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Charles d' Héricault
La fille de Notre-Dame

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318642
Table des matières
PROLOGUE
PREMIÈRE PARTIE LA VIE BOURGEOISE EN1787
II
III
IV
V
VI
VII
VII
X
XI
XII
DEUXIÈME PARTIE LA VIE BOURGEOISE EN93
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
CONCLUSION
A M. LE BARON OLIVIER DE WATTEVILLE.
Voulez-vous faire un beau voyage avec moi, mon très cher ami? Ne bouclez pas votre valise. Donnez-moi la main. Fermez les yeux. Nous voici arrivés. Nous sommes en Picardie, à la fin du XVIIIe siècle. Regardez et écoutez. Ce que je vous montre je ne l’ai pas inventé; je m’en souviens.
Quand j’étais petit enfant, je voulais voir et savoir, et j’étais entouré de vieilles gens qui voulaient peindre et raconter. J’ai essayé de retrouver les traits du panorama qu’ils ont déroulé sous mes yeux. Je crois que ma mémoire a été fidèle et que c’est bien là, dans sa vie intensive cette existence bourgeoise d’avant et de pendant la Révolution. Ai-je bien reproduit les traits de tous ces personnages vigoureux et originaux, de tous ces amis et de tous ces ennemis que mon souvenir m’a faits là, de mon Franc-Maçon, de mon cher dragon de la République, de mon vieux Corsaire, de mon aimable Mary-Ann, et surtout de cette belle Marie-Berthe que j’ai vue, que je vois encore, bien qu’elle soit morte longtemps avant ma naissance? Vous me direz tout cela.
Faites des vœux pour que ce roman soit lu par les Bourgeois de1882; je retrouve parmi eux bien des fils des Bourgeois de93et je voudrais les voir mieux finir que leurs pères.
CH. D’HÉRICAULT.
LA FILLE
DE NOTRE-DAME
Table des matières
PROLOGUE
Table des matières
En l’année631, la troisième du règne du grand roi Dagobert, et pendant le pontificat de l’illustre Audomare ou Omer, évêque de Therouanne, il y eut une grande tempête sur les côtes de la Morinie, vers le temps de la fête des Saints-Innocents, c’est-à-dire, comme chaque chrétien le sait, à la fin du mois de décembre.
Ainsi commence l’histoire des Deladame, qui sont les principaux personnages de notre roman; et cette histoire continue ainsi:
Quand l’orage fut un peu calmé, les hardis pêcheurs d’une petite bourgade–célèbre sous le nom de Gessoriac et qui est devenue la ville, fort connue, de Boulogne-sur-Mer–s’embarquèrent à la recherche des épaves que le Dieu des tempêtes avait dû, dans sa bienfaisance, semer sur toutes les côtes voisines.
Ils ne rapportèrent rien qu’un homme presque nu et à demi mort. Ils l’avaient trouvé, au milieu du Détroit, bercé par les vagues encore furieuses et se tenant désespérément aux débris d’un mât.
C’était un homme jeune, grand et beau, mais si brun, avec des cheveux si noirs, des dents si aiguës et si blanches, que les femmes des pêcheurs furieuses de ce maigre butin, furent tentées de le rejeter à la mer, le prenant pour le grand diable d’enfer ou quelqu’un de ses suppôts.
Heureusement pour le naufragé, il revint complètement à lui. Il ouvrit tout grands ses yeux qu’il avait brillants comme des charbons magiques, et, se voyant bien décidément sur le sable ferme, il se prosterna, baisa la terre en murmurant des paroles dans une langue harmonieuse, mais absolument étrangère aux oreilles des auditeurs.
Il aperçut une grande croix de bois. Elle surmontait une petite chapelle couverte en genêts qui s’élevait au haut de la montagne, où était bâtie la bourgade. Il tendit les bras vers la croix. Ses yeux prirent, en se remplissant de larmes, une expression de douceur et de gratitude qui toucha ces rudes âmes.
Bien des mois s’écoulèrent. L’Etranger était toujours dans la bourgade. Comme on le voyait homme bon, habile et courageux marin, on s’était mis à l’aimer et à le traiter comme un enfant de la Morinie. Il était surtout pieux, et il passait la plupart du temps qu’il ne donnait pas à la mer dans la petite chapelle que nous désignions plus haut. Là, prosterné, méditant et priant, il restait pendant des heures entières, relevant parfois la tête pour sourire à des visions célestes.
Qui était-il? d’où venait-il? Il avait raconté–car il avait appris la langue gallo-romaine avec une surprenante facilité–qu’il était Arabe, que son pays avait été ravagé par des païens, qu’il avait habité longtemps auprès de Jérusalem, en la ville même de Nazareth et proche de la maison où avait logé la mère du Sauveur. Puis il s’était embarqué sur les côtes de la Palestine, fuyant avec un grand nombre de gens de sa race et de sa famille devant les païens sarrazins. La tempête avait saisi son navire. Après l’avoir balloté pendant de longs jours sur des mers inconnues, elle l’avait brisé. Lui s’était attaché à un débris de la mâture. C’est là qu’on l’avait trouvé.
Il ajoutait qu’il était allié à la famille de saint Luc et qu’il avait gardé de cette alliance une tendresse infinie pour la sainte Vierge.
C’était pour cela, disait-on, qu’il paraissait indifférent aux charmes des jeunes filles gauloises, que son port noble et son étrange beauté n’avaient pas laissées indifférentes.
Deux années s’étaient passées depuis l’arrivée du Syrien dans le port boulonnois. On entrait en l’année 633. On était à la fin d’avril,–car la nouvelle année s’ouvrait alors à Pâques.–La tradition dit que c’était le dimanche proche de la fête de saint Marc l’evagéliste. L’illustre évêque Audomare, alors en Boulonnois, allait achever une instruction qu’il faisait au peuple assemblé dans la chapelle rustique que nous connaissons, quand il s’interrompit pour désigner, au milieu de la foule, un homme dont la face paraissait resplendir d’une lumière surnaturelle.
L’étranger, la figure levée vers les cieux, les regards vagues et comme noyés dans un rêve divin, les lèvres agitées par un sourire séraphique, les bras étendus comme s’il eut voulu retenir une vision prête à s’échapper, l’étranger était soulevé de terre.
Le saint évêque connaissait les artifices de l’Esprit malin, qu’il avait terrassé dans maint combat et chassé après de longues prières. Il ordonna, par trois fois, au Syrien de lui répondre, au nom de Dieu.
Deux fois l’étranger répondit: Victoire; Victoire.
A la troisième interpellation de l’évêque, il jeta un grand cri, ses bras parurent vouloir comme repousser la vue d’un spectacle affreux; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il murmura: Ruine, ruine.
Il joignit quatre fois les mains qu’il ouvrait et refermait chaque fois avec des soupirs suppliants. Un sourire revint sur ses lèvres et il sortit à demi de son extase.
Obéissant aux ordres du vénérable serviteur de Dieu, il dit que Notre-Seigneur, pour récompenser la foi et la fidélité chrétienne de la peuplade morinienne, allait lui envoyer un don merveilleux qui répandrait pendant des siècles sur la terre boulonnoise, et particulièrement sur la cité, des trésors inestimables. La bourgade en deviendrait une grande ville, les marécages et les forêts de la Morinie, une terre riche, nourrissant de vaillants hommes, des femmes pieuses, et devant donner naissance à un héros qui vengerait la chrétienté. Dans peu d’instants, le don allait arriver à sa destination. Il voyait, oui, il voyait à deux lieues environ des côtes, au milieu de la mer, un navire, sans pilote et sans matelots, mais conduit par deux anges vers le rivage de Boulogne. Ce navire renfermait une des statues de la sainte Vierge que saint Luc avait sculptées.
Comme il achevait ces paroles, l’église fut envahie par une bande d’hommes et de femmes, au milieu desquels se tenait une jeune fille aussi belle et aussi blonde que l’étranger était beau et brun.
On reconnut ceux qu’on nommait les Payens.
C’était une petite tribu de Saxons chassés des Flandres et réfugiés sur une colline émergeant des marais que la rivière Liane et le reflux de la mer avaient formés au pied de la montagne sur le haut de laquelle la bourgade était bâtie. (Cette colline a gardé de ces exilés saxons le nom d’Ostrohove, ou cours de l’Ouest.) Tous avaient résisté jusque-là aux prédications d’Audomare, sauf la fille de leur chef, Hertha ou Bertha, qui était devenue chrétienne.
Bertha avait eu d’abord fort à souffrir des mauvais traitements de ses proches. Son père l’avait un jour frappée si violemment au front, de sa hache de bronze, qu’elle en avait gardé, exactement à la racine de ses beaux cheveux retroussés, une cicatrice légère qui s’arrondissait, comme une couronne de perles blanches, d’une tempe à l’autre.
La tribu saxonne s’avançait donc en tumuke. Elle venait demander à ses voisins et amis, les Gallo-Romains, la permission de traverser les rues de la bourgade en grande masse, pour descendre de là sur le bord de la mer.
Et pour expliquer leur demande et leur nombre, ils racontaient à l’évêque que Hertha venait d’avoir une vision. Cette vision était en tout pareille à celle du Syrien.
Gaulois et Saxons, précédés d’Audomare, qu’accompagnaient ses diacres et ses clercs, descendirent au pied de la montagne.
L’étranger et Bertha, marchaient au milieu de la foule, mais enchaînés. Le peuple de l’une et de l’autre nation avait décidé, par acclamation, qu’ils seraient lapidés si l’événement ne répondait pas à la prophétie, car il y aurait dans cette ressemblance des deux visions une preuve qu’ils s’étaient entendus pour abuser des choses saintes et tromper le peuple.
Quand on fut sur le rivage, rien n’apparaissait encore. La mer était calme, comme il arrive toujours après les grands orages, et nous avons oublié de dire que le Détroit avait été battu depuis huit jours par un vent violent. A cette heure, les flots moutonnaient tranquillement avec des grondements sourds et joyeux comme ceux d’un lion apaisé; et les rayons du clair soleil d’avril, en faisant étinceler les petites vagues somnolentes, montraient une surface au loin déserte.
On attacha le jeune homme et la jeune fille à une pointe de rocher. Tous deux souriaient au ciel et se souriaient en s’étonnant de se sourire, car ils ne s’étaient jamais vus.
Audomare, touché de leur sérénité, fit signe qu’on attendit quelque temps encore avant de commencer leur supplice.
Bientôt, étendant vers la mer son bâton recourbé, il indiqua un navire qui venait comme de sortir de derrière une vague plus forte que les autres. Le navire s’avançait avec une lenteur majestueuse, bercé par le flot. Sans voiles, sans rameurs, il se dirigeait vers le point du rivage où l’on avait attaché les deux jeunes gens.
Tous les matelots boulonnois se précipitèrent vers leurs bateaux qui étaient étendus sur le rivage et travaillèrent à les mettre à flot. Mais à peine quelques canots furent-ils à la mer que le navire mystérieux s’arrêta, puis recula. L’évêque fit revenir les canots.
Le navire recommença à s’avancer vers le rocher où devait avoir lieu le supplice du Syrien; et, à mesure qu’il approchait, on distinguait une lumière extraordinaire qui enveloppait l’esquif mystérieux.
Cette lumière rayonnait de l’avant du bateau, et bientôt, quand il fut plus prêt du rivage, on vit que la lueur partait d’une statue debout sur un banc. Le navire toucha le sable et le peuple se prosterna, tant l’éclat qui brillait autour de la statue, tant l’expression majestueuse et douce de son visage avaient saisi les âmes.
Cette statue représentait la Sainte-Vierge tenant l’enfant Jésus. Elle était noire, d’un bois dont on ne put jamais reconnaître l’essence. Elle avait, disent nos traditions, la taille d’un enfant de sept ans, et, en effet, elle était haute de près de quatre pieds.
Pendant que le peuple se tenait agenouillé, les clercs s’avancèrent près du navire. Mais, par un mouvement inexplicable, il se dégagea des sables et reprit la mer.
L’évêque se dirigea à son tour vers la statue. Le navire s’arrêta. On vit l’image divine sourire au Saint. Mais l’esquif ne se rapprocha pas.
Audomare, éclairé d’un rayon d’en haut, se jeta à genoux, confessant hautement au peuple son orgueil et la pesanteur de sa foi. Il alla détacher lui-même le Syrien et la Saxonne, qui s’avancèrent, aussi légèrement que s’ils étaient portés par les nuées, vers les flots.
Un grand silence s’était fait au milieu de cette foule. Mais une clameur de bénédictions, entremêlées de larmes, de prières et de chants pieux, s’éleva vers le ciel quand on vit le bateau miraculeux reprendre sa marche vers le rivage, où il s’arrêta de nouveau.
Les deux jeunes gens se prosternèrent, et, s’approchant de l’esquif, les mains jointes, les lèvres agitées, les regards baissés devant l’éclat qui entourait l’image bénie, ils la prirent pieusement et la soulevèrent. Puis, guidés par elle plutôt qu’ils ne la conduisaient, ils se mirent à marcher. L’évêque et tout le peuple suivaient en chantant: Benedictus qui venit in nomine Domini.
Bertha soutenait le bras gauche, qui portait le Seigneur Jésus. L’étranger avait posé son poing sous le bras droit, qui, levé jusqu’à hauteur de poitrine, ouvrait la main, les doigts en l’air, avec un geste de doux commandement.
Une ceinture de lumière entourait le groupe et paraissait unir les deux jeunes gens entre eux et à la Vierge divine.
Le Syrien sentait comme une chaleur céleste qui sortait de la main de Marie et pénétrait dans son cœur.
Il entendit de nouveau résonner dans son cerveau ces trois mots qu’il avait prononcés en son extase: Victoire! Victoire! Ruine!
Il comprenait qu’ils résumaient l’histoire de sa race liée aux destinées de l’image merveilleuse.
Ainsi, la statue monta jusqu’à la bourgade.
Mais, résistant aux efforts de ceux oui se dirigeaient vers la petite chapelle, elle voulut être déposée à une centaine de pas plus loin. L’étranger, saisi de nouveau d’un mouvement surnaturel, annonça que c’était là qu’il fallait bâtir une église, qui deviendrait une des plus célèbres de l’univers entier. Il engagea, d’ailleurs, les habitants de Boulogne à creuser hardiment le sol à l’endroit même où était déposée la statue. Il affirmait qu’on y trouverait assez de pierres pour construire une grande basilique.
En effet, on découvrit les ruines d’un temple païen dont les galeries souterraines servirent de fondation à l’église chrétienne.
Le Syrien et Bertha furent fiancés par l’évêque Audomare, et après quelques années passées dans les chastes fiançailles, quand l’église consacrée à la Sainte-Vierge fut achevée, ils s’épousèrent.
Leurs descendants sont nommés dans nos vieux documents: Li fil del dam, li serv de le Dame, li enfes de le Dame, les fils, les serviteurs, les enfants de la Dame. Plus tard, on dit les gens de la Dame, enfin les Deladame, nom sous lequel on les trouve connus à partir du pèlerinage de Louis XI en Boulonnais.
Ce fut par milliers que les saints, les rois, les reines, les princes, les grands seigneurs de toute l’Europe, par millions que les pèlerins vinrent s’agenouiller aux pieds de cette Dame, de cette statue envoyée ainsi miraculeusement à Boulogne. Ce fut elle que Louis XI reconnut comme dame suzeraine du comté de Boulonnois. A ce titre, il lui rendit un hommage solennel, promettant que chacun de ses successeurs reconnaîtrait cette suzeraineté et rendrait cet hommage. Tous le firent, en effet, sauf Louis XVI, Charles X, Louis-Philippe et les deux Napoléon, qui ne finirent point heureusement, dit-on.
L’histoire des Deladame fut constamment mêlée à celle de leur patronne.
Leurs traditions assurent qu’ils sauvèrent une première fois la statue miraculeuse, quand, à la fin du IXe siècle, les Normands ravagèrent la Picardie.
Ils prirent une part vaillante à la défense de Boulogne, assiégée par Henri VIII, et ils suivirent en Angleterre la statue, que les Anglais vainqueurs y avaient transportée après la prise de la ville. Ils la suivirent encore quand elle fut restituée à son sanctuaire boulonnais.
Ils la défendirent de leur mieux contre les Huguenots. Quand elle fut saisie par ceux-ci et jetée dans les flammes, ce ne fut pas sans avoir été arrosée du sang des Deladame. Ils ne purent la sauver de l’outrage; mais ils passèrent dix ans à la chercher-car, après avoir résisté merveilleusement aux flammes, elle avait été cachée.
Ils la trouvèrent enfin et ce fut un Deladame qui aida le père Gillot à la retirer du puits du château d’Honvault.
En dehors de ces circonstances solennelles, où ils montraient l’héroïsme de leur fidélité, les Deladame se cachaient dans l’obscurité, humbles, doux, enfants pieux et modestes serviteurs de la patronne du Boulonnais
Médiocres ou petits, riches ou pauvres, selon les hasards de la fortune, ils tenaient obstinément à ne pas sortir du rang de la petite bourgeoisie, parce qu’elle les gardait plus sûrement à l’ombre du sanctuaire béni. Ils n’avaient jamais voulu profiter des chances que les siècles leur avaient fournies pour entrer dans la noblesse. Ils avaient même toujours évité les grandes charges municipales du Mayorat et de l’Echevinage, de crainte que les intérêts de la bonne ville ne se trouvassent en contradiction avec ceux de l’antique sanctuaire. Toute leur ambition se bornait à défendre les privilèges pieux et honorifiques que les vieux usages accordaient aux Enfants de la Dame, et qui les mettaient plus en honneur et en lumière que les gentilshommes, les pairs même du comté du Boulonnais.
C’est ainsi que, vaillants selon les occasions, mais toujours dévoués et fidèles; humbles, mais fiers d’être la plus ancienne famille historique de France, plus ancienne que les Montmorency, les Maillé, les Bourbons même; charitables et gardant leurs yeux sans cesse fixés sur l’Etoile des Mers, c’est ainsi que nous trouvons les Deladame jusqu’à la période du XVIIIe siècle, où commence notre roman.
PREMIÈRE PARTIE
LA VIE BOURGEOISE EN1787
Table des matières
I
En1787, la ville de Boulogne-sur-Mer se composait, comme aujourd’hui, de deux parties bien distinctes. La première, et la plus ancienne, la Haute-Ville, entourée de murailles, avait l’apparence d’un parallélogramme arrondi aux angles, et dont le grand côté était long de 200toises, et le petit de160.
La Ville-Basse figurait alors un triangle dont la pointe venait toucher, au Nord-Ouest, la principale porte de la Haute-Ville–la porte des Dunes–et dont la base s’appuyait sur le rivage de la mer.
En entrant dans la Haute-Ville par cette porte des Dunes, on longeait à droite le couvent des Annonciades, à gauche la Sénéchaussée, et l’on débouchait sur une grande place,–la place du Marché-aux-Grains,–au bout de laquelle se trouvait l’Hôtel-de-Ville et sur une place plus petite,–la place d’Armes.
L’église-cathédrale de Notre-Dame était un peu plus à l’Est. Trois rues y conduisaient: la rue des Cuisiniers, partant du coin oriental de la place d’Armes; la rue de la Couronne, qui longeait l’Hôtel-de-Ville, et la rue Saint-Jean, qui, prenant le coin occidental de la place du Marché et touchant à la Sénéchaussé, gagnait en droite ligne l’Evêché et la Cathédrale.
C’est à peu près au milieu de cette rue Saint-Jean, à gauche en montant à la cathédrale, dans la maison qui porte aujourd’hui le no22, que se trouvait l’habitation des Deladame.
La maison, jadis sombre d’aspect, grave et presque monacale, avait été rebâtie vers1780. Sa large porte encadrée entre deux pilastres cannelés et surmontée d’un fronton arrondi, ses deux grandes croisées du rez-de-chaussée, ses trois fenêtres à l’étage, ses deux bellevoisines à pignons élancés au-dessus du toit, ses petits carreaux de vitres d’un verre épais et noir, pouvaient soutenir maintenant la comparaison avec les maisons voisines, habitées, presque toutes, par les familles nobles de la province boulonnaise.
Elle n’avait sans doute aucune prétention aristocratique, mais elle se présentait avec la dignité qui convenait à la maison d’un grand bourgeois, du plus riche négociant du comté, d’un veuf austère en ses mœurs, d’un homme enfin dont le nom portait cette note aussi bien sur les livres de Sellouf et Cie, banquiers à Paris, que sur les registres de Jean Osy et fils, de Rotterdam: «le plus probe et le plus gros marchand de vin, genièvre, thé et eau-de-vie, de tout le nord de la France.»
Pourtant dans la nuit du samedi22avril1787, cette maison paraissait décidée à faire fi désormais de l’estime parfaite aussi bien de Sellouf et Compagnie que de Jean Osy et fils. Elle semblait surtout songer à imiter les mœurs légères de la demeure de Bartholo–dont le nom commençait à percer en Picardie.
Dès l’aube, bien longtemps avant que la petite cloche de la cathédrale n’eût sonné la messe de six heures, la fenêtre située au-dessus du fronton s’ouvrit. Une tête s’avança, se tourna de chaque côté de la rue, comme si le propriétaire de cette tête eût voulu constater que tout le voisinage était bien désert. Mais l’obscurité était encore trop grande. La tête se baissa, sans doute afin que les oreilles pussent donner le renseignement que les yeux refusaient. Vit-on une ombre cachée dans la porte qui faisait exactement face à la maison Deladame, ou bien entendit-on quelque bruit? La tête se retira; mais la fenêtre ne se referma pas.
Une autre s’ouvrit bientôt, celle qui, au rez-de-chaussée, tenait la gauche de la porte. Une tête aussi en sortit qui regarda dans la direction du premier étage et qui se retira, comme la première, après avoir essayé de percer les ténèbres de la rue. Les deux battants de cette fenêtre du rez-de-chaussée furent poussés l’un contre l’autre avec bruit, avec trop de bruit. Un coureur de nuit eut vite deviné que cette fenêtre voulait paraître fermée et qu’elle restait entr’ouverte.
Quelque temps se passa. La tête du premier étage reparut et, sans hésitation cette fois, elle fut suivie d’un corps fort souple, qui sauta sur le fronton et se laissa glisser le long du pilastre cannelé.
–Voilà le premier, dit une voix féminine, mais grave et presque solennelle, qui sortait de l’ombre épaisse formée par la maison située en face.
Le personnage touchait alors terre. Il se redressa brusquement et s’écria en anglais, d’une voix claire et ferme, franchement et joyeusement sonore:
–Au diable les curieux! ils sont debout avant les coqs.
Il s’avança, les poings levés, vers l’endroit d’où était partie la voix.
–Continuez votre chemin, John-Mark Penrose, reprit la voix du même ton grave et impassible. Je sais où vous allez. Que ne sais-je pas!
–Ah! c’est la mère Omérine Flaminge! s’écria Penrose en français.
–Oui, oui, Omérine Flaminge, c’est le nom que me donnent le peuple, les bourgeois et les nobles. Il est assez connu dans tout le pays et jusque dans le Calaisis, l’Ardrésis, le pays de Brédenarde et le pays Recon-qui. Et les uns ajoutent à ce nom: la Folle, d’autres: la Sorcière. Mais j’ai deux autres noms qui sont écrits dans le ciel et dans ma mémoire.
–Moi, du moins, mère Omérine.
–Oui, vous, vous avez cru en moi, et vous m’avez toujours respectée. Moi, je vous aime et je vous protège, et j’ai des raisons d’aimer les gens de votre nom.
–Et puis-je vous demander.
–Ce que je viens faire ici et pourquoi je guette depuis que l’heure des matines a sonné? N’est-ce pas aujourd’hui que la Fille de Notre-Dame doit rentrer dans son logis, là, en face, dans cette maison où vous habitez et dont vous venez de vous échapper comme un voleur! Oui, ne doit-elle pas y rentrer aujourd’hui, après en avoir été absente pendant cinq ans! Et qui est-ce qui doit la voir la première entrer dans cette maison, si ce n’est moi, moi! Elle est partie enfant, elle revient jeune fille, aussi belle fille qu’elle était jolie enfant; je l’ai vue dans mes rêves.
–Oh! oui, mère Omérine, bien belle, et plus que belle, angélique et divine, dit Mark, dont la voix joyeuse se voila d’émotion. Mais au revoir.
Son interlocutrice le retint par le bras. Elle ajouta d’une voix plus basse, quoiqu’assez distincte encore pour être entendue par le personnage du rez-de-chaussée, dont la fenêtre venait de s’entrouvrir un peu plus:
–Et puis, j’ai vu (comme je vois quand Notre-Dame bénit ma foi, mes larmes et mes prières), j’ai vu qu’aujourd’hui, cette nuit, entre l’heure des Laudes et l’Angélus du matin, passeraient devant cette porte quatre hommes, qui seraient les quatre prétendants de la Fille de Notre-Dame. Deux fidèles, deux impies, murmura-t-elle d’une voix à peine intelligible. Et qui l’emportera? Vous êtes le premier, John Mark Penrose.
–Dieu veuille que je sois le dernier, dame Omérine! Mais comment voulez-vous que je croie à tant d’amoureux! Il n’y a pas dans tout Boulogne un seul individu qui, depuis cinq ans, ait même entrevu Mlle Deladame, sauf moi? Mais ne vous fâchez pas. Je ne veux pas nier votre pouvoir. Exercez-le en ma faveur. Que Marie-Berthe m’aime, et votre Vierge miraculeuse, Notre-Dame de Boulogne, votre patronne et la sienne, n’aura pas de plus fervent serviteur que moi.
Il fit un mouvement pour s’éloigner. La vieille femme lui mit de nouveau la main sur le bras.
–Ecoutez-moi. Il y a des signes terribles. Notre-Dame elle-même aura besoin d’être défendue. Marie-Berthe sera le prix de la victoire. J’ai vu tout cela. J’ai rêvé aussi que la jeune fille, avant de rentrer dans la maison paternelle courra de grands dangers. Dangers avant, dangers pendant, dangers après. Allez donc où vous voulez aller, Mark Penrose, allez au-devant de la Fille de Notre-Dame. Voici le vent du sud-ouest qui monte dans le ciel et qui gronde. La mer sera terrible aujourd’hui pour les pauvres matelots. Allez et veillez.
John-Mark descendit la rue d’un pas pressé. Il avait à peine disparu dans l’ombre, que la fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit complètement, et livra passage à un grand corps mince qui sauta lestement dans la rue et s’avança vers la vieille femme.
–La Pauvresse, dit le nouveau venu, d’une voix claire et jeune, et pourtant hésitante, je vous ai écoutée et entendue. Je suis donc le deuxième prétendant, mais je cède mes droits à John-Mark afin qu’il ait double chance. Le pauvre garçon, il est comme fou d’amour. Je devinai qu’il voulait aller au-devant de la fille de M. Deladame, notre patron. Je le surveillais pour lui faire malice. Mais si Mlle Deladame doit courir un danger, John-Mark ne s’épargnera pas. Il faut que je sois là pour donner un coup de main à mon bon compagnon et ami.
–Oui, oui, je suis la Pauvresse, la Pauvresse de Notre-Dame, c’est un des deux noms qui sont écrits dans le ciel. Vous le savez, vous Jacques Cazin-Mazinghem, car vous êtes du sang des vieilles gens de la province. J’ai encore un autre nom. Mais personne ne le sait que celui-là peut-être, continua la vieille femme en tendant la main vers la maison des Deladame, celui-là, votre patron. Mais Gengulphe Deladame a oublié cela avec tout le reste. Vous, Jacques Cazin-Mazinghem, gardez votre droit à l’amour de Marie-Berthe. Un jour viendra où vous donnerez votre vie pour le faire valoir.
–Vrai, la Pauvresse, je suis fâché de vous le dire, mais jamais Mark ne verra en moi un rival.
–Allez, vous parlez comme un enfant. Vous êtes bon, modeste et timide, vous n’avez jamais osé regarder une femme; et le monde est devenu si méchant qu’on dit de vous, à cause de cela, que vous êtes sans courage. Mais j’ai regardé dans le fond de vos yeux, je sais que vous avez le cœur d’un homme. L’amour vous en donnera la hardiesse et le sang-froid. Maintenant, rejoignez votre ami, et protégez la Fille de Notre-Dame.
Après un instant d’hésitation, Jacques Cazin se précipita en courant dans la direction suivie par Mark Penrose.
L’aurore commençait à paraître. La petite cloche du Chapitre avait salué l’arrivée du jour. Le vent d’Ouest n’avait pas tardé à apporter vers la Haute-Ville l’écho des quelques bruits vagues et sourds, annonçant que la Basse-Ville, plus active, songeait à se réveiller.
La vieille femme quitta le porche sous lequel elle se cachait, elle fit quelques pas en montant la rue, jusqu’à ce qu’elle entrevit le clocher aigu de la cathédrale, perçant les brumes grises de sa pointe octogone. Elle s’agenouilla, baisa les pavés humides et resta absorbée dans une prière fervente.
Jusque-là on n’eut pu voir d’elle qu’un grand corps maigre, entouré d’un long manteau à capuchon et s’appuyant sur un bâton aussi haut qu’elle.
Quand elle se releva, le jour était venu. Une pâle lumière descendait jusqu’aux gros pavés raboteux de la rue, et éclairait Omérine tout entière, tandis que les rayons pourpre et or faisaient scintiller les petits carreaux verts des bellevoisines pointues.
La vieille femme portait avec une sorte de solennité hardie et sereine son long mantelet d’indienne noire. Ses cheveux d’un blond très pâle où nul reflet gris ne paraissait encore–quoiqu’Omérine eut alors plus de soixante ans–tombaient, en frisant légèrement et sans être surmontés d’aucune coiffe, jusque sur le capuchon du manteau. Sa figure, fraîche, sans rides, était d’une extrême maigreur, et ses pommettes saillantes, les méplats accusés des tempes, le menton anguleux, le nez long, droit et mince donnaient à sa physionomie un air saisissant d’austérité et de grandeur. Ses yeux, d’un bleu pâle, presqu’incolores. étaient souvent à demi-fermés, comme s’ils eussent été plus occupés à regarder le monde de l’âme que les choses extérieures. Mais quand ses regards s’éveillaient de cette rêverie, ils s’illuminaient d’un rayon vif qui disait tantôt l’observation pénétrante, tantôt un enthousiasme voisin de l’égarement.
Elle hâta le pas pour reprendre sa place devant la maison Deladame, car elle vit, à la lumière plus diffuse, qu’elle était restée en prière plus longtemps qu’elle n’avait cru.
Quand elle aperçut un jeune homme qui fumait une longue pipe de terre, appuyé nonchalamment contre un des pilastres de la maison, le cœur de la vieille femme bondit; mais sa face perdit à peine de sa gravité magistrale pour laisser percer une expression de surprise.
–Notre-Dame! murmura-t-elle, en joignant, d’un mouvement saccadé, ses doigts osseux, sommes-nous destinés à voir des catastrophes assez grandes pour qu’un homme de cette espèce puisse prétendre à être l’époux de Mlle Deladame!
Le personnage était, comme on disait alors, un garçon bien découplé et d’une figure avantageuse pour sa condition.
C’était, en effet, un valet célèbre, parmi toutes les Lisettes et les Jeannettes du quartier, pour la régularité de ses traits et la fraîcheur de son teint, autant que pour la facilité naturelle de son élocution et pour son impertubable assurance. Sa physionomie n’avait, au premier abord et à l’état calme, rien que de sympathique et d’ouvert. Mais son front étroit, qui se remplissait à chaque instants de rides aussi fugitives que profondes, et un vif rayon de lumière sinistre qui sortait parfois de sa prunelle, mettaient en défiance l’observateur attiré tout d’abord par cette physionomie ouverte.
Louis-Marie Luillier portait, comme tous les hommes de sa classe, les bas de coton, les culottes, le gilet à manche. Seulement comme on était au dimanche, les rubans de filoselle remplaçaient les lacets de cuir de ses souliers, ses bas de coton bleu étaient à côtes; le gilet, serré à taille. était de la même étoffe de gros drap grisâtre que les culottes, dont le bas était soigneusement boutonné au-dessus du mollet, tandis que les jours ouvrables la plupart des travailleurs laissaient le bas des culottes tout ouvert pour ne pas gêner les mouvements du genou. Une casquette ronde, en peau de loutre, complétait le costume fort propre du domestique factotum de M. Deladame. Car Louis-Marie était en même temps garçon de magasin, cocher et valet de chambre.
La vieille femme s’avança vers lui de son pas mesuré et magistral.
Louis-Marie s’était redressé, par un mouvement instinctif de respect. Puis, obéissant à un sentiment réfléchi dont la signification ne parut pas échapper à la Pauvresse, il reprit sa pose nonchalante.
–Que viens-tu faire ici, Lu-Marie? demanda sèchement la vieille femme en fixant sur lui son regard froid dont l’expression impérieuse reprit momentanément sur l’esprit du garçon son ancienne puissance.
–Voilà, la Pauvresse. Vous devez savoir, puisqu’on dit que vous savez tout, que c’est aujourd’hui que la fille de votre filleul, M. Deladame, revient du pays des Ainglais, où elle a été quasiment élevée. Mon maître, donc, votre filleul, M. Deladame, m’a dit hier soir, de prendre ma brouette et de descendre jusqu’au quai, à la marée du matin, pour rapporter le bagage de sa fille. Voilà bientôt la pleine mer et l’heure où Mlle Deladame doit arriver par un paquebot de Douvres. Faut vous dire que j’entendais souvent, depuis quelques jours, les jeunes gens, vous savez les deux commis, Jacques Cazin et Mark Penrose, causer soit entre eux, soit avec le nouvel associé, vous savez, Thomas Deladame de Thiembronne. Pour lors, je me suis avisé, avant de prendre ma blouse et ma brouette, de venir voir si les jeunes gens n’allaient pas sortir. Quant au nouvel associé, il n’y a pas de danger. Il est paresseux comme un vrai Parisien, et, au surplus, il lui faut passer tant de temps à sa toilette qu’il ne pourra jamais être prêt pour l’heure de la marée. Pourtant, continua-t-il d’un ton plus bas, on se dit que M. Deladame l’a fait revenir, après l’avoir fait éduquer dans le grand monde à Paris, pour épouser Mlle Marie-Berthe.
–Et, dit la vieille femme en dardant sur lui son regard profond, si c’était toi qui étais appelé à être le mari de Mlle Deladame? Que ferais-tu pour la mériter?
–Ce que je ferais? dit-il, et son œil s’anima de ce rayon sinistre qui changeait complètement l’aspect de son visage. Mais je serais capable de mettre le feu à la ville.
–Ah! reprit Omérine, dont le regard devint plus profond et plus fixe, c’est là ta manière de remercier Dieu? Et tu n’es pas plus étonné que cela à la pensée d’épouser la fille de ton maitre?
–Mon maître! Ce n’est point parce qu’il est mon maître dans cette maison que je le respecte; mais parce qu’il est mon maître ailleurs. Mais vous ne pouvez pas comprendre ce que je veux dire.
–Tu te trompes. Je comprends.
Louis-Marie tressaillit cette fois de surprise. Toutefois, après un instant de réflexion, il haussa les épaules, en se disant que la vieille femme mentait et se vantait. Il se redressa et, prenant instinctivement une pose d’orateur:
–Pourquoi serai-je étonné? dit-il. Est-ce que je ne sais pas que tous les hommes sont égaux? M. Deladame m’a instruit et, selon un mot que j’ai entendu dire, il m’a affranchi. Les nobles et les bourgeois veulent que nous restions leurs esclaves; mais voici mon catéchisme.
Il tira de la poche de son gilet un petit livre broché, usé, corné, dépenaillé, dont l’état attestait de longs et continuels services.
–Voilà, comme dit mon maître, le meilleur livre de prières pour l’humanité.
–Et comment s’appelle-t-il ce nouveau catéchisme? demanda froidement Omérine.
–Il s’appelle le Contrat social.
La vieille femme s’approcha de lui et dit à mi-voix:
–Je ne sais pas ce qu’il dit ce Contrat, mais je connais la maison de la rue des Pipots, la maison des francs-maçons, où tu vas t’instruire, et je sais pourquoi tu reconnais M. Deladame pour ton maître.
Louis-Marie fit un bond. Il pâlit d’effroi, puis, la fureur succédant à la crainte:
–Eh bien, dit-il d’une voix presque étranglée, si vous savez tant de choses, prenez garde. Quoique vous soyez comme la reine de tous les mendiants de la province et que les matelots et matelottes de La Beurrière aient quasiment autant de respect pour vous que pour Notre-Dame elle-même, les gens dont vous venez de me parler ne craignent rien. Ils sont au-dessus de tout, et ceux qu’ils n’aiment pas, fussent-ils des princes, disparaissent comme une boutife (vessie) crevée.
Et, comme s’il eût craint d’en entendre davantage, il rentra précipitamment dans la maison.
Omérine était restée pensive, au milieu de la rue, les deux mains croisées sur le haut de son bâton.
Le jour avait chassé les dernières ombres. Le soleil luttait de son mieux contre les nuages que le vent du sud-ouest envoyait du bout de l’horizon. Quelques rayons vifs, bientôt voilés par les noires nuées qui semblaient courir au plus vite pour se ranger en ordre de bataille au septentrion, faisaient luire les pavés pointus, encore humides de la rosée nocturne, et enveloppaient la tête nue de la vieille femme d’une auréole étincelante.
Les réflexions d’Omérine étaient si profondes qu’elle ne vit pas s’ouvrir la fenêtre qui tenait l’extrême gauche, au premier étage de la maison Deladame.
Une tête jeune, ornée d’une perruque très poudrée, à toupet renversé et à oreilles de chien fort tombantes et défrisées, s’avança et cria d’une voix de fausset:
–N’est-ce pas Louis-Marie, le valet de chambre, que j’ai aperçu dans la rue tantôt?
La vieille femme ne répondit pas. Le personnage, après avoir maugréé, se retira.
Quelques minutes après, la même tête parut à la porte de la maison. Omérine sembla se réveiller.
–Voilà le quatrième, murmura-t-elle. Le libertin Deladame! Thomas Deladame de Thiembronne.
C’était bien lui, en effet, et même un Thomas Deladame de Thiembronne de fort bonne humeur.
Il était arrivé de Paris depuis quelques jours, fort disposé à éblouir ses compatriotes non pas seulement par les grâces de son esprit et le récit des merveilles de son odyssée parisienne, mais aussi par les splendeurs de son costume.
La venue de Mlle Marie-Berthe tombait fort bien. Cela lui fournissait l’occasion de paraître dans tout son éclat dès le grand matin.
Afin d’éblouir le premier regard de la jeune fille à son arrivée, il s’était levé d’aussi bonne heure, pensait-il, qu’un garçon perruquier-barbier-étuviste; et après avoir hésité quelques instants entre ses deux coiffures neuves, entre la perruque à la Panurge et la perruque à oreilles de chien, il s’était décidé pour cette dernière.
Il apparaissait donc dans toute la gloire de la mode de L’an1786, ce qui, pour la plupart des élégants de province, était une mode d’une extravagante nouveauté. Des bottines montaient jusqu’à ses mollets et laissaient voir jusqu’au-dessous du genou des bas de soie jaune, couleur fort goûtée depuis quelques années. Les culottes très-serrées et le gilet pressant les hanches étaient d’un tricot de couleur caca-Dauphin, mais rehaussé de raies perpendiculaires brunes. La cravate de mousseline laissait tomber jusqu’au creux de l’estomac un jabot de dentelles étroites. Un habit-redingota de Casimir, couleur boue-de-Paris, à collet retroussé et dont les basques tombaient en carré, mais en s’évasant jusqu’au bas du mollet, complétaient le costume. Un chapeau à l’Androsmane, sorte de bicorne dont les bords étaient retroussés jusqu’à la hauteur de la coiffe seulement, couvrait la petite tête fine et naïve, effrontée et craintive du personnage.
Sa physionomie présentait le mélange de prudence réfléchie et de fatuité niaise qui forçait l’observateur à se demander si l’on avait devant soi un diplomate très astucieux ou un sot très-candide.
C’était, un peu ce double rôle que Thomas de Thiembronne, avec sa petite taille dégagée, ses manières osées, son visage maigre, au nez retroussé, aux paupières battues, au teint blême, avait joué à Paris, d’abord, chez Sellouf et Cie, où il était commis avec une très-légère part d’association. Il l’avait continué plus commodément dans les Bureaux d’Esprit de second ordre, où il parlait aussi volontiers d’économie politique que de philosophie et de belles-lettres, et dans les antichambres des actrices de la Comédie-Italienne où il essayait de plaire aux soubrettes.
–Eh! la vieille femme, dit-il d’un ton leste et gracieux, c’est un peu bon matin pour mendier. Pourtant, si tu veux me dire l’heure de la pleine mer et me renseigner sur ce qu’a pu devenir ce coquin de Louis-Marie, et ajouter à cela quelques renseignements sur le temps qu’il doit faire aujourd’hui–car je crois reconnaître tous les signes d’une journée orageuse–je te ferai jeter un bon os à la porte de céans.
La vieille femme se redressa et, regardant le joli Thomas d’un air de mépris indicible, elle lui répondit froidement:
–Tu as raison et tu as tort. Je mendie, mais je ne mendie qu’à une seule porte, sous ce clocher que tu vois. Je suis la pauvresse de Notre-Dame, mais je suis cent fois plus riche que toi. Tu m’as oubliée. Moi, je te connais bien, libertin Deladame. Malheur à toi, si tu songes à épouser Marie-Berthe.
Et laissant Thomas de Thiembronne absolument stupéfait, la vieille femme se dirigea de son pas lent et majestueux vers le haut de la rue, vers l’église de Notre-Dame.
Thomas de Thiembronne ne tarda pas à se rassurer.
Comme il était un de ces petits hommes qui n’ont que des demi-défauts et des demi-qualités, dans lesquels par conséquent tout est en contraste, il était à demi-effronté et à demi-prudent, ou, si l’on aime mieux, absolument effronté jusqu’à ce qu’il rencontrât l’obstacle et absolument prudent à partir de ce point.
Il se dit, en ce premier moment, qu’il serait par trop sot de refuser la main d’une riche héritière par crainte des menaces d’une vieille mendiante.
Il descendit lestement vers la Basse-Ville. Il avait calculé que le crédit de M. Deladame chez Sellouf était au moins de cent mille livres, quand il arriva au bout de la rue de l’Ecu, à l’endroit où cette rue débouche sur le quai.
On avait là pleine vue sur le port, sur la rade; et les vieux Boulonnois nommaient cet endroit le Coin venteur à cause du grand tapage qu’y faisait le suroua (vent de sud-ouest) en entrant dans la ville. Les gens du dix-huitième siècle, gens ingénieux, comme on le sait, avaient changé une lettre du mot, et l’on disait le Coin menteur, parce que c’était là que les commères, petites bourgeoises ou matelottes, venaient échanger les bavardages inspirés par la vue du port, des bateaux et des promeneurs.
A cette heure matinale du dimanche, ce coin n’avait rien qui expliquât son second sobriquet, car il était absolument désert, mais jamais il n’avait mieux mérité le premier.
Le vent du sud-ouest se maintenait souvent dans les hauteurs du ciel. Il chassait avec violence des nuages rapides et sans cesse renouvelés, qui interceptaient pour un instant et brisaient les rayons du soleil.
Mais parfois il tombait lourdement sur la terre. Tout frissonnait et tout tremblait. La mer se ridait; ses longs et larges flots, au lieu de s’arrondir solennellement, se brisaient en mille petits flocons d’écume grise, et la bourrasque se précipitait en sifflant, en hurlant, en mugissant, le long du rivage et du quai.
C’est pendant l’une de ces furieuses orgies du vent que Thiembronne arriva au coin Menteur. Il s’arrêta, s’abrita derrière une maison et, avançant prudemment son androsmane, il regarda le quai, le port et la mer.
Le quai était à peu près désert, le port était sans activité. Les navires étaient amarrés, tantôt à la suite l’un de l’autre, tantôt sur deux rangs, de chaque côté du chenal, les voiles serrées le long des mâts et les agrès repliés.
Les pêcheurs attachaient une idée pieuse, chez les uns, superstitieuse chez les autres, à ne pas sortir pour pêcher le dimanche.
Thomas regardait de son mieux si, parmi les quelques rares individus qui traversaient rapidement le quai, il n’apercevait pas Mark Penrose et Jacques Cazin, auxquels il supposait des préoccupations courtoises ou galantes analogues à celles qui le poussaient lui-même, assez imprudemment, pensait-il, au milieu d’une telle bourrasque. Mais ses yeux, fatigués par les veilles parisiennes, se remplissaient de larmes avant qu’ils eût pu fixer les objets un peu éloignés.
Une lourde main qui se posa sur son épaule interrompit ses efforts. Il se retourna en tressaillant vivement.
Devant lui se tenait un gros garçon d’un costume singulièrement lugubre. Il était grossièrement et proprement vêtu de noir, habit veste et culottes de bure, gros bas de laine, gros souliers à lacets de cuir. Il avait un immense chapeau tricorne, portant sur chacun de ses trois bords retroussés une large cocarde ornée d’une tête de mort blanche posée sur deux os également blancs et disposés en croix de Saint-André.
Sous ce sombre couvre-chef paraissait la figure la plus joviale du monde, une bonne grosse figure ronde, ouverte, rubiconde, éclairée par des yeux ronds à fleur de tête, toujours souriants.
Le nouveau venu se recula, salua comme un maître de cérémonies et, se redressant vivement, il porta la main à la corne droite de son chapeau et montra l’emblème lugubre.
–Ambassadeur des Ames du purgatoire, dit-il gravement. Maintenant, reprit-il de son ton naturel, écoutez que je vous dise quelque chose tout bas.
Il se baissa vers l’oreille de Thomas et lui dit mystérieusement:
–Vous avez la physionomie d’un homme qui aime la musique et notamment les fanfares de chasse, hé! La Quête est belle; en six-huit, monsieur!
Il s’éloigna en fredonnant: sol, sol, sol, sol, sol, sol, sol, la. Puis il revint en s’écriant:
–Ah! j’oubliais. Ma sœur m’a donné une commission. Je suis Inglevert, le frère de la Pauvresse de Notre-Dame. Elle m’a dit: Va sur le port, tu verras le libertin Deladame, tu l’as vu autrefois. D’ailleurs, il est petit, maigre, laid, débile et content de lui. Tu le reconnaitras à cela. C’est bien vous, monsieur. Elle m’a ordonné de vous dire que c’était le domestique Louis-Marie qu’il fallait surveiller. Elle l’a vu dans ses visions; c’est le prétendant le plus dangereux de tous. Il faut toujours croire la Pauvresse, monsieur, car elle et moi nous avons reçu de l’instruction et nous parlons bien. Mais écoutez que je vous dise quelque chose tout bas: ma sœur prétend que je suis un peu imbécile. Je dois la croire; elle est l’aînée. Tant est que je suis l’Ambassadeur des Ames du purgatoire. Et j’ai beaucoup de privilèges qui s’étendent sur Boulogne et sa banlieue. D’abord, c’est moi qui quête pour les trépassés. J’ai le privilége d’entrer dans toutes les maisons de la ville, grandes ou petites, riches ou pauvres. Ah! monsieur, c’est un grand signe quand l’Ambassadeur des âmes du purgatoire reçoit des coups de pied en place de deniers! Le jour où il recevra plus de coups de pieds que de patars, le royaume sera près de sa ruine. C’est ma sœur la Pauvresse qui le dit. Et la Pauvresse de Notre-Dame ne se trompe jamais.
Sans plus de transition, l’Ambassadeur des âmes du purgatoire s’éloigna dans la direction de l’entrée du port, en fredonnant.,
Thomas, abasourdi par cet étrange bavardage, suivit machinalement des yeux le personnage. Il tressaillit. Il venait d’apercevoir tout à l’extrémité du quai, sur une petite jetée en pierre qu’on nommait le Musoir, les deux commis de M. Deladame.
Cette vue refroidit son enthousiasme matrimonial. Mark Penrose était un homme violent, et la famille de Jacques Cazin de Mazinghem occupait un bon rang dans la bourgeoisie boulonnaise. Irait-il s’attirer des ennuis considérables en se faisant le compétiteur de ces deux jeunes gens! Il resta quelques instants à réfléchir là-dessus.
Pendant ce temps, Inglevertse dirigeait vers les deux endiablés, qui avaient quelque peine à se tenir debout à l’extrémité de la jetée. L’un d’eux, en s’accotant à un gros pilier en bois qui servait de cabestan, retenait l’autre. Il lui permettait de résister à la bourrasque et de diriger une lunette d’approche vers la haute mer.
–Décidément, je ne me trompais pas, dit celui qui tenait la lunette, le navire se dirige bien vers Boulogne, quoique le vent l’oblige à courir des bordées. Oui, c’est bien un paquebot, je le reconnais à sa grande voile. Ah! oui, par Jupin, cette voile presque carrée c’est une fantaisie de mon vieil ami John Parker, de Douvres. C’est le paquebot de Douvres. Dieu soit béni, il entrera avant le fort de la tempête.
Le jeune homme qui venait de parler se retourna et voyant un léger et discret sourire errer sur les lèvres de son compagnon, il sourit à son tour en rougissant.
–Dieu me damne, Jacques, si vous n’avez pas raison. Votre sourire me dit, aussi clairement que le peut dire le rire d’un homme aussi modeste et aussi réservé que vous, que je suis fou, fou d’amour. Vous avez raison, oui, oui. Savez-vous ce que je voudrais faire? Je suis obligé de me retenir à quatre pour ne pas me jeter au milieu de cette mer furieuse, afin d’aller au devant de ce bateau qui est encore à plus d’une heure de nous, mais qui amène Marie-Berthe.
–Marie-Berthe qui n’est pas pour vous, dit de sa voix monotone Inglevert qui venait d’arriver.
–Que veux-tu dire, imbécile? s’écria Mark en s’avançant vivement vers lui.
–Imbécile, répondit tranquillement le gros garçon, c’est comme ça que les uns m’appellent; les autres, non. L’esprit n’est pas un des privilèges d’un Ambassadeur des âmes. Mais c’est un de ses privilèges antiques et reconnus depuis des siècles que cette charge existe dans l’évêché de Boulogne, de ne tutoyer personne et de ne pas être tutoyé même par l’évêque. C’est un signe des temps quand on tutoie l’Ambassadeur des âmes.
–Parleras-tu, animal. Si tu n’expliques pas ce que tu viens de dire.
–Battez-moi, si vous voulez, monsieur Penrose, continua Inglevert avec son imperturbable sérénité. Qu’est-ce que je puis y faire. Je crois que je suis fort, très fort, et un jour ou l’autre je me mettrai à être méchant. Mais je n’ai pas encore eu le désir d’essayer contre ceux qui me battent.
–Mark, dit Jacques Cazin en anglais, gardez patience un instant. Vous le connaissez. Il n’arrivera jamais au but si vous lui donnez la réplique à chaque instant. Voyons, le Frère, reprit-il en français, est-ce raisonnable de vouloir qu’un étranger connaisse nos privilèges comme un bon Français? hein! Allons, qu’est-ce que la Pauvresse vous a chargé de nous dire, car c’est elle qui vous envoie, n’est-ce pas?
–Il y a plaisir à causer avec vous, monsieur Jacques Cazin; vous êtes des bonnes vieilles gens du Boulonnois. Eh bien, voilà ce que la Pauvresse m’a dit: Ambassadeur, vous allez trouver sur le port Mark Penrose et Jacques Cazin. Vous ne direz rien à celui-ci, parce que le cœur ne lui est pas encore venu.
Jacques sourit en haussant légèrement les épaules.
–Quant à Mark, c’est un hérétique, mais je l’aime parce qu’il y a des années et des générations que les Penrose et les Deladame sont amis. Je lui offrirai toujours, à lui, le premier, l’occasion de se faire tuer pour Marie-Berthe. C’est tout ce qu’il aura d’elle. Va donc lui dire qu’il veille, car j’ai vu dans mes visions trois hommes être nommés les époux de Marie-Berthe, et il n’est pas des trois. Le premier, c’est le Parisien Deladame; le second, c’est le domestique Louis-Marie; le troisième, c’est Jacques Cazin.
–Eh bien! dit Mark en anglais, c’est déraisonnable, mais cette vieille folle n’est pas sans influence sur moi. Ce que me dit cet imbécile me trouble.
–Vous désirez sans doute lui casser les reins à ce. Parisien, reprit Inglevert de sa voix monotone et de son ton bonhomme; c’est naturel et ce n’est pas dans les privilèges de l’Ambassadeur de s’y opposer. Eh bien, il est là-bas au coin Menteur, qui guette l’arrivée de Mlle Deladame. 3.
Mark partit comme une flèche dans cette direction. Jacques, après un instant d’hésitation, le suivit.
Inglevert jeta un regard vague autour de lui. Il était seul sur cette pointe du quai. Il s’assit contre le cabestan, posa son chapeau entre ses jambes et, arrondissant le bras gauche, il remua le droit comme si ce dernier eut tenu un archet. Il s’offrait un grand morceau sur le violon.
Il resta ainsi, indifférent au vent, au froid, à tout ce qui se passait autour de lui, écoutant une musique qui chantait au fond de son pauvre cerveau à demi-hébété et qui le tenait dans une extase de ravissement.
Mark n’avait rencontré personne au Coin Menteur. Il revint au Musoir, en compagnie de son ami, qui l’avait rejoint.
Il était difficile de trouver un plus grand contraste que celui que présentaient ces deux compagnons.
Mark, de stature moyenne, large des épaules, montrait tous les signes de la force plutôt que de l’élégance. On voyait se dessiner, sous ses bas de fine laine brune, des muscles à faire envie à un Suisse des Petits Cantons. Il portait le haut du corps en arrière avec une sorte de majesté tranquille, qui indiquait l’instinct naïf de la domination, la volonté de triompher de tous les obstacles et la certitude d’y arriver. Tout dans son visage décelait le mélange de bonhomie confiante, de bienveillance générale, de sensibilité irritable, d’ardeur indomptable et de ténacité. Son menton carré, sa large bouche qui laissait voir les dents les plus brillantes et les mieux faites, son teint blanc, ses yeux gris largement ouverts sous des sourcils blonds assez épais, et son front à tempes aiguës, formaient un ensemble de physiomie sympathique et mâle, mais sans grâce. Il n’avait rien du petit-maître tel qu’on le comprenait alors, rien qui pût attirer l’attention ou exciter l’admiration dans un cercle de femmes mondaines, ni dans les réunions de la bonne compagnie française. Mais on devinait qu’il pouvait exercer une grande séduction sur une âme douce et s’attacher d’une invincible façon un cœur candide et un esprit enthousiaste.
Il avait gardé dans son habillement ce goût anglais dont les modes françaises tendaient à se rapprocher, surtout depuis la guerre d’Amérique. Une paire de bottines montait jusqu’au dessous du mollet; une longue redingote boutonnée descendait jusqu’à la hauteur du genou et laissait voir l’étoffe, d’un rouge clair, des culottes. Une large cravate de mousseline cachait le haut de la redingote et un chapeau rond, de forme très basse, aux bords légèrement retroussés sur le côté, couvrait les cheveux poudrés et noués en queue.
Jacques Cazin de Mazinghem portait le costume du matin, qui, sous le nom de chenille, avait été très à la mode à Paris environ quinze ans auparavant, et qui avait été fort vite adopté, longtemps conservé par les jeunes bourgeois des bords de la mer, parce qu’il était en même temps chaud, simple et commode. Il remplaçait, en effet, les culottes par le pantalon et l’habit par le frac, sorte d’habit sans parements, sans broderie, sans galon et parfois même sans boutons. La veste que portait Jacques était à boutons simples et de ratine de Florence verdâtre, comme le pantalon; le frac, de casimir noir. Des souliers à boucles carrées, à la vieille mode; un jabot sans dentelles, des cheveux poudrés et noués à la Cadogan, un de ces chapeaux tricornes qu’on nommait à la Suisse et qui étaient remarquables par la hauteur extravagante de leurs bords, complétaient le costume de Jacques, costume dont Thomas de Thiembronne pensait–sans le dire–qu’un chamoiseur du quai de Bièvre ne se fut pas contenté.
Jacques, en effet, ne sacrifiait pas aux Grâces. Pourtant, tout en lui paraissait naturellement élégant. Il était grand, fort, leste et flexible en tous ses mouvements; sa figure d’un ovale arrondi, aux joues fraîches, estompées d’ombres brunes, ses lèvres fines, son nez légèrement aquilin, ses yeux d’un noir velouté, présentaient un ensemble d’une grâce un peu molle, mais d’une délicatesse exqu ise.
Malgré tous les suc ès mondains qu’eût pu lui promettre cette gentillesse que le dix-huitième siècle appréciait tant, Jacques était resté le plus simple et, nous venons de le dire, le plus démodé des jeunes bourgeois du comté.
Il était volontiers muet; sa timidité, sa modestie qu’un rien effarouchait et faisait rougir, ses manières réservées, son éloignement des cercles féminins, son regard pensif où un rayonnement joyeux, ardent et malicieux venait parfois chasser les nuages de la mélancolie, tout l’exposait aux brocards de ses compagnons.
Ces railleries, bien qu’il leur opposât un dédain flegmatique, étaient douloureuses au pauvre garçon. Mais naturellement réfléchi et sensé, il ne savait jamais se décider à aller de l’avant, insouciamment et sans prévoyance. Il avait en lui le sang des vieux bourgeois raisonneurs et graves. Il n’était lui-même, il ne montrait un peu de sa fine, spirituelle, paisible, mais vaillante nature, qu’en compagnie de son ami Mark.
Pourtant, quoiqu’ils fussent tous deux du même âge et qu’ils entrassent, l’un et l’autre, dans leur vingt-deuxième année, Mark jouait, en toute chose, le rôle de l’aîné. Jacques n’avait jamais songé à lui disputer les prérogatives qui pouvaient découler de cette habitude prise. Il écoutait, conseillait parfois, mais sans jamais prendre de décision ou d’initiative.
–Voyons, apaisez-vous, Mark, dit Jacques après avoir regardé à plusieurs reprises et non sans étonnement, les yeux brillants, les lèvres agitées et les narines ouvertes de son compagnon. Vous avez votre visage de bataille, bulldog que vous êtes, et je ne vois personne ici qui soit digne d’essuyer les coups de votre valeur.
–Je ne comprends pas ce que cette vieille peut vouloir dire avec ce domestique duquel il faut se défier. Mais ce Thomas Thiembronne, répondit Mark distraitement et comme s’il répondait bien plus à ses pensées qu’aux paroles de son compagnon, est un prétendant acceptable.
Il serra les poings en murmurant:
–Penser que ce ridicule petit Pierrot, qui n’a presque pas l’apparence d’un homme et que je voudrais prendre pour le mettre sur le haut d’un grenier à titre de girouette, épouserait Berthe!
–Mais, dit tranquillement Jacques, quel droit avez-vous donc de veiller ainsi sur le bonheur de Mlle Deladame.
–Comment, quel droit? mais tous les droits. D’abord les Penrose et les Deladame ne sont-ils pas depuis deux siècles dans des relations plus intimes encore que la parenté! Mais non, je ne serai pas hypocrite pour la première fois de ma vie et à propos d’elle, dont la pensée est claire et pure comme l’étoile du Berger. Je n’ai nul droit à m’occuper d’elle, nul autre droit que celui que je tiens d’un amour comme ton imagination, si active qu’elle soit, n’en a pas inventé.
–Et jamais vous ne m’en avez parlé, dit Jacques avec reproche.
–J’y pense toujours, et à elle et à mon amour pour elle. Mais il me semblait que c’eût été lui manquer de respect que de parler d’elle. Bien souvent même je me faisais un reproche d’y tant penser.
–Et elle, pense-t-elle?.
–A moi! Vous êtes fou, monsieur Jacques Cazin, répliqua Mark avec colère. La prenez-vous pour quelque fille de ministre, troublant son imagination par des rêveries continuelles d’amour et de mariage. Elle ne sait pas que je l’aime, elle ne le saura que si j’ai jamais une occasion de mourir pour elle, car c’est en lui offrant les dernières gouttes de mon sang que j’oserai la regarder de façon à lui faire comprendre que je l’ai aimée.
Jacques considérait son ami avec une surprise de plus en plus grande.
–Mais, dit-il, c’est à peine si vous l’avez vue, Mark! Je ne vous connais plus, et je ne vous comprends pas. Vous, que nous regardions comme destiné à être le plus parfait négociant de la Grande-Bretagne, vous voilà devenu un homme épique, un homme lyrique, et vous me dites des choses que l’Almanach des Muses– où l’on nous a appris à chercher les modèles de la plus parfaite galanterie–ne nous enseigne pas.
–Que vous êtes bien un Français, mon pauvre garçon! Vous n’osez parler, aimer et ressentir vos impressions que conformément aux bons usages et selon les formules de vos poètes bavards. Tenez, venez vous mettre à l’abri derrière cette vieille chaloupe renversée qui sert de magasin aux cordages du capitaine Broquant. Je ne suis pas encore assez lyrique pour vouloir livrer votre chapeau à Neptune. De là nous verrons venir ce paquebot qui avance comme une tortue. Le vent souffle grand frais de l’ouest-sud-ouest. Il devrait avancer plus vite. Allons, il faut que je parle, et que je parle d’elle, sans quoi cette maudite coquille de noix, qui marche comme une barrique coupée, me fera perdre l’esprit.
–Je retrouve Mark-Hercules Penrose et je le reconnais à ses soins pour mon chapeau; en un autre temps, vous n’auriez pas manqué de rappeler qu’il est en demi-castor et qu’il a coûté12livres, le plus grand prix connu pour les demi-castor.
–Riez, mais votre temps viendra aussi.
–Dieu vous entende, Mark. Si l’amour me donne la présence d’esprit, s’il change ma timidité en hardiesse, comme il a transformé votre esprit calculateur en enthousiasme, que l’amour soit béni! Vous avez quatre sœurs, Mark. L’une d’entre elles, la belle Mary-Ann, notamment, la compagne de Marie-Berthe, ne voudrait-elle pas prendre en pitié un pauvre adolescent craintif. Mais vous alliez me dire comment vous aviez commencé à aimer Mlle Deladame.
–Aime! aimer! quel sot petit mot. Ce n’est pas de l’amour que je ressens pour elle. Mais qu’importe, il n’y a pas d’autre mot pour se faire à peu près comprendre.
II
Table des matières
–Vous connaissez, dit Mark, l’usage des bourgeois de cette province boulonnoise. Chaque famille y est liée d’ancienne date avec une famille anglaise, habitant, là en face des côtes de France, quelques-uns des petits ports de la Manche. Cette famille française envoie l’un de ses enfants en Angleterre et elle reçoit, en échange, un des enfants de la famille anglaise, qui vient prendre au foyer domestique la place du jeune français. Chacun apprend ainsi, aisément, doucement, vertueusement, la langue, les pratiques commerciales du pays où il passe quelques années.
Vous savez que les plus simples choses qui regardent les Deladame sont entourées de légendes et de mystères et prennent une physionomie historique: La connaissance des Penrose et des Deladame se fit au milieu du XVIe siècle, lors du siège de Boulogne par les Anglais.
Un Yeoman blessé fut secouru et sauvé par un bourgeois de Boulogne. Ce yeoman était John Penrose, mon septisaïeul, et ce bourgeois était Marie-Omer Deladame. Les Anglais, victorieux, prirent la statue de Notre-Dame et l’emportèrent en Angleterre. Les Deladame, vous le savez, considèrent leur sort comme lié à celui de cette statue et ils se regardent comme les serviteurs, les gardiens-nés de Notre-Dame. Marie-Omer suivit librement la statue prisonnière. Il passa des années loin de sa famille, vivant pauvrement à Londres comme un manouvrier, mais dans le voisinage de sa patronne bien-aimée.
Il retrouva là John Penrose. L’amitié s’en accrut. La statue fut rendue. Marie-Omer Deladame revint avec elle.
Depuis lors s’établit l’échange que je vous indiquais plus haut. Il y eut toujours un jeune ou une jeune Deladame chez les Penrose, un jeune ou une jeune Penrose chez les Deladame. Aussi, nous connaissons parfaitement les légendes et la chronique de cette étrange famille. Magr’Owell, la vieille, très-vieille nourrice de mon père, qui a vu plusieurs générations de Deladame, ne tarit pas sur ce sujet. Elle est galloise, conteuse et catholique. Les Deladame sont ses gens.
M. Deladame, notre patron, est le seul qui n’ait pas passé une partie de son adolescence à Margate, chez les Penrose, mais il y envoya sa fille dès l’âge de douze ans. Avec cette austérité sparliate et ce stoïcisme supérieur aux faiblesses humaines qu’il aime à montrer, il déclara en la faisant partir pour Margate, que l’enfant ne reviendrait pas avant cinq ans. Et il y a cinq ans, justement aujourd’hui. Moi je fus envoyé ici en échange, car on ne pouvait pas convenablement envoyer ma sœur Mary-Ann chez un homme veuf et jeune encore.
–Mais vous aviez un père moins Spartiate, et chaque année, pendant une ou deux semaines, à la Noël, vous retournez à Margate goûter le vrai pudding, dévorer du Christmas-pie, en buvant de la bière forte et du vin de Champagne, gracieux cadeau de Gendulphe Deladame, à mistress Hariett-Mac-Evain Penrose, la mère vénérée de miss Mary-Ann.
–Oui, je retournais chaque année à Margate. Mais, –c’est bien curieux–je fus trois ans sans même regarder Marie-Berthe. Je lui parlais comme à l’une de mes sœurs; et sans ombre d’hésitation, elle mettait sa main dans la mienne, selon notre mode anglaise. Je crois me rappeler qu’un jour cette main me parut très douce.
–Pas plus douce que celle de miss Mary-Ann, s’écria Jacques avec un geste de colère tragique.
–Fou! En tout cas, ce fut une impression vague et tôt disparue. Il y a deux ans, je partis, si vous vous le rappelez, un peu plus tôt que d’habitude. Je me faisais une fête de surprendre la chère famille. Je n’avais pas averti. J’arrivai à pas de loup dans le parlor, ce que vous appelez ici la salle basse, celle où se tient la famille. Il n’y avait personne. Il faisait nuit. Leparlor était tout obscur. Je me cachai dans le coin le plus sombre, afin de faire une jolie peur à la première de mes sœurs qui entrerait. Une porte s’ouvrit. Tenez, Jacques, continua Mark en tournant vers son ami ses prunelles brillantes, vous m’avez vu au milieu de quelques périls; vous admiriez combien j’avais la figure calme et le pouls tranquille. Tâtez.
–Votre pouls bat la fièvre, Mark.
–Et vous croyez que je vais vous raconter quelque chose de bien émouvant ou de bien terrible?
Il haussa les épaules.
–J’ai à vous raconter tout simplement que je l’ai regardée, que je l’ai vue pour la première fois, moi qui la regardais et qui la voyais depuis des années, et c’est le seul souvenir de ce regard qui met mon sang en fièvre et mon imagination en délire.
Je vous disais qu’une porte s’ouvrit, une porte qui donnait dans une chambre extrêmement éclairée. Une ombre s’avança. Elle s’arrêta, un instant, dans le cadre très lumineux que formait autour d’elle le grand flot de lumière blanche qui se précipitait par la porte ouverte pour entrer dans la pièce très noire oùje me trouvais.
C’était une ombre féminine dont je ne voyais pas le visage. Je distinguais seuloment les profils du corps à droite et à gauche. Mon cœur commença à battre. Pourquoi? Je ne sais. Mon temps était venu.
Le dessin du corps ressortait, admirablement découpé. Les silhouettes, comme les Parisiens disent depuis quelque temps, les silhouettes noires de la tête, du cou, des épaules, de la taille se dessinaient vivement sur la brume dorée. Je me disais que je n’avais jamais rien vu d’aussi svelte, d’aussi élégant, d’aussi gracieux que cette apparition, qui semblait marcher dans une nuée brillante, avec une auréole céleste.
Bientôt mon inconnue disparut, pour revenir portant une lampe à la main. Mon inconnue! Je la reconnus bien alors. C’était l’enfant devenue jeune fille, dont la taille s’était faite toute gracieuse, et la figure adorable.
Elle s’avançait vers moi, dans la chambre obscure; la lampe qu’elle portait à la main envoyait sa blanche lumière sur son doux visage. Oui, c’était une apparition céleste. Cette blanche lumière faisait miroiter, pres-qu’étinceler ses cheveux noirs, non poudrés et non coiffés, tombant en boucles onduleuses autour de ses joues d’une pâleur mate. On eût dit une des fées bienfaisantes des contes orientaux, qui s’en venait couronnée d’un nimbe d’or et d’un diadème magique, pour bénir la maison de mon père. Mais je sentis plus que tout cela encore. Ce n’était pas une fée, ce n’était pas une reine! Que vous dirai-je?
Il prit son front dans ses mains, secoua la tète qu’il releva avec un geste presque d’angoisse:
–Je ne puis dire ce que j’éprouvais. Ses grands yeux bleus, mais d’un bleu étrange, comme je n’en ai jamais vu, ni en France, ni en Angleterre, brillaient avec un éclat et une douceur infinie au milieu de ce visage dont la blancheur prenait derrière cette lampe des nuances vaporeuses. Oui, oui, c’était plus qu’une fée, plus qu’une reine, plus qu’un ange. Je compris alors cette pure et tendre admiration que vous autres catholiques avez pour la Vierge, la mère de Dieu. Il me sembla que j’en voyais l’incarnation.
Je joignis les mains. Elle posa la lampe sur une table, et s’assit auprès. Ses mains se rapprochèrent, puis se séparèrent.
Je vi vrais mille ans que chacun de ces petits détails me serait présent à la mémoire.
Elle prit une image dans un livre, qu’elle sortit d’une petite boite à ouvrage, et, après avoir regardé l’image, elle leva les yeux en haut avec un sourire charmant.
Ce sourire acheva de m’enivrer. Je m’avançai vers elle. Mais elle avait l’air si calme et tout en elle avait une telle croyance en la protection d’un être supérieur, que ma brusque apparition ne la fit pas tressaillir.
«–C’est Mark, dit-elle en me tendant la main. Ah! que mistress Penrose va être heureuse.
–Que vous êtes bonne, m’écriai-je. Votre première pensée est pour le cœur de ma mère.
–Mais je pense aussi à moi, frère Mark, et au plaisir de vous revoir, répondit-elle. Comme nous allons parler de Boulogne et de mon père.»
–Pouvait-on me recevoir plus joliment! Eh bien! cette gentillesse familière me fit mal. Tout était changé en elle, hormis son cœur, qui était resté pour moi d’un enfant et d’une sœur!
Je la vis pendant ces quinze jours, et encore l’année suivante, toujours plus belle, de cette beauté idéale que je ne puis rendre et que je comprends à peine. Mais pourquoi la fleur sent-elle bon, et qui décrira le parfum de la rose! Je ne vis en elle que toute douceur et toute fierté en même temps, toute délicatesse, toute raison et toute grâce aussi. Comment vous le faire comprendre? Elle marchait comme entourée d’une atmosphère de pureté, de bonté et de sagesse qui empêchait que nul sentiment vilain ne pût l’approcher.
Vous rappelez-vous cette princesse enchantée des contes de M. Galland, que nous lisions cet hiver, cette princesse qui vit encadrée dans un morceau de cristal invisible. On croit qu’on va la toucher et elle est défendue par cette claire et pure cuirasse. C’est le portrait de Berthe.
Elle ne m’aime pas. Elle n’a jamais vu que je l’aimais. Et moi, est-ce que je l’aime? Non je ne l’aime pas, je ne l’adore pas. Je suis écrasé, anéanti devant elle. Et puis, est-elle aussi adorable que je pense? Ah! que je voudrais me tromper! Que je la voudrais laide, que je la voudrais méchante, afin d’être seul à l’aimer et que personne ne me la disputât, et qu’abandonnée de tous elle fut forcée de se laisser aimer par moi.
Jacques lui serra le bras. Mark se retourna: deux grosses larmes se balançaient sur le bout de ses cils.
–Je ne l’aime peut-être pas, reprit-il, ou du moins mon sentiment ne ressemble à rien de ce que j’ai vu et entendu! Peut-être consentirais-je à ce qu’elle ne fût pas ma femme. Mais ce sera à condition qu’elle ne soit pas la femme d’un autre. Qu’elle reste dans son ciel, si elle est vraiment du ciel!
Mais si elle descend sur la terre, que ce soit pour moi. Et quand je pense à ce misérable petit maître de danse qui a l’audace de songer à elle! Ah! malheur aux prétendants de Mlle Deladame! Mark Penrose en fera un bel abatis!
–Allons, apaisez-vous, mon ami. Voici le navire qui approche. Ne nous montrons pas sous un aspect ridicule, ni à elle, ni à ces braves gens qui, malgré le vent, sont venus pour voi le débarquement. Tiens, tiens, tien! s’écria-t-il, qu’est-ce que cela veut dir? Voilà le vieux Piquendaire, le premier Elu-pour-la-police, avec deux sergents-à-verge; voici le brigadier de la maréchaussée avec deux cavaliers. Ah1ils font faire place nette devant l’endroit où doit aborder le paquebot. Voyons donc?
III
Table des matières
Jacques courut, suivi de Mark, jusqu’au bord du quai.
–Eh bien, Piquendaire, ne craignez-vous pas de voir enlever votre perruque et déchirer les vieilles robes de vos sergents-à-verge par ce vent de tous les diables!
–Toujours gai avec les vieilles gens, Jacques Cazin de Mazinghem! dit le bonhomme en enfonçant son tricorne sur ses oreilles. C’est d’un bon cœur boulonnois, ça,
–Hé! hé! il faut de bonnes raisons pour vous forcer à venir ici quand vous devriez être tranquillement assis dans votre banc, à ouïr pieusement la messe curiale de neuf heures.
–Vous avez cent fois raison, répondit le vieil Elu en soupirant, et tout cela est bien dit, car vous avez un bon esprit boulonnais. Mais le devoir, Jacques Cazin de Mazinghem, le devoir! car vous ne savez pas ce qui arrive. Ecoutez donc que je vous dise; mais pas devant votre ami, qui est un Anglais. Vous, vous êtes fils d’Echevin, le parent d’un Conseiller-de-ville en exercice, le cousin-issu-de-germain d’un Administrateur, pour le Tiers-Etat, du Corps d’administration des Comté-et-Gouvernement du Boulonnois–et le bonhomme faisait une révérence à chaque fois qu’il désignait un nouveau personnage.–Ce n’est pas vous qui voudriez trahir les intérêts de la bonne ville,–il fit une quatrième révérence plus profonde.–Or donc, il est venu ce matin, peut-être hier au soir, cet homme que vous voyez, là-bas qui a une vraie mine d’argousin parisien qu’il est. Il était porteur d’un ordre signé de M. de Crosne, le lieutenant-général de la police; ordre de Sa Majesté, que Dieu bénisse! portant qu’il fallait obéir en tout à l’argousin. Ce matin, M. Le Gressier de Belleterre, Lieutenant particulier, Subdélégué et Mayeur de la bonne ville, me fit quérir et m’ordonna de venir sur le port avec deux sergents et trois soldats de la maréchaussée, pour faire exécuter les ordres de l’envoyé de M. le Lieutenant-général de police.
–Et pourquoi, diable, avez-vous choisi justement ce point-ci de la ville, cette partie du quai où doivent débarquer les passagers et marchandises du paquebot qui arrive?
–C’est justement, Jacques Cazin, parce que c’est le navire qui doit être arrêté, ou du moins tous les passagers et toutes les marchandises.
–Ce navire doit être arrêté, le paquebot de John Parker, que toute la ville connaît depuis plus de dix ans?
–Oui, il paraît qu’il s’y passe des choses que le roi, que Dieu garde! ne peut supporter. Et il faut que ce soit grave, très grave.
Mais Jacques ne l’écoutait plus. Il s’était retourné pour communiquer à Mark cette grave nouvelle. Il ne l’aperçut plus à la place où il l’avait laissé. Il le vit à quelques centaines de pas, gesticulant énergiquement en face de Thomas de Thiembronne, qui venait de déboucher sur le quai, escorté de Louis-Marie Luillier attelé à une brouette.
Thomas avait rencontré le domestique. M. Deladame, le solennel bourgeois, qui ne croyait pas de sa dignité de venir au-devant de sa tille, avait dit à Louis-Marie qu’il mettait, pour cette circonstance, Marie-Berthe sous la protection de Thomas. Dès lors, celui-ci se regardait comme un gendre agréé et il s’avança très allégrement sur le quai.
Ses yeux se fixaient sur le paquebot qui louvoyait péniblement pour atteindre l’entrée du port. Mais tout brusquement il aperçut Mark, qui lui parut sortir de terre et qui le considérait, les regards étincelants et les sourcils froncés.
–Que venez-vous faire ici, monsieur Thomas de Thiembronne? demanda Mark d’un ton rogue.
–Parbleu, répondit Thomas en s’efforçant de faire bonne contenance, le plus vil estaffier a le droit de venir se promener sur le quai, et moi je n’aurais pas ce droit! moi qui aime les grands spectacles et les grands hommes, moi qui ai failli assister aux derniers moments du grand Voltaire. Car j’étais déjà arrivé dans l’antichambre, M. Mark Penrose, déguisé en garçon apothicaire, lorsqu’on m’a mis à la porte.
–Vous avez raison, Thomas, et je suis prêt à vous prier d’excuser ma brusquerie, si vous venez ici uniquement pour vous promener.
–Mais non, dit le domestique, encouragé par le ton pacifique de Mark, nous venons ici pour mieux que ça, nous venons pour la belle Marie-Berthe.
Mark lui mit la main sur l’épaule si rudement que le garçon s’affaissa sur un genou.
–Toi, coquin, j’ai déjà dû corriger ton insolence. Ton œil gauche sait combien le poing d’un honnête homme peut faire voir de chandelles à un valet grossier. Si tu tiens à mettre ton nez de la partie, dis un mot encore, un seul mot! Et retiens bien ceci: Si tu n’as pas toujours, partout, jusqu’au fond de tes viles pensées, autant de respect pour Mlle Deladame qu’un balayeur d’égout doit en avoir pour une reine, je te martellerai le visage de façon à en faire de la bouillie, misérable! Quant à vous, monsieur l’ami des grands hommes, vous venez donc ici pour offrir vos services et votre cœur à Mlle Marie-Berthe? Répondez nettement.
–Mes services, sans doute. Quant à mon cœur, je ne le promène pas ainsi sur le bord des flots. Ce sont les ruisseaux fleuris et les fontaines ombragées qui ont le privilège de voir les amoureux. Quant aux bords de la mer, sauf Calypso, et en cela l’auteur du Télémaque a prouvé la rudesse de son goût.
–Ainsi vous n’avez aucune vue au sujet de. Répondez franchement ou bien, Dieu me damne, je vous.
Thomas fut épouvanté de la colère folle qu’il voyait dans les regards de Mark.
–Mais je vous répète que je viens envoyé par M. Deladame. comme son plus proche parent, pour offrir mes services à une jeune parente.
–Il a raison, dit Jacques, qui arrivait. Vous vous oubliez, Mark, continua-t-il à mi-voix. D’ailleurs, il se passe d’assez graves choses pour que nous ne nous amusions pas à ces querelles.
Il l’emmena et lui conta ce qu’il venait d’apprendre.
Le paquebot l’Anna-Bolegn, du capitaine Parker, accostait. La mer était haute, le pont du navire était à peu près de niveau avec le quai. Un fort sauteur eut pu, d’un bond vigoureux, bondir de l’un sur l’autre, l’Anna-Boleyn n’étant qu’un petit paquebot, et ses flancs qui touchaient presque la muraille du quai n’étant pas très renflés.
Mark avait déjà fait cette observation, et son impatience l’eut poussé à essayer ce bond. Mais le vieux Piquendaire avait fait faire place nette sur la partie du quai située en face du navire. Les deux sergents, Nau, le brigadier de maréchaussée, et ses deux hommes, plusieurs commis et soldats des Fermes-Royales travaillaient à maintenir les gens à quelques pas de distance du bateau.
Le groupe ainsi refoulé n’était pas, d’ailleurs très nombreux. Mark, Jacques, Thomas et le domestique étaient au premier rang, accompagnés de l’Ambassadeur des âmes qui tournait de tous côtés ses gros yeux et observait ce qui se passait avec une curiosité plus attentive qu’on ne l’eût attendu de lui.
Quelques marins et une dizaine de matelotes se pressaient contre les soldats. Les femmes de pêcheurs avaient, en vertu d’anciens privilèges, le droit exclusif de porter aux hôtels et auberges le bagage des voyageurs, même les jours de fête et dimanches.
Quand le paquebot fut bien amarré, et au moment où l’on allait jeter sur le rebord l’échelle qui devait établir communication avec la terre, le vieux Piquendaire fit éloigner les porteurs de l’échelle et il cria d’une voix chevrotante, en élevant les bras avec solennité:
–Par ordre de M. le Mayeur, il est défendu de rien débarquer du navire, ni hommes, ni bêtes, ni marchandises, jusqu’à nouvel ordre.
Une clameur aiguë accueillit cette proclamation. Le groupe des matelotes–race irritable et violente– protesta furieusement.
–C’est ça, cria une matrone trapue et barbue, rouge de trogne et dont la voix perçante domina le concert de malédictions, v’là qu’on veut mettre l’imbargo sus le port de Boulogne.
–T’as raison, Zabelette Gros-Mollets, dis leux leux vérités à ces chiens de terriens qui veulent ruiner la marine de Boulogne.
–C’est toi qu’as ben raison, Zacqueline des Quatre-Nations, moi je m’en doutais d’abord qu’ils finiraient par nous jouer do quelque tour. Les grandes gens du gouvernement n’ont jamais pu souffrir le port de Boulogne. Et ce qu’ils en font aujourd’hui, c’est pour ruiner nos hommes et nos pauvres enfants.
–Mais parle donc, toi, Colas Broquant, porte-bannière de la confrérie de Saint-Pierre, te voilà là muet comme un hareng saur. Qu’est-ce que tu conduiras dans les processions quand on aura fait mourir de faim tous les gens de La Beurrière? Tu t’en feras un mouchoir de ta bannière!
–Je réfléchissais, dit un grand gaillard en bonnet rouge, dont la face, grave et aussi rouge que le bonnet, surmontait des épaules d’hercule, je réfléchissais en réfléchissant, comme il convient quand on prévoit qu’il va y avoir mort d’homme. Après réflexion, je me dis que les Anglais n’en ont pas fait plus contre Boulogne, pendant la guerre d’Amérique. Pour lors, ces argousins-là sont nos ennemis, et pour lors nous avons le droit de les écrabouiller. Peut-être bien qu’on pourrait se contenter de les jeter à la mer, à commencer par cette espèce de chien d’argousin étranger qui est là donnant des ordres, et en finissant par le père Piquendaire, qui obéit aux gendarmes, en oubliant le respect qu’il doit aux privilèges de la province.
Le bonhomme Piquendaire, qui n’était pas à son aise, non plus que le policier parisien et les soldats, essaya de protester en agitant une canne noire à pomme d’argent, signe de sa dignité, mais il fut hué.
–Après ça, continua tranquillement le vigoureux porte-bannière, nous pouvons leur accorder cinq minutes pour recommander leur âme et dire en paix leur In manus. Si mon cousin, le capitaine Broquant, qui doit revenir aujourd’hui de Margate, était revenu aussi bien hier, comme c’est un homme et sage et brave, il nous dirait si nous pouvons nous contenter de jeter à l’eau l’étranger et le père Piquendaire, ou s’il faut y joindre les gendarmes. Comme l’affaire n’est pas claire, toi, Zacqueline des Quatre-Nations, tu vas allez me chercher le capitaine Thueux. Il s’habille pour la grand’messe. Il est chez lui. Tu lui diras qu’il vienne causer avec moi, en conseil, ici.
–C’est ben ça, cria la matelote, et je ramènerai mon homme et une vingtaine d’autres, pour mettre tous ces gabelleux à la raison.
Elle s’éloigna en courant.
Pendant que cela se passait, Thomas tremblait en cherchant les chances qu’il avait d’être enveloppé dans le sort des soldats. Mark ne quittait pas des yeux le pont du navire, où il n’apercevait pas la bien-aimée.
Jacques et Louis-Marie partageaient leur attention entre la terre et l’onde.
Sur le pont, quelques rares passagers, encore mal remis du mal de mer, regardaient d’un air à demi-hébété le quai, les soldats et les matelotes. Le capitaine Parker, petit homme roux, rouge, maigre et follement rageur, s’était avancé jusqu’au bordage et là, jurant, tempêtant, sacrant, il piétinait avec fureur sur les planches de son navire.
A côté de lui se trouvait un personnage dont la pose insouciante et le regard railleur tranchaient avec les gestes furieux du capitaine.
Tout en lui, du reste, était joli. et l’aisance de ses moindres gestes, autant que l’élégance de sa tournure indiquait un jeune gentilhomme fort usagé. Il était de taille moyenne, plutôt petite, fort mince et qui cadrait merveilleusement-avec les plus fines mains du monde.
Il était enveloppé d’une de ces longues lévites boutonnées jusqu’en bas et à triple collet qui, fort à la mode une dizaine d’années auparavant, ne servaient plus guère qu’aux voyageurs. Un véritable flot de dentelles sortait de son col et retombait sur le premier des collets, de longues manchettes couvraient ses mains gantées d’une peau couleur boue-de-Paris, qui était aussi la nuance de la lévite. Un chapeau tricorne, très petit, à la vieille mode française, recouvrait une immense perruque poudrée qui, bouclée à mille boucles, retombait sur son cou et cachait une partie des joues.
Le petit gentilhomme était imberbe; il paraissait avoir vingt ans. Ses lèvres, un peu fortes, rouges, très fermement desbinées, et un petit nez aquilin relevaient énergiquement le caractère mignon de ses joues d’un blanc mat et la finesse un peu molle du menton. Mais ce qui frappait surtout, c’était l’ardeur du regard. Ses yeux noirs, plus ronds qu’allongés et largement proëminents, lançaient mille rayons d’une vivacité qui inquiétait, qui troublait.
Aussitôt que le navire se fut arrêté, le jeune gentilhomme s’était avancé le plus près du bord. Son vif regard s’était promené sur toutes les personnes présentes, et un éclair de désappointement, presque d’effroi, avait traversé sa prunelle. On eut dit qu’il avait compté rencontrer là quelqu’un dont l’absence le mettait en danger.
Le policier parisien, de son côté, s’était approché jusqu’à l’extrémité du quai. Il avait parcouru du regard le groupe des passagers, et il n’avait pu retenir un geste de colère. Il constatait évidemment, lui aussi, l’absence surprenante de quelqu’un dont il avait besoin.
L’aspect de ce visage désappointé arracha un demi sourire au gentilhomme. Il reprit son air d’insouciance chamarrée de malice et il arrêta bientôt ses regards brillants sur Jacques et ses voisins.
Pendant ce temps, la force armée et les représentants de l’autorité s’agitaient.
Le vénérable Piquendaire n’avait pas été nommé élu-de-police uniquement pour sa bonhomie et sa candeur. Malgré ses manies vieillottes et la naïveté de son admiration pour la bonne ville, de son amour pour la province boulonnaise. il n’était pas sans quelque pratique dans l’art de diriger les foules. Il s’était empressé de dépêcher le brigadier Nau au Château auprès du chevalier du Blaisel, lieutenant-de-roi, pour requérir, au nom du Mayeur–qui avait tout droit de justice dans l’enceinte de la ville et de la banlieue–l’envoi de quelques soldats du régiment de Berwick, alors en garnison à Boulogne.
Un nouvel agent de la haute police était venu rejoindre son compagnon, agent supérieur celui-là, que Pierre Coillot, le vice-Mayeur, homme aussi conciliant que le Mayeur était emporté, avait retenu un instant pour lui recommander d’agir avec prudence et modération.
Cette recommandation, à laquelle les dispositions hostiles de la foule, qui s’accroissait, donnait une grande opportunité, portait les agents à la réflexion. Ils étaient, du reste, fort déroutés dans leurs prévisions.
Le lieutenant-général de Crosne avait mis, depuis plusieurs mois déjà, la main sur quelques rameaux d’une conspiration dont il ne pouvait retrouver ni le tronc, ni les racines. Il la sentait vaste et elle lui échappait par son ampleur même. Il n’en avait pas su découvrir le but précis. L’organisation, le chef, les moyens d’action, lui restaient en grande partie cachés.
Il savait seulement que les conspirateurs avaient des
5 alliés en Angleterre, et comme la police de M. le comte d’Adhémar, notre ambassadeur auprès du roi de la Grande-Bretagne, était fort bonne, M. de Crosne avait appris, au commencement du mois d’avril1787, qu’un ou plusieurs agents des conspirateurs étaient à Londres.
Ces agents étaient habiles à se cacher, à prendre diverses formes; et ils trouvaient un appui puissant en Angleterre. Toutefois, l’on parvint à savoir que l’un d’entre eux devait s’embarquer à Douvres, le22avril, dans la matinée, et arriver à Boulogne par le paquebot l’Anna Boleyn.
On était sûr qu’il était porteur de papiers importants renfermés, avec un certain nombre de pamphlets, dans sa valise. On savait encore que cet agent était petit et maigre. C’était tout. Mais un homme de la police de l’ambassade devait monter sur le même paquebot et désigner le personnage lors de l’arrivée à Boulogne.
Or, cet homme ne se trouvait pas dans le bateau.
Comment faire pour connaitre le passager dont malle renfermait les papiers compromettants? Il restait un moyen, qui était de visiter promptement les bagages de tous les voyageurs. Comme il n’était pas prudent d’entrer dans le navire sans la protection et avant l’arrivée d’une force armée suffisante, les agents se décidèrent à chercher quelque moyen de désarmer la population par une apparence de satisfaction qui ne compromettrait pas la situation.
Mark Penrose n’avait pas tardé à interpeller sa vieille connaissance, le capitaine Parker.
–Ah! c’est vous, jeune chien, s’écria le digne marin en tirant de son gosier les sons les plus gutturaux de la langue anglaise. Que faites-vous au milieu de toutes ces grenouilles croassantes? Que Dieu les damne et leurs maudits soldats! Vont-ils me garder longtemps comme une baleine échouée sur le rivage! Dieu les damne!
–Bien, bien, capitaine Parker, comme vous voudrez. Mais, parmi les passagers, vous devez avoir une jeune demoiselle,–je ne la vois pas sur le pont,–la fille de M. Deladame, que vous connaissez bien?
–Ah! ah! jeune renard, le vent tourne-t-il de ce côté? Mais comment assisterai-je à la noce, si cette troupe de danseurs me retient ici prisonnier? Miss Deladame, ah! ah! oui, oui, je sais ce que vous voulez dire. Eh bien, cette jeune demoiselle n’a pas voulu honorer de sa compagnie un vieux bon scélérat de célibataire comme le capitaine Parker. Hier au soir, il est venu me trouver une espèce de niais qui s’est dit le domestique de votre père, mon digne ami. Il apportait une malle qui renfermait, dit-il, le bagage le plus précieux de miss Deladame et me priait de transporter cette caisse à Boulogne. Quand à elle, la jolie fille, elle avait changé d’avis.
–Ainsi, vous n’avez de Mlle Deladame que sa malle.
–Oui, oui, de l’oiseau nous n’avons que les plumes. Soit qu’elle ait trouvé que le capitaine Parker était un trop vieux pécheur, jureur, blasphémateur pour ses gentilles oreilles, soit qu’elle ait voulu prendre son temps pour aller aux offices du dimanche, elle a décidé qu’elle partirait sur l’Etoile-de-la-Mer, un petit smuggler de Boulogne en relâche à Margate.
–Mais, s’écria vivement Mark, j’espère bien qu’elle ne se mettra pas en mer par un temps pareil.
Le vieux marin regarda le ciel longuement et attentivement.
–En vérité, dit-il lentement, si j’avais une sœur ou une amie, je ne choisirais pas ce jour pour la confier à la mer. Avant plusieurs heures d’ici, nous allons avoir un grain épouvantable, et un orage comme on en souhaiterait à la flotte du Diable, Dieu le damne!
–Tant mieux! car jamais un marin raisonnable n’aura osé risquer.
–Que, elle, la belle miss Deladamne, ne se soit pas mise en mer, c’est possible, d’autant plus que, Dieu damne le vieux bavard de capitaine Parker, qui ne peut rien taire! d’autant plus qu’elle doit amener avec elle la jolie Mary-Ann Penrose! Mais que l’Etoile-de-la-Mer ne se soit pas mise en route, ce matin, pour gagner Boulogne, c’est impossible, car elle est commandée par le capitaine Bloquant, et il faut rendre justice même aux Français, que Dieu les damne! le capitaine Broquant ne reculera jamais devant une vague, fut-elle grosse comme la tour de Londres, ni devant un orage, quand le feu du ciel devrait faire flamber l’Océan comme un bol de punch.
Mark, en entendant ces paroles, se précipita vers le bout de la jetée et resta l’œil fixé sur les flots, comme si son regard eût pu amener au port, avant l’orage, le navire qui conduisait sa sœur et son «idole.»
Le jeune gentilhomme, qui possédait évidemment à fond la langue anglaise, écouta la conversation précédente avec une attention fort dissimulée sans doute, mais réelle.
Mark venait à peine de quitter Parker qu’on entendit une nouvelle proclamation du vieil Elu de Police:
«Au nom de M. le Mayeur, nous faisons assavoir, que pour alléger la cruelle nécessité de nuire à la bonne Ville, en interrompant la libre pratique de l’Anna Boleyn, il est permis à tous et un chacun qui y aurait affaire d’y entrer, sauf à n’en sortir qu’avec notre permission.»
Deux portefaix allèrent chercher l’échelle. Le gentilhomme jeta un nouveau regard au milieu de la foule. Puis se reculant un peu derrière le capitaine, il dessina dans l’air un signe qui fut aperçu seulement par Inglevert, qui en ouvrit ses yeux plus grands, et par Louis-Marie Luillier, qui tressaillit et répondit par un signe analogue.
Le jeune gentilhomme se redressa et traça dans l’air un nouveau signe qui avait, sans doute, une signification terrible, car le domestique pâlit et s’appuya sur l’une des hautes bornes du quai.
L’inconnu l’appela sur le navire d’un geste de la tête. Louis-Marie se précipita sur l’échelle,
IV
Table des matières
Le gentilhomme s’était dirigé vers l’arrière, puis il était descendu dans l’intérieur du navire, suivi par Louis-Marie. Ils arrivèrent dans un petit salon désert, sur lequel s’ouvraient deux cabines également vides.
Le jeune homme ferma le verrou de la porte d’entrée, et après avoir fixé ses yeux brillants sur le domestique, il renouvela plus lentement le geste qu’il venait de faire sur le pont du navire.
Il porta la main droite à son propre cou, de façon à former une équerre avec le pouce, et il la descendit, en frôlant le côté gauche du menton, jusqu’à la basque droite du vêtement.
Louis-Marie répéta ce signe. Tous deux se prirent la main et portèrent leur poucef chacun sur la grosse jointure de l’index étranger, et, s’approchant, ils murmurèrent, en répétant l’un après l’autre la même lettre: J.A.K.I.N.
Le gentilhomme reprit:
–B.
Mais Louis-Marie resta muet.
–Vous ne savez pas épeler davantage?
–Non, répondit le domestique.
L’autre lui prit alors la main et appuya son pouce sur la jointure du second doigt.
Louis-Marie resta immobile.
–Vous êtes apprenti, dit gravement le gentilhomme, et moi vous savez ce que je suis. Vous savez ce que vous me devez?
–L’obéissance la plus absolue, dussiez-vous me demander tout mon sang.
–En hâte donc. Les moments sont précieux. Jamais nous n’avons couru un tel danger. Si je n’en triomphe pas, tout tombe avec moi. Il faut, moi, que je ne perde pas, un seul instant, la présence d’esprit la plus complète, vous, que vous exécutiez mes ordres avec la régularité et la promptitude d’une machine. Ecoutez bien. Je suis seul passager d’arrière. Le domestique du navire n’a plus rien à faire ici. Nous ne serons pas interrompus. Ecoutez et répondez.
Louis-Marie fit un signe de tête.
–Que venez-vous faire ici?
–Cherchez mademoiselle Deladame.
–La fille de notre Deladame?
–Oui.
–Elle n’est pas ici. Sa malle est là dans cette cabine. Dans cette autre cabine est la mienne. Les deux malles se ressemblent à peu près. Sur le haut de chacune se trouve une plaque de cuivre, attachée à la boite par deux vis. Sur une de ces plaques est écrit en grosses lettres: Mlle Deladame, à Boulogne-sur-Mer; sur l’autre: Le chevalier de Pompignan, à Paris. Vous allez dévisser les deux plaques et les changer de caisses. Tenez, le chien de ce pistolet vous servira de tournevis.
Il tira une paire de pistolets d’une poche intérieure de sa lévite, en donna un au domestique en disant: Il est chargé; et il remit l’autre à sa place primitive, après avoir constaté que l’amorce n’avait pas bougé.
Après avoir vu le domestique entrer dans la cabine indiquée, il remonta sur le pont.
Sur le quai, la foule s’augmentait, toujours tumultueuse. Jacques, Thomas et Inglevert avaient gardé leurs places au premier rang. Mais Thomas commençait à être fort inquiet pour sa personne. Il se rassurait un peu en se disant que si le tumulte devenait plus fort, il aurait la chance de sauter dans le paquebot, d’y chercher un refuge et de s’y cacher.
–J’ai bien réfléchi, comme il est séant, avant de jeter un vieux bourgeois boulonnois à la mer, criait le gigantesque porte-bannière, car pour des argousins et autres gabeloux, chacun sait qu’il ne faut pas tant de cérémonies.–Mon compère le capitaine Thueux est de mon avis. On nous a accordé le droit de pouvoir aller dans le paquebot; c’est très bien, mais vous voyez personne n’en use. Et pourquoi? parce que chacun craint, de se faire prendre dans une souricière.
Un sourd murmure s’éleva de nouveau. L’agent de police agita la main et cria de sa plus belle voix:
–Mais nous ne voulons pas nuire au commerce de Boulogne.
–La bonne ville, ajouta Piquendaire.
–La bonne ville, j’allais le dire. Voilà ce que nous pouvons faire: laissez-nous prendre quelques précautions et dans quelques instants les marchandises pourront quitter le bateau. Mais pour les passagers et leurs bagages personnels, il faut qu’ils restent jusqu’à nouvel ordre.
Le chevalier jeta un regard railleur sur le policier, [puis sur Thomas, dont la physionomie effarée le réjouissait visiblement. Puis, son œil redevint grave, et l’on veût été tenté de dire tendre et doux, quand il se fixa sur Ile charmant et loyal visage de Jacques Cazin.
Il secoua le front et redescendit dans l’intérieur du mavire.
Il s’avança lestement vers la cabine où Louis-Marie était enfermé.
–Vous avez terminé?
–Oui, maître. J’ai posé sur la malle du chevalier de Pompignan l’étiquette de Mademoiselle Deladame, et l’étiquette de la demoiselle sur.
–Bien. Laissez dans cette cabine la caisse de cette demoiselle, ornée de l’adresse du chevalier. Préparez-vous à faire sortir l’autre du paquebot. Cela est licite en ce moment. Seulement, il faut que cette malle ne soit pas visitée à la douane. Savez-vous que faire?
–Cela est facile. M. Deladame a obtenu de M. Caron, procureur des Fermiers-et-régisseurs-des-Droits-dus-au-roi, un laisser-passer pour le linge et les habillements de sa fille. Puisque c’est la malle du chevalier que je vais faire sortir comme appartenant à mademoiselle, elle ne sera pas visitée.
–Enfin, courons cette chance. Vous pouvez, pour plus de sûreté, porter cette malle chez votre maître. J’irai m’en expliquer avec lui. Ah! Dites-moi ce que sont ces deux hommes auprès de qui vous vous trouviez, l’un qui est grand, élégant de taille, fort beau, assez sottement habillé, et l’autre, au contraire, petit, laid, l’air sot, suffisant et poltron, mais vêtu comme un homme de bonne compagnie?
–Ce sont deux employés de M. Deladame.
–Sont-ils des nôtres?
Avant que Louis Marie eût pu répondre, la porte du salon, que cette fois l’on avait négligé de fermer, s’ouvrit violemment. Thomas Deladame bondit dans la chambre. Il était pâle et tremblant.
–Les soldats viennent d’arriver, murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Les matelots et les matelotes ne cessent de murmurer. On va se battre et tout tuer. Si vous voulez me permettre de rester ici. Moi, cette querelle ne me regarde pas. Je ne vois pas pourquoi j’attraperais un coup de fusil.
Le chevalier darda sur lui un regard pénétrant; un sourire fugitif mais vraiment joyeux erra sur ses lèvres.
–Monsieur, lui dit-il en s’inclinant avec une extrême politesse, l’homme le plus brave est celui qui, dans les dangers inévitables, sait montrer la plus grande prudence. Vous venez de me donner cette preuve, puisqu’il est évident que ce ne serait pas vaillance, mais folie blâmable que de rester exposé entre deux feux. Je cherchais justement un homme intelligent et brave pour le supplier de me rendre un service, qui est de s’enfermer dans cette cabine obscure afin de garder précieusement la malle de Mlle Deladame jusqu’à ce que le moment soit venu de la faire sortir du paquebot.
Thomas était encore si ému, qu’il ne prononça que des paroles vagues. Louis-Marie, sur un geste du chevalier, le poussa dans la cabine et l’y enferma.
–Et l’autre, celui qui est grand et brun?
–Ah! lui, il se nomme Jacques Cazin. Il ne manque pas de cœur. Mais il est timide, il a peur des femmes, tout en les respectant beaucoup; il est jeune, généreux, plutôt un peu dévot.
–Bien, je vois cela d’ici. Allez, dites-lui qu’il y a quelqu’un qui le demande et voudrait requérir de lui un service. Quand il sera venu, vous emporterez ma malle, vous la ferez sortir du bateau. Surtout qu’on n’y fouille pas.
Louis-Marie alla faire la commission auprès de Jacques, qui hésita quelque temps, retenu par sa méfiance bourgeoise et fort étonné qu’il était du message et surtout de l’expression du visage de Louis-Marie.
Celui-ci vint retrouver le chevalier. Il lui dit que maître Thomas avait fort exagéré les choses. Les soldats de Berwick venaient d’arriver, sans doute, mais ils avaient été accueillis sans haine et sans huées.
Les matelotes se contentaient momentanément de la transaction qui venait d’avoir lieu. Toutes les marchandises, excepté les propres bagages des voyageurs, on les débarquait sous l’œil des commis de la Ferme et des deux agents de la police parisienne. Mais ceux-ci, avertis que les papiers importants se trouvaient dans quelque malle de passager, se montraient peu sévères pour le reste.
Le chevalier se pencha vers le domestique et lui dit à l’oreille quelques mots qui ramenèrent sur le visage de Louis-Marie son sourire sournois et méchant. Ce fut un éclair. Le visage du domestique reprit son impassibilité servile. Il chargea la malle sur ses épaules et disparut, tandis que le chevalier lui répétait:
–Vous entendez, ne faites rien de ce que je viens de vous ordonner, avant une heure. Mais surtout que ma malle ne soit pas fouillée.
Puis il se retourna vers Jacques Cazin, qui arrivait à l’entrée de l’escalier.
Il b’était enfin décidé, et il accourait en riant et sautant gaillardement dans la cabine, car il s’était juré qu’il allait décidément envoyer à tous les diables cette timidité maudite si ridicule et si humiliante.
Mais il rencontra, dès son entrée dans le petit salon, les yeux du chevalier fixés sur lui, et avec une expression si étrange qu’il ne put s’empêcher de tressaillir et de se troubler.
Il se sentit comme percé par les rayons qui sortaient de ces prunelles brillantes et qui apportaient à son cerveau une légère ivresse, pour lui toute nouvelle. Il lui semblait que ce personnage voulait le subjuguer et s’emparer de lui; il eut une vague envie de se sauver.
Le chevalier s’avança vers lui et lui dit en adoucissant le timbre sonore, mais un peu grêle et sèchement métallique de sa voix:
–Permettez-moi, monsieur, de vous offrir la main à l’anglaise.
–Eh! non, s’écria Jacques avec la pétulance de la timidité vaincue de vive force, je n’aime pas les usages étrangers. Laissez-moi vous saluer à la française.
D’un mouvement brusque il posa sa joue sur celle du chevalier.
Puis il s’éloigna en rougissant, tandis que M. de Pompignan éclatait de rire.
–Allons, dit-il, je vois que M. Mesmer avait raison en parlant de la sympathie. Dès le premier coup-d’œil je me suis dit: voilà un homme qui me plaît. J’ai deviné que votre cœur était aussi beau que votre visage et que vous avez une âme éminemment sensible. Aussi je n’ai pas hésité à m’adresser à vous et à vous prier de me venir en aide.
–Ah! de tout mon cœur. Et je me sens même singulièrement heureux de pouvoir vous montrer combien je suis porté vers vous. C’est singulier!
Le chevalier fixait de nouveau sur lui ses prunelles de feu, ces regards étranges qui remuaient si profondément Jacques et qu’il était pourtant heureux de sentir entrer en lui.
Ces regards devinrent bientôt plus vagues et plus doux, comme ceux d’un homme qui va tomber en rêverie, qui réfléchit et discute des pensées nouvelles surgissant en son cerveau. Les regards s’adoucirent encore: il semblait à Jacques qu’ils se mouillaient et se noyaient dans une effluve de tendresse infinie.
Le visage du chevalier se couvrit de rougeur, ses lèvres s’agitèrent et se plissèrent. Puis il secoua la tète.
–Un jour, dit-il d’une voix émue et tremblante, je vous dirai ce que je pense en ce moment. Rappelez-le moi. Et vous me remercierez. Pauvre enfant, vous n’avez jamais couru un si grand danger. Mais le danger est passé, du moins pour maintenant, continua-t-il en enveloppant de nouveau Jacques de ces flammes de l’œil qui le rendaient comme fou et faisaient tourbillonner les idées dans son cerveau.
Le chevalier s’arrêta un instant et il reprit d’une voix froide et sèche.
–Voici le service que je voulais avoir l’honneur de vous demander. Les échevins de Boulogne ont fait quelque mauvais rêve cette nuit, et vous en voyez le résultat. Nous sommes exposés à passer dans ce boudoir d’Amphitrite plusieurs heures des plus ennuyantes. Pour moi, qui ai quelques accointances avec les Muses, j’en prendrais volontiers mon parti. Mais je me suis engagé à rendre un service à l’un de vos concitoyens, à un M. Delle, qui est ici quelque chose comme.
–Commis-trésorier des troupes.
–Je le veux bien. Mais je vois que vous le connaissez. C’est au mieux. Il paraît que, outre qu’il est, comme vous dites, trésorier, ce qui est toujours un joli emploi, il est vice-consul de Venise. Et voilà le nœud de l’affaire, car je me suis engagé à lui remettre en main un paquet de papiers qui concernent le consulat et qui sont confidentiels. Je vous supplierai donc, continua le chevalier d’un ton aisé, de vouloir bien lui porter ces papiers, de façon à ce qu’ils échappent à l’œil des argus de votre police.
–Cela me paraît fort aisé, répondit Jacques, s’ils no sont pas d’un volume trop considérable.
–Les voici. Et en voici un paquet plus petit que je vous prierai de faire parvenir à M. Deladame.
Jacques ôta son énorme chapeau, qu’il avait gardé jusque-là–car la politesse française n’était pas encore bien fixée sur ce point et n’exigeait pas absolument qu ’on se tint découvert.–Il mit les paquets dans le fend et, se recoiffant, il enfonça son tricorne jusqu’aux sourcils.
–Je suppose que nos gens de police n’exigeront pas que je les salue par un temps pareil. D’ailleurs, j’ai des intelligences dans le camp ennemi. Je vais confier le paquet pour M. Deladame à l’un de mes amis qui est sûr. Moi, je cours chez M. Delle.
–Serait-ce trop requérir de votre urbanité que de vous supplier de ne pas tarder à me rendre ce service. Vous y mettriez le comble si vous daigniez prier M. Delle, Delle, n’est-ce pas? de venir immédiatement ici. Il me doit bien quelque gentillesse pour la peine que nous prenons de ses affaires. Du reste, dites-lui que vous venez de la part de Mac Benack. C’est, je suppose, le nom de son correspondant là-bas. N’oubliez pas Mac Benack.
–Et ne vous reverrai-je pas? demanda Jacques après un moment d’hésitation. Je ne saurais dire ce que je sens. C’est très-extraordinaire. Mais j’ai le cœur serré à la pensée que je ne reverrais plus un aussi aimable compagnon que vous.
Le chevalier fixa de nouveau sur lui ce regard rêveur qui alternait si brusquement avec le rayonnement presque fulgurant de sa prunelle. Une expression d’hésitation et de tristesse traversa son visage. Il haussa les épaules et répondit gaiement:
–Puisque vous êtes assez aimable pour le désirer, soit! D’ailleurs, ne vous ai-je pas promis de vous dire quelque chose de mystérieux? On m’a assuré que la meilleure auberge de la ville est l’hôtel de Dambron, qui est situé rue Royale, au bas de la rue des Pipots. C’est là que j’irai loger.
–J’y courrai dans l’espérance de vous voir, au sortir de la dernière messe, et si M. Delle n’est point parvenu à vous délivrer.
Il remonta l’escalier en courant. Le pont était encombré de ballots qu’on poussait vers l’échelle. Louis-Marie allait s’y engager avec sa malle. 6
–Piquendaire, monsieur l’Elu, mon digne ami, cria Jacques, poussez-moi donc une planche sur le bordage.
Le bonhomme poussa la planche. En deux sauts, le jeune homme fut sur le quai.
–Qu’est-ce que celui-là? d’où nous tombe-t-il? s’écria le second agent en accourant.
–Il ne tombe pas, grâce à Dieu, répondit Jacques, qui se sentait, sans comprendre comment, délivré de ces maudits liens de timidité dont il était martyrisé depuis l’enfance.
Et posant sa main sur l’épaule du policier, il bondit par dessus lui, comme au jeu de saute-mouton, à la grande joie et au grand applaudissement de Zabeletle Gros-Mollet et de Zacqueline des Quatre-Nations.
L’agent se retourna furieux. Il se trouva nez à nez avec Jacques, qui le salua révérencieusement en disant:
–Celui-là, c’est Jacques Cazin de Mazinghem.
–Fils d’échevin, parent de conseillers-de-ville. Un bon et brave enfant de la bonne ville, que Dieu bénisse, dit Piquendaire en s’inclinant. Celui-là, j’en réponds.
–Il ne vient pas d’Angleterre, hein? demanda encore l’agent.
–Parbleu! je suis assez reconnaissable! Vous avez pu me voir toute la matinée, là, au premier rang. Je ne vous quittais pas de l’œil, M. l’agent, me préparant à me jeter à l’eau pour vous repêcher, si maître Colas Broquant avait persisté dans son intention de vous baigner en grande eau.
–Eh là, dis donc, toi, mon garçon, tu passes bien vite avec ta malle, s’écriait le premier agent. Arrête un peu qu’on te regarde sous le nez.
–Qu est-ce que vous y voulez voir, répliqua Louis-Marie en grommelant, car c’est à lui que ce discours s’adressait.
Le second agent, flairant capture, alla rejoindre son compagnon.
Jacques qui avait jeté un coup d’oeil sur la malle, dit à Piquendaire:
–C’est la caisse de Mlle Deladame, ne laissez pas cet imbécile de Louis-Marie dans l’embarras.
Et il ne tarda pas à disparaître derrière le Coin Menteur.
Piquendaire s’avança et dit avec sa solennité habituelle:
–Ce garçon-là, qui porte cette malle, est un imbécile, bavard, insolent, à qui je ferai, tôt ou tard, faire connaissance avec la Geôle, pour lui apprendre à respecter le clergé, la noblesse et la bourgeoisie. Mais pour cette malle, c’est bien celle de Mlle Deladame.
–El qui est-ce que cette demoiselle Deladame?
–C’est répondit Piquendaire, la fille d’un des gros négociants de la bonne ville, que Dieu bénisse! je dis la ville, car pour lui Gengulphe Deladame, murmura le vieillard avec colère, c’est un impie, un traître et un renégat, que le diable l’emporte!
Le porte-bannière s’avança, et, posant son poing formidable sur l’épaule de l’agent:
–Je veux bien vous avertir qu’il ne faut pas dire un mot de plus sur la Fille de Notre-Dame. Sans quoi, nous chambardons tout. Voilà l’opinion de Colas Broquant. De M. Deladame, dites-en ce qu’on voudra: honnête homme, mais incrédule comme un chien et renégat pire qu’un Inglais. Lui je vous l’abandonne. Mais la demoiselle! Paraîtrait que tous ceux qui l’ont vue à Margate disent que c’est une vraie Deladame. Pour lors nous serons pour elle ce que nos pères et autres ancêtres ont été pour les vieux Deladame depuis que Boulogne existe. Car ce sont des gens plus vieux que les rois de France.
–Je n’ai rien à dire de ces gens-là. Mais la malle ne passera pas comme ça, dit fermement l’agent en faisant un signe qui amena plus près de lui les soldats de Berwick. Entendons-nous. Je n’ai nulle envie de vexer les bourgeois de Boulogne ni leurs filles. Et je suis plein de vénération pour celle-là, puisqu’elle est si vénérable. Mais j’ai dit qu’on ne laisserait sortir aucune caisse appartenant à un passager.
–Eh bien! justement, dit Louis-Marie; ça, ce n’est pas une malle de passager; mademoiselle est en Angleterre, où elle demeure.
–Ça change de thèse, comme on dit, répliqua l’agent. Mais il me faut l’affirmation du capitaine.
Parker jura volontiers que la demoiselle, Dieu me damne, n’était pas dans son navire.
–Maintenant, dit le second agent, à qui les gestes de Louis-Marie ne semblaient pas naturels, il s’agit de savoir si c’est bien la malle de cette jeune fille. Voyons la clef de ce coffre.
–Mais je n’ai pas de clef, puisque j’ai un laissez-passer de la Ferme.
–Soit, cela regarde la douane. Pour nous, il faut que cette malle soit ouverte. Mais sois tranquille, continua l’agent en souriant complaisamment; un coup-d’œil nous suffira pour reconnaître des bagages de femme.
Louis-Marie pâlit. Il regarda autour de lui, cherchant un vide dans la foule pour s’enfuir. Mais tout était compact. Chacun serrait son voisin et trente têtes avançaient leurs yeux écarquillés sur la malle qui gisait aux pieds des policiers.
Inglevert s’approcha et mit la main sur l’épaule de l’agent, qui avait emprunté un sabre à un des douaniers et qui se préparait, au grand murmure de la foule, à faire sauter la serrure.
–Ambassadeur des âmes du Purgatoire! dit-il solennellement. Vous avez la figure d’un joueur de violon qui est mon ami et qu’on nomme Mistenflûte; écoutez que je vous donne un bon conseil.
Il se pencha vers lui et lui montra du doigt une clef qui pendait à la serrure.
–Ce n’est pas là une précaution de conspirateur, dit le vieil élu-de-police.
L’agent supérieur, fort connu sous le nom de Poussaton le jeune, le regarda d’un air hésitant.
–Les gens à qui nous avons affaire sont d’habiles coquins, dit-il. D’ailleurs la figure du garçon ne me revient pas.
Louis-Marie, en effet, grinçait des dents, levait les poings, pâlissait, en se demandant s’il devait se sauver ou étrangler Poussaton.
Malgré les protestations, la malle fut ouverte. Louis-Marie ne put retenir un geste de stupéfaction. Elle était bien réellement pleine de robes, de jupons, de rubans, de dentelles.
L’agent souleva la première couche de vêtements, il vit un chat, des coudes, des postiches, un pierrot.
–Allons, c’est assez, dit Poussaton en refermant la malle. Vous voyez, mesdames les matelotes, quel respect je professe pour le beau sexe, dont vous êtes un ornement, heu, heu! provincial. Il suffit que je constate la présence de vos charmes ou de ce qui les orne pour que je laisse tout passer. Vous comprenez, dit-il tout bas à son compagnon, on nous signale une malle d’homme, d’un homme petit, maigre.
Pendant ce temps, la tête d’Inglevert était à peindre. Il avait considéré les robes contenues dans la malle avec une attention extrême, qui s’était changée peu à peu en surprise. Ses gros yeux s’écarquillaient. Il retira son immense chapeau et regarda en rêvant les têtes de mort dont il était orné, comme s’il voulait leur demander conseil. Puis il alla trouver Piquendaire. 6.
–C’est bien fâcheux, lui dit-il à mi-voix, que ma sœur la Pauvresse ne soit pas ici pour me conseiller. Elle me dirait si je dois ou non vous dire une chose importante.
–Ah! oui, répliqua le bonhomme avec candeur, c’est fâcheux qu’elle ne soit pas là.
–C’est que, voyez-vous, ces robes-là. Mais regardez-bien cet agent parisien. Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à un joueur de violon qu’on appelle Mistenflûte et qui est mon ami?
–En effet, c’est bien possible. Il est vrai que je n’ai jamais connu Mistenflûte. Mais du moment que vous, Ambassadeur, qui êtes un sage petit bourgeois de la bonne ville, croyez qu’il lui ressemble.
Mais Inglevert s’était déjà éloigné, sans toutefois perdre de vue Poussaton.
–Allons, mon garçon, dit celui-ci à Louis-Marie en l’aidant à mettre sa malle sur une brouette, tu vois bien que le diable n’est pas si noir qu’on le dit.
Le chevalier, qui, du pont du bateau, et avec un sang-froid parfait, suivait cette scène, ne put retenir un grand éclat de rire quand il vit la police prêter si obligeamment ses dignes mains à l’introduction dans le royaume de France de cette caisse dont le fond renfermait les plus abominables et les plus ignobles pamphlets contre la reine, contre la cour et contre l’autorité royale.
–Eh bien! c’est vrai, répliqua Louis-Marie à Poussaton, avec une feinte bonhomie, et je veux vous remercier, car après tout vous faites votre devoir et tous les bons Français doivent vous aimer. Ecoutez-donc, là, tout bas. J’ai vu dans le bateau l’homme que vous cherchez, à ce que je devine. C’est un petit maigre, très sec, hein? Il est caché avec la malle que vous cherchez aussi, hein? Mais il y a à craindre qu’il ne la jette à l’eau, si on ne s’y prend pas bien. Attendez-moi une demi-heure, trois quarts d’heure au plus. Je reviens, je vous mène tout droit à lui. Faites bonne garde et ne laissez sortir ni homme ni caisse jusque-là.
Il s’éloigna escorté d’un beau sourire de dame police. Le blocus se reforma.
Il s’ouvrit pourtant pour M. Delle, personnage important que la plupart des assistants saluèrent d’un air plus contraint que cordial.
Plus redouté, en effet, que respecté, il partageait avec M. Deladame le soin de conduire la petite et la moyenne bourgeoisie à la bataille contre les grands * bourgeois de l’échevinage et du corps administratif du comté.
M. Deladame était surtout un philosophe; lui, Delle, un politique.
Tout, dans ses allures, dénotait l’homme de main, d’action et de ressources. Grand de taille, épais d’épaules, avec une large figure ronde et plate, un nez légèrement écrasé, des pommettes saillantes d’un rouge brique, des yeux gris, d’épais sourcils blonds, il paraissait–malgré sa perruque mal poudrée, sa vieille veste de soie grise à ramages verts passés, ses culottes et son habit tabac d’Espagne moisi–un homme imposant. Hardi à force d’irréflexion, envieux comme tous les ambitieux de petite trempe, actif et présomptueux, vif en langage et toujours railleur, il tenait pour Voltaire, quand son compagnon d’armes était le disciple de Rousseau.
Il arrivait haletant, évidemment ému. Il se précipita dans le paquebot. Le chevalier l’arrêta d’un signe. La figure hautaine et hardie de Delle se détendit brusquement. Il suivit d’un air presque humble le jeune homme, qui descendit dans la cabine.
Là ils échangèrent les gestes et prononcèrent les paroles que nous avons indiqués plus haut. De plus, Delle épela le mot Booz et tous deux passèrent leurs bras sur les épaules l’un de l’autre, en figurant une équerre avec leurs pieds.
Après quoi, le chevalier se pencha vers l’oreille droite en disant: Mac, vers l’oreille gauche en prononçant: Benack; et il attendit.
Mais Delle se contenta de s’incliner.
Il était plus qu’apprenti, il était compagnon, il n’était pas maître.
Le chevalier dessina en l’air, avec le pouce, quatre lettres I.N.R.I.
Delle s’inclina plus profondément. Quand il se releva, il trouva attachés sur lui les regards perçants du chevalier.
Celui-ci le considéra pendant quelques instants; puis, prenant un air hautain qu’il n’avait pas encore montré et d’une voix sèche, il lui dit:
–J’ai reçu du Grand-Maître la mission de conférer non pas avec vous, mais avec M. Deladame.
Delle rougit et se pinça les lèvres.
–Oui, continua le chevalier avec une froideur croissante, le Très-Vénérable n’ignore pas que vous êtes las d’être au second rang. Avez-vous quelque chose à dire pour demander un supplément de salaire? Parlez.
Les lèvres de Delle s’agitèrent un instant comme si elles tremblaient de colère, toutefois il répondit d’une voix assez calme:
–Je n’ai pas de reproches précis à faire à M. Deladame. Son honnêteté, sa probité reconnue, son intelligence, son caractère austère et grand comme celui d’un vieux Romain, son stoïcisme en toute chose et son dévouement à la cause de l’humanité ne peuvent qu’honorer toute société dont il fait partie. Mais il me parait depuis quelque temps qu’il s’endort; il est absorbé de plus en plus par les abstractions philosophiques.
–C’est fort bien, dit sèchement le chevalier. Il est très possible que je vous ordonne de vous rendre chez M. Deladame pour que nous conférions ensemble. Vous voudrez bien faire porter là, ou plutôt y porter vous-mêmes les papiers que je vous ai fait remettre. Il vous est interdit de chercher même à deviner ce qu’ils peuvent contenir. Nous entrons en état de guerre. N’oubliez pas que la plus étroite obéissance et la plus stricte discipline sont imposées.
Delle s’inclina.
–Pour maintenant, j’ai à vous demander un service. J’avais un ordre de M. de Luzines, Fermier-de-la-correspondance-aux-Fermes-Générales, pour M. Beaufils, contrôleur général à Boulogne, un ordre de m’éviter toute fouille personnelle. M. Beaufils doit être ici. Je ne l’ai pas vu. De plus, nous commençons à être très suspects à M. le lieutenant-général de police. Je me suis défié d’un personnage qui, à Londres, paraissait me suivre très attentivement. Je l’ai fait jeter à l’eau au moment où il se préparait à m’accompagner sur ce paquebot. J’ai bien fait. Vous pouvez voir, à la quarantaine que l’on nous fait subir, que je suis signalé. J’ai pu faire envoler ma malle et mes papiers, il faut que vous trouviez un moyen de me faire échapper moi-même.
Delle réfléchit un instant.
–Je dis: il faut. C’est une nécessité de premier ordre. Vous comprenez.
Delle réfléchissait toujours. Il ne trouvait rien. Le chevalier s’approcha de lui avec un mouvement d’impatience. Ses gestes, jusque-là compassés, devinrent vifs et expressifs; sa parole lente et mesurée se colora, et sa voix prit les inflexions chantantes, l’accent brusque et saccadé des méridionaux.
–Vous ne me comprenez donc pas, hé! Je vous dis qu’il faut que je sorte d’ici sans qu’aucun de ces soldats, aucun de ces douaniers ne me touche. Je viens de faire une grande chose. Seul, un être comme moi pouvait la faire. Mais si je suis découvert, tout manque à la fois. Si je suis ridicule, tout devient ridicule. Cette Révolution, dont nous parlons depuis des siècles entre nous, l’opinion publique commence à en connaître le nom, à en désirer l’effet, à en entrevoir les conséquences; eh bien! en ce moment, c’est moi qui suis la Révolution. C’est moi qui porte la Révolution. C’est moi qui suis destiné à changer cette société vilaine où nous vivons et à transformer le monde. Et vous ne trouvez pas un point d’appui pour un si grand fardeau, pas une pierre à mettre sous mes pieds pour passer ce misérable petit ruisseau qui nous sépare encore du Paradis-Terrestre? Eh bien, moi! si j’avais été à votre place, j’aurais déjà trouvé un, deux, trois moyens.
Delle secoua la tête.
–Il faut donc que je vous aide, reprit le chevalier avec impatience. Vous avez bien sous la main–si vous avez rempli le devoir qui vous est imposé par le Grand Conseil–une centaine d’individus sans habits et sans préjugés; vous pouvez aisément trouver un prétexte d’intérêt public qui enflamme ces cent coquins d’une noble ardeur patriotique et qui les pousse à venir balayer ces quelques soldats et à piller le navire. Pendant le tumulte, vous pouvez venir, consul de Venise, protéger un Italien que je puis être.
–Je m’incline devant votre génie, maître. Il me faut deux heures.
–C’est trop, mais allez. Toutefois, comme il ne faut pas qu’un seul pli de mes habits soit dérangé et que la comédie a des mouvements moins brusques que la tragédie. j’ai inventé une scène plus gaie que l’apparition de vos sacripants pour sortir d’ici; et j’attends le retour 1du domestique de M. Deladame pour commencer. Si la comédie manque, alors tumulte, bataille et pillage. Si l’on doit jeter le capitaine Parker à l’eau, tâchez qu’on le lance dans une eau peu profonde. Sa manière de blasphémer m’a séduit.
Delle s’éloigna et le chevalier, après avoir été raconter à Thomas de Thiembronne qu’on se battait sur le quai, remonta pour voir ce qui se passait.
On ne se battait pas du tout. La population s’éclaircissait peu à peu. L’affaire avait perdu de son intérêt, du moment qu’il n’y avait plus de chance de lutte. C’était un simple débarquement un peu plus long que d’habitude. La gent matelote s’était retirée.
Piquendaire–l’heure du diner approchant, car tout le monde dinait alors à midi précis–se préparait à l’imiter, lorsque l’apparition de quelques nouveaux visages lui fit changer d’avis.
–Oh! oh! dit-il à Poussaton, ouvrez les yeux. Voilà de mes pratiques, les ivrognes, les mendiants, les voleurs du fond des Tintelleries, des marais de Brecque-recques et du chemin des Brebiettes. Qu’est-ce qui peut les amener ici? Reformez vos hommes, mordienne1continua le bonhomme en enfonçant son chapeau d’un geste déterminé; le père Piquendaire était anspessade dans le régiment des Vaisseaux à la bataille de Fontenoy, sous M. de Guerchy, que Dieu bénisse s’il est vivant, dont Dieu ait l’âme s’il est mort. Trois fois nous avons été rompus, quatre fois nous sommes revenus à la charge, et, à la quatrième, nous avons rompu les Anglais. Je ne me laisserai pas enfoncer par les coquins. Soldats de Berwick, garde à vous; camarades, voilà la canaille.
–Descendez, monsieur, dit Parker au chevalier. Il va y avoir tapage et soyez assez bon pour dire au stewart, Dieu le damne, de m’apporter mes pistolets.
–Il n’y aura rien capitaine. Tout va se dénouer pacifiquement, répondit Pompignan en voyant Louis-Marie s’approcher cauteleusement de Poussaton.
Celui-ci, suivi de son compagnon et de quelques soldats, entra dans le paquebot. Quelques autres des assistants, malgré tout effort contraire, arrivèrent jusque sur le pont.
L’un d’eux, un grand gaillard déhanché, imberbe, à la paupière rouge, assez bien couvert, s’approcha vivement du chevalier, et, le saluant avec une courbette de théâtre, il lui dit à mi-voix:
–Je suis sûr que c’est à Son Excellence le chevalier de Pompignan que j’ai l’honneur de parler. Je suis renommé pour mon coup d’œil. Moi, je suis Chuppin Belamy. M. Delle vous a parlé de moi. Je viens me mettre à vos ordres, conclut-il en jetant sur le chevalier un regard bizarre.
Celui-ci fronça le sourcil.
–Tenez-vous là, devant moi, dit-il sèchement, et faites ce que je vous dirai. Et tâchez d’obéir au premier signe, si vous avez envie de vous voir pousser de la barbe, vil coquin.
–Nous venons arrêter un de vos passagers, monsieur le capitaine, dit poliment Poussaton.
–Arrêtez-les tous, répliqua Parker, tous, que Dieu les damne! Moi, je vais m’enfermer dans ma chambre. Je brûle la cervelle au premier qui me dérange.
Poussaton se précipita, disparut et reparut escortant Thomas de Thiembronne évanoui. L’ami de Voltaire était soutenu ou plutôt porté par deux des soldats. La malle de Marie-Berthe suivait.
En arrivant sur le pont, Th6mas revint quelque peu à lui; il essaya de parler, mais il tremblait tellement qu’il put seulement bégayer quelques mots.
–Drôle, dit le chevalier à l’oreille de Chuppin, tu vas crier des injures contre le prisonnier. Tu vas, dans un moment de noble indignation contre ce traître, lui enfoncer son chapeau sur les yeux. Il faut porter la police en triomphe. Invente un prétexte. Ah! En voici un: ce scélérat est un agent de l’Angleterre qui veut décidément reprendre Boulogne. La police vient de sauver la patrie. Ce prétexte est assez saugrenu pour avoir un rand succès.
Chuppin Belamy bondit sur le bord du paquebot sans rien répondre, et il se mit à pousser des cris qui furent répétés par trente voix sur le quai. Quelques nouveaux Irôles, à face non moins patibulaire, se précipitèrent encore sur le pont. L’androsmane fut enfoncé jusque sur le nez du pauvre Thomas, qu’on déposa à terre, toujours escorté de la malle de Mlle Deladame.
Là, sur quelques mots de Chuppin, l’enthousiasme surgit, l’enthousiasme pour la police. On vous prit Poussaton et son compagnon, on les assit triomphalement sur es épaules de deux robustes truands.
Les triomphateurs se débattaient bien un peu, mais constatant la sincère tendresse du bon peuple, et etenus d’ailleurs énergiquement, il se laissèrent doucement faire.
Le cortège partit. Thomas avec son androsmane sur es yeux, s’avançait, trébuchant comme un homme ivre, t maintenu dans le droit chemin par la maréchaussée. Poussaton et consorts suivaient ce premier groupe, uchés sur quelques têtes; derrière eux, une foule gros-issante hurlait des vivats à l’adresse des agents, des malédictions sur l’humble Thomas et résumait le tout n une immense clameur: Vivent les sauveurs de la ’rance.
Le cortège s’engouffra dans la rue de l’Ecu, suivi à uelque distance par les soldats de Berwick, qui n’y omprenaient rien.
Les passagers de l’Anna-Boleyn profitèrent naturellement du tumulte pour quitter le navire. Ils passèrent en groupes compactes, sans retourner leurs poches, devant les douaniers ébahis.
Le chevalier laissa s’écouler le petit flot avec un sang-froid parfait; il appela une matelote, lui confia son porte-manteau, sortit tranquillement du paquebot et alla présenter au sergent des douaniers la lettre du chef de la Correspondance-des-Fermes-Générales.
Le sergent prit le papier d’un air digne et sévère. Mais quand il eut compris de quel haut personnage l’ordre émanait, il rougit et s’inclina jusqu’à terre.
Le chevalier se dirigea vers la ville. Il se retourna bientôt brusquement, au contact d’une lourde main qui se posait sur son épaule.
–Ambassadeur des âmes du Purgatoire! lui dit gravement Inglevert. J’aime à causer avec les grandes gens bien nippés et parlant bien, car ma sœur, la Pauvresse de Notre-Dame, et moi nous avons reçu de l’instruction.
–Mon ami, va-t-en à tous les diables, cria le chevalier en éclatant de rire.
Inglevert resta un instant stupéfait. Il fut rejoint par Piquendaire.
–Voyez-vous, Elu, la mine est bien trompeuse. Je voulais confier à ce jeune seigneur mes idées sur ce qui vient de se passer, et il m’envoie à tous les diables! Un Ambassadeur des âmes du Purgatoire1Vous êtes sans doute plus bête que lui, Elu, pourtant, là, je ne vous croyais pas encore assez.
–Ne dites pas le mot, Ambassadeur, par égard pour la bonne ville, reprit benoîtement le bonhomme.
–Mais comment un vieillard comme vous n’a-t-il pas fait la différence et a-t-il pu prendre toutes ces robes de soie, de dentelles et de rubans pour les robes d’une jeune fille comme la Fille de Notre-Dame? Et comment n’avez-vous pas reconnu dans celui-là qu’ils emmènent à la geôle un homme qui est à Boulogne depuis plusieurs jours.
–Qu’est-ce que vous me dites-là, Ambassadeur?
–Moi, je n’en sais rien. Je m’en vas consulter la Pauvresse. Car moi, on dit que je suis la moitié d’un imbécile.
Il se mit à courir vers la Haute-Ville, tandis que le bonhomme trottinait de son mieux pour aller causer de tout cela avec M. le Mayeur.
V
Table des matières
La maison des Deladame faisait aujourd’hui bonne figure à côté des petits hôtels de gentilshommes et de chanoines qui peuplaient la haute ville de Boulogne et notamment la rue Saint-Jean. Mais elle avait été longtemps une petite maisonnette qui restait comme agenouillée, en son humilité, auprès de la cathédrale.
A côté de la maisonnette se cachait une plus humble demeure encore qui se pressait sous la protection de sa voisine comme celle-ci s’abritait dans l’ombre de l’église de la Bonne-Dame.
Cette seconde maison appartenait aussi aux Deladame. Elle servait de demeure aux Flaminge, qui vivaient, simples prolétaires, à côté des petits bourgeois, dans l’intimité de ceux-ci, intimité étrange, presque mystérieuse, et depuis un temps qui se perdait dans la nuit de la légende.
Le Deladame dont il a été question jusqu’ici, Gengulphe, était resté orphelin dès l’âge de dix ans, sous la protection d’Omérine Flaminge, elle-même assez jeune, puisqu’elle n’avait guère plus de vingt-cinq ans. Mais elle était sa marraine.
C’était l’antique usage chez ces Deladame, où tout était traditionnel: la famille des Flaminge avait, de temps immémorial, le droit de fournir les parrains et les marraines des enfants Deladame, qui pieux, respectueux, de race mystique et rêveuse, n’eussent jamais voulu manquer à donner cette preuve d’humilité et de charité en honorant ceux qui était les Pauvres, comme ils étaient, eux, les Enfants de Notre-Dame.
A l’âge de quinze ans, Gengulphe avait disparu, et pendant près de quinze autres années on n’avait pas entendu parler de lui. Il était revenu en1767.
Il était entré comme commis chez un des gros négociants de la ville, Cazin Dornicourt, un parent de Jacques, que nous connaissons. Son intelligence, son activité avaient ravi son patron, et la gravité de ses mœurs, sa belle prestance, la dignité de son caractère, avaient frappé la fille de Dornicourt.
Sans être aussi riche que le négociant, il n’était pas sans fortune patrimoniale: pendant son absence, Omérine avait géré son avoir avec tant d’économie et de zèle qu’il s’était accru notablement.
Il épousa Madeleine Dornicourt, qui mourut vite, d’une façon assez inexpliquée, après avoir, disait-on, versé beaucoup de larmes. Elle ne lui laissait qu’un seul enfant, Marie-Berthe.
Les affaires de Gengulphe allèrent prospérant; il se trouva bientôt à l’étroit dans la maison patrimoniale.
Omérine, après la mort de Mme Deladame, dont elle avait reçu les dernières confidences, avait eu une longue discussion avec son filleul. Elle avait quitté brusquement la maisonnette que ses pères avaient occupée depuis tant de générations. Gengulphe, vers1780, avait fait abattre les deux maisons. Sur l’emplacement, il avait fait construire celle dont nous avons montré la façade à nos lecteurs, et dans l’intérieur de laquelle nous les prions de nous suivre.
Un corridor pavé conduisait à une cour entourée de hangars, au-dessous desquels se trouvaient des caves qui servaient de magasins. D’antiques histoires prétendaient que ces caves se continuaient en souterrains, courant dans diverses directions. M. Deladame l’avait toujours nié, et il affirmait qu’il n’avait jamais vu dans sa cave d’autres ouvertures que celle du puits. Une petite porte, au fond de la cour, donnait sur le terre-plein du rempart de la Haute-Ville.
De chaque côté du corridor dallé, se rangeaient, au rez-de-chaussée, les principales pièces de la maison.
A gauche, donnant sur la cour, une grande pièce servait de bureau; et, faisant suite à ce bureau, deux petites pièces donnaient sur la rue.
Par la fenêtre de l’une, nous avons vu sauter Mark Penrose. C’est là qu’il couchait en effet. L’autre servait de cabinet à M. Deladame.
A droite du corridor se trouvait, sur la cour, la cuisine; venait ensuite la salle à manger, et, regardant la rue, ce que nous appellerions aujourd’hui le salon et ce que l’on nommait alors la salle de compagnie, ou tout simplement la salle.
Cette salle, la seule pièce de la maison qui offrit quelque curiosité, paraissait condamnée à la solitude. On ne l’ouvrait–car les bons bourgeois vivaient dans leur salle à manger et dans leur cuisine,–on ne l’ouvrait que dans des circonstances exceptionnelles et solennelles.
On l’avait ouverte aujourd’hui, grand jour, puisqu’on attendait Marie-Berthe après cinq années d’absence. M. Deladame voulait recevoir sa fille avec une solennité qui prouvât en faveur de sa propre gravité et qui répondît aux idées qu’il avait sur la puissance et la dignité paternelles. 7.
Il s’y promenait gravement de long en large. Les grosses cloches de la cathédrale lui envoyaient leurs appels les plus sonores. Mais il y avait des années que leur bruit ne l’agaçait plus. Il ne les entendait même pas.
Parfois, il s’arrêtait un moment devant un portrait gravé de Rousseau. Il restait en contemplation devant la face de ce dieu, dans laquelle il découvrait chaque fois des grandeurs nouvelles. Ou bien il s’avançait vers une bibliothèque qui renfermait les ouvrages des Economistes et des Encyclopédistes; il y prenait, au hasard, un livre dont il lisait une page qui le plongeait dans une sorte d’extase. Puis il reprenait sa marche, s’arrêtait de nouveau devant une petite glace, et se disait qu’il avait admirablement la tête du grand bourgeois philosophe du dix-huitième siècle.
Il avait bien raison.
Pompeux et solennel, réfléchi et voulant paraître absorbé, moraliste et cherchant à passer pour profond penseur, dédaigneux et pédant, impérieux et absolu, mais parlant sans cesse de tolérance et d’humanité, Deladame cachait fort bien le vague des idées sous l’emphase des mots. La netteté des maximes, l’audace des sentences dissimulaient la faiblesse foncière du caractère.
Comme son maitre Rousseau, qui s’apitoyait sur les misères des nations et envoyait sa progéniture aux Enfants-Trouvés, il avait une sensibilité factice qui tenait tout du cerveau et de l’esprit, rien du cœur. Avec une préoccupation réelle du bien général, avec un enthousiasme évident pour l’humanité, avec une grande probité et une chasteté candide, il était uniquement un égoïste et un vaniteux.
Sa figure, qu’il avait, au temps de la jeunesse, fine et régulière et à traits délicats, se prêtait mal au déploiement de la dignité. Mais il était, à force de recherche, ) arvenu à rendre rigide cette face mignonne; il avait eteint dans une expression morne l’éclat de ses yeux, et avait suivi avec une rare joie la naissance et le dévéoppement des rides.
Il était d’une stature moyenne, qu’il essayait de grandir en portant toujours la tête très haute et en se renrersant en arrière. Il s’était efforcé aussi de grandir ses raits en adoptant la coiffure à la d’Estaing, qui allongeait en effet le visage, coupait les faces (les cheveux de : ôté), au lieu de les friser, et conservait le toupet et la queue.
Il était toujours vêtu de noir, avec un luxe que les veux bourgeois blâmaient énergiquement.
On racontait qu’au lieu de prendre des bas de soie de yon, qui ne coûtent que8livres, il en faisait venir de chez Cadet, à Paris, qui lui revenaient à15livres; et l’hiver, au lieu de se contenter de bas de flanelle à 8livres ou même de laine fine à4livres, il lui fallait des pas de vigogne du prix de10livres.
En tout ainsi: il portait des souliers de chevreau lacés Lvec des boucles d’argent, quand ses voisins, se conentant de boucles d’acier, réservaient l’argent pour les ours de grande fête. Vêtu, en hiver, de velours à quatre poils, à27livres l’aune, il portait, l’été, un habillement : omplet de cette sorte de soie qu’on nommait lustrine de Lyon et qui valait18livres l’aune.
Comment, détesté par le peuple et par le clergé, qui voyaient un renégat dans le descendant émancipé des nfants de Notre-Dame; jalousé par les bourgeois, que ses goûts d’élégance et de nouveauté blessaient; raillé par les nobles, que sa morgue exaspérait, comment était-il arrivé à prospérer dans son commerce et à devenir, en somme, l’un des plus riches négociants de la province?
Il était, nous l’avons dit, rigidement probe, actif, habile commerçant, et chacun était venu chercher che lui une marchandise qu’on trouvait meilleure et à plu bas prix que partout ailleurs.
Après s’être admiré un instant dans la glace, il vir ouvrir l’une des fenêtres qui donnaient sur la rue, ] salle, close depuis le premier jour de l’an, sentait fort1 renfermé; et il reprit la lecture du chapitre1er du livr IV du Contrat social.
Il était si absorbé qu’il ne vit pas Mark s’approche de cette fenêtre.
Pourtant le bruit que fit le jeune homme en bondis sant de la rue dans la salle le réveilla. Il redressa grave ment le front et dit avec une froideur majestueuse:
–M. Deladame n’a donné à personne le droit de re garder sa demeure comme un cabaret de bas étage.
Mark rougit et se mordit les lèvres. Il avança silen cieusement, dans la direction de M. Deladame, un pa quet de papiers qu’il tira de la poche de sa redingote.
M. Deladame jeta un coup d’œil sur l’adresse. I regarda plus attentivement. Oui, le mot monisieur étai bien écrit en équerre. Il ne put retenir un tressaillement
–Qui vous a remis cela?
–Jacques Cazin, qui le tenait lui-même d’un jeun étranger qui revient d’Angleterre, répondit Mark en se dirigeant vers la fenêtre.
–C’est trop fort, en vérité. Où allez-vous, monsieur
–Mlle Deladame, qui n’était pas sur le paquebot de Douvres, doit, je le crains bien, arriver aujourd’hui pai un bateau venant de Margate. Le ciel est menaçant, la mer commence à être mauvaise. Tout présage une tempête violente pour la fin de la journée.
–Vous prenez un bien grand intérêt à mademoiselle Deladame, dit gravement Gengulphe.
–N’est-elle’ pas votre fille, monsieur!
Et après avoir regardé fixement l’austère philosophe, Mark sauta dans la rue et disparut.
Deladame réfléchit un instant à la réponse qu’on venait de lui faire. Puis il alla fermer la fenêtre, tira de gros rideaux en verdure de Flandres et déchira l’enveloppe du paquet avec plus de vivacité que ne le comportait son flegme habituel. Une seconde enveloppe, en gros papier de justice, soigneusement scellée, entourait le paquet.
Quelques chiffres, qui remplaçaient l’adresse, firent tressaillir de nouveau Gengulphe.
Il quitta la salle, monta, en oubliant de sa raideur habituelle, l’escalier qui conduisait à l’étage, et il entra dans la pièce qu’on nommait la chambre d’amis. Il ouvrit une armoire encadrée dans le mur et dont le fond se détachait, en laissant voir l’entrée d’un trou fort noir. Il posa le paquet au bord du trou, referma le panneau mobile, puis l’armoire, et revint dans la salle.
La porte s’ouvrit brusquement. Il se retourna majestueusement.
–Jacques, dit-il froidement à l’arrivant, je vous trouve audacieux d’entrer dans cette salle où l’on sait que je ne veux pas être dérangé, et sans frapper, comme dans une auberge de second ordre. Vous abusez des liens de parenté qui unissent la famille de feu Mme Deladame et la vôtre.
Jacques rougit très fort et ne répondit pas. Il tenait, lui aussi à la main un paquet de papiers.
–Ah! Qui vous a remis cela?.
–M. Delle, à qui je les avais portés de la part d’un jeune homme venant d’Angleterre.
–Où allez-vous? demanda Gengulphe en voyant Jacques se diriger vers la porte.
–Mais, monsieur, sur le port, où il se pourrait faire que Mlle Marie-Berthe.
–Ah! vous prenez un bien grand intérêt à Mlle Deladame? dit encore sèchement le grave bourgeois.
–Non, répondit d’un ton plus délibéré Jacques Cazin, pas plus qu’il ne convient; et uniquement parce que c’est votre fille.
Il s’éloigna après avoir salué.
–Ma fille! ma fille! sans doute, murmura Gengulphe. Mais voilà une arrivée qui paraît devoir faire une révolution dans ma maison!
Ainsi parlait la tendresse paternelle de M. Deladame, fort ému de penser qu’il ne serait peut-être plus l’unique objet des soins et de l’admiration de son entourage.
Louis-Marie ne tarda pas à entrer dans la maison, brouettant la malle du chevalier. Fort effrontément, il arriva dans l’auguste salle.
–Qu’est-ce, Louis-Marie? demanda son maître d’un air qui essayait toujours d’être digne et froid, mais qui perdait singulièrement de sa hauteur.
Louis-Marie l’interrompit sans cérémonie et d’un ton assez brusque. Il sentait, sans bien s’en rendre compte peut-être, que son effronterie intimidait Deladame.
–C’est bien une autre affaire. C’est la malle.
Louis-Marie compléta sa phrase par des signes.
–Je sais, répondit son maître en se rengorgeant et en reprenant toute sa raideur. Portez cette malle dans la chambre d’ami.
–Moi, si j’étais de vous, monsieur, je la mettrais tout de suite dans la cachette.
–Allez, je sais ce que j’ai à faire.
–Mais vous ne savez pas, reprit rudement le domestique, ce qu’il y a dedans. Eh bien1continua-t-il en se rapprochant et en parlant bas, c’est toute la correspondance du Grand-maître avec les frères d’Angleterre. Et si l’on venait faire une enquête et rechercher.
–Chez moi! Gengulphe pronoça ce mot avec un dédain superbe. Qui l’oserait, malgré la tyrannie sous laquelle gémit la France! Qui l’oserait? Le Mayeur? C’est un homme audacieux, mais il y regarderait à plusieurs fois avant de faire envahir la demeure de M. Deladame! D’ailleurs, il est malade, et le Vice-Mayeur n’oserait inquiéter un homme comme moi; qui siège au Conseil-de-ville à titre de Notable pour les Négociants. Qui l’oserait donc? M. le lieutenant de roi, M. le chevalier du Blaisel? Il n’a pas la police de la ville, qui appartient au Mayeur; et il ne voudrait pas s’exposer à un conflit de juridiction, à moins de recevoir des ordres soit du gouverneur du Boulonnois, duc de Villequier, soit de MM. de Rochambeau, ou de Charost, commandant général ou lieutenant général de Picardie. Et ces ordres, ces hommes ne les donneront pas. Car il y a deux puissances: l’une qui tient au caractère élevé de l’individu, cette puissance, M. Deladame la possède à un haut degré, et l’autre qui tient à la situation parmi le peuple, et cette puissance nous la possédons aussi, bien que cela ne paraisse pas.
–C’est bon tout ça, répliqua Louis-Marie avec un redoublement de brusquerie. Et moi aussi, quand je voudrai, je saurai bien parler; et je connais bien aussi le grand Jean-Jacques. Mais ce n’est pas tout ça. Je dis que des précautions valent mieux que de belles paroles. S’il arrive accident, je saurai bien dire, à la première réunion de la Loge, que vous l’avez voulu. Je m’en lave les mains. Mais je surveille, comme c’est mon devoir, car si je suis ici votre laquais, là bas je suis votre égal; et vous n’êtes pas sûr que je ne sois pas votre espion, et par là votre supérieur.
M. Deladame avait déjà, plus d’une fois, reçu de ces coups de boutoir, et comme il ne trouvait aucun moyen de les éviter, il croyait devoir les dédaigner.
–Vous réfléchirez à l’impertinence de vos paroles et à leur danger, dit-il le plus dignement qu’il put. Vous avez obéi, c’est tout.
Louis-Marie serrait les poings, et il s’éloigna précipitamment.
Gengulphe, un instant après, entendit frapper à la porte de la rue, que la vieille cuisinière Gothon avait été fermer, pour bien témoigner qu’il était dimanche et qu’on s’appartenait, non pas au public.
–Ambassadeur des âmes, Marguerite, pour votre service, dit une voix. Ecoutez le Rapproché: La, sol, sol, ut, ut, ré, mi, ut. Vous direz à Gengulphe Deladame que je fais brûler tous les jours une chandelle pour lui. Non, ce n’est pas ça. Ah! oui, dites lui que son ami, le libertin Deladame, est en prison. Je ne veux pas qu’il y reste, car, en y réfléchissant, c’est plutôt lui qui ressemble à Mistenflûte, mon ami et joueur de violon. Mais vous n’êtes pas sans l’avoir connu. Adieu, le ventre me rentre de faim.
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