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Ernest Bersot
Mesmer et le magnétisme animal, les tables tournantes et les esprits

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328863
Table des matières
AVERTISSEMENT
DE LA 4 e ÉDITION
MESMER LE MAGNÉTISME ANIMAL
LES TABLES TOURNANTES ET LES ESPRITS
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
TROISIÈME PARTIE
1
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
CONCLUSION

AVERTISSEMENT
Table des matières
DE LA 4e ÉDITION
Table des matières
La première édition de ce livre date de 1852: elle n’était guère qu’une biographie de Mesmer, avec quelques réflexions sur le magnétisme animal. Depuis sont survenus les tables tournantes et parlantes et les esprits, qui ont plus ou moins occupé le public pendant vingt-trois ans, de 1853 à 1876; il a bien fallu leur faire place; ainsi le volume a grossi et grossira sans doute encore, car le temps qui vient serait trop triste s’il devait être privé des merveilles qui nous ont été prodiguées. Pour le moment, le livre est à jour. C’est, pour une grande partie, le récit d’un témoin qui a tâché de voir clair. Il n’ignore pas qu’il marche sur des terres redoutables; mais la vérité vaut la peine qu’on ose un peu.
MESMER LE MAGNÉTISME ANIMAL
Table des matières
LES TABLES TOURNANTES ET LES ESPRITS
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
HISTOIRE DU MAGNÉTISME ANIMAL
I
Table des matières
Mesmer. — Ses commencements en Allemagne. — Thèse sur l’influence des planètes. — Rencontre avec le P. Hell, avec Gassner.
Mesmer naquit en 1734, en Allemagne; les uns disent à Vienne, d’autres à Weiler, d’autres à Mersebourg. En 1766, il se fit recevoir docteur médecin à la faculté de Vienne. Le sujet de sa thèse était: De l’influence des planètes sur le corps humain. De ce que les planètes agissent les unes sur les autres, de ce que le soleil et la lune agissent sur notre atmosphère et sur nos mers, il concluait que ces grands corps agissent aussi sur les corps animés, particulièrement sur le système nerveux, moyennant un fluide très-subtil qui pénètre tout. Et de même que, sous cette influence, il s’opère dans la mer un flux et un reflux, aussi, dans les corps animés, il y a une tension et une rémission, des sortes de marées. Ce fluide subtil, l’agent général de tous ces changements, ressemble beaucoup, par ses propriétés, à l’aimant. En conséquence, il s’appellera Magnétisme animal.
Vers 1774, Mesmer fit la rencontre du P. Hell, jésuite, professeur d’astronomie. Ce père, établi à Vienne, guérissait des maladies au moyen de fers aimantés. Il avait notamment guéri une dame d’une maladie de cœur chronique, et s’était guéri lui-même d’un rhumatisme aigu. Frappé des expériences qu’il avait sous les yeux, et trouvant dans ces effets la confirmation de ses théories astronomiques, Mesmer établit chez lui une maison de santé, dans laquelle il s’offrait à traiter gratuitement les malades par les mêmes procédés. Magnétisant et électrisant, il fit construire des lames et des anneaux aimantés, qu’il adressa à ses confrères dans diverses parties de l’Allemagne, et publia dans les journaux de Vienne les cures qu’il opérait. Plusieurs personnages attestèrent qu’ils avaient été guéris de différentes maladies, parmi lesquels le conseiller Osterwald, directeur de l’Académie des sciences de Munich, atteint de paralysie.
Peu à peu il s’émancipa, et prétendit pouvoir se passer des appareils du P. Hell; il soutint l’existence du magnétisme animal essentiellement distinct de l’aimant ainsi que de l’électricité ; il renonça complètement, en 1776, à l’emploi des deux derniers agents.
Pendant ce temps, il avait tenté des cures, se débattait contre les savants de son pays, et les réfutait dans une lettre explicative adressée à la plupart des Académies et des savants de l’Europe. L’Académie de Berlin seule répondit, et répondit qu’à son avis il était dans l’illusion.
Fatigué de ces luttes, il voyagea en Souabe et en Suisse. Dans ce dernier pays il rencontra encore un homme extraordinaire, qui guérissait d’une façon merveilleuse les maladies du corps; c’était autre chose que l’aimant. Gassner, ecclésiastique suisse, pour chasser les maux, exorcisait les malades et réussissait. Il ne s’agissait que de savoir si les maux étaient naturels ou diaboliques. Il ordonnait donc à Satan de se déclarer, par trois interpellations et trois signes de croix. S’il n’y avait nulle réponse, le mal était naturel, et on le traitait par les remèdes ordinaires; s’il survenait des convulsions, c’était signe de la présence du diable, et Gassner, par des paroles sacrées et des attouchements d’objets religieux, le chassait. Quand arrivait une rechute, il accusait les malades d’avoir péché ou manqué de foi dans l’intervalle. Selon ces idées, il avait, en 1774, écrit un livre: Manière de vivre pieux et bien portant. Renvoyé par l’évêque de Mersebourg, appelé par l’évêque de Ratisbonne, il fit des prodiges. Le fameux Lavater avait en lui la foi la plus entière et propagea plus tard le magnétisme dans l’Allemagne. Mesmer vit opérer Gassner, reconnut les guérisons, et les attribua au magnétisme animal.
Retourné à Vienne, Mesmer traita une fille de dix-huit ans, aveugle depuis l’âge de quatre ans, et prétendit lui avoir rendu la vue. Comment se fit-il qu’après avoir publié par écrit sa reconnaissance, le père se présenta chez lui l’épée à la main, pour lui reprendre sa fille, qui résistait? Comment se fit-il que cette malheureuse fut jetée la tété contre la muraille «par sa barbare mère?» Cela n’est pas très-clair. Toujours est-il que l’Impératrice envoya l’ordre à Mesmer «de finir cette supercherie».
II
Table des matières
Mesmer à Paris. — Mémoire sur la découverte du magnétisme. — Le baquet de Mesmer. — La Harpe au baquet; Mesmer chez d’Holbach. — Le temps favorable au magnétisme.
Mesmer part et se rend à Paris (février 1778), où il publie son Mémoire sur la découverte du magnétisme (1779), livre moitié astronomique, moitié médical, où il annonçait la découverte de la panacée universelle. Pourvu qu’il connaisse et qu’il sache diriger le fluide magnétique, le médecin jugera sûrement l’origine, la nature et les progrès des maladies, même les plus compliquées, en empêchera l’accroissement et parviendra à leur guérison sans aucun danger. Il guérira directement les maladies de nerfs, indirectement toutes les autres. «L’art de guérir parviendra ainsi à sa dernière perfection. La nature offre un moyen universel de guérir et de préserver les hommes.»
Il trouve un disciple tout prêt dans Deslon, docteur régent de la Faculté et premier médecin du comte d’Artois. Il l’initie à sa doctrine; voyons-les à l’œuvre.
Au milieu d’une grande salle est une caisse circulaire, en bois de chêne, élevée d’un pied ou d’un pied et demi, qu’on nomme le baquet. Ce baquet renferme simplement de l’eau, et dans cette eau divers objets, tels que verre pilé, limaille, etc., ou encore ces mêmes objets à sec, sans que rien soit électrisé ou aimanté. Le couvercle est percé d’un certain nombre de trous, d’où sortent des branches de fer coudées et mobiles. Dans un coin de la salle est un piano-forte; on y joue différents airs. sur des mouvements variés, surtout vers la fin des séances. On y joint quelquefois du chant. Les portes et les fenêtres de la salle sont exactement fermées; des rideaux ne laissent pénétrer qu’une lumière douce et faible. Les malades en silence forment plusieurs rangs autour de ce baquet, et chacun a sa branche de fer, qui, au moyen d’un coude, peut être appliquée sur la partie malade. Une corde passée autour de leur corps les unit les uns aux autres. Quelquefois on forme une seconde chaîne en se communiquant par les mains, c’est-à-dire en appliquant le pouce entre le pouce et le doigt index de son voisin; alors on presse le pouce qu’on tient ainsi; l’impression reçue à la gauche se rend par la droite, et elle circule à la ronde. Tous ceux qui magnétisent ont à la main une baguette de fer longue de dix à douze pouces. A ceux qui demandent quelque chose à boire, on donne de l’eau où est dissoute de la crème de tartre.
Les malades sont magnétisés à la fois par les branches de fer, par la corde, par l’union des pouces, par le son du piano ou de la voix qui chante. En outre, le magnétiseur, fixant les yeux sur eux, promène devant leur corps ou sur leur corps sa baguette ou sa main, descend des épaules aux extrémités des bras, touche le lieu malade, les hypocondres et les régions du bas-ventre, quelquefois pendant plusieurs heures. «Alors, rapporte Bailly. les malades offrent un tableau très-varié. Quelques-uns sont calmes et n’éprouvent rien; d’autres toussent, crachent, sentent quelque légère douleur, une chaleur locale ou une chaleur universelle, et ont des sueurs; d’autres sont agités et tourmentés par des convulsions. Ces convulsions sont extraordinaires par leur nombre, par leur durée, par leur force. On en a vu durer plus de trois heures. Elles sont caractérisées par les mouvements précipités, involontaires, de tous les membres et du corps entier, par le resserrement de la gorge, par des soubresauts des hypocondres et de l’épigastre, par le trouble et l’égarement des yeux, par des cris perçants, des pleurs, des hoquets et des rires immodérés. Elles sont précédées ou suivies d’un état de langueur ou de rêverie, d’une sorte d’abattement et même d’assoupissement. Le moindre bruit imprévu cause des tressaillements; et l’on a remarqué que le changement de ton et de mesure dans les airs joués sur le piano-forte influait sur les malades, en sorte qu’un mouvement plus vif les agitait davantage et renouvelait la vivacité de leurs convulsions. On voit des malades se cherchant exclusivement et, en se précipitant l’un vers l’autre, se sourire, se parler avec affection et adoucir mutuellement leurs crises. Tous sont soumis à celui qui magnétise; ils ont beau être dans un assoupissement apparent, sa voix, son regard, un signe les en retire. On ne peut s’empêcher de reconnaître, à ces effets constants, une grande puissance qui agite les malades, les maîtrise, et dont celui qui magnétise semble être le dépositaire. Cet état convulsif est appelé crise. On a observé que, dans le nombre des malades en crise, il y avait toujours beaucoup de femmes et peu d’hommes; que ces crises étaient une ou deux heures à s’établir, et que dès qu’il y en avait une d’établie, toutes les autres commençaient successivement et en peu de temps.» Le maître de cette foule était ici Mesmer, vêtu d’un habit de soie lilas ou de toute autre couleur agréable, promenant sa baguette avec une autorité souveraine; là, Deslon, avec ses aides, qu’il choisissait jeunes et beaux. Les salles où ces scènes se passaient avaient reçu, dans le monde, le nom d’enfer à convulsions.
On magnétisait, outre l’homme, des objets inanimés, surtout les arbres, puis on attachait au tronc, aux branches, des cordes que les malades appliquaient à leurs maux. Quand c’était de l’eau qu’on magnétisait, elle prenait, pour le malade en crise, une température et un goût tout particuliers.
Il y eut de petits échecs: on ne réussissait pas à tous les coups, et, si le témoin de cet insuccès était quelque homme de lettres, un de ceux qui contribuent à faire l’opinion, le magnétisme en souffrait. La Harpe alla chez Deslon huit jours de suite, sans rien éprouver entre les mains du magnétiseur. Il demanda de la limonade et la trouva un peu aigrelette: c’était une médecine. «Je vis fort bien que, pour me faire quelque chose, on n’avait trouvé rien de mieux que de me purger.» Enfin, il emporta et il communiqua partout l’impression qu’il consigne dans ses Lettres. «Je n’y ai rien vu, en mon âme et conscience, qui ne m’ait paru ridicule et dégoûtant, hors l’harmonica dont on joue de temps en temps dans la salle du baquet. »
Le maître avait déjà échoué chez d’Holbach. Il avait une lettre de recommandation pour le baron. Peu après son arrivée à Paris, il la présenta et fut invité à dîner avec tous les philosophes de la société. «Soit que lui-même, soit que ses auditeurs fussent mal préparés aux merveilleux effets du magnétisme, il ne fit ce jour-là, dit Grimm, aucune impression sur personne; et, depuis ce fâcheux contre-temps, il n’a plus reparu chez M. d’Holbach.» Ne voilà-t-il pas que, pour humilier Mesmer, au même moment, le docteur Thouvenel, un savant chimiste, avait composé une préparation de poudre d’aimant fortement électrisée, dont il suffisait de se frotter les mains ou de porter des sachets dans sa poche pour produire à peu près les mêmes effets que produisait Mesmer! Il parvint à en faire éprouver chez d’Holbach à plusieurs personnes, sur qui le doigt de Mesmer n’avait fait aucune impression.
Néanmoins, Mesmer arriva et séjourna à Paris dans un temps favorable. Voltaire mourait. Il avait pendant cinquante ans surveillé la raison en tuteur assez sévère, qui ne lui passait pas la plus petite fantaisie; lui mort, elle s’échappait. Puis, on était dans un moment de confiance superbe en la puissance de l’esprit humain: on avait découvert l’inoculation, Franklin avait trouvé le paratonnerre, les frères Montgolfier inventaient les aérostats. Si on avait pu cela, que ne pouvait-on pas? Condorcet, peu d’années après, devait bien promettre qu’on ne mourrait plus! Quand. des philosophes se permettaient ces présages, la foule avait le droit d’espérer et de croire un peu plus qu’il n’est permis. Aussi le merveilleux paraît alors tout naturel. Les journaux annoncent qu’un homme a trouvé le moyen de marcher sur l’eau sans enfoncer; on n’attend qu’une souscription assez considérable, pour l’inviter à faire une expérience sur la Seine. Immédiatement la souscription se remplit, toute la cour y contribue. Une seule personne se permet de douter: c’est le roi. Bien entendu que l’homme en question ne se présenta pas, et n’existait que dans les journaux. On rit, on tourna honnêtement la souscription en œuvre de charité, et on ne se corrigea.point. C’est en effet la logique de tous les temps: on voyage en ballon dans l’air, donc on peut marcher sur l’eau; on communique en un instant à de grandes distances par des fils électriques, donc on peut s’entendre sur l’heure, d’un bout à l’autre du monde, au moyen de boussoles magnétiques ou d’escargots sympathiques. La démarcation entre le possible et l’impossible est toujours flottante, et particulièrement à de certaines époques de succès.
Déjà, sous Mme de Pompadour, un personnage célèbre, le comte de Saint-Germain, représentait le mystère. Il prétendait vivre depuis des siècles, il parlait de Charles-Quint, de François Ier, de Jésus-Christ, comme de ses contemporains, ayant, dans cet intervalle, recueilli d’amirables secrets; et, après lui, Cagliostro continuait sa tradition. En parlant de lui, Grimm raconte: «A la sollicitation du cardinal de Rohan, Cagliostro vint de Strasbourg à Paris voir le prince de Soubise dangereusement malade; il n’arriva que lors de sa convalescence. Quelques personnes de la société de M. le cardinal, qui ont été à portée de le consulter, se sont fort bien trouvées de ses ordonnances, et n’ont jamais pu parvenir à lui faire accepter la moindre marque de leur reconnaissance. On a soupçonné longtemps le comte de Cagliostro d’être un valet de chambre de ce fameux M. de Saint-Germain, qui fit tant parler de lui sous le règne de Mme de Pompadour; on croit aujourd’hui qu’il est le fils d’un directeur des mines de. Lima; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a l’accent espagnol (quatre ans plus tard, on lui trouvait l’accent napolitain), et qu’il paraît fort riche. Un jour qu’on le pressait chez Mme la comtesse de Brienne de s’expliquer sur l’origine d’une existence si surprenante et si mystérieuse, il répondit en riant: «Tout ce que je puis dire, » c’est que je suis né au milieu de la mer Rouge, » et que j’ai été élevé sous les ruines d’une » pyramide d’Egypte; c’est là que, abandonné de » mes parents, j’ai trouvé un bon vieillard qui a » pris soin de moi; je tiens de lui tout ce que je » sais. »
Mesmer trouva aussi un allié naturel dans le mysticisme qui couvait sourdement. Il y avait en France des disciples secrets de Swedenborg et de Saint-Martin, auxquels le magnétisme devait convenir, car il y a chez le mystique et chez le magnétiseur une prétention commune, la prétention d’établir des rapports directs d’âme à âme sans l’intermédiaire du corps. Swedenborg a voyagé vingt-quatre ans dans le monde des esprits, et a raconté ce qu’il y a vu; le magnétisme fut d’abord très-modeste, mais depuis il s’est émancipé.
III
Table des matières
Premières relations avec les corps savants: avec l’Académie des sciences, la Société royale de médecine, la Faculté de médecine. — Mesmer menace de quitter la France. — Offres que lui fait le gouvernement, refusées. — Il se rend à Spa.
Les relations de Mesmer et de Deslon avec les corps savants furent fâcheuses. Ils eurent affaire successivement avec l’Académie des sciences, la Société royale de médecine, la Faculté de médecine, et n’eurent pas à s’en louer.
Dès son arrivée à Paris, Mesmer fit des démarches auprès de M. Le Roi, alors président de l’Académie des sciences. Celui-ci avait vu chez Mesmer des expériences, et voulut bien se charger de faire un rapport à sa compagnie sur les opinions de ce médecin. Il s’apprêtait à le lire quand Mesmer, jugeant l’auditoire inattentif ce jour-là et les esprits très-mal disposés, insista pour qu’il remît la chose à un autre jour, qui ne vint pas. Retiré à Creteil avec quelques malades, il écrivit à l’Académie qu’il était prêt à faire des expériences sur ces malades devant les députés qu’elle nommerait. L’Académie ne jugea pas les conditions d’une bonne information suffisantes et refusa.
Il s’adressa alors à la Société royale de médecine, qui devait être plus tard l’Académie de médecine. Il fut convenu que plusieurs membres de cette Société examineraient les procédés de Mesmer, mais que d’abord ils constateraient l’état des malades. On ne s’entendit pas sur une première malade, présentée par Mesmer comme épileptique, sans que les médecins en fussent assez convaincus. En conséquence, il ne leur envoya plus personne à examiner. Tout à coup il est averti qu’une commission arrive à Creteil; il proteste et refuse, et va se plaindre aux commissaires de leur procédé. Ceux-ci prétendent qu’ils ont voulu accéder à une demande de Mesmer, qui désavoue toutes démarches. On se sépare avec aigreur. A une lettre de la Société, qui lui rappelle la condition convenue, de l’examen préalable des malades, Mesmer répond par une simple invitation de prendre jour pour se rendre à Creteil, substituant à l’examen préalable par les commissaires eux-mêmes les attestations de médecins. La Société refusa décidément. Il lui parut sans doute que, pour être certain que des malades eussent été guéris, il fallait être certain que les gens présentés comme guéris eussent été vraiment malades.
Enfin, le magnétisme eut affaire à la Faculté de médecine. Deslon, professeur de cette Faculté, nouveau converti, et qui venait de publier ses Observations sur le magnétisme animal, demanda à ses collègues une assemblée générale, pour y rendre compte des observations qu’il avait faites et des propositions de Mesmer. On la lui accorda, suivant les statuts. Pendant ce temps l’irritation contre le transfuge croissait, et un jeune professeur, M. de Vauzèmes, s’étant proposé pour accuser Deslon d’avoir manqué à l’honneur et aux règlements de la Faculté, et demander sa radiation de la liste des docteurs-régents, on fixa, pour ses interpellations, le même jour qu’on avait fixé à Deslon (septembre 1780). La séance débuta par le discours de M. de Vauzèmes, discours violent. Deslon répliqua avec mesure et communiqua les propositions de Mesmer. Vingt-quatre malades devaient être choisis par la Faculté et par l’auteur. Douze seraient traités par la Faculté, douze par l’auteur, et les malades seraient tirés au sort. Leur état serait constaté par la Faculté, par l’auteur et par des commissaires du gouvernement. Les juges des résultats seraient les commissaires du gouvernement; mais, afin d’éviter tout soupçon de partialité, ils ne pourraient être pris dans aucun corps de médecine. La Faculté rejeta les propositions de Mesmer, suspendit Deslon pour un an de voix délibérative dans les assemblées de la Faculté, avec radiation du tableau des médecins de la Faculté, au bout de l’année, s’il ne se corrigeait pas.
Ainsi repoussé, Mesmer s’adressa au gouvernement, et, après les premières négociations, il annonça l’intention de quitter la France. L’émotion fut grande parmi les malades, qui se remuèrent, et, la reine ayant fait attention à lui, il fut mandé chez un ministre, M. de Breteuil, où une première convention fut signée. Si Mesmer faisait ses preuves, le gouvernement devait: 1° reconnaître qu’il avait fait une découverte utile; 2° lui donner en toute propriété un château et une terre, où il traiterait ses malades; 3° une pension viagère de vingt mille livres. Des commissaires nommés par le gouvernement, deux seulement pourraient être pris dans la Société de médecine. Quelques jours après, le même ministre déclarait à Mesmer qu’on était suffisamment édifié sur son traitement: on le dispensait de l’examen des cinq commissaires, et on demandait seulement qu’il admit au nombre de ses auditeurs trois savants nommés parle gouvernement, qui rendraient compte de ce qu’ils auraient entendu. Leur rapport défavorable n’entraînerait la révocation d’aucun des avantages accordés; favorable, il lui procurerait de superbes avantages nouveaux. Le fait est étrange, mais Mesmer refusa tout et partit pour Spa.
IV
Table des matières
Deslon demande une enquête à la Faculté. — Souscription pour rappeler Mesmer. — Il revient et fait un cours. — Société de l’Harmonie. — Discussion d’intérêts avec ses élèves. — Irritation de la Faculté contre les membres mesméristes: formulaire, radiations. — Mesmériennes et desloniennes. — Controverses dans les livres.
Cependant Deslon, encore sous le coup de la radiation, paya d’audace, se présenta devant la Faculté, proposant d’opérer sous ses yeux, et consentant à être jugé par elle. Mesmer s’en émut, craignant de voir son secret divulgué ou compromis, et des disciples qu’il avait, l’avocat Bergasse, le banquier Kornmann, ouvrirent une souscription, qui devait être de cent personnes au moins, à cent louis par personne, moyennant quoi le maître les instruirait de sa découverte. Cette souscription monta bientôt à trois cent quarante mille livres. Mesmer, rappelé par cette offre et inquiet du côté de Deslon, revint. Les auditeurs s’engagèrent au secret, et se formèrent en une Société de l’Harmonie, qui eut des affiliations dans plusieurs villes, à Strasbourg, à Lyon, à Bordeaux.
Ce fut le temps des succès et de la lutte. Lutte de Mesmer avec ses élèves, qui prétendaient avoir acheté le droit de répandre la découverte du magnétisme animal, et la répandirent en effet dans des cours publics, Mesmer prétendant l’exploiter seul et la porter dans diverses villes, moyennant des souscriptions de cinquante louis par personne. Lutte de Mesmer et de Deslon, qui se partagèrent les partisans du magnétisme. Lutte de la Faculté contre ceux de ses membres qui seraient tentés de défendre la doctrine nouvelle, avec l’invention d’un formulaire à signer, sous peine d’exclusion. (D’Onglée et Varnier refusèrent et furent exclus.) Lutte des disciples contre l’opinion dans divers manifestes, et de l’opinion contre eux dans des vaudevilles, des pièces de vers et des livres sérieux ou satiriques.
Notre temps ne sait plus qu’il s’éleva alors un vrai schisme. Il y eut des mesmériennes et des desloniennes, implacables ennemies. Dès que les maîtres furent brouillés, les disciples se brouillèrent. Mesmer avait pour lui son autorité de chef d’école, son âge et ses nombreux prodiges en diverses contrées; Deslon avait pour lui les grâces de la jeunesse et de l’esprit. La réputation de Mesmer était faite, grande séduction! celle de Deslon était à faire, grande tentation! Enfin, pour des âmes passionnées, ce n’est pas assez d’une religion, il faut une secte; il ne suffit pas d’aimer quelque chose, il faut haïr quelqu’un. Mesmériennes et desloniennes se haïrent donc de tout leur cœur; il ne plut pas de sang, mais des malices, qui firent tort un peu à tout le monde. Mesmer et Deslon, voulant arrêter cette guerre fâcheuse, se réconcilièrent, il y eut une trêve entre les partis, mais les hostilités reprirent bientôt, amenèrent des scènes très-vives, et finirent en scandale, ce qui força Mesmer et Deslon à se séparer de nouveau. Notez que les partis étaient nombreux et considérables: grâce à la vogue et à la faveur de la reine, le magnétisme ne tenait pas moins que la moitié de la Cour.
Il parut pour et contre le magnétisme nombre de brochures et de livres, dont on peut voir le détail dans Deleuze (Histoire critique du Magnétisme animal). Le P. Hervier, docteur en Sorbonne, se distinguait même parmi les enthousiastes: il chantait le retour de l’âge d’or, le triomphe du mesmérisme sur la maladie et la mort. Entre les adversaires était Berthollet, qui, après avoir suivi le cours de Mesmer pendant un mois, se retira en disant qu’il n’avait rien vu ni entendu de nouveau ou de solide, rien de plus que ce que produit chez tous les animaux le penchant à l’imitation; et Thouret, le futur directeur de l’Ecole de médecine lors de sa réorganisation, pour ôter au magnétisme son prestige, voulut lui ôter sa nouveauté. D’abord, sur cet esprit vital universel, il n’y a qu’à choisir les textes dans les savants qui précèdent. Mais, sur la ressemblance de cet esprit avec l’aimant, il y a des rapprochements curieux. Paracelse regardait l’homme comme un aimant avec deux pôles, le pôle arctique étant à la bouche. Il ajoutait même: «Si, au-dessus d’une barque dans l’eau, on suspendait exactement, par quelque art, un homme en équilibre, sa face se tournerait toujours naturellement vers le nord.» Quant à la marche de l’agent magnétique et à ses vertus, Pierre Borel a écrit avant Mesmer: «Les émanations s’étendent à des distances très-grandes en tous sens, par la réflexion des rayons de la lumière et l’action du vent.» Et Libavius pense qu’on peut le réfléchir comme la lumière par un miroir, et le diriger ainsi sur un individu. On rapporte, ajoute-t-il, que c’est ainsi que le basilic se tue lui-même, et que les femmes, imprégnées de poison, en se regardant trop souvent dans une glace, le réfléchissent sur leurs yeux et leur visage. Un des auditeurs de Deslon, Doppet, disait ingénieusement, justement, de l’aveu de Deleuze: «Ceux qui savent le secret en doutent plus que ceux qui l’ignorent» Il fallait de plus rudes coups pour accabler le magnétisme; ils ne lui furent pas épargnés.
V
Table des matières
Le gouvernement nomme des commissions pour examiner le magnétisme (1784): commission de la Société royale, commission de la Faculté et de l’Académie des sciences. — Rapport public de la dernière commission (Bailly). — Rapport secret. — Rapport de la Société royale. — Rapport particulier de Laurent de Jussieu. — Mesmer retourne en Allemagne.
Deslon ayant demandé une enquête à la Faculté de médecine, le gouvernement se résolut à terminer cette affaire: il demanda à la Société royale de médecine de lui faire un rapport sur le magnétisme. Parmi les membres qu’il nomma dans cette Société était Laurent de Jussieu. Il choisit également plusieurs médecins dans la Faculté, et, sur leur demande, leur adjoignit cinq membres de l’Académie des sciences, entre autres trois hommes illustres: Franklin, Lavoisier, Bailly. Ce dernier fut rapporteur. Le rapport collectif de la Faculté et de l’Académie des sciences fut contraire, et terrible par l’autorité de ceux qui l’avaient signé.
Il s’agissait d’abord de savoir ce qu’on avait à constater, et par quel moyen on pourrait le constater. Deslon annonçait le fluide décrit par Mesmer. Ce fluide échappant à tous les sens, on ne peut, malgré quelques illusions contraires, le reconnaître que par son action sur les corps animés. On peut observer ou cette action longtemps continuée et sa vertu curative, ou ses effets momentanés et les changements subits qu’elle produit dans les corps. Deslon aurait bien voulu qu’on suivit la première méthode, qu’on donnât au fluide du temps pour agir et guérir; mais les commissaires n’y consentirent pas: cette voie leur parut douteuse. Comment, en effet, constater certainement qu’une guérison survenue après le traitement magnétique est opérée par ce traitement; que ce n’est pas la nature qui en a fait les frais, lorsque les médecins la voient si souvent agir par elle-même, sans leurs remèdes, et que même, après avoir appliqué des remèdes éprouvés, ils n’osent jamais leur attribuer à coup sùr la guérison obtenue? D’ailleurs Mesmer avait rejeté ce moyen quand il lui fut proposé par un des membres de de l’Académie des sciences: «C’est, dit-il, une erreur de croire que cette espèce de preuve soit sans réplique; rien ne prouve démonstrativement que le médecin ou la médecine guérissent les malades. » Il fallait donc s’en tenir aux effets momentanés.
Les commissaires se soumettent au traitement huit jours de suite et n’éprouvent rien. Observant les expériences tentées sur d’autres, ils notent l’extrême différence du traitement privé et du traitement public: d’un côté le calme, de l’autre l’agitation désordonnée. Sur quatorze malades, cinq paraissent éprouver des effets, neuf n’en éprouvent aucun. Et avant d’attribuer les effets ressentis au magnétisme, il faudra bien se représenter la position d’une personne ignorante, attaquée d’une maladie et désireuse de guérir, amenée avec appareil devant une grande assemblée, composée en partie de médecins, où on lui administre un traitement tout à fait nouveau pour elle, et dont elle attend de l’extraordinaire. Qu’on ajoute qu’elle croit nous satisfaire davantage en disant qu’elle éprouve des effets.
Les commissaires se transportent chez un autre docteur, M. Jumelin, qui professe le magnétisme sans distinction de pôles, et suit par conséquent d’autres procédés. Dix personnes sont magnétisées sans rien sentir. Une femme paraît être un sujet plus sensible: on lui bande les yeux, on la magnétise et elle est toute déroutée. On lui découvre les yeux et on porte les mains sur les hypocondres, elle se trouve mal. Les yeux de nouveau bandés, on lui persuade qu’elle est magnétisée, elle éprouve les mêmes effets. On la magnétise sans l’avertir, elle n’éprouve rien. Plusieurs, comme elle, éprouvent quelque chose quand on n’agit pas, et n’éprouvent rien quand on agit. Même une femme, qui, les yeux bandés, n’éprouve rien, magnétisée à la vue libre, en trois quarts de minute devient muette. La variété des procédés est donc indifférente, et l’imagination fait beaucoup, surtout si l’on remarque qu’en faisant les questions, le magnétiseur précise les effets qui doivent être éprouvés, et dicte la réponse.
Bien plus, le docteur Sigault, incrédule au magnétisme, laissant croire à plusieurs personnes qu’il a le secret de Mesmer, fait des merveilles comme son maître prétendu. Rien qu’en le voyant avancer sa main, une dame est prête à tomber en convulsions.
Retournons chez Deslon. Lorsqu’un arbre a été magnétisé, il doit arriver, selon la doctrine, que toute personne qui en approche éprouve des effets. On fait l’expérience à Passy, en présence de Franklin. Deslon magnétise un arbre dans un verger. On amène un jeune garçon de douze ans, les yeux bandés, sujet reconnu pour être très-sensible. Au premier, au second, au troisième arbre, à une distance de trente et quelques pieds de l’arbre magnétisé, il éprouve un étourdissement qui va croissant; au quatrième, à vingt-huit pieds environ de l’arbre magnétisé, il tombe en crise, perd connaissance, ses membres se roidissent, et Deslon s’occupe de le faire revenir. Le docteur déconcerté prétend alors que tous les arbres sont magnétisés par eux-mêmes; d’où les commissaires concluent qu’une promenade dans un verger serait pour beaucoup de gens un exercice très-redoutable. Même effet que chez M. Jumelin: des femmes à qui on persuade que Deslon les magnétise, après leur avoir bandé les yeux, ou les avoir séparées du magnétiseur par une porte, et qui ressentent des effets terribles, ou qui demeurent parfaitement calmes pendant qu’on les magnétise à leur insu. Une autre fait mieux: mandée chez Lavoisier, où elle devait trouver Deslon, elle tombe en crise dès l’antichambre. On lui présente plusieurs tasses non magnétisées: à la quatrième, elle tombe en crise de nouveau; en revanche, elle boit paisiblement dans une tasse magnétisée par Deslon même, ou ne s’aperçoit pas qu’on la tient derrière sa tête. Une autre, nouvellement arrivée chez Deslon, ayant rencontré, en sortant de sa crise, les regards d’un de ses disciples qui la magnétisait, fixa les yeux sur lui pendant trois quarts d’heure. Elle fut longtemps poursuivie par son regard, et, pendant trois jours, dans la veille ou dans le sommeil, elle le vit devant elle obstinément.
De toutes ces observations, les commissaires concluent d’abord à faire une large part à l’imagination. «L’histoire de la médecine, disent-ils, renferme une infinité d’exemples du pouvoir de l’imagination et des facultés de l’âme. La crainte du feu, un désir violent, une espérance ferme et soutenue, un accès de colère, rendent l’usage des jambes à un paralytique; une joie vive et inopinée dissipe une fièvre quarte de deux mois; une forte attention arrête le hoquet; des muets par accident recouvrent la parole à la suite d’une vive émotion de l’âme. Quand elle est une fois montée, ses effets sont prodigieux, et il suffit ensuite de la monter au même ton, pour que les mêmes effets se répètent.
Une deuxième cause des phénomènes prétendus magnétiques est, selon les commissaires, l’attouchement. En pressant le creux de l’estomac, on agit sur un intestin irritable, le côlon, qui irrite à son tour le diaphragme, d’où les soupirs, le rire, les pleurs, les hoquets, etc. En pressant la région inférieure, on rencontre cet autre centre nerveux qui correspond à tout le reste du corps, et, une fois en mouvement, y excite des mouvements par sympathie. C’est une vieille expérience, que les affections de l’âme répondent là : ce qui fait dire communément qu’on a un poids sur l’estomac et qu’on se sent suffoqué. Le magnétiseur, en touchant ces parties si sensibles du corps, met donc en j eu par des moyens connus une puissance très-connue.
Ajoutez à ces deux causes une dernière: l’imitation, et vous aurez, selon les commissaires, le secret du magnétisme. Partout l’exemple agit sur le moral, l’imitation machinale met en jeu le physique. Dans les théâtres, quand le public est nombreux, les impressions se communiquent et se renforcent. Dans les batailles, le courage et les terreurs paniques se répandent pareillement. Autour du baquet de Mesmer et de Deslon, quand un malade entre en convulsions, les autres suivent.
Imagination, attouchement, imitation, par-dessus tout imagination, voilà à quoi se réduit, dans le rapport de Bailly, le fluide magnétique. Ainsi on observe le premier principe de la science physique, qui est de ne pas admettre de nouvelles causes sans une absolue nécessité. Deslon, tout en maintenant l’action d’un fluide, avouait la force de l’imagination; il disait aux commissaires qu’ainsi dirigée au soulagement de l’humanité souffrante, elle ferait un grand bien dans la pratique de la médecine. Il avait déjà écrit en 1780: «Si M. Mesmer n’avait d’autre secret que celui de faire agir l’imagination efficacement pour la santé, n’en aurait-il pas toujours un bien merveilleux? car si la médecine d’imagination était la meilleure, pourquoi ne ferions-nous pas la médecine d’imagination?»
En même temps qu’ils publiaient ce rapport, les commissaires en remettaient au ministre un autre, secret, où ils exprimaient le danger du mesmérisme relativement aux moeurs.
Le rapport de la Société royale de médecine suivit de quelques jours. C’étaient les mêmes conclusions. Il fut signé par tous les commissaires, sauf Laurent de Jussieu, qui publia un rapport à part. Au fond, il se rapprochait, sur beaucoup de points, de ses confrères: «La théorie du magnétisme ne peut être admise tant qu’elle ne sera pas développée et étayée de preuves solides;» comme eux, il niait l’existence d’un fluide particulier, et comme eux, expliquait nombre d’effets par les trois causes que nous avons dites; mais il avait observé quelques faits qu’il ne pouvait expliquer par là, et cherchait une cause à laquelle ils fussent raisonnablement attribués. «Un seul fait positif, disait-il, qui démontrerait évidemment l’existence d’un agent intérieur détruirait tous les faits négatifs qui constatent seulement sa non-action. «L’action attribuée à un fluide universel non démontré appartient certainement à la chaleur animale existant dans les corps, qui émane d’eux continuellement, se porte assez loin, peut passer d’un corps dans un autre. La chaleur animale est développée, augmentée ou diminuée par des causes morales et par des causes physiques. Jugée par ses effets, elle participe de la propriété des remèdes toniques... » Il l’appelle ailleurs le fluide électrique animalisé. «Poussé par une force impérieuse, ce fluide se jette avec impétuosité sur les corps privés d’électricité, et s’échappe avec le même effort de ceux dans lesquels il est accumulé.»
Deslon protesta contre le rapport de Bailly, et annonça qu’il était sans crainte sur le sort du magnétisme, puisque Mesmer avait fait trois cents élèves et lui cent soixante, parmi lesquels vingt et un membres de la Faculté de Paris.
VI
Table des matières
Défaite du mesmérisme à Paris. — Vaudevilles. — Mort intempestive d’un défenseur — Amis maladroits. — Épigrammes.
Ce qui fit plus de tort à Mesmer que les jugements des corps savants, ce fut une farce jouée à la Comédie-Italienne, intitulée les Docteurs modernes. Les éclats de rire, rapporte un témoin, partaient, à chaque couplet, des loges et du parterre, et les acteurs riaient comme les spectateurs. Ce qui prouve seulement qu’on avait bonne envie de rire, et, une fois de plus, qu’il n’y a ni mauvais vers ni mauvaise prose pour l’esprit de parti. On reconnut Mesmer à cette profession du docteur Cassandre:
Flatter et les sens et l’esprit et le cœur.
Tel est, mon ami, le remède enchanteur
Que je prétends mettre à la mode.
Il y eut des malheurs. Court de Gébelin, travaillé d’une cruelle maladie, eut recours au magnétisme, et se sentit d’abord soulagé. Dans sa reconnaissance, il attesta par un écrit public qu’il était guéri par Mesmer, et le témoignage de ce personnage distingué faisait déjà le meilleur effet en faveur du magnétisme, quand il mourut. Les partisans de Mesmer assurent qu’il prolongea d’un an la vie du malade; toujours est-il qu’une de ces choses arriva mal à propos, le certificat ou la mort de l’auteur; et un journal annonça cet événement de la manière suivante: «M. Court de Gébelin, auteur du Monde primitif, vient de mourir, guéri par le magnétisme animal.» On juge si cette plaisanterie tomba.
Puis c’est un enthousiaste maladroit, Duval d’Espréménil, conseiller au Parlement, qui, voulant combattre le ridicule qu’on jette au magnétisme, y ajoute le sien. Ayant composé un pamphlet où il compare Mesmer à Socrate persécuté par le gouvernement d’Athènes et livré par Aristophane aux risées du peuple railleur, il fait parvenir au roi un mémoire contre le lieutenant général de police et le censeur qui ont permis la représentation des Docteurs modernes. Le roi s’en fait lire les deux premières pages dans la société de la reine, commence par rire, et finit par dire que l’auteur est un fou et que tout cela l’ennuie. Alors d’Espréménil en appelle au peuple, et, pendant la représentation de la fâcheuse pièce, il fait jeter au parterre un supplément à son premier pamphlet. «Il y dénonce, dit Grimm, la pièce comme un mauvais ouvrage dramatique, les auteurs comme des lâches qui ridiculisent, à l’abri de l’autorité, un homme de génie bien supérieur à Newton; il y dénonce et tance vivement tous ceux qui rient aux Docteurs modernes, comme des audacieux qui se donnent les airs d’avoir de la gaieté avant d’y être autorisés par un arrêt du Parlement, par-devant qui Mesmer s’est pourvu contre les différents rapports faits et publiés par ordre du gouvernement. »
Enfin, pour comble d’infortune, un imbécile de laquais, ayant reçu d’une dame un louis pour siffler les Docteurs modernes, et voulant honnêtement gagner son argent, prend pour la seconde pièce, qui devait être celle-là, le second acte de la première, siffle à outrance, se fait arrêter et confesse tout.
Aucun événement qui attirait l’attention du public pendant quelques minutes ne se passait alors sans fournir aux petits vers. Palissot avait composé une belle épigramme sur le ton héroïque, pour être mise au bas du portrait de Mesmer:
Le voilà ce mortel dont le siècle s’honore,
Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous les fléaux vengeurs que déchaîna Pandore;
Dans son art bienfaisant il n’a point de rival,
Et la Grèce l’eût pris pour le dieu d’Épidaure.
La France, qui a peu de goût pour les apothéoses, s’amusa des vers suivants, bons ou mauvais:
Le magnétisme est aux abois,
La Faculté, l’Académie
L’ont condamné tout d’une voix,
Et l’ont couvert d’ignominie.
Après ce jugement bien sage et bien légal,
Si quelque esprit original
Persiste encor dans son délire,
Il sera permis de lui dire:
Crois au magnétisme... animal.
Watelet, à qui Mesmer avait prédit qu’il ne passerait pas l’automne, se vengea gaiement:
Docteur, tu me dis mort, j’ignore ton dessein;
Mais je dois admirer ta profonde science;
Tu ne prédirais pas avec plus d’assurance,
Quand tu serais mon médecin.
Ainsi se termine la première période de l’histoire du magnétisme en France: tout finit par des chansons.
VII
Table des matières
Le magnétisme en province. — Découverte du somnambulisme par le marquis de Puységur. — Magnétisme spiritualiste: le chevalier Barbarin, l’abbé Faria. — Les cataleptiques de Pététin. — Transformation du mesmérisme. — Progrès des Sociétés de l’Harmonie: Lyon, Bordeaux, Bayonne, Strasbourg, etc.
Chassé de Paris, le magnétisme se réfugia en province, mais il s’y transforma par une aventure étrange. MM. de Puységur avaient été des auditeurs de Mesmer, et convaincus. Retirés dans leur terre de Busancy, près de Soissons, ils magnétisaient en imitant les effets du maître, quand un jour se produisit un phénomène entièrement inattendu. Laissons parler le marquis de Puységur: «C’était un paysan, homme de vingt-trois ans, alité depuis quatre jours, par l’effet d’une fluxion de poitrine. J’allai le voir. La fièvre venait de s’affaiblir. Après l’avoir fait lever, je le magnétisai. Quelle fut ma surprise de voir, au bout d’un demi-quart d’heure, cet homme s’endormir paisiblement dans mes bras, sans convulsions ni douleurs! Il parlait, s’occupait tout haut de ses affaires. Lorsque je jugeais ses idées devoir l’affecter d’une manière désagréable, je les arrêtais et cherchais à lui en inspirer de plus gaies. Il ne me fallait pas pour cela de grands efforts; alors, je le voyais content, imaginant tirer à un prix, danser à une fête, etc. Je nourrissais en lui ces idées, et par là je le forçais à se donner beaucoup de mouvements sur sa chaise, comme pour danser sur un air qu’en chantant (mentalement) je lui faisais répéter tout haut. J’ai pris le parti de magnétiser un arbre; j’y ai fait venir mon premier malade; sitôt qu’il a eu mis la corde autour de lui, il a regardé l’arbre, et a dit, pour toute parole, avec un air d’étonnement, qu’on ne peut rendre: Qu’est-ce que je vois là ? Ensuite sa tête s’est baissée, et il est entré en somnambulisme parfait. Au bout d’une demi-heure, je l’ai ramené à sa maison, où je lui ai rendu l’usage de ses sens.» Dans une autre lettre, il continue: «Quand il est dans l’état magnétique, ce n’est plus un paysan niais, sachant à peine répondre une phrase; c’est un être que je ne sais pas nommer. Je n’ai pas besoin de lui parler; je pense devant lui et il m’entend, me répond. Vient-il quelqu’un dans ma chambre, il le voit si je veux; il lui parle, lui dit les choses que je veux qu’il lui dise, non pas toujours telles que je les lui dicte, mais telles que la vérité l’exige. Quand il veut dire plus que je ne crois prudent qu’on en entende, alors j’arrête ses idées, ses phrases au milieu d’un mot, et je change son idée totalement..... Les malades affluent autour de mon arbre; il y en avait ce matin plus de cent trente. C’est une procession perpétuelle dans le pays; j’y passe deux heures tous les matins. Mon arbre est le meilleur baquet possible; il n’y a pas une feuille qui ne communique la santé..... Mon homme, ou pour mieux dire mon intelligence, m’apprend la conduite que je dois tenir. Suivant lui, il n’est pas nécessaire que je touche tout le monde: un regard, un geste, une volonté, c’en est assez; et c’est un paysan, le plus borné du pays, qui m’apprend cela. Quand il est en crise, je ne connais rien de plus profond, de plus prudent et de plus clairvoyant que lui.» Cela se passait en mars et mai 1784. Le marquis de Puységur a laissé la réputation incontestée d’un homme éclairé et d’un homme de bien.
Un curieux, Clocquet, receveur des gabelles à Soissons, attiré par ce spectacle, nous l’a retracé. Après avoir décrit, comme il le mérite, l’orme célèbre de Busancy, arbre antique, immense, mais très-vigoureux encore et verdoyant, au pied duquel coule une fontaine de l’eau la plus limpide, il décrit la foule des malades assis sur des bancs circulaires en pierre, enlaçant avec la corde qui part de l’arbre les parties souffrantes de leur corps, et formant la chaîne en se tenant par le pouce. Parmi eux le maître en choisit quelques-uns, et, les touchant de ses mains, ou leur présentant sa baguette de fer, il les fait tomber en crise parfaite, qui dégénère en sommeil. Les malades dans cet état, qu’on nomme médecins, «ont un pouvoir surnaturel, par lequel, en touchant un malade qui leur est présenté, en portant la main même par-dessus ses vêtements, ils sentent quel est le viscère affecté, la partie souffrante, ils le déclarent et indiquent à peu près les remèdes. Comment le maître désenchante-t-il ces médecins? Il lui suffit de les toucher sur les yeux, ou bien il leur dit: Allez embrasser l’arbre.» Alors ils se lèvent, toujours endormis, vont droit à l’arbre; et bientôt après leurs yeux s’ouvrent. J’ai interrogé plusieurs de ces médecins, qui m’ont assuré n’avoir aucun souvenir de ce qui s’était passé pendant les trois ou quatre heures de leur crise. Tous les malades n’ont pas la faculté de tomber dans cet état.»
A Lyon, mêmes merveilles par d’autres procédés. Le chevalier Barbarin se mettait en prières près du lit du malade, et assez souvent le somnambulisme se déclarait avec les mêmes propriétés que nous avons rapportées. «On a, dit un témoin, présenté aux somnambules des sujets malades qui leur étaient inconnus; elles ont indiqué avec la plus grande exactitude les maux dont ils étaient affectés. Je les ai vues ressentir vivement les maux de ceux qu’elles magnétisaient, et le manifester en portant la main sur elles-mêmes aux mêmes parties.»
Trente ans plus tard, l’abbé Faria avait encore une autre méthode. Il faisait asseoir dans un fauteuil la personne à magnétiser, et l’engageait à fermer les yeux en se recueillant. Puis, tout à coup il lui disait d’une voix impérative et forte: Dormez! répétant, s’il le fallait, cet ordre jusqu’à quatre fois. Il se vantait d’avoir ainsi fait tomber en somnambulisme plus de cinq mille personnes.
Par une singulière coïncidence, il arrivait de la médecine antimagnétique d’étranges récits. Un médecin distingué de Lyon, le docteur Pététin, très-ennemi de la nouvelle doctrine, assurait avoir observé un cataleptique qui voyait, entendait et sentait par le creux de l’estomac et même par le bout des doigts et des orteils. Il le déclara en 1787, et consignait encore sept observations du même genre dans un mémoire publié après sa mort, où il attribuait ces faits à l’électricité animale accumulée en certaines parties du corps. Dans sa première relation, il expliqua les faits comme il voulut; les magnétiseurs les expliquèrent par le magnétisme.
Ainsi le magnétisme se transformait. A la place du baquet de Mesmer, c’étaient de simples attouchements ou des commandements; à la place des crises violentes, un sommeil réparateur; à la place des traitements publics et des excitations de la foule, ordinairement, des traitements particuliers, sous l’impression des merveilles racontées. Puis, dans les sujets magnétisés, des vertus nouvelles: l’obéissance absolue, pendant tout le sommeil, au magnétiseur, qui dirige à son gré leurs pensées et leurs sentiments; la faculté de deviner, sans aucune communication extérieure, les pensées du magnétiseur; la connaissance des maux des personnes qui leur sont présentées, et même le sentiment de ces maux dans leur propre corps; quelquefois l’indication des remèdes utiles. Enfin, outre les prévisions des crises à venir, une vertu qu’on désirerait bien avoir, mais qui n’est pas encore suffisamment constatée, le don de voir et d’entendre sans yeux et sans oreilles. Le somnambulisme ne se développait pas chez tous les magnétisés; mais à cette époque, on en vint à ce qu’un cinquième des malades magnétisés tombaient en somnambulisme plus ou moins parfait.
Tardy de Montravel célébrait (1785) les merveilles du magnétisme en ces termes: «L’âme plane, comme l’aigle, au haut des nues, pendant le sommeil des sens extérieurs. Dominant alors sur les opérations de la matière, elle embrasse d’un vaste coup d’œil toutes les possibilités physiques, qu’elle n’eût parcourues dans l’état de veille que successivement; mais sa vue est toujours bornée dans la sphère des sens, dont elle n’a pu se dégager entièrement. Si quelques motifs viennent déterminer plus particulièrement son attention vers une des portions de l’ensemble, elle voit alors cette portion dans le plus grand détail, tandis que le reste devient vague et confus.»
Porté par la première impulsion et par le bruit des prodiges nouveaux, le magnétisme se répandit dans les provinces. Les traitements magnétiques de Lyon, de Bordeaux, de Strasbourg, de Bayonne, où le comte Maxime de Puységur opéra jusqu’à soixante cures certifiées, devinrent surtout célèbres. Dans Strasbourg, la société de l’Harmonie était composée de plus de cent cinquante membres, et profitait tous les jours. Elle a publié des annales. Il y avait plus de quarante de ces sociétés en différentes villes; elles comptaient en France et à l’étranger plus de quatre mille associés. Thouret fait remarquer, comme un argument contre le magnétisme, que dans les pays d’universités, où le contrôle était plus facile, il ne réussit pas, à Montpellier, par exemple, et à Rennes, tandis qu’il prenait à Marseille et dans les petites villes de Bretagne. A Loudun, l’ancienne ville des possédées, il tomba complétement. Malgré des échecs, le magnétisme se développa hardiment en province. On entendit bien parler à Paris de ces merveilles; mais à Paris on ne s’occupe pas de la même chose deux fois de suite. Puis la Révolution approchait, avec ses préoccupations d’un autre genre: Beaumarchais et Mirabeau firent oublier Mesmer. Le magnétisme émigra, fut pour cela un peu suspect au retour, et dut reconquérir la place, ce qui est toujours plus difficile que d’y entrer une première fois.
VIII
Table des matières
Dernière apparition de Mesmer; jugement et explication du somnambulisme. — Derniers écrits.
A partir du rapport de Bailly, Mesmer avait disparu de la scène. Retourné en Allemagne, il y apprit les merveilles du somnambulisme nouveau. Cela l’émut sans doute: il vit à la fois avec plaisir et avec inquiétude cet enfant survenu en son absence, et, en 1799, il publia à Paris le Mémoire sur mes découvertes. Il s’y plaint de ce qu’on a confondu le magnétisme avec le somnambulisme; il s’empare du somnambulisme et en fournit la théorie. Suivant lui, il y a un sens interne, un centre nerveux formé par la réunion ou l’entrelacement des nerfs, dont les extrémités, que nous appelons les sens, ne sont que les prolongements. Le sens interne est en rapport avec toute la nature par le moyen d’un fluide subtil, qui agit sur lui comme la lumière sur nos yeux, mais dans toute sorte de directions. Il peut, dans certaines circonstances, acquérir une irritabilité excessive. Alors il remplit les fonctions de tous les autres sens qui, par cela même, semblent avoir reçu une extension prodigieuse. La plupart des maladies nerveuses, la folie, l’épilepsie, la catalepsie, ne sont qu’un somnambulisme imparfait ou dégénéré. Dans ce Mémoire, le maître se plaint déjà des exagérations, des abus, des absurdités auxquels sa découverte a donné lieu. Il publia encore pour les Allemands son Mesmerismus (Berlin, 1815) et mourut cette même année. Deleuze, sur le souvenir des anciens amis de Mesmer, le représente comme un homme avide de gloire, mais en même temps plein de charité pour l’humanité souffrante. L’opinion publique est beaucoup moins assurée sur ce personnage, et ne sait au juste quelle part il faut faire chez lui à l’enthousiasme et à l’habileté. Il y eût probablement été bien embarrassé lui-même.
IX
Table des matières
Résurrection du magnétisme: histoire critique de Deleuze (1813). — Procédés pour magnétiser. — Caractères du somnambulisme. — Cours public du docteur Bertrand. — Expériences dans les hôpitaux de Paris (M. Dupotet). — Enquête demandée à l’Académie de médecine par le docteur Foissac.
En 1813 parut l’Histoire critique du magnétisme, de Deleuze. C’était une bonne fortune pour une doctrine assez mal famée de rencontrer un défenseur honorable, savant, judicieux, modéré dans ses opinions, un de ces patrons qui donnent aux timides le courage de confesser leur croyance. Il donnait des conseils pour l’observation des procédés physiques, mais en même temps il énonçait comme indispensables de certaines conditions morales qui reviennent à la foi, à l’espérance et à la charité, transportées dans le magnétisme:
Tous les préceptes se réduisent à celui-ci: Toucher attentivement les malades, avec la volonté de leur faire du bien, et que cette volonté ne soit distraite par aucune autre idée. Les discussions sur les moyens de se convaincre peuvent également se réduire à cette maxime: Veuillez et vous croirez.
Deleuze explique l’action du magnétisme par une analogie. Quand je veux soulever un corps, j’envoie à mon bras une quantité de force proportionnée au poids présumé de ce corps; de même, «lorsque je magnétise, j’envoie par ma volonté le fluide à l’extrémité de mes mains, je lui imprime par cette même volonté une direction, et ce fluide communique son mouvement à celui du malade; rien ne m’empêche de le lancer, mais il peut se trouver dans l’individu sur lequel j’agis un obstacle aux effets que je veux produire; alors j’éprouve plus ou moins de résistance; cette résistance peut même être invincible. Le fluide magnétique s’échappe continuellement de nous, il forme autour de notre corps une atmosphère qui, n’ayant point de courant déterminé, n’agit pas sensiblement sur les individus qui nous environnent; mais lorsque notre volonté le pousse et le dirige, il se meut avec toute la force que nous lui imprimons: il est mû comme les rayons lumineux envoyés par les corps embrasés. Le principe qui le met en action est donc notre âme, comme celui qui envoie la force à notre bras, et il est de la même nature.»
Il a publié une Instruction pratique, une sorte de manuel du magnétisme, auquel nous renvoyons.
Et voici les effets caractéristiques du somnambulisme magnétique.
Le somnambule a les yeux fermés et ne voit pas par les yeux; il n’entend pas par les oreilles, mais il voit et entend mieux que l’homme éveillé.
Il ne voit et n’entend que ceux avec lesquels il est en rapport. Il ne voit que ce qu’il regarde, et il ne regarde ordinairement que les choses sur lesquelles on dirige son attention.
Il est soumis à la volonté de son magnétiseur, pour tout ce qui ne peut lui nuire, et pour tout ce qui ne contrarie point en lui les idées de justice et de vérité.
Il sent la volonté de son magnétiseur.
Il aperçoit le fluide magnétique.
Il voit ou plutôt il sent l’intérieur de son corps, et celui des autres; mais il n’y remarque ordinairement que les parties qui ne sont point dans l’état naturel et qui troublent l’harmonie.
Il retrouve dans sa mémoire le souvenir des choses qu’il avait oubliées pendant la veille.
Il a des prévisions et des présensations qui peuvent être erronées dans plusieurs circonstances, et qui sont limitées dans leur étendue.
Il s’énonce avec une facilité surprenante.
Il n’est point exempt de vanité.
Il se perfectionne de lui-même pendant un certain temps, s’il est conduit avec sagesse; il s’égare, s’il est mal dirigé.
Lorsqu’il rentre dans l’état naturel, il perd absolument le souvenir de toutes les sensations et de toutes les idées qu’il a eues dans l’état de somnambulisme, tellement que ces deux états sont aussi étrangers l’un à l’autre que si le somnambule et l’homme éveillé étaient deux êtres différents.
Nous oublions trois commandements de l’honnête Deleuze; il veut: 1° qu’un somnambule soit toujours assisté d’un médecin; 2° qu’on ne lui lasse jamais savoir qu’on le consulte sur des maladies pendant son sommeil; 3° que dans aucun cas le magnétiseur ne permette qu’on donne au somnambule, de quelque manière que ce soit, la plus légère marque de reconnaissance.
Un an avant Deleuze, en 1812, Montègre avait publié une brochure contre le magnétisme. En 1819, Virey donna, dans le Dictionnaire, des sciences médicales, son remarquable article: Magnétisme animal. Cette même année, Bertrand professait en faveur de la doctrine un cours public. En 1820, des expériences furent commencées dans les divers hôpitaux de Paris, dirigées à l’Hôtel-Dieu par M. Dupotet. Le conseil général des hospices les interrompit, sous prétexte que les malades n’étaient pas des sujets à expérimentations. Les. résultats publiés dans des procès-verbaux signés de vingt-neuf médecins semblaient devoir être décisifs; et pourtant il restait encore quelque inquiétude, on sentait le besoin d’en venir à une épreuve suprême.
X
Table des matières
Première commission nommée par l’Académie de médecine. — Le rapport de M. Husson conclut à l’examen. — Deuxième commission d’examen (1826). — Rapport de M. Husson (1831).
Enfin, en 1825, s’ouvrait une époque critique pour le somnambulisme. Le docteur Foissac appela l’Académie de médecine à se prononcer. Il lui présentait des somnambules merveilleux pour l’indication des remèdes: «Mes somnambules ne s’écartent-jamais des principes avoués de la saine médecine; je vais plus loin: leurs inspirations tiennent du génie d’Hippocrate.»
L’Académie nomma une commission pour savoir s’il convenait d’entrer dans cet examen. Georget se déclara pour le magnétisme: «Il a grandi parmi les médecins.... S’il est vrai que le somnambulisme magnétique ait son analogue dans le somnambulisme naturel, est-il étonnant qu’on puisse développer le premier par de certaines pratiques?... Le doute d’abord, l’examen ensuite, telle est la marche qu’indique la raison.» Le rapporteur, M. Ilusson, conclut affirmativement. Suivant son opinion d’alors, développée plus tard, en 1837, quand même le magnétisme n’aurait pas varié depuis 1784, on n’aurait pas le droit de le regarder comme définitivement jugé par le rapport de Bailly et de la Société royale de médecine; on peut toujours en appeler des jugements anciens à de nouveaux jugements. Après que la circulation du sang a été déclarée impossible, l’inoculation de la petite vérole considérée comme un crime, l’émétique interdit par arrêt du Parlement, à la sollicitation de la Faculté, les antiques perruques proclamées infiniment plus salubres que la chevelure naturelle, il convient d’affirmer moins témérairement. D’ailleurs les procédés du magnétisme ont changé : un fait nouveau, inconnu à ses anciens juges, le somnambulisme est intervenu. Les commissaires d’autrefois ont été nommés par le gouvernement, non par les corps auxquels ils appartenaient, et ils ont infirmé en partie la valeur de leur rapport en avançant qu’ils ont craint d’importuner les malades distingués qui suivaient le traitement magnétique, et en ne se soumettant pas aux conditions demandées par le magnétiseur. L’examen a été fait chez Deslon, non chez Mesmer, et le rapport adopté séance tenante sans discussion préalable. Enfin, il y a eu alors même une protestation d’un homme éminent, de Jussieu. A Berlin, une clinique magnétique est établie, et plusieurs médecins ont des traitements de ce genre avec l’autorisation du gouvernement. A Francfort, à Stockholm, en Russie, le magnétisme est examiné sérieusement; pourquoi en France resterait-on en arrière des peuples du Nord?
En conséquence, l’Académie nomma (1826) une commission composée de MM. Bourdois, Double, Fouquier, Itard, Gueneau de Mussy, Guersant, Le-roux, Magendie, Marc, Thillaye et Husson. Cette commission, au bout de cinq ans (juin 1831), fit son rapport par l’organe de M. Husson. On peut y voir qu’elle accepta l’examen dans les conditions demandées comme indispensables par M. Foissac, mais qu’elle garda la haute main dans les expériences.
Elle reconnaît que les effets sont nuls ou insignifiants dans un certain nombre de cas; que, dans quelques-uns, ils sont produits par l’ennui, la monotonie ou l’imagination; mais elle réserve plusieurs faits qu’elle ne peut attribuer à aucune cause connue. C’est un des commissaires, M. Itard, qui, magnétisé dix-huit fois, sans tomber en sommeil complet, est constamment soulagé d’une douleur de tête, ou bien un épileptique, chez qui le magnétisme suspend et retarde de huit mois les accès.
Somnambulisme constaté. Plusieurs sujets sont endormis parfaitement et d’un sommeil bien particulier: on les chatouille, on les pince très-fortement, on enfonce des épingles jusqu’à trois lignes dans leur corps, on débouche sous leur nez un flacon plein d’ammoniaque ou d’acide hydrochlorique, qu’on y laisse pendant cinq ou six inspirations, on fait subitement des bruits violents; rien ne les réveille ni ne paraît les affecter. Même il est avéré que M. Jules Cloquet, en 1829, appelé près d’une femme qui avait au sein un cancer ulcéré, a, pendant qu’elle était endormie, dans une opération de dix à douze minutes, extirpé cette tumeur, sans que la malade donnât le plus léger signe de sensibilité et sans aucun changement du pouls. Au milieu du bruit confus des conversations, le somnambule n’entend que la voix de son magnétiseur, se souvient exactement de ce qui s’est passé pendant ses prédédents accès de sommeil, et ne se souvient de rien au réveil. Les somnambules ont-ils le don de lire dans la pensée de leur magnétiseur et d’obéir à sa volonté inexprimée? Beaucoup d’expériences semblent contraires, et plusieurs sujets présentés par des magnétiseurs comme merveilleux en ce genre ne font que des bévues. Enfin un sujet vraiment remarquable se présente. Placé derrière lui, et sur les indications écrites ou par gestes des commissaires, le magnétiseur le meut avec précision: «Il dirigea son doigt en premier lieu vers la cuisse gauche, puis vers le coude gauche, et enfin vers la tête. Ces trois parties furent presque aussitôt prises de mouvements convulsifs. M. Dupotet dirigea sa jambe gauche vers celle du magnétisé ; celui-ci s’agita de manière qu’il fut sur le point de tomber. M. Dupotet dirigea ensuite son pied vers le coude droit du somnambule, et ce coude droit s’agita; puis il porta son pied vers le coude et la main gauche, et des mouvements convulsifs très-forts se développèrent dans tout le membre supérieur. Malgré cette preuve heureuse, les commissaires avouent qu’ils ont besoin de faits nouveaux.»
Clairvoyance. Les somnambules peuvent-ils lire les yeux fermés? A travers des expériences fâcheuses, on arrive à des faits curieux, attestés avec la plus grande force par le rapport. Un somnambule, les yeux fermés, si bien que les cils s’entrecroisent, sous la surveillance continuelle des commissaires, lit ce qui lui est offert, et joue avec une vivacité extrême plusieurs parties de piquet. Il ne lit point les lettres fermées. M. Bourdois consigne à part, sur le procès-verbal, cette attestation: «Il est impossible de refuser sinon sa croyance, du moins son étonnement à tout ce qui s’est passé dans cette séance.....» Mais voici mieux. Dans une séance où se trouvaient, outre les commissaires, M. Em. de Las Cases, député, M. de Rumigny, premier aide de camp du roi, et M. Ségalas, membre de l’Académie, un jeune somnambule, Paul Villagrand, étudiant en droit, tandis que ses paupières sont tenues fermées constamment et alternativement par MM. Fouquier, Itard, Marc et Husson, qui appliquent les doigts sur la totatité de la fente de l’œil, en pressant du haut en bas, montre une clairvoyance prodigieuse. Il devine des cartes toutes neuves, il lit des mots et des lignes. «On lui présente, ayant les paupières tenues fermées par M. Ségalas, un volume dont le rapporteur s’était muni. Il lit sur le titre: Histoire de France; il ne peut lire les deux lignes intermédiaires, et lit sur la cinquième le nom seul de Anquetil, qui y est précédé de la préposition par. On ouvre le livre à la page 89, il lit à la première ligne: Le nombre de ces.... il passe le mot troupes, et continue: Au moment où on le croyait le plus occupé des plaisirs du carnaval.... Il lit également le titre courant Louis, mais ne peut lire le chiffre romain qui le suit. On lui présente un papier sur lequel on a écrit les mots agglutination et magnétisme animal, il épelle le premier et prononce les deux autres. Enfin on lui présente le procès-verbal de cette séance; il en lit assez distinctement la date et quelques mots plus lisiblement écrits que d’autres. Dans une autre séance, Paul essaya inutilement de distinguer différentes cartes qu’on lui appliqua sur l’épigastre; mais il lut encore, les yeux fermés, dans un livre ouvert au hasard, et cette fois ce fut M. Jules Cloquet qui lui boucha les paupières. Le rapporteur écrivit aussi sur un morceau de papier deux noms propres: Maximilien Robes-pierre, qu’il lut également bien.» Le rapport constate, pour ce somnambule comme pour le précédent, que le globe de l’œil était dans un mouvement continu de rotation et paraissait se diriger vers l’objet soumis à sa vision.
Vision intérieure, prévision. Instinct des remèdes. Les somnambules ont-ils l’intuition de leurs maladies et de celles des autres, la prévision des accidents futurs de ces maladies pour eux et pour les autres? Un étudiant en droit, ce même Paul, que nous venons de voir lisant les yeux fermés, attaqué d’une paralysie de tout le côté gauche du corps, désigne en sommeil les remèdes qu’il faut lui appliquer, et annonce un jour qu’en suivant ce traitement, trois jours après il marchera sans béquilles; il tient parole: Un nommé Cazot, épileptique, prédit de loin les attaques de ce mal pour un jour, une heure et une minute donnés, et l’accès arrive comme il a été prédit. Une somnambule décrit à un des commissaires, M. Marc, les symptômes de maladie qu’il éprouve et tombe juste. Présentée à une dame malade, elle décrit l’altération de ses intestins et ordonne un traitement; mais le traitement ne fut pas suivi, et l’autopsie ne fut pas faite. Consultée par une malade scrofuleuse, elle voit ses scrofules intérieurs et prescrit un traitement, qui réussit quelque temps et est interrompu. Les commissaires constatent l’exactitude des déclarations de cette somnambule là où elles ont pu être vérifiées, et le discernement qu’elle a montré dans le choix des remèdes.
L’Académie fut un peu étonnée de ce rapport; la discussion, toujours suspendue, éclata en 1837. Une histoire avait paru dans les journaux, où l’on parlait d’une dent arrachée sans douleur à une personne endormie par le magnétisme. On donnait ce fait sous la garantie de M. Oudet, de l’Académie de médecine, qui se trouvait ainsi compromis. Interpellé, M. Oudet lut le récit du magnétiseur: «Au moment de l’extraction, la tête sembla fuir un peu la main de l’opérateur, et nous entendîmes un léger cri. Ces deux signes de douleur eurent la rapidité de l’éclair, le pouls de la patiente était calme, son visage n’indiquait pas la moindre émotion; ses mains étaient demeurées immobiles sur ses genoux.» A ce propos, le fait attribué à M. Jules Cloquet, et rapporté avec complaisance par M. Husson, dans son rapport, l’extraction d’un sein sans douleur, revint en mémoire, et on discuta les deux faits ensemble. M. Roux attesta qu’il avait fait une opération cruelle à une dame masquée, dans une maison qui n’était pas la sienne, et que, pendant cette opération, qui dura un quart d’heure, la malade ne poussa pas un cri, de peur de trahir son incognito. M. Capuron affirma avoir vu, il y avait quarante ans, une Allemande à qui M. Dubois coupa le sein, et qui supporta l’opération sans proférer une seule plainte. En 1822, il avait vu un homme supporter plus d’un quart d’heure une opérai ion des plus rudes, sans sourciller, causant et riant. M. Amussat venait d’opérer une religieuse qui avait été impassible. Pourtant aucune de ces personnes n’était magnétisée. Il n’y avait donc pas besoin de recourir au magnétisme pour expliquer le fait de M. Cloquet et le fait de M. Oudet. On poursuivit. Quelques-unes des anciennes autorités en faveur du magnétisme furent ébranlées. «Vous savez, dit M. Rochoux, ce que M. Rostan a écrit sur le magnétisme. Un jour, il me proposa de me guérir de mon incrédulité et de me faire voir des choses extraordinaires; je le suivis; arrivé sur les lieux, on ne voulut rien faire devant moi; j’attends toujours.» M. Bousquet à son tour: «Georget croyait avoir bien vu; il y paraît assez à la manière dont il parle du magnétisme, dans son ouvrage sur le système nerveux. Cependant on sait aujourd’hui qu’il a été trompé par des misérables qui s’en vantent. Je tiens cela de M. Londe, le collaborateur de Georget et le témoin de toutes ses expériences.» Enfin M. Ségalas dit «qu’ayant lui-même tenu les mains sur les yeux du jeune homme dont a parlé M. Husson, et cela pour l’empêcher de voir, il ne répondrait pas qu’il lui a complètement fermé les yeux. Les yeux étaient agités de mouvements convulsifs; ce jeune homme a pu agiter les paupières et saisir quelques caractères, d’autant plus qu’il lisait lentement, en face d’une grande croisée, et qu’il a fait des fautes.»
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