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Édouard Ducret

Paris canaille - Moeurs contemporaines


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305451

Table des matières

PARIS-CANAILLE

I LA TAVERNE AMÉRICAINE

II MARI ET FEMME

III LA BELLE AUX CHEVEUX D’OR

IV CHEZ LÉDA

V L’HÉRITIÈRE

VI LAKMI

VII NINETTE

VIII BATAILLE DE FEMMES

IX LA FIN D’UNE PÉCHERESSE.

X RECHERCHES DANS L’INTERÊT DES FAMILLES

XI FAIBLESSE HUMAINE

XII M. ET Mme BENOIT

XIII MANIÈRE DE TRAITER LES FOLLES

XIV AU BOIS

XV UNE DOUBLE ENQUÊTE

AVIS AUX JEUNES FILLES SANS TRAVAIL

XVII UNE BONNE PLACE

XVIII POUR LE SAUVER

XIX OU BALTID COMMENCE. A DEVENIR SÉRIEUSEMENT INQUIET

XX EXPLICATION CONJUGALE

XXI OU LÉDA RENTRE EN SCÈNE

XXII LES ÉTONNEMENTS D’UN JUGE

XXIII L’HALLALI

LE PROCÈS

ÉPILOGUE

PARIS

HENRY ORIOL

ÉDITEUR

11, RUE BERTIN-POIRÉE, 11


PARIS-CANAILLE

Table des matières

I
LA TAVERNE AMÉRICAINE

Table des matières

On était à la fin du mois de janvier. Cette nuit-là, il faisait un froid très vif et par moment il tombait des paillettes de givre qui formaient sur la chaussée et sur les trottoirs des boulevards une sorte de verglas. Aussi peu à peu les passants se faisaient-ils rares.

Boulevard des Italiens, le chasseur de la Taverne Américaine,–ce rendez-vous des noctambules depuis deux générations,–se promenait mélancoliquement devant la porte cochère superbement illuminée par deux grandes lanternes. Il frissonnait sous sa livrée, relevant le col de son habit vert et or et enfonçant sur ses oreilles sa casquette galonnée.

–Il n’y aura pas grand monde ce soir, madame Jenny, dit-il tout à coup à la bouquetière, qui tout emmitouflée se blottissait dans le coin de la porte, couvrant ses fleurs de son manteau pour les garantir de la gelée.

–Ah! vous avez raison, monsieur Auguste, répondit celle-ci en soupirant. Quel chien de temps! Et puis, d’ailleurs, ça ne marche plus. On ne soupe plus maintenant. Et ceux qui soupent sont d’un rat à faire pitié

Où est-il le temps où, quand une petite dame descendait avec un noceur ayant bien soupé, elle lui faisait donner vingt francs pour un bouquet!

–Les noceurs d’aujourd’hui, repartit le chasseur, ne m’en parlez pas; ce sont des chiens, ils rechignent pour donner quarante sous.

Tiens, une voiture!

Et il se précipita pour ouvrir la portière d’un coupe qui venait de s’arrêter devant le restaurant.

De ce coupé descendit une femme enveloppée dans une grande fourrure, et la tête couverte d’une mantille de dentelle; malgré le verglas elle courut jusqu’à la porte.

–Bonjour, madame Jenny, dit-elle en entrant. Y a-t-il du monde là-haut?

–Personne, madame Léda, répondit celle-ci, trois ou quatre pannés, et c’est tout.

Celle qu’on avait appelée Mme Léda monta rapidement, sans s’arrêter, à l’entresol où se trouvent ces fameux cabinets particuliers qui font rêver les clercs de notaire de Pézenas ou de Brives-la-Gaillarde. Puis, arrivée sur le palier du premier elle enleva brusquement sa mantille et son manteau les jeta aux mains d’un garçon, et fit son entrée dans la grande salle.

–Tiens, voilà Léda! s’écrièrent deux femmes qui causaient, attablées à l’entrée.

Bonjour! Marie, bonjour Nadine, dit la nouvelle arrivée, et elle s’assit à leur table.

C’était une grande fille aux cheveux teints, élancée, jeune encore et d’une véritable beauté, mais d’une beauté à laquelle des yeux gris d’une dureté indéfinissable donnaient un caractère presque sauvage.

Elle était habillée simplement d’une robe de laine noire serrée à la taille; mais elle avait au cou un assez beau médaillon tout en diamants et aux oreilles des boucles qui, sans être d’une énorme valeur, faisaient un assez grand effet.

Ses deux amies formaient avec elle un contraste frappant.

L’une, Nadine, très jeune, petite, mince, d’un blond cendré qui ne devait rien à la teinture, était en toilette de bal avec des fleurs au corsage et dans les cheveux; l’autre, Marie, très brune, grosse, déjà mûre, étalait une robe rouge brodée de fleurs jaunes de l’effet le plus tapageur.

Toutes trois d’ailleurs, même la plus jeune, étaient parfaitement et complètement maquillées.

–Oh! ce n’est pas gai ici cette nuit, dit Léda, en tirant une petite glace de sa poche et en rétablissant la symétrie de ses frisons. Il n’est pas tard pourtant.

En effet, la salle était, morne.

Les deux cents bougies de ses trois lustres éclairaient des banquettes et des fauteuils vides. Les petites tables chargées d’assiettes et de verres qui s’allongeaient le long des murailles, semblaient attendre des convives qui ne venaient pas.

On aurait dit un décor de théâtre avant le lever du rideau. Cette grande halle du plaisir où se débitent à prix fixes et au comptant le champagne et la chair humaine a en effet tous les aspects d’un décor.

Ces grands lambrequins de soie écarlate qui tombent des fenêtres retenus par des cordons jaunes à glands dorés, cette grande cheminée, ornée d’un des bronzes les plus chastes de Barbédienne, la Petite Sœur, ces peintures vert et or, aux tons criards, tout cela a l’aspect de ce luxe de convention qui, aux feux de la rampe, prend l’apparence d’un luxe véritable.

Or, il n’y a rien de triste comme un décor vide.

Il faut le bruit, le mouvement des figurants et des figurantes pour donner une apparence de vie aux paillettes de la mise en scène.

Il faut aussi à cette grande salle, à ce grand décor de la débauche, ses figurants et ses figurantes. Il lui faut le va-et-vient des garçons, le bruissement des robes de soie, les éclats de rire bêtes des filles, les exclamations imbéciles des ivrognes, il lui faut les quolibets qui se croisent, les injures, les mots grossiers, il lui faut cette atmosphère enfiévrée et moite du tabac et des parfums qui grisent.

Cette grande salle presque vide avait cette nuit-là un aspect lamentable.

Trois ou quatre joueurs décavés venaient de souper rapidement et de s’en aller.

Dans un coin quelques femmes, les unes les coudes sur la table, les autres vautrées négligemment dans des fauteuils, étalant avec une impudeur inconsciente leurs bas de soie rouge ou noire et le fouillis de dentelles de leurs jupons, écoutaient distraitement les plaisanteries de deux jeunes gens assis près d’elles.

Ceux-ci, en revanche, étaient franchement gais et faisaient honneur au champagne et au perdreau servis devant eux.

–Écoute Raoul, disait le plus âgé, un grand brun déjà un peu chauve, au monocle vissé dans l’œil, tu es un provincial, mon ami, et tu prends le strass pour du diamant. Ne regarde pas ainsi ces honnestes dames, c’est du faux.

–En voilà un faiseur de boniments, dit une grosse blonde. Veux-tu une remise pour te taire, tu empêches le commerce, mon garçon?

–Tais-toi, reprit le jeune homme, tu devrais prendre ta retraite, et épouser le sommelier d’ici que tu as enlevé à sa cave et que tu viens de mettre dans ses meubles.–L’heure de se ranger est venue, ma fille!

–Mais sur ma parole, reprit en riant l’autresoupeur, tu es le Vapereau de ces dames. Tu connais par cœur leurs biographies!

–C’est la seule chose qui me reste de toutes les nuits que j’ai dépensées à boire dans cette maison, en regardant ces aimables pastels et, ma foi, c’est quelque chose. Oui, mon ami, cette maison dont le numéro a tous les droits pour être énorme, car on y trouve tout ce qu’il faut pour falsifier l’amour, est une des bases de la société parisienne.

Ici c’est le Capharnaüm où on trouve pêle-mêle les grands seigneurs et les grecs, les honnêtes gens et les gredins.

Ici, j’ai vu plus de dix fois le prince de Galles, et Lebiez est venu y manger les économies de la vieille femme qu’il avait artistement découpée en menus morceaux. Les voleurs viennent en sortant des cercles y faire royalement souper les pigeons qu’il ont plumés et y coudoient des grands seigneurs qui y terminent bêtement une nuit d’orgie.

Pour les femmes, c’est le grand égout qui mène à tout: à Saint-Lazare ou à la fortune. On trouve d’anciennes habituées de la maison dans les bouges de barrière les plus infects et certaines sont devenues des artistes à la mode.

La petite Betty du Palais-Royal, dont l’hôtel, les fêtes et les chevaux occupent les gazettes du high life, je l’ai vue ici étrennant sa première robe de soie. Dans un théâtre subventionné, je sais certaine jolie fille qui jadis a bien connu ces banquettes.

On trouve tout ici: Gomorrhe, voire même Sodome étaient des couvents de jeunes filles auprès de cet aimable lieu. C’est le grand bazar du vice, et comme le vice sous toutes ses formes est une des grandes forces humaines, je me résume et je conclus: la Taverne Américaine est une véritable force sociale.

–Ferme ta boîte, Mangin, et donne-moi un verre de Champagne, dit une rousse qu’on appelait Adèle en s’approchant de la table.

–Tiens, Raoul, reprit le jeune homme en versant le champagne demandé, regarde cette fille qui vient d’entrer, la belle Léda; il y a un an, elle était la maîtresse d’un attaché à l’ambassade russe, et avait chevaux et voitures.

Deux ou trois drôles qui, pour être proprement vêtus, n’en ont pas moins tous les droits à la rouflaquette traditionnelle, lui ont mangé tout cela; puis elle est tombée de Charybde en Scylla, et s’est acoquinée à un voleur. Celui-là a fait mieux, pour être plus sûr d’elle il l’a épousée et l’attend tous les matins au célèbre cabaret d’Arabi, rue de la Michodière, à la sortie de cette maison.

On dit même que cet aimable monsieur est bigame et que jadis il a épousé en Espagne une danseuse.

La conversation fut interrompue à ce moment par l’arrivée de trois messieurs dont deux correctement mis, cravates blanches, habits noirs, et le troisième en costume de voyage. Tous trois parlaient anglais avec cette volubilité que donne l’abus du Champagne.

Aussitôt les femmes s’étaient levées et avaient couru à ces étrangers.

–Nâo, dit celui qui était, en costume de voyage et qui paraissait le plus gris des trois, car il se soutenait à peine, nâo, moa je vôlais oune cabinet.

Seule Léda n’avait pas bougé, mais elle regardait fixement un des nouveaux arrivés, si fixement même que celui-ci eut un mouvement d’impatience presque imperceptible.

–Oui, un cabinet, mon English, s’écrièrent en chœur les femmes, et toutes, sauf Léda qui resta toujours à sa place, entraînèrent vers l’escalier les trois Anglais. Celui qui sortit le dernier, présentait cette particularité qu’ayant encore le visage jeune il avait une très longue barbe blanche, et que ses cheveux fort longs également étaient de la même couleur.–Enfin il portait des lunettes. Ses deux compagnons avaient, l’un, une longue barbe noire, et l’autre, l’Anglais en costume de voyage,–une moustache blonde. Ce dernier cependant était un homme déjà mûr et ayant dépassé la quarantaine. Son visage était basané, et il paraissait plus âgé que son compagnon à cheveux blancs.

Quant à celui qui portait une barbe noire, il avait un signe destiné facilement à le faire reconnaître; c’était sous l’œil gauche une grande cicatrice, couverte d’une légère baudruche.

Au bout de quelques minutes toutes les femmes remontaient avec désappointement.

–Des Anglais gris, ma chère, disait Adèle à une de ses camarades, il n’y a rien à en tirer. Et avec volubilité elle raconta qu’un des Anglais était parti et que les deux autres dormaient ivres sur le sopha du cabinet.

–Pourtant, dit une autre, il n’y en avait qu’un à mon avis de complètement parti. On aurait dit que les deux autres jouaient l’ivresse.

Puis toutes se mirent à récriminer sur le marasme des affaires. La discussion dura longtemps.

–Vous êtes des maladroites, mesdames, dit tout à coup le gérant de la maison. Ce sont des gens très chics. Celui qui était parti est revenu, ramenant une femme très voilée.

Tous ont fait un bruit d’enfer dans ce cabinet, et au bout de vingt minutes deux des Anglais sont partis, ont payé l’addition, donnant vingt francs de pourboire au garçon et recommandant bien dans leur charabia qu’on ne dérangeât pas leur ami qui était en conversation intime avec une dame.

A ce moment, un garçon tout effaré se précipita dans la salle.

–Monsieur Léon, monsieur Léon, dit-il au gérant, il se passe en bas quelque chose d’extraordinaire. Impossible-d’ouvrir le cabinet des Anglais, la serrure est bouchée avec du mastic.

Nous avons frappé en vain, on ne nous a pas répondu, mais nous avons cru entendre comme un gémissement!

Il y eut dans toute la salle à la fois un mouvement de curiosité et un mouvement de terreur.

Toutes les femmes s’étaient levées d’un bond, surexcitées par cette passion du drame et de l’imprévu, un des caractères dictinctifs des filles qui souffrent d’une perpétuelle névrose.

Le gérant se précipita dans l’escalier et dans le premier mouvement d’effarement, il fut impossible aux garçons d’empêcher les femmes de le suivre.

Les deux jeunes gens qui finissaient leur souper furent emportés eux-mêmes par la curiosité et descendirent à leur tour.

En un clin d’œil, le couloir des cabinets particuliers fut encombré.

Une ordonnance de police, aujourd’hui en désuétude, exigeait jadis que les portes des cabinets de restaurants eussent toutes une grande glace, dépolie, de façon qu’on pût la briser en cas de crime ou d’accident. La Taverne américaine est un des rares établissements qui respectent encore cette ordonnance.

Après avoir frappé sans recevoir de réponse, le gérant s’enveloppa la main d’une serviette et d’un coup violent brisa la glace.

Un horrible spectacle s’offrit alors aux yeux de ceux qui étaient là.

Sur le tapis un homme gisait dans une mare de sang. Ses mains et ses pieds étaient attachés solidement avec des cordes et des serviettes. De plus, il était bâillonné et semblait avoir dans la bouche une sorte de poire d’angoisse. Il avait à la gorge une plaie béante.

Plus loin sur le divan une femme était étendue à moitié nue, les cheveux en désordre, couverte de sang.

Le gérant livide, les yeux hagards, ne put que s’écrier d’une voix entrecoupée.

–Vite. les agents!

Aussitôt un garçon dégringola l’escalier plutôt qu’il ne le descendit.

Parmi toutes ces femmes, tous ces garçons qui encombraient le couloir, il y eut tout d’abord comme une explosion d’horreur.

–Oh! quelle chose épouvantable! s’écriaient les unes.

–Les misérables! s’écriaient les autres.

–Quel malheur, disait le gérant, quel scandale pour la maison!

Puis la curiosité reprenant le dessus, toutes les femmes se pressèrent, se bousculèrent pour approcher de la porte et bien voir cette scène sanglante.

–Remontez, mesdames, s’écria le gérant en les repoussant, et comme machinalement, il répéta sa phrase sacramentelle.

–Allons vite, à vos places!

A ce moment, le garçon revint tout essoufflé suivi de deux gardiens de la paix.

Les femmes se collèrent au mur pour les laisser passer et quelques-unes se hâtèrent de remonter prendre leur manteau, mues par cette terreur instinctive qu’inspire la police aux filles.

–Tudieu! quelle boucherie, dit un des agents; puis il ajouta, s’adressant à son camarade:

Va prévenir au poste; dépêche-toi, qu’on réveille le commissaire, moi je ne bouge pas d’ici!

Et il se plaça devant la porte.

Les deux jeunes gens étaient restés dans le couloir fort émus eux aussi par cette scène et Edmond n’avait encore dit que ceci à l’oreille de son ami Raoul:

–Mon cher, tu voulais connaître Paris, voilà un de ses côtés sinistres que je n’aurais pas pensé pouvoir te donner en spectacle.

Mais en voyant l’agent se placer en faction devant la porte du cabinet, il s’avança.

–Pardon, dit-il, le commissaire ne suffit pas, il faut aussi un médecin.

–Oui, qu’on prévienne aussi le docteur Jobert, cria l’agent à son collègue, qui était déjà presque au bas de l’escalier, c’est le plus près!

–Fort bien, reprit Edmond, mais ces deux malheureux ne sont peut-être pas morts encore! Je suis médecin, ouvrez vite la porte; une minute peut ici coûter la vie d’un être humain.

Le gérant, l’agent hésitaient, ils avaient une sorte de scrupule à faire quelque chose avant l’arrivée d’un magistrat, d’une autorité suffisamment constituée; néanmoins l’humanité l’emportant, le gérant passa la main à travers la glace brisée et ouvrit la porte.

–Mais avant tout, que les femmes s’en aillent, dit-il, et qu’on ferme en bas pour que personne n’entre plus.

Il n’y avait qu’un désordre relatif dans le cabinet. La table avait été repoussée dans un coin près de la fenêtre, et on aurait dit que cette scène de carnage s’était passée presque sans lutte.

Pourtant on marchait littéralement dans le sang; une flaque énorme allait du corps de l’Anglais au divan. De larges taches avaient jailli sur les murs, sur la table, partout.

Edmond se pencha d’abord sur l’homme étendu à terre; c’était l’Anglais en costume de voyage.

Au bout de quelques secondes il se releva.

–Rien à faire pour celui-là, dit-il, il est mort, on lui a tranché net l’artère carotide.

Puis il se tourna vers la femme couchée sur le divan.

Elle aussi était bâillonnée de la même façon que l’Anglais mort et ses mains étaient attachées derrière la tête.

Elle était presque nue; on lui avait arraché ses vêtements, son manteau de fourrure était jeté sur le tapis, déchiré, piétiné. Il ne restait sur elle que les lambeaux d’une robe de chambre de satin rose brodé d’or et quelques fragments d’une chemise de batiste. Il était évident que les assassins, avant de la frapper, avaient essayé de la violer.

C’était une toute jeune femme, admirablement belle. Ses grands cheveux noirs tombaient en désordre sur ses épaules et sur sa peau ferme et blanche, on voyait au-dessus du sein gauche une blessure assez large dont quelques gouttes de sang coulaient encore.

–Edmond écouta le cœur, tâta le pouls. Elle vit! s’écria-t-il.

Puis pendant que l’agent défaisait le bâillon et les cordes qui serraient la tête et les mains de la jeune femme, il prit dans sa redingote une petite trousse de poche dont il tira une sonde, et saisissant une carafe qu’on lui tendait, il nettoya la blessure et se mit à la sonder délicatement.

La douleur fit rouvrir les yeux à la patiente et elle poussa un léger cri.

–Celle-là vivra, dit Edmond, le coup a glissé sur une côte, la blessure est sans gravité. Le gérant s’était fait apporter un flacon de sels; sur l’ordre d’Edmond, il l’approcha du visage de la femme.

Brusquement elle se dressa, regardant autour d’elle comme une hallucinée, puis la mémoire semblant lui revenir:

–William! s’écria-t-elle, avec un accent de douleur impossible à rendre.

Et, s’élançant du divan, elle vint tomber sur le corps de l’Anglais et s’évanouit.

Le sang s’était remis à couler de la plaie. On n’avait pas le temps de replacer la blessée sur le divan, Edmond la laissant étendue à cette place, se

pencha, arrêta l’hémorragie et fit un pansement sommaire.

Peu à peu la jeune blessée reprit ses sens; tout d’abord elle releva la tête et regarda autour d’elle, avec des yeux hagards. Ensuite elle s’assit en croisant les jambes, puis malgré le sang qui couvrait le tapis, se traîna jusqu’au cadavre, prit la tête sur ses genoux et se mit avec un mouvement de berceuse à fredonner une chanson dans une langue bizarre.

Cette scène avait tellement frappé ceux qui y assistaient qu’ils étaient tout d’abord restés stupéfaits; et que pas un n’avait pensé à arrêter le mouvement de la jeune femme.

–La malheureuse est folle, dit Edmond!

La jeune femme partit aussitôt d’un éclat de rire nerveux, d’un de ces éclats de rire sinistres qu’on entend dans les maisons d’aliénés.

La caissière et la lingère appelées par le gérant avaient apporté une chemise et un jupon empruntés à une bonne. Edmond fit lever la blessée qui obéit docilement et la porta sur le canapé. On l’habilla à la hâte, on lui jeta sur les épaules son manteau de fourrure et deux garçons la transportèrent dans un cabinet voisin où un grand feu était préparé, et où on l’étendit sur un lit de camp dressé en toute hâte.

Elle se laissa faire comme une enfant sans mot dire, et quelques minutes après elle s’endormit.

Toutes les femmes avaient quitté le restaurant. Léda seule était restée, appuyée contre le comptoir; elle causait avec la caissière. Il semblait qu’il lui était impossible de quitter la maison.

Elle ne voulait s’en aller à aucun prix. Elle attendait même avec une impatience qu’elle pouvait à peine dissimuler, l’arrivée du commissaire de police. Elle avait hâte d’en savoir le plus possible. On aurait dit qu’elle avait dans toute cette affaire un intérêt personnel.

Tout à coup on entendit sa voix à la porte du cabinet.

–Monsieur Léon, dit-elle au gérant, voici le commissaire! Et elle se dissimula dans l’ombre pour laisser passer le magistrat qui entra suivi de quelques agents et du docteur Jobert, qu’il avait rencontré à la porte venant lui aussi en toute hâte.

Le commissaire de police, M. de Vieuval, était un grand vieillard de près de soixante ans, qui touchait à la limite d’âge et qui terminait sans beaucoup d’enthousiasme les quelques mois qui le séparaient de sa retraite. C’était un ancien beau, qui passait encore pour adorer les femmes un peu plus qu’il ne fallait. Il s’était mis dans la police parce qu’il était ruiné et que des amis influents l’avaient fait nommer commissaire presque d’emblée. C’était un homme du monde très correct, maïs d’une nullité parfaite.

Pour l’instant, il était de fort méchante humeur, n’aimant point à être réveillé la nuit.

–Il se passe de jolies choses dans votre maison, dit-il au gérant, cela va vous coûter votre permission de nuit, mon cher.

–Mais, monsieur le commissaire.

–Il n’y a pas de mais. Est-ce qu’on peut laisser ouverte une maison où on assassine? C’est un coupe-gorge ici.

–Il n’y a réellement pas de notre faute.

–Suffit, mais quels sont ces messieurs?

–Monsieur le commissaire, dit alors le docteur Jobert, un gros vieillard, courtaud, joufflu, haut en couleur, je vous présente mon collègue et ami, le docteur Edmond Durcourt; un médecin de beaucoup de talent, qui, malheureusement pour les malades, possède trente mille francs de rente et n’exerce qu’en amateur. Il est accompagné de M. Raoul de Moussy, un de ses amis, avocat à Lyon.

M. de Vieuval s’inclina.

–Eh bien, monsieur, dit-il à Edmond, puisque vous êtes ici, veuillez nous raconter ce que vous avez vu, votre témoignage a une grande importance!

Edmond lui fit alors le récit complet, et de l’arrivée des Anglais, et de tout ce qui s’était passé ensuite depuis la découverte du crime.

Tout en l’écoutant, le commissaire se grattait légèrement le front avec l’index de la main gauche, et il songeait:

–Voilà une affaire suffisamment embrouillée et qui va me donner bien des ennuis.

Cependant il se consolait avec ce correctif:

–Oui, mais cela va me mettre en vue et les journaux vont parler de moi.

Aussi tout à coup se mit-il à prendre des notes sur son carnet pendant qu’Edmond continuait à parler,– interrompu de ci de là par le gérant qui, avec opiniâtreté, spécifiait bien tous les plus petits détails pouvant prouver que sa surveillance n’avait pas été en défaut un seul instant.

–Ainsi, dit le commissaire, quand le jeune médecin eut fini, voici comment les choses se sont passées: trois Anglais paraissant absolument gris sont arrivés vers deux heures et demie du matin. Ils sont descendus dans un cabinet et ont bu encore du Champagne.

–Combien de bouteilles?

–Quatre, répondit le gérant.

–Ensuite un d’entre eux est sorti et, au bout de quelque temps, il est revenu avec la femme qu’on a tenté d’assassiner. Puis au bout d’un peu plus d’une demi-heure, l’Anglais qui avait ramené cette femme et un de ses compagnons sont partis, recommandant bien qu’on ne dérangeât pas leur ami qui était resté en tête à tête avec une dame. Enfin on s’est aperçu peu de temps après que la serrure était bouchée avec du mastic.

–Oui, c’est un garçon en se trompant de porte, interrompit le gérant, car il allait porter une addition dans un cabinet voisin, le seul qui fût occupé.

–D’après ce que vous venez de me dire, monsieur, dit alors le commissaire en s’adressant à Edmond Durcourt, il est évident qu’avant de frapper l’autre victime, la femme dont vous parliez tout à l’heure, les misérables ont voulu la violer.

–Cela est certain.

–Mais où est cette femme dont la blessure est, dites-vous, sans gravité?

–Sans gravité, sans doute, répondit Edmond, mais il lui faut de grands ménagements, et j’allais justement vous dire que la pauvre femme est folle et qu’avec les plus grands soins nous l’avons installée dans un cabinet voisin. Elle s’est endormie avec calme, comme si elle avait perdu tout souvenir de ce qui s’est passé; maintenant, était-elle folle avant, ou est-ce la scène horrible où elle a figuré qui lui a troublé la raison? je ne sais.

Toujours est-il que c’est par elle surtout que vous pourrez retrouver les fils de cette ténébreuse affaire.

Je vous conseille de ne pas essayer de l’interroger, ce qui du reste serait pour l’instant difficile, car elle ne doit pas parler français; il ne lui est échappé que quelques mots d’anglais, et tout à l’heure elle chantait une chanson bizarre qui doit être de l’indou ou de l’arabe. Son type de beauté, d’une grande pureté, me ferait même croire qu’elle est de la pure race indienne.

–Voici, ajouta-t-il en ramassant sur le tapis un collier assez étrange, brisé, écrasé, voici un bijou qu’elle devait avoir au cou et qui est certainement d’origine orientale. Cette robe de chambre qu’elle portait et dont vous voyez des morceaux sur le divan a également, avec ses broderies d’or sur du satin rose, un cachet étrange.

–Enfin, dit à son tour le gérant, ce n’est point une habituée de la maison. Et moi qui connais Je tout Paris, fit-il en se rengorgeant, je dois même déclarer que je ne l’ai jamais vue nulle part.

Pendant ce temps, le docteur Jobert avait déshabillé et examiné soigneusement le cadavre de l’Anglais. Il n’avait rien trouvé. La chaîne de montre du gilet avait été brisée; la montre volée; dans leur précipitation, les malfaiteurs avaient laissé toutes les poches retournées.

–On l’a saigné comme un mouton, dit le docteur. Le gredin qui a fait le coup a dû être boucher, car il s’y connaît.

M. de Vieuval continuait à se gratter le front, mais maintenant avec le petit doigt de la main droite.

–On dirait que le vol est le mobile du crime, dit le docteur Jobert.

–C’est bien improbable, répondit Edmond.

Cette femme attirée ici pour être égorgée en même temps qu’un homme qu’elle aimait (cela est certain à l’accent avec lequel tout à l’heure elle a crié William et à la douleur qu’elle a manifestée, quand elle a eu comme un éclair de raison). Cet Anglais assassiné par deux autres Anglais, ayant des allures de gens du monde et paraissant ses amis presque intimes; le lieu choisi par les assassins pour commettre leur crime, tout cela constitue un ensemble étrange. Certes le mobile est difficile à découvrir, mais ce ne peut être un vol vulgaire. D’ailleurs, ce qu’il faut avant tout, c’est reconnaître l’identité du mort et de la jeune femme.

–Combien de temps est resté absent l’Anglais qui, en revenant, a ramené cette femme? interrompit le commissaire.

Le gérant appela le chasseur et lui posa la question.

–Ma foi, monsieur, dit-il, je l’ai bien vu sortir et rentrer avec la dame, mais je n’ai point regardé ma montre.

–Pourtant, ajouta-t-il après un moment de réflexion, je crois bien qu’il n’est pas resté dehors plus de vingt minutes.

–Etait-il en voiture? dit vivement le docteur Jobert.

–Non, reprit le chasseur après avoir encore réfléchi, et il a dû venir du côté de la Chaussée-d’Antin.

–Ainsi, dit alors Edmond Durcourt, il y a un point dès à présent démontré, c’est que cette femme n’était pas loin d’ici; le costume dans lequel elle était–une simple robe de chambre–prouve également qu’elle est venue en toute hâte, attirée sans doute par quelque mensonge; de toutes façons, quand même, la folle ne pourrait parler; il est certain que l’identité de l’Anglais assassiné sera facilement reconnue à la suite d’une rapide enquête.

–Mon cher, fit le docteur Jobert, vous êtes M. Lecoq en personne!

Sur la demande du commissaire, le chasseur et le gérant donnèrent un signalement complet des deux Anglais assassins, n’oubliant ni les cheveux blancs et les lunettes de l’un, ni la belle barbe noire et la cicatrice de l’autre.

M. de Vieuval ayant pris toutes ses notes, ferma son carnet et passa accompagné du gérant dans le cabinet voisin où reposait la blessée sous la garde de la caissière et d’un garçon.

Léda s’était faufilée jusque-là et regardait tout en causant à voix basse avec la caissière.

–Que faites-vous ici? lui dit le gérant durement.

–Mais je. regarde, monsieur Léon, fit-elle toute craintive.

Le commissaire intervint.

–Toutes les femmes sont curieuses, dit-il avec cet accent caressant que savent prendre les vieux galantins, car la grande taille, les cheveux jaunes et l’allure élégante de Léda l’avaient frappé.

Puis il ajouta toujours galamment:

–Je ne me plains nullement de votre présence, madame; car je crois que vous pourrez donner quelques utiles renseignements. Veuillez m’attendre dans le couloir.

Durcourt s’était avancé avec le docteur Jobert.

–Laissez dormir cette pauvre femme, dirent-ils d’un commun accord en montrant au commissaire la folle étendue sur le lit de camp, dans l’intérêt même de vos renseignements, laissez sa raison se remettre par le sommeil; il lui faut beaucoup de repos. La fièvre occasionnée par la blessure commence.

M. de Vieuval contemplait la jeune femme endormie.

–Saperlotte, s’écria-t-il, qu’elle est belle! Toute réflexion faite, ajouta-t-il, vous avez raison, laissons-la dormir.

Et il regagna suivi de tout le monde, même de Léda, le grand cabinet où l’assassinat avait été commis.

–Monsieur le commissaire, lui dit alors Raoul de Moussy qui jusqu’à présent s’était contenté d’écouter et de regarder, je viens d’examiner avec une plus grande attention les bâillons que les assassins avaient mis à leurs victimes, ils sont très curieux et j’ai vu les pareils dans un musée d’Italie. Ce sont, paraît-il, des poires d’angoisse dont se servaient les Thuggs de l’Inde.

–Mais c’est un véritable conte des Mille et une Nuits, dit le commissaire de police complètement abasourdi.

Trois Anglais, une femme violée! des poires d’angoisse! les Thuggs de l’Inde.! J’y perds mon latin.

Puis il prit les bâillons que lui tendait de Moussy et se mit à son tour à les examiner curieusement.

Tous s’étaient rapprochés et regardaient les engins de torture; Léda surtout semblait avide de voir; elle s’était presque penchée sur l’épaule de M. de Vieuval qui toujours galant la laissait faire, jetant sur elle par instant un coup d’œil très amoureusement éloquent.

Mais tout à coup elle regarda d’un autre côté; puis soudain se baissa avec une agilité de chatte pour ramasser son mouchoir qu’elle venait de laisser tomber.

Edmond fut seul à remarquer ce mouvement.

M. de Vieuval remit les poires d’angoisse sur la table et, tirant sa montre:

–Six heures passées, s’écria-t-il? Messieurs, je vous rends votre liberté; moi je vais rédiger mon rapport sommaire ici même pendant qu’on ira chercher mon secrétaire. Il faut que je prévienne immédiatement le parquet et la préfecture.

Ce cadavre ne peut rester ici longtemps et je ne peux le faire transporter à la Morgue qu’après la visite du juge d’instruction.

Il faut aussi qu’on porte la femme dans un hôpital.

Puis se tournant vers Léda:

–Ah! je vous oubliais, madame.–Vous ne connaissez ni cet homme, ni cette femme?

–Non, monsieur, répondit-elle.

–Vous n’avez jamais vu aucun des deux Anglais assassins, vous qui avez l’habitude sans, doute de fréquenter les endroits où l’on s’amuse?

–Non, monsieur.

–Veuillez me donner votre adresse. On peut avoir besoin de votre témoignage.

Léda tira une carte d’un mignon portefeuille.

–C’est bien, je vous remercie.

Léda sortit. Edmond Durcourt et son ami qui n’avaient pu s’empêcher de sourire en écoutant cet important interrogatoire, saluèrent le commissaire de police, et après avoir serré la main du docteur Jobert, descendirent à leur tour.

Sur le boulevard, ils trouvèrent déjà un petit rassemblement devant la porte.

Le bruit du crime s’était rapidement répandu. Des femmes, des garçons étaient venus des autres restaurants de nuit. Il y avait aussi quelques soupeurs attardés, des joueurs, des croupiers de cercle; leur curiosité était d’autant plus alléchée que, depuis la découverte du crime, personne n’avait pu pénétrer dans la Taverne Américaine; la porte cochère ne s’était ouverte que pour le commissaire et le docteur Jobert.

Des agents faisaient circuler tous ces curieux.

Léda fendit le rassemblement et monta très vite dans un coupé-de louage qui attendait devant la porte.

–Je te parie, dit Durcourt, que sa voiture va s’arrêter rue de la Michodière, chez Arabi, cette dernière halte des noctambules.

Ma foi, puisque nous sommes en veine d’exploration parisienne, allons-y à notre tour.

Et il prit le bras de Raoul de Moussy.

II
MARI ET FEMME

Table des matières

On voulut arrêter au passage le jeune médecin et son ami, pour savoir quelque chose. Mais sans répondre, ils traversèrent si rapidement le boulevard que personne n’osa les suivre.

Il était six heures et demie du matin. Le verglas de la nuit avait fondu et était devenu de la boue. L’air était tiède, mais une brume légère enveloppait le boulevard donnant à la lueur des réverbères des teintes bleuâtres.

On aurait dit qu’un léger voile de gaze couvrait Paris.

La grande ruche parisienne,–éveillée depuis deux heures, se mettait en mouvement.

Déjà, tous ceux qui travaillent étaient debout; des groupes d’ouvriers débouchaient de la Chaussée-d’Antin, marchant très vite, tout en causant à voix haute et jetant un regard de mépris sur les noctambules attardés; les porteurs de journaux pliant sous le poids du papier imprimé allaient vivement de kiosque en kiosque. Les voitures commençaient à circuler, les grelots des lourds camions de messageries résonnaient par instant, puis on entendait la clochette monotone de ces tombereaux qui vont de porte en porte ramassant les détritus de la grande cité.

Des chiffonniers les précédaient, leur falot à la main, interrogeant les tas d’ordures d’un rapide coup de crochet. Des fiacres couraient déjà, chargés de malles, apportant à Paris les voyageurs des premiers trains du matin.

Sur un banc, un ivrogne dormait et deux gardiens de la paix cherchaient en vain à l’éveiller. Quelques filles attardées traversaient le boulevard relevant leurs jupons jusqu’aux genoux, pataugeant dans les flaques d’eau. Quelques escarpes déguenillés, souteneurs sans emploi, remontaient.vivement vers Clichy ou Montmartre. Des escouades de balayeurs et de balayeuses refoulaient la boue vers les ruisseaux d’un même mouvement lent et monotone.

Paris faisait sa toilette, se hâtant de faire disparaître les ordures de la veille et jetant à l’égout les immondices de la nuit, la boue; les rôdeurs et les filles.

Quiconque, au sortir d’un bal ou d’une orgie a traversé Paris à pied à cette heure matinale, a éprouv comme une sorte de honte.

En voyant cette immense machine se mettre en branle, ces hommes, ces femmes, qui courageusement vont au travail, tandis que d’autres se hâtent d’aller se coucher, le débauché le plus endurci éprouve comme un remords.

Les deux amis cheminaient en silence; eux aussi subissaient cette influence du contraste de l’orgie et du travail.

Et le souvenir du spectacle sanglant qu’ils avaient eu sous les yeux leur rendait encore l’antithèse plus frappante.

Au bout de quelques minutes, ils arrivaient à la rue de la Michodière.

Le cabaret d’Arabi, bien connu des noctambules, est à l’entrée; il donne presque sur le boulevard. C’est une étroite boutique de trois mètres de largeur sur quatre ou cinq de longueur, éclairée par deux becs de gaz.

La maison est tenue par un jeune homme et une jeune femme, les plus honnêtes gens du monde. Ils servent leur clientèle et paraissent ne rien savoir et ne rien entendre de ce qui se fait ou se dit autour d’eux.

Les cochers sont venus à ce cabaret qui ouvrait avant les autres du quartier: puis ils y ont amené les filles leurs clientes. Celles-ci à leur tour y ont conduit d’abord leurs amants de cœur, puis tous leurs amants indistinctement.

Les croupiers, les garçons des restaurants de nuit ont suivi, c’est comme cela peu à peu que s’est trouvé réuni chaque matin, dans un étroit espace, le monde le plus hétérogène, le plus bizarre qu’on puisse rêver. Et là le spectacle est d’autant plus curieux qu’on est les uns sur les autres et que la promiscuité y est presque forcée.

Le garçon du restaurant y blague le client qu’il servait tout à l’heure avec respect: les souteneurs y débattent leurs petites affaires avec leurs douces moitiés au nez et à la barbe de ceux qui viennent de payer ces filles.

C’est la tour de Babel de la débauche nocturne.

Ordinairement, vers cinq ou six heures, au plus tard, cette clientèle s’est envolée et les ouvriers, les balayeurs qui viennent tuer le ver remplacent autour des deux tables de marbre, les filles aux robes de soie.

Mais ce matin, la nouvelle du crime commis à la Taverne Américaine avait retenu tout ce monde interlope.

Nadine, fort grise, adossée au comptoir, venait de conter la chose d’une façon assez pittoresque, car tous riaient à se tordre.

Sa mantille de dentelle lui était tombée sur le dos, ses cheveux blonds à moitié défaits étaient en train de suivre le même chemin. Son manteau était dégrafé et on apercevait dessous sa robe de bal délacée. Elle retroussait d’une main sa jupe, étalant le falbala de ses jupons, de l’autre elle tenait un verre de cognac qui décrivait dans l’air des zigzags fantastiques et, peu à peu, se vidait sur les voisins.

Trébuchante, laissant aller son corps en avant dans une sorte de danse du ventre de l’ivresse, elle disait d’une voix traînante à Léda qui venait d’entrer et qu’elle avait arrêtée au passage:

–T’as pas eu peur de la rousse!n... de Dieu, puisque t’es restée avec le quart d’œil! Conte-nous ce que t’as vu.–Est-ce qu’elle avait aussi la gargamelle fendue, la petite du canapé?

–Ah! mes enfants, faut que je me grise pour ne plus penser à ça. Y en avait-y du sang partout! Je ne me couche plus de huit jours; j’aurais trop peur la nuit, malheur! fit-elle se raccrochant à un voisin pour ne pas tomber et lâchant son verre qui se brisa sur le sol. Malheur! j’verrais tout le temps des Anglais qui me découperaient, qui m’assassineraient, qui me mettraient en chair à pâté!

Zut! maintenant, quand je verrai un English, je prendrai l’omnibus de Meudon; ah! j’ai soupé de leurs binettes, aux Anglais, suffit!

Léda la laissa débiter son boniment puis, pressée de questions par tous, dit qu’elle ne savait rien, sinon que la femme assassinée n’était pas morte, et que seul l’English était claqué.

Ensuite elle alla s’asseoir à côté d’un individu blond, sans barbe, assez bien mis, mais dont toute la physionomie avait ce qu’on appelle dans le langage familier une expression canaille.

–Je parie, dit Durcourt à son ami qui la suivait du regard, je parie que c’est son mari.

Parmi toutes ces femmes et tous ces hommes, beaucoup connaissaient de vue le jeune médecin; depuis l’arrivée des deux jeunes gens, tous brûlaient d’envie de les interroger; néanmoins, personne n’osait.

Seule, Nadine s’avança vers Durcourt ou plutôt tomba sur lui.

–Mon p’tit docteur, dit-elle, faut raconter l’histoire à ta p’tite Nadine; y paraît que t’es entré dans le cabinet à la boucherie!

–Ma pauvre enfant, dit Edmond, en la repoussant doucement, mais d’un ton qui ne voulait pas de réplique, je ne sais rien de plus que ce que tout le monde connaît.

Nadine vint s’affaler sur un tabouret en disant:

–T’es pas chic!

Puis elle s’absorba dans la contemplation du parquet, ou plutôt elle tomba dans une douce somnolence.

Léda restait calme et silencieuse à côté de son compagnon, buvant avec conviction un mêlé-cassis.

Mais peu à peu le cabaret était envahi par des ouvriers, des porteuses de pain, des balayeurs, des balayeuses, qui venaient s’offrir mutuellement le traditioanel vin blanc du matin.

Tous ces laborieux regardaient d’un air gouailleur ces filles et ces hommes qui finissaient leur nuit dans ce bouge fumeux.

On leur céda la place. Déjà la nuit n’était plus si noire, le jour commençait à poindre; les réverbères étaient éteints.

Peu à peu garçons de restaurants, croupiers, filles, tout ce monde s’envola.

Léda monta dans le coupé qui l’attendait, avec l’individu qui était à côté d’elle.

–N’est-ce pas son mari? dit Durcourt à Nadine qui semblait se réveiller et se dégriser un peu.

–Pardi, répondit-elle, c’est Baltid le bigame; c’est très gentil, tout se passe en famille chez Léda!

Le jeune médecin paya et entraîna dehors son ami.

–Mon cher Raoul, lui dit-il, viens chez moi te reposer un instant sur un divan. Il est trop tard ou trop tôt pour rentrer à ton hôtel. Tu dormiras demain.

Et les deux jeunes gens se dirigèrent vers la rue Taitbout où Durcourt habitait un élégant rez-de-chaussée, au no112.

Edmond Durcourt avait vingt-neuf ans; docteur en médecine depuis quatre ans, reconnu par tous les professeurs comme destiné au plus brillant avenir, c’était un enfant gâté de la vie parisienne.

A vingt ans, il avait perdu son père et s’était trouvé à la tête de trente mille livres de rente.

Depuis, il avait joui et abusé de la vie, mais il avait conservé sa passion de la science et sa fortune.

C’était aussi un franc et loyal garçon que le monde interlope intéressait plutôt qu’il ne l’amusait, et qui passait dans toutes les fanges sans en rapporter une tache.

Son ami, Raoul de Moussy, était un provincial, que son père, riche avoué de Lyon, ne laissait venir à Paris qu’à de rares intervalles depuis qu’il était avocat.

Lui aussi était une nature droite et honnête. Tous deux s’étaient connus par hasard dans un casino de ville d’eaux, et depuis ils avaient conservé l’un pour l’autre une amitié sincère.

Arrivé chez lui, Durcourt alluma le feu préparé dans sa cheminée et voulut offrir un cigare à son ami, mais la fatigue avait triomphé de Raoul de Moussy. Il s’était endormi sur un fauteuil.

Le jeune médecin n’avait pas envie de dormir.

Tout ce qu’il avait vu pendant cette nuit étrange repassait devant ses yeux comme un horrible panorama et il ne pouvait s’empêcher de songer avec une sorte d’attendrissement à la belle jeune femme qu’il avait trouvée, gisant dans un cabinet de la Taverne Américaine, avec un coup de poignard dans la poitrine.

Il alluma un cigare, s’assit près de la cheminée et se mit à réfléchir.

Ce drame l’intéressait, le passionnait; il se perdait en conjectures, repassant toutes les circonstances dans son esprit cherchant à démêler la vérité.

–J’aurais bien voulu entendre ce que Léda et son mari ont pu se dire, pensait-il, ce devait être intéressant.

En effet, l’image de Léda se présentait à chaque seconde à sa pensée, avec une persistance étrange.

La conduite de cette fille, qui était restée à la Taverne Américaine jusqu’au dernier moment, l’intérêt qu’elle avait pris à toute cette affaire pouvait sans doute s’expliquer par un accès de curiosité féminine.

Néanmoins, son allure avait paru étrange au jeune médecin; il avait cru remarquer chez elle, à certains moments, un froncement de sourcils, comme une contraction nerveuse du visage, exprimant une sorte d’angoisse.

–Aurait-elle joué un rôle dans cet horrible drame? se demandait-il.

Non, c’était impossible! Il était ridicule d’avoir une présomption aussi grave, sans avoir l’ombre même d’un indice!

–Pourtant, se demandait-il encore, pourquoi s’est-elle si brusquement baissée dans le cabinet?

Mais, après tout, n’était-il pas tout naturel qu’elle eût ramassé son mouchoir tombé sur le tapis?

–Allons, se dit enfin Durcourt, je me forge de véritables chimères, et je serais décidément un mauvais juge d’instruction! capable même de faire condamner bien des innocents!

Et cependant tout ce qu’il savait sur le compte de Léda et de son mari, la légende qu’on lui avait contée sur ce ménage étrange lui revenait à la mémoire.

Mais qu’y avait-il de vrai dans tout cela?

Léda était une superbe fille, qui pour parler le langage des femmes de son espèce, faisait d’excellentes affaires. Elle avait été jadis modèle dans les ateliers de peintre, et la pureté de ligne de son torse était quasi célèbre. Elle avait même une spécialité: c’était de faire payer vingt francs aux habitués de la Taverne Américaine, pour montrer seulement ses seins, dont la fermeté était presque proverbiale.

On savait qu’elle avait un souteneur, le sieur Baltid, un drôle grouillant dans les bas-fonds de la vie parisienne. On savait qu’elle l’avait même épousé, quoiqu’elle haussât les épaules toutes les fois qu’on lui parlait de ce bizarre mariage.

Mais est-ce que les filles qui fréquentent les restaurants de nuit n’ont pas presque toutes des amants de cœur, des souteneurs ne valant pas mieux que Baltid?

On racontait, il est vrai, que le ménage s’était souvent permis maints vols ou maintes escroqueries.

On disait que Léda n’avait épousé Baltid que parce qu’elle était liée à lui par une complicité constante, et comme preuve, on la montrait, ayant par foucade d’autres amants de cœur, sans que son mari s’en préoccupât le moins du monde. On affirmait que leur liaison était une simple association.

On comptait même une anecdote assez drôle.

Si l’on en croyait quelques femmes plus ou moins jalouses des seins de Léda, et de l’argent qu’elle faisait si facilement, sans fatigue, cette fille avait une déplorable habitude: celle de fouiller dans les poches de ses amants d’occasion.

Or, un jour, en sortant d’un cabinet de la Taverne Américaine, un soupeur quelconque s’aperçut de la disparition de l’unique billet de cent francs qui lui restait et ne put payer l’addition.

Furieux, il accusa formellement Léda et, prenant une voiture, courut au domicile de cette fille.

Il était six heures du matin, la porte cochère était ouverte.

Le volé monta l’escalier quatre à quatre, et arrivé devant l’appartement de Léda, trouva Baltid sa clé à la main en train de rentrer chez sa femme.

–Que voulez-vous, monsieur? fit Baltid visiblement inquiet.

Le soupeur était embarrassé; néanmoins il fit bonne contenance.

–Je viens simplement réclamer cent francs que Léda m’a volés, s’écria-t-il.

Baltid pâlit, puis grimaçant un sourire.

–C’est une simple plaisanterie, monsieur, dit-il obséquieusement, et tirant son portefeuille il tendit un billet de cent francs à son interlocuteur qui resta absolument stupéfait.

On parlait aussi à mots couverts de l’arrestation à Trouville, de Baltid et de Léda, à propos d’un vol de trente mille francs, commis dans une chambre d’hôtel voisine de la leur; on les avait ensuite relâchés, mais les auteurs du vol n’avaient jamais pu être découverts.

On disait enfin que Baltid et Léda rendaient des services à la police et que c’était pour cela qu’ils jouissaient d’une impunité complète, malgré toutes les mauvaises affaires dans lesquelles ils avaient été compromis.

Durcourt pensait à toutes ces choses qu’on lui avait maintes fois racontées, et qu’il avait retenues, parce que pour lui elles constituaient un curieux ensemble d’études parisiennes.

–Un homme et une femme qui ont un semblable passé, se disait-il, sont bien capables d’être mêlés à un assassinat!

–Mais pourquoi Léda serait-elle ainsi restée? Est-ce que sa présence, comme curieuse, ne prouvait pas au contraire son innocence?

Enfin le médecin avait entendu chez Arabi un croupier reprocher à Baltid d’avoir passé toute la nuit dans un tripot de l’avenue de l’Opéra. Et puis quel rapport pouvait-il y avoir entre ce gredin de bas étage et les deux Anglais aux allures d’hommes du monde qui avaient commis l’assassinat?

Et Durcourt, de plus en plus persuadé qu’il se forgeait de véritables chimères, cherchait à penser à autre chose.

Mais malgré lui sa pensée revenait toujours au ménage Baltid-Léda.

N’était-ce pas une monstruosité entre toutes les monstruosités des bas-fonds parisiens, que ce ménage interlope, cette exploitation légale de la prostitution d’une femme par son mari?

–Quelle curieuse chose que la vie parisienne! pensait Durcourt, et que l’intérieur de ce ménage-là doit être étrange!

Et il se répétait encore:

–Je voudrais bien savoir pourtant ce que le mari et la femme ont dû se dire, comment ils ont apprécié ce crime mystérieux qui demain va être le grand événement du jour. Leur conversation devait être intéressante!

Mais peu à peu le jeune médecin succomba à la fatigue; son cigare était fini; il se jeta tout habillé sur son lit et s’endormit.

Edmond Durcourt avait pensé juste.

Ce que Léda et son mari s’étaient dit était fort intéressant.

Jusqu’à la rue de Moscou où elle demeurait au numéro 46bis, occupant à l’entresol un assez coquet appartement, elle n’échangea que quelques mots avec son époux qui d’ailleurs semblait préoccupé.

Enfin elle arriva chez elle.

–Tu n’es pas aimable, lui dit en entrant dans sa chambre le joli monsieur qu’on appelait Baltid.

Léda se redressa, un éclair jaillit de ses yeux d’acier, elle marcha vers lui et dit d’une voix mordante:

–Tu assassines donc, maintenant?

–Es-tu folle? dit-il très pâle.

–Imbécile, qui crois pouvoir me cacher quelque chose! Oui, tu assassines. Je t’ai reconnu malgré ta perruque, ta barbe et ta cicatrice!

Je ne veux pas de ces complicités-là, entends-tu? Volons tant qu’il te plaira, mais je ne veux pas que l’on me coupe le cou, moi!

Baltid frissonnait.

–Est-ce que la femme a parlé? fit-il avec angoisse.

–Non, elle est folle. Mais, monsieur l’assassin, vous êtes un naïf; quand vous ferez un mauvais coup, ne laissez pas une carte de visite.

–Une carte de visite? s’écria-t-il éperdu, livide.

–Tiens, dit alors Léda en lui tendant un bouton de manchette qui portait ses initiales, voilà ce que j’ai ra massé dans le cabinet; sans moi, nous étions perdus.

Regarde ce bouton avec mes initiales enlaçant un cygne; je l’ai longtemps porté et tout le monde le con naît! Si on l’avait trouvé, son propriétaire n’aurait pas tardé à être arrêté! As-tu le second au moins?

L’homme saisit le bijou et respira bruyamment.

–Oui, j’ai l’autre, s’écria-t-il, et je croyais avoir perdu celui-là dans la rue!

Puis il sauta au cou de sa femme, l’embrassa longuement, et lui dit:

–Ah! merci, tu me sauves, quel bonheur d’avoir une femme aussi intelligente que toi!

III
LA BELLE AUX CHEVEUX D’OR

Table des matières

Le même jour, vers onze heures du matin, une jeune fille traversait la place Clichy.

Quoiqu’elle fût modestement mise, plus d’un passant se retournait pour la regarder. Elle portait un petit chapeau très simple, une robe de laine noire et un petit manteau de drap gris. Mais ce petit manteau moulait une taille ravissante, la robe se relevait sur un pied tout mignon. Et du chapeau s’échappaient des cheveux d’un blond éclatant qui reluisaient au soleil comme des fils d’or.

Elle était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, élancée, gracieuse, et elle marchait avec cette allure vive et charmante qu’ont d’instinct toutes les Parisiennes. Sous sa voilette qui s’arrêtait un peu au-dessus d’une bouche toute petite aux lèvres roses, on voyait briller deux grands yeux bleus d’une douceur pénétrante.

Elle allait vite, retroussant légèrement sa robe, sautillant gracieusement de pavé en pavé pour éviter la boue, et montrant à peine le haut de sa bottine.

Comme elle passait devant le bureau des omnibus. un grand jeune homme à la moustache noire, à la figure ouverte et souriante, s’approcha d’elle très vivement et la saluant:

–Bonjour, mademoiselle Ninette, dit-il d’une voix un peu tremblante d’émotion.

–Bonjour, monsieur Henri, balbutia t-elle en rougissant sous sa voilette.

–Oh! que vous êtes bonne d’être venue!

–Je vous l’avais promis, fit-elle simplement en lui tendant la main.

Le jeune homme prit cette main et la serra avec passion.

–Si vous saviez, dit-il, tout le bonheur que vous me donnez?

–Chut, répondit-elle, parlez plus bas et marchons, j’ai peur qu’on nous remarque.

Traversant rapidement le boulevard, elle prit la rue de Douai et en arrivant sur la place Vintimille, entra dans le square toujours suivie du jeune homme.

Tous deux s’assirent sur un banc et se mirent à causer tout bas, bien qu’ils furent absolument seuls.

Le soleil venait de percer le brouillard du matin et de gros nuages blancs chargés de neige disparaissaient emportés par le vent. Une tiédeur douce, presque printanière avait envahi l’atmosphère.

On aurait dit que la nature faisait un cadre tout exprès à cette idylle toute fraîche, toute naïve, et toute parisienne.

Il y eut un silence entre les deux jeunes gens.

–Vous sortez de votre théâtre, mademoiselle Ninette, demanda enfin le jeune homme.

–Non, monsieur Henri, dit la jeune fille, j’y vais; aujourd’hui c’est à Montmartre qu’a lieu la répétition.

–Oh! mademoiselle, que je suis heureux d’être là, seul, près de vous, de pouvoir vous dire tout ce que je ressens, tout ce qui se passe en moi depuis la nuit où je vous ai vue pour la première fois.

–Oh! cette nuit-là, monsieur Henri, je ne l’oublierai jamais. Sans vous, j’étais perdue. Ces ivrognes m’avaient entourée, j’allais m’évanouir. Comme vous avez été courageux!

–J’espère bien, interrompit le jeune homme, que depuis votre mère ne vous laisse jamais revenir seule du théâtre!

–Ma mère! fit la jeune fille avec un accent douloureux.–Non, elle ne me laisse plus revenir seule, mais ce n’est point seulement pour me préserver d’une semblable aventure! Du reste, ajouta-t-elle en souriant malicieusement, vous devez bien le savoir, car mon petit doigt m’a dit que toutes les nuits, quand je sors du théâtre, un monsieur que vous connaissez bien nous suit de loin jusqu’à notre porte.

–Pardonnez-moi, mademoiselle, dit le jeune homme d’un ton suppliant. Si vous saviez! c’est mon seul bonheur de vous voir chaque soir au théâtre et de vous suivre après, de loin, de très loin. Je ne puis vous parler, mais quand je vous entends, jouant vos rôles si bien, avec cet accent de sincérité qui va au cœur, il me semble que c’est pour moi seul que vous jouez, il me semble que c’est à moi que vous dites: Je vous aime!

–Monsieur Henri! fit la jeune fille toute rougissante.

–Ne m’en veuillez pas, repartit le jeune homme! C’est plus fort que moi. Tous les soirs, je suis dans un petit coin du parterre et je ne vois que vous, je n’entends que vous! Oh! hier, comme vous avez bien joué Hernani. Savez-vous, mademoiselle Ninette, que vous avez bien du talent?

–Vous êtes trop indulgent.

–Oh! non. Tout le monde le dit, tout le monde vous aime dans le quartier vous êtes notre étoile.

Mais c’est un bien vilain métier pour une fille aussi. charmante que vous. On prétend qu’il se passe de vilaines choses dans les coulisses des théâtres. Et puis, il y a de méchantes gens qui parlent aussi de votre mère et qui disent qu’elle a pour locataires des femmes.

–Oh! monsieur Henri, s’écria la jeune fille en se levant d’un mouvement brusque, n’est-ce pas que vous ne croirez jamais le mal qu’on pourra vous dire de moi? Je ne sais s’il se passe au théâtre de vilaines choses, mais je ne regarde jamais autour de moi, et je ne veux pas regarder! Je vous jure que tout le monde me respecte!

Quant à ma mère, fit-elle embarrassée, je vous promets qu’elle m’aime beaucoup; mais elle n’est pas riche et il faut bien qu’elle trouve des locataires pour ses chambres meublées! Il ne faut pas lui en vouloir.

Le jeune homme, très ému. lui prit les mains.

–Mademoiselle Ninette, dit-il d’un ton de reproche, est-ce que je puis penser du mal de vous! Mais pour moi vous êtes la plus adorable jeune fille qui soit au monde!

Vous savez que j’ai tout fait pour vous revoir après cette nuit où j’ai eu la bonne fortune de vous délivrer des drôles qui vous insultaient. Je vous ai écrit audacieusement au théâtre. Enfin, avant-hier, j’ai pu vous rencontrer dans la rue. Vous avez été assez bonne pour me laisser vous parler et vous m’avez promis de venir aujourd’hui causer quelques instants avec moi. Vous avez tenu votre promesse et je suis bien heureux!

–Il fallait bien vous remercier de ce que vous aviez fait pour moi, dit Ninette. Mais je vais être en retard pour la répétition; au revoir, monsieur Henri.

–Vous partez déjà? quand vous reverrai-je?

–Me revoir? mais.

–Oh! oui, je vous en supplie. promettez-moi de venir encore causer avec moi quelques instants.

–Eh bien! dit très vite la jeune fille; je passerai demain à midi place Clichy.

Et serrant la main du jeune homme, elle sortit vivement du square.

Elle prit alors la rue de Bruxelles, marchant d’un pas pressé, traversa le boulevard Clichy, monta à la hâte la rue Lepic et enfila la rue qui débouche sur la place du théâtre Montmartre. Mais avant d’entrer, elle s’arrêta un peu essoufflée et se retourna.

Le jeune homme l’avait suivie de loin comme machinalement. Il s’était arrêté au coin de la place et la regardait de tous ses yeux comme s’il eût voulu profiter de ce dernier instant pour emporter son image toute fraîche.

La jeune fille, émue de ce dernier témoignage d’amour, ne put s’empêcher en entrant dans le théâtre de lui envoyer un petit sourire d’adieu.

Sur la place, devant le café des Colonnes, Baltid causait avec un jeune homme aux cheveux rouges, rasé comme un curé, qu’à son allure, à son veston anglais, à son petit chapeau, on reconnaissait à première vue pour un cocher endimanché.

–Bigre, dit Baltid en voyant passer Ninette, quelle jolie fille!

–C’est la fille de Jonas, répondit le jeune homme, cette petite bête dont je t’ai parlé et qui m’a valu tant d’histoires.

–Ah oui! la vieille est jalouse de sa fille, elle prétend que tu lui fais de l’œil.

–Je t’assure que j’en ai par-dessus les épaules de la vieille, et que si la petite avait voulu, je n’aurais pas été fâché de me consoler avec elle des mauvais moments que me fait passer sa mère, mais pas mèche!

–Pourquoi?

–Figure-toi, mon vieux, que la fille de la Jonas s’avise d’avoir des idées d’honnêteté. Elle tenait à sa fleur d’oranger. L’autre jour, une affaire superbe, Benoit, le gros boursier, le noceur que tu connais, a offert des sommes folles pour l’emmener souper. Eh bien! la Jonas n’a jamais pu décider, cette garce-là, à y aller.

–Tiens, regarde, Auguste, interrompit à ce moment Baltid qui venait d’apercevoir le sourire que Ninette adressait comme un adieu au jeune homme qui la suivait. Ton innocente m’a l’air de faire un œil énorme à Henry Nangin, le graveur.

–Tu as ma foi raison, repartit celui que Baltid venait d’appeler Auguste. Je vais raconter cela à la Jonas! Quelle vie elle va faire, mes enfants! Ah! Ninette, ma mie. Ah! la belle aux cheveux d’or, comme on l’appelle au Théâtre-Montmartre, vous vous payez des caprices, ma mignonne? C’est maman qui va être contente! Mais allons au télégraphe, il faut que tu envoies ta dépêche.

–En effet, dit Baltid, la situation est assez dangereuse. Il faut prévenir notre homme en toute hâte.

Et tous deux, gagnant le boulevard Clichy, se dirigèrent vers le bureau télégraphique qui se trouve près de la place Moncey.

Le compagnon de Baltid, le cocher Auguste, était un de ces types de dépravation complète et presque inconsciente, comme on n’en trouve guère que dans le fumier de la débauche parisienne. Il était employé à ses moments perdus chez un loueur qui le gardait malgré ses fugues fréquentes, parce qu’il avait une superbe clientèle de femmes et que nul ne savait faire rapporter plus que lui à une voiture.

Du reste, il ne travaillait que la nuit. L’après-midi il rôdait les cafés de Montmartre, et le soir il était un danseur assidu de l’Élysée. Depuis sa plus extrême jeunesse, il avait vécu aux dépens des filles. En ce moment, il était l’amant de la Jonas, et l’on racontait que cette vieille créature était folle de lui.

De son nom et de son origine on ne savait rien. Enfant perdu, abandonné, il avait poussé dans la boue parisienne comme une mauvaise plante.

Le monde interlope qu’il fréquentait ne le connaissait que sous le nom d’Auguste.

Un beau jour, il avait disparu des bouges et on ne l’avait plus revu d’une année.

Il prétendait être allé en Angleterre; d’aucuns affirmaient qu’il avait passé ce temps dans une maison centrale.

Baltid et lui étaient deux inséparables. On savait dans les bouges de Montmartre que jamais Baltid n’aurait fait une affaire sans y associer son ami.

Auguste était détesté mais craint de tout le joli monde qu’il fréquentait, car on connaissait sa force physique qui était extraordinaire.

Une nuit, il y avait bal masqué à l’Élysée; Auguste, lâchant sa voiture, était venu avec une fille dont la célébrité était grande sur les hauteurs de Montmartre, depuis qu’elle était sortie d’une maison centrale, où elle avait passé trois ans. C’était une maîtresse femme, elle avait été condamnée pour avoir aidé son amant à fabriquer de faux billets de banqne et à les passer.

Tous les souteneurs du quartier se disputaient à ce moment-là ses faveurs–mais elle s’était prise d’une belle passion pour Auguste.

Quand le cocher parut avec sa conquête au bras, il y eut une explosion de colère parmi les autres souteneurs évincés, et cinq d’entre eux jurèrent de se venger.

Ils attendirent Auguste à la sortie et le suivirent dans l’ombre jusqu’à l’avenue Trudaine, qui était absolument déserte. Là, ils se jetèrent sur lui et la femme.

D’un coup de savate et d’un coup de poing, Auguste envoya deux de ses adversaires mordre le macadam.

D’un coup de tête il jeta le troisième sur l’angle du trottoir.–Les deux derniers prirent la fuite,

Depuis ce moment-là, personne ne se serait avisé de lui chercher querelle.

Les femmes l’adoraient; on prétendait parmi les habituées de l’Élysée-Montmartre que c’était le mâle le plus solide de tout le quartier. En même temps, il savait rendre service,–il était au mieux avec les agents des mœurs, et il évitait adroitement bien des désagréments à plus d’une malheureuse qui, filée par un agent, ou prise en grippe par lui, se voyait à la veille d’aller coucher à Saint-Lazare.

Aussi la Jonas était-elle terriblement jalouse de son homme. Maintes fois elle l’avait menacé de lui lancer du vitriol au visage. Auguste avait haussé les épaules, mais au fond il avait une véritable frayeur qu’un jour ou l’autre elle ne lui jouât un mauvais tour.

D’un autre côté, il ne voulait la quitter à aucun prix. La Jonas avait le sac et était fort généreuse, Elle se fendait facilement d’un jaunet. Elle n’était même pas trop dure à la détente pour un fafiot de cent francs.

C’était une maîtresse précieuse, et Auguste avait assez d’expérience pour savoir que maintenant que les temps sont durs on ne trouve pas facilement une entre-teneuse aussi cossue.

Auguste était fort perplexe ce jour-là. Baltid lui avait raconté ce que Léda lui avait dit et le cocher avait sans doute de bonnes raisons pour être inquiet, car tout en causant il fronçait le sourcil, serrait les poings, et semblait en proie à la plus vive agitation.

–Alors, dit-il tout à coup à Baltid en cheminant avec lui, si cette satanée femme recouvre la raison, nous ne tarderons pas à être f... outus?

–Dans ce cas, répondit Baltid, nous n’aurions qu’à prendre rapidement le train, et à nous cavaler le plus loin possible.

–J’ai eu bien raison de ne pas tremper dans l’assassinat; de me contenter de vous trimbaler dans ma voiture toute la soirée.

–Oui, mais ta complicité est évidente.

–Peuh!

–N’essaye pas de faire le malin avec moi. Tu ne peux plus nous lâcher, et il s’agit de mener à bonne fin l’affaire commencée.

–Parbleu! Je ne puis plus lâcher, mais toucherons-nous seulement?

–Nous tenons l’homme; il ne peut manquer ses promesses.

–Ainsi, tu ne me donnes que mille francs?

–Je n’ai eu que deux mille.

–Tu ne me carottes pas?

–Quel intérêt aurais-je, pour quelques centaines de francs, à ne pas être honnête avec toi?

Les deux hommes continuèrent à marcher.

–As-tu bien pris tes précautions au moins? dit Auguste à Baltid avant d’entrer dans le bureau du télégraphe. Cette dépêche est dangereuse à envoyer.

–Ce qu’il faut avant tout, repartit Baltid, c’est que notre homme qui arrive ce soir à Londres, sache que la femme n’est pas morte et qu’elle est folle. D’ailleurs, mes précautions sont bien prises et tu vas voir que la dépêche que j’envoie n’a rien de compromettant.

Tous deux alors entrèrent dans le bureau et Baltid rédigea la dépêche suivante:

«Monsieur James World, Royal Tavern.

Wellington Square, London.

«Affaire courses Nice manquée à moitié. Un seul cheval parti. Demoiselle blessée non grièvement, mais la bête est en folie; avisez.

ÉMILE, piqueur à Chantilly.»

Auguste approuva d’un signe de tête. Baltid remit sa dépêche à l’employé, paya et tous deux sortirent.

Quand ils furent sur le boulevard, Baltid dit à son ami:

–Il faut maintenant que nous montrions la plus grande circonspection. Nous ne devons pas nous voir avant quelques jours à moins d’événements graves, dans ce cas, tu sais comment nous devons nous prévenir. Dès que j’aurai des nouvelles de Londres, tu seras averti.

Et les deux hommes se séparèrent après s’être serré la main.

IV
CHEZ LÉDA

Table des matières

En quittant son ami Auguste, Baltid se dirigea vers la rue de Moscou. Il entra très vite sous la porte cochère et prit l’escalier de service. Jamais dans la journée il ne montait autrement chez lui, ou plutôt chez sa femme. De cette façon, il n’était jamais indiscret et personne ne pouvait s’apercevoir de sa présence dans l’appartement de Léda à un moment inopportun.

–Madame est seule? dit-il à là bonne dans la cuisine.

–Non, monsieur, répondit celle-ci, Mme Nadine est avec elle.

–Ce n’est que cela? reprit. Baltid.

Et il se dirigea vers le boudoir de Léda dont il ouvrit la porte.

–Bonjour, Nadine, dit-il en entrant.

–Tiens, vous voilà? fit avec une petite moue la jeune femme dont le visage pâle et les yeux cernés rappelaient l’ivresse du matin.

–Ça va-t-il mieux depuis ce matin? dit Baltid en ricanant.

– Vous le voyez bien, répondit-elle sèchement.

Léda, pendant ce temps, avait pris un petit coffre-fort dans son armoire à glace, l’avait ouvert, et en avait tiré une liasse de billets de banque.

–Ainsi, dit-elle à Nadine continuant la conversation commencée avant l’arrivée de Baltid, c’est trois cents francs que tu veux sur ton bracelet?

–Oui, répondit celle-ci en détachant de son bras un cercle d’or où brillaient quelques diamants. Tu vois qu’il vaut bien plus que cela.

–Peuh! au Mont-de-Piété on ne t’en donnerait pas deux cents. Enfin, il faut toujours obliger une amie. Voici tes trois cents francs. Tu me les rendras le mois prochain, mais avec trente francs d’intérêt. Tu vois que ça n’est pas cher, c’est tout au juste100/0.

–Par mois, fit Nadine en riant.

–Tiens, dit Baltid, les affaires sont les affaires.

Nadine ne répondit pas, elle fit encore sa petite moue dédaigneuse, embrassa Léda et sortit en disant simplement:

–Bonsoir, monsieur Baltid.

Resté seul avec sa femme, Baltid s’étendit sur la chaise longue, déboutonna son gilet, et dit en allumant une cigarette:

–Tout va bien, j’ai envoyé une dépêche.

–Encore une imprudence, fit Léda qui semblait toute nerveuse, et qui, debout devant la cheminée, déchirait presque convulsivement son mouchoir. Je ne vis plus maintenant! me voilà dans une angoisse perpétuelle; depuis ce matin, chaque fois que l’on sonne, il me semble que c’est la police qui vient nous arrêter!

–La police? fit tranquillement Baltid, mais elle est pleine d’égards pour nous, la police! Est-ce qu’elle n’a pas besoin de nous, d’ailleurs? Jamais elle ne me soupçonnera!

–Tiens, ta tranquillité me crispe, s’écria Léda en marchant toute fiévreuse. Ah! tu avais bien besoin de te mettre dans cette affaire-là! Si tu m’avais consultée, au moins.

–Les femmes ne donnent jamais de bons conseils, repartit avec calme Baltid en lançant au plafond une bouffée de fumée. D’ailleurs, il s’agit de cinquante mille francs. Pour cela, on peut bien risquer quelque chose.

–Combien d’avance?

–Rien.

–Tu mens, fit Léda en se campant devant lui les bras croisés.

–Je te jure.

–Tu mens encore une fois, je te connais trop pour te croire capable de faire un coup semblable sans qu’on te donne de l’argent comptant.

–Tu es folle!

–Ah! çà, me prends-tu pour une imbécile? Tu crois que tu vas faire la noce avec l’argent que tu gagnes ainsi, en assassinant? Tandis que moi je trimerai comme une malheureuse, je passerai mes nuits à m’éreinter pour arriver à nous mettre un peu d’argent de côté!

–Voyons, fit Baltid d’un ton caressant, calme-toi.

Il tira alors de sa poche un gros portefeuille, y prit deux billets de mille francs et les tendit à sa femme.

–C’est tout?

–Oui, il avait été convenu que nous aurions comme à compte ce qu’on trouverait sur l’Anglais. Il n’avait que trois mille francs. J’en ai donné mille à Auguste.

A ce moment, la sonnette retentit. Baltid se précipita dans une pièce voisine et Léda referma soigneusement la porte sur lui.

Presque aussitôt, trois femmes entrèrent: c’étaient Nadine, Adèle et la grosse Marie. Ces deux dernières se précipitèrent au cou de Léda pour l’embrasser.

–Figure-toi, ma chère, dit Marie, qu’Adèle est venue m’apporter une bouteille de frontignan. Je me suis écriée: allons la boire chez Léda, elle nous donnera des détails sur l’affaire de cette nuit et nous jaboterons une bonne heure. En route, nous avons rencontré Nadine qui venait de chez toi, nous l’avons décidée à remonter et nous voilà!

Toutes trois, en un clin d’œil, avaient défait leurs manteaux et leurs chapeaux.

Elles allèrent les porter sur le lit dans la chambre à coucher, et Léda sonna sa bonne pour lui donner l’ordre d’aller chercher des gâteaux.

–Baltid n’est plus là? fit Nadine.

–Non, répondit Léda, il vient de sortir.

–Dis donc, Léda, s’écria Adèle, c’est-y vrai l’histoire de ton mariage avec lui?

Léda haussa les épaules.

–Oh! dit Nadine, il y a des gens qui vous ont vus vous marier à la mairie du VIIIe arrondissement. On dit même que vous vous êtes mariés aussi à l’église.

–Et puis après! quand ça serait vrai, dit Léda d’une voix saccadée, cela prouverait simplement que j’ai de la religion!

Le ton dont avait parlé Léda ne permettait pas de continuer la conversation sur ce sujet.

La nuit était venue peu à peu. Léda alluma un candélabre sur la cheminée et offrit des cigarettes à ses amies qui toutes trois furetaient, curieuses, dans tous les coins.

Le boudoir de Léda, tendu de cretonne rose avec des colombes et des amours blancs, était meublé sur le modèle presque uniforme que les tapissiers ont adopté pour les appartements des femmes galantes, depuis quelques années.

Dans un coin, quelques chaises; en face de la cheminée, une grande toilette, avec des rideaux semblables à la tenture. Une chaise longue, quelques gravures polissonnes accrochées aux murailles; puis des flacons d’odeur partout; des gants, du linge, le tout placé au hasard, dans le plus grand désordre.

Près de la fenêtre, le chien bien-aimé de Léda dormait, s’étant fait dans une chemise de soie une niche bien chaude. Sur la chaise longue, gardant encore l’empreinte de la tête de Baltid,on voyait des jupons ayant déjà servi et dont les dentelles étaient encore frangées de la boue de la veille.

Sur la cheminée, au milieu de quelques bibelots sans importance, un corset de satin rose, un porte-cigarette tout ouvert, quelques bijoux dans une coupe, un exemplaire de Nana, et puis des chiffons de papier, des cartes de visite pêle-mêle avec du rouge pour les lèvres, du noir pour les yeux, des épingles à cheveux et quelques faux frisons.

La bonne apporta sur un plateau des verres et quelques gâteaux. Aussitôt Marie déboucha la bouteille et servit ses amies.

–Ouf! qu’il fait chaud ici! fit Adèle, et elle dégrafa son corsage.

–Tu as ma foi raison, dit Nadine qui en fit autant.

Quant à la grosse Marie qui était venue en peignoir, en voisine, elle desserra son corset.

Tout en buvant et en grignotant les gâteaux, les trois femmes se rapprochèrent de Léda qui mettait un peu d’ordre sur la cheminée et lui dirent:

–Allons Léda, il faut maintenant que tu nous contes ce que tu as vu cette nuit, toi. qui es restée la dernière à la Taverne Américaine.

–Pas grand’chose, allez, reprit celle-ci.

Une femme assez belle, qu’on a voulu violer, paraît-il, avant de lui donner un coup de poignard et qui maintenant est folle.

–Un viol dans un cabinet! dit avec regret la grosse Marie; quand au premier il y avait tant de femmes .qui ne demandaient pas mieux! c’est donc une affaire d’amour? 1

–D’amour brutal, interrompit Nadine.

–Fais donc la mijaurée, reprit la grosse Marie; tu voudrais bien que ton Dara, ton beau chanteur de café-concert, te viole un peu. Mais je crois bien que c’est lui que tu violes, car il a assez de toi!

Nadine, furieuse, s’était levée et semblait vouloir se jeter sur la grosse Marie. Mais à ce moment on entendit la sonnette.

–Silence, dit Léda, vous vous disputerez plus tard. Voici quelqu’un.

La bonne entra.

–Madame, dit-elle à l’oreille de sa maîtresse, c’est M. de Vieuval, commissaire de police.

Léda, très pâle, pouvant à peine dissimuler ses craintes, demanda à la bonne:

–Il est dans le salon? il n’a personne avec lui?

–Non, madame.

–Filez vite, dit Léda à ses amies, c’est quelqu’un de très sérieux et qui ne veut pas être vu.

–Pas de chance, dit Adèle. En voilà un gêneur! Tu n’as eu le temps de nous rien raconter.

Tout en maugréant, les trois femmes rajustèrent leurs corsages, allèrent reprendre leurs manteaux et leurs chapeaux, puis s’en allèrent sur la pointe du pied.

Seulement, avant de sortir, Nadine jeta un regard rapide dans l’entre-bâillement de la porte du salon. Elle reconnut, réfléchie dans une glace, la physionomie de M. de Vieuval, chez qui elle avait été appelée au commencement de l’hiver à la suite d’un crêpage de chignons, à la sortie de la Taverne Américaine, une nuit de bal masqué.

–Que vient faire le commissaire de police chez Léda? se demanda-t-elle aussitôt; mais elle se garda bien de faire part de sa découverte à ses camarades.

Nadine n’était pas dépourvue d’intelligence; elle avait même une finesse assez rare chez les femmes qu’abrutit une débauche quotidienne. Elle savait, comme on dit, sa Léda par cœur.

Ce caractère étrange, d’une perversité inouïe, servie par une habileté que plus d’un diplomate envierait, l’effrayait parfois.

Elle ne soupçonnait pas jusqu’où pouvait aller dans le crime l’association de Baltid et de Léda; mais elle avait entendu conter tant de choses étranges sur ce ménage; elle savait si bien que Léda faisait toutes sortes d’affaires, depuis l’usure jusqu’à l’escroquerie, que la présence du commissaire de police lui sembla bien étrange dans cette maison.

–Est-il là parce que Léda a une mauvaise affaire sur les bras? se demanda-t-elle, ou bien est-ce un habitué?

Et puis son caractèré gouailleur reprenant le dessus, elle se dit:

–Ah! cela est drôle, par exemple,–Léda ayant un commissaire de police pour amant; ce serait véritablement un comble!

Et une fois dans la rue, Nadine se mit à rire, au point que ses amis lui demandèrent ce qu’elle avait.

–Je n’ai rien, dit-elle, mais je ne puis jamais sortir de chez Léda sans pouffer de rire. Quelle maison! mes enfants. Ce ménage est vraiment trop drôle! Et puis comme tout est mystérieux! Baltid disparaît par des petites portes qui rappellent les féeries du Châtelet; on sonne! la bonne parle à l’oreille de madame! C’est le Grand Turc qui arrive, et qui a peur d’être vu, faisant une infidélité à ses deux mille femmes! Non, c’est trop drôle!

Et riant aux éclats, elle prit congé d’Adèle et de Marie.

Dès que les trois femmes furent parties, la bonne introduisit M. de Vieuval dans le boudoir de Léda qui avait eu le temps de regarder dans la glace si ses cheveux n’étaient pas dérangés et si les dentelles de l’élégant déshabillé rose qu’elle portait ne s’étaient point fripées.

–Bonjour, la belle enfant, dit le commissaire de police entrant tout souriant, tout pomponné, ganté de frais.

Léda d’un coup d’œil comprit qu’il n’y avait aucun danger de ce côté.

–Je suis vraiment confuse de vous recevoir ainsi, monsieur, dit-elle en lui lançant un sourire provocant, mon cabinet de toilette est dans un désordre.

Puis, jetant dans un coin les jupons qui encombraient la chaise longue, elle y fit asseoir M. de Vieuval, prit elle-même une chaise et se plaça tout près de lui. Ses genoux, par instants, touchaient les genoux du vieux galantin dont les narines aspiraient avec des battements fiévreux les parfums grisants qui s’échappaient de cette belle fille à l’œil brillant, à la lèvre sensuelle.

–Qui me vaut, monsieur le commissaire, l’honneur de votre visite? dit Léda toujours souriante.

–Ma. chère enfant, dit M. de Vieuval, dont les yeux papillotaient et dont les mains avaient des mouvements convulsifs, j’avais encore quelques renseignements complémentaires à vous demander. Je n’ai pas voulu vous déranger, vous faire venir pour cela à mon bureau.

–Je suis toute à votre disposition.

–Les renseignements de police affirment que vous êtes à même plus que qui que ce soit de nous dire quels seraient les individus interlopes ayant l’habitude de fréquenter assez la Taverne Américaine pour avoir l’idée de choisir cet endroit pour commettre un crime.

–Oh! monsieur, on me calomnie, dit Léda se levant vivement.

Dans ce mouvement brusque, elle se pencha sur M. de Vieuval, si bien que ses frisons lui effleurèrent le visage.

Un flot de sang monta au cerveau du commissaire de police; par une étreinte passionnée, il attira Léda sur ses genoux, et se mit à couvrir de baisers fous les cheveux, la nuque, le visage de la jeune femme.

Léda, tout d’abord, s’abandonna presque dans les bras du vieillard; elle le laissa même arracher les agrafes de son déshabillé et s’enivrer follement de sa belle chair moite.

Puis tout à coup elle glissa entre les mains du commissaire et bondit à l’autre bout du boudoir, rajustant en un clin d’œil le désordre de son corsage.

–Oh! monsieur, c’est mal, dit-elle doucement.

M. de Vieuval se leva, et sortit chancelant comme un homme ivre oubliant les renseignements qu’il prétendait être venu prendre, oubliant même de dire adieu à Léda.

Quand celle-ci eut entendu la porte de l’antichambre se refermer sur lui, elle partit d’un grand éclat de rire.

Baltid sortit alors de la petite pièce où il était entré si brusquement au moment de l’arrivée des amies de sa femme.

–Es-tu folle, dit-il, d’être sauvage comme cela! si tu avais voulu, tu aurais pu tirer de cette vieille bête les renseignements les plus utiles sur l’instruction de l’affaire.

–Imbécile, fit Léda en haussant dédaigneusement les épaules, c’est toi maintenant qui vas m’apprendre mon métier?

V
L’HÉRITIÈRE

Table des matières

Trois jours après le crime commis à la Taverne Américaine, M. de Vieuval se promenait avec impatience dès neuf heures du matin dans les couloirs du Palais de justice, attendant l’arrivée de M. Barbot, le juge chargé de l’instruction de cette mystérieuse affaire.

Ce crime étrange passionnait Paris depuis quarante-huit heures, les journaux boulevardiers lui avaient consacré leur première page presque tout entière: par ordonnance de police, on avait dû fermer jusqu’à nouvel ordre la Taverne Américaine tant la foule des curieux était grande.

La veille, le juge d’instruction avait, comme on dit, vivement secoué M. de Vieuval, lui reprochant de n’avoir pas encore terminé son enquête; aussi le commissaire de police avait-il passé toute la soirée à recueillir des témoignages et la nuit tout entière à rédiger son rapport définitif.

Son amour-propre avait été piqué.

Depuis deux jours, il voyait son nom à toutes les lignes des journaux. Les reproches du juge d’instruction l’avaient vivement touché. Il voulait lui aussi avoir sa petite part de gloriole dans cette cause destinée évidemment à devenir célèbre.

M. de Vieuval, pour la dixième fois, venait de regarder l’heure à sa montre quand tout à coup un petit homme d’une quarantaine d’années, au crâne chauve, à l’allure obséquieuse, s’arrêta devant lui, le chapeau à la main.

–J’ai bien l’honneur de vous saluer, monsieur le commissaire, dit-il en s’inclinant respectueusement.

–Ah! c’est vous, Firmin? fit M. de Vieuval; que venez-vous faire ici ce matin?

–Monsieur le commissaire, je viens apporter à M. le juge d’instruction quelques rapports de la part de M. le chef de la sûreté.

–Fort bien! et depuis hier soir avez-vous pu recueillir quelque indication importante?

–Rien, monsieur le commissaire, mais je crois que nous ne pouvons pas nous plaindre. Il est fort heureux d’avoir pu connaître l’identité de la victime quelques heures après le crime.

–C’est à vous qu’on doit cela, Firmin!

–Oui, fit l’agent en se rengorgeant un peu. Mais c’était bien facile; après les indications fournies par le chasseur de la Taverne Américaine, il n’y avait qu’à chercher dans le quartier; j’ai eu simplement l’idée d’aller dans tous les hôtels voisins demander si des voyageurs n’avaient pas disparu.

Le hasard a voulu que j’allasse tout d’abord à l’hôtel de Rome, rue de la Chaussée-d’Antin. Là j’ai appris que deux Anglais, le mari et la femme, étaient arrivés à cinq heures du soir, que vers huit heures, après le dîner, l’homme était sorti, qu’à deux heures du matin, un individu était venu chercher la femme et l’avait emmenée précipitamment; j’ai su enfin que, depuis, les deux voyageurs qui s’étaient fait inscrire sur le livre d’hôtel sous le nom de M. et Mistress Gardiner, venant de Calcutta, par Marseille, n’avaient point reparu. Le garçon de l’hôtel a reconnu le cadavre de l’Anglais assassiné et la folle. Vous voyez, monsieur le commissaire, que c’était bien simple,

–Vous êtes modeste, Firmin, dit M. de Vieuval en souriant.

–Monsieur le commissaire est trop bon, répondit l’agent.

–Mais avez-vous aussi retrouvé un indice quelconque qui puisse vous mettre même vaguement sur les traces des deux assassins?

–Monsieur le commissaire, j’ai retrouvé un chiffonnier qui à peu près à l’heure indiquée, a vu deux hommes répondant au signalement des deux Anglais, monter dans une voiture, rue du Quatre-Septembre.

–Mais avait-il remarqué le numéro de cette voiture?

–Hélas non, et pour une bonne raison, c’était une voiture de grande remise.

A ce moment l’huissier s’approcha.

–Vous pouvez entrer, monsieur le commissaire, dit-il, M. le juge vient d’arriver et il vous attend.

M. de Vieuval s’empressa d’entrer dans le cabinet de M. Barbot qui, assis déjà devant son bureau, compulsait les notes que l’agent Firmin avait remises à l’huissier.

–Bonjour, monsieur le commissaire, dit le juge sans lever les yeux, veuillez vous asseoir.

M. de Vieuval obéit.

–Monsieur le juge, dit-il en tirant de sa poche un paquet de papiers assez volumineux, j’ai enfin terminé ma première enquête et voici mon rapport.

–Fort bien; avez-vous quelques renseignements nouveaux sur l’identité de la victime?

–Nous avons retrouvé le cocher qui a conduit l’Anglais et sa femme, de la gare de Lyon à l’hôtel de Rome.

–J’ai déjà appris cela, mais le cocher ne sait pas grand’chose. J’attends de l’ambassade d’Angleterre des renseignements plus importants, que j’ai fait demander avant-hier et qu’on a promis de me donner rapidement, ment, car l’ambassade a télégraphié immédiatement à Londres.

–Nous avons fait une découverte importante, dit M. de Vieuval en tirant de sa poche un petit sac de femme. En retournant hier à l’hôtel, j’ai trouvé derrière un fauteuil ce petit sac qui a l’air d’être bourré de papiers. Il est fermé à clef. Je vous l’apporte absolument intact.

A ce moment, l’huissier entra et donna à M. Barbot une grande enveloppe fermée par trois larges cachets.

–Ah! voici la réponse de l’ambassade anglaise, dit le juge d’instruction en brisant les cachets. Les Anglais vont vite quand il s’agit d’un de leurs compatriotes.

Puis il lut à haute voix:

Monsieur le juge d’instruction,

Nous avons reçu ce matin une réponse de Londres, William Gardiner est un négociant de Calcutta très connu dans la Cité. Parti il y a quinze ans pour les Indes, il a fait une très grosse fortune dans une factorerie. Il jouit parmi les commerçants et les banquiers de la meilleure réputation. Il avait signalé son arrivée à Paris (où il ne devait d’ailleurs rester que quelques jours) par une dépêche datée de Marseille et adressée à sa mère qui habite Londres avec son frère James Gardiner.

James Gardiner était parti pour les Indes en même temps que William. Ils fondèrent ensemble la factorerie, mais des dissentiments s’élevèrent entre les deux frères et James revint en Angleterre avec une assez grosse somme d’argent qu’il a perdue ensuite dans une maison de banque.

Depuis plusieurs années il ne vivait que de la pension que William faisait à sa mère. James Gardiner passe pour être un catholique fervent et mène une existence calme et retirée. On n’a sur lui que de bons renseignements.

Aussitôt la dépêche reçue, un employé de police s’est rendu auprès de lui. On l’a trouvé en proie à une grave maladie. Depuis vingt jours il souffre d’une fièvre cérébrale des plus dangereuses et les médecins l’ont même condamné. Mme Gardiner, qui le veille, a failli devenir folle de douleur en apprenant la nouvelle de l’assassinat de son fils aîné.

Le bureau de Scotland Yar a aussitôt fait commencer une enquête. On se perd en conjectures sur les mobiles des meurtriers. Le correspondant à Londres de William Gardiner sait qu’il n’avait sur lui que quelques billets de mille francs et des lettres de crédit dont les assassins ne pourront se servir. Il avait pris soin d’envoyer à l’avance en Angleterre des bijoux d’une grande valeur. Il avait même avant son départ écrit qu’il n’aimait pas voyager avec des valeurs importantes. Enfin, personne, sauf sa mère, n’avait été prévenu de son arrivée.

La jeune femme qui l’accompagnait, et qui a failli, elle aussi, être victime de ce crime affreux, est une jeune Indienne qui vivait avec lui depuis quelques années et qu’il emmenait avec l’intention formelle de la présenter à sa mère et de l’épouser. On ne lui connaît pas d’enfants.

Il paraît qu’il y a quelques mois, William Gardiner avait été pris de la nostalgie du pays natal. Il a vendu sa factorerie et réalisé toute sa fortune qui est entre les les mains de la maison Rothschild de Londres et qui s’élève à plus de cinq millions.

Deux détectives ont reçu l’ordre de partir immédiatement pour Paris; ils arriveront ce soir et se mettront à votre disposition. A. partir d’aujourd’hui, vous pourrez communiquer directement avec la police de Londres qui va se mettre en campagne de son côté.

La nouvelle du crime est connue depuis hier soir dans la cité; dès qu’on a appris le nom de la victime, l’émotion a été grande, et on espère que les assassins ne tarderont pas à être découverts.

« La famille de sir Gardiner vous prie de faire immédiatement transporter à Londres le cercueil où il a été enfermé hier.»

Il faut avouer, dit alors le juge d’instruction reposant la lettre sur son bureau, il faut avouer que, si l’ambassade anglaise a mis de l’empressement à me répondre, les renseignements qu’elle me donne ne sont pas de nature à éclaircir beaucoup ce drame singulier.

–Si le vol n’a pas été le mobile du crime, dit M. de Vieuval, cette affaire doit cacher quelque terrible histoire d’amour.

–J’ai fait déjà prendre des renseignements à la Compagnie des messageries maritimes à Marseille et au chemin de fer de Lyon. Le chef de la sûreté a marché avec la plus grande célérité et les notes que je lisais tout à l’heure contiennent toutes les indications qu’il a pu recueillir ou qu’on a télégraphiées de Marseille.

Sir Gardiner est revenu de Calcutta à bord du paquebot l’Amazone, des messageries maritimes; il n’a lié connaissance avec personne restant toujours auprès de la jeune femme qui l’accompagnait et qui souffrait beaucoup du mal de mer.

–Il s’est arrêté un jour seulement à Marseille et est reparti pour Paris sans être même suivi d’aucun passager de l’Amazone. Sa mère seule avait été avertie de son arrivée, d’après les renseignements qu’on nous adresse de Londres; ce ne doit pourtant pas être elle qui l’a fait assassiner?

Enfin, dans les malles trouvées à l’hôtel on n’a pu découvrir aucun papier. Sir Gardiner devait avoir dans son portefeuille des pièces importantes que les assassins ont dû lui voler.

–Eh bien! et la folle?

–Hélas! plusieurs médecins l’ont examinée déjà.

J’ai essayé moi-même de l’interroger avec un interprète anglais. On n’a pu tirer d’elle que des mots sans suite. Il paraît que sa folie est du caractère le plus grave; que sa raison avait déjà été ébranlée dans son enfance par une très vive émotion, et que le drame de l’autre jour l’a définitivement rendue folle, presque sans espoir de guérison.

Le docteur Charcot veut encore tenter sur elle des expériences; et on l’a transférée ce matin dans son service à la Salpêtrière.

M. Charcot est le seul médecin qui prétende qu’elle n’est pas inguérissable.

–Monsieur le juge, dit alors le commissaire de police, je crois que vous feriez bien d’examiner ce que peut contenir le sac que j’ai découvert hier à l’hôtel de Rome.

–Voyons, fit M. Barbot; et il prit le sac que lui tendait M. de Vieuval.

Une simple pesée avec des ciseaux suffit au juge d’instruction pour faire sauter la serrure.

Le sac contenait deux grandes enveloppes cachetées mais sans aucune suscription.

Le juge d’instruction, sans hésiter, les décacheta. La première contenait un double de l’acte de vente de la factorerie de Calcutta et une copie de compte, aux noms de différents banquiers français ou anglais. Dans la seconde, il y avait un acte très long écrit en anglais.

–M. Barbot, qui ne connaissait qu’imparfaitement l’anglais, fit .appeler aussitôt un des interprètes attachés au Palais de justice, et celui-ci traduisit immédiatement ce document.

C’était un testament écrit tout entier de la main de sir Gardiner. L’Anglais y exposait longuement ses dernières volontés. Après avoir raconté comment il était parvenu à faire sa fortune aux Indes, il déclarait que, ne voulant en aucune façon manquer au respect qu’il avait pour sa mère, il l’instituait sa légataire universelle s’il venait à mourir avant d’avoir épousé sa maîtresse.

Puis il faisait le récit de ses amours avec miss Lakmi, fille d’un radjah dépossédé qu’il avait recueillie chez lui presque mourant de faim, à qui il avait fait donner une éducation tout européenne et que, disait il, il considérait absolument comme sa femme.

Il ajoutait que si le malheur voulait qu’il mourut avant qu’il ait pu épouser celle qui était déjà la compagne de sa vie, il lui assurait cent mille francs de rente viagère.

Enfin, la dernière partie du testament était consacrée à un point très important qui attira toute l’attention du juge d’instruction et du commissaire de police.

Sir Gardiner déclarait que, dans sa jeunesse, il avait eu à Londres des relations avec une jeune institutrice française, nommée Marie Duval, et qu’un beau jour se voyant ruiné, il avait dû l’abandonner pour aller aux Indes. Depuis il avait appris que la malheureuse femme était enceinte au moment de son départ et, quelques mois après, était accouchée d’une fille.

Dès que la nouvelle lui était parvenue aux Indes, il avait écrit en Angleterre et fait faire démarches sur démarches pour rechercher Marie Duval et son enfant. On n’avait rien trouvé. Un mois après la naissance de sa fille, Marie Duval, réduite à la misère la plus atroce, voyant son mobilier vendu par son propriétaire, avait quitté brusquement Londres sans dire où elle allait, et depuis ce moment, on avait absolument perdu ses traces.

«J’ai depuis de longues années, disait Gardiner, un éternel remords d’avoir ainsi abandonné cette infortunée et son enfant qui était aussi le mien. Dès que je serai arrivé à Londres, je mettrai tout en œuvre pour retrouver Marie Duval et sa fille. Je ne me marierai même qu’après avoir retrouvé et reconnu mon enfant.

Si je meurs avant d’avoir pu accomplir ce devoir, je veux que mes héritiers fassent tout leur possible pour arriver à donner à celle qui est la chair de ma chair, le sang de mon sang, la fortune et le nom qui lui appartiennent.»

–Eh bien, cela se complique, fit M. Barbot.

A ce moment, l’huissier vint annoncer le chef de la sûreté M. Massin.

Tout le monde connaît cette physionomie si parisienne; ce petit homme blond, chauve et dont les yeux de fouine se cachent sous d’épaisses lunettes.

Monsieur le juge d’instruction, je viens de recevoir une visite importante. M. Martial, qui, depuis de longues années, est chargé de tous les achats pour la Ville de Calcutta, la fameuse maison de châles, s’est présenté ce matin à mon bureau et m’a donné des renseignements sur M. Gardiner, qu’il a connu aux Indes. Je l’ai prié de venir jusqu’ici, et il attend dans le couloir. –Voulez-vous l’entendre?

–Mais volontiers, qu’il entre!

Quelques secondes après, M. Massin introduisit dans le cabinet du juge d’instruction M. Martial.

Celui-ci, sur l’invitation de M. Barbot, prit une chaise et raconta qu’à tous ses voyages dans l’Inde il ne manquait jamais de rendre visite à sir Gardiner.

–J’avais avec lui, dit-il, les meilleures relations et je dois déclarer que parmi les commerçants anglais de la colonie, nul n’avait une meilleure réputation. Il était établi à Calcutta depuis dix-neuf ans.

–Les renseignements de l’ambassade anglaise disent depuis quinze, fit M. Barbot.

–C’est une erreur. Je me rappelle fort bien ce que m’a dit M. Gardiner à ce sujet; il y a dix-neuf ans qu’il a quitté l’Angleterre.

Sir Gardiner, continua M. Martial, était un homme d’une loyauté parfaite et qui n’a dû sa fortune qu’à son énergie et à son travail. Un soir, il trouva dans une rue de Calcutta, une toute jeune fille, évanouie contre une borne. Sa beauté le frappa; il la fit porter chez lui. La malheureuse mourait littéralement de faim. Gardiner la soigna, la recueillit. C’était la fille d’un radjah fusillé par les Anglais dans une des dernières révoltes indiennes.

Sauvée par un vieux serviteur, elle avait vécu dans un village pendant quelques années; puis, un soir, le pauvre Indien était mort et la jeune fille sans ressources, sans abri, s’en était allée vers Calcutta espérant y trouver un asile chez un ancien ami de son père, devenu un des plus fervents soutiens des Anglais.

Elle avait en vain frappé à cette porte et, torturée par la faim, désespérant de vivre, elle s’était laissée tomber au coin d’une borne.

Sir Gardiner s’attacha à cette enfant que le hasard avait jetée sur son chemin; il fit donner à Lakmi (c’est ainsi que s’appelait la jeune fille) une éducation tout européenne.

Puis, quand il vit l’enfant devenir une superbe créature, réalisant la beauté splendide du type indien le plus pur, il en devint amoureux fou.

De son côté, la jeune fille s’était attachée profondément à son bienfaiteur.

Elle comprit son amour et le partagea.

Vivant très retiré, habitant en dehors de la ville, et n’ayant aucun souci des préjugés du monde, Gardiner installa Lakmi chez lui comme si elle était sa femme. Pourquoi ne l’épousa-t-il pas à ce moment? Je ne sais; cependant je crois me souvenir qu’à mon dernier voyage il m’a dit qu’il voulait, avant de se marier, accomplir un devoir auquel il avait manqué jadis.

C’est il y a six ans, je crois, que Lakmi, la belle Indienne entra à la factorerie. James Gardiner était encore l’associé de son frère, avec lequel il avait eu déjà à plusieurs reprises de graves discussions d’intérêt.

Mais deux ans après l’entrée de la jeune fille dans la maison une scène terrible éclata entre les deux frères. Jamais William n’a raconté ce qui s’est passé ce jour-là entre lui et James. Cette scène n’eut que Lakmi pour témoin; elle non plus, n’a jamais laissé échapper un mot sur la cause de la rupture des deux frères.

Un domestique m’a seulement conté qu’on avait vu ce jour-là William menaçant James de son revolver, et que le soir même ce dernier quittait la factoterie pour n’y plus rentrer.

Quelques jours après, les deux Gardiner réglaient leurs affaires d’intérêt chez un notaire de Calcutta, et James repartait pour l’Angleterre.

–Je vous remercie, monsieur, des renseignements que vous nous donnez, fit M. Barbot quand M. Martial eut terminé, et si vous le permettez, je vais vous poser une question. Puisque vous étiez fort lié avec William Gardiner, pourriez-vous nous dire si vous lui connaissiez quelque ennemi, si vous soupçonneriez quelqu’un d’avoir commis le crime horrible dont nous recherchons les auteurs?

–Ma foi, monsieur le juge d’instruction, je ne puis soupçonner personne. William Gardiner n’avait véritablement aucun ennemi.

–Mais, dit M. de Vieuval, est-ce qu’il n’y aurait pas là-dessous quelque terrible histoire de jalousie?

Est-ce que Lakmi n’aurait pas été aimée de quelque jeune homme? Dans ce pays-là les passions sont chaudes, et les vengeances terribles!

–Cela me semble bien improbable; elle vivait dans la factorerie, volontairement recluse comme dans un sérail. Enfin elfe adorait William. Malgré la disproportion d’âge qui les séparait, elle avait pour son amant, un culte véritable.

–Encore une fois, merci, monsieur, dit le juge d’instruction, et si vous le permettez nous aurons sans doute encore recours à votre obligeance.

M. Martial sortit en saluant; le commissaire de police, le juge, et le chef de la sûreté restèrent seuls.

–Eh bien! que pensez-vous de tout cela, messieurs, dit M. Barbot.

–Je suis très perplexe, répondit le chef de la sûreté à qui M. de Vieuval venait de raconter en deux mots la découverte du sac faite à l’hôtel de Rome et les dispositions du testament de sir Gardiner.

La rapidité avec laquelle le viol et l’assassinat ont été commis, le lieu choisi, tout prouve que les meurtriers connaissent bien Paris et surtout la Taverne Américaine; d’un autre côté, ces singuliers bâillons dont ils se sont servis, la constatation évidente qu’ils sont anglais, l’intimité dans laquelle ils semblaient être avec la victime, tout cela prouve également que les assassins ont sans doute habité l’Inde et qu’ils ont été prévenus, par un complice de Calcutta, du départ de Gardiner. Ils ont sans doute épié son arrivée à Paris et l’ont attiré, lui et la jeune indienne, dans cet étrange guet-apens.

Enfin le viol dont a été victime celle qu’on nous dit s’appeler Lakmi, complique singulièrement l’affaire et ouvre un champ vaste à toutes les hypothèses.

Malgré toutes les recherches, il a été impossible de savoir ce qu’a fait Gardiner de huit heures du soir à deux heures du matin.

On continue l’enquête, mais étant données l’habileté et l’audace des coquins qui ont fait le coup, j’ai bien peur que ce point-là reste obscur.

–Avez-vous, dit M. Barbot, fait également une enquête sur les individus qui ont l’habitude de fréquenter la Taverne Américaine? Vous avez maintenant sous vos ordres le service des mœurs, et vous devez bien connaître tout ce monde interlope.

–De ce côté, mes agents ne sont pas restés inactifs –vous savez que parmi ces gens-là, nous avons un certain nombre d’indicateurs, hommes ou femmes, qui, ayant eu maille à partir avec nous, sont absolument dans notre main. Les deux meilleurs sont une fille nommée Léda et son. mari (car elle est mariée), un parfait gredin nommé Baltid; un instant j’ai même pensé que ledit Baltid pourrait bien ne pas être étranger à l’affaire, mais j’ai su par un de mes agents qu’il avait passé presque toute la nuit dans un tripot de l’avenue de l’Opéra. A quatre heures du matin, il l’a vu encore ronflant dans un coin–sur une banquette, où il s’était installé à minuit après un décavage complet.

En entendant prononcer le nom de Léda, M. de Vieuval eut un froncement imperceptible des sourcils.

Le chef de la sûreté continua:

–J’ai convoqué Léda pour ce matin à mon bureau, et j’ai donné l’ordre, si elle venait en mon absence, de l’envoyer ici–mais ne seriez-vous pas d’avis, monsieur le juge, que nous fassions rechercher immédiatement cette femme Duval et sa fille, qui est en somme l’héritière de sir Gardiner? Il y a là un nouvel incident tout aussi mystérieux que les autres, qui pourrait bien nous mettre sur la voie de la vérité.

Comme M. Barbot approuvait cette proposition, l’agent Firmin entra, toujours obséquieux, l’échine courbée, il annonça à son chef que la fille Léda venait d’arriver.

–Qu’on la fasse entrer, fit le juge d’instruction.

Firmin s’inclina, partit, et presque aussitôt ramena Léda.

Pour la circonstance, elle avait pris ce que les femmes de cette catégorie appellent une tenue de femme honnête. Elle portait un petit chapeau fermé très simple, recouvert d’une épaisse voilette, et sous sa fourrure entr’ouverte on voyait une robe de soie noire d’une parfaite sévérité. Néanmoins, il s’exhalait de toute sa personne ce léger parfum de la femme galante, ce je ne sais quoi provocant qui fait qu’un Parisien expérimenté reconnaît aussitôt ce que nos pères appelaient une cocotte, et ce que l’argot du jour appelle une belle-petite.

M. Barbot, d’un geste, indiqua un fauteuil à Léda.

–Mademoiselle, dit-il avec une politesse un peu hautaine, M. le chef de la sûreté m’affirmait tout à l’heure que nous pourrions compter sur vous pour tous les renseignements dont nous pourrions avoir besoin.

–Oui, fit en souriant M. Massin, Mlle Léda a de bonnes raisons pour cela!

Sans paraître avoir entendu, Léda dit tout bas et avec un accent de crainte et d’humilité:

–Monsieur, je suis toute à votre service.

–Parmi les gens que vous connaissez, ne s’est-il rien passé d’extraordinaire? Parmi tous les habitués de la Taverne Américaine, n’en est-il aucun dont l’allure vous ait paru louche depuis quelque temps? Vous avez déjà dit à M. le commissaire de police que vous n’aviez reconnu aucun des deux assassins, mais n’auraient-ils pas des complices parmi tout. ce monde que vous fréquentez? Parmi les autres. femmes qui, comme vous, soupent chaque nuit, n’y en aurait-il pas une de mêlée à ce crime?

–Je ne sais pas, monsieur, dit Léda avec le plus grand sang-froid. Néanmoins, je vais observer attentivement et, dans deux jours, je pourrai vous dire si je me suis aperçue de quelque chose.

–Envoyez-moi Baltid, s’écria M. Massin.

Léda fit un signe d’acquiescement et, comprenant qu’elle en était quitte pour ce jour-là, elle demanda la permission de se retirer et sortit.

–Allons, messieurs, dit le juge d’instruction quand elle fut partie, je crois que nous n’avons plus rien à faire aujourd’hui. Je vous donne rendez-vous demain à la même heure.

–Ah! dit le chef de la sûreté, j’oubliais de vous parler d’une visite que j’ai reçue. M. Durcourt, le jeune médecin qui assistait à la découverte du crime, est venu me voir et m’a demandé l’autorisation de visiter la jeune Indienne à la Salpêtrière. Cette affaire l’intéresse, le passionne; je lui ai donné un mot pour le directeur de l’hôpital, et, du reste, il connaît le docteur Charcot.

–Vous, avez bien fait, répondit M. Barbot en se levant.

M. de Vieuval quitta le premier le cabinet du juge d’instruction, le chef de la sûreté ayant encore quelques mots à dire à M. Barbot au sujet d’une autre affaire.

A peine fut-il dans le couloir, qu’il s’élança et descendit l’escalier presque en courant.

Léda, en revanche, ne s’était pas pressée de s’en aller. Pendant tout le temps qu’elle était restée dans le cabinet du juge d’instruction, elle n’avait pas regardé le vieux commissaire de police, mais, du coin de l’œil, elle avait suivi néanmoins tous ses mouvements et s’était parfaitement rendu compte de son trouble. Elle avait senti qu’elle tenait toujours le vieux galantin sous sa puissance, et elle était certaine qu’il la rejoindrait avant qu’elle fût sortie du Palais de justice.

Comme elle allait entrer dans la cour, elle entendit derrière elle un pas pressé. Elle ralentit encore le sien et, presque au même instant, M. de Vieuval fut à ses côtés.

–Léda, dit-il très bas, d’une voix presque étranglée! Il faut que je vous voie, je vous en supplie.

–Je rentre chez moi, dit-elle simplement: je vous attendrai. Puis elle passa rapidement devant lui, traversa la cour et monta dans le fiacre qui l’attendait.

Le visage de M. de Vieuval rayonnait. Il respirait bruyamment. Aussitôt il s’élança derrière Léda avec une vivacité de jeune homme, et sauta dans la première voiture qu’il rencontra avec une agilité dont il ne se serait vraiment pas cru capable.

Comment ce vieillard qui passait pour avoir eu dans sa jeunesse tant de succès auprès des femmes, en était-il arrivé à chercher ses amours dans la boue, à aimer follement une fille qu’il savait être un objet de commerce à la disposition du plus offrant?

Il aurait été incapable de le dire lui-même, car il était en ce moment absolument inconscient de ses actions.

Tout ce qu’il savait, c’est que la nuit où il avait vu Léda pour la première fois, il avait cru tout d’abord à un caprice passager, mais le lendemain, une force plus puissante que sa volonté l’avait amené chez cette femme, et quand il était sorti de cet appartement de la rue Mosnier, il lui avait semblé qu’il avait un grand vide dans le cerveau.

Tout ce qu’il savait, c’est que cette créature avait fouaillé sa chair de désirs insensés, c’est que la résistance inattendue qu’il avait trouvée chez elle avait troublé sa raison.

C’est qu’en ce moment à la pensée qu’il allait se trouver près d’elle dans son boudoir, qu’il allait se griser de son parfum, qu’il allait enfin serrer dans ses bras cette taille onduleuse comme un roseau, ses tempes battaient, tout son sang affluait à sa tête.

Au souvenir des petits frisons, que Léda avait sur la nuque, il lui passait par tout le corps–comme des secousses nerveuses.

Le malheureux en était arrivé à cette intensité de la passion qui mène à la folie, et dont le dernier accès est terrible chez un vieillard.

Léda en rentrant trouva dans l’antichambre Baltid qui l’attendait anxieux.

–Eh bien? fit-il en refermant la porte.

–Tout va bien, dit-elle encore un peu suffoquée par la précipitation avec laquelle elle avait monté l’escalier; mais je t’expliquerai tout cela plus tard. Vite, cache-toi, le vieux monte derrière moi, sa voiture est arrivée presque en même temps que la mienne.

En effet, à l’instant même un coup de sonnette retentit.

Baltid disparut, et Léda passa dans son boudoir en disant à la bonne qui allait ouvrir la porte:

–Faites entrer ici, immédiatement.

La bonne introduisit M. de Vieuval dans le cabinet de toilette.

–Dès que la porte fut refermée et que la bonne eut disparu, le vieux commissaire de police s’élança vers Léda, et lui prenant les deux mains:

–Oh! merci! merci! fit-il avec passion. J’avais besoin de vous voir!

Et saisissant brutalement la jeune femme, Il se mit comme la première fois à couvrir son cou, ses cheveux de baisers fous.

–Voulez-vous bien finir, fit Léda, en se dégageant doucement, je n’ai pas même eu le temps de retirer mon chapeau! Allez vous asseoir dans un coin pendant que je vais me mettre à mon aise! vilain!

M. de Vieuval se faisant violence, obéit comme un chien, et alla s’asseoir sur la chaise longue.

Aussitôt Léda commença à se déshabiller en coquette savante qu’elle était. Elle eut des petits mouvements de pudeur enfantine en dégrafant son corsage, mais ces petits mouvements avaient pour résultat de découvrir sa belle chair blanche, aux reflets moirés; enfin elle parut si troublée en dégrafant son corset, elle procéda si maladroitement à cette opération si simple que ses deux seins dont la fermeté était célèbre à la Taverne Américaine, ses deux beaux seins jaillirent hors de la chemise, semblant menacer le vieux galantin de leur pointes rosées.

M. de Vieuval sauta sur Léda, en poussant une sorte de rugissement.

Elle se laissa tomber tout alanguie dans les bras du vieillard et lui abandonna ses lèvres.

Le malheureux commissaire en était arrivée au summum de la passion; en fille d’expérience, Léda le laissa s’enivrer de ses lèvres, l’embrassant même par instant comme malgré elle, sans lui permettre toutefois d’aller plus loin, et bientôt le vieillard brisé par l’intensité même du désir tomba sans force sur la chaise longue.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
340 p. 1 illustration
ISBN:
4064066305451
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Bookwire
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