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Camille Sabatier de Castres

La colonie chrétienne

Histoire de plusieurs déportés jetés par un naufrage dans une île déserte


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331269

Table des matières

Introduction.

CHAPITRE PREMIER. Le Naufrage.

CHAPITRE DEUXIEME. Le Radeau.

CHAPITRE TROISIEME Première Excursion.

CHAPITRE QUATRIÈME. Établissement dans l’île.

CHAPITRE CINQUIÈME. La Chapelle.–Résignation chrétienne.

CHAPITRE SIXIÈME. Deuxième Excurion.–Le Cormoran.–La Tapir.– Le Cannelier.–Le Bananier.

CHAPITRE SEPTIÈME. La Saline.–Le Repas de Bananes.–La Pirogue.– La Pêche.

CHAPITRE HUITIEME. Les Fous et les Frégates.–Les Œufs d’autruche.–Les Coryphas.–L’Éruption d’un volcan.

CHAPITRE DIXIEME. Le Coton.–La Pintade.–Le Volcan.–Le Soufre et le Salpêtre.

CHAPITRE ONZIÈME. Les Bambous.–Les Huttes de orang-outang.–Le Mancenillier.–Les Funérailles.

CHAPITRE DOUZIEME. La Saison des pluies.–La Rizière dévastée.–La Tortue franche.

CHAPITRE TREIZIÈME. La Canne à sucre.–Construction nouvelle.–La Privatiou de Tabac.

CHAPITRE QUATORZIÈME. Le Bétel.–Le Lion.


A PARI IS

à la Bibliothèque Universelle de la Jeunesse

76, rue St Antoine

1837.


Introduction.

Table des matières

Soixante-quinze déportés qui n’avaient pu trouver place sur la Décade, furent le 12avril1798embarqués sur la Capricieuse. La populace de Rochefort prévenue de leur départ, avait fait irruption dans le port et se tenait sur deux files depuis la prison Saint–Maurice jusqu’à la Charente. Quand ils parurent, ayant à leur tète le commissaire du pouvoir exécutif en grande tenue e, le sabre au côte, le chapeau rehaussé d’un énorme plumet tricolore, et la figure radieuse comme en un jour de fête, la populace fit éclater une e joie sauvage et les poursuivit de ses cris et de ses imprécations jusqu’au navire; ensuite elle se dispersa dans la ville, racontant partout le beau spectacle dont elle venait d’être témoin et se vantant d’avoir hurlé anathème contre des proscrits enchaînés qui allaient à deux mille lieues expier dans les déserts de Conanama et de Sinnamary, le crime impardonnable d’avoir laissé voir leurs vertus auprès des vices de leurs tyrans.

Les deux tiers de ces déportés étaient des ecclésiastiques dont quelques uns, simples clercs tonsurés, avaient à peine atteint leur vingtième année, tandis que le plus grand nombre, prêtres blanchis dans les travaux du saint ministère, n’avaient sauvé de la persécution qu’un reste de vie qui semblait devoir bientôt s’éteindre. L’autre tiers renfermait des gens de toutes conditions; députés au conseil des Cinq-Cents, médecins, principaux de collège, cultivateurs, etc., etc., On y remarquait jusqu’à des perruquiers, des cochers et des cordonniers; car malgré les séductions et les, menaces de l’impiété–, la religion comptait dans toutes les classes de fervens prosélytes, et c’était elle surtout qu’en les proscrivant on espérait détruire. Tous entassés sur la Capricieuse, dans un étroit espace, furent en proie à mille privations, a mille souffrances. Les dispositions du local occupé par les déportés, leur nourriture, les réglemens auxquels on les astreignit ayant été sur la Capricieuse et sur la Décade absolument semblables, nous transcrirons ici quelques passages des Mémoires de M. Aymé, embarqué sur ce dernier vaisseau, qui mieux que tout ce que nous pourrions dire, donneront au lecteur une juste idée des maux qu’eurent à supporter durant leur traversée les personnes dont il sera question dans cette histoire.

«Nous fûmes, dit M. Aymé, placés dans l’endroit appelé l’entrepont, situé entre la cale et la batterie. Ce local occupait l’espace entre le mât de misaine et le grand mât, à peu près le quart de la superficie du bâtiment, et avait environ quatre pieds et demi de hauteur. Il ne recevait de jour que par les écoutilles, c’est à-dire par deux ouvertures de trois pieds en carré qui nous servaient d’entrée et de sortie par le moyen d’une échelle dont les échelons avaient à peine trois pouces de saillie. Il n’y avait pas de jour où plusieurs déportés ne tombassent en descendant, et quoique ce ne fût pas de fort haut, les chutes ne laissaient pas que d’être très douloureuses. J’en ai fait deux dont je me suis senti fort long-temps, et quand il fallait entrer avec précipitation, comme le portait la consigne dans les cas qu’elle avait prévus, les accidens étaient bien plus fréquens. Ils se répétaient très souvent dans la descente des passavants à la batterie; elle offrait la même difficulté.

On avait dressé dans cet entrepont des séparations avec des pièces de bois appelées rambardes, qui figuraient un parc dans lequel on enferme le bétail. On y entrait par une porte que l’on fermait à clef. C’était là qu’étaient entassés, pressés, foulés, cent quatre-vingt treize individus la plupart vieux et infirmes. Nous étions couchés sur deux plans formant deux étages, dans des hamacs de grosse toile extrêmement étroits. Le plan supérieur était autant que possible rapproché du pont; mais le poids du corps le faisait tellement baisser qu’il touchait presque le plan inférieur, ce qui était d’une insupportable incommodité pour les malheureux placés dans celui-ci. Les premiers ne pouvaient soulever leur tête sans se heurter rudement au pont, les seconds sans heurter les premiers. Aucun de nous ne faisait le moindre mouvement sans ébranler tous ses voisins, car nous nous touchions tous et ne formions qu’une seule masse. Nous n’avions point d’espace pour nous déshabiller, aussi couchions-nous. habillés, nous borna-nt quand nous étions parvenus à nos places dans nos hamacs, ce qui n’était pas très aisé, à ôter une partie de nos vêtemens. Et pour que rien ne manquât à l’horreur d’une telle situation, comme il ne nous était pas permis de sortir de quatorze heures et quelquefois davantage, on avait placé des baquets au milieu de nous pour satisfaire aux beso ins indispensables. On n’y arrivait qu’en se glissant sous les hamacs et en se traînant sur le ventre; mais quelle insupportable infection ne répandaient-ils pas dans un lieu si resserré, si peu élevé, si mal aéré1-déjà empoisonné par nos seules exhalai-sons! Aussi la colonne d’air qui sortait de ce gouffre était si fétide et si brûlante que les sentinelles placées extérieurement aux écoutilles pour nous garder, demandèrent la diminution de leur faction à un poste si dangereux..

Le matin, après que l’équipage avait lavé le bâtiment, l’ordre était donné de nous faire sortir. C’était un spectacle digne de pitié de nous voir paraître le corps trempé de sueur, les cheveux mêlés, le visage en feu, cherchant à respirer et à tremper par un air pur, l’air pestilentiel dont nous étions gonflés. Nous courions avidement à l’eau de la mer pour nous laver les mains et le visage. Plusieurs de nous ne dédaignaient pas de s’en rincer la bouche malgré son amertume, l’eau douce étant exclusivement réservée pour la boisson. Mais comment présenter le tableau du plus dégoûtant fléau que des hommes accoutumés à la propreté puissent éprouver et dont les soins ni le changement de linge ne peuvent garantir sur un navire, lorsqu’on y est entassé comme nous l’étions? Comment montrer des hommes accoutumés à l’aisance, continuellement occupé, à se garantit.... Ceux qui ont vu quelquefois à la porte de nos temples, des malheureux dévorés par les insectes, livrés à la même occupation, m’entendront suffisamment et pourront se former une idée de cette partie de nos misères.

On nous avait classés de sept en sept pour la distribution des vivres. A huit heures on nous donnait à déjeuner. C’était une petite portion de biscuit à demi pourri et le plus souvent plein de vers, qui nous était délivrée dans un seau de bois appelé gamelle, avec un petit verre d’eau-de-vie pour chacun, dans un vase de bois appelé bidon. A onze heures on nous donnait à dîner. C’était encore du même biscuit avec du lard, ou du bœuf salé, ou de la morue (car nous avions tour à tour l’un de ces trois articles), et un quart de vin, c’est-à-dire, à peu près la quatrième partie d’une bouteille. A quatre ou cinq heures, on nous donnait à souper. C’était toujours du même biscuit, encore un quart de vin et une soupe de grosses fèves, vulgairement appelées gourganes, que l’on donne communément aux chevaux. Outre la mauvaise qualité de ces alimens grossiers, il y avait encore malpropreté et insuffisance. Le cuisinier de l’équipage, qu’on appelle le coq, était bien l’homme le plus sale que j’aie jamais connu; il n’était pas rare de trouver jusqu’à des cheveux dans nos distributions. Les portions étaient très exiguës, et si sur le grand nombre il ne s’était trouvé plusieurs personnes qui, par dégoût, mangeaient fort peu et dont la portion profitait à d’autres, il y en aurait eu beaucoup de ceux-ci qui n’auraient pas eu de quoi se nourrir. J’ai entendu souvent faire des plaintes à ce sujet, je n’ai jamais vu qu’on y ait eu égard. Quant à l’eau, nous en avions à discrétion pour boire, mais quelle eau, grand Dieu! surtout après le tropique, son infection était telle, qu’il fallait se bouc her le nez pour en avaler.

Nous n’avions pour tous ustensiles que la gamelle et le bidon dont j’ai parlé, dans lesquelles se faisaient les distributions de nos repas; on ne nous donna ni couteaux, ni cuillères, ni fourchettes, ni gobelets, chacun y pourvut comme il put. La batterie nous fut affectée pour réfectoire, depuis le grand mât jusqu’au mât de misaine, c’est-à-dire que nous avions à peu près autant d’espace pour manger que pour coucher, avec cette observation néanmoins, que la batterie était sur les extrémités latérales occupée par les canons, et dans le centre par les chaloupes; nous étions donc obligés de manger debout dans l’intervalle qui était entre les chaloupes et les canons, n’ayant ni moyens, ni local suffisant pour nous asseoir; quelques uns se plaçaient sur les canons. A peine les individus de chaque table, se serrant les uns contre les autres et se tournant de biais, avaient-ils au milieu d’eux assez d’espace pour mettre la gamelle et le bidon en les plaçant l’un sur l’autre, et pour peu qu’il y eût de roulis, nous tombions les uns sur les .autres, nous répandions le vin, nous laissions aller sous les pieds et dans les ordures les alimens que nous tenions aux mains et que plusieurs de nous ne relevaient pas moins, car enfin il fallait manger quelque chose. Nous ressemblions à des troupeaux d’animaux qui puisent dans un baquet commun la nourriture qu’on leur donne, avec cette différence qu’ils sont ou peuvent être tranquilles et que nous ne l’étions pas, L’officier de distribution venait ordinairement s’égayer de notre situation, et pour la rendre plus pénible, nous voyions chaque jour passer devant nous les mets aussi abondans que délicats destinés à-l’état-major.

Lorsque nous atteignîmes le tropique, la maladie avait gagné beaucoup d’entre nous. Quelques uns avaient la fièvre, d’autres le scorbut, et le nombre des malades grossissant chaque jour, le capitaine eut peur pour son équipage, peut-être pour lui-même. Comme le principe du mal était essentiellement le mauvais air que nous respirions dans notre tombeau, il décida que de deux heures en deux heures il sortirait pendant la nuit vingt-cinq d’entre nous pour aller sur le pont. Cet adoucissement était fort peu de chose et avait ses inconvéniens, car depuis huit heures jusqu’à six, on venait faire des appels très bruyans; la sortie et la rentrée des vingt-cinq ajoutait encore à ce bruit, en sorte que nous étions éveillés toutes l’es deux heures ou pour mieux dire toute la nuit, car à peine commencions-nous à nous endormir, que la même cérémonie recommençait et produisait le même effet.

D’un autre côté, lorsque nous entrions tous à la fois à six heures dans l’entrepont dont l’air avait été renouvelé dans la journée, nous nous accoutumions insensiblement à sa fétidité; mais lorsqu’au milieu de la nuit nous rentrions dans cette fournaise pestilentielle, c’était une chaleur, c’était une odeur insupportables; à peine avait-on la moitié du corps dedans, qu’on sentait une chaleur aussi pénétrante que si l’on eût été plongé dans un bain très chaud, à peine y était-on en entier qu’on se sentait empoisonné. Je n’ai profité que deux fois de la permission et beaucoup d’autres déportés l’ont refusée; quelques uns cherchaient à se cacher lorsqu’il fallait rentrer, mais ils étaient poursui vis avec le plus grand acharnement par le capitaine d’armes. Il était spécialement chargé de nous faire rentrer au moment du coucher et ne s’acquittait jamais de cette fonction sans fredonner à nos oreilles:

Tyrans, descendez au cercueil!

C’était bien un véritable cercueil que l’endroit où il nous faisait descendre, mais l’on ne se serait pas douté que c’était nous qui étions les tyrans.»

Tout affreuse que fut cette situation des déportés, elle était loin cependant d’égaler en horreurs celle qu’on leur avait préparée à la Guiane. Les mauvais traitemens, les travaux pénibles, les privations de tous genres, l’ardeur du climat, le scorbut, les fièvres les enlevaient par centaine dans cette colonie. Le jeune homme doué d’un tempérament robuste, le mercenaire endurci aux fatigues, succombaient comme le débite vieillard, comme l’homme élevé au sein des douceurs et des loisirs de l’opulence. Aussi, condamner à la déportation était-ce véritablement condamner à la mort. De tous ces malheureux proscrits, il n’en était même pas tin seul qui n’eût préféré la guillotine et les antres supplices en usage avant le18fructidor, à la mort lente et cruelle qui attendait sur le rivage ceux qui avaient échappé durant la traversée. Qui le croirait cependant? de faibles femmes demandèrent comme une grâce et obtinrent de s’embarquer avec leurs maris, leurs frères, leurs enfans, décidées qu’elles étaient à partager leur sort, afin de pouvoir adoucir leurs maux en leur prodiguant ces consolations que sait si bien suggérer un cœur d’épouse, de sœur ou de mère.

Deux femmes animées de ce dévouement sublime, n’ayant pu se faire condamner à la déportation, étaient parvenues à s’embarquer comme passagères sur la Capricieuse ; elles espéraient qu’arrivées à la Guiane, on ne leur refuserait pas d’accompagner leurs époux, et que dans tous les cas elles pourraient leur rendre la traversée moins pénible. Mais, hélas! elles furent cruellement déçues dans leurs espérances. Le commissaire du pouvoir exécutif leur interdit à bord toute communication avec les objets de leur amour.

Pendant la tourmente révolutionnaire qui remua si profondément la société et ramena toute la fange à sa surface, personne ne se montra plus que ce commissaire ingénieux à torturer les victimes que le pouvoir livrait entre ses mains. C’était lui qui avait réglé les dispositions du local occupé par les déportés sur la Décade. Il présida également aux dispositions faites sur la Capricieuse, et comme les déportés devaient y être en moins grand nombre, il resserra proportionnellement l’espace, de manière qu’ils fussent aussi incommodément entassés.

Les déportés de la Décade avaient été placés sous l’autorité immédiate du capitaine, il n’en fut pas ainsi sur la Capricieuse. Ce bâtiment marchand, mis en réquisition par le gouvernement, était commandé par un homme qui n’avait pas su capter sa confiance, ou qui peut-être n’avait pas jugé honorable de la mériter. Aussi le Directoire prescrivit–il à son commissaire d’accompagner les prisonniers non plus jusqu’au lieu de l’embarquement, mais jusqu’à la Guiane, et il lui donna sur eux un pouvoir illimité dont il usa de la manière la plus barbare.

Sous les plus frivoles prétextes il retenait les déportés captifs dans l’endroit où ils étaient parqués, au delà du temps fixé par la consigne.

Un calme plat ayant arrêté la marche du navire à la hauteur du cap Vert, il mit dès le second jour les prisonniers à la demi-ration, bien que la ration entière fut déjà insuffisante.

La Capricieuse ayant capturé sur les côtes de Portugal un brick anglais chargé de sel et d’oranges (car bien que bâtiment marchand, elle portait quatre canons sur le gaillard d’arrière), et les oranges ayant été distribuées aux matelots de l’équipage, il menaça ceux qui en vendraient aux déportés, de les traduire en jugement à son retour en France, comme suspects de conspiration ayant pour but la délivrance des prisonniers.

Ayant surpris une des femmes héroïques dont il vient d’être question montrant de loin le ciel à son mari, comme pour lui dire qu’il y trouverait le prix de ses souffrances, il fit enfermer celui-ci dans une espèce de cachot, ou plutôt dans une armoire tellement étroite et si bien close, que lorsqu’on alla pour l’en faire sortir on l’y trouva étouffé. La malheureuse épouse, folle de désespoir d’avoir involontairement occasioné sa mort, se laissa tomber à la mer.

Notre tâche serait longue si nous voulions raconter tous les traits de révoltante cruauté dont quelques personnes gardent encore le souvenir. Abrégeons:

La Capricieuse, sortie du port de Rochefort le14avril1798, deux jours après l’embarquement des déportés, ne parvint pas au lieu de sa destination. Suivant leurs craintes ou leurs espérances, les uns pensèrent que le bâtiment avait fait naufrage, les autres que les déportés avaient pu s’en emparer et se réfugier ensuite sur quelque terre hospitalière; mais aucune nouvelle ne vint confirmer ou détruire ces conjectures. En des temps moins agités, le sort de la Capricieuse eût, de même que le vaisseau monté par La Peyrouse, de même que la Lilloise, dont on ignore encore la destinée, fait naître de vives et générales inquiétudes; mais les dernières convulsions de la république, et plus tard les trophées de l’empire, captivèrent tellement les esprits qu’on cessa promptement de s’en occuper. Elle fut totalement oubliée; de sorte que s’il existe encore quelques parens, quelques amis des personnes embarquées sur ce vaisseau, ils sont certainement les seuls qui aient conservé le souvenir de son départ.

Jusqu’à quel point peut-il être utile de rappeler cet événement qui a passé sans laisser la moindre trace, c’est une question que nous ne voulons point examiner. En ramenant sur la scène le nom de la Capricieuse, en tirant le rideau qui cachait l’écueil sur lequel elle s’est brisée, nous ne voulons pas ici raviver des haines mal éteintes, ni remuer des remords impuissans. Si dans les débris du naufrage nous n’eussions trouvé une grande leçon pour tous les hommes, quels que soient leurs gestes et leurs opinions politiques, nous aurions gardé le silence. Mais l’Océan n’a pas fait sa proie de tous les déportés de la Capricieuse se; plusieurs, échappés à ses fureurs, ont trouvé refuge sur une terre déserte, où ils sont devenus le noyau, la souche de tout un peuple qui vit de la vie des justes, parmi lequel fleurissent toutes les vertus. C’est cette vie si pure, ces vertus en même temps si simples et si sublimes, que pour l’enseignement et l’édification de tous nous voulions raconter. Il fallait donc d’abord, sans nous arrêter devant aucune considération, exhumer de l’oubli le nom de la Capricieuse, et dire par quelle funeste catastrophe elle y était tombée.

Voici maintenant les circonstances qui nous ont fait connaître ce qu’est devenu ce bâtiment:

Nous fîmes en1834un voyage au Brésil. Nous avions pris passage sur la Durance, gabarre de trente tonneaux, qui n’était montée que par sept hommes d’équipage.

Les vents contraires nous ayant fort écartés de la route que nous devions suivre, et les vivres commençant à nous manquer, nous étions menacés d’une horrible famine lorsque nous découvrîmes, s’élevant du sein des eaux, une côte verdoyante, coupée de nombreux ruisseaux. En consultant ses cartes et ses livres, le capitaine vit que cette côte n’avait encore été signalée par aucun voyageur. Nous en approchâmes avec précaution et la sonde à la main, de crainte de donner contre des écueils à fleur d’eau sur lesquels se brisaient les vagues; ensuite nous jetâmes l’ancre, et laissant seulement deux hommes à bord, nous descendimes dans la chaloupe et nous abordâmes à la côte.

A peine nous l’avions atteinte que nous vîmes sa principale éminence se couvrir d’hommes, de femmes et d’enfans que notre présence semblait inquiéter. Quoique sous une latitude très méridionale, leur visage était blanc; plusieurs parties de leurs vêtemens rappelaient même, à notre grande surprise, les anciens costumes français.

Les hommes les plus âgés se réunirent en un groupe comme pour délibérer; puis, quelques minutes après, l’un d’eux, vêtu de noir à la manière des ecclésiastiques, s’avança vers nous et nous demanda dans notre langue quelle circonstance nous amenait à la côte.

Lorsque nous lui eûmes appris que nous manquions d’eau et de vivres et que nous cherchions à nous en procurer, il nous invita à le suivre, nous conduisit dans l’intérieur des terres à un petit village d’un aspect riant, et ouvrant la porte d’un très vaste bâtiment: «Voici, dit-il, notre magasin; car parmi nous tous les biens sont en commun, personne ne possède rien en– propre. Prenez les grains et la farine qui vous seront nécessaires. Nous vous procurerons ensuite autant de fruits et de viandes fraîches que vous pourrez en désirer. Tout ce que nous avons est à votre service. Enfans de Jésus-Christ, et par conséquent nos frères, vous avez droit de partager ce que nous tenons de sa libéralité. Lors même d’ailleurs que nous ne serions pas tous enfans d’un même père, votre qualité de Français, et surtout de Français dans le besoin, vous assurerait ici tous les secours que réclament votre position.

«Nous sommes heureux, continua-t-il, de pouvoir vous obliger, et nous ne voulons mettre à nos services aucune condition; cependant nous souhaiterions en vous obligeant ne pas nous nuire à nous-mêmes. Promettez-nous donc sur l’honneur de ne faire connaître à qui que ce soit l’île où vous venez d’aborder. Depuis quarante ans bientôt que nous l’habitons, elle n’a été visitée par aucun navire e; nous craindrions, si on venait à la connaître, d’y voir arriver des voyageurs ou des commerçans qui, avec les objets de leur trafic, nous apporteraient des passions et des vices dont nos jeunes gens auraient peut-être de la peine à se garantir.»

Nous promîmes sans hésiter ce qu’il demandait; nous jurâmes sur l’honneur de ne faire connaître à personne sous quelle latitude était située son île. Puis, aidés par les habitans de la colonie, nous transportâmes à notre bâtiment l’eau et les vivres dont nous avions besoin.

Comme nous devions rester long-temps en mer avant de parvenir au terme de notre voyage, nous commençâmes à saler ou fumer sur le rivage une partie des viandes que nous devions emporter. Cette opération nous prit plusieurs jours durant lesquels je fus logé chez le chef de la colonie, respectable ecclésiastique qui nous avait si bien accueillis à notre arrivée. Désireux de savoir comment s’était fondée cette colonie française dans une île si éloignée de tout pays habité et jusqu’alors inconnue, je priai le vieillard de me l’apprendre. Il se rendit à mon désir; mais, au lieu de me conter de vive voix l’histoire de cette fondation, il me dit seulement que la colonie devait son origine à sept personnes échappées comme par miracle au naufrage de la Capricieuse, et me donna ensuite à lire des mémoires que lui-même avait composés et qui m’apprirent tout ce que je souhaitais connaître. Ces mémoires m’intéressèrent vivement. Non content de les lire, j’en copiai les principaux chapitres. Ce sont eux que je livre aujourd’hui au public sous le titre de La Colonie chrétienne.

Si l’on demande pourquoi je me suis ar rêté à ce titre plutôt qu’à tout autre, je répondrai: Parce que la colonie dont ces chapitres renferment l’histoire est placée sous l’autorité spirituelle et temporelle d’un vénérable prélat, et surtout parce que plus qu’en aucun autre lieu de la terre la religion y est honorée et fidèlement pratiquée. Nous tenons du reste fort peu à ce titre, et nous adoptons à l’avance tous ceux qu’on voudrait lui sub stituer. L’essentiel pour un ouvrage est qu’il intéresse, et nous espérons que ces mémoires, dont nous sommes heureux d’être l’éditeur, intéresseront autant ceux qui les liront qu’ils nous ont intéressés nous-mêmes.

Encore un mot avant de terminer cette introd uction.

Bien que le patriarche de la colonie nous eût fait promettre de ne révéler à personne en quel lieu du monde était située l’île que le hasard venait de nous faire découvrir, et qu’il eût ainsi témoigné le désir de n’avoir aucun rapport avec les autres peuples, nous aurions été bien aises de voir rendues à leur patrie ces intéressantes victimes de nos troubles révolutionnaires, nous imaginions même que le plus grand nombre ne devait rien tant désirer que de retourner en France. Le capitaine offrit donc de prendre à son retour du Brésil, ceux qui voudraient le suivre; mais personne n’accepta son offre. Si vous avez envie de nous obliger, dit un vieux médecin avec lequel le lecteur ne tardera pas à faire connaissance, et que vous puissiez revenir en ces contrées sans compromettre vos intérêts, ne nous parlez pas de retourner avec vous, mais rapportez-nous de France tous les livres de religion et de science que vous pourrez vous procurer, en ne dépensant toutefois que ce que vous auriez payé dans un autre pays pour les vivres que nous vous avons donnés. Des livres, voilà la seule chose dont nous ayons besoin. Eh mais ! poursuivit-il en riant à cette pensée, je me rappelle avoir empêché qu’après notre naufrage, on ne jetât à la mer les belles pièces d’or et d’argent trouvées sur la Capricieuse. Elles formaient ma foi une assez forte somme; si nous parvenons à découvrir en quel endroit elles ont été reléguées, vous pourrez sans débourser un sou de votre poche nous rapporter une superbe bibliothèque.

Il appelle aussitôt ses enfans, ses petits-en fans, les envoie à la recherche du trésor sauvé des ondes, et quelques heures après nous remet cent quarante mille francs retrouvés dans un souterrain sous des monceaux de ferraille.

Au commencement de cette année18836, le capitaine de la Durance ayant complété sa cargaison de livres, je voulus l’accompagner. Nous fûmes cette fois tant pour l’allée que pour le retour singulièrement favorisés par les vents, notre voyage se fit en très peu de temps.

Avant de revenir, nous fîmes de nouvelles instances auprès des colons dans l’espoir d’en déterminer quelqu’un à nous suivre. Mais les jeunes gens répondirent qu’ils ne croyaient pas pouvoir être plus heureux ailleurs que dans leur île, qu’ils ne consentiraient jamais, même pour un temps très court, à se séparer de leur famille; et les personnes âgées se montrèrent moins disposées encore à accepter les offres du capitaine.

Nos pères et mères sont morts, nous dit le chef de la colonie; que trouverions-nous donc maintenant dans notre patrie? La guerre au lieu de la paix dont nous jouissons ici, des troubles continuels, des révolutions qui ne s’éteignent que pour se rallumer aussitôt, jamais de calme. Selon le récit que vous nous avez fait, la France depuis notre départ a changé dix fois de maître. Les partis y sont perpétuellement aux prises, ils se disputent le pouvoir comme une troupe de loups affamés le cadavre jeté à la voirie, et ceux qui s’en emparent, n’en usent que pour pressurer le peuple et lui faire rendre de l’or, pour emprisonner, proscrire, traîner à l’échafaud ceux qui leur ont fait obstacle avant leur triomphe, ou qui essaient ensuite de les renverser. Votre révolution de1830a, disiez-vous, été pure et sans tache, le peuple s’est pris corps à corps avec l’ancienne dynastie, il l’a terrassée, repoussée sur la terre étrangère, mais le sang n’a coulé que durant le combat, le crime n’a pas comme autrefois levé sa tête hideuse; après la tempête le ciel est tout-à-coup redevenu serein, le peuple a remis le sceptre en des mains plus habiles, sa fureur de même que celle de l’océan qui soulève ses vagues menaçantes et rompt les digues qu’on lui oppose e, sa fureur n’a duré qu’un instant: il est calme maintenant et demeure soumis au chef qu’il s’est donné.

Tout cela, j’en conviens, peut, quand On est à deux mille lieues de la France, et qu’on n’a point d’âme pour réfléchir, ni de cœur pour plaindre les malheureux, paraître beau, sublime, mais ces trois journées sanglantes, ces bateaux remplis de cadavres qui descendent la Seine, ces mères qui pleurent leurs en nfans s, ces familles privées de leur pain qui vont dans .d’obsc ures soli tudes cacher leurs peines et leurs misères, tout cela forme-t-il un spectacle assez a trayant pour que nous allions avant de mourir en attendre une seconde représentation? Et ne dites pas que ce sont des malheurs inséparables de toute révolution; c ar alors il faudrait sans nulle exception toutes les maudire; ne dites pas non plus que ces malheurs ne se renouvelleront pas, que l’abime des révolutions est fermé pour toujours, car la révolution de1830venant après tant de révolutions, prouverait encore le contraire: de même que les plaines sablonneuses du désert, le sol de la France est un sol mouvant qui s’agite au moindre souffle, un sol qui menace touj ours de se dérober sous le pied qui le foule, d’engloutir l’imprudent qui s’y repose. Que nous arrivions aujourd’hui dans notre patrie, et demain peut-être, nous serons dans la triste alternative de fuir ou d’y être témoins de nouveaux troubles, de nouvelles convulsions, de nouvelles horreurs ().

Ne nous priez donc plus de partir; laissez-nous ici terminer en park notre longue carrière. Nous sommes heureux dans notre île. Tous ceux qui l’habitent sont nos enfans, nous les aimons et ils nous, aiment. Au lever du soleil et après les travaux de la journée, tous se réunissent. Nous élevons ensemble nos cœurs vers le ciel, nous implorons, et j’ose dire que ce n’est pas en vain, ses bénédictions. Ah! personne ici n’a jamais laissé tomber l’impiété ni le blasphème de sa bouche. Tout le monde adore, bénit le Dieu créateur et sauveur, tout le monde est soumis à sa loi sainte. L’amour de Dieu, l’amour du prochain’, voilà les douces chaines qui nous unissent: ne nous demandez plus de nous éloigner de cette île; en nous séparant, nous croirions les rompre.

Nous n’insistâmes pas davantage. Ce que nous dirent les autres colons, ce que nous vîmes, nous persuada même si bien que nous trouverions dans ce séjour mieux que partout ailleurs le bonheur après lequel tout homme soupire, que nous demandâmes et obtînmes, le capitaine et moi, d’y aller passer les années qui nous restent à vivre. Cette faveur sera même accordée aux hommes de notre équipage, qui ne devront pas dépasser le nombre de sept, et qui devront avant notre départ de France être munis d’un certificat de bonnes vie et mœurs délivré par le curé de leur paroisse.

Si quelqu’un, après avoir lu ces mémoires, désirait nous accompagner, et consentait à faire durant la traversée l’office de matelot, office laborieux, mais facile à remplir, nous le recevrions à bord. Avant de se décider, cependant, qu’on réfléchisse; car, nous en prévenons, aussitôt que nous aurons touché l’île, nous brûlerons notre vaisseau.

Après avoir terminé quelques affaires, dans deux ou trois mois au plus, nous ferons connaître l’époque de notre départ et nous indiquerons l’endroit où devront être adressés franco les lettres et les certificats de ceux qui seraient disposés à faire, en qualité de matelots, deux mille lieues pour jouir de la paix et du bonheur qu’on ne trouve plus en France.

LA
COLONIE CHRÉTIENNE.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.
Le Naufrage.

Table des matières

Depuis huit jours nous avions passé la ligne, et cependant, loin de diminuer d’intensité, la chaleur semblait augmenter encore re; l’atmosphère était brûlante, nous étions abattus, accablés. Quatre de nos compagnons d’infortune, affaiblis déjà par l’insuffisance de la nourriture et par les maladies, avaient succombé la veille; aussi, tout inhumain qu’il fût, le commissaire du pouvoir exécutif n’avait-il pu se refuser plus long-temps à faire tendre une toile pour nous garantir des rayons du soleil qui dardait à plomb sur nos têtes. Par momens, une faible brise enflait nos voiles; mais, comme si les vents dans ces parages se fussent épuisés au moindre effort, elles retombaient aussitôt et s’affaissaient contre les mâts. Le vaisseau se balançait à peine, il suivait comme en dormant le roulis des vagues.

Les hommes de l’équipage que n’occupait plus le soin des manœuvres es, assis ou nonchalamment étendus çà et là sur le pont, paraissaient fatigués de leur oisiveté plus encore que du poids de la chaleur. Deux d’entre eux, arrêtés près de nous et le dos appuyé contre une des chaloupes, causaient en fumant. D’abord insignifiante, leur conversation fixa bientôt mon attention.

Ah! je me trompe fort, disait le plus âgé, ou nous aurons avant une heure plus de vent et d’eau que nous n’en demandons.

Après avoir promené se es regards dans les profondeurs d’un ciel bleu et sans nuages s, son. camarade n’apercevant rien qui pût justifier un tel pronostic : Tu rêves, répondit-il, du vent et de l’eau dans une heure e! par un temps comme e celui ci!... c’est impossible.

–Regarde, reprit l’autre; et il lui montrait du doigt l’horizon.

–Je me fatiguerais jusqu’à demain les yeux à regarder que je ne verrais rien; le ciel est partout pur, la mer unie comme une glace.

–Tu ne vois rien là-bas, à l’endroit où le ciel et l’eau se touchent?

–Rien.

–Tu ne vois pas ce bourrelet de vapeurs noires, et ce petit nuage blanc comme une hirondelle qui s’en détache?

–Et c’est là ce qui présage du changement

–J’ai souvent voyagé dans ces mers, et chaque fois que j’ai vu par un temps calme, des nuages isolés accourir avec une si grande vitesse, j’ai dit: Voilà l’orage; je ne me suis jamaist rompé.

Je regardais dans la direction indiquée par le marin, et je voyais le nuage dont il parlait accourir effectivement avec une incroyable rapidité. Hors ce léger indice et le moutonnement de la mer qui devenait un peu plus bruyant, rien n’annonçait encore que le temps dût changer, et personne sur le vaisseau, pas même les plus expérimentés, ne prenait de précautions contre l’orage.

Peu à peu cependant des vapeurs sombres s’élevèrent derrière le nuage, dans l’espace qu’il avait parcouru, et se mirent à le suivre; le bourrelet, tendu comme une ceinture à l’horizon, s’élargissait et formait une nappe immense, semblable aux tentures noires déployées dans nos églises au jour des funérailles. Lorsque le capitaine s’en aperçut, il ne restait plus assez de temps pour carguer les voiles; il ordonna donc de manœuvrer de manière à suivre l’impulsion du vent.

Quand il vint frapper sur le navire, nous crûmes que tous les mâts allaient se rompre, ils plièrent comme de flexibles roseaux; des cordages se rompirent, des voiles furent emportées, et nous fûmes poussés avec une telle impétuosité que l’avant du navire semblait vouloir se frayer un chemin vers le fond de la mer, tandis que l’autre extrémité s’élevait vers le ciel.

Presque au même instant, des torrens d’une pluie froide inondèrent le pont; les vagues, agitant leurs crinières argentées, s’élancèrent de toutes parts et nous couvrirent de flots d’écume; on eût dit un immense troupeau de bêles fauves bondissant autour de la proie qui ne peut leur échapper. L’eau du ciel et de la mer pénétrait dans le navire par toutes ses ouvertures.

Ce fut d’abord une terreur, un désordre difficiles à décrire. Nous nous cramponnions aux chaloupes, aux cordages, de peur d’être entraînés par les lames qui passaient quelquefois jusqu’au dessus de nos têtes. Les matelots, étourdis par le fracas de la tempête, n’entendaient pas les ordres qu’on leur donnait, et la pluie qui les frappait au visage les obligeant de fermer les yeux, ne leur permettait d’avancer pour ainsi dire qu’à tâtons; plusieurs tombèrent à la mer.

Le capitaine, seul peut-être dans tout l’équipage, conservait son sang-froid; debout au pied du grand mât et armé de son porte-voix, il dirigeait toutes les manœuvres.

Aux écoutilles les déportés, nous cria-t-il, qu’on débarrasse le pont! Et aussitôt que nous fûmes retirés, il commanda de fermer les seules ouvertures par lesquelles nous venaient le jour et l’air; mais la première écoutille n’était pas fermée que nous nous précipitâmes à la seconde. Nous aimons mieux être noyés que mourir étouffés, dîmes-nous tout d’une voix. En même temps nous nous placions à l’ouverture pour empêcher qu’on ne la fermât.

Faites-les rentrer à coups de bâton, cria le commissaire du pouvoir-exécutif qui, blême comme la mort, tenait étroitement embrassé le mât de misaine.

S’il eût osé abandonner son mât, il serait probablement venu joindre l’exemple au précepte; fort heureusement il était aussi peureux que méchant, et le matelot en ayant référé au capitaine: C’est juste, reprit celui-ci, après tout ce sont des hommes, je ne veux pas les étouffer.

Bien qu’il y eût peut-être plus de danger sur le pont, une fois claquemurés dans notre parc, nous fûmes saisis d’une inexprimable frayeur; nous éprouvions dans nos hamacs un continuel mouvement de va et vient qui nous heurtait violemment les uns contre les autres. Ceux qui se tenaient près des écoutilles recevaient à chaque lame qui passait sur le navire des torrens d’eau qui s’y précipitaient comme dans un gouffre; d’horribles cahots nous faisaient à chaque instant craindre d’être englouti&et précipités, enfermés que nous étions dans notre cage, jusqu’au fond des abîmes. C’était une confusion, des cris, des pleurs à fendre l’âme de celui qui, dans ce moment, aurait pu songer à autre chose qu’à la mort dont nous étions menacés. Croyant toucher au terme de la vie, les uns recommandaient leur âme à Dieu, les autres faisaient à haute voix leur confession. Je reçus ainsi celle de sept ou huit voisins qui, pour arriver à mon oreille, passait sur les hamacs intermédiaires, et perçait le vacarme qui se faisait au milieu de nous.

L’eau cependant s’élevait dans le navire. Aux pompes les déportés! cria-t-on par les écoutilles.

Les plus vigoureux d’entre nous, une quarantaine environ, se précipitent aussitôt sur le pont; nous faisons jouer les pompes jusqu’à ce que d’épuisement nous soyons obligés de céder la place à d’autres, et néanmoins le vaisseau faisait quinze pouces d’eau par heure, tandis que dans le même espace de temps nous ne pouvions en tirer que quatorze.

La journée s’écoula au milieu des plus vives alarmes. Au commencement de la nuit, le vent sauts subitement de l’Est-Sud-Est au Sud, et souffla avec une si grande violence, que les mâts de misaine, d’artimon, et la barre du gouvernail, se rompirent avec un épouvantable fracas. Le commissaire du pouvoir exécutif, qui se tenait toujours au même endroit, faillit être écrasé, et n’eut toutefois que de très légères contusions..

Entraîné par le fardeau, le navire penchait d’une manière effrayante; l’eau se faisait jour par les sabords. Vingt hommes armés de haches achèvent aussitôt de détacher les mâts. ils coupent les cordages, poussent tout à la mer, et le navire allégé se redresse, mais il n’était plus possible de le guider. Vainement essaie-t-on d’adapter une nouvelle barre, les crochets sortent des gonds; le corps du gouvernail est emporté par la vague, et le bâtiment présentant tour à tour les flancs, la proue et la poupe aux vents, semble tantôt pirouetter, et tantôt est emporté sans qu’on puisse connaître dans quelle direction il marche.

Quand le jour revint, la tempête n’avait pas cessé. Nous étions accablés de lassitude. Le capitaine nous fit relayer aux pompes par ses matelots, beaucoup moins occupés depuis que nous naviguions sans mâts, sans voiles, sans gouvernail: le commissaire du pouvoir exécutif étant allé s’enfermer dans une chambre du vaisseau, et n’osant plus reparaître sur le pont, il eut même l’humanité de nous faire donner double ration de biscuit et de vin, ce qui contribua puissamment à nous rendre des forces et du courage; tant que dura la tempête, il se montra aussi compatissant à notre égard. Puisse le Dieu qui récompense le verre d’eau donné en son nom lui avoir tenu compte de cette générosité, qui n’eût pas été pour lui sans danger s’il fût ensuite retombé au pouvoir de ceux qui nous proscrivaient!

Dix jours s’écoulèrent sans que la mer et les vents parussent se calmer. Nous étions toujours poussés avec violence sans savoir au juste que espace nous avions parcouru, ni vers quelle partie du monde nous étions conduits. Le cinquième jour, le tonnerre gronda, le ciel fut sillonné d’éclairs; le septième, les ténèbres devinrent tellement épaisses, qu’on ne distinguait plus en quel endroit on posait les pieds, et que deux déportés et un matelot tombèrent encore à la mer. Le huitième, l’eau nous gagnant toujours, nous nous débarrassâmes d’une partie de notre lest; enfin le dixième, vers l’heure de midi, un cri terrible parti de l’avant nous glaça tous d’horreur: Des bris an s! des bris ans!.

A peine ce cri de détresse s’était fait entendre, que le capitaine commanda de jeter l’ancre de miséricorde, la seule qui. nous restât; mais sa chaîne fut aussitôt rompue, et la quille du vaisseau toucha sur les rochers. La secousse fut si forte que nous en fûmes presque tous renversés.

Nous ne nous relevâmes que pour envisager la mort qui nous enveloppait de toutes parts. A droite, à gauche, en avant, partout enfin des écueils sur lesquels écumaient les vagues; nous y étions poussés comme par un Dieu vengeur. Aucune puissance humaine ne pouvait désormais nous sauver; il fallait périr, là, sur des rochers, au fond des abimes, loin de notre patrie, loin de tout ce qui nous était cher, périr de la mort la plus affreuse!

A cette vue, un épouvantable désordre s’empare de l’équipage, la voix des chefs n’est plus entendue; on se jette comme par instinct sur les chaloupes, on les lance à l’eau, tous s’y précipitent. La première, la plus grande, chargée outre mesure, s’engloutit, et personne, dans ce moment où chacun craint pour sa vie, personne ne songe à secourir les malheureux qui se noient et qui se sont si bien cramponnés les uns aux autres eu se sentant enfoacer, qu’aucun ne reparaît sur la surface de l’eau, et qu’on y voit seulement flotter quelques chapeaux et des lambeaux de vêtemens déchirés.

Les autres chaloupes portaient autant de monde qu’elles en pouvaient tenir, car les plus timides étaient accourus sur le pont quand ils avaient ressenti le premier choc contre les rochers, et tous, à l’exception d’un petit nombre qui n’avaient pu trouver place, s’y étaient élancés comme dans un refuge assuré.

Le commissaire du pouvoir exécutif s’était– comme tous les autres, montré sur le pont; puis la soif de l’or lui rendant sans doute un peu de courage, il était redescendu dans le navire pour s’emparer des richesses abandonnées. Quand il reparut et qu’il vit la dernière chaloupe rompre son câble et s’éloigner: Attendez! attendez ! s’écria-t-il d’une voix tout à la fois impérieuse et lamentable.

Soit qu’il ne fût pas entendu, qu’il n’y eût pas de place sar la chaloupe ou qu’il fût impossible de revenir, elle continuait à s’éloigner. Sa figure alors se décomposa, elle prit une hideuse expression de désespoir. Vous êtes des traîtres, s’écria-t-il, en accompagnant t ses paroles d’horribles juremens; si vous échappez à la mer, vous ne m’échapperez pas: je suis commissaire du pouvoir exécutif, vous me trahissez, je vous ferai pendre; vous serez pendus, entendez-vous, vous serez pendus; c’est moi qui vous le jure, moi, Pierre Lestibeau, commissaire du pouvoir exécutif.

Et ces menaces ne produisant aucun effet, il frappait du pied, se prenait la tête à deux mains et répétait de la manière la plus piteuse: Ils font semblant de ne pas m’entendre! ils s’éloignent!. ils ne m’entendent pas!. ils ne viendront pas!..

En ce moment un homme de moyenne taille, mais trapu, vigoureux, le maître charpentier qui avait, après le choc du navire, assez conservé le sentiment du devoir pour descendre visiter la cale, afin de s’assurer qu’il ne s’y était pas fait de nouvelles voies d’eau, s’approcha de lui: Eh! misérable, lui dit-il en le regardant en face, puisqu’ils ne veulent pas revenir, va donc les joindre!

En même temps il lui donna un violent coup d’épaule qui le fit sauter hors du pont; chargé de son or, il descendit au fond des abîmes pour n’en plus ressortir.

Nous avions aussi vainement imploré la pitié de ceux qu’emportaient les chaloupes. Quand nous n’eûmes plus d’espoir, nous ne songeâmes qu’à bien mourir, et nous nous mîmes en prières. Tout ce que la douleur d’avoir offensé Dieu, la crainte de l’enfer, le désir de l’éternité bienheureuse peuvent suggérer de repentir, nous l’éprouvâmes en ce moment suprême. Tout ce que le cœur humain a de pouvoir et de ressources pour persuader, attendrir, exciter la compassion, nous l’employâmes à nous rendre notre juge favorable; nous versâmes devant lui toutes nos misères, en lui demandant de nous les pardonner; nous le suppliâmes de ne pas avoir égard à sa justice, mais de nous juger selon l’étendue de ses miséricordes. Nos larmes coulèrent en abondance, ensuite nous fûmes calmes, et nous attendîmes avec résignation la mort qu’il tenait en ses mains.

Le maître charpentier ne s’était pas joint à ous; il était allé s’asseoir à l’arrière du vaisseau; le corps et la tête enveloppés d’une couverture, il attendait comme nous que la mort vînt le frapper. Je m’approchai de lui.

Mon frère, lui dis-je avec douceur, êtes-vous chrétien?

Il écarta sa couverture, et me regardant d’un air étonné: Oui, répondit-il, je suis chrétien; j’ai du moins été baptisé.

–Et c’est ainsi que vous prétendez mourir?

–Dam! comment voulez-vous que je meure; quand je me désolerai et que je pleurerai comme le veau qu’on traîne à la boucherie, la mort n’en sera ni plus douce ni moins affreuse.

–Aussi n’est-ce point à pleurer et à vous désoler que je vous engage; ce que je souhaiterais, c’est que vous mourussiez en chrétien.

–A quoi cela me servirait-il?

–A quoi sert de se faire un ami du juge qui va nous juger?

–Et s’il n’y a pas de juge e, si tout ce que disent les prêtres n’est que fable et mensonge?

–Alors il ne résultera pour vous aucun mal d’avoir fait ce que je vous conseillerais de faire; tandis que si ce qu’ils disent est la vérité, vous aurez tout profit à suivre mes conseils. Dans le doute, l’homme sage prend toujours le parti le plus sûr.

–C’est juste.–Eh bien, poursuivit-il après un instant de réflexion, que faut-il que je fasse?

Je lui dis de s’agenouiller, et je l’aidai à faire sa confession. La grâce, sans doute, plus que mes paroles, lui dessilla les yeux et toucha son cœur. La foi l’éclaira de son divin flambeau. Pénétré de repentir, il pleura ses fautes, il pleura surtout amèrement le crime qu’il venait de commettre en jetant à l’eau le commissaire. Sa douleur fut si vive, que loin de l’exciter, j’étais porté plutôt à la modérer. C’est ainsi que Dieu, dans son ineffable bonté, nous dépouille du vieil homme, pour nous revêtir de l’homme nouveau, et si de tels miracles excitent peu notre admiration, ils devraient du moins, autant que tout autre, exciter notre reconnaissance et notre amour.

Après le départ de nos compagnons, l’orage redoubla de furie. Notre vaisseau s’élevait sur les vagues à une prodigieuse hauteur, puis, retombant avec elles, il heurtait contre les écueils avec une telle impétuosité que chaque fois que j’y songe je m’étonne qu’il ne se soit pas brisé en mille pièces.

Quand nous eûmes terminé notre préparation à la mort, jugeant inutile notre présence sur le pont, chassés d’ailleurs par la pluie et les larmes soulevées autour de nous, nous descendîmes dans la chambre du capitaine, et là, nous nous mîmes de nouveau en oraison.

Tandis qu’agenouillés nous avions devant les yeux la redoutable balance de notre juge, un choc du navire plus terrible que tous les autres nous renversa sur le parquet. Malgré nous, nous poussâmes un cri, puis nous relevant et nous embrassant les uns les autres: Adieu, adieu, disions-nous, nous nous reverrons au ciel.

Je l’ai présente encore devant les yeux cette scène d’épouvante. Quel spectacle, grand Dieu! que cet époux qui embrasse son épouse; cette mère qui serre sa jeune fille sur son cœur, et même en mourant ne veut pas s’en séparer; ce vieillard dont le regard s’arrête douloureusement sur son neveu; ces sept personnes enfin dont l’œil hagard, l’oreille tendue écoutent et regardent si l’eau ne monte pas autour d’elles pour les engloutir!.

A notre grand étonnement, néanmoins, l’eau n’arrivait pas ainsi que nous l’imaginions par toutes les issues, et le bâtiment au lieu de continuer ses soubresauts parut être devenu tout-à-coup immobile.

N’osant chercher la cause de cette immobilité nous continuâmes nos prières.

Nous étions seulement sept personnes à bord. M. le baron Dampierre, vieillard septuagénaire, condamné à la déportation pour avoir tenté d’émigrer; Eugène Dampierre, son neveu, âgé de dix-huit ans, condamné à la même peine pour avoir trop chaleureusement défendu son oncle ; le docteur Barcel, âgé d’environ trente-cinq ans, déporté pour avoir recueilli chez lui et pansé un malheureux à demi écharpé par la populace; Caroline Barcel, son épouse, qui par ruse et en prodiguant l’argent était parvenue à s’embarquer sur la Capricieuse afin de suivre à la Guiane son époux; Victorine Barcel, leur fille, âgée de dix ans, qui, le jour même de notre départ, avait déserté la maison d’une tante à laquelle on l’avait confiée, pour suivre vers l’exil les pas de sa mère et de son père; le maître charpentier, homme violent, mais naturellement bon, et depuis un instant sincèrement converti ; et moi enfin qui, tout indigne que j’en suis, avais, été, six mois avant mon départ de France, à l’âge de quarante ans, élevé à l’honneur de l’épiscopat, et qui ai eu le bonheur de souffrir la persécution pour n’avoir pas voulu prêter un criminel serment.

Nous nous connaissions encore bien peu, mais nous nous aimions déjà comme de fervens disciples de Jésus-Christ. Le malheur qui nous était commun ne faisait que resserrer le lien de chrétienne fraternité qui nous unissait, et chacun de nous eût de bien bon cœur offert sa tête s’il eût pensé qu’elle eût pu racheter ses compagnons de la mort.

La nuit entière se passa dans de cruelles angoisses.

Quand vint le jour, nous crûmes remarquer que les vagues ne battaient pas aussi fortement contre les flancs du vaisseau. Depuis long-temps le tonnerre avait cessé de gronder, le vent ne faisait plus entendre son horrible sifflement, la lumière apparaissait plus vive, et à notre grande surprise, un rayon de soleil pénétra obliquement dans notre chambre. Pouvions-nous donc espérer enfin de voir le calme renaître?

David, le maître charpentier, courut aussitôt sur le pont; à peine y fut-il arrivé que nous l’entendîmes crier terre! terre!!!.

Il faut avoir comme nous perdu toute espérance et touché de près à la mort, pour se faire une idée du bonheur que ce cri nous fit éprouver. Nos plus profondes entrailles tressaillirent et nous en fûmes émus au point de ne pouvoir ni parier, ni marcher. Quand nous eûmes repris nos sens, nous nous élançâmes sur le pont, et là, sans nous être adressé une seule parole, sans nous être fait un signe, nous tombâmes tous à genonx.

–Je vous rends grâces, ô mon Dieu, vous êtes infini dans vos miséricordes et magnifique dans vos dons; vous faites sortir le soleil du sein des ténèbres et la vie du sein de la mort: à votre voix la foudre et les vents se taisent, l’Océan calme ses fureurs, le tombeau s’entr’ouvre et rend à la lumière ceux qu’il avait dévorés. Je vous rends grâces et vous bénis, car vous nous donnez une seconde fois la vie, voici la terre!!!.

Oh! qu’elle nous parut belle alors cette terre avec ses forêts verdoyantes, dont le soleil ceint déjà le faîte d’une brillante auréole! Qu’elle nous parut belle avec ses forêts secouant leurs rameaux humides et les redressant vers le ciel! Qu’elle nous parut belle avec ses milliers d’oiseaux qui, eux aussi, semblent renaître, qui s’agitent, qui voltigent et font entendre un si joyeux concert! Qu’elle nous parut belle avec ses ruisseaux qui murmurent, avec les roches sur lesquelles elle pose les pieds, avec ses plages sablonneuses qu’on peut fouler sans crainte! Non, aucune voix, aucune langue humaine ne pourra jamais exprimer quelle fut notre admiration, ni de quel bonheur notre âme fut enivrée à la vue de cette terre que nous avions désespéré de jamais revoir; nous étions là, sur notre navire, comme Moïse sur la montagne promenant ses regards sur la patrie que Dieu embellit et féconde pour Israël, et nous y étions sans aucune pensée de tristesse, car nous n’appréhendions pas de n’y pouvoir entrer.

CHAPITRE DEUXIEME.
Le Radeau.

Table des matières

Le navire s’était si bien engagé entre les écueils qu’il y était pris comme dans un étau. La proue plongeait plus avant que la poupe, ce qui lui donnait une direction tellement inclinée d’arrière en avant et de haut en bas que les objets mal assurés eussent nécessairement roulé d’une extrémité à l’autre. Cette position qui, dans toute autre circonstance, nous eût beaucoup effrayés, nous inspirait alors une plus grande sécurité. Puisqu’il avait ainsi résisté à tout l’effort de la tempête, nous n’avions plus à craindre qu’il fût emporté au large par le vent, les vagues ou le courant.

Nous étions tout au plus à un quart de lieue du rivage, mais la brume n’avait pas permis la veille de l’apercevoir; aussi nos malheureux compagnons des chaloupes, à en juger par la position de certains rochers à fleur d’eau, qui n’avait pas changé comme celle du vaisseau, s’étaient-ils dirigés tout à l’opposé vers la haute mer. Nous en concluions que tous avaient vraisemblablement péri. S’ils fussent restés ici, pensions-nous, nous n’aurions pas maintenant à déplorer leur perte. Leur vie serait hors de danger, ils pourraient aussi toucher le rivage; mais, hélas! ils sont morts, et voilà que les mouettes et les goëlands déployant leurs longues ailes rasent la surface de l’eau et cherchent leurs cadavres à dévorer.

Après avoir donné des larmes à leur tragique destinée, nous songeâmes aux moyens d’atteindre la côte. L’idée de construire un radeau se présentait naturellement à l’esprit, car c’est ainsi que la plupart des naufragés, quand Ils ont perdu leurs chaloupes, gagnent ordinairement la terre. Sans le secours néanmoins du maître charpentier de l’équipa je, nous aurions eu bien de la peine à le faire as ez solide pour oser nous y confier. David prit de lui-même la direction du travail, il nous indiqua les matériaux que nous devions lui apporter ainsi que la manière de les disposer, et nous lui obéîmes sans faire la moindre objection, sans même lui demander aucune explication, car si nous avions fait de longues études, si nom avions passé une partie de notre vie à cultiver notre esprit, nous n’en sentions que mieux toute la supériorité qu’il avait sur nous en cette circonstance.

Depuis vingt-quatre heures au moins nous étions préoccupés de la mort au point qu’aucun de nous n’avait songé à prendre de nourriture. Nous n’en avions même pas éprouvé le besoin; mais lorsque l’espérance nous eut été rendue et que nous nous mîmes à charrier les premières pièces nécessaires à la construction du radeau, nous sentîmes dans tous les membres une grande tasitude. A peine si nous avions la force de soulever les moindres fardeaux. Nous nous regardions tristement les uns les autres, comme si nous eussions été menacés d’un nouveau malheur, quand le docteur qui avait un instant partagé nos craintes se mettant à rire: Eh! parbleu, messieurs, nous dit-il, sans recourir à la pharmacie, nous trouverons bien ici, j’espère, quelque bon spécifique contre le mal qui nous effraie. Que ceux qui veulent se faire traiter me suivent.

A ces mots il prit le devant, descendit aussi vivement que son état de faiblesse put le lui permettre, se dirigea vers les soutes, revint avant que nous eussions quitté le pont, et nous montrant une bouteille de vin et un pain long qu’il brandissait joyeusement au dessus de sa tête e: Voilà, voilà, s’écria-t-il, le véritable remède., le remède souverain qui doit nous rendre la vie. David, qui connaissait mieux la disposition de chaque chose sur le navire, descendit à son tour, rapporta des couteaux, des verres, des viandes, une petite caisse de liqueurs; et si le repas que nous fîmes n’était pas des plus délicats, il était du moins assaisonné d’un excellent appétit. Le médecin fut obligé de se faire violence à lui-même pour nous exhorter à ne pas satisfaire entièrement notre besoin de nourriture. Après une diète aussi prolongée, nous dit-il, l’estomac a moins de force et ne supporte pas aussi facilement le poids dont on le charge; ne lui donnons donc pas trop de viande et de pain, si nous ne voulons pas avoir sujet de nous en repentir.

David eut plus tôt que nous fini de manger, car il était accoutumé à prendre ses repas en fort peu de temps. Allons, messieurs, nous dit-il, les momens sont précieux, la journée est longue, mais elle ne le sera pas trop pour faire notre radeau, le charger, nous rendre à terre et y faire nos dispositions pour passer enfin une bonne nuit.

Nous lui apportâmes une dizaine de grandes vergues ayant chacune environ vingt pieds de longueur; puis d’autres pièces de bois moins longues mais fort épaisses, de grands clous, des cordages, des planches, tout en un mot ce qu’il nous demanda. Il étendit parallèlement sur le pont les grandes vergues à deux pieds de distance les unes des autres, et plaçant aussi paral1lèlement mais en travers les autres pièces de bois, il les lia fortement aux premières aux endroits où elles se croisaient. De longues planches clouées ensuite sur cette charpente formèrent une espèce de parquet assez uni, très solide, ayant seulement l’inconvénient de présenter des jours où pouvaient aisément passer les pieds, inconvénient du reste auquel nous remédiâmes comme je le dirai tout à l’heure.

Le maître charpentier employa un temps considérable à ce travail il; nous essayâmes bien à la vérité de l’aider à lier les pièces de bois entre elles, mais comme les cordages dont il faisait usage étaient fort gros, qu’à l’exception d Eugène Dampierre e, nous n’avions ni assez de force ni assez de de Mérité, et qu’il était obligé de reprendre en sous-œuvre ce que nous avions déjà fait, nous quittâmes cette besogne pour parcourir le vaisseau et voir quels objets il nous conviendrait le mieux d’emporter.

Madame Barcel et sa fille avaient eu déjà la même pensée. Nous les trouvâmes dans l’entrepont; les manches relevées jusqu’aux coudes, elles pétrissaient du son dans de grands haquets: Le docteur se prit à rire eu les voyant. C’est faute de pâte d’amande, sans doute, leur dit-il, que vous vous lavez les mains et les bras avec du son? Nous ne songeons guère en ce moment, je vous assure, reprit son épouse, aux soins de propreté; mais tandis que là-haut nous déjeunions fort à notre aise, il y avait ici de pauvres animaux qui jeûnaient et se mouraient de faim; il fallait voir dans quel piteux état nous les avons trouvés. Oh ! vraiment, nous aurions eu le cœur bien dur si nous n’eussions pas été touchées de leur misère.

En parlant ainsi elle remplissait de petites auges que sa fille allait porter dans les cages où l’on avait renfermé dès oies, des poules, des canards et. toutes sortes d’animaux de basse-cour. Car le capitaine ayant pris à bord plusieurs personnages de distinction, s’était arrangé de manière qu’ils pussent, durant toute la traversée, avoir de la volaille sur table comme s’ils eussent été à terre. Il avait de même embarqué une cinquantaine de moutons, de chèvres, de cochons, et jusqu’à deux ânesses qui devaient fournir leur lait à la femme du vice-consul du Mexique, femme très délicate, qui allait en Amérique rejoindre son mari, parce qu’on lui avait prescrit pour sa santé de voyager dans les pays chauds.

Ces divers animaux n’étaient pas comme la volaille logés dans l’entrépont; on les avait, contre la coutume, placés plus bas et plus près de la proue du navire, aussi n’avaient-ils point encore été visités; nous laissâmes donc madame Barcel et sa fille donner la pâture aux poules, aux oies, aux canards, et nous courûmes vers l’écurie, où nous supposions que les bêtes qui s’y trouvaient réclamaient de notre part de pareils soins.

Elle était divisée en plusieurs compartimens par des cloisons percées de portes, afin que l’on pût communiquer de l’un à l’autre. Nous trouvâmes que l’eau y avait pénétré, et que dans le fond, vers la partie la plus rapprochée de la proue, elle s’était même élevée assez haut pour noyer cinq ou six moutons; les autres se tenaient blottis dans le coin le plus exhaussé, ce qui n’empêchait pas qu’ils eussent encore de l’eau jusqu’au ventre. Ils étaient tristes, transis de froid, mourant de faim. Nous les fîmes sortir; nous ramenâmes pareillement les autres animaux du second compartiment dans le troisième, et lorsque nous les eûmes réunis au dessus du niveau de la mer, nous leur donnâmes de suite de la nourriture pour plusieurs jours.

Nous fîmes, en visitant les écuries, une découverte qui nous fut très agréable, bien que nous ne prévissions pas encore quelle en serait pour nous l’utilité; ce fut celle d’un cheval étalon et d’une superbe jument destinés en présent au vice-roi des possessions espagnoles en Amérique.

En ouvrant la porte de l’écurie aux chevaux, deux chiens de chasse s’en échappèrent et se mirent à la recherche de quelques débris de viande ou de biscuit que vraisemblablement ils n’eurent pas de peine à trouver, le bâtiment présentant un affreux désordre. Ici étaient des tonneaux de vin défoncés, des caisses brisées, là des sacs de farine imprégnés d’eau, partout des objets déplacés ou renversés. La tâche assurément eût été longue et laborieuse, s’il eût fallu remettre chaque chose à l’endroit occupé avant la tempête, et il eût été impossible de réparer les avaries de tout genre que nous envisagions avec douleur.

Lorsque Eugène et David, qui travaillaient au radeau, l’eurent à peu près achevé, ils nous appelèrent pour les aider à le lancer à l’eau. Ce n’était certainement pas trop de nos efforts réunis, car il était extrêmement lourd, et il ne fallait pas le lancer de côté de crainte qu’il ne se brisât sur les écueils, mais le conduire et le faire passer par l’arrière du bâtiment, c’est-à-dire au dessus de l’endroit le plus élevé.

Pour passer plus facilement les cordages qui devaient lier entre elles les diverses parties de la charpente, David avait placé les vergues sur des rondins s; grâce à ces rondins, nous n’eûmes d’abord qu’à pousser fortement le. radeau pour le faire avancer; mais quand il fut arrivé au pied de la rampe, nous craignîmes après les premières tentatives de ne pouvoir parvenir à lui faire franchir ce pas difficile. N’ayez pas d’inquiétude, nous dit David, placez-vous tous de ce côté, levez tant que vous pourrez, et surtout de l’ensemble.

Nous fîmes ce qu’il nous disait, nous engageâmes nos leviers sous le radeau, et quand nous l’eûmes soulevé de six pouces environ, il plaça dessous une pièce de bois qui le maintint dans cette position. Maintenant il faut en faire autant de l’autre côté, poursuivit-il. Nous répétâmes de l’autre côté la même opération, nous soulevâmes le radeau de six pouces, et il plaça encore dessous une pièce de bois.

Nous continuâmes long-temps de la sorte; chaque fois que nous soulevions le radeau, David passait de nouvelles et plus grosses pièces de bois; il fallut bientôt en mettre plusieurs les unes sur les autres, et quand nous eûmes atteint la hauteur de la rampe, nous n’éprouvâmes plus que très peu de difficulté pour le jeter à la mer.

Sa chute fit jaillir l’eau de toutes parts, il enlaça a, disparut, et revenant l’instant d’après sur la surface liquide, il nous offrit un plancher solide de vingt pieds de longueur sur dix de largeur.

Une échelle de cordes était à l’avance fixée à la rampe du navire; David descendit lestement, sauta sur le radeau, puis nous ayant demandé un câble, il amarra le plus près possible, afin qu’on pût aisément charger.

Nous imaginions n’avoir plus qu’à descendre les objets que nous devions emporter, mais le maître charpentier, notre architecte, et en quelque sorte notre seconde Providence, jugea convenable de nous tailler d’abord une nouvelle besogne. Maintenant, nous dit-il, videz les barriques d’eau, fermez-les bien et descendez–m’en une vingtaine.

Nous le fîmes, et à mesure que nous les lui passions, il les fixait solidement avec des cordes tout autour et en dehors du radeau, ce qui lui permit de porter, en sus de ce qu’il aurait fait d’abord, un poids égal à ce que pesaient les vingt barriques quand elles étaient pleines. Il fit enluite au milieu du radeau, dans l’épaisseur des plus grosses pièces de sa charpente, un trou large et profond, dans lequel il enfonça une longue vergue; une seconde vergue moins forte, mise en travers de la première, reçut une voile que cinq ou six cordes permettaient de présenter au vent, tantôt de face, tantôt obliquement, selon que nous voudrions marcher en ligne droite ou courir des bordées.

Pour que rien ne manquât au radeau, nous dit David en remontant sur le navire quand il eut fini de disposer les agrès, il serait bon de lui donner un gouvernail; mais ce serait une opération trop longue; d’ailleurs, nous y suppléerons avec les rames. Si vous m’en croyez, nous allons donc le charger et le monter tel qu’il est, le vent porte à la côte, la marée montante nous y pousse, et si nous avons le bonheur d’éviter Iesécueils que nous trouverons sur notre route e, nous arriverons en bien peu de temps.

Au mot d’écueils à éviter, madame Barcel parut vivement effrayée. Nous aurons donc encore des dangers à courir dans cette courte traversée? demanda-t-elle.

Nous nous efforçâmes de dissiper ses inquiétudes à cet égard. David, moins scrupuleux alors qu’il le devint par la suite, glissa même dans son discours deux ou trois mensonges bien conditionnés, qui ne contribuèrent pas peu à la rassurer. Mais, dit Caroline en montrant du doigt le radeau à sa mère, est-ce que nous ne pourrions pas tomber dans ces grandes fentes? C’est vrai, reprit David, je ne pensais plus que nous avions l’honneur d’avoir des dames avec nous. Et se chargeant aussitôt les épaules d’une énorme masse de toiles, il descendit les étendre sur le plancher du radeau.

Si personne ne se montre sur le rivage quand nous y arriverons, dit alors le baron, si les indigènes demeurent au loin dans l’intérieur des terres, les voiles nous seront indispensables pour nous construire des tentes, on pourrait donc en descendre et en étendre encore quelques autres, les objets dont on les chargera les empêcheront d’enfoncer quand on posera le pied au dessus des fentes, et ces dames n’auront plus rien à i craindre.

Nous nous mîmes tous à l’œuvre. Nous tirâmes ) du vaisseau tout ce qui nous sembla d’une plus grande utilité pour l’établissement que nous allions former à terre, beaucoup de toiles destinées a la voilure du bâtiment, des cordages, des draps de lit, des couvertures, des matelas, du bœuf et du porc salés ou fumés, du biscuit, tout le pain que nous trouvâmes dans les soutes, des marmites pour cuire nos alimens, de la vaisselle, des couverts, dix fusils à deux coups, des balles, trois barils de poudre, plusieurs scies, des marteaux, des haches et des clous, une douzaine de chaises, une table ovale dont les côtés à charnières se repliaient sur eux-mêmes et qu’on pouvait alonger à volonté en écartant les pieds et plaçant au milieu diverses pièces soigneusement numérotées, etc., etc.

Telle était la force de notre radeau, que malgré tant d’objets il ne tirait qu’une très petite quantité d’eau. Nous le chargeâmes encore d’un tonneau de vin que nous descendîmes à l’aide de grosses cordes, dont l’une des extrémités était fixée à la rampe du bâtiment, de six paniers de liqueurs, de plusieurs coffres remplis de vêtemens, et comme il y avait place encore, nous nous mîmes à faire de nouvelles recherches sur le vaisseau.

Personne ne revint les mains vides, le docteur rapporta une grande caisse contenant des livres de médecine, des instrumens de chirurgie et une petite pharmacie, le tout appartenant sans doute à l’officier de santé du bord. Le baron rapporta des lignes à pêcher et des filets; Eugène, une demi-douzaine de sabres et des pistolets; madame Barcel et sa fille, deux sacs contenant du fil, des aiguilles, des rasoirs, du savon et autres objets de toilette, tels que brosses, peignes, etc. David revint chargé de beaucoup d’outils de menuiserie, et moi enfin, je rapportai trois bréviaires, une pierre sacrée et deux calices que j’avais trouvés en visitant les porte-manteaux des malheureux prêtres condamnés à la déportation.

Nous aurions encore augmenté la charge du radeau, si nous n’eussions craint d’être surpris par la nuit et obligés de remettre notre départ au lendemain; cette crainte, l’impatience où nous étions d’arriver à terre, nous firent donc prendre place sur le radeau. Madame Barcel et sa fille s’assirent sur des coffres au pied du mât, le baron se mit à l’arrière et prit en main la rame qui, passée dans un anneau de fer, devait tenir lieu de gouvernail, car bien qu’affaibli par l’âge et les souffrances endurées sur la Capricieuse, il n’avait pas voulu demeurer inactif spectateur. Le docteur, Eugène, David et moi, nous nous plaçâmes sur les côtés, disposés à ramer aussitôt que serait coupé le câble qui nous retenait au navire.

Nous étions au fond d’un canal formé par une double rangée de rochers à fleur d’eau et long d’environ cinquante vergues; il fallait par conséquent naviguer en droiture sans dévier le moins du monde; aussi ne fîmes-nous d’abord usage que de nos rames et avançâmes-nous très lentement; mais l’embouchure du canal une fois dépassée, David déploya la voile et notre marche devint plus rapide, en pleine mer nous aurions au moins filé huit nœuds à l’heure.

Près du rivage nous eûmes à prendre de grandes précautions, d’abord pour éviter de nouveaux écueils qui bordaient la côte, ensuite pour ne pas être entraînés par un très fort courant qui nous éloignait du but que nous voulions atteindre. Ce fut alors que le gouvernail du baron et l’habileté de David à manœuvrer la voile nous furent d’un grand secours s; au lieu de nous conduire directement à terre le radeau obliquait tantôt à gauche, tantôt à droite, et de la sorte s’en approchait insensiblement.

Déjà nous cherchions de l’œil un endroit favorable pour débarquer, une anse, une baie dans laquelle pût entrer notre radeau, et à notre grand déplaisir nous ne découvrions nulle part ce que nous cherchions. Ici la côte, terminée par des falaises, se dressait comme une muraille infranchissable, là elle offrait une plage unie, mais un banc de brisans ne permettait pas de l’aborder. La nuit cependant approchait, nous nous voyions menacés de la passer sur notre radeau, et le cœur commençait à nous manquer; David continuait à manœuvrer, mais toujours sans succès; allions-nous donc encore une fois nous trouver aux prises avec la mort? Non, Dieu ne nous ménageait cette nouvelle épreuve que pour nous faire mieux sentir le prix du bienfait qu’il allait nous accorder.

Tandis que nos craintes, notre anxiété étaient au comble: Voici enfin une rivière, un golfe, une baie! s’écria le docteur transporté de joie.

Où? demandâmes-nous tous ensemble.

Là-bas entre ces rochers! Ne remarquez-vous pas que l’ombre que projette la côte est en cet endroit interrompue par une large nappe de lumière? Il doit y avoir là, j’en suis sûr, un port où il nous sera sans doute facile d’entrer.

Frappés de la vraisemblance de cette conjec ture, nous nous dirigeâmes vers l’endroit indiqué, et quand nous l’eûmes atteint, nous vîmes avec la plus vive satisfaction que le docteur ne s’était pas trompé. Nous étions en face d’une baie profonde, demi-circulaire, entourée de grèves dont la pente insensible nous paraissait de très facile accès. Nous y entrâmes, et l’instant d’après nous rendîmes à terre grâces à Dieu de nous avoir enfin permis d’aborder.

Tandis que nous fichions nos rames dans le sable pour y amarrer le radeau, et que nous nous occupions de le décharger, le baron, madame Barcel et sa fille avaient gravi les rochers voisins et cherchaient à découvrir quelques habitations. N’en apercevant aucune, ils revinrent nous aider à débarquer; ensuite nous fîmes nos dispositions pour passer la nuit le plus commodément qu’il nous serait possible.

De jeunes palmiers droits, élancés, rapprochés les uns des autres, croissaient à cent pas environ du rivage e; nous en coupâmes plusieurs au niveau du sol, de manière à former au milieu une vaste salle. Le corps du palmier renferme, comme on sait, une grande quantité de moelle, les parois de l’étui qui la contient sont assez minces, et dans la jeunesse surtout n’opposent que très peu de résistance ce; aussi cette première besogne ne fut-elle pi longue ni fatigante; chaque coup de hache pénétrait jusqu’au cœur, et les arbres, emportés à mesure qu’ils tombaient, nous abandonnèrent un fort bel emplacement abrité de toutes parts. Nous n’eûmes plus ensuite qu’à clouer autour, sur les palmiers restés debout, quelques unes de nos voiles, et à jeter sur une corde tendue, à dix pieds de hauteur, une autre voile qui pût faire l’office de toiture. Vue à l’extérieur, cette tente ressemblait alors assez exactement aux baraques que les saltimbanques construisent sur les places publiques aux jours de foire.

A l’aide de cordages et de toiles, nous la divisâmes en deux pièces, une pour la famille Barcel, l’autre pour le reste des naufragés; nous y transportâmes draps, matelas, couvertures, les vivres que les animaux auraient pu dérober durant notre sommeil, la poudre, les armes et tous les objets que la pluie aurait endommagés si le temps eût changé; puis après avoir dressé nos lits et nous être assurés que les bêtes féroces, dans le cas où le pays en renfermerait, ne pouvaient pénétrer jusqu’à nous, nous nous abandonnâmes au repos que la fatigue nous rendait si nécessaire.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
242 p. 4 illustrations
ISBN:
4064066331269
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