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Élie Berthet

Le brocanteur


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315573

Table des matières

I EN VOYAGE

II LE MEUBLE D’ÉBÈNE

III LE TRÉSOR

IV LE MARCHÉ

V PAR LA FENÊTRE.

VI LE GUET-APENS

VII L’ALTERCATION

VIII L’ENQUÊTE

IX LE COMPLOT

X JALOUSIE

XI OU VONT-ILS?

XII LA PAPETERIE

XIII LA DISPARITION

XIV LES RECHERCHES

XV LE REVENANT

XVI UNE DÉCOUVERTE INATTENDUE

XVII LA FAMILLE ROBERT

XVIII LA BOUTIQUE DU BROCANTEUR

XIX LE MARI ET LA FEMME.

XX LE MARCHÉ

XXI LA RENCONTRE

XXII L’ENCHÈRE.

XXIII LE COMPLOT

XXIV LES DEUX FRÈRES.

XXV LE VOL.

XXVI VIVEUR ET COCOTTE

XXVII LES DERNIERS MOMENTS

CONCLUSION


PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE-D’ORLÉANS

1884

(Droits de traduction et de reproduction réservés.)


LE BROCANTEUR

Table des matières

I
EN VOYAGE

Table des matières

Une carriole dont la partie antérieure formait un élégant cabriolet, tandis que la partie postérieure, munie d’une solide bâche de cuir, était évidemment destinée à contenir des ballots et des marchandises, montait au pas une pente assez raide, sur une route solitaire du centre de la France. Une vigoureuse jument percheronne, très proprement harnachée, à la croupe luisante, traînait le véhicule, et, quoique la bâche aplatie ne parût protéger aucune lourde caisse, la bonne bête ralentissait de plus en plus son allure, certaine que le fouet, qui s’agitait de temps en temps au-dessus de sa tête, resterait inoffensif entre les mains d’un maître indulgent.

La route, ancienne route impériale, traversait un pays boisé, montueux, où se succédaient les paysages les plus pittoresques. Une petite rivière, dont les eaux étaient d’un bleu azuré, comme toutes les eaux des pays granitiques, formait de capricieux méandres au fond de la vallée, disparaissant parfois sous des massifs de saules et de peupliers. On était vers la fin d’avril; la campagne présentait tous les charmes du printemps. Des prairies d’un vert émeraude, émaillées de marguerites et de boutons d’or, longeaient le turbulent cours d’eau, tandis que les hauteurs voisines se couvraient de châtaigniers à la tête arrondie, dont les fleurs, en ce moment de l’année, exhalaient un arôme particulier. Les grives et les merles chantaient de toutes parts dans les buissons; le coucou lançait aux échos son cri monotone. Malheureusement, quoique très doux, le temps n’était pas favorable aux contemplations poétiques. Par intervalles, le soleil se cachait, et un gros nuage noir arrosait la campagne d’une giboulée.

Ces fréquentes averses semblaient vivement contrarier une voyageuse de la carriole, jeune fille frêle, du plus gracieux et du plus charmant visage. Ses cheveux blonds, lissés en bandeaux, s’échappaient de dessous un gentil chapeau en feutre, muni d’un voile de gaze et surmonté d’une microscopique plume rouge. Elle portait une robe de laine, de couleur foncée; une sorte de pèlerine de même étoffe cachait sa taille délicate. Quoique ses traits fussent un peu pâles, ils avaient un caractère de gaieté, en même temps qu’ils reflétaient une admiration naïve, chaque fois qu’elle se penchait pour observer le paysage.

Une seule personne occupait avec elle le cabriolet de la voiture, un homme d’une cinquantaine d’années, dont la large figure était encadrée de favoris grisonnants. Cette figure épanouie, au teint rosé, semblait habituellement bienveillante; cependant, les yeux petits, enfoncés sous des sourcils broussailleux, pouvaient prendre une expression de ruse et d’avidité capable de mettre en défiance. Tout ce que l’on voyait de cet homme, propriétaire et conducteur de la voiture, était une blouse en coutil, fort propre, et sa coiffure consistait en un bonnet de velours brodé, d’une certaine richesse.

Si quelqu’un avait eu la curiosité d’examiner une plaque d’émail bleu, fixée, selon la règle, sur l’avant-train de la carriole, on aurait pu y lire en beaux caractères blancs: J. BAILLEUL, négociant, boulevard Haussmann.– Paris.

Évidemment, cette désignation «négociant» était un euphémisme pour signifier un de ces brocanteurs qui parcourent la campagne, afin de vendre, acheter ou échanger les curiosités artistiques et les antiquités, si fort à la mode aujourd’hui, et on pouvait deviner, dans le bonhomme à la calotte brodée, M. Bailleul en personne.

Ses manières n’avaient rien de trop vulgaire, et sa profession même exigeait des connaissances assez étendues. Quant à sa compagne, elle montrait une réserve modeste, s’alliant fort bien à sa gaieté naturelle, et il était facile de reconnaître, dans ses naïves admirations, la candeur de la jeune fille qui n’a rien vu encore, mais que son éducation a préparée à comprendre tout ce qui est vraiment digne d’intérêt.

Après avoir regardé le ciel, elle dit, en faisant la moue:

–Quel ennui, oncle Bailleul! Nous allons avoir encore de la pluie… Ce pays est charmant; je songeais à descendre un peu pour respirer l’air pur et me dégourdir les jambes!

–Bah! bah! console-toi, ma chère Louise, répliqua Bailleul en secouant bénévolement son fouet au-dessus de la jument; tu auras tout le temps de te promener et de respirer du bon air, car notre tournée durera encore au moins trois mois… Véritablement, ajouta le bonhomme en jetant sur sa nièce un regard de complaisance, la couleur revient déjà sur tes pauvres joues pâlottes. Depuis que nous avons quitté Paris, tu as recouvré l’appétit, le sommeil, la bonne humeur. Ah! c’est une fameuse idée que j’ai eue de t’emmener avec moi! Tu dépérissais là-bas, dans nos magasins de la rue Haussmann… Le fer, le vin de quinquina, les viandes saignantes, rien n’y faisait! J’ai eu fièrement raison de résister à ta tante, qui ne voulait pas t’exposer aux hasards de cette vie aventureuse… Elle est si despote, madame Bailleul!

–Paix! mon oncle, interrompit Louise en levant son petit doigt blanc d’un air de menace; je ne souffrirai pas que vous disiez du mal de ma bien-aimée tante, pas plus que je ne souffrirais qu’elle en dit de vous, qui êtes si bon!… J’avoue, ajouta-t-elle, que je me trouve très bien de cette existence nomade; il me semble que je renais; je me sens plus forte, plus alerte, plus courageuse. Toutes sortes de pensées riantes voltigent et chantent en moi, comme les oiseaux de cette jolie campagne… Mon oncle, comment appelez-vous le pays où nous sommes?

–C’est le Limousin, ma chère. Il importe de t’apprendre, à toi qui dois un jour hériter de ta tante et de moi, que, au point de vue de notre commerce, chaque pays produit des «curiosités» différentes, et l’habileté d’un touriste consiste à les déterrer dans les endroits où elles se cachent. Ainsi, en Normandie et en Bretagne, on trouve des bijoux rustiques, des sculptures en chêne, ces dressoirs, ces bahuts, ces coffres de mariage qui sont si recherchés des amateurs. Les Flandres et le nord de la France conservent de superbes tapisseries et des tableaux de maîtres. Ici, dans le Limousin, une vieille province. j’ai l’espoir de découvrir, même chez les paysans, des émaux de Limoges, comme en possède le Louvre, puis des vitraux coloriés, pour lesquels les peintres verriers du Limousin jouissaient autrefois d’un grand renom. Outre cela, on peut rencontrer des faïences précieuses, des armes anciennes, des meubles historiques, toutes choses dont j’ai un excellent débit, tu le sais. Si le hasard m’en fait découvrir, tu pourras observer comment on s’y prend pour conclure des marchés avantageux.

–J’ai vu déjà plusieurs fois, mon oncle, vos façons d’agir envers de pauvres gens qui ne savent pas ce qu’ils vous vendent… Ma foi !je ne vaudrai jamais rien pour conclure de pareils marchés.

L’oncle Bailleul partit d’un éclat de rire.

–Allons donc! mignonne, reprit-il, si l’on y mettait trop de conscience on se ruinerait au lieu de s’enrichir; et ce n’est pas pour me ruiner que je fais ces longs et fatigants voyages chaque année.

Pendant cette conversation, l’averse, qui menaçait depuis quelques instants, venait de se déclarer. Une pluie violente, mais qui devait être de courte durée, tombait avec bruit sur les feuilles. La jeune Parisienne regardait la route boueuse et solitaire, qui s’allongeait à perte de vue devant elle; et sans doute elle avait remarqué, à travers les tourbillons d’eau et de menue grêle, quelque détail alarmant, car elle reprit avec un accent d’inquiétude:

–Oncle Bailleul, est-ce que l’on pourrait rencontrer ici… des voleurs?

–Des voleurs! en plein jour! dans cette campagne fréquentée?… On reconnaît bien, Louise que tuas quelque fois lu des romans. Les voleurs de grand chemin ne sont plus très communs maintenant. D’ailleurs, on ne voit personne.

–Il m’avait pourtant semblé tout à l’heure… Écoutez donc, mon oncle; de méchantes gens peuvent savoir que nous voyageons seuls, que vous portez des sommes assez considérables pour les besoins de votre commerce… Et tenez, tenez, ajouta Louise en tendant la main vers un point de la route éloigné d’une centaine de pas, les voilà qui reparaissent!

Le brocanteur regarda, à son tour, dans la direction indiquée, et, malgré l’averse, il distingua deux individus, debout sur la lisière d’un buisson, au bord de la route, et paraissant les guetter au passage. Sa nièce lui expliqua que ces gens qui, peu d’instants auparavant cheminaient devant la voiture, s’étaient retournés plusieurs fois pour les observer, et avaient fini par s’embusquer en cet endroit.

–Parbleu! dit Bailleul en riant, ce sont de pauvres diables qui ont voulu se mettre à couvert de la pluie.

–En ce cas, mon oncle, ils n’auraient pas choisi cette espèce de taillis, dont le feuillage est si maigre; ils se seraient réfugiés à l’ombre de ces vieux châtaigniers, où ils eussent été à l’abri du mauvais temps.

–Eh bien! c’est qu’ils comptent nous demander une place dans notre voiture… cela s’accorde volontiers quand on rencontre des piétons.

–Mais j’ai entendu dire que cette complaisance offre des dangers et que des malfaiteurs sollicitent parfois une faveur pareille… Mon oncle, je vous en supplie, n’écoutez pas ces hommes, s’ils vous demandent de monter un instant auprès de nous.

–La peur-te rend impitoyable, petite, répliqua Bailleul. Allons! calme-toi: ils ne songent sans doute à nous rien demander, car je ne sais ce qu’ils sont devenus.

En effet, les deux hommes s’étaient éclipsés subitement. Louise n’en était guère plus rassurée, quand, d’un chemin de traverse, déboucha sur la grande route un nouveau voyageur, qui avait très bien pu être aperçu par les inconnus avant que Bailleul et sa nièce eussent soupçonné son approche.

Ce voyageur était un militaire, en tunique et en pantalon garance, qui paraissait jeune et robuste. Il portait sous le bras une légère valise d’ordonnance, ainsi que son sabre, et il cheminait d’un pas alerte, malgré les rafales. Le bruit de la voiture l’ayant fait se retourner, on put s’assurer qu’il avait une figure avenante, quoique un peu triste; il fut facile, en même temps, de reconnaître qu’un double galon d’or ornait son képi et les manches de sa tunique, ce qui annonçait un officier.

Une semblable rencontre, en ce moment, ne pouvait être que fort agréable à Mlle Bailleul, et peut-être était-ce la présence de cet officier qui avait mis si brusquement en fuite les inconnus suspects.

–Oh! mon oncle, dit-elle à demi-voix, voici un pauvre militaire qui sans doute regagne son pays par ce temps affreux… Si réellement vous aviez l’intention de faire un acte d’obligeance…

–Bon! Louise, répliqua le brocanteur, il parait que tu as deux poids et deux mesures, selon la mine des gens!

Néanmoins, quand on fut auprès du voyageur, il arrêta la voiture et dit avec politesse:

–Un bien mauvais temps, mon lieutenant! Voulez-vous monter avec nous… sans façon?

L’officier s’arrêta, à son tour, et toucha son képi.

–Merci! répliqua-t-il froidement; je ne vais pas loin et je suis pressé.

–Avec votre permission, où allez-vous?

–Au village de Saint-Amand, à moins d’une lieue d’ici.

–Saint-Amand! répéta Bailleul en jetant un coup d’œil sur un vieux carnet où il inscrivait son itinéraire; justement nous y allons nous-mêmes… On m’a signalé ce village comme un centre de riches habitations où je pourrai faire des affaires… Montez donc, vous aurez le double avantage de ne pas vous mouiller et d’aller plus vite.

Le jeune homme ne résista plus; il posa le bout de sa botte sur le marchepied et sauta dans la voiture.

–A la bonne heure! reprit Bailleul. Maintenant, puisque vous êtes pressé, nous allons marcher grand train… Hue! Fanchette.

Et le fouet claqua au-dessus de la jument un peu plus sérieusement qu’à l’ordinaire.

Il y eut une minute de silence embarrassé. L’officier semblait être en proie à quelque douloureuse préoccupation.

Louise, assise à son côté, n’osait se tourner vers lui, peut-être parce que son compagnon de voyage était un beau garçon à fine moustache blonde, à la physionomie expressive, aux yeux bleus pleins de douceur. Mais Bailleul ne se laissait pas intimider longtemps par qui que ce fût.

–Mon lieutenant, demanda-t-il bientôt avec rondeur, venez-vous de loin?

Le jeune militaire se redressa vivement, comme si cette question lui paraissait indiscrète; toutefois, il réfléchit sans doute qu’il devait des égards à ses nouvelles connaissances et répondit distraitement:

–De fort loin, monsieur, puisque j’arrive de Nantes, où mon régiment est en garnison. J’ai quitté le chemin de fer à Z***, qui est à trois lieues d’ici, et j’ai voulu me procurer une voiture pour me transporter à Saint-Amand; mais, cette ligne de fer ayant été inaugurée depuis peu, le service des correspondances n’est pas établi encore. Comme je n’avais pas un instant à perdre, j’ai pris le parti de faire la route à pied, avec mon petit bagage.

–Hum! la traite est bonne. Il faut avoir des raisons importantes pour entreprendre un si long trajet dans des conditions pareilles!

–Aussi en ai-je de très importantes, répliqua l’officier avec tristesse; je vais à Saint-Amand voir une personne gravement… très gravement… malade; je crains d’arriver trop tard pour lui dire un dernier adieu.

–Et cette personne vous est chère, sans doute?

–Je crois bien! c’est ma mère… la meilleure, la plus tendre des mères.

Et l’officier baissa la tête pour cacher une larme.

Louise témoigna par un profond soupir la sympathie que lui inspirait une douleur si légitime. Bailleul reprit avec cordialité:

–Ayez du courage, mon lieutenant… vous allez, je l’espère, trouver cette bonne dame beaucoup mieux, et la présence de son fils la ragaillardira… Il ne faut pas voir tout en noir, que diable!… Hue donc! Fanchette.

L’officier semblait un peu confus de s’être laissé entraîner à ces confidences. Il jugea pourtant convenable d’adresser aux étrangers quelques questions sur leurs propres affaires.

–Vous êtes colporteur, monsieur? demanda-t-il à Bailleul.

–Pas tout à fait.

Et Bailleul expliqua comment il faisait chaque année une excursion en province, afin d’acheter çà et là, dans les habitations campagnardes, des objets d’art anciens et de haute curiosité, qu’il vendait dans ses magasins à Paris.

–Votre métier exige beaucoup de connaissances historiques et artistiques, répliqua le voyageur; peut-être à Saint-Amand, où nous allons et où je suis né, trouverez-vous occasion, ainsi qu’on vous l’a dit, d’opérer des achats avantageux. Il y a, dans le village et dans les environs, d’anciennes maisons et quelques châteaux, où de précieuses trouvailles ne sont pas impossibles. Autrefois même, dans la maison paternelle, où je reviens après une longue absence, vous auriez pu découvrir de véritables trésors en ce genre. Malheureusement notre famille n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était jadis, et je doute qu’il y reste quelque objet de valeur… Tous les meubles de luxe ont disparu depuis longtemps.

–Bah! dit Bailleul; parfois on possède ainsi sans qu’on le sache…

Mais le militaire ne crut pas devoir insister sur ce sujet et reprit, en regardant Louise avec plus d’attention qu’il n’avait fait jusque-là:

–Cette demoiselle est bien jeune pour supporter les fatigues et les hasards de pareils voyages?

–Ma nièce est, en effet, très délicate, dit Bailleul; mais c’est justement à cause de cela qu’elle m’accompagne dans ma tournée. Mme Bailleul et moi, qui n’avons pas d’enfant et qui aimons Louise comme notre fille, nous avons pensé que le changement d’air ne manquerait pas de la fortifier. Elle peut vous dire si je prends soin d’elle et si je veille à son bien-être avec sollicitude.

–Ah! mon bon oncle, s’écria Louise, je n’ai jamais été aussi heureuse!

L’officier examinait la jeune fille avec une complaisance évidente. Néanmoins, il parut croire qu’il avait montré à ses nouvelles connaissances un intérêt suffisant, et se contenta de dire:

–Je souhaite, monsieur, que cette gentille demoiselle trouve dans ce voyage tous les bons résultats que vous en attendez.

La pluie continuait, bien qu’elle ne fût plus très forte, et on ne tarda pas à distinguer, au milieu des arbres, quelques habitations basses, couvertes en tuiles courbes, qui formaient un village d’une certaine importance.

–Nous arrivons à Saint-Amand! dit l’officier d’une voix émue; et voici, ajouta-t-il en désignant un groupe de vieux bâtiments qui s’élevaient à quelque distance, la demeure de ma famille… Mon Dieu! pourvu que je retrouve ma mère encore vivante!

Il pria Bailleul d’arrêter et voulut sauter à bas de la carriole. Le brocanteur, qui peut-être avait ses projets, lui dit d’un ton amical:

–Allons donc! mon lieutenant, je vous conduirai jusqu’à votre porte… cela ne nous détournera guère.

Le jeune homme n’insista pas pour descendre. Penché hors de la voiture, l’œil fixe, respirant à peine, il éprouvait une poignante anxiété et ne prononçait plus une parole. Bailleul, qui comprenait son impatience, maintint Fanchette au grand trot. Bientôt, on se trouva en face d’une courte avenue, dans laquelle on s’engagea résolument. On franchit une arcade ruinée et sans porte, dont le cintre était revêtu de lierre, et on pénétra dans la cour de l’habitation appartenant à la famille de l’officier.

II
LE MEUBLE D’ÉBÈNE

Table des matières

Cette habitation, moitié ferme et moitié château, se composait, comme nous l’avons dit, de bâtiments vieux et délabrés, auxquels on avait ajouté quelques constructions légères pour l’exploitation agricole. Tout d’abord on remarquait, en face de l’arcade en ruines servant d’entrée, une petite tour à toit pointu, aux murs crevassés; c’était évidemment un pigeonnier féodal, qui, depuis près d’un siècle, ne contenait plus de pigeons. A droite et à gauche de la cour, s’élevaient les étables et les hangars. Au fond se trouvait le bâtiment principal, noir, massif, avec d’étroites fenêtres. Les tours qui le flanquaient jadis, et dont on apercevait encore les bases, avaient été rasées au niveau du toit; les girouettes avaient disparu, et il ne restait de l’ancien château qu’une maison maussade, mal entretenue, à peine plus grande et certainement moins agréable à habiter que les simples métairies du voisinage.

Le brocanteur, dont cette construction du temps passé flattait les goûts archéologiques, eût bien voulu l’examiner à loisir, mais on ne lui en laissa pas le temps. Au bruit de la voiture, un jeune homme, vêtu en gros drap et ayant presque l’aspect d’un paysan, mais dont le visage brun exprimait la franchise et l’honnêteté, accourut sur le seuil de la porte. Derrière lui apparaissait la figure pâle d’une fillette de douze à quatorze ans, vêtue de noir.

Il s’écria d’une voix émue:

Amédée… mon frère… est-ce toi enfin?

–Oui, Jean-Baptiste, répliqua l’officier; ma mère… comment va ma mère?

Jean-Baptiste ne répondit pas.

–Amédée! mon cher Amédée! s’écria la fillette qui fondit en larmes.

Amédée, puisque c’était le nom de l’officier, sauta à terre.

–Bonjour, Mariette, dit-il affectueusement à la jeune fille; est-ce que j’arrive à temps?

–Hélas! non, répondit Jean-Baptiste en se jetant dans ses bras et en pleurant lui-même; nous l’avons enterrée hier matin…

–Nous ne la reverrons plus que dans le ciel! ajouta Mariette en embrassant Amédée à son tour.

–Mon frère… ma sœur… Pourquoi ne m’avoir pas prévenu? Pourquoi ne m’avoir pas envoyé un télégramme?

Jean-Baptiste et Mariette pouvaient répondre que, dans cette campagne écartée, ils n’avaient pas encore une idée bien nette de l’usage des télégraphes et des chemins de fer; mais, pendant qu’ils s’excusaient de leur mieux auprès d’Amédée, tous rentrèrent dans la maison, et on n’entendit plus que le murmure de leurs voix. Bailleul et sa nièce n’avaient pas quitté la voiture.

–On ne pense plus à nous, dit Louise, et cela est fort naturel dans les circonstances douloureuses où se trouve cette famille. Eh bien! mon oncle, partons. Le village est grand, et il y a sans doute une auberge.

–Patience, ma chère, répliqua Bailleul, on ne nous oubliera pas toujours… Quelqu’un va venir certainement réclamer ceci.

Il désignait la valise de drap et le sabre que l’officier, dans son trouble, avait laissés sur la banquette de la carriole.

Mariette, en effet, ne tarda pas à reparaître.

Sans s’inquiéter de la pluie, qui tombait encore et qui s’attachait en perles brillantes à ses bandeaux de cheveux bruns, elle s’avança vers la carriole.

C’était une belle enfant, saine et forte comme on l’est à la campagne, et dont les traits devaient avoir d’ordinaire une expression de bonne humeur.

–Monsieur, et vous, mademoiselle, dit-elle les yeux baissés, mais avec beaucoup de grâce, soyez indulgents pour mes frères. Absorbés par leur chagrin, ils oublient tout le reste. Vous pouvez placer votre voiture et votre cheval sous ce hangar, jusqu’à la fin de la pluie. Quant à vous, entrez je vous prie; vous vous reposerez au coin du feu, et vous accepterez quelques rafraîchissements.

Louise voulait décliner l’invitation, car elle sentait que la présence d’étrangers dans cette maison affligée pouvait être importune; Bailleul n’eut pas les mêmes scrupules.

–Ce n’est pas de refus, mademoiselle, répliqua-t-il avec empressement; descends, Louise… Moi, je vais mettre la carriole et Fanchette à l’abri; puis, je rapporterai la valise du lieutenant.

Louise sauta à terre, ce qui permit de constater qu’elle portait un pantalon tout viril, sous sa robe de laine. Elle tomba presque dans les bras de la jeune campagnarde, qui l’entraîna vers la maison, en lui disant avec douceur:

–Venez, venez, mademoiselle… Vous paraissez transie de froid.

–Merci, répliqua Louise; vous êtes bonne, mademoiselle… mademoiselle…

–Mariette de Beauregard, acheva la fillette avec une dignité naïve.

Bailleul, après avoir conduit la jument sous le hangar et avoir jeté sur elle une couverture, car la pauvre bête était fumante, se dirigea, à son tour, vers la maison avec la valise d’Amédée.

Dans une pièce du rez-de-chaussée, qui semblait servir à la fois de cuisine et de salle commune, il rejoignit les deux jeunes filles; assises devant une vaste cheminée de pierre, elles paraissaient déjà être les meilleures amies du monde. Au fond, il y avait une seconde pièce, séparée de la première par une porte vitrée, et dans laquelle on entendait des éclats de voix, mêlés de quelques sanglots; c’était les deux frères qui parlaient de leur mère défunte.

Le brocanteur promena un regard avide autour de lui. Sauf la cheminée monumentale, dont le manteau portait des armoiries sculptées, cet intérieur vieux et grossier, ressemblait beaucoup à l’intérieur des habitations rustiques du pays. Le plancher n’était qu’un carrelage en briques; le plafond avait des poutres saillantes, noires de vétusté et de fumée. Les meubles consistaient en quelques sièges de bois, en un vaisselier et une hûche, du travail le plus primitif. Une énorme table, à pieds tors, était à demeure au milieu de la pièce. Quelques casseroles de cuivre, soigneusement récurées, quelques assiettes d’étain, disposées dans le vaisselier et brillantes comme de l’argent pur, servaient d’ornements.

Bailleul éprouva un certain désappointement, à la vue de ces objets vulgaires. Mariette de Beauregard courait de çà et de là, afin de disposer sur la table les rafraîchissements annoncés. Elle servit une bouteille de vin du crû, véritable piquette, un fromage, quelques fruits secs, reliefs peut-être du festin des funérailles qui avait eu lieu la veille dans la maison. Ces modestes provisions étaient offertes avec une simplicité cordiale, et Bailleul ne put s’empêcher d’y faire honneur, tandis que Louise elle-même trempait ses lèvres dans un verre de vin, non sans retenir une légère grimace.

Tout en mangeant une bouchée, le brocanteur finit par aviser, dans un enfoncement sombre, un meuble de forme étrange et en bois noir, qu’on avait relégué là comme un objet inutile ou hors de service. Ce meuble de fantaisie tenait de la table et du secrétaire, avec ses pieds couverts de ciselures et ses nombreux tiroirs auxquels manquaient la plupart de leurs anneaux de cuivre.

Le marchand de bric-à-brac tressaillit à cette vue. Se levant sans rien dire, il alla examiner sa découverte avec une attention minutieuse. Il n’eut pas de peine à reconnaître que ce meuble, qui était en ébène et devait dater du seizième siècle, était couvert d’ornements du plus fin travail. A la vérité, ces ornements étaient encrassés, rongés par le temps en plusieurs endroits, et l’un des pieds, ayant été rompu, avait été remplacé avec du bois de chêne par un menuisier de village. Néanmoins, l’œil exercé de Bailleul reconnaissait un de ces jolis chefs-d’œuvre de la Renaissance, comme on en trouve à l’hôtel de Cluny et dans les riches collections d’amateurs.

Il se garda bien, nous le répétons, de laisser voir son admiration et sa joie. Il regagna tranquillement sa place.

–Vous avez là, mademoiselle, dit-il à Mariette, un «bibelot » dont je pourrais bien m’accommoder, si l’on faisait chez vous une vente après décès, comme il arrive parfois. C’est vieux, cassé, vermoulu; ça aura besoin de nombreuses et coûteuses réparations. Cependant, si l’on voulait s’en débarrasser, j’irais jusqu’à en offrir… oui, j’en offrirais bien cent francs. et je payerais comptant.

La jeune campagnarde ouvrit de grands yeux.

–Cent francs! répéta-t-elle; est-il possible? Tant d’argent pour cette armoire, dans laquelle on serre les ustensiles et les chiffons hors d’usage!… Ah! si ma pauvre maman, qui était une excellente ménagère, avait reçu cette proposition, comme elle vous aurait pris au mot!

Elle s’attendrit à ce souvenir, et ajouta aussitôt:

–Je doute que mes frères acceptent le marché. Ce meuble a appartenu à notre grand-oncle, le marquis de Florac, qui est mort ici, dans un âge très avancé. Le marquis, à ce que j’ai entendu dire, ne s’est pas toujours bien conduit envers notre famille; je suppose pourtant qu’Amédée et Jean-Baptiste de Beauregard, qui sont pleins de respect pour les moindres objets provenant de nos ancêtres, ne consentiront pas à vendre celui-ci.

–C’est dommage, répliqua Bailleul; cette. machine me semble originale, et j’aurais été capable d’en donner. cent cinquante francs.

Amédée et Jean-Baptiste de Beauregard rentrèrent. Tous les deux avaient les yeux rouges, les traits altérés. La présence de Bailleul et de Louise réveilla chez l’officier d’autres pensées.

–Je te remercie, petite sœur, dit-il à Mariette, d’avoir songé à réparer mon impolitesse envers M. Bailleul et envers cette aimable demoiselle, qui ont eu l’obligeance de me ramener ici. Ce n’est pas leur faute si je n’y trouve que deuil et désolation!… Ils excuseront la douleur d’un fils dans un tel moment.

–Vous êtes tout excusé, mon lieutenant, répliqua le brocanteur; on s’explique sans peine qu’en apprenant cette terrible nouvelle… Mais votre sœur nous a fait un accueil pour lequel nous la prions, ainsi que vous, de recevoir nos remerciements.

Il s’était levé et semblait se disposer au départ.

–J’aurais voulu, poursuivit-il, vous demander des renseignements sur les habitations du voisinage, où il me sera possible d’acquérir quelques objets d’art; mais, dans l’affliction où vous êtes, vous ne sauriez descendre à de semblables détails… Aussi ne vous parlerai-j e même pas de ce meuble éclopé, que vous voyez là-bas dans un coin, et qu’en tout autre cas, je vous aurais proposé de me céder…

–Et dont monsieur offre cent cinquante francs, ajouta Mariette en regardant ses frères.

–Cent cinquante francs! répéta à son tour Jean-Baptiste.

Amédée sourit avec tristesse.

–Vraiment! dit-il, il y a donc, dans notre humble logis, quelque chose qui vous semble précieux? Si j’étais seul maître ici, monsieur Bailleul, je vous prierais d’accepter cette bagatelle en souvenir de votre obligeance pour moi… Mais on vous a dit peut-être que ce meuble provient d’un grand-oncle, et sans doute mon frère et ma sœur ne se soucieraient pas…

–L’oncle Florac n’a déjà pas été si bon pour nous! répliqua Jean-Baptiste brusquement, et notre mère défunte le tenait en médiocre estime… Je ne vois guère pourquoi nous ferions des reliques de cette antiquaille démantibulée.

Il ajouta tout bas:

–Tu connais, Amédée, notre cruelle situation. Nous sommes endettés et nous allons avoir à payer au fisc des droits considérables… Avec ces cent cinquante francs, nous pourrions élever à notre mère une tombe convenable, dans le cimetière de Saint-Amand.

–Alors, mon frère, répliqua l’officier tout haut, rien ne s’oppose à ce que nous écoutions la proposition de M. Bailleul.

Le brocanteur ne put retenir un mouvement de joie. Louise, qui savait que, si son oncle offrait cent cinquante francs, c’était que le meuble en valait le double ou le triple, ne put s’empêcher d’adresser à Amédée un signe qui voulait dire:–Prenez garde!

L’officier n’eut pas l’air de le remarquer. Bailleul, craignant que l’on ne revînt sur le marché, s’empressa de tirer de son portefeuille un billet de cent francs, puis cinquante francs en or, qu’il étala sur la table.

–Voilà! dit-il; à présent le bibelot est à moi… Je ne sais quel parti j’en tirerai, mais je n’ai qu’une parole.

Il s’élança vers le meuble d’ébène et se mit à l’examiner avec complaisance. Tout cela s’était accompli si rapidement que les vendeurs n’avaient pas eu le temps d’élever une difficulté.

Du reste, personne ne paraissait disposé à contester la prise de possession. Jean-Baptiste, défiant comme les campagnads, s’assurait que Je billet et les pièces d’or étaient de bon aloi. Toutefois, Mariette dit à Bailleul:

–Un moment, monsieur; vous allez pouvoir placer ce secrétaire sur votre voiture; mais permettez-moi d’abord de le débarrasser des choses de ménage qu’il contient.

–Rien de plus juste.

Mlle de Beauregard ouvrit successivement les tiroirs et en retira des couteaux ébréchés, des couverts d’étain, sans compter quelques menues merceries, qui semblaient être à son usage personnel.

Bailleul l’observait en souriant. Lorsque Mariette eut entassé ces divers objets dans un autre meuble, il lui dit d’un air malin:

–Vous croyez, mademoiselle, avoir retiré du secrétaire de votre grand-oncle tout ce qu’il pouvait contenir; mais je dois vous apprendre, ainsi qu’à ces messieurs, que les meubles de ce genre renferment parfois des compartiments secrets, dont il est impossible, à moins qu’on ne soit prévenu, de soupçonner l’existence. Plusieurs de ces secrétaires me sont déjà tombés dans les mains, et je sais par expérience… Ils ont été construits à une époque où l’on ne trouvait aucune sûreté pour les personnes et pour les biens. Ma nièce Louise, qui est très ferrée sur l’histoire, vous dira que, dans ce temps-là, des guerres de religion, des actes de violence, des brigandages, rendaient certaines précautions indispensables. Aussi s’ingéniait-on à cacher ce qu’on possédait de précieux…

–Quoi! s’écria Jean-Baptiste avec surprise, y aurait-il là-dedans une cachette de cette espèce?

–C’est fort possible, et je vais m’en assurer.

Tous les assistants étaient devenus attentifs. Bailleul enleva le tiroir principal, qui avait été fermé autrefois par une solide serrure; puis il plongea le bras dans l’ouverture, et tâta le fond avec soin.

Tout à coup, il parut peser avec force sur quelque chose et on entendit un bruit sec, comme celui d’un ressort qui se détend.

–" Quand je disais! reprit Bailleul; mademoiselle, ajouta-t-il en se tournant vers Mariette, c’est-à vous de voir ce que contient cette case secrète.

Et il s’écarta poliment.

Mariette, à son tour, plongea le bras dans le vide laissé par le tiroir. Bientôt, sa main rencontra une cavité nouvelle, que le mouvement d’un ressort venait de mettre à découvert, et elle en tira un vieux sac de velours, qu’elle s’empressa d’ouvrir. Ce sac renfermait plusieurs bijoux de forme ancienne, notamment des bracelets et une boite d’or émaillée, avec des chiffres en diamants. L’objet principal était une bague chevalière, surmontée d’un gros brillant; il y avait jusqu’à un éventail peint, du temps de Louis XV.

A la vue de cette trouvaille, tout le monde demeura stupéfait. Les jeunes filles admiraient naïvement les bijoux, quand Jean-Baptiste s’écria:

–Bon Dieu!est-ce en effet de l’or et des pierres précieuses? Dire que depuis plus de trente ans, ce meuble est resté ouvert à tous venants, et que nul ne s’est avisé… Ainsi, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à Bailleul, ces belles choses ont été déposées là au temps des guerres de religion dont vous parlez?

–Non, non, répliqua le brocanteur avec un sourire de mépris; ces bijoux datent seulement de la fin du siècle dernier, quelques-uns même du commencement du premier Empire… Ils ont appartenu à une personne qui ne peut pas être morte depuis longtemps.

–C’était l’oncle Florac, répliqua Jean-Baptiste; sans doute il connaissait par tradition le secret de ce meuble qui était autrefois dans la chambre où il est mort… Ainsi, monsieur, ajouta-t-il avec une sorte de confusion, je viens de dire une grosse sottise?.. C’est que, voyez-vous, je ne suis rien de plus qu’un paysan. On m’a mis dans les collèges, mais je n’ai pu rien apprendre, pendant que mon frère Amédée devenait un savant et qu’il entrait à Saint-Cyr. Notre mère défunte assurait qu’il doit relever un jour le nom des Beauregard… Quant à moi, je ne m’en cache pas, je conduis souvent la charrue, je travaille aux champs comme les journaliers… Mais Amédée et Mariette m’aiment tout de même!

–Tu es le meilleur des hommes, Jean-Baptiste, dit l’officier avec émotion; tu as été, dans les mauvais jours, le protecteur de toute la famille…

–Notre mère, reprit Mariette les yeux humides de larmes, nous a recommandé de te respecter comme un père.

–Suffit, interrompit Jean-Baptiste; il n’est pas nécessaire de conter devant des étrangers… Enfin, voici déjà une part de la succession de l’oncle Florac. Comme nous n’avons pas besoin de bijoux, nous vendrons ceux-ci, et l’argent que nous en retirerons sera le bienvenu pour payer nos dettes… car l’année dernière a été diablement mauvaise!… Mais, voyons, monsieur le marchand, ce n’est pas là, comme je l’ai entendu dire, tout ce que nos parents pouvaient attendre du grand-oncle, qui passait pour riche… N’existerait-il pas, par hasard, dans le secrétaire, une autre cachette?

–Non, non, je ne crois pas, répliqua Bailleul embarrassé, vous pouvez voir par vous-même…

–Moi, je n’y verrais que du feu… Enfin, puisque vous affirmez que c’est tout, vous pouvez emporter ce meuble qui vous appartient.

Le brocanteur s’empressa de remettre le tiroir en place. Il paraissait éprouver une agitation singulière et ses yeux brillaient. Tout à coup, il interrompit sa besogne et dit d’un air cauteleux:

–Messieurs, celui qui découvre, ou fait découvrir un trésor, a droit à une partie de sa valeur… Ne me donnerez-vous pas une modeste part dans les objets précieux que je viens de mettre en votre possession?

–Oh! pour cela non! répliqua Jean-Baptiste du ton d’un créancier avide, auquel on veut rabattre un écu.

–Si pourtant, dit Amédée, la loi est telle que l’assure M. Bailleul…

–Mon oncle, murmura Louise à l’oreille du brocanteur, osez-vous élever une prétention semblable?

Bailleul sourit.

–Mes prétentions ne sont pas exorbitantes; je demanderai seulement pour ma part… ce vieil éventail, dont je désire faire présent à ma nièce.

–S’il ne s’agit que de cela, dit Jean-Baptiste en haussant les épaules, vous pouvez le prendre.

Amédée se saisit de l’éventail et l’offrit à Louise qui rougissait.

–Gardez-le, mademoiselle, en souvenir de nous.

Louise ne pouvait faire autrement que d’accepter.

–Peut-être, balbutia-t-elle en regardant Mariette, Mlle de Beauregard tiendrait-elle à cette relique de famille.

–Moi! s’écria Mariette, qu’en ferais-je, Seigneur? Je ne me suis jamais servie d’éventail… Jean-Baptiste vous a dit qu’il était un paysan; moi, je ne suis qu’une paysanne.

Elle fit entendre un rire enfantin, aussitôt réprimé par le souvenir du malheur récent.

Bailleul se mit en devoir de transporter le secrétaire dans la carriole et le robuste Jean-Baptiste proposa obligeamment de l’aider.

–Je pense, monsieur Bailleul, dit Amédée, que vous allez vous arrêter au village; vous y trouverez une excellente auberge où, votre nièce et vous, serez convenablement traités. Comme vous pourrer opérer dans les environs des achats avantageux, j’irai vous voir ce soir chez la mère Labiche, votre hôtesse, et je vous fournirai les indications nécessaires.

–Merci, mon lieutenant; je compte donc sur vous.

Ils échangèrent une poignée de main, pendant que la jeune Parisienne et la petite campagnarde prenaient amicalement congé l’une de l’autre, comme si elles se connaissaient depuis longtemps.

Le secrétaire d’ébène fut déposé avec précaution dans la voiture, sous la bâche de cuir; puis, les frères et la sœur rentrèrent à la maison, et la carriole repartit pour le village de Saint-Amand, situé seulement à une courte distance.

Dès qu’on eut franchi l’arcade gothique, qui décorait l’entrée du ci-devant château, Louise dit à Bailleul, avec un accent de reproche:

–A quoi pensiez-vous, mon oncle, de réclamer pour moi cet éventail… dont je ne me soucie guère?

–Chut! chut! répliqua le brocanteur en clignant des yeux, comme il faisait quand son avidité était vivement excitée; si tu ne le veux pas, j’en trouverai l’emploi… Sais-tu que cet éventail est peint par le grand peintre Boucher et qu’il vaut plus de mille francs?

–En ce cas, il faut le rendre bien vite, mon oncle. Priver d’un objet de cette valeur une honnête famille qui, vous l’avez deviné comme moi, vit dans une gêne cruelle, ce serait indigne.

–Bah! j’avais réellement droit à une part, puisque le meuble était payé et m’appartenait déjà d’une manière légitime. D’ailleurs, il s’agit d’une bagatelle aux yeux de ces noblillons campagnards. Que dirais-tu u si je découvrais encore dans le secrétaire…

Il s’arrêta.

–Quoi donc, oncle Bailleul?

–Rien, rien… c’est de la folie… Mais nous voici à Saint-Amand.

En effet, la carriole entrait en ce moment dans le village.

Saint-Amand se composait d’une trentaine de maisons, rustiques pour la plupart, et disséminées à droite et à gauche de la route. Une église, d’assez pauvre apparence, quelques habitations bourgeoises, devant l’une desquelles était planté un peuplier annonçant la demeure du maire de la commune, frappaient d’abord le regard.

Bailleul n’eut pas de peine à reconnaître l’auberge où l’on devait loger. Au-dessus de la porte d’entrée pendait une vieille enseigne, sur laquelle était peint un cerf, à demi effacé par le temps et par la pluie. Autour était écrit en gros caractères:

HOTEL DU GRAND CERF

tenu par Mme Labiche

La coïncidence de ces noms fit rire Bailleul, qui, dans l’occasion, ne dédaignait pas la plaisanterie, et on s’arrêta devant la maison.

III
LE TRÉSOR

Table des matières

L’auberge du Grand-Cerf était très fréquentée à l’époque où les rouliers, qui se rendaient du Limousin dans l’Angoumois et la Saintonge y faisaient halte avec leurs chariots chargés de marchandises. Mais, depuis qu’une voie ferrée traversait le pays, le roulage avait cessé, en même temps que les piétons et les cavaliers étaient devenus rares. Les propriétaires du Grand-Cerf, jouissant d’une certaine aisance, n’avaient pas voulu fermer la maison; toutefois, nul n’ignorait que c’était surtout par gloriole qu’ils laissaient en place l’enseigne, si connue jadis des voyageurs.

Bailleul et son équipage ne pouvaient manquer d’être accueillis avec empressement en pareil lieu. Mme Labiche elle-même vint sur le seuil de la porte recevoir l’oncle et la nièce, dès qu’ils eurent mis pied à terre. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, grande, robuste, à figure austère. Avec sa coiffe de linge, dont –les barbes en mousseline étaient relevées sur le front, avec le tablier en cotonnade bleue à bavette, qui emprisonnait sa taille osseuse, et qui était décoré, d’un côté, par des ciseaux à longue chaîne d’argent, de l’autre, par un énorme trousseau de clefs, elle représentait parfaitement le type des hôtesses d’autrefois dans les provinces du Centre.

Pendant qu’un valet, sous la surveillance de Bailleul, conduisait le cheval à l’écurie et remisait la voiture, la bonne femme s’empara de Louise et l’installa dans une chambre, plus confortable que luxueuse, au premier étage. Elle demanda si, en attendant le dîner qu’on allait préparer, la voyageuse ne voulait pas prendre «quelque chose».

Mlle Bailleul répliqua avec distraction que, peu d’instants auparavant, son oncle et elle avaient accepté des rafraîchissements chez les MM. de Beauregard.

Mme Labiche fit un geste d’étonnement.

–Hein n! quoi! s’écria-t-elle, vous revenez du Pigeonnier, comme on appelle leur domaine, et vous vous êtes arrêtés chez les Beauregard? Vous les connaissez donc?

Louise expliqua en peu de mots par suite de quelles circonstances son oncle et elle avaient fait halte à cette habitation.

–Ah! reprit l’hôtelière avec intérêt, le vicomte Amédée, l’officier, est donc arrivé? On l’attendait pour l’enterrement de sa mère… A la vérité, la pauvre dame est morte si promptement… N’importe, le retour du vicomte Amédée va faire du bruit quelque part.

Elle s’interrompit et secoua la tête. Louise n’osa s’informer du motif de cette réticence et demanda si la famille de Beauregard était établie depuis longtemps dans le pays.

–Oui, oui, mademoiselle; ce sont de braves gens, quoiqu’ils soient aussi fiers que pauvres. Leur père, le mari de la dame qu’on vient d’enterrer, avait de la fortune autrefois, mais il la perdit on ne sait comment, et ne tarda pas à mourir de chagrin. La comtesse demeura seule avec ses trois enfants, et il ne leur restait, pour tout bien, que ce chétif domaine du Pigeonnier, où ils ne venaient guère alors qu’ils avaient des propriétés bien plus belles. On se demandait comment ils allaient s’arranger pour vivre avec un si misérable revenu. Il arriva ce que personne n’aurait pu prévoir: on renvoya les métayers du Pigeonnier, et le comte Jean-Baptiste vint s’y établir avec sa mère et sa sœur, alors toute petite, pour faire valoir le domaine. Pendant ce temps, le second fils, le vicomte Amédée, poursuivait ses études au collège, était admis à l’école militaire et nommé officier. Tous les autres se saignaient des quatre veines et supportaient les plus dures privations, afin de subvenir à ses dépenses…

–Mais c’est très beau cela! s’écria Louise enthousiasmée; voilà donc pourquoi j’ai entendu M. Amédée dire que Jean-Baptiste était son bienfaiteur, et Jean-Baptiste se vanter de n’être qu’un paysan…

–Paysan! c’est bien vrai, mademoiselle. Il travaille comme le dernier laboureur et c’est lui qui, avec un valet et une servante, cultive le domaine. Ensuite, la petite demoiselle Mariette ne s’épargne guère, quoiqu’elle sache la lecture, l’écriture, le calcul et toutes sortes d’autres belles choses que sa mère lui a apprises. Elle mène la maison, met vaillamment la main à l’ouvrage. N’ai-je pas vu aussi Mme la comtesse, la mère, quand la fenaison et la moisson pressaient, aller dans les champs, un chapeau de paille sur la tête, armée d’une fourche ou d’une faucille? Et c’était d’un bon exemple pour les fainéants et les fainéantes!

–Encore une fois, tout ceci est fort beau, répliqua Louise. Je regrette de n’avoir pas connu plus tôt ces détails pour témoigner à cette famille l’estime et la sympathie qu’elle m’inspire.

–Il faudrait bien vous garder de cela, ma bonne demoiselle. Ils s’offenseraient si vous leur montriez de la pitié. Toujours disposés à rendre des services aux autres, ils n’en demandent pas et n’en acceptent de personne… Allez, allez! il a dû y avoir de rudes moments à passer dans cette maison! Mais jamais on ne l’a su et jamais ils n’ont fait entendre un mot de plainte.

La nièce du brocanteur était émue jusqu’aux larmes. Elle comprenait à cette heure beaucoup de choses qui l’avaient frappée dans sa visite au Pigeonnier, et s’expliquait notamment pourquoi l’officier n’avait pas trop cherché une voiture à la station du chemin de fer.

Bailleul rentra d’un air affairé. Sans s’occuper de sa nièce, il demanda à Mme Labiche un marteau et des tenailles, dont il avait besoin pour réparer quelque chose dans sa voiture.

–Je vais vous donner ça, monsieur le voyageur, répondit l’hôtesse avec empressement; vous me retrouverez dans le vestibule.

Et elle sortit. Bailleul voulur la suivre.

–Qu’avez-vous à faire, mon oncle? dit Louise; restez donc, je vous conterai ce que je viens d’apprendre au sujet.

–C’est bon: tu me conteras cela plus tard. J’ai quelques coups de marteaux à donner.

Et il sortit, à son tour, précipitamment.

Louise s’approcha de la fenêtre de sa chambre. De cette fenêtre, on avait une jolie vue sur la campagne et sur le jardin de l’auberge. Il ne pleuvait plus, mais le paysage mouillé brillait des couleurs les plus vives, sous les rayons obliques du soleil à son déclin. Dans la cour voisine, poules, dindons, canards s’ébattaient avec toutes sortes de cris joyeux, qui devaient particulièrement réjouir une Parisienne.

Louise pourtant n’accorda qu’une attention distraite à ces détails rustiques. Elle s’inquiétait uniquement de son oncle, dont le marteau résonnait en bas. N’y tenant plus, elle descendit, passa devant la cuisine, où Mme Labiche surveillait avec ses servantes les apprêts du diner, et, après avoir traversé la cour, pénétra dans la remise, où le bruit du marteau venait tout à coup de cesser.

Elle trouva Bailleul devant le meuble d’ébène qu’il avait retiré de la carriole. Sans doute son intention était d’y faire quelque réparation; mais il avait si mal réussi, que plusieurs planches sculptées étaient éparses à ses pieds. Cependant, il paraissait en extase; et, absorbé par sa contemplation, il n’avait pas entendu la jeune fille s’approcher de lui.

–Que faites-vous, oncle Bailleul? demanda-t-elle; bon Dieu! avez-vous donc mis en pièces ce beau secrétaire, auquel vous attachiez tant de prix?

Le brocanteur, à la voix de sa nièce, avait tressailli et s’était redressé comme pour se mettre en défense. Faisant face à Louise, il l’empêcha de voir exactement la besogne dont il s’occupait.

–Bah! répliqua-t-il avec un embarras visible, mon ébéniste à Paris démolira complètement le meuble quand il s’agira de le remettre en état… Et toi, que viens-tu faire ici, petite? Tu sais que je n’aime pas à être dérangé. Remonte dans ta chambre; je te rejoindrai bientôt.

Louise n’obéit pas; au contraire, avec une sorte d’espièglerie, elle se pencha pour mieux voir, en disant:

–Je parie, mon oncle, que vous cherchez encore une cachette dans ce vieux secrétaire… et, bonté divine! ajouta-t-elle aussitôt, je crois que vous l’avez trouvée!

Le panneau supérieur du meuble ayant été enlevé, elle venait de remarquer, en effet, une cavité nouvelle, encore mieux cachée que la première. Bailleul en avait extrait un grand portefeuille en chagrin noir, dont il explorait le contenu lorsqu’il avait été dérangé par Louise. Or, le portefeuille ouvert permettait d’entrevoir des liasses d’un papier fin et soyeux, quoique jauni par le temps, qui devaient être des billets de banque.

Bailleul n’essaya pas de nier, mais il dit à sa nièce, avec une dureté à laquelle il ne l’avait pas habituée:

–Tais-toi… Tais-toi donc, sotte! Est-il besoin d’apprendre à tout le monde… Je te le répète, remonte dans ta chambre et ne t’inquiète pas de ce qui ne saurait te regarder!

Louise était trop surexcitée pour tenir compte de cette colère.

–C’est la fortune du marquis de Florac, n’est-ce pas? reprit-elle, et vous avez découvert enfin la véritable cachette?. Quelle joie ce sera pour ces braves gens!

–Ce que j’ai découvert n’appartient qu’à moi, répliqua Bailleul. Si tu dis un mot de tout ceci, je t’en ferai repentir.

La jeune fille le regarda avec un étonnement douloureux.

–Quoi! mon oncle, demanda-t-elle, vous auriez l’intention de vous approprier…

–Veux-tu bien te taire? Mille diables! ne t’ai-je pas commandé de remonter dans ta chambre?

Habituellement, Louise ne s’effrayait pas trop des excès de vivacité de son oncle; mais, cette fois, il avait un ton si impérieux, si menaçant, qu’elle n’osa souffler mot et s’enfuit toute tremblante.

Elle se réfugia dans sa chambre et se mit à pleurer. Jamais Bailleul ne l’avait traitée ainsi. Il resta encore plus d’un quart d’heure absent, et quand il rentra, en dissimulant quelque chose sous son ample redingote, Louise ne lui adressa pas la parole. Le brocanteur, après avoir renfermé ce qu’il apportait dans une commode, dont il retira la clef, vint s’asseoir auprès de sa nièce. Elle ne releva pas la tête et continua de pleurer en silence.

Bailleul, fort mal à l’aise, croisait et décroisait machinalement ses jambes. Enfin, il dit d’un ton doux, presque humble:

–Voyons, mignonne, je t’ai causé de la peine. Pardonne-moi ma brusquerie… Aussi, pourquoi vas-tu te mêler d’affaires qui doivent être indifférentes aux petites filles telles que toi?

–Mon oncle, répliqua Louise en s’essuyant les yeux, je ne pourrai jamais m’habituer à certaines choses… Je vous prie de me ramener à Paris, ou du moins de me conduire jusqu’à une station du chemin de fer… Je retournerai auprès de ma tante et vous pourrez agir en toute liberté.

Bailleul s’agita sur sa chaise.

–Que de bruit, reprit-il, parce que je ne veux pas me dessaisir de mon bien! Les aubaines, dans le commerce, ne sont déjà pas si communes qu’il faille les repousser quand elles se présentent!… Écoute, Louise, ajouta-t-il en baissant la voix; nous comptons, ta tante et moi, te marier dans quelques années, et nous nous occupons de t’amasser une dot… Ce que je viens de découvrir sera joint à cette dot, et, ma foi! la somme est assez ronde.

–A combien monte-t-elle, oncle Bailleul? demanda Louise d’un ton câlin, où il n’y avait plus ni aigreur ni reproche.

–Ah! ah! tu commences à devenir raisonnable!… Le portefeuille contient, outre certains vieux titres dont je ne peux apprécier l’importance, soixante billets de mille francs de la Banque de France sous Charles X et Louis-Philippe. La date de ces billets est déjà ancienne, comme tu vois; mais ils sont parfaitement conservés, et seront exactement payés par la Banque, à Paris.

–Moi, dit résolument Louise, je n’en veux pas et je vous supplie de les rendre à leurs véritables propriétaires.

–Comment! tu reviens encore… Le véritable propriétaire, c’est moi, petite, et je n’en démordrai pas. J’ai consenti, quand ces Beauregard étaient présents, à faire l’abandon de mes droits au sujet des bijoux, quoique j’en pusse, selon l’usage, réclamer la moitié; mais, cette fois, je ne veux partager avec personne.

–Permettez-moi de vous dire, mon oncle, que ce serait une indignité dont je vous crois incapable… Vous reconnaissez vous-même que la famille Beauregard pourrait tout au moins réclamer la moitié du trésor découvert dans le vieux meuble…

–C’est possible, mais il faudrait ébruiter l’affaire, et il en résulterait un procès. J’aime mieux tout garder; ce sont les petits profits de ma profession.

Le brocanteur avait repris son ton sec et péremptoire. Louise, qui avait la constance et la ténacité d’une enfant, allait insister, quand une servante annonça que le dîner était servi dans la salle à manger du rez-de-chaussée.

L’oncle et la nièce se hâtèrent de descendre et se mirent à table; mais l’une et l’autre ne firent pas grand honneur au dîner. Pas une parole ne fut échangée entre eux. Le repas fini, comme Bailleul se mettait en devoir d’allumer une pipe d’écume qu’il avait tirée de sa poche, on entendit un bruit de voix dans la vaste cuisine qui précédait la salle, et Mme Labiche vint avertir le brocanteur que «les messieurs de Beauregard» demandaient à lui parler.

Bailleul ne put retenir un geste d’inquiétude.

–Que diable me veulent-ils à présent? murmura-t-il; mais c’est juste, ajouta-t-il aussitôt; le militaire m’a promis des renseignements sur les habitations du voisinage où j’aurais la chance de conclure quelques marchés.

–Mon oncle, dit Louise tout bas, vous ne pouvez vous dispenser de les recevoir… Et, je vous en conjure, n’oubliez pas les devoirs que Dieu et l’honneur vous imposent!

Le brocanteur n’eut pas le temps de répondre; Amédée et Jean-Baptiste, sans attendre d’être introduits, pénétraient dans la salle.

IV
LE MARCHÉ

Table des matières

Amédée avait attaché à son bras un crêpe de deuil. Quant à Jean-Baptiste, il était vêtu d’une grande redingote noire, de coupe fort peu élégante; un large ruban noir entourait son chapeau de paille grossière. Les deux frères, l’air embarrassé, semblaient avoir à remplir quelque mission désagréable.

Bailleul avait remis sa pipe dans sa poche et s’était levé.

–Petite, dit-il à sa nièce, ne vas-tu pas faire un tour de promenade dans le jardin?

–Mon oncle, répliqua Louise avec une apparente naïveté mais sans bouger, je suis trop fatiguée.

–Mademoiselle peut rester, dit Jean-Baptiste; il n’y a pas de secret, et nous venons, mon frère et moi, au sujet d’une affaire commerciale.

Cette affirmation rassura le brocanteur, qui n’insista pas pour renvoyer sa nièce. Il avança des sièges et se rassit lui-même, pendant que Louise s’arrangeait afin de ne pas perdre un mot de la conversation qui allait avoir lieu.

Les Beauregard montraient un embarras croissant.

–Parle, toi, Amédée, dit enfin Jean-Baptiste à l’officier; tu sauras mieux que moi expliquer l’affaire.

Amédée se tourna vers le brocanteur.

–Monsieur Bailleul, dit-il, nous sommes fort inexpérimentés à l’égard de certaines choses, sur lesquelles vous possédez des connaissances spéciales; de plus vous nous avez paru fort obligeant et vous nous avez donné la preuve que vous êtes un parfait honnête homme…

–Oui, oui, interrompit Louise avec chaleur, il est honnête homme… il l’a toujours été… et il ne cessera pas de l’être.

Bailleul lui lança un regard sévère. Amédée, ne voyant dans cette intervention qu’un hommage rendu à la probité du brocanteur, sourit à la jeune fille, et finit par exposer l’objet de cette visite.

Il s’agissait encore des bijoux découverts dans le tiroir secret du meuble d’ébène. On venait prier M. Bailleul d’estimer ces bijoux et, en même temps, on insinuait que, s’il voulait s’en accommoder, on lui donnerait la préférence sur tout autre acquéreur.

Tandis que l’officier parlait, Jean-Baptiste avait extrait d’une de ses vastes poches le sac de velours et en avait versé le contenu sur la table.

–Je suis à vos ordres, messieurs, s’écria le brocanteur; je fais aussi le commerce de l’or et des pierreries je vais vous estimer cela consciencieusement, à sa valeur réelle… Puis, si vous n’avez pas la fantaisie d’offrir ces bijoux à un autre marchand, je les prendrai au prix de mon estimation et je vous les payerai en espèces.

–J’étais sûr de votre complaisance, dit Amédée.

Jean-Baptiste, plus défiant ou plus intéressé, demeura impassible, comme s’il jugeait à propos d’attendre avant de s’extasier, et Bailleul sortit pour aller chercher dans son bagage une petite balance, propre à peser les pierreries et les métaux précieux.

Pendant sa courte absence, Louise dit aux deux frères, avec une animation qu’ils ne pouvaient s’expliquer:

–Peut-être, messieurs, se trouve-t-il, parmi ces objets, quelque souvenir de famille dont vous ne vous défaites qu’à regret? Il serait bon de réfléchir…

–En effet, mademoiselle, répliqua Amédée avec mélancolie; après examen, nous avons reconnu que plusieurs de ces bijoux ont pour nous un intérêt tout particulier… Ainsi, cette bague en diamant a été donnée à notre grand’tante, la marquise de Florac, par la reine Marie-Antoinette, et cette bonbonnière d’or émaillé provient du vieux prince de Condé; mais une impérieuse nécessité nous oblige…

–Oui, dit Jean-Baptiste, il n’y a pas à hésiter. La satisfaction de conserver ces riches bagatelles nous est interdite… Sais-tu, Amédée, ajouta-t-il plus bas, que le billet échoit dans trois jours, et que, s’il n’était pas payé, on serait capable de faire saisir et vendre notre propriété du Pigeonnier? C’était là un sujet de préoccupation constante pour notre mère défunte.

–Tu as raison, il n’y a pas à hésiter, reprit Amédée avec un soupir.

Bailleul revint, et, comme s’il eût entendu la conversation précédente, il dit en installant son trébuchet:

–Je dois vous prévenir, messieurs, que je ne tiendrai pas compte de la valeur artistique des bijoux; les diamants seront démontés, l’or sera fondu. Je ne m’occuperai, dans mon estimation, que des matières brutes.

–Voyons toujours! dit Jean-Baptiste.

Le brocanteur se mit aussitôt à peser les divers objets étalés sur la table et il parut apporter à cette besogne beaucoup de conscience, comme il l’avait promis. Il faisait vérifier par les deux frères le poids de chaque morceau d’or, de chaque pierrerie; il leur montrait dans un livret le cours des prix pour les matières précieuses. A la suite d’une évaluation, il inscrivait un chiffre dans son carnet, et Louise, qui suivait attentivement ces diverses opérations, ne pouvait s’empêcher de reconnaître que jamais son oncle n’avait montré tant de bonne foi.

Jean-Baptiste attendait avec impatience le résultat de ces calculs.

–Quel est le total? demanda-t-il lorsque les estimations partielles furent achevées.

Bailleul fit l’addition.

–Quatre mille huit cents francs, répliqua-t-il; voyez vous-même.

Et il présenta son carnet à Jean-Baptiste.

–Quatre mille huit cents francs! dit l’agriculteur avec tristesse, et le billet que nous avons à payer est de six mille!

Les deux frères étaient consternés.

–Allons, monsieur Bailleul, reprit Amédée, vous ne pouvez méconnaître la valeur artistique et historique de ces bijoux dont vous offrez un prix si bas? Certainement, vous trouverez dans votre clientèle, à Paris, de riches amateurs qui n’hésiteront pas à les payer le double où le triple de ce que vous proposez… Vous leur direz que cette bague provient de la reine Antoinette, que cette bonbonnière a appartenu au prince de Condé…

–Et où en est la preuve? Ces histoires-là ne prennent plus avec les gros collectionneurs… Pour moi, je ne donnerai pas de ces bibelots un centime au delà de la somme en question.

Les deux frères recommencèrent à causer entre eux. Louise, qui n’avait cessé d’être attentive, dit tout bas au brocanteur:

–Mon oncle, mon cher oncle, vous ne devez pas souffrir… Ces messieurs semblent être dans de cruels embarras. N’y a-t-il aucun moyen de les tirer de peine?

–Taisez-vous, mademoiselle, dit rudement Bailleul en détournant la tête; de quoi vous mêlez-vous?

Louise ne répliqua rien, mais un sentiment d’indignation se refléta sur son visage rose, et ses yeux, si doux d’habitude, lancèrent une rapide étincelle.

La légère altercation entre l’oncle et la nièce n’avait pas échappé aux messieurs de Beauregard.

–Mademoiselle, dit Amédée d’un ton ferme, quoique poli, nous ne demandons ni ne recevons de faveurs… Il nous suffit de réclamer ce qui peut nous être légitimement dû. Puisque M. Bailleul ne nous offre que quatre mille huit cents francs de ces bijoux, nous sommes forcés d’accepter, mais à la condition que le prix nous en sera payé sur-le-champ.

–Qu’à cela ne tienne, mon lieutenant, répliqua le brocanteur; je ne manque pas d’argent pour mes acquisitions, et je me suis muni de lettres de crédit sur les banquiers des villes que je dois traverser… Je peux vous payer à l’instant même.

Les deux frères reprirent leur conversation à demi-voix.

–Amédée, dit Jean-Baptiste d’un air anxieux, où trouverons-nous les douze cents francs qui nous manquent pour parfaire les six mille que nous devons rembourser dans quelques jours?

–Bah! en payant les trois quarts de la somme, nous obtiendrons bien un délai pour le reste.

–Il ne faut pas espérer cela. Renaud, détenteur du billet, est la créature de Dumirail, notre mortel ennemi… Ne comptons sur aucun délai, sur aucun attermoiement. Dumirail nous hait, toi surtout… Les choses sont à ce point que je tremble qu’il ne se porte envers toi à quelque extrémité, dès qu’il te saura de retour.

–Bon! ne t’inquiète pas à mon sujet; je n’ai pas peur de M. Dumirail. Quant aux douze cents francs qui nous manquent, pourquoi ne les demanderais-tu pas au notaire Troubin, qui prendrait hypothèque sur notre propriété du Pigeonnier?

–Il ne nous reste que ce parti, quoique notre mère n’ait jamais voulu consentir à ce qu’on grevât d’hypothèques notre pauvre domaine… Enfin, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement!

Et l’agriculteur poussa un profond soupir.

Louise n’avait pas perdu un mot de cette conversation et ne cessait de donner des signes d’une agitation extrême. Bailleul, voyant que tout était convenu avec les deux frères, dit à sa nièce, d’un ton de bonne humeur en lui remettant une clef:

–Tiens, petite, va me chercher, là haut dans la commode, mon portefeuille pour les valeurs… Tu sais? le portefeuille rouge.

–Oui, oui, mon oncle, répliqua la jeune fille.

Et elle s’empressa d’obéir.

Depuis quelques instants, on entendait, dans la cuisine qui précédait la salle à manger, un chant rauque et discordant, quoique prétentieux, en même temps qu’une danse lourde ébranlait les dalles. Quand Louise passa pour monter à l’étage supérieur et s’acquitter de sa commission, elle put connaître la cause de ce bruit insolite dans la paisible auberge.

Au milieu d’un cercle composé de Mme Labiche, de ses servantes et de quelques voisins désœuvrés, se démenait un de ces vagabonds qui parcourent les villages pour glaner quelques sous ou un morceau de pain.

Celui-ci était un grand gaillard, sec, brun, à la barbe noire, à l’œil cave, qui pouvait avoir du sang de bohémien dans les veines. Il portait un vieil habit rouge tout rapiécé et un pantalon en velours de couleur indéfinissable. Il avait pour coiffure un antique tricorne, surmonté d’une plume cassée, et pour chaussure de gros souliers ferrés, sur lesquels il avait ajusté quelques fils de laine écarlate.

Ainsi accoutré, il était entré peu d’instants auparavant, sous prétexte de demander un verre d’eau, ce que l’on ne refuse à personne dans les campagnes. Puis, il avait déposé sur une chaise son bâton de voyage, et une espèce de bissac, qui contenait tout son avoir. Alors, annonçant d’un ton emphatique qu’il était «bouffon de profession» il s’était mis à chanter et à danser, sans attendre qu’on le lui eût permis.

La qualité qu’il prenait était assez mal justifiée, car rien ne semblait moins plaisant que sa personne et ses manières. Sa figure avait une expression presque farouche; sa danse rappelait pour la grâce «la bourrée» des charbonniers auvergnats. Il chantait d’une voix fausse, éraillée, une chanson en langue étrangère. Comme pourtant cet homme était, en définitive, un pauvre diable qui se trémoussait de son mieux, un sourire de pitié effleurait les lèvres des spectateurs, et la bonne hôtesse songeait à le réconforter d’un verre de vin.

Louise, trop préoccupée pour lui donner une attention sérieuse, traversa rapidement la cuisine et gagna l’escalier. Malgré sa légèreté, elle resta absente pendant plusieurs minutes, et lorsqu’elle revint, on eût pu remarquer qu’elle était très pâle et qu’un faible tremblement agitait ses membres. Aussi, passa-t-elle encore sans songer au vagabond, qui maintenant, assis devant un coin de table, se remettait de ses lugubres contorsions en dévorant des reliefs du diner. En revanche, l’homme à l’habit rouge jeta un regard étincelant, quoique oblique, sur le portefeuille que la jeune fille tenait à la main.

Après s’être acquittée de sa commission, Louise ne s’arrêta pas longtemps dans la salle à manger, où se trouvait son oncle avec les messieurs de Beauregard. Elle ressortit bientôt, plus pâle, plus troublée que jamais, et rentra dans la cuisine, où tout le monde se tut par respect. Mme Labiche, s’étant approchée pour lui offrir ses services, la jeune fille lui dit avec une sorte d’égarement:

–J’éprouve un peu de souffrance, ma chère dame;, je vais prendre l’air sous les beaux arbres qui sont là, devant la maison.

Comme cette promenade ne présentait aucun inconvénient, l’hôtesse se contenta d’approuver par un sourire, et Louise sortit, sans s’apercevoir que le regard étincelant du chanteur la suivait jusqu’à la porte.

Jean-Baptiste et Amédée de Beauregard eux-mêmes ne tardèrent pas à quitter l’auberge pour retourner chez eux. Une soirée sereine succédait à une journée de vent et de giboulées, comme il arrive parfois. Le soleil venait de disparaître, et bien (qu’une lumière pourprée tombât encore du ciel, un calme profond régnait déjà dans le village, ainsi que dans la campagne.

Non loin de l’auberge s’élevait un bouquet de vieux ormes, sous lesquels jouaient d’habitude les enfants du pays. Cette espèce de place était solitaire et l’obscurité commençait à l’envahir, quand les deux frères Beau regard parurent. Une forme svelte sortit de derrière un des plus gros ormes, et quelqu’un dit d’une voix tremblante:

–Une minute, messieurs, je vous prie… j’aurais quelque chose à vous communiquer.

C’était la nièce du brocanteur.

Amédée et Jean-Baptiste s’arrêtèrent en la reconnaissant et ne purent dissimuler leur surprise. Louise reprit avec volubilité:

–Messieurs, j’ai eu la curiosité d’examiner par moi-même, et à l’insu de mon oncle, le meuble d’ébène que vous nous avez vendu aujourd’hui. M. Bailleul avait bien raison de penser que ce meuble recélait une seconde cachette, quoiqu’il n’ait pu la découvrir. J’ai été plus heureuse, et ce que contenait cette cachette vous revient de droit… Le voici.

Elle retira de dessous son ample pèlerine le portefeuille trouvé en dernier lieu et le leur présenta.

Jean-Baptiste le prit et l’examina à la lueur mourante du jour.

–De par le ciel! s’écria-t-il, ce portefeuille est celui de feu notre grand-oncle, dont notre mère était l’unique héritière… Il n’y a pas à en douter, car le nom et les armes de Florac sont gravés en or sur le maroquin.

–Est-il possible! dit Amédée; alors ce serait le complément de l’héritage dont les bijoux n’étaient que la moindre partie?

–Certainement, puisque mademoiselle assure. Voyons cela.

L’agriculteur ouvrit le portefeuille avec empressement. il y avait encore assez de jour pour que les deux frères pussent distinguer les liasses de billets de banque que contenait la poche de maroquin.

–Regarde, Amédée, reprit Jean-Baptiste avec explosion; la somme paraît énorme Voilà donc la fortune dont la disparition était si singulière! Aussi, quelle idée bizarre d’aller la cacher dans un tiroir dont personne ne soupçonnait l’existence!… Nous n’avons plus à craindre les poursuites de Renaud maintenant. Ses maudits six mille francs lui seront payés sans délai… Pourquoi notre pauvre mère ne peut-elle se réjouir avec nous de la solution d’une affaire, qui lui a causé de si cruelles inquiétudes et a peut-être hâté sa fin?

Des larmes roulaient sur ses joues brunes. Amédée, à peine moins ému, finit par se tourner vers Louise, qui restait muette et les yeux baissés devant eux.

–Et c’est à vous, mademoiselle, dit-il, que nous devons cette restitution!… Recevez nos plus sincères, nos plus chaleureux remerciements… Néanmoins, pourquoi votre oncle…

–Mon oncle ne sait rien, ne doit rien savoir, répliqua Louise. S’il le faut, je lui expliquerai moi-même… Mais il se fait tard et vous avez hâte sans doute de retourner chez vous… Adieu, messieurs.

Elle voulut s’enfuir.

Amédée la retint doucement par le bras.

–Mademoiselle, lui dit-il, vous êtes bonne autant que charmante. Cependant, je vous répète que je ne comprends pas… Je soupçonne…

–Il n’est pas difficile de comprendre, répliqua délibérément la jeune fille. Ce portefeuille est à vous, n’est-ce pas? On vous le rend, rien n’est plus simple.

Et elle voulut encore s’éloigner.

Cette fois, ce fut Jean-Baptiste, le comte-paysan, qui la retint, en emprisonnant la main blanchette de Louise dans ses mains calleuses.

–Mon frère a raison, dit-il; vous êtes bien la plus adorable créature qui ait paru dans le monde depuis cent ans!… Nous nous reverrons; en attendant, il faut qu’on vous embrasse.

Avant que la petite eût pu s’en défendre, il lui donna deux gros baisers.

Amédée paraissait honteux du sans-façon de son frère, et peut-être allait-il essayer de l’excuser.

Louise se dégagea modestement.

–Nous ne devons plus nous revoir, messieurs, dit-elle, car demain matin, mon oncle et moi, nous quitterons Saint-Amand… Je vous souhaite toutes sortes de prospérités!

Puis, rouge et frémissante, elle s’éloigna en courant.

Les deux frères la suivirent des yeux, ce fut seulement quand elle eut disparu qu’ils se remirent en marche.

–L’oncle ignore tout, reprit Amédée, et peut-être se serait-il opposé. Nous devons la restitution à cette honnête enfant seule.

–Un ange! un véritable ange du bon Dieu! répliqua Jean-Baptiste avec vivacité. Tu vas voir, Amédée: l’argent qui nous arrive par ses mains nous portera bonheur!

Louise, en approchant du Grand-Cerf, avait ralenti le pas. A présent que l’exaltation était passée, elle se demandait avec inquiétude ce qu’allait dire Bailleul dès qu’il constaterait la disparition du portefeuille, et elle savait le brocanteur terrible dans ses colères. Comme elle réfléchissait aux moyens de se faire pardonner son audacieuse initiative, elle rencontra l’homme à l’habit rouge, qui sortait de l’auberge. Le vagabond lui tendit son chapeau empanaché et marmotta, dans son jargon presque inintelligible:

–N’y a-t-il rien pour le chanteur, la petite mère?

Louise, malgré l’impression désagréable que lui causait la vue de cet homme, tira de son porte-monnaie une pièce blanche qu’elle laissa tomber dans le feutre graisseux. Le vagabond s’en saisit avec avidité, puis, après avoir balbutié quelques mots en forme de remerciement, il lança encore à la jeune fille un de ces regards de feu qui contrastaient avec sa profession de «joyeux ménestrel» et partit.

Louise entra timidement dans la salle basse, où elle comptait rencontrer son oncle; mais déjà le brocanteur n’y était plus. Elle hésita un moment. Enfin, comme, en dépit de son tempérament délicat, elle était d’une nature vaillante et courageuse, elle prit brusquement sa détermination.

–Eh bien! soit, pensa-t-elle; advienne que pourra

Et elle monta au premier étage.

Elle trouva, en effet, Bailleul dans la chambre. Debout près de la fenêtre, il examinait, aux dernières lueurs du crépuscule, les bijoux dont il venait de faire l’acquisition.

–Décidément, petite, s’écria-t-il tout joyeux, j’ai conclu un excellent marché. C’était une frime quand je disais que les souvenirs historiques ne comptaient pas. Je suis, au contraire, en rapport avec de riches amateurs qui payeront très cher la bonbonnière du prince de Condé et la bague de Marie-Antoinette… Rien qu’avec un de ces bijoux, je rentrerai dans mes déboursés.

Louise ne répondit pas. Bailleul, levant les yeux, la vit morne et abattue.

–Oncle Bailleul, dit-elle d’une voix faible quoique distincte, vous allez être fort irrité contre moi; mais j’ai cru remplir un devoir. Je viens de restituer aux messieurs de Beauregard le portefeuille qui était caché dans le meuble d’ébène.

–Hein! que me chantes-tu là? s’écria le brocanteur en s’élançant d’un bond vers la commode, qu’il ouvrit. Elle était vide, comme on sait.

–Misérable enfant! tu n’as pas eu l’audace… tu ne te serais pas permis…

Louise tomba à genoux.

–Je l’ai fait, répliqua-t-elle avec un accent de résignation; vous pouvez me tuer. J’irai rejoindre au ciel ma pauvre mère, qui m’aimait tant!

Bailleul poussa un cri farouche et s’élança sur elle, le poing levé. Au moment de l’écraser d’un coup, il s’arrêta; son bras s’abaissa le long de son corps, et il dit d’une voix profondément altérée:

–Relève-toi, Louise. Je crois que c’est moi qui ai tort… Ce n’est la faute de personne si tu es une sainte et moi. un marchand!

Il se jeta, accablé, sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

Louise courut à lui, le prit dans ses bras, le combla de caresses. Elle pleurait, elle demandait pardon. Bailleul finit par se redresser et dit avec rondeur:

–N’en parlons plus… Ces émotions pourraient être contraires à ta santé… L’honneur est sauf, puisque ces messieurs ignorent la mauvaise inspiration que j’ai eue, et je ne veux même pas, pour l’amour de toi, réclamer dans ce trésor la part que la loi m’accorde!… Le mieux est que nous partions d’ici le plus tôt possible. Justement, le lieutenant de Beauregard m’a donné des indications sur les grosses maisons du voisinage; je tâcherai de prendre ma revanche… Seulement, petite, soit dit sans rancune et sans colère, n’y reviens plus!

–Ah ! oncle Bailleul, s’écria Louise, je savais bien que vous êtes le meilleur des hommes!

V
PAR LA FENÊTRE.

Table des matières

Le lendemain matin, Bailleul, à la suite d’un excellent déjeuner et après s’être exactement renseigné sur les chemins qu’il avait à suivre, prenait congé de l’hôtesse du Grand-Cerf et montait dans la carriole où sa nièce l’attendait déjà. Un clappement de langue suffit pour faire partir la jument Fanchette, qui semblait elle-même bien reposée, bien pansée, et on quitta le village de Saint-Amand.

Comme l’on s’éloignait, Louise, emmitoufflée dans une pelisse de soie pour se garantir de la fraîcheur du matin, ne put s’empêcher de se pencher hors du cabriolet afin de jeter un dernier coup d’œil sur l’habitation des frères Beauregard, qui s’élevait à quelque distance, et elle poussa un soupir. Peut-être songeait-elle que, s’il y avait à présent un peu de joie dans cette humble demeure, c’était elle qui en était la cause.

Bailleul avait passé par-dessus ses vêtements sa blouse de coutil et s’était coiffé de son bonnet de velours; le fouet à la main, il sifflottait un air d’opéra qu’il entrecoupait par des «hue! Fanchette», dont Fanchette ne s’inquiétait pas outre mesure. Il était d’excellente humeur et ne semblait pas garder rancune à sa nièce pour ce qui s’était passé entre eux le jour précédent. Au contraire, il l’agaçait, lui adressait des sourires en la voyant pensive; on eût dit qu’il voulait effacer jusqu’au souvenir de ses convoitises coupables.

La matinée était superbe. Le soleil, vainqueur des nuages, montait dans un ciel tout d’azur.

Néanmoins, Louise demeurait sombre et taciturne; elle répondait à peine par un monosyllabe ou par un sourire distrait aux observations amicales de son oncle. Elle éprouvait une tristesse qu’elle ne pouvait cacher, et Bailleul crut plus d’une fois voir des larmes dans ses yeux.

On s’engagea bientôt dans un chemin de traverse, plus pittoresque encore que la grande route. Tantôt il s’enfonçait entre deux haies fleuries, où bruissaient les insectes, où sautillaient les rouges-gorges; tantôt il traversait des blés en herbe, de vastes prairies, de belles châtaigneraies. Il longeait toujours la petite rivière que nous connaissons, et dont les eaux limpides se montraient çà et là, au milieu des saules. A chaque instant, il offrait un nouveau paysage, plus vert, plus frais, plus riant que les autres. En revanche, il était fort solitaire, et les voyageurs le suivirent pendant près d’une lieue sans avoir rencontré une créature humaine.

Louise, malgré sa préoccupation, ne tarda pas à remarquer cette solitude et à s’en alarmer.

–Oncle Bailleul, demanda-t-elle timidement, où allons-nous donc? Nous ne voyons plus personne, nous sommes comme dans un désert.

Bailleul se mit à rire.

–Ah! dit-il, te crois-tu encore dans les environs de Paris, où les villages, les bourgs, les fermes se multiplient sous les pas? Nous sommes en rase campagne, ma chère, et c’est seulement dans ces pays écartés que l’on a chance de trouver de bons marchés à faire. Les villes, les maisons situées sur les grandes voies de communication, ont été, depuis longtemps, exploitées par les fureteurs… Pour le moment, je suis à la recherche de cinq ou six habitations qui m’ont été indiquées par ce brave garçon, le lieutenant de Beauregard.

Ce nom appela une légère rougeur sur les joues de la jeune fille. Elle retomba dans sa rêverie, et ne parut plus songer à la longueur et à la solitude du chemin.

On finit pourtant par apercevoir, à travers les arbres, un groupe de grands et vieux bâtiments. A mesure que l’on en approchait, le chemin s’élargissait, semblait mieux battu. L’oncle et la nièce elle-même devinrent attentifs, et bientôt la voiture déboucha sur une espèce de place, autour de laquelle s’élevaient ces moroses constructions.

Elles étaient vastes, comme nous l’avons dit; on y reconnaissait aisément un ancien couvent, quoique des appropriations modernes en eussent, sur beaucoup de points, altéré le caractère et que l’édifice monacal d’autrefois.ne fût plus de nos jours qu’une usine. On avait d’autant moins sujet d’en douter, que des bruits puissants et caractéristiques en partaient. C’était d’abord le grondement d’une chute d’eau empruntée à la rivière voisine, le grincement d’une roue à auges, et enfin un battement régulier et continuel comme celui de marteaux à foulons. Un certain nombre d’ouvriers s’agitaient sous un hangar, attenant au corps de logis principal.

Bailleul avait ralenti le pas de la jument.

–Où diable sommes-nous? dit-il à sa nièce; je ne crois pas qu’aucune des indications qu’on m’a données se rapporté à cet endroit… Cependant on pourrait très bien faire ici des trouvailles. Partout où les moines ont séjourné, on a l’espoir de découvrir des tableaux, des manuscrits, des ivoires.

Comme Louise, incapable de répondre à sa question, continuait d’examiner distraitement cette usine en activité, Bailleul avisa un jeune garçon d’une douzaine d’années, vêtu seulement d’une chemise et d’un pantalon, qui semblait être un apprenti en tournée de maraude. Le brocanteur l’appela d’un signe auprès de la voiture, qui venait de s’arrêter.

–Eh! petiot, demanda-t-il, quel est l’endroit où nous sommes?

–Té! c’est le Prieuré, donc ! répliqua l’apprenti avec un fort accent limousin.

–Qu’est-ce qu’on fait au Prieuré?

–Té! du papier. Est-ce que ça ne se voit pas?

–Ah! c’est une papeterie!… Comment s’appelle le maître?

–M. Dumirail, pardi!… Mais laissez-moi m’en aller… Gandelet, le contre-maître, me tirerait les oreilles s’il me voyait jacasser, té!

Et le polisson se sauva en gambadant.

Bailleul était fort perplexe.

–Le Prieuré… M. Dumirail, répétait-il; ni le maître ni l’habitation n’est sur ma liste… Néanmoins, il doit y avoir des antiquités, peut-être des curiosités artistiques, dans cet ancien couvent… Je vais demander à le visiter.

–Y pensez-vous, mon oncle? dit Louise; on ne vous connaît pas ici. Vous vous exposez à un mauvais accueil de la part de ce monde occupé.

–Bah! tu ne sais pas encore les rubriques du métier, ma chère… J’ai l’habitude de ces choses-là, et je pénètre partout, qu’on le veuille ou non. Mon flair m’avertit qu’il y a de ce côté quelque bonne affaire à bâcler, et j’entrerai, mordicus!… Tiens la bride de Fanchette pendant que je parcourrai la maison, et si cette maison contient quelque objet bon à acquérir, je te le rapporterai avant un quart d’heure.

Louise n’osa rien objecter, et on conduisit la voiture devant l’usine. Alors, pendant que la jeune fille, qui avait déjà l’habitude de cette manœuvre, prenait les rênes de la jument, Bailleul se débarrassa de sa blouse et sauta à terre.

Il hésita d’abord entre deux portes principales, situées l’une à droite, l’autre à gauche des bâtiments. La première, qui était toute grande ouverte, donnait dans les ateliers de la papeterie; on voyait à l’intérieur d’énormes marteaux de bois se soulever et retomber successivement sur les chiffons mouillés. La seconde, qui semblait être l’entrée d’honneur, conduisait dans un corps-de-logis plus orné que les autres, où devait demeurer autrefois le supérieur de la communauté, et où sans doute logeait maintenant le chef de l’usine; Bailleul tourna donc ses pas vers elle.

Ayant franchi quelques marches, il se trouva dans un vaste et sonore vestibule. Sur une porte intérieure, on voyait écrit en gros caractères le mot: BUREAU, et c’était là évidemment qu’il fallait s’adresser. Le brocanteur continuait d’avancer, quand il entendit parler avec beaucoup de chaleur de l’autre côté. Si plein de confiance qu’il fût en lui-même, il s’arrêta, de peur d’arriver dans un mauvais moment et de s’exposer à être éconduit.

Les causeurs invisibles n’étaient qu’au nombre de deux, et tandis que l’un s’exprimait sur un ton bas et timide, l’autre avait une voix forte, dure, impérieuse, qui s’entendait jusque dans le vestibule.

–Je vous répète, Renaud, disait la grosse voix, que je n’accorderai aucun délai, aucune faveur. Je vous ai escompté le billet, quoiqu’il soit encore entre vos mains, et je ne permettrai pas qu’on fasse de la générosité à mes dépens. On n’est pas en mesure de payer et on ne le sera pas le jour de l’échéance. Je veux que vous agissiez avec la plus grande rigueur. Vingt-quatre heures après la présentation de l’effet, il faudra que le protêt soit dressé et qu’on demande le jugement pour saisir. Prévenez dès à présent l’huissier Poitevin… S’il ne marche pas vite, je m’en prendrai à lui comme à vous.

La voix timide sembla risquer quelques observations.

–Se rendre odieux… Faire crier! répliqua l’autre impétueusement; que m’importe!… Eh bien! oui, je veux les ruiner… je veux me venger… là!… N’en ai-je pas sujet? Mille millions de tonnerres! tout le pays ne connaît-il pas l’insulte qui m’a été faite?… Je me venge comme je peux… en attendant mieux!

Ces dernières paroles étaient prononcées avec un accent réellement formidable. Renaud, effrayé sans doute, protesta de son obéissance et de son zèle.

Bailleul ne comprenait rien à ce que l’on disait, sinon que le moment n’était décidément pas favorable pour demander au maître de visiter la maison. Il songeait donc à se retirer, lorsque la porte s’ouvrit et les deux causeurs sortirent, l’un reconduisant l’autre qui partait.

Renaud avait l’apparence d’un bourgeois campagnard et ses manières cauteleuses trahissaient un usurier de village. L’homme à la grosse voix était M. Dumirail, le maître de l’usine.

M. Dumirail, âgé de quarante-cinq ans environ, avait au moins deux mètres de haut, avec la carrure d’un géant. Son visage large, sanguin, encadré de favoris roux, exprimait l’irascibilité la plus brutale. Sa tournure était commune, et son habillement, malgré la liberté que donne la campagne à cet égard, dépassait la négligence permise. Il portait un pantalon de toile à sac; son buste de colosse était enserré dans un grossier tricot de laine, débraillé sur la poitrine. Sa coiffure consistait en une casquette de forme baroque, munie d’une visière de cuir et entourée d’une bande d’astrakan gris. Avec cette mine et cet équipement, le fabricant de papier n’inspirait nullement la sympathie.

A la vue de Bailleul, immobile et décontenancé, il dit assez rudement:

–Que vous faut-il, monsieur?

Le brocanteur recouvra tout à coup son sang-froid; il répondit avec son aplomb habituel:

–Je cherche le maître de cette maison et j’aurai peut-être à lui proposer un marché avantageux.

Ce mot de «marché» dérida Dumirail; quelque chose de semblable à un sourire apparut sur sa figure refrognée.

–Ah! vous venez pour affaires? répliqua-t-il; c’est bon… Entrez, ajouta-t-il en désignant le bureau; je suis à vous dans un instant.

Bailleul s’inclina et entra avec assurance dans la salle voisine, pendant que Dumirail prenait congé de Renaud.

Cette salle devait avoir servi jadis de parloir au couvent, et par dessous la couche de badigeon dont les murs étaient recouverts, on pouvait distinguer des traces de sculptures. Mais vainement l’œil exercé du brocanteur chercha-t-il dans cette pièce des tableaux, des tapisseries, des meubles d’art. Il n’y avait là qu’une table de bois noirci, un casier plein de registres, des chaises de paille et surtout de hautes piles de papier qui semblaient attendre l’acheteur.

Pendant que Bailleul se livrait rapidement à cet examen, il eût pu entendre Dumirail dire avec vivacité:

–Tenez-vous bien pour averti, mon cher; il faut être impitoyable avec ces gens-là. La mort récente de la vieille ne fait rien à l’affaire. Allez de l’avant et ne manquez pas de me mettre au courant de ce qui arrivera… Bonjour!

Et il rentra dans le bureau.

Le brocanteur cherchait un moyen d’aborder la difficulté; Dumirail ne lui laissa pas le temps d’y réfléchir.

–Voyons! que voulez-vous? demanda-t-il; m’acheter du papier, n’est-ce pas?

–Non, monsieur, répondit Bailleul gravement; il ne s’agit pas de papier; mais je suis prêt à faire ici d’autres acquisitions qui ne seront pas moins à votre avantage.

En même temps, il exposa qu’il était «négociant en objets d’art» à Paris, et il sollicitait la permission de visiter les bâtiments de l’ancienne communauté, en compagnie de M. Dumirail, s’engageant à payer comptant les curiosités dont on consentirait à se défaire.

Pendant qu’il débitait son boniment, Dumirail le regardait d’un air qui n’avait rien d’aimable.

Sans lui permettre de finir, le manufacturier s’écria:

–Comment! vous êtes un marchand de bric-à-brac!. Que le diable vous emporte!… C’était bien la peine de me déranger! Filez plus vite que ça… Il n’y a rien pour vous ici.

L’attitude du géant prouvait qu’il ne serait pas sage de résister à ses injonctions.

Mais Bailleul, avec la ténacité de ses pareils, n’était pas homme à se retirer devant une première rebuffade.

–Vous ne savez pas, monsieur, ce que vous refusez, répliqua-t-il d’un ton sententieux; cette maison renferme certainement des richesses inconnues de vous, et si vous me permettiez de jeter un coup d’œil dans l’intérieur…

–Ah ça! allez-vous me ficher la paix? interrompit Dumirail avec colère. Décampez, car si vous continuez à m’échauffer les oreilles… Est-ce que je vous connais, moi? Vous êtes peut-être un voleur, venu pour étudier les êtres de la maison, avant de faire un coup!

–Monsieur, répliqua le brocanteur en redoublant de dignité à mesure que sa dignité semblait plus compromise, je vous répète que je suis un négociant du boulevard Haussmann à Paris, et ma voiture m’attend là, à la porte… D’ailleurs, ajouta-t-il, je pourrais me recommander auprès de vous des MM. de Beauregard, que vous devez connaître et qui demeurent près de Saint-Amand. Hier, ils m’ont fait le plus obligeant accueil au Pigeonnier, où j’ai conduit, dans ma voiture, le lieutenant Amédée de Beauregard, un charmant garçon.

Bailleul, afin de se concilier les bonnes grâces du marchand de papier, poursuivait l’éloge de la famille Beauregard, lorsqu’il remarqua l’effet extraordinaire que ses paroles produisaient sur Dumirail. La face du colosse s’était crispée; il rougissait et pâlissait tour à tour; les yeux lui sortaient de la tête.

Le brocanteur s’arrêta; Dumirail eut un mouvement furieux.

–Hein! s’écria-t-il, le lieutenant de Beauregard est de retour. Vous l’avez vu? Il est chez son frère, au Pigeonnier?

–Encore une fois, je l’y ai conduit moi-même; de plus, j’ai acheté à ces messieurs diverses choses précieuses… un meuble, des bijoux… pour une grosse somme… Vous voyez donc que vous pouvez, comme eux, avoir en moi toute confiance, et si vous vouliez bien me permettre…

Le manufacturier ne l’écoutait plus. Il allait et venait dans le bureau, en proie à une épouvantable colère.

–Ah! il est revenu! grondait-il; à la bonne heure! Je me doutais bien que la mort de la vieille le ramènerait!… A nous deux maintenant, mon bel officier, mon bel enjôleur de femmes!… Je te tiens cette fois, et tu vas savoir de quel bois je me chauffe!

Il s’approcha d’une armoire et en tira deux vieux pistolets d’arçon, qu’il se mit à charger en marmottant des paroles inintelligibles. Il semblait avoir complètement oublié Bailleul. Celui-ci eut le tort de se rappeler à son souvenir.

–Monsieur, reprit-il avec cette importunité qui triomphe parfois quand la persuasion est impuissante, si vous n’avez pas le temps de m’accompagner vous-même dans cette visite, vous pouvez me faire accompagner par un de vos ouvriers ou un de vos domestiques. Je suis incapable d’abuser…

Dumirail se retourna brusquement.

–Tonnerre! vous êtes encore ici? s’écria-t-il; je vous ai dit de me laisser tranquille… Faudra-t-il donc que je vous jette à la porte?

–Monsieur, répliqua le brocanteur en enflant sa voix, on ne jette pas à la porte les gens tels que moi. Si dans ce trou de campagne, on connaissait la politesse des gens bien élevés.

–C’est comme ça! reprit Dumirail en s’élançant sur le majestueux brocanteur; puisque vous ne voulez pas sortir par la porte, vous sortirez par la fenêtre!

Le colosse, avant que Bailleul eût pu se mettre en garde, le saisit dans ses bras, l’enleva de terre et l’emporta vers une des grandes fenêtres qui éclairaient la salle. Quoique le brocanteur fût d’une certaine corpulence et se débattit de son mieux, Dumirail le fit basculer sur l’appui de la croisée et le lança dehors avec autant d’insouciance que de facilité; après quoi il referma bruyamment le volet et ne parut plus songer à sa victime.

Heureusement pour le pauvre Bailleul, la fenêtre était au rez-de-chaussée, et la terre au-dessous avait été fraîchement remuée pour y semer des fleurs. Il ne se fit donc pas grand mal en tombant. Néanmoins, il resta sur place, un peu étourdi de sa chute.

Louise, qui guettait son retour, se mit à crier, en le voyant sortir de la maison par cette voie insolite.

Elle s’élança de la voiture et courut vers lui; mais déjà il se relevait, plus furieux et plus humilié que malade.

Sa nièce, en reconnaissant qu’en définitive il n’avait aucune blessure, essaya de le calmer par de bonnes paroles. Elle n’y aurait peut-être pas réussi tout de suite, si l’on ne se fût aperçu que des ouvriers se groupaient en ricanant à la porte des ateliers et se montraient du doigt le malencontreux brocanteur.

–Le butor! le manant! disait Bailleul; on ne m’a jamais traité ainsi. Je porterai plainte à la justice. On verra s’il est permis d’en agir de cette façon avec un honnête homme!… Ne restons pas ici davantage, mon enfant, poursuivit-il en regagnant la voiture, sans même accepter le bras que Louise lui offrait; continuons notre tournée… Les gens de la fabrique semblent aussi grossiers que le maître, et je ne veux pas t’exposer dans une bagarre; mais si j’étais seul!… Enfin, partons; nous avons encore beaucoup d’habitations à visiter dans le voisinage.

Ils remontèrent dans la carriole et s’éloignèrent au plus vite de cet endroit inhospitalier.

VI
LE GUET-APENS

Table des matières

A la suite de sa mésaventure, Bailleul semblait un peu penaud et osait à peine regarder sa nièce. Mais Louise était trop bonne, elle avait elle-même trop conscience d’un tort récent, pour railler le pauvre brocanteur. D’autre part, elle était toujours en proie à une sorte de tristesse et parlait à peine.

Les opérations commerciales de la journée ne furent pas de nature à consoler Bailleul de sa disgrâce. D’après une liste qu’il devait à la complaisance d’Amédée de Beauregard, il parcourut plusieurs villages; mais, dans toutes ces stations, il ne fit que des acquisitions insignifiantes, quelques lambeaux de tapisseries, des faïences ébréchées. Aussi, lorsque, vers le soir, on quitta la dernière de ces stations, disait-il à sa nièce d’un ton de mauvaise humeur:

–Un jour malencontreux, petite! Il a mal commencé; pourvu qu’il ne finisse pas plus mal encore!… Voyons un peu où nous sommes.

Il tira d’une poche de la voiture une carte détaillée du département et l’examina avec attention.

–Croirais-tu, mignonne, reprit-il bientôt, que nous ne nous trouvons guère ici à plus d’une lieue de Saint-Amand, où nous avons couché la nuit dernière? Depuis ce matin, nous avons constamment tourné autour de ce village, et la grande route, que nous ne tarderons pas à rejoindre, peut nous y conduire en une heure… Que dirais-tu si nous allions encore dîner et coucher chez notre hôtesse, Mme Labiche?

–Est-il possible, mon oncle? demanda Louise, qui se redressa vivement, et dont les yeux brillèrent.

–Juges-en par toi-même.

Louise s’empressa de vérifier le fait.

–Eh bien! dit-elle en essayant de dissimuler le tremblement de sa voix, rien ne s’oppose à ce que nous nous rendions à Saint-Amand, car aussi bien la nuit approche… Ne vous semble-t-il pas que nous devrons aussi passer devant le domaine du Pigeonnier?

–Oui; mais on n’a plus rien à nous vendre par là… En route donc! Nous ferons un bon souper chez la mère Labiche; demain matin, nous poursuivrons notre voyage.

Et on partit vivement, afin de gagner la grande route.

De ce moment, Louise, qui pendant toute la journée avait été pensive et taciturne, redevint gaie. Elle ne cessait de babiller et de rire, à la grande satisfaction de son oncle, qui ne pouvait comprendre ce changement d’humeur.

Il eût été sage, toutefois, de prendre garde aux difficultés du chemin de petite vicinalité, montueux, étroit, sillonné d’ornières, où l’on venait de s’engager. Tantôt il s’enfonçait entre deux talus surmontés de haies épineuses, tantôt il s’épandait dans des marécages ou au milieu de chataigneraies hérissées d’énormes racines. Les cahots ne tardèrent pas à devenir assez forts pour obliger les voyageurs de se cramponner aux banquettes; souvent la pauvre jument, malgré sa bonne volonté, avait toutes les peines du monde à franchir les mauvais pas. Pour comble de malheur, le soleil se couchait et, dans certains bas-fonds boisés, l’obscurité était déjà sensible.

Rien n’annonçait les approches de la route que l’on avait crue si voisine. On n’apercevait non plus aucune habitation, et, depuis le dernier village, on n’avait rencontré aucun être humain. Bailleul, qui ne brillait pas par la patience, jurait entre ses dents, tandis que Louise, fidèle à son optimisme de fraiche date, continuait de rire, et les embarras, peut-être les dangers du voyage ne pouvaient altérer sa bonne humeur.

La voiture finit par pénétrer dans une espèce de gorge, qui se rétrécissait de plus en plus et se glissait entre de hautes roches couvertes d’arbustes sauvages. Cette gorge était ténébreuse, et, avant de s’y enfoncer, la jument renâcla en dressant les oreilles. Comme Louise cherchait la cause de cet effroi, un cri d’un caractère bizarre se fit entendre à quelque distance. En levant les yeux, elle remarqua, au sommet d’une des roches qui surplombaient le chemin, une forme humaine se détachant en noir sur le ciel encore lumineux. Elle avança le bras pour la montrer à Bailleul, mais déjà l’être inconnu s’était éclipsé, comme s’il était rentré dans le sol.

Cette apparition, ce bruit insolite avaient frappé de terreur la jeune fille Passant subitement d’un excès de confiance à un excès de timidité, elle s’écria:

–Avez-vous entendu ce cri, oncle Bailleul? Et puis, cet homme qui était là-haut sur cette roche…

–A l’instar de Fia Diavolo, répliqua le brocanteur en riant. Ah! çà, mignonne, est-ce que tu as peur, comme hier? Tu as pu t’assurer pourtant qu’il n’y avait aucun motif d’alarme.

–Ecoutez donc, mon oncle… Dans ces campagnes désertes…

–Bah! ce cri provient de quelque berger qui rappelle son chien ou son troupeau. Tu voudrais bien avoir une aventure de voleur à raconter plus tard, petite friponne! N’y compte pas; ce beau temps est passé.

Comme Bailleul achevait ces paroles, un événement se produisit avec une soudaineté inexplicable.

Le cheval s’abattit, soit qu’il eût rencontré un obstacle naturel, soit qu’on eût employé un moyen quelconque pour l’arrêter, et les voyageurs faillirent être précipités hors de la voiture. Au même instant, un homme, qui sortait on ne savait d’où, sauta sur le brancard, et la voiture fut envahie de différents côtés. L’oncle et la nièce sentirent des mains vigoureuses se poser sur eux.

Louise poussait des cris aigus, Bailleul se démenait avec énergie.

–Des voleurs! disait-il, des voleurs!… Il y en a donc ?

Il essaya de résister, mais ses efforts étaient instinctifs, mal combinés. Tout à coup un couteau s’enfonça dans sa poitrine, et il retomba en arrière, en poussant une plainte déchirante.

Louise se débattait, sans cesser d’appeler au secours. On lui adressa quelques paroles inintelligibles; puis on jeta sur elle la mante qu’elle avait déposée sur la banquette, et on l’entortilla dedans pour la réduire à l’impuissance. La pauvre enfant, croyant son oncle mort, s’évanouit, la tête appuyée contre la traverse en bois qui servait de dossier au cabriolet.

Nous ne saurions dire combien de temps elle demeura dans cet état; mais, lorsqu’elle recouvra ses esprits, out était redevenu immobile et silencieux. Elle n’entendit d’autre bruit que les gémissements de Bailleul, qui avait roulé au fond de la voiture. Suffoquant elle-même, elle fit quelques mouvements convulsifs pour écarter l’étoffe dont elle était garrottée, et eut la satisfaction de sentir qu’elle y arrivait peu à peu. Enfin elle réussit à dégager sa tête et respira longuement.

Quoique l’obscurité fût assez épaisse, elle put s’assurer que l’intérieur de la carriole était bouleversé. La bâche avait été détachée en partie, et divers objets faciles à emporter avaient disparu.

Louise eût pu constater aussi qu’un petit coffre, dans lequel Bailleul serrait son argent et les choses précieuses, avait été ouvert et vidé complètement. Mais ce ne fut pas de ces pertes matérielles qu’elle s’occupa d’abord; le brocanteur, étendu à ses pieds, poussait toujours de sourds gémissements; il importait de le secourir au plus vite.

Elle tâtonna dans l’ombre et sentit des habits imbibés de sang.

–Oncle Bailleul, m’entendez-vous ? demanda-t-elle.

Quelques plaintes étouffées lui répondirent. Soupçonnant que Bailleul aussi était garrotté, elle promena de nouveau les mains sur lui et reconnut qu’en effet il avait la tête entortillée dans sa blouse. Elle se hâta de le débarrasser de cette espèce de bâillon, et, le soulevant avec effort, elle appuya la tête sur ses genoux. Bailleul, un peu ranimé, murmura:

–Est-ce toi, mon enfant? Ils ne t’ont donc pas tuée?

–Non, non; grâce au ciel, je n’ai pas grand mal. Mais, vous, n’êtes-vous pas blessé?

–J’ai reçu le coup de la mort, je le crains. Les scélérats m’ont lardé avec leurs couteaux… Il y a surtout une blessure à la poitrine qui me fait horriblement souffrir…

Il s’arrêta, haletant.

–Mon Dieu! que faire? dit Louise avec angoisse.

Elle enflamma une allumette-bougie et put, au moyen de cette lumière blanche, se rendre un compte exact de l’état des choses.

L’intérieur de la carriole, comme nous l’avons dit, était tout en désordre; mais, sauf l’argent et les bijoux que contenait le coffre, sauf le portefeuille du brocanteur, on n’avait rien emporté.

Sans doute, sachant d’avance que Bailleul était muni de valeurs pour son commerce, les malfaiteurs s’étaient contentés de ces valeurs portatives et d’une défaite facile.

Mais, encore cette fois, Louise s’occupa d’abord de son oncle.

Le pauvre homme avait la figure pâle, décomposée; ses vêtements étaient déchirés, imprégnés de sang.

Elle s’empressa de faire une compresse avec son mouchoir; elle glissa cette compresse sur la blessure de la poitrine et la fixa du mieux qu’elle put. Ce pansement si simple parut soulager Bailleul, qui la remercia tout bas.

–Et maintenant, mon oncle, que ferons-nous? demanda-t-elle.

Bailleul tarda à répondre et, pendant qu’il réfléchissait, il fut facile de s’assurer que le calme le plus profond régnait autour d’eux.

–Ils sont partis décidément, reprit le blessé de sa voix gémissante; satisfaits de ce qu’ils nous ont pris, ils s’éloignent sans doute au plus vite… Si nous pouvions atteindre Saint-Amand! Mais je ne me sens pas la force… Je suis incapable de me mouvoir, même de penser…

–Eh bien! dit résolument la jeune fille, je vais essayer de conduire.

Louise, habituellement si réservée et si timide, était de ces femmes qui, au moment du péril, montrent autant de présence d’esprit que de courage. Ce ne sont pas seulement les Parisiens qui sont débrouillards, c’est-à-dire, qui savent se débrouiller au milieu de difficultés inattendues. Les Parisiennes ont parfois aussi cette faculté précieuse, qui se révèle au besoin, et la nièce du brocanteur en fut la preuve.

Elle alluma la lanterne, suspendue à l’avant-train de la carriole et qui était toujours prête pour le cas où l’on serait surpris par la nuit en voyageant; puis, elle tenta de relever son oncle et de l’étendre sur la banquette. Trop faible pour y réussir, elle l’affermit avec les coussins de la voiture, de manière à ce qu’il ne souffrit pas des cahots. Alors elle sauta à terre, et s’armant de la lanterne, examina l’endroit sauvage où l’on se trouvait.

Nous avons dit que le chemin était resserré entre deux énormes roches, hérissées de broussailles, et peut-être cette disposition des lieux avait-elle déterminé les malfaiteurs à s’y mettre en embuscade. Louise chercha l’obstacle qui arrêtait la carriole; c’était tout bonnement un amas de pierres, qui semblaient avoir été transportées à la hâte au milieu de la voie, et contre lesquelles la jument avait butté dans les ténèbres. Mlle Bailleul en écarta quelques-unes; et, prenant Fanchette par la bride, lui fit franchir cet embarras peu sérieux.

La besogne achevée, elle éprouva une certaine hésitation. Devait-elle avancer en dirigeant la bête, jusqu’à ce que la voie devînt plus commode? Peut-être les scélérats étaient-ils cachés à quelques pas; une balle de pistolet, un coup de couteau pouvait punir un acte trop hardi. Comme rien ne bougeait autour d’elle, la pauvre enfant, tenant toujours Fanchette par la bride, la remit en marche d’abord lentement, puis plus vite. Encouragée par l’impunité, elle poursuivit son chemin, et bientôt la voiture sortit du défilé pour déboucher dans une lande plate et nue, où le ciel donnait encore quelque lumière.

L’attention de Louise se porta d’abord sur une longue ligne d’arbres qui s’élevait à moins de cent pas en avant. C’était la grande route, que rejoignait en cet endroit l’abominable chemin de traverse, et il semblait à la jeune fille qu’on n’avait aucun danger nouveau à craindre.

Elle se pencha vers l’intérieur de la carriole et s’écria:

–Courage! mon oncle… Nous allons trouver des secours.

Le blessé ne répondit que par de faibles plaintes.

Louise arrêta le cheval et remonta dans la voiture. Bailleul n’avait presque plus de connaissance; son existence ne se trahissait que par des gémissements. Il était évident que le moindre retard pouvait lui être fatal.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
311 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066315573
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