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Édouard Cavailhon
Les sportsmen pendant la guerre
1870-1871

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315351
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE I Un vrai Patriote.
CHAPITRE II Le Père et le Fils.
CHAPITRE III Défaillance.
CHAPITRE IV Le Blessé.
CHAPITRE V Deux sœurs de charité.
CHAPITRE VI La Convalescence.
CHAPITRE VII Contre-poison d’amour.
CHAPITRE VIII Commerçante éhontée.
CHAPITRE IX L’escadron Franchetti.
CHAPITRE X Le cousin Raoul Calcul.
CHAPITRE XI Conférences de table.
CHAPITRE XII Guet-apens gymnastique.
CHAPITRE XIII Chute et parachute.
CHAPITRE XIV Le général Triangle obtus
CHAPITRE XV Étranges fournisseurs.
CHAPITRE XVI Les deux approvisionnements de Paris.
CHAPITRE XVII Infamies alimentaires.
CHAPITRE XVIII Patriotisme.
CHAPITRE XIX Poursuite du fils par son père.
CHAPITRE XX Le plan de Bebaro.
CHAPITRE XXI La veillée des armes.
CHAPITRE XXI Victoire en arrière.
CHAPITRE XXIII La rose du général Trochu.
CHAPITRE XXIV En voiture d’ambulance
CHAPITRE XXV Enterrement de Franchetti.
CHAPITRE XXVI Éclaireurs et marins en avant!
CHAPITRE XXVII Voyage en ballon.
CHAPITRE XXVIII Déceptions
PATER
AVE
CHAPITRE XVIII Châtiments.
CHAPITRE XXX. La fin de la lutte et la fin du récit.
CHAPITRE XXXI Conclusion.
ENSE ET ARATRO
ESCADRON DES ÉCLAIREURS FRANCHETTI
CONTROLE PAR GRADE ET PAR ANCIENNETÉ FRANCHETTI (Léon) , Chef de l’escadron. TUÉ A L’ENNEMI
TROMPETTES
VOLONTAIRES
PRÉFACE
Table des matières
L’auteur m’ayant prié, par un excès de modestie coutre lequel mon amitié n’a su se défendre, de présenter au public ce livre qui n’en avait pas besoin pour lui plaire, je vais peut-être tromper son attente en parlant moins de son ouvrage que de lui-même.
Analyser, à l’avance, ces pages originales et pleines d’une communicative chaleur,–à quoi bon? Ne serait-ce pas en déflorer l’impression immédiate et vivante?
En faire ressortir les qualités sympathiques, cordiales,–à quoi bon encore? Ne sauteront-elles pas aux yeux de tous?
Combien j’aime mieux vous parler de celui qui les a écrites et qui sait être une personnalité par ce temps d’effacement général, où bien peu d’entre nous parviennent à distraire leur originalité du moule commun. M. Édouard Cavailhon est certainement un de ces rares élus dont on dit: il est quelqu’un,–ce qui veut dire aussi: il n’est pas tout le monde! Il suffit d’ouvrir ce livre pour s’en convaincre. Il est aussi éloigné, par les aspirations et par la forme, des banalités voulues du naturalisme-contemporain que des ambiguïtés psychologiques du spiritualisme à outrance. Il est pensé et écrit avec une indépendance absolue et, toutes proportions gardées, on en pourrait dire ce que notre vieux Montaigne disait du sien: Ceci est un livre de bonne foy!
La bonne foi!–mieux que cela: la foi! Voilà ce qui vibre sans cesse dans ce volume, et ce qui lui donne une saveur toute particulière. La foi en tout ce qui est noble, la foi en tout ce qui est grand, la foi en tout ce qui est digne d’être aimé et admiré. C’est là qu’est le secret de cette sincérité d’émotion, dont personne ne se défendra en le lisant; Oui, la foi, voilà ce qui caractérise ces pages, et la foi dans ce qu’il y a de plus saint au monde pour les hommes de cœur: la foi dans les destinées de la Patrie!
C’est que M. Edouard Cavailhon est, avant tout, un poète.
Je ne vous l’aurais pas fait connaître, si j’avais passé sous silence les deux recueils qu’il publia chez Dentu, il y a deux ans, et où il s’est peint tout entier: Impressions du moment et Chants d’artiste et chants d’amour. C’est là que moi-même j’ai appris à apprécier ce talent mâle, cette nature virile, tels que ce siècle épuisé ne nous en présente plus guère. Voyez plutôt le programme qu’il s’est fait à lui-même dans le premier de ses livres. Voilà comme il comprend le rôle du poète en ce temps-ci:
Lorsqu’elle râle ou meurt qu’il chante la patrie!
Ses vers relèveront l’abaissement des cœurs.
Bien que de notre temps la guerre semble impie,
Elle règne: il est bon d’exalter les vainqueurs.
Puisque Victor Hugo le grand, l’immortel maître,
A chanté Bonaparte, encensé les Bourbons
Et qu’il donne aujourd’hui, toujours reflet peut-êtr
Son souffle populaire à d’autres horizons,
Il faut que dans la voie, où je veux apparaître,
Je change mes accents suivant l’heure ou le lieu.
S’il est persécuté, je défendrai le prêtre;
S’il est persécuteur, je maudirai son Dieu.
Mais, dans cette âme aux tendresses multiples, la vigueur n’exclut pas la grâce, et le chanteur aime le son léger de la flûte à l’égal du mugissement profond des trompettes d’airain. Ecoutez plutôt ces jolis vers d’amour:
Qu’êtes-vous devenus, mes rêves d’espérance?
Je fus heureux un soir, était-ce donc assez?
Et faudra-t-il compter comme un jour de démence
Ces doux aveux, songes passés?
Il ne t’en souvient plus, mais, comme une caresse,
Cette image revient à mon cœur éperdu,
J’osai presser ta lèvre en un moment d’ivresse!
Ce baiser, tu me l’as rendu.
Qu’on me pardonne de parler aussi longuement du poète à propos d’un volume de prose. Mais vous le retrouverez tout entier dans le livre avec ses fougueux élans vers l’infini, avec son amour du juste et du beau, ces deux pôles de la vie humaine pour qui sait en comprendre les joies saintes et les austères devoirs.
Il est un autre point de vue sous lequel il faut que je vous révèle mon ami Edouard Cavailhon, sous peine de ne vous l’avoir fait connaître qu’à demi. Ce spiritualiste renforcé n’a pas pour les choses du corps le mépris qu’affectent, seuls, les imbéciles. « Guenille si l’on veut…» Non! vous ne lui ferez jamais admettre que la forme plastique puisse être traitée de guenille. Par son goût pour les nobles exercices où s’affirme la vigueur humaine, où la splendeur musculaire du plus beau des animaux se développe, où s’entretient la beauté des races, il appartient, tout entier, à la tradition antique. Aux ascètes émaciés qui décorent les portiques de nos cathédrales il préfère les modèles glorieux de la statuaire grecque et, tout en rendant justice aux curiosités intellectuelles de l’art gothique, il leur préfère les beaux chevaux du Parthénon aux crinières droites et aux croupes puissantes. Car–un autre secret de cette nature aux ambitions si diverses–le cheval tient une grande place dans les préoccupations de cet écrivain passionné doublé d’unsportsman fougueux.
Poète et sportsman.
Je ne sais pas si ces deux mots ont été accouplés souvent, mais les voici unis dans une renommée naissante et qui grandira. C’est dans cette union inattendue, dans cette parenté bizarre qu’est le secret de l’originalité vraie des pages que vous êtes déjà, j’en suis convaincu, impatient de lire. Il ne me reste plus qu’à m’excuser, auprès du lecteur, d’avoir retardé de quelques instants son plaisir. Mais c’en était un pour moi, je ne le cache pas, de signaler, le premier, à l’attention une œuvre de mérite en même temps qu’un auteur qui m’est deux fois sympathique, comme homme et comme écrivain.
ARMAND SILVESTRE.
P.S.–L’auteur me charge d’acquitter pour lui une dette de reconnaissance et c’est de grand cœur que je le fais.
Ce livre doit le jour à l’initiative et au coup d’œil hardi de M. Emmanuel Balensi, l’un des jeunes et grands sportsmen parisiens. C’est lui qui a su distinguer son auteur encore inconnu, qui lui a confié la rédaction du Derby, pour en faire un journal de sport militant; c’est lui qui lui a donné la faculté de publier en feuilleton cette œuvre où s’affirme le patriotisme le plus ardent, et de la faire paraître ensuite en volume.
Un tel patronage était déjà de bon augure pour le succès.
AUX GRANDS SPORTSMEN
MEMBRES DU JOCKEY-CLUB
Tues à l’ennemi en1870
C’est à ces nobles martyrs du devoir que je dédie mon œuvre, où j’ai voulu montrer combien l’action vaut mieux que la parole, et combien, au jour du péril, la patrie peut mettre encore plus d’espoir dans les sportsmen de toutes les classes, qu’en ses autres enfants.
Leurs noms doivent figurer au livre d’or de la France; ils porteront, je l’espère, bonheur à cette étude écrite sous la forme du roman, mais prise d’après nature, et n’ayant d’autre but que de rendre hommage à la virilité et au patriotisme.
Ces noms, les voici:
Comte ROBERT DE VOGUÉ, capitaine au 1er spahis.–6août, bataille de Reischoffen.
GUY DUBESSEY DE CONTENSON, colonel du5 e cuirassiers.–30août, combat de Mouzon.
FRANÇOIS FIEVET, colonel du16e d’artillerie.–1er septembre, siège de Strasbourg.
Vicomte DE RAFELIS DE SAINT-SAUVEUR, capitaine au3e zouaves.–1er septembre, blessé mortellement à la bataille de Rcischoffen.
Louis LE SERGEANT D’HENDECOURT, capitaine d’état-major.–1er septembre, bataille de Sedan.
ANDRÉ PICOT, comte DE DAMPIERRE, commandant le 1er bataillon des mobiles de l’Aube.–13octobre, combat de Bagneux.
Vicomte DE GRANCEY, colonel du régiment des mo biles de la Côte-d’Or.–2décembre, bataille de Champigny.
CH. D’ALBERT, duc de Luynes et de Chevreuse, capitaine adjudant-major au 1er bataillon des mobiles de la Sarthe.–2décembre, combat de Loigny.
Honneur à eux!
Les glorieux blessés, membres du Jockey-Club sont trop nombreux pour que je les nomme. Ils m’en voudraient peut-être. Comme tous les vrais méritants, ils sont modestes: le sentiment du devoir accompli au moment du péril leur suffit. Ils seraient prêts encore à tout sacrifier, dans l’avenir comme dans le passé, pour cet idéal que rien ne saurait remplacer, pour la patrie.
EDOUARD CAVAILHON.
CHAPITRE I
Un vrai Patriote.
Table des matières
La ville d’Oran était en deuil. Le fil télégraphique venait d’apporter la terrible nouvelle de la défaite du maréchal de Mac-Mahon. Nos excellents soldats d’Afrique, malgré d’héroïques faits d’armes, avaient succombé sous le nombre à Reischoffen.
Une morne stupeur frappait tous les esprits, et ceux qui avaient vu commencer la guerre avec le plus d’enthousiasme, étaient les premiers à montrer un coupable découragement.
Les Français sont ainsi faits. Il leur faut du succès au début, ou bien ils sont perdus. Et la déroute vient, la débâcle est à craindre.
Au milieu de la foule assemblée sur la grande place, un jeune homme à la démarche souple, élégante, fière et hardie, observait tout sans mot dire. Son regard lançait des éclairs de mépris en voyant ces défaillances honteuses.
Il souffrait.
Tout à coup, un reflet de violente colère se lut sur son beau front, et enflamma son œil noir.
Il venait d’entendre un homme jeune encore, valide et en état de porter les armes, jeter des paroles plus alarmistes que les autres, en osant parler de soumission.
–Il faut donner l’exemple, s’écria-t-il.
Et, fendant le cercle des auditeurs complaisants de cet apôtre de la lâcheté, il vint brusquement prendre le bras de l’orateur en plein vent.
–Benjamin, dit-il, vous me présenterez tous vos comptes dans trois jours. C’est un long travail; allez donc vous y mettre immédiatement.
Le ton dont furent dites ces paroles ne supportait pas de réplique, et Benjamin n’en essaya pas.
Tremblant et honteux, comme un chien pris à mal faire, il osait à peine lever les yeux.
Néanmoins, d’une voix bien humble, il parvint à balbutier cette demande:
–Est-ce que vous me renvoyez, M. Israël? Je suis pourtant un employé fidèle et dévoué.
–Non, je ne vous renvoie pas. C’est moi qui pars, et il faut que tous mes comptes soient en règle. Je ne veux rien laisser en litige, de crainte d’accident.
–Mais où allez-vous donc? s’écrièrent plusieurs voix en même temps.
–Je vais là où le devoir m’appelle, en France, à la frontière menacée. C’est le poste de tous les gens de cœur.
–Mais vous désapprouviez cette guerre.
–Le temps n’est plus au contrôle ni au raisonnement. Il faut agir et non discuter; il faut obéir à la grande voix du devoir.
Un revirement subit se fut bientôt produit parmi ce groupe d’auditeurs augmentant à chaque minute, et la mâle résolution du jeune homme fut vite connue de tous.
Toute foule assemblée est une sensitive. Un mot venu du cœur la fait vibrer comme la harpe éolienne au souffle du vent; une noble action lui donne les élans les plus généreux.
Israël fut entouré, et des félicitations unanimes vinrentle récompenser de sa généreuse initiative.
Quel était ce lutteur de race, dont la vaillance grandissait dans l’épreuve?
C’était un Israélite d’origine lyonnaise. Sa maison de haute finance était la première de notre colonie africaine.
Son père était venu s’établir des premiers à Oran; il avait rendu de très grands services à l’Etat et aux colons, tant par les entreprises industrielles établies par lui-même, que par celles qu’il avait favorisées.
Aidé par une épouse au caractère digne des temps antiques, il avait élevé son fils dans le culte du beau et du bien. Tous ses soins avaient eu pour but de s’en faire un ami, un camarade.
Persuadé que pour être réellement un homme, il faut acquérir à la fois la vigueur du corps et celle de l’esprit, la puissance des muscles en même temps que la force intellectuelle et morale, le père avait tenu à ce que son fils excellât dans tous les genres de sport, aussi bien que dans toutes les branches des connaissances humaines.
C’était un sporstman accompli. La gymnastique n’avait pas de hardiesses dont il ne se fit un jeu; l’équitation, l’escrime, l’art nautique, etc., n’avaient pas de secrets pour lui
Il aimait surtout la marche et la chasse.
Sa supériorité dans les exercices du corps ne l’avait nullement détourné de l’amour de l’étude. Il avait toujours figuré au premier rang dans ses divers examens.
Le bonheur souriait à cette famille modèle, lorsque la mort était venue frapper son chef en pleine maturité de la vie et de la fortune.
Son fils avait alors été arraché à la haute vie parisienne, et, sous l’égide de sa mère, une femme de tête et de grand caractère, il avait pris résolument la suite de la maison. Malgré son immense fortune, il ne voulait pas demeurer inutile et désœuvré.
Aux yeux des masses, les heureux du monde semblent pouvoir se désintéresser des idées de dévouement au dévoir et à la patrie.
–Ils n’ont pas besoin de s’occuper de cela, dit le vulgaire. C’est bon pour ceux qui ont leur fortune à conquérir. Eux, ils n’ont qu’à se laisser aller au farniente et aux jouissances de la vie.
Aussi, lorsqu’un tel exemple d’élan patriotique vient d’en haut, il trouve toujours un immense écho.
Les projets les plus fantaisistes de compagnies d’éclaireurs à pied et à cheval furent alors mis en avant.
On savait qu’Israël, voulant offrir son dévouement et sa vie à son pays, ne serait pas chiche de son argent, et le groupe des aventuriers, dont une ville nouvellement colonisée, comme Oran, se trouve toujours le refuge, vint proposer son concours.
Pour ces déclassés, c’était une occupation toute trouvée: autant cet avenir qu’un autre.
–Je n’ai point l’intention de lever des compagnies franches, leur répondit Israël. Je m’engage simplement comme volontaire pendant la durée de la guerre au3e zouaves, où j’ai plusieurs de mes anciens camarades. Ceux qui voudront m’avoir pour camarade n’ont qu’à venir signer un engagement, comme je vais le faire de ce pas. Mais je crois que le concours de compagnies de francs-tireurs ou d’éclaireurs à cheval, bien organisées, peut être très utile pour faire la guerre de partisans. Faites donc choix d’un commandant que je connaisse et dans lequel je puisse avoir confiance, je mettrai300,000francs à votre disposition pour les premiers frais nécessaires. Je désire par exemple que l’on soit prêt à embarquer dans huit jours.
Des cris d’enthousiasmes éclatèrent de tous côtés. Les peuples du midi aiment le bruit et sont toujours heureux de trouver un prétexte à démonstrations exubérantes.
Israël se déroba aux ovations qu’on lui préparaît.
Rentré chez lui, il fit demander à sa mère de le recevoir pour lui faire part de sa détermination, que du reste il était sûr d’avance de lui voir approuver, connaissant son grand cœur.
En effet, la noble femme se contenta de lui dire:
–Si ton père vivait, il t’approuverait. Je ne puis que faire comme lui, tout en versant quelques secrètes larmes bien pardonnables à la faiblesse d’une femme, au cœur d’une mère. Va, mon fils, et que le Dieu des causes justes t’accorde sa protection.
Un oncle d’Israël, qui avait fait de grandes entreprises industrielles et n’avait pas réussi, vint pour le dissuader de partir, craignant peut-être qu’en l’absence du jeune homme les bons sur la caisse ne lui fussent mieux ménagés.
Israël écouta les raisonnements plus ou moins spécieux de son parent, puis il répondit avec douceur.
–Tout homme se doit avant tout à son pays.
Les affaires, les intérêts privés doivent céder le pas à la grande idée de la patrie.
–Oui, dit l’oncle, mais quand on a une certaine position de fortune, on peut se tenir à l’abri des tempêtes.
–Raison de plus, reprit Israël, pour se mettre en avant. On est intéressé à défendre ses richesses et son bien-être acquis.
–Bastel la patrie est partout où l’on est bien.
–Allons donc! il n’y a qu’une France; il n’y a qu’un Paris.
Et se laissant aller à je ne sais quel enthousiasme rêveur, comme en ont les enfants des climats sans nuages, le fier jeune homme reprit:
–Paris, c’est ma patrie d’adoption, la ville de mes souvenirs joyeux, de mes rêves et de mes folies de jeunesse. Ma fierté patriotique n’admettra jamais qu’un soudard allemand, sot, lourd et brutal, gorgé de bière et de viande de porc, marchant sous les coups de plat de sabre, puisse venir souiller le sol de la cité chère aux artistes et aux intelligences de tous les genres, de toutes les nuances, de tous les pays.
Ils ont dit, ces gens du Nord, de leur air glacial et compassé, entre deux nausées de victuailles:
–Paris n’est qu’un lupanar, nous y entrerons dans huit jours.
Il appartient à ceux qui ont demandé le plaisir à la grande métropole, à l’heure où soufflait le vent de la fantaisie et des brises juvéniles, et qui l’y ont trouvé avec usure, il leur appartient de prouver à ces soldats philosophant que les gais viveurs savent marcher à la mort, pour défendre leur pays menacé. Qu’ils viennent donc; ils trouveront des soldats de fer dans la ville des sybarites.
–Tudieu, s’écria l’oncle. Mais c’est la voix de Judas Macchabée. Quel zèle, quel feu! Je suis fier de toi. Si l’âge ne me retenait pas ici, je te suivrais. Ton enthousiasme est communicatif, et s’il trouve des imitateurs, il est certain que rien n’est compromis… Mais tu penseras à moi, n’est-ce pas, mon bon neveu?
–Mon absence ne changera rien aux jours ni aux heures auxquelles vous devrez vous présenter à mon caissier.
Et l’oncle s’en alla pleinement satisfait.
Israël fit alors appeler Benjamin, son comptable, qu’il avait si mal mené le matin, et lui demanda si son inventaire serait prêt dans trois jours, comme il le lui avait demandé:
–Vous savez bien, mon maître, qu’entendre c’est obéir, répondit Benjamin.
–C’est bien. A l’occasion de mon départ, on donnera le triple de la gratification de fin d’année à tous les employés. La maison continuera à marcher sous les ordres de ma mère. C’est tout ce que j’avais à vous dire.
Mais Benjamin ne bougea pas. Il tournait ses pouces l’un contre l’autre, ce qui chez lui était le signe d’une résolution énergique à prendre, ou d’une bonne idée commerciale à mettre en avant:
–Qu’avez-vous, Benjamin? dit Israël.
–Ah! voilà. C’est difficile à dire. J’aurais une demande à vous faire.
–Dites.
Et Benjamin recommença à tourner plus fiévreusement ses pouces.
–Dites sans crainte et sans hésitation. Il est probable que c’est accordé d’avance. Au moment de partir, je n’aimerais pas à refuser quelque chose à un excellent employé comme vous.
–Et ma défaillance de ce matin.
–Je l’oublierai. Qui n’a pas ses moments de faiblesse?
–Eh bien! je me risque. Je voudrais vous accompagner.
–Pourquoi faire? Vous êtes utile ici.
–Vous aussi, mon maître, vous êtes utile à Oran, et vous quittez tout pour aller défendre la France. Je voudrais faire comme vous.
–Ah! c’est mieux que ce que vous disiez ce matin.
–Oh! ce matin, j’avais vu des gens que je ne veux plus voir, des politiqueurs, des cœurs faibles, cachant leur défaillan ce sons le manteau ou sous le masque de la libre pensée.
–Mais on dit que vous êtes bien… timide.
–Oui, c’est vrai; mais, baste! le courage, ça doit être comme autre chose; on doit s’y habituer; ça doit s’apprendre… J’ai entendu parler du bon roi Henri IV, qui était né poltron et qui devint très brave. On instruit bien un lièvre à battre du tambour. Votre père m’a appris la comptabilité, vous m’apprendrez le courage.
–Allons, mon ami; vous avez déjà la bonne humeur. C’est quelque chose, et c’est un premier pas de fait.
–Alors vous consentez.
–Faites comme vous voudrez; mais réfléchissez encore. Il est à craindre que ce ne soit pas tout rose, là-bas.
–Nous verrons bien.
Là dessus, Benjamin sortit avec une fière contenance.
–Rien de tel qu’un poltron révolté, pensa Israël. Ah! si nous voulions ainsi tous nous y mettre, les Prussiens ne feraient pas long feu. Mais le voudra-t-on?
Si partout ailleurs, comme à Oran, les puissants de la fortune avaient donné l’exemple, la France aurait eu bientôt des défenseurs invincibles.
Trois jours après, Israël faisait voile pour Marseille avec Benjamin, déjà vêtu en zouave, et une dizaine de jeunes gens d’Oran que cet exemple avait électrisés.
CHAPITRE II
Le Père et le Fils.
Table des matières
L’aspect de Strasbourg, la noble cité destinée au martyre de sa foi française, était lugubre. On faisait cercle auprès des rares échappés du désastre de Forbach.
L’homme sorti du danger, quelque brave qu’il soit, est souvent porté à en exagérer la grandeur. C’est une petite faiblesse de vanité qu’on peut pardonner en temps ordinaire, mais qui a les conséquences les plus graves dans les jours d’épreuves douloureuses.
Le peuple, en France, est toujours assez enclin à exagérer le mal comme le bien; il ne faut pas l’y aider.
Des groupes divers se formaient suivant les aspirations et les pensées secrètes de chacun.
Là, quelques vieillards, ayant assisté aux victoires épiques du premier Empire, maudissaient l’âge et la faiblesse engourdissant leurs membres, et parlaient malgré tout d’aller combattre et mourir.
Ici, des jeunes filles, réunies en groupe animé, promettaient de ne donner la fleur de leur pensée qu’aux plus vaillants, et juraient même de n’écouter aucune parole d’amour, tant que nos couleurs n’auraient pas repris leur prestige victorieux.
Ailleurs, quelques nobles cœurs rêvaient les exploits des guérillas, et brûlaient de pouvoir employer leur sombre énergie.
–Un chef, qu’on nous donne un chef! s’écriaient-ils, et nous serons bientôt prêts à partir.
Alors, on vit sortir de la morne stupeur où il semblait accablé un homme pouvant avoir une cinquantaine d’années, mais au corps demeure robuste, à l’œil vaillant et fait pour commander.
–Enfants, dit-il, vous demandez un chef pour la guerre des montagnes. Vous le savez, je suis chasseur et j’ai fait la guerre d’Afrique, guerre de surprises et de razzias. M’acceptez-vous?
–Oui, père Hcinrich, s’écria la foule avec enthousiasme. Avec vous, nous sommes assurés de vaincre.
–Je vous préviens que la discipline sera sévère. Le maréchal Bugeaud fut mon maître, en Afrique. Il était bon, mais inflexible à remplir son devoir.
–Vous dicterez la loi à votre gré.
–Bien, mes enfants. Ainsi nous pouvons faire beaucoup de mal à ces lourds allemands. Où sont mes fils? Qu’ils s’inscrivent les premiers sur la feuille des engagements.
Cinq fiers jeunes gens fendirent la foule et vinrent s’incliner devant leur père, qui les contempla avec amour. Mais tout à coup le front du chef de famille se rembrunit:
–Où est votre frère Ludwig? dit-il.
–Nous ne l’avons pas vu depuis hier.
–Toujours ma croix de douleur! s’écria le père. Ah! combien vous m’avez chatié, seigneur, pour avoir épousé une femme d’origine allemande. Heureusement que de tous mes fils celui-là seul tient de sa mère.
–C’est moi qui le remplacerai, petit père, vint dire en bondissant un enfant de quatorze ans. Tu verras quel bon éclaireur je ferai. J’ai appris le métier en dénichant les nids dans la forêt. Nous ne serons jamais surpris, et nous surprendrons.
–Toi, mon Benjamin, mais tu n’y songes pas. Et que dira ton maître d’école?
–Oh! je le connais, il est bien capable de venir avec nous.
Le père réfléchit un instant. Un combat violent semblait se livrer dans son âme; les traces s’en répercutaient sur les lignes mobiles de son visage franc et loyal.
Il est un sentiment que l’on retrouve toujours, c’est celui de l’amour particulier, de la faiblesse innée des parents pour leurs enfants derniers nés. Qu’un autre l’explique. Pour le moment nous nous bornons à le constater.
Il existe bien.
Benjamin sentit que pour se faire accepter il avait besoin d’une caresse:
–Je ne risque pas tant que ça, dit-il en s’approchant avec grâce et câlinerie, avec un sourire du regard, au milieu de vous, de mes frères, de mes camarades plus âgés, qui tous me protégeront. Je vous apporterai en échange ma gaieté qui ne tarit jamais.
–Allons, tu viendras, répondit le père incapable de résister plus longtemps. Tu seras notre rayon de soleil dans les jours sombres. Qui sait? Peut-être seras-tu notre bonne étoile?
Et alors on vit l’élite des Strasbourgeois venir s’inscrire sur le livre d’engagements, livre d’espérance s’il en fut jamais.
Heinrich remercia ses volontaires par ces simples paroles:
–La France n’est que blessée. C’est une épreuve dont elle doit sortir glorieuse… Songez à ce linceul d’héroïsme dans lequel se sont ensevelis les nobles vaincus de Reischoflen, et si vous égalez leurs exploits, vous les aurez bientôt vengés, vous serez dignes d’eux… Ces glorieux morts ont tracé la route aux vivants… Imitez-les pour mériter de crier avec moi: Vive la France!
Alors l’enthousiasme devint, du délire. Les vieillards levaient les mains pour donner leur bénédiction à ces vaillants champions de l’Alsace. Les belles jeunes filles allaient chercher des fleurs pour orner leur chapeau ou leur poitrine, et se laissaient dérober quelques-unes de ces faveurs intimes de l’amour, qu’en temps ordinaire elles eussent fait payer d’un serment de fiançailles.
En voyant tant d’énergie, tant d’ardeur dans le dévouement à la patrie, on était en droit d’espérer, d’avoir confiance dans l’avenir de cette guerre si mal commençée.
En effet, si quelques compagnies d’hommes résolus s’étaient emparées des passages des Vosges, toutes les communications entre la France et l’Allemagne pouvaient être interceptées. On n’avait qu’à laisser passer, sans coup férir, les armées prussiennes, à supposer qu’on n’eut pas le temps de les empêcher d’aller en avant. Elles se seraient trouvées enserrées et la nation n’aurait eu qu’à se lever tout entière pour les étouffer.
Pour cela il fallait peu d’efforts, mais de l’entente, de la volonté.
Si la France s’était levée comme un seul homme, avec l’indignation d’un lion blessé par surprise et la décision d’un peuple fier de son passé et de son nom, qui, seules, donnent le triomphe, elle aurait vaincu avec éclat. Mais on perdit le temps en folles paroles, en vaines forfanteries de tous les genres.
La passion politique vint primer le sentiment national, et l’on vit l’écœurant spectacle de généraux visant au verbiage des avocats, de commandants en chef songeant en secret à se faire un marche pied de leur position, à devenir des sortes de prétendants; on vit des avocats devenant généraux, et le général en chef d’une grande cité, facile à émotionner par l’exemple, à entraîner par l’enthousiasme, se confiner dans des plans sans issue et de la phraséologie.
Si chaque Français valide se fût promis d’immoler un Prussien, si chacun, au lieu de songer à son intérêt personnel, se fût dévoué au salut du pays, si les exemples que nous citons, au lieu d’être des exceptions consolantes, avaient été suivis, la France pouvait aisément être sauvée.
Dieu, sans doute, ne le voulut pas, et frappa d’aveuglement les âmes égoïstes, pour un jour peut-être les punir sévèrement.
On aura beau nous accuser de chauvinisme, l’on ne nous fera jamais admettre l’oubli de l’antagonisme natif, créé autant par la diversité des climats que par la différence des caractères, des instincts et des races entre les peuples, que la nature elle-même a voulu séparer par la barrière liquide du Rhin.
Le grand fleuve a deux rives bien opposées, bien distinctes, franchement ennemies: d’un côté c’est le commencement des frimas du Nord, c’est la stérilité glaciale; de l’autre on entrevoit comme une chaude caresse du soleil, comme un sourire des climats de l’Orient.
Jamais on n’arrivera à ce que les Allemands ne portent pas envie à la richesse de notre sol français. Dans les invasions périodiques de tous les temps, le Nord se rue sur le Midi; l’attraction est forcée, instinctive.
De même les Russes ont la nostalgie de Constantinople. Dans leurs habitations calfeutrées presque hermétiquement, ils se gardent du froid, mais ils n’obtiennent qu’une température de serre chaude.
Sa douceur n’a pour effet que de leur faire désirer immédiatement les nuits bleues étoilant le Bosphore.
A nos yeux, tout homme d’origine latine est coupable d’imprudence inconsciente, lorsqu’il ne conserve pas d’aversion naturelle contre les hommes de race germaine.
CHAPITRE III
Défaillance.
Table des matières
Si le spectacle de l’enthousiasme patriotique est beau et consolant à décrire, combien est pénible et écœurant le souvenir des défaillances ou des calculs honteux dans les jours d’infortune publique!
Nous avons vu Israël, le banquier millionnaire, faire à la France le sacrifice de sa vie et de sa haute position. Nous avons vu, d’un autre côté, Heinrich, le chasseur, donner le branle au patriotisme dans la grande cité de Strasbourg, et ne pas hésiter à conduire ses fils au cœur du danger. Un tout autre exemple était donné en même temps dans la métropole de cette Alsace, qui pourtant nous a fourni mille preuves de patriotisme fervent et élevé.
Je ne trouve d’autre explication à cette différence d’appréciation du devoir que les divergences de race et de tempérament. Voilà pourquoi j’ai voulu mettre en parallèle deux jeunes Français, appartenant par leur naissance à la religion antique de Moïse, c’est-à-dire ayant un point puissant de similitude, mais nés sous des climats divers, l’un d’origine latine, l’autre de race à demi-germaine.
On jugera ces deux caractères pris sur le vif.
On verra par les mille détails de cette étude, toute d’observations scrupuleuses, combien la latitude et le climat, encore plus que l’éducation, modifient les idées et les instincts des hommes.
Israël, l’Africain au sang généreux, n’avait ressenti, à l’annonce de nos premiers désastres, que le désir d’aller se mesurer avec les ennemis de son pays, qu’une ardeur nouvelle de dévouement.
Ludwig, le juif alsacien, jeune comme lui, robuste comme lui, n’ayant pas sa grande fortune, mais jouissant d’une aisance honnête et suffisante, n’y vit qu’une occasion de gagner de l’argent, en profitant des circonstances et pressurant la patrie.
D’un côté l’instinct du lion, de l’autre la rapacité du corbeau.
Et pourtant Ludwigavait, ainsi que nous allons le voir, un père digne du nom de Français, mais qui avait eu la faiblesse d’épouser une Allemande.
Nous avons choisi nos personnages principaux parmi la grande et forte race israélile, parce qu’aucune autre n’est douée à la fois d’autant de qualités et d’autant de défauts. Ce contraste nous a paru intéressant à présenter.
Aucun autre peuple n’a montré, par sa ténacité à vivre dispersé depuis des siècles, par sa résistance aux épreuves et aux persécutions de toute espèce, combien il est digne d’arriver à sa reconstitution.
Les Israélites se reconnaissent partout; bien qu’ennemis privés, ils se soutiennent dans le combat de la vie. Voilà ce qui fait leur force; voilà ce qui les amène sûrement à la domination.
Ils ont gardé la foi eu tout ce qui forme la base des nations fortes. Ils ont gardé le respect pour ce qui fait les peuples impérissables, pour ce qui constitue leur essence beaucoup mieux que le langage et la religion,–pour le sang.
Comment s’étonner à notre époque d’égoïsme féroce, de scepticisme réel ou affiché, de les voir arriver partout à d’éclatants succès?
Une scène toute contraire à celle que nous avons décrite dans le chapitre précédent, se passait dans un cabaret borgne, placé au coin des divers chemins se croisant dans ce qu’on appelle la zône militaire, c’est-à-dire en dehors des for tifications de la ville.
C’était une vaste brasserie, où les contrebandiers se donnaient rendez-vous, où les braconniers venaient déposer leur gibier en temps prohibé, où les voleurs étaient assurés de trouver à la fois aide, protection et recel.
Le titulaire de cet établissement deshonnête, le père Kraub, comme on l’appelait familièrement, avait eu bien des dêmêlés avec la police, mais on le tolérait pour se servir de temps à autre de sa brasserie borgne comme d’une souricière, où l’on pouvait opérer plus d’une capture importante.
Il passait, du reste, pour être rempli de loyauté, de délicatesse même, vis-à-vis des bandits qui devenaient ses clients.
C’est un sentiment bizarre que cette délicatesse de procédés de coquin à coquin, mais il existe plus qu’on ne pense. On peut trouver son explication dans l’état de révolte ouverte, où vit cette classe de gens avec la société. Ils se considèrent comme associés et solidaires les uns des autres, dans la voie du mal qu’ils ont adoptée. Ils croient avoir le droit de tromper tout le monde, excepté eux-mêmes.
Les loups ne doivent pas se faire la guerre entre eux.
Le père Kraub était en train degourmander ses aides, suivant son habitude quand la clientèle n’abondait pas. Il se dérida en cessant cette bruyante occupation, lorsqu’il vit apparaître plusieurs bandes de consommateurs venant des divers chemins aboutissant à la brasserie.
Sa physionomie s’épanouit comme celle d’un fauve à l’affut, lorsqu’il sent approcher la proie qu’il est venu guetter.
Le groupe qui attira le plus son attention dans cette invasion instantanée, se composait d’une douzaine de jeunes gens, n’ayant pas l’habitude de venir chez lui. A leur centre, l’air préoccupé, presque honteux, marchait Ludwig, fils dénaturé d’Heinrich, le brave soldat, le hardi chasseur des Vosges, le vieux volontaire venant d’offrir sa vie et son dévouement au pays menacé.
Ah! si le père l’eut vu là…
Ils arrivèrent en hâte, pressés de se dérober à tout regard, et demandèrent dès l’abord une salle séparée, pour pouvoir parler sans crainte d’être dérangés, ni entendus, disant qu’ils paieraient en conséquence.
–C’est bien, mein heer Ludwig, dit le père Kraub.
–Vous me connaissez donc, dit le jeune homme avec confusion.
–Oui, et j’ai confiance en vous. Je vais vous donner la salle du fond, le tombeau des secrets. Vous n’avez qu’à me suivre avec vos camarades. Il les fit descendre dans une sorte de cave dissimulée par plusieurs doubles portes, qui aurait pu servir aussi bien d’asile à une assemblée de société secrète, que de rendez-vous à une bande de malfaiteurs.
Les tables furent bientôt surchargées de cruchons de bière, les pipes furent allumées, et l’atmosphère ne tarda pas à être enfumée à l’allemande, c’est-à-dire de façon à donner des nausées à toute nature délicate.
Ils buvaient silencieusement. Les gens du Nord recherchent l’ivresse morne et sombre.
–Sommes-nous toujours prêts à nous soutenir dans le présent et l’avenir comme dans le passé? dit Ludwig. Les circonstances vont devenir critiques ou favorables, suivant que nous saurons agir. Êtes-vous toujours disposés à arriver à la fortune sans scrupules, coûte que coûte, et quels que soient les moyens?
–Oui, répondit un chœur de voix, réglé comme si un chef d’orchestre du grand Opéra lui eut donné le ton et la mesure.
C’était le cri unanime de jeunes gens sans cœur.
–Eh bien! voilà le moment de renouveler, ou plutôt de resserrer notre pacte d’union.
–D’abord, dit un des assistants, as-tu pris tes mesures pour que nous ne soyons pas inquiétés.
–Oui. A la moindre figure douteuse qui entrera dans l’auberge, nous serons prévenus par un signal du père Kraub.
–Eh! bien, parle. Nous t’écoutons.
Ludwig reprit:
–Voici ce dont il s’agit. La France va faire de nouvelles et nombreuses levées, pour essayer d’improviser des armées et de se défendre contre l’invasion. On voudra nous y incorporer, mais ceci n’entre pas dans nos plans de fortune, n’est-ce pas?
Ils étaient bien dignes les uns des autres, ces jeunes hommes, incapables de se laisser aller à un autre sentiment que l’amour du lucre, l’égoïsme et l’intérêt personnel.
–Plus souvent, dit Karl, entre deux hoquets d’ivresse, que j’irai me faire tuer pour des questions d’aussi mince importance. Que peut me faire la victoire ou la défaite? Nous autres Israélites, nous autres Juifs, les ioufs, comme on nous appelle avec mépris, nous sommes des révoltés parmi toutes les nations. Notre rôle est de pressurer tous les peuples, de leur faire suer l’argent de toutes les façons. Voilà tout. En cela, nous vengeons nos frères, également persécutés par tous. C’est une mission de race.
Karl était le beau parleur de l’association. Il ne dédaignait pas, à l’occasion, d’attaquer la corde politique et sociale, mais il mettait toujours, au service de sa morale de forban du petit négoce, une philosophie commode et des idées toutes spéciales.
On l’écoutait dans ce petit cénacle avec une certaine admiration, dont il était très vain. On était unanime pour envier sa faconde. Est-ce qu’on n’écoute pas toujours celui qui fait appel aux plus mauvais instincts, tandis qu’on s’éloigne de ceux qui prennent la mission ingrate de les réfréner?
–Tu as raison, Karl, s’écria Max, un gros garçon boucher, qui souvent dédaignait de prendre son merlin pour assommer les jeunes taureaux qu’on tuait chez son père, afin de les vendre sous le nom de bœufs, et se servait simplement de son poing. C’est une querelle dont nous n’avons pas besoin de nous mêler. Les balles, je n’aime pas ça, moi. Je ne veux pas de ce bal..... Joli, hein? Nous leur fournirons des vivres et les regarderons se battre. Nous jugerons les coups.
–Mais, objecta Raphaël, un mince commis aux écritures chez un prêteur à la petite semaine, ayant le museau d’une fouine et le regard vague et mal assuré d’un rôdeur de nuit, il s’agit de savoir à qui il vaut mieux fournir, aux Allemands ou aux Français.
Cette remarque cynique jeta un froid. Ils étaient jeunes encore; il leur restait quelque pudeur de sentiment.
Ludwig se leva.
Il dominait ses camarades par sa position de fortune, par la grande renommée d’honnêteté de son père, à laquelle ces coquins ne pouvaient s’empêcher de rendre hommage et respect, et par un ascendant pris dès leur enfance.
–Mes amis, dit-il, comme vous, je ne veux pas prendre le fusil, et je vous ai réunis ici pour nous entendre à ce sujet. Nous nous sommes toujours soutenus les uns les autres depuis notre enfance. Aujourd’hui, plus que jamais, nous aurons besoin de cette aide constante. C’est une association plus serrée qu’il faut cimenter. Le péril est là! Dans quelques jours, aujourd’hui peut-être, on va nous appeler et nous incorporer dans quelque régiment.
–Mobile, ou immobile, l’interrompit Karl, il n’en faut pas.
–C’est mon avis, reprit Ludwig, mais il ne faut pas courir le risque de nous mettre en lutte ouverte avec la loi. Elle ne plaisante pas. Pour cela, notre première démarche à faire, c’est de quitter le pays.
–Allons en Allemagne, dit Raphal.
–Non, cela me répugne.
–Psst, des préjugés. Nous sommes des libres penseurs, et n’avons d’autre patrie que la grande famille humaine.
–J’ai de la prédilection, sinon de l’attachement, pour le pays qui nous a vu naître.
–Une faiblesse.
–Admettons-le, mais quitter la France serait à la fois imprudent et inutile. Nous n’avons qu’à aller au devant de l’armée française et à nous offrir pour l’approvisionner. Nous excellons tous dans le commerce, ce sera notre manière de nous battre.
–Elle est plus intelligente que l’autre, prononça sentencieusement Karl, lephilosopheur.
–Et surtout elle rapporte davantage, fit observer le gros Max.
En ce moment le signal d’alarme du père Kraub se fit entendre.
Un silence absolu se produisit et tous se mirent à écouter anxieusement.
Le son d’une voix bien connue fit tressaillir Ludwig.
–Mes amis, dit-il tout bas, nous sommes perdus. C’est la voix de mon père. Comment a-t-il pu savoir que j’étais là? Si nous ne trouvons pas un moyen de fuir, nous serons plus sûrement incorporés dans l’armée, que si nous avions vingt ordres du gouvernement lancés contre nous. Que faire? L’hôtelier ne va pas pouvoir le retenir, ni lui donner le change longtemps. Il va tout fouiller ici, tout deviner, comme dans une de ses razzias d’Afrique, qu’il nous contait si souvent.
–Pourquoi s’inquiéter de ce vieux fou? dit Raphal. Est-ce qu’il est notre maitre?
–Ne parle pas ainsi, malheureux, supplia Ludwig. Respecte mon père, c’est une grande âme; et puis tu nous porterais malheur.
–C’est bien, on excusera son tic. Mais nous n’avons rien à craindre. N’as-tu pas la clef du souterrain, dont se servent les contrebandiers pour apporter leurs marchandises au digne père Kraub?
–Quelle clef?
–Comment, tu ne t’es pas fait donner la clef de cette porte dissimulée dans le fond de la salle par les moulures de la boiserie? Mais tu es indigne d’être notre chef, si tu ne sais prendre aucune précaution.
Tous les regards se portèrent effarés sur Ludwig.
Il semblait consterné.
–Une clef, dit Max, l’hercule boucher; c’est bien inutile, pourvu qu’il y ait une porte.
–Comment?
Max vint prendre l’oreille de Raphaël, comme un dresseur de chiens prend celle d’un de ses roquets lorsqu’il veut le faire obéir, et dit de sa grosse voix:
–Montre-moi la porte; la clef, la voici.
D’un geste olympien, il montra ses épaules d’athlète.
–Je comprends, glapit le pygmée, mais lâche-moi.
En quelques poussées, Max eut livré passage à la troupe de ces déserteurs, qui s’engouffra dans le passage destiné à la contrebande et aboutissant dans la campagne.
Il était temps.
Heinrich déjà fouillait la maison, tenant en respect devant lui le maître d’hôtel, qui n’avait pu résister longtemps à son insistance, et avait dû le conduire lui-même à l’entrée de la salle basse.
L’excès de prudence avait fait perdre du temps au vieux soldat. Craignant qu’on ne voulut lui donner le change, il ne laissait rien derrière lui sans l’explorer.
–Trop tard, s’écria-t-il avec douleur, en entrant dans la salle basse. Ah! je ne le croyais pas tombé si bas. Enfants, il n’est pas trop de tout noire sang, pour racheter cette défaillance.
Il demeura comme stupide pendant quelques instants.
Puis il laissa tomber sur le maître d’hôtel un regard si terrible que celui-ci s’affaissa à genoux malgré lui.
–Où va cette porte? demanda-t-il, en désignant l’entrée béante du souterrain.
–Dans la campagne.
–A combien de distance?
–A six kilomètres.
–Miserable, tu paieras pour les autres.
Puis se tournant vers ses fils:
–Nous emmenons cet homme avec nous. Il faudra qu’il combatte toujours au premier rang, sinon vous le fusillerez. Pour commencer, il va nous guider dans le souterrain, car il faut que nous retrouvions les fugitifs. Apprêtez des torches et en avant.
Le cabaretier obéit sans mot dire.
Les fuyards avaient de l’avance et lorsque la petite troupe d’Heinrich arriva au bout du souterrain, tout espoir de les rejoindre était déjà perdu.
Le souterrain aboutissait à une rivière large et profonde. Ils avaient pris l’unique barque amarrée au rivage, et ils étaient en train d’aborder de l’autre côté de la berge.
Le vieil Heinrich épaula son fusil et ordonna à ses compagnons de faire feu, en disant:
–Pour moi, je vise mon propre fils.
Mais Benjamin s’élança sur l’arme meurtrière, et la releva en s’écriant:
–Ne tire pas, père. Tu le tuerais sûrement. Ne tire pas, ni toi, ni aucun de mes frères. Les balles des autres suffiront.
Le vieux chasseur laissa faire l’enfant, qui lui-même alors commanda le feu.
Les coups mal assurés ne portèrent pas. Les fuyards étaient désormais hors d’atteinte, et en état de commencer le genre de leurs exploits médités et convenus. Nous les retrouverons autour des armées de province, puis dans Paris assiégé.
Heinrich versa une larme de rage douloureuse et on l’entendit murmurer:
–Les Prussiens me paieront çà!
CHAPITRE IV
Le Blessé.
Table des matières
Le lecteur n’attend pas de nous un historique de nos désastres pendant la triste guerre de1870. Nous jetterons plutôt un voile sur cette page funèbre. Ce que nous nous sommes proposé de mettre en lumière, ce sont les héroïques faits d’armes accomplis isolément et les dévouements de toute sorte, demeurés inutiles, mais ne brillant pas moins comme une protestation consolante et glorieuse à mettre en regard de défaillances antifrançaises et restées à nos yeux encore inexplicables.
Israël, le banquier millionnaire que nous avons vu quitter Oran et les douceurs de sa haute position pour s’engager comme simple soldat dans l’armée, était à Sedan.
Fou de rage, il ne voulut pas se rendre, s’échappa et vint à Paris avec les débris d’armée régulière ralliés par le général Vinoy.
A la première affaire de Châtillon, qui fut une alerte encore inexpliquée, où de braves cœurs se laissèrent entraîner par une panique désastreuse et inavouable, Israël ne voulut pas fuir comme ses camarades.
Après avoir essayé de les rallier et de les ramener en avant en s’élançant à leur tête, après avoir fait des efforts surhumains, mais hélas! aussi infructueux qu’héroïques, il avait dû renoncer à essayer de retenir ses compagnons affolés par une épouvante d’autant plus terrible, qu’ils ne se rendaient pas compte de sa cause. L’infortuné résolut de ne pas survivre à cette seconde déroute.
Il se jeta résolument au devant d’une mort certaine, et tomba baigné de sang, percé de plusieurs coups..
Il eut la chance de passer pour mort auprès des Prussiens, n’admettant pas qu’il eut pu survivre à la décharge de tout un peloton qui avait tiré sur lui.
Quand vint le soir, la fraîcheur le ranima un peu. Les maraudeurs arrivèrent, mais il était comme en léthargie, n’ayant pas la force de faire un mouvement, respirant à peine.
Il se laissa fouiller et dépouiller entièrement sans se trahir par le moindre mouvement d’impatience ou de douleur.
On lui enleva tout.
Ces pillards éhontés se partagèrent l’argent contenu dans son porte-monnaie, sans trop se chamailler, mais en voyant la richesse de sa montre, ils faillirent se battre au milieu des mourants et des morts. Chacun voulait l’avoir pour faire hommage de cette dépouille opime à sa Gretchen, ou s’en parer devant ses rivaux.
Naturellement ce fut le plus robuste qui se l’adjugea. La force est partout respectée, et se donne toujours raison.
La nuit devenant plus fraîche, Israël sortit de sa torpeur, et ressentit de cuisantes souffrances.
La mémoire lui revenant, il fit en lui-même les réflexions suivantes:
–Quels tristes ennemis que ces corbeaux de grand chemin. N’est-ce pas être vaincu deux fois, n’est-ce pas recevoir le coup de pied de l’âne de la fable que de subir d’aussi piètres vainqueurs? Ne soyons pas trop sévères néanmoins; on dit qu’à toutes les époques et parmi toutes les nationalités, la guerre a eu son cortège de ces hommes vautours, suivant les vrais suldats, comme les loups en Europe, les chacals en Afrique, les coyottes en Amérique. Notre orgueil excessif, notre confiance aveugle en nous-même ont peut-être mérité cette leçon, ce châtiment. Il faut se résigner et souffrir sans mot dire, si l’on veut voir le jour de la vengeance.
Bien que mourant, Israël songeait encore à la revanche, au triomphe.
Les grandes natures sont ainsi faites.
Dans le silence de la nuit, il entendit des pas se dirigeant vers lui. Bientôt il aperçut des lumières tremblottantes et des hommes se penchant avec soin sur les cadavres. Il craignit de voir revenir de nouveaux pillards, et résolut de se tenir immobile, pour échapper une seconde lois à ces féroces et lâches dépouilleurs des morts.
Israël se trompait.
C’était une escouade d’ambulanciers français, qui avait obtenu à grand’peine d’un officier prussien, plus humain que ses camarades, la permission de venir rechercher parmi ces tas de chair humaine, s’il ne restait pas quelque mourant pouvant être sauvé.
Ils avançaient lentement, parce qu’ils ne voulaient laisser aucune victime, sans l’avoir fait examiner par les deux jeunes médecins qui les accompagnaient.
La mission que ces hommes s’étaient donnée était sacro-sainte, presque divine, puisqu’ils se dévouaient pour rappeler à la vie ceux que les passions humaines avaient frappés de mort. Ils la remplissaient dignement.
Ces soldats pacifiques, qu’ils portent l’habit du prêtre, celui du médecin ou celui du simple civil, ont droit à la reconnaissance de tous. Ils n’ont pour les pousser en avant ou les soutenir, ni l’entraînement de la bataille, ni l’excitation du clairon, ni l’odeur de la poudre, ni l’amour du drapeau, ni l’espoir d’avancement. Leur rôle est ingrat, comme tout ce qui porte un cachet de noblesse intime ici-bas.
Leurs efforts demeurèrent longtemps infructueux. Ils ne se décourageaient pas et continuaient.
Enfin ils découvrirent quelques signes de vie chez un jeune officier frappé à peu de distance d’Israël.
Leur joie fut grande; ils la témoignèrent par quelques paroles, qui firent voir au jeune volontaire blessé, combien il s’était trompé en les prenant pour des ennemis.
Il prit donc la résolution de se faire reconnaître d’eux aussitôt qu’il le pourrait, mais il n’avait ni la force d’appeler, ni celle de se soulever.
Il fallait attendre que cette troupe apportant le salut vint jusqu’à lui.
L’altente était cruelle. Le blessé pouvait craindre que les chercheurs n’arrivassent pas jusqu’à l’endroit où il se trouvait, car il avait été comme foudroyé assez en avant de tous ses autres camarades.
Le hasard, ou plutôt sa bonne étoile, le servit.
Un jeune soldat bavarois était tombé au milieu de nos soldats. Il vivait encore.
Le chef de la troupe donna l’ordre à l’un de ses aides d’aller prévenir les Prussiens, pour qu’ils pussent recueillir celui des leurs qu’on venait ainsi d’arracher à la mort.
En s’acquitlant de l’ordre reçu, l’ambulancier passa auprès d’Israël. Notre blessé réunit toutes ses forces pour arriver à un gémissement plaintif; sa voix fut entendue, et l’ambulancier s’approcha de lui.
–Ciel! un des nôtres! Un zouave; il vit encore. Accourez.
Le chef vint lui-même avec l’un des médecins.
–Un bienfait est toujours récompensé, s’écria-t-il. Nous venons de sauver un ennemi: Dieu nous donne en récompense un ami, que nous aurions peut-être oublié; il était si en avant des autres.
On mit Israël sur un brancard et on le porta dans la voiture, où était déjà installé le jeune officier.
On continua les recherches; tous les cadavres sans exception furent examinés, mais hélas! l’on ne put sauver aucune autre victime de cette grande guerre.
–C’est égal, dit l’un des ambulanciers, nous n’avons pas perdu notre soirée, puisque nous avons pu sauver deux amis et un ennemi.
Après un pansement sommaire, mais exécuté avec le plus grand soin, les voitures se mirent en marche pour rentrer à Paris. Les deux médecins s’installèrent auprès des blessés; leurs attentions étaient vraiment touchantes. Il est vrai qu’ils étaient tous les deux jeunes et engagés volontaires, non pour tuer, mais pour guérir ou pour soulager; non pour donner la mort, mais pour la combattre.
Israël fut rapporté à l’ambulance du Grand-Hôtel.
Ses blessures étaient graves. Il avait perdu tellement de sang, qu’il semblait ne pouvoir sortir d’une somnolence voisine de la mort.
Un prince de la science, qui avait réclamé l’honneur de se mettre à la tête de ce service, et qui avait apporté là un entier dévouement, déclara, le lendemain matin, que ce mourant pouvait être sauvé, mais à la condition d’avoir autour de lui les soins minutieux d’une mère ou d’une sœur.
En ce moment deux femmes, l’une déjà âgée, l’autre encore jeune fille, passaient au pied du lit d’Israël. Elles faisaient partie du corps des ambulancières de Paris.
C’étaient la comtesse de Nigès et sa fille.
Dès le commencement du siège, Mme de Nigès, veuve d’un officier supérieur tué au début de la guerre, était venue offrir ses services et ceux de sa fille à l’organisateur des ambulances parisiennes.
Cœur des temps antiques, elle croyait devoir épuiser jusqu’à la lie le calice de douleur. Elle avait vu, sans faire entendre une plainte, son fils Henri de Nigès prendre un engagement dans cet escadron de volontaires, que le glorieux Franchetti mena sans cesse au premier rang.
Peut-être en secret espérait-elle la vengeance du père par le fils?
Ah! si toutes les mères françaises avaient eu le courage d’agir ainsi, la guerre aurait autrement tourné.
Les deux nobles dames avaient entendu l’arrêt du grand chirurgien. Dans l’éclair d’un regard, elles se comprirent, et Mme de Nigès s’avança en disant:
–Il faut au blessé une mère ou une sœur. Ma fille et moi nous lui en tiendrons lieu.
–J’accepte, mesdames, répondit aussitôt le docteur. Le jeune blessé est digne de votre dévouement; d’après le rapport que j’ai lu ce matin, on a été le ramasser bien en avant de tous ses compagnons d’armes; n’ayant pu les entraîner à la victoire, il avait voulu mourir. J’accepte donc, sans hésiter, mais je vous préviens qu’il n’y a pas trop de vous deux pour veiller sur lui, il ne faudra le quitter ni le jour ni la nuit.
–Ma fille restera le jour auprès de lui et je passerai les nuits.
CHAPITRE V
Deux sœurs de charité.
Table des matières
Mme de Nigès, malgré son âge, était belle encore, d’une beauté douce et imposante. Marie, sa fille, lui ressemblait entièrement, et l’on pouvait deviner en elle combien la comtesse avait dû être séduisante à vingt ans.
Sa taille souple et flexible, vraiment digne d’une comparaison orientale qu’on rencontre si souvent dans les œuvres de Lord Byron, sa taille ondoyait. Elle avait le balancement enchanteur dn palmier.
La coupe ovale de son visage était d’une distinction suprême.
En la voyant, l’on sentait qu’on se trouvait en présence d’une jeune fille de grande race.
La main était fine, mince et terminée par des doigts effilés aux ongles roses et bien posés. L’on pressentait malgré cela que cette toute petite main devait être forte et nerveuse, comme l’on devine la vigueur et la puissance dans les attaches élégantes d’un noble coursier de pur sang.
Quant au pied, comme l’a dit notre grand poète Alfred de Musset, on l’eut prise pour une comtesse andaiouse, ou pour une marquesa d’Amaegui.
Sa bouche était toute petite, avec des courbures adorables. Ses lèvres assez fortes n’avaient rien de sensuel. On trouvait sans cesse sur leur bord le sourire de labonté, la quiétude de la pensée.
Son œil noir et doux avait des reflets métalliques, qui auraient donné parfois un peu de dureté à son regard, si cet éclat extraordinaire n’avait été pallié par la nature elle-même. Le blanc de ses yeux était bleu comme un ciel sans nuage: il reflétait son âme loyale sous un front pur, large, intelligent.
Marie de Nigès avait les cheveux chatain clair, ayant parfois la nuance charmeresse des cheveux couleur d’or.
On ne pouvait l’entrevoir sans l’admirer; on ne l’approchait pas sans garder d’elle un souvenir ineffaçable. Son aspect et sa tenue digne et modeste commandaient l’estime; dans le rayon de sa beauté, l’on ressentait une adoration muette, platonique, jamais un désir vulgaire, un caprice passager, sensuel.
Marie avait été élevée avec soin sous les yeux de sa mère, qu’elle n’avait jamais quittée. Elle était profondément religieuse, mais d’une religion bien entendue, de la vraie, de celle qui consisle à être sévère pour soi-même, tout en gardant des trésors d’indulgence pour les autres.
Sa mère était alliée aux Larochefoucault. Elle était persuadée de la vérité de cette maxime du grand parent philosophe:
Le tempérament surtout fait souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes.
Dans l’éducation de Marie, l’on avait mis en précepte cette vérité; l’on avait voulu se garder de ce danger.
Son père lui apprit lui-même à monter à cheval. Elle devint une amazone hors ligne.
Une femme professant la gymnastique vint tous les jours lui apprendre à braver le danger, et lui fit prendre des forces, de façon à ce que la nervosité moderne, maladie devenant trop commune, n’eût pas de prise sur elle.
L’éducation physique marchait de pair avec l’instruction intellectuelle. Lorsque la jeune fille allait se coucher le soir, elle dormait d’un sommeil de plomb, au lieu de s’adonner à des rêveries dangereuses.
Ainsi seulement, l’on peut faire de vraies femmes, dignes d’être épouses, dignes d’être mères. Il faut suivre les préceptes d’hygiène, comme on préconise les principes de morale. Les uns sont aussi utiles, et peut-être plus efficaces que les autres. Le travail physique doit être soigné chez les enfants autant que le travail intellectuel et l’enseignement moral. La lutte avec le danger, le bon équilibre et le développement des forces corporelles élève et fortifie l’âme; il faut que le système musculaire prenne le dessus sur le système nerveux.
Grâce à la manière dont elle l’avait élevée, Mme De Nigès était sûre de sa fille comme d’elle-même. Voici pourquoi elle n’avait pas hésité à lui permettre d’entrer dans le service des ambulances, en même temps qu’elle; voici pourquoi elle n’hésita pas à prendre, pour notre héroïne et pour elle, la lourde charge et la difficulté des soins incessants, intimes, minutieux, nécessités par l’état d’Israël, le beau jeune homme blessé.
Du reste, il faut le reconnaître, pendant les épreuves diverses de ces quatre mois de siège, le mérite des femmes parisiennes, dans toutes les classes de la société, a été bien plus grand que celui des hommes.
Rien ne leur semblait trop dur à supporter.
Elles allaient stationner, pendant des heures entières et par un froid excessif, à la porte des boucheries municipales, pour avoir une ration presque dérisoire de mauvaise viande.
Elles grelottaient en silence dans leur logis sans feu, mangeant, en dernier lieu, du pain où il entrait de tout, hormis de la farine. Elles souffraient sans plainte et sans ostentation, tandis que les hommes avaient la distraction du corps de garde ou du bivouac, l’espoir ou le feu de la lutte.
Bourgeois, ils se donnaient la satisfaction de faire des promenades en armes, de parader en uniforme sans courir grand danger; ouvriers, ils se dis rayaient en jouant au bouchon.
Cette ardeur féminine n’étonnera personne. Est-ce que se dévouer n’est pas l’essence même de la femme française, de la chrétienne?
Nous avons dit de la chrétienne, parce qu’en ce moment nous mettons en plein relief la conduile de deux vraies sœurs de charité, deux sœurs civiles, deux sœurs laïques.
Mme de Nigès et sa fille étaient deux chrétiennes convaincues, exemptes de toute exagération dans leur foi, de tout fanatisme dans leur amour du bien et du beau.
Demandez aux professeurs de l’Ecole de médecine s’ils ont besoin de ces garde-malades désintéressées de tout souci terrestre, n’ayant d’autre mobile, d’autre objectif que le ciel. Trouvez m’en un seul qui confierait à des mains mercenaires un malade en danger, s’il avait sous sa direction une petite sœur des pauvres.
Le siège de Paris a eu la gloire de faire naître une armée de sœurs de charité. On voyait, inscrites dans le service des ambulances, les grandes dames à côté des princesses de la rampe, les bourgeoises à côté des enfants du peuple.
C’était digne d’admiration comme un souvenir ou un exemple des grands traits historiques, mais ce dévouement n’est possible qu’en temps de guerre. Il est à souhaiter qu’il n’ait pas lieu de se produire.
Qu’on ne nous accuse pas ici de faire une digression ou un plaidoyer. Pour expliquer ce qui pourrait paraître étrange dans la hardiesse de notre jeune héroïne auprès de notre glorieux blessé, nous avions besoin de toucher cette note, comme un compositeur prépare son auditoire par un prélude en rapport avec son sujet.
Nous l’avons déjà dit, aucune des blessures d’Israël n’était mortelle, mais il était tellement affaibli par la perte de sang, qu’une attention et un soin de toutes les minutes pouvaient seuls le sauver.
La léthargie dans laquelle il était plongé était l’image de la mort; elle pouvait en sembler le précurseur.
Il restait beau néanmoins.
Marie de Nigès le souleva d’un bras rendu robuste par les exercices de gymnastique, auxquels elle s’était adonnée dès son enfance, et essaya de lui faire prendre du lait.
L’estomac du blessé ne garda pas ce reconfortant.
La jeune fille ne put retenir un signe de douleur, presque de désespoir; mais, sans dire un mot, elle reposa avec soin la tête du jeune homme sur l’oreiller, prit un linge et se mit doucement à faire disparaître les traces de ce gâchis laiteux.
D’heure en heure, elle soulevait la tête de son malade; ses bras lui servaient d’appui de façon à ce qu’il put mieux respirer, tout en prenant du repos.
Lorsque la nuit arriva, Mme de Nigès vint relayer sa fille.
Israël n’avait pas encore ouvert les yeux.
–La voiture est en bas, dit Mme de Nigès. Tu feras bien de te coucher, quand tu auras dîné, mon enfant. Ne viens pas trop tôt, demain matin: je dois rester ici plus longtemps que toi, ne l’oublie pas.
–Soyez tranquille, ma mère; je me reposerai bien, mais avant de rentrer, permettez-moi de passer chez un marchand de comestibles. On m’aparlé de fruits d’Amérique admirablement conservés, et dont l’action sur les malades est merveilleuse; je voudrais en essayer demain sur notre blessé.
–C’est bien. Embrasse-moi. A demain matin. Ton frère n’est pas de service: il pourra t’accompagner et me ramènera à l’hôtel.
La jeune fille donna l’ordre à son cocher de la conduire à l’entrée d’un magasin, où l’on vendait des ananas conservés dans des boites en fer-blanc à l’aide de l’alcool. Ces fruits semblaient aussi frais que s’ils venaient d’être cueillis sur leur terre-patrie.
L’épicier, sentant qu’il avait affaire à une jeune fille incapable de marchander, lui demanda 50fr. d’une toute petite boite, contenant ces conserves précieuses.
–C’est bien, répondit-elle, mais à la condition que vous m’en garderez dix boîtes, si celle-ci me convient. C’est pour un blessé.
Le boutiquier, ne put s’empêcher de tressauter de joie dans l’espérance d’un pareil bénéfice; en son transport aratipatriotique il faillit renver-sar un tonneau de mélasse.
Sa femme le gourmanda fort.
La jeune fille paya et sortit sans mot dire.
–Oh! ces gens des classes élevées, s’écria l’épicier–honteux en lui-même de bénéficier d’une façon aussi sauvage sur le malheur public, et essayant de chasser le remords par une insulte, comme un poltron essaye de chasser la peur qui le tient par un chant quelconque,–ces gens des classes élevées, quelle morgue! Heureusement que nous voilà en république: on la leur rabattra.
L’esprit mercantile poussé à l’extrême impose silence à tout noble sentiment; pendant cette guerre néfaste, nous n’en avons eu que trop d’exemples.
Le lendemain, Marie de Nigès, après avoir sauté au cou de sa mère, lui montra sa trouvaille de la veille.
–Notre bon docteur va bientôt arriver, dit-elle; je suis tout heureuse de lui présenter mon remède. Bien certainement il l’approuvera.
–D’autant mieux, chère enfant, répondit la mère, que nos tentatives répétées et variées sont demeurées vaines. Le pauvre malade rejette tout.
L’heure de la visite était venue. Le docteur, après avoir examiné Israël, s’écria:
–Il faut absolument trouver quelque chose que son estomac puisse garder.
–J’ai cherché et j’ai trouvé, répondit Marie de Nigès. Voilà l’objet demandé, docteur.
–Un ananas conservé! Mais, oui, essayons. Ouvrez cette boîte.
On obéit.
Le fruit sortit de sa prison de fer-blanc, appétissant et parfumé; baignant dans une sorte de sirop alcoolique.
–Apportez-moi du sucre et du cognac, dit le grand guérisseur.
Et, lui-même, il pressa le fruit exotique pour en exprimer le jus, comme on fait d’un citron. Puis il fit ingurgiter de sa propre main une cuillerée de ce breuvage au blessé.
Le prince de la science, impassible d’ordinaire devant toute expérimentation, attendit avec anxiété le résultat de cette tentative.
L’estomac d’Israël garda ce cordial d’un nouveau genre, découvert par le zèle d’une apprentie garde-malade.
–Il sera sauvé, prononça le docteur, et grâce à vous. Dès l’instant que son estomac peut conserver un réconfortant quelconque, je réponds de lui! Je savais bien que les femmes possédaient un merveilleux instinct de tous les soins possibles, mais si les jeunes filles s’en mêlent, il n’y a plus qu’à leur délivrer des diplômes, comme quelques-unes le réclament.
Puis, se tournant vers Mme de Nigès, le grand chirurgien lui demanda:
–Vous n’aviez jamais vu ce jeune homme? Est-ce que vous connaissez sa famille?
–Non, docteur, répondit la noble dame. N’a-t-il pas droit à notre dévouement, sans autre titre que celui d’avoir été blessé au service de la France?
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