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Rhoda Broughton
Fraîche comme une rose

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319588
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
XLIII
XLIV
I
Table des matières
Avez-vous jamais été dans le pays de Galles? J’adresse cette question directe à tout membre de la société qui aurait le bon esprit de s’asseoir tranquillement pour lire cette histoire d’amour, histoire aussi véridique que celle d’Héloïse et d’Abélard, ces amants coupables, aussi touchante, j’ose le dire, que celle de ces innocents amants, Paul et Virginie. Je présume que le nombre de ces lecteurs sera malheureusement assez restreint, malgré la bonne opinion que j’ai de mon talent de narrateur; mais le jugement que le ciel m’a octroyé me permet de ne conserver aucune illusion à cet égard et de ne pas aspirer, pour une œuvre d’imagination, à la grande popularité d’un Guide ou d’un Paroissien. Je me contenterai donc de quelques auditeurs bienveillants qui daigneront s’intéresser à une modeste pastorale.
Je reprends: Avez-vous jamais été dans le pays de Galles? Non, à moins que ce ne soit pour traverser cette région sauvage en vous rendant vers la terre verdoyante, malpropre et charmante où fleurissent Pat et son rude accent, les pommes de terre et l’émigration, l’Irlande, autrement dit. Supposé même que vous ayez traversé à toute vitesse une partie du pays de Galles, durant cette course rapide vos yeux, votre nez, vos oreilles étaient si bien remplis de poussière que, tout en clignant les paupières et en ne goûtant que le seul plaisir d’aller vite, vous aurez été incapable ou de voir les beautés de la nature, ou d’ouïr des sons agréables, ou de sentir des odeurs délicieuses. Enfin, je mets en fait que vous n’ayez jamais habité la terre des antiques Cimbres ou Kymris, et que vous n’avez pas eu occasion de remarquer ce que peut boire un Kymri mâle un jour de marché ou de constater par vous-même qu’à l’âge de trente ans une Kymri femelle ressemble à une vieille sorcière. Ce n’est pas votre propre expérience qui vous fera répéter ce dicton sévère:
Taffy était Gallois,
Donc Taffy était voleur.
Moi, j’ai vécu dans le pays de Galles et j’en puis parler savamment. Eh bien, je ne crois pas Taffy plus porté à enfreindre le dixième commandement que la canaille de tout autre pays. Ce n’est pas que notre Taffy, notre paysan gallois, soit un être bien brillant. Son grand bonheur est de se sentir ivre à moitié ou d’aller hurler des psaumes dans son conventicule, ce réceptable de schismes. Il vous débitera aussi une foule de gros mensonges, dépourvus de ce sel piquant qui assaisonne les mensonges de Pat, son voisin; mais, du moins, il est respectueux et assez inoffensif. J’affirmerais même qu’il lui arrive plus rarement encore qu’à ce même voisin de battre sa femme ou de convoiter les cuillers du prochain.
Mais pourquoi m’égaré-je à vous décrire les mœurs de ces indigènes? Les personnages que je veux vous faire connaître, aimer ou haïr peut-être, vivent au milieu d’eux, mais ils n’ont rien de commun avec les Taffys. Ils ont seulement planté leur tente dans ces localités. Vous ne trouverez en eux rien d’extraordinaire; leurs actions sont simples; quand elles sont blâmables, ils n’en sont pas toujours punis sur l’heure en ce monde, et nous ignorons s’ils seront, dans l’autre, flagellés par de cruelles Tysiphones. Ce récit ne sera ni une œuvre démoniaque ni une vie des saints, ni un roman moral, ni un roman dans le genre de la Dame aux Camélias. J’en avertis d’avance les lecteurs qui ne goûtent que ces sortes d’ouvrages, et, dès à présent, ils sont maitres de jeter le volume au feu, à moins toutefois qu’il n’appartienne à un cabinet de lecture.
Il y avait une fois... J’aime ce début d’une forme antique et vénérable; il vous laisse parfaitement libre de donner carrière à votre imagination; il ne vous force à indiquer aucun règne, il ne vous astreint à aucune époque. Donc, il y avait une fois une vallée dans le pays de Galles–elle y est probablement encore, à moins que quelque récente convulsion du globe ne l’ait transportée sur le sommet des montagnes ou submergée dans les profondeurs de l’Océan. C’était une vallée plus délicieuse que celle de l’Ida où le volage Pâris menait paître ses brebis et ses chèvres noires et débutait dans la carrière de la galanterie; il est vrai que l’on n’y rencontrait pas des bergers séduisants comme le beau Pâris, mais bien un ou deux gentilshommes du pays, à cheveux roux, toujours légitimement mariés à une Galloise également rousse, et qui, de leur vie, n’auraient fait la cour à la moindre bergère. Elles sont rares, en cette vallée, les bergères semblables aux Amaryllis ou aux Nérées, d’autant plus rares que les petits moutons vifs et maigres, qui parsèment les flancs des collines, y vivent en liberté comme sur une terre primitive, sans être guidés ou surveillés par les filles des Kymris.
Cette vallée n’est point sauvage, pourtant. On y voit des habitations de gentilshommes et de paysans, et la race cambrienne s’y perpétue d’une manière rassurante. Les maisons y sont tantôt grandes, tantôt petites, tantôt neuves, tantôt vieilles; elles ont des façades soit rouges, soit blanches, le plus souvent d’un gris sale, mais celle qui attire notre attention est une des plus modestes et des plus anciennes. Située à mi-côte, elle voit en face d’elle des collines assez hautes qui, du fond de la vallée, s’élèvent en pentes douces vers l’horizon, pour s’abaisser ensuite, par des plans successifs, jusqu’à la mer éloignée de vingt milles. La petite maison, assez riante, a une façade noire et blanche, formée par des poutres enchevêtrées, et son potager, à murs bas, s’étend par derrière sur le penchant de la colline. Elle a vu passer bien des générations et elle porte le nom barbare de Glan-yr-Afon.
«Jack et moi, nous avons rentré nos derniers foins aujourd’hui, sans une goutte de pluie. C’est la première bonne chance que nous ayons eue depuis longtemps. Si nous possédions le moindre morceau de terre, nous devrions en sacrifier un petit coin pour la part du Diable, mais nous n’avons pas, à nous, de quoi faire seulement pâturer une oie. Il m’est arrivé aujourd’hui une singulière aventure. Robert Brandon m’a demandée en mariage; c’est la première fois, et cependant, j’ai eu dix-sept ans le mois dernier. Je voudrais bien que ce fût la dernière fois, tant c’est désagréable. J’ai dit oui, une espèce de oui après une demi-douzaine de non; pourquoi ai-je dit oui?... Je ne le comprends pas, car je n’en avais guère envie. Est-ce parce que je me sentais assez flattée que l’on pût désirer ma compagnie pour toute la vie??»
Le nom inscrit sur la première page de ce journal est celui d’Esther Craven, de Glan-yr-Afon. La date, 10juillet 186*. Le mois de juillet est assez ordinairement pluvieux, mais, cette année, durant ses trente et un jours, le ciel a été de cuivre ardent, tel qu’il parut au prophète Élisée sur le mont Carmel. Les derniers foins du jeune Craven sont bien rentrés, ainsi que le constate le journal de sa sœur. Dans la matinée de ce même jour, les prairies du haut des collines étaient encore couvertes de petits tas de foi; ce soir, elles sont unies comme les plaines de Salisbury. Tout le long du jour, les chariots ont monté et ont descendu, en grinçant et en chancelant, l’espace rocailleux qui sépare le champ du grenier à foin. Tout le long du jour Évan, Hugh, Ruppert, le gilet entr’ouvert et les bras nus, aidés par des matrones cambriennes portant des chapeaux au sommet de leur tête et les mains armées de fourche, ont entassé dans les chariots les foins desséchés et d’agréable odeur, comme la mémoire de l’homme de bien, et en telle quantité qu’il n’apparaît plus que les oreilles, le nez et les jambes de devant du cheval qui les traîne. Tout le long du jour, Esther est restée assise contre une meule, et, ainsi que Salomon nous peint la femme forte, «surveillant les travaux domestiques». Le foin se moule comme un souple fauteuil autour de son corps jeune et mince et de grandes araignées à longues pattes se promènent à leur aise sur son dos ou explorent la forêt vierge de ses épais cheveux bruns. On lui a apporté son goûter, du pain et du lait dans un bol de porcelaine, mais elle trouve bien insociable et assez ennuyeux de manger toute seule. Selon elle, on ressemble à un pauvre chien qui s’en va, dans un coin, la queue basse, ronger un os ou lapper sa soupe. Les faneurs sont bien plus heureux, car ils sont là, ensemble, étendus à l’ombre des haies de noisetiers, déployant de grands mouchoirs à pois bleus et blancs, d’où ils sortent d’épaisses tranches de lard gras, enfonçant leurs couteaux dans la terre pour les nettoyer après le repas, et causant entre eux dans cet idiome gaëlique qui, pour les ignorants, a toujours un accent querelleur ou interrogatif.
Pourquoi Esther se sent-elle si seule? C’est que Jack est absent pour la journée, et que, quand il n’est pas là, tout a l’air abandonné. Certes, ce n’est pas un refrain mélodieux celui que l’on entend résonner tantôt dans la cour de la ferme, tantôt dans l’enclos, mais, sifflé ou chanté gaiement par Jack: «Rendez-moi mon léger bateau,» on aime à l’entendre, car il annonce sa présence. Même quand Jack parle à ses ouvriers, dans l’idiome des Kymris, où quatre consonnes se suivent sans une voyelle, il semble que sa voix jeune et fraîche ôte à ce rude langage sa tristesse et son âpreté.
«Le village semble endormi quand Lubin est parti,» dit la chanson. Esther, bien qu’elle soit entrée dans sa dix-huitième année,–ce qui, au siècle dernier, eût passé pour un âge presque mûr, car les Chloés et les Philis d’alors n’avaient jamais plus de quinze ans,–Esther n’a pas d’autre Lubin que son frère.
II
Table des matières
Durant cette journée laborieuse, on a pu voir souvent Gwen, la cuisinière, et Sarah, la brave servante, en robes lilas et en tabliers blancs, gravir péniblement la colline pour porter de la bière aux faneurs dans tous les pots de grès, de verre ou d’étain que Glan-yr-Afon a pu fournir. Peu à peu, ces enfants de la nature deviennent un peu vacillants sur leurs jambes, et lorsqu’ils amènent le chariot à la dernière meule sur laquelle trône leur jeune maîtresse, je ne répondrais pas qu’il ne s’offrît à leurs yeux deux meules et deux Esthers. Celle-ci, bien qu’accoutumée depuis longtemps à ce qui est la condition normale d’un bon Gallois, se lève précipitamment à leur vue et descend, en courant avec légèreté, le sentier de la colline, malgré ses gros souliers de campagne qui détient les pierres roulant sur ce sol calcaire.
Sarah l’arrête au passage et l’avertit que M. Brandon l’attend depuis longtemps dans le salon. Au bout d’une demi-heure de conversation, ils y sont encore en tête-à-tête. Il est sept heures, l’heure du dîner des Craven. Voulez-vous savoir ce que M. Brandon a de si long à dire, et si cela vaut la peine de retarder le dîner de miss Craven?
Nous sommes dans une petite pièce située au couchant, éclairée par les derniers rayons du soleil et embaumée par l’odeur des roses thé qui grimpent à l’extérieur. Sur le mur de la chambre s’étend un papier à fond clair, parsemé de petits bouquets de fleurs; aux fenêtres sont des rideaux de mousseline blanche; tout cet ensemble a un aspect propre et frais comme celui d’une maison où il n’y a pas d’enfants pour chiffonner les housses et déranger les meubles.
Dans un coin de ce petit salon, nous voyons une jeune personne, la rougeur au visage. Elle paraît s’y être retranchée à cause d’un jeune homme, qui est là debout et encore plus rouge qu’elle. Au premier abord, vous donneriez à ce jeune homme au moins six pieds de taille, mais placez-le le dos au mur, la tête droite, les talons rapprochés, et vous trouverez que s’il n’a pas six pieds il a encore dix centimètres de trop pour un homme qui veut faire son chemin dans le monde et trouver des chevaux capables de le porter. Ses habits sont un peu usés et il ne paraît pas riche, mais, depuis la pointe des cheveux jusqu’à celle de ses gros souliers, c’est un gentleman, sans être un grand seigneur. Ses traits sont ceux d’Apollon ou d’Apollyon, autant que vous en pouvez juger au milieu de cette forêt de cheveux blonds; mais les larmes semblent bien près de ses yeux, purs comme ceux d’un enfant de trois ans et bleus comme le ciel entre des nuées d’orage.
–Est-ce que vous ne croyez pas que nous ferions mieux de rester comme nous sommes? lui demande timidement la jeune lille.
–Je n’en sais rien quant à vous, répondit-il tristement; mais, pour moi, je sais que j’ai perdu quinze livres depuis l’année dernière.)
Esther se met à rire:
–Il vous en reste encore assez, dit-elle en regardant avec malice la large carrure du jeune amoureux.
Ceci vous explique pourquoi le rôti de mouton est à demi brûlé. Le jeune homme est venu lui offrir son cœur et sa main: il lui a proposé de mettre en commun les trois mille francs de sa paye (la solde exorbitante d’un lieutenant d’infanterie), sa vieille montre de chasse, son beau chien d’arrêt et elle a refusé toutes ces offres brillantes. Sur le cadran de la pendule dorée qui représente une Minerve, l’aiguille a marché de six heures trente minutes à sept heures cinq minutes, et, durant ces trente-cinq minutes, miss Craven a refusé trois fois le don de cette main. La première fois, très catégoriquement, assise dans le fauteuil de Jack où elle avait d’abord pris place; la seconde fois avec la même décision, mais un peu moins nettement, assise sur le tabouret du piano; et la troisième fois, émue et un peu hésitante, du coin où elle s’était réfugiée comme dans un retranchement derrière la table à écrire.
–Mais. mais..., dit-elle, essayant vainement de garder son sérieux, tandis que, sur ses lèvres rebelles, de légères contractions indiquent qu’une idée un peu risible lui traverse l’esprit; mais c’est une proposition si étrange! Je n’ai jamais été si surprise! Quand Sarah m’a dit que vous étiez ici, j’ai pensé que vous veniez à propos de cet engrais. Pourquoi donc, jusqu’à présent, n’aviez-vous rien dit de votre intention?
–N’en ai-je rien dit? répond le géant, l’air consterné. J’ai fait plusieurs tentatives, mais je crois que vous ne m’avez pas compris, car vous vous mettiez à rire aussitôt.
–Je ris toujours quand on me fait des compliments, répond naivement la jeune fille. Je ne sais pas comment les prendre. Je suppose que c’est parce que l’on m’en adresse si peu qu’ils me paraissent si niais.
–Je ne suis nullement surpris de ne pas vous plaire, reprend Brandon humblement. Je n’ai pas la prétention de plaire au premier moment. Je sais que je suis laid, gauche, que je n’ai pas l’esprit prompt...
–Vous ne me déplaisez pas,–dit Esther en l’interrompant généreusement, et comme touchée d’entendre son amoureux se déprécier lui-même. Pourquoi me déplairiez-vous? Vous n’êtes pas si mal; je suis sûre aussi que vous avez un très bon caractère, ajouta-t-elle à ce mince éloge, par pure politesse.
–Je sais, dit Brandon, que le marché serait très inégal.
Le pauvre garçon, bien que trop humble pour s’en offenser, se sent quelque peu mortifié de la quantité et de la qualité des louanges qu’elle lui accorde.
–Je sais trop bien que vous valez beaucoup mieux que moi!...
Elle ne saurait le contredire, car ces paroles trouvent de l’écho en elle-même.
–Assurément, se dit-elle, je vaux mieux que lui et je pourrais bien m’en apercevoir plus tard.
–Voilà pourquoi, continue-t-il vivement, j’étais si pressé de parler. Je craignais, si je ne me hâtais, que vous ne me fussiez enlevée par d’autres.
Ils restent quelques minutes en silence. Esther a pris un essuie-plumes qui a la forme d’un petit plumeau et semble l’étudier attentivement. Elle se demande: Dois-je sauter par-dessus la table pour me sauver? Non! l’encrier pourrait se renverser et tacher le tapis. D’ailleurs, il reviendrait demain et me poursuivrait dans un autre coin. Pauvre garçon! j’espère qu’il ne va pas pleurer et se jeter à mes pieds.
Brandon ne paraît pas devoir se porter–aux extrémités que redoute Esther. Il se tient tranquille en mordant seulement sa moustache blonde et reprend enfin:
–Allons! je comprends que je ne dois pas vous tourmenter plus longtemps. Un homme devrait se contenter d’un seul non. Je vous ai donné la peine d’en dire trois.
–C’est bien désobligeant de ma part, reprend Esther en fronçant le sourcil d’un air un peu embarrassé; je déteste dire non à qui que ce soit, quoiqu’il ne me soit pas encore arrivé de le dire en pareille occasion, puisque personne ne m’a encore demandée. mais je n’y peux rien.
–Eh bien! laissons la chose en suspens; que ce soit une épreuve, dit-il en lui tendant la main par-dessus la table, non sans renverser l’encrier en route. Je ne menace pas de me tuer si vous me rejetez parce que je n’en ferai rien; d’abord, je trouve que c’est une lâcheté et ensuite ce serait abandonner ma mère et la réduire au désespoir; mais vous savez ce que c’est pour un homme que de conserver l’espérance.
On entend dehors des sons qui se rapprochent. Quelqu’un, près de la maison, siffle: «Rendez-moi mon léger bateau.» Esther, tremblant de peur d’être surprise par Jack dans une position sentimentale, dont il la plaisanterait éternellement, répond en hâte: «C’est bien! c’est bien! j’y penserai. Auriez-vous la bonté de lâcher ma main?» Il obéit à regret, et elle, pour que la chose ne se renouvelle pas, cache discrètement sa main dans la poche de sa robe. Le gai refrain ne s’entend plus que de loin. Apparemment que le –chanteur est allé s’habiller pour diner. Esther pousse un soupir de soulagement:
–Je pensais, dit-elle, que c’était quelqu’un.
–Et quand cela serait?
–Je ne pourrais supporter que l’on me trouvât blottie dans un coin comme un enfant à l’école et vous, comme la maîtresse d’école, là, devant moi, répond-elle en se laissant aller au rire facile et irrésistible de ses dix-sept ans.
Entièrement incapable de partager sa gaieté, il s’appuie au mur l’air très malheureux. Tous les chagrins ont un caractère respectable; seuls, les chagrins d’amour ont parfois quelque chose de risible.
–C’est vraiment absurde, reprend Esther dont la compassion est mêlée d’un peu d’impatience. Tâchez donc de n’y plus penser.
–C’est plus aisé à dire qu’à faire, répond-il tristement. Je pourrais aussi bien vous demander de cesser d’aimer Jack.
–Ce n’est pas la même chose, réplique-t-elle un peu froissée comme d’une espèce de sacrilège. Mon affection pour Jack est toute naturelle. Elle est fondée sur les habitudes de toute ma vie, sur des services sans nombre, sur des bontés incalculables. Quels services, moi, vous ai-je jamais rendus? J’ai cousu une fois un bouton à votre gant, et, une autre fois, j’ai attaché une rose à votre boutonnière, et c’est tout.
–J’ai conservé la rose.
–Peuh! fait-elle avec dédain, en détournant la tête.
Le bruit des plats et des assiettes se fait entendre à travers la porte. Esther se décourage. Va-t-il donc recommencer? Toujours, toujours, comme un orage dans la montagne?
–Peut-être craignez-vous de vous marier sans fortune? reprend Brandon après un instant de silence.
–Je crains de me marier n’importe comment, répond-elle. Pour moi le mariage est un dénouement, et je n’en suis encore qu’au commencement.
–Mais je ne vous presse pas, dit-il en balbutiant.
–Vraiment? Vous aviez l’air si pressé tout à l’heure!
–Pour l’amour de Dieu, Esther, ne riez pas. C’est peut-être un jeu pour vous, mais pour moi c’est la mort.
–Je ne ris pas.
–Peut-être souffrirez-vous quelque jour ce que je souffre aujourd’hui.
–Peut-être, dit-elle d’un air de doute.
–Vous trouverez alors que ce n’est pas matière à plaisanter.
–Peut-être.
Lé bruit qui se renouvelle des assiettes que l’on apporte sur un plateau avertit Brandon que le temps presse.
–Esther! s’écrie-l-il avec cet accent pathétique si proche parent du ridicule, Esther! donnez-moi un peu d’espoir!
–Que voulez-vous donc que je vous réponde? dit-elle, le visage animé par l’impatience, les yeux brillants et en tapant du pied.–Je vous ai dit la vérité toute simple, et vous n’êtes pas content. Voulez-vous qu’à présent je mente pour vous faire plaisir? Que je vous avoue un amour soudain? Que je vous dise que vous seul pourriez faire mon bonheur?
–Ne parlez pas ainsi, s’écrie-t-il un peu blessé de son ironie. Je connais mon peu de mérite et je vois avec douleur que je ne suis qu’un importun, mais d’autres avant moi ont souvent triomphé de plus grands obstacles. Pourquoi n’y parviendrais-je pas? Laissez-moi cette chance.
Elle reste silencieuse.
–Dites que vous essayerez de m’aimer. Ce n’est pas mentir, cela.
–Mais si je n’y réussis pas? dit Esther un peu ébranlée, de fatigue d’abord et aussi de pitié, car une femme ne peut s’empêcher d’éprouver quelque pitié pour les souffrances qu’elle cause.
–Si vous ne parvenez pas à m’aimer, ne m’en dites rien; je m’en apercevrai bien moi-même et... je saurai le supporter, je crois.
Il achève sa phrase avec un profond soupir.
–Et, sans doute, vous vous consolerez en disant à tous vos amis que je suis une coquette et que j’ai mal agi avec vous?
Apparemment qu’il ne croit pas ce propos digne de réfutation, car il se tait et elle ajoute:
–Si vous ne le dites pas, votre mère le dira.
–Non, certainement, réplique-t-il avec indignation.
–Vos sœurs, alors, le diront.
–Mes sœurs non plus, répond-il avec un peu moins d’assurance.
–Et si... si... après très longtemps... je parviens à vous aimer un peu... je ne veux pas dire que je le pourrai, au contraire, je crois que ce n’est pas probable... mais, enfin, si cela arrive, est-ce que vous vous attendez à ce que je vous épouse?
–Je m’y attends un peu, dit-il en souriant malgré lui.
–Je veux dire d’ici à bien longtemps, jusqu’à ce que Jack soit marié, quand je serai plus vieille, que j’aurai au moins... vingt-cinq ans?
–Ce sera quand vous le voudrez.
–Et si, selon toute apparence, je ne parviens pas à vous aimer et que je me voie forcée de vous l’avouer, penserez-vous mal de moi?
Non!
–Vous en êtes certain?
–Très certain. Quoi que vous fassiez, je vous aimerai aujourd’hui, demain et toujours, dit le jeune homme avec solennité, et son regard se porte au-dessus d’elle, du côté de la fenêtre, vers le ciel bleu, comme s’il voulait le prendre à témoin de son serment.
Quant à elle, son âme prosaïque aspire au diner, et c’est vers la pendule qu’elle porte ses regards, tandis qu’il a les yeux tournés. Il s’en aperçoit et lui dit avec un pénible sourire:
–Vous désirez que je m’en aille?
–N... on.
–Je n’aurais pas dû venir à cette heure-ci. J’aurais mieux fait d’attendre jusqu’à demain.
–Il est un peu tard.
–Mais demain me paraissait si loin, que je voulais connaître tout de suite mon sort, en mal ou en bien, sans attendre un jour de plus. Est-ce oui ou non, Esther?
–Ni l’un ni l’autre, mais plutôt oui, répond-elle dans l’espoir que son admirateur se décidera à partir, et ne songeant pas, avec la légèreté de la jeunesse, à quel prix elle achète ce départ:–Je vous suis très reconnaissante, je vous assure; mais, en même temps, je désire que vous deveniez plus raisonnable, et, de mon côté, je vais tâcher de m’accoutumer à l’idée de vous épouser... Ne me regardez pas comme si vous en doutiez.
Il s’en va donc avec ce faible espoir, traverse le petit porche dont sa tête semble toucher le faîte, passe devant les étables et retourne chez lui par le bois, le chemin le plus long.
III
Table des matières
C’est l’heure où, du milieu des buissons, s’élève la voix du rossignol; c’est l’heure où les serments d’amour semblent plus doucement murmurés. C’est l’heure où chanteclair se retire sur son perchoir dans le poulailler, baisse sa queue orgueilleuse, met son bec dans sa poitrine et va sommeiller entre ses deux grasses épouses. C’est l’heure où l’animal et la sauvage humanité vont se coucher, tandis qu’à la même heure l’humanité civilisée va dîner. Plus nous avançons dans la civilisation, plus nous éprouvons le besoin de reculer les bornes du sommeil et de l’oubli.
La salle à manger de Glan-yr-Afon est, comme le reste de la maison, petite et proprette. On n’y dînerait pas à l’aise plus de douze, mais il arrive rarement que l’on y soit plus de deux, et ces deux-la, étant jeunes et peu portés à la gourmandise, passent peu de temps dans cette salle à manger. Dans la jeunesse, ce n’est pas là notre temple, ainsi qu’il arrive souvent plus tard. Dans la jeunesse, l’âme est grande et le corps mince; plus tard, trop souvent, le corps devient large et l’âme étroite. La plus grande des fenêtres de cette pièce, qui s’ouvre sur un parterre riant et fleuri, est tout encadrée par des guirlandes de convolvulus aux larges cloches blanches. A la muraille sont accrochés deux ou trois tableaux assez bons quoique enfumés et couverts de poussière: c’est lord Strafford, sombre, hautain, taciturne, dans une armure bronzée, regardant d’un air menaçant le spectateur comme il devait regarder Pym et Hollis; c’est Érasme, au corps maigre, à l’air fin, coiffé d’un petit bonnet noir: c’est encore Marie Stuart, le visage pâle, décoloré, indistinct, car le temps a effacé le carmin de ces joues et de ces lèvres qui ensorcelaient l’Europe entière il y a trois siècles. Un vieux chien de berger est couché sur le tapis du foyer et garde ses yeux intelligents sur son maître, en léchant de temps en temps ses babines, quand il voit un morceau appétissant porté à une autre bouche que la sienne.
Ce soir, lord Strafford se penche plus sombre, Marie Stuart plus déclorée que jamais sur deux personnes en train de dîner et sur une troisième en bonnet blanc et en robe d’indienne, qui va et vient activement pour les servir. Au milieu de la table est un grand-vase, vase que nos pères eussent trouvé commun, plein de roses brillantes. Elles viennent d’être fraîchement cueillies dans la haie de vieux rosiers, près du potager.
Mais la plus fraîche, la plus jolie, la plus grande des roses n’est pas dans le bouquet parmi les autres. Elle est assise auprès, sans rosée sur ses joues, sans épines, et son nom est Esther.
–Veux-tu un morceau de ce bois desséché? Essie. Ce n’est pas du mouton rôti que je t’offre, parce qu’il n’y en a plus depuis une heure, au moins. C’est Jack qui parle. Jack est un jeune homme dont les traits sont ordinaires, et sa moustache naissante, comme les anciens daguerréotypes n’est visible que sous certains aspects. Ses joues, son front, son menton, son cou sont aussi bruns que des graines mûries par le soleil d’automne.
–Il est un peu sec en dehors, mon cher petit; mais cela vaut mieux que s’il n’était pas assez cuit, répond Esther en faisant une petite moue, qu’un amant trouverait adorable, mais qu’un frère, dans sa brusque franchise, appellerait une grimace.
–J’aimerais que les gens se souvinssent qu’il y a des heures pour les visites et des heures pour diner et que ce ne sont pas les mêmes, reprend Jack avec un peu d’humeur.
Un homme supportera la perte de son premier-né, le penchant que montre sa femme à aimer son voisin plus que lui, la perte de son petit avoir dans une banqueroute, car, à tous ces maux il peut opposer le courage et la résignation du chrétien; mais quel héros, quel sage, quel archevêque gardera l’égalité de son âme, æquam mentem, devant le mouton trop rôti ou trop bouilli, la soupe brûlée ou les pommes de terre aqueuses?
Esther sait ce que cela veut dire, mais elle fait un chut silencieux, et dit en français: tais-toi, pour faire comprendre à son frère qu’il ne doit pas commenter devant Sarah les énormités de la conduite de M. Brandon. Sarah est très accoutumée à cet échantillon du français d’Esther, et elle tend toujours l’oréille pour savoir ce qui va suivre, mais ils restent en silence quelque temps.
–Comme les jours sont longs maintenant! dit Jack en regardant le soleil couchant qui étend un manteau de lumière sur toute la campagne.
–C’est ce qu’on dit toujours à cette époque de l’année, réplique Esther en souriant. Il serait bien plus nouveau de faire la remarque qu’ils sont courts. Si on tenait un journal de toutes les observations faites par quelqu’un dans le cours de l’année, on y trouverait terriblement de redites. Quel dommage qu’on ne puisse pas s’en tenir à ne dire les choses qu’une fois!
–Si vous voulez ne rien dire qui n’ait jamais été dit, réplique Jack un peu sèchement, vous risquez fort de ne pas parler. La plupart des remarques ont été faites plus d’une fois depuis six mille ans, j’imagine.
Pendant quelques discours insignifiants, le dîner s’achève, et Sarah s’en va après avoir mis sur la table une pyramide de fraises, leur modeste dessert.
–Est-elle partie? vraiment partie? s’écrie vivement Esther. Dieu soit loué! J’ai cru qu’elle n’en finirait jamais! O – Jack! que de secrets j’ai à te dire!
–Quels secrets? dit le jeune homme en ouvrant de grands yeux.
–Jack, est-ce que je parais ce soir plus grande qu’à l’ordinaire?
–Non.
–Plus grosse?
–Non. Je ne m’en aperçois pas.
–Tu ne vois donc aucune différence dans ma personne?
–Aucune. Cependant, en y regardant bien, je crois que tu as les joues plus rouges que d’habitude. Pourquoi y aurait-il quelque changement en toi?
–Parce que–se redressant–j’ai, aujourd’hui... j’ai été... demandée en mariage.
–Par qui? par un des faneurs?
–Non, mais je n’en aurais pas été plus surprise. Je vais te raconter tout bien vite, maintenant que ma langue est déliée. Robert Brandon est venu ici aujourd’hui.
–Je le sais bien, et à mes dépens encore! dit Jack, toujours grognon en pensant à son mauvais dîner.
–Et... et... voyons! Quel est le mot le plus joli? Il a demandé ma main.
–Est-il fou? s’écrie Jack en se laissant aller à un langage un peu vif.
–Oui! C’est bien de la folie, comme tu le dis agréablement.
–Et toi, que lui as-tu répondu? dit vivement le jeune homme, restant la bouche ouverte.
–Je lui ai dit que je le remerciais beaucoup, mais que pour le moment je désirais ma liberté.
–Est-ce à dire que tu lui as répondu non?
–Oui, je lui ai dit non, tant de fois non, que je ne saurais les compter.
Jack pousse un soupir de soulagement et jette un biscuit au chien, qui n’a cessé de le regarder avec convoitise.– Vieux mendiant, dit-il; attrape, Luath!... Brandon est le meilleur garçon de la terre; eh bien, je parie que ses visites vont maintenant nous devenir désagréables. Au diable les femmes!
–Mais, Jack.....
–Eh bien, Essie? Est-ce que ce n’est pas fini? Est-ce que tu en as encore congédié d’autres?
–Non, non, mais Jack...–elle baisse la tête et se rougit les doigts avec la queue des fraises,–Jack... je ne suis pas bien sûre, après tous ces non, de n’avoir pas dit quelque chose qui n’était pas tout à fait non.
–C’est-à-dire oui?
–Non! pas un oui immédiat, positif; c’était entre les deux; comme un oui un peu vague.
–Ce n’en est que plus bête, dit Jack brièvement.
–Ne me gronde pas, méchant, s’écrie-t-elle en entourant son cou de ses bras avec ces façons câlines que les sœurs affectionnent tant et que les frères, en général, repoussent tant qu’ils le peuvent; si tu me grondes, je pleurerai, et tu sais que c’est une chose que tu détestes.
–Ce que je déteste, c’est que tu fasses une sottise, murmure Jack à moitié étouffé, mais un peu adouci. Voyons! il n’est pas nécessaire de m’étrangler.
–Attends au moins que je la fasse cette sottise, reprend-elle gaiement; jusqu’à présent je ne fais qu’en parler, et il y a du chemin entre dire et faire.
–Ce qu’il y a de pire, c’est de dire ce que tu ne penses pas.
–Jack, mon cher ami, ne sais-tu pas que je ne puis souffrir de faire de la peine à quelqu’un? Je n’ai jamais eu la faculté de dire des vérités dures. J’aime encore mieux inventer des histoires et j’étais si fatiguée de dire non; il en paraissait si peiné, que j’ai dit oui pour changer et me débarrasser de lui.
–Alors, puis-je te demander avec quoi vous comptez vivre? reprend Jack pour qui les sentiments romanesques sont encore lettre close, et dont la pensée, en vrai Anglais, se détourne vite du «beau rêve d’amour», vers le côté pratique qui se résout par livres et deniers.
–Sans doute; nous vivrons et quoi encore?... des huit francs par jour de sa paye, et peut-être bien que je pourrais devenir la blanchisseuse du régiment, répond Esther en riant aux éclats.
–C’est bien plaisant, en vérité, réplique Jack en riant, mais malgré lui. Et tu prétends me faire croire que tu as pris pour Brandon une passion assez subite pour consentir à passer avec lui ta vie dans la pauvreté? Pas plus tard qu’hier, tu te moquais de lui; tu disais qu’il dansait mal.
Esther, qui a glissé jusque sur le tapis où elle s’est assise, répond avec un grand sérieux:
–Je ne voudrais pas l’avouer, mais... Pauvre cher homme! Comme c’est mal à moi... Eh! bien, entre nous, je crois que si je ne devais jamais le revoir, je n’en mourrais pas. Mais, je t’en conjure, ne le lui répète pas!
–Je répète ma question, si elle n’est pas trop indiscrète: Que comptez-vous faire? demande Jack, se rejetant la tête en arrière, et regardant, les paupières abaissées, la coupable qui gît à ses pieds.–Vas-tu épouser un homme qui n’a rien, uniquemeut parce qu’il est le premier qui t’ait demandée en mariage?
–Rien n’est plus loin de ma pensée, répond Esther en rougissant. Comme c’est méchant de me le reprocher! Tout ce que je veux, c’est que tu interposes ton autorité comme parent. Tu peux même, au besoin, nous menacer de ta malédiction; je veux que tu prennes toute la charge sur tes épaules, et, ajoute-t-elle d’un ton plus léger, ces pauvres chères épaules! elles ne sont pas bien fortes, mais elles le sont plus que les miennes et je leur transporte toutes mes difficultés.
–Du tout! s’écrie Jack avec animation, en ôtant de dessus ses épaules la main Une d’Esther et la regardant avec indignation. Tu veux faire des choses qui ne sont pas honnêtes et que je les prenne à mon compte! Merci! je n’accepte pas ce marché.
La petite tête d’Esther, si bien ornée d’une abondance de boucles brunes et soyeuses, se penche jusqu’à ses genoux. Elle est très facile à émouvoir, surtout quand c’est Jack qui la gronde.
–Une belle réputation que vous allez vous faire, miss Essie! poursuit le jeune Salomon avec sévérité. Je m’attends à ce que vous alliez bientôt incendier tout le pays.
Esther lève vers lui ses yeux pleins de larmes, comme deux grands diamants vus à travers les eaux, et dit d’une voix lamentable:
–Mais, Jack, tu sais bien que c’était la première fois; on fait mal les choses la première fois, par maladresse; je m’en tirerai mieux a fois prochaine.
–Je ne crois pas que vous deviez vous attendre à une fois prochaine, reprend-il, toujours aussi inexorable. Ce n’est pas quand vous serez la femme de Brandon, et à moitié morte de faim, que d’autres viendront vous demander en mariage.
–Mais je ne suis pas encore sa femme! répond vivement Esther.
Elle est devenue sérieuse et paraît un peu alarmée de la peinture peu séduisante que son frère lui fait de sa destinée future.
–Je n’épouserai ni lui ni d’autre, ajoute-t-elle. Penses-tu que je te quitterais même pour l’ange Gabriel, s’il descendait du ciel afin de me demander en mariage?
–Alors, pourquoi as-tu accepté Brandon? lui demande-t-il, un peu désarmé par sa douce flatterie.
–Je ne l’ai pas accepté positivement. Je lui ai dit que j’allais tenter l’épreuve pour savoir si je me déciderais à
l’épouser, mais je sais bien que je n’y réussirai pas, et quand bien même je l’aimerais, je ne l’épouserais pas. Je pense comme toi que nous sommes trop pauvres.
–Alors, mon enfant, pourquoi lui avoir fait la moindre promesse? demande l’honnête Jack, tout effarouché de ces subtilités à l’occasion d’engagements si sacrés.
–Pourquoi y a-t-il des gens qui donnent du gin aux enfants? Ce n’est pas bon pour eux, mais c’est pour les faire tenir tranquilles. C’est ce que j’ai fait. Ce n’est pas bon pour Robert de croire à notre engagement; mais c’est le gin qui le tient tranquille, dit Esther, tandis que sur son joli visage le rire et les larmes se livrent un combat.
–Tu ne dois pas jouer avec lui un double jeu, réplique Jack d’un ton décidé et en secouant sa tête bouclée: C’est un trop brave garçon pour qu’on se joue de lui. Vous entendez, miss Esther?
–Je n’en ai pas la moindre envie, répond Esther d’un air mutin et boudeur.–Si je me jouais de quelqu’un, je le voudrais plus amusant, et j’espère bien ne plus entendre prononcer cet odieux nom. Il a gâté notre dîner, et t’a rendu très méchant... et...
Après quoi, la fiancée de M. Brandon se sauve en pleurant.
IV
Table des matières
Le jour a reparu. Le soleil ne souffre pas d’être plus long temps éloigné de la terre, son amante; aussi revient-il en grande hâte, avec une magnificence toute royale, une couronne éclatante de rayons, un manteau de flamme sur ses jeunes épaules, et suivi d’une grande troupe de nuages légers et floconneux qui portent sur leurs faces de courtisans un reflet de son sourire vermeil. Les grives et les merles disent déjà leurs joyeuses chansons, séparément ou en partie. Depuis hier au soir, plus de vingt roses se sont épanouies, et toutes les fleurs ont un air de fête. Les agneaux, que l’on pourrait, maintenant, prendre pour leurs mères, tant ils sont gros, tant leur toison est épaisse, bondissent sur l’herbe des prairies, près de la maison, dans toute l’ivresse de la jeunesse et l’heureuse ignorance du boucher. Le maître de Glan-yr-Afon est assis sur une chaise de jardin, lisant le Times et se disant qu’il gouvernerait bien mieux sa patrie, qu’il la rendrait plus grande, plus forte, plus généreuse aux yeux des autres nations, s’il tenait seulement les rênes pour quelques instants. Le vieux Luath est à ses pieds, les yeux demi clos, happant paresseusement les mouches au passage et en attrapant une à peu près tous les quarts d’heure. Esther est dans la basse-cour, au milieu d’une nombreuse population de poulets avides. Elle a mis autour de sa taille un grand tablier blanc qu’elle tient d’une main, tandis que de l’autre elle jette du grain à la multitude assemblée; aux petits cochinchinois vêtus de velours jaune; aux vieux cochinchinois qui se dandinent sans avoir le moindre vêtement sur leurs dos dépouillés; aux cochinchinois adultes bien fourrés jusqu’au cou dans une abondance de plumes couleur de cannelle et des bas de la même couleur jusqu’aux talons; aux canards de Rouen; aux dindons à la crête gonflée. Elle fait de son mieux pour partager également le trésor commun, pour protéger les faibles et empêcher la violence et les exactions; mais, comme tant d’autres législateurs, la tâche est au-dessus de son pouvoir. Malgré ses efforts, ce sont les canards qui avalent tout. Ils n’ont pas de honte et ils peuvent absorber à la fois des quantités énormes. Le dindon, par contre, est celui qui en attrape le moins, parce que le long appendice sur le bec est toujours dans son chemin et le gêne considérablement.
Une voix claire, limpide et rapprochée, résonne dans l’atmosphère de juillet.
–Esther!
–Ici! répond Esther de sa voix la plus aiguë, ce qui n’est pas précisément harmonieux.
–Où es-tu?
–Dans la basse-cour.
Suivant cette direction, celui qui a crié avec de si excellents poumons apparaît dans ses vêtements larges et frais et en souriant. C’est Jack. Il n’est pas beau, mais il est agréable et bon enfant.
–Jack, mon ami! ouvre vite! ne te mets pas dans le chemin! Ne le laisse pas passer sous le treillage! s’écrie Esther très excitée, courant de toute sa vitesse à la poursuite d’un gros canard gourmand au col brillant comme l’arc-en-ciel, qui s’en va le bec ouvert, les ailes à demi déployées, voletant, courant à droite et à gauche autant que ses jambes boiteuses et son gésier rempli le lui permettent.
Jack obéit.
–Il y a quelqu’un au salon qui te demande; dit-il en s’appuyant les bras croisés sur la barrière et prenant l’air assez malin.
–Qui est-ce? demande distraitement Esther, tournant la tête de tous côtés pour voir si le canard montre quelques velléités de retour.–Est-ce encore lui?
–Quel était le nom du mari d’Esther? Celui qui avait répudié sa première femme? Ah! je sais son nom. Reine Esther, c’est votre Assuérus, autrement dit Bob.
Esther lâche le coin de son tablier et le grain tombe tout à la fois sur le dos de ses pensionnaires cochinchinois; assitôt la guerre entre poulets picotant, se poussant, voltigeant, fait rage à ses pieds.
–Déjà! dit-elle.
Et, dans son accent, il n’y a rien de la tremblante émotion de l’amour, ni sur ses joues nulle apparence de la pâleur ou de la rougeur qui en sont les symptômes. Elle a seulement l’air un peu ennuyé.
–Oui, déjà, dit l’impitoyable Jack, et non seulement lui, mais avec lui tous ses dieux domestiques. Il traîne à sa suite une bande de vieilles femmes. Je pense qu’il a aussi amené un notaire et que nous allons faire des fiançailles en forme.
–Quelle bêtise! dit Esther en s’élançant vers la barrière et posant sur ses épaules deux petites mains suppliantes:–Tu vas venir avec moi, n’est-ce pas, Jack?
–Pas du tout, répondit-il très nettement. Je ne ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, me trouver en face de ces vieilles filles, dans l’état d’excitation où elles sont. Elles emploieraient aussi le notaire contre moi avant que j’eusse le temps de m’en apercevoir.
–Jack, est-ce que mes cheveux sont bien arrangés? demande-t-elle en les lissant de ses doigts effilés.
–Parfaitement bien. On dirait que les poules ont gratté dedans.
Pendant ce temps, M. Brandon et ses vieilles femmes, c’est-à-dire sa mère mistress Brandon et ses sœurs, attendent dans le salon. Attendre est toujours une épreuve pénible, depuis cette forme adoucie des dix minutes qui précèdent le diner alors que la langue des convives est comme liée et leurs esprit congelés par le tourment d’une faim impatiente, jusqu’à la géhenne de l’antichambre d’un dentiste. Robert est sur le gril depuis le matin; il ne peut tenir en place; il agite ses longues jambes: il les croise; il bat la mesure sur le plancher avec ses souliers ferrés.
–Que tu es agaçant, Bob! lui dit sa sœur Bessy.
Miss Elisabeth Brandon est de dix ans plus âgée que son frère et de dix pieds environ plus petite. Elle est en train de s’aigrir comme du vin gardé trop longtemps ou de la petite bière en temps d’orage. Il y a dix ans, la pauvre petite vierge était plus douce, et dans dix ans elle sera plus douce qu’aujourd’hui!
–Oui, dit Bob, je vais rester tranquille. Et il s’arrête, mais pour recommencer, involontairement, un bruit dix fois pire que le premier, une sorte de grincement désagréable avec le pied de sa chaise.
Mistress Brandon est sur le point de dire:–Croyez-vous qu’on l’ait prévenue que nous étions ici? quand la porte s’ouvre et qu’une petite vision apparaît avec ses jolis cheveux tombant sur ses yeux brillants, une petite vision, pense Bob, qui devrait être soulevée sur des nuages roses avec des chérubins et des séraphins portant la queue de sa robe, au lieu de la voir traîner sur une toile cirée et un tapis fané.
–Je... je suis bien désolée... je crains de vous avoir fait attendre. Je ne pensais pas–elle va dire: «que vous viendriez si tôt,» mais elle se rappelle juste à temps que ce serait la remarque la plus impolie qu’elle pourrait faire.– Je ne pensais pas que vous fussiez ici et Jack vient seulement de me le dire. Elle a substitué si adroitement cette phrase à l’autre que ses auditeurs ne s’aperçoivent pas du point de jonction.
–Je ne sais pas ce que votre frère aura pensé en nous voyant envahir sa maison, dit mistress Brandon, mais c’est lui qu’il faut blâmer, ma chère, lui seul–en indiquant Bob d’un mouvement de tète et paraissant trouver quelque chose de singulièrement plaisant à l’idée qu’Esther pourrait trouver qu’il fût blâmable en quoi que ce soit.
Mistress Brandon est une femme âgée qui a un honnête visage et un affreux chapeau noir à grande passe. Elle embrasse Esther et les deux misses Brandon, après elle, lui donnent une accolade solennelle et fraternelle en posant leurs lèvres sèches et minces sur ses joues rosées. Gomme c’est la première fois de leur vie qu’elles l’embrassent, elle sent comme si on lui mettait les fers aux pieds et aux mains. Elle est tentée de s’écrier: «Que faites-vous? Vous vous trompez toutes. Mistress Brandon, je ne suis pas votre fille! Miss Bessy, je ne suis pas votre sœur! je ne veux pas l’être. Reprenez vos baisers, je vous en prie, si c’est là ce qu’ils signifient.» Si elle eût été seule avec Robert, elle aurait probablement parlé ainsi, sans difficulté, mais maintenant les paroles lui paraissent impossibles à articuler; elle éprouve la timidité d’une jeune personne vis-à-vis d’une vieille, la timidité d’une contre trois. Elle trouve aussi que ce serait impoli, quand elles se montrent si empressées de l’adopter comme une des leurs, de ne pas s’en montrer aussi très satisfaite.
Silencieuse et assez confuse, elle s’assied sur une chaise basse aussi loin qu’elle le peut de Robert. On ne pourrait dire ce que deviendra la beauté d’Esther avec les années; peut-être qu’elle ne ferait pas une jolie photographie, mais maintenant elle est comme un délicieux pastel. En pleine lumière, son teint est aussi pur, aussi frais et aussi transparent qu’un pétale de rose.
Personne ne dit mot, sauf la pendule avec sa Minerve court-vêtue, et elle ne dit rien de particulièrement original. Enfin, la vieille dame s’adresse à la jeune fille d’une voix basse et affectueuse:
–Vous voyez, ma chère, que Robert nous a annoncé la grande nouvelle?
Esther n’a pas la moindre idée de ce qu’elle doit répondre, aussi choisit-elle le mot le plus court qu’elle sache et répond-elle par un oui demi-affirmatif et demi-interrogatif.
–Et nous n’avons pas eu de cesse, reprend la bonne dame encouragée, que nous ne fussions venus vous dire que c’était une bonne nouvelle.
Esther ne répond rien. Les cils lui semblent collés à ses joues. Elle a le sentiment, avec une rage intérieure, qu’elle rougit, qu’elle a l’air embarrassé, qu’elle a l’attitude que doit avoir une jeune fiancée.
–Je suis vieille, continue mistress Brandon assez émue de sa propre éloquence, et je ne puis m’attendre à voir encore un grand nombre d’années. Vous savez, mon amour, que ce sont les paroles du Psalmiste, mais j’ai la confiance que je pourrai voir encore la bénédiction de Dieu s’étendre à mes enfants et faire d’eux ses serviteurs dans ce monde et dans l’autre.
Tout en parlant, elle a posé une main sur la tête d’Esther. Heureusement que Bob est un peu loin; sans cela elle eût posé sur sa tête l’autre main. Les deux petites acolytes assises sur le canapé répondent amen en soupirant. Esther se sent prise de peur. Il lui semble que ce discours sérieux, que la figure solennelle des trois femmes, ont presque accompli la cérémonie du mariage. Elle pense à Jack et au notaire, et elle n’est pas très certaine, en entendant cet amen, de ne pas s’appeler Esther Brandon. Enfin, elle se recule un peu, mais pas trop brusquement.
–Vous êtes bien bonne, dit-elle d’une voix douce, et c’est bien aimable à vous d’être venue à travers le bois. Je crois que c’est loin pour vous... Je crains qu’il n’y ait là quelque erreur... Rien n’est encore décidé. rien du tout, je vous assure. J’ai bien dit hier au soir la chose à votre fils; seulement, j’ai peur qu’il ne m’ait pas comprise, ajoute-t-elle en le regardant d’un air de reproche.
–Je vous ai très bien comprise,–s’écrie le pauvre Bob en se levant avec tant de vivacité qu’il jette sa chaise à terre et ne cherche pas à la relever;–j’ai redit à ma mère vos propres paroles, mais elle leur a donné le sens qu’elle désirait... que nous désirons tous, ajoute-t-il en terminant avec une grande émotion.
Il se fait un nouveau silence, rompu par mistress Brandon qui se lève en tendant la main à Esther; cette fois, c’est pour prendre congé.
–Je crains bien, ma chère, de m’être trop pressée, dit-elle en s’efforçant, mais vainement, de ne pas parler trop sèchement. Vous me pardonnez, je l’espère; toutes les mères sont sujettes à la partialité et je ne pouvais croire qu’il était difficile d’aimer mon fils.
Mais miss Craven ne peut en rester là. Elle épouserait le diable plutôt que de voir la mère et la sœur du diable la regarder de travers ou paraître blessée de ce qu’elle ne montre aucun goût pour ses cornes, sa queue et ses pieds fourchus.
–Oh! non, ne vous en allez pas ainsi! s’écrie-t-elle avec une grande animation, en joignant ses mains suppliantes. –Ne soyez pas fâchée contre moi; je n’ai pas voulu vous faire de la peine. J’aimerais beaucoup vous appartenir, je vous le jure. J’ai craint seulement que vous n’attendissiez de moi plus que je ne puis promettre encore, dit-elle en terminant, la tête un peu basse et les joues plus rouges que ne l’est une pêche après les baisers du soleil.
La raideur disparait, car personne ne pourrait longtemps garder rancune à Esther Craven.
–Nous ne pouvons vous demander de nous appartenir, si tel n’est pas votre désir, dit la vieille dame avec gravité, mais sans mauvaise humeur.
–Je ne sais seulement pas quel est mon désir, répond naïvement la jeune fille un peu hors d’elle-même.
Elles la quittent aussitôt, Robert donnant le bras à sa mère. Il irait de même se promener dans Pall-Mall avec elle coiffée de son immense chapeau et suivi des deux petites vestales à mauvaise tournure, tout simplement, sans en paraitre gêné et sous les yeux des officiers, ses camarades, qui le regarderaient des fenêtres de leur club.
– O mes joues! mes joues! Est-ce qu’elles dérougiront jamais! s’écrie Esther en se jetant sur le petit banc de chêne sous le porche et en appuyant sa figure contre les fraîches feuilles du lierre.
–On dirait que tu les as rôties au feu de la cuisine, lui dit Jack avec l’aimable franchise d’un frère.
Jack s’était dissimulé derrière une grosse touffe de lauriers, selon la manière dont un Anglais se fait un plaisir de recevoir les visites de ses amis.
–Pourquoi n’es-tu pas venu à la rescousse, frère dénaturé? Que pouvais-je faire à moi seule contre ces trois Gorgones? Peuh! j’ai mal à la tête, rien qu’en pensant au chapeau de la maman.
–Quand une personne s’est mise dans l’embarras, je me fais une loi de la laisser s’en tirer toute seule, pour lui apprendre à être plus sage à l’avenir, répond Jack stoïquement.
–Mais je ne m’en suis pas du tout tirée, je m’y enfonce de plus en plus, comme dans un marais d’Irlande, dit la triste Esther.–Oh! Jack, reprend-elle encore dépitée, mais en riant malgré elle–le rire est aussi bien un signe d’ennui que de joie–si tu avais entendu les histoires que j’ai dû faire1J’ai mérité d’être foudroyée, emportée, enterrée, tout autant que la menteuse Ananie.
V
Table des matières
Le monde est partagé entre pauvres et riches. Ceux qui travaillent pour eux-mêmes et ceux qui font travailler les autres. Les Craven sont dans la première catégorie. Dans l’après-midi du jour mentionné plus haut, Esther fait elle-même ce qu’elle aurait bien préféré que l’on fit à sa place. Elle est assise devant sa machine à coudre, ayant près d’elle un tas de toile ouvrée coupée en essuie-mains. Tant que la civilisation restera au niveau élevé où nous la voyons maintenant, les gens auront besoin d’essuie-mains et le. préjugé existant veut qu’on ourle les bords qui s’effilent. Ouf! qu’il fait chaud! comme il serait bien plus agréable d’être dehors à couper les roses défleuries, à enlever le bonnet vert des boutons d’escholtzia! Une ombre qui voile la fenêtre fait sauter en sursaut miss Craven.
–J’ai sonné plusieurs fois, dit Robert Brandon pour s’excuser, mais personne n’a répondu.
–Ah! c’est vous? dit-elle d’un ton qui n’exprime pas précisément beaucoup de plaisir.–Nos domestiques s’arrangent pour n’y être jamais quand il nous vient de rares visites.
–Je suis venu vous proposer de faire une promenade, dit-il en hésitant, car sa manière n’est pas encourageante.
–Il fait trop chaud, répond-elle nonchalamment, appuyant sa tête sur le dos de sa chaise et fermant les yeux comme si sa présence la portait au sommeil.
–Pas dans le bois, reprend vivement Robert. Sous les chênes il fait sombre comme la nuit, et il vient une brise fraîche du ruisseau.
–Je suis occupée, dit-elle avec une certaine impatience de ce qu’il insiste. D’un seul regard peu favorable, elle enveloppe l’ensemble de sa personne, sa barbe blonde, les manches usées de sa jaquette, son apparence rustique et vigoureuse.
Il ne dit rien; mais incertain et distrait, il reste appuyé contre le montant de la fenêtre.
–Je crois que Jack n’est pas à la maison, reprend-elle sèchement.
–Je ne suis pas venu voir Jack, répond-il simplement; puis, sans y être invité, il franchit, timide, le seuil de la porte vitrée et place une chaise auprès d’elle, pas trop près.
–Que je ne vous interrompe pas, dit-il.
Elle le prend au mot et continue à travailler. Son pied marche en cadence pour manœuvrer la roue; l’aiguille fait aussi son œuvre régulière et rapide. Si, comme je l’ai dit, l’effort seul de s’appliquer au travail dans une après-midi de juillet excite la chaleur, la pensée que quelqu’un est là qui observe chaque mouvement de vos paupières, chacune de vos respirations et chaque cheveu qui s’échappe pour retomber sur vos yeux ou sur vos joues ajoute singulièrement à l’excitation. L’influence magnétique qui appelle tôt ou tard la personne que l’on regarde vers celle qui la regarde oblige Esther, après un peu de temps, à lever, malgré elle, ses yeux vers ceux de Robert.
–Je voudrais que ma mère pût vous voir ainsi, dit-il avec un sourire empreint d’un bonheur profond.
Esther arrête sa machine un moment:
–Pardon! cette machine fait tant de bruit que je n’ai pas entendu ce que vous disiez!
–Je disais que je voudrais que ma mère pût vous voir en ce moment.
–C’est un plaisir dont elle jouit fréquemment, mais pourquoi plutôt en ce moment?
–Elle verrait comme vous êtes active et industrieuse.
Esther rit de mauvaise grâce:
–Vous me donnez l’idée que votre mère aura prononcé un jugement sévère sur moi et sur ma conduite.
–Elle croit que vous êtes trop jolie, trop vive, et...– il allait dire trop frivole, car c’est le mot dont s’est servie mistress Brandon, mais il ne peut se résoudre à l’employer, –que vous aimez trop le monde pour vous occuper volontiers des ennuyeux détails du ménage.
Esther fait de la tête un mouvement d’impatience.
–Mistress Brandon pense, d’après ce bel axiome composé, sans doute, par une personne d’une beauté douteuse, qu’il vaut mieux être bonne que jolie; ce qui prouverait que l’un est incompatible avec l’autre.
Après cette sèche réponse, elle retombe dans un silence irrité, et lui dans son admiration muette. Au bout d’un quart d’heure, comme il ne fait pas mine de s’en aller, miss Craven, trouvant la situation intolérable, se lève tout à coup, jette à terre son paquet de toile grise et dit avec une résignation forcée:
–J’irai dans le bois, puisque vous le voulez. Nous pourrions rester ainsi cent ans.
–Je me trouve parfaitement heureux comme je suis, répond-il avec une bonne humeur agaçante, et continuant à admirer dans sa bienheureuse ignorance sa jolie figure mécontente et la façon de sa robe bien faite et peu coûteuse.
–Mais moi, je ne me trouve pas bien, répond-elle brusquement. On étouffe dans la maison. Allons le plus vite possible respirer cette brise que vous me vantez. Je n’en ai pas senti un souffle aujourd’hui.
Elle va chercher son chapeau et le met sans prendre la peine de se regarder dans une glace pour savoir s’il est posé droit, trop indifférente à ce qu’elle paraîtra aux yeux de Brandon.
–Ne ferions-nous pas mieux de nous promener bras dessus, bras dessous? lui demande-t-elle ironiquement, quand ils ont fait quelques pas en silence. Je crois que c’est assez l’usage, du moins Gwen et son amoureux se promènent ainsi tous les dimanches soir.
Il la regarde avec une expression de ravissement:
–Le voulez-vous réellement?
Elle se sent involontairement adoucie par l’expression de bonheur qui parait sur son visage honnête et simple; ce visage qui deviendrait beau si quelque grand chagrin venait seulement l’ennoblir, si quelques mois de veilles et de plaisirs mondains venaient lui enlever cette apparence de santé rustique et exubérante.
–Non! non! Je plaisantais.
–Voulez-vous vous asseoir ici? demande Brandon en lui indiquant un banc naturel sous un gros chêne plus élevé et plus touffu que tous ses voisins.–Voyez! n’avais-je pas raison? Il ne passe pas un rayon de soleil à travers ses branches, et le bruit et la fraîcheur du ruisseau nous arrivent jusqu’ici.
–Je n’aime pas cet endroit, répond-elle en continuant à marcher. Il est plein de perce-oreilles.
–L’autre jour vous disiez qu’il paraissait fait pour des rendez-vous d’amour! s’écrie-t-il avec surprise.
–Exactement, et c’est pourquoi je préfère attendre que j’aie de meilleures raisons de le choisir.
Enfin, miss Craven trouve une place qui lui convient mieux, parce qu’elle est plus près de la lisière du bois et bien en vue de la route de Naullan par laquelle passent les femmes qui vont au marché, les charrettes des charbonniers, les porteballes errants; c’est donc un endroit peu favorable aux tendres épanchements.
Les rayons de soleil glissent le long de la tige satinée des bouleaux qui ont crû parmi des fragments de roches, et se jouent autour de la tête d’Esther quand elle s’assied, au pied des arbres, sur une grosse pierre grise toute tapissée de mousse verte et de petites herbes sèches. Au-dessous d’elle, le ruisseau court en murmurant, presque aussi large qu’une rivière; il n’a pas, cependant, la force de lutter contre les cailloux qui sont au fond de son lit et coule furtivement autour de leurs blanches parois avec de petits remous caressants, de petites bulles tourbillonnantes. Les écureuils ont apporté leurs débris de noix et d’amandes de l’automne dernier sur la pierre où est assise Esther qui, distraitement, joue avec ces épluchures desséchées. Des rayons de lumière dansent au milieu du feuillage échevelé du bouleau, paraissent et disparaissent sur la robe d’Esther et sur la personne de Robert, couché à ses pieds, dans un repos complet et délicieux. Deux heures se passent ainsi. Esther essaye de prendre plaisir à la société de Robert, mais elle ne fait que bâiller.
–Voilà, sans reproche, la septième fois que vous bâillez depuis que nous sommes ici, lui dit-il.
–Je le crois bien! et pour peu que nous y restions encore cinq minutes, vous pourrez peut-être compter septante fois sept fois.
–Dans la maison, vous n’aviez pas envie de bâiller.
–J’étais à mon ouvrage. Qu’est-ce qu’une femme sans ouvrage? Un corps sans âme.–Elle étend paresseusement les bras comme pour y recevoir l’air sec et chaud, tout en se disant intérieurement: «Est-ce que c’est toujours aussi ennuyeux quand on vous fait la cour?» Enfin, elle reprend:– On me disait l’autre jour qu’une femme ne peut être heureuse si elle n’aime pas le travail. C’est placer le bonheur dans de tristes conditions, mais je crois que c’est vrai.
–De même qu’un homme n’est pas heureux s’il n’aime pas à fumer, réplique Bob, pour répondre par une proposition tirée des goûts masculins.
–J’ignore ce qui peut plaire aux hommes, répond Esther d’un air accablé; personne n’en sait moins que moi en ce qui concerne le genre masculin.
–C’est que vous êtes encore si jeune! dit Brandon, en guise de consolation.
–J’ai eu dix-sept ans à la fin de mai. Vous ne pouvez dire que je sois si jeune.
–Je puis dire que vous êtes de huit ans plus jeune que moi.
–Vraiment ? répond-elle avec distraction, comme si ce calcul lui était complètement indifférent.
–Oui. Je suis bien aise qu’il y ait entre nous une si grande distance.
–Pourquoi?
–Parce que, selon toute apparence vous me survivrez.
–Oh! bien certainement, dit-elle d’un air de confiance. Les femmes doivent survivre aux hommes, même à égalité d’âge. Nous menons une existence plus tranquille, plus saine. Si je passe ma vie ici, j’atteindrai tout doucement la centaine.
–Mais vous ne passerez pas ici toute votre vie! s’écrie-t-il.
Elle fait un mouvement d’épaules:
–J’y resterai tant que Jack ne sera pas marié.
–Alors, j’espère que ce ne sera pas long. A-t-il montré déjà quelque préférence pour quelqu’un? demande Brandon en prenant un intérêt bien plus vif qu’il ne le soupçonnait lui-même aux amours ou amourettes de Jack.
–Je n’en sais rien. Jack et moi nous n’oserions pas montrer de préférence. Cela n’est pas permis quand on est pauvre. Personne ne se soucie de vous.
–J’en suis bien aise.
–C’est donc une satisfaction pour vous de savoir que vous ne pouvez avoir de rival?
–Assurément, et je ne vous en estime pas moins.
Nouveau silence. Passe une vieille femme secouée sur le dos d’un âne qui marche la tête basse. Elle a noué un grand mouchoir par-dessus son chapeau et porte un panier à chaque bras.
Esther la regarde d’un œil d’envie. Heureuse vieille! elle n’a pas d’amoureux!
–Je voudrais que vous n’eussiez pas l’air si satisfait, dit miss Craven brusquement, en lançant à son compagnon un éclair de ses grands yeux noirs.
–Pourquoi n’en aurais-je pas l’air? Je suis si heureux!
–Mais vous n’avez aucune raison de l’être, dit-elle en appuyant sur les mots.
–Il est probable que je m’exagère mon bonheur, dit-il humblement, quand je me regarde comme un homme singulièrement favorisé; ma profession me convient par-dessus tout. Je n’ai jamais été malade, et j’ai pour mère la femme la plus excellente de toute l’Angleterre.
Un corps vigoureux, un grade dans un régiment de fantassins, une vieille mère méthodiste renforcée, tout cela semble des biens assez médiocres pour se regarder comme un des favoris de la fortune.
Nouveau silence. «Resterons-nous ici encore une heure?» se demande Esther. Les brunes abeilles au corsage de velours vont et viennent en bourdonnant, en picorant çà et là. Une cigale aux grandes épaules chante aigrement. L’air vibre de tous ces sons.
Bob, aux pieds de sa fiancée, se rapprochant un peu plus, lui dit doucement:
–Esther, ma mère espère qu’elle vous verra maintenant beaucoup plus souvent qu’autrefois.
–Elle est vraiment bien bonne! répond Esther qui sent un peu de remords de ne pouvoir se réjouir de cette proposition.
–Elle m’a chargé de vous dire qu’elle espérait que vous viendriez le soir aussi souvent que possible. Nous sommes toujours à la maison; mes sœurs font la lecture à haute voix et ma mère pense que...
–Que cela pourrait m’instruire et que j’en ai grand besoin, dit Esther en l’interrompant brusquement. Je suis tout à fait de son avis, mais je ne puis quitter Jack le soir.
Il est dehors toute la journée et je ne l’ai qu’à ce moment.
–Je suis sûr que vous trouvez toujours quelque chose à lui dire, à lui? reprend Robert avec un soupir involontaire sur le mot lui.
–Souvent nous restons assis en face l’un de l’autre dans un silence complet.
–Comme vous l’aimez! dit Robert en soupirant de nouveau à la pensée qu’il se passera bien du temps avant que quelqu’un puisse dire de lui: «Comme vous aimez Robert Brandon!»
–Il est le seul être au monde dont je ne pourrais me passer, répond-elle avec un accent passionné bien différent de la langueur d’auparavant; son doux visage brille de tendresse,–je n’ai ni parents, ni amis, ni relations, ni fortune. Je suis, par le fait, aussi dénuée de tout, sans qu’il y paraisse, que cette fille qui vient de passer en traînant ses pieds dans la poussière et qui ne possède au monde que trois bottes d’allumettes dans ses mains sales. Si je n’avais Jack, vous pourriez aussi bien m’apporter en présent une demi-livre de thé et quatre sous de tabac à l’hospice de Naullan.
Robert reste pensif et fait un hem! pour toute réponse.
–J’ai quelquefois pensé que mon Jack était trop bon pour ce monde, dit tristement la jeune fille en arrachant une tige d’orchis dont elle regarde, sans les voir, les taches noires qui parsèment la feuille verte.
Robert est un peu embarrassé. Il ne voudrait pas contredire sa bien-aimée. Il évite donc, par un silence prudent de discuter les mérites du jeune Craven.
–Je suis pour lui un tel sujet de dépenses! continue Esther si amèrement qu’il semble qu’elle va pleurer.– Songez donc! l’habillement, la nourriture! Quoiqu’on mange peu, tout compte à la fin de l’année!
–Si vous m’acceptez, vous ne serez plus une dépense pour lui, répond Robert en caressant sa longue barbe blonde, barbe qui devra disparaître quand il rejoindra son brave régiment aux Bermudes.
–Même dans ce cas-là, il faudrait encore qu’il me donnât un trousseau et un gâteau de noces.
–Je l’en dispenserais.
–Vraiment? dit-elle en plaisantant. Eh bien! je n’y consentirais pas. J’ai toujours pensé que la partie la plus agréable du mariage, c’est la quantité de nouvelles robes qu’il faut se faire.
–Vous les auriez.
–Alors, je serais une occasion de dépenses pour vous, dit-elle en le gratifiant d’un sourire de reconnaissance aussi brillant et aussi froid qu’une matinée de janvier. Tout froid qu’il est, c’est encore un sourire et qui l’encourage à aborder un sujet plus près de son cœur que les perfections de Jack.
–Puisque vous n’auriez pas la possibilité de venir nous voir le soir, dit-il, me permettriez-vous?... pourrais-je?... N’auriez-vous pas objection à ce que je vinsse vous voir ainsi que Jack... quelquefois... pendant une demi-heure, si cela ne vous gêne pas?
Sa figure change sans qu’elle puisse s’en empêcher.
–Oui, répond-elle d’une voix contrainte. Si vous le désirez, nous serons toujours bien aises de vous voir.
–Je ne viendrai pas bien souvent, dit le pauvre jeune homme embarrassé... Une fois par semaine, peut-être, pour que nous nous connaissions mieux. Ma mère dit...
–Ne me répétez pas tous les discours de votre mère aujourd’hui, ou il n’en resterait pas pour demain, interrompt Esther d’un ton de plaisanterie ironique.
–Il est temps de rentrer à la maison, dit-elle en se levant précipitamment.
–Il semble que nous ne soyons ici que depuis cinq minutes! dit Robert en soupirant, mais un regard d’Esther lui apprend qu’elle est loin d’être de son opinion.
Ils retournent au logis à travers le bois plein de chants d’oiseaux, et se séparent à l’entrée du porche. Robert aurait bien voulu lui serrer la main en la quittant; peut-être même qu’une autre manière de prendre congé d’elle s’est présentée à son esprit, mais l’expression du visage de sa bien-aimée coupe court à tous ses desseins. Il voudrait bien qu’on lui demandât d’entrer; on ne le lui demande pas, et, par conséquent, le courage lui manque et il s’éloigne tristement. Esther, restée dans l’ombre, le regarde partir en faisant ces réflexions: «Quels souliers mal faits! N’a-t-il pas une épaule plus haute que l’autre?»
Il n’en est rien pourtant. La taille de Robert est droite comme un jeune cèdre.
VI
Table des matières
La moisson est faite, l’été est fini ou, du moins, bien près de finir; Jack et Esther sont à déjeuner. Au dehors, les géraniums écarlates brillent sous le soleil du matin qu’ils égalent en éclat et les moucherons dansent en l’air sur un sol élastique. Esther a ce matin une robe de percale semée de petits œillets rouges et elle est fraîche comme une marguerite des prés. Jack lit ses lettres, qui ne sont guère que des factures ou des circulaires, comme la correspondance des hommes, en général. Il vient de finir ce rapide examen, chiffonne la dernière des enveloppes bleues, la jette dans le foyer bien nettoyé pour l’été et dit, en reprenant une conversation interrompue un quart d’heure avant par l’entrée des prières et de l’urne à thé:
–Je ne puis comprendre ce que tu as fait à ce garçon. C’était le meilleur enfant qu’on pût voir; pas un génie, bien sûr! mais enfin, j’aimais à me promener avec lui dans les champs, bien qu’il ne sût pas distinguer un navet d’une betterave. Il ne se connait pas en agriculture comme sa mère. Maintenant, il n’a plus un mot à dire, il est aussi muet qu’un poisson.
–Je ne lui ai pas coupé la langue, répond Esther en riant d’un air un peu embarrassé. Peut-être que, comme les oiseaux, il ne chante pas en été.
–Pourquoi le traînes-tu après toi comme la queue d’un cerf-volant? reprend Jack Craven en cassant son pain avec impatience. Ce doit être insupportable d’avoir à toute heure ce grand corps tournant autour de soi: tandis que, si tu lui donnais dès à présent son congé, il pourrait encore reprendre de l’entrain d’ici à quinze jours, pour l’ouverture de la chasse.
–Ah! tu crois? dit Esther relevant la tête en rougissant de dépit.
Nulle femme n’aime à penser que son empire ne sera pas éternel.
–Si tu n’aimes pas à le lui dire toi-même, je peux m’en charger, poursuit le frère, croyant faire l’offre la plus généreuse.–Je lui dirai tout simplement: «Mon cher ami, c’est inutile; elle ne se soucie pas de vous.»
–Jolie manière de s’expliquer, s’écrie Esther ironiquement. Parlez-moi d’un homme pour s’y prendre délicatement!
–Je ne suis pas d’avis d’employer des détours, réplique Jack mécontent. Si tu tombais malade soudainement, si le poulain bai s’était cassé la jambe, un malheur enfin, j’aimerais bien mieux que l’on vint me l’annoncer tout droit, sans prendre des mitaines pour m’y préparer. Des nouvelles à moitié dites, c’est comme si on vous coupait la gorge à moitié avant de vous pendre. C’est mourir deux fois.
–Mais, supposé que j’eusse un peu de goût pour lui? reprend Esther avec une vive rougeur, mais en regardant hardiment son frère.
Jack met sa main devant sa bouche comme pour caresser une moustache absente et, en réalité, pour dissimuler un sourire.
–Je ne voudrais pas, dit-il, me montrer indiscret, mais puis-je te demander depuis quand? Il y a une semaine à peine que tu m’as prié de me joindre à vous dans une de vos excursions à travers cet éternel bois et que tu m’as dit qu’apparemment ta montre ne marchait pas, car le temps te paraissait bien long.
–Une semaine! s’écrie-t-elle avec indignation. Il y a au moins trois semaines ou un mois.
–Tu te trompes, Esther. Il y a quinze jours, c’était la fête de Ryvel-Horse et c’est pour y aller que j’ai refusé ton invitation.
–Qu’importe une semaine de plus ou de moins? s’écrie-t-elle en colère.
–Cela ne signifie rien, en effet, pour une femme ou une. girouette.
Cette dernière injure exaspère miss Craven.
–Je vois que tu es décidé à me tourner en ridicule! Je vois que tu ne veux pas me croire! dit-elle en se préparant à quitter la chambre comme un tourbillon.
–Ma chère Essie, dit Jack en se levant précipitamment, lui saisissant les deux mains et s’efforçant de ne pas rire; –me voilà, dis-moi tout, et je te jure, sur la tombe de ma grand’mère, de te croire.
–Pourquoi ne l’aimerais-je pas? Y a-t-il en lui quelque chose de si haïssable qu’on ne puisse l’aimer? réplique-t-elle en sanglotant.
–Non, rien que je sache... excepté ses souliers, et c’est toi qui m’as dit que...
–Oui, c’est vrai, reprend-elle en souriant à travers ses larmes. Ils sont affreux et je pourrais dire qu’ils me hantent.
–Il est bien loin de s’en douter, je peux te l’assurer, car, pas plus tard qu’hier, il me les montrait avec orgueil en me disant qu’il les achetait chez Hugh Hugues, à Naullan, et qu’il me conseillait d’en avoir de semblables.
–C’est pourtant vrai, dit Esther en s’appuyant sur le dos d’une chaise qu’elle dandine. Il est devenu tout stupide; mais, après tout, je ne sais pas si ce sont les gens qui disent des choses spirituelles avec qui on aimerait le mieux passer sa vie.
–Tu penses alors passer ta vie avec lui, dis-moi? La dernière fois que tu m’as fait l’honneur de me confier tes plans, tu devais rester une vestale jusqu’à la fin de tes jours.
–Je pense à l’avenir; je ne puis m’attendre à ce que tu te contentes de moi éternellement, répond-elle avec un sourire assez triste: et alors, quand je serai remplacée, un bon garçon bien simple, avec des idées très chevaleresques sur le rôle de la Femme, la femme avec une grande F, qui rira de mes plus sottes plaisanteries, sans les comprendre et sans en faire, celui-là vaudra mieux que rien.
–C’est bien! dit tranquillement Jack en se dirigeant vers la porte et déployant le Times avec un froissement de papier qui couvre presque entièrement sa voix.–Comme il te plaira: seulement, tu auras la bonté de me dire à quand la noce, car il me faut un habit. Je ne pense pas que celui que j’ai eu à l’enterrement de l’oncle John puisse encore me servir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le désir d’être aimé est assez général, mais dans Esther il est porté jusqu’à la passion. C’est l’origine de toutes les sottises et de toutes les fautes que vous allez trouver dans la suite de cette simple histoire. Elle aurait voulu que l’homme, la femme, l’enfant, la vache, le veau, le chien, le chat qu’elle rencontrait la vissent venir avec joie et partir avec chagrin. Mais Robert ne ressemble pas à son idéal, à l’idéal qu’elle s’est représenté de grandeur naturelle dans le miroir de son esprit durant les longs instants inoccupés de ces deux dernières années de transition; il est vrai que si nous attendions pour nous marier que notre idéal vînt frapper à notre porte, le monde serait bientôt dépeuplé de ses habitants légitimes. L’idéal de miss Craven est brun; à dix sept-ans, l’idéal est toujours brun: il a de grands yeux fiers, languissants et impénétrables. Robert est blond comme les blés et ses yeux sont bleus et francs; ils expriment sa pensée ni plus ni moins que sa langue; ils n’ont rien de fascinateur, ce qui n’est pas une recommandation pour une femme. Le nez de l’idéal est d’une fine proportion et délicatement sculpté; ses joues sont plutôt creusées et pâlies par trente-cinq ans environ d’une vie agitée, mondaine, insouciante, pendant laquelle on n’existe pas. L’idéal transgresse les commandements avec une aisance gracieuse; il serait porté au scepticisme et à la raillerie à l’égard des antiques croyances et des faits consacrés par le temps et le respect. Robert, chaque soir, prie à genoux de «n’être pas induit en tentation et d’être délivré du mal»; il croit fermement tout ce qui lui a été enseigné depuis l’A, B, C, et ne pourrait pas plus donner à ses lèvres honnêtes l’expression de la moquerie qu’il ne pourrait trouver la quadrature du cercle. Les enfants qui le voient pour la première fois viennent placer leurs petites mains potelées dans la sienne et lui rient avec une impudence confiante; des chiens qui ne le connaissent pas viennent frotter leurs têtes velues contre ses genoux et se couchent en rond contre ses pieds amis. L’idéal monte à cheval comme un vrai Centaure. Robert, très amateur d’un jour de chasse à courre, sait, à l’occasion, débourser ses deux guinées pour louer un cheval, ce qui n’arrive pas très souvent, et il aime à en avoir pour son argent en franchissant aveuglément tout ce qui lui fait obstacle, mais il n’a aucune idée de l’équitation. L’idéal est une idole que l’on élève pour l’adorer, un Baal auquel on rend un culte de sang, de larmes, de sacrifices. Robert est un adorateur que l’on rend heureux par un froid regard et un rare sourire. Adorer est plus agréable pour une femme que d’être adorée. En adorant, on élève ses regards: en étant adorée, on les abaisse.
Suivez-moi ce dimanche d’août à travers les bois de Glan-yr-Afon jusqu’à Plas-Berwyn, c’est-à-dire de chez Esther chez Robert. Il y a à peine cent mètres à l’ombre ou au soleil par un étroit sentier peu fréquenté dont la trace n’est qu’effleurée au milieu des herbes sèches et des fougères en graines qui le recouvrent. Déjà les pommes rougissent dans le petit verger de Plas-Berwyn; les champs moissonnés et nus étendent leur chaume doré sur le penchant des collines. Pendant bien des jours, le blé a jauni sous le regard ardent d’un soleil sans voile, et maintenant le voilà tombé; l’orge a baissé sa tète barbue sous le tranchant de la faucille et les avoines leurs tremblantes couronnes. Toute la récolte de mistress Brandon est faite et rangée en énormes meules. Bien construire une meule est tout ce qu’un Gallois sait faire.
Il est une heure après midi et le révérend Evan Evans permet à sa congrégation de sortir de la vieille grange blanchie et affaissée qu’il appelle son église et de reposer ses esprits après les textes mal coordonnés et mal expliqués qu’il appelle son sermon. Plas-Berwyn est une maison à peu près de la grandeur de Glan-yr-Afon, mais les pièces n’y paraissent pas si grandes parce qu’elles sont beaucoup plus remplies de gros meubles et de grosses personnes. La salle à manger est encombrée par une grande table d’acajou, un grand buffet d’acajou, de grandes chaises d’acajou, reliques incommodes, conservées précieusement comme le témoignage d’un passé plus opulent, ainsi que le plateau de laque et les chandeliers de cuivre. Il y règne partout une atmosphère pesante de vétusté et de grave ennui. Rien du parfum, de la lumière, de la mélodie que la jeunesse, la seule jeunesse, fût-elle dépourvue d’autres qualités, porte en soi-même.
Généralement, on est maussade et on a une faim inaccoutumée le dimanche; j’ignore pourquoi, mais regardez votre prochain et vous verrez que c’est vrai. Affamés ou non, les Brandon sont à dîner; c’est un dîner frugal et économique de bœuf froid et de tarte aux pommes froide. Il ne paraît jamais rien de chaud sur leur table le jour du Seigneur, parce que dans la matinée du dimanche toute âme vivante à Plas-Berwyn, chaque fille de cuisine, chaque servante récalcitrante est poussée, de gré ou de force, à l’église; la porte de la maison est fermée et mistress Brandon en garde la clef dans sa poche.
Tous les Brandon détestent dîner dans le milieu du jour; or, le dimanche ils dinent dans le milieu du jour. Chacun sait qu’il n’y a rien de plus désagréable que de rester dans la pièce où l’on a pris son repas et où l’odeur durable et la vapeur des viandes que l’on a desservies montent encore à vos yeux et à votre nez; par conséquent, les Brandon se tiennent dans la salle à manger. Le dimanche est pour eux une combinaison des tristesses du mercredi des Cendres et du vendredi saint. Le samedi soir, miss Bessy Brandon ramasse les romans, les voyages, les biographies, les revues, les ouvrages de poésie qui traînaient partout, en nettoie la place et les condamne à être consignés dans une armoire, jusqu’à ce qu’elle leur rende la liberté le lundi matin.
La famille Brandon, au moment présent, a donc pris sa figure et ses habits du dimanche, aussi peu seyants que possible. Peu d’hommes sont à leur avantage dans le strict costume de cérémonie, et, par une raison inexpliquée, un habit noir fait par un tailleur de campagne va plus mal qu’un habit de couleur. Le vêtement qui couvre les larges épaules de Bob arracherait des larmes à M. Poole, le célèbre tailleur, s’il pouvait le voir. Quant à mistress Brandon, elle a, habituellement, sa figure du dimanche–je ne dis pas cela pour la blâmer–mais seulement pour rappeler que c’est une expression placide, uniforme, que n’altère jamais une vive manifestation de joie ou de colère. Elle est toute vêtue de soie fanée et porte sur sa poitrine une miniature de feu M. Brandon, en robe et ceinture de ministre, aussi grande qu’une soucoupe et contenant, à l’intérieur du médaillon, deux boucles de cheveux du susdit Brandon. Il y a si longtemps qu’il est mort qu’elle doit avoir oublié jusqu’à sa figure, mais elle porte encore son effigie, de même qu’une vieille auberge continue à porter l’enseigne de la Tête noire, bien qu’il y ait des siècles que les Sarrazins ont disparu de la surface de la terre.
Vis-à-vis l’une de l’autre, et toutes semblables, sont assises les misses Brandon, vêtues de petites robes qui ne sont d’aucune étoffe ni d’aucune couleur. De minces bandeaux bien plats et bien lisses descendent sur leurs oreilles, et des chignons minuscules sur leurs nuques. Leurs petites personnes, sans buste, sans taille, sans hanches, leurs longs nez tristes et leurs yeux ternes et doux, proclament qu’elles appartiennent à la tribu des vierges à qui saint Paul a promis la palme de l’excellence. La littérature du dimanche est éparpillée sur des chaises durement rembourrées: «Mettez une digue au torrent,» posé à plat la table, est ouvert à l’endroit où miss Bessy l’a abandonné en faveur du bœuf froid; la «Nuit du samedi» garde entre ses feuillets un couteau à papier.
–Coupe deux ou trois grosses tranches de bœuf, Bob, mon cher; ce sera très bon pour le vieux John Owen, dit mistress Brandon de sa voix bienveillante et cassée.
–Nous les lui laisserons en allant à la chapelle. Bob les portera, dit miss Bessy avec autorité.
Bob se tait.
–Bob, reprend-elle, n’aime pas à porter un panier. Il croit que cela manque de tenue.
–Je. me moque bien de la tenue, dit Bob en riant. Si un homme est comme il faut, il le sera toujours, quand même il pousserait un perambulateur dans Régent’s street; mais, à dire la vérité, je préfère ne pas aller à l’église cet après-midi.
–Ne pas aller à l’église! ne pas aller à l’église! ne pas aller à l’église!!! sur trois tons différents, passant de l’étonnement jusqu’à une incrédulité pleine d’horreur.
Car M. Brandon a rarement manqué d’assister au service divin depuis l’heureux jour où, il y a vingt-deux ans, lorsqu’à l’âge tendre de trois ans, accablé de sommeil, il est tombé de son banc avec un grand fracas et s’est fait, à son jeune front, une monstrueuse bosse rouge. Robert sent bien le poids de l’opinion publique, mais, avec un courage viril, il maintient sa décision.
–Pas aujourd’hui, ma mère. Esther doit venir nous faire ses adieux à tous, et, pour son dernier jour, je tiens à la voir le plus longtemps possible.
–Que veux-tu dire, Bob? Est-ce qu’elle va mourir cette nuit? demande miss Bessy en relevant vivement sa tête d’un blond de filasse.
–Dieu nous en préserve! s’écrie-t-il avec un mouvement d’effroi: non! mais elle part demain pour aller passer huit ou dix jours chez des amis.
–Elle s’en va sans nous en avoir dit un mot?
–Êtes-vous donc surprises qu’elle ne nous dise pas où elle va? Est-ce qu’elle est obligée de tout nous dire? Est-ce qu’elle doit nous prendre pour ses confidents? insinue miss Bessy avec un dépit mal dissimulé.
Le dépit est permis le jour du sabbat, quoique les pommes de terre chaudes et les romans soient défendus.
–Jusqu’à hier, elle n’en savait rien elle-même, répond Bob brièvement.
–Mais quels sont ces amis qui ont surgi tout à coup? Quel est leur nom? Où demeurent-ils? Raconte-nous cela, cher enfant, dit doucement la vieille dame, en voyant que son fils est un peu irrité.
–Leur nom est sir Thomas et lady Gérard; ce sont d’anciens amis du père des Craven et ils vivent dans le comté de ***. C’est tout ce que j’en sais.
–Un vieux couple bien tranquille, je pense? Est-ce que ce ne sera pas un peu triste pour une jeune fille vive et gaie comme Esther?
–Je crois qu’il y a une jeune personne de son âge, une pupille de sir Thomas. 1
–Une pupille, oh!
–Et un fils aussi.
–Un fils, oh!
–Eh bien! pourquoi pas un fils? Quel mal y a-t-il à cela? demande Bob, en élevant la voix avec quelque impatience.
–Aucun mal! cela vaut bien mieux qu’une fille! Un garçon peut faire son chemin tout seul! Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit une voix jeune et hardie, qui se fait entendre en même temps qu’apparait une tête brune par la porte entr’ouverte. Oh! vous êtes en train de dîner? alors, je vais rester dehors jusqu’à ce que vous ayez fini; c’est si désagréable qu’on vous regarde pendant que vous mangez, n’est-ce pas? Je déteste ça!–et la tête et la voix disparaissent aussi vite qu’elles étaient venues.
Une rougeur foncée couvre les joues vermeilles de Robert, vermeilles comme celles du roi David quand il gardait son maigre troupeau dans les champs de Syrie. Rejetant bruyamment son couteau et sa fourchette, fermant la porte avec un fracas qui fait bondir sur leurs chaises de crin les misses Brandon, il s’élance après la petite apparition. Peu après, il la ramène en triomphe.
–Ainsi, vous allez nous fuir, mon amour? dit mistress Brandon en serrant dans sa vieille main veinée la jeune main blanche d’Esther.
–Oui! je le crains! N’est-ce pas un bien grand ennui?
–Si c’est un si grand ennui, pourquoi y allez-vous? dit sèchement miss Bessy.
–Parce que je pense que je dois me chercher quelques amis. Personne n’a si peu d’amis que Jack et moi. A vrai dire, nous n’en avons aucun, excepté vous, cependant, ajoute-t-elle avec un second mouvement.
–Quand vous serez à mon âge, ma chère, dit mistress Brandon en secouant la tête et les innombrables garnitures de son bonnet, et voulant faire peser sur la vive jeunesse d’Esther le poids de sa triste expérience, selon la terrible coutume des vieilles gens,–quand vous serez à mon âge, vous trouverez qu’un petit nombre de bons amis vaut mieux qu’un grand nombre d’indifférents.
–Mais pourquoi ces personnes ne seraient-elles pas pour moi de bons amis? demande la jeune fille non convaincue. Qui sait? Il y a dans le monde plus de bonnes gens que de méchantes gens; ainsi, les chances sont en leur faveur.
–Il nous est extrêmement défendu de juger autrement... commençait miss Bessy charitablement–mais voilà le premier coup de cloche; allons vite mettre nos affaires, Jane!
VII
Table des matières
Cinq minutes plus tard l’on voyait, gravissant lentement le chemin qui conduit à la Maison de prière, trois grands parasols bruns, un vaste chapeau noir, et deux petits chapeaux de couleur terne. Les amants ont Plas-Berwyn pour eux seuls. Bob est resté maître du terrain, malgré une épigramme que lui adresse en partant Bessy sur l’inconvenance d’abandonner le Créateur pour la créature.
–Ding dong! s’écrie gaiement Esther en sautant dans la chambre comme un enfant et en imitant le son de la cloche de l’église qui vient à travers la vallée: écoutez, Bob! ne croirait-on pas qu’elle dit ding dong comme si elle parlait? Ah! je vais changer toutes les places où elles en étaient dans leurs pieuses lectures, et je parie qu’elles ne les retrouveront pas;–et, ce disant, elle ôte le couteau de la Nuit du samedi et, suivant le titre, ferme soigneusement les digues du torrent.
–Quelle vivacité vous avez aujourd’hui, Essie! dit Bob à cheval sur le rebord de la fenêtre, ses longues jambes pendantes, l’air lugubre et la suivant du regard comme les yeux d’un enfant suivent un papillon.–Je pense que vous vous réjouissez d’être pendant quinze jours débarrassée de moi.
–C’est possible, répond Esther négligemment. Toute ma vie, je n’ai vu et entendu que Glan-yr-Afon et Plas-Berwyn maintenant je vais voir et entendre quelque chose de nouveau. Ce peut être mieux, ce peut être pire, mais, sûrement, ce sera différent. Peut-être que je reviendrai, comme le ra des champs, plus amoureuse que jamais de mes croûtes de fromage et de mes bouts de chandelle; peut-être–le regardant avec malice–peut-être que je trouverai là quelqu’un que j’aimerai mieux que vous, et que je ne reviendrai pas.
–Chut1dit-il vivement en lui mettant la main devant la bouche. Ne dites pas cela; c’est une méchante plaisanterie. Je crois que vous ne le diriez pas s’il ne s’y trouvait quelque apparence.
Esther redevient sérieuse.
–Plût au ciel que vous ne fussiez pas si épris de moi, reprend-elle vivement. Je vous en prie, essayez de vous guérir. Il me semble toujours que je vous fais quelque tricherie... que je reçois et que je ne rends rien.
–J’aurais pu renoncer à vous d’abord, si vous m’aviez parlé très nettement; je suis certain que j’aurais su me passer de vous comme j’ai pu me passer de bien des choses que d’autres jeunes gens regardent comme nécessaires; mais, maintenant...
Il a saisi ses deux mains et les tient serrées devant lui. C’est la seule familiarité qu’il se soit jamais permise; jamais, encore, il n’a embrassé sa fiancée. «C’était, lui avait-elle dit un jour, une sotte coutume, pas plus raisonnable que de frotter ensemble ses deux nez, comme les naturels des îles Fedjé; pour sa part, elle détestait ça, etc.»
–Mais, maintenant... quoi? Finissez donc votre phrase, dit gaiement la petite captive.
Esther, je voudrais que ces gens n’eussent pas un fils.
–Quelles gens?
–Les Gérard.
–Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu’ils vous feraient leur héritier s’ils n’avaient pas d’enfants?
–Non, ce n’est pas cela, dit-il en souriant malgré lui; mais, Essie, promettez-moi de m’écrire et de me dire comment il est.
–Oui.
–Quel âge il a.
–Oui.
–Si vous le voyez souvent.
–Oui.
–Ce qu’il vous dit.
–Oh! cela, je ne puis le promettre, répond-elle en riant. Comment, mon cher ami, vous êtes jaloux d’un nom, d’une ombre, d’un être imaginaire?
–Oui! je suis jaloux, répond-il en rougissant. Je ne peux pas plus l’empêcher qu’un homme qui a la goutte ne peut empêcher les élancements. Je serai jaloux jusqu’à ce que vous soyez réellement à moi; après, je ne le serai plus.
–J’espère bien que non, dit-elle légèrement, car si vous l’étiez, je croirais de mon devoir de vous en donner des motifs.
La cloche a cessé. On n’entend dans la chambre tranquille d’autre son que celui du bourdonnement d’une grosse mouche vert-bouteille qui travaille à grimper à la vitre et retombe lourdement. Robert a quitté le bord de la fenêtre, qui n’est un siège ni commode ni agréable. Il va et vient par la petite chambre, la traversant dans toute sa longueur en un pas et demi. Esther s’est jetée dans un de ces fauteuils américains à bascule et elle s’y balance violemment, essayant de se tenir sur le bord.
–Promettez-moi, Essie, dit le jeune homme, s’arrêtant brusquement devant elle, promettez-moi que nous parlerons sérieusement de. vous savez quoi... à votre retour. Je vous donne jusque-là. Grand Dieu! quel singulier marché Jacob avait fait en consentant à ces quatorze années!... Si je peux devenir adjudant des volontaires, poursuit-il en continuant sa promenade, les yeux fixés en terre et le sourcil froncé par l’intensité de ses réflexions,–ou, mieux encore, de la milice, ou bien capitaine, ou gouverneur de quelque prison?... Il y a toujours des places vacantes, pourquoi n’en aurais-je pas comme un autre? Nous avons besoin de si peu!...
–De si peu. interrompt Esther. Parlez pour vous, je vous prie. J’ai besoin de beaucoup, moi; seulement, à ce que je peux prévoir, il faudra que je me contente de peu.
–Vous n’êtes pas une belle dame, dit-il en se parlant plus à lui qu’à elle-même, à qui il faut du monde pour la servir. Vous savez faire vos robes, vos chapeaux, n’est-ce pas? Mes sœurs les font.
–On s’en aperçoit bien, répond sèchement Esther.
–Que voulez-vous dire? N’ont-elles pas raison? Est ce que vous ne lus trouvez pas bien? demande-t-il avec surprise et s’arrêtant court, comme si l’idée qu’il peut manquer quelque chose à la toilette de ses sœurs ne s’était jamais présentée à lui. Mais l’expression de la jolie bouche d’Esther est plus significative que tout ce qu’elle pourrait dire contre les costumes des misses Brandon.
–Si nous n’avions pas un revenu suffisant pour vivre par nous-mêmes, dit-il en reprenant sa promenade, nous pourrions faire ménage commun avec ma mère et mes sœurs. Je suis persuadé qu’elles ne s’y refuseraient pas.
–Mais moi, je m’y refuserais, s’écrie Esther, se levant brusquement et comme indignée. Nous en aurions par-dessus la tête en moins d’une semaine. Robert, faut-il vous répéter que si je vous aime assez pour aller naviguer avec vous sur le fleuve de la vie aussi longtemps qu’il sera tranquille et agréable, je ne vous aime pas assez pour en affronter les dangers et les écueils? Je le ferais pour Jack, et bien volontiers, mais non pour aucun autre sur la terre.
–Vous ne m’aimerez donc jamais autant que Jack? lui demande-t-il en la regardant avec une telle tendresse qu’il semble impossible qu’elle n’en soit pas touchée. Son regard à elle reste froid; la froide expression de l’amitié.
–Jamais.
–Pas dans dix ans?
–Non, non, pas même dans mille ans. Ne pouvez-vous donc voir combien les choses sont différentes? Si on perd un amant, on peut en retrouver une centaine tout aussi bons, sinon meilleurs, que celui qu’on a perdu; mais, si je perdais Jack. O mon Dieu! comment puis-je supposer une chose aussi terrible?... Qu’est-ce qui me rendrait un autre frère?
–Comme vous voudrez, puisque je ne dois, toute ma vie, jouer que la seconde partie; mais,–en soupirant,–Essie, pouvez-vous me promettre de m’écrire tous les jours?
–Oh! non.
–Tous les deux jours, alors?
–Non! certainement.
–Deux fois par semaine, au moins?
–Peut-être,... si j’ai quelque chose à dire.
–Et vous êtes certaine de ne pas rester plus de quinze jours?
–Cela dépend! S’ils veulent me traiter en parente pauvre, je reviendrai après-demain. Si, au contraire, ils se montrent empressés, et si M. Gérard est jeune, beau et aimable, j’ose affirmer que vous ne me reverrez pas avant deux mois.
Il prend l’air si peiné qu’Essie a quelques remords de conscience.
–Là, dit-elle, je vous ai assez tourmenté pour une fois. Embrassons-nous et soyons amis, au figuré s’entend. Venez, dit-elle, en étendant la main pour le tenir à distance, allons au potager voir si les guêpes nous ont laissé quelques abricots. Si Bessy était ici, elle nous raconterait de charmantes histoires de gens qui ont cueilli des abricots le dimanche et à qui ils sont restés dans le gosier, qui en ont été étouffés et sont morts dans d’horribles souffrances, mais je suis prête à en courir les risques avec vous.
Neuf heures du soir. Les servantes sont retournées à la chapelle, combinant le double avantage de sanctifier leurs âmes et de rencontrer leurs amoureux. Esther, délivrée du sien, est assise à terre près de la fenêtre ouverte du salon, son frère auprès d’elle. Les corbeaux qui noircissaient les champs il n’y a qu’un moment se sont envolés vers leurs nids éloignés. Le monde est grand, immense! Qui pourrait imaginer qu’il renferme tant d’hommes occupés, tant de chiens aboyants, tant de machines à vapeur fumantes? Il semble, ce soir, n’être qu’un monde d’étoiles et de fleurs.
Jack fume. De temps en temps, Esther lui prend sa pipe, pousse, une ou deux bouffées, étouffe, tousse et la lui rend. O douceur de l’intimité qui permet de rester assis des heures durant près de quelqu’un sans dire un seul mot! Esther songe à cette existence champêtre, agréable comme une idylle. Elle pourrait se croire une bergère d’Arcadie, dans cette charmante vallée, loin de la fumée des villes, des soins vulgaires, des soucis ordinaires. Elle est jeune et belle –nulle jolie femme ne se déprécie intérieurement.–Elle vit avec un frère qui est pour elle ce que sont père, mère, frère, sœur, mari, enfants; un frère qui n’a que trois ans de plus qu’elle, et, par conséquent, ne doit pas mourir longtemps avant elle. Puis, elle pense, non sans un peu de regret, que cette vie si belle et si poétique passe vite et si vite qu’elle n’a pas le temps d’en goûter suffisamment toute la douceur.
–Que feras-tu à cette heure-ci demain, Essie? lui demande Jack, interrompant sa rêverie.
–Je puis répondre que j’aurai la plus grande envie de revenir, dit Essie avec assurance. Jack, continue-t-elle en frottant doucement sa joue contre sa jeune épaule,–car Jack n’est encore qu’un adolescent,–Jack, je crois que si j’étais dans le paradis et si je te voyais ici, tout seul, fumant ta pipe, je jetterais là ma harpe et ma couronne pour venir te tenir compagnie.
–Je crois que si tu étais dans le paradis, murmure Jack gravement, tu serais si surprise et si charmée de te trouver là, que tu ne serais nullement pressée d’en descendre, ni pour moi, ni pour d’autres.
–C’est possible, mais je ne le crois pas, répond-elle en soupirant et en passant doucement son bras sous le sien.
–As-tu un peu d’argent, Essie?
–Beaucoup.
–Combien?
–Cela ne t’importe pas.
–Mais il m’importe au contraire.
–J’en ai assez pour l’aller et le retour et je ne suppose pas qu’ils me fassent payer ma nourriture et mon logement.
–Les domestiques, dans ces maisons riches, s’attendent à beaucoup de pourboires, dit Jack pensivement, en secouant les cendres de sa pipe.
–Ils peuvent s’y attendre, alors. C’est une chose utile à tout le monde qu’un petit désappointement. Ce serait plutôt à eux à me donner des pourboires.
–Il peut y avoir aussi des sermons de charité, continue le jeune homme avec une prévoyance digne d’un âge plus avancé. Je ne sais comment cela se fait, mais je n’ai jamais été dans un nouvel endroit sans y trouver des quêtes pour les Cafres ou pour les Juifs, ou pour les curés supplémentaires, ou n’importe quoi, des le dimanche suivant.
–Je dirai que j’ai oublié ma bourse.
Jack remet sa pipe dans sa poche, se lève, se retire dans son cabinet de travail, allume une bougie, fouille dans un tiroir et revient avec un billet de banque de cinq livres. Les billets de banque n’abondent pas à Glan-yr-Afon.
–Voilà, Essie.
–Non! Non! Non! crie Essie de tout son pouvoir, en mettant ses mains derrière son dos.
–Oui! Oui! Oui!
–Il ne te restera pas assez d’argent pour payer les gens samedi soir.
–Parle de ce que tu sais, dit Jack brusquement. Est-ce que tu crois que je laisserais ma sœur s’en aller comme une mendiante?
– O Jack! Jack! dit-elle en se jetant à son cou et cachant sa figure dans sa poitrine hâlée.–Comme c’est cruel de toujours recevoir et de ne rien donner! Oh! si j’avais quelque chose à te donner! Mais tu sais que je n’ai rien au monde.
–Tu as Bob.
–C’est vrai–faisant une petite grimace–et tu sais que si cela pouvait te faire le moindre bien, je te le donnerais, et de grand cœur, encore!
VIII
Table des matières
Le train de Brainton de deux heures vingt-cinq arrive à Felton à cinq heures trente. Il approche de Mither maintenant, escorté par une avant-garde, un corps d’armée et une arrière-garde de nuages de poussière. Il marche sous un soleil qui frappe l’impériale des wagons de manière à les faire ressembler à des compartiments de l’enfer. Dans une voiture de première classe, il y a un baby enrhumé, et la nourrice et la mère idolâtre exigent que la fenêtre reste fermée. Il y a encore un vieux ministre, très rustique, portant des lunettes dorées, un jabot, et lisant le Guardian; un voyageur de commerce, sans chapeau, un bonnet écarlate sur la tête, et profondément endormi les jambes en l’air; une jeune personne, enfin, assise au fond de la voiture, aveuglée par la poussière du charbon qui lui souffle à la figure, étouffant, toussant avec la plus grande patience. Sur ses genoux, elle a posé un immense bouquet de roses jaunes et rouges et de giroflées doubles toutes molles et fanées. Bob le lui a apporté en venant lui faire ses adieux à la station. C’était bien aimable à lui, et le bouquet était très beau, mais, comme elle avait déjà un sac, une boîte et une ombrelle à porter, elle pense, sans oser se l’avouer, qu’elle aurait préféré s’en passer.
Le train se ralentit.–Felton! crie une bande de porteurs en uniforme, comme la longue file de wagons rase le quai.
–Pardon, madame, êtes-vous miss Craven? lui demande un grand valet de pied poudré, portant la main à son chapeau à cocarde, tandis qu’elle est là, seule, immobile, essayant d’ôter de ses yeux des grains de poussière.
–Oui.
–La voiture attend madame. Veut-elle me dire où sont ses bagages et sa femme de chambre?
–Je n’ai pas de femme de chambre et voilà mes bagages, indiquant d’une main dont le gant est sali une petite malle debout et si bourrée qu’elle paraît toute prête à éclater. Elle est honteuse de son aspect misérable et très fâchée d’en être honteuse.
–La voiture ne va-t-elle pas se changer en potiron? se dit miss Craven en montant dans un grand landau jaune, attelé de deux fringants chevaux gris, qui l’attend à la sortie de la station. Après les quintes du baby, le triste roulement du train, comme cela paraît délicieux! Si c’était seulement ma voiture, se dit-elle encore en s’étendant sur les coussins moelleux avec la sensation de la propriété, tandis que quelques paysans qui passent saluent, en tirant leur mèche de devant, la livrée bien connue.–Eh! bien, cela est arrivé quelquefois. Mais Bob! Le prince tombe amoureux de Cendrillon à première vue; pourquoi le prince Gérard n’en ferait-il pas autant en me voyant? Je suis sûre que je vaux bien Cendrilloh!
Comme on passe devant l’école-modèle de lady Gérard, vingt petites filles de la charité forment la haie dans leur uniforme, robe de cotonnade et chapeau de paille, et font vingt révérences à Esther, qui se sent comme le Dormeur éveillé des Mille et une Nuits, alors qu’il s’éveille sultan. Des laboureurs regagnent lentement leur maison, portant leurs outils sur l’épaule et le dos courbé comme il l’est d’ordinaire chez ces travailleurs de la terre. On franchit rapidement des clôtures de parc à travers lesquelles de grandes fougères passent leurs fortes tiges; puis une loge, bâtie en briques rouges et bleues; puis un parc ombreux et pittoresque; on arrive à un château également bâti de briques rouges et bleues et les dalles retentissent sous un portique sonore. Le potiron s’arrête; Cendrillon en descend.
–Miss Craven! annonce le maître d’hôtel en ouvrant une grande porte, et miss Craven, rassemblant tout son courage, pénètre dans une grande et sombre bibliothèque, toute tapissée de livres grands et sombres, et elle y marche comme un petit ramoneur. La poussière est amassée sur son chapeau; la poussière, non la belladone, fait une ombre noire sous ses yeux; la poussière poudre ses cheveux, ses cils et son nez, sur lequel, en outre, sans qu’elle s’en doute, heureusement pour elle, il y a encore une tache noire, et, enfin, une couche de poussière s’étend sur les roses jaunes fanées, qu’elle a conservées par conscience.
A son entrée, une déesse s’élève comme une suave vapeur et vient au-devant d’elle en flottant sur un nuage lilas. C’est ainsi, du moins, que les choses lui apparaissent; mais en réalité, c’est une grande et belle jeune dame, en robe demousseline mauve, qui s’avance vers elle, et, au même moment, on voit disparaître par la fenêtre les deux jambes d’un homme.
–Comment êtes-vous? lui demande gracieusement la déesse. Je pense que le train a eu du retard? Nous vous attendions il y a une demi-heure.
–Oui.
Un silence, pendant lequel on cherche quelque chose à se dire.
–Voulez-vous du thé?
–Oui, s’il vous plaît.
Le thé est versé; il a attendu une heure sur la table et il est complètement froid. La déesse et la petite charbonnière s’examinent réciproquement.
–C’est inquiétant, se dit celle-ci; elle parle si bas et elle a une telle difficulté à prononcer les R! C’est probablement plus distingué. Eh bien! dorénavant, j’appellerai Robert Obert...
–Elle serait jolie si elle n’était pas si malpropre, se dit l’autre...
–Du même âge que moi, probablement, mais elle a l’air d’avoir cinq ans de plus...
–Je pense que, si vous le voulez bien, nous ferions mieux d’aller nous habiller. Sir Thomas exige une grande exactitude.
–Vraiment? Était-ce sir Thomas qui s’en allait par la fenêtre quand je suis entrée?
–Oh! non, c’était Saint-John.
–Saint-John, se dit Esther à part; quel joli nom! bien plus joli que Bob!
Sir Thomas Gérard se promène de long en large dans la bibliothèque, sa montre à la main et prêt, au premier coup de la pendule, à tirer violemment le cordon de la sonnette pour demander ce que signifie ce retard. Sir Thomas est un gros homme qui affecte l’apparence d’un bon gentilhomme campagnard, qui s’habille en conséquence et ne parvient, après tout, qu’à ressembler à l’idée que les Français se font d’un mylord, tel qu’il était représenté dans le Punch, il y a quelques années, où on le voyait avec un chapeau bas de forme et des pantalons larges, la physionomie d’un boucher, faisant claquer son fouet et criant d’une voix de stentor, conformément à son rôle: «Rosbif! J’enverrai ma femme à Smiffel! Goddam! etc., etc.»
Sir Thomas n’use pas de ce langage en parlant à lady Gérard, mais, sous d’autres rapports, le portrait lui ressemble. Lady Gérard est couchée dans un fauteuil; elle est d’un embonpoint effrayant; elle a un nez court et retroussé, les jambes courtes, le teint rouge et les cheveux rares. La pendule sonne et au même instant le maître d’hôtel ouvre la porte en annonçant que le diner est servi.
–Allons, Conny; dit sir Gérard en offrant le bras à sa pupille.
–N’attendons-nous pas miss Craven? Et Gérard n’est pas encore descendu, dit lady Gérard en se soulevant péniblement de son fauteuil.
–Les attendre? Non pas! répond sir Thomas. Si les gens ne veulent pas se conformer à la règle de ma maison, tant pis pour eux! Ils peuvent se passer de dîner ou se servir eux-mêmes. Allons, Conny.
La soupe est presque finie quand deux personnes qui se rencontrent à la porte, par une coïncidence fortuite, font leur entrée simultanément dans la salle à manger.
–Aussi coupables l’un que l’autre, dit Saint-John Gérard, en jetant un regard ironique à son père et saluant Esther, comme il s’assied près de miss Blessington.
–Bonjour, dit sir Thomas, tendant à Esther la main gauche, car de la droite il tient encore sa cuiller. Nous n’attendons jamais personne ici. Nous ne laisserions pas refroidir la soupe, même pour la reine ou le lord chancelier.
–En arrivant, miss Craven vous a pris pour sir Thomas, dit miss Blessington à son voisin, de sa voix la plus douce.
Il regarde alors, à travers l’obstacle qui les sépare et qui est formé par de grands bégonias dans des vases d’argent, et il voit un joli visage qui cherche aussi à l’apercevoir pardessus et par-dessous le large feuillage de pourpre. Esther n’a pas un visage de madone. Un artiste n’en ferait ni une sainte Cécile, ni une sainte Catherine, ni une sainte quelconque. Sa beauté est ce qu’on appelle la beauté du diable. Elle a une de ces figures vives, agaçantes, animées, aussi prêtes au rire qu’aux larmes, passant du sérieux à la gaieté pour la moindre chose; une de ces charmantes figures qui sont au fond de toutes les folies de ce monde.
–Je n’ai vu que des jambes, dit-elle pour s’excuser; je ne pouvais savoir si elles étaient jeunes ou vieilles.
Miss Blessington prend l’air choqué, comme si elle trouvait qu’Esther s’exprime d’une manière un peu libre; car, en effet, dans cette voie d’épuration où nous sommes de plus en plus en Angleterre, le mot jambe sera désormais effacé; le mot bras le suivra sans doute, et peut-être aussi le nez. Quoique miss Blessington paraisse choquée, Saint-John se met à rire. Il est très agréable quand il rit, et tout à l’heure il l’était beaucoup moins à l’aspect de sa soupe froide. Quand il est de mauvaise humeur, on pourrait lui trouver un peu de ressemblance avec son père, ce qui le mettrait en fureur si on le lui disait. Assurément, il ne peut passer pour beau. Il n’a rien du nez droit, des joues roses et des cheveux blonds bouclés du prince charmant. Il n’est pas, non plus, de la première jeunesse, c’est-à-dire que ce n’est pas un jeune homme, car il a près de trente-cinq ans. Son visage est bruni comme s’il avait été exposé, tantôt à un vent glacé, tantôt à un brûlant soleil. Il n’a pas les mains blanches; en un mot, il n’est pas ce qu’on appelle un joli garçon.
–Qu’est-ce que c’est? s’écrie sir Thomas d’une voix forte, ses raides cheveux gris dressés sur sa tête et les veines de son front gonflées, en se retournant vers un malheureux valet qui a eu la maladresse de laisser tomber trois cuillers hors du plateau.–Stupide animal! Faites donc attention à ce que vous faites, ou je vous chasse tous, les uns après les autres!
Esther reste la bouche ouverte, comme terrifiée et presque humiliée, mais les autres conservent cette sorte de tranquillité qui vient de leur longue habitude des façons gracieuses du vieux gentilhomme. Seulement, une expression de mépris et d’indignation passe comme un éclair dans les yeux de Saint-John.
On ne parle jamais beaucoup à Felton, durant le dîner: Saint-John, parce qu’il sait trop bien qu’il serait toujours contredit par son père, n’importe sur quel sujet; lady Gérard parce qu’elle sait qu’il est difficile de faire bien deux choses à la fois, et que celle qu’elle veut bien faire étant de bien manger, elle aime mieux renoncer à la conversation: miss Blessington, parce qu’ayant contribué à l’agrément de la société par sa froide et sévère beauté, elle croit avoir assez fait.
Cette société reste donc assez silencieuse. Esther regarde autour d’elle et examine les tableaux. Il y a deux ou trois Gérards, en grand costume, par sir Thomas Lawrence; une grosse femme très colorée, sans aucun costume, par Rubens; Suzanne et les vieillards; Jupiter et Léda, deux fois grandeur naturelle; une Vénus surprise par des Satyres, un vrai joyau, et bien d’autres encore, tels qu’il s’en trouve dans la plupart des salles à manger, chez les gens riches, sujets fort agréables et fort utiles pour récréer les yeux et l’esprit de leurs filles pendant les repas. Esther était donc fort attentive à considérer la figure grasse et pudique de la Suzanne, quand tout à coup elle est interpellée par le jeune M. Gérard. Elle tressaille et rougit terriblement, comme un enfant qui serait surpris les doigts dans un pot de confiture. Il a l’air de s’amuser de sa confusion.
–Je pensais, miss Craven, que vous devez avoir de nous une première impression bien agréable. Vous devez trouver que nous sommes une famille polie et bien élevée. J’ai sauté par la fenêtre, au risque de me casser le cou pour vous éviter, et mon père et ma mère se sont mis à table sans vous attendre.
–Si vous aviez sauté un peu plus vite, je ne vous aurais pas aperçu, répond-elle, le rouge de ses joues s’effaçant peu à peu, et sa réponse ne s’adressant qu’à la première partie de son discours.
–Oh! c’est que je ne suis pas si jeune qu’autrefois, fait-il avec un soupir: mais, à dire vrai, nous avions été travailler à dessécher l’étang et j’étais une telle masse de boue que je n’aurais pas osé affronter votre présence.
–Je vous en offre autant. J’étais noire comme du charbon. N’est-ce pas, miss Blessington?
–On est couvert de poussière en chemin de fer, répond miss Blessington par un lieu commun poli et évasif.
–J’ai eu quelque chose de pire à supporter que de la poussière, reprend Esther en essayant de mieux voir son vis-à-vis à travers les bégonias.
–Un baby, peut-être?
–Le plus terrible des babys. Un baby qui avait la coqueluche...
Ils causaient d’une manière animée, gaie, gazouillant comme des oiseaux, ou comme des enfants qui joueraient en riant dans un jardin, sans se douter que dans un coin il y a un gros vieil ours prêt à s’élancer de son antre pour se jeter sur eux. L’ours de Felton s’élance...
–Que diable! pourquoi laissez-vous la porte ouverte? Georges! Morris! John! Ici! il y a une porte qui bat du côté de la cuisine. Ne dites pas non, coquins! Je sais qu’il y en a une, et que je vous y prenne encore, etc., etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les oiseaux sont couchés et les limaces commencent leur promenade sur les allées humides du parc. De temps en temps, un léger zéphyr vient murmurer quelques mots aux lauriers luisants, puis se tait. Il y a comme un tapis de nuages gris et minces étendu sur la voûte bleue du ciel. Les deux jeunes personnes vont et viennent le long de la terrasse. Esther a mis sur ses épaules un manteau rouge; elle ne craint pas le froid et elle avait d’abord refusé de le prendre, mais elle s’est ravisée en faisant la réflexion que les fenêtres de la salle à manger s’ouvrent sur cette terrasse et que le prince des contes de fées peut voir et approuver la combinaison des yeux noirs et d’un manteau rouge, car ces princes-là aiment ce qui brille; elle a donc accepté.
J’ai parlé d’Esther comme étant petite et j’ai dit que miss Blessington était grande; mais, en réalité, elles sont de la même taille. La seule différence, c’est que l’une est comme une plante jeune et fine, qui a grandi tellement à la grâce de Dieu qu’elle n’a pas eu le temps de grossir, tandis que l’autre a atteint son plein développement, sa riche stature, comme le bel arbre d’une forêt. Elles ont aussi le même âge, mais quelques femmes croissent, esprit et corps, plus vite que d’autres.
Les fenêtres ouvertes de la salle à manger se dessinent sur le sable en grands carrés d’une clarté jaunâtre. On aperçoit, à l’intérieur, des plats de fruits, des verres à moitié remplis, des moucherons qui volent autour des globes de lampe en allant y chercher une terrible mort.
Sir Thomas est là, dans son fauteuil de velours rouge, avec ses jambes blanches étendues; les pantalons de toile blanche et l’habit bleu à boutons d’or sont, j’ai à peine besoin de le dire, la toilette de dîner des vieux gentilshommes campagnards. Il a la tête rejetée en arrière. Saint-John est là aussi, le coude reposant sur la brillante table de chêne qui le réfléchit comme un miroir et sa tête sur sa main, dans une profonde méditation.
–Est-ce que vous vous promenez toujours ici, miss Blessington? dit Esther un peu ennuyée de la monotonie de ces allées et venues perpétuelles sur la terrasse dont sa robe traînante balaie une avalanche de petits cailloux.
–Généralement, répond-elle avec un joli sourire.
Miss Blessington a un joli sourire. Les gens qui la voient pour la première fois le trouvent angélique; mais elle n’en a qu’un et c’est toujours le même, à toute heure; le même pour sir Thomas, pour lady Gérard, pour les domestiques, pour les chiens, pour les visiteurs, pour les vieilles femmes de l’hospice, pour Saint-John. Rien de personnel.
–Toute seule?
–Pas habituellement.
Le joli sourire est ébauché avec une banale douceur.
–Hum! cela veut dire avec Saint-John, pense Esther. Quel dommage que Bob ne soit pas ici! se dit-elle. Nous ferions alors une partie carrée et nous pourrions changer de partenaire de temps en temps. Miss Blessington aurait Bob, et moi Saint-John!
Au-dessous de la terrasse s’étend une belle pelouse gazonnée, dégagée de parterres et d’arbustes, bien fauchée et bien roulée, tout à fait unie. Là, de petits cerceaux de croquet se détachent en blanc dans le crépuscule; les maillets gisent à terre comme des soldats sur le champ de bataille; des boules rouges, jaunes et bleues parsèment le gazon comme de gros fruits tombés.
–C’est là-bas votre jeu de croquet?
–Oui.
–Est-il bien plat?
–Oui. Aimeriez-vous à faire une partie?
–Je l’aimerais mieux que de ne rien faire, répond vivement Esther.
Elle est de ces jeunes filles pour qui les mots de repos et d’amusement ne s’accordent pas ensemble, comme il arrive plus tard.
On entend sortir de la salle à manger un ronflement sonore, car sir Thomas s’est endormi. Quelqu’un vient à la fenêtre, regarde au dehors, met une main sur le rebord et l’enjambe. Saint-John, apparemment, a de l’aversion pour le mode ordinaire d’entrer dans une maison et d’en sortir. Maintenant qu’on peut le voir sans l’obstacle des bégonias, on s’aperçoit qu’il a des yeux bons et intelligents et un nez assez long, bruni par le soleil.
–Venez-vous vous joindre à nous, Saint-John? lui demande miss Blessington en se baissant pour remettre un cerceau incliné et lui adressant cette invitation avec un regard de ses beaux yeux sans expression.
Saint-John hésite, attendant d’être invité aussi par Esther, mais elle est en train de se balancer les deux pieds sur un maillet, sans paraître faire attention à lui.
–Je ne veux pas, se dit-elle, qu’on me prenne pour une sotte.
–Est-ce que je joue jamais? répond-il avec impatience et s’éloignant d’un air fâché.
–Il n’accepte pas votre invitation avec la reconnaissance qu’elle mérite, ce me semble? dit miss Craven un peu méchamment.
–Il déteste ce jeu-là–répond miss Blessington avec un peu plus d’aigreur qu’elle n’en voudrait montrer–surtout quand on est en nombre impair.
–Oh!
Le jeu commence. Esther a peut-être joué six fois dans sa vie au croquet. Miss Blessington fait le tour des cerceaux a elle seule, tandis que la pauvre Essie lutte vainement et maladroitement.
–Puisque vous le désirez, je ne refuse pas de prendre un maillet, dit Saint-John apparaissant tout à coup, l’air un peu confus d’abdiquer si tôt sa fierté.
–Comment savez-vous que nous le désirons? Nous ne vous l’avons pas dit, réplique Essie. lui lançant de ses yeux à demi fermés un regard riant et malin.
–Puisque, se dit-elle, il est à une autre et que je suis à un autre, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas rire un peu ensemble.
–C’est à votre tour, miss Craven, reprend froidement Constance.
–Venez à. mon secours, voulez-vous? dit Esther interpellant Gérard avec d’autant plus d’empressement qu’elle pense que miss Blessington en est un peu irritée.
–Vous m’avez dédaigné tout à l’heure, aussi j’ai bien envie de vous laisser périr misérablement, répond-il en la regardant de très près, en raison de l’obscurité.
–Constance, ajoute-t-il, si cela ne vous fait rien, je prendrai une des boules de miss Craven?
–Si vous vous en souvenez, il y a une demi-heure que je vous ai demandé de vous joindre à nous.
–Je fais mes conditions avant de jouer, s’écrie gaiement Esther; c’est que vous ne ferez aucune remarque sur mon jeu, à moins que ce ne soient des compliments.
–Je ne promets rien, répond-il en riant. Si vous jouez mal, je le dirai.
La fortune ne sourit pas aux deux joueurs. En fait de maladresse, Saint-John ne le cède pas à sa jolie partenaire.
–Comment! vous jouez encore plus mal que moi! s’écrie-t-elle, ravie de cette découverte.
–Je le sais bien, répond-il avec un peu de mauvaise humeur. J’aurais honte de moi si je jouais bien. C’est le jeu le plus bête, le plus ennuyeux que jamais idiot ait inventé. Ce n’est qu’un jeu de hasard; regardez plutôt! désignant avec une sorte de dépit Constance qui, la robe délicatement relevée et un pied gracieusement en équilibre, inflige, à sa balle à lui, avec un implacable sang-froid, un châtiment mérité.
–Voilà pour toi, imbécile, s’écrie Gérard, s’adressant à sa balle et non à miss Blessington et la lançant avec force d’un grand coup de maillet. La balle glisse doucement sur la pelouse et va se loger au sein d’une corbeille d’astères. Le manche et le bout du maillet se détachent par la violence du coup, volent par les airs, et M. Gérard en est réduit à la honte d’en ramasser les disjecta membra et d’essayer de les raccommoder.
–Vous devez faire sensation quand vous allez à une partie de croquet, dit Esther en se moquant.
–Pensez-vous si mal de moi que de supposer que j’y joue jamais? réplique-t-il en se rapprochant d’elle.
–Je vous en prie, soyez à votre jeu, Saint-John; c’est à votre tour, lui dit Constance d’un ton où l’on sent une certaine irritation contenue. Elle les attend, au bout de la pelouse, dans une majestueuse solitude.
Quelques coups maladroits de l’association Gérard et Craven, quelques coups superbes par miss Blessington et la partie s’avance.
–C’est ridicule de lutter contre une chance aussi mauvaise que la nôtre, Constance, s’écrie Saint-John jetant son instrument avec une colère déraisonnable. C’est toujours de même! Que ce soit le whist, le billard, n’importe quel jeu, je ne gagne jamais. Croyez-moi, reprend-il en s’adressant à Esther avec vivacité, ne jouez pas, ne vous mettez de rien avec moi, car vous seriez sûre de perdre constamment. Je suis l’être le moins chanceux qu’il y ait au monde.
Puis il sent qu’il perd la tête et s’éloigne furieux.
–Comment! il est fâché sérieusement? dit Esther ouvrant de grands yeux et le regardant partir d’un air consterné.
–Il a le caractère le plus étrange, dit tranquillement miss Blessington, car il se met surtout en colère contre les personnes qu’il aime le mieux.
–Comme il doit l’aimer, alors! se dit Esther intérieurement.
IX
Table des matières
En cette matinée d’août, le soleil luit brûlant et vif sur une misérable croûte qui représente mistress Brandon avec, une robe de satin noir sans taille, comme une chrysalide prête à sortir de sa coque, appendue dans la salle à manger de Plas-Berwyn, et il éclaire non moins brillamment l’exquise Monna Lisa de Vinci, un des chefs-d’œuvre de la collection des Gérard. Le même soleil qui fait ressortir le sourire de sphinx de Monna Lisa, enveloppe aussi dans son étreinte la brune et mignonne tête d’Esther, sur laquelle s’enroule négligemment comme un noir serpent une masse d’épais cheveux. Elle est là, cette figure svelte et souple, à demi courbée près de la porte de la salle à manger. La famille est en prière, ainsi qu’elle s’en assure en appliquant son oreille à la serrure, d’où elle entend une voix dure et âgée, faisant un rapide dénombrement d’une quantité de demandes intéressées pour ses enfants-il n’en a qu’un et il le traite mal-pour ses amis, ses ennemis, sa reine, ses évêques, les nègres ses frères, etc., le tout sans la moindre virgule.
–C’est beau! on écoute aux portes! dit Saint-John qui descend par le grand escalier en knickerbockers et en bas de coton brun tricotés par sa mère.
–Chut!
Esther pose un doigt sur ses lèvres.
–Ils sont en prière.
Saint-John écoute aussi et une expression de mépris passe dans son sourire amer.
–Vous ne devez pas vous moquer de votre père, dit-elle à voix basse.
–Je sais que je ne le dois pas.
–Alors pourquoi le faites-vous?
–Parce qu’il en fait autant à mon égard, dès qu’il en a l’occasion.
–Chut! Ils ont fini.
–..... et dans tous les siècles des siècles. Amen! Morris!
–Sir Thomas?
–A quoi diable pensez-vous de frotter les pieds de cette chaise contre le mur pour écorcher la peinture du lambris?
–Que bénis soient ses cheveux blancs et sa voix bienveillante! dit Saint-John en faisant cette citation avec ironie.
La porte s’ouvre et les serviteurs défilent, tandis que les deux coupables entrent ensemble comme la veille. Lady Gérard ne paraît jamais au déjeuner. Miss Blessington occupe sa place et elle est déjà assise. Ses belles mains arrangent les tasses; ses cils d’un blond pâle sont abaissés sur ses yeux placides. Elle a sur sa poitrine une grande croix d’or qui suit tous ses mouvements en douces ondulations. C’est Ève au moment où elle reçut sa forme hors de la côte d’Adam; Ève, dans sa blanche carnation teintée du sang le plus riche et le plus pur avant qu’une, âme–une âme agitée, inquiète, intangible et incompréhensible–lui ait été donnée. Quand Constance se mariera, son mari devra la considérer comme s’il avait acheté à grand prix la Vénus de Gibson, cette merveille de la sculpture moderne, et qu’il l’eût mise dans sa galerie, à la place d’honneur.
A Felton, les lettres adressées à chacun sont apportées sur un plateau, et au moment où Esther s’assied, elle s’aperçoit qu’il y en a une pour elle dont l’adresse semble écrite par une main d’écolier. Le rouge lui monte au visage: elle cache vite cette lettre dans sa poche. A son imagination coupable il semble que tout le monde peut y voir lisiblement écrit: de Bob Brandon, l’amant d’Esther Craven. En jetant un regard timide pour s’assurer si Saint-John s’en est aperçu, elle rencontre son regard fixé sur elle avec une curiosité embarrassante.
–Nous permettons à chacun de lire ses lettres pendant le déjeuner, dit-il avec un sourire aimable. Nous ne sommes pas très formalistes, comme vous avez pu le voir.
–Oh! merci! je ne suis pas pressée, répond Esther déconcertée, mais affectant l’indifférence.
Les heures du matin, à Felton, ne sont pas animées. Sir Thomas est occupé à bâtir une nouvelle maison de jardinier et dépense beaucoup de temps à surveiller les maçons, comme un contre-maître égyptien, en leur disant, avec son aimable franchise, qu’il sait leur métier beaucoup mieux qu’eux-mêmes. Saint-John disparaît aussi, et Constance et Esther restent en tête-à-tête. Esther a donc tout le temps de lire la lettre de Bob et de la comprendre, ce qui demande quelque intelligence, car ses pensées étant plus rapides que sa plume, il omet presque tous les mots courts, les prépositions à, de, pour; les pronoms qui, ils, elles; il y parle beaucoup de sa mère, en s’acquittant de ses commissions; il y fait beaucoup de questions sur le jeune M. Gérard, avec des recommandations expresses d’y répondre. Toute une page y est consacrée à démontrer qu’on peut vivre dans une grande aisance avec huit mille francs par a; enfin il s’y trouve une phrase ou deux sur sa solitude et son vif désir de revoir sa bien-aimée Esther, mais peu de choses sur ce chapitre, car il craint de gâter le plaisir d’Esther en lui parlant de son propre ennui. Ce n’est pas une lettre éloquente; on peut même dire qu’elle est un peu naïve et écrite avec une mauvaise plume, mais c’est une bonne lettre. Esther le sent ainsi, et elle aurait voulu qu’elle fût moins bonne.
Bob est un être excellent; quand elle retournera à Glan-yr-Afon elle sera heureuse de le revoir, certainement, car elle l’aime beaucoup; mais, pour le moment, elle voudrait bien l’oublier un peu, jouir d’une vraie vacance qu’il semble troubler assez mal à propos.
–Où est Saint-John, demande milady, qui apparaît à l’heure du lunch, quittant pour la première fois le fauteuil où elle a fait de si doux sommes. Milady aime Saint-John. Il est très bon pour elle et il intervient souvent dans les querelles que lui fait sir Thomas.
–Disparu,–répond miss Blessington de sa voix douce et traînante. Je crois que c’est miss Craven qui lui fait peur.
–Je ne l’aurais pas cru si timide, répond Essie, un peu blessée.
–C’est un caractère singulier, dit Constance, tandis que ses doigts blancs démêlent les soies de couleurs vives qui lui servent à broder une calotte de fumeur,–il a la terreur des étrangers.
–Les plus grands amis ont commencé par être des étrangers, réplique Esther.
–C’est vrai, mais nous ne pouvons obtenir de lui qu’il trouve personne à son goût; n’est-ce pas, ma tante?...
Mais la tante est déjà rendormie.
–... A l’exception de deux ou trois blondes. Pour moi, je préfère infiniment les brunes, et vous?
–Infiniment, répond Esther avec emphase.
Ce n’est pas vrai, mais, après tout, qu’est-ce que la vérité en comparaison de la défaite d’un adversaire?
X
Table des matières
Après le lunch où n’assiste pas Saint-John, sir Thomas, miss Blessington et Esther doivent sortir à cheval. Les habitudes d’équitation de miss Craven se bornent à quelques exploits sur un poney gallois, hérissé, et paresseux. Miss Blessington lui a prêté un de ses anciens habits de cheval, beaucoup trop large d’épaules et de taille pour elle, mais un vêtement bien fait s’ajuste toujours à toutes les tailles, et elle ne trouve pas que celui-là lui aille mal; d’ailleurs, il lui importe peu d’être bien ou mal habillée, car, comme elle est la plus grande poltronne de la terre, le cœur lui manque en apercevant, par la porte entr’ouverte de la cour des écuries, trois chevaux qui lui paraissent d’une grandeur peu ordinaire et fort excités.
–Oh! sir Thomas, c’est un alezan, n’est-ce pas? On dit que les alezans sont toujours si vifs! Oh! je vous en prie... j’ai un peu peur... Si cela ne faisait rien, je crois que... je...
–Des bêtises! répond rudement sir Thomas. Croyez-vous que mes chevaux vont être sellés ou dessellés toutes les demi-heures à cause de vos caprices? Que Dieu vous bénisse, ma chère! Vous avez l’air comme si on allait vous pendre! Allons donc! vous pourriez le mener avec un fil de soie. Ici, Simpson, un peu vite. Mettez miss Craven à cheval.
Après deux essais manques,–au premier elle saute trop bas, et glisse honteusement à terre, et au second elle se donne un élan qui la fait presque passer de l’autre côté de sa monture,–après avoir donne un coup à la figure de Simpson et fait un trou à son amazone d’emprunt, miss Craven est enfin en selle. Il fait très chaud cet après-midi. On peut dire que c’est milady qui a choisi la bonne part en restant assise sur une chaise de jardin, sous un tulipier, à manger des abricots. Les daims, avec leurs flancs tachetés, leurs têtes ornées de larges bois, errent autour des grands vieux arbres aux troncs rugueux, qui semblent régner dans le parc comme des monarques solitaires, en étendant leurs grands bras entre la terre et le ciel, et hommes et bêtes jouissent délicieusement de leur ombrage. La poussière s’étend comme un lit épais sur la route; les noisetiers des haies, les ronces avec leurs mûres sauvages, les champs, tout est également recouvert d’une enveloppe gris sale.
–Est-ce qu’il donne des coups de pied? demande tout bas Esther à miss Blessington à l’insu de sir Thomas. Qu’est-ce que cela signifie, quand ils baissent leurs oreilles?
–Je crois que vous ne devez pas avoir peur, répond Constance avec un mépris poliment dissimulé. Ce sont seulement les mouches qui la tourmentent.
L’animal qui inspire tant de craintes à Esther est une belle bête, presque pur sang, tout à fait un cheval de dame, assez tranquille; mais, entre la tranquillité d’une jeune jument nourrie d’avoine et un poney gallois antédiluvien, gonflé d’herbe, il y a une certaine différence. Elle danse un peu de côté, en travers de la route, jouant avec son ombre.
–Oh! sir Thomas!–d’une voix lamentable–pourquoi ne va-t-elle pas tout droit? Pouquoi marche-t-elle comme un crabe?
–Peuh! dit sir Thomas. C’est seulement pour jouer.
–Si elle me jette par terre, réplique Esther tristement, je n’appellerai pas cela un jeu.
L’éclat de la route, la poussière, les moucherons obligent les cavaliers à fermer les yeux à demi, et ce n’est que quand ils en sont tout près qu’ils s’aperçoivent que l’homme qui vient à eux sur un gros cob gris, avec son chapeau, son habit et sa barbe aussi poudrés qu’un meunier, n’est autre que Saint-John. Il n’a pas l’air charmé de la rencontre.
–J’ai été à Melford, sir Thomas, pour voir ce chien d’arrêt de Burleigh. Il ne peut pas convenir: il est trop vieux.
–Vous devriez nous accompagner, Saint-John, dit gracieusement Constance.
–Merci! il fait beaucoup trop chaud.
–Au revoir, alors! dit-elle en lui faisant de la tête un petit salut qui agite les plumes de son grand chapeau et secoue l’essaim d’environ un millier de mouches qui s’y promenaient tranquillement.
Esther n’a plus peur.–Une promenade à trois n’a pas de charmes, lui dit-elle à voix basse et en faisant une petite moue quand il passe près d’elle.
Attiré par l’aimant qui va quelquefois au delà de son but, c’est-à-dire par les yeux d’une femme, il tourne aussitôt la tête de son cob.
–Mais à quatre, c’est différent, dit-il, en amenant son cheval près de celui d’Esther. Elle est un peu repentante d’avoir parlé. Une femme qui fait des avances, c’est contre toute bienséance.
La route est large et, pendant quelque temps, ils marchent de front comme un char romain, ou plutôt comme un escadron.
–Voilà qui est ennuyeux, se dit Esther. Oh! si je pouvais laisser tomber mon mouchoir, mon voile ou mes gants? pourquoi pas ma cravache?
–Oh! monsieur Gérard, pardon! j’ai laissé tomber ma cravache.
M. Gérard descend de cheval et la ramasse. Sir Thomas et sa pupille ont marché en avant.
–Quelle bonne idée vous avez eue là, dit Saint-John faisant siffler la jolie cravache avant de la lui rendre.
–Une bonne idée? Que voulez-vous dire? demande-t-elle en rougissant.
–Oh! c’était donc un pur accident? Je pensais que vous l’aviez fait exprès, et j’étais confondu de votre habileté.
Tout en parlant, il l’observe avec attention.
–Je l’ai fait exprès, reprend-elle en rougissant de plus en plus. Pourquoi m’obliger à dire la vérité malgré moi?
–Vous ne la dites donc pas toujours? lui demande-t-il avec quelque inquiétude.
–Est-ce que tout le monde dit la vérité?
–La plupart des hommes, du moins.
–Je ne suis pas un homme; la vérité n’est pas mon fort.
–Vous plaisantez, sans doute?
Et il continue à la regarder d’un air inquiet.
–Rassurez-moi, je vous en prie. Je voudrais être certain que vous ne dites pas plus de faussetés qu’il n’est nécessaire dans le monde.
–Peut-être.
Il ne paraît pas satisfait de cette réponse évasive, mais il n’insiste pas.
–Il est rare, reprend-il, que mon papa et moi nous prenions l’air ensemble. Nous trouvons que nous avons assez l’un de l’autre dans notre intérieur.
–C’est votre père, lui remontre Esther un peu sèchement, encore mécontente qu’il l’ait mise dans l’embarras tout à l’heure.
–Je n’ai jamais compris, reprend-il gravement, que ce fût un titre à mes yeux. Au contraire, je tiens que les parents devraient s’excuser auprès de nous, pour nous avoir amenés sans notre permission dans ce monde désagréable.
–Désagréable!–s’écrie Esther, les yeux grands ouverts par un étonnement naïf.–Désagréable pour vous? Comment, jeune et.
–Beau? alliez-vous dire?
–Non, certainement, mais avec autant d’argent que vous en avez pour le rendre agréable.
–D’abord, je n’ai pas tant d’argent que vous croyez; j’en aurai un jour quand je serai trop vieux pour en jouir. Il ira encore plus de trente ans, sans doute, ajoute-t-il avec un geste de la tète adressé peu respectueusement au dos bleu de sir Thomas.
–Ce doit être bien pénible d’attendre un héritage, dit Esther ironiquement.
–Pénible? dit Saint-John avec énergie, c’est plus; c’est dégradant. Croyez-moi–et il appuie sur ces mots–il n’y a pas d’êtres en Angleterre plus malheureux que les fils de famille. Nous ne pouvons pas bêcher la terre et nous aurions honte de mendier.
–Je n’en puis juger. Je n’attends pas d’héritage.
–J’aurais été plus heureux, et j’aurais mieux valu, peut-être, si j’avais été un dixième fils, obligé de gagner ma vie comme gratte-papier, fabricant de savons, ou carabin. Je me vois, moi-même, dit-il en riant, pilant dans un mortier chez un pharmacien. Alors, j’aurais eu quelque chance d’être aimé pour moi-même, bien que sentant la pilule et le cataplasme, tandis qu’aujourd’hui, si une personne m’adresse de doux regards et de douces paroles, je sens que c’est pour l’amour de Felton et non pour moi. Je vous dirai qu’une fois, il y a de cela longtemps, je m’étais mis en tête la ridicule idée qu’on devait essayer de faire, en ce monde, le plus de bien possible. Grâce à l’exemple et aux conseils de sir Thomas, j’ai bientôt rejeté toutes ces chimères. Si on me demande, au jugement dernier, ce que j’ai fait de bon, je répondrai que j’ai chassé quelques ours en Norwège, un grand nombre de grèbes et de dindons en Albanie, et pêché des saumons en Connemara; j’ai été amoureux fou une fois, et dupe bien des fois.
–Vous avez été amoureux jusqu’à la folie? dit-elle vivement.
–Oh! cela ne signifie rien. C’est une histoire stupide, pas intéressante, et je n’en suis pas encore au point de radoter en racontant les anecdotes de ma jeunesse. A présent, prenons ce chemin et coupons par le parc. C’est plus frais, et nous pourrons faire un joli temps de galop sous les arbres, sans avaler toute la poussière de sir Thomas et de Constance, comme à présent.
–Mais... mais... est-ce qu’il n’y a pas de danger, dit Esther avec hésitation? Est-ce qu’ils ne mettent pas quelquefois leurs pieds dans des trous de lapins et ne se cassent pas les jambes dans leurs chutes?
–Très souvent. Je puis même dire constamment, répond Saint-John en riant et en ouvrant la grille avec le manche de son fouet.
Le gazon vert, élastique et frais est certainement plus agréable que la route dure et poudreuse, et les chevaux montrent leur satisfaction en faisant de joyeuses courbettes. L’air plus vif rafraîchit le visage des cavaliers, tandis qu’ils filent sous les arbres, courbant souvent la tête pour éviter un rude contact avec les branches les plus basses.
Riant, rougissant, moitié de peur, moitié de plaisir, Essie ne peut s’empêcher de s’écrier:
–C’est délicieux! je n’ai plus peur du tout; je me moque des trous de lapins!
Il ne faut pas se vanter trop tôt. A peine ces mots sont-ils sortis de sa bouche que, presque à leurs pieds, du milieu d’une touffe d’énormes fougères où ils se tenaient blottis, une vingtaine de daims se lèvent avec grand bruit et s’enfuient vers la forêt. La jument d’Esther, effrayée de cette apparition soudaine, se rejette violemment sur la gauche et baisse la tête en lançant des coups de pied.
–Prenez garde! Tenez serré! Tenez-lui la tête haute! lui crie Saint-John effrayé.
Un moment après, la jument, la tête en l’air, les narines ouvertes et les brides lâches battant contre ses jambes de devant, passe comme l’éclair. En une seconde, il est descendu de cheval et il est près d’une masse inerte sur le gazon.
–Je ne suis pas morte, dit Essie en se soulevant avec effort et en souriant à Gérard dont le visage brun est blanc de frayeur. N’ayez pas l’air si effrayé.
–Dieu soit loué! dit-il en respirant à peine, et avec plus de ferveur que quand il dit ses prières. Quand je vous ai vue là, sans mouvement, j’ai...–il frémit–... C’est inutile à dire.
–Il faudra m’attacher sur ma selle une autre fois, n’est-ce pas? dit Essie en portant une main incertaine à sa tête, comme si elle n’était pas très sûre de la retrouver à la; même place.–Oh! monsieur Gérard!...–et la couleur abandonne de nouveau ses joues et ses lèvres–je déteste monter à cheval! C’est aussi dangereux qu’une bataille.
–Tout à fait, dit-il en riant de bon cœur avec un immense soulagement. Êtes-vous bien sûre de n’être pas blessée?
–Parfaitement sûre.
Pour le lui prouver, elle fait le [mouvement de se lever, mais aussitôt son visage se contracte avec une expression pénible et elle retombe sur le gazon.
–Je n’en suis pas si sûre maintenant. Je crois que je me suis fait sottement mal à un pied. Il est foulé ou démis.
–Où sentez-vous de la douleur? Est-ce là? dit-il en posant légèrement le doigt sur sa cheville fine et ronde.
–Oui, un peu.
–Combien j’en suis peiné, dit-il.–Que puis-je faire pour vous? Courir au château aussi vite que possible pour vous ramener une voiture?
–Accompagné d’un médecin, d’un notaire et d’un curé? Non, merci!
–Mais vous ne pouvez pas rester là toute la nuit. Croyez-vous pouvoir revenir à cheval?
–Sur cette terrible bête? dit-elle avec effroi.
–Je la mènerai par la bride.
–Eh bien... oui, répond-elle malgré sa répugnance. Puis elle ajoute en reprenant espoir: Elle n’est plus là.
–Il faut que j’aille la chercher. Brute! elle est maligne comme le diable! Êtes-vous sûre de pouvoir rester là quelques minutes?
–Oui, s’il n’y a pas de chevaux dans le voisinage, répond Esther avec un sourire innocent dont il emporte le souvenir à travers les prairies, les fougères, le soleil.
Essie passe plus d’une demi-heure à redresser et à réparer le chapeau bossué de miss Blessington: plus d’un quart d’heure à arracher les brins d’herbe et de joncs qui se trouvent à portée de sa main destructrice, et durant ce quart d’heure elle ne peut s’empêcher de penser que sir John a une figure agréable, franche, énergique; qu’il y avait aussi sur ses traits une expression d’angoisse quand ils se sont rencontrés de si près au moment de sa chute maladroite. Après tout, c’est plus élégant d’avoir cinq pieds six pouces que près de six pieds.
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