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Alfred Assollant

Le plus hardi des gueux


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330392

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

Son père avait été pendu. Son grand-pere aussi. Quant à son bisaïeul, c’est autre chose; il avait été tué dans une émeute que fit le peuple de Paris pour obtenir du pain à bon marché pendant une année de famine.

C’était comme un traité conclu depuis quatre-vingts ans entre cette famille et le gouvernement de Sa Majesté. Le roi fournissait la potence. La famille fournissait le pendu. De génération en génération les choses marchaient ainsi, à la satisfaction apparente des deux parties, et tout le quartier pensait que cet arrangement durerait jusqu’à la fin de la monarchie française, lorsque le fils et petit-fils de tous ces pendus, le mauvais garnement dont je parle, un beau soir du mois de mai1765, comme j’étais debout à prendre le frais sur le seuil de ma boutique, s’avisa de passer devant moi et de me saluer en souriant d’un air de vieille connaissance.

Tout le monde sait que les épiciers sont polis, et je me flatte de ne pas l’être moins qu’aucun de la confrérie. Je ne crois pas avoir jamais oublié de dire:– «Et avec ça, monsieur, ou madame ou mademoiselle?» suivant l’âge et le sexe, quand on vient m’acheter pour deux sous de poivre ou une chandelle des six. Je ne m’en vante pas, d’ailleurs. Etre poli envers la pratique, c’est l’A B c du métier, c’est ce qu’on doit enseigner aux petits épiciers en même temps que le catéchisme, ou pour mieux dire, quiconque voudrait être épicier sans être poli, ferait mieux de ne pas être épicier du tout.

Cependant, ce jour-là, un instinct secret m’empêcha de répondre au salut de ce garçon. Est-ce saint Théodore, mon patron, qui m’avertissait de détourner les yeux et de garder mes mains dans mes poches? Je l’ignore. Mais je ne fis pas semblant d’avoir vu son coup de chapeau.

Ce n’est pas pourtant que le garçon fût désagréable à l’œil. Au contraire! Il était tout jeune,–vingt ans à peine,–grand, un peu maigre, bien fait, leste, souriant, avec de fines moustaches noires et une épée au côté comme un gentilhomme. L’habit, sans être neuf ou magnifique, avait une apparence très-convenable et surtout il était relevé par une démarche de prince.

Je parle, bien entendu, des princes de l’ancien temps et non de ceux d’aujourd’hui qui ressemblent pour la plupart aux laquais de leurs mères.

Au reste, quels que fussent son rang et sa profession, qu’il fût jardinier, poète ou gentilhomme, je suis forcé d’avouer qu’il était plus poli que moi, car sans se rebuter de mon impolitesse il dépassa de cinquante pas la porte de ma boutique, revint lentement, d’un air distrait, rêveur, comme s’il avait été occupé d’un poème, et, tout à coup, quand il fut à trois pas de moi, leva les yeux d’un air ravi et me salua plus profondément encore que la première fois.

Ce n’est pas assez de dire: plus profondément. Je devrais dire: plus respectueusement, plus tendrement, plus filialement. Le premier salut semblait signifier: Voici monsieur Théodore Marteau, épicier, ayant boutique et pignon sur rue, au coin de la place de la Tour-Saint-Jacques-la-Boucherie. bon bourgeois, homme aimable, respecté, considérable, homme à l’aise, homme qui fait honneur à ses voisins et à tout le quartier, homme qui gagne trois mille écus par an dans son commerce et qui en met de côté deux mille, homme qui pourrait être échevin s’il voulait et qui ne le veut pas, de peur d’exciter l’envie, homme qui préfère vivre en paix dans sa maison avec sa fille Ninon et sa servante Jeannette, homme sage et sensé, homme prudent, homme honorable dont on aimerait à être le fils, puisqu’il est trop tard pour en être le père.

Voilà ce que voulait dire le premier salut. Quant au second, il signifiait d’abord la même chose que le premier. Et, de plus, il avait je ne sais quoi de doux, de touchant, de caressant, d’insinuant, qui respirait la déférence, l’amitié, la vénération, la tendresse, un désir ardent de me demander avis et protection, et d’entrer à tout prix dans ma maison et dans mon intimité. Non, vous ne devinerez jamais à quel degré ce second coup de chapeau fut éloquent.

Il était même accompagné d’un regard si affectueux et j’oserais presque dire si tendre, que je ne l’aurais pas pris pour moi s’il y avait eu derrière moi quelqu’un qui pût en prendre sa part; mais Jeannette, ma servante, était au fond de la boutique, et d’ailleurs, à son âge, et faite comme un grenadier, pouvait-elle avoir un amoureux? Quant à ma fille, ma chère petite Ninon, elle était jolie, c’est vrai, comme un bouton de rose, et même elle était sans pareille dans le quartier, mais c’était une enfant. A dix-sept ans, sait-on ce que c’est qu’aimer?

Cependant, si ce regard s’adressait à quelqu’un derrière moi, ce ne pouvait être qu’à elle. Je me retournai donc; mais je la vis à son comptoir, assise, le front baissé sur son livre de comptes, et si occupée de ses additions et de ses soustractions, qu’elle ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans la rue.

Tout au plus,–mais c’est une réflexion que je ne fis pas d’abord,–aurais-je pu remarquer une certaine rougeur des joues qui n’était pas naturelle en plein midi, car elle avait toujours le teint le plus blanc, le plus délicat et le plus rosé du monde. Mais il était déjà sept heures du soir. Nous avions soupé depuis un quart d’heure, et Ninon s’était remise à l’ouvrage aussitôt après, ce qui est malsain et rend le teint couperosé, au dire de tous les médecins.

II

Pour revenir au jeune homme si poli qui se promenait avec tant de respect devant ma boutique, je ne répondis pas mieux à ses révérences et à ses coups de chapeau la seconde fois que la première. J’en avais même quelque remords, craignant qu’il ne fût offensé; mais j’avais tort de craindre, car il n’était pas d’humeur susceptible, et pour preuve, après être allé jusqu’à l’autre bout de la place, comme il avait déjà fait deux fois, il revint à moi d’un air plus doux encore et plus respectueux qu’auparavant, me salua de nouveau et dit:

–Monsieur Marteau, ne me reconnaissez-vous pas? Je répondis que n’ayant jamais eu l’honneur de le rencontrer, je n’avais pas le plaisir de le reconnaître.

Il parut consterné de cette réponse.

–Pardonnez-moi, dit-il, j’avais espéré que vous garderiez plus longtemps le souvenir du fils d’un de vos meilleurs amis.

En parlant, il regardait du côté de Ninon comme s’il avait attendu d’elle quelque secours; mais Ninon, toute à son affaire, additionnait, multipliait, divisait avec acharnement.

–Enfin, demandai-je avec quelque impatience, quel est celui de mes meilleurs amis dont vous êtes le fils

Il répondit fièrement:

–Mon père s’appelait Antoine Rienquivaille. Il fut pendu sous mes yeux, il y a dix ans, en place de Grève. Vous devez vous en souvenir.

Rienquivaille le pendu! Ah! certes, oui, je m’en souviens, et de son amitié qui a manqué me coûter la vie, car messieurs du Châtelet, lorsqu’ils se mettent à pendre, n’y vont pas de main morte, et plutôt que de laisser échapper un coupable aimeraient mieux passer la corde au cou de dix innocents.

En même temps que la pendaison de mon ami Rienquivaille, mille autres choses me revinrent à la mémoire, mille joyeuses farces que nous avions faites .ensemble dans notre première jeunesse, et qui nous avaient rendus célèbres dans le quartier;–les sonnettes arrachées aux portes pendant la nuit; les poêles et les casseroles attachées à la queue des chiens; les charivaris sous les fenêtres des veufs ou des veuves qui se remariaient, les avis donnés à tout le quartier de la mort et de l’enterrement d’un bourgeois plein do vio, et les draperies funèbres clouées au point du jour devant sa porte; je ne parle pas des jolies filles embrassées de force et par surprise à la promenade, sous les yeux de leurs parents, ni dos coups de bâton échangés à cotte occasion.

Puis, quand nous fûmes dovenus plus âgés et plus sérieux l’un et l’autre, son mariage où j’étais premier témoin et le mien dans lequel il dansa si gaiement le menuet tout en jouant de son violon de poche et faisant des compliments aux dames.

Ah! le bon enfant qu’il était, mon ami Rienquivaille! Et leste comme un chat, gai comme un pinson, amoureux de toutes les femmes comme un léopard, jusqu’au jour funeste où M. Legris, le procureur, enragé de jalousie contre lui à cause d’une petite mercière de la rue Saint-André-des-Arts qu’ils courtisaient tous les deux, l’appela fils de pendu, à quoi Rienquivaille, très-sensible à l’honneur de sa famille, riposta par un soufflet qui coûta deux dents au procureur.

Malheureusement, l’homme do loi se saisit d’un couteau à découper et voulut percer le ventre de Rienquivaille, qui l’évita et lui fendit la tête avec une bouteille vide.

Là-dessus les procureurs crièrent au meurtre! comme les oies du Capitole, alléguant qu’il n’était pas honnête d’assommer un procureur en temps prohibé. Le Châtelet informa, et mon ami Rienquivaille fut pendu.

D’ailleurs, comme je l’ai déjà dit, c’était une tradition de famille, et il n’avait garde d’y manquer.

C’est pourquoi, ayant en un clin d’œil rassemblé tous ces souvenirs et pesé toutes ces considérations, je dis au jeune Rienquivaille:

–Mon ami, ton père était un galant homme quoiqu’il ait fini au bout d’une corde; mais ton grand-père aussi était un galant homme, et ton bisaïeul pareillement, et tous trois ont fini de la même manière ou à peu près. C’est comme une fatalité. Pourquoi serais-tu plus heureux que les autres membres de ta famille?… Et si tu dois finir par là, que pourrais-je faire pour toi?

Rienquivaille se redressa et dit:

–Je ne vous demande rien, monsieur Marteau, excepté quelques conseils et la permission de venir vous voir do temps en temps.

–Pour des conseils, tant que tu voudras, à condition que tu ne viendras pas me les demander dans ma boutique!… Adieu, mon garçon! Adieu! Il fit trois pas comme pour s’en aller et revint.

–Si Mlle Ninon, dit-il, voulait avoir son portrait, ressemblance garantie, je me flatte que personne.

Cette fois, je le poussai par les épaules et lui répliquai:

–Mon garçon, si l’on a besoin de toi, je te ferai appeler.

–N’oubliez pas mon adresse, ajouta-t-il en partant:

«Jean-de-Dieu Rienquivaille, peintre, poète et musicien, rue Galande, 27, au septième étage au-dessus de l’ entresol, sous les toits.»

Je promis tout haut de m’en souvenir, et tout bas je fis serment de ne laisser jamais entrer dans ma maison ce peintre, poète et musicien de malheur.

III

Comme je revenais à mon comptoir, il me sembla que Ninon baissait précipitamment la tête-sur son papier. On aurait dit un écolier pris en faute et-qui rougit.

Je demandai bonnement:

–As-tu vu ce monsieur?

Elle répondit avec l’innocence de son âge:

–Quel monsieur? il y avait un monsieur là tout à l’heure?,

–Oui, devant la porte, avec moi.

–Et tu ne me l’as pas montré? Oh! papa, ce n’est pas bien.

Il y eut une courte pause. Puis elle répondit:

–Comment était-il fait, ton monsieur?

Je compris bien qu’elle n’avait pas vu Rienquivaille. Si elle l’avait vu, elle ne m’aurait pas demandé comment il était fait. Pour ne pas éveiller sa curiosité, je répondis:

–Il est fait comme tous les autres.

–Ah!

Elle parut très-désappointée. Cependant elle demanda encore:

–Était-il comme M. Lenoir, ton compère le drapier du Vert-Galant, qui ressemble à une grosso barrique?

–Non! non.

–Ou comme M. Papegay, le maître de clavecin, qui a le nez fait en bec de perroquet?

–Non! non! Ce n’était ni Lenoir, ni Papegay, ni personne qui leur ressemble. C’était un jeune homme, et un joli garçon, ma foi!…

Comme j’allais continuer le portrait de Rienquivaille sans remarquer que Ninon ne m’avait pas répondu et qu’au contraire elle m’interrogeait, elle posa sa plume sur son pupitre, ouvrit légèrement la bouche, la referma poliment comme si elle avait voulu cacher l’effort qu’elle faisait pour étouffer un bâillement, et me dit:

–Papa, il est sept heures et demie. C’est demain dimanche. Tout le monde a fait ses provisions dans le quartier. Si quelqu’un vient d’ailleurs, Jeannette le recevra. Veux-tu prendre le frais au jardin des Tuileries, avant la nuit?

Rien ne pouvait me plaire davantage. Depuis la mort de ma femme, que j’avais perdue dix ans auparavant, ma plus grande joie était de donner le bras à ma fille les jours de fête et de la mener à la promenade. Chacun est fier de quelque chose sur la terre; les uns sont fiers d’être rois ou princes ou simples gentilshommes; d’autres sont fiers d’avoir beaucoup d’argent; d’autres, d’avoir le nez droit ou courbé, ou tortu, ou camard; moi, j’étais fier de ma fille, et pour parler franchement, c’est mon plus bel ouvrage.

Quand nous sortions dans la rue, tout le monde se retournait pour la regarder,–les femmes d’un petit air de dédain irrité, les hommes d’un air de franche admiration. Les voisins disaient: «Père Marteau, celle-là n’aura pas besoin de dot.» Les voisines: «Elle a des yeux à la perdition de son âme.»

Chacun plaçait son mot. Au fond, tout ça voulait dire qu’elle était la plus jolie fille du quartier de Saint-Jacques-la-Boucherie.

Et puisque j’en suis là, je puis bien ajouter qu’elle n’était pas moins bonne que jolie, et qu’elle avait plus d’esprit que tous les académiciens de France, excepté, bien entendu, M. de Voltaire, qui a fait la Henriade et trois douzaines de tragédies.

Enfin, je n’aurais jamais fini de dire tout le bien que je pensais de ma fille avant le terrible événement.

Mais ce jour-la, qui fut le premier de mes aventures et de mes malheurs, j’étais tout à la joie. Mes affaires allaient bien; mon inventaire, terminé la veille, donnait trois cents écus de plus que l’année précédente.

Je me portais comme un pont, et Ninon comme un charme. Jeannette elle-même, ma servante, engraissait à vue d’œil, quoiqu’elle fut levée et au travail depuis quatre heures du matin jusqu’à neuf heures du soir; elle s’entendait en cuisine comme la propre cuisinière de Mgr l’archevêque de Paris, et nous faisait dîner le dimanche comme des dieux; tous mes amis me l’enviaient, et même Lenoir, le drapier, qui était veuf et riche, conçut tant de passion pour les pâtés de Jeannette, qu’il essaya d’abord de la séduire, quoiqu’elle eut cinquante ans passés; mais il ne réussit pas et voulut ensuite l’épouser, afin de garder pour lui-même cette pâtissière sans pareille.

Enfin, comme on voit, j’étais heureux de tous les côtés, et ce jour-là, plus heureux encore que tous les autres jours,–si heureux que le matin même j’avais fait présent à Ninon d’une petite croix enchâssée de perles fines du prix de vingt écus, et que la chère enfant, après m’avoir embrassé sur les deux joues une dizaine de fois, déclara que la journée ne se passerait pas sans que, pour faire honneur à ma croix, elle fut allée la montrer elle-même, pendue à son cou, dans tout le quartier.

C’est pour obéir à ce vœu sacré que nous devions aller ensemble au jardin des Tuileries.

Tout à coup, pendant que Ninon faisait ses prévaratifs, prenait sa croix d’or, son plus beau bonnet de dentelles et ses autres armes de guerre (car les femmes vont à la promenade comme les soldats vont à la bataille), un grand bruit se fit entendre du côté de la rue Saint-Martin.

C’étaient des cris d’hommes, de femmes, d’enfants, des coups de pistolet, des coups d’épée, un tumulte pareil à celui d’une foire ou d’un combat sanglant. On criait: Arrêtez-le, c’est un assassin!… Au secours!… Au meurtre! Au nom du roi! Place! Place!

En même temps, la foule avançait toujours vers la place Saint-Jacques-la-Boucherie, roulant comme un torrent, poussée par les archers de la maréchaussée que je ne voyais pas encore, mais dont on entendait le pas régulier résonner sur le pavé. D’ailleurs, à défaut d’autre signe de leur présence, on les aurait toujours reconnus à celui-ci que les coups de crosse plèuvaient dru et menu de tous côtés.

–Monsieur, me cria Jeannette du fond de la boutique, rentrez vite et fermez la porte.

C’était un sage conseil comme l’événement le prouva bientôt, et j’aurais bien fait de le suivre; mais, franchement, quand on venait s’égorger dans mon quartier et presque devant ma maison, pouvais-je rester là les bras croisés, et fermer ma porte pour être plus tard la risée de tous mes voisins? Était-il juste que je fusse là seul à ne rien voir de ce qui se passait, quand, par bonheur, il se passait quelque chose?

Évidemment non.

Mon devoir était d’accourir pour voir la bataille, pour savoir qui avait tort, pour blâmer le lieutenant criminel qui laissait les gens s’entretuer dans les rues de Paris, et la police qui ne les en empêchait qu’en les séparant brutalement à coups de crosse, pour être témoin enfin de quelqu’un ou de quelque chose.

Je courus donc, pour remplir ce devoir, au devant de la foule qui commençait à déboucher sur la place, et dont les cris redoublaient de minute en minute.

Parmi les cris un surtout dominait et couvrait presque tous les autres. C’était celui-ci:

–Bravo, Rienquivaille! Hardi, mon garçon!… C’est ça, bien piqué!… Ta lame a fait un trou! Ah!

Au même instant, je vois mon garnement, le même qui m’avait salué si poliment et fait des compliments, si respectueux un quart d’heure auparavant, traverser la foule, se faire jour, parmi les archers, l’épée à la main, et courir du côté de ma boutique, poursuivi par la maréchaussée.

C’était bien lui. Mais il avait perdu son chapeau dans la bagarre; ses cheveux, que j’avais vus si bien peignés, tombaient en désordre sur ses épaules; son habit était percé de deux balles et déchiré de plusieurs coups de baïonnette.

L’une de ses manches avait été arrachée; son gilet même et sa culotte portaient les traces de la bataille; on aurait dit un diable déchaîné.

Malgré tout, aussi fier qu’Artaban, et se servant de son épée comme le chevalier Bavard. En le voyant, je reconnus le sang des Rienquivaille, et malheureusement aussi je reconnus la maréchaussée, et je me souvins de la potence où son père et son grand-père avaient été pendus chacun à son tour.

Mais comme je faisais ces tristes réflexions, jugez de mon étonnement lorsque je vis mon gaillard, qui courait l’épée nue sur la place, poursuivi par les archers, découvrir la porte ouverte de ma boutique, entrer au galop, refermer la porte au nez des archers et disparaître comme une souris qui se coule dans un trou.

IV

Un grand cri s’éleva dans la foule, pareil à une acclamation. Cent voix retentirent: Bravo! Rienquivaille! Hou! les archers! Hou! Hou!

Je demandai à l’un de ceux qui montraient le plus d’ardeur:

–Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il a fait?

L’autre répondit en levant les épaules:

–Est-ce que je sais, moi?… On crie. Je crie pour faire comme les autres. Est-ce qu’on va m’empêcher de crier, à présent?… Est-ce qu’on va réduire les citoyens en esclavage?

A chaque mot, il élevait la voix d’un cran; mais quand il demanda si l’on voulait réduire «les citoyens en esclavage,» trois ou quatre de ses plus proches voisins abandonnèrent la poursuite des archers et se serrèrent autour de moi d’un air menaçant, me prenant sans doute pour un suppôt de la tyrannie.

–De quoi? de quoi? demanda un vitrier en me regardant de travers, on ne peut donc plus s’amuser ici? Les amis ne sont donc plus les amis?… On ne –peut donc plus faire ses farces?… Faudra donc demander la permission à M. le lieutenant criminel?… Y a donc des mouchesdans le pays?… Je voudrais bien voir ça!

Et il serrait les poings en me les mettant sous le nez.

Décidément ma question ne valait rien, et mon affaire tournait mal.

Heureusement un de mes voisins, François le boulanger, rabattit d’un coup sec les poings du vitrier, et lui dit:

–Imbécile, tu ne connais donc pas le père Marteau, le père de Mlle Ninon?

–Imbecile! répliqua l’autre indigné. Les imbéciles sont faits comme toi.

Alors le grand François, plus fort qu’Hercule, le saisit par les deux bras, lui serra les coudes contre la ceinture, l’étouffa à moitié, l’enleva à deux pieds de terre et lui dit:

–Graine de navet, mauvais vitrier, si tu souffles un mot de plus, je te mets en pâte comme un hachis et je t’enfourne dans mon four comme un cochon de lait!

Il l’aurait fait comme il le disait, le grand François, car la nature l’avait construit solidement et campé sur ses reins comme une colonne de bronze.

Le malheureux vitrier pâlissait et devenait vert. Alors je vins à son secours.

–Merci, François. Lâchez ce pauvre garçon. Vous voyez bien qu’il n’en peut plus!

En effet, il ne respirait plus qu’à peine. François le laissa retomber à terre et me dit:

–C’est bien pour vous faire plaisir, monsieur Marteau, à vous et à Mlle Ninon, ce que j’en fais; car si j’en croyais mon courage.

Et comme l’autre, à peine dégagé, s’en allait, il ajouta:

–Eh bien! tu t’en vas sans remercier papa Marteau qui vient de te sauver la vie? C’est pas bien ça, c’est d’un malhonnête et d’un mal éduqué, vitrier J

–A quoi l’autre répliqua d’un air de défi:

–Nous nous retrouverons, François. Nous nous retrouverons!

–Quand tu voudras, mon garçon, quand tu voudras, dit François. Si cela te convient d’être aplati, tu n’as qu’à parler. Je suis là vingt-quatre heures par jour au service des amis!

A dire vrai, il me tardait d’être débarrassé de mes amis et de mes ennemis, car je voyais de loin les archers frapper de toutes leurs forces la porte de ma boutique avec la crosse de leurs fusils, et je m’attendais à voir livrer au pillage ma boutique et ma caisse, tout cela sans parler de la frayeur que cette prise d’assaut pouvait causer à Ninon.

Je me hâtai donc, quand le vitrier eut disparu, de serrer les mains du bon boulanger, et de me glisser dans la foule pour venir au secours de ma fille et de ma boutique.

Il n’était que temps, car la porte était à demi enfoncée-déjà, et j’entendais les cris de Jeannette:

–Au feu! au feu! Au voleur! à l’assassin! Au secours! Au feu! Monsieur Marteau! il va se sauver, le brigand!

A quoi l’exempt de la maréchaussée qui commandait les archers répliquait en criant de toute sa force:

–Ouvre donc, vieille sorcière! On ne veut pas te faire de mal, au contraire!

–Mais, monsieur l’exempt, répliqua Jeannette d’une voix si aiguë qu’elle aurait ouvert comme un passe-partout les oreilles les plus dures, ce coquin a mis le verrou et fermé la porte à double tour. Et maintenant il va se sauver!

La conversation en était là, lorsque j’arrivai devant ma boutique.

Chacun me fit place, espérant sans doute que j’aurais plus d’influence dans ma maison que M. l’exempt.

D’un geste de la main j’ordonnai aux assistants de faire silence et aux archers de se tenir en repos. Tout le monde obéit et se rangea en demi-cercle.

Alors je pris la parole.

–Jeannette, c’est moi, votre maître. Ouvrez! ouvrez!

–Eh! monsieur, répliqua Jeannette, ce mauvais gueux a emporté la clef!

Je repris:

–Ninon, mon enfant, es-tu là?

–Oui, papa.

–Ouvre-nous!

Avant qu’elle pût répondre, l’exempt cria aux archers:

–Enfoncez la porte!

Ce qui fut fait d’un dernier effort et avec un tapage épouvantable. La porte à demi tombée entraîna dans sa chute une douzaine de bocaux remplis de liqueurs diverses, un baril de prunes confites, un second baril de sardines, quinze ou dix-huit livres de beurre frais, et brisa tant de pots de confitures, que le plancher en fut tout embrené et que les gamins du quartier accoururent le lendemain matin pour y tremper leurs tartines.

Les archers entrèrent alors par la brèche comme des conquérants, baïonnette en avant, prêts à passer les vaincus par les armes.

Les vaincus,–les seuls du moins qu’on pouvait voir,–c’étaient Jeannette et Ninon.

Je dis à l’exempt:

–Monsieur, retenez vos hommes. Si quelque coquin s’est caché tout à l’heure chez moi, il vous sera bien facile de le prendre, et je ne demande pas mieux que de le livrer à Sa Majesté; mais vous voyez vous-même, et tous mes voisins peuvent vous dire que je suis un homme paisible et doux, un bon bourgeois qui ne demande que l’ordre, la tranquillité, la religion la famille…

L’exempt me regarda de travers et répliqua:

–Voici M. le commissaire. C’est devant lui que vous allez vous expliquer, vous et les vôtres.

• En effet, ce magistrat accourait d’un pas pressé, quoique solennel.

Derrière lui marchait son greffier, petit homme à mine de renard qui tenait sous son bras un portefeuille.

–Monsieur le commissaire, dit l’exempt, c’est un cas de rébellion. Il a fallu enfoncer la porte de cet épicier.

Le commissaire, bel homme, à figure longue, large et farouche, me regarda d’un air sombre, entra dans la boutique avec les autres, et dit:

–Assurez-vous de sa personne!

–Ces-mots (pourquoi ne l’avouerais-je pas?) me causèrent, malgré mon innocence, une frayeur épouvantable. J’essayai de me défendre:

–Mais, monsieur le commissaire.

Le magistrat répéta:

–Assurez-vous de lui!

Et l’on s’assura de moi, comme il l’avait ordonné, c’est-à-dire qu’on me lia les .mains derrière le dos.

–Maintenant, ajouta le commissaire, de quoi s’agit-il, monsieur l’exempt?

Ici l’homme de police se pencha vers l’oreille de son chef et lui dit tout bas quelques mots.

Puis, élevant la voix comme pour terminer son discours:

–Enfin l’assassin, poursuivi par nos archers, est venu se réfugier dans la boutique du sieur Marteau, ce qui sans doute est la marque de quelque complicité…,

–En effet, en effet! dit le commissaire d’un air grave et pensif.

J’essayai une seconde fois de me justifier et d’expliquer que le brigand s’était glissé chez moi en mon absence et par hasard.

–Oui, oui, interrompit l’exempt en riant, en votre absence. Par hasard!… Le sieur Marteau cherche un alibi.

Je demeurai consterné. Si j’avais été chez moi quand Rienquivaille était entré, on n’aurait pas douté de ma complicité. J’étais absent; on m’accusait d’avoir cherché un alibi. Hélas! qu’il est difficile d’échapper aux gens de police!

Tout à coup Jeannette, qui se tenait à côté de Ninon, debout près du comptoir, prit hardiment la parole et demanda:

–Un alibi? Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur le commissaire? Qu’est-ce que c’est que cette bête-là?

–Taisez-vous, la fille! répliqua le magistrat d’une voix sévère. Vous répondrez tout à l’heure quand on vous interrogera.

Mais Jeannette, sans s’intimider:

–Ah! mais, monsieur le commissaire, c’est une maison honnête, ici, je m’en vante, et l’on n’y cherche pas ce qu’on ne doit pas chercher. Un alibi! A quoi que ça sert, les alibis? Est-ce quelque chose à boire ou à manger, par hasard?… Nous avons du sel, du poivre, du suif, et du meilleur, de la noix muscade, du beurre, des pruneaux, du jambon de Bayonne, de tout ce qu’on achète enfin, mais pour des alibis, jamais!

–Un mot de plus, répliqua le commissaire, et je vous fais mettre au cachot!

Alors Jeannette garda le silence.

Pendant ce temps, ma chère Ninon s’était jetée à mon cou et disait d’une voix étouffée

Oh! papa! papa! quel malheur! Nous qui comptions faire une si bonne promenade!…

Elle était pâle, mais jolie, jolie dans sa douleur comme une sainte Cécile. Il fallait avoir l’âme d’un commissaire, pour n’en être pas touché jusqu’aux larmes.

Celui-ci pourtant reprit d’un ton plus doux:

–Mademoiselle, rassurez-vous. Nous ne sommes pas des Turcs. Si votre père est innocent.

–Oh! oui, il est innocent, le pauvre monsieur! cria Jeannette.

–S’il est innocent, continua le commissaire, nous ne voulons pas lui faire de mal. Au contraire. La justice, ma chère enfant.

• (Voyez comme il s’adoucissait!)

La justice ne veut pas effrayer les gens de bien; elle ne demande qu’à saisir les coupables; mais, si elle est généreuse et protectrice pour les uns, elle est impitoyable et inflexible pour les autres. Livrez-nous le criminel que nous cherchons.

–Ninon, rassurée par ces paroles, s’assit à sa place ordinaire dans le comptoir et répondit:

–Monsieur le commissaire, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Il n’y a pas de criminel ici. Jeannette était seule tout à l’heure dans la boutique, pendant que je mettais mon bonnet dans ma chambre pour sortir avec papa et me promener aux Tuileries. Tout à coup, j’ai entendu dos pas précipités, comme –de quelqu’un qui court et qui se sauve. Comme Jeannette était là, je ne me suis inquiétée de rien. Jeannette a les clefs de tout. Quand elle est là, c’est comme si papa y était.

–Oh! ça, c’est vrai, interrompit Jeannette. J’ai les clefs des chambres, j’ai les clefs de la cave, j’ai la clef de la caisse.

–Ah! ah! dit le commissaire, qui parut frappé d’une idée, faites-moi donc voir ces clefs, la fille!

Jeannette, sans s’émouvoir, détacha de sa ceinture un trousseau de clefs.

–Et maintenant, ajouta-t-il, ouvrez-nous toutes les portes.

––Monsieur, dit Jeannette, si c’est l’homme que vous cherchez, il doit être loin. Il-a traversé la boutique comme un éclair, il a enfilé le corridor et il est sorti dans l’autre rue.

–Tout ça, c’est bon, reprit l’exempt; mais la porte de la boutique était fermée à double tour et au verrou. Pourquoi?

–Monsieur, reprit Jeannette, la clef était dans la serrure. Il a fermé lui-même et poussé le verrou.

–Pourquoi ne l’en avez-vous pas empêché? répliqua sévèrement, le commissaire.

–Pourquoi? pourquoi?… Mais, monsieur, c’est parce qu’il avait l’épée à la main, parce qu’il avait l’air de-vouloir tout tuer, parce que j’étais toute seule dans la boutique, et parce que je n’avais pas envie de me faire tuer moi-même par quelqu’un que je ne connaissais pas.

–Ça, c’est possible, après tout, dit le commissaire.

–D’ailleurs ajouta Jeannette, s’il était si facile d’arrêter ce brigand, pourquoi M. l’exempt et MM. les archers, qui avaient des fusils et des .baïonnettes au bout, ne l’ont-ils pas arrêté?

Cette raison ferma la bouche à l’exempt.

–C’est égal, dit le commissaire, il faut faire une perquisition. Donnez-moi vos clefs.

Jeannette les donna sans hésiter, et les archers se répandirent de tous côtés dans la maison, visitant les chambres à coucher, piquant sous les lits à coups de baïonnette, ouvrant toutes les armoires, regardant partout et ne trouvant rien de suspect.

Voyons maintenant la cave, dit l’exempt.

On ouvrit une trappe au-dessous de laquelle étaient toutes mes provisions.

On remua les barils, les cruches, le bois, le charbon, on sonda les murs, et enfin le commissaire me fit délier les mains et me dit:

–Monsieur Marteau, excusez-moi. C’était mon devoir.

Je reçus cette excuse avec beaucoup de politesse, trop heureux que parmi tant de recherches on n’eût pas fait celle de ma cave particulière où je cache mon meilleur vin, celui que je garde pour des pratiques de choix, qui payent cher et bien, et qui n’aiment pas le mélange de l’ocre avec le café, ou de l’eau de teinture avec le vin de Bourgogne. Heureusement l’entrée était cachée par une petite trappe invisible sous le comptoir, et Ninon, qui s’était assise, avait les pieds posés dessus.

A la fin, le commissaire et la maréchaussée sortirent. Jeannette et moi nous refermâmes la porte tant bien que mal, et, comme je m’approchais de Ninon pour la rassurer et l’embrasser, elle fit deux pas en avant.

Presqu’au même instant, la trappe de ma cave particulière se leva, soulevée par une main invisible, et je vis sortir de cette retraite comme une apparition le peintre, poète et musicien Jean-de-Dieu Rienquivaille.

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Non, jamais je ne fus plus étonné.

Je m’appuyai le poing fermé sur le comptoir, et je lui dis sévèrement:

–Que faites-vous là, monsieur?

Mais lui, sans se troubler:

–Monsieur Marteau, comme vous voyez, je me cache.

La tranquillité de ce garçon m’irrita. On eût dit qu’il avait des alliés dans la maison et jusque dans ma famille, tant il paraissait sûr de lui-même.

Je repris:

–Allez-vous-en. Je veux bien ne pas vous livrer à ceux qui vous cherchent, mais.

–Oh! papa! interrompit Ninon d’un air reconnaissant.

Et se tournant du côté de ce vaurien:

–Vous voyez bien, monsieur Rienquivaille, que j’avais raison de compter sur papa. Ce n’est pas lui qui voudrait vous livrer à vos ennemis.

Alors Rienquivaille, d’un air de poète et de grand seigneur:

–Je le savais, mademoiselle. Je n’ai jamais douté de la générosité de monsieur votre père. Je n’ai jamais cru qu’il pourrait refuser au fils de son meilleur ami l’asile que les Bédouins eux-mêmes, au fond du désert, ne refusent pas à leur cruel ennemi.

–Papa est si bon! dit ma fille.

–Meilleur que vous ne croyez, ajouta Jeannette.

Ce dernier éloge, que je ne sollicitais pas, me mit tout à fait en colère. Je m’écriai:

–Vous, Jeannette, retournez à la cuisine, et laissez-moi la paix!…

Ai-je dit: laissez-moi ou un mot plus vif? je ne m’en souviens pas.

Jeannette obéit d’ailleurs en répliquant:

–On y va, monsieur, on y va! C’est pas la peine de faire tant de bruit! Le feu n’est pas à la maison!

Débarrassé de ce premier adversaire, je revins sur le second et je lui dis:

–Enfin, mon garçon, qui êtes-vous? Que me voulez-vous? Est-ce que vous comptez que je vais vous loger ici? Tout à l’heure, vous avez failli me faire pendre; est-ce que ça va recommencer?

–Monsieur, répondit Rienquivaille, je suis votre hôte. Si vous voulez me livrer, dites un mot et je suis prêt à sortir. Les archers de la maréchaussée sont encore-sur la place. Vous n’avez qu’à faire un signe et-je vais tomber dans leurs mains, mort ou vif. Ouvrez la porte, monsieur Marteau! Ouvrez, et dites bien haut que le fils de votre meilleur ami, un homme qui avait confiance en vous, et qui n’a rien à se reprocher si ce n’est d’avoir tiré l’épée pour la-cause de la justice et de l’humanité, est venu dans votre maison, poursuivi par des misérables, que votre charmante, votre adorable fille Mlle Ninon, a voulu le sauver, et que vous, monsieur Théodore Marteau, vous l’avez livré!

–Oh! papa! s’écria Ninon tout en larmes, vous ne ferez pas cela, j’en suis sûre.

Et elle m’embrassa en sanglotant.

VI

–Qu’auriez-vous fait à ma place?

Je dis à Ninon:

–Mais, malheureuse enfant, tu ne vois donc pas que ta bonté, si l’on avait trouvé Rienquivaille dans ma cave, m’aurait fait. passer pour complice, mettre en prison, pendre peut-être, et alors, que serais-tu devenue?…

–Oh! papa, j’en serais morte de chagrin!

–Bon, très-bon! excellent! Mais ça ne m’aurait pas ressuscité!

–Enfin, dit Ninon, puisque ce malheur n’est pas arrivé…, –

–Mais il peut arriver d’un instant à l’autre!

Alors mon garnement s’inclina avec respect, prit la main de Ninon qui se laissa faire, ma foi! sous mes yeux, la baisa plus pieusement qu’il n’aurait peut-être fait pour celle de la sainte Vierge, et lui dit d’un air à la fois ému et noble:

–Vous le voyez, mademoiselle, c’est le destin qui l’a voulu.

Qu’est-ce que le destin avait voulu? Je n’en savais rien et ne me souciais guère de l’apprendre; je ne faisais qu’un vœu, c’était que ce garçon me fît l’honneur et le plaisir de quitter au plus tôt ma maison, où sa présence attirait les archers, le guet, le commissaire, les gens de loi et tout ce qui est né pour troubler le repos des bons bourgeois.

Mais au moment où je cherchais le moyen le plus prompt et le plus poli de le renvoyer, Ninon, voyant qu’il prenait de lui-même, quoiqu’un peu lentement, le chemin de la porte, s’écria tout à coup:

–Eh bien! non, restez, monsieur Rienquivaille!

Et comme je la regardais avec étonnement, car ce n’était pas son habitude de parler si haut dans la maison, elle ajouta:

–Toi, papa, il faut que tu saches tout!

–A quoi bon? demanda Rienquivaille. Vous voyez bien, mademoiselle, que je suis condamné, que j’ai la corde au cou, et que votre père va serrer le nœud!

Mais Ninon était lancée, et, ma foi, j’aurais appris ce jour-là, si je ne l’avais pas su depuis longtemps, qu’on ne retient pas les femmes comme on veut, quand elles ont une idée en tête, ni les chevaux quand ils ont le mors aux dents.

Elle reprit avec impétuosité:

–Oui, papa, tu sauras tout, et que M. Rienquivaille est mon sauveur. Mais, ne m’interromps pas!

L’interrompre! Ah! certes, je m’en serais bien gardé!… d’autant mieux que je commençais à voir que ce Rienquivaille était connu dans ma maison de tout le monde, excepté de moi-même.

Je me contentai de m’asseoir en laissant debout Ninon et Rienquivaille, afin de garder un maintien de père et de juge.

Mais Ninon ne me laissa pas longtemps cet avantage.

Elle s’assit sur mes genoux comme c’était son habitude quand elle avait quelque chose à me demander, et dit:

–Tu te souviens, papa, de la promenade que nous avons faite, Jeannette et moi, aux Tuileries, il y a environ trois semaines.

–Ah! oui, le dimanche où j’allai dîner à la Tour d’Argent avec mon ami Lenoir et trois ou quatre autres de mes confrères… Eh bien, qu’est-ce qui est arrivé ce jour-là? Quel danger as-tu couru? Quand je suis rentré le soir à dix heures, je vous ai trouvées, Jeannette et toi, dormant comme deux loirs, et même Jeannette ronflait si fort que les vitres de la chambre tremblaient comme si l’on avait tiré le canon dans la rue.

Alors, Ninon se mit à rire.

–Papa, tu promets de ne pas te fâcher?

Je devinai quelque faute grave et je répondis d’un ton sévère:

–Je ne promets rien. Je me fâcherai si je veux et je ne me fâcherai pas si je ne veux pas!

–Eh bien, alors, papa, tu ne sauras rien, et comme tu dis, tu te fâcheras si tu veux et tu ne te fâcheras pas si tu ne veux pas.

–Parle, Ninon.

–Non, papa, je parlerai si je veux, et je ne parlerai pas si je ne veux pas!

J’essayai de prendre le ton d’autorité, mais cela ne réussit pas mieux. Alors je lui dis:

–Je vais appeler Jeannette.

–Appelle-la.

J’appelai Jeannette, et d’un ton presque menaçant:

–Jeannette, qu’est-ce que j’apprends? Qu’est-ce que vous avez fait toutes les deux le jour où vous êtes allées ensemble aux Tuileries?

Jeannette me regarda comme si j’avais parlé chinois, et demanda:

–Quel jour, monsieur?

–Il y aura demain trois semaines.

Mais Jeannette répliqua:

–Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je me souviens de si loin? Il a passé tant d’eau sous les ponts depuis ce temps-là!

La coquine s’amusait à me faire enrager.

Comme je répétais ma question, elle dit d’un air ennuyé:

–Ma foi, monsieur, demandez-le à Mlle Ninon. S’il s’est, passé quelque chose, ce n’est pas mon affaire. Vous m’avez dit tout à l’heure de me mêler de ma cuisine, et vous avez raison. C’est ma place, et je m’y tiens.

Certes, je suis d’un bon naturel, je m’en vante, mais j’aurais volontiers donné quatorze coups de poing sur le nez camard de Jeannette. Malheureusement ça ne pouvait servir à rien, car la nature a fait cette fille-là si entêtée qu’elle ne dit et ne fait jamais que ce qu’elle veut.

Je mo décidai donc, comme j’aurais dû faire dès les premiers mots, à promettre que je ne me fâcherais pas.

–Et tu remercieras M. Rienquivaille? ajouta Ninon.

J’hésitai un peu, mais comme il fallait en passer par là ou consentir à ignorer tout, je promis encore de remercier.

–Eh bien, reprit Ninon, voici l’affaire. Tu nous avais recommandé, en nous quittant, de ne pas sortir après souper, et surtout, si nous sortions, de rentrer avant la nuit, de peur de mauvaise rencontre.

–Et vous avez fait tout le contraire, naturellement!

Jeannette m’interrompit:

–Monsieur, il fallait que mon ouvrage fût fini. J’avais ma vaisselle à laver, mes torchons à repriser, vos mouchoirs à repasser. Qu’est-ce que vous auriez dit si vos mouchoirs n’avaient pas été repassés et ceux de mademoiselle?

–Bon! Après?

–Après? reprit Ninon. Eh bien, il était sept heures quand nous allâmes aux Tuileries. Il faisait beau temps, tu dois t’en souvenir, et la musique des gardes françaises jouait auprès du grand bassin.

–Alors vous êtes restées là pour entendre la musique? Voilà comme on m’obéit quand je n’y suis pas, petite masque!

Jeannette revint au secours de ma fille.

–Mais, monsieur, si vous croyez qu’on s’amuse dans ce quartier pendant la semaine! On passe toute la journée à peser le beurre, le poivre, le sel.

–C’est bon, Jeannette. Je sais bien ce qu’on fait chez moi.

Mais elle, sans se décourager:

–Vous, du moins, monsieur, vous allez prendre l’air dans la rue; vous allez au cabaret le soir, quand la boutique est fermée; vous prenez un verre de vin blanc pour vous rafraîchir avec vos amis; vous jouez deux ou trois parties d’écarté; vous rentrez quand vous voulez, et personne ne le trouve mauvais. Car jamais nous ne vous avons dit un mot plus haut que l’autre, ni mademoiselle, ni moi. Et nous quand une fois, par hasard, nous allons entendre la musique des gardes françaises, on dirait que nous avons mis le feu à la maison!…

–Te tairas-tu? bavarde!

–Mais, monsieur, continua Jeannette, ce n’est pas la peine de se mettre en colère ni de s’allumer le sang comme a fait le père Moreau, qui est mort d’apoplexie l’autre jour pour s’être fâché contre sa servante.

Je me levai pour la mettre à la porte, mais Ninon me retint et dit:

–Jeannette, papa a raison. Tais-toi! Laisse-moi raconter notre histoire.

Alors Jeannette leva les épaules:

–Papa a raison! papa a raison!… Pauvre enfant! toujours douce comme un mouton et obéissante comme un caniche! Ah! tenez, monsieur Marteau, vous ne méritez pas d’avoir, une fille comme celle-là.

(Et sur un signe de Ninon.)

C’est bon, c’est bon, je ne, dirai plus rien. Je me tais. J’avalerai ma langue, mais tout ça ne m’empêche pas de penser.

Il y eut une pause. Ninon en profita pour dire:

–Quand le concert fut fini, nous voulûmes nous en aller, Jeannette et moi, mais il y avait tant de monde dans le jardin, que nous fûmes un peu pressées dans la foule, et nous ne savions par où passer. Il était déjà nuit, et je commençais à avoir pour parce que quatre ou cinq jeunes gens que nous ne connaissions pas nous serraient de près. On aurait dit qu’ils voulaient nous pousser dans quelque coin écarté. Moi, voyant ça, je prends le bras de Jeannette et je lui dis tout bas:

–Dépêchons-nous de rentrer. Papa sera revenu à la maison et ne sera pas content. Il se fâchera.

Alors, voilà que les jeunes gens, dont l’un était habillé comme un grand seigneur, bousculent tout le monde autour de nous en criant:

–Au voleurà l’assassin!

Tout le monde se sauve, et nous restons là seules, Jeannette et moi, bien étonnées et encore plus effrayées, moi surtout, car, pour Jeannette, je crois qu’elle tiendrait tête au diable!

Les jeunes gens nous entourent en riant et me faisant ce qu’ils appellent des compliments, disant que j’étais jolie et toutes sortes de choses dont je n’entendais pas la moitié dans ma frayeur. Jeannette les repoussait à coups de coude; mais ils finirent par m’arracher à son bras, et celui qui avait l’air d’un grand seigneur cria aux autres: «Jetez la vieille dans le bassin!»

Ici Jeannette interrompit le récit par ce cri d’indignation:

–La vieille! la vieille!… Si sa figure avait été à portée de ma main je lui aurais flanqué un joli soufflet!

Ninon continua,

–En même temps le seigneur me saisit par la taille et voulut, avec l’aide de deux autres, m’entraîner dans son carrosse. Je criai de toutes mes forces: Au secours! au secours! et je me débattais inutilement pendant que Jeannette en faisait autant de son côté et donnait des coups de poing et des coups de pied comme un homme, lorsque, tout à coup, quelqu’un que je n’avais pas vu arriver prend mon seigneur par le bras et lui dit:

–Que faites-vous là, monsieur? Voulez-vous lâcher cette jeune fille?

Le seigneur lui réplique:

–Mêle-toi de tes affaires, drôle!

Alors mon libérateur (car il venait pour me délivrer) lui donna deux soufflets en disant:

–C’est toi qui es le drôle! Apprends cela, monsieur le duc; et moi, je suis un poète, Jean-de-Dieu Rienquivaille!

Je m’écriai:

–Comment! c’était un duc, ton ravisseur?

–C’était le duc Bernard de Ventadour, interrompit modestement Rienquivaille.

Cette fois, je sentis que j’avais tort de le traiter si légèrement, et je commençai à lui faire mes excuses qu’il reçut avec une dignité modeste.

–Nous autres poètes, dit-il, nous sommes accoutumés à être traités par nos contemporains comme des pauvres diables aux coudes percés, et par la postérité comme les enfants des dieux; mais nous sommes également au dessus de l’une et de l’autre chose.

Alors, Ninon raconta que le duc et ses compagnons avaient tiré l’épée contre Rien qui vaille, qu’il avait suivi leur exemple, qu’il en avait mis deux en fuite, et blessé le troisième qui était le duc, qu’il avait délivré Jeannette tout près d’être jetée dans le bassin, qu’il les avait ramenées toutes doux à la maison et n’avait demandé pour prix de son courage que la permission de venir, un jour ou l’autre, présenter ses respects à M. Marteau.

–Maintenant, papa, ajouta Ninon, c’est à toi de voir si tu veux livrer M. Rienquivaille à la maréchaussée!

VII

Je répondis gravement:

–Mon enfant, tu ne me ferais pas cette question si M. Rienquivaille n’avait pas eu la modestie de cachor le service qu’il te rendit ce jour-là.

Et, en effet, je me sentais pénétré de reconnaissance, si pénétré, que je l’embrassai comme un ami, presque comme un fils, et que je lui dis:

–Mon garçon, ma maison est à vous tout entière, et si vous avez besoin d’argent, vous n’avez qu’à parler.

Franchement, que pouvais-je offrir de plus? Est-ce que l’argent n’est pas tout ce qu’il y a de meilleur au monde, de plus beau, de plus doux, de plus noble et de plus recherché, puisque les rois, les princes, les prêtres, les grands seigneurs, les banquiers, les épiciers, les menuisiers, les jardiniers, les meuniers et les dames le préfèrent à toute la nature?

Il aurait donc dû me remercier, ce poète. Pas du tout. Il retroussa sa moustache d’un air indifférent et répliqua:

–Monsieur Marteau, je suis bien sensible à vos offres. Oui, sur ma parole, j’en sens tout le prix; mais je n’ai besoin de rien ce soir, excepté d’une chambre pour passer la nuit loin des archers; ou, si c’est trop demander, d’un coin de votre boutique pour dormir.

–Mais, dit Ninon.

–Mon Dieu, mademoiselle, nous autres poètes, nous sommes habitués à dormir un peu partout, tantôt sous la voûte éthérée des cieux, à la clarté des étoiles, tantôt sous les ponts où le bruit du fleuve, qui coule et se précipite pour aller s’engloutir dans l’Océan, nous rappelle la fuite des jours et la mort qui sera le terme inévitable de nos douleurs et de nos espérances. Qu’importe que nous ayons pour chevet un tas de pavés ou un sac de café? Pourvu qu’on dorme, qu’importe où l’on dormira? Il n’y a, mademoiselle, que deux biens sans prix sur la terre parce qu’ils sont hors de la portée des tyrans. Ce sont ceux que nomme le plus grand de tous les poètes dans sa sublime Henriade. L’un est le doux sommeil, et l’autre, l’espérance.

Ainsi parlait ce Rienquivaille, cet enfant des dieux, comme il s’appelait modestement lui-même; et ma Ninon l’écoutait avec plus de respect que son catéchisme.

Et Jeannette elle-même, qui sûrement ne comprenait pas trois mots de son discours, se retournait vers moi d’un air de triomphe et disait:

–Voilà parler, monsieur Marteau, voilà parler!… Et s’il ne savait que parler, ça ne serait rien. Nous avons-des tas d’avocats qui ne font que ça tout le long du jour et que je n’achèterais pas un liard le quintal si on les vendait à la criée, eux et leurs discours! Mais celui-là, monsieur Rienquivaille, quand il a parlé, et il parle comme un livre, il sait taper, et tape comme un sourd.

Puis, pour conclure:

–Voyons, monsieur, où faut-il faire son lit?

–Où tu voudras, Jeannette, où tu voudras.

Au fond, j’étais ennuyé. Après le service qu’il avait rendu à Ninon, je ne pouvais pas le mettre dehors. D’un autre côté, le faire entrer chez moi était bien dangereux, car ma fille et ma servante étaient si éblouies de ses moindres paroles, de ses fines moustaches et de son air de poète et de grand seigneur, que j’avais mille choses à craindre, dont la première était de le voir maître chez moi et malgré moi. Il y a des moments dans la vie où l’on est bien embarrassé!

Pour comble de malheur, il ne me demandait rien, ce poète; il attendait qu’on lui offrît tout, et se réservait de choisir ce qu’il lui conviendrait d’accepter.

Non, rien ne pourrait exprimer de quelle façon ce gaillard qui, de son propre aveu, logeait tantôt sous les toits, au septième étage au-dessus de l’entresol, tantôt sous les ponts, sur la berge, à un pas de la rivière, s’avança vers Jeannette et lui dit:

–Fais mon lit au grenier.

On aurait cru, sur ma parole, que mon grenier ou le Parnasse c’était tout à fait la même chose.

Jeannette répliqua:

–Monsieur Rienquivaille, votre lit sera fait où il doit l’être. Nous savons ce que nous vous devons. N’ayez pas d’inquiétude. Je vous céderai plutôt ma propre chambre.

Elle sortit sur ce mot.

Je pris la parole à mon tour, et je demandai, en feignant de rire, mais assez troublé, au fond, de tout ce qui venait d’arriver:

–Maintenant, racontez-nous, je vous prie, par quelle aventure vous êtes venu chez nous, ce soir, l’épée à la main, comme un guerrier.

Alors Rienquivaille s’assit sur un baril de sel, en se croisant les jambes, comme un roi sur son trône, et répondit:

–Mon Dieu, monsieur Marteau, c’est un de ces accidents que la prudence humaine ne peut ni prévoir ni prévenir. On s’endort dans la joie, on se lève dans la tristesse, ou comme dit Petit-Jean:

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

J’étais venu ce soir dans votre quartier, vous l’avez vu, pour avoir l’honneur de vous saluer et pour demander des nouvelles de Mlle Ninon. Je suis venu, j’ai salué, j’ai sollicité la permission de me présenter chez vous et de vous demander quelques conseils; vous m’avez pris pour un croquant et vous m’avez mis à la porte avant que je fusse entré.

–Oh! papa! s’écria Ninon d’un air de reproche.

Je répliquai:

–C’est vrai, mon garçon, j’ai eu tort, mais pouvais-je savoir?…

–Que j’étais le fils unique de votre meilleur ami? demanda Rienquivaille. C’est le premier mot que je vous ai dit de moi, monsieur Marteau. Mais vous étiez sans doute distrait et vous ne l’avez, pas entendu.

Le traître avait l’air de m’excuser aux yeux de ma fille.

–Au reste, ajouta-t-il, depuis le temps que vous ne m’aviez pas vu, il est bien naturel que vous m’ayez oublié.

–En effet, mon garçon, quand on est dans le commerce.

–Oui, oui, c’est cela, monsieur Marteau, et surtout dans l’épicerie. Il y a quelque chose dans les pruneaux et dans les poires tapées qui fait perdre la mémoire des amis.

Je lui coupai la parole pour demander ce qu’il était devenu depuis la mort de son père, et comment il avait vécu, car le pauvre pendu n’avait pas dû lui léguer grand argent.

–Il m’avait laissé le souvenir de son courage et dix écus, répondit Rienquivaille, avec la même fierté que s’il avait parlé de l’héritage du grand Condé et de M. Pâris-Duverney, financier du roi. Une vieille tante qui habitait Tours, et qui vivait d’une pension viagère de deux mille cinq cents livres, me recueillit et m’envoya chez les jésuites qui m’apprirent le latin. Un maître d’armes m’apprit l’escrime. Un vieux peintre, qui revenait de Rome sans avoir fait fortune, m’apprit à faire des paysages et des portraits, et la lecture de M. de Voltaire et du grand Corneille m’apprit la poésie. Quant à jouer du violon, je vous ferai voir ce que je sais faire, si Mlle Ninon veut danser. Voilà toute mon éducation, monsieur Marteau. Pour mes aventures, le récit en serait trop long ce soir, et je craindrais d’ennuyer Mlle Ninon.

–Oui, mais celle d’aujourd’hui?

–Ah! voilà! En vous quittant ce soir, bien triste du mauvais accueil que j’avais reçu de vous, je suis entré au cabaret.

–Au cabaret!

–Oui, pour souper, car nous soupons quelquefois nous autres poètes, quoique moins abondamment que les bourgeois qui ont pignon sur rue. Je soupais donc, assez sobrement, il est vrai, d’un verre de vin et d’une tranche de jambon lorsque j’entendis des cris d’enfant dans la rue. J’ouvre la fenêtre qui est au rez-de-chaussée et je vois deux drôles de mauvaise mine enlever une petite fille de sept ou huit ans, blonde et jolie comme un amour, qui criait:

–Maman! maman! au secours!

Et qui se débattait en pleurant. Je demande à un voisin:

–Qu’est-ce que c’est?

L’autre lève les épaules et dit:

–C’est ce qu’on voit tous les jours dans ce quartier et dans tout Paris. Une petite fille qu’on enlève.

–Pour quoi faire?

–Est-ce que je sais, moi? C’est la police qui fait ça par ordre.

–Ordre de qui?

Il m’a regardé d’un air méfiant et comme s’il osait à peine répondre.

–Est-ce que vous ne savez pas ce qu’on dit, que l’on a saisi depuis un an plus de deux cents petites filles de cinq à dix ans à Paris, que Mme de Pompadour est dans l’affaire, qu’on les emmène à Versailles, et qu’on attend qu’elles soient grandes.

Ici Rienquivaille s’interrompit:

–Par respect pour Mlle Ninon, je ne vous répéterai pas les choses horribles que cet homme m’a dites.

Je ne le devinais que trop. On ne parlait que de cela dans Paris et d’une maison abominable où les malheureuses enfants étaient élevées pour le roi Louis XV, et qu’on appelait le Parc-aux-Cerfs.

Ici Rienquivaille reprit:

–Pendant que l’homme parlait, les cris de la petite fille redoublaient. Je lui dis: «Est-ce qu’on va les laisser faire?» Tous les voisins, hommes et femmes étaient sur leurs portes, mais n’osaient bouger, de peur des agents de M. de Sartine. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur Marteau?

Je fis signe que j’aurais été bien embarrassé.

–Moi, dit Rienquivaille, je mets une pièce de vingt sous sur la table pour payer mon souper, je saute par la fenêtre et j’arrive vers l’enfant juste en même temps que la mère, que les voisins venaient d’avertir.

Je prends l’un de mes coquins par le cou et je le pousse dans le ruisseau. L’autre veut se jeter sur moi et lâche la petite fille qui s’élance dans les bras de sa mère et se sauve avec elle. Tout le monde crie: Bravo, Rienquivaille! car je ne sais qui,–quelque amateur de poésie sans doute,–m’avait reconnu et nommé. On s’assemble autour de nous. Les deux argousins tirent leurs épées et veulent me saisir; mais, grâce à Dieu et aux leçons de mon vieux maître d’armes, je ne suis pas manchot. Je fais face à droite et à gauche; je perce un de ces drôles qui tombe; l’autre appelle au secours. La maréchaussée arrive. on tire sur moi comme sur un chien enragé; je me jette au travers des archers qui me poursuivent et du peuple qui les suit… Ma foi, monsieur Marteau, vous savez le reste.

Ninon, qui avait écouté ce récit avec admiration, s’écria:

–Monsieur Rienquivaille, vous n’êtes pas blessé, au moins?

Il répondit d’un air riant:

–Quelques contusions tout au plus, mon habit déchiré, comme vous voyez, et mon chapeau perdu.

Pendant ce discours, je réfléchissais et je donnais au diable l’idée que ma fille et Jeannette avaient eue de se promener aux Tuileries en mon absence; car

c’est de là que venaient toutes mes inquiétudes; mais les femmes sont nées pour nous faire enrager en ce monde et damner dans l’autre.

Cependant, j’avais Rienquivaille sur les bras. Le renvoyer n’était pas possible. Le garder était dangeréux. Un gaillard comme celui-là, toujours prêt-à prendre parti contre les grands seigneurs ou contre la police et la maréchaussée, pouvait attirer sur ma maison tous les malheurs imaginables. Que faire, mon Dieu, que faire?

–Alors il mé vint une idée que j’ose appeler ingénieuse, quoiqu’elle n’ait pas eu tout le succès que j’en espérais, et qui était de le mettre doucement à la porte en paraissant vouloir le garder.: Je lui dis:

–Mon enfant, mon cher enfant, je ne vois qu’un moyen de vous donner asile dans ma maison, sans que personne, dans le quartier, puisse deviner qui –vous êtes et vous dénoncer à M. de Sartine. Ce moyen est sûr; mais il ne vous plaira peut-être pas beaucoup.

–Il me plaira, j’en suis certain, répliqua Rienquivaille.

Je crois que le drôle répondait à Ninon plus qu’à. moi.

–Eh bien, voici. J’avais un garçon épicier, il. y a deux mois. Je l’ai renvoyé parce qu’il se querellait matin et soir avec Jeannette. Voulez-vous prendre sa place? J’ose à peine vous l’offrir. Un jeune homme si brillamment élevé à l’école des jésuites… poète d’avenir, peintre excellent, musicien habile, artiste, en un mot.

J’espérais le décourager; mais lui:

–Topez là, monsieur Marteau, j’accepte. Il n’est rien que je ne sois prêt à faire pour plaire à Mlle Ninon et à vous.

Le drôle m’avait deviné. J’étais pris. J’essayai encore de le décourager.–

–Tu sais, mon garçon, qu’il faudra balayer la boutique…

–Je balaierai tout ce qu’il faudra.

–Prendre un tablier, peser la marchandise, fondre le suif.

–Monsieur Marteau, c’est une affaire convenue. J’entrerai en fonctions demain matin.

–Sais-tu faire quelque chose?

–Si je ne sais pas, je demanderai conseil à Mlle Ninon.–

–Et moi, répliqua Ninon, je vous montrerai.

Il n’y avait pas moyen de s’en dédire.

Voilà comment M. Jean-de-Dieu Rienquivaille, de son propre aveu peintre, poète et musicien, entra le lendemain à mon service et devint garçon épicier.

Ce jour-là, vous le verrez bientôt, j’aurais mieux fait de vendre mon fonds de boutique et d’en distribuer le prix aux pauvres.

VIII

Le dimanche, comme la boutique était fermée, se passa sans événement. Rienquivaille, malgré mes instances, se tint enfermé dans un vieux cabinet où Jeannette le vit seule et lui apporta son dîner.

Le lendemain, lundi, je fus bien étonné.

–A six heures du matin, au moment où je descendais de ma chambre pour ouvrir la boutique et donner mes ordres à Jeannette, je vis la porte ouverte, et un grand garçon brun, presque noir, avec des cheveux crépus comme ceux d’un nègre, qui balayait le devant de la porte.

Il était sans veste, nu-tête, les manches de sa chemise relevées jusqu’au coude et s’acquittait de sa besogne avec ardeur.

Je le regardai fixement sous le nez, ne sachant à qui j’avais à faire. Mais lui:

–Monsieur, dit-il, qu’y a-t-il pour votre service?… –Du café? du chocolat? du sucre? de la cannelle? Tout ce que nous avons ici est de première qualité. Parlez, faites-vous servir!

Je ne le reconnus qu’à la voix. C’était mon poète. On aurait dit un Africain, tant il était bruni depuis la veille.

Je lui dis:

–Comment! c’est toi, mon garçon! C’est toi, Rien-quiv…?

Il rentra prudemment dans la boutique, me fit signe de rentrer avec lui et répliqua:

–Avant tout, patron, ne parlons pas si haut de peur d’attirer les passants. Comment me trouvez-vous?

–Noir comme un corbeau.

–Très-bien! C’était la couleur favorite du bon roi Dagobert. Vous savez la chanson:

Le bon saint Éloi

Lui dit: ô mon roi,

Vous avez la peau

Plus noire qu’un corbeau.

Oui, mais, lui dit le roi,

La reine, l’a plus noire que moi.

–Mais comment astu fait pour te déguiser?

–J’ai envoyé Jeannette chercher mon linge et mes effets, 6, rue Galande, où personne ne connaît encore mes aventures d’avant-hier. Elle m’a apporté cette perruque que vous voyez et qui m’a servi quelquefois à jouer en province le rôle de Mahomet dans la fameuse tragédie de M. de Voltaire.

–Comment! tu es comédien aussi?

–Poète, comédien, peintre. Je serais architecte si l’on m’en priait. En doutez-vous?

Et sur ce mot, avec une majesté incomparable, appuyé sur son balai, il récita:

Si j’avais à répondre à d’autres qu’à Zopire,

Je ne ferais parler que le dieu qui m’inspire;

Le glaive et l’Alcoran, dans mes sanglantes mains,

Imposeraient silence au reste des humains;

Ma’ voix ferait sur eux les effets. du tonnerre

Et je verrais leurs fronts attachés à la terre.

Vraiment, à voir comme ce Rienquivaille débitait son rôle, vous auriez cru entendre M. Lekain, du Théâtre-Français.

–Mais ce teint brun, où l’as-tu pris?

–Ne reconnaissez-vous pas votre réglisse? Je m’en suis barbouillé les bras et la figure, et maintenant je défie bien les plus habiles archers de venir me reconnaître ici.

Je fus forcé d’avouer qu’il avait bien fait, dans notre intérêt commun, et il fut convenu que je le présenterais à mes pratiques et à tout le voisinage comme un apprenti espagnol, arrivé la veille de Cadix et brûlant d’apprendre le francais et les secrets du commerce de Paris. Le sang maure expliquait son teint brun.

–Est-ce que tu sais l’espagnol?

Il répondit fièrement:

–Je ne connais que ça. Gracias a usted, senor caballero.

Ce maudit garçon avait tous les talents, ou, comme disait le curé de Saint-Eustache, des chevilles pour boucher tous les trous.

Alors, sans perdre de temps à parler davantage voyant que les pratiques allaient arriver, je lui donnai mes ordres pour toute la matinée, en lui recommandant de ne pas trop se montrer d’abord, de pour d’exciter l’attention des femmes et leurs questions. Je lui appris la manière de peser la marchandise, en donnant un petit coup sec pour faire pencher la balance, ce qui économise au moins deux ou trois onces par livre, –je veux dire quand on est honnête, car si vous ne l’êtes pas et si vous avez de faux poids, comme font beaucoup de mes confrères, vous pouvez économiser deux’ fois plus; mais alors les contrôleurs du roi vous font des avanies; et je.ne mange pas de ce pain-là.

Au reste, Rienquivaille écouta mes instructions avec respect et me dit en souriant:

–Enfin, monsieur Marteau, il faut plumer la pratique sans la faire crier, n’est-ce pas?

Signe qu’il avait compris.

Au milieu de ces occupations, Ninon parut à son tour, belle et rayonnante. Ce n’est pas qu’elle eût mis sa robe et son fichu des dimanches, ni aucun objet particulier de toilette, mais il y avait dans ses yeux, au coin des lèvres et dans toute sa démarche-un air de fête qui faisait plaisir à voir. Vraiment on aurait cru qu’elle venait de faire un héritage.

En entrant, elle me sauta au cou, comme c’était son habitude, et me dit gaiement:

–Bonjour, papa. Sais-tu le rêve que j’ai fait?

–Je parie que je devine!

–Voyons!

–Tu as rêvé que je t’avais trouvé un mari?

Elle me repoussa d’un petit air dédaigneux et me dit

–Je ne suis pas si pressée de vous quitter, papa. Et comme j’allais la remercier de ce bon sentiment, elle ajouta:–

–Et si je voulais me marier, crois-tu que.

Voulait-elle dire qu’elle se marierait bien toute seule?

Mais elle se reprit et ajouta:

–Ce n’est pas de ça qu’il s’agit. C’était ta fête jeudi dernier,–la saint Théodore,–et j’ai rêvé que tu nous la paierais dimanche prochain à Saint-Mandé, en invitant tous tes amis, avec mes amies et moi. Hein? c’est gentil, ça. Qu’en.dis-tu, papa?

J’avouai que ce serait bien «gentil», comme elle disait, et que, pourvu qu’il fît beau.

–Je te dis qu’il fera beau, j’en suis sûre! N’est-ce pas, monsieur Rienquivaille, qu’il fera beau?

–Assurément, mademoiselle, puisque vous le désirez!

Je m’aperçus alors que mon poète, nonchalamment appuyé sur son balai, au lieu de balayer, bayait doucement aux corneilles, ou peut-être, à mon insu, car je lui tournais le dos, regardait Ninon, et lui faisait des signes d’intelligence.

Cela me déplut.

Je dis sévèrement

–. Mêlez-vous de vos affaires, Rienquivaille, et d’abord, allez me mettre en bouteille ces deux barriques d’Argenteuil qui sont au fond de la cave. Vous n’y mettrez pas d’eau, entendez-vous bien? parce que c’est du vin de choix. Vous collerez seulement sur le verre des bouteilles l’étiquette:

BEAUNE PREMIÈRE

Il répondit en s’inclinant respectueusement:

–Compris, monsieur Marteau, compris!

En même temps, il alluma la chandelle et descendit dans la cave.

Mais je ne sais comment ce drôle-là s’y prenait; au milieu de tous ses respects il gardait toujours son air de grand seigneur. On aurait cru qu’il avait pour moi de la condescendance, et qu’en descendant à la cave avec le foret pour placer le douzil, il me faisait honneur.

Oui, en vérité, c’était comme cela. Ce fils et petit-fils de pendus, ce poète aux habits râpés, ce Rienquivaille enfin, car son nom disait tout, m’imposait plus que n’auraient pu faire quatre échevins et Mgr l’archevêque de Paris lui-même. A quoi cela tient-il?

Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il imposait bien plus encore à ma fille et à Jeannette, qui semblaient le consulter des yeux toutes les fois que l’une d’elles voulait dire un mot ou proposer quelque chose.

A l’heure du dîner, il fallut l’inviter à se mettre à table entre Ninon et moi. Je ne voulais pas d’abord, mais Ninon me dit d’une façon si touchante:

«Oh! papa, celui qui m’a sauvé la vie, tu le laisserais à la cuisine!» que je fus forcé de l’inviter avec la même cérémonie qu’un électeur de Saxe ou de Bavière. Encore se fit-il prier, et si longtemps, que je finis par lui dire avec impatience:

–Voyons, monsieur Rienquivaille, est-ce que la table d’un bourgeois n’est pas aussi bien servie que celle d’un poète?

Il répondit avec sa politesse ordinaire:

–Infiniment mieux, monsieur Marteau; et quand Mlle Ninon en fait les honneurs, Apollon lui-même descendrait du ciel pour s’y faire inviter.

Il fallut me contenter de cette réponse qui pourtant, après réflexion, me parut plus flatteuse pour ma cuisine et pour Ninon que pour moi; mais, que voulez-vous? Je ne pouvais pas le renvoyer; c’eût été le condamner à la potence.

IX

La semaine fut paisible. Rienquivaille faisait son métier en conscience. Il pesait, tirait, soutirait, cachetait, mesurait comme s’il n’avait fait, ou plutôt comme s’il n’avait jamais voulu faire autre chose de sa vie. Il avait même une certaine manière de servir la pratique qui plaisait aux dames et qui les attirait.

Son teint de réglisse faisait ressortir le blanc de ses yeux bleus, et sa perruque faite de cheveux crépus, mais si habilement ajustée que tout le monde la prenait pour une chevelure naturelle, lui donnait un air sauvage qui n’était pas du tout désagréable à voir.

Dès le second jour, on m’en fit compliment. Mme veuve Barentin, la mercière du coin (une connaisseuse à ce que l’on croyait), le remarqua la première.

–Vous avez pris là un joli garçon, me dit-elle. C’est dommage qu’il soit si noir.

Je répondis simplement:

–C’est le teint de son pays. Tous les Espagnols sont comme ça.

Cette réponse la fit rêver.

Elle était blonde, grasse, assez riche, et elle avait trente ans.

Après un moment de réflexion, elle demanda encore:

–De quel pays d’Espagne est-il, savez-vous?

Je répliquai qu’il était d’Andalousie, mais que je ne le connaissais pas autrement, qu’il’ m’avait été envoyé par mon correspondant de Cadix, et qu’il venait faire en France son apprentissage dans le commerce.

–Au reste, voisine, interrogez-le si vous voulez en savoir davantage.

Elle n’y manqua pas, et le soir même, en mon absence (c’est Ninon qui me l’a raconté) elle vint à la maison acheter une tablette de chocolat,–du meilleur, ajouta-t-elle en minaudant,–car j’ai la poitrine délicate.

Là-dessus, mon drôle, sans hésiter, prit la première tablette venue .et la lui mit dans la main en protestant qu’il n’en avait pas de meilleur, ce qui était vrai du reste, car nous n’en avions. que d’une seule espèce..

–Vous devez vous y connaître? ajouta Mme Barentin avec un sourire aimable. Le chocolat est un fruit de votre pays.–

–De mon pays, oui, senora, répliqua Rienquivaille en poussant un profond soupir comme s’il avait regretté la patrie absente. 0mes belles montagnes! ô mon Guadalquivir!

Co cri du cœur toucha celui de la dame, qui demanda:

–Comment trouvez-vous Paris?

–Muy bien, senora, gracias, répondit Rienquivaille qui commençait à s’amuser de ces questions et qui se préparait à lâcher tout ce qu’il savait de castillan.

Mais Ninon, que la conversation n’amusait pas autant, laissa tomber de-son pupitre à terre un encrier, et mon drôle se précipita pour le ramasser, et de là, sur un signe, revint à son travail qui était de fondre un pain de sucre en petits morceaux.

Alors Mme Barentin fut forcée de payer son chocolat et de partir; mais pendant qu’elle attendait sa monnaie, elle demanda à demi-voix:

–Comment s’appelle-t-il, votre Espagnol?

Et comme Ninon, embarrassée de la question, hésitait, il répondit d’une voix sonore et sans détourner la tête:–

–Don Gaspar de Mendoza y Alvarado y Zuniga, genora.

Sur ce renseignement, la blonde mercière se retira.

Dès le soir même tout le quartier apprit que don Gaspar de Mendoza y Alvarado y Zuniga me faisait l’honneur do casser et mesurer mon sucre, ce qui –attira chez moi un peuple entier de dames jeunes et vieilles, mais toutes également curieuses de voir le cousin de plusieurs grands d’Espagne, qui pouvait d’un instant à l’autre devenir grand d’Espagne lui-même, car un farceur de savetier qui rapetassait de vieux souliers dans une échoppe du voisinage, confia au public que don Gaspar était le propre neveu de –don Filippo do Zuniga y las Amescuas, vice-roi des îles Philippines, vieillard cacochyme, sans enfants et –soixante fois millionnaire, dont on attendait la mort de minute on minute.

Ma recette en doubla, d’une semaine à l’autre, et Jeannette on fit tout haut la remarque le samedi pen dant le dîner.

–C’est une bénédiction du ciel, dit-elle, que l’arrivée, de M. de Rienq…, c’est-à-dire de M. don Gaspar dans la maison.

Comme elle allait raconter toutes les prospérités nouvelles dont ce garçon était la cause, une voix retentit à l’entrée de la boutique:

–Il n’y a donc personne ici? Holà! hé! Maman Jeannette, holà! hé!

Et de l’arrière-boutique, où nous étions à dîner, je vis paraître un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, vêtu d’une livrée que je ne connaissais pas, et qui se dandinait, en marchant, comme un vaisseau sur la mer.

Jeannette le reconnut à sa voix et posa ses assiettes sur la table.

–C’est Jacquot, dit-elle, c’est mon gredin de fils. Faut-il le faire entrer?

Je répondis froidement:

–Comme vous voudrez, Jeannette, comme vous voudrez!

Elle courut au-devant de lui.

Je connaissais Jacquot, et je n’en étais pas plus fier pour cela. Il n’était pas de ceux dont la société vous fait honneur. Sa mère était à mon service depuis vingt-deux ans, et, grâce au ciel, je n’avais jamais eu qu’à me louer d’elle.

Quand je la pris à mon service, elle était veuve ou disait l’être, car je n’avais jamais vu son mari, et la seule preuve du mariage, c’était l’enfant. Au reste, mariée, veuve ou fille, Jeannette était si laborieuse, si économe, si habile dans son service et si dévouée aux intérêts de la maison, que je ne fis jamais de question inutile, de peur de l’humilier. Il faut aimer ceux qui vous aiment, quelque défaut qu’ils puissent avoir.

Le seul défaut de Jeannette était Jacquot, mais un terrible défaut, je vous assure.

Ce petit coquin, dès l’âge de trois ans, faisait dans ma boutique tous les dégâts imaginables. Il mangeait les pruneaux, il plongeait sa main parmi les morceaux de sucre et ne la retirait jamais vide, il bourrait ses poches de noix et de noisettes qu’il cassait à grand bruit et dont il jetait les coquilles sur lu plancher, il enfonçait ses doigts dans la mélasse, les suçait et les renfonçait encore; de là, il les fourrait dans son nez, puis de nouveau dans la mélasse; il débouchait les bocaux de prunes à l’eau-de-vie et buvait à même comme si c’eût été du vin ou du lait; pris en flagrant délit, et pendant que je lui tirais les oreilles, il poussait des cris affreux, pareils aux hurlements des loups dans les bois; il se cramponnait à mes jambes, à mon gilet, à mes breloques; il déchirait mon jabot, il renversait la vaisselle, il cassait les carreaux et les cristaux; .enfin, comme tout ce tapage .allait croissant et devenait plus insupportable chaque jour, je fus forcé de dire à Jeannette qu’il fallait s’en aller avec lui ou l’envoyer chercher sa vie ailleurs.

Comme elle vit qu’il n’y avait pas d’autre remède, elle prit ce dernier parti, et, par mon conseil, l’envoya chez un armateur de Nantes qui faisait la traite des nègres sur la côte de Guinée, et qui l’expédia comme mousse à bord d’un bâtiment.

J’en fus débarrassé pour trois ans. Il fit un voyage en Afrique, un autre à Saint-Domingue, un autre à Pondichéry, et revint chez moi bien pire qu’il n’était parti. La garcette dont on avait usé largement pour discipliner cet aimable caractère l’avait endurci au lieu de l’adoucir. Il était parti polisson; il revint hypocrite et presque scélérat.

La pauvre Jeannette disait souvent:

–Mon Dieu! si j’ai fauté, j’en suis bien punie!

Cependant elle l’aimait toujours, car ce petit coquin ne manquait pas d’esprit; au contraire, il en avait quatre fois plus que presque tous les honnêtes gens de ma connaissance; mais à quoi l’employait-il, Seigneur! Il avait appris à mentir, à flatter, à voler, et, .de plus, je le soupçonne, à donner des coups de couteau. Mais ce n’était alors qu’un soupçon.

Naturellement, après un séjour de quelques semaines dans ma maison, je le remis à la porte. Jeannette lui donna quelque argent; je le donnai, lui, au diable, qui était sinon son père naturel, du moins son précepteur et son maître. Il partit enfin, et je demeurai longtemps sans le revoir. Jeannette-le revit peut-être, mais en cachette.

Dans l’intervalle, il devint saltimbanque, soldat, déserteur, matelot, laquais, que sais-je? Il fit tous les métiers, ceux qui étaient honnêtes et ceux qui ne l’étaient pas; puis il revint. Je le renvoyai encore, et, deux fois par an, je le voyais reparaître. Il demandait de l’argent à sa mère et disparaissait le soir même.

Tel était le visiteur qui venait d’entrer dans ma boutique.

On peut juger que je ne fis pas grands frais pour sa réception. Lui-même, d’ordinaire, n’insistait pas pour me voir; mais, ce jour-là, sans doute, il avait quelque projet en tête, car il s’avança suivi de Jeannette, et me salua très-respectueusement selon son habitude.

Je fis signe de la tête que je l’avais vu:

–Bonjour, mon garçon, bonjour.

Et je me remis à découper un morceau de veau rôti, sans lui offrir de boire, de manger, ni de s’asseoir.

Il ne se déconcerta pas du reste, regarda Ninon, la salua, lui fit quelque compliment auquel Ninon répondit d’un air d’amitié réservée, par égard pour Jeannette, car, d’ailleurs, elle n’avait pas plus de goût pour lui que moi-même.

Cependant, comme il restait là debout, regardant de l’œil Rienquivaille qui paraissait très-occupé de manger, Jeanuette, pour entretenir la conversation, lui dit:

–Comme te voilà beau! Où as-tu pris cette livrée?

Alors, Jacquot se redressa et dit:

–C’est celle de mon maître, M. le duc d’Uzerche, dont je suis le valet de chambre. Un grand seigneur, M. le duc, et un riche seigneur, je vous en réponds! Il a des terres aussi grandes qu’une province et des revenus qu’il ne connaît pas lui-même.

–Allons, tant mieux! dit Rienquivaille, d’un air qui n’indiquait pas beaucoup de respect pour les ducs. Mademoiselle Ninon, voulez-vous boire?

Et il remplit son verre.

Alors Jacquot reprit la parole, et déclara que la maison do M. le duc était une des plus considérables de France, qu’on y faisait plus de dépense que partout ailleurs, qu’on pouvait, avec un peu de protection, obtenir ses fournitures, et, par là, celles de beaucoup d’autres ducs et marquis, tous amis ou parents du duc d’Uzerche, et disposés à suivre son exemple en toute chose; qu’il avait, lui, Jacquot, la confiance de son maître; qu’il disposait de tout chez lui, vérifiait lui-même tous les comptes…

Il ajouta même, en clignant de l’œil, que, sur ce dernier article, il n’était pas sévère pour ses amis particuliers; qu’il connaissait les nécessités du commerce, et qu’enfin il ne tenait qu’à moi de m’assurer de sa pratique et de celle de M. le duc.

J’avoue que cette idée me tenta un peu. Ce n’est pas que je fusse tout à fait ébloui de vendre ma marchandise à un duc. Au fond, le bourgeois et l’ouvrier payent mieux parce qu’ils payent comptant, et qu’on n’est pas. forcé de faire des remises aux intendants, aux chefs de cuisine et aux gens de toute espèce qui sont à leur service; mais enfin cela fait plaisir de nommer, parmi ses pratiques, un duc et pair, et même cela attire les nigauds. Fournisseur de M. le duc d’Uzerche, cela sonne mieux que d’être fournisseur de M. Michalon, drapier.

Et cependant Michalon paye et l’autre fait attendre. C’est le train de ce monde.

Enfin, sans être ébloui, et même quoique un peu irrité de l’air moqueur de Rienquivaille, je dis à Jacquot de revenir, que je le recevrais toujours avec plaisir, et que quant à ses fournitures.

–On verra, interrompit Rienquivaille en pliant sa serviette.

Ce garçon avait la manie de décider pour moi, et j’allais lui laver la tête comme il faut, lorsque, prévoyant mon dessein, il passa si rapidement dans la boutique, que je n’eus pas le temps de dire un mot.

Tout à coup, au moment où j’allais le suivre, j’aperçus, m’étant retourné par hasard, Jacquot, qui, derrière mon dos, montrait à ma fille un petit billet cacheté en lui faisant signe de le prendre.

Aussitôt Ninon s’écria:

–Papa, Jacquot a quelque lettre pour toi. Prends-la donc.

Je m’en saisis en effet, et si brusquement qu’il n’eut pas le temps de la remettre dans sa poche. Quant à demander la réponse, il s’en garda bien, et, d’un élan pareil à celui d’un cerf poursuivi par les chasseurs, il bondit dans le corridor, puis dans la rue

x

Je rompis le cachet de la lettre et je lus:

«J’ose à peine implorer mon pardon, ma toute belle, et cependant si vous saviez tout ce que je souffre depuis longtemps à cause de vous!… Mais les apparences sont contre moi, je le reconnais.

«Je vous aime, ma chère Ninon, de l’amour le plus violent et le plus passionné. Vous le savez, il a failli me pousser jusqu’au crime.

«Et comment ne vous aimerait-on pas, vous si gracieuse, si charmante, que jamais, à Versailles même, parmi les duchesses, les marquises les plus vantées, je n’ai rien vu d’égal? Vous avoir vue et vous adorer, c’est presque la même chose.

«La première fois que je vous, vis, c’était, il y a trois mois, après vêpres, au sortir de Notre-Dame. Vous donniez le bras à votre père.»

(Je passe la description qu’il faisait de moi, et qui, d’ailleurs, n’avait rien de trop flatteur. Je passe aussi les quatre cinquièmes de la lettre, qui n’étaient consacrés, suivant l’usage, qu’à faire l’éloge des grâces, des charmes et des vertus de Ninon, et j’arrive à la conclusion.)

«Eh bien, oui, après trois mois d’attente, je fus pris d’une envie folle de vous voir, de vous entendre, de vous dire tout mon amour, et j’allais vous enlever lorsque ce drôle que je ne connaissais pas encore, mais que j’ai fait suivre et qui ne m’échappera pas, Rienquivaille, aventurier et bretteur de profession, vint se jeter au travers, et, par trahison, me blessa d’un coup d’épée. Il me le paiera cher, le coquin! La police est à ses trousses. J’ai déjà su qu’il rôdait autour de votre maison et qu’il avait failli s’y faire prendre après .mille querelles avec la maréchaussée. On raconte qu’il a disparu comme font ces gens-là, par quelque cave, quelque souterrain ou quelque cul-de-sac dans lequel il a rejoint le reste de sa bande. Mais le lieutenant de police est averti, et, s’il se laisse prendre, en fera bonne justice.

«Chère Ninon, ange de mes amours, je mets à vos pieds mon cœur, mon âme et mon duché.

«Celui qui vous remettra cette lettre est un homme sûr, à qui vous pouvez confier la réponse si vous m’en jugez digne.

«BERNARD,

«Duc de Ventadour et d’Uzerche».

Tel était le billet doux de ce seigneur à Mlle Ninon Marteau, fille d’un bourgeois dans la famille duquel, j’ose le dire, on n’aurait pas trouvé une tare depuis douze générations.

Si je l’avais tenu dans mes mains, foi d’épicier, je lui aurais tordu le cou comme à un pigeon, ou coupé lé cou comme à un canard, ou tranché la langue comme à un poulet, ou saigné l’artère carotide comme à un cochon! Comment! ce duc osait croire que Ninon, ma Ninon, .que j’aimais comme mes yeux, était faite pour distraire Sa Seigneurie! Ah! le misérable! Et que Mlle, Sophie Arnoult avait raison de dire que, quand l’Éternel eût pétri la race humaine d’un peu de limon qui lui restait, il fit.les ducs et les laquais.

Dans ma colère, je chiffonnai violemment la lettre et la jetai sur le comptoir, où Rienquivaille la ramassa.

–Qu’avez-vous, monsieur Marteau? demanda-t-il avec intérêt.

Je répondis comme M. Lekain quand il joue Manlius:

–Tiens, lis.

Car, après tout, il était assez intéressé dans l’affaire à cause des menaces que ce duc maudit faisait contre lui, aussi bien que des flatteries abominables qu’il adressait à ma fille.

Au reste, il ne se fit pas prier, Iut la lettre en une minute et demanda, les yeux étincelants:

–L’homme est là?

–Qui?

–Ce Jacquot?

–Non, il s’est sauvé.

Et je racontai comment Ninon m’avait averti, et la fuite de Jacquot.

–Ah! reprit Rienquivaille en se remettant à casser le sucre et à servir la pratique, c’est dommage. Oui, c’est dommage. Le pied me démangeait. Une autre fois, monsieur Marteau, avertissez-moi. Corriger ces faquins, c’est ma partie, ma spécialité!

Je revins alors dans l’arrière-boutique et je racontai l’histoire à Jeannette. La pauvre femme en était honteuse et furieuse. Je lui dis:

–Vous voyez, Jeannette, ce que fait votre coquin de fils!, ’,

Elle laissa tomber à terre une assiette qu’elle lavait et s’écria;

–Pauvre monsieur! C’est tout le portrait de son, père!

–Alors son père ne valait pas grand’chose, Jeannette!

–Ah! monsieur, c’était un rien du tout; et si je vous disais tout ce qu’il m’a fait!…

Mais je l’interrompis à cause de Ninon et je me bornai à donner ordre que le fils fût mis à la porte toutes les fois qu’il oserait se présenter dans la maison.

Quant à Ninon, je la fis monter dans ma chambre et je lui dis:

–Mon enfant, tu vois le triste effet de ton imprudence. Si tu n’étais pas allée trop tard aux Tuileries, contre ma défense, nous n’en serions pas où nous en sommes. Nous voilà maintenant forcés de ne plus sortir.

Jusque là, Ninon acceptait mes reproches de bonne grâce; car elle sentait ses torts, et d’ailleurs elle a un caractère angélique (je le dis tout haut non parce que je suis son père, mais parce que c’est la vérité); mais, à ces derniers mots: «forcés de ne plus sortir,» elle se récria vivement et demanda si, parce qu’un duc était malhonnête et impertinent, on allait l’on punir, elle, et la mettre en prison.

–Mais, mon enfant, tu vois bien.

–Je ne vois rien, papa, si ce n’est que tu veux m’enfermer comme chez les Turcs, et que je ne veux pas être enfermée!

J’essayai inutilement de la calmer et de lui montrer qu’elle ne serait pas enfermée, qu’elle pourrait aller à la messe comme d’habitude,–à la grand’messe surtout,–et à vêpres, qu’elle pourrait voir ses amies et les miens.

–Oh! les tiens, dit-elle, ils ont tous cinquante ou soixante ans!

Et sans vouloir m’écouter, elle descendit l’escalier et s’assit au comptoir en disant:

–Croiriez-vous, monsieur Rienquivaille, que papa veut m’enfermer comme on fait chez les Turcs?

A quoi l’autre répliqua:

–Il a tort, mademoiselle.

Je la suivais de loin; j’entendis la demande et la réponse, et je répliquai à mon tour, car je ne voulais point paraître avoir tort:

–Mais si c’est pour son bien, Rionquivaille?

Il remua gravement la tête, parut réfléchir et dit comme un homme ébranlé dans sa foi:

–Si c’est pour votre bien, mademoiselle.

Alors Ninon, irritée:

–Ce n’est pas pour mon bien, c’est pour m’empêcher de sortir.

–Oh! alors, c’est autre chose, répliqua Rienquivaille. Les jeunes demoiselles ont besoin de prendre l’air de temps en temps; c’est l’ordonnance du médecin.

–Tu vois bien, papa, dit Ninon d’un air de triomphe; M. Rienquivaille lui-même est d’avis qu’il faut que je sorte!

Je répliquai avec impatience:

–D’abord, ça ne le regarde pas! Il ferait mieux de casser son sucre et de faire des sacs de papier.

–Ça, c’est vrai, dit Rienquivaille.

Et il se remit tranquillement à l’ouvrage.

–Quant à toi, Ninon, mon enfant, je ne veux pas t’exposer à être enlevée, un jour où tu seras dehors, par les complices de ce duc abominable, ou de tout autre misérable de cette espèce.

–Mais, dit Ninon, si je ne sors qu’avec toi et M. Rienqui vaille, est-ce que j’ai quelque chose à craindre? Est-ce qu’il ne m’a pas déjà sauvée quand tu n’y étais pas?…

Et d’une voix si tendre que je ne l’avais jamais entendue parler ainsi:

–Voyons, monsieur Rienquivaille, est-ce que vous refuseriez de venir encore à mon secours si j’étais en danger?

Naturellement le bon garçon ne refusa pas, et même il s’écria;

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans,

Et tout ce que l’Espagne a produit de vaillants.

Il en aurait dit bien plus long, mais trois ou quatre de mes meilleures pratiques entrèrent à la fois. Il fallut les servir, et la conversation resta interrompue jusqu’au souper.

Même à ce moment, dès les premières bouchées, Rienquivaille, sous un prétexte plia sa serviette et alla se promener devant la porte, pour prendre le frais, disait-il; mais je soupçonne qu’il avait entrevu quelque chose ou quelqu’un de suspect dans la rue, car il tenait un bâton caché derrière son dos.

Cependant rien ne parut, et Ninon me demanda de son air le plus caressant:

–As-tu fait toutes tes invitations, papa?

–Quelles invitations?

–Pour le dîner sur l’herbe, demain, à Saint-Mandé. Tu as donc oublié ta fête?

Je n’avais rien oublié; mais j’espérais qu’on ne me rappellerait rien.

Je ne voyais autour de moi que des sujets d’inquiétude. Ma fille d’abord, pour qui j’aurais de bon cœur donné ma fortune et ma vie, quoique je tienne beaucoup à l’une et à l’autre; ensuite ce garçon qui m’était tombé du ciel dans ma boutique, qui-m’avait rendu à mon insu un si grand service, qui était menacé lui-même de toutes les rigueurs de la police et de la justice; puis ce duc de malheur que je n’avais jamais vu, mais de qui j’avais tout à craindre, ses valets et tous les coquins qu’un homme riche et puissant traîne à sa suite. Vraiment il y avait de quoi perdre le sommeil.

Avec cela, ma chère Ninon, que je n’avais pas contrariée deux fois en sa vie, s’indignait des précautions que je voulais prendre pour sa sûreté. Que faire? La-tenir enfermée, c’était impossible. La mener, promener à Saint-Mandé, c’était bien dangereux.

Avertir le lieutenant de police que je craignais quelque entreprise, c’était faire rire à mes dépens ce magistrat, et s’il prenait mes craintes au sérieux, c’était attirer chez moi les exempts, les. archers et tous les ennemis de Rienquivaille.

En vérité, j’étais bien émbarrassé.

Après un moment de réflexion, je fis ce qu’il m’était impossible de ne pas faire, c’est-à-dire la volonté de Ninon.

–Mais, lui dis-je, auras-tu le temps d’inviter nos amis?

–Jeannette va passer chez eux et le leur dire.

–Auras-tu des provisions?

Jeannette protesta qu’elle passerait la nuit à préparer tout, et qu’on pourrait partir à dix heures du matin et dîner à midi dans le bois; car, ajouta-t-elle en regardant le ciel, le temps sera magnifique demain. Les étoiles brillent comme des braises, et il n’y a pas un nuage.

Je fus forcé de me rendre, et Ninon, ravie de l’espérance d7aller dîner sur l’herbe, à l’ombre du bois de Saint-Mandé, m’embrassa et me remercia mille fois en m’appelant «son petit papa chéri.»

–Ah! si j’avais pu deviner ce qui devait arriver le lendemain!

XI

Au point du jour tout le monde fut sur pied. Ninon chantait, Jeannette achevait ses pâtisseries; Rienquivaille brossait ses habits, et cirait ses bottes et ses moustaches d’un air à faire trembler tous les pères et tous les maris de France. De temps en temps je l’entendais fredonner la vieille chanson du guet:

Qu’est-c’ qui passe ici si tard,

Compagnons de la Marjolaine?

Qu’est-c’ qui passe ici si tard,

Gai, gai, dessus le quai?

C’est le chevalier du guet,

Compagnons de la Marjolaine;

C’est le chevalier du guet,

Gai. gai, dessus le quai.

Enfin, la maison était en joie.

Vers sept heures du matin, nous allâmes tous trois à la messe, ma petite Ninon, plus belle qu’une châsse, moi et le seigneur don Gaspar de Mendoza y Alvarado y Zuniga, qui donnait le bras à ma fille, et dont la vue faisait retourner les passants des deux sexes.

La vieille Choupillard, femme excellente et qui était d’âge à ne plus envier personne, me dit en clignant les yeux d’un air malin:

–Quel beau couple! la petite et l’Espagnol!

Ninon l’entendit, et ce mot la fit rougir de plaisir.

Je répondis modestement:

–Mère Choupillard, Ninon n’est pas tout à fait laide, c’est vrai; mais il ne faut pas dire ça trop haut devant les petites filles; elles en croient toujours dix fois plus qu’il n’y en a… Quant à don Gaspar de Mendoza y Alvarado, il a le teint d’une mûre écrasée comme presque tous les Andalous…

–D’une mûre écrasée, c’est possible, reprit la vieille Choupillard, mais sous ce teint il y a un joli garçon, je vous en réponds, Théodore… Est-ce vrai qu’il est grand d’Espagne, comme on dit dans le quartier?

–Pour ça, madame Choupillard, je ne peux pas savoir. Je crois qu’il est plutôt cousin ou neveu.

–Dans ce cas, conclut la bonne femme, c’est une race où les neveux et les cousins sont jolis.

C’est au milieu de ces discours et d’autres semblables que nous entrâmes dans l’église Saint-Merry, notre paroisse, dont le premier vicaire, qui avait baptisé Ninon dix-sept ans auparavant, était notre ami particulier, comme aussi celui des trois quarts de la paroisse.

En sa qualité de vicaire et d’ami, j’étais allé l’inviter moi-même, une semaine d’avance, à venir dîner avec nous sur l’herbe, à Saint-Mandé, et il avait accepté de bon cœur, sauf, bien entendu, le consentement de M. le curé, qu’il ne voulait pas mécontenter, ayant la ferme espérance de lui succéder.

Ce bon vicaire était un homme à peindre, un petit homme grêlé, dont nul ne savait l’âge et dont la figure joyeuse et .bonasse avait plus de trous qu’une écumoire. Tout ce qui était né depuis cinquante ans dans la paroisse avait été baptisé par lui ou s’était préparé par ses soins à la première communion.

Les femmes, sans savoir pourquoi, disaient de lui: «C’est un saint!» et les hommes le répétaient pour faire plaisir à leurs femmes; quant aux petits enfants, ils l’appelaient: «Monsieur l’abbé,» avec une terreur mêlée, de respect et de tendresse.

On disait qu’il portait sous ses habits une haire et une discipline, et qu’il s’administrait à lui-même les plus cruelles pénitences quand il n’était vu de personne. Mais comment pouvait-on le savoir, puisqu’on ne l’avait jamais vu?

Au fond, sa laideur horrible (mais non répugnante, car il était propre, bien peigné et bien lavé) l’avait toujours préservé du péché, de celui du moins que défend le sixième commandement de Dieu, et auquel nous autres Français, gens aimables et sociables, ne sommes que trop portés par tempérament ou, si vous voulez, par suggestion du diable. Il n’était donc pas libertin.

Tout au plus avait-on remarqué dans le quartier qu’il passait un bon tiers de chacune de ses journées (d’ailleurs très-occupées) à catéchiser sœur Phrasie-des-Anges, une vieille religieuse de Saint-Vincent-de-Paule, dont la seule vue aurait donné au libertin le plus effréné l’horreur du vice qui fit la perte du grand roi Salomon. Sœur Phrasie-des-Anges était plus vieille que lui, plus laide que lui, et comme disaient les malins du quartier, s’il y a jamais eu quelque union entre eux, ce ne peut être que l’union des âmes.

Le seul défaut du respectable vicaire (car sœur Phrasie ne peut pas compter) était un goût de la bonne chère qu’il n’avait d’ailleurs jamais pu satisfaire, si ce n’est chez ses paroissiens,–le curé, homme d’ordre, économe, qui mariait bien et dotait ses nièces, gardant pour lui le meilleur du casuel et ne laissant que peu de chose à grapillcr sur les petits baptêmes, les petits enterrements et les petites âmes du purgatoire. Dès que la recette dépassait dix sous, elle passait dans les mains du curé.

Pour consoler son vicaire, ce respectable’ ecclésiastique lui disait:

«Mon ami, les biens de ce monde sont de nulle valeur aux yeux de Dieu; à quoi nous servira un jour d’avoir eu beaucoup d’argent, une maison bien montée, beaucoup de domestiques, le respect de tous nos voisins, la faveur des grands? à rien, mon cher abbé, à rien. Quand saint Pierre ouvrira la porte du Paradis, il nous ordonnera d’abord de poser à terre ce bagage inutile. Posons-le donc dès aujourd’hui, et vivons sous l’œil de Dieu comme si nous devions mourir demain.»

Ainsi parlait ce saint homme et, en attendant, il préservait son premier vicaire (comme aussi tous les autres) des tentations que donne la richesse, en les gardant pour lui-même, car il se sentait la force de les surmonter.

C’est ce que le pauvre abbé, dont les coudes râpés et la soutane usée annonçaient trop la misère, me racontait quelquefois après dîner, à cette heure délicieuse où le cœur s’ouvre, poussé par un vin de Corton généreux, et répand ses douleurs dans l’oreille du premier ami venu.

Et quand je lui disais:

–Monsieur l’abbé, vous serez curé un jour et vous –aurez des vicaires.

Ilrépondait tristement:

–Jamais!… M. le curé vivra cent ans et nous sommes du même âge. Si vous saviez quel estomac il a!… Tenez, la semaine dernière il a dîné chez un président du Parlement. Il avait déjeuné chez lui de bonne heure, car, pour se ménager, il ne dit pas la messe tous les jours, comme vous savez. M. le président, qui avait à sa table tous les chefs du Parlement de Paris, avait mis les petits plats dans les grands et fait venir des saumons de la Clyde, des sterlets du Volga, des vins d’Espagne et de Hongrie, et tout ce que la nature produit d’excellent pour le palais des magistrats ou, si vous voulez, pour le Palais de Justice.

(M. l’abbé avait le goût des calembours.)

… M. le curé, comme bien vous pensez, s’en est donné autant que la nature le permettait et peut-être davantage… Eh bien ! le soir même, une des plus riches dames du quartier, Mme Moreau, l’a fait prier d’assister à la signature du contrat de sa petite-fille qu’on marie avec un notaire. Il y est allé;-il a signé, il a soupé plus que personne, il est rentré chez lui. J’attendais à toute minute qu’on vînt m’apprendre qu’il était pris d’apoplexie et qu’il fallait lui administrer les derniers sacrements… Pas du tout. Il est rentré au presbytère, a dormi comme un sonneur, et, le lendemain matin, était plus rouge et plus fleuri que jamais sur le seuil de sa porte… Quel estomac, grand Dieu! quel estomac que celui de M. le curé!

Tel était l’excellent homme qui, ce jour-là, célébrait la sainte messe à Saint-Merry.

Quand nous fûmes arrivés à nos places ordinaires, le sacristain l’avertit, et M. l’abbé se hâta de revêtir sa chape et commencer la cérémonie.

En passant près de nous, il eut même la bonté de nous faire, à Ninon et à moi, un petit signe d’amitié-pour dire que la messe serait courte et que nous pourrions bientôt partir pour Saint-Mandé. Le sacristain, son confident ordinaire, ajouta qu’il n’y avait pas de baptême, d’enterrement ou de mariage –dans la journée, un seul excepté, je veux dire un mariage, celui de la fille de Mme Moreau avec le notaire; mais M. le curé se l’était réservé à cause du présent que la mère voulait faire au célébrant et qui n’était pas moins–outre les frais ordinaires–qu’un service de vaisselle en vermeil.

La messe fut célébrée, ou, comme disait Rienquivaille, expédiée en dix minutes; l’abbé descendit de l’autel, rentra dans la sacristie, reparut trois minutes après, me donna une poignée de main, caressa doucement du bout des doigts la joue rose de Ninon, et, me prenant à part, demanda tout bas d’un air d’inquiétude:

–Est-ce un dîner franc, ou bien un déjeuner dînatoire que vous avez préparé?

Je répondis avec embarras:

–Monsieur l’abbé, ce sera ce que vous voudrez. Il n’y a que des viandes froides, une dinde, trois canards, une oie grasse, deux poulardes du Mans, un jambon de Bayonne, une forte longe de veau, trois ou quatre pâtés de différente espèce et quelques friandises dont je ne sais pas le compte. C’est Jeannette qui s’en est chargée.

–Oh! dit-il d’un air de confiance, si Jeannette s’en est chargée, nous sommes sauvés!… Jeannette s’y connaît mieux que personne.

Et il insista, tant cette pensée lui paraissait juste et vraie:

–Oui, mon ami, oui, mieux que personne, mieux que vous-même peut-être… Quant au vin, je ne suis pas inquiet.

–Ce sera le meilleur de ma cave, monsieur l’abbé.

–Cela suffit. Derrière vos fagots j’en connais que le roi Louis XV voudrait bien avoir dans la sienne. Je répliquai avec force:

–Et qu’il n’aura jamais, monsieur l’abbé, car je les réserve pour mes amis!

A son tour il me secoua la main:

–Et vous faites bien, papa Marteau, car les amis ne sont pas ingrats!… A quelle heure partons-nous?

–A dix heures précises, la voiture attendra devant ma porte.

–A quelle heure déjeunons-nous dînatoirement?

–A midi précis.

–C’est parfait. Je vais prendre une tasse de chocolat et quelques petits pâtés pour me mettre en appétit.

Sur ce mot, nous nous séparâmes. Le bon vicaire alla déjeuner chez lui, et je rejoignis Ninon et don Gaspar de Mendoza, qui s’étaient écartés de quelques pas, soit par discrétion, soit pour causer plus librement.

Nous rentrâmes ensemble à la maison où tous les préparatifs étaient terminés. Jeannette, ménagère soigneuse, n’attendait plus que la voiture et les invités.

XII

Quand dix heures sonnèrent tout le monde arriva en même temps, car on est exact dans le quartier Saint-Jacques-la-Boucherie. Le commerce, voyez-vous, les échéances! Il n’y a que ça pour former les idées et donner de bonnes habitudes.

Tout le monde, c’est-à-dire trois pères de famille,– un bourrelier, un quincaillier, un ébéniste, avec leurs femmes et leurs enfants, deux jeunes apprentis quincailliers; Mme veuve Barentin, mercière; sa sœur aînée, vieille fille, un bijoutier, veuf aussi et un peu gêné dans ses affaires, qui cherchait femme afin de «s’assortir», comme il disait lui-même; le vicaire de Saint-Merry et moi.

Plus, Jeannette, les provisions de bouche et une voiture de déménagement traînée par trois chevaux et qui portait toute la compagnie. En tout,– sans comprendre les chevaux qui ne sont que des quadrupèdes privés de raisonnement ou trop dissimulés pour laisser voir le fond de leur pensée,–dix-huit ou vingt personnes environ, ayant bon appétit et grande envie de s’amuser.

Rienquivaille seul manquait au départ. Il avait pris les devants pour choisir la salle à manger, c’est-à-dire la clairière où l’on devait dîner. Il était leste et pimpant, frais comme un Alvarado, gai comme un faubourien de Paris, et dans ses poches il avait fourré deux objets soigneusement enveloppés dont je ne pus jamais deviner la nature.

J’essayai de le questionner.

Il me répondit:

–Patron, c’est une surprise que je veux vous faire. Nous autres Mendozas, nous sommes forts pour les surprises.

Ce garnement (car je puis bien l’appeler ainsi, puisqu’il n’avait ni fortune ni famille), ce garnement avait une manière de répondre, tantôt sérieuse, tantôt plaisante, qui me déconcertait toujours. On ne savait pas s’il voulait rire ou s’il parlait sérieusement.

Je voulus en passant toucher ses poches comme par mégardc afin de voir de quelle espèce étaient les surprises des Mendozas; mais il paraissait s’y attendre, car il se détourna vivement, me heurta d’une chaise qu’il tenait à la main et s’écria:

–Patron! ne touchez pas! ça mord!

En même temps sa poche heurta le comptoir et fit entendre un bruit de ferraille.

Il fallut me contenter de ce renseignement. D’ailleurs, comme mes convives arrivaient à la file, par quatre et par six, j’étais trop occupé de les recevoir pour m’occuper de ce que contenaient les poches de Rienquivaille..

Il partit donc le premier, et à pied, ce qui fut très-sage,car s’il nous avait attendus, on aurait été forcé de lui offrir un siège entre les oreilles du cheval timonier, tous les autres compartiments de la voiture étant occupés, et même encombrés.

Voici dans quel ordre on s’empila:

Le bon abbé au fond, pour faire honneur au clergé. Sur ses genoux deux petits quincailliers, l’un de six ans, l’autre de neuf ans. L’un était morveux, parce qu’il ne se mouchait jamais. L’autre était plus propre, mais si nerveux et si agité, qu’il donnait à toute minute des coups de pied dans les jambes de ses voisins. Le nerveux était gai et chantait toujours:

Do, do, dodino,

L’enfant dormira bientôt.

Le morveux était triste et pleurait ou criait six heures par jour.

Ce n’était rien encore; mais leur mère, femme excellente et respectable, imposait sans relâche silence à l’un et à l’autre en même temps, ou du moins faisait tous ses efforts pour l’imposer, de sorte que comme les deux petits drôles n’obéissaient pas et ne faisaient que chanter ou crier plus fort, et comme la dame avait une voix plus aiguë que la pointe des vrilles, c’était un concert où le diable (bien qu’absent) faisait sa partie.

Entre la dame et le bon abbé; qui peut-être ce jour-là se réjouissait d’avoir été condamné au célibat par sa profession, était assis le quincaillier mari et père, un de mes meilleurs amis.

Celui-là fumait sa pipe avec gravité, laissant crier les enfants et la femme, regardant celle de l’ébéniste qui lui faisait face (je parle de la femme et non de l’ébéniste que j’avais placé sur le devant de la voiture à côté de moi), et tenant entre ses genoux son troisième enfant, une petite fille de sept ans qui paraissait être son unique amour sur la terre après les cartes et le vin blanc.

Les autres s’arrangèrent de leur mieux. Les hommes assis sur des banquettes, les dames et demoiselles sur leurs genoux, les enfants au travers des uns et des autres. Ninon seule avait une place en face de l’abbé et ne pouvait se plaindre de rien, excepté des coups de pied du plus petit des quincailliers.

Quant à Jeannette, elle était assise sur ses talons à la manière des fakirs de l’Inde, qui trouvent, dil-on, cette pose meilleure que toutes les autres pour prier Dieu. Cependant elle ne priait pas. Elle veillait, car les provisions lui étaient confiées, et l’aîné des petits quincailliers (le morveux) ayant senti l’odeur d’une tourte de pâtisserie et plongé à l’intérieur ses doigts qu’il retira tout couverts de confitures, fut si durement souffleté qu’il en poussa des cris aigus et que la mère s’écria:

–Qu’est-ce que tu as, mon pauvre enfant? Qui est-ce qui t’a battu?

A quoi l’enfant répondit en pleurant et désignant du doigt Jeannette:

–C’est celle-là!

Ici la mère, indignée, allait prendre la défense du «pauvre enfant» et peut-être livrer bataille à Jeannette; mais celle-ci, par une manœuvre habile, au lieu de se laisser attaquer, prit l’offensive et dit avec fermeté:

–Petit goulu, c’est moi qui t’ai giflé! Et je te giflerai encore toutes les fois que tu mettras les doigts dans la tarte aux confitures!

La mère allait répliquer vertement, mais un tel cri d’horreur s’éleva quand on entendit parler des souillures dont les tartes pouvaient être victimes, que le quincaillier posa sa pipe sur son genou, la secoua légèrement pour en faire tomber la cendre, et, tout en la bourrant de nouveau, dit:

–Jeannette l’a giflé!… C’est bien fait!

Cet arrêt paternel fut approuvé de tous, excepté, bien entendu, du malheureux jeune garçon qui pourtant n’osa plus rien dire.

Ce fut, du reste, le seul accident du voyage, le seul du moins dont je m’aperçus alors, car on m’a dit plus tard que quatre ou cinq hommes inconnus de tout le quartier avaient rôdé ce jour-là autour de la voiture, examinant les chevaux et les harnais d’un air connaisseur, demandant au cocher où il allait, donnant leur avis sur mes convives et disparaissant enfin quand nous fûmes prêts à partir.

Je les avais vus, mais il y a tant de badauds dans Paris pour qui une voiture arrêtée devant une porte est un événement, que je ne crus pas nécessaire de m’occuper de ceux-là, les croyant pareils à tous les autres.

D’ailleurs, nous étions en si nombreuse compagnie, toute composée de mes voisins et de mes amis, et la route de Paris à Saint-Mandé, le dimanche, est si fréquentée, que je ne craignais rien. J’avais tort de ne pas craindre, car j’aurais dû me souvenir de l’aventure de Rienquivaille et de la lettre de ce maudit duc d’Uzerche à Ninon; mais que voulez-vous? On ne pense jamais à tout. Et ce jour-là je pensais d’abord à faire plaisir à ma petite Ninon, ensuite à régaler mes amis, –et enfin à m’amuser moi-même, car tout quinquagénaire et demi que je suis (ayant cinquante-cinq ans passés depuis la Saint-Martin dernière), je danse encore un rigodon, et surtout je m’amuse à voir danser les autres.

Ce n’est pas défendu, n’est-ce pas? Après tout, cela vaut mieux que de dire du mal de ses amis ou de calomnier ses ennemis; comme on fait quand on n’ose pas les tuer à coups de poignard de peur d’être pendu.

Donc, le voyage se fit lentement, mais paisiblement. Mme veuve Barentin, la mercière qui avait remarqué si particulièrement Rienquivaille, était placée à côté de moi sur le devant de la voiture, derrière le cocher.

Je voyais depuis un moment qu’elle cherchait quelqu’un ou quelque chose, car elle m’écoutait à peine. Enfin, quand nous fûmes dans le faubourg Saint-Antoine, elle demanda:

––Où donc est don Gaspar de Mendoza y Alvarado?

En faisant cette question, elle feignait de regarder la boutique d’un marchand de meubles.

A mon tour, pour l’agacer un peu, je répondis, comme si je n’avais rien entendu:

–Vous dites, voisine?

Un peu impatientée, elle reprit:

–Je demande où est votre nègre?

–Quel nègre? Je n’ai pas de nègre. Je n’aurai jamais de nègre.

–Mon Dieu! dit-elle, je l’appelle nègre à cause de son teint brun. Vous savez bien qui je veux désigner. Votre Espagnol! votre Andalou!…

–Ah! ah! don Gaspar?… Je ne sais pas, moi!

Et alors, comme si j’avais été très-inquiet de savoir ce qu’était devenu Rienqui vaille, je demandai d’un bout à l’autre de la voiture:

–Jeannette! Jeannette!

–Eh! monsieur, qu’est-ce que c’est? qu’est-ce qu’il y a? Est-ce que vous avez besoin de quelque chose là-bas? Moi, j’ai bien assez à faire de garder les gigots et les pâtés.

Je répliquai sévèrement:

–Jeannette, il ne s’agit ici ni de gigots ni de pâtés, c’est Mme Barentin qui demande ce que don Gaspar de Mendoza est devenu.

Jeannette répondit avec humeur:

–Est-ce que je sais, moi? Est-ce, qu’on me la donné à garder? Il a passé devant sans doute; ou bien il est allé dans ses terres d’Alvarado y Zuniga y Otros Montes. Il en a tant (c’est lui qui le dit), qu’il n’en ferait pas le tour à cheval et au galop d’ici à trois semaines, Je répliquai:

–C’est bien, Jçannette. C’est assez. Vous savez bien que don Gaspar veut garder l’incognito. Au reste, ce n’est pas moi qui veux savoir ce qu’il est devenu, c’est Mme Barentin.

–Ah! dit le quincaillier en déposant sa pipe, Mme Barentin a du goût pour les Espagnols, à ce qu’il paraît.

–Pour les nègres plutôt, ajouta la femme de l’ébéniste.

Chacun dit son mot; la mercière blonde rougit; Ninon fit la moue, mais garda le silence, et enfin, à midi moins le quart, nous arrivâmes à Saint-Mandé où don Gaspar nous attendait de pied ferme

XIII

En voyant Rienquivaille, toutes les dames témoignèrent leur joie. Mme Barentin, la mercière, s’écria:

–Ah! voilà don Gaspar de Mendoza y Alvarado!…

–Y Zuniga, ma chère, ajouta Ninon, qui aimait un peu moins Mme Barentin depuis que celle-ci s’intéressait à Rienquivaille.

L’autre, à son tour, dit à sa sœur aînée qui était assise près d’elle:

–Mon Dieu! cette petite Ninon est insupportable! Elle est si fière d’avoir un Espagnol à son service qu’on croirait qu’il n’y en a que pour elle!

En même temps, comme Rienquivaille s’avançait d’un air empressé pour donner la main aux dames et les aider à descendre de voiture, elle s’élança du marchepied dans ses bras, de façon que, si le bon garçon avait été moins solidement construit, il serait tombé en arrière avec ce précieux fardeau.

Heureusement il avait prévu le choc; il retint respectueusement la dame au moment où elle. allait tomber sur lui, et la déposa légèrement sur l’herbe; puis, sans s’arrêter à recevoir ses remercîments, il reçut toutes les autres, successivement, comme autant de paquets précieux et fragiles, et offrit la main à Ninon qui sauta légèrement à terre et lui dit:

–Je vous remercie, don Gaspar, je n’ai pas besoin de vous; offrez vos services aux grosses dames.

Un coup d’œil, jeté du côté de la mercière, indiquait le reste de sa pensée.

Je n’entendis pas bien la réponse de Rienquivaille, car il parlait à demi-voix. Un seul mot me resta dans l’oreille:

–Ingrate!

Nous avions l’un et l’autre trop d’affaires,–lui pour s’expliquer longuement, et moi pour écouter ses explications.

La clairière, qu’il avait choisie pour le dîner était située sur le plateau de Gravelle, à l’ombre du chêne où le bon roi saint Louis rendait la justice. On voyait au fond de l’allée la vallée de la Marne. Derrière nous était Joinville-le-Pont où l’on pouvait chercher un abri en cas d’orage. Le gazon était doux. L’ombre était épaisse, un petit ruisseau coulait entre les arbres; enfin tout le monde avoua que l’endroit était bien choisi, et que don Gaspar de Mendoza s’entendait à tout mieux que personne.

Il reçut cet éloge avec modestie et s’empressa de déballer tous les paniers de provisions et de déboucher toutes les bouteilles sans cesser un instant de faire les honneurs de la fête comme s’il en eût été le héros et comme s’il en eût fait les frais.

U dit à la dame du quincaillier que ses enfants étaient trois petits anges, jolis comme des amours, et qu’ils avaient la grâce de leur mère, sans compter la force et la santé de leur père. Et, par bonheur, le père avait justement la prétention d’être l’homme le plus fort de tout le quartier Saint-Jacques-la-Boucherie.

Du premier coup et par ce seul compliment, il gagna l’amitié des parents. Quant aux trois petits quincailliers, il tira de ses poches une trentaine de dragées qu’il partagea par portions égales et qui firent leur bonheur pendant dix minutes.

Pour la dame de l’ébéniste il ne fut pas moins empresse. La pauvre femme était maigre, pâle, et mangeait comme un loup tout le long du jour, afin de refaire, disait-elle, son estomac délabré. Heureusement Rienquivaille avait placé dans un coin de la voiture un paquet de gâteaux dont il offrit une douzaine, qui furent acceptés d’un air languissant et dévorés en deux minutes.

–C’est un privilége, disait la dame, que je suis forcée de prendre en attendant le dîner.

Chacun eut son tour, hommes et femmes, Ninon surtout eut le sien, car ce drôle avait l’art de plaire à tout le monde en même temps sans la perdre de vue une minute et en faisant d’elle la reine de la fête. , Enfin, tous les préparatifs étant terminés:

–A table! s’écria Rienquivaille d’une voix de tonnerre. Messieurs, la main aux dames!

Et, , pour donner l’exemple, par une manœuvre habile, il donna la main droite à Ninon et la gauche à Mme Barentin.

Les autres se placèrent à leur fantaisie; mais, par un hasard difficile à expliquer, aucun mari ne se trouva près de sa femme. Est-ce qu’on n’a plus rien à se dire quand on se connaît trop bien et depuis longtemps? Est-ce quelque autre raison? Je n’en sais rien.

Quant au bon abbé, vicaire de Saint-Merry, qui n’était ni père, ni mari, ni femme, Rienquivaille, toujours empressé et respectueux, le mit près de Ninon, pour lui faire honneur, mais en ayant soin de placer à sa droite et à sa gauche les deux petits quincailliers, le nerveux et le morveux,–de manière que le saint prêtre eut assez à faire de se défendre contre ces deux ennemis et ne prit presque aucune part à la conversation.

Pour moi, aidé de Jeannette, je veillais à remplir les assiettes et les verres, à découper les gigots, les pâtés, à servir les compotes, à faire rafraîchir les bouteilles dans le ruisseau voisin et à nourrir et à désaltérer la dame de l’ébéniste qui levait les yeux au ciel, poussait de temps en temps de profonds soupirs, essayait de me raconter ses rêves, et m’aurait fait donner au diable si je n’avais été bon catholique.

XIV

Le dîner fut très-gai. Le quincaillier était un joyeux compère qui ne haïssait pas la gaudriole.

L’ébéniste, étant loin de sa femme, se penchait vers celle du quincaillier et lui racontait tout bas des histoires dont elle faisait semblant de rougir de peur qu’elles ne fussent entendues. Le bourrelier, quoique plus sérieux, était aussi dans de bonnes dispositions. Les jeunes gens ne demandaient qu’à rire et Mme Barentin, étant veuve, riait plus haut que tout le monde et agaçait de toutes ses forces son voisin Rienquivaille.

Quand je vis qu’on était au dessert, je proposai de chanter. Il n’était que temps d’ailleurs, car la moitié des convives fredonnait déjà sans s’occuper de l’autre moitié.

Le quincaillier, qui avait une voix de cuivre, commença:

Dans les gardes françaises

J’avais un amoureux,

Jeune, beau, vigoureux.

Et il allait continuer la chanson, mais le bon abbé, irrité de ce que l’un des petits quincailliers essuyait ses doigts sur sa soutane et venait de renverser son verre d’un coup de pied, fit signe qu’elle était trop libre et qu’il ne convenait pas de chanter de telles choses dans une société honnête et respectable.

–’ Les dames voyant que l’abbé était scandalisé, se scandalisèrent à leur tour, et la quincaillière dit à son mari:

–Vraiment, mon ami, tu vois bien que M. l’abbé.

Le quincaillier renfonça sa chanson, en soufflant avec force, mais à demi-voix:

–Animal, va! Ça fait l’hypocrite ici! Qu’il aille donc dire ses patenôtres à l’église!

On ne fit pas semblant de l’entendre.

Alors tout le monde pria Ninon de chanter quelque chose, mais elle refusa, disant, comme font toutes les demoiselles pour se faire prier, qu’elle était enrhumée, et, comme on insistait,–Rienquivaille surtout,– que c’était à don Gaspar de Mendoza de chanter une chanson de son pays.

Alors, don Gaspar, sans hésiter, commença:

Dans un vieux château de l’Andalousie,

Au temps où l’amour se montrait constant,

Où beauté, valeur et galanterie

Guidaient au combat un fidèle amant,

Un beau chevalier un jour se présente,

Visière levée et la lance en main,

Il vient demander si sa douce amante

N’est pas, par hasard, chez le châtelain.

–A la bonne heure! dit Mme Barentin, dont les yeux commençaient à se noyer d’une douce langueur où le dîner et le vin avaient leur part,–à la bonne heure! Voilà des chansons! voilà de la poésie! Et quelle voix il a, don Gaspar! cela va droit au cœur!

En offet, la voix de Rienquivaille, d’ailleurs très-agréable, je l’avoue, avait trouvé du premier coup le chemin du cœur de la dame,–si bien trouvé qu’elle ne quittait plus des yeux le chanteur.

Lui, de son côté, regardait Ninon de temps en temps à peu près comme Mme Barentin le regardait lui-même, ce qui me faisait un médiocre plaisir.

Il continua:

Noble chevalier, quelle est votre amie?

Demande à son tour le vieux châtelain.

–Ah! des fleurs d’amour c’est la plus jolie.

Elle a teint de rose et peau de satin;

Elle a de beaux yeux dont le doux langage

Porte en notre cœur doux enchantements;

Elle atout enfin, elle est belle et sage.

–Pauvre chevalier, vous chercherez longtemps.

Le second couplet eut encore plus de succès que le premier. Décidément, ce Rienquivaille avait tous les talents. Il est vrai que la chanson n’était pas de lui, mais il la chantait si bien! Il en détaillait tous les vers avec tant de charme que la femme de l’ébéniste, qui venait de tremper un sixième biscuit dans un cinquième verre de frontignan, demeura immobile, le biscuit à la main et s’écria:

–Oh! don Gaspar, bis! bis!

Et toutes les autres dames suivirent son exemple,– si bien qu’il fut forcé de recommencer le second couplet en regardant Ninon qui baissait les yeux d’un air modeste, mais à qui paraissait s’appliquer la description de l’amie du chevalier, puis il dit le troisième couplet:

Depuis qu’ai perdu cette noble dame,

N’ai plus de repos, n’ai plus de plaisir;

En chaque pays, guidé par ma flamme,

Vais cherchant l’objet de tous mes désirs.

Des Gaules j’ai vu les plaines fleuries,

Du Nord parcouru les climats lointains;

J’ai trouvé partout des femmes jolies;

Mais fidèle amie, ah! je cherche en vain!

Sur ma parole, ce Rienquivaille, ce fils et petit-fils de pendus, cet enfant de la balle, que les archers cherchaient de tous côtés pour le pendre, ce poète dont je n’avais même jamais vu les vers, et qui venait chez –moi fondre de la chandelle et casser du sucre pour ne pas mourir de faim, avait dans les yeux, dans la voix, dans le sourire, dans la manière de réciter les vers, je ne sais quoi qui troublait toutes les femmes et qui me le faisait donner au diable.

Car enfin Ninon n’était pas faite pour lui. Ninon pouvait compter sur une belle dot, je m’en vante, et lui n’avait rien. Elle était fille d’un honorable bourgeois qui avait acquis cinquante mille écus à force de travail et d’économies, et son père, à lui, avait fini sa vie, sous mes yeux, au bout d’une corde. D’un poète aux coudes percés à un épicier qui a pignon sur rue, tout le monde voit assez la différence.

Et cependant Ninon, je ne le voyais que trop, n’avait d’yeux que pour lui. Ah! les femmes!… les femmes Pourquoi le bon Dieu, qui leur donna tant de choses, leur a-t-il refusé le bon sens?

Voilà ce que je pensais au fond de l’âme, pendant que le drôle chantait. Mais ce fut bien pis, après les deux derniers couplets de sa chanson:

Guidez de mes pas la marche incertaine,

Où puis-je trouver ce que j’ai perdu?

..;. «Mon fils, votre sort, hëlas! me fait peine,

Ce que vous cherchez ne se trouve plus.

Poursuivez pourtant votre long voyage

Et si rencontrez un pareil trésor,

Ne le perdez plus. Adieu, bon courage!»

L’amant repartit, mais il cherche encor.

Savez-vous pourquoi cet amant fidèle.

N’a pas retrouvé ce qu’il a perdu?

C’est que pour chercher les pas de sa belle

Dans votre pays il n’est pas venu.

Si, pour abréger sa peine cruelle,

Le vieux châtelain l’eût conduit ici,

Il aurait trouvé des femmes fidèles,

Et son long voyage eût été fini.

Toutes les dames se récrièrent d’admiration.

Mme Barentin était dans l’extase; la femme du quincaillier était ravie; celle de l’ébéniste avalait son biscuit avec distraction. Les petits quincailliers avaient la bouche ouverte et oubliaient de donner des coups de pied au bon abbé.

Enfin, pour rompre le charme que ce drôle paraissait avoir jeté sur tout le monde, je fus obligé. de crier:

–Jeannette! versez le café.

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Age restriction:
0+
Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
350 p. 1 illustration
ISBN:
4064066330392
Publishers:
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Bookwire
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