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Eugène de Margerie
Scènes de la vie chrétienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327958
Table des matières
INTRODUCTION.
I
II
ALBAN.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRES VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
DEUXIEME PARTIE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
XANTIPPE.
XANTIPPE .
LES AMIS D’AFRIQUE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
LE MARCHAND D’IMAGES.
L’ESPRIT CHRÉTIEN.
I
II
III
IV
V
VI
PROFILS DE CURÉS.
I
II
III
LE PRIX D’UNE AME.
I
II
III
IV
V
VI
VII
INTRODUCTION.
Table des matières
Une préface est toujours trop longue, au gré de certains lecteurs... qui ne lisent jamais les préfaces.
Le mieux, ce semble, eût donc été de n’en point mettre à ce livre.
Mais j’ai réfléchi que ceux qui n’aiment pas les introductions seront libres de passer celle-ci, — tandis que d’autres me verront peut-être avec quelque plaisir reprendre une controverse littéraire intéressante; ils aimeront à savoir ce que l’on peut répondre de sérieux aux objections qui ont été élevées contre cette théorie du roman chrétien, telle que je l’exposais dans mon premier volume de Nouvelles.
Ces objections sont de deux sortes:
Les uns estiment que le roman est une forme indigne de servir la vérité et d’être employée dans des vues chrétiennes. D’autres soutiennent que ce qu’ils appellent le côté pratique du christianisme a quelque chose de trop austère pour ne pas arrêter l’essor de l’imagination, et par suite gâter le roman, dès qu’on l’y mêle.
I
Table des matières
«Le roman est une fable, a dit quelque part un illustre religieux; peut-on appeler la fable au secours de la vérité ? Ne sont-ce pas les saints dont la vie est le roman du chrétien? Ne faut-il pas, pour profiter d’une lecture chrétienne, y chercher autre chose que le plaisir, et ne serait-ce pas diminuer l’apostolat que de l’introduire dans l’âme par une sorte de concupiscence de l’esprit? Je remarque qu’aucun Père, aucun docteur, n’a pris cette forme, et je me représente à peine Bossuet ou saint Augustin écrivant un roman chrétien.»
A ce dernier argument ne pourrait-on pas répondre que, lorsqu’il y avait des Pères et des docteurs, le roman, tel que nous le concevons aujourd’hui, était à peine inventé ? Plus tard, du temps même de celui que La Bruyère appelait, peut-être avec une légère exagération académique, un Père de l’Église, du temps de Bossuet, Fénelon écrivait son Télémaque, qui est bien certainement, sous une forme antique et païenne, une sorte de roman chrétien.
Avant lui, Camus, évêque de Belley, l’ami du grand évêque de Genève, l’auteur de ce charmant et admirable Esprit de saint François de Sales, avait composé, sans un grand succès, il faut le dire, toute une série de contes et de romans religieux.
De nos jours enfin, l’un des princes de la sainte Église romaine, le savant prélat dont le nom demeure attaché à la restauration de la hiérarchie orthodoxe en Angleterre, le cardinal Wiseman, n’a pas dédaigné de convier les écrivains catholiques à tenter cette voie des pieuses fictions. Il s’y est avancé le premier. De cette main qui tient le gouvernail d’un des premiers diocèses du monde, de cette plume qui avait écrit les Discours sur les rapports entre la Science et la Religion, il a crayonné ce type du roman historique chrétien, Fabiola ou l’Église des Catacombes. Et Fabiola, par sa croissante popularité, montre à quel besoin profond de notre époque répondent de semblables productions.
Quelques-uns ont dit: Pourquoi l’éminent auteur n’écrivait-il pas, au lieu de ce roman historique, tout simplement une vie de saint? «Ne sont-ce pas les saints dont la vie est le roman du chrétien?»
— Sans doute; c’est là une théorie séduisante, et vraie si vous voulez; mais voici la pratique.
Si le cardinal Wiseman eût écrit une vie de saint, il eût assurément trouvé des lecteurs, beaucoup de lecteurs. Peut-être son travail eût-il été traduit en français. Mais supposez une réussite égale à celle des histoires de sainte Élisabeth, de saint Dominique, de sainte Cécile, c’est-à-dire des œuvres les plus belles et les plus goûtées en ce genre, et vous n’arriverez pas à la dixième, à la vingtième partie peut-être, des lecteurs qui, en Angleterre, en France, dans tout le monde catholique, continuent à la fille des Fabius un accueil si enthousiaste.
Qu’importe donc, dirai-je, qu’au point de vue littéraire le roman historique soit un genre faux; qu’au point de vue religieux les enseignements qui résultent du roman chrétien ne soient pas d’ordinaire aussi profonds que ceux qui ressortent de la vie des saints!
Là n’est pas la question. La question est d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs possible, — de jeter le filet, non-seulement dans ces rares viviers où sont déposées les âmes catholiques, toujours prêtes à mordre au moindre hameçon, mais de le jeter en pleine mer, ce filet mystérieux, — et de rapporter dans ses plis tant d’âmes indifférentes ou même rebelles, que la vérité toute seule repoussait au lieu de les attirer, mais qui résisteront difficilement à l’attrait de la curiosité, à la séduction du style, peut-être au désir de juger et de condamner une œuvre dont l’intérêt captive l’attention générale.
«Mais ne faut-il pas, ajoute-t-on, pour profiter d’une lecture chrétienne, y chercher autre chose que le plaisir?»
— Sans doute encore, s’il s’agit d’une lecture de piété proprement dite, et si on la suppose faite par un vrai chrétien.
Mais s’il s’agit, au contraire, d’une lecture récréative, de l’emploi d’un de ces moments où l’esprit a besoin de se détendre, qui empêche que l’on ne cherche à tirer profit même de cette récréation et de cette détente nécessaire? Nous l’avons dit, et l’on ne saurait trop le répéter: puisque la distraction la plus indifférente et la plus terre à terre peut être sanctifiée par l’intention de celui qui se récrée pour Dieu et devant Dieu, à plus forte raison doit-il en être ainsi d’une lecture qui n’a de léger que la forme, mais dont le fond est tout pénétré de la séve même du christianisme, et comme baigné dans ses salutaires influences.
Voilà pour les lecteurs chrétiens; et c’est un de ceux-là, un homme aussi distingué par la simplicité de sa foi que par sa haute intelligence, qui me disait, en parlant précisément de Fabiola: «Je citerais tel passage de ce livre qui m’a fait autant de bien que le sermon le plus éloquent ou la lecture de piété la mieux choisie.»
C’est bien autre chose s’il s’agit des lecteurs non croyants, de ceux du moins qui ne le sont qu’à demi,... ignorants, tièdes, légers, entraînés par leurs passions ou retenus par leurs préjugés, de tous ceux qui n’ouvrent jamais un livre chrétien, ou qui ne consentiront à en essayer que s’il leur promet un plaisir!
Pourquoi n’en serait-il pas de l’imagination comme de l’éloquence?
Parmi tous ces auditeurs qui se pressaient, il y a quinze ans, autour de la chaire de Notre-Dame, combien y en avait-il, croyez-vous, que le pur amour de la vérité amenât dans la vieille basilique? Bien peu assurément, tandis que des centaines et des milliers étaient attirés, puis retenus, par le charme incomparable de cette éloquence neuve et hardie qui coulait des lèvres de l’orateur.
Qui oserait cependant incriminer l’apostolat des conférences, parce que le maître, tirant habilement parti de l’avide curiosité de ses disciples, leur jetait à pleines mains, et comme autant d’amorces, tous les enchantements de sa parole?
N’est-ce pas là pourtant, si magna licet componere parvis, un procédé analogue à celui du roman chrétien? Et ne pourrait-on pas dire, sans impertinence, que le premier de nos orateurs religieux contemporains «introduisait la vérité dans l’âme de son auditoire par une sorte de concupiscence de l’esprit?»
Quand le Maître des maîtres donnait aux bateliers de Génézareth le nom de pêcheurs d’hommes, ne faisait-il pas une lontaine allusion à ces saintes industries du zèle qui, pour attirer les âmes dans ses pieuses embûches, ne reculera devant aucun moyen, sacrifiant tout, excepté les principes, sacrifiant même le goût du littérateur, même cette espèce de scrupule du chrétien, qui trouve la vérité si belle par elle-même, qu’il craint de lui donner des ornements étrangers.
Je vais plus loin, et je dis que, si l’on y regardait de près, on reconnaîtrait que ce ne sont pas là des ornements étrangers.
Dans l’état de première innocence, le vrai Gomme le bien étaient empreints d’une beauté, d’un charme presque irrésistibles. L’effet de la chute originelle est précisément d’avoir affaibli cet attrait, et ajouté considérablement à l’attrait opposé, qui était, chez le premier homme, presque à l’état latent, et tel seulement que l’exigeaient les conditions mêmes de la liberté humaine.
Cette séduction du mal, aujourd’hui si puissante, c’est la concupiscence.
Tous les efforts de ceux qui travaillent pour le bien, à quoi se réduisent-ils donc, sinon à combattre cette concupiscence, et à chercher à rétablir quelque chose de ce primitif attrait du bien?
Il n’est aucune des puissances de l’activité humaine, aucune des formes que revêt naturellement l’idée du beau (qu’il s’agisse du beau dans les arts ou du beau dans les lettres), qui ne puisse, qui ne doive, être tournée vers ce redressement des âmes, qui ne doive servir de véhicule et d’ornement au vrai et au bien, au lieu d’être prostituée à rendre le mensonge aimable et le vice attrayant.
Et lorsque les chrétiens se contentent d’avoir la raison et le droit pour eux, et qu’ils laissent aux libres penseurs, comme un monopole incontesté, les prestiges de la forme, de la grâce, du style, de la mise en œuvre, ou sous quelque autre nom que l’on veuille désigner ce je ne sais quoi qui donne à une chose la puissance d’attirer à elle, de retenir souvent dans ses lacs ceux mêmes qui seraient le moins sensibles à sa valeur propre, —quand les chrétiens agissent, ou plutôt s’abstiennent de la sorte, je dis que non-seulement ils abandonnent un droit, mais qu’ils manquent à un devoir.
Mais «peut-on appeler la fable au secours de la vérité ?»
— C’est trop peu de dire qu’on le puisse; dans plusieurs circonstances, on le doit.
Si, dans l’antiquité, la fable, comme doctrine, n’était qu’une réminiscence et une corruption des traditions primitives, il semble que, de nos jours, et comme forme, la fable puisse être encore la figure et l’auxiliaire de la vérité. Les plus augustes exemples ne nous montrent-ils pas la parabole et l’apologue employés comme d’utiles symboles et de précieux avant-coureurs d’une doctrine, dont les destinataires ne peuvent supporter encore l’exposition trop précise?
D’ailleurs il ne faudrait jamais, ce me semble, oublier cette divine parole: «Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais ceux qui sont malades; et en effet je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.»
L’homme pour lequel l’écrivain religieux travaille, ce n’est pas en général un chrétien modèle. Ce n’est pas ce trappiste ou ce chartreux qui monte à la perfection par un sentier difficile, dont il écarte, comme autant de tentations, tout ce qui pourrait en rendre le parcours moins pénible, rejetant et l’agrément des conversations, et les lectures curieuses qui ne mènent pas directement à Dieu, même ce chant des cantiques sacrés qui pourrait être pour l’oreille une sorte de volupté et le remplaçant par une psalmodie triste et monotone.
Telle est la voie des parfaits. Mais tous n’y sont pas appelés.
Combien d’autres, qui s’avancent hardiment dans le large chemin de la perdition,-ou qui côtoient timidement le chemin des préceptes, y faisant quelques pas, puis tombant, puis reculant, puis en sortant, pour y rentrer et en sortir encore? Quant à ceux-là, comment les fixer dans cette route hors de laquelle il n’y a point de salut? Comment les y amener lorsqu’ils en sont si loin?
Je ne connais qu’un moyen.
Rappelez-vous l’histoire de ce jeune missionnaire qui voyait fuir devant lui toute une tribu indienne qu’il était venu évangéliser. Il s’assit à l’entrée de la forêt où s’étaient réfugiées ces chères âmes, et, prenant un violon qu’il portait sous sa soutane, il en tira des sons si doux, si séduisants que peu à peu tous mes sauvages revinrent sur leurs pas. Et comme, à mesure qu’ils approchaient, la musique devenait plus enchanteresse encore, ils furent bientôt tout près de la robe noire. La robe noire alors parla; sa voix fut trouvée aussi douce que son instrument, et la peuplade finalement se convertit.
Les divers organes du corps humain, les diverses facultés de l’âme humaine sont comme des anses par lesquelles on prend l’homme tout entier, et on le soulève vers un monde supérieur à ce monde matériel qui nous presse de toutes parts.
Mais vouloir s’adresser toujours à la réflexion ou au raisonnement, ce serait courir le risque des plus cruelles déceptions.
Plusieurs ne savent, d’autres, en plus grand nombre peut-être, ne veulent ni réfléchir, ni raisonner. Lorsqu’ils vous voient vous avancer, votre livre d’histoire ou de philosophie en main, — à l’aspect imposant du volume, à votre air docte et sérieux, ils ont bien vite deviné une leçon; et ils s’enfuient à toutes jambes, comme nos Indiens de tout à l’heure.
Que faire alors? prendre votre violon, et, puisqu’on ne vous écoute pas parler, chanter sur ce merveilleux instrument. Vous serez sûr d’avoir des auditeurs.
Mais que chanterez-vous?
Vous chanterez la vie chrétienne; — non une vie chrétienne de fantaisie, dont vous ayez fait disparaître tout le côté sévère et difficile, pour ne lui laisser que son aspect riant. Vous direz la vie chrétienne telle qu’elle est. Dans des récits où vous mettrez tout ce que vous aurez reçu, ou conquis, de talent, d’imagination, de style, d’âme surtout, vous encadrerez quelques-uns de ces sentiments exquis et profonds qui donnent à cette vie du chrétien une si mâle beauté. Vous ne prêcherez pas; vous ne disserterez pas; vous conterez. La grâce de votre narration, la poésie qui débordera de votre cœur, la finesse de vos observations, le bon goût de vos railleries, cette sensibilité vraie qui aura toujours horreur de la sensiblerie, l’art avec lequel seront tissées vos histoires, — c’est là ce qui vous attirera des lecteurs.
On croit avoir efficacement travaillé au retour d’un jeune égaré, quand on le fait entrer dans une famille chrétienne, qu’on lui ménage des entretiens avec des amis pieux qui lui semblent aimables, avec un bon prêtre qu’il ne peut s’empêcher de vénérer et d’aimer comme un père.
C’est ce que le romancier chrétien fait pour ses lecteurs.
Ceux qui sont déjà croyants, mais insuffisamment, reconnaissent bien vite cette insuffisance, — lorsqu’ils apprennent du même coup de quel héroïsme modeste, mais constant, se compose cette vie chrétienne, qu’ils ont jusqu’ici menée si mollement; et quelle douceur inconnue à leur lâcheté Dieu se plaît à verser sur l’accomplissement courageux de sa loi.
Quant à ceux qui sont tout à fait étrangers à la connaissance et à la pratique de la religion, je comprends qu’ils soient un peu étonnés, révoltés même, si vous voulez, en voyant ainsi se dérouler devant eux cette vie chrétienne, dont les devoirs, et même les douceurs sont quelque chose de vraiment étrange pour celui qui tombe à l’improviste dans un monde si nouveau. Mais n’est-ce pas beaucoup déjà que ces esprits prévenus ou ignorants aient jeté sur ce monde nouveau un simple regard de curiosité ? Mais n’est-il pas certain que, si c’est chose difficile de leur faire lire un livre où l’attrait de la forme tempère l’imprévu et la sévérité du fond, ce serait tout simplement chose impossible que de leur mettre en main un cours de doctrine chrétienne, même des études philosophiques? Je ne parle pas des vies de saints; car, ou elles seront adoucies et accommodées à l’esprit du siècle, et c’est alors le pire des romans et un véritable mensonge; ou, si elles sont écrites d’un cœur fidèle et d’une plume vraiment chrétienne, on s’y heurte à chaque pas contre les pieux excès de la pénitence, contre d’incessants miracles, c’est-à-dire ce que l’esprit du monde a le plus de peine à digérer. Hélas! le nombre est si grand, même parmi nous, de ceux qui n’en ont pas encore pris leur parti!
En résumé, sur ce premier point, tant de chrétiens sont aujourd’hui retombés à l’état sauvage, que je ne vois, pour tenter de les ramener, pour avoir quelque chance de se faire écouter d’eux, que le violon de notre missionnaire.
Ce violon, ce sera le roman chrétien.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que notre missionnaire jouait admirablement de son instrument. Pour nous aussi, conteurs chrétiens, apprenons à manier au moins habilement notre plume.
Rien n’est petit de ce qui se fait pour Dieu; et rien ne ressemblera moins à la vanité littéraire que le soin avec lequel nous viserons à une perfection.... qui doit gagner des âmes.
II
Table des matières
Le christianisme ne veut pas de roman, disait-on tout à l’heure. — Le roman ne veut pas de christianisme, reprend-on maintenant. Le roman chrétien est une utopie?
«Pourquoi, dit l’ingénieux causeur du samedi, dans un de ses charmants articles sur les conteurs contemporains, pourquoi ne pas se contenter du roman honnête, où une idée morale est développée selon les forces de l’auteur, où les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs sont réfutés en action, où rien ne peut troubler les imaginations timorées, mais d’où un sentiment respectueux d’incompatibilité et d’incompétence éloigne tout ce qui se rapporterait de trop près à nos dogmes, à nos mystères, à notre culte?...»
Je réponds d’abord qu’en fait ces romans honnêtes et inoffensifs, sans être chrétiens, sont excessivement rares. J’ai essayé jadis de le montrer dans une étude sur les Nouvelles de madame d’Arbouville, romans honnêtes et prônés comme tels par les maîtres de l’art, et où beaucoup de choses cependant pouvaient troubler les imaginations timorées.
Un second exemple se présente ici de lui-même: dans l’article que j’ai déjà cité, immédiatement après ses observations sur les Scènes de la vie chrétienne, M. de Pontmartin écrit la phrase suivante: «Rentrons, avec M. Louis Enault et sa charmante Christine, dans les vraies conditions du roman.»
C’est donc là, selon l’éminent critique, comme un type du roman honnête.
Je l’ai lue cette charmante Christine, et je déclare que c’est une très-mauvaise lecture, fort peu morale, et que je ne conseillerais à personne.
Oserai-je prendre un exemple plus prochain encore? — M. de Pontmartin, qui est si souvent le vrai critique chrétien, dont les études sur Balzac, sur madame Sand, sur Bérenger, sont de si courageux chefs-d’œuvre, M. de Pontmartin affirmerait-il que rien, dans les Mémoires d’un Notaire, n’est de nature à troubler les imaginations timorées?
Non, toutes ces théories qui prétendent construire quelque chose de fécond et de durable en dehors du christianisme, sont aussi fausses, et presque aussi dangereuses, au point de vue littéraire qu’au point de vue social.
Le roman est la peinture de la vie. Le côté pratique de la religion ne doit pas être mis hors du roman, pas plus que hors de la vie.
N’y a-t-il pas ici, quand on veut être fidèle aux principes, comme un enchaînement inévitable de vérités?
Point de vraie morale, de morale pratique, d’honnêteté, sans religion. Louis Racine l’a dit dans des vers qui seront éternellement aussi vrais qu’ils sont peu poétiques:
A la religion soyez toujours fidèle,
On ne sera jamais honnête homme sans elle.
Mais la religion elle-même n’a d’influence sérieuse sur une âme qu’autant qu’elle en a vraiment pris possession, qu’elle domine toutes ses pensées, dicte tous ses jugements et tous ses actes, qu’elle règne et gouverne dans cet empire intérieur.
Or, tout cela ne peut pas se faire à huis clos. On peut bien être en cachette un demi-chrétien; celui qui est chrétien tout entier, l’est ouvertement. Il ne s’affiche pas; mais il y a en lui une lumière qui brille, pour ainsi dire, à travers la prison de son corps, et qui indique aux moins clairvoyants que cette prison est un sanctuaire où luit une lampe divine. Luceat lux vera coram hominibus, a dit le divin Maître, le même qui recommandait à ses disciples de cacher, avec un soin extrême, leurs bonnes œuvres et leurs mortifications.
La vie vraiment honnête, dans les temps et les pays chrétiens, c’est une vie toute saturée de christianisme. — Quelle étrange honnêteté nous proposez-vous donc où le christianisme n’ait point de part? Quelle nouvelle manière de réfuter en action les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs, sans faire intervenir l’esprit chrétien; douce brise ou vent impétueux, mais seul souffle assez puissant pour dissiper efficacement la passion et le sophisme? Quel fâcheux sentiment d’incompétence et d’incompatibilité interdit à votre plume tout ce qui toucherait de trop près à nos dogmes, à nos mystères, à notre culte?
Sans doute il faut éviter, avec le plus grand soin, dans le roman religieux comme dans la vie chrétienne, tout ce qui tendrait à jeter sur nos croyances ou sur la pratique du christianisme le moindre ridicule, tout ce qui nous ferait ressembler à des faiseurs ou à des intrigants.
Mais, entre ce zèle intempérant et maladroit et l’abstention totale qui, partout ailleurs qu’à l’église, met, par principe, son drapeau dans sa poche, il y a une position excellente. C’est celle qui consiste à ne rien cacher de ce que l’on croit, à agir toujours, dans les grandes circonstances comme dans les petites, d’après ses convictions. Quelquefois même, et avec un discernement mêlé de tact et de hardiesse, il faut savoir montrer à ceux qui révoquent en doute l’action du christianisme, quel lien intime et indissoluble existe entre la foi qui croit, la vertu qui agit, et cet ensemble de secours divins où le chrétien puise la force de conformer ces actes à ses croyances.
J’avoue que je ne saurais comprendre ces mots d’incompétence et d’incompatibilité, si souvent répétés dans cette controverse.
Je ne les comprendrais qu’autant qu’il faudrait admettre la définition, au moins hasardée, du roman, telle qu’elle résulte de cette phrase que j’emprunte encore à M. de Pontmartin: «C’est qu’il existe un antagonisme inévitable entre l’idée de sacrifice, de mortification, de renoncement, qui est l’esprit même de la religion, et cette sensibilité un peu factice, cette exaltation un peu maladive, qui est la vie propre du roman.»
Mais une pareille définition, ce serait la condamnation du roman en général, du roman simplement honnête et moral, comme du roman religieux et chrétien.
Y a-t-il, en effet, rien de moins moral, rien de moins propre à réfuter en action les passions mauvaises et les sophismes corrupteurs, qu’une sensibilité factice, qu’une exaltation maladive? Mais c’est précisément dans le développement exagéré de la sensibilité, dans cette exaltation glorifiée comme une vertu, tandis qu’elle est presque toujours un péril, dans cette soif fébrile de l’émotion quand même; c’est précisément dans ces énervements, ces mirages, ces stériles rêvasseries, qu’est presque toujours le germe des passions mauvaises et des sophismes corrupteurs. — Et ce serait là l’essence du roman! A Dieu ne plaise!
Que c’en ait été trop souvent la pratique; que ce soit là le danger permanent dont il faut se garer, la pente glissante sur laquelle il faut se roidir sans cesse, — qui en doute?
Mais qu’est-ce que cela prouve contre le genre en lui-même? On en pourrait dire autant de tous les arts, où l’abus est si près de l’usage, de l’imagination en général, cette gracieuse et souriante faculté, toujours sur le point de redevenir la folle du logis.
Encore une fois, que conclure de là ? Qu’il faut établir un cordon sanitaire contre cette puissance dangereuse; arrêter impitoyablement au passage toutes ses productions, quelles qu’elles soient: peinture, musique, poésie, etc...?
Tout cela n’est pas sérieux. Nous n’empêcherons pas l’immense majorité des hommes de demander à l’imagination quelques-unes de ses brillantes créations. Seulement, les honnêtes gens resteront en dehors de ce mouvement, et laisseront les œuvres immorales et impies inonder la société, sans rien essayer à l’encontre. — Ce ne serait, ce me semble, ni très-courageux, ni trèshabile.
J’ajoute que cette définition du roman, malheureusement trop vraie à l’égard d’un grand nombre, est manifestement très-injuste, quand il s’agit des beaux romans chrétiens, et même de quelques romans simplement honnêtes.
Quelle exaltation maladive, quelle sensibiliié fébrile voyez-vous dans les Fiancés, à l’égard desquels je ne fais pas difficulté de reconnaître que je me suis jadis montré un peu sévère, — ou dans Fabiola, — même dans la plupart des romans de Walter Scott, dans le Vicaire de Wakefield, dans Clarisse, ou dans Tom Jones? Les regrettables défauts de ce dernier chef-d’oeuvre sont d’un tout autre ordre.
Je ne sache pas une meilleure manière de préciser les droits et les devoirs du romancier chrétien, que de se rappeler quels sont les droits et les devoirs du simple chrétien dans la vie.
Il y a dans le monde deux choses mauvaises et que Notre-Seigneur lui-même a maudites: c’est l’esprit du monde; ce sont les scandales qui en procèdent. Mais vivre dans le monde, y tenir son rang, recevoir et rendre ces bons offices et ces politesses dont l’échange constitue le commerce des hommes; avoir, si l’on peut, toutes les grâces décentes qui gagnent les cœurs, même se mêler aux divertissements du monde dans la proportion que permettent la raison de l’homme de sens et la conscience de l’homme de foi, plus souvent d’accord que l’on ne pense, — c’est le droit, c’est souvent le devoir du chrétien.
En effet, s’il faut qu’il y ait des âmes d’élite qui mettent toutes ces choses sous leurs pieds en les abandonnant, en se vouant à de volontaires et continuels abaissements; — il faut que d’autres montrent comment on peut user des biens, des grandeurs, des plaisirs, des aises de la terre sans y attacher son cœur, et en devenir l’esclave. Il faut que le monde apprenne qu’on peut être riche, aimable, beau, lettré, puissant, avoir tout ce qui fait la joie et l’enivrement de cette vie, sans oublier la vie à venir; que Dieu et la religion, en entrant dans une âme, l’agrandissent au lieu de la mutiler; qu’aucune des affections légitimes n’est proscrite par le christianisme, qui leur communique au contraire une élévation, une dignité, une perpétuité, que l’âme, par ses propres forces, ne pourrait jamais atteindre.
Il en est de même du roman.
Tenez-vous que le roman ait absolument besoin de ce que j’appellerai, faute d’un meilleur nom, la licence de l’esprit et du cœur, je ne dis pas la révolte déclarée contre les principes, mais ce qui, de près ou de loin, en vient ou y mène... la touche sensuelle, si délicate et si peu accusée qu’elle soit..., et c’est en effet à cela que reviennent trop souvent cette sensibilité maladive et cette exaltation que vous excusez, quand vous ne les glorifiez pas? — Tenez-vous que ce soit là l’essence même du roman?
Alors il est évident qu’un chrétien sincère, qui aurait eu l’idée de se faire romancier, devra briser sa plume sur-le-champ. Car, il lui est absolument interdit d’écrire un mot qui, de près ou de loin, risque de devenir, pour le moindre de ses lecteurs, un sujet de scandale. Il n’y a pas de poétique non-seulement chrétienne, mais honnête, qui autorise une pareille infraction aux lois les moins discutables de la probité littéraire. Et l’homme surtout qui, ayant la foi, pense pouvoir acheter le succès par cette lâche concession, sait très-bien qu’il commet l’un des péchés les plus graves et les plus difficiles à réparer, le péché de scandale. Il le sait, et les morsures de sa conscience le lui rappelleraient, s’il était tenté de l’oublier.
Mais si, au contraire, vous reconnaissez que la licence n’est pas le caractère propre, mais le vice du roman, vous êtes, vous romancier chrétien, dans la position où sera toujours un chrétien, qu’il s’agisse pour lui d’écrire ou d’agir. Il a à sa disposition, en commun avec tous ceux qui ne partagent pas ses croyances, tous les moyens honnêtes. Les moyens coupables lui sont interdits, et c’est sans doute un élément de succès dont beaucoup usent et abusent. Mais il a pour lui, et pour lui seul, tout un arsenal de moyens d’émotion et d’intérêt.
J’ai dit ailleurs quels étaient ces moyens: même au point de vue de l’art, ce n’est pas pour rien qu’on est catholique.
Pour transformer un roman non chrétien en un roman chrétien, que pensez-vous qu’il faille faire? Deux choses: en retirer tout ce qui est faux ou immoral, ou qui conduit, par des voies si détournées qu’elles soient, à l’erreur ou au vice. Le livre ainsi désinfecté, il faut y faire circuler l’esprit chrétien, lui infuser comme une séve nouvelle.
Parmi les productions des auteurs en renom, la plupart sans doute ne pourraient supporter un semblable traitement. Radicalement mauvaises, c’est tout qu’il faudrait en retrancher, pour les purifier.
Il en est plus d’une cependant où il suffirait de la suppression de quelques pages, d’un mot sacrifié, changé ou ajouté par-ci par-là, pour faire d’une lecture fâcheuse, à cause de certains détails, une lecture, en somme, salubre.
Mais ce travail d’épuration, du moment qu’il est possible, est presque toujours nécessaire. L’écrivain qui n’est pas chrétien, alors même que, soit par une sorte d’illumination, soit pour faire du nouveau, soit par réminiscence d’une enfance pieuse, soit en peignant fidèlement quelque modèle chrétien qui aura frappé ses regards, il semble faire une œuvre bien intentionnée et qui devrait être irréprochable, cet écrivain se reconnaît toujours à quelque signe. Presque infailliblement il laissera tomber sur ces belles pages, sorties de la meilleure partie de lui-même, quelque tache où se révèle la corruption habituelle du cœur et de l’esprit.
Donnez à l’écrivain chrétien le même talent qu’à l’écrivain irréligieux ou indifférent, ces taches n’existeront pas dans son œuvre. Mais qui empêche que les beautés y existent, ces beautés qui tiennent à la richesse de l’imagination, à la limpidité du style, à sa force, à son éclat, à la délicatesse de l’analyse, à l’habileté de la mise en scène, toutes choses où les mauvaises doctrines n’ont rien à voir, et qui ne sont pas, que je sache, le privilége des ennemis de l’Église?
J’ajoute que ce serait méconnaître les trésors que la vérité recèle toujours dans ses profondeurs, surtout cette vérité catholique si complète, si lumineuse et si mystérieuse en même temps, si intimement liée à tout ce qui touche et remue le cœur de l’homme, que de ne pas comprendre quelle mine inépuisable d’intérêt le christianisme va offrir au romancier religieux, en échange des sacrifices et des entraves que lui imposent ses croyances.
Quand du haut de ces théories je retombe à mes modestes essais, je suis honteux de demeurer, dans l’exécution, si loin de l’idéal que j’ai conçu.
Je persiste cependant à écrire des Nouvelles..... un peu trop pieuses, me disent quelques amis, et pas assez dramatiques; ils doivent avoir raison, chacun n’écrit que ce qu’il sait écrire. — Mais ces simples récits font quelque bien, j’espère, et même quelque plaisir, à ceux qui ne dédaignent pas de les lire.
Je persiste surtout à aimer et à professer une théorie dont tout ce qui précède n’est que l’imparfait développement. Je la crois, je la sens vraie; je demande à Dieu de nous envoyer un homme d’un grand talent et d’une foi vive, qui veuille bien mettre ces idées en pratique et nous donner enfin de beaux et bons romans chrétiens.
Je lui promets la plus belle récompense, la seule qui vaille la peine d’être poursuivie, une riche moisson d’âmes.. Mais le reste, un immense succès, lui arrivera par surcroît.
ALBAN.
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
CHAPITRE I.
Table des matières
LES SAINT-MELAINE.
Le comte Alban de Saint-Melaine était le dernier rejeton d’une très-noble et très-ancienne famille de Bourgogne.
Gontran de Saint-Melaine avait occupé une des charges les plus considérables de la cour de Charles le Téméraire; et, bien qu’il tînt le duc son maître en singulière estime, il se considérait comme aussi bon gentilhomme que lui, pour le moins.
Bien avant le comte Gontran, l’origine des Saint-Melaine se perdait déjà dans la nuit des âges; et les d’Hosier de l’époque les rattachaient par la ligne collatérale à saint Melaine, qui fut évêque de Rennes, dans les premiers temps de la monarchie.
Ce qui est certain, c’est que, depuis des siècles, tous les champs de bataille où la France était descendue avaient vu quelque Saint-Melaine combattre et mourir pour elle. Les croisades, l’interminable lutte contre les Anglais, les guerres d’Italie sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, nos triomphes et nos revers sous Louis XIV et sous Louis XV, les Saint-Melaine avaient pris part à tout cela, et au premier rang.
On les avait vus, lors des fatales campagnes de la fin du règne de Louis XIV, vendre leurs prés et leurs bois; — non qu’ils les voulussent échanger contre des brocarts, des chevaux d’apparat, des livrées étincelantes, des tentes d’or et de soie, comme les vaniteux seigneurs du camp du drap d’or; les Saint-Melaine vendaient leurs terres pour lever des troupes, et pour seconder, selon qu’il était en eux, les derniers et héroïques efforts du grand roi.
Malgré ces sacrifices, leur fortune n’avait point baissé. La prodigalité seule appauvrit, et non point la générosité.
Puis, à mesure que se succédaient les générations des Saint-Melaine, à côté de chaque héros, Dieu avait presque toujours placé une sainte. La bravoure, l’aumône et la chasteté avaient été les anges gardiens de cette famille; et toujours elle avait grandi, pendant que tant d’autres tombaient de plus haut, sourdement minées par le luxe et la débauche.
Le dix-huitième siècle avait le premier entamé cette forte race. Nous y retrouvons les hommes braves comme leur épée, — Fontenoi est là pour le dire, — et les femmes sans tache comme l’hermine de leur ècusson. Ni les orgies de la Régence, ni tout le libertinage de l’époque Pompadour n’avaient laissé tomber sur une seule Saint-Melaine le soupçon seulement d’une légèreté.
Mais la philosophie du jour, cette grande conspiratrice contre les lois de la morale et de la société, avait rencontré des complices jusque parmi les Saint-Melaine. Pour la première fois, ils semblèrent oublier leur devise si chrétienne, et à laquelle une prospérité jusque-là croissante donnait la plus éloquente confirmation: In Domino virtus.
Louis de Saint-Melaine se faisait honneur d’être le disciple et le patron des philosophes. L’un des premiers, il avait fait son pèlerinage à Ferney; il était à l’affût des pièces impies et licencieuses qui circulaient sous le manteau; la Pucelle faisait ses délices, à lui dont un des ancêtres avait combattu et chevauché toute une année côte à côte avec Jeanne! Le château de Saint-Melaine devint, comme tant d’autres châteaux en France, une petite cour d’impiété. Les plaisanteries sur les moines, les religieuses, les saints, les miracles, les divines Écritures, le culte tout entier, étaient le pain quotidien des hôtes habituels du comte Louis: philosophes de mauvais aloi, littérateurs de quatrième ordre, parasites affamés, bourgeois tout fiers d’être reçus à la table du comte qu’ils jalousaient, tous gens heureux de vivre aux dépens de celui qui les écoutait, en attendant qu’eux ou leurs ayants cause le pussent dépouiller complétement.
Sous Louis XVI, le comte Louis de Saint-Melaine voulut accompagner à la guerre d’Amérique son fils Arthur. Tous deux achevèrent d’y perdre le peu de foi qui leur restait.
L’honneur pourtant suffit pour les empêcher de donner, comme tant de ci-devant nobles, dans les excès de la Révolution. Leur place ne pouvait être parmi les assassins du Roi. Le vieux comte monta donc à l’échafaud, malheureusement avec le calme stoïque d’un philosophe plutôt qu’avec la sérénité d’un chrétien.
Son fils fut, je ne sais comment, oublié dans les prisons, et parvint à s’échapper. Il alla rejoindre l’armée de Condé ; puis se décida à rentrer en France, dans les premières années de l’Empire. Ses biens, consistant surtout en forêts, n’avaient point été vendus. Il se retrouva donc fort riche et se voua tout entier à l’éducation de son fils Alban.
Le comte Arthur avait épousé en émigration, dans la sainte égalité de la pauvreté, une charmante jeune fille de dix-huit ans, mademoiselle Albine de Montarel, qui vivait à Coblentz en donnant des leçons de chant, comme lui, Arthur, du produit de ses peintures sur velours.
La comtesse Albine était par son intelligence et sa piété tout à fait digne de perpétuer les traditions féminines de la lignée des Saint-Melaine. Sans un peu de faiblesse qu’elle montra toujours envers son fils Alban, le héros de cette histoire, c’eût été une femme et une mère parfaite.
A la restauration, le comte Arthur reprit du service. Sa femme mourut vers 1825. Alban, alors âgé de dix-sept ans, achevait au collège Saint-Louis de brillantes études, à la fois littéraires et scientifiques. Deux ans après, il entrait des premiers à l’École polytechnique.
Tout noble qu’il fût, peut-être parce qu’il l’était, et par une certaine affectation de désintéressement dont il ne se rendait pas bien compte, Alban se montra toujours l’un des plus chauds libéraux du collège et de l’École. Son père, qui n’était guère qu’un bon militaire, et dans la tête duquel il s’était fait un mélange bizarre des principes révolutionnaires et monarchiques, des idées impies et des sentiments religieux, n’entreprit jamais rien à l’encontre des tendances d’Alban.
Celui-ci avait vingt et un ans, en juillet 1830, lorsque son père, colonel dans la garde, fut tué pour la cause de la légitimité.
Alban, qui venait de sortir de l’École, dans un rang très-élevé, se trouvait, à peine majeur, maître d’une grande fortune et seul représentant d’un des plus beaux noms de la noblesse provinciale de France.
CHAPITRE II.
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L’HÉRITIER D’UN GRAND NOM.
A la veille de la révolution de 1830, comme Alban s’entretenait un jour avec son père de la gravité de la situation et des bouleversements qui pouvaient en sortir:
— Mon fils, dit le colonel, si je venais à mourir dans quelqu’une des luttes qui s’apprêtent, je vous demande une seule chose, c’est de ne servir jamais d’autre souverain que nos rois légitimes.
Cette parole était présente à l’esprit d’Alban, le 2 août 1830, lorsqu’ayant rendu aux restes de son père les derniers devoirs, il quitta Paris pour Saint-Melaine.
Alban voulait réfléchir dans le recueillement sur le parti qu’il avait à prendre et le plan d’après lequel il allait organiser sa vie.
En entrant dans le château où s’était écoulée sa jeunesse, Alban, distrait quelques jours par la violence même de sa douleur et la préoccupation des affaires d’intérêt qu’il avait dû régler, se retrouva, pour ainsi dire, seul avec son cœur. Il sentit la solitude peser sur lui de tout son poids: plus de père pour l’introduire dans la vie; plus de mère pour panser les blessures qu’il ne pouvait éviter, au début de cette voie difficile.
Le souvenir de sa mère remua surtout profondément le cœur de l’orphelin. Il pleura, et se sentit soulagé. — S’il eût été chrétien, il eût prié et se fût senti non-seulement consolé, mais éclairé.
Pourtant les traditions d’honneur de sa famille et le sentiment de sa propre dignité lui servirent de flambeau et le préservèrent de bien des tentations, auxquelles une nature vulgaire eût succombé.
Alban était un esprit généreux, hardi, aventureux même et un peu ambitieux. Il était doué d’une grande pénétration, d’une singulière facilité à tout apprendre, d’une éloquence vive et entraînante; il avait un de ces regards qui révèlent l’homme né pour commander à ses semblables. Il eût aimé les hasards de la vie militaire, les péripéties des carrières politiques, les orages et les luttes de la tribune, même les débats plus calmes de la magistrature et du barreau.
Il jeta un coup d’œil de regret sur ces régions enchantées. Mais sa conscience n’hésita pas: le vœu de son père, sa position de seul représentant d’une famille toujours fidèle l’empêchaient de rechercher aucune fonction publique, ou de prêter un serment qu’il n’eût prêté qu’avec des restrictions. Il était donc enchaîné dans une condition privée.
Il vit alors défiler, en esprit, devant ses yeux quelques jeunes gentilshommes qu’il avait connus à Paris, et que l’état actuel de sa fortune lui eût bien facilement permis d’éclipser.
Se lever tard, — passer, comme une femme, deux heures à sa toilette, — employer à soigner sa chevelure, son visage et ses mains une incroyable variété de pommades, d’huiles, d’essences, de poudres, d’onguents, de savons, sans compter les brosses de toutes dimensions et de toute destination, — se promener au bois, — dîner au café Anglais, — faire de ses soirées le partage le plus équitable possible entre les salons, le club, le bal masqué, les aventures galantes, — posséder à fond le jargon du turf et du théâtre, — jouer gros jeu, — avoir de beaux équipages, une meute renommée, des chevaux de prix, un tailleur à la mode, et cœtera... tout cela était facile au comte Alban de Saint-Melaine.
Mais, par la grâce de Dieu, la seule idée d’une telle vie lui soulevait le cœur. Il n’eut besoin d’aucun courage pour se dire que jamais il ne s’abaisserait à cette honteuse inutilité.
Son plan fut bientôt fait. Il comprit, par une sorte d’intuition, ce qui n’a été pour d’autres que le résultat de longues observations et de profonds raisonnements, l’importance d’une position indépendante en dehors de toute fonction officielle, la nécessité pour les représentants des anciennes familles de vivre dans leurs terres, d’y exercer un patronage éclairé, d’être à la tête de tous les progrès et de toutes les expériences en agriculture, et, s’ils étaient parfois contraints d’abandonner à d’autres la direction des affaires politiques, de ne jamais déserter cette supériorité morale et sociale qu’ils tenaient de la Providence et de leurs ancêtres.
Trop plein de vie, trop débordant d’activité pour demeurer dans une existence oisive, Alban était trop intelligent pour entreprendre cette existence occupée que nous avons décrite, sans s’y préparer par un sérieux apprentissage.
Il ne voulut marcher au combat qu’armé de toutes pièces.
Il s’entendit avec son intendant pour que, pendant cinq ans, il continuât à gérer Saint-Melaine et les nombreux domaines qui en dépendent. Les plus amples pouvoirs étaient donnés à cet effet à maître Jonquille. Seulement, il fut convenu que, sur le prix des fermages, qui ne devaient être augmentés que modérément, maître Jonquille ferait, chaque année, la part des pauvres, et se conformerait exactement en cela aux traditions de madame de Saint-Melaine.
Quant à lui, Alban, il allait partir, et comptait prolonger son absence pendant cette période de cinq années. Il viendrait recevoir ses comptes, le 30 septembre 1835.
Alban se rendit à Paris, où son intention était de commencer les études préparatoires à cette carrière qu’il avait en vue. Il voulait être à même d’entreprendre, en connaissance de cause, toute sorte de cultures perfectionnées, de reboisements, de défrichements de landes, d’élève de bétail;... je ne crois pas que l’on parlât alors de drainage. —Alban fut même, pendant près de trois ans, élève dans une ferme-école.
Il ne négligea pas non plus la culture de son esprit. Il avait poussé jusqu’en philosophie d’excellentes études classiques. Il ne crut pas devoir, à dix-huit ans, faire un feu de joie de ses livres. Au contraire, il les relut. Il s’initia aux richesses des littératures étrangères; il étudia l’histoire. Il ne prit jamais en dégoût ni son archet ni ses crayons.
Les cinq ans de noviciat révolus, il retourna, un beau matin, à Saint-Melaine, quelque peu fier d’avoir mené son apprentissage jusqu’au bout, et se croyant surtout bien assuré contre l’ennui.
CHAPITRE III.
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LA REDDITION DE COMPTES.
Les résolutions généreuses sont rarement comprises, elles ne sont jamais devinées, par les esprits étroits.
M. Jonquille, l’intendant de Saint-Melaine, crut que son maître voulait rire lorsqu’il parlait d’études à faire, afin de devenir plus digne de sa position et de sa fortune.
— M. le comte me la baille belle avec ses études! Le fait est qu’il s’ennuierait ici, et qu’il veut se décharger sur moi du soin de faire fructifier ses propriétés. Quant à lui, m’est avis qu’il va étudier à Paris tout autre chose que l’agriculture..... Eh! parbleu, il a raison; puisqu’il est riche, qu’a-t-il de mieux à faire que de s’amuser? Moi qui ne suis pas riche, je vais m’occuper à le devenir...... Je serais bien maladroit de n’y point réussir, avec un maître si jeune et ami du plaisir!
Si nous nous transportons à Saint-Melaine, cinq ans après ce soliloque de l’honnête Jonquille, nous assistons à une scène qui montre que les habiles ont quelquefois tort.
Alban est revenu chez lui. Il se tient debout devant ce vieux bureau à la Tronchin, construit jadis avec tant d’art pour le comte Louis, son grand-père. Sur les tablettes, sont entassés des registres et des papiers qu’Alban paraît étudier, et contrôler les uns par les autres, en homme tout à fait entendu.
Près de la cheminée, est assis maître Jonquille, étonné d’abord de la longueur de cet examen, puis effrayé d’un éclair d’indignation qui, de temps à autre, s’allume dans les regards du comte. Pour se donner une contenance, maître Jonquille, dont le teint devient tout à fait digne de son nom, présente alternativement au foyer chacune de ses deux semelles. Mais il ne parvient pas à réchauffer son cœur que pénètre de plus en plus le frisson de la peur.
Je voudrais pouvoir dire que sa conscience le tourmente. Hélas! il a depuis longtemps fait taire cette Cassandre. Seulement, en regardant Alban du coin de l’œil, notre intendant s’aperçoit, trop lard, qu’il a trouvé son maître.
Ce jeune homme, que Jonquille s’imaginait avoir passé ses plus belles années dans une vie débauchée, ou pour le moins frivole, cet aristocrate indifférent aux souffrances des petits, c’était un homme de tête et de cœur qui venait de consacrer à de consciencieuses études un lustre tout entier, et comme les prémices de sa jeunesse. C’était un propriétaire équitable, désirant, avant tout, qu’on ne pressurât pas ses fermiers, et que le paysan trouvât dans la terre qu’il arrosait de ses sueurs une mère, une nourrice, et non point une marâtre. C’était le digne fils de sa mère, la bonne comtesse; il voulait vraiment que la charité fût faite à Saint-Melaine, et que l’aumône y prélevât toujours sa dîme sacrée. C’était enfin un agronome distingué, qui connaissait le prix de revient de chaque chose, et que l’on n’éblouissait pas avec des chiffres; car il les décomposait facilement, et, si habilement qu’ils fussent groupés, il savait y lire, écrite en toutes lettres, la friponnerie de son intendant.
— Jonquille, dit-il, après avoir terminé son examen, vous êtes un malhonnête homme. Avant d’étudier vos livres, j’avais consulté M. le curé et les plus honnêtes gens du pays. Tous m’ont dit que vous me voliez, et que vous rançonniez ces pauvres paysans. Chaque bail avait un prix fictif dont vous me teniez compte, et un prix réel que vous empochiez. M. le curé m’assure que les sommes soi-disant dépensées en aumônes, et portées à mon débit, n’ont jamais été versées que dans votre escarcelle. Quant aux fumures, aux fermes construites, aux toitures réparées, aux achats de bestiaux, j’en ai assez appris à Grignon pour reconnaître que vous suiviez, en tous points, le précepte de la cuisinière: Un petit pain d’un sou, — deux sous.
Je pourrais vous faire rendre gorge; je préfère me charger moi-même des indemnités à payer aux fermiers, et de l’arriéré de mes charités. Je vous engage seulement à vous aller faire pendre ailleurs.
Jonquille reprit ses couleurs, car la honte n’était rien pour lui; et, à ce prix, il se trouvait avoir fait une bonne affaire. Sans mot dire, il s’en alla. Deux heures après, il avait quitté le pays.
Alban eût pu sans doute faire au fripon la partie moins belle. Mais le fripon était retors, et ne se fût pas laissé dépouiller sans procès de son bien mal acquis. Alban crut que c’était un grand gain de s’en être débarrassé.
La Providence se chargea d’ailleurs de régler plus sévèrement le compte de Jonquille. Tout le fruit de ses rapines était placé chez un banquier, qui, l’année d’après, partit pour l’Amérique avec l’argent de ses clients. Jonquille fut ruiné de fond en comble.
Cependant, Alban ayant chassé son intendant, il se dit, comme Louis XIV, qu’il serait désormais à lui-même son premier ministre.
Le lendemain, il parcourut les habitations des fermiers, faisant remise à chacun, sur les loyers à échoir, des pots-de-vin indûment perçus chaque année par son intendant. Il confia au curé une somme assez ronde, pour ce qu’il appelait l’arriéré de ses charités.
Cette manière d’agir eut, dans le pays, un retentissement considérable.
— Est-ce que notre Monsieur serait chrétien? se dit, en apprenant et en voyant toutes ces choses, le curé de Saint-Melaine.
CHAPITRE IV.
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ÉCONOMIE POLITIQUE DU CUBÉ DE SAINT-MELAINE.
Le dimanche suivant, après les vêpres, le curé de Saint-Melaine se rendit au château, où il était invité à dîner.
Il arriva de bonne heure, désireux de causer un peu seul à seul avec Alban, et d’apprendre si cette généreuse conduite était la conséquence, ou seulement l’espérance, d’une pensée chrétienne.
— Monsieur le comte, dit-il en entrant, permettez au curé de Saint-Melaine de vous féliciter sur ce que vous venez de faire. Si tous les nobles et tous les riches vous ressemblaient, il n’y aurait certainement-pas tant de mauvais pauvres. Vous avez agi vraiment comme un monarque qui rentre en possession de ses États. Vous avez puni, non sans quelque mélange d’indulgence, les méchants, et vous avez gracieusement octroyé, au lieu de le percevoir, le droit de joyeux avénement. Béni soit Dieu de vous avoir inspiré une si noble conduite!
— Monsieur le curé, vous vous exagérez singulièrement le mérite de ce que j’ai fait. J’ai tout simplement obéi à une voix qui est l’arbitre de toute ma vie, la voix de ma conscience. Tout honnête homme eût agi de même, et je ne sais pourquoi vous faites intervenir là dedans le bon Dieu, qui ne s’occupe guère d’un chétif personnage comme moi.
— Ce n’est pas là le langage d’un chrétien, se dit le curé, mais c’est le langage d’un homme de bien.
Alors il se rappela l’éducation d’Alban, le triste héritage de philosophisme que le comte Arthur avait reçu de son père, et dont il faisait un si étrange et si inconséquent mélange avec sa fidélité chevaleresque à ses rois. Sans doute, Alban avait eu dans sa mère, la bonne comtesse, un exemple admirable de piété, et il semblait que cette influence dût christianiser un peu ce milieu délétère d’indifférence dans lequel Alban avait grandi. Mais, précisément à cause de son éminente vertu, madame de Saint-Melaine apparut toujours à son fils comme entourée d’une auréole. Une telle perfection, pensait-il, était de celles auxquelles il eût été téméraire même d’aspirer.
Était-ce à cause de cette sainteté trop haute? Était-ce par suite du préjugé qui fait deux parts de la morale, l’une pour les femmes, l’autre pour les hommes? Je ne sais; mais il est certain que madame de Saint-Melaine n’exerça, du moins au point de vue religieux, aucune influence sur son fils.
D’ailleurs, il est juste de dire que la bonne comtesse, par un travers assez commun, voyant son fils loyal, généreux, charitable, plein de tendresse et de vénération pour elle, se dit qu’il devait être chrétien, et par conséquent le crut longtemps tel, de confiance. Puis, lorsqu’il ne lui fut plus possible de fermer les yeux sur sa défection, elle s’y résigna d’assez bonne grâce, comme à un mal nécessaire, oubliant, et, par un scrupule regrettable, évitant d’exercer sur ce jeune cœur et sur cette indécise volonté, une de ces saintes pressions auxquelles Alban alors eût probablement cédé.
Le curé repassait tout cela dans sa mémoire, tandis qu’Alban lui racontait comment il avait employé les cinq années qui venaient de s’écouler.
Il y avait quelque chose de vraiment grand dans ce jeune gentilhomme, que sa haute position, sa fortune considérable, sa liberté précoce, ses rares facultés n’avaient point ébloui; qui comptait de sang-froid avec les difficultés du temps, et comprenait que la noblesse doit se faire pardonner. C’était un beau spectacle, à cet âge où la jeunesse s’embarque follement sur les flots du temps, et ne s’inquiète que de couronner de roses la proue de son navire, de voir cet héritier d’un vieux nom consacrer plusieurs années, la fleur de sa vie, à faire ses approvisionnements, comme pour une longue et périlleuse navigation.
Hélas! pourquoi avait-il oublié d’embarquer Dieu sur son navire? Ou plutôt, hélas! pourquoi, de toutes les richesses héréditaires de sa famille, la piété seule avait-elle été emportée par les orages avant-coureurs de la Révolution?
Après le passé venait l’avenir, et Alban ne se fit pas faute d’en dérouler le plan à un auditeur qu’il voyait si attentif, et qui, par quelques rares objections, marquait sa haute intelligence des aptitudes et des besoins de ceux parmi lesquels notre jeune comte voulait fixer le centre de ses opérations.
Un des projets favoris d’Alban était l’établissement d’une manufacture; cela devait amener l’aisance dans le pays, et cimenter l’alliance si désirable de l’agriculture et de l’industrie; car il s’agissait d’une fabrique de sucre de betterave.
A ce mot de manufacture, le bon curé avait froncé le sourcil, et, quand Alban eut fini son exposé :
— Monsieur le comte, dit l’homme de Dieu, tout cela peut être très-beau. Mais une manufacture vous amènera des ouvriers étrangers; ils corrompront nos paysans. Votre usine ne chômera sans doute ni fêtes ni dimanches, pas plus que celles qui viennent de s’établir dans les cantons voisins. Nos paroissiens, que vous emploierez, oublieront bien vite le chemin de l’église. Je ne donne pas deux ans à votre fabrique pour avoir fait dans le pays dix fois plus de mal que ce Jonquille que vous avez si honteusement chassé. Jonquille ne nous prenait que notre argent; votre manufacture nous prendra nos âmes.
— Vous m’étonnez, monsieur le curé ; vous êtes donc ennemi du progrès! Dieu m’est témoin que je ne veux que le bien de ces pauvres gens. Comme le plus riche du pays, je me crois tenu en conscience à leur consacrer une partie de ma vie, et c’est très-sérieusement que je travaille à améliorer leur sort.
— Personne ne rend mieux que moi justice à vos intentions, monsieur le comte. Mais, puisque vous cherchez le bien et que vous aimez la vérité, permettez-moi de vous la dire.
Le vrai, le seul bonheur de l’homme (vous le comprendrez un jour, car vous êtes digne de le comprendre) est dans la religion; parce que la religion seule enseigne à l’homme à dompter ses passions, à faire toujours son devoir, quoi qu’il en coûte, à être content de son sort, à reconnaître et à bénir la main de Dieu jusque dans les plus cruelles épreuves. Si donc, en voulant améliorer la condition de nos campagnes, vous y introduisez un élément destructeur des principes religieux, avec les meilleures intentions du monde, vous travaillez à notre malheur.
Or, ce que je vois dans quelques localités voisines où des manufactures sont établies, me fait craindre que la vôtre ne produise ici des résultats semblables.
— Vous m’effrayez, monsieur le curé. Le bien est-il donc si difficile? et ceux qui, de bonne foi, comme moi, ne veulent que le bien, risquent-ils si souvent de n’arriver qu’au mal? Que voulez-vous donc que je fasse?
— Il y a deux choses à faire, monsieur le comte, ou plutôt l’une des deux choses que voici:
Ou bien renoncez à votre projet, et contentez-vous de tourner vos efforts vers cette vieille nourrice de la terre, l’agriculture. Assez d’autres, monsieur le comte, tissent la laine ou le coton, travaillent les métaux, distillent l’eau-de-vie ou fabriquent le sucre. Votre rôle sera assez beau si vous vous occupez d’améliorer ici les diverses cultures de ce riche territoire, sans compter l’élève des bestiaux, qui est le complément, plus que cela, l’un des fondements de l’agriculture.
Si, pourtant, vous tenez absolument à devenir industriel, établissez dans votre fabrique un règlement draconien, au profit des bonnes mœurs et des principes religieux. Donnez vous-même l’exemple du respect pour tout ce qui doit être respecté. N’admettez dans vos ateliers aucun ouvrier qui ne soit de la plus stricte moralité. Isolez les ateliers des hommes de ceux des femmes; choisissez de préférence des gens du pays, honnêtes, et que vous formerez, plutôt que des étrangers plus habiles, mais qui vous apporteraient le fléau du libertinage.
Enfin, puisque vous avez tout ce qu’il faut pour faire le bien, deux choses surtout qui sont si souvent séparées, l’argent et la bonne volonté, — en pensant aux besoins matériels de cette pauvre population, pensez à ses besoins spirituels aussi. Qu’à côté de votre usine dont les tuyaux s’élèveront jusqu’au ciel, se construise une modeste maison de Sœurs. Appelez-y les Filles de Saint-Vincent-de-Paul, pour soigner les malades, élever les enfants, instruire les ignorants, consoler et fortifier tous ceux qui souffrent.
Je ne suis pas un grand économiste, mais j’ose vous dire que, si vous suivez mon plan, vous ne ferez que du bien, et votre nom sera béni à jamais dans notre humble vallée.
Que si vous établissez votre manufacture sans toutes ces soupapes de sûreté que je vous propose, dans vingt ans d’ici, ce pays aura changé de face. Il sera peut-être riche, mais certainement corrompu. Les savants célébreront une fois de plus le progrès des lumières; mais les chrétiens diront, en se voilant le visage: Voyez cette démoralisation; elle est l’œuvre d’un honnête homme qui avait le malheur de n’être pas chrétien.
N’y avait-il rien à répondre à cette sage dissertation?
Alban eût pu répondre que l’on ne travaillerait jamais le dimanche dans l’usine modèle de Saint-Melaine, que toutes ces soupapes de sûreté dont le curé parlait, lui, Alban avait toujours pensé y avoir recours, et mille autres choses.
Un avocat ou un journaliste n’eût pas manqué de plaider cette cause; peut-être même l’eût-il gagnée,
Alban, — et c’était une de ses qualités, —aimait la vérité et non pas la discussion. Quand une objection lui était faite, il pensait non point à la pulvériser, afin d’exciter les applaudissements de la galerie, ce qui eût été facile à un esprit aussi brillant et aussi délié que le sien; il pensait à en peser consciencieusement la valeur pour en profiter, si cela était possible.
Or, franchement, jamais Alban ne s’était préoccupé des immenses dangers de l’industrie ni d’aucune des précautions sur lesquelles insistait tant le curé. Il avait admiré et prôné nombre de manufactures où il se rappelait parfaitement alors que l’on travaillait le dimanche, et où régnait, il l’avait ouï dire, une grande immoralité. Mais, suivant en cela les errements de la plupart des économistes du temps (1835), il ne s’en était pas autrement inquiété. C’était là un mal nécessaire, pensait-il, et d’où sortait un plus grand bien; c’était comme le limon infect, mais fertilisant, que le fleuve de la civilisation entraîne avec lui.
Maintenant que le curé lui signalait les dangers que l’industrie peut amener et toutes les précautions nécessaires pour supprimer ou diminuer ces dangers, Alban se demandait s’il ne ferait pas mieux de renoncer à ce qui n’était, après tout, qu’un côté de ses projets, et de se concentrer tout entier sur l’agriculture.
Il sentait que si, dans les villes, les avantages de l’industrie peuvent faire oublier les inconvénients moraux qu’elle entraîne, et qui, là d’ailleurs, subsisteraient sans elle, à la campagne il en est tout autrement.
Il laissa donc tomber la conversation, ou lui donna un autre cours. Et quand le reste de la compagnie arriva pour dîner, le curé demeura convaincu qu’il avait fait quelque impression sur son riche paroissien.
_ Surtout il fut frappé de sa bonne foi et de cette espèce de candeur qui s’arrête tout court, parce qu’elle craint de n’avoir pas la vérité pour elle, —candeur d’autant plus admirable qu’elle est plus rare chez les hommes qui ont à se défendre en même temps contre ces deux terribles ennemis domestiques, l’orgueil de la fortune et l’orgueil de la science.
CHAPITRE V.
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LA SAINTE AVEUGLE.
Le lendemain était un dimanche; Alban alla à la grand’messe.
Il y avait bien longtemps qu’il n’avait mis le pied dans une église. Mais il se disait qu’à Saint-Melaine on eût remarqué son absence, qu’il ne fallait point se singulariser, qu’il était toujours utile de donner le bon exemple au peuple, que son père avait toujours fait ainsi. D’ailleurs Alban avait envie d’entendre le curé, et de voir s’il savait aussi bien parler aux paysans qu’à leur seigneur.
Quelque humains que fussent tous ces motifs, Alban n’apportait à la vieille église de son village aucune disposition précisément mauvaise. Il n’avait jamais manifesté pour la religion ni haine ni mépris, mais simplement de l’indifférence. Il avait aimé et respecté un grand nombre de personnes sincèrement chrétiennes, à commencer par sa pieuse mère. Tout éloigné qu’il fût de la croyance et de la pratique, il n’avait, ni contre l’une ni contre l’autre, aucun parti pris. Il eût méprisé comme un cœur lâche et comme un esprit de mauvaise foi le cœur qui se fût roidi contre une émotion religieuse, l’esprit qui eût volontairement fermé les yeux à la lumière. Éloigné des divines influences du christianisme par le malheur des temps plutôt que par sa volonté, la droiture de son âme était une espérance, presque une garantie de son retour, pour le jour où la vérité se montrerait à lui.
Il fut, en entrant dans son église, profondément ému. Il se sentait reporté de quinze ans en arrière; il revoyait, à côté de lui, dans ce vieux banc seigneurial, sa mère dont le nom était encore béni de tout le village. Sa première communion aussi lui apparaissait; depuis longtemps il n’était plus chrétien; et pourtant il rencontrait avec attendrissement, dans un coin de sa mémoire, ce pieux souvenir d’enfance. Loin d’être mal à l’aise à l’église, il s’y trouvait bien et comme chez lui.
Il assista avec respect au saint sacrifice, dont il n’entrevoyait le sens que comme à travers un nuage épais; il écouta avec docilité le prône du vieux curé.
Le curé prêchait sur la charité, et il prêchait avec son âme tout entière. Pas de phrases, pas de lieux communs, point de cette éloquence emmiellée et fleurie au fond de laquelle il n’y a rien. Mais l’enseignement de l’église clairement exposé, habilement développé, commenté avec feu, appliqué avec une tendresse habile aux besoins de chacun de ses auditeurs. Un mot sur le pardon des injures à l’adresse de Jacques le Rancuneux; deux mots sur la médisance, que deux commères, assises à côté l’une de l’autre, surent parfaitement s’appliquer; quelques conseils aux parents et aux enfants, et, pour conclusion, une vive et pathétique exhortation à la charité spirituelle;
«Aimez les âmes de vos frères, mes bons amis, disait le bon curé ; car leurs âmes ce sont véritablement eux. Et, pour montrer que vous les aimez, faites-leur du bien: le bien de la prière, en suppliant Dieu de les convertir; le bien de l’édification, en ne donnant jamais autour de vous que de bons exemples; le bien de l’apostolat, en contribuant, selon vos forces, à toutes ces choses si belles: les écoles chrétiennes, les hospices tenus par des Sœurs, la reconstruction des églises, surtout cette œuvre admirable de la Propagation de la foi.»
Alban fut enchanté de cette éloquence simple et sans apprêt, qui, partie du cœur, allait droit au cœur comme la parole d’un père. Il prit dans ce prône, fait pour des paysans, bien des choses qui convenaient parfaitement à l’état de son âme.
Il sortait de l’église, quand il vit deux femmes se diriger lentement vers une petite voiture qui attendait à la porte du cimetière.
Toutes deux étaient jeunes et vêtues presque de même, avec une grande simplicité qui n’excluait pas une certaine élégance.
La plus grande, blonde et svelte, paraissait guidée par sa compagne, de taille exiguë au contraire, et dont le teint basané, les cheveux noirs et presque crépus semblaient accuser une origine coloniale.
Les paysans s’écartaient avec respect pour laisser passer ces deux femmes. Elles montèrent dans leur voiture, ou plutôt leur carriole, et la plus petite, saisissant les rênes, fouetta la jument noire qui partit au grand trot.
Alban les regardait encore qu’elles avaient disparu derrière le bois de hêtres qui sépare Saint-Melaine des villages voisins.
— Quelles sont donc ces dames? demanda-t-il au premier de ses métayers qu’il rencontra.
— Comment! monsieur le comte ne connait pas encore la sainte aveugle et sa petite Fanny!
— Non.
— Eh bien, il ne m’appartient pas de donner des conseils à monsieur le comte. Mais monsieur le comte devrait bien aller voir mademoiselle Marie. C’est la merveille du pays. Elle demeure à une petite demi-lieue d’ici, au château de La Fresnaye, avec son père, le vieux général d’Ervon. Le père de monsieur doit l’avoir connu dans la garde où il servait...................
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Alban avait conservé tous les anciens domestiques de ses parents, préférant être un peu moins bien servi, et trouver en revanche des figures de connaissance dans cette vaste demeure, qui n’était plus pour lui peuplée que de souvenirs.
Quelques-uns des membres de cette familia eussent tenté le crayon de Walter Scott, par ce mélange de respect, de tendresse, de dévouement et de familiarité qui faisait l’un des charmes de la vie de nos ancêtres, et dont nous ne rencontrons plus aujourd’hui que de rares vestiges.
Ce n’étaient point des perfections, tant s’en faut, que tous ces vieux serviteurs; quelques-uns même abusaient peut-être du privilége de leur âge et soutenaient que ce n’était pas à soixante ou soixante-dix ans qu’on pouvait espérer les corriger.
Alban en eût supporté bien d’autres. Il n’y a rien de parfait en ce monde, disait-il souvent, et, quand un domestique est fidèle et dévoué, d’ailleurs suffisamment actif, connaissant sa besogne, et d’une humeur tolérable, il y a tout avantage à le garder.
Le soir de la rencontre à l’église, Alban dînait seul dans la grande salle à manger du château.
Jean, le valet de chambre, qui avait vu naître le comte Arthur, et dont la fille avait nourri Alban, se tenait debout derrière son maître, une serviette sous le bras, sérieux comme un soldat au port d’armes.
Alban, que ce factionnaire ennuyait généralement, car il se croyait assez fort pour étendre le bras et prendre une assiette ou pour se verser à boire, Alban qui avait en vain plusieurs fois protesté contre l’usage d’être ainsi gardé à vue par un valet qui compte vos bouchées, Alban résolut d’utiliser cette fois ce système, et de se faire donner sur la sainte aveugle tous les détails après lesquels soupirait sa curiosité.
A peine le cadenas que le respect mettait sur les lèvres de Jean fut-il ouvert par son maître, que les paroles sortirent à flots pressés de la bouche du vieux serviteur.
Le récit de Jean pouvait se résumer ainsi:
Peu de temps après la révolution de Juillet, au moment où Alban commençait son noviciat agricole, le général d’Ervon se retirait dans son château de La Fresnaye, avec sa fille Marie, âgée de quinze ans. Le général était vieux, infirme, morose. Mademoiselle Marie était un ange de douceur et de charité. Son père ne vivait que pour elle et par elle; les pauvres, dont elle était la providence, l’avaient surnommée la Sainte.
Comment était-elle devenue aveugle? C’est ce dont elle ne parlait jamais; mais c’est ce que son père aimait à conter, plus encore que ses campagnes de 1812 et de 1823.
Un soir que le feu était à l’une des fermes voisines du château, pendant qu’on organisait des secours pour empêcher l’incendie de gagner le château lui-même, Marie entendit des cris plaintifs sortir de la grange. Sans vouloir écouter aucunes remontrances, avant presque qu’on pût lui en faire, elle était au milieu des flammes, et en retirait une pauvre petite fille de son âge que la fumée commençait d’étouffer, et qui surtout avait perdu la tête. Marie sortit bien vite, chargée de son précieux fardeau. Sur le seuil de la porte, elle reçut, dans les deux yeux, quelques parcelles de bois enflammé. Vaincue par la douleur, elle tomba sur le sol sans connaissance..... Elle était aveugle.
On ne crut d’abord qu’à un accident de peu d’importance.
Marie, qui ne se fit guère d’illusion, demanda qu’on amenât près de son lit la pauvre petite qui avait été la cause involontaire de cette terrible blessure.
Fanny entra dans la chambre. Quand elle vit l’appareil posé sur les yeux de Marie, et qu’on lui dit tout bas que Marie allait peut-être devenir aveugle, Fanny eut un désespoir qu’elle ne parvint à maîtriser que pour épargner à la malade de fâcheuses émotions.
— Contez-moi votre histoire, Fanny, dit mademoiselle d’Ervon, et comment il se fait que vous vous soyez trouvée dans cette grange, au moment où elle a pris feu.
— Mon histoire est bien simple. Depuis mon enfance, je faisais partie d’une troupe de bohémiens, soit que j’aie vu le jour parmi eux, soit qu’ils m’aient volée à mes parents..... ce qui est plus probable; car j’ai quelque souvenance d’une vie sédentaire, d’une belle maison cachée au milieu de grands arbres fleuris tels qu’on n’en voit point en France; et je crois que je suis née aux colonies, de quelque femme de couleur. La vie que l’on me faisait mener parmi les bohémiens m’était devenue si odieuse, que je résolus de tout faire pour m’y soustraire. Un soir que nous avions fait une halte dans les environs, je m’échappai pendant que le reste de la troupe dormait, et je me blottis dans la grange que vous savez, sous un monceau de bottes de foin. J’avais du pain pour deux jours: c’était après ce temps seulement que je comptais me montrer, afin d’être bien sûre que les bohémiens seraient partis.
Comment le feu a-t-il été mis à votre grange? Je ne le sais, bien que je le soupçonne. Mais je sais que vous m’avez sauvée au péril de votre vie. Je vous conjure d’achever votre œuvre et de me garder auprès de vous. Vous me ferez instruire, afin que je puisse être baptisée, et connaître la sainte Vierge que j’aime déjà de tout mon cœur..... Surtout ne me renvoyez pas, car les bohémiens me reprendraient.
Marie, tout émue, obtint de son père de garder la petite Fanny, qui devint pour elle la plus empressée servante et la plus fidèle amie.
Huit jours après, on leva l’appareil, et les médecins durent déclarer que la cécité était complète et sans remède.
Marie éprouva un grand chagrin à la pensée qu’elle ne verrait plus jamais ni son père qu’elle aimait tant, ni ce jardin, ce parc, cette vallée, ces collines, toute cette campagne où elle se plaisait à lire, en caractères touchants, la grandeur et la bonté de Dieu. Il lui fallait aussi abandonner ses chers pinceaux, au moment où il lui semblait que la flamme de l’inspiration la visitait quelquefois, et qu’elle allait pouvoir produire, je ne dis pas des chefs-d’œuvre, mais du moins quelque chose qui répondît un peu à son idéal intérieur.
Elle eut comme un instant de découragement; mais le désespoir de son père la rappela bien vite à elle-même et au courage qu’il lui fallait avoir pour deux. Elle accueillit la rude pénitence qui lui était imposée avec une douceur, une simplicité, une sérénité, une joie même — on trouve toujours la joie au fond d’un sacrifice noblement accepté —qui finirent par calmer l’irritation de son père.
— Cher papa, lui disait-elle souvent, qu’ai-je besoin de voir clair? Ne suis-je pas assurée de votre tendresse? Est-ce que votre main que je presse ne me dit pas aussi bien que vos regards combien vous aimez votre petite Marie? D’ailleurs, votre bon regard paternel est gravé si avant dans mon cœur, que je le revois par la mémoire mieux peut-être que ne feraient mes yeux. — Et puis, je ne me marierai pas, je ne l’ai jamais désiré. Je resterai toujours avec vous. Louer Dieu, le servir, aimer son père, faire la charité — les yeux du cœur suffisent pour cela — n’est-ce pas une vie grandement heureuse? Combien dont la prunelle boit les rayons du soleil, et qui sont loin d’être, comme moi, privilégiées de la Providence!
En la voyant si résignée, M. d’Ervon n’osait plus guère se plaindre.
— Cher père bien-aimé, ajoutait quelquefois Marie, je vous en prie, surtout pas de murmures contre le bon Dieu qui fait bien tout ce qu’il fait. Cela me rendrait malade de vous voir irrité contre la Providence, si libérale envers nous. Promettez-moi que vous ne lui en voulez plus.
Et le vieux général, les larmes aux yeux, embrassait sa fille, et promettait tout ce qu’elle voulait.
CHAPITRES VI.
Table des matières
UN RÊVE.
Quand Alban rentra dans son cabinet, il était tout entier à la préoccupation qu’avait éveillée en lui le récit du vieux Jean.
Pour la première fois, ses livres lui parurent ennuyeux; et, après avoir essayé du sérieux et du plaisant, des sciences et de la littérature, après avoir feuilleté d’une main distraite, puis refermé bien vite Mathieu de Dombasle et Rabelais, Schiller, Dante et Montesquieu:
— Mon esprit veut rêver, se dit-il à lui-même. Eh bien! rêvons.
Il s’approcha donc du foyer, et, pour la première fois peut-être de sa vie, il se mit à tisonner.
Que se passait-il dans cette intelligence si positive et qui avait toujours traité avec un souverain mépris tous ces caprices de l’imagination, rêverie, flânerie, châteaux en Espagne, doux nonchaloir, ou de quelque autre nom que l’on colorât cette disposition de l’esprit, qui est diamétralement opposée au calme de la raison et à la précision du raisonnement?
En notre qualité de narrateur, nous lisons dans l’âme des gens mieux qu’ils n’y lisent eux-mêmes. Nous voyons donc Alban en proie à des sentiments bien compliqués, et dont, tout observateur qu’il fût, il aurait peine à démêler l’écheveau passablement embrouillé.
La curiosité d’abord, défaut auquel il ne faut pas croire que les femmes seules soient sujettes. Cette jeune fille, d’un si grand courage pour sauver une inconnue, d’une résignation si admirable sous le poids d’une des croix les plus lourdes qui se puissent imaginer, non-seulement si résignée, mais si active et si ingénieuse, et continuant, tout aveugle qu’elle était, à être autour d’elle par sa lumière intérieure, et pour son père et pour les pauvres, le flambeau qui éclaire et qui réchauffe..... tout cela lui paraissait intéressant à voir et à étudier de près. Et puis tout cela avait dix-huit ans, et, entrevu seulement le matin, avait laissé dans les yeux du jeune comte comme un éblouissement de grâce et de beauté.
Prononcerons-nous le mot d’amour? Alban nous répondrait, comme il fit à l’une de ses plus secrètes pensées: Comment, moi amoureux d’une aveugle!... et d’une aveugle que j’ai à peine vue!... ce serait absurde!
Pourtant, cette veine ouverte, Alban, toujours tisonnant, ne se lassait pas de l’exploiter.
Il n’avait oublié qu’une chose jusqu’ici dans ce plan de vie élaboré avec tant de soin. C’est qu’il était seul, et que, si économiste, si agronome, si sagement innovateur, si curieux de tous les nobles plaisirs de l’intelligence que l’on soit à vingt-cinq ans, celui qui est seul à aimer et à pratiquer toutes ces choses, risque fort de s’ennuyer beaucoup..... et que ce grand château était bien grand et bien vide..... et que, s’il voulait mettre à exécution quelques-uns des conseils du curé (excellents conseils et qui dénotaient une profonde connaissance du cœur humain), une femme lui serait nécessaire, afin de présider à toutes ces bonnes œuvres, à tout ce patronage moral et religieux dont les Sœurs seraient le bras, mais auxquels il fallait une tête.....
Le feu brûlait toujours; et, à travers les vives étincelles que faisaient jaillir les agacements de ses pincettes, Alban vit plus que jamais lui sourire, en rêve, cet avenir qu’il avait si souvent arrangé dan s sa pensée, et auquel présidait cette fois, sous le nom de comtesse de Sainte-Melaine, un ange de douceur et de charité.
Je n’ose dire qu’il ne donnât pas à la châtelaine ce bandeau blond et cette tournure élancée qu’il avait entrevus ce matin. Toujours est-il qu’il s’interrompit lui-même dans sa rêverie, en s’écriant tout haut: Quel dommage qu’elle soit aveugle!
Je n’étonnerai personne en disant que notre héros ne se coucha point sans s’être parfaitement rappelé le général d’Ervon. Il s’adressa des reproches sanglants de ne l’avoir pas plus tôt découvert dans le voisinage. Par la même occasion, Alban se souvint qu’il n’avait pas encore fait de visite aux environs.
C’était une inconvenance qu’il importait de réparer au plus vite, en commençant, bien entendu, par le château de La Fresnaye.
Après avoir consciencieusement occupé sa matinée, fait une tournée dans ses exploitations, écrit plusieurs lettres, et rédigé un mémoire pour la société d’agriculture du département, le tout afin de se bien prouver à lui-même qu’il était calme et point du tout amoureux, Alban s’habilla.
O vanité !... lui d’ordinaire si dédaigneux de la toilette et qui n’avait d’autre élégance que celle d’une tournure distinguée et d’un bon goût naturel, il se surprit à faire avec un certain recueillement le nœud de sa cravate. Alors il haussa légèrement les épaules, et sa pensée, sinon sa bouche, murmura ces paroles: J’oublierai donc toujours qu’elle est aveugle!
Il choisit le plus charmant cheval de son écurie, et, l’enfourchant lestement, il fut bientôt dans la campagne.
Comme il était encore de bonne heure, il prit le plus long; ou plutôt, laissant flotter, en même temps que ses pensées, les rênes de son cheval, il permit à l’intelligent animal de choisir lui-même la direction de sa promenade.
L’Intrépide (c’était le nom du coursier) avait été élevé dans de grasses prairies que deux ou trois chaînes de collines séparent de Saint-Melaine. Il prit, avec une louable piété filiale, le chemin des champs paternels.
Le temps était radieux, l’air tiède comme au printemps, et les bois commençaient à revêtir leurs riches livrées d’automne. Ce n’était point cette tristesse de novembre quand, sous les coups d’un vent glacé, les feuilles tombent par milliers. Presque toutes garnissaient encore les rameaux; seulement elles avaient pris, sous les ardeurs du soleil d’août, ces teintes chaudes et dorées si aimées des peintres. Il y avait plus d’une fleur sur le gazon des chemins; des pinçons et des rouge-gorges sautillaient, en gazouillant, sur les branches, ou venaient becqueter les baies rouges du sorbier. Les hirondelles ne songeaient pas à partir, et, en passant le long d’un vieux mur, Alban entendit le bourdonnement des abeilles; elles venaient cueillir leur dernier miel sur la pâle fleur du lierre, doctarum hederœ prœmia frontium.....
Deux jours plus tôt, en présence de cette riche et riante nature, Alban eût senti s’agiter au fond de son âme quelques-unes de ces pensées d’admiration que l’on ne peut contenir. Il eût redit les vers de ses poëtes favoris sur la féconde automne. A coup sûr, plus d’une exclamation se fût échappée de sa poitrine: ou bien, dans les plus beaux endroits, il eût tout d’un coup arrêté sa monture, pour mieux goûter l’éternelle splendeur des œuvres de Dieu.
Aujourd’hui son cœur n’était pas là. Ses yeux erraient, sans regard, sur le charmant paysage; sa pensée flottait entre le récit de la veille et l’espérance de ce qu’il allait voir à La Fresnaye.
Au moment où l’Intrépide franchissait le dernier coteau qui devait le mener à sa prairie natale, une main impitoyable lui intima l’ordre de rebrousser chemin, et le mena grand trot jusqu’à la belle avenue de frênes qui annonce de loin le château du vieux général.
Celui-ci accueillit Alban les bras ouverts.
— Eh, cher comte! lui dit-il, je savais votre retour parmi nous et je vous attendais. Votre père et moi avons été grands amis.
Et tandis qu’Alban s’excusait de n’être pas venu plus tôt, sans l’entendre M. d’Ervon ajouta:
— Jouez-vous aux échecs? êtes-vous musicien? Nous passerons des soirées charmantes.
Pendant ce temps la porte s’ouvrait, et à son tour Alban n’écoutait plus le général.
Marie entrait avec sa petite amie.
— Ma fille, cher comte, et sa petite amie Fanny, qui ne la quitte jamais.
Ce disant, le général fit un signe auquel Alban répondit, pour indiquer qu’il savait de quelle triste infirmité était affectée la pauvre Marie.
— Marie, ma belle, monsieur le comte de Saint-Melaine, notre proche voisin, et le fils de mon vieil ami, le comte Arthur, qui fut tué, en 1830, en combattant pour le Roi. C’est un charmant cavalier, Marie. Il est grand joueur d’échecs, et fera de la musique avec toi.
Tandis que le général prenait ainsi possession de son jeune voisin, Marie sourit légèrement, et salua sans mot dire.
— Mademoiselle, dit Alban, monsieur votre père me fait beaucoup d’honneur. Je serai très-heureux de venir, de temps à autre, prendre de lui et de vous des leçons dont j’ai grand besoin. Mais je suis un assez triste voisin, très-occupé de mon métier d’agriculteur et de diverses expériences que j’ai en tête pour améliorer le sort de nos pauvres paysans.
— Nous savons, monsieur, le bien que vous leur avez fait déjà, en chassant cet affreux Jonquille. M. le curé nous a parlé de votre noble conduite.
Ce fut au tour d’Alban de rougir, en entendant ces paroles sortir de la bouche de Marie.
On s’assit, et, pendant que la conversation traînait en des longueurs qui semblaient du goût de M. d’Ervon, Alban eut tout le temps de regarder à son aise le groupe charmant formé par les deux jeunes filles.
Il était difficile d’imaginer une opposition plus marquée et qui ajoutât davantage à l’agrément de chacune. Un poëte ou un amateur d’antithèses les eût ainsi caractérisées: Marie et la petite Fanny, c’étaient l’idylle et la chanson; c’étaient la rose et la pâquerette; c’étaient le rossignol et l’alouette.
Tout ce qui est noble et touchant semblait personnifié dans les traits de Marie, réguliers, calmes et comme sanctifiés par la souffrance. Bien loin que sa cécité nuisît à sa beauté, elle lui donnait une majesté de plus et comme un caractère antique. On croyait voir quelqu’un de ces marbres sortis vivants des mains de Phidias, et dont l’œil pourtant semble attendre la vie.
Quant à Fanny, c’était tout ce qu’il y a de gai, de folâtre, de sautillant, de drôle, — touchante aussi cependant par sa tendresse exaltée pour Marie, et l’espèce de haute police qu’elle exerçait au profit de sa maîtresse sur toutes les personnes qui l’approchaient.
Cette première visite n’amena aucnn incident particulier. Alban trouva mademoiselle d’Ervon charmante, et il oublia de s’apercevoir que M. d’Ervon était fort ennuyeux. Même, la pluie étant survenue pendant sa visite, il fit une partie d’échecs avec le général, et se laissa battre après une belle résistance.
Marie, qui assistait à la partie, tout en tricotant des bas pour les pauvres, Marie qui avait su jouer aux échecs jadis, suivait les coups par les yeux de Fanny, qui les lui décrivait tout bas, de manière à ne pas distraire les joueurs.
D’ailleurs, et contrairement à l’usage des amateurs fanatiques, la partie ne fut pas muette; Marie ne put s’empêcher de trouver Alban fort aimable, et l’homme le plus agréable qu’elle eût entendu depuis longtemps..... compliment d’ailleurs assez mince, si l’on considère que deux vieux officiers, le maire, paysan enrichi mais peu dégrossi, et l’homme d’affaires de M. d’Ervon, plus honnête mais moins dégourdi que notre ami Jonquille, étaient les seules personnes qui vinssent de temps à autre diversifier la vie monotone de la pauvre aveugle.
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Une véritable intimité ne tarda pas à s’établir entre La Fresnaye et Saint-Melaine.
Le vieux général, qui sortait peu, fit l’effort d’aller voir son jeune voisin. Il y alla seul la première fois, ce qui fut pour Alban une cruelle déception. Aussi cette première fois fut à peu près la dernière. Sous prétexte que la course fatiguait M. d’Ervon, c’était toujours le tour d’Alban d’aller à La Fresnaye.
La curiosité seule l’y poussait-elle? Et n’avait-il d’autre but, en rapprochant ses visites, qui d’hebdomadaires devinrent bien vite presque quotidiennes, que de passer ses soirées, et de fuir la solitude de son vieux château?
Et, lorsque Marie trouvait Alban si aimable et se complaisait tant dans sa conversation, était-ce seulement par amour filial, et parce qu’elle était ravie de voir son père assuré d’une oreille patiente pour ses longs récits, d’un adversaire toujours prêt à faire sa partie d’échecs?
CHAPITRE VII.
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CE QUE PENSAIT MARIE.
Il y avait près de deux mois que durait cette assiduité, et l’on était au commencement de décembre.
La soirée avait été moins gaie peut-être que d’ordinaire, mais plus émue. Marie avait joué des airs tendres et tristes. Alban avait récité des vers mélancoliques.
Le général s’étant retiré de bonne heure, Alban et Marie étaient restés seuls; car Fanny ne comptait pas plus que le binocle d’Alban; c’étaient simplement les yeux de Marie.
On ne se dit rien précisément de plus que d’habitude. Mais on était plus que jamais heureux d’être ensemble et affligé de penser que cette douce intimité allait se briser bientôt: huit jours après, M. d’Ervon devait emmener sa fille à Paris pour y passer l’hiver, et des travaux très-importants retenaient Alban toute l’année à Saint-Melaine.
J’oubliais de dire que, dans ces longues causeries de chaque soir, il y avait eu plus d’une reconnaissance poussée du côté du christianisme. Entre deux intelligences d’élite, dont l’une possède, tandis que l’autre les a perdues, ces clartés de la foi, indispensable et merveilleux couronnement des plus belles facultés, il était impossible que les questions de L’ordre religieux ne fussent pas fréquemment agitées; car, en fin de compte, c’est là que tout aboutit.
La religion, cette vraie science de l’homme, est le lien le plus puissant entre les cœurs. Seul, il suffit souvent pour rapprocher, dans une véritable fusion, des hommes de position, de fortune, d’intelligence, de goûts tout opposés, tandis que, là où manque ce lien, tous les autres semblassent-ils y être d’abord, leur fragilité apparaît bien vite; l’amitié ne tarde pas à se rompre, ou demeure superficielle; car, entre ces deux cœurs, si épris qu’ils semblent l’un de l’autre, il manque le véritable ciment, Dieu, et une foi commune.....
Donc, on s’était quitté fort ému. Ou plutôt les Ames ne s’étaient pas quittées; et Marie, retirée dans sa chambre, Alban s’en retournant à travers les prés et les bois qu’éclairait une lune étincelante, Marie ne pensait qu’à M. de Saint-Melaine, Alban qu’à mademoiselle d’Ervon.
Marie se disait:
— J’ai promis à mon père de ne jamais le quitter, de me consacrer à lui. Ce serait être une mauvaise fille que de chercher de nouveaux liens.
Et puis, Alban n’est pas chrétien. Puis-je donner mon cœur à qui refuse le sien à Dieu..... Non, je ne l’épouserai pas.
Mais, folle que je suis! Est-ce qu’il pense à moi? Est-ce que lui, le brillant cavalier, l’héritier d’un des plus grands noms de notre province, le grand propriétaire, l’homme accompli, lui qui n’a qu’à choisir parmi les plus beaux partis, est-ce qu’il penserait à moi, à une pauvre aveugle?
Puis elle reprenait, en sens inverse, toutes ces réflexions:
Je me suis consacrée à mon père.—Serait-ce donc manquer à mes devoirs de fille que de lui donner un gendre qu’il aime déjà comme un fils, et qui s’entend bien mieux que moi à charmer ses ennuis? Mon père serait le premier à se réjouir, et à profiter de mon bonheur.
Alban n’est pas chrétien. — Mais il le deviendrait. Il me semble même que je n’aurais pas de peine à le convertir. Ce qu’il commencerait pour moi, il l’achèverait pour Dieu. Ce serait une belle œuvre que de conquérir à notre cause, à la cause de Dieu, une intelligence de cette valeur et un cœur de cette trempe.
Il ne pense pas à moi. — Mais alors pourquoi vient-il me voir tous les jours? Les attraits de l’échiquier peuvent être grands. Mais on ne me fera pas accroire que cet homme si intelligent et si occupé fasse, chaque jour, par tous les temps, plus d’une lieue, et vienne passer ici plusieurs heures, pour avoir le plaisir d’être fait échec et mat.
Je suis aveugle, sans doute. — Mais je ne l’en aimerais que mieux. Rien de l’extérieur ne viendrait me distraire de sa pensée, qui serait, après Dieu, l’hôtesse la plus précieuse de mon âme.....
Comme une feuille de saule, arrachée par le vent, suit doucement d’abord le fil de l’eau, puis arrive bientôt à un tourbillon qui l’entraîne avec impétuosité, la pensée de Marie, calme d’abord, s’exaltait et s’emportait par degrés.....
En levant la tête, par un souvenir du temps heureux où ses yeux voyaient la lumière, elle étendit ses mains, qui rencontrèrent son crucifix.
Le flot tumultueux de ses folles imaginations s’arrêta soudain.
— Dieu m’a faite pour souffrir, non pour jouir, dit-elle, et je l’en bénis. Je vivais en paix. Ce jeune homme est venu porter le trouble dans ma vie. Nous partons; tant mieux. Je me dois à mon père, et la soudaine exaltation à laquelle je viens de m’abandonner me prouve que ce pauvre père aurait à souffrir, si jamais ces châteaux en Espagne devenaient une réalité.
Puis elle s’agenouilla, fit sa prière avec ferveur, mais non sans distraction: Mon Dieu, vous voulez encore ce sacrifice, dit-elle en terminant. Je vous le fais, et je veux, quoi qu’il m’en coûte, le faire joyeusement, pour que mon père ne s’en doute pas.
CHAPITRE VIII.
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CE QUE PENSAIT ALBAN, ET CE QU’IL FIT.
Alban était un esprit précis. Il examinait une situation le temps nécessaire pour s’en bien rendre compte. Puis sa décision était prise, et, autant qu’il dépendait de lui, rapidement exécutée.
Il y avait deux mois qu’il voyait Marie; il s’était assuré que c’était bien là la femme qu’il lui fallait. Il avait assez vu le monde pour savoir que la perfection, même relative, y-est chose très-rare; et, quand il comparait la cécité de Marie avec tant d’autres défauts que l’on accepte cependant, il se disait qu’il avait rencontré un trésor, et que refuser d’étendre la main pour le saisir, ce serait folie.
— Je veux épouser mademoiselle d’Ervon, se disait-il. Mais elle ne voudra pas de moi, j’en suis sûr, tant que je ne serai pas chrétien. Je vais donc lui demander de m’instruire.
Ce qui fut dit fut fait.
Le lendemain, de bonne heure, Alban était à La Fresnaye. M. d’Ervon, par grand hasard, était sorti. Comme ami de la maison, Alban fut reçu et introduit dans le salon, où Marie jouait cet air tendre et triste qui les avait tant émus la veille. Par hasard, encore, la petite Fanny était absente.
Alban s’assit près du piano. Marie rougit, comme si elle voyait dans les yeux du jeune comte l’importance des paroles qu’il allait prononcer.
La conversation cependant languit d’abord en insignifiants propos.
— Mademoiselle, dit après quelques instants et d’une voix un peu tremblante notre héros, j’ai bien réfléchi à l’amitié que nous avons l’un pour l’autre. Il me semble que cette amitié doit cesser tout à fait, ou prendre un autre nom. Mais je ne sais pourquoi, ou plutôt, hélas! je ne le sais que trop, mon cœur se briserait en cessant de vous voir.
Je vous demande donc de vouloir bien m’agréer pour votre élève d’abord, pour votre fiancé ensuite... élève, non point en musique ou en peinture, mais dans une science que vous estimez (avec grande raison, assurément) bien au-dessus des chefs-d’œuvre de Raphaël et de Mozart, dans la science du catéchisme. Je suis un très-mauvais chrétien, et je sens qu’un bon chrétien seul serait digne de vous.
La petite Fanny rentra au moment où Marie, toute bouleversée, balbutiait une réponse. Elle n’eut que le temps de dire à Alban: «Je parlerai à mon «père, et demain vous aurez ma réponse.»
CHAPITRE IX.
Table des matières
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