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Eugène Fourmestraux

Le prince Eugène


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066323295

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

I

II

III

IV

VI.

CHAPITRE II.

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE III.

I

II

III

IV

V

VI

VII

CHAPITRE IV.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

CHAPITRE V.

I

II

III

IV

V

VI

CHAPITRE VI.

I

II

III

IV

V

VI

VII

TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

SOUS-LIEUTENANT. — VICE-ROI.

I. Naissance d’Eugène de Beauharnais. Ses premières années. Il est placé au collège d’Harcourt. Le général Hoche le prend comme officier d’ordonnance. Il réclame l’épée de son père au général Bonaparte. Eugène est nommé sous-lieutenant et part pour l’Italie. — II. Après le traité de Campo-Formio, Eugène de Beauharnais est envoyé en mission aux îles Ioniennes. Un sabre d’honneur lui est offert à Corfou. En rentrant en France, il prend une part brillante à la défense de la légation française à Home. Le général Duphot est tué pendant cette affaire. — III. Désigné pour faire partie de l’expédition d’Égypte, Eugène de Beauharnais assiste à la prise de Malte, et enlève un drapeau à l’ennemi. Débarqué en Egypte, il est présent à toutes les affaires. Au retour de Suez, il est nommé lieutenant. Il rentre en France avec le général Bonaparte. — IV. Le 18 brumaire. Installation des consuls aux Tuileries. Création de la garde consulaire. Eugène de Beauharnais y est admis comme capitaine. Campagne d’Italie. Marengo. — V. Le premier consul rentre en France. Eugène de Beauharnais est chargé d’escorter jusqu’à Paris les drapeaux pris à Marengo. Il est nommé chef d’escadron. On lui confie la garde des barrières de Paris lors de la découverte de la conspiration de Pichegru. — VI. Proclamation de l’Empire. Eugène de Beauharnais est nommé colonel général des chasseurs à cheval de la garde impériale. Il est créé prince français et archi-chancelier d’État. Formation du royaume d’Italie, et élévation du prince Eugène à la vice-royauté.

I

Table des matières

Eugène de Beauharnais est né à Paris le 3 septembre 1781.

«Mon père, dit le prince Eugène dans ses Mémoires, était le vicomte Alexandre de Beauharnais. Il s’était fait remarquer de bonne heure par les grâces de son esprit et de sa personne autant que par son mérite et son amabilité.

«Entré fort jeune dans la carrière militaire, il avait eu occasion de s’y distinguer. Ma mère, Joséphine Tascher de la Pagerie, était née à la Martinique. Sa famille et celle de mon père étaient unies depuis longtemps par les liens de l’amitié. Mon grand-père, chef d’escadre de la marine royale, avait été autrefois gouverneur des Antilles. Ma mère avait à peine quatorze ans lorsqu’elle épousa le vicomte de Beauharnais.»

Alexandre de Beauharnais, il faut le dire, aimait moins sa femme qu’il n’en était aimé. Il l’avait épousée un mois à peine après la première entrevue, et par déférence surtout pour sa marraine, Mme de Renaudin, femme d’un grand cœur et de beaucoup d’esprit.

Mme de Renaudin était la tante, du côté paternel, de Joséphine qu’elle chérissait comme sa propre fille. Pendant les premières années de cette union, ses bons conseils ne cessèrent de s’adresser à ses deux enfants, ainsi qu’elle se plaisait à les appeler, pour les ramener tous deux à la confiance mutuelle qui devait leur rendre le bonheur domestique.

La naissance d’un fils eut du rapprocher de sa femme le vicomte de Beauharnais. Il ne tarda pas néanmoins à reprendre les habitudes mondaines qui l’éloignaient de son foyer, et Joséphine n’eut plus qu’à s’enfermer dans les joies intimes de la maternité.

«Embarrassée, hésitante entre sa nièce et son filleul qu’elle aimait presque également, Mme de Renaudin proposa un moyen qui lui parut, ainsi qu’à son frère et au marquis de Beauharnais, devoir ramener l’accord dans cet intérieur. Elle conseilla au vicomte d’entreprendre un voyage dont le résultat serait de rompre ses mauvaises habitudes et de lui faire apprécier mieux sa femme au retour. Alexandre, aussi docile aux bonnes impressions que faible devant les mauvaises, accepta ce parti; et ayant obtenu du colonel de son régiment un congé de quelques mois, il se décida pour l’Italie, où la vue des belles choses, l’étude des objets d’art dont il avait la connaissance et le goût, devaient produire sur lui une diversion heureuse, en même temps que ce voyage mûrirait son esprit et sa raison. Il s’embarqua donc à Antibes, le 25 novembre 1781, et après une traversée pénible, dans laquelle sa petite embarcation faillit périr, il arriva à Gênes.»

Après avoir parcouru l’Italie, le vicomte de Beauharnais revint à Paris. Il se montra d’abord affectueux et empressé pour sa femme; mais, quelques mois plus tard, il retourna à son régiment qui tenait garnison à Verdun, et là, il recommença à mener une vie dissipée.

En septembre 1782, fatigué de son oisiveté, le vicomte de Beauharnais s’embarqua pour la Martinique, où il se proposait de servir comme volontaire sous les ordres du marquis de Bouillé, gouverneur de cette île, dans une expédition tentée contre les colonies anglaises.

Mais la paix, signée le 20 janvier 1783, arrêta dès le début l’accomplissement de ce projet, et plaça de nouveau le vicomte de Beauharnais dans une inaction funeste.

Une liaison contractée par lui avec une créole dangereuse, ennemie de la famille Tascher de la Pagerie, l’entraîna dans les plus tristes écarts. Rentré quelque temps après à Paris, à la suite de cette femme, il ne craignit pas de saisir le parlement d’une demande en séparation de corps contre Joséphine, basée sur les griefs les plus invraisemblables.

En attendant l’arrêt de cette cour, Mme de Beauharnais alla demeurer à l’abbaye de Pentemont. Elle n’en sortit qu’un an après, et lorsque le Parlement lui eut donné complètement gain de cause.

Aux termes de cet arrêt, qui la justifiait d’une manière éclatante des imputations dirigées contre elle par son mari, Joséphine fut autorisée à ne plus habiter avec le vicomte de Beauharnais, qui était condamné à lui payer une pension suffisante pour elle et sa fille Hortense, née le 10 avril 1783.

Eugène resta confié aux mains de son père.

«Je fus placé fort jeune, dit le prince Eugène dans ses Mémoires, avec un gouverneur au collège d’Harcourt , et j’y restai jusqu’au moment où, par suite des événements de la révolution, les collèges furent dissous. Je crois me rappeler que c’est à l’époque du 14 juillet 1790. Quoique je fusse alors bien jeune et que trente-quatre années se soient écoulées depuis, j’ai encore présents à l’esprit, et tous les préparatifs de la fédération du Champ-de-Mars, et la pompe de cette fête, et l’exaltation qui était alors dans toutes les têtes. Je me rappelle aussi avoir assisté à plusieurs séances de l’Assemblée constituante, où mon père, qui avait embrassé les principes de la révolution, siégeait au côté gauche, tandis que le comte François de Beauharnais, son frère ainé, siégeait au côté droit. Il m’était arrivé quelquefois de me trouver près du poêle qui était au centre de la salle des séances, donnant une main à mon père et l’autre à mon oncle sans qu’ils s’adressassent la parole entre eux.»

Depuis l’arrêt rendu par le parlement, Joséphine avait repris son existence auprès de sa tante, Mme de Renaudin, et du marquis de Beauharnais, son beau-père, qui lui donnait les témoignages de la plus profonde affection.

Vers le mois d’août 1785, le marquis de Beauharnais avait quitté l’hôtel qu’il habitait rue Thévenot, n° 12 et était allé demeurer à Fontainebleau, où il avait loué une maison pour sa belle-fille et pour lui. Joséphine passa là trois années, au milieu des soins de la famille de Beauharnais.

Mais quels que fussent les égards dont elle était entourée, Joséphine se disait que tant que son mari, qu’elle aimait toujours tendrement, resterait éloigné d’elle, la place la plus digne qu’elle pût occuper, était au sein de sa propre famille, à la Martinique.

A la veille de la Révolution, au mois de juin 1788, elle s’embarqua au Havre, emmenant avec elle sa tille, âgée alors de cinq ans.

Après une traversée très-tourmentée au point de départ, Joséphine revit avec une sorte de joie ces beaux lieux où s’était écoulée son enfance.

Mais les événements se pressaient en France.

Envoyé aux états généraux par la noblesse du bailliage de Blois, pays de sa mère et siège de sa fortune, le vicomte de Beauharnais, alors major d’infanterie, s’était associé avec élan au mouvement des esprits, en abdiquant les droits qu’il tenait de sa naissance.

Élu d’abord secrétaire de l’Assemblée constituante, puis membre du comité militaire, il fut porté ensuite au fauteuil de la présidence de cette assemblée.

Ramené à la vie sérieuse par le cours des événements, Alexandre de Beauharnais se reprochait amèrement sa conduite à l’égard de sa femme, et réclamait d’elle pardon et oubli.

A cet appel, Joséphine crut devoir se dérober à la tendresse des siens pour accourir avec sa fille auprès de son mari et de son fils.

Elle arriva à Paris en octobre 1790, et alla habiter rue de l’Université ; n° 47, un hôtel où le vicomte Alexandre de Beauharnais recevait alors l’élite de la société parisienne.

Le 20 juin 1791, au moment où Louis XVI quittait Paris dans l’intention de se retirer à l’étranger, le vicomte de Beauharnais présidait l’Assemblée nationale.

«Le rôle que mon père se trouvait jouer dans ce moment, dit le prince Eugène, attira l’attention sur nous. En effet, il se trouvait, par l’absence du gouvernement royal, le premier personnage de la France, et je me rappelle qu’on me montrait dans les rues de Fontainebleau en disant: Voilà le Dauphin!

«Mon père, d’abord employé à l’armée du Nord, passa à l’armée du Rhin qu’il commanda après le départ de Custine. Il profita de cette circonstance pour me rappeler auprès de lui, et me mit au collège à Strasbourg. Je fis plusieurs courses au quartier général de Wissembourg. Tout y respirait l’amour de la gloire et de la patrie, et c’est là que se développèrent en moi, pour la première fois, les impressions de ces sentiments.

«Pendant le régime de la Terreur, mon père quitta l’armée et se retira dans ses terres . Mais la faction cruelle qui désolait la France ne l’y laissa pas longtemps. Je revins à Paris pour être témoin du plus grand malheur qui pouvait m’arriver. Mon père et ma mère furent successivement emprisonnés, et quatre jours avant la chute de Robespierre, c’est-à-dire le 6 thermidor an II mon père perdit la tête sur l’échafaud. Il était, dans toute l’acception du mot, ce que l’on nommait alors un patriote constitutionnel. Il avait embrassé avec chaleur les principes de la Révolution, parce qu’il connaissait les abus qui l’avaient amenée. Il périt, comme une partie de l’élite de la France, victime de son attachement à des principes dont tant d’honnêtes gens se promettaient pour leur pays un bonheur et une gloire sans taches. Ses derniers vœux furent pour le retour de l’ordre et de la justice dans sa patrie, et pour la réhabilitation de sa mémoire et de celle de tant d’autres illustres victimes de cette époque; l’histoire s’est chargée d’accomplir ce dernier vœu.

«Ma mère ne fut rendue à la liberté que quelque temps après, et il m’est permis de nommer ici l’homme aux bontés duquel nous dûmes ce bienfait: ce fut le député Tallien. J’en ai conservé une profonde reconnaissance, et j’ai été assez heureux pour lui en donner constamment des preuves dont, à l’époque de sa mort, d’autres ont voulu se faire un mérite.

«J’étais trop jeune alors pour apprécier dans toute leur étendue les malheurs de ma patrie, mais je sentais bien vivement la perte que je venais de faire. Par suite d’un arrêté du gouvernement qui obligeait les enfants des nobles à apprendre un métier, je fus mis en apprentissage chez un menuisier, et ma sœur Hortense chez une couturière. Je ne sortis de là que pour être placé près du général Hoche, auquel mon père m’avait recommandé quelque temps avant sa mort. Je fis pendant plusieurs mois le service d’officier d’ordonnance près de ce général, et je commençai alors, pendant qu’il commanda l’armée des côtes de Cherbourg, et, plus tard, celle de l’Ouest, à pratiquer la vie de soldat.

«Le maître était sévère, et l’école, pour avoir été dure, n’en a pas été moins bonne.

«Quelque temps avant l’affaire de Quiberon, le général Hoche m’envoya près de ma mère, qui avait témoigné le désir de me voir. Dans l’année qui suivit, il se passa un événement qui eut la plus grande influence sur mon avenir. Ma mère songea à se marier avec le général Bonaparte, qui commandait alors à Paris, et dont les destinées rempliront tant de pages glorieuses dans l’histoire. Il n’avait pas encore la réputation qu’il s’acquit peu de temps après, et qui lui valut le surnom de héros de l’Italie. Je fus moi-même l’occasion de sa première entrevue avec ma mère. A la suite du 13 vendémiaire , un ordre du jour détendit, sous peine de mort, aux habitants de Paris de conserver des armes. Je ne pus me faire à l’idée de me séparer du sabre que mon père avait porté et qu’il avait illustré par d’honorables et éclatants services. Je conçus l’espoir d’obtenir la permission de pouvoir garder ce sabre, et je fis des démarches en conséquence auprès du général Bonaparte. L’entrevue qu’il m’accorda, fut d’autant plus touchante qu’elle réveilla en moi le souvenir de la perte encore récente que j’avais faite. Ma sensibilité et quelques réponses heureuses que je fis au général, firent naître chez lui le désir de connaître l’intérieur de ma famille, et il vint lui-même, le lendemain, me porter l’autorisation que j’avais si vivement désirée. Ma mère l’en remercia avec grâce et sensibilité. Il demanda la permission de revenir nous voir, et parut se plaire de plus en plus dans la société de ma mère. Je dois dire que peu de mois après, Hortense et moi nous nous aperçûmes de l’intention où le général Bonaparte pourrait être d’unir son sort à celui de notre mère, et toute la splendeur qui, depuis, environna Napoléon, alors général Bonaparte, n’a pu me faire oublier toute la peine que je ressentis quand je vis ma mère décidée à former de nouveaux liens.»

Nous avons cru devoir reproduire dans son entier ce passage des Mémoires du prince Eugène, qui, sous une forme aussi précise que sommaire, rétablit la vérité de faits qui ont été, ou contestés, ou présentés d’une manière assez dissemblable pour laisser l’incertitude dans l’esprit de beaucoup de personnes.

Ce qui cependant paraît incontestable d’après tous les documents qui viennent à l’appui de la déclaration formelle du prince Eugène, c’est que le général Alexandre de Beauharnais fut arrêté à La Ferté-Imbault, dans les premiers jours de janvier 1794, et qu’il fut d’abord écroué au Luxembourg.

Joséphine, arrêtée le 20 avril suivant, fut renfermée dans l’ancien couvent des Carmes, qui, depuis deux ans, était converti en prison.

Le vicomte de Beauharnais obtint, peu de temps après, la faveur d’être enfermé dans la même prison que sa femme, quoique dans un quartier différent.

Confiés aux soins de leur gouvernante, Mme Lanoy, Eugène et Hortense étaient restés à Paris.

Une note que nous trouvons dans les mémoires publiés en 1833, par la reine Hortense, et une lettre de Joséphine, datée de la prison des Carmes, an II (1794), ne laissent aucun doute à cet égard.

A la suite de la déclaration du prince Eugène lui-même, en ce qui concerne l’obligation imposée à ces enfants d’apprendre un métier, le témoignage de M. le comte de La Valette, leur parent, est aussi des plus affirmatifs. Il dit dans ses Mémoires qu’Hortense fut placée chez la couturière de sa mère, et qu’Eugène fut mis en apprentissage chez un menuisier.

Nous croyons pouvoir d’ailleurs nous référer sur ce point à notre étude sur la reine Hortense. Après avoir pris connaissance des Notices historiques du baron Darnay, compagnon d’enfance, puis secrétaire, chef du cabinet du prince Eugène, conseiller d’État et directeur général des postes du royaume d’Italie; après avoir également recueilli les déclarations de parents ou amis de la famille de Beauharnais, nous avons été autorisé à écrire dans cette publication les lignes suivantes, que nous croyons devoir maintenir jusqu’à ce que des preuves contraires et authentiques nous soient opposées.

«Par suite d’un arrêté qui obligeait les enfants des nobles à apprendre un métier, Eugène fut mis en apprentissage chez un menuisier nommé Cochard, domicilié à Croissy, non loin du château de la Malmaison, et Hortense fut placée chez la couturière de sa mère. Dans cette humble condition, Mme Lanoy ne les perdait pas de vue; elle les conduisait, vêtus en ouvriers, à la prison des Carmes, où leur mère était enfermée.»

Enfin, Joséphine nous apprend qu’après l’arrestation du général de Beauharnais, un membre du comité de salut public se présenta à son domicile et y fit subir un long interrogatoire à Eugène et à Hortense. Mme de Beauharnais, craignant que ses deux enfants ne fussent arrêtés comme leur père, les plaça en apprentissage, autant pour les mettre à l’abri des dangers auxquels leur nom pouvait les exposer à cette époque, que pour se conformer à un arrêté qui obligeait les enfants des nobles à apprendre un métier.

L’autre fait, qui est relatif à la réclamation si touchante d’Eugène pour conserver le sabre de son père, est confirmé d’une manière irréfragable par l’Empereur lui-même dans le Mémorial de Sainte-Hélène. Le mouvement de piété filiale et de noblesse d’âme qui avait dicté la démarche du jeune Beauharnais, impressionna vivement le général Bonaparte, qui ne put s’empêcher de le lui exprimer dans les termes les plus flatteurs.

Le général de Beauharnais s’était retiré dans ses terres, à La Ferté-Imbault; il s’y trouvait depuis quelque temps, avons nous dit déjà, lorsqu’il y fut arrêté en exécution d’un ordre du comité de sûreté générale en date du 12 ventôse an II (2 mars 1794), pour s’être livré, disait cet ordre, à des manœuvres contre-révolutionnaires.

Après quatre mois et demi de détention, il périt sur l’échafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794). La veille de sa comparution devant le tribunal révolutionnaire, le général de Beauharnais écrivit à sa femme la lettre suivante, datée de la Conciergerie, le 4 thermidor an II.

«Toutes les apparences de l’espèce d’interrogatoire qu’on a fait subir aujourd’hui à un assez grand nombre de détenus, sont que je suis la victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates, soi-disant patriotes, de cette prison. La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu’au tribunal révolutionnaire, ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d’embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai point de mes regrets; ma tendre affection pour eux, l’attachement fraternel qui me lie à toi, ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ces rapports.

«Je regrette également de me séparer d’une patrie que j’aime, pour laquelle j’aurais voulu donner mille fois ma vie, et que non-seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne te point recommander ma mémoire; travaille à la réhabiliter en prouvant qu’une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l’égalité, doit, aux yeux du peuple, repousser d’odieux calomniateurs, pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s’environner d’une juste méfiance, et plus craindre d’oublier un coupable que de frapper un innocent.

«Je mourrai avec ce calme qui permet cependant de s’attendrir pour des plus chères affections, mais avec ce courage qui caractérise un homme libre, une conscience pure et une âme honnête, dont les vœux les plus ardents sont pour la prospérité de la république.

«Adieu, mon amie, console-toi pour mes enfants, console-les en les éclairant, et surtout en leur apprenant que c’est à force de vertus et de civisme qu’ils doivent effacer le souvenir de mon supplice, et rappeler mes services et mes titres à la reconnaissance nationale.

«Adieu, tu sais ceux que j’aime; sois leur consolateur, et prolonge par tes soins ma vie dans leurs cœurs.

«Adieu, je te presse ainsi que mes chers enfants pour la dernière fois de ma vie contre mon sein.»

Le général de Beauharnais était depuis près de deux mois en prison lorsque, le 2 floréal an II (21 avril 1794), Joséphine fut arrêtée à son tour, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, n° 43, où elle demeurait alors, par ordre du comité révolutionnaire de la section des Tuileries, et conduite à la prison des Carmes, où elle resta enfermée pendant cent huit jours, du 2 floréal au 19 thermidor an II.

L’ancien couvent des Carmes, que le gouvernement révolutionnaire avait transformé en maison de détention pour y jeter ses nombreuses et innocentes victimes, était situé rue de Vaugirard, n° 70.

La pièce ou Mme de Beauharnais fut enfermée avec Mme d’Aiguillon, est située au premier étage; c’est une cellule voûtée, d’une largeur de 2 mètres 30 centimètres, sur 10 mètres environ de longueur. Elle prend jour sur le jardin par une croisée garnie de barreaux en fer, et on la désigne aujourd’hui sous le nom de Chambre aux Épées. Nous dirons tout à l’heure l’origine de cette dénomination.

Du côté opposé à la croisée, il existe une armoire au fond de laquelle se trouve l’inscription suivante écrite sur le mur et garantie par un petit châssis vitré :

«Oh! liberté, quand cesseras-tu d’être un vain mot? Voilà aujourd’hui cinquante-sept jours que nous sommes enfermées. On nous dit que nous sortirons demain, mais ne serait-ce pas un vain espoir?

. «Citoyenne Tallien, Joséphine, veuve Beauharnais, d’Aiguillon.»

Il nous serait difficile d’expliquer comment la signature de Mmc Tallien se trouve au bas de cette inscription. Mme de Fontenai (Thérésa Cabarrus), fut arrêtée à Versailles dans la nuit du 11 au 12 prairial an II (nuit du 3J au 31 mai 1794), et conduite immédiatement à la Force, où elle resta enfermée pendant soixante jours. Elle ne fut mise en liberté que le 12 thermidor an II (30 juillet 1794), trois jours après la chute de Robespierre, et ce ne fut que peu de temps après qu’elle épousa Tallien.

Quant aux signatures de Mmes de Beauharnais et d’Aiguillon, leur authenticité ne saurait être contestée.

Nous n’avons pas aperçu de date à côté de ces trois signatures.

Au milieu de cette même pièce, et à droite en faisant face à la croisée, on lit encore, tracés sur le mur, ces deux vers:

«J’ai servi mon pays, voilà ma récompense,

«La liberté, souvent, coûte plus qu’on ne pense.

«C. DESTOURNELLES.

«9 thermidor an II.»

Tout à côté de ce distique, on voit l’empreinte de trois épées ou de trois poignards que les septembriseurs avaient sans doute jetés là après l’horrible massacre des cent vingt prêtres qui se trouvaient dans cette prison. L’empreinte des manches se distingue très-bien, mais il n’en est pas tout à fait de même de celle de trois lames, qui se confond avec la marque faite par le sang qui les couvrait et qui, en s’en détachant, ruissela sur le mur. De là, le nom de Chambre aux Épées donné à cette cellule.

Au fond du jardin, et dans la partie la plus rapprochée du mur de clôture donnant sur la rue d’Assas, on voit une chapelle qui disparaîtra lors du percement que nécessitera le prolongement de la rue de Rennes. On lui a donné le nom de Chapelle des Martyrs, en souvenir des malheureux ecclésiastiques qui y furent massacrés le 2 septembre 1792.

Le couvent est maintenant affecté à l’école normale des hautes études ecclésiastiques, qu’y fonda peu de temps avant sa mort Mgr Affre, archevêque de Paris, afin de former des professeurs pour enseigner les études littéraires et scientifiques dans les petits séminaires de France; mais l’église est desservie par la communauté des frères Prêcheurs, que dirigea pendant près de quinze ans le R. P. Lacordaire.

Nous allons reprendre notre récit en suivant pas à pas, jusqu’en 1805, les mémoires dictés par le prince Eugène, nous attachant à compléter les pages malheureusement trop brèves de ce travail, où la réserve et la modestie du Prince se font constamment jour, par des informations puisées aux sources les plus authentiques.

Un des premiers soins de Joséphine, depuis qu’elle se trouvait libre, avait été de se préoccuper de l’éducation de ses enfants. Eugène fut envoyé, vers la fin de septembre 1795, à Saint-Germain-en-Laye, chez un professeur de beaucoup de talent, M. Mestro, et Hortense fut confiée aux soins de Mme Campan, qui, ayant perdu, depuis la mort de la reine Marie-Antoinette, la position qu’elle occupait auprès de cette noble et malheureuse souveraine, dirigeait un pensionnat dans la même ville.

Cette digne institutrice fut chargée, six mois après, d’apprendre à Eugène et à Hortense que leur mère allait devenir madame Bonaparte. En effet, les publications du mariage eurent lieu à la mairie du deuxième arrondissement de Paris, et la célébration en fut fixée pour le 19 ventôse an IV (9 mars 1796).

Madame de Beauharnais avait alors son domicile rue Chantereine ( anciennement Ruellette-aux-Porcherons, et actuellement rue de la Victoire ). C’est au n° 60 de cette rue que se trouvait le petit hôtel, devenu historique, que Mme de Beauharnais habitait à cette époque, et que le général Bonaparte acheta à son retour de l’armée d’Italie, pour le prix de 180,000 francs.

Cet hôtel, que l’on désigna depuis sous le nom d’hôtel Bonaparte, était situé à l’extrémité d’une longue avenue, assez étroite, il est vrai, mais plantée d’arbres centenaires. Il fut bâti par Ledoux pour le marquis de Condorcet, et en 1791 il était habité par Julie Carreau, lorsqu’elle épousa Talma. En 1860, cet hôtel a complétement disparu, ainsi que le jardin et l’avenue, pour faire place à de belles constructions modernes. La porte enchère qui précédait l’avenue se trouvait a la place qu’occupe aujourd’hui la croisée du rez-de-chaussée la plus rapprochée du n° 58. Il ne reste donc plus rien, plus le moindre vestige de cette ancienne habitation du général Bonaparte.

L’administration municipale de Paris, voulant rendre hommage au jeune vainqueur d’Italie, décida, par un arrêté du 8 nivôse an VI ( 28 décembre 1797 ), que la rue Chantereine porterait désormais le nom de rue de la Victoire. En 1816, les Bourbons voulurent qu’elle reprît le nom de rue Chantereine; mais sa glorieuse dénomination lui fut rendue le 25 novembre 1833, comme un hommage à la mémoire du plus grand capitaine des temps modernes.

Avant son mariage, le général Bonaparte avait occupé à Paris plusieurs autres demeures. Ainsi, lorsqu’il quitta l’école de Brienne, il logea d’abord à l’École-Militaire, dans une toute petite chambre située à l’étage le plus élevé, et n’ayant qu’une fenêtre qui donnait sur l’une des cours intérieures de l’École . Il alla ensuite occuper dans la maison du quai Conti, n° 5, en face le Pont-Neuf, une mansarde dont la fenêtre était en saillie sur le toit. Une plaque de marbre noir, placée au-dessus de la porte de cette maison, indique le séjour qu’y fit le futur empereur. Cette plaque porte l’inscription suivante:

SOUVENIR HISTORIQUE.

Ex 1785

L’EMPEREUR NAPOLÉON BONAPARTE,

OFFICIER D’ARTILLERIE,

SORTANT DE L’ÉCOLE DE BRIENNE,

DEMEURAIT AU CINQUIÈME ÉTAGE DE CETTE MAISON.

AUTORISATION SPÉCIALE

DE S. M. NAPOLÉON III.

En date du 14 octobre 1853.

Plus lard, en 1792, lorsqu’il était capitaine d’artillerie, il logea rue du Mail, dans une maison meublée qui n’existe plus maintenant, et qui portait alors le nom d’hôtel de Metz, En 1794, Bonaparte, alors général d’artillerie, revint demeurer rue. du Mail, mais, celte fois, ce fut à l’hôtel des Droits de l’homme, où il prit, au quatrième étage, un appartement qu’il partagea avec son frère Louis, futur roi de Hollande, et Junot, futur duc d’Abrantès.

L’année suivante, il alla loger rue de la Michodière, dans une maison meublée qu’il quitta peu de temps après pour aller s’établir à l’hôtel Mirabeau, rue de la Convention . C’est là que, sur la désignation de Carnot, Barras envoya chercher le jeune général pour lui confier le commandement des troupes à la tête desquelles il devait, le 13 vendémiaire an IV ( 5 octobre 1795), défendre le Directoire contre l’insurrection des sections terroristes et royalistes de Paris.

Après sa victoire, Bonaparte fut nommé général de division et commandant en chef de l’armée de l’intérieur. Il établit alors son quartier général rue Neuve-des-Capucines, à l’hôtel dit de la Colonnade, qui fut depuis occupé par les archives des affaires étrangères, et qui a disparu pour faire place à la rue Saint-Arnaud.

Quinze jours avant son mariage, Bonaparte avait été nommé général en chef de l’armée d’Italie, et Joséphine n’eut plus qu’à partager sa fortune. Il quitta Paris le 22 mars 1796, et fit venir auprès de lui Eugène, qui devint l’un de ses aides de camp.

«Nous ne tardâmes pas, dit le prince Eugène, à apprendre à la fois, et le mariage de ma mère avec le général Bonaparte, et la nomination de ce général au commandement de l’armée d’Italie, et enfin le prochain départ de ma mère pour suivre son mari. Toutes ces nouvelles m’auraient peu satisfait si le général Bonaparte, en partant pour l’Italie, ne m’eût laissé entrevoir une consolation bien flatteuse. Il promettait de m’appeler auprès de lui dès que, par un travail assidu et fructueux, j’aurais réparé le temps que les circonstances m’avaient fait perdre. Je me mis au travail avec une nouvelle ardeur pour obtenir la récompense tant désirée, car, dès ma plus tendre jeunesse, j’ai eu une vocation décidée pour l’état militaire. Pendant quinze mois que je restai à Saint-Germain, les mathématiques, l’histoire, la géographie et la langue anglaise furent l’objet de mes occupations les plus vives; et j’appris enfin avec une joie inexprimable que j’allais recevoir incessamment le prix de mes efforts et de mon assiduité. Je reçus en effet, avec l’ordre de mon départ pour l’armée d’Italie, un brevet de sous-lieutenant au premier régiment de hussards sous la date du..... J’avais alors quinze ans.»

II

Table des matières

Cette date d’entrée dans la carrière militaire, qui échappait au prince Eugène au moment où il dictait ses mémoires, nous sommes en mesure de la donner ici, en reproduisant la teneur d’un état de services écrit par le Prince lui-même, à la date du 1er nivôse an XIII.

Voici cette pièce, que nous avons copiée aux archives de la guerre, dans le dossier du prince Eugène.

Services successifs de M. EUGÈNE-ROSE BEAUHARNAIS, colonel général des chasseurs à cheval, et général de brigade commandant ceux de la garde impériale, né à Paris, département de la Seine le 3 septembre 1781.


Certifié par moi, général de brigade, colonel général des chasseurs à cheval, commandant ceux de la garde impériale.

BEAUHARNAIS.

Paris, le Ier nivôse an XIII.

Voici maintenant la proposition faite par le général Bonaparte, pour garder auprès de lui le jeune Beauharnais en qualité d’aide de camp:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

LIBERTÉ.

ÉGALITÉ.

ARMÉE DE TERRE.

Proposition d’Aide de camp.

Le général Bonaparte, commandant en chef l’armée d’Italie, propose pour remplir sous ses ordres les fonctions d’aide de camp.

Le citoyen EUGÈNE BEAUHARNAIS,

sous-lieutenant au 1er régiment d’hussards, aide de camp depuis le 12 messidor an V.

Le Ministre est prié d’approuver cette demande et de vouloir bien signer la commission ci-jointe.

BONAPARTE.

Cette proposition a été approuvée par le ministre de la guerre, le 22 brumaire an vi (12 novembre 1797 ).

Quant à la nomination d’Eugène de Beauharnais au grade de sous-lieutenant, elle a été confirmée par Barras, président du Directoire exécutif, le 17 frimaire an VI ( 7 décembre 1797 ), en en faisant remonter l’ancienneté au 10 messidor an v (28 juin 1797), date de la nomination provisoire faite par le général en chef.

«Eugène arriva à Milan après Léoben . Il fit immédiatement le service d’aide de camp du général en chef, qui avait pour lui une grande tendresse, justifiée par ses bonnes qualités. Eugène avait un cœur excellent, un beau courage, une morale pure, beaucoup de loyauté, de franchise, d’obligeance et d’amabilité.»

«Ce n’était plus un enfant, mais ce n’était pas encore un homme . Son instituteur l’avait déclaré n’être bon à rien parce qu’il ne faisait ni un thème sans solécisme, ni une version sans contre-sens..... L’enfant reparaissait lorsque, dans la galerie du palais Serbelloni, au milieu des dames qui visitaient sa mère, il plaisantait et riait comme un page; mais, déjà, sa bravoure précoce et sa sérieuse loyauté attestaient l’homme en lui.»

Le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre 1797, suivit de quelques mois l’arrivée d’Eugène Beauharnais à l’armée d’Italie. Pendant le temps que durèrent les négociations préliminaires de ce célèbre traité, Eugène fut chargé de diverses reconnaissances et levées de terrain, tant sur l’Isonzo que dans les montagnes qui séparent la Drave du Tagliamento. Il fut ensuite chargé d’une mission près du gouvernement des îles Ioniennes que le nouveau traité reconnaissait comme république des Sept-Ilés.

Après vingt-quatre jours d’une traversée difficile, Eugène aborda à Corfou, où un sabre d’honneur lui fut offert.

«Durant mon séjour dans cette île, je m’étais répandu dans la société, dit-il, cherchant le plaisir, comme cela était naturel à mon âge. J’étais logé dans la maison du gouverneur, dont l’entrée donnait sur une espèce de cul-de-sac. Un soir que j’étais dans la société, trois individus inconnus, mais qui, à leur mine, pouvaient être pris pour des forçats, s’introduisirent dans mon appartement à l’aide de fausses clefs. Mon domestique, qui couchait dans la première pièce, effrayé de cette apparition, se tint immobile dans son lit. Les trois hommes, armés de poignards, traversèrent cette chambre, sans s’inquiéter du domestique, pour entrer dans la seconde que j’habitais. Voyant que mon lit était vide, ils se retirèrent sans mot dire et sans toucher à rien.

«Lorsque je rentrai, dans la nuit, mon domestique, encore plein d’effroi, me fit le récit de cette aventure que je m’empressai de communiquer le lendemain au gouverneur. J’appris de lui que l’action de ces trois hommes était probablement une vengeance méditée contre un officier français qui habitait cet appartement avant moi, et qui, depuis deux jours seulement, avait dû quitter l’île par ordre du gouverneur. Cette circonstance singulière m’aurait rendu victime d’une erreur, si je m’étais trouvé dans mon appartement lorsque les assassins s’y introduisirent.»

Le même brick de guerre qui avait transporté Eugène à Corfou fut chargé de le débarquer sur la côte du royaume de Naples. Ses ordres lui prescrivaient de rejoindre le général Bonaparte en passant par Naples, Rome et Florence.

Après avoir séjourné quelques jours à Naples, Eugène partit pour Rome. Il y trouva Joseph Bonaparte, alors ambassadeur de la République française près cette cour. Joseph avait avec lui sa femme et sa belle-sœur, Mlle Désirée Clary, qui devait épouser quelques jours plus tard le général Duphot.

Sur les instances qui lui furent faites, Eugène retarda son départ, afin d’assister à ce mariage.

Il survint à ce moment, à Rome, un événement qui produisit la plus vive sensation.

«Le gouvernement le plus près de sa ruine, dit M. Thiers , était le gouvernement papal. Ce n’était pas faute de se défendre; il faisait aussi des arrestations; mais un vieux pape, dont l’orgueil était abattu, de vieux cardinaux inhabiles, pouvaient difficilement soutenir un État chancelant de toutes parts. Déjà, par les suggestions des Cisalpins, la marche d’Ancône s’était révoltée et s’était constituée en république anconitaine. De là, les démocrates soufflaient la révolte dans tout l’État romain. Ils n’y comptaient pas un grand nombre de partisans, mais ils étaient assez secondés par le mécontentement public.....

«Les artistes français qui étaient à Rome, excitaient beaucoup les démocrates; mais Joseph Bonaparte tâchait de les contenir en leur disant qu’ils n’avaient pas assez de force pour tenter un mouvement décisif, qu’ils se perdraient et compromettraient inutilement la France; que, du reste, elle ne les soutiendrait pas et les laisserait exposés aux suites de leur imprudence. Le 26 décembre 1797, ils vinrent l’avertir qu’il y aurait un. mouvement. Il les congédia en les engageant à rester tranquilles, mais ils n’en crurent pas le ministre français. Le système de tous les entrepreneurs de révolutions était qu’il fallait oser engager la France malgré elle. En effet, ils se réunirent le 28 décembre pour tenter un mouvement.»

Ici, n’en déplaise à l’illustre historien que nous venons de citer, laissons parler le prince Eugène, témoin oculaire de cette échauffourée. Ce ne sera pas la seule fois, du reste, que nous trouverons l’occasion de rencontrer dans le récit ou dans la correspondance du Prince-soldat, quelque chose qui manque parfois aux grandes et belles pages écrites par M. Thiers, c’est-à-dire la simplicité qui exclut toute forme oratoire, toute réticence, et n’aime que le naturel.

«Les républicains, lisons-nous dans les Mémoires du prince Eugène, s’assemblèrent en tumulte et se portèrent en masse sous les fenêtres du palais de l’ambassade de France. Leur dessein était de proclamer la république, persuadés qu’ils étaient que le gouvernement pontifical n’était point instruit de leurs menées, et serait renversé par surprise. Mais ce gouvernement les suivait et les surveillait de près. Il envoya tout de suite vers le lieu du rassemblement un détachement d’infanterie et un piquet de cavalerie avec ordre de le dissiper et de faire main basse dessus en cas de résistance. La cavalerie, arrivée la première, fut reçue aux cris de: Vive la République! auxquels elle répondit en chargeant sur l’attroupement et sabrant tout ce qui se trouvait à sa portée. Environ quarante personnes furent blessées. La foule alors se précipita dans les cours du palais de l’ambassadeur de France pour y trouver un refuge. Les officiers français présents à Rome se trouvaient en ce moment réunis chez l’ambassadeur, et nous allions nous mettre à table pour dîner, lorsque cette scène tumultueuse eut lieu. Le général Duphot, qui était d’un caractère bouillant, crut y voir une insulte pour son gouvernement. Il mit le sabre à la main, nous ordonnant d’en faire autant et de le suivre. Chacun de nous, et l’ambassadeur lui-même, était persuadé qu’il ne s’agissait de notre part que de faire des efforts pour apaiser le tumulte et concilier les esprits; mais l’infanterie papale, qui avait pris poste à la porte de Transtevère, n’en jugea pas de même, et, voyant arriver vers elle cinq officiers français, le sabre à la main (suivis, il est vrai, par l’attroupement qui avait reflué dans le palais), elle nous accueillit par une fusillade assez vive qui atteignit mortellement le général Duphot et blessa une vingtaine de personnes parmi celles qui étaient derrière nous.

«Voyant qu’il n’y avait pas moyen de se faire entendre, l’ambassadeur se retira avec nous dans son palais, en profitant, pour opérer sa retraite, d’une petite ruelle qui communiquait avec les jardins. Rentrés dans l’hôtel de l’ambassade, nous fimes barricader les portes et préparer nos armes, craignant d’avoir à soutenir une espèce de siège. Cependant, les portes du palais furent respectées; seulement, quelques coups de fusil furent tirés contre les fenêtres. Pendant la nuit, l’ambassadeur fit demander ses passe-ports au gouvernement romain, et, les ayant obtenus, non sans peine, nous partimes de Rome avant le jour. Une particularité assez remarquable dans la scène de la veille, c’est qu’en voulant contenir les républicains exaltés qui s’étaient réfugiés dans les cours du palais de France, je frappai plusieurs fois du plat de mon sabre sur un des plus furibonds, nommé Céracchi, qui, plus tard, périt sur l’échafaud pour avoir attenté à la vie du Premier Consul.»

La violation du droit des gens commise contre la légation française par le gouvernement papal, avait excité la plus grande indignation en France. Le Directoire ordonna au général Berthier, qui commandait en Italie, de marcher sur Rome. Le 10 février 1798, nos troupes entrèrent dans la ville éternelle, et le pape, traité avec les égards dus à son àge, fut conduit en Toscane, où il reçut asile dans un couvent.

III

Table des matières

Eugène avait accompagné Joseph jusqu’à Paris, où il séjourna quelque temps. Dans les premiers jours d’avril, il reçut l’ordre de partir pour Toulon. Bonaparte y arriva le 9 mai 1798. Huit jours après, Eugène s’embarquait à la suite de son général, à bord du vaisseau l’Orient, de 120 canons, et le 19 mai tous les bâtiments mirent à la voile.

La France et l’Europe retentissaient alors des préparatifs qui se faisaient dans la Méditerranée. On formait à ce sujet des conjectures de toute espèce, et partout on se demandait: où va Bonaparte? où vont ces braves, ces savants, cette armée?

Où allait Bonaparte! «Il allait sur cette terre d’Égypte qui a tenté tous les grands génies qui ont regardé la carte du monde. L’oisiveté de Paris lui était devenue insupportable; il ne voyait rien à tenter en politique; il craignait de s’user, il voulait se grandir encore. Il avait dit: «Les grands noms ne se font qu’en Orient!....»

«L’Égypte était, selon Bonaparte, le véritable point intermédiaire entre l’Europe et l’Inde. C’est là qu’il fallait s’établir pour ruiner l’Angleterre. De là, on devait dominer à jamais la Méditerranée, en faire, suivant l’une de ses expressions, un lac français.»

L’escadre, commandée par l’amiral Brueys, se composait de treize vaisseaux de ligne, de deux vaisseaux vénitiens, de huit frégates françaises et de six vénitiennes, de soixante-douze corvettes, cutters, avisos, chaloupes canonnières et petits navires de toute espèce. Les transports réunis à Toulon, Gênes, Ajaccio et Civitta-Vecchia s’élevaient à quatre cents; la flotte portait environ quarante mille hommes de toutes armes et dix mille marins.

Vingt-deux jours après sa sortie de Toulon, la flotte française arriva devant Malte. Bonaparte fit demander au grand-maître de l’ordre la faculté de faire de l’eau. On lui répondit par un refus absolu.

Le lendemain, 10 juin 1798, les troupes françaises débarquèrent dans l’île, et l’artillerie commença à canonner les forts. Les chevaliers de Malte répondirent à peine à son feu. Ils voulurent tenter une sortie, et il y en eut un très-grand nombre de pris.

«Le 11 juin au matin, je fus envoyé, dit le prince Eugène, près du général Desaix, et le soir près du chef de brigade Marmont. Je me trouvais avec ce dernier au moment d’une sortie assez nombreuse que fit la garnison; elle fut repoussée avec perte. Cinq drapeaux furent enlevés à l’ennemi, et j’eus le bonheur d’en prendre un. Après l’affaire, je fus chargé par le chef de brigade Marmont de porter les cinq drapeaux au général Bonaparte, qui était à bord de l’Orient. Le lendemain, on entama des négociations avec la place, et nous y entrâmes le 13.»

Nous regrettons que M. Thiers, qui, dans son Histoire de la Révolution française, donne les détails les plus précis, les plus circonstanciés de cette affaire, la première de la campagne d’Égypte, n’ait même pas prononcé le nom du jeune Beauharnais. Cependant, un drapeau pris à l’ennemi par un aide de camp de dix-sept ans, au début d’une expédition aussi glorieuse, valait bien, ce nous semble, une courte mention.

Bonaparte visita les fortifications de la place qu’il venait de prendre avec tant de bonheur et d’audace. Le général Gafarelli-Dufalga, qui l’accompagnait, lui dit avec autant d’esprit que de gaieté : «Nous sommes bien heureux qu’il y ait eu quelqu’un dans la forteresse pour nous en ouvrir les portes.»

Le général Bonaparte quitta Malte le 19 juin 1798, après une relâche de dix jours, et l’escadre française arriva le 1er juillet suivant en vue d’Alexandrie.

La place paraissait disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance, sur la plage voisine, à une anse dite du Marabout. Le vent soufflait violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de la côte.

«C’était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe; les soldats demandaient à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre les embarcations à la mer; mais l’agitation des flots les exposait à chaque instant à se briser les uns contre les autres. Enfin, après de grands dangers, on toucha le rivage. A l’instant, une voile parut à l’horizon; on crut que c’était une voile anglaise: «Fortune, s’écria Bonaparte, tu m’abandonnes! Quoi! pas seulement cinq jours!»

La fortune ne l’abandonnait pas, car c’était une frégate française qui les rejoignait. On eut beaucoup de peine à débarquer quatre ou cinq mille hommes dans la soirée et dans la nuit.

Ces quelques milliers de soldats, conduits par Bonaparte, donnèrent résolûment l’assaut aux vieilles murailles d’Alexandrie, derrière lesquelles les Turcs faisaient un feu meurtrier. Nos soldats ne tardèrent pas à entrer dans la place, où le combat se prolongea de rue en rue.

Eugène précédait de quelques pas son général, quand, du premier étage d’une maison voisine, un feu de mousqueterie des plus violents vint les assaillir. Suivi de quelques chasseurs, le jeune sous-lieutenant s’élança dans l’escalier, le sabre au poing. A sa grande surprise, il ne trouva dans cette maison qu’un vieux Turc entouré de dix à douze fusils que sa femme et ses enfants chargeaient avec beaucoup de célérité. On s’empara de toute cette famille, mais d’après les ordres d’Eugène, il ne lui fut fait aucun mal.

A Ramanieh, l’armée rencontra pour la première fois les mamelucks commandés par Mourad-Bey. De là jusqu’aux Pyramides, il n’y eut qu’une seule affaire un peu considérable, celle de Chébreïs. Le 20 juillet, on était en vue du village d’Embareh, où Mourad-Bey s’était retranché, quoi qu’il n’eût d’autre troupe que de la cavalerie. Le lendemain, eut lieu la bataille des Pyramides.

Cette journée fut assez périlleuse pour les aides de camp, car les divisions françaises formaient chacune un carré, et comme ces masses étaient échelonnées entre elles à une portée de canon l’une de l’autre, la cavalerie ennemie occupait presque toujours les intervalles; aussi était-il très-difficile de porter les ordres: on risquait tout à la fois de tomber sous le sabre du mameluk ou d’être atteint par les balles françaises.

Eugène se distingua dans cette glorieuse journée. Il était, du reste, toujours le premier à se présenter devant le général Bonaparte, quand il s’agissait de quel que mission dangereuse. «J’avais alors, dit-il, ce désir si naturel à tous les jeunes Français de se signaler. Je recherchais avec ardeur toutes les occasions périlleuses qui se présentaient, et dès que le général demandait un aide de camp pour aller dans le désert reconnaître des partis d’Arabes ou de mameluks, j’étais toujours le premier à m’offrir. Le général Bonaparte, en ayant fait la remarque, saisit une de ces occasions pour me faire une leçon; au moment où je m’avançais avec empressement, comme de coutume, il me renvoya en me disant sérieusement: «Jeune homme, apprenez que dans notre métier il ne faut jamais courir au devant du danger; il faut se borner à faire son devoir, le bien faire, et arrive ce qu’il plaît à Dieu.»

«Le 21 octobre 1798, une violente insurrection éclata au Caire. Tous les détails en sont bien connus. Nous courûmes tous de grands dangers. Ce jour-là, j’étais de service auprès du général en chef avec le Polonais Sulkowski, et c’est par un grand hasard que je ne fus point chargé de la mission dans laquelle il périt, car, cette fois, c’était bien à mon tour de marcher, et le général, après avoir hésité quelque temps, prononça enfin le mot fatal pour désigner Sulkowski.

«Au mois de novembre, le général Bonaparte ayant résolu d’occuper le port de Suez, sur la mer Rouge, il envoya, sous le commandement du général Bon, une assez forte colonne dont l’avant-garde me fut confiée. Cette expédition n’était point sans danger. C’était la première fois qu’un corps aussi faible se trouvait lancé dans le désert et dans une direction où l’on ne rencontrait pas d’eau, même saumâtre. Jusqu’alors, nous n’avions pas fait de marches aussi pénibles, et nos troupes eurent beaucoup à souffrir de la soif. A la vérité, en partant du Caire, on avait mis sur des chameaux une provision d’eau à raison de deux pots par homme, mais l’excessive chaleur et la transpiration plus abondante rendaient cette ration équivalente à deux verres sous un climat tempéré. C’est avec cette faible provision qu’il nous fallut faire cinq jours de marche dans le désert; mais, dès le quatrième jour, nos soldats souffraient si cruellement de la soif, que ceux de mon avant-garde se levèrent pendant la nuit et coururent aux outres qu’ils crevèrent à coups de baïonnettes.

«La sentinelle qui en avait la garde cria aux armes, après avoir fait de vains efforts pour les contenir. Je m’élançai aussitôt, le sabre à la main, vers le lieu de cette scène de désordre; mais il n’était plus temps, et notre dernière goutte d’eau était déjà perdue. Cet accident, à mon début dans le commandement militaire, me fut très-désagréable et me causa un violent dépit. J’étais alors fort jeune, et je me représente le contraste que devait offrir, dans cette circonstance, ma figure imberbe et délicate avec les vieilles moustaches des grenadiers de l’ancienne armée d’Italie, sur lesquels je frappais à coups redoublés de plat de sabre.

«Le lendemain, nos souffrances furent excessives, mais enfin, nous arrivâmes à Suez, et bientôt tout fut oublié.»

Quelques jours après, Eugène faillit périr aux côtés de Bonaparte, qui avait voulu traverser la mer Rouge à un gué qui conduit aux sources de Moïse et au Mont-Sinaï.

Au retour de Suez, Eugène reçut le brevet de lieutenant, accompagné d’une lettre du chef d’état-major Berthier, dans laquelle il lui témoignait la satisfaction que le général en chef avait éprouvée de ses services depuis l’ouverture de la campagne. Ce fut pour lui un grand sujet de joie. Il venait d’accomplir dix-sept ans.

Le lendemain de l’entrée des Français à Gaza, le général Bonaparte donna l’ordre à Eugène de partir à minuit pour porter des ordres de mouvement au général Kléber, qui était à quelques lieues en avant, dans la direction de Ramleh. En pareil cas, le chef du poste, que son service tenait sur pied toute la nuit, avait ordre de réveiller l’aide de camp qui devait partir. Il n’y manqua pas; mais à peine s’était-il éloigné, qu’Eugène se rendormit.

«Ceux qui ont servi de bonne heure, dit-il en rappelant ce fait, savent quelle est la puissance du sommeil à l’âge que j’avais alors; elle est irrésistible et capable de faire oublier également le péril et le devoir. Duroc, plus âgé et plus expérimenté que moi, s’étant aperçu que je n’étais point parti, me secoua fortement et m’engagea à me lever. Je résistais en lui disant que je n’en pouvais plus, et qu’il m’était impossible de bouger. Mais il ne fit que redoubler ses instances, ajoutant à la fin, avec une sorte de colère, que ce n’était point ainsi qu’on servait, et que j’allais me déshonorer. Ce mot me fit rougir et me tira de mon engourdissement. Je fis un effort sur moi-même et me levai. Je partis sans escorte, car on n’osait en prendre à moins d’un ordre exprès du général en chef, et après avoir erré pendant près de cinq heures, j’arrivai justement près du général Kléber au moment qui avait été fixé pour mettre sa division en mouvement.»

On aime à voir le prince Eugène parler avec tant de modestie de tout ce qui lui est personnel. Ce sommeil, dont il s’accuse avec une franchise toute militaire, nous rappelle un fait analogue mentionné par le baron Darnay, son ancien secrétaire.

«Les généraux Bessières et Duroc m’ont raconté, écrit-il dans ses Notices historiques, que pendant la campagne d’Égypte, Eugène, revenant un jour, tout haletant, d’une longue course, remit en leur présence les dépêches dont il était porteur au général Bonaparte, qui s’empressa de les parcourir. Pendant la lecture de ces dépêches, le jeune aide de camp, debout, chapeau bas, appuyé sur son sabre, s’endormit.

«Il était dans cette attitude lorsque Bonaparte, cessant de lire et jetant les yeux sur Eugène, s’écria: «Bon jeune homme! il tombe de fatigue.» Puis il ajouta: «Eugène sera un homme, il me fera honneur!»

Heureuse prédiction, qui s’est si bien justifiée depuis.

Envoyé de Ramleh en reconnaissance dans la vallée qui mène à Jérusalem, Eugène fut le seul officier de l’armée d’Égypte qui entrevit la ville Sainte, car quel que fut son désir d’y pénétrer, il ne put donner suite à ce projet en présence d’une troupe nombreuse d’Arabes qui en gardaient les approches.

A Jaffa, il prit part aux combats qui se livrèrent dans les rues étroites de cette place. Après une nuit de massacre et de pillage, il fut chargé de la difficile mission de rétablir l’ordre parmi les soldats qui s’étaient laissé aller à tous les excès de la victoire.

«C’était la première fois, dit-il, que je voyais une ville prise d’assaut, et ce spectacle me frappa d’horreur. »

Trois jours après la prise de Jaffa, l’armée continua sa marche sur Saint-Jean-d’Acre, et arriva le 17 mars devant cette ville, située au pied du Mont-Carmel. Nos soldats avaient pour toute artillerie de siége et de campagne une caronade de trente-deux, quatre pièces de douze, huit obusiers, et une trentaine de pièces de quatre. On manquait de boulets, mais on imagina un moyen de s’en procurer. On faisait paraître sur la plage quelques cavaliers; à cette vue, le commodore Sydney-Smith, qui commandait les forces anglaises dans ces parages, et coopérait à la défense de Saint-Jean-d’Acre, faisait feu des pièces de tous ses vaisseaux. Bravant la mitraille, nos soldats, auxquels on donnait cinq sous par boulet, allaient les ramasser au milieu de la canonnade et des rires universels.

C’est ce même Sydney-Smith qu’Eugène fut sur le point de faire prisonnier dans une reconnaissance qu’il opéra, le 16 mars, sur Caïffa, la veille de. l’arrivée de l’armée française devant Saint-Jean-d’Acre.

Voici dans quels termes il raconte cette aventure.

«J’avais été envoyé par le général Bonaparte, avec quatre chasseurs, en reconnaissance sur Caïffa pour m’assurer si cette ville était occupée et défendue par l’ennemi. Arrivé à une certaine distance de la place, nous aperçûmes une grande quantité de monde sur les murailles, sans pouvoir distinguer si c’étaient des gens armés. Je continuai de m’avancer avec mes quatre hommes, voulant au moins recevoir quelques coups de fusil pour pouvoir dire avec certitude que la ville était occupée et défendue; mais, à mon approche, toute cette foule disparut, et je fis signe alors à ceux qui restaient de descendre pour ouvrir la porte. A peine fut-elle ouverte, que, par une sorte d’inspiration, je m’élançai dans la ville au grand galop, et courus droit au port avec mes quatre chasseurs. Une chaloupe anglaise, portant un officier de marque, venait, à l’instant même, de quitter le rivage et poussait au large à force de rames. Nous lui tirâmes nos cinq coups de carabine et plusieurs coups de pistolet, mais en pure perte, et les coups qu’ils nous ripostèrent furent également sans résultat. J’appris plus tard que l’officier supérieur était le commodore Sydney-Smith.....

«Je n’entreprendrai point, ajoute le prince Eugène, de donner une relation du siège de Saint-Jean-d’Acre, devenu si fameux par la résistance de sa garnison; je dirai seulement que pendant soixante-quatre jours que l’armée resta devant la place, tous les officiers y firent constamment le service le plus actif et le plus périlleux. Je fus blessé d’un éclat de bombe à la tête, au premier assaut qui fut très-meurtrier, et peu s’en fallut que je n’y restasse, car la même bombe qui m’avait renversé, fit tomber un pan de mur sous les décombres duquel je restai quelque temps enseveli. Duroc fut blessé le même jour d’un éclat d’obus, mais beaucoup plus grièvement que moi, car il ne put reprendre son service de toute la durée du siège. Au bout de dix-neuf jours, je fus entièrement guéri, en sorte que je pus prendre part au second assaut qui fut aussi infructueux et aussi meurtrier que le premier. Enfin, à l’exception d’une alerte de nuit, je me trouvai à toutes les actions qui eurent lieu pendant le cours du siége. Notre service comportait, en outre, des visites d’hôpitaux, de magasins, de tranchées, etc. En somme, le siège de Saint-Jean-d’Acre m’a laissé le souvenir d’un des services les plus actifs que j’aie faits comme simple officier pendant le cours de ma carrière militaire.»

Le général Bonaparte chérissait de plus en plus ce jeune aide de camp si loyal, si dévoué, qu’il regardait comme son propre fils. Aussi, cherchait-il à ne pas exposer constamment une existence qui était devenue si précieuse pour lui.

«Pendant la campagne d’Égypte, au siège de Saint-Jean-d’Acre , le général Bonaparte envoya un officier d’ordonnance porter un ordre important au poste le plus périlleux. L’officier fut tué. Bonaparte en envoya un second qui fut également tué. Un troisième partit, qui eût le même sort. Il fallait cependant que l’ordre parvînt. Il ne restait auprès du général en chef que deux aides de camp, Eugène Beauharnais et La Valette. D’un signe, Bonaparte fait avancer La Valette, et, tout bas, sans être entendu d’Eugène, il lui dit: «La Valette, vous allez porter cet ordre; je ne veux pas y envoyer cet enfant et le faire tuer si jeune; sa mère me l’a confié. Vous savez ce que c’est que la vie, allez.» Par un miracle inespéré, La Valette ne fut pas tué. C’est le même qui, condamné à mort en 1815, échappa par un nouveau miracle. Il vécut jusqu’en 1830.»

Il y avait deux mois que nos soldats étaient devant Saint-Jean-d’Acre, et malgré des prodiges de bravoure, on allait être contraint d’abandonner ce siège, qui pouvait compromettre le sort de l’expédition.

La peste était dans la ville, et l’armée en avait pris le germe à Jaffa.

«La saison des débarquements approchait et on annonçait l’arrivée d’une armée turque vers les bouches du Nil. En s’abstenant davantage, Bonaparte pouvait s’affaiblir au point de ne pouvoir repousser de nouveaux ennemis. Le fond de ses projets était réalisé puisqu’il avait détruit les rassemblements formés en Syrie, et que, de ce côté , il avait réduit l’ennemi à l’impuissance d’agir. Quant à la partie brillante de ces mêmes projets, quant à ces vagues et merveilleuses espérances de conquête en Orient, il fallait y renoncer. Il se décida enfin à lever le siège. Mais son regret fut tel que, malgré sa destinée inouïe, on lui a entendu répéter souvent en parlant de Sydney-Smith: «Cet homme m’a fait manquer ma fortune.»

Après être resté soixante-quatre jours devant Saint-Jean-d’Acre, Bonaparte ordonna la levée du siège. Instruit que le capitan-pacha réunissait à Constantinople des forces considérables pour les lui opposer, il jugea prudent de quitter la Syrie. Il avait perdu la moitié de son armée, et les soldats qui restaient étaient, pour la plus grande partie, malades ou blessés. La retraite de l’armée s’opéra dans la nuit du 21 mai. Eugène fut chargé de rester avec les dernières troupes et d’enclouer les deux dernières pièces de canon sous le feu meurtrier de l’ennemi.

On traversa assez rapidement le désert; mais les fatigues de toutes sortes étaient telles, que le prince Eugène a écrit à ce sujet: «J’ai peine à concevoir comment notre armée ne succomba pas aux privations qu’elle éprouva durant cette marche, car le soldat n’eut d’autre distribution pour ces quatre jours qu’un peu de riz, de pain-biscuit, et une bouteille d’eau. Il est bien vrai qu’on trouva deux citernes dans le désert, mais elles étaient pour ainsi dire empoisonnées. Je n’oublierai jamais le puits Katich, près duquel avaient séjourné des convois de malades et de blessés. Ces malheureux s’étaient arrêtés près des bords du puits où ils avaient trouvé la mort. D’autres, emportés par le besoin d’étancher leur soif ardente, s’étaient précipités dans le puits même, où leurs corps avaient été décomposés, en sorte qu’on n’arrivait à la citerne qu’en passant sur des cadavres en putréfaction pour en tirer une eau infecte et remplie de vers. Il nous fallut pourtant avaler ce breuvage empesté ! Je crois que dans cette circonstance, j’ai dû mon salut à une précaution que prirent aussi plusieurs de mes camarades: c’était d’avoir constamment sur moi une de ces petites bouteilles recouvertes d’osier, remplie de vinaigre, dont je me servais de temps en temps pour humecter mes lèvres et mes narines.»

Nos braves soldats n’eurent que peu de temps pour se remettre des fatigues de l’expédition de Syrie.

Les Turcs venaient de débarquer à Aboukir avec des forces considérables, dans la même rade où notre escadre avait été détruite par Nelson, le 1er août 1798. Ils étaient escortés par la division navale de Sydney-Smith.

Quand Bonaparte apprit ce débarquement, il quitta le Caire sur-le-champ, et livra, le 25 juillet 1779, la bataille d’Aboukir, qui anéantit l’armée turque tout entière. C’est après cette mémorable bataille que Kléber, arrivant vers la fin du jour, saisit Bonaparte au milieu du corps, et s’écria: «Général, vous êtes grand comme le monde!»

Depuis longtemps, Bonaparte était sans nouvelles de France. Il profita de son séjour à Alexandrie pour tâcher, sous prétexte d’échange des prisonniers, d’obtenir de la croisière anglaise la communication de journaux français.

Sydney-Smith accueillit fort bien ces ouvertures, et s’empressa de lui faire parvenir un volumineux paquet de journaux.

«J’étais auprès de mon général, dit le prince Eugène, lorsqu’il fit la lecture de ces journaux, qui lui firent connaître tous nos désastres, la perte de l’Italie, et la ruine prochaine de la France. A mesure qu’il avançait dans cette lecture, le général Bonaparte s’interrompait par des exclamations entrecoupées: «Les misérables! s’écriait-il, est-ce possible?.... Pauvre France!..... Qu’en ont-ils fait?..... et d’autres mots plus énergiques. Son agitation allait toujours croissant, et, dans son impatience, il lançait les journaux sur la table, en sorte que quelques-uns arrivèrent jusqu’auprès de moi. Je me hasardai à les parcourir. Mon général ne le trouva pas mauvais. Il me fit asseoir, et nous passâmes ainsi la nuit à lire tous ces journaux au nombre de plus de cent. Quand nous eûmes fini, il me fit faire un paquet de tous ces papiers, me recommanda le plus grand secret, et les renvoya à la croisière anglaise. Je suis resté convaincu que cette nuit décida de son retour en France, quoiqu’il ne m’ait jamais mis dans la confidence de ce projet.»

Bonaparte, qui s’était rendu au Caire, s’occupa dans le plus grand secret des préparatifs de son départ. Il rédigea une longue instruction pour Kléber, auquel il voulut laisser le commandement de l’armée, et repartit aussitôt après pour Alexandrie.

«Le 22 août 1799, emmenant avec lui Berthier, Lannes, Murat, Andréossy, Marmont, Berthollet et Monge, il se rendit, escorté de quelques-uns de ses guides, sur une plage écartée. Quelques canots étaient préparés. Ils s’embarquèrent et montèrent sur les deux frégates le Muiron et le Carrère; elles étaient suivies des chebecks la Revanche et la Fortune. A l’instant même on mit à la voile pour n’être plus au jour en vue des croiseurs anglais. Malheureusement, un calme survint, on trembla d’être surpris, on voulait rentrer à Alexandrie. Bonaparte ne le voulut pas: «Soyez tranquilles, dit-il, nous passerons.» Comme César, il comptait sur la fortune.

«Ce n’était pas, comme on l’a dit, une lâche défection, car il laissait une armée victorieuse pour aller braver des dangers de tout genre, et le plus terrible de tous, celui d’aller porter des fers à Londres. C’était une de ces témérités par lesquelles les grands hommes tentent le ciel et auxquelles ils doivent ensuite cette confiance immense qui tour à tour les élève et les précipite. »

Le prince Eugène, dont le nom n’est pas une seule fois prononcé par M. Thiers dans son récit de la campagne d’Égypte, rend compte ainsi qu’il suit de l’embarquement de Bonaparte:

«Au jour fixé par les résolutions cachées de notre général, nous nous dirigeâmes vers la basse Égypte, et après deux jours de marches forcées, nous nous approchâmes de la mer. L’étonnement était grand parmi nous, et l’on ne savait que penser d’un départ si brusque et d’une marche si singulière. Le général en chef, pour mettre fin aux conjectures et aux discours de son état-major, annonça qu’il avait reçu l’avis de l’apparition d’une flotte ennemie et qu’on craignait un nouveau débarquement. En approchant d’Alexandrie, je fus même envoyé en reconnaissance au bord de la mer pour savoir si l’on n’apercevait pas de préparatifs de débarquement. A mon retour, le général m’interrogea avec une sorte d’anxiété, mais l’expression de la satisfaction se peignit bientôt sur son visage lorsque je lui eus fait connaître que j’avais, à la vérité, aperçu deux frégates, mais qu’elles me paraissaient porter le pavillon français. Il avait lieu, en effet, d’être content, puisqu’il voyait réussir ses projets; car ces frégates devaient nous transporter en France. Il me l’apprit tout de suite, en me disant: «Eugène, tu vas revoir ta mère.»

«Ces mots ne me causèrent pas toute la joie que j’aurais dû éprouver. Nous nous embarquâmes la nuit même, et je remarquai que mes compagnons de voyage éprouvaient à peu près les mêmes sentiments de gêne et de tristesse. Le mystère qui enveloppait notre départ, le regret de quitter nos braves camarades, la crainte d’être pris par les Anglais, et le peu d’espoir que nous conservions de revoir la France, peuvent expliquer ce mouvement de l’âme.»

IV

Table des matières

Après quarante jours de traversée, Bonaparte débarqua à Fréjus le 9 octobre 1799. De ce port, jusqu’à Paris, ce ne ╎fut qu’une acclamation populaire, une marche triomphale. A Lyon, surtout, l’enthousiasme fut porté jusqu’au délire. Le 16, Bonaparte était déjà dans son hôtel de la rue Chantereine, sans que personne se doutât de son arrivée à Paris. A partir de Lyon, il prit une autre route que celle qu’il avait indiquée à ses courriers, afin d’arriver incognito dans la capitale.

On a beaucoup parlé d’une scène conjugale qui eut lieu rue Chantereine, lors de ce retour d’Égypte. Le prince Eugène s’en explique avec sa franchise habituelle dans les termes suivants:

«Par un contre-temps fâcheux, ma mère, qui, à la première nouvelle de notre débarquement, était partie pour venir au devant de Bonaparte jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il passait par le Bourbonnais. Nous arrivâmes à Paris quarante-huit heures avant elle, en sorte que les ennemis de ma mère eurent le champ libre et mirent ce temps à profit pour lui nuire dans l’esprit de son mari. J’en jugeai ainsi à la froideur de l’accueil qu’il lui fit, et je vis avec chagrin qu’il avait conservé les mauvaises impressions que je m’étais efforcé de détruire lors des confidences qu’il me faisait en Égypte.

«De très-bonne heure, en effet, l’on vit se former contre Joséphine une ligue (le mot ne dit pas trop) dans laquelle entrèrent, à diverses reprises, quelques membres de la famille Bonaparte, qui, depuis, l’ont regretté. Le général n’eut pas de peine à démêler ce qu’il y avait au fond de cette insistance. Aussi, après un premier emportement bientôt calmé, il rendit à sa femme sa confiance et son affection, et à partir de ce moment, il ne cessa de vivre avec elle dans la plus entière union et la plus parfaite estime.»

Trois semaines après son retour à Paris, le général Bonaparte allait devenir l’arbitre des destinées de la France. M. Thiers a retracé le 18 brumaire dans des pages inimitables, et cependant, c’est avec le plus vif intérêt, qu’après avoir admiré ce grand tableau de maître, nous nous plaisons à retrouver dans les notes dictées par le prince Eugène, le récit des impressions personnelles du jeune et fidèle aide de camp du général Bonaparte.

«J’étais trop jeune alors, dit le prince Eugène, et trop peu initié aux affaires publiques pour avoir pu suivre dans tous leurs détails les circonstances qui précédèrent et amenèrent la révolte du 18 brumaire; j’étais d’ailleurs uniquement occupé, comme je l’ai été toute ma vie, du soin de remplir mes devoirs sans chercher à m’immiscer dans des objets qui leur étaient étrangers. Je me bornerai donc à dire ce que mon service me mit à même de remarquer.

«Dès les premiers jours de brumaire, de fréquentes entrevues eurent lieu entre le général Bonaparte et d’autres personnages marquants, soit du gouvernement, soit de l’armée. Une correspondance secrète et active, dont j’étais souvent l’intermédiaire, me fit soupçonner qu’il se préparait un grand événement. L’ordre que nous reçûmes immédiatement de tenir nos armes et nos chevaux prêts ne me laissa plus aucun doute à cet égard. Dans les nuits qui précédèrent le 18 brumaire, je fus envoyé chez le général Moreau et chez M. Garat, et le 18 brumaire au matin, le général Bonaparte m’envoya au conseil des Anciens, pour lui annoncer qu’il allait se rendre dans son sein. Je m’acquittai de cette commission avec le trouble que la présence d’une assemblée aussi importante devait faire éprouver à un jeune homme qui parlait en public pour la première fois.

«Le général Bonaparte arriva, bientôt, et après un discours dans lequel il peignait la malheureuse situation de la France et la faiblesse du gouvernement, il fit sentir la nécessité de porter remède à cet état de choses, et finit par proposer la déchéance du Directoire et la translation des deux conseils à Saint-Cloud. Cette proposition fut adoptée à une grande majorité par le conseil des Anciens, dont presque tous les membres paraissaient d’accord avec le général. Le commandement des troupes lui fut confié, ainsi que des pouvoirs pour mettre à exécution la mesure qui venait d’être décrétée.

«En sortant de la séance, le général harangua les troupes avec force, et leur dit que la patrie n’espérait plus qu’en elles pour son salut. Les troupes répondirent avec enthousiasme à cet appel. Un détachement commandé par le général Moreau avait déjà été envoyé au palais du Luxembourg pour s’en emparer et en expulser les membres du Directoire.

«Le lendemain, 19 brumaire, nous marchâmes sur Saint-Cloud, où les deux conseils étaient assemblés. Tout ce qui s’y passa est connu. Je pus juger combien la discussion était animée au conseil des Cinq-Cents par les continuelles allées et venues de plusieurs de ses membres du lieu des séances au cabinet du général Bonaparte. Enfin, on vint lui annoncer que les choses étaient arrivées à un tel point, que sa présence devenait indispensable. Il sortit aussitôt pour se rendre au conseil des Cinq-Cents. En traversant les cours, il fut entouré par des groupes de militaires qui paraissaient fort animés. Quelques grenadiers qui se pressaient autour de lui m’en séparèrent de quelques pas, en sorte que je ne pus voir qu’imparfaitement son entrée dans la salle. La seule chose qui me frappa, ce fut les cris de: Hors de la salle! A bas! Hors la loi le général Bonaparte! Je n’ai point vu de poignard levé sur lui, mais je ne puis néanmoins affimer que le fait n’ait pas eu lieu.

«Le général Bonaparte se retira de la salle dans un grand état d’agitation. Ses traits étaient altérés, et la situation critique dans laquelle il se trouvait, explique assez cette altération. Il s’agissait de réussir ou de périr ignominieusement sur l’échafaud. Rentré dans les cours, il harangua les troupes avec véhémence et donna l’ordre de faire évacuer la salle par la force armée, ce qui fut exécuté. Le gouvernement des consuls provisoires fut ensuite proclamé par le conseil de Anciens, et accepté par la minorité du conseil des Cinq-Cents qui était restée à Saint-Cloud. Le reste s’était sauvé à travers les jardins, abandonnant toges, bonnets et écharpes, qu’on trouva semés partout.

«Vers minuit je fus envoyé près de ma mère pour la rassurer et lui rendre compte du résultat de cette journée.

«Le nouveau gouvernement ayant été proclamé, nous allâmes nous installer au Petit-Luxembourg. Le service d’aide de camp devint alors peu agréable pour moi, qui avais toujours servi militairement et qui étais passionné pour mon métier. Nous passions les journées dans un salon d’attente avec un huissier, et nous remplissions à peu près les mêmes fonctions que lui. Cela ne pouvait me convenir, et je cherchai à sortir de cette situation. La création d’une garde pour les consuls m’en fournit bientôt l’occasion. Je fus trouver le général Bonaparte et lui demandai à entrer dans cette garde, en lui expliquant franchement les motifs qui me portaient à lui faire cette demande et sans lui déguiser la répugnance que j’avais alors pour mon service d’aide de camp. Il ne m’en sut point mauvais gré ; il applaudit, au contraire, à ma résolution ainsi qu’aux sentiments que je lui manifestais, et me donna, avec le grade de capitaine, le commandement de la compagnie des chasseurs à cheval de la garde. Rien ne pouvait m’être plus agréable, et je me livrai à l’étude de mon état avec autant d’amour que d’ardeur,»

Dès le 11 novembre 1799, les consuls provisoires Bonaparte, Siéyès et Roger-Ducos avaient remplacé au Luxembourg le Directoire, et ils s’occupèrent sur-le-champ de préparer la constitution qui devait régir la France.

Cette nouvelle constitution, dite constitution de l’an VIII, ne tarda pas à paraître. En vertu de ses dispositions, le général Bonaparte était nommé premier consul, Cambacérès et Le Brun deuxième et troisième consuls. Le sénat conservateur s’établit au Luxembourg, le Corps législatif au Palais-Bourbon, le tribunat au Palais-Royal, et les Tuileries furent assignées aux consuls pour leur résidence.

«Le choix de ce lieu n’était pas indifférent. Ancienne demeure des rois, symbole de la puissance souveraine, le palais des Tuileries, restitué à sa destination primitive, indiquait à tous qu’en France l’autorité était véritablement reconstituée. Il fallut d’abord rendre habitable ce vaste palais qu’avait traversé plusieurs fois depuis dix ans le torrent populaire. Dès qu’il eut été convenablement approprié, le Premier Consul se décida à y transporter sa résidence. Cette détermination n’était pas sans hardiesse. Il voulut l’exécuter franchement, même avec apparat, comme un homme qui prend possession du rang qu’il sait et sent lui être dû.

«Le 19 février 1800, il sortit du Luxembourg avec ses collègues dans un carrosse attelé de six chevaux blancs, présent de l’empereur d’Autriche au négociateur de Campo-Formio; vingt-six autres voitures contenant les principaux personnages de l’État suivaient la sienne. Ce cortège était précédé et escorté par quatre mille hommes pris dans les anciennes troupes d’Italie et d’Allemagne, et commandés par Lannes, Murat et Bessières. La foule accueillit son passage par de vives acclamations. Arrivé dans la cour des Tuileries, le Premier Consul monta à cheval pour passer la revue des troupes, pendant que Joséphine, qui l’avait précédé avec la famille Bonaparte, jouissait de ce spectacle des fenêtres du palais.»

Bonaparte s’établit au premier étage du palais des Tuileries, dans les appartements occupés autrefois par la famille royale.

Cet hiver de 1799, fut mis à profit par Eugène pour s’initier à tous les détails de la carrière à laquelle il s’était voué avec tant d’ardeur. «Les années du consulat, dit M. de Norvins, furent la troisième époque de l’instruction militaire d’Eugène de Beauharnais. Il étudia la pratique de son métier, et y acquit cette habileté qui le fit bientôt remarquer parmi les premiers colonels de l’armée.»

C’était en vain que le Premier Consul avait adressé, dans le langage le plus élevé, des instances aux cabinets de l’Europe pour obtenir la paix. Cette paix, réellement et sincèrement désirée, lui était refusée; il ne lui restait plus qu’à faire la guerre à la coalition.

Une armée sous les ordres du général Moreau devait passer le Rhin pour pénétrer en Allemagne, tandis qu’une armée de réserve commandée par le Premier Consul en personne, devait se porter sur les Alpes.

Au mois de mai 1800, Eugène reçut l’ordre de partir avec l’armée de réserve qui s’était rassemblée pour effectuer le passage du mont Saint-Bernard.

Le 13 mai, le Premier Consul était à Lausanne. Le général Marescot, chargé de la reconnaissance des Alpes, s’était prononcé pour le passage du Saint-Bernard, tout en considérant l’opération comme très-difficile. — «Difficile, soit, répondit le Premier Consul; mais est-elle possible? — Je le crois, répliqua le général Marescot, mais avec des efforts extraordinaires. — Eh! bien, partons,» fut la seule réponse du Premier Consul.

Tout le monde sait comment s’effectua ce passage à jamais célèbre dans l’histoire. Les arts ont dépeint Bonaparte franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux. La simple vérité, comme le dit M. Thiers, c’est qu’il gravit le Saint-Bernard monté sur un mulet, et revêtu de cette redingote grise qu’il a toujours portée depuis. Il était conduit par un guide du pays, montrant dans les passages les plus difficiles la distraction d’un esprit tout occupé des plus vastes pensées.

Tandis que les pièces de notre artillerie, traînées à bras, passaient sous le feu du fort de Bard, le général Lannes marchait à la tête de son infanterie. Eugène assista au combat de Buffalora, ou commandait Murat, qui fit preuve d’une grande vigueur dans cette affaire. L’armée suivit tout entière ce mouvement général sur Milan, et nos troupes poussèrent vigoureusement l’ennemi devant elles. On resta trois jours à Milan, où le Premier Consul s’occupa de réorganiser le gouvernement républicain. Après quelques jours de repos, il dirigea toutes ses colonnes jusqu’à l’Adda et jusqu’au Pô.

La bataille de Montebello, qui eut lieu le 9 juin 1800, fut pour Lannes une journée de triomphe. Eugène, qui avait été envoyé dans la direction de Plaisance pour établir une communication avec Murat, témoigna à son retour le plus grand regret de n’avoir pu assister à cette brillante affaire.

Le Premier Consul arriva dans le moment même où finissait cette bataille, dont il avait prévu à l’avance, dans son plan de campagne, le lieu et le jour. Lorsqu’il arriva près du général Lannes, il le trouva couvert de sang, mais ivre de joie, et les troupes enchantées de leurs succès. Les conscrits s’étaient montrés dignes de rivaliser avec les vieux soldats, et cette journée coûta à l’ennemi quatre mille prisonniers et trois mille hommes tués ou blessés. La victoire avait été pour nous difficile à remporter, puisque douze mille combattants, tout au plus, en avaient rencontré dix-huit mille.

Le 11 juin, arriva au quartier général l’illustre Desaix, qui venait de quitter l’Égypte. Il avait pour le Premier Consul l’attachement le plus dévoué, et celui-ci le considérait comme un frère. Ils passèrent toute une nuit à s’entretenir dans les termes les plus affectueux et les plus intimes. Eugène put aussi serrer la main de Dessaix qui, semblant pressentir sa fin prochaine, dit à son jeune compagnon d’armes: «Autrefois, les balles autrichiennes me connaissaient; j’ai bien peur qu’elles ne me reconnaissent plus maintenant.»

Le Premier Consul donna sur-le-champ à Desaix le commandement de deux divisions.

Le 13 juin, l’armée française passa la Scrivia et déboucha dans l’immense plaine qui s’étend entre cette rivière et la Bormida, plaine que le nom de Marengo a rendue à jamais célèbre. «Là, avait dit le Premier Consul, là, à cette place, je battrai le général Mélas.» Comme il l’avait prévu dans les immortelles conceptions de son génie, ce fut sur ce point que le choc des deux armées eut lieu le 14 juin 1800.

Le 13 au soir, veille de l’une des grandes journées de l’histoire, le Premier Consul coucha au village de Torre-di-Garofolo, et il s’endormit paisiblement.

«Le lendemain matin, dit le prince Eugène, une forte canonnade se fit entendre du côté d’Alexandrie. Bientôt le Premier Consul apprit que l’ennemi débouchait en force dans la plaine d’Alexandrie, et qu’une grande bataille était inévitable. On peut juger de l’inquiétude du général Bonaparte et de la colère qu’il éprouva des faux rapports qu’on-lui avait faits la veille. Des ordres furent expédiés en toute hâte pour rappeler le général Desaix, qu’on trouva près de Novi, et qui, malgré cet éloignement, arriva encore assez à temps pour prendre part à l’action et décider le gain de la bataille.

«Notre mouvement de retraite commença vers midi et continua jusqu’à quatre heures. C’est dans cet intervalle de temps que la garde commença à prendre une part plus active à l’affaire. Les troupes de ligne étaient fatiguées et découragées. Le Premier Consul nous envoya pour les soutenir. Le général Lannes, pressé un peu vivement par l’ennemi, voulut faire exécuter une charge qui ne réussit pas; il avait devant lui deux bataillons et deux pièces d’artillerie, derrière lesquels était une masse de cavalerie en colonnes serrées; ses troupes se retiraient en désordre, en sorte que pour avoir le temps de respirer et de les rallier, il ordonna au colonel Bessières, qui nous commandait, de charger sur la colonne ennemie. Le terrain était peu favorable, car il fallait traverser des vignes; cependant, nous passâmes et arrivâmes à portée de fusil de ces deux bataillons qui nous attendaient l’arme au bras et dans la plus belle contenance; le colonel Bessières nous ayant formés, se préparait à commander la charge, lorsqu’il s’aperçut que la cavalerie ennemie se déployait sur notre gauche et allait nous tourner. En conséquence, il fit faire demi-tour à gauche, et nous traversâmes la vigne sous le feu de la mitraille et de la mousqueterie. Mais arrivés de l’autre côté, nous fîmes assez bonne contenance pour en imposer à la cavalerie ennemie. Le général Lannes fut très-mécontent de cette opération et s’en plaignit amèrement. Cependant, il est probable que si nous avions exécuté ses ordres, peu d’entre nous en seraient revenus. Pendant la retraite, mes chasseurs furent chargés de détruire les munitions que nous étions forcés d’abandonner, et ils s’acquittèrent de cette mission avec une grande intrépidité, attendant souvent qu’ils fussent joints par l’ennemi pour mettre le feu aux caissons et sauter ensuite à cheval.

«Enfin, vers cinq heures, le général Desaix nous joignit, et le Premier Consul put reprendre l’offensive. Les troupes du général Lannes, encouragées par ce renfort, se reformèrent, et bientôt l’attaque commença, ainsi que la marche rétrograde de l’ennemi. La cavalerie du général Kellermann fit une fort belle charge à notre gauche, et vers le soir, la cavalerie de la garde en fit une non moins brillante. Quoique le terrain ne nous favorisât pas, puisque nous eûmes deux fossés à franchir, nous nous précipitâmes avec vigueur sur une colonne de cavalerie beaucoup plus nombreuse que nous, au moment où elle se déployait. Nous la poussâmes jusqu’aux premiers ponts des eaux de la Bormida, toujours sabrant. La mêlée dura dix minutes. Je fus assez heureux d’en être quitte pour deux coups de sabre sur ma chabraque. Le lendemain, le Premier Consul, sur le compte qui lui fut rendu de cette affaire, nie nomma chef d’escadron. Ma compagnie avait souffert, car de cent quinze chevaux que j’avais le matin, il ne m’en restait plus que quarante-cinq le soir; il est vrai qu’un piquet de quinze chasseurs était resté près du Premier Consul, et que beaucoup de chasseurs démontés ou blessés légèrement, rentrèrent successivement.»

C’est dans ces termes simples que le prince Eugène a constamment l’habitude de parler de tout ce qui lui est personnel. Cette fois, enfin, l’historien du Consulat et de l’Empire veut bien accorder une mention honorable à cet intrépide jeune homme.

«Les corps des généraux Kaim et Haddick, dit-il, veulent en vain tenir au centre. Lannes ne leur en laisse pas les moyens, les jette dans Marengo et va les pousser dans le Fontanone, et du Fontanone dans la Bormida. Mais les grenadiers de Weidenfeld tiennent tête un instant pour donner à O’Reilly, qui s’était avancé jusqu’à Cassina-Grossa, le temps de rebrousser chemin. De son côté, la cavalerie autrichienne essaye quelques charges pour arrêter la marche des Français, mais elle est ramenée par les grenadiers à cheval de la garde consulaire que conduisent Bessières et le jeune Beauharnais.

«Lannes et Victor, avec leurs corps réunis, se jettent enfin sur Marengo, et culbuttent O’Reilly ainsi que les grenadiers de Weidenfeld. La confusion sur les ponts de la Bormida s’accroît à chaque instant. Fantassins, cavaliers, artilleurs s’y pressent en désordre. Les ponts ne pouvant pas contenir tout le monde, on se jette dans la Bormida pour passer à gué. Un conducteur d’artillerie essaye de la traverser avec la pièce de canon qu’il conduisait. Il y réussit. L’artillerie tout entière veut alors suivre son exemple, mais une partie des voitures reste engagée dans le lit de la rivière. Les Français, ardents à la poursuite, prennent hommes, chevaux, canons, munitions, vivres et bagages. L’infortuné baron de Mélas qui, deux heures auparavant, avait laissé son armée victorieuse, était accouru au bruit de ce désastre et n’en pouvait croire ses yeux. Il était au désespoir.

«Cette sanglante bataille de Marengo exerça une immense influence sur les destinées de la France et du monde; elle donna, en effet, dans le moment, la paix à la République, et un peu plus tard, l’Empire au Premier Consul. Elle fut cruellement disputée, et elle en valait la peine, car jamais résultat ne fut plus grand pour l’un et pour l’autre des deux adversaires. M. de Mêlas se battait afin d’éviter une affreuse capitulation; le général Bonaparte jouait en ce jour toute sa fortune. Les pertes, vu le nombre des combattants, furent immenses et hors de toutes les proportions habituelles. Les Autrichiens perdirent huit mille hommes en morts ou blessés, et plus de quatre mille prisonniers. Leur état-major fut cruellement décimé ; le général Haddick fut tué ; les généraux Vogelsang, Lattermann, Bellegarde, Lamarsaille, Gottesheim furent blessés; et, avec eux, un grand nombre d’officiers. Ils perdirent donc, en hommes hors de combat ou pris, le tiers de leur armée, si elle était de trente-six à quarante mille hommes, comme on l’a dit généralement. Quant aux Français, ils eurent six mille tués ou blessés. On leur enleva un millier de prisonniers, ce qui présenta encore une perte d’un quart sur vingt-huit mille soldats présents à la bataille. Leur état-major était aussi maltraité que l’état-major autrichien. Les généraux Mainony, Rivaud, Malher, Champeaux étaient blessés, le dernier mortellement.

«La plus grande perte était celle de Desaix. La France n’en avait pas fait une plus regrettable depuis dix ans de guerre. Aux yeux du Premier Consul, cette perte fut assez grande pour diminuer chez lui la joie de la victoire. Son secrétaire, M. de Bourrienne, accourant pour le féliciter de ce miraculeux triomphe, lui dit: «Quelle belle journée! — Oui, bien belle, répondit le Premier Consul, si ce soir j’avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille. J’allais le faire ministre de la guerre, ajouta-t-il; je l’aurais fait prince si j’avais pu.»

Le vainqueur de Marengo ne se doutait pas encore qu’il pourrait bientôt donner des couronnes à ceux qui le servaient.

L’infortuné Desaix était gisant auprès de San-Giuliano au milieu de ce vaste champ de carnage. Son aide de camp Savary, qui lui était depuis longtemps attaché, le cherchant au milieu des morts, le reconnut à son abondante chevelure. Il le recueillit avec un soin pieux, l’enveloppa dans le manteau d’un hussard, et, le plaçant sur son cheval, le transporta au quartier général de Torre-di-Garofolo.

Le lendemain de la bataille de Marengo un armistice fut conclu, ainsi qu’une convention pour l’évacuation de l’Italie.

Le Premier Consul retourna à Milan, où il fut accueilli avec un enthousiasme indescriptible, enthousiasme que nous avons vu se reproduire dans des conditions presque identiques lorsque, après Magenta, Napoléon III fit son entrée dans cette ville.

Le 28 juin, Bonaparte fit route vers la France, mais la garde était déjà partie de Milan le 22 du même mois, avec ordre d’arriver à Paris le 14 juillet, anniversaire de la première fédération, qui, à cette époque, était encore une fête nationale.

Eugène choisit pour sa troupe la route du petit Saint-Bernard. Sa marche fut très-rapide, et il fut obligé, presque sur tout son itinéraire, de doubler et de tripler les journées d’étapes. A Genève, les autorités lui donnèrent un grand repas dont Mme de Staël fit les honneurs.

«Nous étions chargés, dit le prince Eugène, de conduire et d’escorter les drapeaux pris à Marengo. Nous arrivâmes à Paris de manière à entrer dans cette ville à dix heures du matin, et fûmes droit aux Tuileries, d’où nous nous rendîmes aux Invalides, avec le Premier Consul, pour y déposer les drapeaux. On alla ensuite au Champ-de-Mars, où la grande fête avait lieu. Les troupes des dépôts de la garde, par leur propreté et leur belle tenue, offraient un contraste frappant avec celles qui revenaient de l’armée d’Italie, maigres, harassées et couvertes de poussière. Mais ce contraste ne fit que redoubler l’enthousiasme et la vénération qu’inspirait aux Parisiens la présence de nos braves soldats. Nous fîmes le tour du Champ-de-Mars devant la foule innombrable qui couvrait les talus et qui nous accueillit partout avec un tonnerre d’applaudissements et d’acclamations. Ce fut un des plus beaux moments’ de ma vie. Ces témoignages de l’estime et de la reconnaissance publiques me paraissaient la plus belle et la plus douce récompense de nos fatigues. Ils m’inspiraient un noble orgueil et une vive émotion. L’armée avait en moins de deux mois accompli de grands travaux et sauvé la patrie.

«Aussitôt après notre retour à Paris, le Premier Consul augmenta sa garde. Les deux escadrons de grenadiers à cheval furent portés à quatre. Ma compagnie de chasseurs à cheval devint un escadron, et l’ordre fut donné pour qu’au bout d’un an cet escadron devînt un régiment. Je continuai pendant cet hiver à m’occuper avec ardeur des détails de mon métier pour m’efforcer de devenir de plus en plus digne du commandement qui m’attendait. Mon couvert était toujours mis chez le Premier Consul, mais j’usais discrètement de cette faveur. Cependant, je venais tous les jours pour prendre ses ordres et pour embrasser ma mère. Un jour que j’avais dîné avec Bessières, je me rendis comme de coutume avec lui chez le Premier Consul qui devait aller ce soir même à l’Opéra. Ma mère était déjà sortie pour faire sa toilette lorsque nous entrâmes. Le Premier Consul vint à nous et nous dit avec un air riant et du visage le plus calme: «Eh! bien, vous ne savez pas, on veut m’assassiner ce soir à l’Opéra.» Nous nous récriâmes d’horreur, lui témoignant en même temps notre étonnement sur ce qu’il persistait à se rendre au spectacle; mais il nous dit de nous tranquilliser et nous assura que toutes les mesures étaient prises par la police pour déjouer cette tentative. Ensuite, il dit à Bessières de faire de son côté ce qu’il jugerait nécessaire pour sa sûreté. Celui-ci, qui commandait la cavalerie de la garde, m’ordonna de me rendre à l’Opéra avec un piquet de chasseurs, et de prendre les mesures convenables à la circonstance. Arrivé sur les lieux, je fis mettre pied à terre à la moitié des chasseurs, et après avoir donné la consigne aux autres, j’entrai à l’Opéra, précédant le Premier Consul de cinquante pas, et précédé moi-même de mes chasseurs, de manière à faire croire aux personnes qui étaient dans l’intérieur que j’étais le Premier Consul. Tout d’un coup je fais faire halte à mes chasseurs, front à droite et à gauche. Je me range, et le Premier Consul passe tranquillement au milieu d’eux et entre dans sa loge. Au même moment, les conjurés, au nombre desquels étaient Aréna, corse, et Céracchi, romain, furent arrêtés dans la salle. On trouva sur eux des poignards et des pistolets. Ils furent jugés, reconnus coupables, et portèrent leur tête sur l’échafaud.»

Si nous nous reportons un instant à la vie intérieure de Joséphine et de ses deux enfants à l’époque du Consulat, nous voyons que cette existence, que nous avons décrite dans un autre livre , était aussi simple que digne.

Ses réceptions étaient alors très-suivies. «Il ne fut pas très-facile de discipliner le salon du Premier Consul et de classer les amours-propres qui s’y rencontraient. Pour toutes les femmes qui en formaient la société ordinaire, la transition avait été brusque comme pour leurs maris. La grâce et la bienveillance de Mme Bonaparte apprivoisèrent celles qu’effarouchaient l’étiquette naissante d’un palais et surtout le rang et la gloire du Premier Consul. La Cour était alors ce qu’elle devait être, peu nombreuse mais décente. Le titre de Madame fut généralement rendu aux femmes chez le Premier Consul et dans les billets d’invitation qu’il leur faisait adresser. Ce retour à l’ancien usage gagna bientôt le reste de la société.»

«Outre ses réceptions du soir, Joséphine avait l’habitude d’inviter de temps en temps à des déjeuners tout à fait intimes, les plus jeunes de ses assidues dont la timidité redoutait la supériorité des hommes distingués que l’on voyait au palais, et qui. avaient encore besoin d’encouragements et de conseils. En causant avec Mme Bonaparte pendant ce déjeuner, repas toujours sans aucune cérémonie, de modes, de spectacles, de petits intérêts de société ; ces jeunes femmes s’enhardissaient et devenaient bien moins tapisserie pour le salon du Premier Consul lorsqu’il venait y chercher quelque distraction. Mme Bonaparte faisait les honneurs de ce déjeuner avec une grâce charmante.»

C’est dans le salon de famille que Bonaparte était véritablement lui-même, saris préoccupation de son rôle et sans contrainte. C’est là qu’il était surtout intéressant de le voir et de l’entendre, au milieu d’une société plus restreinte où il se laissait aller à tout l’élan de sa pensée, à toute l’inspiration de sa parole. Mais c’est à la Malmaison que le Premier Consul passait tous les moments qu’il pouvait dérober aux affaires. C’était surtout la veille de chaque décadi que le château s’apprêtait pour le plaisir et pour les fêtes.

Un des délassements les plus recherchés et les plus en faveur à la Malmaison à cette époque, c’était la comédie. Au nombre des acteurs les plus habituels, Eugène Beauharnais brillait au premier rang.

«Le Premier Consul, dit Bourrienne, nous avait fait construire une fort jolie petite salle de spectacle. Nos comédiens ordinaires étaient Eugène Beauharnais, Hortense, Mme Murat, Lauriston, Didelot, quelques autres personnes de la maison du Premier Consul, et moi. Les pièces que le Premier Consul aimait le plus à voir représenter par nous étaient le Barbier de Séville et Défiance et Malice. Dans le Barbier de Séville, Lauriston jouait le rôle du comte Almaviva; Hortense, Rosine; Eugène, Bazile; Didelot, Figaro; moi, Bartholo, et Isabey, l’Éveillé. Notre répertoire se composait encore des Projets de mariage, de la Gageure, du Dépit amoureux, où je jouais le rôle du valet, et de l’Impromptu de campagne, où je représentais le baron, ayant pour baronne la jeune et joliè Caroline Murat.

«Hortense jouait à merveille, Caroline médiocrement, Eugène très-bien, Lauriston était un peu lourd, Didelot passable, et j’ose assurer que je n’étais pas le plus mauvais de la troupe. Si, d’ailleurs, nous n’étions pas bons, ce n’était pas faute de bonnes leçons et de bons conseils. Talma et Michot venaient nous faire répéter, tantôt en commun, tantôt séparément».

Tout en prenant sa bonne part à ces douces récréations de l’esprit, Eugène travaillait sérieusement à acquérirles connaissances les plus étendues dans la science militaire. Le Premier Consul le nomma colonel en 1802 (21 vendémiaire an XI), et lui confia des inspections successives. Eugène était toujours chargé de commander les manœuvres sous ses ordres, et il s’en acquittait parfaitement. Il ne tarda pas à être nommé général de brigade, et il fut chargé, au moment où la conspiration de Pichegru fut découverte, de la garde des barrières et des boulevards extérieurs de Paris. Ce service pénible demandait une grande activité ; Eugène fit preuve, dans ces circonstances, d’une vigilance que rien ne put tromper.

Lorsque le procès de Pichegru fut terminé, les parents et amis des condamnés affluèrent à Saint-Cloud pour demander leur grâce; c’était surtout à la bonne Joséphine qu’ils s’adressaient, et Eugène fut souvent témoin de ces sollicitations. Il dit à ce sujet dans ses Mémoires: «Ma mère fut assez heureuse pour obtenir du Premier Consul la vie de plusieurs condamnés, parmi lesquels je me rappelle MM. de Rivière et de Polignac. Le premier a saisi, depuis, la première occasion qui s’est présentée pour m’en témoigner sa reconnaissance.»

Toutes ces tentatives faites contre le pouvoir et la vie du Premier Consul n’avaient servi qu’à accroître sa puissance et à augmenter, s’il était possible, son immense popularité.

VI.

Table des matières

L’Empire était dans les vœux de la nation, et l’entourage du Premier Consul s’agitait autour de lui pour faire résoudre à l’avance la question d’hérédité.

2 Cette question fut résolue, dit M. Aubenas, d’une façon qui semblait concilier les convenances du présent avec les nécessités de l’avenir, les justes prétentions de la famille Bonaparte avec les sentiments et même les intérêts de Joséphine. A défaut d’enfants de l’Empereur, la dignité impériale fut déclarée héréditaire dans la famille du Premier Consul, c’est-à-dire dans les lignes de Joseph et de Louis, les deux autres frères se trouvant exclus par suite de leurs mariages; mais on donna à Napoléon la faculté de choisir un successeur par la voie d’adoption parmi les enfants de ses frères. On lui attribua, en outre, un pouvoir absolu sur les membres de sa famille, dont il devenait le chef, afin de faire respecter ses volontés. Telle fut cette conclusion, qui était pour Joséphine un nouveau succès remporté dans le cœur de son époux.»

Le public et la plus grande partie du monde parisien applaudirent à cette double solution, car, il faut le reconnaître, il y a en France un sentiment de générosité, une délicatesse innée, une chaleur de cœur qui ne pouvaient faire défaut à une femme placée dans une telle situation, et d’ailleurs déjà généralement aimée à cause de son caractère et pour les services rendus de toute sorte: bons offices constants à ceux qui approchaient du Premier Consul; bienfaits sans compter à ceux qui, placés plus loin, lui faisaient connaître leurs besoins. On voyait ensuite avec plaisir, et cela par évouement pour lui, Napoléon faire ce que le cœur conseillait. Joséphine, malgré son peu d’ambition personnelle, avait lutté pour maintenir sa place dans le cœur de son époux et son rang auprès de sa personne. C’était pour elle une question d’affection et de dignité : l’épouse y était intéressée et la mère aussi, car, de la position qui lui serait faite, dépendait celle de sa fille et surtout celle de son fils.

Le 18 mai 1804, le Sénat, organe de la nation, se transporta en corps à Saint-Cloud, apportant le sénatus-consulte qui proclamait Napoléon empereur des Français et Joséphine impératrice.

Napoléon, debout, en costume militaire, calme comme il savait l’être quand les hommes le regardaient, sa femme, tout à la fois satisfaite et troublée, reçurent le Sénat que conduisait l’archichancelier Cambacérès.

Dans les quelques pages qui terminent les fragments de Mémoires du prince Eugène, et que l’on regrette de voir s’arrêter à 1805, on lit ce qui suit:

«J’arrive au grand et important événement qui plaça la couronne impériale sur la tête du Premier Consul: il s’écoula plusieurs mois entre son élection et le couronnement. Pendant ce temps, l’Empereur, voulant entourer le trône de toute la dignité, de tout le respect nécessaires au pouvoir monarchique, rétablit l’ancienne étiquette et la fit observer avec soin. Dès ce moment, je cessai d’avoir des relations aussi intimes avec lui, et pendant quelque temps je me trouvai, par mon grade et par mes fonctions, relégué dans le salon d’attente le plus éloigné de son appartement.

«Je ne murmurai point, et je concevais parfaitement que cela devait être ainsi; mais il ne manqua pas de gens, courtisans ou autres, qui, sous le masque de l’intérêt et du zèle, cherchèrent à m’irriter, me témoignant de l’étonnement de ce que le beau-fils de l’Empereur, après avoir vécu si longtemps dans son intimité, se trouvait tout à coup placé si loin de lui. Je fermai la bouche à ces bons amis de cour en leur disant que je me trouvais très-bien partout où mon devoir me plaçait. Et cela était vrai.

«Quelque temps après, l’Empereur me fit offrir par ma mère, la dignité de grand chambellan, mais je refusai cet honneur en m’excusant sur ce que cet emploi ne convenait ni à mes goûts ni à mon caractère. Ma vocation était toute militaire, et jusqu’alors je n’avais connu d’autre métier que celui des armes.

«Enfin, peu de temps avant le couronnement, je fus nommé colonel-général de l’arme des chasseurs. Cette nomination me fit le plus grand plaisir, puisque, en me donnant une dignité aussi éminente, l’Empereur me laissait pourtant dans mon élément. Je ne parlerai point des cérémonies du couronnement; elles ont été décrites en grand détail dans les ouvrages du temps, et ont laissé si peu d’impression dans mon esprit que je ne me rappelle point aujourd’hui quels furent les honneurs ou les insignes que j’y portai. En général, je n’ai jamais été frappé ni ébloui par les marques extérieures ni l’appareil de la grandeur, non plus que par la brillante fortune dont la perspective s’ouvrait alors devant moi.

«Quelque temps après la cérémonie du couronnement, je reçus l’ordre de partir pour l’Italie avec une partie de la garde impériale, dont le commandement me fut confié. J’étais en route pour cette destination et à Tarare, près de Lyon, lorsque je reçus un courrier qui m’annonçait ma nomination à la dignité de prince français. Je puis dire avec vérité que ce haut rang où la fortune venait de m’élever ne m’inspira pas le plus léger mouvement d’orgueil ni d’ivresse. Je continuai à vivre avec mes troupes et mes officiers comme par le passé, sans rien changer à mes habitudes ni à ma manière d’être. Je reçus une foule de lettres de félicitations remplies de louanges et de protestations de dévouement, que j’appréciai à leur juste valeur, comme si j’eusse prévu d’avance ce que l’expérience m’a bien confirmé depuis. Une seule chose me toucha réellement dans cette circonstance, ce furent les termes du message de l’Empereur au Sénat pour lui annoncer ma nomination.

«Cette marque publique de la confiance et de l’estime d’un grand homme, chef de la nation, en présence du premier corps de l’Etat, me semblèrent bien au-dessus de tous ces titres et de toutes ces dignités, que je ne devais probablement qu’au hasard de mes relations avec lui.»

Voici le texte de ce message au Sénat:

«Sénateurs,

«Nous avons nommé notre beau-fils, Eugène Beauharnais, archichancelier d’État de l’Empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n’en est aucun qui soit plus doux à notre cœur.

«Elevé par. nos soins et sous nos yeux depuis son enfance, il s’est rendu digne d’imiter, et, avec l’aide de Dieu, de surpasser un jour les exemples et les leçons que nous lui avons donnés.

«Quoique jeune encore, nous le considérons dès aujourd’hui, par l’expérience que nous en avons faite dans les plus grandes circonstances, comme un des soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de la patrie.

«Au milieu des sollicitudes et des amertumes inséparables du haut rang où nous sommes placé, notre cœur a eu besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la constante amitié de cet enfant de notre adoption; consolation nécessaire sans aucun doute à tous les hommes, mais plus éminemment à nous dont tous les instants sont dévoués aux affaires des peuples.

«Notre bénédiction paternelle accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, secondé par la providence, il sera un jour digne de l’approbation de la postérité.

«Au palais des Tuileries, 12 pluviôse, an XIII.»

Napoléon avait adressé, à la même date, la lettre suivante au prince Eugène.

«Mon cousin,

«Je vous ai nommé prince et archichancelier d’Etat. Je ne puis rien ajouter aux sentiments exprimés dans le message que j’ai envoyé au Sénat à cette occasion, et dont copie vous sera adressée. Vous y verrez une preuve de la tendre amitié que je vous porte, et l’espoir où je suis que vous continuerez dans la même direction à mettre à profit les exemples et les leçons que je vous ai donnés. Ce changement n’apporte aucun obstacle à votre carrière militaire. Votre titre est le prince Eugène Beauharnais, archichancelier d’État; vous recevrez celui d’altesse sérénissime. Vous n’êtes plus colonel-général des chasseurs; vous restez général de brigade, commandant les chasseurs à cheval de ma garde. Il n’y a rien de changé dans vos relations ordinaires, si ce n’est que vous signerez le prince Eugène. Vous n’ajouterez votre titre d’archichancelier d’Etat que dans les affaires qui ressortiront à votre dignité, ou dans les affaires officielles.

«Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.»

A cette lettre, dont toutes les expressions révèlent la profonde tendresse de Napoléon pour son fils adoptif et la haute opinion qu’il avait conçue de lui, Eugène de Beauharnais, que nous désignerons désormais sous le titre de prince Eugène, répondit dans les termes suivants:

«Sire,

«Je reçois à l’instant la lettre dont Votre Majesté a bien voulu m’honorer. J’étais déjà comblé de ses bienfaits, je ne croyais pas qu’il fut possible d’y rien ajouter. Il lui a plu cependant de me donner une nouvelle marque de ses bontés, en m’élevant à la dignité d’archichancelier d’Etat et de prince. Cette dignité, ce titre, ne pourront augmenter le dévouement et l’attachement sans bornes que j’ai voués à Votre Majesté ; ces sentiments ne finiront, Sire, qu’avec mon existence, qui ne serait plus d’aucun prix à mes yeux du moment où elle cesserait de vous être utile.

«Veuillez recevoir avec bonté, Sire, les expressions bien senties du cœur de celui qui a l’honneur d’être, etc., etc.»

Du jour où le Premier Consul fut élevé à la dignité impériale, il était impossible que l’Italie supérieure, dont le premier magistrat était l’Empereur des Français, conservât la forme républicaine. Aussi Napoléon songea-t-il à l’ériger en monarchie. L’avidité de l’Autriche et la vieille haine de l’Angleterre exigeaient d’ailleurs que la France dominât en Ilalie, afin d’y conserver ses conquêtes. Tel était aussi le vœu de la majorité des Italiens, mais ils désiraient avoir pour roi un frère de l’Empereur, Joseph ou Louis Bonaparte.

L’archichancelier Cambacérès fut chargé de traiter avec Joseph Bonaparte la question de son élévation au trône d’Italie.

Les instances employées auprès de Joseph furent vaines; il déclina la haute position qui lui était destinée.

Ce fut alors que Napoléon résolut de prendre pour lui la couronne de fer, et de se qualifier Empereur des Français, roi d’Italie, en adoptant Eugène de Beauharnais, qu’il aimait comme son propre fils, et en lui confiant la vice-royauté d’Italie.

Le vice-président Melzi et les consulteurs d’État d’Italie furent appelés à Paris, où ils se trouvaient réunis vers les premiers jours de juin. Le 15 du même mois, ils prirent une délibération qui, rédigée sous forme d’un acte constitutionnel, énonça le vœu que la république italienne fût érigée en royaume d’Italie, et posa pour conditions:

Que le trône d’Italie fût héréditaire dans. la famille Bonaparte, à l’exclusion des femmes, et en réservant le droit d’adoption en faveur d’un prince du royaume d’Italie ou de l’empire français;

Que la couronne d’Italie ne pût être réunie à celle de la France que sur la tête de Napoléon seul, mais qu’il eût le droit de nommer un successeur;

Que les bases organiques de la constitution italienne fussent celles de la constitution de 1802, afin de garantir la religion nationale, l’inviolabilité et l’intégrité du territoire, l’irrévocabilité de la vente des biens nationaux, le vote dès impôts, l’admission exclusive des nationaux aux emplois de l’État.

Napoléon accepta la couronne d’Italie, et, le 17 mars 1805, la délibération de la consulte devint un statut constitutionnel. Le 22 mars, deux décrets fixèrent au 15 mai suivant la convocation du Corps législatif, et au 23 du même mois le couronnement à Milan.

Le 18 mars 1805, l’Empereur se rendit au Sénat et fut reçu à la porte du palais du Luxembourg par une grande députation. Le décret constitutif du royaume d’Italie, revêtu de l’adhésion des députés lombards, fut lu par le vice-président Melzi. Puis, le ministre Marescalchi présenta ces députés à Napoléon, dans les mains duquel ils prêtèrent serment de fidélité au roi d’Italie. Cette cérémonie terminée, Napoléon, assis et couvert, prononça un discours ferme et concis qu’il termina par ces fières et énergiques paroles:

«Nous avons accepté et nous placerons sur notre tête cette couronne de fer des anciens rois lombards pour la retremper et pour la raffermir. Mais nous n’hésitons pas à déclarer que nous transmettrons cette couronne à un de nos enfants, soit légitime, soit adoptif, le jour où nous serons sans alarmes pour l’indépendance que nous avons garantie des autres États de la Méditerranée.»

Arrivé le 8 mai 1805 à Milan, Napoléon fut reçu avec enthousiasme par la population. Quelques jours avant, au milieu de la plaine de Marengo, du haut d’un trône élevé sur le lieu même où, cinq ans auparavant, il avait remporté l’immortelle victoire qui lui avait donné l’autorité souveraine, il assista à de grandes et belles manœuvres représentant la bataille, et posa la première pierre d’un monument destiné à la mémoire des braves morts dans cette grande journée.

Le 23 mai, la cérémonie du couronnement eut lieu dans l’antique cathédrale lombarde. Napoléon reçut du cardinal Caprara, archevêque de Milan, les insignes de la royauté, mais il prit lui-même sur l’autel la couronne, et, la tenant élevée, il la montra aux assistants en disant à haute voix, en italien:

«Dieu me la donne, malheur à qui la touche.»

Par décret du 7 juin 1805, le prince Eugène fut nommé vice-roi d’Italie et admis à prêter serment de fidélité. L’Empereur présenta lui-même son fils adoptif à la nation italienne dans une séance du Corps législatif.

La réponse que le prince Eugène fit, en italien, le 13 juin, au président du Corps législatif qui venait le féliciter, mérite d’être reproduite.

«Appelé bien jeune encore, dit-il, par le héros qui préside aux destinées de la France et à celles de l’Italie, à demeurer près de vous l’organe de ses volontés, je ne. puis vous offrir, aujourd’hui, que des espérances. Croyez-en, messieurs, les sentiments qui m’animent, ces espérances ne seront pas trompées.

«Dès ce moment, j’appartiens tout entier aux peuples dont le gouvernement m’est confié. Aidé du concours de toutes les autorités et particulièrement du zèle et des lumières du Corps législatif, toujours dirigé par Le vaste et puissant génie de notre auguste souverain, plein des grandes leçons et des grands exemples que j’ai reçus de lui, je n’aurai qu’un but et qu’un besoin: la gloire et le bonheur du royaume d’Italie.»

Telles furent ses paroles mémorables: nous allons voir comment le prince Eugène tint loyalement ses promesses.

CHAPITRE II.

Table des matières

I. Gouvernement de l’Italie. Administration. Législation. Finances. Sourde opposition faite au vice-roi. Il surmonte toutes les difficultés. — II. Guerre contre l’Autriche. Reddition d’Ulm. Austerlitz. Dispositions prises par le prince Eugène pour la défense de l’Italie. Sa générosité envers le prince de Rohan. — III. Paix de Presbourg. Mariage du prince Eugène avec la princesse Auguste-Amélie de Bavière. Napoléon adopte le prince Eugène et lui donne les noms de Napoléon-Eugène de France. — IV. Qualités du prince Eugène comme homme d’État. Appréciations malveillantes de Marmont. Origine de son ressentiment. — V. Activité déployée par le prince Eugène pour organiser l’Italie et assurer la défense de ses places fortes. Difficultés suscitées par la cour de Rome. — VI. L’adoption du prince Eugène par l’Empereur est publiée à Milan. Occupation de Rome. Réorganisation de l’armée italienne.

I

Table des matières

Le Vice-Roi employa les premiers temps de son administration à étudier, à examiner tout par lui-même, s’initiant ainsi à l’art difficile de gouverner, et prenant pour modèle en toutes choses l’empereur Napoléon, qui le guidait dans cette nouvelle carrière.

Le prince Eugène s’attacha d’abord à répartir avec une sage entente le travail entre les divers ministères, à constituer le budget de l’État de manière à équilibrer les recettes et les dépenses, puis il créa l’armée.

De grandes administrations telles que les postes, les douanes, les sels, le cens, la loterie, les poudres, les domaines et les droits réunis, furent instituées par décret du 28 juin 1805, et calquées, pour ainsi dire, sur celles de la France.

D’importants travaux publics furent inaugurés par l’ouverture d’un canal de Brescia à l’Oglio et de Milan à Pavie, afin de faciliter et de multiplier les transactions commerciales.

Des arsenaux, des poudrières, des fabriques d’armes furent simultanément créés. La conscription fut décrétée sur les mêmes bases qu’en France. Plusieurs régiments furent organisés en même temps que la garde royale, laquelle se composa dans le principe de quatre compagnies de gardes d’honneur, de trois bataillons de vélites, d’un bataillon de grenadiers, d’un bataillon de chasseurs, d’un escadron de dragons, et d’une compagnie d’artillerie.

S’effaçant devant la volonté de son souverain, le prince Eugène se borna, pendant les premiers mois de son gouvernement, à exécuter à la lettre les instructions de l’Empereur.

Toute la correspondance de Napoléon avec le prince Eugène, qui date de cette époque, témoigne la vive satisfaction que l’Empereur éprouve en se voyant si bien secondé par son jeune lieutenant dans ses vues sur l’Italie.

Cependant, comme nous nous sommes proposé de ne rien laisser dans l’ombre, nous relèverons, chemin faisant, toutes les imputations malveillantes que les détracteurs de ce loyal soldat, de ce prince éminemment français, ont semées sur sa route comme autant d’obstacles accumulés dans l’ombre par la honte contre l’honneur.

Ainsi, on a cherché à faire porter le blâme sur deux actes qui remontent aux premiers mois du gouvernement du prince Eugène.

Examinons ce qu’il y a de fondé dans ce reproche, en parcourant les lettres de l’Empereur et du Vice-Roi.

Un membre du Corps législatif italien, M. Salimbini, avait osé dire, pendant la discussion de la loi de finances: «Nous ferons voir à ces chiens de Français que nous sommes des Italiens.»

Le mot était tellement insolent que le prince Eugène ne pouvait le laisser tomber, et dans une lettre qu’il adressa à ce sujet à l’Empereur, le 14 juillet 1805, il disait: «J’ai fait des reproches mérités à M. Salimbini. Je lui ai fait comprendre que j’étais à une place où je ne pouvais plus me venger des outrages personnels, mais que je ne souffrirais jamais et que je punirais même sévèrement tout propos qui tendrait à désunir les deux nations française et italienne, ou qui porterait atteinte à l’un des deux gouvernements qui se trouvaient réunis dans une seule et même personne. Je lui ai dit, au reste: «Je permets tous propos sur mon compte, je ne

«les crains pas, et je vous ferai voir à tous que je suis

«meilleur Italien et plus attaché au royaume que

«vous.»

«Après ce petit sermon qui était très-vif, je vous assure, et qui a duré un bon quart d’heure, le législateur s’est excusé de son mieux; il m’a même donné sa parole d’honneur qu’il n’avait point tenu ce propos. J’ai feint de le croire, quoique j’en fusse à peu près sûr; d’ailleurs, il avait reçu son sermon qui lui servira de leçon à l’avenir, et je savais qu’il en avait besoin. C’est un de ces hommes qui ne connaissent d’autre bonheur que de fronder les gouvernements existants et de porter aux nues ceux passés. Je prie, cependant, Votre Majesté de croire que je ne suis point sorti des bornes de mes devoirs; j’ai voulu faire savoir à tous les bavards que j’avais une manière franche de m’expliquer et que j’étais sévère dans l’occasion.»

Voilà, on le voit, une explication des plus concluantes pour la première affaire. Passons à la seconde, qui concernait une mesure importante prise contre le Corps législatif, et à propos de laquelle Duroc écrivit au Vice-Roi la lettre suivante, à la date du 31 juillet 1805:

«Monseigneur,

«Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’appeler dans son cabinet pour me parler de vous. Je vais vous chagriner, mais je dois le faire, et il vous sera facile de ne plus l’être. Oui, Sa Majesté est mécontente, et voici pourquoi. D’abord, vous outrepassez vos pouvoirs, vous faites des choses qui n’appartiennent qu’à Elle seule. Ainsi, vous avez dissous le Corps législatif, et vous n’avez pas présenté les lois telles qu’on vous les avait envoyées.

«1° Sa Majesté se plaint de ce que vous lui demandez son avis sur certaines choses et que, sans attendre le retour du courrier, vous passez outre, de manière que lorsque ses ordres arrivent, ils sont inutiles. Il existe deux principes desquels vous ne devez jamais vous écarter, quelque chose que l’on vous dise. D’abord, vous avez le décret qui fixe vos fonctions et détermine ce que le Roi s’est réservé. Dans aucun cas, et sous aucun prétexte, urgence ou excès de zèle, il ne faut pas faire ce qui appartient au Roi; il ne le voudra jamais, Quand un ministre vous dira: «Cela est pressé, le royaume est perdu, Milan va brûler!» et que sais-je, moi, il faut répondre: Je n’ai pas le droit de le faire, j’attendrai les ordres du Roi;

«2° Lorsque pour une chose, même que vous pouvez faire ou qui vous appartient, vous croyez devoir prendre son avis, il faut l’attendre avant que de rien faire, sans quoi, c’est lui manquer. Ainsi, par exemple, et pour parler de la plus petite chose, si vous demandez à Sa Majesté ses ordres ou son avis pour changer le plafond de votre chambre, vous devez les attendre; et si Milan étant en feu, vous lui écrivez pour l’éteindre, il faudrait laisser brûler Milan et attendre ses ordres.»

Bien que, dans cette correspondance, Duroc se crût autorisé à parler au nom de l’Empereur, il nous est permis de douter que Napoléon, malgré son omnipotence, partageât cette manière de voir qui, en 1805 même, eût abouti à l’absurde dans l’absolu.

On s’explique mieux les termes de cette lettre, lorsqu’on se rappelle que Duroc était lié de la manière la plus étroite, la plus intime avec le prince Eugène, et que c’est plutôt ici l’ami qui parle, qu’un secrétaire qui reproduit la pensée impériale.

Les explications données en réponse à cette communication par le prince Eugène, furent conçues dans des termes tellement dignes et empreints en même temps d’un tel caractère de tristesse, que l’Empereur, à la suite d’une lettre qu’il adressa au Vice-Roi, ajouta de sa propre main cette phrase: «Je vous ai écrit pour «vous témoigner mon mécontentement; j’imagine que «cela ne peut pas autrement vous affecter.»

Le gouvernement de l’Italie absorbait tous les instants du Vice-Roi. M. Du Casse le constate ainsi: «Le prince Eugène travaillait à tel point, que l’Empereur lui recommandait souvent de prendre plus de distractions. Cependant, vers le mois d’août de 1805, ses occupations, loin de diminuer, devinrent plus considérables encore et plus importantes, car Napoléon, tout en ne paraissant pas croire encore à la guerre avec l’Autriche, voyait les nuages s’amonceler vers cette partie de l’Europe. N’aimant pas à être pris au dépourvu, il se hâta de prescrire les mesures les plus sages pour mettre le royaume en état de défense sur tous les points, d’autant que l’on prêtait au conseil de Vienne le projet de porter les armées coalisées sur la France après l’envahissement de l’Italie.

«La loi des finances du royaume, publiée le 18 juillet, portait le budget des dépenses à soixante-seize millions, sur lesquels six millions étaient destinés à l’approvisionnement des places de guerre, et quinze millions aux dépenses extraordinaires et imprévues. Ces deux dernières sommes furent employées à ravitailler, approvisionner les places et assurer sur tous les points les subsistances de l’armée française.

«Le prince Eugène mit ses soins à exécuter les volontés de l’Empereur pour ces deux objets si importants. Habituellement, le Vice-Roi, qui tenait à examiner tout par lui-même et à bien approfondir les choses, concentrait dans son cabinet les rapports, les propositions et les divers travaux des ministres. Il prenait alors une connaissance exacte des affaires de façon à pouvoir bien éclairer l’Empereur. Lorsqu’il avait pris, soit de lui-même, soit en vertu des ordres de Napoléon, une décision, il l’écrivait de sa main. Ces décisions étaient empreintes d’un double cachet de bienveillance et de jugement. Tout ce qui avait trait aux affaires de la guerre ne passait qu’entre ses mains. Pour les affaires nécessitant des rapports particuliers, ou l’approfondissement de matières administratives souvent délicates, le Prince ordonnait au préalable des recherches par la chancellerie de ses commandements.

«Il avait alors près de lui deux hommes d’un grand mérite, le colonel, depuis général d’Anthouard, son premier aide de camp, officier d’artillerie d’une profonde expérience, mais d’un caractère peu facile, et le capitaine Bataille, officier de la même arme, parlant plusieurs langues étrangères.

«Le Vice-Roi faisait le plus grand cas de ces deux officiers et les utilisait pour toute la partie militaire de son gouvernement. Il avait encore auprès de lui M. Méjean, rompu aux travaux administratifs, et M. Abrial, fort habile homme de loi. Il ne tarda pas à recevoir de l’Empereur le général Radet, brave et digne homme, plein de fermeté, pour organiser et commander la gendarmerie du royaume, et M. Lagarde pour la police. »

D’après les intentions de l’Empereur et Roi, intentions qui, du reste, cadraient admirablement avec ses propres idées, le prince Eugène suivait pas à pas, pour l’organisation du royaume, les errements de l’organisation française. On s’efforçait cependant de tenir compte de la différence des mœurs et coutumes des Italiens. C’est ainsi qu’en très-peu de temps, grâce aux grands principes que lui donnait l’Empereur, grâce aussi à un travail incessant, les différentes administrations du royaume d’Italie furent solidement organisées.

II

Table des matières

Au milieu des fêtes auxquelles avait donné lieu son double couronnement, Napoléon n’avait cessé de préparer l’expédition de Boulogne, à laquelle il dut renoncer en présence de la formidable coalition des puissances européennes.

Cette coalition, dont les dépenses énormes étaient payées avec l’or de l’Angleterre, se proposait d’attaquer la France sur quatre points opposés.

La première attaque devait être faite par les Suédois, les Russes et les Anglais au nord, en Poméranie, en Hanôvre et en Hollande; la seconde à l’est, par la vallée du Danube, avait été confiée aux Russes et aux Autrichiens; la troisième, en Lombardie, avait été réservée aux Autrichiens seuls; la quatrième, au midi de l’Italie, devait être entreprise, en dernier lieu, par les Russes, les Anglais et les Napolitains.

La Prusse, toujours indécise, hésitante, attendait les événements pour savoir si elle devait entrer en ligne ou rester neutre.

Napoléon, qui avait saisi ce plan tout aussi bien que s’il avait assisté aux conférences secrètes de ses ennemis, renonça, non sans de profonds regrets, à son projet de descente en Angleterre. Sur-le-champ, il prit les dispositions nécessaires pour faire arriver sur les bords du Rhin l’armée qui couvrait la plage de Boulogne. Quinze jours suffirent pour ce grand mouvement.

Le 23 septembre 1805, Napoléon exposa au Sénat la conduite hostile de l’Autriche, et il annonça son départ prochain pour Strasbourg. Cinq jours après il était à la tête de l’armée du Rhin, dont les différents corps étaient commandés par Lannes, Davout, Ney, Murat, Soult, Bessières, Bernadotte et Marmont.

Bientôt s’accomplit une merveilleuse campagne qui eut pour résultat l’expulsion des troupes autrichiennes de la Bavière et la reddition d’Ulm.

Pourquoi faut-il qu’à côté de ce triomphe si prompt, se place une de nos plus néfastes journées? celle de Trafalgar!

Dès le lendemain de la capitulation d’Ulm, Napoléon adressait à l’impératrice Joséphine une lettre dans laquelle on voit qu’il pensait à donner au prince Eugène une part d’action toute personnelle dans le cours de cette campagne.

L’Empereur écrivait: «Je vais me porter sur les Russes; ils sont perdus. Je suis content de mon armée. Je n’ai perdu que quinze cents hommes dont les deux tiers faiblement blessés. Le prince Charles vient couvrir Vienne. Je pense que Masséna doit être à cette heure à Vienne. Dès l’instant que je serai tranquille pour l’Italie, je ferai battre Eugène.»

De son côté, le Vice-Roi ne cessait de solliciter l’honneur de concourir à toutes les grandes choses qui allaient s’accomplir, et le 26 octobre 1805 il écrivait à l’Empereur: «Je ne puis trouver de termes pour exprimer à Votre Majesté l’enthousiasme qu’ont éprouvé vos sujets italiens à la publication des brillants succès de la Grande-Armée. Hier, dans Milan, on a été obligé d’envoyer un piquet chez l’imprimeur. Sa porte a été forcée dix fois, et les premiers exemplaires des bulletins ont été vendus jusqu’à deux sequins. Quant à moi, je suis au comble de la joie. Votre Majesté a eu la bonté de promettre à l’Impératrice de me faire servir plus activement son auguste personne. Le jour où j’en recevrai l’ordre, il ne me restera plus rien à désirer..... »

«D’après les renseignements que je reçois de l’Adige, l’ennemi a réuni ses forces principales à Saint-Bonifacio, Lonigo, Arcole, Albaredo, Cologna et Bevilacqua. Le quartier général du prince Charles est depuis le 22 octobre à San-Grégorio, et le grand parc à Villabella. L’armée du maréchal Masséna est toujours concentrée aux environs de Vérone, et placée de manière à se porter rapidement sur tous les points.»

L’immortelle victoire d’Austerlitz vint mettre fin à la mémorable campagne de 1805. Deux jours après, Napoléon écrivait à Joséphine: «Je t’ai expédié Lebrun. J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux Empereurs. Je me suis un peu fatigué. J’ai bivouaqué huit jours en plein air, par des nuits assez fraîches. Je couche, ce soir, dans le château du prince de Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures. L’armée russe est non-seulement battue, mais détruite. »

Sur le champ de bataille même d’Austerlitz, Napoléon avait reçu l’avis des dispositions énergiques prises par le prince Eugène en Italie pour concourir au succès de ses armes.

Pendant que Masséna, avec son habileté ordinaire, faisait rétrograder devant lui les phalanges autrichiennes, le prince Eugène se rendait à Bologne pour y rassembler et organiser la garde nationale du royaume. Il parvint à former ainsi, comme par enchantement, une seconde armée pleine de zèle et de dévouement, non-seulement prête à défendre le sol et les frontières d’Italie, mais même à les franchir pour combattre l’ennemi s’il en était besoin

Aussi, l’Empereur, en parcourant les dépêches qui portaient ces faits à sa connaissance, s’écria-t-il en présence de Bessières, Lannes, Ney et Duroc: «Eh! bien, messieurs, voilà ce qu’a fait le prince Eugène! Je savais bien à qui j’avais confié mon épée en Italie.»

Masséna, qui avait été appelé par l’Empereur à faire en Italie une guerre défensive, n’était pas homme à s’en tenir là si les événements venaient le seconder.

Bien qu’en présence de quatre-vingts mille Autrichiens commandés dès le début des opérations militaires par l’archiduc Charles en personne, Masséna n’avait pas hésité, dès qu’il eut appris la capitulation d’Ulm, à porter trois de ses divisions au delà de l’Adige. Après avoir culbuté les Autrichiens, il s’étendit dans la plaine de Saint-Michel, entre la place de Vérone et le camp retranché de Caldiéro.

Masséna pénétra dans les retranchements de l’ennemi et enleva avec une vigueur incroyable toutes ses positions. «La nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l’un des champs de bataille les plus ensanglantés du siècle. Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu trois mille hommes tués ou blessés; on leur avait fait quatre mille prisonniers. Les Français, en morts, blessés ou prisonniers, n’avaient pas perdu plus de trois mille hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les autres, au milieu d’une affreuse confusion. Mais, dans la nuit, l’archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le lendemain, occupant les Français au moyen d’une arrière-garde, il commença son mouvement rétrograde. Un corps de cinq mille hommes, commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l’intérêt de sa retraite. On l’avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone sur les derrières de notre armée, pendant que l’archiduc se mettrait en marche. Le général Hillinger n’eut pas le temps de revenir de cette démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son corps. Ainsi, dans l’espace de trois jours, Masséna avait enlevé à l’ennemi onze ou douze mille hommes, dont huit mille faits prisonniers, et trois mille laissés hors de combat.»

Sans perdre un instant, le maréchal Masséna poursuivit le prince autrichien, l’épée dans les reins; mais l’archiduc Charles avait pour lui les meilleurs soldats de l’Autriche, et une grande avance dont il profita pour couper les ponts des fleuves débordés et laisser entre lui et son adversaire une grande distance.

Le maréchal Masséna, voyant qu’il ne pouvait faire essuyer de nouvelles pertes à l’archiduc, l’occupa assez en le poursuivant, afin de ne pas lui laisser la facilité de manœuvrer contre la Grande-Armée.

Ramené vers l’Autriche, l’archiduc Charles fut obligé de battre en retraite pour venir au secours de Vienne.

De son côté, le maréchal Ney, chargé d’envahir le Tyrol après l’occupation d’Ulm, fit escalader en plein mois de novembre, par ses dix mille braves, les cols les plus élevés des Alpes, malgré les blocs détachés des rochers que les montagnards précipitaient sur leurs têtes. Entré dans Inspruck, Ney dispersa devant lui les troupes ennemies. Le général Jellachich et le prince de Rohan se trouvèrent refoulés vers le lac de Constance.

Surpris par le corps du maréchal Augereau, Jellachich fut obligé de mettre bas les armes Il était à la tête de six mille hommes.

Le prince de Rohan, coupé de l’armée de l’archiduc Charles, avait cherché audacieusement à pénétrer de vive force dans Venise, mais le prince Eugène fit aussitôt ses dispositions pour déjouer cette entreprise. Il confia au général Saint-Cyr, dont il connaissait l’habileté et la bravoure, la mission de cerner et d’envelopper le prince de Rohan. Celui-ci se présenta hardiment sur les derrières de Masséna à la tête de cinq mille hommes.

Poursuivi par le général Saint-Cyr, et atteint d’une balle dès le commencement de l’action, il dut se rendre avec sa troupe qui était accablée de fatigue et de misère.

Heureux de trouver tant de courage et de résolution chez un Français, bien qu’il eût tourné ses armes contre son pays, le Vice-Roi envoya son premier chirurgien au prince de Rohan, à qui il fit dire, par un de ses aides de camp, qu’il resterait libre sur le sol italien, et qu’après la guérisson de sa blessure, il aurait la faculté de retourner en Autriche, sur sa parole donnée de ne plus servir contre la France.

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Release date on Litres:
17 January 2025
Volume:
333 p. 6 illustrations
ISBN:
4064066323295
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