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Claude Saint Ogan

À la belle étoile


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317959

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX


I

Table des matières

Dans la cuisine dont les cuivres flambaient sous le soleil couchant, on causait avec animation. Le vieux Jérôme, à la fois maître d’hôtel et intendant de Mme Rouvière, enseignait à un jeune marmiton tout frais promu à ce titre l’art difficile de dresser une corbeille de pêches et de raisin. L’enfant ouvrait de grands yeux, devant la pyramide qui s’élevait légère, bien que solide, et répandant un parfum délicat.

Tout à coup, du fond de la cuisine, arriva un bruit de casseroles remuées, et une voix aiguë interpella Jérôme.

«En finirez- vous avec votre corbeille? Vous donnerez des leçons à Auguste un autre jour. Le couvert va être en retard...

— La demie de six heures n’est pas encore sonnée», marmotta Jérôme qui, son édifice couronné d’une dernière pêche, se dirigea vers l’office, suivi du jeune débutant.

Mathurine, restée seule, se livrait à un soliloque devant ses fourneaux.

«Quelle idée de vouloir des anguilles un jour où j’avais des entrées de viande! C’est pour M. l’instituteur que madame a commandé la matelote. Allons, bon! la crème qui s’attache! Et Marc qui l’aime tant! Et puis, la glacière qui a l’air détraquée... Quelle journée que le jeudi!... Est-il bête, ce Jérôme! reprit-elle brusquement après une seconde de silence, le voilà qui sonne le premier sans m’avoir prévenue. Ah çà ! ils sont donc tous arrivés, là-haut?...»

La brave cuisinière, du pas tranquille et assuré dont elle parcourait depuis vingt ans toutes les parties de la vieille maison, s’avança vers la fenêtre grillée qui donnait au ras du sol de la grande avenue.

Un groom emmenait à la bride un cheval vers les communs.

«Tiens! remarqua Mathurine, M. Gerland n’est pas en retard aujourd’hui.»

Et elle se hâta vers ses casseroles, car Jérôme entrait pour dresser les plats.

Dans la petite salle à manger intime, quatre convives étaient réunis.

Mme Rouvière, une femme de trente-cinq ans environ, à la physionomie un peu triste, avait à sa droite l’instituteur de Vignereux, le village voisin de sa propriété des «Tilleuls».

M. Gerland était placé en face de sa sœur. Resté célibataire, il venait dîner avec elle presque tous les soirs pendant les séjours trop courts et trop rares qu’il faisait à Roiglise, situé à trois kilomètres des «Tilleuls».

La quatrième place était occupée par un jeune garçon d’une douzaine d’années, à la mine intelligente et éveillée.

Le dîner finissait. Jérôme et le valet de chambre venaient de s’éclipser discrètement. Mme Rouvière se leva et on passa dans le petit salon. Des lampes, dispersées çà et là, jetaient une lueur adoucie par la teinte pâle des abat-jour. La lumière d’un flambeau éclairait vivement un grand portrait au pied duquel s’élevait une gerbe odorante. Il représentait un enfant de six ou sept ans, aux yeux noirs magnifiques, aux boucles dorées flottant sur des épaules robustes et auréolant un joli front pensif.

Le regard de Mme Rouvière alla d’abord au portrait. Les yeux de M. Gerland suivirent les siens. Il se rapprocha d’elle et, lui prenant les mains dans un élan spontané :

«Ma pauvre Claire, murmura-t-il, voilà cinq ans, n’est-ce pas?

— Cinq ans! répondit la jeune femme d’une voix de rêve.

— Et depuis, rien, pas de nouvelles! C’est inimaginable! reprit son frère. On a tout fait, tout tenté...

— Par moments, je désespère, dit à demi-voix Mme Rouvière en se laissant tomber sur un fauteuil et en cachant sa tête dans ses mains.

— Il ne faut jamais se laisser aller au découragement, madame, dit l’instituteur à son tour; n’y a-t-il pas toujours à attendre un hasard heureux?... »

Cinq ans auparavant, à cette même date du mois de juillet, le petit Jean Rouvière avait disparu. La gouvernante était allée le promener comme elle en avait l’habitude; mais, ce jour-là, le soir était venu sans que l’enfant et sa bonne fussent de retour au château.

Inquiète, la mère allait envoyer à leur recherche, quand la fille reparut seule et presque folle, les cheveux en désordre et les yeux hagards: «On a pris Jean! on a pris Jean!» s’écria-t-elle; et elle raconta en paroles entrecoupées que, s’étant assise sur le rideau d’une route, à la place accoutumée, près d’un petit bois où Jean cueillait des fleurs, elle s’était aperçue tout à coup de la disparition du petit. Elle avait appelé ; aucune voix ne lui avait répondu. Alors, elle avait parcouru le bois tout entier, en criant le nom de l’enfant. Pendant trois heures, elle avait battu inutilement tous les sentiers sans trouver trace du disparu.

Telle fut la première version donnée par la gouvernante. On ne prit pas le temps de l’interroger davantage. Tous les hommes de la maison, à cheval ou à bicyclette, se lancèrent sur toutes les routes du pays, à la recherche du petit Jean, pendant que Mme Rouvière, délirante de désespoir, courait avec la bonne vers le bois où, durant une partie de la nuit, les deux femmes, errant dans l’obscurité épaisse des futaies, firent retentir l’écho de leurs appels éperdus.

Ce fut le lendemain seulement que la gouvernante, pressée de questions, avoua qu’elle s’était endormie et que c’était à son réveil qu’elle avait constaté l’absence de Jean.

Nulle part on n’avait trouvé de traces de l’enfant. Les marais et les étangs des environs furent visités. Des recherches furent faites par les soins du procureur de la République qui fit télégraphier dans toutes les directions.

L’enquête ne découvrit aucun indice auquel on pût s’attacher. Quelques personnes cependant signalèrent le passage d’une voiture fermée sur la route d’Albert, à une heure qui coïncidait avec la disparition probable du petit Jean. Mais l’aubergiste de la «Vache noire» affirma que cette voiture était celle d’un voyageur de commerce en tournée dans le pays et qui représentait une maison d’Amiens, détail qui, du reste, fut reconnu exact.

D’un autre côté, le parquet de Boulogne donna l’avis qu’un enfant répondant à peu près au signalement de Jean Rouvière avait été vu sur le quai d’embarquement. Des démarches furent faites aussitôt en Angleterre et les recherches poussées avec d’autant plus d’activité que sir Plumkett, oncle du défunt M. Rouvière et parrain du petit Jean, qui possédait d’importantes manufactures en Écosse, avait promis une prime considérable à celui qui donnerait des nouvelles de son petit-neveu. Rien n’y fit: l’enfant demeura introuvable.

Mme Rouvière, après une maladie qui mit ses jours en danger pendant de longs mois, revint à la vie pour souffrir et pleurer. Cependant, rien n’ayant prouvé que Jean fût mort, la mère gardait au fond du cœur le secret espoir que Dieu aurait pitié d’elle.

Le fils du médecin du pays, le docteur Maurepas, avait souvent joué avec Jean dont il avait l’âge. Il était bien élevé, d’un caractère doux et affectueux. La mère de Jean le fit venir quelquefois aux «Tilleuls », pour essayer de tromper sa douleur et de retrouver dans cette maternité factice la force de continuer à vivre pour recevoir l’enfant perdu, s’il revenait un jour.



II

Table des matières

MARC Maurepas n’avait plus de mère. Son père, absorbé par ses visites aux malades, était souvent absent du logis. Il avait fait venir d’Auvergne, dont il était originaire, une parente éloignée qui élevait son fils et tenait sa maison. Mais la cousine, vieille fille et d’une nature très sèche, ne donnait pas à Marc l’aliment nécessaire à sa tendresse d’enfant aimant et réfléchi.

Aussi le petit garçon s’était-il passionnément attaché à Mme Rouvière. Avec une intelligence au-dessus de son âge, il avait compris toute l’étendue du chagrin qui brisait le cœur de sa bienfaitrice, et son âme délicate et reconnaissante ne rêvait qu’au moyen d’adoucir la douleur de la jeune femme.

Ses visites aux Tilleuls étaient devenues plus fréquentes dans les dernières années. Depuis quelques mois, il ne suivait plus les cours de l’école primaire et on ne l’avait pas mis au collège de Péronne, comme c’était cependant l’intention du docteur. Mme Rouvière avait obtenu que Marc restât à Vignereux et il prenait des leçons avec l’instituteur qui ne tarissait pas d’éloges sur sa docilité et son application.

Ce jour-là, Marc travaillait dans la petite salle basse de la maison du docteur, située sur la grande place de Vignereux. Son devoir achevé, il ne se hâta pas de quitter sa table d’étude. Son œil se posa un peu distrait sur la place, où quelques gamins, le sac de classe au dos, jouaient à la marelle au lieu d’apprendre leurs leçons du lendemain.

La cousine Dorothée entra dans la pièce; du ton de voix rogue qui lui était habituel, elle gourmanda le petit garçon de ne pas avoir rangé ses cahiers et ses plumes.

«Tu n’as pas plus d’ordre que ton père, dit la vieille demoiselle en hochant la tête; on m’apprenait, quand j’étais petite, que «pierre qui

«roule n’amassé pas mousse». C’est bien vrai!»

C’était une des manies de la cousine Dorothée d’émailler sa conversation de proverbes qui, du reste, n’avaient souvent pas le moindre rapport avec l’idée qu’elle émettait auparavant. Marc, habitué aux adages de la bonne demoiselle, ne s’en émouvait plus. Il se leva, mit en place son bagage d’écolier et, prenant sa casquette, demanda à sa cousine la permission de sortir.

«Surtout rentre à l’heure pour dîner, dit Mlle Dorothée. Il y a des ris de veau et ton père est si difficile!...»

Sûrement un proverbe allait suivre cette critique, Marc ne l’attendit pas et s’élança dans la rue. Le notaire causait sur sa porte avec M. Gerland. L’enfant les salua et erra quelques minutes indécis; puis, après avoir regardé l’horloge de la mairie, il partit dans la direction des «Tilleuls». Bientôt après, il entrait dans le vestibule où, assis sur un tabouret, Jérôme somnolait comme il lui arrivait parfois, dans ses intervalles de service. L’entrée de Marc réveilla le vieux serviteur qui sourit à l’enfant.

«Je dormais un peu, dit-il. J’attends le retour de madame, elle est allée à Vignereux. Vous ne l’avez pas rencontrée?»

Marc fit signe que non. Il paraissait préoccupé et plusieurs fois s’arrêta au moment de parler. Jérôme le regardait, surpris.

«Vous avez chaud, monsieur Marc, dit-il, voulez-vous boire un verre de sirop?»

Marc secoua la tète; puis, brusquement:

«Voyons, Jérôme, demanda-t-il, est-ce que vous croyez qu’on ne pourra jamais retrouver Jean?»

Le vieux Jérôme sursauta.

«Oh! monsieur Marc, quelle question! s’exclama-t-il. Il faut bien le dire, allez, il n’y a plus d’espoir! Notre pauvre petit maître! Il doit être mort. S’il était vivant, on l’aurait retrouvé après toutes les recherches qu’on a faites!...

— Mais où Jean serait-il mort? insista Marc. Au moins, on aurait retrouvé son corps...

— Eh! oui, c’est ce qu’on a dit et redit cent fois; mais quoi! c’est justement là le mystère qu’on n’a pas pu découvrir.

— Mais Jean aura peut-être été pris et il n’a pas pu s’échapper...

— Pris? par qui? demanda Jérome incrédule.

— Pourtant il a bien été quelque part, mort ou vivant?...»

Le vieux serviteur hocha la tête: ces questions sans réponses, combien de fois les avait-on posées depuis cinq ans!

La grille d’entrée grinça sur ses gonds, la victoria apparut au bout de l’avenue des tilleuls.

«Je ne veux pas déranger madame», dit Marc.

Et il s’en alla par une allée latérale.

En rentrant à Vignereux, il rencontra le fils du maire qui flânait, le nez au vent. C’était le garçonnet le plus paresseux et le plus espiègle du bourg, très curieux et toujours bien informé.

Il fit dans la boue du ruisseau une glissade qui l’amena près de Marc.

«Dis donc, fit-il comme entrée en matière, on s’amusera joliment demain et dimanche. Il va venir des saltimbanques, des beaux, avec beaucoup de voitures. On est venu demander la permission à papa pour dresser le théâtre. Ce sera chic, va... Je crois qu’ils sont vingt-cinq, des hommes, des femmes et des «gosses» ; il y a aussi des ânes et des chiens savants, et des chevaux épatants.»

Marc était très intéressé par ce que lui racontait André.

Il rentra en retard au logis; tante Dorothée gronda; mais, tout à la pensée des nouvelles que lui avait dites son camarade, il n’eut pas, il faut l’avouer, grande contrition d’avoir fait dessécher les ris de veau.

L’installation des saltimbanques.


Le lendemain, de bon matin, les habitants de la grand’ place furent tirés de leur sommeil par de retentissants coups de marteau. Une dizaine d’hommes enfonçaient en terre les piquets qui formaient la charpente du petit cirque ambulant, et bientôt une tente en toile grise éleva sa barrière devant les yeux admiratifs des enfants qui stationnaient par groupes, en se rendant à l’école.

Le déjeuner venait de finir et Marc sautait dans le jardin, quand on sonna. L’unique servante qui aidait Mlle Dorothée dans les soins domestiques, occupée sans doute à desservir la table, ne se dérangea pas, car un second coup tinta bientôt.

Marc, toujours sautant, se dirigea vers la porte et se trouva en face d’une fillette d’une douzaine d’années, aux cheveux bruns embroussaillés et aux yeux brillants. Elle était pieds nus et des amulettes couvraient son cou bronzé et nerveux.

Marc, étonné, regarda la petite fille.

«Pardon, monsieur, dit celle-ci, je voudrais voir M. le maire.

— Ce n’est pas ici, dit Marc. Papa est médecin...

— Oh! alors, je vous demande pardon; un m’avait dit que c’était la porte grise.»

La petite fille voulut rebrousser chemin.

— Attendez, mademoiselle, dit Marc; je vais vous montrer. A cette heure, le maire est à la mairie; c’est là-bas, au fond de la place... Voyez-vous?... »

Et il fit obligeamment quelques pas dans la direction qu’il indiquait.

A huit heures, le cirque était plein.

Les «premières» avaient été retenues d’avance par la société de Vignereux, assez sevrée de divertissements de ce genre. Marc, assis entre son père et sa cousine, ouvrait de grands yeux. Le spectacle parlait à son imagination; les écuyères qui passaient dans des cerceaux et les acrobates aux mouvements souples de félin dans leurs maillots éblouissants lui semblaient des personnages de rêve.

Tout à coup, les bravos éclatèrent plus bruyants encore. Une frêle petite fille, tout enveloppée d’un nuage de gaze rose, entrait sur la piste. On dressait une corde raide sur laquelle elle allait sans doute danser. La fillette salua de droite et de gauche, jetant sur la salle un regard de connaisseuse déjà habituée à juger son public. Ses yeux tombèrent sur Marc, qui avait reconnu sa petite visiteuse du matin.

Les deux enfants échangèrent un sourire, puis la petite saltimbanque s’élança sur la corde, dansant, sautant, envoyant des baisers, se couchant sur le fil si mince, se redressant sur un seul pied, à la grande anxiété, des spectateurs qui retenaient leur souffle.

Marc restait positivement ébloui, il n’aurait pas cru qu’on pût voir chose pareille autrement qu’au pays des fées.



III

Table des matières

LE dimanche, Marc déjeunait aux «Tilleuls». Après avoir assisté à la messe de neuf heures, il rôda quelque temps autour du campement des saltimbanques. Au dedans des voitures on entendait un bruit de voix et un remuement de vaisselle; deux femmes rinçaient du linge, deux ou trois marmots tourmentaient une chèvre noire, mais Marc n’aperçut pas la petite danseuse et il partit avec Jérôme, qui était venu au bourg, sans avoir revu la fillette.

Mme Rouvière accueillit Marc avec son bon sourire et elle s’intéressa aux récits enthousiastes que l’enfant lui fit de la représentation de la veille.

Obéissant à un sentiment bizarre qu’il n’aurait pu expliquer, Marc ne parla pas de la jolie brunette qui l’occupait tant.

«Et tu retourneras sans doute au cirque ce soir?» demanda Mme Rouvière.

Marc prit un air triste.

«Je ne crois pas, dit-il. Tante Dorothée trouve qu’une fois, c’est bien assez. Et papa va au cercle, le dimanche...

— Écoute, reprit Mme Rouvière, je te ferai accompagner par Jérôme, ta tante n’aura rien à dire.»

Marc sourit, enchanté.

«Oh! madame, comme vous êtes bonne!» murmura-t-il.

Et, par un de ces mouvements qui le rendaient si charmant, il prit la main de sa protectrice et y posa ses lèvres.

Toute l’après-midi, il joua dans le parc avec un entrain inaccoutumé. Jérôme, habitué à ses jeux tranquilles, ne revenait pas de le voir lancer les balles à grands coups de poing au travers des pelouses.

Le soir, la surprise de Jérôme redoubla devant la loquacité de Marc et son agitation en entrant au cirque, où il voulut reprendre sa place de la veille.

Quand la petite danseuse de corde, Mlle Violette, comme disait le programme, fit son entrée, Marc faillit se lever. Il se maîtrisa, mais il ne reprit son calme qu’après avoir croisé les yeux de la fillette et s’être convaincu qu’elle avait remarqué sa présence.

A dix heures, le lundi matin, Marc traversait la place, revenant de chez l’instituteur, quand, lancée comme une flèche, Violette accourut vers lui.

«Je suis si contente de vous revoir! dit-elle. Hier soir, vous m’avez tant applaudie!

— Vous êtes si légère! Comme vous dansez bien! On dirait un papillon sur une fleur.»

La fillette sourit, étonnée. Elle n’était pas habituée aux compliments de ce genre.

«J’ai dansé pour vous, reprit-elle, et je n’avais pas peur.

— Vous avez donc peur quelquefois? demanda Marc.

— Oh! oui. Surtout quand je suis fatiguée: on s’étourdit si vite! Il y a des jours où j’ai envie de pleurer en montant sur la corde.»

Marc était consterné. Il se reprochait presque d’avoir eu tant de plaisir à voir danser Violette, puisque c’était au prix des frayeurs de celle-ci.

— Mais pourquoi ne dites-vous pas à votre maman que vous avez peur?

— Ma maman! Elle n’est pas là, ma maman, je ne sais pas où elle est, ni mon papa non plus.

— Vous n’êtes donc pas la fille du directeur du cirque? demanda Marc étonné.

— Moi! oh! non. Je me souviens qu’étant toute petite, j’habitais une grande maison avec des fleurs; il y avait aussi une jolie dame... Mais c’est si loin, tout ça!...

— On vous a donc prise à vos parents? interrogea Marc anxieux, car une idée germait dans son esprit.

— Je l’ignore, dit Violette. Bah! tant pis!...»

Mais Marc ne se contentait pas ainsi.

«On en vole quelquefois, n’est-ce pas, des enfants pour leur apprendre des tours? Y en a-t-il chez vous qu’on a volés?

— Ma foi, je n’en sais rien, dit la petite fille en riant, mais en jetant un regard prudent autour d’elle pour voir si le propos de Marc n’avait pas eu d’auditeurs.

— Mais d’où viennent tous les enfants de votre troupe? continua Marc qui poursuivait une idée fixe.

— Je ne sais pas.

— Écoutez, dit tout à coup Marc qui semblait prendre un parti; je vais vous raconter quelque chose que vous ne direz jamais à personne. Je crois que je peux avoir confiance en vous?»

Une expression énergique passa dans les yeux noirs de la petite bohémienne.

«Je vous promets de garder le secret, affirma-t-elle.

— Mais ce sera un peu long à conter, objecta le garçonnet. On va finir par remarquer que nous nous parlons.

— Je m’en allais chercher des pissenlits, dit Violette. Hier, un des clowns en a eu plein un panier dans le champ qui est tout à l’entrée de la route. Venez avec moi.»

Tout en aidant sa compagne à cueillir la salade, Marc lui raconta toute l’histoire de Jean Rouvière, sa disparition, les vaines recherches et l’idée qu’il gardait, lui Marc, que Jean avait été enlevé par des saltimbanques.

La fillette était suspendue aux lèvres de son compagnon.

«C’est bien possible qu’on l’ait pris, dit-elle quand Marc se tut, surtout s’il était joli!

— M. Gerland, Jérôme et d’autres ont dit que Jean était trop grand et trop intelligent pour se laisser prendre, mais on a pu le bâillonner, l’attacher...»

Marc avait beaucoup lu et son imagination se montait facilement.

«Oh! oui, soupira Violette; quelquefois on ne se gêne pas avec nous: si nous pleurons, on nous enferme et on a des moyens pour nous empêcher de parler...

— Depuis que je vous connais, depuis deux jours, dit Marc, vous m’avez tout de suite paru très gentille et je viens de penser que vous pourriez peut-être m’aider à retrouver Jean. Vous voyagez de tous les côtés, vous voyez d’autres troupes. Vous le rencontrerez peut-être...

— Mais je ne le connais pas?

— Oh! il est facile à reconnaître, tout blond, tout rose... D’ailleurs, si vous voulez bien vous en occuper, je vous donnerai son portrait.

— Si je veux! s’exclama la petite fille; oh! de tout mon cœur. Je serrerai bien le portrait dans une cachette où j’ai déjà une médaille et une pièce neuve de deux francs qu’une dame m’a donnée un jour en m’embrassant.

— Mais comment me donnerez-vous des nouvelles? demanda Marc. Savez-vous écrire?

— Certainement! s’écria l’enfant d’un ton indigné. Je sais écrire, lire, et bien d’autres choses. Le vieux pitre aime à nous faire l’école. Même Jacquot, le paillasse, a passé son certificat d’études, l’année dernière, à Bordeaux. On a bien fêté son diplôme, allez; c’est le premier de la troupe.

Les adieux de Violette.


— Eh bien! vous m’écrirez, dit Marc, je mettrai mon adresse derrière le portrait; j’ai déjà un ami qui m’écrit de Doullens avec mon nom sur l’enveloppe. Mais comment ferai-je pour vous répondre?

— Ce sera difficile, dit Violette. Au patron et aux autres, on leur écrit dans les villes, à la poste, car nous savons toujours d’avance où nous allons; mais moi, je suis trop petite: on ne me donnerait pas les lettres.

— Je ne vous écrirai pas alors, dit Marc.

— En tout cas, nous reviendrons ici l’année prochaine. Les hommes disaient hier que c’est la meilleure route à suivre pour gagner Saint-Quentin où nous allons tous les ans...

— Oh! l’année prochaine, c’est bien loin, dit Marc d’un ton qui présumait qu’il y aurait sans doute du nouveau d’ici là...

— Enfin, donnez-moi toujours le portrait, conclut Violette; nous verrons plus tard.

— Je vous le donnerai ce soir.

— Nous partons après le souper. Vers six heures, j’irai chez vous chercher de l’eau, ce sera un prétexte: soyez là quand je viendrai.»

A l’heure dite, Marc, qui guettait impatiemment depuis si longtemps déjà, ouvrit la porte à Violette chargée d’une cruche en grès.

Tante Dorothée avançait la tête dans le fond du vestibule.

«J’ai ouvert, cria Marc, ce n’est rien.»

Et, attirant la fillette dans le corridor, il lui remit un petit paquet.

«Tenez, dit-il, il y a le portrait, mon adresse et un petit livre bien amusant.»

Il ajouta, un peu gêné :

«J’ai mis aussi une petite pièce de monnaie, pour les timbres-poste.

— Merci, dit simplement la petite fille; sans cela, j’aurais changé ma pièce de deux francs.»

D’un commun élan, les enfants se penchèrent pour s’embrasser.

«Au revoir, Violette, dit Marc.

— Au revoir, répondit l’enfant. Comment vous appelez-vous?

— Marc.

— Au revoir, Marc,» répéta Violette.

Et ils s’embrassèrent de nouveau.



IV

Table des matières

DEPUIS quelque temps, tante Dorothée trouvait son cousin de plus en plus original. Il se promenait à grands pas autour de sa chambre ou dans son cabinet de consultation, en agitant ses bras en façon de télégraphe Chappe, et écrivait des formules sur des feuilles de papier qu’il semait dans toute la maison.

Ce manège intriguait la veille fille qui secouait la tête en disant: «On ne prend pas les mouches avec du vinaigre!»

Si ce proverbe pouvait signifier quelque chose en ce cas, c’était probablement qu’elle, Dorothée, personnifiant la mouche, ne se laisserait pas prendre aux manières de M. Maurepas.

Un soir que Marc revenait des «Tilleuls», son père lui annonça qu’il avait un voyage à faire au Havre, qu’il resterait sans doute parti huit jours.

Dorothée, présente, déclara qu’on profiterait de cette absence pour faire un rangement général. Marc savait ce que ces deux mots signifiaient. La maison allait être bouleversée d’un bout à l’autre, les meubles déplacés, les tentures dépendues; on ne pourrait plus poser le pied nulle part; on mangerait à la cuisine, sur le coin d’une table, au milieu des piles d’assiettes et des rangées de verres. Deux fois par an, Mlle Dorothée se livrait à ces déménagements que M. Maurepas redoutait à juste titre.

La saison était admirable, et septembre commençait, continuant toutes les splendeurs d’août. Marc profitait de ses vacances.

Mme Rouvière lui avait acheté une bicyclette sur laquelle il faisait chaque jour de longues promenades aux environs.

M. Maurepas était revenu du Havre avec un air mystérieux et satisfait.

Vers la fin. de janvier, il fit une nouvelle absence, plus courte cette fois. A son retour, il assembla Marc et la cousine Dorothée en conseil de famille.

«J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Je vais quitter Vignereux pour aller au Brésil.»

Marc et sa tante sursautèrent.

«Au Brésil! dit Marc, si loin!...»

Mlle Dorothée leva les bras au ciel pour le prendre à témoin que M. Maurepas avait toujours été fou...

«J’ai conclu une affaire qui traînait depuis quelque temps, reprit celui-ci. Je pars comme médecin d’une compagnie qui va construire un chemin de fer au Brésil.

— Et nous? interrogea Marc.

— Vous? fit le médecin comme si la question se posait à lui pour la première fois; vous?... Eh! mais, vous me suivrez, naturellement», ajouta-t-il après réflexion.

Mlle Dorothée eut un geste d’horreur.

«Jamais! s’exclama-t-elle. Moi, au Brésil! moi, en Amérique! Jamais! Je retournerai en Auvergne. J’ai un toit pour couvrir ma tête, Dieu merci!

Quelques jours après, le docteur alla prendre congé de Mme Rouvière.

«Vous êtes bien décidé à partir, monsieur Maurepas?» questionna celle-ci.

Le père de Marc affirma que sa décision était irrévocable. Il était complètement désabusé de la profession de médecin rural. Les paysans ne se décidaient guère à recourir à ses soins qu’à la dernière extrémité, et après avoir épuisé tous les remèdes de bonne femme et fait appel aux lumières du rebouteux. Encore fallait-il avoir un cheval et parfois deux, courir par tous les temps et à toutes les heures, par des chemins de traverse, pour visiter les cinq ou six bourgades où était éparpillée sa clientèle. Par contre, l’imagination de M. Maurepas, restée aussi jeune et aussi ardente que celle de son fils, lui montrait le Brésil comme un pays délicieux et une terre enchantée dont il fit à la jeune femme une description pompeuse. Son interlocutrice vit bien qu’elle perdrait son temps à essayer de le désabuser.

«Mais Marc? objecta-t-elle seulement. Le climat n’est-il pas dangereux pour un enfant de cet âge?»

M. Maurepas ne répondit pas tout de suite. Pour la première fois, il envisageait qu’il pouvait y avoir des inconvénients à emmener le petit garçon.

«Mais qu’y faire? dit-il tout haut, comme répondant à sa pensée.

— Pourquoi ne me laisseriez-vous pas Marc pendant votre absence?» proposa Mme Rouvière.

Le docteur repoussa d’abord cette idée, mais Mme Rouvière insistait et il ne tarda pas à se rendre, heureux au fond de penser que son fils n’aurait pas à courir les risques d’une installation toujours difficile et souvent dangereuse.

Marc pleura d’abord en songeant à la séparation. Il y avait une réelle affection entre lui et son père, en dépit des bizarreries de ce dernier. D’un autre côté, la pensée de quitter sa protectrice lui causait aussi une peine profonde; il finit donc par acquiescer à un arrangement qui satisfaisait tout le monde.



V

Table des matières

LA maison était sens dessus dessous. Les caisses de M. Maurepas d’un côté, les malles de tante Dorothée de l’autre, encombraient le vestibule; les objets à emporter, mis en tas, remplissaient les tables, les commodes et même les chaises.

On arriva ainsi à l’avant-veille du départ. Marc, qui avait obtenu une semaine de congé pour aider son père et sa tante, venait de clouer une caisse renfermant des atlas et des traités de toxicologie, science que le docteur comptait étudier particulièrement en Amérique. En enfonçant le dernier clou, Marc se frappa sur les doigts et son pouce fut endommagé. Assez dur à la souffrance, le petit garçon se demandait si l’accident valait vraiment la peine de réclamer les soins de sa tante, quand il s’entendit appeler. Le facteur rural, le père Ménard, un gros réjoui tout rouge, passait sa tête par la porte d’entrée. Il répéta:

«Monsieur Marc, votre papa est-il là ? J’ai une lettre avec des drôles de timbres; ça doit venir de loin; il faut signer.

— Entrez, dit Marc. Papa est dans la remise, il va venir.»

Le père Ménard introduisit sa courte personne dans le vestibule et suivit le garçonnet qui ouvrait la porte de la cuisine.

«Asseyez-vous, je vais appeler papa.»

Deux minutes après, Marc revint:

«Papa se lave les mains, il va venir, dit-il.

— Ah! mais, ah! mais, s’écria le facteur, j’oubliais, moi, monsieur Marc, j’ai une lettre pour vous.

— Une lettre pour moi?» balbutia Marc en devenant tout rouge.

Les événements qui s’étaient succédé depuis quelque temps n’avaient pas empêché Marc de penser souvent à sa petite amie Violette. Mais les mois avaient passé, aucune nouvelle n’était venue et Marc se demandait parfois si Violette n’avait pas oublié sa promesse... Aux paroles du facteur, il rougit et songea tout de suite à la petite saltimbanque.

«Une lettre pour moi?»


«La voilà !» dit le père Ménard en extrayant une grande enveloppe jaune du carnet de cuir où les lettres étaient rangées suivant leur ordre de distribution.

Marc s’en saisit, et, comme M. Maurepas entrait dans la pièce, il s’échappa vers sa chambre pour ouvrir la précieuse missive.

L’adresse était mise d’une écriture ronde et nette; le timbre portait au départ le nom de «Paris».

Marc ouvrit l’enveloppe. Une petite image s’en échappa d’abord; mais, sans l’examiner, l’enfant se hâta de déplier la feuille de papier. La lettre était signée: VIOLETTE. Elle était longue: quatre pages que Marc lut avec avidité.

«Mon cher Marc, écrivait Violette, peut-être avez-vous pensé beaucoup de mal de moi en voyant que je ne vous écrivais pas. D’abord, l’hiver, nous ne voyageons pas beaucoup et je n’avais pas de nouvelles, mais je vous aurais écrit quand même. Seulement j’ai été malade et les autres aussi. Nous avons tous eu la rougeole. Le patron était furieux, il disait que nous le faisions exprès. Malgré cela, on nous a soignés avec du bon sirop. Moi et Claude, le fils du pitre, nous avons été plus malades que les autres; nous avons eu quelque chose dans les poumons; je toussais beaucoup et même ça dure encore et je me fatigue vite. Mais tout ce que je vous dis là n’est pas amusant. Je vais vous dire où nous sommes maintenant. Vous ne devineriez jamais. C’est la première fois que nous y venons. Nous sommes à Paris, à la foire aux pains d’épice. Jamais on ne pourrait croire combien il y a de boutiques, de baraques, et des si belles! C’est la patronne qui a voulu y venir. On avait fait repeindre les toiles et les voitures, la troupe était complète, nous sommes venus. Je suis bien contente d’être à Paris; mais je n’ai pas encore vu grand’chose; nous sommes arrivés depuis deux jours, la foire ouvrira dimanche. Je ne peux pas finir ma lettre aujourd’hui, car un clown m’appelle pour répéter mes danses.»

Marc avait lu ces lignes tout d’une traite. Il tourna la page, la lettre continuait ainsi:

«Je n’ai pu vous écrire qu’aujourd’hui mardi, car dimanche et lundi nous avons eu des représentations toute la journée et le soir, mais je suis bien contente d’avoir attendu, car j’ai quelque chose à vous dire. A côté de nous il y a une troupe qui est arrivée samedi. Ce sont des dompteurs et ils ont avec eux un petit garçon blond qui ressemble au portrait; il est grand comme vous. J’ai essayé de lui parler, je n’ai pas pu; il a l’air triste, ça doit être le petit Jean. Nous resterons encore quinze jours ici, j’arriverai bien à causer avec lui, mais il m’intimide un peu...»

Violette terminait en promettant de récrire bientôt et en embrassant Marc.

Le petit garçon était bouleversé. Son imagination si inflammable lui persuadait déjà que le petit voisin de Violette était le fils de Mme Rouvière et il en voulait presque à la petite fille de ne pas lui en donner la certitude.

Mille pensées très diverses affluèrent dans son cerveau. Il voulait courir aux «Tilleuls», et puis tout raconter à son père; il éprouvait aussi l’envie d’écrire immédiatement à Violette pour lui demander plus de détails... Au bout de quelques instants, sa fièvre tomba. Il réfléchit qu’aucun de ces moyens n’était bon, et, bien que dévoré d’impatience, il se décida à la seule chose raisonnable: attendre la nouvelle lettre de Violette. Mais sa pensée vagabonda et, pendant les trois jours qui précédèrent le départ de M. Maurepas, Marc eut bien des distractions, qu’on mit sur le compte de son chagrin.

Tante Dorothée faisait ses visites d’adieux. Elle alla aux Tilleuls remercier Mme Rouvière de la bienveillance qu’elle lui avait toujours témoignée et ne perdit pas l’occasion d’affirmer que «tout chemin mène à Rome», ce qui voulait peut-être aussi bien signifier en Auvergne. Elle partait avec son cousin par le train de six heures.

M. Maurepas, qui s’embarquait à Saint-Nazaire, avais promis à sa cousine de s’arrêter deux jours à Paris avec elle. Lors de son arrivée à Vignereux, la vieille demoiselle n’avait fait que traverser la ville d’une gare à l’autre, et elle voulait pouvoir parler aux indigènes de Mauriac du Jardin des Plantes et de la Tour Eiffel! «On a souvent besoin d’un plus petit que soi», ajoutait-elle pour expliquer son envie de voir ladite tour.

Marc éprouva un grand serrement de cœur quand son père le pressa encore une fois dans ses bras; leurs sanglots se mêlèrent. Au dernier moment, le pauvre homme se sentait sans courage pour laisser si loin de lui son unique enfant. Mais les impressions se succédaient vite dans son esprit et le mirage de l’avenir qui les attendait, lui et son fils, lui fit bientôt oublier son chagrin.

Le soir, Marc pleura beaucoup dans le petit lit qu’on lui avait installé près des appartements de Mathurine. Il s’endormit enfin au milieu de ses larmes, d’un sommeil agité qui ne le reposa pas, et s’éveilla le lendemain avec des idées bien confuses: «Papa! papa!» murmura-t-il.

Mme Rouvière entrait à ce moment dans la chambre de Marc. Devant sa pauvre petite mine défaite et ses paupières gonflées, elle, la mère sans enfant, sentit la détresse de l’enfant sans mère; s’approchant du lit, elle pressa, dans un grand élan de tendresse, le garçonnet sur son cœur et ses yeux se remplirent de larmes.

L’enfant, ému des pleurs de sa bienfaitrice, fut sur le point de lui dire que Jean était peut-être retrouvé. Un instant de réflexion l’arrêta. Il se ressouvint que Violette avait promis de lui récrire et il eut même la conviction qu’il aurait ce jour-là une lettre de la petite ou de Jean lui-même.

Une fois habillé, il descendit dans la salle à manger où Mathurine lui versa un bol de chocolat parfumé.

«Mlle Dorothée n’en faisait pas de pareil, hein?» dit-elle au petit garçon.

Marc n’était pas gourmand, mais il but avec plaisir le succulent liquide dans lequel il trempa trois ou quatre galettes. Jérôme entrait, portant un paquet de lettres. Il les posa sur la table, les tria et déposa celles de Mme Rouvière sur un plateau d’argent.

«Tenez, dit-il en en tendant une à Mathurine, en voici une pour vous. Gustave vous réclame sans doute encore des pièces blanches.»

Jérôme avait achevé de séparer les lettres. Marc attendait, anxieux.

«Il n’y en a pas pour moi? demanda-t-il.

— Pour vous? mais non», dit Jérôme un peu étonné.

Marc restait anéanti. Ne pas avoir de lettre de Violette trompait toutes ses prévisions et redoublait ses perplexités.

MmeRouvière le faisait demander. Il se rendit chez sa bienfaitrice tout troublé, presque sans voix, et dans un état nerveux que la jeune femme expliqua par le chagrin de l’enfant. On régla l’emploi de ses journées. Il devait continuer ses leçons chez l’instituteur; la course plus longue lui servirait de promenade; il prendrait tous ses repas chez Mme Rouvière et celle-ci l’emmènerait parfois dans ses sorties en voiture.

Le petit garçon approuvait tout, l’esprit ailleurs. La journée lui parut longue; longue aussi la nuit qu’il passa en partie à réfléchir. Son plan était fait. Il ne pouvait plus tenir ainsi. Le lendemain matin, s’il n’avait pas de lettre de Violette, il partirait et irait lui-même voir l’enfant dont elle lui avait parlé. A première vue, il reconnaîtrait bien Jean, lui, et quelle joie, quel triomphe de le ramener à sa mère!

Marc voyait déjà le coup de théâtre du retour. Il organisait la mise en scène et apercevait Jean dans les bras de Mme Rouvière.



VI

Table des matières

Mathurine était chargée de réveiller Marc. En entrant dans sa chambre, elle ne le vit pas dans son lit. Étonnée qu’il eût été si matinal, elle s’apprêtait à redescendre, quand une enveloppe posée bien en vue sur le couvre-pied attira son attention. L’adresse portait:

«MADAME ROUVIÈRE.»

La vieille domestique, saisie d’une émotion subite, prit la lettre et descendit rapidement à l’appartement de sa maîtresse.

«Une lettre pour madame, que j’ai trouvée là-haut, dans la chambre de M. Marc.»

Mme Rouvière avait pris l’enveloppe qu’elle gardait sans l’ouvrir en reconnaissant l’écriture de Marc. Elle lut enfin et une grande pâleur se répandit sur son visage: Mathurine la regardait en hochant la tête. La femme de chambre était sortie.

«C’est Marc qui m’écrit, dit Mme Rouvière avec effort. Il me dit qu’il a eu trop de peine en quittant son père; il va le rejoindre. Il est parti ce matin à six heures.»

Elle s’assit dans une causeuse qui se trouvait près d’elle. Elle resta quelques minutes le front dans ses mains, puis murmura:

«Quoi de plus naturel! Il aime mieux son père que moi... Vois-tu, Mathurine, on ne peut être l’enfant que de ses parents.»

Après que deux jours s’étaient encore écoulés sans apporter des nouvelles de Violette, Marc avait senti son impatience redoubler et il avait résolu d’aller lui-même voir ce qui se passait à la foire aux pains d’épice.

Durant une nuit sans sommeil, il avait combiné son plan de départ et avait écrit à Mme Rouvière la lettre qu’elle venait de lire. Il ne lui disait pas le but de son voyage, non pas qu’il doutât de la réussite de son entreprise, mais il voulait ménager à la pauvre mère l’heureuse surprise du retour de son fils. Il écrivait qu’il allait retrouver son père, cela paraîtrait naturel et on ne chercherait pas à le rattraper, d’autant plus qu’il avait calculé qu’il y avait, jusqu’à la date fixée pour l’embarquement à Saint-Nazaire, tout le temps nécessaire pour qu’il rejoignît M. Maurepas. Que sa tutrice trouvât sa conduite étrange et son procédé bizarre, il ne s’en souciait pas beaucoup, sûr qu’il était d’être bientôt justifié de tout soupçon d’ingratitude.

La lettre de Marc.


Il résolut donc de quitter les «Tilleuls» de grand matin, avant que les domestiques fussent réveillés. Il savait qu’une des portes de la cuisine s’ouvrait facilement et il comptait, au cas où la grille d’entrée serait fermée, sauter par-dessus le mur de clôture, à un endroit écarté où quelques briques manquaient.

Il fit un léger paquet de vêtements et prit dans un tiroir un petit porte-monnaie où son père avait mis un peu d’argent.

Un train partait de Vignereux à six heures du matin, mais Marc trouva dangereux de le prendre: qu’auraient dit les employés de la gare de le voir partir ainsi tout seul et de si bonne heure? Il gagnerait à pied Péronne, distant de cinq kilomètres; là, il trouverait facilement un train pour Paris.

Tout se passa comme Marc l’avait prévu, et à deux heures il débarquait sur le quai de la gare. du Nord.

L’enfant se trouva un peu ahuri quand, suivant le flot des voyageurs, il sortit dans la rue. Le brouhaha des voitures, le nombre et l’allure rapide des passants, l’étourdirent complètement. Il se ressaisit pourtant et, voyant circuler des fiacres, il se dit qu’une de ces voitures pourrait bien le mener à la foire aux pains d’épice.

Timidement, il fit signe à un cocher qui s’arrêta un peu indécis. L’enfant s’apprêtait à monter.

«Vous êtes tout seul? demanda le cocher, méfiant.

— Oui, monsieur.

— Où allez-vous?

— A la foire aux pains d’épice,» dit le petit garçon avec plus d’assurance.

Le cocher agitait son fouet, se demandant s’il devait «charger» un client aussi précoce.

Marc comprit-il la cause de son hésitation? Il sortit de sa poche une pièce de cinq francs.

«J’ai de l’argent, dit-il; combien coûte-t-elle, votre voiture?»

L’automédon supposa que le gamin voulait faire une fugue à la barrière du Trône, et il ne jugea pas qu’il eût à l’en empêcher.

«Montez», dit-il.

Et, fouettant sa bête, il se dirigea cahin-caha vers le faubourg Saint-Antoine.

Marc ouvrait des yeux émerveillés. La place de la République et celle de la Bastille le remplirent d’admiration.

Le perpétuel passage des voitures, les magasins, les piétons se croisant sans cesse en tous sens, le jetaient dans un étonnement profond. C’était donc là Paris! Marc se demandait s’il ne rêvait pas tout ce qui lui arrivait.

La voiture s’arrêta enfin sur une grande place couverte de boutiques foraines et à l’extrémité de laquelle s’élevaient deux colonnes surmontées de statues. La foule circulait au milieu d’un va-et-vient de tramways et d’omnibus, dans une rumeur de cris, de boniments, d’orchestres mécaniques, de cymbales et de grosses caisses.

Le cocher se pencha sur son siège et frappa avec le manche de son fouet sur la portière.

— Nous sommes arrivés, mon jeune patron», dit-il.

Marc descendit et paya. Puis, la voiture repartie, il resta un instant immobile à l’endroit où elle l’avait déposé, ébloui et abasourdi, ne sachant de quel côté se diriger.

C’était le dimanche de la Quasimodo; le temps était superbe et les promeneurs nombreux. Les parades battaient leur plein. Les lutteurs, en grand manteau écarlate que le vent faisait flotter, jetaient le gant à des artilleurs; une dompteuse, en robe jaune ouverte sur un maillot rose, s’était suspendu au cou un serpent énorme, pendant que son associé, en bottes molles, frappait de sa cra- vache la terrible lionne Joséphine peinte sur la toile; un ours monté sur un tréteau se dandinait au bruit de la grosse caisse; des musiciens en dolman et en colback soufflaient férocement dans des cuivres; des fillettes aux cheveux poudrés se faisaient des révérences de pavane; un homme coiffé d’un fez présentait des danseuses orientales au profil montmartrois; une Espagnole en basquine jouait des castagnettes, et le bailli des Cloches de Corneville promenait gravement sa perruque.

La foire aux pains d’épice.


Marc demeurait stupéfait. Machinalement, il avait suivi la file des promeneurs qui montaient.

Il dépassa les deux colonnes et arriva dans l’avenue du Trône. Mais, au milieu de cette foule, il se sentit si perdu, si isolé, que le but de son voyage lui parut impossible à atteindre: comment retrouver Violette parmi tous ces saltimbanques? Reconnaîtrait-il jamais la petite baraque qu’il avait vue une fois sur la place de Vignereux?

Et Violette elle-même, la distinguerait-il entre les autres danseuses qui paradaient si bien devant les spectateurs arrêtés?

Marc eut une grosse envie de pleurer. Il se retourna, prêt à sortir de la fête et à se sauver il ne savait trop où. Le flot des promeneurs l’empêcha de suivre son idée; il dut monter l’avenue jusqu’au bout pour la redescendre ensuite, pris dans le même remous vivant.

Une heure, puis deux heures se passèrent, pour l’enfant, à errer d’un bout à l’autre de l’immense foire. Puis, la nuit tombant, la foule s’éclaircit, les parades cessèrent et un moment de calme succéda à l’agitation de la journée.

Marc s’était arrêté un instant devant un manège de chevaux de bois qui tournait au milieu d’une fanfare éclatante. Il aperçut un passage entre le manège et la boutique voisine. Il se faufila dans l’intervalle et se trouva derrière la rangée des baraques. Un banc désert se dressait là. L’enfant, exténué de son voyage et de sa longue promenade, tomba assis en sanglotant. La nuit était venue toute noire, et le pauvre petit pensait qu’il avait peut-être eu tort de quitter ainsi les «Tilleuls» pour courir une pareille aventure. Il pleura longtemps et, brisé de fatigue, s’endormit.

Quand il se réveilla, il était glacé. Derrière lui, le bruit avait repris; on entendait les mêmes éclats de voix et d’instruments que quelques heures plus tôt.

Marc en conclut que la fête avait recommencé pour la soirée. Il se leva vivement pour retrouver un peu de chaleur et il se rappela qu’il n’avait pas mangé depuis le matin.

L’endroit solitaire où il se trouvait n’était guère éclairé ; à la lueur falote d’un réverbère, il chercha un passage pour regagner l’allée principale. Une boutique de pains d’épice et de sucreries s’offrit bientôt à sa vue; il en acheta quelques morceaux qui calmèrent un peu sa faim. Marc tira sa petite montre d’argent; elle marquait onze heures et demie et il sembla à l’enfant que la foule diminuait. Qu’allait-il devenir? Où passer la nuit? Il savait que les gens qui sont en voyage vont d’ordinaire dans des hôtels; il n’osait y aller: Marc se rendait bien compte que la présence d’un enfant de son âge, muni d’argent surtout, devait paraître suspecte, et il ne tenait pas à mettre des étrangers dans ses affaires.

Il pensa un moment à reprendre une voiture qui le ramènerait à la gare, mais il ne devait plus y avoir de train pour Péronne, et, du reste, le petit garçon trouvait assez lâche d’abandonner si tôt la lutte. Il avait repris un peu d’espoir et il se dit que le lendemain il arriverait bien à un résultat quelconque.

Où se mettre jusqu’au matin? Les baraques s’éteignaient successivement; les comédiens revêtus de pardessus ou de châles sordides rentraient les instruments de musique et baissaient les toiles grises sur les tableaux coloriés des enseignes; les passants devenaient rares. Quelques sergents de ville se promenaient encore, surveillant la clôture de la fête. Il fallait prendre un parti. Marc marchait toujours, il arriva à l’extrémité de la foire, du côté de l’avenue de Vincennes.

La dernière baraque, sur laquelle on lisait ces mots: Tir Algérien, était close, et tout était noir et silencieux dans les deux modestes voitures qui stationnaient derrière la petite boutique. Marc pensa qu’il pourrait passer la nuit là, blotti contre une des roues; on ne le verrait pas dans l’obscurité et il partirait dès qu’il ferait jour. Il s’adossa donc contre une des voitures. Malgré lui, de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il songea à son petit lit de Vignereux, à son père qui le croyait bien en sûreté dans sa chambrette.

Mais c’était un vaillant petit homme. Il rappela son courage. Une mauvaise nuit est vite passée, et comme il oublierait facilement ses peines si Jean était rendu à sa mère!


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Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
214 p. 91 illustrations
ISBN:
4064066317959
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Copyright Holder::
Bookwire
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