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Émile Bayard
L'Art de reconnaître les styles: Les styles Régence et Louis XV

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332235
Table des matières
CHAPITRE PREMIER Notions préliminaires
CHAPITRE II Considérations générales sur l’époque et le style de la Régence.
CHAPITRE III Des caractéristiques du style Régence, Gilles Oppenord, Meissonnier, Thomas Germain, Charles Cressent, etc.
CHAPITRE IV Des caractéristiques du style Régence (Suite et fin) . Jean-Antoine Watteau, les van Loo, Antoine Coypel, etc.
CHAPITRE V Considérations générales sur l’époque et le style Louis XV
CHAPITRE VI L’Architecture: J.-A. Gabriel, etc.
CHAPITRE VII La Peinture et la Sculpture: François Boucher, Nattier, Natoire, Nicolas Coustou, E. Bouchardon, etc.
CHAPITRE VIII Le Meuble: Jean-François Oëben, les Martins, etc.
CHAPITRE IX L’Orfèvrerie, l’Art décoratif, les Caffieri, etc.
CHAPITRE X Le Costume sous la Régence et sous Louis XV.
CHAPITRE XI Quelques mots des styles après Louis XV.
CHAPITRE XII Causerie sur nos gravures.
INSPECTEUR AU MINISTÈRE DES BEAUX-ARTS
L’ART DE RECONNAÎTRE LES STYLES
Les Styles
RÉGENCE
et
LOUIS XV
OUVRAGE ORNÉ DE175GRAVURES ENVIRON

PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
En hommage
à M. le Sénateur Lucien GUILLEMAUT
E.-B.

CHAPITRE PREMIER
Notions préliminaires
Table des matières
Le style Louis XIII, attristé par les guerres religieuses, devait sa gravité à cette agitation et, tel un cerveau mûri succédant à une tête de linotte–car l’art de la Renaissance, au déclin, pouvait succomber à l’élégance et au joli, déments–le style Louis XIII ramena d’un front sévère la ligne égarée.
Or, après Louis XIV, époque de solennité et de morgue, il est compréhensible que l’on entendît secouer le joug. Et ce fut le fait de la Régence, du règne de Louis XV et de Mme de Pompadour, étapes de volupté, d’intimité, où les mœurs dissolues communièrent avec la ligne, au point de modifier cette ligne et de l’alanguir en caresse.
C’est ainsi qu’à l’ordre et à la majesté du roi Soleil succédèrent la grâce, le confort et le caprice, le joli au beau. C’est ainsi que fleurit le règne des femmes après l’empire des hommes.
Louis XIV n’avait eu qu’un seul penchant impérieux: l’amour des grandeurs et de la gloire. Son but unique était de dominer, d’en imposer. La volupté, maintenant, a rompu ses liens rigides, et la statue de Cupidon détrônera celle de Minerve sur l’autel du sourire.
A vrai dire, tant de splendeurs, sous Louis XIV, n’allaient point sans quelque ennui. Au bout de ces perspectives infinies, à travers ces salles immenses et glaciales où l’or écrasait de sa magnificence, on eût cherché en vain un coin d’amabilité, un peu de pittoresque reposant, après tant de rectitude et d’altitude.
Point non plus de riant bosquet à l’extrémité de ces allées rigides tracées par Le Nôtre, dans ces jardins d’architecture végétale, parmi cette nature contrainte, dont les verdures sont taillées en murailles, tordues en portiques, arrondies comme des dos de courtisans, sur un signe du maître.
Tout était alors sacrifié à la parade et, la façade humaine, rehaussée elle-même d’une perruque monumentale, répondait à ces dômes imposants que le Grand Roi affectionna au couronnement de ses édifices.
Point donc d’aménité ni d’abandon, à cette heure somptueuse où la dignité ne dut jamais faillir à l’étiquette, non plus qu’à un besoin caractéristique de symétrie.

FIG. 2.–Motifs décoratifs Louis XV.
Il n’empêche que l’architecture, sous Louis XIV, offre une unité supérieure à celle des autres Bourbons, nous ajouterions même: de caractère national, si le roi et la grande aristocratie pouvaient être considérés comme la nation, à une époque aussi avancée de la civilisation moderne.
Sous le règne de ce prince, il y eut un accord d’esprit et une harmonie générale des choses, bien propres à caractériser une période d’apogée nationale et, n’était en Europe l’état général de lutte, de trouble profond dans les idées, né avec la Réforme qui neutralisa les bienfaits durables que l’on ne pouvait attendre de l’ordre intérieur national, les peuples modernes eussent pu espérer asseoir les fondations solides qui doivent porter le régime évolutif destiné à remplacer celui du moyen âge.
«Versailles était le trophée que Louis XIV avait érigé après avoir vaincu les derniers restes de la féodalité; Versailles était pour ainsi dire sa monarchie elle-même.»
Sous Louis XIII, la fantaisie géniale de la Renaissance sur le thème antique avait été contrariée, mais déjà l’architecture, à cette époque, était devenue moins égoïste; les palais royaux et les demeures privées s’attachaient davantage que précédemment à l’ensemble de l’esthétique; c’était en somme un acheminement vers l’harmonie esthétique des villes.
Sous Louis XIV, la lourdeur et l’austérité caractéristiques du Louis XIII s’étaient amendées dans la richesse, et le Louis XVI, en revenant à l’esprit antique, marquera le retour du régime après l’orgie, que la Régence et le Louis XV avaient célébrée.

FIG. 3.–Chute.
Toutefois, les réformateurs de la fin du XVIIIe siècle voulurent trop emprunter à l’antiquité et, n’observant pas d’assez près les signes de leur temps, ils demandèrent trop à une érudition défectueuse. De là résulta l’école classique, qui considère les œuvres d’art grecques et romaines non plus simplement comme des expressions du système des idées antiques, mais comme des manifestations des sentiments de la beauté absolue. Grave erreur, dogme redoutable propagé par le style de Napoléon Ier et jusqu’à nos jours désorientés encore, malgré certaines recherches fort louables de modernisme, par l’hallucinante infaillibilité des chefs-d’œuvre précurseurs.
Mais les styles reflètent les époques, et l’art y gagne en variété. Les artistes suivent l’esprit de leur temps qui a le style qu’il mérite, sans jamais que ces cristallisations d’idéal ou de satisfaction y perdent en intérêt, pourvu qu’elles soient originales.
Tout plutôt que la stérilité propre aux générations endormies sur la gloire du passé.
Aujourd’hui, notre décor est impersonnel parce que nos artistes sont encore éblouis. Napoléon Ier, en s’asseyant sur le trône de César, avait au moins eu le geste du vainqueur, tandis que l’heure présente assiste placidement au défilé des chefs-d’œuvre, dans un fauteuil d’Arlequin.
Et que voit-elle défiler en dehors du classique grec et romain, cette heure repue et expectante?
Précisément des styles comme ceux qui vont nous occuper, les styles Régence et Louis XV dont l’originalité, même dans le décor architectural extérieur, est évidente. Car les doctrines de F. Mansard, qui inaugura le style destiné à prévaloir sous Louis XIV, n’avaient pas eu une heureuse influence sur la plupart de ses successeurs et, à partir du XVIIIe siècle, l’architecture française perdit en général son caractère d’originalité pour s’abandonner sans mesure aux imitations de l’architecture antique.

FIG. 4.–Poignée de tiroir et bouton de porte Louis XV.
Pourtant, si une admiration sans bornes des monuments grecs et romains nous valut cette unité de l’architecture de Louis XV, que l’on se plaît à rapprocher de celle de Louis XIV–supérieurement harmonisée et plus personnelle, bien qu’à tout prendre, Gabriel vaille Mansard–à quelle frappante originalité allons-nous applaudir, en revanche, dès la Régence et sous Louis XV, en ce qui concerne l’ornementation et le mobilier!
Il serait à souhaiter que tous les écarts de vertu aient été aussi favorables à l’art que ceux reprochés unanimement au léger XVIIIe siècle.
Et ne sont-ce pas, précisément, les contrastes qui varient et rénovent l’esthétique? Après la solennité, l’abandon; la romance succède à la tragédie, Mars dépose ses armes fleuries aux pieds de Vénus, c’est l’arc-en-ciel après l’orage; c’est la trêve de l’amour.
Des efforts différents vers le sentiment et la beauté engendrent des génies nouveaux, tandis que la placidité bourgeoise, la vie tempérée, ne causent aucune surprise, ni bonne ni mauvaise.
On a vu des rois épouser des bergères, pour le seul plaisir de rompre avec le protocole et d’aimer une fois selon son cœur. Il semble bien que la simplicité que nous allons goûter maintenant, après l’affectation précédente, nous reposera. Nous en trouvons la preuve dans la naissance d’un art frais et neuf.
Certes la révolution est pacifique, la distribution des houlettes enrubannées, tandis que l’on ramasse les mousquets, commence. Ce n’est qu’après Louis XVI que les dents grinceront sous la haine; car, si l’heure de Marie-Antoinette veut jouer à la vertu, pour la forme seule des meubles, amendée, pour une sobriété de façade, la transition entre la ligne torse et la ligne droite s’est effectuée dans le calme et encore avec grâce. C’est ainsi que la rectitude, chère à Louis XIV, s’est inclinée devant le caprice plus ou moins contorsionné de la Régence et de Louis XV.

Il n’en pouvait être autrement de la courtoisie hautaine vis-à-vis ce l’élégance suave.
Après la Révolution qui fit tomber tant de têtes exquises, un guerrier sera nécessaire pour revenir à l’héroïsme, autre stimulant. Le triomphe sanglant des armes succédant à la foi du carnage après l’attardement du madrigal, c’est tout le résumé du règne de Napoléon Ier, après la Révolution qui brisa les tendresses du XVIIIe siècle.
Or ces étapes se valent au point de vue artistique; du moins ont-elles laissé des traces d’un égal intérêt, si néanmoins le goût personnel les avantage ou les discute. Une question de nature et de caractère donne aussi la préférence, en dehors de l’esthétique, à telle époque, suivant que l’on aime à être grisé de poudre de guerre ou de poudre de riz.
Toutefois il est avéré que la beauté des styles prend fin après le premier Empire, à condition cependant que le style de Napoléon Ier soit considéré–ce qui devrait être–comme la dernière manifestation d’un accord de beauté.
Autrement, derrière la vaste et intransigeante stature des styles Louis XIII et Louis XIV, les élégances similaires de la Renaissance et de la Régence, du Louis XV et du Louis XVI, échangent des sourires qui valent toutes les grandeurs. Demandez plutôt à la gravité et à la lourdeur gréco-romaine du meuble de Napoléon, déridée quelque temps par la fantaisie gracile du meuble Directoire.
Éternelles fluctuations de l’esprit et de l’opinion, plus fertiles certes, au point de vue artistique, que nos actuelles satisfactions.
Sous l’empire de la littérature et de la religion, les sentiments humains s’affirment cyniques ou réservés, toujours plus proches néanmoins de l’impulsion naturelle qui ne demande qu’à éclore selon les nuances de la mode. Et chacune de ces manifestations de la civilisation dominées par les mœurs et la politique, dicte aux divers âges, un décor, un mobilier, un idéal en rapport.

FIG. 6.–Motifs décoratifs Louis XV.
Les cathédrales, les palais et les hôtels de ville chantent tour à tour à travers les époques, des poèmes religieux, des poèmes royaux et des poèmes démocratiques.
L’hiératisme gothique marche d’accord avec la rigidité de la pierre, cette même pierre qui s’animera avec la Renaissance–et, sous Louis XIV, la carrure majestueuse du personnage s’encadrera dans une analogue carrure. A la tristesse de Louis XIII, souriante seulement sous la dentelle, succédera la gravité du Roi Soleil, pailletée de luxe. Et ce luxe correspond à la splendeur du beau et des jouissances de l’esprit, chères à l’époque. Mais, du côté prosaïque, de même qu’au règne précédent, on sera mal assis. Les aises sont interdites en public, le masque est raide sous l’impersonnalité de la perruque qui dicte un visage d’homme à l’ordonnance, et le geste sera carré, imposant comme imposé.
Des glaces à profusion répercuteront tant de majesté, et les yeux se reposeront cérémonieusement de l’éclat des ors, sur de vastes tapisseries aux sujets nobles.
De même que l’ennui pèse, les entablements qui eussent écrasé les frêles et riantes colonnettes de la Renaissance, reposent lourdement, au temps de Louis XIII, sur de solides pi lastres. Il n’est pas jusqu’à l’idéal féminin qui ne s’altère alors, sous l’empire de cette massiveté triomphante. «La nudité des «Madeleine au désert», a-t-on dit judicieusement, se charge d’un embonpoint engageant, de carnations potelées, fraîches, appétissantes.»

FIG. 7. Entrées de serrure
N’a-t-on pas attribué, non sans quelque apparente logique, la sveltesse caractéristique des figures de la Renaissance, représentée par les fines créatures de Jean Goujon, entre autres, au torse plutôt court sur de longues jambes, à l’habitude que les femmes d’alors avaient de monter en croupe?
Songez au tassement du torse tandis que pendaient les jambes, et vous évoquerez pareille évolution ethnique chez les dames roulant carrosse ou portées en chaise, dont les chairs s’épaississaient au manque d’exercice.
Bref, il y a identité entre l’individu et son ambiance, dans tous les styles, soit que l’être se modèle à son décor, soit qu’il l’inspire (la preuve en est que l’on dit les pieds, le dos, le siège d’une chaise, les pieds et l’entre-jambe d’une table); et cela nous explique encore pourquoi, au temps où l’on portait culotte, «les rondeurs suggestives de la jambe, avec ses fines attaches et ses renflements harmonieux, donnèrent l’idée des formes à mollet, du piétement des chaises et des tables aux quenouilles des lits, jusqu’au balustre (à mollet) triomphant dans l’architecture».
Aussi bien dès la Régence et sous Louis XV, le geste tout comme la ligne, s’arrondira. Le corps daignera s’incliner devant la femme et le meuble fera de même pour recevoir galamment ses formes.
C’est la naissance du confort. On sera bien assis et la couche, moins maussade, sera plus douillette. La solennité guindée du XVIIe siècle s’accommodait excellemment de la ligne droite et l’on s’inclinait en équerre devant une dame; maintenant, au XVIIIe siècle, après une onduleuse révérence, le soupirant s’agenouillera auprès de sa belle, dans le moelleux d’un coussin.
Et tout le décor alentour sourira, aussi aimable que le personnage dans la lumière tamisée, propice; tandis que les supports des meubles eux-mêmes, seront infléchis, tournés en caresse, énamourés sous leurs couleurs tendres, sous leurs ors discrets, sous leurs tissus chatoyants.

FIG. 8.–Motifs décoratifs Louis XV.
Ce ne sont plus, en somme, les mêmes êtres qu’auparavant, ces hommes du XVIIIe siècle. De solennels, de magnifiques, ils sont devenus plus simplement des humains en ce qu’ils sacrifient plus ouvertement à leurs instincts. On dirait même qu’ils ne pensent qu’à folâtrer, tant leur cadre est badin et charmant. Cette atmosphère doucereuse qu’ils ont créée puise sa séduction précisément dans son alanguissement, dans sa volupté et sa fadeur, qui valent tout autant que la grande attitude précédente, par le contraste artistique.
Ces délicieux personnages se sont efféminés au contact même des frivolités. Leur taille, mieux prise sous le vêtement plus avantageux, a diminué d’autre part sous la perruque moins monumentale, et voici que tout se réduit à l’unisson, dans leur cercle.
Sentez-vous poindre autour de ces êtres précieux, de ces mâles défaillants, la délicatesse des mignardises et autres «mignonnes» mesquineries? Voyez-vous le cadre se resserrer autour des petits-maîtres?
C’est l’importance réduite des pièces, la «bonbonnière» qui commence, en place des immenses appartements, c’est le volume et le poids des meubles en diminution. L’intimité naît. Le boudoir et le bosquet, autrefois ignorés, apparaissent comme une oasis, l’un à l’intérieur, l’autre en plein air, au bout du cérémonial.
Lorsque Louis XVI monta sur le trône, il trouva le palais de Versailles défiguré par toutes les distributions nouvelles que son prédécesseur y avait ordonnées. «Fidèle image de la monarchie, écrit H. Fortoul, le château avait été profondément altéré comme elle. Ce n’étaient plus que de petits appartements, portes secrètes, escaliers dérobés. Un changement important donnait la clef de tous les autres. Le grand escalier, qu’on appelait aussi escalier des ambassadeurs, avait été supprimé; il servait aux entrées de la cour et aux grandes cérémonies monarchiques. Il était devenu inutile sous un prince qui n’avait plus aucun souci de sa couronne, qui regardait comme une charge insupportable la majesté royale et qui mettait tout son bonheur à vivre comme un particulier et à se livrer dans l’ombre à ses fantaisies les plus basses.

FIG. 9.–Poignée.
«Ainsi l’axe public du château avait disparu; dans la monarchie comme dans le château, la pensée de Louis XIV avait été mutilée, et on ne devait plus la rétablir.»
Le désœuvrement va contribuer encore à l’excellence de cette réaction. Il bercera la plastique, il réjouira la vue et troublera le cœur de trouvailles d’art toujours plus riches, toujours plus ingénieuses. Il y aura des meubles pour chaque geste, pour chaque désir et ce sera la grâce même.

FIG. 10.–Poignée.
Il reste à déterminer la qualité esthétique de toutes ces inventions, de toute cette grâce, et il faut reconnaître que la Régence nous offre une décoration singulièrement indécise, soit qu’elle se réclame excessivement du Louis XIV dont elle n’est alors qu’un succédané, soit qu’elle se confonde avec le Louis XV dans la rocaille, décoration qu’elle remet au jour avec une évidente personnalité.
Dans ses deux manifestations, l’une transitoire, l’autre effective, le style Régence est fort délicat à apprécier. Nous nous efforcerons néanmoins de démêler au chapitre suivant sa curiosité décorative.


CHAPITRE II
Considérations générales sur l’époque et le style de la Régence.
Table des matières
Si nous en revenons aux manifestations opposées des styles, en général, aux transformations tant morales que physiques, voulues ou subies, aussi variables que les modes et les goûts d’art, nous remarquons la lenteur de l’évolution réformatrice ou créatrice.
Il y a des styles de préparation ou de transition, entre chaque style; c’est la période des recherches conscientes et plus souvent inconscientes, en vue de réaliser l’harmonie de l’homme avec la société qui lui convient, caractéristiquement.
La manifestation réactive de la Régence prépara le pur style Louis XV, tout comme le chaos révolutionnaire et l’étape Directoire enfanteront le pur style Empire.

FIG. 13.–Motifs décoratifs Louis XV.
Or, chacune de ces transitions, Régence et Directoire–l’élucubration révolutionnaire exceptée–a son charme propre, au point de mériter l’appellation de style. En dehors de ces transitions manifestes, il en est d’autres seulement ébauchées, noyées dans le tâtonnement et dans l’influence du passé, que le connaisseur seul discerne, mais tous les styles purs ont eu des acheminements obscurs qui nous laissent rêveur sur le sort de certain «modern-style» florissant de nos jours, prétentieusement étiqueté à notre époque.
Songez que, sous son règne, le style Régence passa inaperçu, du moins ne lui donna-t-on pas de nom particulier, et n’est-ce pas le sort de tous les styles d’être discernés seulement par les générations qui les ensevelirent?
Hormis le cas de Napoléon Ier sacrant à son nom le trône où il prit place, il n’est pas d’exemple de styles improvisés, et cela pourrait donner une leçon d’humilité à nos conceptions architecturales et d’ameublement, pompeusement décrétées du XXe siècle.
Toutefois nous ne pouvons qu’applaudir aux tentatives originales de notre temps. Ces recherches prendront certainement rang dans l’avenir, parmi les louables transitions qui nous procureront, il faut l’espérer, l’esthétique monumentale et mobilière caractéristique de notre siècle.
Toujours est-il que si, pour la grande parade napoléonienne, on dévalisa le magasin des accessoires grecs et romains, si l’aigle conquérant et pillard s’installa soudainement dans le nid des héros antiques, cela n’est qu’une digne suite à l’étonnante épopée impériale, c’est-à-dire une manifestation sans exemple comme sans lendemain.

FIG. 14.–Chenets.
Il faut dire encore que, s’il n’est point extraordinaire de voir Napoléon conquérir un style comme un territoire, le génie des David, des Percier et des Fontaine, qui veillait sur cette décoration de fortune, ne fut pas étranger à son triomphe.
Mais revenons aux styles transitoires, en la personne du style Régence dit rocaille ou rococo.
La Régence marque le véritable début du XVIIIe siècle français; elle est le premier symptôme du déséquilibre moral d’où sortira la Révolution, malgré quelque réaction plus apparente qu’effective, sous Louis XVI. D’ailleurs, pour ne pas quitter notre sujet, nous avons souligné l’identité de cette période de luxe et de volupté effrénés, de ce relâchement des mœurs et de cet abandon, avec une expression d’art aussi riche et pareillement désemparée. Sous Louis XV déjà, nous verrons prôner les meubles «à la grecque» que Louis XVI dans un accès de vertu, borné d’ailleurs au décor, consacrera. Un nuage gris succédera seulement au nuage rose, en attendant l’orage de la Révolution. Puis, ce sera l’improvisation sans goût qui naît fatalement sur les ruines, jusqu’au moment où le premier Empire rassemblera en hâte les déchets antiques pour bâcler son style.
Après, nous assistons au triomphe de l’impersonnel, c’est la décadence inventive, la bourgeoisie satisfaite des deux Restaurations, le faste immodéré et banal du second Empire. La complication étonnante et l’imprécision enfin des recherches fort intéressantes mais encore incohérentes, de nos jours.
Autant le choix, l’adaptation progressive et minutieuse de l’art classique à notre goût français sous Louis XVI étaient délicats, autant la violente irruption d’un Napoléon Ier dans le bazar gréco-romain apparaît choquante. Le style du guerrier ne peut avoir le même tact que celui du placide monarque, soit; mais il faut remarquer que la douceur des transitions des styles entre eux depuis la Régence, nous valut une chaîne de beauté gracieuse que seule la violence rompit.

FIG. 15.–Motifs décoratifs Louis XV.
Dès le choc de la Révolution, le charme original s’est évanoui. Faute de pouvoir créer, on adapte, on restaure, on vit du passé.
On suit parfaitement le fil créateur, depuis la Renaissance, qui classe les beautés antiques et s’en fait une loi d’idéal adapté cependant au génie national. Sous la Renaissance, effectivement, l’art italien, l’art français et celui des autres pays ralliés à l’idée classique, diffèrent entre eux par des nuances éminemment typiques, au point de constituer un style original et divers.
Sous Louis XIII, on s’attache à renouveler l’art de la Renaissance qui vient de succomber à l’afféterie; mais, si l’on emprunte à l’art flamand et à l’art italien une lourdeur évidente, cette lourdeur ne manque pas d’être originale et grandiose.
Même massiveté sous Louis XIV. Cependant l’héritage du précédent règne trouvera sa personnalité dans une richesse éclatante, dans un retour plus complet aux ordres et aux détails antiques, dans cette solennité même qui n’est plus de la gravité attristée, mais de l’orgueil.
Nous avons vu enfin le charme des originalités suivantes succomber à la brutalité, et nos jours en plein espoir de rénovation.

FIG. 16.–Entrée de serrure.
Nous fermerons maintenant cette large parenthèse, que le désir de situer exactement notre sujet dans son atmosphère, nécessita.
Il faut, pour admirer ou critiquer de bonne foi un style, connaître ses précédents, ses influences et les conditions de son évolution, car l’art n’est qu’un tout de civilisation, de contagion et de caprice dont il importe de raisonner les réalisations entre elles.
Si les artistes enfantent individuellement, leurs chefs-d’œuvre sont solidaires d’un bloc de pensée commune, et le respect s’impose devant un nombre si restreint de «blocs» parmi tant de siècles.
C’est ainsi que cette sublime cristallisation mérite les considérations et observations qui précèdent, plus propres au développement et à la compréhension de notre sujet qu’à son ralentissement.
Nous voici donc revenu au style Régence, rocaille ou rococo, en sa genèse.
Tout d’abord constatons que les premières constructions «rocaille» remontent, en France, au XVIe siècle. C’est Bernard de Palissy qui fut le propagateur, chez nous, de ces ouvrages rustiques imitant les rochers naturels dont la mode devait s’emparer avec avidité cent ans plus tard. Car l’amour des rocailles exerça sur la décoration du mobilier, dès le XVIIe siècle, à la fin du règne de Louis XIV, une influence considérable.
Qu’était-ce, en somme, que ces rocailles offertes en protestation à la symétrie régie par l’antique depuis la Renaissance?
Des imitations de rochers naturels, avons-nous dit, des coquilles, coquillages de toute sorte et pétrifications, mêlés à des palmes et à des rinceaux, voire à des légumes et à des fleurs; des reproductions synthétiques de l’eau qui coule en cascade, de stalactites et autres agréments botaniques ou géologiques entraînés dans la grâce la plus désinvolte, dans la fantaisie la plus contorsionnée qui soit.

FIG. 17.–Motifs décoratifs Louis XV.
Ce n’était pas un retour simple et franc à la nature; car, dès le premier moment, on tomba dans la convention, l’étrange, le maniéré. Aussi bien la rocaille fut très arrondie, très contournée; c’était une imitation infiniment capricieuse et infidèle de la nature, mais qui ne manquait ni de charme ni d’originalité et dont l’architecture, les appartements, les mobiliers et l’orfèvrerie s’emparèrent.
En vérité, il faut savoir où cette ornementation tourmentée et bizarre a pris ses modèles; sans cela, à part quelques volutes et vasques ressemblant à des coquillages, le mot rocaille n’éveillerait rien à l’esprit.
Aussi bien la rocaille stylisée est le point de départ de tout un désordre frappant.
En horreur de la ligne droite, la ligne contournée sévit. Les accidents de la nature conseillent le chavirement des axes précédents, c’est-à-dire que dans les panneaux clairs, les ornements dorés dansent une sarabande échevelée, et la simplicité d’hier est rétorquée aujourd’hui par des caprices, des pirouettes, des sinuosités où l’œil s’accroche, amusé et ébloui de tant de riche fantaisie.
Il est bon de retenir que cette expression décorative naît, à la fin de Louis XIV, de cette soif de pittoresque dont le Grand Roi avait comme à plaisir interdit l’essor, et si cette audacieuse ornementation s’épanouit sous la Régence, nous la verrons s’alourdir sous Louis XV et mourir de son excès de liberté sous Louis XVI.
Quant à l’invention de Bernard de Palissy, il n’en faut guère parler que pour mémoire. Il construisit des grottes pour le connétable de Montmorency, pour Catherine de Médicis dans le jardin des Tuileries, à Saint–Germain et à Meudon, il sema dans ses décorations un grand nombre de coquilles; mais ses rocailles à lui–pas davantage que celles exécutées sur l’ordre galant du Roi Soleil dans les appartements de Mmes de La Vallière et de Montespan–n’ont rien de commun avec les compositions rocailleuses de la Régence où la coquille s’associe à tant d’autres éléments, s’ingénie à tant de savantes convulsions entièrement Régence par l’amalgame et le mouvement, par la stylisation enfin.

FIG. 18.–Poignées.
Nous venons d’indiquer les bases de l’esprit nouveau dans l’ornementation de ce temps, nous avons expliqué ses origines, nous établirons maintenant un parallèle entre le style Louis XV qui suivra et la décadence du style ogival.
C’est reculer de beaucoup en arrière, mais comment résister à l’attrait de la comparaison, dans cet exposé général?
Donc, le style ogival primaire du XIIIe siècle fut appelé rayonnant au XIVe siècle et s’altéra, si l’on peut dire, au XVe et au commencement du XVIe siècle, sous le qualificatif de fleuri ou flamboyant. Or l’abus de l’élégance, l’exagération de coquetterie propre au gothique tertiaire ou flamboyant, en attentant à la grande sobriété des manifestations précédentes, mérite en quelque sorte le discrédit en lequel on le tint, au strict rapport esthétique. Et cette quasi-aberration, cette extravagance du détail, correspondent au système décoratif de la Régence, avec cette différence cependant que, si le gothique flamboyant dégénéra, le style Régence, au contraire, précurseur du style Louis XV avec ses qualités et ses défauts, fut ramené dans son esprit rocaille et rococo, à une beauté plus régulière, plus fondue, par l’expression artistique qui succéda.

FIG. 19.–Motifs décoratifs Louis XV.
Mais, en résumé, le gothique flamboyant comme le style Régence ont bien leurs mérites propres, une valeur artistique même considérable, malgré qu’ils communient dans le pareil désagrément, l’un d’avoir succédé à une fixation exemplaire, l’autre d’avoir servi de canevas à un continuateur.
Après l’étude d’ensemble du style Régence, nous aborderons l’examen des personnages qui vivent dans son décor.
Nous avons mentionné l’extravagante débauche qui salua la fin de Louis XIV comme l’affranchissement de toute contrainte, et nous savons que l’inflexion du corps humain, lassé de son attitude guindée, fut suivie de l’arrondissement de la ligne décorative, brisée à la longue dans son axe vertical et enfin libérée, cabrioleuse.
Puisque les hommes sont livrés au désordre, la ligne divague; l’analogie de l’être avec son décor se poursuit. Pour tous les styles, le miroir est le même.
Frappons maintenant à la tête de ce mouvement de grâce et de volupté qui traite l’ancienne cour d’antiquaille; voici le Régent, le duc Philippe d’Orléans.
On se répand d’abord sur l’agrément de son esprit et sur ses facultés artistiques: «Il est devenu en peu de temps musicien, peintre, graveur; ses connaissances en sculpture, en architecture, en médailles se sont développées avec une rapidité qui a surpris tous les artistes…» D’autre part, le Régent est ami des lettres et non point à la manière de Louis XIV, qui les favorisait pour qu’on l’en proclamât le protecteur, mais par un réel amour de leur beauté.
Au physique, le duc est élégant– malgré le fâcheux coup de fusil dont le duc de Berry fut l’auteur innocent et qui lui coûta un œil. Au moral, il est d’une gaîté que les événements les plus graves altèrent difficilement–songez que le prince «eut à faire face aux plus sérieuses difficultés financières, héritées du règne précédent et résultat de ses trente années de guerre».
Son courage est à toute épreuve, si toutefois sa paresse et sa corruption ne sont pas moins évidents. Quant à sa sensibilité, elle nous apparaît clairement dans ce qui suit. Les Philippiques, que le poète La Grange-Chancel n’a pu faire imprimer, traitent le Régent, on le sait, de la manière la plus injurieuse, la plus effrénée. Le cinglant libelle a été répandu cependant à plus de dix mille exemplaires manuscrits. Un de ces exemplaires tombe entre les mains du Régent: «M. le duc d’Orléans était homme à rire de la satire si elle n’eût attaqué que ses vices; il commença même par là, et dit plusieurs fois: «Voilà de bons vers.» Mais quand le prince fut arrivé à la strophe où La Grange le représente comme l’empoisonneur de la famille royale, ses yeux se remplirent de larmes, il frémit, pensa s’évanouir, et laissant échapper le papier, en même temps qu’il tombait lui-même sur un fauteuil, il dit d’une voix étouffée: «Ah! c’en est trop, cette horreur est plus forte que moi... j’y succombe.» Et La Grange-Chancel s’en fut mûrir sa raison aux îles Sainte-Marguerite…

FIG. 20. Chute.
Quelques détails typiques ensuite sur l’esprit de l’époque. Un contemporain écrit, à propos de la physionomie morale de son temps, après avoir parlé du changement survenu depuis Louis XIV: «Les mêmes hommes qui, il y a six mois, laissaient voir toujours le coin d’un livre d’heures sortant de leurs poches, s’empressent aujourd’hui de se montrer aux croisées de leurs petites maisons avec des roués ou des danseuses de l’Opéra. Les mêmes femmes qu’on rencontrait journellement dans l’oratoire de Mme de Maintenon, parlant bulle Unigenitus, reliques et sermons, sollicitent avec ardeur une place aux soupers licencieux du Régent...» Et l’auteur ajoute que Philippe d’Orléans ne sacrifie pas au plaisir dans un seul temple et que les soupers du Luxembourg font diversion à ceux du Palais-Royal, lorsqu’ils n’ont point asile dans la petite maison du prince de Soubise.

FIG. 21.–Motifs décoratifs Louis XV.
Un autre signe de ces heures frivoles nous est ainsi révélé: «Au milieu des vices propres à notre époque, il en est deux qui s’offrent sous un aspect nouveau: ce sont le bel air et le bon ton. Le bel air consiste à montrer la plus apathique indifférence pour ses affaires, à se moquer de ses dettes, à se mésallier en épousant la fille d’un riche financier pour faire croire qu’on les payera, et à s’acquitter finalement en faisant distribuer des volées de coups de bâton à ses créanciers. Le bon ton est de nier la vertu des femmes...»
On voit que le XVIIIe siècle commence à marcher sur un bon pied.
Ces roués et ces petits soupers sont d’ailleurs caractéristiques. Ces roués, ou élégants débauchés, compagnons du Régent, «fanfarons d’incrédulité et de vice», qui remplaçaient les dévots; ces petits soupers, d’où l’on ne sortait guère qu’en état d’ivresse.
Au surplus, le premier acte du Régent a été de rétablir à Paris le siège du gouvernement. L’axe de la royauté s’est ainsi déplacé, et voici l’atteinte la plus grave portée à l’œuvre de Louis XIV: Versailles est détrôné.
Touchons deux mots, maintenant, de l’esprit littéraire au XVIIIe siècle. La Régence n’a duré que sept ans. Elle prélude au règne de Louis XV qui, lui, occupera cinquante-neuf années et, si la Révolution termine dans le sang cette éclosion de charme et de grâce que Louis XVI avait un instant tempérée, le XVIIIe siècle n’en demeure pas moins un bloc, léger mais inséparable, dont nous distinguerons les nuances, du rose tendre au gris menaçant, c’est-à-dire depuis Philippe d’Orléans jusqu’à l’aube rouge qui annoncera la fin de la royauté absolue.

FIG22.–Chute.
Si le XVIIe siècle resplendit du flambeau des arts, des lettres et des sciences, le XVIIIe siècle produisit cette philosophie qu’on vit affermir, épurer tout ce que l’autre avait fait éclore. La recherche du vrai, en tout genre, devenue une passion pour tous les hommes instruits, tel est l’avantage qui rend supérieure aux yeux des moralistes, la seconde de ces époques, à la première. Pourtant, Louis XV ne s’associa jamais un seul instant aux progrès de l’esprit humain; ce qui le prouve, c’est que rien de majestueux, rien de vraiment honorable n’a surgi de son gouvernement. «Rien de grand n’agrandissait les âmes; mais toutes sortes de petites et agréables choses meublaient les têtes. La France était pays de comédie, d’opéra, d’historiettes et de bagatelle», écrivent les Goncourt; et l’on pourrait rendre responsable de cet amoindrissement, l’indifférence du monarque à l’égard de tout ce qui, dans le commerce de la vie, ne s’offrait pas à lui sous l’aspect du plaisir.
Mais nous qui ne cherchons qu’à nous maintenir dans notre cadre d’art, nous allons seulement glaner dans les observations précédentes, de précieuses indications et contradictions esthétiques.
Tout d’abord, dans l’évolution de la beauté, sous l’empire de la littérature, nous vîmes la carrière tyrannique de Louis XIV imposer une langue souveraine. Le génie politique de nos grands hommes et l’universelle gloire de nos lettres, assurèrent à la civilisation d’alors, gracieuse, fine et polie comme la civilisation d’Athènes, quelque chose de la majesté et de la puissance de Rome au siècle d’Auguste.
Avec la Régence, changement de front. La grossièreté des mœurs entraîne la décadence des salons. La politesse exquise de l’hôtel de Rambouillet, dont Louis XIV vieilli et la dévote Mme de Maintenon étaient les derniers remparts, sombre soudain dans le libertinage quelque temps comprimé. C’est à peine si l’on conserve encore les traditions du bon ton, à l’hôtel Sully, chez la duchesse du Maine–rendez-vous des écrivains–et chez le duc de Nevers. Pourtant on pourrait croire, alors, à une futilité littéraire en rapport avec la corruption qui caractérise cette heure de galanterie et d’abandon. Point. En pleine débauche, on analyse, on ergote, on pontifie. Les philosophes au XVIIIe siècle, vont déclarer la croyance en Dieu douteuse ou peu nécessaire, et toute religion positive sera combattue comme une imposture des prêtres. D’Alembert, secondé par les succès d’Helvétius et appuyé de l’immense popularité de Voltaire, accréditera cette opinion, que justifient parfaitement les débordements des classes élevées et l’insignifiance d’un culte réduit à de vaines pompes extérieures.

FIG. 23.–Motifs décoratifs Louis XV.
A cette lutte en faveur de l’esprit nouveau viennent aussi prendre part des génies comme Jean-Jacques Rousseau et Diderot, qui s’efforceront de concilier les conditions de la vraie moralité avec l’amour de soi. On commencera à acclamer le retour à la nature, certaine vérité joliment artificielle; les Encyclopédistes domineront, tandis que, dans la poésie légère, dans le discours en vers, dans l’épître, dans le conte, dans la satire, voire dans le vers héroïque, Voltaire triomphera.
Si l’on veut rattacher l’harmonie de la littérature à l’esthétique d’art, l’auteur de la Henriade fournit un heureux point de raccord. Son génie satirique, sa verve badine sont parfaitement XVIIIe siècle, d’autant que le célèbre écrivain sait aussi tenir haut sa lyre, à cette époque singulièrement élégiaque, en pleine jouissance. Et l’on aime à évoquer, dans le décor que nous allons examiner plus loin, ces délicieux personnages, vêtus de clair et de frais, parlant sérieusement ou presque, avec des visages souriants; dissertant sur la vérité, en plein mensonge, sur la nature en plein artifice.

FIG. 24.–Motifs décoratifs Louis XV.
Encore que plus volontiers, on se plairait à les situer sous les tonnelles couvertes de vigne de quelque Ramponneau, à la guinguette du Tambour royal. «On allait chez Ramponneau, écrit Paul Lacroix, selon l’expression consacrée, comme on était allé aux Halles ou au quai de Gesvres, pour entendre dans toute sa verdeur pittoresque le langage poissard, que les ouvrages de Vadé avaient mis à la mode, et que les jeunes gens de la noblesse et de la finance apprirent les premiers en le parlant avec les jolies marchandes de beurre et de marée, qu’ils faisaient danser sur le carreau des Halles, aux sons d’un crincrin.»

FIG. 25.–Entrée de serrure.
Sous le Roi Soleil, enfin, la dissimulation se jouait sur une scène solennelle; au XVIIIe siècle, cette scène sera aimable, et nous gagnons à ce contraste toute une beauté d’art. L’ère de la fragilité après l’époque du robuste est non seulement logique, mais encore agréable. De même, après la haute suggestion de la tragédie d’un Corneille, goûte-t-on la piqûre légère d’un pamphlet. Et c’est de libelles, de pamphlets, de satires, que se nourrit cette époque légère dont nous allons distinguer l’éloquente esthétique, après avoir insisté sur le caractère et les influences auxquels elle doit la vie.

FIG. 26.–Détail d’un panneau Régence.


CHAPITRE III
Des caractéristiques du style Régence, Gilles Oppenord, Meissonnier, Thomas Germain, Charles Cressent, etc.
Table des matières
L’époque de la Régence, répétons-le, dura sept ans et elle nous laissa un style. Du moins une manifestation reconnaissable entre le Louis XIV et le Louis XV. De même qu’il est des siècles stériles comme le nôtre, il est des instants singulièrement féconds, c’est le cas du premier Empire, né et mort dans un laps de quinze ans, du Directoire, éphémère, et même du Louis XVI, dont la splendeur brilla dans un court règne de dix-huit années.
Nous pourrions ajouter à cette énumération, le «style» Pompadour, dont la manifestation plutôt tardive, et d’ailleurs imprécise, fut prônée par la favorite de Louis XV dans un accès de vertu réprobatrice des formes convulsionnées de la Régence et aussi du propre style Louis XV. Et de fait la marquise de Pompadour eut un instant de fâcherie à l’égard du tarabiscotage et elle rêva de meubles à la grecque. Qu’importe que Boucher ait été son peintre? Ingralement elle apprend à dessiner avec le sculpteur Bouchardon, le moins maniéré des artistes de son temps, et c’est Gay qui lui montrera à graver des camées dans la manière antique.
Toutefois, comme la fantaisie et l’étrangeté même, chères à l’époque de Louis XV, ne veulent pas abdiquer encore complètement devant la lubie d’une manifestation antique, le décor chinois figure de pair avec le grec timidement essayé. Ces «magots» que Louis XIV ne toléra, sur ses vieux jours, que sous le pinceau de Watteau, secouent donc un moment leurs nattes et leurs grelots à la barbe des héros d’Homère.
Néanmoins, le «style» Pompadour–dont la favorite avait reçu l’inspiration de son propre frère, le marquis de Marigny, directeur des bâtiments royaux, de Charles-Nicolas Cochin, auteur des Observations sur les antiquités d’Herculanum, et de Soufflot, l’auteur du Panthéon, tous trois de retour d’Italie,–fut le symptôme de cet esprit nouveau qui, prêché dans la suite par Jean-Jacques Rousseau, devait aboutir au style définitivement «à la grecque», sous Louis XVI.

FIG. 29. – Consule Régence.
Bref, il importe, au seuil de nos descriptions, d’insister sur la toute-puissance des femmes, qui dominera dès la Régence. Et, comme ces femmes sont des favorites et des courtisanes, il y aura lieu d’évoquer le luxe effréné de leurs exigences, le caprice et parfois l’exagération intempestive de leur goût, d’une frivolité, à vrai dire, des plus stimulantes pour les progrès de l’art.
Un geste créé un besoin, et voici que les petits meubles et les accessoires se répandent à profusion. Le désir du minuscule, du «mignon», engendre la fine ciselure, la miniature, toutes les perfections du soin, aussi bien dans la sculpture que dans l’orfèvrerie.
Les tissus encore, affinent leur trame comme les couleurs cherchent plus de délicatesse dans leur tonalité. C’est aussi sous l’empire des femmes, que l’intimité et le moelleux naîtront dans le laisser aller et le bien-être du boudoir.
Dès la fin de Louis XIV, on sent une altération de la rigidité–le Grand Roi au déclin, devient accessible à la grâce–et les ornements de pur style Louis XIV commencent à arrondir leurs angles. Or, répétons-le, la nuance qui sépare la transition Régence du Louis XV est fort délicate, du moins dans sa classification.
C’est ainsi que si la rocaille s’accuse dès la Régence, il n’en est pas moins vrai que la Régence ne pouvait s’affranchir d’un seul coup de l’empreinte du Louis XIV; d’où d’une part, un respect sinon des lignes droites, du moins de certains ornements du décor et des axes et, d’autre part, une irrévérente originalité, issue du génie d’Oppenord, de Meissonnier et de Thomas Germain, notamment.

FIG. 30.–Hôtel de Soubise (Fragment du salon ovale du rez-de-chaussée)
D’où un malentendu ou une confusion. D’aucuns nomment uniquement style Régence la manifestation transitoire du Louis XIV au Louis XV, d’autres confondent dans la rocaille la Régence et le Louis XV. Cette dernière manière de voir serait, en effet, plus commode, car il y eut, répétons-le, une Régence solidaire de l’esprit de Louis XIV et une Régence dont les exagérations rocailleuses pourraient peut-être se réclamer du Louis XV. Bref, après avoir constaté que la fantaisie de la Régence entre des mains plus ou moins expertes dégénéra en licence et que cette licence profita au Louis XV, soit qu’il l’ait encouragée, soit qu’il l’ait réfrénée suivant le caprice de ses artistes, nous parlerons des strictes modifications survenues dans l’ornementation depuis la la fin du Louis XIV jusqu’au Louis XV.
Nous avons dit que dès la fin du XVIIe siècle, le décor avait déjà perdu de sa rigidité, c’est ainsi que la décoration s’arrondit, s’allégea, détrônant le motif coquille qui commandait pour ainsi dire, à l’ornementation précédente. Mais la nouvelle esthétique conserva de l’ancienne néanmoins, le respect de la symétrie et des axes ainsi que plusieurs détails décoratifs auxquels discrètement elle adjoignit seulement le motif rocaille.
Du côté du meuble, même modification dans le caprice des lignes sinueuses, mais toujours symétriques, pareil dédain des angles. Toutefois, si nous prenons le fauteuil pour exemple, nous remarquerons le mouvement inédit de l’extrémité du dossier, sans que ce dossier ne s’infléchisse ni ne s’incurve comme dans le siège Louis XV proprement dit. D’autre part, au lieu de la coquille qui, sous Louis XIV, ornait le cadre au fronton, aux épaulettes, au centre de la ceinture et sur le prolongement des pieds dans le haut, on aperçoit une fleurette ou une grenade. Cette dernière souvent aussi, s’épanouit au milieu de l’ancienne coquille, comme si elle ne voulait point la proscrire tout à fait.

FIG. 31.–Hôtel de Soubise (Détail d’un panneau du salon précédent).
Aussi bien la coquille Louis XIV s’ajoure maintenant, pour plus de légèreté (et nous retrouvons les fleurettes sur le fauteuil Louis XV).
Si nous examinons ensuite les armoires de la fin de Louis XIV, nous y relevons tous les caractères d’un style Louis XIV fleuri. Le meuble est demeuré monumental, carré, et ce n’est qu’en s’approchant que l’on remarque quelques légèretés et rondeurs mêlées de timide rocaille. La disposition des panneaux, la symétrie et l’axe des décorations se réclament nettement du XVIIe siècle. En un mot, ce style Régence n’est que du Louis XIV démarqué.
Pareillement, tel bureau-cartonnier en marqueterie attribué à la Régence, avec ses cuivres appliqués sur les formes chères à Boulle, ne saurait être séparé de la fin de Louis XIV.
Pareillement tels lambris, plus fleuris il est vrai, à peine rocailleux, se distinguent peu, dans l’ensemble, du décor Louis XIV, à moins qu’ils ne se rangent du côté du Louis XV, au début, n’était la symétrie de leurs dessins et axes. Il est vrai que le décor du Louis XV n’est pas fatalement asymétrique…

Or il se place, à ce même moment, une exagération de l’esprit rocaille manifestée par l’art d’Oppenord, de Thomas Germain et de Meissonnier. De là deux courants différents: l’un, celui que nous venons de voir, encore respectueux de l’esprit du XVIIe siècle, l’autre fatalement affranchi, dans une rocaille plutôt intempestive, malgré pourtant que les ornements en soient souvent symétriques.
Voilà cependant deux expressions bien diverses qui se réclament néanmoins, au même titre, de la Régence.
A quel moment, maintenant, ces deux expressions fusionnèrent-elles pour concourir au style Louis XV? N’y eut-il pas sous les deux époques un accès de sagesse ou de désordre qui les ramena ou les éloigna de la tradition? Ne voilà-t-il pas de quoi donner raison à la fois à ceux qui voient en la Régence un style Louis XV «régulier»et qui imputent au Louis XV le seul déséquilibre des axes, l’unique tourmente de la forme, et à ceux qui ne veulent point séparer du Louis XIV quelques modèles décoratifs de la fin de ce siècle, altérés quelque peu si l’on veut, mais toujours d’esprit Louis XIV?

FIG. 33.–Hôtel de Soubise (Fragment du salon ovale du premier étage)
Bref, de nombreuses contradictions nous permettent d’admettre à la fois l’une et l’autre hypothèse, et nous prendrons un juste milieu: à savoir que la Régence est un compromis entre le Louis XIV et le Louis XV, un terrain confus où la sobriété et l’exagération luttèrent entre la tradition et l’originalité; car, si l’on peut traiter de «Louis XV régulier» les manifestations Régence, à peine dégagées du Louis XIV, on ne peut refuser à cette même époque des poussées particulièrement intensives de rocaille et de «rococo», comme celles que nous verrons mais plus timides, sous Louis XV. A moins alors que l’on ne s’égare chronologiquement sur ces exagérations originales qui cependant, d’une façon certaine, apparaissent dès la fin de Louis XIV.
Il nous apparaît enfin, plus rationnel, d’attribuer au style Louis XV la discipline des incartades de la Régence (affranchie du Louis XIV). D’abord parce que sous Louis le Bien-Aimé, Mme de Pompadourfut à la tête d’une réaction en faveur du retour à l’antique et que cette réaction, spirituellement écoutée sous Louis XVI, n’aboutit, d’ailleurs lourdement, que sous Napoléon Ier; ensuite, parce qu’il est plus logique de descendre le flot que de le remonter, du moins dans l’acception de l’originalité qui demande plutôt à être mise au point, par la suite.

FIG. 34. – Panneau intérieur de l’hôtel de Soubise, dessin de Boffrand.
Ne perdons donc pas de vue les deux aspects de la Régence, l’un d’esprit Louis XIV, l’autre de tournure Louis XV par sa rocaille plus ou moins manifeste, plus ou moins excessive. Insistons au surplus sur la courte durée du style transitoire de la Régence et sur ses produits différents encore, suivant qu’ils obéissaient à la formule nouvelle lancée à Paris ou bien à l’ancienne tradition poursuivie en province. Il faut admettre, d’autre part, la lenteur des modifications esthétiques, tant à cause de l’acceptation du goût publié qu’à cause de l’organisation technique nécessitée par ces transformations, chez le fabricant et l’ouvrier. L’imitation d’un artiste original est, donc aussi délicate à généraliser sur l’heure, qu’à préciser immédiatement dans son essor.

FIG. 35.–Chandelier, fin Louis XIV, Régence.
D’ailleurs, si nos gravures englobent les deux formules Régence sous une seule dénomination, le lecteur appréciera leurs nuances dans le chapitre final où nous les détaillons.
Enfin, si l’on ajoute à ces subtilités distinctives d’autres contradictions fatales dans une évolution, la dénomination du style Régence, rocaille ou rococo, apparaît la plus logique parce que, si la rocaille servit à la fois à distinguer les productions décoratives et architecturales du règne de Louis XV, elle fut d’abord à la mode sous la Régence, époque à laquelle les ornemanistes lui durent un type ornemental qui n’a d’ailleurs aucun rapport avec le goût de la décoration rustique célébrée au XVIe et au XVIIe siècle. Quant au rococo, il naquit sous la Régence où sa vogue fut prodigieuse. Issu des rocailles, le rococo, qui remplaça le baroque (dont il se rapproche un peu), poursuivit son succès pendant une partie du règne de Louis XV (de1715à1750, principalement, c’est-à-dire jusqu’à la réactionconduite par la Pompadour); nous le verrons ensuite faire les délices de l’Allemagne presque jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

FIG. 36. – Embarquement pour Cythère, par A. Watteau (Musée du Louvre).
Aussi bien la rocaille trouva son exagération ornementale, significative du rococo, en particulier dans la porcelaine de Saxe dont les «pots pourris» sont caractéristiques.
Expliquons-nous maintenant sur la rocaille propre à la Régence et au Louis XV.
Nous avons dit précédemment qu’il ne s’agissait point ici de la décoration dite rocaille, dans le sens du mot roc ou roche. Cette rocaille-là, exécutée à l’aide de coquillages véritables ou symbolisée nettement par des rochers, jusque dans les appartements, parle d’elle-même, et son sens ornemental est d’une rusticité sans attrait artistique. Les masques, mascarons et autres motifs décoratifs à l’aide de pétrifications, de coraux, etc., dont on trouve d’ailleurs des traces au palais de Versailles, sont d’une excentricité dénuée d’artifice qu’il ne faudrait pas confondre avec la stylisation du coquillage agrémenté, chère à la Régence.
La rocaille, en somme, substitue à l’acanthe et au laurier précédents, les choux frisés, les feuilles de mauve et les chicorées qui rivalisent, à moins qu’ils ne se confondent, avec cet aspect de coquillage étrange, sorte de collerette tuyautée, d’une souplesse et d’une hybridité singulières.

FIG. 37. – Appartement de Louis XV (Palais de Versailles).
Mais rococo dit la profusion des ornements, certain mauvais goût qui en résulte et, par altération, il en est arrivé à résumer toutes les banalités et toutes les vaines prétentions à un style. Ainsi les deux Restaurations ont-elles laissé le souvenir d’une élucubration rococo, c’est-à-dire sans caractère comme sans pureté.
René Ménard a fait justice enfin, du soi-disant style baroque (de barocco, huître de forme très irrégulière, en portugais), qualifié de goût français au XVIIIe siècle par les princes allemands, à qui la beauté de nos œuvres avait certainement échappé.
Écoutons la description réellement baroque de cette conception germaine: «Figurez-vous des colonnes dont les chapiteaux présentent leur angle du côté de la façade, des guirlandes qui grimpent en tournant autour de ces colonnes, de petits amours assis sur tous les angles, des superpositions de frontons coupés, contenant des figures entassées, tandis que d’autres, ne se trouvant pas à l’aise, montent sur leurs frontons, s’asseyent ou se remuent dans des postures impossibles.
«Figurez-vous des églises dont la façade est couverte de haut en bas de lourdes niches, et, dans ces niches, des saints qui mettent la main sur leur cœur, des évêques qui tendent le jarret et lèvent les bras en tenant leur crosse; partout de grosses draperies flottantes qui ont la prétention d’être agitées par le vent, des corbeilles chargées de fleurs en pierre surmontées de petits enfants, des ornements boursouflés, des consoles qui se contournent en portant des personnages qui gesticulent, et vous n’aurez, conclut l’auteur de l’Histoire populaire des Beaux-Arts, qu’une idée encore bien imparfaite du rococo allemand.»

Sur ce, nous récapitulerons les motifs décoratifs familiers à la Régence et que nous apercevrons encore, répétons-le, sous Louis XV, soit alourdis, soit finement dénaturés. Ce sont: la coquille, mais la coquille stylisée au point de ne plus ressembler à son modèle naturel, une coquille épanouie, à jour, légère dans un motif dentelé; les rinceaux, les palmettes, des éléments végétaux comme des fleurs, des légumes, etc., des ondes simulant l’eau qui coule, des coraux, des pétrifications et autres inspirations géologiques. Sans oublier, lorsque le style Régence s’inspire encore de la fin du XVIIe siècle: la fleurette, en place de la coquille Louis XIV ou la grenade dans cette coquille.
Cette partie de la Régence, ou mieux fin Louis XIV, est, enfin, caractérisée par une décoration très riche et très spirituelle, plutôt lourde, qui change de la légèreté un peu maladive du Louis XV, sans avoir la solennité du Louis XIV. C’est le joli en place du beau, la fin du rigide et de l’imposant qui se poursuivront jusqu’au Louis XVI exclusivement.

FIG. 39.–Détail de la base des panneaux précédents.
Si la ligne droite est condamnée, avec elle disparaissent les angles. Le geste de la grâce n’est pas anguleux et il correspond à cette abolition de la raideur C’est dire la prodigalité des volutes, la multiplication des courbes chères à cette ornementation, comme chavirée dans les panneaux (principalement en plein Louis XV), qu’elle encadre ainsi que les glaces, au mépris de l’alignement. Et cette rondeur, et cette désinvolture des axes descendent des plafonds, des murailles, courent des trumeaux à la cimaise, de la cimaise aux lambris pour se poursuivre dans le meuble: bergères, sophas, gondoles, consoles, etc. Et toutes ces moulures aux nervures accentuées, étincellent sous les ors ou sous les couleurs claires.
Au résumé, tout est tordu, retroussé et gondolé depuis une partie de la Régence jusqu’à Louis XVI. Il n’y a que des nuances dans ces torsions et retroussis, plus ou moins rocailleux et rococo, selon qu’ils touchent davantage au début qu’à la fin des débordements de la ligne droite. Voilà en somme, le critérium de ces expressions parallèles qui concourent au pur style Louis XV.
Quels sont maintenant les principaux maîtres de la rocaille?
En remontant à la source du pittoresque outré, voici le Bernin sous Louis XIV. Avec cet italianisme acclimaté en France par l’artiste, se rencontra, dans le domaine de l’originalité, la manifestation rocaille dont la floraison fut due, sous la Régence, à Meissonnier, à Robert de Cotte, à Oppenord, à Germain et à Héré, notamment.

L’architecte Héré «commit» certain kiosque dont Voltaire célébra ainsi, sans le vouloir, l’incohérence:
J’ai vu ce salon magnifique,
Moitié turc et moitié chinois,
Où le goût moderne et l’antique,
Sans se nuire, ont suivi leurs lois...
Il est vrai que l’auteur du kiosque incriminé bâtit les beaux édifices qui décorent la place Stanislas, à Nancy.
Robert de Cotte (1656-1735), élève et beau-frère de Mansard, à la mort de ce maître, lui succède en qualité de premier architecte et intendant des bâtiments de Louis XIV; mais, s’il termine à cette époque la chapelle de Versailles et le dôme des Invalides laissés inachevés par son prédécesseur, les embellissements considérables qu’il fit à l’hôtel de la Vrillière (aujourd’hui la Banque de France), sous la Régence, portent les traces du goût nouveau. La galerie dorée (fig. 55) de cet édifice, terminée en1719 d’après ses dessins, reflète, en effet, curieusement, l’esprit de l’époque.
Robert de Cotte, néanmoins, termina l’église Saint-Roch, construisit les bâtiments de l’abbaye de Saint-Denis, aujourd’hui maison d’éducation de la Légion d’honneur, le grand autel de Notre-Dame, la belle colonnade ionique de Trianon, donna le plan de la place Bellecour, à Lyon, et des palais épiscopaux de Verdun et de Strasbourg, s’employa à d’autres travaux pour les électeurs de Bavière et de Cologne, et pour des princes étrangers, dans le genre classique ou traditionnel.
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