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Arthur Mangin

Les jardins : histoire et description


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331719

Table des matières

PRÉFACE

LIVREI LES JARDINS DE L’ANTIQUITÉ

CHAPITREI INTRODUCTION–ÉLOGE DES JARDINS

CHAPITRE II LES JARDINS MERVEILLEUX–LES CHAMPS-ÉLYSÉENS –LE PARADIS DE MAHOMET

CHAPITRE III LES JARDINS MERVEILLEUX (SUITE) –L’ÉDEN –LA TERRE PENDANT L’AGE D’OR–L’ILE DE CALYPSO– LE JARDIN DES HESPÉRIDES –LE PARADIS DE QUETZALCOATL

CHAPITRE IV LES JARDINS PRIMITIFS–JARDINS ANCIENS DE LA CHINE ET DE L’INDE

CHAPITRE V PARADIS DES PERSES–JARDINS SUSPENDUS DE BABYLONE –LES JARDINS CHEZ LES JUIFS

CHAPITRE VI JARDINS ÉGYPTIENS

CHAPITRE VII JARDINS GRECS ET LATINS –UN JARDIN ROMAIN AU TEMPS D’AUGUSTE– JARDINS DE LA DÉCADENCE

LIVRE II LES JARDINS DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE

CHAPITREI LE MOYEN AGE–MONASTÈRES ET CHATEAUX

CHAPITRE II LES JARDINS DE PARIS AU MOYEN AGE

CHAPITRE III LE CHATEAU ET LE JARDIN DE HESDIN –LA GALERIE AUX JOYEUSETÉS

CHAPITRE IV LES MORES D’ESPAGNE, LEURS PALAIS ET LEURS JARDINS L’ALHAMRA ET SES FONDATEURS: MOHAMMED-ABU-AL-HAMAR ET YUSUF-ABU-AL-HADJEDJ

CHAPITRE V JARDINS DE L’ALHAMRA: LE GÉNÉRALIFE; LES COURS INTÉRIEURES –L’ALCAZAR DE SÉVILLE– PALAIS ET JARDINS DE LA GALIANA; LÉGENDE DE LA GALIANA ET DE KARL LE GRAND

CHAPITRE VI LES JARDINS DE L’ANCIENNE AMÉRIQUE –LES JARDINS MEXICAINS–LES CHINAMPAS OU JARDINS FLOTTANTS LES JARDINS D’OR DE JAUJA–LES JARDINS DES INCAS

CHAPITRE VII LA RENAISSANCE –LES JARDINS EN ITALIE, AUX XV e ET XVI e SIÈCLES– ORIGINE DES JARDINS BOTANIQUES ET DES SERRES

CHAPITRE VIII LA RENAISSANCE EN FRANCE –FRANÇOIS I er – CHATEAUX ET JARDINS FRANÇAIS DE LA RENAISSANCE CHAMBORD–FONTAINEBLEAU

CHAPITRE IX CHATEAUX ET JARDINS FRANÇAIS DE LA RENAISSANCE (SUITE) SAINT-GERMAIN-EN-LAYE–MADRID–BLOIS –RAMBOUILLET–MONTARGIS–CHENONCEAUX– AZAY-LE-RIDEAU

CHAPITRE X CHATEAUX ET JARDINS DE LA RENAISSANCE (SUITE) ANET–LES TUILERIES –LE COURS-LA-REINE–LE LUXEMBOURG– RICHELIEU

CHAPITRE XI COUP D’ŒIL GÉNÉRAL SUR LES JARDINS ET SUR L’HORTICULTURE PENDANT LA RENAISSANCE –LES MAITRES DE L’ART– LES MOLLET–BERNARD PALISSY OLIVIER DE SERRES

LIVRE III LES JARDINS FRANÇAIS–LES JARDINS ANGLAIS

CHAPITREI ANDRÉ LE NOTRE

CHAPITRE II LES TUILERIES ET LES JARDINS DE PARIS SOUS LOUIS XIV –LA QUINTINIE–

CHAPITRE III VAUX–SCEAUX–MEUDON–CHANTILLY –SAINT-CLOUD–

CHAPITRE IV VERSAILLES

CHAPITRE V LES EAUX DE VERSAILLES–PIERRE DE FRANCINE –LE GRAND TRIANON–CLAGNY–

CHAPITRE VI MARLY

CHAPITRE VII LES JARDINS SYMÉTRIQUES EN EUROPE AUX DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES –ANGLETERRE–HOLLANDE–ALLEMAGNE–ESPAGNE–ITALIE–

CHAPITRE VIII ORIGINE DES JARDINS ANGLAIS–LES JARDINS CHINOIS –WILLIAM KENT–

CHAPITRE IX LES JARDINS ANGLAIS DANS LES ILES BRITANNIQUES AU XVIII e SIÈCLE –TWICKENHAM–CLAREMONT–KENSINGTON–BLENHEIM– STOWE–KEW, ETC.

CHAPITRE X LES JARDINS ANGLAIS EN FRANCE AU XVIII e SIÈCLE –LE GOUT PASTORAL–R. DE GIRARDIN ET DELILLE–TIVOLI– MONTREUIL–L’ERMITAGE–ERMENONVILLE–MORFONTAINE –MÉRÉVILLE–GUISCARD–LE PETIT TRIANON– LA MUETTE–BAGATELLE–MONCEAUX–LA MALMAISON

CHAPITRE XI LES JARDINS ANGLAIS EN ALLEMAGNE ET EN RUSSIE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE –RHEINSBERG–SANS-SOUCI–VŒRLITZ–TZARKOE-SELO–PÉTERHOF–PAWLOWSK– GATCHINA–ORANIENBAUM–LA TAURIDE–NEU-WALDEGG –L’ARCADIE–PULHAVI–

LIVRE IV LES JARDINS DE NOS JOURS

CHAPITREI L’ART DES JARDINS AU XIX e SIÈCLE–LES THOUIN –PÉRILS ET TRIOMPHE DU STYLE PAYSAGER– PROGRÈS DE L’HORTICULTURE–LES PLANTES NOUVELLES –LES ANIMAUX–

CHAPITRE II LES JARDINS PARTICULIERS FRANÇAIS

CHAPITRE III JARDINS PARTICULIERS ÉTRANGERS –GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE–BELGIQUE– PAYS-BAS–RUSSIE–ALLEMAGNE–ITALIE

CHAPITRE IV LES JARDINS PUBLICS FRANÇAIS

CHAPITRE V LES JARDINS PUBLICS ÉTRANGERS–ILES BRITANNIQUES PAYS-BAS–BELGIQUE–ALLEMAGNE–RUSSIE

CHAPITRE VI LES JARDINS PUBLICS ÉTRANGERS (SUITE) –ITALIE ESPAGNE ET PORTUGAL–NOUVEAU MONDE

CHAPITRE VII LES JARDINS SCIENTIFIQUES FRANÇAIS

CHAPITRE VIII LES JARDINS SCIENTIFIQUES ÉTRANGERS –ILES-BRITANNIQUES–PAYS-BAS–BELGIQUE– ALLEMAGNE–ITALIE–BRÉSIL

CHAPITRE IX LES SERRES ET LES PLANTES DE SERRES


TOURS

ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS

M DCCC LXVII


PRÉFACE

Table des matières

L’art des Jardins a été, plus qu’aucun autre peut-être, enseigné, discuté, célébré. C’est par centaines qu’il faudrait compter les volumes de tout format publiés seulement depuis un siècle, en France et à l’étranger, en prose et en vers, en langage technique et en style sentimental, sur cet art «innocent et doux» et sur les diverses spécialités qu’il embrasse. Mais personne encore ne s’est occupé d’en retracer l’histoire. Dans les ouvrages même les plus considérables, par exemple dans la grande Encyclopédie de Loudon, l’histoire des Jardins ne figure qu’à titre d’introduction, et sous une forme qui n’a rien d’attrayant ni de bien instructif.

J’ai donc entrepris une œuvre nouvelle, en étudiant, sous un point de vue trop négligé jusqu’ici, un sujet qui peut d’ailleurs passer pour rebattu.

Les amateurs de jardins, les horticulteurs ne doivent point chercher dans ce livre des instructions techniques sur le choix et l’emploi du terrain, la disposition des parterres et des bosquets, l’entretien, la ultiplication et la fabrication (le terme est reçu aujourd’hui, et il est exact) des fleurs, des plantes ornementales et potagères et des arbres fruitiers. Ces matières sont traitées dans un grand nombre d’ouvrages spéciaux et par des hommes spéciaux, avec une compétence que je ne possède point.

Ce que j’offre aux gens du monde, aux artistes, à tous les esprits curieux de connaître dans leurs développements successifs et sous leurs formes diverses les créations du génie de l’homme, ce sont des récits, des descriptions, et aussi quelques considérations que je puis bien appeler philosophiques; car l’histoire des Jardins a, comme toute autre, sa philosophie, sa moralité. Elle se rattache par des liens étroits à l’histoire des arts, des sciences, des institutions civiles, politiques et religieuses, des mœurs, de la civilisation en un mot, et, de plus, à l’ensemble des phénomènes inhérents au climat de chaque pays et à la nature de ses productions. D’où l’on voit que son champ est, en définitive, très-vaste, que ses aspects sont très-variés, et qu’un tel sujet peut bien, sans être épuisé à beaucoup près, remplir un gros volume.

Ma tâche était sans doute attrayante, mais néanmoins laborieuse. difficile et, en quelques points, très-délicate. Les matériaux que j’avais à employer se trouvaient en partie disséminés dans une multitude d’ouvrages et d’opuscules de toutes sortes, d’où j’ai dû les extraire «à grand renfort de besicles», à peu près comme les chercheurs d’or extraient de masses énormes de sable et de gravier le précieux métal objet de leur convoitise. J’ai partout, dans le cours de ce livre, cité scrupuleusement mes auteurs, et je puis, en conséquence, me dispenser de les nommer ici.

Une autre partie des matériaux n’existait, pour ainsi dire, qu’à l’état élémentaire: il fallait non-seulement les trouver, mais les découvrir, les dégager de leur gangue, les rectifier les uns par les autres. J’ai dû, pour cette partie ardue de mon travail, recourir aux lumières de plusieurs personnes vouées particulièrement, soit à la pratique de l’art des jardins ou à la science botanique, soit à la recherche assidue des curiosités historiques, et m’approprier les souvenirs des voyageurs et des touristes qu’il m’était permis d’interroger.

Je dois surtout de vifs remercîments, pour leur bienveillant concours, à MM. Barillet-Deschamps, Bühler aîné et Eugène Bühler, si justement célèbres comme architectes-paysagistes; à M. Houllet, le savant directeur des serres au Muséum d’histoire naturelle de Paris; à M. J. Lesage, voyageur agronome, qui a parcouru en observateur attentif presque toute l’Europe et une partie du nouveau monde; à M. Charles Durier, littérateur et touriste, qui a vu et bien vu les beaux jardins de la belle Italie; à M. H. Giacomelli, qui n’est pas seulement un dessinateur charmant, mais un véritable érudit en matière d’art; à M. Ferdinand Denis, qui m’a ouvert généreusement les trésors de son savoir, et a bien voulu révéler lui-même à mes lecteurs les merveilles disparues des jardins de l’ancienne Amérique.

Qu’il me soit permis enfin de ne pas omettre, dans l’expression de ma gratitude, mes excellents éditeurs et les artistes éminents auxquels ce livre doit, avec ses attraits extérieurs, une grande partie de son intérêt. Je me suis efforcé d’en faire une œuvre historique et littéraire: y ai-je réussi? Ce n’est pas moi qui puis le dire. Ils en ont fait, eux, une œuvre d’art. A ce titre du moins les Jardins n’auront à redouter, je l’espère, ni les jugements sévères, ni l’indifférence du public.

ARTHUR MANGIN.

Paris, février1867.


LIVREI
LES JARDINS DE L’ANTIQUITÉ

Table des matières

CHAPITREI
INTRODUCTION–ÉLOGE DES JARDINS

Table des matières

SI j’avais à définir les jardins, je dirais qu’ils sont le chef-d’œuvre du génie de l’homme, inspiré par le chef-d’œuvre de la nature. En effet, soit que l’on considère les jardins naturels ou les jardins artificiels, on voit que ce qui constitue les uns et les autres n’est rien de moins que l’harmonieux assemblage des objets les mieux faits pour charmer nos sens et plaire à notre esprit.

J’appelle jardins naturels ces paysages, ces sites pittoresques, qui revêtent, selon les contrées et les climats, les caractères les plus variés: ici riants et coquets; là sauvages et grandioses; partout formés des mêmes éléments: l’azur du ciel, les feux du soleil, les contours argentés ou dorés des nuages, les collines ondoyantes ou les montagnes abruptes, les eaux, les prés fleuris, les arbres couverts de feuilles, les oiseaux au brillant plumage, au gazouillement joyeux. Or chacune de ces choses, prise isolément, nous ravit de plaisir et d’admiration. Qu’est-ce donc lorsqu’elles sont réunies dans un tableau qu’on dirait composé par un artiste sans rival, et qui nous montre à la fois toutes les merveilles de la création!

Ai-je besoin maintenant de démontrer qu’en perfectionnant, en embellissant encore ce que la nature elle-même avait fait de plus beau, l’art a réalisé à son tour la plus heureuse de ses conceptions? Il me suffira d’invoquer ici le consentement universel, juge irrécusable en pareille matière. Et j’entends par consentement universel, non l’opinion, toujours suspecte, du plus grand nombre, mais un sentiment unamime, d’autant plus affirmatif qu’il est plus réfléchi et plus éclairé.

Interrogeons les habitants des campagnes. Il n’est pas un paysan qui ne tienne au petit carré de terre où il cultive quelques pieds de fleurs et quelques arbres fruitiers, presque autant qu’au champ qui le fait vivre. La villa du bourgeois aisé n’aurait point de raison d’être si elle n’était entourée d’un jardin. On en peut dire autant du château, depuis que les châteaux ont cessé d’être des forteresses pour devenir des habitations de plaisance. Le château, comme toute maison de campagne, emprunte sa plus grande valeur au jardin ou au parc qui l’environne. C’est dans cette partie de son domaine que l’homme de goût se complaît; c’est à l’embellir qu’il met tous ses soins et qu’il n’épargne point la dépense; c’est là qu’il se sent libre et heureux et qu’il savoure dans leur plénitude les priviléges de l’aisance ou de la richesse. Et si j’osais emprunter le langage des mathématiciens pour exprimer ma pensée, je dirais que, dans une résidence champêtre bien entendue, la magnificence des jardins doit être au moins en proportion géométrique avec celle des édifices; ce qui signifie qu’un grand château avec un jardin de peu d’étendue ou médiocrement planté serait une anomalie, tandis qu’on ne sera jamais choqué de rencontrer une habitation modeste au milieu d’un vaste enclos plein de verdure et de fleurs. En d’autres termes encore, le jardin est le principal, la maison est l’accessoire, ou, si l’on veut, le pis-aller. On y rentre le soir le plus tard possible, et le matin, on n’a rien de plus pressé que d’en sortir. Le sommeil, les repas, des occupations indispensables, le mauvais temps,–ce qui se traduit par ce mot fatal, la nécessité, a seul le pouvoir de vous rappeler dans les appartements; encore faites-vous en sorte de ne point perdre de vue le jardin; et dès que vous le pouvez, vous vous échappez pour y retourner. Le jardin est le vrai temple de l’hospitalité. Quel salon peut lui être comparé? Quelles tentures, quel ameublement valent ces corbeilles de fleurs, ces rideaux de verdure, ces tapis de gazon? Un visiteur nouveau survient-il, votre premier plaisir comme votre premier devoir est de lui faire les honneurs du jardin, de le promener dans les allées, dans les serres, autour de la pièce d’eau, de lui faire admirer, des points culminants, les campagnes environnantes. Et si ce visiteur est un convive, vous vous gardez bien de le retenir à l’intérieur après le déjeuner ou le dîner. Le café ne se prend pas ailleurs qu’au jardin, tout au moins sur la terrasse ou sous la vérandah.

O fortunatos nimium, sua si bona norint...


Heureux s’ils savent apprécier les bienfaits de la fortune, heureux ceux qui possèdent un jardin, fût-il des plus modestes, lorsque ce jardin a pour cadre la campagne même le jardin de la naturel! Ceux-là sont un objet d’envie pour le citadin. Heureux: ce dernier–heureux relativement–si le Ciel lui permet d’habiter une de ces villes que n’étrangle pas une étroite ceinture de murailles, et dans lesquelles la population accumulée n’oblige pas d’honnêtes gens à s’empiler les uns au-dessus des autres afin d’économiser le terrain. Là encore chaque famille a pour elle sa maison, et avec la maison un jardin proportionné à ses ressources. Mais ce qui est de règle et, pour ainsi dire, de droit commun dans ces charmantes cités, devient l’exception dans les grandes fourmilières où la politique, l’industrie, le commerce attirent et retiennent captive lu foule besogneuse des gens en place, des solliciteurs, des spéculateurs, des négociants, des fabricants, des ouvriers et des mendiants. Ici les jardins privés disparaissent rapidement pour faire place à des rues, à des boulevards, à des constructions énormes et uniformes.

«Telle est, dit Loudon dans l’introduction de son Traité sur la formation et l’amélioration des résidences champêtres, telle est la supériorité des occupations et des plaisirs de la campagne, que le commerce, l’industrie, les grandes agglomérations d’hommes et les cités populeuses peuvent être justement déclarées contre nature.» Cependant la nature ne perd point ses droits, ni les jardins leur irrésistible prestige. Savez-vous, en effet, quelle est la pensée qui anime et soutient tous ces gens rivés à la chaîne d’un travail ingrat et dévorant? Eh! oui, vous le savez, lecteur; car cette pensée est la vôtre, si pour votre malheur vos intérêts vous forcent à vivre à Paris ou à Lyon, à Londres ou à Manchester, à New-York ou à Boston. Cette pensée, c’est de gagner quelques mille francs de rente et de se retirer en province, à la campagne. quelque part où il y ait du soleil, de l’air et de la verdure, et d’y «planter ses choux,» c’est-à-dire d’y cultiver un jardin. Du plus riche au plus pauvre, du plus humble au plus élevé en dignité, chacun en est plus ou moins tourmenté. «Il est évident, dit encore Loudon, que de tels sentiments sont innés dans l’esprit humain. Tous les hommes, même ceux qui sont nés dans les villes, ont les mêmes idées, qui, si elles ne sont pas oblitérées par la misère ou la maladie, les poursuivent durant tout le voyage de la vie.» On sait l’histoire de l’empereur Dioclétien qui, descendu du trône le plus puissant qui fut jamais et réfugié dans une humble retraite, repoussait avec effroi ceux qui venaient le supplier de reprendre la pourpre. «Ah! s’écriait-il, si vous voyiez les belles laitues que je cultive dans mon jardin, vous ne me parleriez plus du pouvoir suprême!»

Ce n’est pas tout: si fières que soient les grandes villes de leurs édifices publics, de leurs églises, de leurs palais, de leurs théâtres, leurs plus beaux joyaux, ceux dont elles font le plus de cas et qui excitent le plus l’admiration des étrangers, ce sont les grands jardins dont elles ont été dotées par la munificence des princes ou par la sollicitude intelligente de leurs édiles.

L’immense majorité des Parisiens connaît à peine les monuments et les musées de Paris, et s’en soucie fort peu. Il n’en est pas un qui n’affectionne son jardin:–chacun appelle ainsi celui qui est le plus près de sa demeure.–Hiver comme été, dès qu’un rayon de soleil illumine la grand’ville, les jardins des Tuileries, du Luxembourg, des Plantes, le bois de Boulogne, le parc de Monceaux et les squares nouvellement créés dans plusieurs quartiers se remplissent d’une foule joyeuse. La même chose se passe à Londres, et certainement à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Madrid; car toutes ces grandes capitales ont des jardins publics, objets de leur prédilection. Quand parut, vers la fin de1865, le décret qui autorisait l’administration municipale à livrer aux terrassiers et aux maçons une partie considérable des jardins du Luxembourg, ce ne furent pas seulement les habitants des rues environnantes, ce fut la population de Paris tout entière qui se sentit atteinte et qui protesta contre cette décision. La question du Luxembourg a occupé pendant plusieurs mois l’opinion publique et les grands pouvoirs de l’État, à l’égal des plus graves questions de politique intérieure ou extérieure. Je dirai plus loin comment elle a été résolue.


Otez à Paris ses monuments de pierre; supposez que les églises, les musées, les académies, les théâtres soient des bâtiments peu ou point différents, à l’extérieur, des maisons qui bordent les rues et les boulevards, et que le chef de l’État, au lieu d’avoir pour demeure un palais immense, se contente d’un hôtel confortable: Paris sera encore une des plus belles villes du monde; les sciences, les lettres, les arts, l’industrie, le commerce, continueront d’y fleurir, et la gaieté française, d’y régner comme auparavant. Mais supposez que quelque mauvais génie changeant un beau jour en démence la sagesse du gouvernement, lui inspire l’idée de remplacer partout les jardins par des rues ou des places pavées ou macadamisées, avec des trottoirs de bitume, des colonnes à gaz et des maisons à cinq étages. Plus de Tuileries ni de Champs-Élysées, ni de Luxembourg, ni de Jardin des Plantes, ni de squares; plus d’arbres, plus de fleurs, plus de verdure! Évidemment le séjour de Paris deviendrait impassible. Ea peu d’années, l’ennui, le spleen, la démoralisation, la désertion, peut-être des maladies inconnues jusque-là transformeraient en un désert cette reine des cités. Le monarque lui-même, fut-il un Louis XI, qui aurait accompli cette abomination, ne voudrait pas rester quinze jours aux Tuileries. La cour, les ministères, les chambres émigreraiemt en masse à Versailles, qui redeviendrait, comme au siècle dernier, la capitale effective de l’empire! Là, du moins, on retrouverait ces jardins auxquels la ville de Louis XIV doit de subsister encore à l’état de chef-lieu de départememt, et qui, plus que son splendide musée, y attirent les Parisiens et les étrangers. Je dis Versailles comme je dirais Saint-Germain, ou Saint-Cloud, ou Fontainebleau; mais à coup sûr, c’en serait fait de Paris.

Delille, qui a si bien chanté les jardins, s’est rendu coupable d’une sorte d’hérésie en les définissant «le luxe de l’agriculture.» Quoi! rien de plus? Mais les jardins sont le luxe par excellence, le luxe universel, le luxe du pauvre et celui du riche, des simples citoyens et des potentats, des individus et des nations; et ils sont encore bien plus le luxe des villes que celui des campagnes, et des peuples civilisés que des peuples primitifs. Le nombre, l’étendue, l’arrangement, la culture des jardins privés et des jardins publics donnent la mesure exacte du degré de prospérité d’un État, de la sagesse de ses institutions, de l’aisance et de la moralité des citoyens, de leur goût, de leurs lumières et du degré de faveur qu’ils accordent aux sciences, ou* lettres et aux arts. J’aurai l’occasion de revenir sur ces considérations, et de montrer partout l’art des jardins progressant et se propageant avec la civilisation, avec la liberté, avec la richesse, avec la paix au dehors et la concorde au dedans, en un mot, avec tout ce qui fait vraiment la gloire et le bonheur des nations.

Parmi les châteaux dont je disais plus haut qu’ils ne sauraient exister sans jardins, il faut comprendre les châteaux en Espagne, ces demeures imaginaires que la fée du logis, d’un coup de sa baguette, fait surgir à nos yeux quand nous rêvons tout éveillés, et qui sont les seuls où rien ne manque de ce qui peut flatter nos goûts et satisfaire nos moindres caprices. J’affirme hardiment que tout château en Espagne a son jardin, petit ou grand selon l’ambition de l’architecte.

J’en appelle à vous tous qui me lisez. A moins que, dès votre enfance, la Fortune n’ait épanché sur vous les trésors de sa corne d’abondance, et jonché de fleurs devant vos pas les chemins de la vie, vous avez fait plus d’une fois des châteaux en Espagne; vous avez rêvé pour votre jeunesse, votre âge mûr ou votre vieillesse, un palais, une maison, une chaumière où vous vivriez à votre guise, oisif ou livré au travail, dans le silence de l’isolement ou parmi les doux bourdonnements d’êtres chéris, ou encore au milieu des fêtes et des plaisirs bruyants. Eh bien! n’est-il pas vrai que cette demeure vous est toujours apparue avec un joli jardin, sinon même avec un grand parc, dont les allées, les bosquets et les plates-bandes vous étaient aussi familiers que si vous les eussiez parcourus cent fois?.......


On a vu par le monde certains philanthropes qu’on a nommés utopistes, parce qu’ils passaient leur vie à bâtir des châteaux en Espagne, non pour eux, mais pour l’humanité (utopie et château en Espagne sont des expressions équivalentes). Ces honnêtes gens ont construit sur le papier des cités idéales, où les hommes, unis sous la sainte loi de la fraternité, doivent goûter un bonheur parfait. De vastes jardins bien ombragés et bien fleuris occupent la place d’honneur sur les plans de ces communes-modèles, de ces phalanstères, dont les hôtes fortunés les cultiveront en chantant des hymnes à la Nature. C’est là que les cénobites de l’avenir se reposeront de leurs travaux, et que, couronnés de fleurs, ils célébreront les fêtes de la famille et de la patrie nouvelle. J’affirmerais volontiers que la perspective de posséder un jardin, même en participation avec quelques centaines d’associés, a gagné aux écoles socialistes de nombreux. adeptes parmi les malheureux plébéiens des grandes villes, condamnés à vivre dans des logements sans air, sans lumière, sans soleil, et à entretenir furtivement sur le rebord de leur lucarne un rosier et une giroflée. Si les bonnes gens des petites villes et les paysans ont été moins empressés de se ranger sous la bannière des réformateurs, c’est qu’ayant à eux des jardins qu’ils arrangeant à leur guise, et au delà de ces jardins la campagne, ils se souciaient médiocrement d’échanger de tels avantages contre les bienfaits de la communauté égalitaire en de la phalange harmonienne.

Le prestige des jardins est tel, qu’il se fait sentir jusque dans les choses les plus ordinaires de la vie. Combien d’établissements publics ou privés qui, soit dit e. passant, ne sont pas sans analogie avec les communautés et les phalanstères: hospices, couvents, maisons de santé, de retraite ou d’éducation, casinos, pensions bourgeoises, hôtelleries, asiles ouverts à la douleur, à la piété, à la vieilesse, écoles pour l’enfance, lieux de repos pour les voyageurs ou de plaisir pour les oisifs et les viveurs de tout étage,–et dont le principal mérite est de posséder un jardin!

Mais quoi! lorsque l’heure des adieux suprêmes a sonné, un dernier asile nous attend, et cet asile est encore un jardin: triste jardin, il est vrai, avec sa bigarrure de pierres blanches et de croix noires ombragées par les longs rameaux du saule pleureur et par la cime rigide des cyprès. D’autres arbres au part plus dégagé, au feuillage moins sombre, et les fleurs que des mains pieuses cultivent alentour des tombeaux, viennent cependant tempérer la mélancolie de cette austère décoration. Le soleil, d’ailleurs, y projette ses rayons; les oiseaux y chantent au printemps; les papillons y voltigent; les roses, les œillets et les violettes y mêlent leurs effluves embaumées à la senteur résineuse des arbres verts. Et lorsque ceux qui sont demeurés viennent apporter à ceux qui sont partis le tribut de leurs souvenirs et de leurs larmes, cet épanouissement de la vie sur la terre des morts les raffermit et les console. Ils se persuadent que quelque chose des êtres aimés qui dorment là a passé dans la séve des arbres et dans le parfum des fleurs; et le murmure du vent, le chant de l’oiseau, le frémissement de l’insecte, leur semblent autant de voix qui disent: La Mort n’est qu’un vain fantôme; la Vie est éternelle!



CHAPITRE II
LES JARDINS MERVEILLEUX–LES CHAMPS-ÉLYSÉENS –LE PARADIS DE MAHOMET

Table des matières

IL est si vrai que les jardins symbolisent pour l’homme le beau et le bon dans leur plus haute expression et dans leur alliance la plus intime, que lorsque les voyants, les prophètes, les poëtes, les instituteurs des peuples ont voulu donner une idée du séjour de la félicité suprême, ils n’ont jamais imaginé autre chose qu’un jardin paré des merveilles de la nature et embelli par les chefs-d’œuvre de l’art. Toutes les mythologies antiques donnent pour demeure d’outre-tombe aux héros, aux sages, aux justes, des jardins. Les Champs-Élyséens des Grecs et des Latins ne sont pas autre chose. Virgile y fait descendre le pieux Énée, conduit par la sibylle, auprès de son père Anchise, pour s’entretenir avec lui des destinées futures de sa race. Le héros troyen traverse d’abord le sombre Ténare, où les méchants subissent la peine de leurs forfaits; puis il pénètre dans les lieux enchanteurs réservés aux âmes des gens de bien.

Devenere locos lætos et amœna vireta

Fortunatorum nemorum, sedesque beatas.

Là, sur de verts gazons, parmi des bois de myrtes et de lauriers, les Élyséens se livrent aux plaisirs de la palestre, de la lutte, de la danse, de la musique.

Pars in gramineis exercent membra palæstris,

Contendunt ludo, et fulva luctantur arena:

Pars pedibus plaudunt choreas, et carmina dicunt.

Ce sont ceux qui ont conservé leur innocence et servi modestement les dieux; ceux qui sont morts en combattant pour la patrie; ceux qui ont doté l’humanité d’arts agréables et d’industries utiles; ceux enfin qui ont laissé sur terre le souvenir de leurs bonnes actions.

Hic manus ob patriam pugnando vulnera passi,

Qui que sacerdotes casti dum vita manebat,

Quique pii vates et Phœbo digna locuti,

Inventas aut qui vitam excoluere per artes,

Quique sui memores alios fecere merendo.

Une partie du bienheureux séjour est réservée aux âmes qui, après avoir bu avec les eaux du fleuve Léthé l’oubli profond du passé, doivent revoir la lumière du jour et prendre part de nouveau aux luttes de la vie terrestre. Les Élyséens errent d’ailleurs à leur fantaisie dans leur immense domaine, inondé de lumière par un soleil et par dès astres qui lui sont propres;–on sait que, pour les anciens, les astres n’étaient que des flambeaux fixés à la voûte du ciel, et dont l’existence pouvait, par conséquent, se concevoir au-dessous aussi bien qu’au-dessus du sol que foulent les mortels.–A quoi bon des demeures, des abris, là où l’air est d’une éternelle sérénité, là où nul n’a rien à cacher de ses actes à ceux qui l’entourent? Lorsque Énée s’adresse au poëte Musée et lui demande en quel endroit il pourra trouver Anchise, il en reçoit cette réponse:

Nulli certa domus. Lucis habitamus opacis,

Riparumque toros et prata recentia rivis

Incolimus.

Des idées analogues touchant la destinée des âmes vertueuses après la mort se retrouvent chez la plupart des peuples de l’antiquité, et en particulier chez les Égyptiens, à qui les Grecs avaient emprunté leurs principaux mythes. Toutefois des dogmes empreints d’un caractère plus spiritualiste semblent avoir dominé de tout temps dans une grande partie de l’Orient. La métempsycose des Hindous ne présente elle-même les transmigrations des âmes que comme une série plus ou moins longue d’épreuves que le principe immatériel doit traverser, pour se purifier de plus en plus et retourner finalement au sein de la Divinité.


LES CHAMPS-ÉLYSÉENS

Ce que la religion des mages et l’idolâtrie sabéenne, qui étaient, avant la venue de Mahomet, les deux cultes les plus répandus parmi les Arabes, enseignaient de la vie future, était ou trop vague ou trop abstrait pour être goûté par ces barbares ignorants, farouches et sensuels. Aussi le prophète n’eut-il pas de peine à s’assurer leur dévouement en promettant son paradis à ceux qui suivraient sa loi et qui sauraient au besoin combattre et mourir pour elle. Rien, en effet, ne pouvait sembler plus enviable à de pauvres nomades errant à travers les sables arides du désert et sous les feux dévorants du soleil; et l’on conçoit que nul effort, nul sacrifice ne leur coûte pour mériter une telle récompense. On parle si souvent du paradis de Mahomet, que mes lecteurs me sauront peut-être gré de donner ici l’esquisse des félicités qui, d’après le Koran, attendent au delà du tombeau les fidèles musulmans. Je passe sur les festins interminables auxquels ils seront conviés, sur les costumes éblouissants dont ils seront revêtus, sur les prévenances dont ils seront l’objet de la part des légions de serviteurs auxquelles ils commanderont, et je m’arrête seulement aux merveilles du pays enchanté dont ils seront citoyens. La description qu’on va lire est empruntée aux Observations historiques et critiques sur le mahométisme, du savant orientaliste anglais G. Sale.

Selon les musulmans orthodoxes, le paradis est situé dans le septième ciel, immédiatement au-dessous du trône de Dieu; et, pour en exprimer l’aménité, ils disent que la terre en est de la plus fine farine de froment ou du musc le plus pur, eu, selon d’autres, de safran; que ses pierres sont autant de perles et d’hyacinthes; que les murailles de ses édifices sont enrichies d’or et d’argent; que le tronc de tous ses arbres est d’or, et qu’entre ces arbres le plus remarquable est l’arbre appelé Tûba, ou l’arbre du bonheur. Ils disent que cet arbre est dans le palais de Mahomet, mais qu’une de ses branches s’étendra dans la maison de chaque vrai croyant; qu’il sera chargé de grenades, de raisins, de dattes et d’autres fruits d’une grosseur surprenante et d’un goût inconnu aux mortels; de sorte que si quelqu’un désire manger d’un fruit d’une espèce particulière, il lui sera présenté sur-le-champ. Ils ajoutent que les branches de cet arbre s’abaisseront d’elles-mêmes vers les mains de ceux qui voudront cueillir ses fruits, et que non-seulement il fournira aux bienheureux leur nourriture, mais encore qu’ils y trouveront des habits de soie, des animaux sellés et bridés, couverts de riches harnais, pour leur servir de monture, et que cet arbre est si grand que le cheval le plus léger mettrait plus de cent ans à sortir de son ombre, quand il irait au galop.

L’abondance des eaux étant une des choses qui contribuent le plus à rendre un lieu agréable, le Koran parle souvent des rivières du paradis comme en faisant un des principaux ornements. Quelques-unes, dit-il, sont des rivières où coule de l’eau; dans quelques autres coule du lait; dans d’autres, du vin; dans d’autres, du miel. Toutes prennent leur source des racines de l’arbre Tûba. Deux de ces rivières sont l’Al Kanthar et la Rivière de vie; mais de crainte qu’elles ne soient pas suffisantes, le jardin est encore arrosé d’une infinité de sources et de fontaines, doit les cailloux ne sont que rubis et émeraudes, dont les lits sont de camphre et de musc, et les bords de safran. Les plus remarquables portent les noms de Sal-Sabil et de Tasnim.

Mais toute cette magnificence est effacée par l’éclat de ces ravissantes filles du paradis, appelées, à cause de leurs grands yeux noirs, Hûr al oyûn (dont, par corruption, nous avons fait Houris), et qui feront la principale félicité des fidèles. Elles ne sont pas, disent-ils, créées d’argile comme les femmes mortelles, mais de musc pur. Elles sont exemptes, comme le Prophète l’affirme souvent dans le Koran, de toutes les infirmités humaines; leur modestie égale leur beauté; elles ont pour gynécées des pavillons faits de perles creuses de telles dimensions, qu’une seule pourrait couvrir quatre parasanges (mesure de superficie en usage chez les Orientaux), ou soixante milles tant en longueur qu’en largeur. Des tentes de perles, de rubis et d’émeraudes seront aussi la demeure des croyants, dont chacun ne possèdera pas moins de soixante-douze femmes prises parmi les filles du paradis, sans préjudice de celles qu’il aura eues sur terre et qui lui seront fidèlement rendues avec tout l’éclat de la jeunesse.

«Le nom que les mahométans donnent ordinairement à cet heureux séjour, ajoute notre auteur, est al Djannat, ou le Jardin; quelquefois aussi Djannat al Jerdaws, le Jardin du Paradis; Djannat Eden, le Jardin d’Eden, quoiqu’ils interprètent communément le mot Éden, non suivant le sens du mot hébreu, mais selon la signi fication qu’il a en leur propre langue, dans laquelle il signifie: une habitation fixe ou perpétuelle; ils le nomment encore Djannat al Mawa, le Jardin de la retraite; Djannat al Naïm, le Jardin du plaisir; outre plusieurs autres noms semblables.»



CHAPITRE III
LES JARDINS MERVEILLEUX (SUITE)–L’ÉDEN –LA TERRE PENDANT L’AGE D’OR–L’ILE DE CALYPSO– LE JARDIN DES HESPÉRIDES –LE PARADIS DE QUETZALCOATL

Table des matières

LE christianisme a dégagé de toute volupté charnelle le bonheur des élus dans la Jérusalem céleste, et orsque la Bible parle de celui dont jouissaient avant leur désobéissance le premier homme et la première femme, elle ne le fait consister en rien de semblable aux voluptés insensées, aux orgies perpétuelles, au luxe extravagant du paradis musulman. Adam et Ève sont de chair et d’os comme nous; ils sont beaux; ils s’aiment d’un amour chaste et tendre, que ne troublent ni les soucis de la vie matérielle, ni les perplexités de l’âme; ils sont innocents plutôt que vertueux, puisqu’ils ignorent le mal, puisque rien autour d’eux ne peut le leur révéler, puisqu’une paix profonde règne parmi les créatures de Dieu. Ils ne sont point vêtus d’étoffes somptueuses, ils n’habitent point des palais de pierreries; ils ont pour voile leur chasteté inaltérée, pour palais la voûte azurée du ciel, pour abris des toits de feuillage. Leur demeure est un jardin, l’Éden, et c’est à le contempler, à le parcourir, à le cultiver, qu’en dehors des épanchements de leur gratitude envers le Créateur et de leur mutuelle tendresse, ils trouvent les joies les plus vives.

«God almighty first planted a garden, dit Bacon, and indeed it is the purest of human pleasures: Dieu tout-puissant a le premier planté un jardin; et, en vérité, c’est le plus pur des plaisirs humains.»

Un poëte du siècle dernier, un émule de Delille, s’exprime ainsi dans son poëme sur la Nature champêtre:

Lorsque Dieu, seul encore avec l’éternité,

Fit éclore du temps l’espace limité;

Lorsqu’il dit au néant: Existe, sois le monde,

11voyait déjà l’homme, et sa bonté féconde

Au roi qu’à l’univers destinait son amour

De l’Éden fortuné prépara le séjour.

De toutes les beautés ô céleste assemblage,

Éden, serait-ce à moi de peindre ton image?

Milton seul, empruntant d’immortelles couleurs,

Sut te peindre en des vers aussi purs que tes fleurs.

C’est donc à Milton et au plus célèbre, sinon au plus heureux de ses traducteurs, que j’emprunte la description du Paradis terrestre.

«... Satan poursuit sa route et approche de la limite d’Éden. Le délicieux paradis, maintenant plus près, couronne de son vert enclos, comme d’un boulevard champêtre, le sommet aplati d’une solitude escarpée; les flancs chevelus de ce désert, hérissé de buissons épais, capricieux et sauvages, défendent tout abord. Sur sa cime croissaient, à une insurmontable hauteur, les plus hautes futaies de cèdres, de pins, de sapins, de palmiers: scène sylvaine; et comme leurs rangs superposaient ombrages sur ombrages, ils formaient un amphithéâtre de forêts de l’aspect le plus majestueux. Cependant, plus haut encore que leurs cimes montait la muraille verdoyante du paradis... Et plus haut que cette muraille, qui s’étendait circulairement au-dessous de lui (de Satan, je suppose), apparaissait un cercle des arbres les meilleurs et chargé des plus beaux fruits. Les fleurs et les fruits dorés formaient un riche émail de couleurs mêlées; le soleil y imprimait ses rayons avec plus de plaisir que dans un beau nuage du soir, ou dans l’arc humide, lorsque Dieu vient d’arroser la terre.


L’ÉDEN.

«Ainsi charmant était ce paysage. A mesure que Satan s’en approche, il passe d’un air pur dans un air plus pur qui inspire au cœur des délices et des joies printanières, capables de chasser toute tristesse, hors celle du désespoir. De douces brises, secouant leurs ailes odoriférantes, dispensaient des parfums naturels, et révélaient les lieux auxquels elles dérobèrent ces dépouilles embaumées...

«Satan s’envola, et sur l’arbre de vie (l’arbre du milieu et le plus haut du paradis) il se posa semblable à un cormoran... Au-dessous de lui, avec une nouvelle surprise, dans un étroit espace, il voit renfermée pour les délices des sens de l’homme toute la richesse de la nature; ou plutôt il voit un ciel sur la terre, car ce bienheureux paradis était le jardin de Dieu, par lui-même planté à l’orient d’Éden... Sur ce sol agréable Dieu traça son plus charmant jardin; il fit sortir de la terre féconde les arbres de la plus noble espèce pour la vue, l’odorat et le goût. Au milieu d’eux était l’arbre de vie, haut, élevé, épanouissant son fruit d’ambroisie et d’or végétal. Tout près de la vie, notre mort, l’arbre de la science croissait...

«Au midi, à travers Éden passait un large fleuve: il ne changeait pas de cours, mais sous la montagne raboteuse il se perdait engouffré; Dieu avait jeté cette montagne comme le sol de son jardin élevé sur le rapide courant. L’onde, à travers les veines de la terre poreuse qui l’attirait par une douce soif, jaillissait, fraîche fontaine, et arrosait le jardin d’une multitude de ruisseaux. De là ces ruisseaux réunis tombaient d’une clairière escarpée et rencontraient au-dessous le fleuve, qui ressortait de son obscur passage; alors, divisé en quatre branches principales, il prenait des routes diverses, errant par des pays et des royaumes fameux, dont il est inutile ici de parler.

«Disons plutôt, si l’art le peut dire, comment, de cette fontaine de saphir, les ruisseaux tortueux roulent sur des perles orientales et des sables d’or; comment, en sinueuses erreurs sous les ombrages abaissés, ils épandent le nectar, visitent chaque plante et nourrissent des fleurs dignes du paradis. Un art raffiné n’a point arrangé ces fleurs en couches ou en bouquets curieux; mais la nature libérale les a versées avec profusion sur la colline, dans le vallon, là où le soleil du matin échauffe d’abord la campagne ouverte, et là où le feuillage impénétrable rembrunit à midi les bosquets.

«Tel était ce lieu; asile heureux et champêtre, d’un aspect varié; bosquets dont les arbres riches pleurent des larmes de baumes et de gommes parfumées; bocages dont le fruit, d’une écorce d’or poli, se suspend aimable et d’un goût délicieux. Fables vraies de l’Hespérie, si elles sont vraies, c’est seulement ici. Entre ces bosquets sont interposés des clairières, des pelouses rases, des troupeaux paissant l’herbe tendre, ou bien des monticules plantés de palmiers s’élèvent; le giron fleuri de quelque vallon déploie ses trésors: fleurs de toutes couleurs, et la rose sans épines.

«D’un autre côté sont des antres et des grottes ombragées qui servent de fraîches retraites; la vigne, les enveloppant de son manteau, étale ses grappes de pourpre, et rampe élégamment opulente. En même temps les eaux sonores tombent de la déclivité des collines; elles se dispersent, ou, dans un lac qui étend son miroir de cristal à un rivage dentelé et couronné de myrtes, elles unissent leurs cours. Les oiseaux s’appliquent à leur chœur; des brises, de printanières brises, soufflant les parfums des champs et des bocages, accordent à l’unisson les feuilles tremblantes, tandis que l’universel Pan, dansant avec les Grâces et les Heures, conduit un printemps éternel.»

Il faut convenir que Pan, les Grâces et les Heures arrivent assez inopinément dans le Paradis terrestre. Ceci nous met en plein paganisme, et nous fournit l’occasion de remarquer que la mythologie grecque a aussi son Éden. Sous le règne du vieux Saturne, à cette époque heureuse que les poëtes ont nommée l’Age d’or, temps de paix, d’innocence et de félicité sans mélange, les hommes, ignorant les arts de la civilisation, en ignoraient aussi les vices et les fléaux; tout souriait autour d’eux, et la terre n’était qu’un immense et délicieux jardin, où régnait un éternel printemps. Ovide a peint en quelques traits de son pinceau magistral cet âge fortuné où d’eux-mêmes, sans lois, sans, tribunaux, sans armées, les hommes vivaient fraternellement; la misère et la richesse, la crainte et l’ambition leur étaient inconnues.

Mollia securæ peragebant otia gentes;

Ipsa quo que immunis, rastroque intacta, nec ullis

Saucia vomeribus, per se dabat omnia tellus;

Contentique cibis nullo cogente creatis,

Arbuteos fœtus, montanaque fraga legebant,

Gornaque, et in duris hærentia mora rubetis,

Et quæ deciderant patula Jovis arbore glandes.

Ver erat seternum, placidique tepentibus auris

Mulcebant Zephyri natos sine semine flores;

Mox etiam fruges tellus inarata ferebat,

Nec renovatus ager gravidis canebat aristis.

Flumina jam lactis, jam flumina nectaris ibant,

Flavaque de viridi stillabant ilice mella.

Avant de quitter le domaine de la fiction, jetons encore un coup d’œil sur quelques-uns des jardins que les poëtes ont donnés pour demeures aux divinités terricoles. Les îles de Chypre et de Cythère, où la blonde Aphrodite aimait à se retirer avec son fils Éros, en compagnie des Grâces, des Ris et des Jeux, étaient de délicieux jardins, où fleurissaient les myrtes, les rosiers et mille autres plantes parfumées. L’île de Calypso, dont les délices ne purent faire oublier au sage Ulysse son aride rocher d’Ithaque, non plus que la beauté de la Nymphe ne put effacer de son cœur le souvenir de la fidèle Pénélope, cette île était encore une sorte de paradis, un jardin d’où un homme moins vertueux que le fils de Laërte ne se fût pas arraché sans d’amers regrets.


«Mercure touche à l’île éloignée, dit Homère, et, s’élevant du noir domaine des mers sur la rive, marche vers la grotte spacieuse qu’habitait la belle Nymphe. Elle était dans sa demeure. La flamme éclatante de grands brasiers y consumait le cèdre et le thym odorants, et ces parfums se répandaient dans l’île. Tandis que, formant un tissu merveilleux, la déesse faisait voler de ses mains une navette d’or, la grotte retentissait des sons harmonieux de sa voix. Cette demeure était environnée d’une antique forêt toujours verte, où croissaient l’aune, le peuplier, le cyprès qui embaume l’air. Là, au plus haut de leurs branches, avaient bâti leurs nids les rois du peuple ailé, l’épervier impétueux, l’oiseau qui fend les ombres de la nuit, et la corneille marine qui, poussant jusqu’au ciel sa voix bruyante, se plaît à parcourir l’empire d’Amphitrite. Une vigne fertile étendait ses pampres beaux et flexibles sur tout le contour de la vaste grotte, et brillait de longues grappes de raisin. Quatre fontaines voisines roulaient une onde argentée, et, se séparant et formant divers labyrinthes sans se confondre, allaient au loin la répandre de toutes parts. Et l’œil, tout alentour, se perdait dans de vastes prairies où l’on reposait mollement sur un doux gazon émaillé par la violette et les fleurs les plus aromatiques. Telle était la beauté de ces lieux, qu’un dieu même ne pouvait s’y rendre sans arrêter ses pas, saisi d’un charme ravissant.»

On se rappelle qu’un des douze travaux d’Hercule fut d’enlever les pommes d’or du jardin des Hespérides; ce qui signifierait, d’après certains auteurs, que le héros grec aurait le premier acclimaté les orangers en Grèce. Selon la Fable, ces fameuses pommes d’or avaient été données par Junon à Jupiter, le jour de son mariage avec le père des dieux et des hommes. Les Hespérides, à qui celui-ci les avait confiées, les faisaient garder par un dragon terrible, qui ne dormait jamais. Après qu’Hercule eut vaincu ou endormi ce dragon et dérobé les pommes d’or, Minerve les lui reprit pour les restituer à ses protégées, les Hespérides. Le géographe Hylax, qui vivait six cents ans avant l’ère chrétienne, a décrit avec détails le jardin des Hespérides, et en a même donné les dimensions exactes. Il le place en Afrique, au pied du mont Atlas, ou dans la Cyrénaïque. On y voyait, outre les arbres à pommes d’or ou les orangers, des amandiers, des oliviers, des grenadiers et une foule d’autres arbres et arbrisseaux. Ce jardin était-il une création de pure fantaisie, ou une allégorie sous laquelle les poëtes anciens ont voulu cacher quelque enseignement; ou enfin, y aurait-il eu réellement autrefois, en Afrique, un vaste jardin spécialement affecté à la culture des orangers, et appartenant à quelque prince ou princesse qui le faisait garder avec un soin jaloux? Cette dernière hypothèse n’est pas la moins vraisemblable des trois, et l’histoire des plantes utiles offre plus d’un exemple de ces prohibitions sévères, qui ont toujours fini par être violées par quelque audacieux aventurier.


PARADIS DE QUETZALCOATL.

Je ne puis clore ce chapitre sans produire un dernier et frappant témoignage de l’unanimité du genre humain à proclamer l’horticulture le premier, le plus divin des arts, et le jardin le séjour le plus digne de l’homme en qui le génie s’unit à la vertu. Ce témoignage nous vient de l’autre côté de l’Océan, du cœur même du nouveau monde. L’Osiris, le prophète civilisateur des anciens Mexicains, était, dit le savant Torquemada, un jardinier favorisé des dieux. Les Indiens le vénéraient comme un dieu sous le nom de Quetzalcoatl. Il avait fixé sa résidence sur la montagne de Tzatzitepec, non loin de l’antique Tula, et, mettant à profit la diversité des climats et la bonté naturelle du sol, il s’y était créé un vrai paradis terrestre. Les épis de maïs y étaient si magnifiques, qu’une seule tête de ce blé des Indes faisait la charge d’un homme, et qu’on eût pu se rassasier avec un de ses grains dorés. Les cotonniers y donnaient naturellement une toison de pourpre éclatante. Je fais grâce au lecteur de la savante nomenclature des végétaux merveilleux réunis dans cet Éden: nos oreilles ne s’habituent pas aisément aux consonnances bizarres des mots mexicains. Qu’il nous suffise de savoir, par la dénomination des oiseaux chanteurs de ce délicieux jardin, ce qu’étaient ces rossignols et ces fauvettes: le xiutolotl, le tlanquechol, le zuguan y faisaient retentir incessamment les échos de leurs ritournelles champêtres. L’un des plus beaux arbres du Tzatzitepec était le cacaoyer. Son tronc était gigantesque; il portait des fruits énormes, dont l’écorce, aux teintes mélangées d’or et de pourpre, était le digne ornement de ce splendide végétal. Or il arriva que Quetzalcoatl ne put jouir de ces délices sans désirer l’immortalité. Un malin nécroman, envieux de son bonheur, parvint à lui persuader qu’au moyen d’un certain breuvage le privilége qu’il demandait aux dieux lui serait accordé. Mais, ô douleur! la coupe fatale fut vidée, et la raison du prophète s’égara; dans sa démence il changea en plantes inutiles ou vénéneuses ces beaux arbres qu’il avait fait croître avec tant de soin; le cacaoyer lui-même fut changé en mitzquitl (sans doute quelque plante aux propriétés funestes). Le demi-dieu s’enfuit de Tula, et ne revit jamais son paradis. Par une grâce suprême, les dieux voulurent lui épargner le tourment des regrets. En perdant son bonheur, il en perdit aussi le souvenir.


CHAPITRE IV
LES JARDINS PRIMITIFS–JARDINS ANCIENS DE LA CHINE ET DE L’INDE

Table des matières

LORSQUE, négligeant dans l’histoire les événements superficiels et bruyants qui captivent seuls l’attention du vulgaire, on étudie les phénomènes plus profonds et plus intimes de la vie sociale des peuples; lorsqu’on examine et que l’on compare les di verses manifestations de leur activité morale et intellectuelle, œuvres littéraires, artistiques et scientifiques, édifices et constructions, costumes, armes, institutions, entreprises militaires, industrielles ou commerciales, on ne tarde pas à se convaincre que tous ces actes d’une même individualité collective ont entre eux certains caractères fondamentaux communs, et portent comme une empreinte indélébile du génie qui les a produits.

Cette solidarité, que la théorie indique à priori et que l’observation confirme, est d’un précieux secours pour les difficiles recherches de l’historien philosophe; elle peut être justement comparée à la corrélation constante que l’anatomie et la physiologie ont reconnue entre les diverses parties des êtres organisés. Qu’un naturaliste retrouve dans le sol quelques ossements d’un animal dont l’espèce a disparu de la surface du globe depuis des milliers d’années: il pourra dire à quelle classe, à quel ordre, à quelle famille, à quel genre appartenait cet animal; quels étaient son habitat, son mode de locomotion, son régime alimentaire; s’il était aérien, terrestre ou aquatique, marcheur ou grimpeur, carnassier ou herbivore; il pourra décrire la structure, non-seulement du squelette complet, mais du corps même auquel ce squelette servait de charpente. De même, avec les débris épars d’une civilisation éteinte, l’érudit habitué à interroger les ruines du passé peut restituer cette civilisation, la faire revivre dans son intégrité. La tâche devient accessible à tout esprit attentif et réfléchi et n’exige pas une science vaste et profonde, lorsqu’il s’agit seulement de combler, à l’aide de l’analogie et de l’induction, les lacunes que peut offrir le tableau, d’ailleurs bien connu, des grandes civilisations.

Ainsi, encore bien que les écrits des auteurs anciens ne nous apprennent pas directement de quelle manière l’art des jardins fut pratiqué par les principaux peuples de l’antiquité, et bien que les jardins n’aient pu nulle part se conserver à travers les siècles comme beaucoup de monuments de marbre, de granit ou de briques, il n’est pas impossible de remonter à l’origine probable de cet art, d’en suivre les évolutions et d’indiquer les formes les plus caractéristiques de son développement au sein des sociétés anciennes.

Et d’abord, si nous recherchons le principe, la cause génératrice de l’art des jardins, nous apercevons sans peine qu’il procède à la fois de deux sentiments, de deux besoins auxquels se rattachent également les plus importantes créations de l’esprit humain. Ce sont: la notion et l’amour du beau (qui ne sont qu’une seule et même chose, puisqu’on ne saurait aimer le beau sans le connaitre, ni le cnnnaîfee sus l’aimer), et le sentiment ou le besoin du bien-être: c’est tout un encore. La création des jardins suppose donc préalablement chez l’homme l’éclosion du sens esthétique, l’intelligence des beautés et, si l’on pouvait ainsi dire, des bontés ou des utilités de la nature. Elle suppose en outre une demeure fixe, de la sécurité, de l’aisance, des loisirs: autant d’avantages qui ne peuvent se trouver que dans un état social déjà perfectionné. Elle suppose enfin des connaissances de quelque étendue en botanique, des rudiments de l’art du dessin et de l’architecture, Donc, point de jardins chez les peuples plongés dans l’ignorance et la barbarie, ni même chez ceux qui sont encore adonnés à la vie nomade et pastorale. Cela se voit fort bien à notre époque, où tous les degrés de la barbarie et de la civilisation sont encore représentés dans les diverses parties du monde. Les sauvages de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Océanie, n’ont point de jardins, non plus que les Kirghiz et les Mongols des steppes, non plus que les Arabes du désert.


UNE OASIS DU SAHARA.

Les jardins n’apparaissent que là où les hommes ont déjà formé des agglomérations sédentaires, bâti des villages et appris à cultiver le sol. A ce point de vue, on peut dire avec Delille qu’ils sont le luxe de l’agriculture. Les oasis du Sahara nous offrent aujourd’hui le spécimen des jardins primitifs, où l’utile encore domine l’agréable, et qui sont plutôt des potagers ou des vergers que des jardins d’agrément. La composition et la culture sont commandées par le climat, par la nature du sol et de ses productions; mais le caractère est uniforme comme celui de toutes les œuvres rudimentaires de l’homme. Les types ne se dessinent que plus tard, sous les influences combinées des causes physiques inhérentes à chaque contrée, et du génie propre à chaque race et à chaque peuple.

On s’accorde généralement à considérer l’Asie comme le berceau des sciences et des arts, et la civilisation paraît avoir fait d’abord de très-rapides progrès dans l’extrême Orient et dans l’Asie méridionale. Il est certain que plus de deux mille six cents ans avant l’ère chrétienne, alors que tout l’univers était encore plongé dans la barbarie, les Chinois étaient déjà parvenus, sous l’empereur Koang-Ti, à un état social régulièrement organisé; que le peuple était divisé en castes, et l’empire en provinces; qu’ils avaient des villes, des tribunaux, des écoles; qu’ils pratiquaient l’agriculture et la navigation; qu’ils construisaient des routes et creusaient des canaux.

Il serait peu intéressant de rechercher ce que furent à cette époque reculée les jardins chinois. Nous verrons plus loin ce qu’ils sont de nos jours. Or on sait que la mobilité est le moindre défaut des peuples du Céleste-Empire, et que, depuis une longue suite de siècles, les arts, l’industrie, la science n’ont accompli chez eux que des progrès insignifiants. Il est donc très-plausible d’admettre que leurs jardins n’ont pas plus changé que leurs palais, leurs maisons, leurs costumes et le reste, et que l’origine du style chinois, tel qu’on le connaît présentement, est contemporaine des commencements mêmes de leur civilisation.

Si la civilisation chinoise est restée stationnaire, elle s’est du moins maintenue, grâce à la force d’inertie, à la ténacité singulière qui, à défaut d’autres vertus, distingue cette race étrange. Il n’en est point de même des autres civilisations orientales. L’Inde et l’Indo-Chine, la Perse, l’Asie Mineure, l’Égypte, n’offrent plus que les lambeaux ou les ruines des grands empires dont la puissance et la splendeur étonnaient autrefois l’univers. Ces empires ont succombé, les uns sous les coups des barbares envahisseurs; les autres sous les armes des nations intelligentes de l’Occident; d’autres seulement aux atteintes profondes de ces maladies sociales dont tous étaient plus ou moins infectés, et qu’on nomme la servitude, la paresse, l’ignorance, la superstition et l’immoralité. On sait que dans toutes leurs conceptions, dans toutes leurs œuvres, les Orientaux visent au grandiose, ou plutôt au gigantesque; qu’ils cherchent à éblouir, que dis-je? à s’éblouir eux-mêmes. Ces tendances ont donné de tout temps à leurs monuments un caractère facile à reconnaître, et qui n’a guère varié tant que les arts ont été florissants en Asie et en Égypte. On connaît, d’autre part, l’indolence et la sensualité proverbiales de ces peuples. Ces éléments, joints à ceux qui sont donnés par la nature au sein de laquelle les arts ont pris naissance et se sont développés, permettent de suppléer à la pénurie des renseignements relatifs aux anciens jardins de l’Orient, dont il ne reste aujourd’hui que peu de vestiges.

Dans ces contrées, où les richesses, ainsi que le pouvoir, étaient concentrées aux mains de tyrans absolus; où le faste tenait lieu d’élégance; où l’accumulation des objets précieux était la suprême expression de la magnificence; où des troupeaux d’esclaves étaient employés à travailler pour quelques maîtres orgueilleux et débauchés, les ardins devaient être rares, mais vastes et somptueux; ils devaient étonner par leur faste, plutôt que charmer par leur beauté. Nous avons dans la peinture du paradis de Mahomet, que j’ai reproduite précédemment, l’idéal d’un jardin tel que peuvent le concevoir des hommes à imagination puissante, avides de voluptés excessives, et aspirant, sous les feux du soleil, à la fraîcheur des ombrages verts et des fontaines parfumées. On conçoit que, dans leurs créations en ce genre, les Orientaux se soient efforcés de réaliser ces délices surnaturelles, de se donner, en attendant le paradis céleste, des paradis terrestres, et d’y réunir autant qu’il était en eux toutes les jouissances qui constituent à leurs yeux le bonheur parfait.

C’est sans doute aux empereurs, aux khans, aux rajahs de l’Indoustan qu’il fut donné d’approcher le plus de l’idéal rêvé. Ils avaient à leur disposition toutes les richesses minérales et végétales de leur admirable pays. Pour bâtir et décorer des palais, des vérandahs, des pavillons, des terrasses, des péristyles, ils avaient le granit, le marbre, le porphyre, le jade, la malachite, les bois de teck, de fer, de santal; pour former des bosquets, des allées, des massifs, des berceaux, ils avaient d’innombrables plantes au port majestueux, au feuillage élégant et toujours vert, aux fleurs magnifiques et parfumées, à l’écorce aromatique; pour remplir les bassins, pour arroser le sol, pour rafraîchir et embaumer l’air, ils avaient les eaux des fleuves sacrés, qu’ils pouvaient charger des senteurs du musc, de l’ambre, du benjoin et des essences; pour peupler et animer leurs jardins, ils avaient les charmantes gazelles, les chèvres du Tibet, les singes agiles, objet de leur vénération, et des légions d’oiseaux au plumage éclatant, au ramage mélodieux. On voit encore à Delhi les ruines des jardins du grand Mogol, plantés d’orangers séculaires, ornés de kiosques, de terrasses et d’escaliers de marbre, et de bassins aujourd’hui envahis par la mousse et par les herbes sauvages, d’où s’élançaient autrefois des jets d’eau parfumée.


JARDINS DU GRAND MOGOL.



JARDINS DE BABYLONE

CHAPITRE V
PARADIS DES PERSES–JARDINS SUSPENDUS DE BABYLONE –LES JARDINS CHEZ LES JUIFS

Table des matières

L’HISTOIRE authentique des Perses ne commence qu’à Cyrus, environ cinq cent cinquante ans avant Jésus-Christ. Tous les rois ses prédécesseurs, mentionnés dans les traditions persanes, sont des personnages fabuleux, dont chacun, s’il fallait en croire ces traditions, aurait vécu et régné pendant plusieurs siècles. Xénophon, qui écrivait quatre cents ans avant l’ère chrétienne, parle du goût des rois de Perse pour les jardins, qu’ils appelaient, dit-il, paradis, et dans lesquels on cultivait à la fois des plantes d’ornement et des végétaux à fruits comestibles. «Dans toutes ses résidences et dans toutes les parties de ses domaines qu’il visite, dit l’historien grec, le roi veille à ce que ses jardins soient pourvus de toutes les choses agréables et utiles que le sol peut produire.» Plutarque, de son côté, rapporte que Lysandre trouva Cyrus le Jeune dans son jardin ou paradis de Sardes, et que, le général spartiate en ayant loué la beauté, Cyrus déclara l’avoir planté lui-même. Cyrus avait à Célènes un autre paradis très-vaste, où l’on entretenait une foule de bêtes sauvages, et dans lequel il put passer en revue les forces grecques auxiliaires, qui s’élevaient à trente mille hommes.


CYRUS A CÉLÈNES

Le poëte anglais G. Mason donne la description d’un ancien paradis, qui était situé, disait-on, dans l’île de Panchæa, près de la côte d’Arabie, et qui était encore dans toute sa splendeur au temps des premiers successeurs d’Alexandre, c’est-à-dire trois cents ans environ avant Jésus-Christ. Ce paradis dépendait, selon Diodore, d’un temple de Jupiter Triphylus. On y voyait d’abondantes sources, qui se réunissaient en une large rivière coulant dans un lit de maçonnerie sur une longueur d’un mille, et qui servait ensuite à l’irrigation. Ce jardin offrait du reste les ornements accoutumés: bocages, arbres à fruits, gazons et fleurs.

Strabon parle d’un jardin situé sur la rivière Oronte, et qui, de son temps, avait neuf milles de circonférence. Ce même jardin, suivant Gibbon, était principalement planté de cyprès et de lauriers, dont le feuillage formait, au cœur de l’été, une ombre impénétrable aux plus ardents rayons du soleil. Des centaines de ruisseaux, de l’onde la plus pure, s’échappaient de toutes les collines et entretenaient incessamment la verdure du sol et la fraîcheur de l’air. L’oreille était charmée par des sons harmonieux, et l’odorat, par des parfums exquis. Ce délicieux séjour était consacré «à la Santé, au Plaisir et à l’Amour.»

Pline et quelques autres auteurs latins donnent d’ailleurs, sur la composition des jardins de moindre importance chez les Perses, des renseignements assez précis. Ils nous apprennent, par exemple, que le dessin en était régulier, que les arbres étaient plantés en rangées rectilignes, et que les allées étaient bordées de touffes de roses, de violettes et d’autres fleurs odoriférantes. Parmi les arbres, c’étaient les essences résineuses, le platane d’Orient, et, ce qui est digne de remarque, l’orme à feuilles étroites (appelé maintenant orme anglais, mais, d’après le docteur Walker, originaire de la Terre-Sainte), qui occupaient les places d’honneur. Des pavillons de repos, des fontaines, des volières peuplées d’oiseaux de choix, enfin des tours du haut desquelles on pouvait contempler l’ensemble du paysage: tels étaient les accessoires dont les Perses aimaient à orner leurs paradis.


JARDIN PERSE

Des jardins de la Perse à ceux de l’Assyrie et de la Babylonie la transition est naturelle, et la différence était sans doute peu sensible, si du moins on ne considère, de part et d’autre, que les jardins du second et du troisième ordre. Mais ceux que les rois assyriens firent établir à grands frais, moins sans doute pour leur agrément personnel ou pour l’ornement de leur capitale que pour léguer à la postérité un souvenir de leur richesse et de leur puissance, accusent le goût particulier de ces princes pour les constructions gigantesques. Il ne leur suffisait pas, en effet, que leurs plantations occupassent une immense étendue de pays: ils voulurent les élever au-dessus des plus hauts édifices, non en profitant des accidents du terrain, mais en renouvelant, pour ainsi dire, l’œuvre des géants, qui tentèrent d’escalader la demeure des dieux. Les jardins de Babylone, bien connus sous le nom de jardins suspendus, et rangés au nombre des sept merveilles du monde, étaient le spécimen le plus remarquable de ce genre d’architecture; mais il est probable qu’ils n’étaient pas le seul, bien que la plupart des historiens ne parlent que de celui-là.

On attribue communément à Ninus et à Sémiramis la construction de ces jardins, ainsi que des remparts, des temples et des autres monuments de Babylone. Cependant plusieurs historiens, entre autres Diodore de Sicile et Quinte-Curce, l’attribuent à un roi syrien postérieur à Sémiramis, et qui aurait accompli ce prodige afin de plaire à sa femme ou à sa concubine. Celle-ci était née en Perse, dans un district fertile et accidenté; elle y avait passé son enfance, et, ne pouvant s’accoutumer à l’aspect monotone de la campagne qui environnait Babylone, elle supplia le roi, dit la légende, de lui faire faire un jardin qui lui rappelât les collines de sa belle patrie. Le roi n’hésita pas à tenter, pour satisfaire aux désirs de celle qu’il aimait, une œuvre que beaucoup d’autres à sa place eussent sans doute jugée impossible.

Quoi qu’il en soit, on voit encore aux environs de Hellah, sur la rive gauche de l’Euphrate, les ruines des jardins suspendus, ou du moins de leurs fondations. «A mon avis, dit Niebuhr, on trouve des restes de la citadelle et du célèbre jardin suspendu à environ trois quarts d’un mille d’Allemagne au nord-nord-ouest de Hellah, et tout près du rivage oriental du fleuve; le tout ne consiste qu’en de grandes collines pleines de décombres. Les murailles qui se trouvaient au-dessus du sol ont été emportées il y a longtemps; mais les murailles du fondement s’y trouvent encore, et moi-même j’ai vu ici des gens occupés à tirer de ces pierres pour les transporter à Hellah. Au lieu que dans toute la contrée, depuis le golfe Persique jusqu’à Kerbeleh, on ne trouve presque pas d’autres arbres que des dattiers, on rencontre entre les collines de ces ruines, çà et là, des arbres fort vieux. On voit d’ailleurs, dans toute cette contrée, sur les deux rives de l’Euphrate, de petites collines pleines de morceaux de briques.»


JARDINS SUSPENDUS DE BABYLONE

Si l’on veut savoir en quoi consistaient ces fameux jardins, c’est aux deux historiens que j’ai nommés plus haut, à Diodore et à Quinte-Curce, qu’il faut en demander la description.

«Il y avait dans la citadelle, dit le premier, le jardin suspendu, ouvrage non pas de Sémiramis, mais d’un roi syrien postérieur à celle-ci... Ce jardin, de forme carrée, avait de chaque côté quatre plèthres. On y montait, par des degrés, sur des terrasses posées les unes au-dessus des autres, en sorte que le tout présentait l’aspect d’un amphithéâtre. Les terrasses ou plates-formes étaient soutenues par des colonnes qui, s’élevant graduellement de distance en distance, supportaient toutes le pied des plantations; la colonne la plus élevée, de cinquante coudées de haut, supportait le sommet du jardin et était de niveau avec la balustrade de l’enceinte. Les murs, solidement construits à grands frais, avaient vingt-deux pieds d’épaisseur, et chaque issue, dix pieds de largeur. Les plates-formes. des terrasses étaient composées de blocs de pierre, dont la longueur, y compris les saillies, était de seize pieds, sur quatre de largeur. Ces blocs étaient recouverts d’une couche de roseaux mêlés de beaucoup de bitume. Sur cette couche reposait une double rangée de briques cuites, cimentées avec du plâtre; celles-ci, à leur tour, étaient recouvertes de lames de plomb, afin d’empêcher l’eau de filtrer à travers les atterrissements artificiels et de pénétrer dans les fondations. Sur cette couverture était répandue une masse de terre suffisante pour recevoir les racines des plus grands arbres. Ce sol artificiel était planté d’arbres de toute espèce, capables de charmer la vue par leurs dimensions et leur beauté. Les colonnes, s’élevant graduellement, laissaient par leurs interstices passer la lumière, et donnaient accès aux appartements royaux, nombreux et diversement ornés. Une seule de ces colonnes était creuse depuis le sommet jusqu’à la base; elle contenait des machines hydrauliques qui faisaient monter du fleuve une grande quantité d’eau, sans que personne pût rien voir à l’extérieur.»

Il n’est pas sans intérêt de noter ici que, au dire de Strabon, les machines employées à faire monter de l’eau sur les terrasses étaient des hélices ou vis d’Archimède, que des hommes étaient sans cesse occupés à faire tourner.

Écoutons maintenant Quinte-Curce.

Selon lui, les jardins couronnaient la citadelle. «Ils égalent, dit cet auteur, le sommet des murailles, et sont parés d’arbres nombreux, élevés et touffus (multarum arborum umbra et proceritate amœni). Des piliers posés sur le roc soutiennent toute la charge. Sur ces piliers est une plate-forme pavée de pierres carrées, et susceptible de recevoir une épaisse couche de terre, et de l’eau pour l’arroser. Cette terrasse porte des arbres si vigoureux, que leurs troncs ont huit coudées de diamètre sur cinquante de hauteur, et qu’ils produisent autant de fruits que s’ils croissaient dans leur sol naturel. Et tandis que le temps use non–seulement les œuvres de l’homme, mais à la longue la nature même, cette terrasse, pressée par une si lourde charge et par les racines de tant d’arbres, se conserve intacte. Elle est soutenue, il est vrai, par vingt larges pilastres, distants de onze pieds l’un de l’autre; en sorte que de loin on dirait des forêts sur la crête de leurs montagnes.»


LE JARDIN DE SALOMON

On voit que ces deux descriptions, les plus complètes qui nous soient parvenues, diffèrent sur quelques détails de forme et de dimensions. Elles permettent cependant de se représenter les jardins suspendus, dont nous donnons ci-contre un dessin restitué d’après les renseignements qu’elles contiennent.

Si, poursuivant notre marche d’Orient en Occident, nous passons de la Babylonie à la Judée, nous ne trouverons ici nul vestige matériel des arts du peuple juif, et tout, dans l’histoire de ce peuple, tend à démontrer que le temps a eu peu de chose à faire pour en effacer les traces. Les Juifs étaient, en effet, fort étrangers à l’industrie et aux arts. Resserrés en très-grand nombre sur un petit territoire, et vivant presque exclusivement du produit de leurs champs, de leurs vignes et de leurs troupeaux, ils devaient chercher à utiliser les moindres parcelles de terrain et n’en rien distraire pour leur amusement. Adonnés à l’agriculture, ils n’en avaient point le superflu. Lorsqu’ils voulaient prendre le frais et respirer le grand air, c’était sur le toit de leurs maisons qu’ils se reposaient ou se promenaient. «Les Israélites vivaient simplement, dit l’abbé Fleury, et tout ce qu’il y avait de bonne terre était soigneusement cultivé, car il y avait peu de bois: ils n’avaient ni parcs pour la chasse, ni avenues, ni parterres. On voit, par le Cantique de Salomon, que les jardins étaient pleins d’arbres fruitiers ou de plantes aromatiques.» Ces jardins, assez rares d’ailleurs, étaient donc de véritables plantations, comme on dit aujourd’hui dans nos colonies; tout y était donné à l’utilité, rien à l’agrément, à l’ornementation. Il ne semble pas que le jardin du roi Salomon lui-même différât beaucoup, sous ce rapport, de ceux des simples citoyens. Il était de forme quadrangulaire et entouré de hautes murailles. On y voyait une grande variété de plantes, la plupart produisant des fruits bons à manger ou des substances aromatiques, quelques-unes seulement cultivées pour la beauté ou le parfum de leurs fleurs. Les arbres tels que le pin et le cèdre, le figuier, l’olivier, y formaient d’agréables ombrages. Quant au jardin des Oliviers, dont il est parlé dans le Nouveau-Testament, ce n’était qu’un petit bois, une sorte de promenade publique, sur une colline située près de Jérusalem; car il est dit dans l’Évangile selon saint Luc que Jésus avait coutume de s’y rendre avec ses disciples: Et egressus ibat secundum consuetudinem in montem Olivarum.


CHAPITRE VI
JARDINS ÉGYPTIENS

Table des matières

LES Égyptiens prétendaient être les premiers-nés de la création. Ils avaient cela de commun avec tous les autres peuples de l’Orient. Leurs annales font remonter leur origine à une antiquité prodigieuse et certainement exagérée. On ne peut cependant se refuser à admettre qu’ils s’étaient constitués en corps de nation, qu’ils s’étaient donné des lois, une religion et des arts, à une époque extrêmement reculée. Leur civilisation est donc une des plus anciennes; c’est aussi une des plus originales, des plus complètes et des plus homogènes que l’on puisse citer. Les Égyptiens semblent d’ailleurs avoir eu grand souci de l’avenir. Ils savaient que la vie des peuples n’est pas éternelle, et ils voulaient qu’après qu’ils auraient disparu de la face du monde, les races qui leur succèderaient ne pussent ignorer ce qu’ils avaient été. C’est sans doute dans cette vue qu’ils ont élevé des monuments énormes, capables de défier les atteintes du temps, et qu’ils y ont gravé ou sculpté les faits de leurs annales et le tableau de leurs rites sacrés, de leurs mœurs publiques et privées; et cela, non en mots écrits, que, faute de connaître leur alphabet, on n’aurait pas su lire, mais sous forme de figures: les unes représentant immédiatement ce qu’ils voulaient transmettre; les autres emblématiques, formant une sorte de langue universelle qu’il suffirait d’étudier avec attention pour parvenir sûrement à les interpréter.

Si tel fut, en effet, le but qu’ils se proposaient, ce but a été atteint. Grâce à la persévérance et à la sagacité de savants investigateurs, la civilisation de ce peuple, qui n’a laissé que fort peu de documents écrits, nous est aussi bien connue que celle des nations beaucoup moins anciennes, telles que les Grecs et les Romains, dont les traditions se relient, pour ainsi dire, sans interruption à l’histoire des peuples modernes, et dont les langues et les littératures sont la base de notre enseignement classique. Aussi n’aurons-nous pas besoin, pour édifier nos lecteurs sur l’horticulture des anciens Égyptiens, de recourir à l’analogie et à l’induction. Nous n’avons qu’à puiser directement aux sources qui nous sont ouvertes, et nous pouvons même donner, d’après les images retrouvées sur quelques monuments, deux dessins assez exacts, croyons-nous, de jardins du temps des Pharaons.

Ces jardins étaient de deux sortes: les jardins sacrés et les jardins particuliers. Il faut ranger dans cette seconde catégorie les jardins royaux, ceux-ci étant uniquement réservés pour l’usage du monarque. Les jardins sacrés entouraient les temples, vastes bâtiments qui servaient, non-seulement de sanctuaires pour la célébration des rites et des mystères religieux, mais aussi de logement aux animaux-dieux et aux prêtres. C’étaient des enclos plantés de palmiers et de sycomores, et contenant de larges bassins en granit et en porphyre, où croissait le lotus, où nageaient les crocodiles sacrés. On y voyait errer l’ibis, l’ichneumon, le najah, serpent redoutable que les prêtres savaient apprivoiser, et le varan ou monitor, grand lézard qui, selon la croyance égyptienne, conservée chez les Arabes de nos jours; avertissait l’homme, par un sifflement, de l’approche des animaux dangereux, et particulièrement de son collègue en divinité, le crocodile.

Les résidences champêtres des Égyptiens de distinction occupaient des espaces très-étendus et comprenaient de grands jardins. Quand elles n’étaient pas situées sur la rive du Nil, elles étaient toujours au moins pourvues d’un canal large et profond, qui recevait les eaux de ce fleuve et alimentait les bassins, souvent très-vastes, qui s’y trouvaient. Le maître pouvait se promener sur ces bassins dans un bateau de plaisance conduit par ses esclaves, ou se livrer au plaisir de la pêche; ce qu’il faisait d’ordinaire en compagnie de sa famille ou de quelques amis.


JARDIN D’UN TEMPLE ÉGYPTIEN.

L’eau était aussi reçue dans des puits et dans des citernes où on la puisait pour arroser les plantations. Il n’est pas de contrée où l’irrigation artificielle soit plus nécessaire qu’en Égypte. Comme il n’y pleut presque jamais et qu’on ne peut songer à laisser envahir les jardins par les inondations périodiques du Nil, l’arrosage dépend entièrement des ressources que l’on sait se créer en emmagasinant l’eau dans des réservoirs à l’époque des débordements.


BARQUE ÉGYPTIENNE

Le mode d’arrosage usité chez les anciens Égyptiens était fort simple. On suspendait les seaux ou les outres à l’extrémité d’une sorte de balancier à contre-poids, disposé au-dessus du réservoir; puis, lorsqu’on les avait remplis, on les accrochait, par couple, à une lanière de cuir ou bien à un joug qui se portait sur les épaules, et l’on allait les vider sur les plates-bandes ou au pied des arbres. La poulie et l’arrosoir étaient inconnus. Les jardins étaient entretenus avec beaucoup de soin; la composition en était très-variée, et le grand nombre de plantes utiles et de plantes d’agrément qu’on y cultivait, témoignait à la fois du goût des Égyptiens pour l’horticulture et de l’étendue de leurs connaissances botaniques. Mais le dessin était simple et peu élégant. La ligne droite et l’angle droit en faisaient tous les frais. Les plates-bandes étaient petites, de forme carrée; elles étaient en contre-bas des allées, et entourées d’un rebord en saillie, à peu près comme les bassins de nos marais salants. Une partie du jardin était occupée par des allées ombragées d’arbres. Au pied de chaque arbre était creusée une cavité circulaire destinée à retenir l’eau et à la faire arriver immédiatement aux racines.


ARROSAGE EN ÉGYPTE

Il est difficile de dire si les Égyptiens s’appliquaient à donner aux arbres de leurs jardins une forme particulière, ou si la figure adoptée par la sculpture était simplement un signe conventionnel destiné à représenter un arbre quelconque. Toutefois. les grenadiers et quelques autres arbres facilement reconnaissables sont ordinairement dessinés avec des branches inégales; ce qui peut faire croire que lès essences à cime volumineuse et à feuillage épais étaient seules taillées en forme de cônes ou de pyramides.

Les grands jardins étaient ordinairement divisés en plusieurs parties ayant chacune leur destination spéciale. Il y avait, par exemple, un enclos pour les palmiers ou pour les sycomores, un autre pour la vigne, un autre pour les plantes potagères, un autre enfin pour les fleurs et les plantes d’ornement, et ce dernier n’était pas le moins étendu. Un grand nombre d’arbustes et de végétaux herbacés de petite taille y étaient élevés dans des pots de terre rouge absolument semblables aux nôtres, et alignés en longues rangées au bord des allées d’arbres et des plates-bandes. Outre le jardin proprement dit, plusieurs grands personnages possédaient, comme dépendances de leurs villas, des étables et des basses-cours, des parcs avec des étangs poissonneux, des enclos réservés pour le gibier. Non contents de chasser dans ces parcs, ils enfermaient souvent de palissades un vaste terrain pris sur le désert, et là ils faisaient poursuivre le gibier par leurs chiens, ou bien ils le tuaient à coups de flèches. C’était, comme de nos jours, la chasse à courre et la chasse à tir, sauf la différence des armes.


CHASSE DANS UN PARC ÉGYPTIEN

Dans les tombeaux ou hypogées de Thèbes et d’autres villes d’Égypte, on trouve de nombreuses sculptures représentant des jardins. Nous citerons seulement un jardin royal, qui devait être entouré de murs bastionnés. Un canal communiquant avec le Nil était creusé devant l’entrée principale, entre le mur et le fleuve et parallèlement à l’un et à l’autre. Cette entrée consistait en un portail élevé, donnant sur une large avenue de grands arbres. Les linteaux et les pieds-droits du portail étaient décorés d’inscriptions hiéroglyphiques, parmi lesquelles se lisait le nom du prince propriétaire de ce domaine. De chaque côté se trouvaient les logements du gardien et des autres serviteurs chargés de l’entretien du jardin, ainsi qu’une salle d’attente où l’on faisait entrer les visiteurs qui ne s’étaient pas annoncés d’avance. Ces bâtiments avaient des portes s’ouvrant sur l’enclos affecté à la culture de la vigne. De l’autre côté s’élevait une maison à trois étages, environnée de beaux arbres verts et offrant une retraite agréable, où l’on venait se reposer et se rafraîchir. A peu de distance et en avant de cet édifice on voyait encore deux kiosques ou pavillons à colonnettes, à demi cachés sous les arbres et ayant vue sur des parterres de fleurs. La vigne occupait le milieu du jardin. Tout autour étaient disposées des plantations de palmiers-dattiers et de palmiers-doum. Quatre pièces d’eau où croissaient des plantes aquatiques, et sur lesquelles s’ébattaient des oies et des canards, fournissaient l’eau nécessaire à l’arrosage. Deux carrés situés de chaque côté de la vigne semblent avoir été réservés pour les plantes dont la culture exigeait des soins particuliers, ou qui donnaient des fruits de qualité supérieure.

Dans les jardins des particuliers, il n’était pas rare que les arbres fruitiers fussent mêlés aux plantes d’ornement; la vigne n’avait pas toujours son compartiment spécial. Ordinairement on la plantait en espalier sur des treillages en bois où ses rameaux s’étalaient en éventail; quelquefois cependant on la laissait croître en buissons; et comme dans ce cas elle n’atteint pas une grande hauteur, on se dispensait de la soutenir. On la disposait aussi en berceaux; mais on ne la laissait point s’enlacer à d’autres arbres, comme faisaient les Romains, qui la plantaient contre des hêtres, des ormes ou des peupliers.

Les deux espèces de palmiers que je viens de nommer tenaient le premier rang dans l’horticulture des Égyptiens, tant à cause de leur beauté que de leur utilité. Les dattes étaient chez eux, comme aujourd’hui chez les Arabes d’Afrique, un aliment populaire. On les mangeait fraîches ou confites dans du miel, ou simplement conservées. On utilisait d’ailleurs toutes les parties du dattier. Son tronc, entier ou fendu en deux, était employé dans les constructions. Ses frondes, ses folioles, son écorce, servaient à confectionner des treillages, des claies, des paniers, des nattes, des balais, des cordes, etc.


VILLA ÉGYPTIENNE

Le palmier-doum, ou palmier de Thèbes, était surtout cultivé dans la haute Égypte. Le bois de cet arbre est plus compacte et plus dur que celui du dattier. Les Égyptiens l’employaient dans la construction de leurs navires. Le fruit est une grosse noix enveloppée d’un tissu ligneux, et renfermant une amande dont la saveur aromatique rappelle celle du gingembre. Mais l’extrême dureté de cette amande la rend peu comestible; aussi ne la recherchait-on que pour la fabrication de colliers et d’autres objets de parure. Les feuilles du doum servaient à peu près aux mêmes usages que celles du dattier.

Après les palmiers, les principales espèces végétales cultivées dans les jardins égyptiens étaient le sycomore, le figuier, le grenadier, l’olivier, le jujubier, l’amandier, le pêcher, le canéficier, le myrte, plusieurs variétés d’acanthes, le chrysanthème, le lotus (nelumbium), le papyrus, le rosier, la violette, etc. Tel était le goût des Égyptiens pour l’horticulture, qu’afin d’augmenter la variété de leurs fleurs et de se procurer des plantes rares, ils exigeaient de certaines nations tributaires qu’elles payassent une partie de l’impôt en graines ou en végétaux de leur pays; et, selon Athénée, les jardins égyptiens étaient cultivés avec tant de soin, qu’on y voyait durant toute l’année des fleurs qui partout ailleurs sont rares, même dans la saison la plus favorable. Les appartements étaient toujours ornés de bouquets; on suspendait aux murailles des guirlandes de fleurs, et quand Agésilas visita l’Égypte, il fut si charmé de la beauté des guirlandes tressées avec les fleurs du papyrus, dont le roi d’Égypte lui fit présent, qu’il voulut emporter en Grèce plusieurs pieds de la plante qui les avait fournies.



CHAPITRE VII
JARDINS GRECS ET LATINS –UN JARDIN ROMAIN AU TEMPS D’AUGUSTE– JARDINS DE LA DÉCADENCE

Table des matières

HOMÈRE, dans sa candeur sublime, nous a laissé le tableau évidemment fidèle des jardins de la Grèce aux temps héroïques. Il a décrit avec une naïve admiration celui d’Alcinoüs, roi des Phéaciens: «Jardin spacieux, qui touchait au palais, et qu’entourait une haie vive; il embrassait quatre arpents. Là toutes les espèces d’arbres portaient jusqu’au ciel leurs rameaux fleurissants; on y voyait la poire, l’orange, la pomme, charme de l’œil et de l’odorat, la douce figue et l’olive toujours verte. Ces arbres, en hiver ainsi qu’en été, étaient éternellement chargés de fruits; tandis que les uns sortaient des boutons, les autres mûrissaient à la constante haleine du zéphyr: la jeune olive, bientôt à son automne, laissait voir l’olive naissante qui la suivait; la figue était poussée par une autre figue; la poire, par la poire; la grenade, par la grenade, et à peine l’orange avait disparu qu’une autre s’offrait à être cueillie. Enracinés dans la terre, de longs plants de vigne portaient des raisins en toute saison. Sans cesse les uns, dans un lieu découvert, séchaient aux feux du soleil, tandis que les autres étaient coupés par les vendangeurs ou foulés au pressoir. Les fleurs, dans ces vignobles, étaient confondues avec les grappes. Le jardin était terminé par un terrain où régnaient l’ordre et la culture; où, durant toute l’année, fleurissaient les plantes les plus variées. On voyait jaillir deux fontaines: l’une, dispersant ses ondes, arrosait tout le jardin; l’autre coulait en des canaux jusque sous le seuil de la cour, et se versait devant le palais dans un large bassin à l’usage des citoyens. Ainsi les immortels embellirent de leurs dons la demeure d’Alcinoüs.»

Cette demeure, que le traducteur Bitaubé croit devoir nommer un palais, appelez-la, comme Homère lui-même, une maison; faites d’ailleurs la part du langage poétique, et la description qui précède pourra s’appliquer parfaitement au jardin d’un maire de village du midi de la France. O sancta simplicitas! Le jardin du vénérable Laërte, que ce vieillard cultivait de ses mains, était encore plus rustique. On n’y voyait guère que des légumes et des arbres fruitiers.

Plus tard, lorsque les Grecs se donnèrent cette belle civilisation qui ne fut égalée par aucun des peuples de l’antiquité, et que les modernes n’ont dépassée que grâce à la supériorité de leurs connaissances scientifiques, ils ne laissèrent pas d’emprunter eux-mêmes à la Perse, leur irréconciliable rivale, les éléments de leurs arts, et notamment de leur architecture. Ils adoptèrent aussi les méthodes en usage chez les Perses pour la composition, l’aménagement et la culture des jardins, autant du moins que le permettait la différence des climats. Nous avons vu plus haut quelle admiration les jardins de Cyrus inspirèrent à Xénophon et à Lysandre. Il ne faut donc pas s’étonner que les Grecs aient cherché à imiter ce qui leur semblait si merveilleux. En appliquant leur génie fécond et délicat à ce genre de travaux, ils ne pouvaient égaler la magnificence et le luxe des jardins persans; mais ils devaient se montrer supérieur à leurs rivaux sous le rapport de l’élégance. Il ne paraît pas, du reste, qu’ils se soient adonnés à l’art des jardins avec le même goût qu’ils apportèrent dans la pratique de l’architecture; et tandis qu’ils élevèrent plusieurs monuments célèbres, leurs historiens ne citent aucun jardin particulièrement digne de mémoire. Bacon, qui a noté ce fait dans son Essai sur les Jardins, l’explique en disant que «dans les âges de civilisation et d’élégance les hommes arrivent à construire de splendides édifices plus tôt qu’à faire de beaux jardins, comme si cette dernière œuvre exprimait un degré supérieur de perfection.»


JARDIN D’ALCINOÜS.

Cette remarque, contestable comme thèse générale, l’est plus encore, à ce qu’il me paraît, lorsqu’il s’agit des Grecs, c’est-à-dire des premiers et des plus grands artistes qu’il y eut jamais. Les Anglais, au surplus, sont des juges peu compétents en pareille matière: ils sont fort loin d’exceller dans les beaux-arts, et cependant ils ont des jardins admirables: admirables sous le rapport des procédés de culture et des résultats obtenus, mais qui souvent laissent à désirer si l’on considère leur composition et leur ornementation; ce qui prouve bien qu’un peuple civilisé peut se montrer très-supérieur dans un art scientifique comme l’horticulture, tout en demeurant inférieur dans les arts proprement dits.

Pour en revenir aux Grecs, le médiocre développement que prit chez eux l’art des jardins reconnaît des causes tout autres que celles qu’indique Bacon. Il faut l’attribuer principalement à l’exiguïté du territoire et des ressources matérielles dont disposaient les cités grecques, et plus encore peut-être à leurs mœurs et à leur état politique et social. En effet, la plupart de ces petits États avaient une constitution essentiellement démocratique: point de rois, peu de personnages possédant de grandes richesses; partant point de ces palais qu’accompagnent de magnifiques jardins. Mais c’est peut-être dans la Grèce ancienne qu’il faut chercher le premier exemple de jardins publics créés par les soins des magistrats pour l’agrément des citoyens. Tels furent ceux de l’Académie et du Lycée, à Athènes. Le premier était primitivement un terrain assez vaste, mais inculte et marécageux, appartenant à un certain Academos qui, par testament, en fit don à la république, sous la condition qu’on y établirait un gymnase où les jeunes gens pourraient se livrer aux exercices du corps. Le gymnase fut construit, et reçut le nom d’Académie. De plus, Cimon, fils de Miltiade, étant archonte (vers l’an460avant J.-C.), fit dessécher au moyen d’un aqueduc le terrain environnant, y planta des allées de platanes, et le transforma en un charmant jardin qui devint la promenade favorite des Athéniens. Le divin Platon y allait converser avec ses disciples, et ceux-ci continuèrent de s’y réunir après sa mort. De là le nom d’Académie donné à cette école célèbre. Plus tard, tandis que les platoniciens tenaient leurs assemblées dans la partie nord du jardin, Épicure prenait possession de la partie méridionale.

Le Lycée était un autre jardin public, situé aux portes d’Athènes et renfermant aussi des portiques et des gymnases. Une troisième école philosophique, non moins célèbre que les précédentes, y prit naissance et fut appelée École du Lycée ou École péripatéticienne, parce que les leçons se faisaient en plein air, tandis que le maître se promenait avec ses disciples; et ce maître, disciple lui-même de Platon, c’était Aristote. Les jardins de l’Académie et du Lycée étaient d’ailleurs les lieux de rendez-vous des citoyens les plus distingués par leur position, par leur mérite, par leur fortune: hommes d’État, guerriers, financiers, poëtes, rhéteurs, artistes y venaient assister aux exercices de la jeunesse et s’entretenir des affaires de l’intérieur et des événements du dehors, discuter la valeur des systèmes philosophiques et des œuvres littéraires, réciter des vers, échanger leurs pensées. Des habitudes analogues régnaient dans les autres cités. Seuls les farouches Spartiates, soumis à la barbare discipline que Lycurgue leur avait imposée, demeuraient insensibles aux séductions de l’art et aux charmes de la nature.

Ainsi, dans cette glorieuse contrée, les jardins étaient les temples de la sagesse; l’éloquence et la poésie allaient chercher leurs inspirations parmi les fleurs, et c’était en méditant sous les grands arbres que de sublimes rêveurs poursuivaient la solution des problèmes de l’univers.

Les premiers jardins de Rome furent aussi des temples, de vrais sanctuaires consacrés par la religion. C’étaient de petits bois (luci) arrosés par des eaux vives, et dans lesquels s’élevaient les statues grossièrement sculptées et les autels rustiques des divinités. C’est dans un de ces bois, un bois de lauriers situé près d’Aricie, selon la tradition, que le bon Numa venait passer de longues heures sous l’abri d’une grotte où la nymphe Égérie lui dictait des lois pour le peuple romain.

Sacra Numæ ritusque colendos

Mitis Aricino dictabat Nympha sub antro.

Les successeurs de ce pieux monarque eurent un palais, et des jardins cultivés avec un certain art. On sait quelle sinistre leçon de politique Tarquin le Superbe donna un jour à son fils Sextus, qui lui faisait demander des instructions sur la conduite à tenir à l’égard des Gabiens insoumis. Le tyran emmena le messager dans son jardin, et là, se promenant sans proférer une parole, il se mit à abattre, comme par distraction, avec une baguette qu’il tenait à la main, les plus hautes têtes des pavots. Le messager, n’obtenant point de réponse à ses questions, finit par prendre congé; il revint à Gabies, et raconta à Sextus sa bizarre entrevue avec Tarquin. Sextus comprit. Il fit périr les principaux citoyens de Gabies, et la ville, frappée de terreur et privée de ses chefs, ne tarda pas à se soumettre. Ce fait prouve qu’au temps des rois le pavot occupait une place importante dans l’horticulture romaine. Quelques commentateurs ont voulu en conclure que l’opium et ses propriétés médicamenteuses ou toxiques étaient alors connus en Italie; mais cette opinion est au moins hasardée. Quoi qu’il en soit, le jardin de Tarquin n’offrait probablement pas une très-grande variété de fleurs. Il en fut autrement de ceux que possédèrent plus tard les grands personnages de la république, lorsque, pour me servir des expressions de Jean-Jacques, les maîtres des nations se furent rendus les esclaves des hommes frivoles qu’ils avaient vaincus; lorsque le luxe eut pris possession de la ville aux sept collines; lorsqu’aux citoyens austères qui revenaient labourer leur champ et bêcher leur potager après avoir sauvé la patrie, succédèrent des patriciens orgueilleux, des parvenus insolents et jusqu’à des affranchis, pour qui la conquête du monde n’était qu’un moyen de multiplier leurs jouissances et d’alimenter leurs prodigalités.


TAUQUIN LE SUPERBE ET L’ENVOYE DE SEXTUS.


NUMA DANS LA GROTTE

Varron, Columelle, les deux Pline ont laissé de minutieux détails sur la composition des jardins attenants aux somptueuses villas des riches citoyens de Rome, aux derniers temps de la république et sous les premiers Césars. Il est à remarquer que le style et l’ornementation qui les distinguaient se sont conservés à peu près intacts en Italie à travers les vicissitudes sans nombre de cette contrée; de sorte qu’on en retrouve encore les traits caractéristiques dans les jardins les plus célèbres de la Péninsule. Avec des matériaux aussi nombreux et aussi authentiques, nous pouvons retourner de vingt siècles en arrière, restituer au complet un jardin romain, le parcourir en tous sens, en suivre le dessin, en visiter les diverses parties et reconnaître la plupart des plantes qu’on y cultivait.

Ce n’est pas à Rome même que nous devons chercher ce jardin; les temples, les curies, les cirques, les théâtres, les basiliques, les portiques, les palais, les îles (insulœ), c’est-à-dire les groupes de maisons occupées par de nombreux locataires, n’y laissaient pas pour des jardins de quelque étendue plus de place que l’on n’en trouve dans nos grandes villes modernes. On se demande même, lorsqu’on examine un plan de Rome, sous Auguste par exemple, et que l’on y voit la multitude étonnante des édifices publics consacrés soit au culte, soit aux jeux, soit au service de l’État, comment les habitants pouvaient encore trouver de quoi se loger. Autour de la ville, dans les faubourgs, les grands jardins publics et privés étaient assez nombreux. En outre, une foule de villas élégantes s’élevaient, soit aux environs de Rome, dans le Latium, soit dans la Campanie, dans l’Ombrie et jusque dans le Brutium. Les localités les plus en faveur dans ce que nous appellerions aujourd’hui le grand monde, étaient Tibur, Antium, Tusculum, Veïes, Falères, Terracine, Gaëte, Naples, Baïes, Pœstum.

Le lecteur peut choisir à son gré le lieu du jardin que nous allons visiter, selon qu’il préfère la perspective de Rome, ou celle de la mer, ou celle des Apennins, ou celle de riantes campagnes. Mais il importe de nous placer à une époque où l’art des jardins avait atteint à peu près son apogée, tant sous le rapport des richesses végétales et de leur culture qu’en ce qui concerne le luxe de l’ornementation. Nous choisirons donc celle où, après avoir longtemps ensanglanté Rome et ses provinces, après avoir renouvelé les horreurs des proscriptions de Marius et de Sylla, Octave Auguste, maître suprême de l’État, ferma le temple de Janus et sut faire accepter aux Romains la servitude, en leur donnant le repos.

Notre jardin appartient à quelque personnage important, plébéien ou patricien; la différence n’est plus désormais que dans la fortune, et la fortume ne s’acquiert et ne se conserve qu’avec la faveur du prince. Ce jardin embrasse un espace de700 à800jugères (150à200hectares), et s’étend en partie sur la plaine, en partie sur le versant d’une colline. Des aqueducs construits à grands frais y amènent l’eau de deux ou trois sources qui s’échappent des montagnes les plus voisines. Il est clos de murs et de haies qui enserrent aussi la villa et ses dépendances. Devant la porte principale se trouve une area, ou petite place plantée de platanes et ornée d’une fontaine, et que décorent les statues des divinités protectrices des jardins, c’est-à-dire de Pan, de Priape, de Flore et de Pomone. Cette porte, encadrée de pilastres et surmontée d’un entablement sur lequel on a placé des figures d’animaux fabuleux en bronze, est également en bronze. A notre approche, de formidables aboiements se font entendre. C’est la voix du grand chien d’Épire, qui, avant même que nous ayons frappé, avertit de notre arrivée le janitor ou portier du lieu. Dès notre entrée, ces mots Cave canem, inscrits au-dessus de la niche du molosse, vous avertissent de passer à distance respectueuse de ses robustes mâchoires.


GROTTE DANS UNE VILLA ROMAINE

Nous avons devant nous plusieurs avenues ombragées de grands arbres, assez larges pour qu’on puisse s’y promener en char ou en litière, et qui conduisent à un parterre coupé d’allées dessinées avec art et bordées de buis. Au milieu se trouve un bassin d’où l’eau s’échappe par de nombreux canaux pour être distribuée par tout le jardin. Ce parterre est garni des fleurs les plus variées, dont les groupes sont séparés les uns des autres par des bandes de sable de diverses couleurs, de manière à offrir l’aspect d’un immense et riche tapis d’Orient. Là croissent plusieurs espèces de roses, notamment celles de Préneste et de Campanie, les plus recherchées des Romains; parmi les autres fleurs, nous remarquons le lis, le narcisse, la jacinthe, l’amarante, le bluet, l’hespéride, le cyclamen, le genêt, le rhododendron.

De chaque côté du parterre s’étendent des théâtres de gazon émaillés de violettes et d’autres petites fleurs qui charment l’œil par leur élégance, ou l’odorat par leur parfum. Suivant que nous les franchirons à droite, ou à gauche, ou en avant, nous rencontrerons des objets tout différents. Du côté de la plaine, nous arriverons à l’hippodrome. Cet espace, où se font les courses de chars et de chevaux, est entouré de platanes aux troncs et aux branches desquels s’enlacent le lierre et la vigne sauvage. L’hippodrome renferme des allées séparées par des massifs de lauriers au feuillage toujours vert, dont l’épaisseur recèle des rosiers. De l’autre côté, sur le versant de la colline, nous nous égarons par des sentiers sinueux dans un bois dont la fraîcheur est entretenue par une foule de petits ruisseaux qui s’échappent des rochers comme autant de sources naturelles, et descendent rapidement vers le parterre.

Au détour d’une allée, nous nous trouvons dans une clairière qui couronne l’éminence, et au milieu de laquelle s’élève un élégant pavillon dont le péristyle est orné de statues. Le lierre, la vigne et d’autres plantes grimpantes s’attachent aux colonnettes et montent jusqu’au toit. Le pavé est une mosaïque représentant des sujets empruntés à la mythologie. L’intérieur est en bois de cèdre poli et enrichi d’incrustations de nacre. Les siéges et la table sont en ivoire et en bois précieux artistement sculptés. Ce pavillon est un lieu de repos où nous pouvons nous arrêter quelques instants, pour reprendre ensuite notre marche et descendre le revers de la colline. Il ne tient qu’à nous de faire une nouvelle pause dans une des grottes tapissées de verdure qu’on a construites avec des blocs frustes de granit, de grès et de pierre ponce; partout le murmure des ruisseaux nous accompagne, et leurs eaux viennent se réunir au fond de la vallée, dans un autre bassin de marbre d’où elles jaillissent en gerbe étincelante.

Au bord de cette pièce d’eau est un édifice plus vaste et non moins somptueux que le précédent. Entrons-y: une collation nous y attend, ou plutôt elle nous attend sur le bassin même, où flottent des figures de navires et d’oiseaux aquatiques, que nous avons pu prendre pour des jouets d’enfants. Ce sont des corbeilles contenant des fruits, des gâteaux, du miel, que de jeunes esclaves vont nous offrir sur des plats d’argent ciselé, tandis que d’autres nous verseront, dans des coupes d’or, le falerne parfumé avec des aromates et rafraîchi avec de la neige. Mais à peine sommes-nous assis, ou plutôt couchés autour de la table, que nos oreilles sont frappées de sons puissants et mélodieux, qui semblent sortir des profondeurs du sol. L’instrument qui les produit est caché dans une chambre voisine. C’est l’hydraulis ou orgue hydraulique, formé de tuyaux d’airain où l’air est poussé par la pression de l’eau, et d’un clavier sur lequel un esclave grec, habile musicien, promène ses doigts exercés.


J’ai négligé de mentionner les portiques, les vases d’albâtre et de porphyre, les statues de marbre, et même d’argent massif, que le maître du lieu a prodigués le long des avenues, aux angles des parterres et sous les voûtes de verdure, et dont la riche collection, rassemblée à grands frais, fait de ce jardin un véritable musée. Mais il est une particularité tout à fait caractéristique et qui ne saurait nous échapper: c’est l’art, assez futile, il faut bien le dire, et cependant fort prisé des Romains, avec lequel des jardiniers spéciaux, appelés topiarii, savaient tailler le buis, l’if, le cyprès, le myrte et d’autres arbrisseaux, de manière à représenter soit des figures d’animaux, soit des lettres dessinant le nom du maître ou celui des personnages que celui-ci voulait honorer. C’est à l’extrémité du parterre, entre les bois que nous venons de quitter et l’hippodrome, que nous pouvons admirer les résultats, plus curieux qu’agréables, de ce patient travail.

Nous passons de là dans une partie du jardin tout à fait séparée de celle que nous venons de parcourir. C’est en réalité un autre jardin, affecté à la culture des plantes qui donnent des fruits et d’autres produits comestibles ou aromatiques. La vigne y occupe, ainsi que dans les jardins égyptiens, une place importante. Tantôt elle grimpe au tronc de divers arbres; tantôt elle est disposée en espalier sur des treillages simples: c’est la jugatio directa; tantôt elle se ramifie sur de longues tonnelles fort analogues à celles qu’on voit dans nos plus modestes jardins, et qui sont l’ornement obligé des guinguettes de village: c’est la jugatio compluviata. Les vignes en espalier sont exposées au midi ou au levant. On en cultive près de cent variétés, dont un tiers environ d’origine étrangère.

Parmi les arbres à fruits, nous reconnaissons au premier coup d’œil l’olivier et le figuier. Le fruit de ce dernier arbre était cher aux patriotes romains, parce que Caton le censeur s’en était servi, disait-on, pour décider le sénat à détruire Carthage. Un jour, le terrible censeur arrive à l’assemblée tenant en main une figue, qu’il montre à ses collègues en demandant à chacun d’eux depuis combien de temps il pensait qu’elle fût cueillie. Tous répondirent qu’elle leur semblait encore fraîche. «En effet, dit alors Caton, elle a été cueillie à Carthage il y a trois jours seulement. Ainsi, Pères conscrits, l’ennemi n’est qu’à trois journées de Rome, et vous êtes tranquilles!» Cet argument, assez pauvre au fond, fit impression sur le sénat; la guerre fut décrétée, et peu de temps après Carthage avait cessé d’exister.

Voici maintenant des poiriers, des pommiers, des cognassiers, des amandiers, des pruniers, des framboisiers. Parmi les espèces de poires qui font les délices des gourmets, nous remarquons la décimienne et la dolabella, qui rappellent des noms illustres dans les fastes de la république; la laurine et la nardine, dont les parfums ressemblent à ceux du laurier et du nard; la superbe, ainsi nommée par antiphrase, car c’est la plus petite de toutes, mais elle mûrit la première; la libralia, qu’on ne cueille qu’après les premières gelées; et la poire de Vénus, dédiée à cette déesse à cause de sa forme élégante et de ses vives couleurs. Parmi les pommes, on distingue l’appienne, la claudienne, la manlienne, la gestienne, qui toutes portent le nom de celui qui les a fait connaître. Le potager (hortus pinguis) nous offre de même, dans les plus humbles de ses productions, les titres de noblesse des premières familles de Rome. Les pois ont donné leur nom aux Pisons, les lentilles aux Lentulus, les fèves aux Fabius. Voici, à côté des légumes vulgaires, des asperges de Ravenne, dont trois pèsent une livre; puis voici les plantes aromatiques: la livêche, qui remplace la myrrhe; le cumin, dont la semence est parfumée; la nielle, dont la saveur piquante rivalise avec celle du poivre. Mais il nous reste encore à voir les jardins suspendus, où se cultivent les plantes les plus rares et les plus précieuses. Ce sont de grandes estrades à gradins, montées sur des roulettes et supportant les caisses et les vases qui contiennent ces plantes. Lorsque le temps est favorable, des esclaves les traînent dans un lieu convenablement exposé. Pendant la nuit et durant les mauvais jours, on les rentre dans des serres fermées avec un vitrage de pierre spéculaire (mica). Aussi ces heureux végétaux, objet de tant de soins délicats, excitent-ils l’envie des malheureux qui n’ont en hiver ni vêtements ni abri pour se garantir du froid. Peut-être est-ce au propriétaire du jardin où nous sommes qu’un cynique, à qui il avait refusé un manteau, dit avec amertume: «Ah! que ne suis-je un de tes pommiers de Cilicie!»


VILLA ROMAINE AU TEMPS D’AUGUSTE.

Les jardins les plus célèbres de l’ancienne Italie furent, à Rome même, ceux de Lucullus, qui se trouvaient à l’extrémité nord-ouest de la ville et touchaient au Champ-de-Mars; ceux d’Agrippa, à peu de distance de la voie Triomphale, du théâtre de Pompée et du cirque de Statilius Taurus; ceux de Pompée, au sud-ouest de la ville, sur la rive droite du Tibre; et tout près de là ceux dont Jules César, par son testament, fit don au peuple romain. Et parmi les jardins dépendant de villas ou maisons de campagne: ceux de Cicéron à Gaëte et à Tusculum; celui de Vitellius à Aricie; et plus tard celui que Pline le Jeune fit établir aussi dans cette dernière localité, et qu’il a lui-même décrit dans tous ses détails. On ne peut s’empêcher de remarquer, en lisant sa description, l’étonnante ressemblance, et presque l’identité du jardin romain au temps de Trajan avec les jardins français du XVIIe siècle. «Les terrasses attenantes à la maison, dit lord Walpole, les pelouses qui en descendent, le petit jardin fleuriste avec sa fontaine au centre, les allées bordées de buis et les arbres bizarrement taillés de façon à représenter des objets de fantaisie, tout cela, joint aux fontaines, aux réduits, aux pavillons d’été, constitue une ressemblance trop frappante pour supporter la discussion.»

J’ai omis à dessein de mentionner, au nombre des plus beaux jardins de Rome, ceux dont Néron, après l’incendie de la ville, aurait, au dire de Suétone, entouré son nouveau palais. La relation de Suétone est, en effet, fort contestable et rappelle ce qu’on lit dans les contes orientaux sur les palais des fées. «Ce fut, dit-il, sur le terrain occupé naguère par deux quartiers ou régions de Rome que s’étendirent les bâtiments, les jardins et les parcs de ce palais appelé la Maison d’or (Domus aurea). Devant le vestibule se dressait la statue colossale de Néron; elle avait trente-neuf coudées de haut. La façade avait mille pas de large, et offrait à l’œil une triple rangée de colonnes en marbre. Les appartements étaient partout revêtus de plaques d’or et d’ivoire enrichies de pierres précieuses. La grande salle du festin était circulaire, et tournait sans cesse sur elle-même, pour imiter la rotation du globe terrestre. A la partie supérieure, on avait ménagé des réservoirs et des conduits, d’où tombait une pluie de parfums. Le parc était tout un monde: il renfermait non-seulement des jardins merveilleux, mais des forêts peuplées d’animaux de toute sorte, et un étang figurant la mer, dans lequel nageaient des poissons énormes.» Suétone ajoute qu’en prenant possession de cette résidence plus que royale, Néron s’écria nonchalamment: «Ah! me voici donc enfin logé comme un homme!» Mais le peuple trouva que c’était beaucoup d’or dépensé et beaucoup de place occupée pour «loger un homme.» Son mécontentement se traduisit par des épigrammes que des mains inconnues écrivaient sur les murs, par exemple, ce distique:

Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites,

Si non et Veios occupat ista domus.

Ce qui est infiniment probable, c’est que la construction du palais d’or, de son parc et de ses jardins, que Suétone présente comme un fait accompli, fut, en réalité, un de ces projets extravagants tels que Néron en forma plusieurs durant son règne, beaucoup trop long pour l’empire romain, mais assurément trop court pour l’exécution de pareils travaux; et que si elle fut commencée, elle ne fut jamais achevée.

Maîtres de l’Europe occidentale et méridionale et d’une partie de l’Asie et de l’Afrique, les Romains se plurent à porter dans tous les pays qu’ils appelaient barbares leur civilisation et leurs prodigalités. Les proconsuls et les préteurs eurent, au siége de leur gouvernement, des résidences et des jardins dont l’or des peuples vaincus faisait les frais; et lorsque l’empire eut plusieurs maîtres à la fois et que Rome n’en fut plus que de nom la capitale, des palais impériaux s’élevèrent dans la Gaule, en Grèce, en Asie et jusqu’en Afrique.

Les jardins de cette époque de décadence ne se distinguent par aucun caractère essentiel de ceux dont je viens de parler, si ce n’est peut-être par une recherche plus grande encore des raffinements du bien-être et du luxe. Les produits des trois règnes de la nature, tirés des pays les plus éloignés, y étaient rassemblés pour satisfaire les appétits sensuels, et plus encore pour flatter la vanité du propriétaire. Les quadrupèdes et les oiseaux les plus rares peuplaient les parcs et les basses-cours. Des poissons entretenus avec des soins inouïs, et nourris au besoin de la chair des esclaves, nageaient dans des bassins où des aqueducs amenaient de loin l’eau des fleuves et parfois celle de l’Océan. Un innombrable personnel de serviteurs était employé à l’entretien de ces richesses, et la moindre négligence était punie des peines les plus cruelles.

Les révoltes et les incursions des barbares, la dissolution de l’empire romain et les longues perturbations qui s’ensuivirent, firent disparaître de toute l’Europe occidentale palais et jardins. Les uns furent saccagés et détruits; les autres, abandonnés, tombèrent en ruines. Les herbes sauvages envahirent les vastes terrains naguère parés des plus brillantes fleurs. La barbarie succédait à la corruption. Les arts mêmes et la science qui avaient produit tant de merveilles tombèrent dans l’oubli. L’Italie et la Grèce en conservèrent seules quelques vestiges. Le feu sacré ne s’éteignit pas entièrement dans ses foyers primitifs; mais il devait y couver sourdement pendant plusieurs siècles, avant de rallumer le flambeau de la civilisation.



LIVRE II
LES JARDINS DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE

Table des matières

CHAPITREI
LE MOYEN AGE–MONASTÈRES ET CHATEAUX

Table des matières

LAISSONS passer le flot tumultueux des soulèvements et des invasions qui anéantirent l’empire d’Occident. Après ce prodigieux cataclysme, l’Europe n’est plus reconnaissable. Un monde a péri, un autre lui succède. Une civilisation toute différente de celle qui vient de disparaître se constitue péniblement à travers des agitations violentes qui arrêteront longtemps l’essor de l’esprit humain. Dans cette nouvelle évolution progressive, les peuples chrétiens d’Occident traversent les mêmes phases par lesquelles nous avons vu passer ceux de la Grèce et de Rome; avec cette différence, cependant, que leur point de départ est plus avancé, puisqu’il leur est donné de recueillir au moins les lambeaux de l’héritage laissé par les sociétés païennes. Au lieu d’un empire universel composé d’éléments hétérogènes, sans autre lien que la commune servitude, l’Europe offre aintenant un grand nombre d’États reliés entre eux par une même croyance, fondés à peu près sur les mêmes principes hiérarchiques, mais divisés d’intérêts, et n’ayant guère d’autre souci que de s’entre-dévorer. L’organisation féodale, qui crée dans chacun de ces États une foule de pouvoirs rivaux, augmente encore la confusion et l’anarchie, et fait de l’Europe entière un immense champ de bataille.

En ce beau temps de la chevalerie, qu’on a peut-être flatté en le comparant à l’âge héroïque de l’antiquité grecque, le maniement des armes est le seul art en honneur parmi les hommes de noble naissance. La science et la littérature ne sont cultivées que par les clercs séculiers et réguliers, et se réduisent aux études théologiques. Les arts et les métiers sont abandonnés aux bourgeois et aux manants; l’agriculture, aux serfs. L’architecture est exclusivement religieuse et militaire. L’aspect des édifices publics et privés accuse l’inégalité des conditions et le défaut complet de sécurité. Les maisons sont chétives et pressées les unes contre les autres, dans de petites villes aux rues étroites et tortueuses, défendues par des remparts élevés, par des fossés profonds, par des portes massives. Le paysan, attaché à la glèbe,–c’est l’expression consacrée,– n’a pour habitation qu’une misérable cabane, qui ne lui appartient pas plus que le champ qu’il cultive et les produits qu’il récolte. Au dehors et souvent au dedans des villes, les demeures des grands sont des forteresses flanquées de tours au toit aigu, dentelées de créneaux et de mâchicoulis, percées de meurtrières. En maint endroit vous les voyez se dresser isolées, menaçantes et sombres au flanc d’une colline, ou bien au sommet d’un roc escarpé ou d’un haut promontoire.

Les couvents mêmes ne sont pas tellement protégés par le respect qu’inspire le caractère sacré de leurs habitants, que ceux-ci ne jugent prudent de se tenir en garde contre les déprédations des gens de guerre. Le soin de leur sûreté, tout autant que la sévérité des règles monastiques, guide les cénobites dans le choix du lieu, et préside à la construction des épaisses murailles derrière lesquelles ils s’abritent. Les bâtiments sont en général peu élevés, et enserrent des espaces libres, des cours ou préaux d’assez randes dimensions; ils sont solidement bâtis, et ont peu d’ouvertures sur leurs faces extérieures. Le tout, y compris des terrains cultivés, des champs même, est enveloppé d’une ceinture de maçonnerie précédée d’un retranchement, et ressemble assez bien à une citadelle. On y trouverait au besoin, dans quelque salle souterraine, un assortiment convenable de frondes, d’arbalètes et d’épieux,–et plus tard, d’arquebuses,–pour repousser les routiers et les malandrins qui parcourent le pays, pillant ou rançonnant tout ce qui n’est pas de taille à leur résister.


JARDIN DANS UN COUVENT.

Ainsi le veut le malheur de ces temps, où les relations sociales n’existent pour ainsi dire pas. La paix même du cloître ne peut être qu’une paix armée; nul n’a le droit de compter sur le lendemain, parce que le faible est partout à la merci du fort, et le fort exposé à succomber à son tour sous les coups d’un plus fort; enfin les ravages de la peste et de la famine s’ajoutent fréquemment à ceux de la guerre et du brigandage.

Tant de fléaux accablant à la fois les populations expliquent les funèbres pressentiments, les prédictions sinistres qui avaient cours dans toute l’Europe chrétienne, l’attente prochaine de la fin du monde, les orgies des uns, le renoncement ascétique des autres: ceux-là voulant se hâter de jouir; ceux-ci se préparant, par le jeûne, la prière et les mortifications, à comparaître aux assises solennelles du dernier jugement.

On conçoit qu’au sein d’une société en proie à de tels maux, tourmentée par de si poignantes préoccupations, les entreprises utiles et, à plus forte raison, les arts de luxe fussent grandement négligés. Là où règne la misère, c’est posséder le luxe que de ne point manquer du nécessaire. Un champ fertile, un clos planté d’arbres fruitiers en bon rapport et d’herbes potagères, étaient des oasis clair-semées au milieu des landes stériles, des forêts sauvages et des marais insalubres qui couvraient la presque totalité des contrées aujourd’hui les plus florissantes; on ne connaissait guère, à cette époque, d’autres jardins. Les plus vastes et les mieux entretenus étaient ceux des monastères.

«Dans les abbayes où les traditions antiques s’étaient conservées, dit M. Charles Blanc, de vastes enclos étaient consacrés à la culture des légumes, des fleurs, des arbres fruitiers et des plantes rares. Les bénédictins, les prémontrés, les ordres même les plus austères, tels que les chartreux, avaient des plates-bandes, des promenades, des réservoirs, et il va sans dire que la composition de leurs jardins était simple et régulière comme leur vie. Les murs qui les défendaient contre les bruits du monde se couvraient à l’intérieur d’espaliers bien tenus. Quelquefois des vignes étaient suspendues aux treillages d’une allée couverte, et l’on entretenait du poisson dans des viviers semblables à ceux qu’on a retrouvés plus tard dans les ruines de Pompeï. Tracés en longs parallélogrammes, ces bassins s’arrondissaient ou s’échancraient pour se prêter à la forme demi-circulaire des exèdres où les religieux venaient s’asseoir. Les moines de l’Orient,–nous l’avons vérifié sur le mont Hymette,–arrêtaient l’eau des montagnes pour répandre la fraîcheur dans leurs plantations.» L’horticulture, dans les couvents du moyen âge, visait surtout à l’utile. Un monastère était im microcosme. Les religieux étaient obligés d’y réunir toutes les choses nécessaires à la vie de chaque jour, afin de réduire le plus possible leurs relations avec le dehors. Des terrains particuliers étaient ordinairement affectés aux différentes cultures; le champ, le verger, le jardin proprement dit, la promenade plantée de grands arbres, avaient leurs places marquées dans les dépendances du couvent.


Les herbes potagères, les fleurs que les reclus ou les recluses entretenaient pour leur amusement ou pour l’ornement de leur église, les plantes médicinales enfin, composaient le jardin proprement dit. La vigne avait droit de cité partout, sans préjudice du clos qui pouvait lui être spécialement consacré. On doit citer comme une des abbayes les plus anciennes, et comme une des plus remarquables pour la bonne ordonnance des bâtiments et des cultures, celle de Saint-Gall, en Suisse, qui était déjà florissante au temps de Charlemagne. N’oublions pas non plus de signaler la place importante que les plantes médicinales occupaient dans les jardins monastiques, ainsi que dans ceux des princes et des riches particuliers. La médecine ne fut, jusqu’au seizième siècle, qu’un art empirique, consistant surtout dans l’emploi des simples, et dont les moines d’une part, les alchimistes et les sorciers d’autre part, étaient les seuls adeptes. L’abbaye du Mont-Cassin, où les bénédictins créèrent la première école de médecine et de pharmacologie, posséda aussi, selon toute probabilité, le premier jardin botanique.


En dehors des couvents, dont le plus grand nombre étaient bâtis en pleine campagne, et autour desquels de pauvres familles venaient se grouper pour offrir aux communautés le travail de leurs bras en échange d’une protection efficace, c’est dans les villes capitales ou à peu de distance de ces villes qu’il faut, au moyen âge, chercher des jardins disposés à la fois dans une vue d’agrément et d’utilité. C’est là seulement qu’on pouvait trouver de la sécurité; c’est là que les rois et les seigneurs plus amoureux du repos et des plaisirs que de la guerre et des expéditions hasardeuses aimaient à fixer leur résidence. Au delà du cercle restreint où s’étendait l’action de la police urbaine et des forces militaires attachées à la personne du prince, chacun n’avait à attendre de protection que de lui-même et de ses gens. Les personnages les plus considérables, lorsqu’ils habitaient leur manoir, devaient s’y faire garder comme dans une prison, et n’en sortir que bien armés et bien accompagnés. Planter un jardin hors de l’enceinte fortifiée, était impossible: derrière les tourelles et les murs du château, l’air et le soleil pénétraient à peine; mais des fleurs et des arbres venaient s’épanouir sur les remparts, dont le sommet était disposé en terrasse. Ces petits jardins muraux, qui couronnaient quelques demeures féodales, qui en égayaient la sombre monotonie et faisaient la joie de la châtelaine et de ses enfants, n’avaient, hélas! qu’une existence bien précaire. Aux jours d’alarmes, ils étaient les premiers atteints par les projectiles de l’ennemi, ou sacrifiés par les défenseurs de la place.

Les anciens rois de France avaient pourtant des maisons de plaisance aux environs de Paris; mais les vieilles chroniques ne donnent que des renseignements incomplets, et souvent assez obscurs, sur la situation géographique de ces châteaux et sur la disposition des bâtiments et de leurs dépendances. Le premier point est pour nous d’un médiocre intérêt, et le lecteur se soucierait peu, sans doute, de s’engager dans l’examen de questions telles que celle de savoir, par exemple, si la Rotolajensis villa que possédaient les rois de la première race était au Roule ou à Rueil, et quel était le Novigentum (Nogent) où Chilpéric allait passer en été ses moments de loisir. Quand même nous parviendrions à résoudre ces graves problèmes longuement et doctement discutés par Sauval, nous ne saurions sans doute de ce qui vraiment nous intéresse, c’est-à-dire de la composition des jardins royaux du moyen âge, rien de plus que ce que nous en apprennent le fameux capitulaire de Villis, et mieux encore les descriptions qui nous sont parvenues des jardins, courtilles et coultures de la bonne ville de Paris, dont il sera parlé tout à l’heure.

Sauval nous dit seulement que la plupart des villas des princes carlovingiens touchaient à des forêts; ce qui fait supposer que ces princes ne s’y rendaient que pour se livrer au plaisir de la chasse. Plus tard même, Louis IX se retirait volontiers au château de Vincennes, qui n’était cependant pas un séjour bien gai, et qui n’avait point de jardin. Mais le pieux monarque n’avait que quelques pas à faire pour se trouver dans la forêt, qui lui tenait lieu de parc. C’est là qu’il se promenait avec ses familiers, ou qu’il s’asseyait sous un chêne, pour écouter les gens de toute classe qui avaient quelque supplique à lui adresser ou quelque affaire litigieuse à lui soumettre. Notons en passant que saint Louis tenait ces sortes de lits de justice en roi patriarche, «vêtu d’une cotte de camelot, d’un surcot de tiretaine sans manches et d’un manteau de sandal noir,» et non en costume d’apparat: manteau fleurdelisé, couronne en tète et sceptre en main, ainsi qu’on se plaît à le représenter.

Saint Louis affectionnait encore deux autres maisons de plaisance situées à Passy et à Étampes, et bâties l’une et l’autre par Robert, fils de Hugues Capet, à qui l’on attribue également la fondation du château de Saint-Germain-en-Laye. Mais il est impossible de dire si ces résidences étaient ou non accompagnées de jardins: ce qui, du reste, importe peu; car ces jardins, s’ils existaient, ne pouvaient l’emporter en richesse et en élégance sur ceux qu’on voyait à Paris, et que les vieux chroniqueurs s’accordent à vanter comme les plus beaux qu’il y eût au monde.



CHAPITRE II
LES JARDINS DE PARIS AU MOYEN AGE

Table des matières

N’OUBLIONS pas que nous sommes au temps «où la reine Berthe filait,» et qu’en ce temps tous les jardins sont dessinés d’après le même modèle et garnis à peu près des mêmes plantes, soit qu’ils dépendent de châteaux royaux ou seigneuriaux, soit qu’ils appartiennent à des communautés religieuses ou à des bourgeois. Leur simplicité toute rustique rappelle singulièrement les jardins primitifs de l’antiquité. Les jardins d’Alcinoüs et du bonhomme Laërte n’auraient rien à envier à ceux du roi Childebert, qui ont eu l’honneur insigne d’être célébrés en vers latins par Fortunat, évêque de Poitiers, dans le poëme intitulé: De Horto Ultrogothœ reginœ (Du jardin de la reine Ultrogothe).

Ultrogothe (un bien vilain nom pour une si grande princesse!) était la femme de Childebert, premier roi de Paris, qui régnait, si je ne me trompe, à la fin du sixième siècle. Tous deux habitaient, dans leur capitale, un palais qu’environnaient de vastes terrains cultivés avec le plus grand soin, sous la direction et même par les royales mains du couple auguste. Ce palais n’était autre, selon toute probabilité, que celui des Thermes, auquel on donne pour fondateur l’empereur Julien, surnommé l’Apostat.

«Childebert et Ultrogothe, dit Sauval dans ses Antiquités de Paris, avoient un beau jardin, où même il croissoit du grain. Surtout il y avoit des roses qui sentoient si bon, que Fortunat les compare aux roses du Paradis. De plus il étoit peint de toutes sortes de fleurs; on s’y promenoit à l’ombre sous des berceaux couverts de treilles chargées de verjus. Des pommiers entés de la main de Childebert, qui n’avoit pas moins de passion pour l’agriculture que Cyrus, étoient encore une des admirations de Fortunat...

«La plupart des auteurs qui ont écrit de Paris prétendent que ce jardin tenoit au palais où se tient le Parlement. Du Peirat, qui n’est point de cet avis, veut qu’il étoit au Pré-aux-Clercs; mais enfin les plus judicieux assurent qu’il étoit dans l’Université, près les ruines du palais des Thermes, bâti par les Romains.»

Fortunat ne met point en doute que ce dernier édifice ne fût la demeure même de Childebert et d’Ultrogothe; l’étendue et la beauté des jardins étaient dignes, selon lui, de la splendeur du palais. Du côté du levant et du midi, ils s’avançaient jusqu’aux derniers bâtiments; du côté du nord, ils bordaient la Seine; enfin leur limite occidentale se trouvait sur l’emplacement de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, et le roi devait les traverser pour se rendre à l’église qui déjà existait en cet endroit:

Hinc iter ejus erat, cum limina sacra petebat.

Quoi qu’il en soit, ces jardins se sont conservés longtemps sous diverses dénominations. Un aqueduc romain y amenait l’eau d’Arcueil. Au temps de Sauval, c’est-à-dire à la fin du dix-septième siècle, on voyait encore, sur la terrasse qui couronnait les murailles épaisses du palais, un petit jardin que l’historien de Paris ne craint pas de comparer à ceux de Babylone. «Il est, dit-il, aussi haut que le comble des maisons du voisinage, et consiste en un parterre garni de roses, de fleurs, de compartiments de buis, et soutenu de voûtes de briques d’une longueur et d’une largeur extraordinaires.»

Paris fut un peu négligé par les Carlovingiens (ou Karolings, pour parler comme Augustin Thierry), qui étaient plus Germains que Français, et ne devint définitivement la capitale de la France que sous les Capétiens. Charlemagne, le héros de la dynastie franke, avait, dit-on, à Ingelheim, sur le Rhin, un merveilleux château, dans le style romain, orné de colonnes de marbre et entouré de jardins.

Le restaurateur de l’empire d’Occident s’intéressait fort à l’agriculture et à l’horticulture, et son célèbre capitulaire de Villis et Curtis est un des documents les plus anciens et les plus explicites qui nous soient restés touchant l’art du jardinage aux premiers siècles de la monarchie féodale. On y trouve l’énumération de toutes les plantes que le puissant empereur faisait entretenir dans son parc, et dont il recommandait la culture à ses sujets. Ce sont principalement des arbres fruitiers et des herbes comestibles et médicinales, à côté desquelles figurent un certain nombre de plantes ornementales; mais les unes et les autres sont indigènes, ou depuis longtemps naturalisées en Europe. Cette nomenclature est en latin, et plusieurs des noms qu’elle renferme sont autant d’énigmes que les érudits et les botanistes modernes ont vainement tenté d’expliquer.


CHILDEBERT ENTANT SES POMMIERS

Revenons à Paris, et, sans nous arrêter davantage aux jardins de Childebert et d’Ultrogothe, franchissons d’un bond huit à neuf siècles; durant lesquels l’horticulture ne s’est pas sensiblement modifiée, mais que la capitale du royaume a mis à profit pour s’agrandir et pour s’embellir. Il faut dire qu’en ce temps-là les embellissements de Paris ne ressemblaient point à ce qui s’exécute sous nos yeux: les rues étaient étroites, mal pavées, et point du tout éclairées la nuit; les maisons étaient fort disparates, et en général très-laides; les monuments, hormis les églises, où se déployaient tout le talent des architectes et toute la générosité des princes et des fidèles, étaient rares et peu somptueux. La Seine coulait à sa guise entre ses berges naturelles; et si trois ou quatre ponts reliaient ses îles aux deux rives, on ne pouvait, aux endroits les plus larges, traverser le fleuve qu’en bateau. Mais la grand’ville,–assez peu grande encore pour se trouver à l’aise dans son étroite enceinte,–se parait de verdure et de fleurs. Elle n’avait aucune des promenades géométriquement alignées, aucun des grands jardins dont elle est justement fière aujourd’hui; mais on y voyait à chaque pas des prés, des clos et des courtilles, et la multiplicité des tonnelles en feuillage suppléait à la rareté des beaux édifices en pierre de taille. Qui voudra croire aujourd’hui que Paris, il y a cinq cents ans, était un pays vignoble; que là où s’élèvent aujourd’hui des quartiers populeux ou aristocratiques, des maisons à six étages, des hôtels avec écurie et remise, on faisait la vendange, on mettait le raisin en cuve et en presse? Rien n’est plus vrai pourtant: le clos de l’Université,–un des plus grands et des plus riches de tout Paris,–ceux de Saint-Étienne-des-Grès, Mauvoisin, l’Évêque, Bruneau, et les coultures Saint-Éloi, Sainte-Catherine, Saint-Gervais, Saint-Martin, du Temple, de Montmartre, des Filles-Dieu, etc., étaient autant de vignes, qui donnaient du vin très-potable.

Les prés, préaux et courtils étaient nombreux aussi. Le pré le plus célèbre était le Pré-aux-Clercs, situé sur la rive gauche de la Seine, vers l’extrémité occidentale de Paris, en face du Louvre, et qui confinait aux bâtiments et dépendances de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés.

Le Pré-aux-Clercs appartenait, par droit de conquête, aux clercs de la Basoche, aux étudiants, aux désœuvrés, à tout ce qu’on appellerait maintenant la Bohême, qui y venaient jouer à la paume, aux boules et à d’autres jeux, vider leurs querelles et s’enivrer dans les cabarets établis par des industriels intelligents. C’était le gymnase, l’académie, l’arène et la guinguette de cette jeunesse turbulente et débauchée, dont les relations de voisinage avec lés religieux de l’abbaye n’étaient rien moins qu’amicales. Ceux-ci protestaient contre l’usurpation du pré dont ils se disaient les légitimes propriétaires, tandis que les basochiens, bien loin de tenir compte de ces réclamations, tendaient sans cesse à empiéter sur le domaine abbatial. Plusieurs fois on en vint aux mains, le sang coula; l’université, le parlement, le roi lui-même, intervinrent, et ce fut, chose étrange, pour donner gain de cause aux clercs et à leurs adhérents. Sous les derniers Valois, sous Henri IV et jusque sous Louis XIII, le Pré-aux-Clercs fut très-fréquenté par la noblesse d’épée, par les muguets et les raffinés, qui y trouvaient deux choses précieuses: un cabaret en renom pour y fêter Bacchus et l’Amour, et un champ clos pour s’y couper la gorge. Le Pré-aux-Clercs fut envahi peu à peu par des constructions, sous lesquelles il finit par disparaître entièrement.


LE PRÉ-AUX-CLERCS.

Les gens paisibles qui voulaient se distraire de leurs occupations, s’asseoir au frais sous les arbres et vider une bouteille en famille ou avec leurs amis, à l’ombre d’une tonnelle, n’avaient pas besoin de sortir de la ville. Ils n’avaient que le choix des courtilles: «Jardins champêtres, dit Sauval, où les bourgeois aussi bien que les Templiers et les religieux alloient se promener et prendre l’air.»–«Et tout de même, ajoute cet auteur, du vin de la Courtille, raillerie ou proverbe du temps passé, nous apprenons qu’en plantant des vignes dans les courtilles, on songeoit plus à contenter la vue que le goût.» Les courtilles les plus en vogue au treizième siècle étaient celles du Temple et de Saint-Martin, la courtille Barbette et la courtille au Bourcelais. «Il ne s’en falloit guère que le Temple, la courtille Barbette et la courtille du Temple ne se touchassent; car, en1248, Marie, veuve de Rolland de Saint-Cloud, vendit dix-neuf sols parisis le cens que lui devoit un arpent de pré assis entre cette courtille et le Temple. L’année d’après, à la prière des Templiers et moyennant quarante livres parisis, les chanoines de Sainte-Opportune amortirent deux arpents et demi de marais qu’il y avoit entre cette courtille et celle du Temple. Comme le bout du faubourg du Temple s’appelle encore la Courtille, il se pourroit faire que ce seroit la courtille du Temple véritablement; mais si cela est, les choses ont bien changé depuis; car il est certain qu’autrefois c’étoit un lieu plein de jardins et de courtilles, et habité par des courtilliers ou jardiniers.» N’oublions pas que Sauval écrivait à la fin du dix-septième siècle. Malgré les changements dont il parle, les souvenirs de la courtille du Temple se sont perpétués jusqu’à nous, grâce à une guinguette qui était naguère encore le théâtre des orgies du mardi gras. C’est de là qu’on voyait sortir à l’aube du mercredi des cendres, et rentrer dans Paris, une foule bigarrée, avinée, hurlante; et une autre foule, celle des badauds, se levait avant le jour, ou ne se couchait pas, pour assister à ce spectacle traditionnel, plus hideux que burlesque, qu’on nommait la descente de la Courtille.

En ce qui concerne le dessin et l’arrangement des jardins de Paris aux treizième, quatorzième et quinzième siècles, Sauval nous apprend que «chaque jardin étoit environné de haies couvertes de treilles enlacées et couchées en manière de lozange, qui sont les tonnelles; et ces tonnelles tenoient par les deux bouts à des pavillons faits de même qu’elles; et non-seulement à chaque coin des jardins et des préaux il y avoit des pavillons, mais encore au milieu, et même d’autres tonnelles qui les traversoient et les divisoient en compartiments.»

Souvent le pavillon du milieu était remplacé par un bassin de pierre ou de marbre, avec une fontaine «qui jetoit de l’eau par la gueule d’un lion ou de quelque autre bête farouche.» Enfin on se donnait parfois la fantaisie d’établir un labyrinthe, tel, par exemple, que la maison de Dedalus des jardins de l’hôtel Saint-Paul, situé «en la grant rue Saint-Antoine.»

C’est ici le lieu de parler de cet hôtel et de ces jardins, qui furent en leur temps là merveille de Paris; au point que Charles V, qui les fit faire, compromit un instant aux yeux de ses sujets, par cette prodigalité inouïe, la réputation de prud’homie à laquelle il dut son surnom de Sage. Je passe sur les magnificences du palais, dont Charles V voulut faire un lieu de délices, et qu’il appelait l’Hostel solennel des grands esbattements.

Les dépendances et les jardins couvraient plus de vingt arpents (environ dix hectares), surface considérable pour l’époque, dans une ville fermée de remparts. Parmi les dépendances, la plus curieuse, celle qui accusait un luxe vraiment royal, c’était la ménagerie, où l’on gardait non-seulement des animaux domestiques, mais des bêtes sauvages, des lions, des oiseaux exotiques, entre autres un papegaut (perroquet): rara avis! Il y avait une grande cage, une volière, tout exprès pour le papegaut du roi. Le dessin des jardins et la perfection de leur culture, confiée à Philippot Persant, qui recevait un salaire annuel de soixante écus, faisaient l’admiration dès contemporains. Sauval en énumère toutes les richesses, en s’étonnant «de se voir obligé de rapporter des histoires d’une simplicité si rude.»–«Car il est presque incroyable, s’écrie-t-il, que dans un même royaume on ait pu dire que si peu de chose ait fait l’enrichissement et la magnificence des palais de nos rois, et que maintenant cela ne se trouve pas même dans les jardins bourgeois et dans les chaumières.»


JARDINS DE L’HOTEL SAINT-PAUL.

Les ornements de ces jardins consistaient, comme on l’a vu plus haut, en treilles, en pavillons alternativement carrés et circulaires, reliés par des tonnelles et garnis de siéges de gazon «rehaussés sur des marchepieds de même. Les treilles qui les environnoient finissoient en créneaux ou en fleurs de lis; les créneaux aboutissoient en tabernacle, à peu près comme un clocher couronné d’une grosse pomme, et d’où sortoit une girouette peinte aux armes de France.» Une des treilles de Saint-Paul était célèbre, et a laissé son nom à la rue Beautreillis, de même que la rue de la Cerisaye rappelle la plantation de cerisiers faite par Charles V. Ce prince avait d’ailleurs fait semer tous ses jardins «de semences de violiers, de courges, de choux, de romarin, de marjolaine, de sauge, de girofliers (giroflées), de fraisiers, de lavande, même de pourpier, de laitue et de poirée, et autres herbes et légumes.» Charles VI, le fou, renchérit, on devait s’y attendre, sur le luxe dont Charles V, le Sage, lui avait donné l’exemple. Il fit planter, dans le jardin du Champ-au-Plâtre, «trois cents gerbes de rosiers blancs et rouges, trois quarterons de bourdelais, trois cent soixante-quinze gouais de morêts, trois cents oignons de lys, trois cents de flambes, cent quinze entes de poiriers, cent pommiers communs, douze pommiers de paradis, un millier de cerisiers, cent cinquante pruniers, et huit lauriers verts, achetés sur le Pont-au-Change.»

On conçoit que la splendeur de tels jardins devait éclipser celle de tous les autres. L’hôtel Saint-Paul était le Versailles de Charles V, de Charles VI et de Louis XII. Louis XI préférait la Bastille, Vincennes et Plessis-lez-Tours, ces châteaux-cachots où il entendait à travers les murs les gémissements de ses prisonniers: musique bien douce aux oreilles d’un tyran! Quand les princes anglais furent maîtres de Paris, ils élirent domicile au palais des Tournelles, dont le duc de Bedford fit, en1431, labourer les jardins à la charrue, pour planter des poiriers et des pommiers, des merisiers, des guigniers, des cognassiers, des néfliers, des figuiers, plus une infinité de rosiers blancs et de romarins.–«Outre cela, dit Sauval, il fit ouvrir mille soixante-neuf toises de tranchées de deux pieds de large sur autant de profondeur, dans lesquelles il planta cinq mille neuf cent treize ormes, qu’on amena par eau au port de l’École, avec la racine, et qui coûtoient quatre livres parisis le cent.»

Je n’ai rien dit encore du Louvre et des Tuileries. Mais les Tuileries (je parle du palais et des jardins) n’existaient pas encore au quinzième siècle. Leur emplacement était occupé par une grande fabrique de tuiles et de briques, établie pendant près de trois cents ans, qui leur a légué son nom, et qui fournit la majeure partie des matériaux avec lesquels furent bâtis le Louvre, l’hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles et plusieurs autres maisons royales. Quant au Louvre, c’était un vrai château fort, aux fenêtres étroites et grillées, aux tourelles massives, entouré de fossés que remplissait l’eau de la Seine. Dans l’enceinte que renfermaient ces fossés, il y avait bien quelque chose qu’on décorait du nom de jardins; mais ce n’étaient en réalité que des cours plantées, de forme carrée, dont la plus grande n’avait pas plus de six toises de côté. Charles V fit pourtant là aussi de grandes dépenses: il consacra cinquante mille livres à embellir ce palais, à l’agrandir, ou plutôt à l’exhausser: ce qui ne dut pas contribuer à en rendre les petits jardins plus gais. Mais le sage et subtil monarque ne venait pas là pour se réjouir et s’esbattre: il s’y enfermait dans sa librairie (bibliothèque) avec des érudits et des hommes d’État. Le Louvre était sa maison de travail; l’hôtel Saint-Paul, sa maison de plaisance.


CHAPITRE III
LE CHATEAU ET LE JARDIN DE HESDIN –LA GALERIE AUX JOYEUSETÉS

Table des matières

IL y a dans notre histoire nationale une époque critique où se pose ce terrible problème: La France sera-t-elle décidément française, ou anglaise, ou bourguignonne? L’invasion anglaise n’était qu’une calamité accidentelle, ayant contre elle le sentiment public et la force des choses: elle ne pouvait s’enraciner; le sol lui-même se soulevait pour la rejeter. Mais bien plus redoutable pour la monarchie, sinon pour la nationalité française, était la puissance de cette autre monarchie vassale de nom, rivale de fait, maîtresse de vastes et riches provinces, disposant de forces considérables, et toujours prête à passer de l’obéissance fictive à la rébellion ouverte: je veux dire la puissance des ducs de Bourgogne. Au quatorzième et au quinzième siècle, la cour de Bourgogne disputait de faste et d’opulence avec la cour de France. Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur et père de Charles le Téméraire, possédait à Hesdin, en Flandre, un château que l’on pouvait comparer à l’hôtel Saint-Paul, et auquel attenaient, dit-on, de magnifiques jardins. Nous ne savons rien des plantes dont ils étaient garnis; mais le bon duc, d’humeur folâtre, à ce qu’il paraît, y avait fait établir, entre autres fabriques d’un goût bizarre, une galerie splendidement décorée, qu’on nommait la galerie «aux joyeusetés.» Les murs, les parquets et les plafonds de cet édifice recélaient divers engins à surprises, dont la structure savante et compliquée montre que les arts mécaniques étaient déjà parvenus en ce temps à un haut degré de perfection. Ces machines étaient probablement une importation italienne.

La galerie aux joyeusetés, qu’on pourrait plus justement appeler la galerie aux mésaventures, semblait au premier abord n’être qu’un magnifique cabinet de curiosités. Elle était toute peinte de fin azur et d’or éclatant. La voûte «étoit semée de grans estoiles dorées;» des filets et des natelles de couleurs diverses se prolongeaient élégamment à l’entour des croisées. De beaux anges aux ailes d’or et d’argent semblaient descendre de la voûte pour convier les visiteurs à admirer toutes les merveilles réunies en ce lieu; et, en effet, sans compter plusieurs figures en relief dont nous parlerons tout à l’heure, les murs étaient couverts «d’ystoires, de grans images de painterie riches et gentes, et embas paints de tapisserie riche à veoir.» Mais malheur à qui ne se contentait pas de regarder ces belles choses. Un bibliophile, par exemple, s’avisait-il de vouloir feuilleter un livre artistement enluminé, qu’il voyait ouvert sur un estaplel (pupitre): aussitôt un nuage intense de noir de fumée, s’échappant d’imperceptibles tuyaux, venait l’aveugler. L’imprudent n’était pas plutôt remis de sa surprise, qu’il se voyait plongé dans un nuage de poussière blanche; si bien qu’après avoir été noirci comme un charbonnier, il était «embouleré de farine» comme un meunier. Cherchant à se soustraire à cette avalanche, il se trouvait en face d’une sorte de mannequin revêtu de la livrée du duc, et qui lui intimait l’ordre de s’en aller. Comment ce mannequin parlait-il?–La chronique ne le dit pas; évidemment il ne faisait qu’un geste impératif, tandis qu’un individu caché près de là parlait pour lui. On s’empressait d’obéir; mais soudain d’autres automates armés de bâtons assaillaient le fuyard, qui n’échappait à leurs coups que pour tomber dans un trou rempli d’eau. Les gens de cœur, qui voulaient tenir bon et soutenir l’assaut des estafiers mécaniques, n’esquivaient point le bain: ils n’allaient point à l’eau; l’eau venait à eux sous forme d’une pluie torrentielle. A l’immersion ou à la douche succédait une grêle de projectiles qu’il leur fallait essuyer.


Après de si rudes épreuves on rencontrait de nouveaux personnages à l’extérieur vénérable: c’étaient des ermites. L’un commandait aux éléments; sur un signe de sa main le tonnerre commençait à gronder, «et aussi on voyoit esclitrer (éclairer) comme si on le veoit au ciel.» L’orage, comme de juste, se terminait par une averse. Un autre ermite vous disait la bonne, ou plutôt la mauvaise aventure. Il vous annonçait que vous alliez être changé en oiseau; et, en effet vous tombiez aussitôt «du hault en bas en un sac, là où vous estiez emplumez.» L’ingénieux constructeur des appareils destinés à produire toutes ces joyeusetés avait nom Collard le Voleur; ce qui sans doute ne signifiait point qu’il fût un fripon, mais plutôt qu’outre son talent de mécanicien, il possédait encore à fond l’art de la fauconnerie.

Telles étaient, au milieu du quinzième siècle, les merveilles du château de Hesdin, qui, cent ans plus tard, fut rasé, ainsi que la vieille ville, par un lieutenant de Charles-Quint (1553). Sous le règne des ducs de Bourgogne, il s’était trouvé des géographes flamands pour soutenir que Hesdin était l’emplacement du Paradis terrestre, Dieuy selon eux, n’ayant pu choisir un séjour plus enchanteur pour ses créatures de prédilection. Ces géographes courtisans s’appuyaient sur l’analogie des mots Hesdin et Éden. Cette thèse saugrenue est de celles qu’on ne discute point.

Hesdin est le dernier mot du luxe chez les peuples occidentaux, au moyen âge.

La civilisation arrivait ainsi à la période caduque sans avoir atteint sa maturité, et cela, non par l’effet de la corruption du goût et des mœurs,–le goût n’était qu’obtus, les mœurs n’étaient que violentes,–mais simplement parce que l’élément sans lequel nulle civilisation ne peut progresser, la science, faisait défaut. J’entends ici par science la théorie logique de l’art aussi bien que la connaissance rationnelle des lois et des phénomènes de l’univers. Cette double lumière manquait particulièrement à l’art des jardins. Sous le rapport du dessin et de la composition, il ne pouvait rien emprunter aux grandes conceptions architecturales du style gothique, où se réduit, en fait d’art, toute la gloire du moyen âge. Au point de vue de la culture, de la multiplication, de la naturalisation et du perfectionnement des espèces végétales, il lui fallait attendre l’éclosion d’une science botanique qui ne devait se développer que vers le milieu du seizième siècle. De là vient que nous avons retrouvé cet art, sous le règne de Charles V et jusqu’à celui de Louis XII, en France, au même point où nous l’avions laissé sous les Mérovingiens. Et ce que nous avons vu en France, nous le verrions également dans le reste de l’Europe chrétienne, hormis peut-être en Italie et dans l’empire d’Orient, où, comme il a été dit plus haut, quelque chose des traditions de l’art grec et de l’art romain s’était maintenu; où les travaux intellectuels, étant restés en honneur, avaient conservé quelque activité; où la barbarie, enfin, n’avait pas entièrement arrêté l’essor de l’esprit humain.


CHAPITRE IV
LES MORES D’ESPAGNE, LEURS PALAIS ET LEURS JARDINS L’ALHAMRA ET SES FONDATEURS: MOHAMMED-ABU-AL-HAMAR ET YUSUF-ABU-AL-HADJEDJ

Table des matières

ON sait que L’Europe, au moyen âge, n’était pas tout entière chrétienne: la puissance envahissante des soldats de Mahomet, tenue en échec devant le Bosphore jusqu’en1453, avait pris pied, dès le huitième siècle, sur la péninsule ibérique, et y avait fondé, au milieu de luttes continuelles avec les premiers occupants, un empire glorieux et florissant. Les arts de la paix, les sciences physiques et mathématiques, la médecine, étaient cultivés chez les Mores d’Espagne avec un succès que les Occidentaux eussent envié s’ils en eussent mieux connu le prix, et dont ils ne laissèrent pas de recueillir, presque malgré eux, les bienfaits.

«Sans communication avec leur pays natal, dit Washington Irving, les Mores espagnols aimaient la terre qu’Allah, croyaient-ils, leur avait donnée, et ils s’efforcèrent de l’embellir en y réunissant tout ce qui peut contribuer au bonheur de l’homme. Donnant pour base à leur pouvoir un système de lois équitables et sages, livrés avec ardeur à l’étude des sciences, à la pratique des arts, de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, ils rendirent graduellement leur empire tellement prospère, qu’on ne lui eût point trouvé de rival parmi tous les États de la chrétienté. En prenant soin de s’entourer du bien-être et du luxe qui distingua l’empire arabe du Levant à l’époque de sa plus grande civilisation, ils répandirent la lumière du savoir oriental dans les contrées de l’Europe alors enveloppées des ténèbres de l’ignorance.

«Les cités arabes de l’Espagne devinrent le rendez-vous de tous les chrétiens désireux de s’initier aux arts utiles. Les universités de Tolède, Cordoue, Séville, Grenade, étaient les foyers où des étrangers au teint pâle venaient étudier les sciences arabes et les trésors d’érudition accumulés par les anciens. Les amis du gai savoir apprenaient à Cordoue et à Grenade la poésie et la musique de l’Orient, et les guerriers bardés de fer des pays du Nord accouraient là pour se perfectionner dans les nobles exercices et dans les usages courtois de la chevalerie.»

Ce royaume était le foyer d’un luxe de bon aloi, s’inspirant du sentiment vrai de ce qui est beau, non moins que du besoin des jouissances sensuelles, séclairant des lumières d’une science avancée, et favorisé d’ailleurs par un délicieux climat. Le temps et les hommes ont laissé debout quelques-uns des monuments de cette civilisation à la fois religieuse, guerrière et voluptueuse, et ces monuments font encore l’admiration de nos contemporains. L’art moresque avait déployé dans la construction et la décoration des mosquées, des alcazars et même des remparts de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Tolède, de Ségovie, toutes les ressources du dessin, de la sculpture, et de la peinture; il avait appliqué en outre à la préparation et à la mise en œuvre des matériaux de savants et ingénieux procédés. Il y avait employé non-seulement la pierre, le marbre, le porphyre, les métaux, mais encore la brique, le plâtre, lé ciment, le stuc, le verre, la poterie et les émaux. Passés maitres en architecture et en agriculture, les Mores devaient exceller aussi dans l’art des jardins. Ils savaient tirer habilement parti des eaux, peu abondantes, comme on sait, dans la Péninsule, les détourner et les distribuer avec une sage économie en les amenant de leurs sources par des canaux étanches, de façon à ce qu’elles arrivassent, sans avoir subi de perte notable, là où elles devaient rafraîchir l’air et fertiliser les cultures. Les cours intérieures des palais étaient déjà de véritables jardins ornés de bassins et de fontaines, et dont le pavage en mosaïque laissait place à des touffes de rosiers, de myrtes et de lauriers. Au dehors s’étendaient des jardins beaucoup plus vastes, où croissaient des sycomores, des orangers, des citronniers, des grenadiers, des palmiers, des aloès et une multitude d’autres plantes aux fleurs brillantes, aux suaves parfums, aux fruits savoureux.


VUE EXTÉRIEURE DE L’ALHAMRA.

Chaque grande ville avait son château ou alcazar (al-kasr, le château). Le type le plus complet, le plus grandiose, et aussi le mieux conservé, de palais moresque, est le célèbre Alhambra de Grenade. Alhambra, ou plutôt al-hamrâ, signifie la maison rouge. «Je crois même, dit M. Viardot, que le nom qui fut donné à cette résidence (Al-Kasr-al-Hamrâ) signifie moins le Château-Rouge, à cause de la couleur briquetée des tours et des murailles de son enceinte, que le château du Rouge, en mémoire de son fondateur.» Ce fondateur s’appelait, en effet, Mohammed-Abu-al-Hamar, c’est-à-dire Mohammed père d’al-Hamar ou du Rouge. Il régna de1238à1274, et ce fut, à ce qu’on croit, vers1270qu’il fit commencer la construction de l’Alhamrâ. Le nom de ce prince était en vénération parmi les musulmans d’Espagne, et les chrétiens eux-mêmes le citaient comme un modèle de sagesse, de bravoure et de générosité. Pourquoi ne rappellerions-nous pas ici les traits les plus saillants de son règne glorieux et bienfaisant?

Mohammed-Abu-al-Hamar s’était acquis, comme gouverneur de Jaen et d’Arjona, une grande popularité, lorsque après la mort d’Abu-Had, l’empire, déchiré par les nombreux compétiteurs qui se disputaient le pouvoir et attaqué de tous côtés par les chrétiens, commença à pencher vers sa ruine. Abu-al-Hamar, alors wali de Grenade, réunit sans peine autour de lui un parti nombreux, rallia les musulmans chassés de Murcie, de Valence, de Carthagène par Jean d’Aragon et Ferdinand de Castille, et des débris de l’empire arabe il forma le royaume de Grenade, dernier boulevard de l’islamisme en Espagne. Encore ne put-il conserver aux siens ce refuge qu’en faisant alliance avec Ferdinand, ou plutôt en se reconnaissant son vassal. Comme tel il dut prendre part, avec cinq cents cavaliers, au fameux siége de Séville. Il s’y distingua par sa vaillance, mais plus encore par l’humanité qu’il sut faire introduire dans les usages de la guerre. Lorsqu’en1248Séville se fut rendue au monarque castillan, Mohammed retourna plein de tristesse dans ses foyers. Prévoyant les malheurs qui menaçaient sa nation, il prononça ces paroles, qu’il répétait souvent dans ses heures de trouble et d’anxiété: «Combien notre vie serait douloureuse et misérable, si notre espérance n’était pas si vaste et si sublime!–Que angosta y miserable seria nuestra vida, si no fuera tan dilatada y espaciosa nuestra esperanza!» Comme il approchait de sa capitale, le peuple se rendit en masse au-devant de lui. On avait élevé des arcs de triomphe sur son passage en l’honneur de ses exploits guerriers. Mille voix le saluaient du nom d’El-Ghalib, «le Conquérant.» Mais lui, secouant mélancoliquement la tête: «Wa la ghalib ila Allah! s’écria-t-il: Il n’y a d’autre conquérant que Dieu!» Et cette exclamation devint sa devise et celle de ses descendants.

Mohammed avait acheté la paix en subissant le joug des chrétiens; mais il savait que même à ce prix, entre deux races aussi profondément divisées par les croyances et les intérêts, la paix ne pouvait être durable. C’est pourquoi, en vertu de la vieille maxime, «Arme-toi dans la paix et couvre-toi au printemps,» il mit à profit le répit qui lui était donné, pour fortifier son domaine et remplir ses arsenaux, pour favoriser les arts utiles et les études libérales, qui sont la vraie force des empires, et surtout pour faire régner parmi ses sujets la justice, la concorde et le bonheur. Il ne confia les dignités et les magistratures qu’à des hommes entourés de l’estime publique. Il organisa une police vigilante et institua des règles sévères pour l’administration de la justice. Les pauvres et les opprimés avaient toujours accès auprès de lui, et il pourvoyait personnellement au soulagement des uns, à la protection des autres. Il fit bâtir, pour les infirmes, les malades, les aveugles, les vieillards, des hôpitaux qu’il visitait fréquemment à l’improviste, s’enquérant lui-même des moindres détails. Il fonda aussi des écoles qu’il surveillait de la même façon. Il établit des boulangeries et des boucheries publiques, afin que le peuple pût toujours se procurer à des prix modérés des aliments de bonne qualité. Il fit construire des aqueducs qui amenaient l’eau en abondance dans les villes et la répandaient dans les campagnes. Il encouragea l’industrie en décernant des récompenses aux artisans les plus distingués; chose remarquable, l’amélioration des races d’animaux domestiques fut un des objets de ses préoccupations. L’agriculture atteignit sous son règne un degré de prospérité extraordinaire, la fécondité du sol fut doublée. L’industrie séricicole prit un essor tel, que ses produits dépassèrent en finesse et en beauté ceux de la Syrie. Des mines d’or et d’autres métaux furent mises en exploitation. Mohammed fut le premier roi de Grenade qui fit frapper à son nom de la monnaie d’or et d’argent, et il prit grand soin que les coins fussent d’une excellente exécution.

Ce fut, comme on l’a vu plus haut, vers l’année1270que Mohammed-Abu-al-Hamar fit commencer la construction du palais de l’Alhamrâ, dirigeant les travaux en personne, encourageant les ouvriers par sa présence et par ses bienveillants conseils. Il possédait déjà de magnifiques jardins peuplés de plantes rares et précieuses; il voulut que ceux de l’Alhamrâ fussent plus délicieux et plus riches encore; et il y passait la plus grande partie de son temps à converser avec des savants et des lettrés, à lire différents ouvrages et principalement des ouvrages historiques. Ce grand prince conserva jusqu’à une vieillesse avancée les facultés de son esprit et la vigueur de son corps. Il mourut presque subitement, dans sa soixante-dix-neuvième année, comme il entrait en campagne avec l’élite de ses guerriers pour repousser une invasion de son territoire. Il ne vit point s’achever la grande œuvre artistique de son règne.


ABU-AL-HAMAR DANS SON JARDIN

L’Alhamrâ ne fut terminé qu’en1348. Puisque nous avons raconté la vie de son fondateur, il est juste de donner aussi un souvenir à celui qui y mit la dernière main. Il n’est pas indifférent de remarquer que l’un et l’autre ne se rendirent pas moins illustres par leurs vertus que par leur goût éclairé pour les magnificences de l’art. Yusuf-Abu-al-Hadjedj fut, ainsi que son glorieux prédécesseur, un guerrier loyal et valeureux, un bon patriote, un prince plein de zèle pour le bonheur du peuple et pour le progrès de la civilisation. Il monta sur le trône de Grenade en1333. Sa haute taille, la mâle beauté de son visage, sa force physique, son maintien noble et digne, ses manières pleines de douceur et d’affabilité lui concilièrent en peu de temps le respect et la sympathie de la foule. A ces avantages extérieurs il joignait ceux, plus précieux, d’une excellente mémoire, d’une vaste intelligence et d’une vive imagination. Il était fort versé dans les lettres et dans les sciences; il passait pour le meilleur poëte de son royaume, et il en était assurément le meilleur architecte. Aussi, lorsqu’il sera question des édifices qu’il bâtit, faudra-t-il entendre cette expression à la lettre, et non dans un sens figuré, comme lorsqu’il s’agit des autres monarques, auxquels on attribue la construction de monuments dont ils n’ont fait tout au plus qu’approuver les plans. L’extrême bonté de son cœur se montrait en toutes choses et particulièrement au milieu des horreurs de la guerre. Il réprouvait énergiquement tout acte de rigueur inutile, et recommandait qu’on épargnât toujours les femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les blessés, ainsi que les hommes voués à la vie paisible et aux pieuses pratiques du cloître. Bien que son courage égalât ses vertus, il ne fut pas heureux dans ses entreprises militaires. Ayant fait alliance avec le roi de Maroc contre ceux de Castille et de Portugal, il fut battu dans la mémorable bataille du Rio-Salado, qui mit le royaume de Grenade à deux doigts de sa perte. Il obtint cependant, après cette défaite, une longue trêve, pendant laquelle il ne s’occupa que de l’amélioration morale de son peuple. Il établit dans tous les villages des écoles avec un système uniforme d’instruction élémentaire. Tout hameau de plus de douze maisons dut avoir une mosquée, et les abus qui s’étaient introduits dans les cérémonies du culte et dans les réjouissances publiques furent sévèrement réprimés. La police des villes ne fut pas non plus négligée; Yusuf institua des gardes de nuit pour veiller à la sûreté des personnes et des propriétés. Il tourna ensuite son attention vers les grands travaux d’architecture; il compléta ceux qui avaient été commencés par ses prédécesseurs, et en fit exécuter de nouveaux d’après ses propres plans. On lui doit la belle porte de Justice qui forme la grande entrée de la forteresse de l’Alhamrâ. Il embellit aussi plusieurs salles et cours du palais, comme l’attestent diverses inscriptions où son nom est souvent répété. Ce fut lui qui fit bâtir l’alcazar de Malaga, maintenant en ruines, mais qui probablement ne le cédait pas à l’Alhamrâ pour le luxe des décorations intérieures.

Les nobles de Grenade, se conformant au goût du roi, élevèrent dans la ville une multitude de magnifiques palais dont les murs extérieurs disparaissaient sous la profusion des peintures, des dorures et des émaux, dont les appartements étaient enrichis de mosaïques et d’ouvrages en bois précieux, et qu’accompagnaient de petits jardins ornés de fontaines et de jets d’eau. Tels étaient le luxe de ces habitations et leur aspect éblouissant, qu’un historien arabe compare Grenade, sous le règne de Yusuf, à un vase d’argent rempli d’émeraudes et de jacinthes.


Cependant la trêve que Yusuf avait obtenue touchait à son terme. Après avoir tenté de vains efforts pour en obtenir la prolongation, il se décida, non sans une extrême répugnance, à reprendre les armes. Alonzo XI, de Castille, sans perdre un seul instant, avait mis le siége devant Gibraltar. Yusuf venait d’envoyer un corps d’armée au secours de cette place, lorsqu’il apprit que le monarque espagnol avait succombé aux atteintes de la peste. Au lieu de recevoir cette nouvelle avec joie, il ne se souvint que des hautes qualités de son implacable adversaire. «Hélas! s’écria-t-il, le monde a perdu un de ses plus excellents princes, un souverain qui savait honorer le mérite chez ses ennemis ainsi que chez ses amis!» Les chevaliers mores, partageant les nobles sentiments du roi, prirent le deuil. Ceux-là mêmes qui occupaient Gibraltar, si étroitement investi par les Castillans, suspendirent tout mouvement hostile. Lorsque le siége fut levé, ils sortirent sans armes et vinrent assister dans un muet recueillement au funèbre défilé. Le même hommage fut rendu à l’illustre défunt par tous les chefs arabes, qui laissèrent les troupes retourner paisiblement de Gibraltar à Séville avec le corps du roi chrétien.

Yusuf ne survécut pas longtemps à l’ennemi qu’il avait si généreusement pleuré. En1354, comme il était en prière dans la mosquée de l’Alhamrâ, un fou s’élança tout à coup sur lui et le frappa par derrière d’un coup de poignard. Les gardes et les courtisans accoururent aux cris du roi, qu’ils trouvèrent baigné dans son sang, et qui, transporté dans son appartement, expira après une courte agonie. Le meurtrier fut mis en pièces, et ses membres furent brûlés sur la place publique pour satisfaire la fureur du peuple.



CHAPITRE V
JARDINS DE L’ALHAMRA: LE GÉNÉRALIFE; LES COURS INTÉRIEURES –L’ALCAZAR DE SÉVILLE– PALAIS ET JARDINS DE LA GALIANA; LÉGENDE DE LA GALIANA ET DE KARL LE GRAND

Table des matières

L’ALHAMRA de Grenade est considéré par les Espagnols comme la huitième merveille du monde. M. Théophile Gautier remarque spirituellement, à ce propos, que chaque pays a, comme l’Espagne sa «huitième merveille;» en sorte qu’on pourrait bien compter une trentaine de «huitièmes merveilles du monde.» Quoi qu’il en soit, il n’est personne qui, ayant visité le palais des rois mores, n’en revienne enthousiasmé. Aussi a-t-il été souvent décrit con amore, et assurément beaucoup mieux qu’il ne pourrait l’être par un Parisien qui ne l’a jamais vu. Il n’entre point, d’ailleurs, dans mon dessein de m’arrêter aux détails de l’architecture, et ce n’est pas du palais lui-même, mais de ses jardins, que nous avons à nous occuper. Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de jeter un coup d’œil sur l’ensemble vraiment magique, au dire des voyageurs, que forment le premier et les seconds. On peut s’en rapporter sur ce point au goût exercé de M. Louis Viardot, dont les impressions sont celles d’un véritable artiste.

«L’Alhamrâ embrasse de ses fortifications, de ses jardins et de ses édifices, dit cet auteur, tout le plateau de la plus haute des trois collines appelées Sierra del Sol, au pied desquelles Grenade est étendue. L’un des sommets parallèles est occupé par le Généralife (al-djénéah-al-areff), le jardin agréable, autre palais avec d’autres tours et d’autres jardins, espèce de maison de plaisance des rois mores, qui n’était séparée de leur Alhamrâ que par un vaste et profond ravin, plein de verdure, d’ombre et de fraîcheur. En arrivant au haut de la rue de Los Gomeles, à la porte des Grenades, qui s’ouvre dans la première enceinte, le voyageur est averti par une inscription gravée sur la pierre qu’à cette porte commence la juridiction de la real fortaleza de la Alhamrâ... La porte franchie, on croit arriver aux jardins suspendus de Babylone: sur ce sommet, à cette hauteur, où l’on ne trouve, en Espagne, que des crêtes pelées, rocailleuses et stériles, apparaît tout à coup une végétation magnifique et si robuste, que les fleurs sont des arbrisseaux, et les broussailles des hautes futaies. Il y a, par exemple, des allées de lauriers roses et de lauriers blancs (adelfas), mêlant quelquefois les fleurs des deux nuances sur la même tige, où l’on peut se promener à l’ombre comme sous une haute charmille. Cette merveille des richesses végétales de la plaine, transportée sur la montagne, est due à une autre merveille: des eaux vives, limpides, abondantes, jaillissent et courent de toutes parts. A chaque croisière se dresse une fontaine, à chaque allée coulent des ruisseaux murmurants où, trempant leurs pieds pressés, les arbres entretiennent l’éternelle fraîcheur de leurs cimes touffues. Il ne faut pas croire que ces eaux montent péniblement dans des tuyaux de fonte le long de la colline, poussées par l’effort artificiel de quelque machine de Marly. Leur cours est naturel, et pour arroser les hauts jardins de l’Alhamrâ, elles tombent d’un réservoir encore plus haut placé, des sommets toujours blancs de la Sierra Nevada. C’est enfin de la neige fondue, et les eaux d’irrigation s’alimentent comme les fleuves qu’enfantent les glaciers des Alpes: plus la chaleur est forte et le soleil ardent, plus alors l’eau coule abondante, plus la terre est trempée et l’air rafraîchi... Les détours de longues allées tournantes conduisent, par une douce montée, à la seconde enceinte, au véritable alcazar, dont les jardins sont comme l’élégante avenue.»

Un autre écrivain, qui sait se servir de sa plume comme un paysagiste habile se sert de son pinceau, M. Théophile Gautier, décrit ainsi le Généralife.


«On y va par une espèce de chemin creux qui croise le ravin de los Molinos, qui est tout bordé de figuiers aux énormes feuilles luisantes, de chênes verts, de pistachiers, de lauriers, de cistes d’une incroyable puissance de végétation. Le sol sur lequel on marche se compose d’une espèce de sable jaune, tout pénétré d’eau, et d’une fécondité extraordinaire. Rien n’est plus ravissant à suivre que ce chemin, qui a l’air d’être tracé à travers une forêt vierge de l’Amérique, tant il est obstrué de feuillages et de fleurs, tant on y respire un vertigineux parfum de plantes aromatiques. La vigne jaillit par les fentes des murs lézardés, et suspend à toutes les branches ses vrilles fantasques et ses pampres découpés comme un ornement arabe; l’aloès ouvre son éventail de lames azurées; l’oranger contourne son bois noueux et s’accroche de ses doigts de racines aux déchirures des escarpements. Tout fleurit, tout s’épanouit dans un désordre touffu et plein de charmants hasards. Une branche de jasmin qui s’égare mêle une étoile blanche aux fleurs écarlates du grenadier; un laurier, d’un bord du chemin à l’autre, va embrasser un cactus malgré ses épines. La nature, abandonnée à elle-même, semble se piquer de coquetterie et vouloir montrer combien l’art, même le plus exquis et le plus savant, reste toujours loin d’elle.

«Au bout d’un quart d’heure de marche, on arrive au Généralife, qui n’est, en quelque sorte, que la Casa de Campo, le pavillon champêtre de l’Alhamrâ... Le véritable charme du Généralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal revêtu de marbre occupe toute la longueur de l’enclos, et roule ses flots abondants et limpides sous une suite d’arcades de feuillage formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès sont plantés sur chaque bord... La perspective est terminée par une galerie-portique à jets d’eau, à colonnes de marbre, comme le patio des Myrtes de l’Alhamrâ; le canal fait un coude, et vous pénétrez dans d’autres enceintes ornées de pièces d’eau, et dont les murs conservent des traces de fresques du seizième siècle, représentant des architectures rustiques et des points de vue. Au milieu d’un de ces bassins s’épanouit, comme une immense corbeille, un gigantesque laurier-rose d’un éclat et d’une beauté incomparables. Au moment où je le vis, c’était comme une explosion de fleurs, comme le bouquet d’un feu d’artifice végétal, une fraîcheur splendide et vigoureuse, presque bruyante, si ce mot peut s’appliquer à des couleurs, à faire paraître blafard le teint de la rose la plus vermeille.

«Les eaux arrivent aux jardins par une espèce de rampe fort rapide, côtoyée de petits murs en manière de garde-fous, supportant des canaux de grandes tuiles creuses par où les ruisseaux se précipitent à ciel ouvert avec un gazouillement le plus gai et le plus vivant du monde. A chaque palier, des jets abondants partent du milieu de petits bassins et poussent leur aigrette de cristal jusque dans l’épais feuillage du bois de lauriers, dont les branches se croisent au-dessus d’eux. La montagne ruisselle de toutes parts; à chaque pas jaillit une source, et toujours on entend murmurer à côté de soi quelque onde détournée de son cours, qui va alimenter une fontaine ou porter la fraîcheur au pied d’un arbre. Les Arabes ont poussé au plus haut degré la science de l’irrigation; leurs travaux hydrauliques attestent une civilisation des plus avancées; ils subsistent encore aujourd’hui, et c’est à eux que Grenade doit d’être le paradis de l’Espagne et de jouir d’un printemps éternel sous une température africaine.»


ALLÉE DU GÉNÉRALIFE.

L’Espagne est peut-être le seul pays du monde où l’on puisse encore contempler, au dix-neuvième siècle, des jardins créés au treizième, et tels, à peu de chose près, qu’ils étaient au lendemain de leur achèvement. Ces jardins appartiennent au style oriental, tel que nous l’avons vu adopté par les Perses. Le belvédère n’y est pas oublié: celui du Généralife domine un vaste et magnifique point de vue. Du haut de sa plate-forme on embrasse, comme à vol d’oiseau, tout l’ensemble des édifices, des jardins et des cours de l’Alhamrâ. Ce terrain maintenant inculte et jonché de décombres, c’était autrefois le jardin particulier de la sultane Lindaraja; il était de plain-pied avec la salle de bain, qui est restée presque intacte avec sa fontaine et ses bassins de marbre blanc et son revêtement de mosaïque et de terre vernissée. Un peu plus loin est la fameuse cour des Lions, ensanglantée par l’horrible drame qui a inspiré à Chateaubriand un de ses plus touchants récits. On sait que, suivant une tradition populaire qui ne laisse pas de trouver des incrédules parmi les érudits, trente-six Abencérages y périrent victimes d’un odieux guet-apens. Leurs têtes tombèrent dans le bassin même de la fontaine, où l’on montre encore de larges plaques rougeâtres, stigmates sanglants, indélébiles, s’il faut en croire les amateurs de merveilleux; simples taches de rouille, selon les esprits forts. Quant aux douze figures qui soutiennent ce bassin, et qu’on veut bien appeler des lions, elles n’ont pas, en réalité, plus de ressemblance avec le roi des animaux qu’avec tout autre quadrupède connu, et l’on serait fort embarrassé de leur donner un nom zoologique, si une inscription en vers arabes, gravée sur les parois de la vasque, n’affirmait «qu’il ne leur manque que la vie pour être parfaits.» La même inscription qualifie également de jardin cette cour, où il n’y a pas aujourd’hui trace de végétation; ce qui donne lieu de croire que les fleurs y étaient cultivées, au temps des rois mores, dans des caisses ou dans des vases.

Au centre même du palais se trouve une autre cour, la plus vaste de toutes, et celle qui mériterait le mieux d’être qualifiée de jardin; on la nomme le patio de la Alberca (du réservoir), ou plus communément de los Arrayanes (des myrtes), parce que sur les longs côtés de son bassin en forme de parallélogramme, croissent deux larges plates-bandes d’arbrisseaux de la famille des myrtes, touffus, pressés et taillés comme des buis. On se trouve, en entrant, sous une des légères galeries qui ornent les deux extrémités de cette cour, et qui mirent dans la pièce d’eau leurs blanches colonnes et leurs arcs délicats, entre les sombres rideaux des myrtes toujours verts.


PATIO DE LA ALBERCA

Après l’Alhamrâ de Grenade, le château moresque le plus beau et le mieux conservé est l’alcazar de Séville, construit et décoré dans le même style que le précédent, mais sur un plan moins vaste. Les jardins de cet alcazar n’ont ni la situation merveilleuse, ni la profusion d’eaux vives qu’on admire au Généralife; mais on y retrouve ce charme inappréciable qui résulte moins de l’élégance du dessin et du luxe des ornements accessoires que de la richesse d’une végétation plantureuse et toujours vivace, de la pureté du ciel et de la douceur du climat.

On voit encore dans la Vega, près de Tolède, les ruines d’un ancien palais moresque, appelé le palais de la Galiana. Cette Galiana était, selon une vieille légende, la fille chérie du roi Galafre, qui lui avait fait bâtir cette résidence «avec des jardins délicieux, des kiosques, des bains, des fontaines et des eaux qui s’élevaient et s’abaissaient selon le décours de la lune, soit par magie, soit par un de ces artifices hydrauliques si familiers aux Arabes.» Adorée de son père, qui s’appliquait à prévenir tous ses souhaits, la belle Galiana eût vécu heureuse et tranquille dans ce charmant séjour, si elle n’eût été tourmentée par les obsessions d’une sorte de géant more nommé Bradamant, guerrier redouté, mais cavalier peu aimable, qui ne lui inspirait d’autre sentiment que la terreur et l’aversion, et dont les visites quotidiennes étaient pour elle un véritable supplice. Or, en ce temps, arriva à Tolède Karl le Grand, fils de Pépin, qui venait prêter secours à Galafre contre le khalife Abderrhaman. Les charmes de Galiana firent une vive impression sur le cœur du héros frank, et la belle More, de son côté, ressentit pour lui une sympathie qu’elle ne, put dissimuler. Elle donna à entendre à Karl que les poursuites de Bradamant n’étaient point de son goût, et qu’on lui rendrait service en les faisant cesser. Karl provoqua aussitôt son rival, le tua et lui coupa la tête, qu’il apporta galamment aux pieds de Galiana. Il paraît que les chevaliers d’alors faisaient de ces sanglantes offrandes à la dame de leurs pensées, sans que celle-ci en fût choquée. Le fait est que les tendres sentiments de Galiana pour son libérateur ne firent qu’augmenter, au point qu’elle promit d’embrasser le christianisme et de devenir sa femme. Galafre n’avait rien à refuser à sa fille. Il consentit donc sans peine à cette abjuration, qui lui assurait d’ailleurs l’alliance d’un si grand prince. Le mariage eut lieu, en effet, avec la solennité que l’on peut imaginer; et Pépin étant mort sur ces entrefaites, Karl, son fils, retourna en France pour y prendre possession de ce trône qu’il devait environner de tant d’éclat, et sur lequel il fit asseoir avec lui la belle Galiana.



CHAPITRE VI
LES JARDINS DE L’ANCIENNE AMÉRIQUE –LES JARDINS MEXICAINS–LES CHINAMPAS OU JARDINS FLOTTANTS LES JARDINS D’OR DE JAUJA–LES JARDINS DES INCAS

Table des matières

LORSQUE Christophe Colomb aborda les rives enchantées du nouveau monde, il fut tellement ravi à l’aspect de la fertilité que cette nature exubérante étalait sous ses yeux, qu’il fit de ces régions ignorées avant lui une vraie terre de promission, où devaient se réaliser les rêves les plus poétiques.

Dès son premier voyage et à la vue d’une des Antilles, il imposa à un groupe charmant, où les merveilles de la nature remplaçaient le travail de l’homme, le doux nom de Jardin de la Reine. En donnant cettette dénomination à ces terres à demi noyé, mais parées d’une éternelle verdure, il pensait sans doute à sa protectrice Isabelle la Catholique, et à l’amour inné de cette reine pour les fleurs. Plus tard il chercha sur le continent, en remontant le cours majestueux de l’Orénoque, le plus beau des jardins. Il nous le dit lui-même: en admirant ces rives qui fleurissent éternellement sous le regard divin, il lui semblait que l’Éden allait lui apparaître et s’ouvrir devant lui. Il était bien excusable, après tout, ce rêveur sublime, d’imaginer ainsi l’existence du Paradis terrestre. Il n’était guère, en son temps, de carte enluminée sur vélin jointe aux traités de cosmographie, qui ne présentât aux regards émerveillés des curieux le jardin de délices, avec sa fontaine marmoréenne d’où sortent les quatre fleuves. Il s’en tint à la légende; il n’alla pas jusqu’à l’enceinte sacrée où le glaive de l’ange devait peut-être s’abaisser devant lui; mais, on le sent en lisant ses écrits, ce grand souvenir ne le quitta plus; la terre nouvelle dont il avait doté l’Espagne était à ses yeux une espèce de jardin divin, où sa pensée errait sans cesse.

Les peuples innocents que visita pour la première fois Colomb dans Haïti, et qui se divisaient en deux races bien distinctes, avaient des jardins. Ceux de Guacanagari ne pouvaient se comparer certainement à ceux du terrible Caonabo, le chef indompté des Caraïbes; mais ces vergers fleuris des Ignéris étaient bien plutôt des espaces limités de terrain, consacrés à des cultures utiles, que des lieux d’agrément proprement dits. On y faisait croître le juca ou manioc, la camote nourrissante, diverses espèces de patates douces, des ignames; le tout entremêlé de palmiers et de pruniers monbins: ce n’étaient point des jardins dans la véritable acception du mot. Les anciennes relations américaines nous font bien voir Anacaona, la belle reine des Ignéris, la Fleur d’or, comme on l’appelait en traduisant son nom dans la langue sonore des vainqueurs, s’avançant majestueusement dans ces campagnes fertiles, suivie d’une cour nombreuse, et se livrant à des danses dramatiques devant les étrangers; on ne décrit ni son palais ni ses jardins.

Il n’en fut pas de même en pénétrant dans le Yucatan, siége d’une civilisation évanouie depuis des siècles. Le rude conquistador qui traite habituellement le vainqueur de Mocteuczoma d’une façon si familière, qu’il l’appelle presque toujours «notre Cortez,» Bernai Diaz constate lui-même cette culture antique d’un peuple qui a laissé partout des vestiges de sa magnificence. Sans aucun doute, les palais d’Izamal, de Chichen-Itza, d’Uxmal, de Labna, de Copan et de Palenqué étaient accompagnés de jardins. Des arbres séculaires, que l’on rencontre encore fréquemment parmi ces ruines imposantes, sont là pour, l’attester; ils parent même d’un ombrage qui n’a rien perdu de son ampleur ni de sa beauté les ouvrages des hommes, qu’on voit chaque jour s’écrouler et dont les derniers vestiges auront bientôt dis paru.


JARDINS DE NETZAHUATLCOYOTZIN.

On voit aujourd’hui que ces peuples, dont on commence à exhumer les lointaines origines, furent, en fait d’art et de culture intellectuelle, les maîtres primitifs de ces Aztèques dont Cortez admirait avec une si naïve sincérité la civilisation, parfois supérieure à celle de l’Espagne. Or les jardins, parés d’une foule de merveilles architectoniques, étaient répandus sur toute l’étendue du fertile plateau de l’Anahuac. Le souverain qui régnait à Tetzcuco vers le milieu du quinzième siècle, et que l’on a presque toujours surnommé le Salomon du nouveau monde, Netzahuatlcoyotzin avait dans son royaume des jardins d’une incomparable beauté, qui servirent de modèle un demi-siècle plus tard à ceux dont Mocteuczoma orna sa capitale.

Un historien descendant direct des rois de Tetzcuco, Fernando de Alba Ixtlilxoxitl (la Fleur noire) a pris soin de nous décrire ces lieux enchantés. Les vastes jardins de l’Athènes américaine étaient plantés au midi et à l’est de l’immense palais où Netzahuatlcoyotzin tenait sa cour et réunissait dans un endroit spécial les savants de l’empire, qui formaient comme une sorte d’université. Ce vaste jardin, couvert d’aqueducs, de fontaines, de viviers remplis de poissons et de volières immenses, était abrité d’un bois de deux mille cèdres, que l’historien admirait encore au moment où il réunissait lés souvenirs intimes qui donnent tant de charme à sa narration.

Le roi de Tetzcuco ne possédait pas seulement les jardins de Huetecpan et de Cillan, qui étaient devenus l’ornement de sa capitale; il en avait fait planter un grand nombre d’autres, et le plus célèbre de tous était celui de Tezcotzinco. Nous ne dirons rien ici de ceux de Cauchiacao, de Zinacamoztoc, de Cuetlachiuhtitlan, etc. etc., qui étaient disséminés sur ce beau lac, dont on évaluait alors l’étendue à quatorze lieues, sur sept de large. Plusieurs de ces parcs, au dire de l’historien américain, étaient de véritables jardins d’acclimatation, où l’on cultivait les fleurs et les fruits des régions les plus diverses. Le roi de Tetzcuco ne se contentait point de ces jardins de luxe, qu’embellissaient de splendides constructions destinées à l’arrosage et de vastes labyrinthes; il s’était réservé cinq lots de terre des plus fertiles, qui s’étendaient non loin de la ville, et dont les produits étaient consommés dans le palais. On nous a conservé les noms des cultures royales, qu’entretenaient, hélas! de pauvres gens soumis à la corvée: prestation fâcheuse, sous un roi dont on vante la sagesse, et dont il ne nous paraît point s’être suffisamment préoccupé.

Tezcotzinco, nous l’avons déjà dit, était le lieu de délices par excellence, où le souverain des Alcolhuas allait se délasser de ses travaux. Son étendue était immense, et par sa construction il rappelait les fameux jardins de Sémiramis. «On y montait, rapporte Ixtlilxoxitl, par des gradins dont une partie était en maçonnerie, et l’autre taillée dans le roc.» Des ouvrages hydrauliques d’une admirable exécution avaient été pratiqués dans une montagne voisine, et entretenaient une éternelle fraîcheur dans ce parc aérien. Les eaux amenées ainsi en abondance, grâce à des constructions gigantesques, avaient permis de creuser sur la montagne plusieurs viviers. «Au milieu de l’étang supérieur s’élevait un rocher autour duquel on avait sculpté les hiéroglyphes de toutes les années qui s’étaient écoulées depuis le commencement du règne de Netzahuatlcoyotzin jusqu’à cette époque, ainsi que ce qui s’était passé de plus remarquable dans chacune d’elles: au centre de la roue des années on avait représenté ses armes, qui étaient une maison consumée par les flammes.»

Fatal emblème héraldique, dont le Salomon américain ne soupçonnait pas la dure vérité! Non-seulement le beau jardin de Tezcotzinco fut ravagé avant le temps, le palais incendié; mais l’ouvrage splendide qui entourait le rocher fut brisé. L’ordre de destruction vint d’un saint évêque qui, effrayé des terribles holocaustes humains exigés par la religion sanguinaire de Huitzilopuchtli, tentait d’en effacer jusqu’aux moindres vestiges. Zumarraga, le premier évêque de Mexico, et l’admirable Domingo Betanzos, qui réhabilita les Aztèques dans leur dignité d’hommes, étaient cependant de fervents amis des Indiens. Pourquoi faut-il que l’archéologie américaine ait de si cruels reproches à leur faire!

Si l’on en croit la tradition conservée par l’historien indigène Tezozomoc, le plus ancien jardin de l’empire de Mexico aurait été planté à Huestepec sous la direction d’un certain Tinocetl, surintendant du palais. Le grand roi Mocteuczoma-Illimacuna, qui régnait au quinzième siècle, sentant sa fin approcher, voulut qu’on gravât son image sur les rochers escarpés qui portaient le nom de ces vastes jardins; mais comme il n’y avait en cet endroit que des marais, de grandes herbes et des joncs de dimensions extraordinaires, il fit d’abord amender le terrain, puis on y transporta avec soin les plus beaux arbres de la vallée, les fleurs les plus éclatantes. Disons-le tout de suite, ce que fait aujourd’hui l’horticulture la plus avancée fut pratiqué alors par un peuple à demi barbare: des nattes de roseaux furent tressées pour envelopper les racines des arbres précieux que l’on avait à transplanter et pour les préserver du contact de l’air. Ce jardin s’éleva donc comme par enchantement dans un lieu autrefois désert, et l’empereur en exprima hautement sa satisfaction à l’intendant de ses palais. Tezozomoc a poussé le soin jusqu’à nous indiquer les essences qui furent employées pour l’embellissement de ces jardins, et il ajoute que le grand Mocteuczoma ne pouvait se lasser d’admirer l’innombrable variété des fleurs qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, et que l’on avait réunies si curieusement pour charmer ses regards.

Ces beaux jardins ne paraissent pas avoir été destinés au public. L’empereur s’y promenait solitaire. Armé d’une sarbacane d’un prix inestimable, et sur laquelle l’art minutieux des Aztèques avait peint une variété infinie d’animaux, il abattait les oiseaux magnifiques, hôtes paisibles de ces bois improvisés. Il en tirait lui-même ces plumes aux nuances si variées, qu’il obtenait comme un tribut précieux de son vaste empire: espèces monétaires bien fragiles, il est vrai, mais dont on ne pouvait nier l’éclat. Parler de plumes brillantes à propos de jardins, cela peut paraître au premier aspect une sorte d’anomalie: il n’en est rien; les artistes mexicains étaient sans contredit les plus habiles fabricants de fleurs artificielles en plumes qui existassent au monde. Dès le début de la conquête, on fit hommage au Saint-Père de quelques spécimens de l’art charmant qu’ils pratiquaient avec une si rare habileté, et ils trouvèrent des admirateurs passionnés au temps où vivaient encore les Raphaël et les Léonard de Vinci.

Ces petits chefs-d’œuvre n’existent plus. La fragilité de la matière employée pour les composer les a fait disparaître; mais la tradition, qui s’étend longuement sur leur mérite, ne saurait mentir, et les historiens dont nous consultons les descriptions diverses renferment, à propos de ce qu’ils appellent l’Arte plumatoria, les détails les plus curieux. Le grand roi Tezozomoc, nous le supposons du moins, faisait exécuter en plumes les fleurs splendides qu’offraient ses jardins de Huestepec.

Après avoir signalé ici les beaux jardins du roi de Tetzcuco et ceux dont nous venons de parler, nous aurons moins de choses à dire de ceux que fit planter Mocteuczoma à Mexico. Le principal de tous s’élevait sur l’emplacement occupé par l’église San-Francisco, et l’on ne peut pas dire, d’une façon absolue, que tout vestige en ait disparu. Un acebuche (olivier sauvage), qu’un ordre fatal faillit détruire en1811, et dont la végétation est d’une admirable vigueur, est tout ce qui reste des merveilles végétales admirées encore par Cortez.

Ce n’est pas seulement le vainqueur de Mocteuczoma qui vante les jardins de Chapultepec; le chapelain du conquistador, dont on connaît la sincérité parfois dédaigneuse, Gomara ne se refuse point à les considérer comme devant exciter au plus haut degré l’admiration des Européens. Dessinés en partie sur les modèles de ceux de Tetzcuco, les jardins de Tenochtitlan ne renfermaient pas seulement des plantes rares; on y avait établi des ménageries bien supérieures à celles que possédaient l’Espagne et la France. Cortez ne tarit pas dans ses termes pleins d’admiration, lorsqu’il entretient Charles-Quint de ces merveilles, dont une planche grossière de Savorgnano, quasi contemporaine, a transmis les dispositions principales. Il y avait des loges pour les jaguars, les pumas et les ocelots; des cages admirablement disposées, dans lesquelles étaient réunis les plus beaux oiseaux de l’empire, et surtout des aigles majestueux. Des viviers nourrissaient la légion des poissons connus, et les soins les plus minutieux pourvoyaient à la nourriture des diverses espèces; on avait enfin réuni dans des lieux souterrains des serpents énormes et des sauriens gigantesques, qu’on nourrissait avec le sang des victimes recueilli sans trêve au pied des téocallis. Les vainqueurs ne cachent pas l’horreur profonde que leur inspira cette portion des ménageries de Mocteuczoma; et pour en distraire l’esprit du lecteur, ils passent à l’étrange gynécée où l’empereur des Mexicains avait réuni, pour son divertissement, de pauvres créatures appartenant à notre espèce, que la nature avait affligées des monstruosités les plus bizarres. C’était la comédie burlesque à côté des terribles images de l’enfer mexicain.

Parmi les merveilles d’un genre tout à fait nouveau qui attirèrent les regards des Espagnols, il y en avait une que les conquistadors ne se lassaient point d’admirer, la seule, à bien dire, qui ait persisté à travers les siècles, parce qu’elle s’est perpétuée d’elle-même grâce à l’inépuisable fécondité de la nature sous ces climats: nous parlons ici des chinampas, ou jardins flottants.

Les Mexicains avaient imposé eux-mêmes à ces vrais trains chargés de fleurs et de fruits le nom significatif de Terre au milieu des eaux; la nature de la contrée explique leur construction et la perpétuité de leur existence. Les grandes villes baignées par le lac de Tetzcuco s’étaient élevées comme Venise, et comme Venise présentaient aux regards des canaux bordés fréquemment de somptueuses habitations; les chinampas les approvisionnaient chaque jour de légumes, de fruits et surtout de fleurs. Les Mexicains, dont la religion offre à nos yeux tant de barbarié, mêlaient toujours les fleurs à leur culte et en faisaient un perpétuel échange avec leurs dieux. Les jardins flottants du lac les apportaient jusqu’au pied des autels.


SERPENTS DE TENOCHTITLAN.

Au dire des vieux historiens, les antiques chinampas n’avaient pas eu une origine aussi poétique que celle qui leur était accordée par certains écrivains: ils étaient nés de la famine et de la guerre. Selon Clavigero, les jardins flottants remontaient au commencement du quatorzième siècle. A cette époque, on le sait, les peuples de Colhuas et les Tepanèques avaient triomphé des Mexicains proprement dits. Ceux-ci, après une défense énergique, n’avaient conservé de libre que Tenochtitlan et les alentours du lac sur lequel elle a été bâtie. Il fallait vivre: les Aztèques trouvèrent dans les plantes aquatiques qui croissaient en abondance sur les rives du lac les matériaux de ces champs légers, formés d’une terre noire, substantielle et abondante; on planta sur ces plateaux verdoyants, qu’un ou deux rameurs entraînaient loin des rives, du maïs, des racines nutritives, de simples légumes enfin. Le vieil historien fait observer que ces chinampas primitifs étaient fortifiés de broussailles. Les cultures mouvantes, se multiplièrent, et les habitants de Mexico se virent sauvés ainsi de la famine. Plus tard, les chinampas furent conservés; mais on les couvrit de fleurs variées et de plantes odoriférantes. Il y a un siècle environ, on voyait encore de ces radeaux fleuris, du sein desquels sortait un arbre dont l’ombre pouvait garantir l’horticulteur de l’ardeur du soleil; sur quelques autres de ces jardins une sorte de cabane rustique remplissait le même office.

La tradition s’est perpétuée, mais seulement parmi les Indiens, Ces lits de glaïeuls couverts d’une terre fertile, qui se promenaient sur le lac, s’y promènent encore. C’est même, à Mexico, à peu près tout ce qui reste aujourd’hui d’une civilisation originale dont les vestiges se sont de plus en plus altérés. Seulement, au lieu d’apporter leurs beaux fruits et leur tribut de fleurs devant les téocallis, où des milliers d’hommes sacrifiés faisaient comme un tapis de pourpre à ces pyramides tronquées destinées à de si épouvantables sacrifices, ils approvisionnent les ménagères de Mexico de légumes excellents et de fleurs parfumées.

C’est surtout à Santa-Anita, à Ixtacalco, jolis villages situés sur le lac à peu de distance de la capitale du Mexique, que les chinampas se parent de leurs plus belles fleurs. Ixtacalco signifie, dans la langue des Aztèques, la Maison blanche. Cette bourgade montre, en effet, ses riantes habitations à l’origine du grand canal par lequel la lagune de Chalco mêle ses eaux à celles du lac. Santa-Anita n’est pas non plus bien loin de là. La population, aisée et laborieuse, de ces deux petites localités se compose exclusivement d’Indiens. Et l’on peut dire que ces braves gens sont aujourd’hui à peu près ce qu’ils étaient au temps de la conquête. Quelques-unes des maisonnettes où ils trouvent le repos sont construites en adobes ou briques séchées au soleil; d’autres, plus simples encore, en canizos ou joncs d’une immense venue; il y en a très-peu qui soient en pierres. Tous les habitants sont propriétaires, mais propriétaires de petits lots de terre destinés à flotter sur le lac. Le support primitif de ces jardins que l’homme promène à son gré dans toutes les directions, est l’objet d’un assez long travail.

Avant de planter des fleurs, il faut créer le solide radeau qui doit supporter le sol par l’adjonction successive de glaïeuls ou de roseaux; la terre végétale n’est apportée que beaucoup plus tard sur ce train verdoyant. Les chinampas portent un nom quasi mexicain, fort altéré par la prononciation espagnole, et qui se composait originairement de deux mots aztèques: tlali-ompaatl, dont la réunion signifie «terre dans l’eau».

Les chinampas ne sont pas seulement de brillante parterres; comme nous-venons de le dire, on y fait venir des légumes, et ces cultures utiles peuvent être transportées facilement, pour l’agrément des consommateurs, d’un lieu à un autre; le canal en est parfois couvert.

A une certaine époque de l’année, rien n’est plus pittoresque que Santa-Anita et Ixtacalco, se mirant dans le canal et environnés de ces jolis jardins flottants. Si les horticulteurs indiens les parent à l’envi de nos roses et de nos œillets d’Europe, ils n’ont pas oublié ces violettes amaporas, ces beaux chicharos dont les parfums emportent leurs souvenirs vers d’autres temps et excitent parfois leurs sombres regrets. Il faut lire les vieilles relations originales des chroniqueurs espagnols, pour se faire une idée de la prodigieuse quantité de fleurs réclamée par le culte sanguinaire des dieux mexicains. Il y avait dans le Panthéon mexicain un dieu du sang; mais il y avait aussi une déesse des fleurs.

Les chinampas chargés de verdure et de fruits font vivre les deux villages désignés ici, et probablement plusieurs hameaux de leur voisinage. Il faut de la vigueur, mais peu d’industrie, pour les promener sur la surface du lac. Un bon câble solidement tressé, un petit canot pourvu de quelques rameurs, voilà ce qui donne la locomotion indispensable à ces jardins flottants. On sème et l’on récolte en toute saison à peu près sur cette, terre humide, fécondée par le soleil, qu’on adorait jadis à Mexico sous un nom barbare.

Il y a un moment toutefois où les petits champs fleuris des chinampas se flétrissent, et ne parfument plus les rives qu’ils côtoient. C’est à l’époque où commence chez nous le printemps, et au moment ou la semaine sainte amène avec elle ses austérités. Alors le canal de la Viga se couvre de chaloupes et même de simples pirogues remplies d’admirables végétaux; la moisson a été faite autre part. En cette saison les chinampas n’offrent plus qu’une surface désolée; mais peu de jours suffisent pour qu’ils verdoient de nouveau et pour que les fleurs montrent leurs corolles variées. Il y en a encore pour plusieurs mois, et une somme de douze mille pesos au moins vient rémunérer les efforts des laborieux horticulteurs. L’usage veut qu’à un certain moment de l’année on aille admirer sur place les jolis jardins d’Anita et d’Ixtacalco; c’est une partie de plaisir pour les bourgeois de Mexico.


Si nous remettons le pied sur le continent, ce sera pour dire un mot de Tacubaya, tout auprès de Mexico, où il y eût jadis quelques splendides jardins. Là, au milieu d’un bouquet de bois, on vous fait voir la fontaine de la Reine: c’est un tout petit lac, de l’eau la plus limpide. On l’appelle l’Alberca.

Au temps jadis, dit la légende, la Malincheallait s’y baigner avec ses dames, parées comme elle dè longs vêtements blancs. Or, un jour, la belle reine des Aztèques fut surprise par des chasseurs; elle n’avait pas alors sa robe d’un tissu précieux. Confuse, elle n’hésita pas; elle prit sa course et se précipita dans la claire fontaine, à l’endroit même où les eaux s’agitent en tourbillonnant. Jamais depuis la Malinche n’est apparue aux yeux des mortels; mais tous les jours, à l’heure de midi, l’heure à laquelle la belle reine se baignait, les gens clairvoyants voient apparaître au-dessus du remous un tecomatl peint d’or et de vermillon. C’est l’élégante coiffure de la reine mexicaine surprise, il y a des siècles, par les chasseurs. Le demi-globe si richement orné ne bondit qu’un moment au-dessus des flots, il montre aux mortels la place qu’habite dans son palais de cristal la Malinche; mais il disparaît comme l’éclair, si un regard profane cherche à le suivre dans ses mouvements capricieux. La légende indienne de l’Alberca remonte à des temps bien antérieurs à ceux de la conquête. Malinche était aussi le surnom indien de la belle Marina, l’interprète et la compagne de Cortez.

La ville péruvienne de Jauja, singulièrement déchue aujourd’hui de son antique magnificence, mais construite fort régulièrement, tirait jadis sa renommée des fameux vergers de l’Inca, qu’on pouvait appeler les jardins aux fleurs d’or; mais il est inutile d’ajouter qu’il n’en reste plus aucun vestige. Il ne paraît pas, du reste, que cette cité, capitale d’une province étendue, ait rien dans son voisinage immédiat qui constate l’abondance des produits du règne minéral, bien qu’on signale ceux du Quero. Jauja, traversé par un petit fleuve, pour ainsi dire inutile aux habitants, en raison des profondeurs escarpées de ses rives, est une ville régulière, dont les rues sont coupées à angle droit, et la principale d’entre elles n’a pas moins de vingt-deux mètres de largeur.


JARDINS FLOTTANTS AU MEXIQUE

Une circonstance physique notée par M. Paz Soldan pourrait peut-être expliquer la nature des plantations métalliques de ces singuliers jardins. L’eau manque à Jauja pour subvenir aux arrosements, et toutes les plantations attendent pour prospérer des pluies bienfaisantes, toujours fort rares en ces contrées. Peut-être les Incas s’étaient-ils fait un jeu, au moyen du métal qu’ils savaient travailler en perfection, mais qui était sans grande valeur à leurs yeux, de réunir les fleurs, les fruits et même les animaux dont ils prétendaient garder les spécimens durables, dans un lieu qui leur servait parfois de résidence. Malgré les anfractuosités des terrains adjacents, il est question aujourd’hui d’ouvrir une voie ferrée entre Jauja et Lima. Il serait vraiment curieux que les fouilles nécessitées par ce travail permissent de retrouver quelques-uns de ces grands quadrupèdes en or, dont les Incas ornaient leurs jardins. Les vieilles traditions nous parlent d’un troupeau de lamas avec leur toison métallique, que semblait diriger un berger en or. Mille plantes éclatantes, dit la légende, étaient là, en apparence, pour la nourriture de ces brillants animaux. Soyons certains que ces lamas, évanouis depuis des siècles, n’étaient point, en tous les cas, fabriqués en or massif. Admirables fondeurs, orfèvres non moins habiles, les Péruviens savaient parfaitement ménager un métal dont ils ne se servaient pas comme monnaie, mais qu’ils ne se procuraient pas sans peine, et ils étaient d’ailleurs parvenus à réaliser de vraies merveilles en ce genre par la fonte. Les orfévres de François Ier eurent lieu de s’en apercevoir lorsqu’on transporta à Fontainebleau les vases énormes qu’un de nos hardis corsaires, Jean Florin, avait pris en mer sur les Espagnols, et qu’il apporta au roi.

Si Francisco Pizarre ne savait même pas signer son nom, l’armée qu’il commandait avec une résolution digne d’un grand capitaine n’était certes pas composée de gens fort lettrés. A l’exception des deux frères du conquistador, Diego et Fernand, auxquels il faut joindre Cieça de Léon, qui écrivit le récit de la conquête, puis d’un certain Mora, sorte d’artiste-soldat, dont le crayon sut esquisser, dit-on, les traits d’Atahualpa, il ne se trouvait parmi cette poignée de gens résolus aucun individu capable en réalité de décrire un seul des monuments et des jardins de l’empereur du Pérou. L’or employé en guise d’autre métal dans la construction des temples, et parfois dans une certaine ornementation bizarre des vases sacrés, à laquelle il fallait ajouter surtout l’habileté merveilleuse de la fonte, les éblouissait par-dessus tout. Cette circonstance, selon nous, doit suffire pour expliquer aujourd’hui les récits de magnificence exagérés qui commencèrent à circuler en Europe, et qui donnèrent lieu à la locution proverbiale connue de tout le monde. Il en fut sans doute des jardins splendides de l’Inca comme de tout le reste. Il est avéré néanmoins qu’un enclos magnifique, attenant à la demeure du souverain à Jauja, renfermait les plus étranges spécimens de ses incalculables richesses. Le descendant des souverains du Pérou, Garcilaso de la Vega, dont le témoignage n’est jamais exempt d’exagération, se présente parmi les historiens de la conquête comme l’un des premiers qui nous aient transmis la description de ces fameux jardins. Ce récit, en lui-même, pourrait être assimilé aux mille légendes créées par la conquête, s’il n’était confirmé par le témoignage moins suspect d’un témoin oculaire. Francisco Xérès, le propre secrétaire de Pizarre, qu’on n’accusera certes pas, dans sa naïve sécheresse, de s’être abandonné aux écarts d’une imagination trop vivement frappée, nous apprend que parmi les nombreux spécimens d’objets métalliques livrés immédiatement au creuset, il y en avait un grand nombre qui excédaient par leurs dimensions tout ce que l’ancien monde connaissait d’extraordinaire en ce genre. Il ajoute: «Suivant les rapports d’Atabalipa, de Chilicuchima et de bien d’autres personnes, ce prince avait à Jauja des moutonset des bergers tout en or, et ces moutons ainsi que ces bergers étaient de grandeur naturelle; ces objets appartenaient à son père, et il promit de les donner aux Espagnols.»

En offrant ici une représentation des jardins de l’Inca, nous n’avons nullement prétendu ajouter une fiction à des récits purement légendaires. L’histoire naturelle a ses rêves innocents, et l’archéologie a ses licences. Il est permis à tout architecte qui vient d’examiner les vestiges confus d’un monument célèbre d’en essayer la restitution; c’est un jeu de l’art que nous avons tenté dans la planche qu’on a sous les yeux. Disons-le d’ailleurs, sans l’œuvre à laquelle ont pris part un archéologue et un naturaliste célèbres, la restitution des jardins de l’Inca n’eût pu être essayée. Nous sommes loin, sans doute, de l’époque où l’art rudimentaire des Péruviens se révélait en sculpture, dans ses grandes dimensions, pour peu que l’œuvre fût d’un métal précieux; les statues péruviennes qui ornent le musée de Lima, celles que l’on voit encore à Paris, au musée ethnographique du Louvre, sont en assez grand nombre pour donner une idée de ce que devaient être, au milieu des végétaux pittoresques de la montagne, les effigies métalliques qui brillaient dans les jardins de l’Inca.


Ce qui se passait dans la région montueuse de Jauja, où les métaux sont si abondants, avait lieu durant le même siècle au sein de la fertile vallée de Mexico, où l’or n’était certes pas répandu avec autant de profusion. Le Salomon mexicain, dont nous avons déjà révélé au lecteur les magnificences horticoles, avait dressé non loin de ses véritables jardins des compartiments ingénieusement distribués, où brillaient, fondus en or pur, les plantes rares, les fleurs remarquables par leur beauté, les animaux même qui erraient dans les contrées reculées de l’empire, ou qu’on voyait rarement dans la vallée de Mexico. L’ensemble formait une sorte de muséum d’histoire naturelle en plein air, propre aux études des savants de Tetzcuco. A ce point de vue les jardins d’or du roi Netzahuatlcoyotzin avaient un but d’utilité publique, qu’il est superflu de faire ressortir. Les jardins construits à Jauja par le père d’Atahualpa étaient, au contraire, des jardins de pur agrément, constatant l’habileté des artistes péruviens. Pour jouir de plus frais ombrages, c’était à Jucay, bourgade de cent cinquante à deux cents habitants, que les Incas allaient se reposer du fardeau de leur gouvernement. Le palais de ces souverains, qui n’avait rien d’imposant, mais d’où les yeux se portaient sur un paysage magnifique, s’élevait à peu de distance des rives fertiles du Vilcamayu. On en voit encore les ruines. Deux places immenses, environnées d’arbres gigantesques qui s’élèvent à quarante mètres de hauteur, indiquent de quelle beauté furent les vrais jardins des souverains du Pérou. De là on se rend à Urubamba, où sont encore les plus délicieux jardins de la contrée; ils sont situés pour la plupart dans la Quebrada, où les accidents de terrain offrent des points de vue admirables. Ajoutons à tous ces détails, qu’il ne faut chercher ni au Mexique ni au Pérou les traces d’une horticulture soignée, nous reportant aux temps antérieurs à la conquête. Il est certain que les deux grandes places de Jucay offrent encore des arbres immenses présentant dans leur vigueur tous les signes de leur antiquité; mais l’imagination seule peut reconstruire, sous leurs ombrages magnifiques, les méandres fleuris qui les entouraient. On ne saurait faire revivre une civilisation dont les derniers vestiges n’apparaissent plus qu’immobilisés dans le granit ou dans la pierre.

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16 January 2025
Volume:
724 p. 257 illustrations
ISBN:
4064066331719
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