre et il l’offre à Colombine. Celle-ci va le prendre, mais voyant la mine désespérée de son tuteur, elle s’arrête et consulte Arlequin.

— Nous ne tenons pas à l’argent, dit-elle.

— Non, répond Arlequin, notre bonheur nous suffit! Et ils repoussent le portefeuille.

Cassandre se précipite, avide. Mais Pierrot l’arrête. Il se tourne vers les amoureux en haussant les épaules.

— Et vos enfants? leur dit-il en étendant les mains à une courte distance du sol comme pour indiquer la taille des babys. — Cet argent sera pour eux.

Et il leur donne le portefeuille.

Cassandre menace. Pierrot à son tour le menace de la justice.

Cassandre finit par prendre son parti de sa mésaventure. Il unit Arlequin et Colombine. Pierrot présente comiquement les armes avec le plumeau. Tableau.

LE DUEL DE PIERROT

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PERSONNAGES

LE PÈRE LAJOIE, meunier.

URBAIN, son valet.

GUILLOT, riche fermier.

PIERROT, son valet.

MARTINETTE, fille de Lajoie.

Le théâtre représente une cour de ferme. Au fond, porte barrière donnant sur la campagne. Une maison à gauche, avec une fenêtre à côté de la porte. Bosquets à droite. Bancs. Table.

SCÈNE PREMIÈRE.

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Urbain sort furtivement des bosquets. Il se dirige vers la maison qu’il examine. Il cherche à voir ce qui se passe à l’intérieur: Celle qu’il aime, la charmante Martinette, est là et il est tout désappointé de ne pas l’apercevoir.

Il se dispose à frapper des mains pour l’appeler; mais il se ravise dans la crainte d’attirer le père. Que faire? Attendre qu’elle sorte, et il se promène un instant de long en large. Il s’ennuie; il regarde autour de lui pour trouver un moyen quelconque de tromper son attente; il aperçoit sur un banc une terrine et du savon préparés pour un nettoyage. — Voilà une distraction; il tire son couteau, râpe du savon dans la terrine, et ramassant une paille, il se met à cheval sur le banc et s’amuse à faire des bulles de savon.

Divers jeux de scène. Montrant une bulle qui s’enlève, il se frappe le front et semble dire que nos idées sont comme les bulles de savon: la passion, bulle de savon! La femme, bulle de savon! Et pourtant, au moment où l’une d’elles va quitter le chalumeau, il y dépose un baiser et la souffle vers la demeure de Martinette.

SCÈNE DEUXIÈME.

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Martinette sort de la maison avec un petit panier. Urbain court à elle et lui demande où elle va.

— Au marché, répond-elle, faire des provisions. Urbain la prie de lui accorder un moment d’entretien. — Non, non, reprend Martinette. Et elle fait mine de se retirer, mais comme quelqu’un qui a bonne envie de rester et qui n’attend qu’un geste pour revenir. Aussi Urbain, qui insiste, n’a-t-il pas de peine à la décider. Il lui rappelle qu’il l’aime. Martinette avoue, en baissant les yeux, qu’il ne lui est pas indifférent et, finalement, ils se promettent de s’épouser.

SCÈNE TROISIÈME.

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Entrée du père Lajoie, qui revient du village. Stupeur. Il se précipite sur Urbain, le fait pirouetter et adresse à Martinette des reproches animés. — N’a-t-elle pas honte de se laisser courtiser par un homme de rien, un sans-le-sou! Vite, qu’elle aille aux provisions et ne réplique pas!

Martinette, tête basse, sort par le fond.

SCÈNE QUATRIÈME.

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— A nous deux maintenant, dit le père Lajoie, en se retournant vers Urbain. Que fais-tu là ? Tu devrais être, là-bas, au moulin et non ici, à faire des bulles de savon et des déclarations passionnées à ma fille. Elle n’est pas pour toi. Elle est riche, et tu n’as pas ça!

— Je suis jeune, répond Urbain, j’ai de la santé, du courage et je ne suis pas mal tourné. — Et ce disant, il fait une pirouette.

Le père Lajoie hausse les épaules. — Ce ne sont pas tes ronds de jambe qui te donneront à manger. Tu iras faire tes pirouettes... dehors, ajoute-t-il en parodiant Urbain; et immédiatement. Attends, je vais chercher ton paquet.

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Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
150 p. 1 illustration
ISBN:
4064066328504
Publishers:
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Bookwire
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