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Antoine Jacquemoud

Le Comte Vert de Savoie

Poëme héroïque


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306816

Table des matières

PRÉFACE.

CHANT PREMIER.

I.

II.

CHANT DEUXIÈME.

CHANT TROISIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

CHANT QUATRIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

CHANT CINQUIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

CHANT SIXIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

CHANT SEPTIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

CHANT HUITIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

CHANT NEUVIÈME.

PRÉLUDE.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

CHANT DIXIÈME.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

CHANT ONZIÈME.

CHANT DOUZIÈME.



PRÉFACE.

Table des matières

DANS cette suite de vaillants comtes sous laquelle, au moyen âge, fleurissait bien brillamment, comme le dit M. de Sainte-Beuve, la tige de l’antique Maison souveraine de Savoie; dans cette série dynastique, si glorieusement continuée, d’hommes de haute et intacte renommée, que M. de Châteaubriand compte parmi les princes les plus chevaleresques de l’Europe, et que M. Victor Hugo appelle très-grands seigneurs, forts et puissants dans leur montagne, il en est plusieurs qui ont marqué mémorablement dans l’histoire; plusieurs dont les noms se trouvent mêlés sous un rôle avantageux à ce qui se fit de grand et de retentissant sur la scène du monde passé ; plusieurs dont l’importance et, pour ainsi dire, l’extension personnelle ne sauraient être mesurées sur l’étendue géographique de leur modeste héritage, tant elles l’ont dépassée en merveilleuse disproportion, dans cette période si favorable au développement des grandes individualités! noms privilégiés que, par suite de la nature complexe des événements d’alors, les annales des peuples étrangers ont mentionnés avec un éloge plus ou moins impartial; noms chers et révérés que notre Savoie a recueillis, elle d’abord, elle avant tous, avec un soin jaloux, une religieuse sollicitude, comme on fait d’un patrimoine sacré, d’un précieux dépôt de famille; et cela, pour les montrer en exemple à ses enfants d’à présent et à ceux des temps futurs, comme une vivante et physionomique tradition de son honneur originel, comme la personnification héroïquement caractérisée de sa nationalité primitive et indéfectible. Or, parmi ces plusieurs dont on vient de parler, anneaux splendides et saillants sur le reste dans la longue chaîne dynastique, il s’en rencontre un, à première vue, qui s’est mis incontestablement hors de ligne; un dont la figure ressort entre tous par la place élevée et singulièrement lumineuse qu’il lui fut donné de se faire dans le cadre général des physionomies historiques du moyen âge. Les familiers de notre histoire m’auront déjà prévenu et auront nommé le Comte Vert (Amé ou Amédée VI).

«Vi ha di certi nomi il solo cui suono fa correre più rapidamente il

» sangue ne’petti atti a sentire entusiasmo. Tale è il nome del Conte

» Verde. Questo principe è nella storia di Savoia ciò che Tancredi è nel

» poema del Tasso.» (Bertoletti.)

Les chroniqueurs de Savoie, les biographes de Piémont nos co-nationaux, et les historiens italiens, sont unanimes à préconiser dans ce prince toutes les parties qui constituent le grand homme, le héros, dans la sévère acception du mot. Ils ont, les premiers notamment, rapporté avec assez d’accord entre eux, bien que dans une narration par trop parcimonieuse de détails et dépouillée d’attraits littéraires, les principaux faits dont se compose son existence extérieure. Quant à la partie intérieure, à ce côté de sa vie qu’on appellerait aujourd’hui populaire, individuel et tout humain, ils ont fait pour lui indistinctement comme pour les divers autres princes de la Maison de Savoie. Partout, dans leur récit, une aride économie de circonstances privées aux endroits qui intéresseraient le plus. On dirait parfois, chez eux, un scrupule de modestie ingénue, un dessein presque avoué de se conformer, dans leurs pages, au vœu sobre comme aux habitudes simples et austères de ceux dont ils racontent les actions. Mais si, d’une part, au point de vue multiple sous lequel on étudie l’histoire à notre époque, on a regret de cette absence de développements, il est juste de convenir, par compensation, que cette sobriété outre mesure, qui peut à bon droit leur être reprochée, devient, pour la postérité, une abondante garantie de leur probité historique, une tacite recommandation de créance absolue à leur récit, pour le peu qu’ils nous ont transmis.

Les étrangers, eux aussi, comme nous l’indiquions tout à l’heure, ont rendu bonne justice à cette noble mémoire. A preuve de cette assertion, et comme témoignage désintéressé, il suffit de produire ici, puisées ailleurs que chez nos écrivains nationaux, deux citations seulement, lesquelles tiendront lieu, en quelque façon, d’exposé sommaire et authentique:

«Amé VI, dit le Comte Verd pour s’être trouvé à un tournoy avec des

» armes vertes, et monté sur un cheval caparaçonné de verd, fut un

» des plus grands princes de son tems. Après s’être affermi en ses sei-

» gneuries, auxquelles il avait succédé, en 1343, à son père Aimon, à

» l’âge de dix ans, et avoir heureusement achevé plusieurs guerres

» qu’il avait avec ses voisins (en Piémont et en Dauphiné), il reçut l‘in-

» vestiture de ses Etats de l’empereur Charles IV. Il mena du secours

» au roy de France contre Edouard, roy d’Angleterre; fit une ligue avec

» Jeanne, reine de Naples et de Sicile; combattit le prince d’Achaïe,

» qui avait fait mourir ses officiers, et prit la ville de Turin. Depuis,

» l’an 1366, il alla en Grèce, contre les Ottomans, pour la défense

» de l’empereur Jean Paléologue, qu’il délivra des mains du roy de Bul-

» garie; et, à son retour d’Orient, il passa à Viterbe, où il présenta à

» Urbin V le patriarche de Constantinople, que l’Empereur lui envoyait

» pour la soumission de l’Eglise grecque. Le Comte Verd unit plusieurs

» principautés à la couronne de Savoie, et institua l’Ordre de l’Annon-

» ciade. Enfin, ce prince, heureux en ses nombreuses entreprises, après

» avoir régné quarante ans et s’être vu le juge médiateur de l’Italie et

» le défenseur des papes, mourut de peste dans la Pouille, où il avait

» porté du secours à Louis d’Anjou, roy de Naples, pour la conquête

» de son royaume, l’an 1383. Par ses rares qualités, il fut comme l’ar-

» bitre des grandes affaires de son siècle. Il avait épousé Bonne de Bour-

» bon, fille de Pierre, duc de Bourbon, et sœur de Jeanne, reine de

» France.» (Grand dictionnaire historique français de Moréry et des Continuateurs.)

Tristan le Voyageur, cet Anacharsis du moyen âge, dit, à propos de son passage en Bresse, pays qui, en ce temps, appartenait à la Maison de Savoie: «Alors régnait le fameux Comte Amé VI, surnommé le Vert » parce qu’il préférait la couleur verte à toute autre couleur, et qu’il

» la portait sur ses vêtements, dans ses armes et ses bannières. Ce fut

» à Bourg que je vis ce prince vénéré et puissant..... Il conquit plu-

» sieurs pays voisins..... Il fit des merveilles à la grande journée de

» Crécy..... Il délivra l’empereur de Constantinople des prisons du roi

» des Bulgares, et chassa les Turcs de la Grèce..... Le Pape lui déféra

» le titre de protecteur du Saint-Siège, et l’empereur d’Allemagne le

» nomma Vicaire général de l’Empire, en Italie.» (France au XIVe siècle, par de Marchangy.)

Tel est le sujet traité dans ces pages que je laisse, non sans quelque appréhension, aller au vent chanceux de la publicité.

Sur le simple exposé qu’il vient de lire, le lecteur aura, je le présume, entrevu déjà, d’un coup d’oeil préliminaire, le caractère à peu près général de l’œuvre (je n’ose dire poétique) que je soumets à son appréciation. Il ne s’agit ici de rien qui ressemble à une épopée taillée sur le patron antique. D’abord, un monde épique à remuer, c’est là un fardeau écrasant. Il faut un dieu pour créer un Olympe, et un Atlas pour le supporter. Les ressorts de la fiction homérique ne jouent bien que sous la main puissante du divin vieillard. D’autre part, les merveilles de la machine épique demeurent désormais en dehors de nos habitudes littéraires. Les formes, même de simple encadrement, de canevas superficiel, calquées sur le système de la fable primitive, ne sont plus de mise depuis voici bien des années. Employées dans un sujet moderne et chrétien, en si discrète mesure et avec tel ingénieux déguisement qu’on le veuille supposer, les données classiques du thème païen seraient une infaillible condition d’irréussite pour l’imitateur malavisé et trop tard venu. L’intonation d’une formule qui consonnerait le moindrement avec l’Arma virumque cano du chantre d’Enée, ferait, dès l’ouverture du poëme, crier à l’anachronisme, au renouvelé des Grecs. — Le lecteur intelligent aura senti encore qu’il ne peut non plus être question ici de rien qui ait parenté avec le genre épique mixte, composé de moyens empruntés à la fable ancienne et d’éléments puisés dans le roman de chevalerie (La Jérusalem délivrée, par exemple). Cette espèce-là, traitée une fois pour toutes par le chantre de Renaud, avec une admirable entente et une parfaite contexture de l’ensemble, est également tombée en désuétude. Avec leurs nouvelles préoccupations littéraires, les hommes d’aujourd’hui ne seraient guère d’humeur à se prêter complaisamment à l’illusion des enchantements magiques. Continuer, à l’heure qu’il est, une pareille nuance épique, ce serait se perdre, même pour un poëte souverain; la toute-puissance de ses accents ne le sauverait pas, et le chant de sa lyre inopportune mourrait dans le désert. Mais, y eût il actualité, le passereau qui chante dans un creux sibérien des Alpes sait très-bien d’ailleurs que l’ambition ne lui appartient pas de se faire entendre sur le mode du cygne de Sorrente. — L’œuvre présente n’a également aucun rapport de filiation avec un certain genre moderne, triplement bâtard, fabriqué avec de l’histoire récente, de la fiction païenne et du merveilleux chrétien (la Henriade). J’omets dans cet amalgame hétérogène un quatrième ordre d’idées disparate: l’allégorie morale. On l’a dit: une telle création manque de principe de vie. Poëme sans poésie, série de vers presque sans versification, les quelques tableaux et portraits tracés de main de maître qu’on y rencontre çà et là ne suffisent pas pour donner à cette conception une physionomie épique. Oui, il y a de belles figures poétiques dans la Henriade. C’est grand dommage que la seule figure à caractère qu’on y désirerait avant toutes les autres, n’y paraisse pas: celle de Henri IV. Le sujet est national et, de plus, merveilleusement domestique et familier pour la Franco; comment le poète français n’a-t-il tiré de là qu’un poëme impopulaire? Quoi qu’il en soit, celui qui ose aujourd’hui articuler le nom du Comte Vert n’aurait pas même, aveu qu’il se hâte de faire, la prétention de s’aventurer sur les traces du barde qui a suivi le Béarnais allant à la conquête de sa royauté.

La production annoncée sous le titre de Comte Vert de Savoie, n’est et ne devait être qu’un poëme historique. Un tel cachet littéraire lui était de rigueur imposé par la nature foncière du sujet choisi.

Considérer donc le tableau résultant de l’ensemble de la composition, autrement qu’en se plaçant au point de vue de l’histoire, ce serait y chercher des effets de lumière artificiels, des faces et perspectives idéales qu’on n’a pas voulu y mettre, et fermer en même temps les yeux au jour vrai, mais peu étendu, à l’aspect naturel, bien que très-tempéré de saillie et d’éclat, sous lequel on a eu dessein de représenter une individualité héroïque.

Les grands profils poétiques d’une beauté achevée peuvent se rencontrer dans d’autres figures créées par l’art moderne. La réalité des traits, avec sa noblesse simple et rude, est partout ici; c’est du moins ce qu’on a essayé de relever dans cette ébauche.

N’était l’infériorité, sincèrement confessée, d’une pareille œuvre, j’aurais volontiers écrit en tête du livre: Odyssée chevaleresque. L’appellation pouvait convenir à plus d’un égard. Le type de physionomie bien prononcé sous lequel l’homme se présente, certains traits homériques mêlés aux traits chrétiens dans son caractère réel, le genre spécial de plusieurs de ses pérégrinations guerrières, une teinte enfin d’héroïsme aventureux qui domine, fortement accusée en maint endroit, dans le tableau général et varié de sa vie, tous ces accidents, consignés dans l’histoire et reproduits en esquisse dans ce poëme, semblaient donner motif au choix d’une telle dénomination. Dans l’embarras, toutefois, de savoir au juste en quelle catégorie littéraire convenue doit être classée, hasardeusement née comme elle l’est, une conception qui n’a pas, que je sache, d’antécédents générateurs ni régulateurs; dans la difficulté, par conséquent, de lui appliquer d’office, pour la légitimer, une étiquette connue, je l’intitulerai tout uniment: Biographie d’un héros écrite en vers; dénomination assez juste et pas trop ambitieuse, qui ne saurait lui être contestée, ce me paraît.

C’est bien une biographie en effet. L’homme réel est pris à son berceau et conduit jusqu’à sa tombe par les phases diverses de son existence positive. L’intérêt d’action et de situation, si intérêt de cette sorte il y a, se trouve ici presque exclusivement restreint et concentré autour d’une personnalité unique. Pour la faire revivre, cette grande vie, dans les notables détails de sa vérité historique, il fallait remettre en scène, en les dramatisant modérément, les entours avec lesquels elle a été en contact, le milieu humain où elle a joué un rôle principal. Mais, on le répète, hommes et événements contemporains, tout cela figure ici accessoirement; ce qu’il y avait à recomposer dans ce cadre biographique, ce n’était point le passé d’un monde, mais celui d’un homme.

Ainsi, nulle invention dans le sujet; pas de force créatrice dans le plan de l’œuvre; et pas non plus peut-être, je le crains bien, de mouvement animateur dans la composition.

Ensuite de ce qui précède, à peine est-il besoin d’ajouter que la légende n’a rien fourni à ces pages. J’ai compulsé consciencieusement les documents authentiques; et il m’est passé sous les yeux un nombre suffisant de chroniques et de biographies, rédigées, les unes par des écrivains savoisiens, et les autres par des auteurs italiens. Muni de ces matériaux, je n’ai eu, à vrai dire, qu’à rassembler les faits et à les disposer selon l’ordre naturel. Dans ce travail de pur arrangement, je me suis interdit toute mutilation et déplacement historique. Aux endroits où les récits des divers historiographes et annalistes consultés se sont trouvés en désaccord entre eux, la vraisemblance restant néanmoins suffisamment gardée de part et d’autre à travers ces différences de narration, j’ai toujours opté, comme cela m’était permis, pour la version qui se prêtait le mieux aux exigences du thème poétique. Là où quelque lacune était à combler, j’ai fait la moindre part possible à la fantaisie des suppositions. En ce qui a trait aux habitudes du héros, à son humanité proprement dite, enfin à ce qu’on pourrait appeler la face morale de l’œuvre, j’ai rassemblé avec soin ce qui s’est offert de saillant et de personnellement caractérisé dans les lignes biographiques des écrivains nationaux et étrangers. Ce côté moral, aussi vrai en son genre que le côté strictement historique, devait, à moins que l’ouvrage ne mentît à la pensée fondamentale qui l’a engendré, embrasser surtout le triple ordre des idées religieuses, chevaleresques et monarchiques; car, ce n’est qu’à travers l’éclairement de ces idées, comme à travers son jour naturel, que la figure de l’homme pouvait se présenter. Isolée et vue ailleurs que dans ce milieu lumineux, l’image donnée n’eût pas été la sienne; on n’aurait eu qu’une apparition fausse, qu’une demi-silhouette. De là la nécessité de faire marcher constamment, le long de l’œuvre, sur une double ligne parallèle, l’homme et le principe qui a fait son humanité ce qu’elle est, le héros et la grande pensée où il a puisé son héroïsme, la chose et sa raison morale, le fait positif et la vérité sociale qui l’a produit, qui le domine et le vivifie.

De tout cela j’ai tâché de former un ensemble aussi homogène que la nature multiple et diverse du sujet le comportait, peiné seulement que ce travail n’ait trouvé pour son exécution qu’un ouvrier aussi insuffisant. Au défaut de la triple unité d’action, de temps et de lieu, qui était, on le comprend, forcément exclue de l’ordonnance d’une œuvre de ce genre, j’ai tenté d’imprimer au total de la composition un autre principe essentiel d’unité générale, loi intrinsèque, plus difficile peut-être à garder que la règle des unités communes, dont les créations dramatiques de nos jours tendent de plus en plus à s’affranchir: règle, du reste, dépourvue de principe foncier, et qui n’avait pour base qu’une vérité de convention routinière.

La création, à supposer qu’il existe ici quelque chose d’approchant, porterait donc, non point sur le fonds mais sur la forme extérieure, sur le procédé d’exécution. L’idéal, toujours dans la même supposition, toucherait au bord des choses seulement, aux contours flottants, aux accidents de remplissage, à tout ce qui est en dehors du fait réel et de la personne historique: simple affaire de détail de style; question de diction, de ton, de couleur, de mise en relief, etc. L’Art et la Poésie, en un mot (mais j’appréhende très-fort que l’un et l’autre ne soient absents d’ici ), entreraient enfin par exception dans la partie morale de l’ouvrage, dans les morceaux sous façon lyrique tenant lieu d’épisodes, et servant d’accompagnement aux divisions principales et de complément au total.

Il existe, chacun le sait, d’excellentes rhétoriques, traités complets et approuvés, sur la vraie manière de confectionner des poëmes épiques, des tragédies, des comédies, tout ce qu’on veut, enfin. Bien certainement, s’il en eût existé une aussi pour le genre particulier dont il s’agit, une sur la belle tournure à donner à une biographie héroïque écrite en vers, je n’aurais pas manqué d’en étudier l’esthétique d’un bout à l’autre; j’aurais puisé le plus possible d’inspiration à cette source des saines doctrines et des justes élégances. Si, de plus, comme il y en a pour tout expliquer, il y eût eu aussi des rhéteurs commentant et élucidant en conscience de profession les règles dudit traité, je me serais fait un devoir de prendre avis de ces messieurs; et, leurs leçons aidant, je serais parvenu, aussi bien qu’un autre, à produire quelque chose de conforme aux vrais principes et d’avoué par le bon goût. A défaut de rhétorique et de rhéteurs, en cette fâcheuse absence d’une direction quelconque, je me suis vu réduit à prendre conseil de moi-même. Qu’avec un tel guide, ma faible vue ait dû souvent s’égarer dans l’horizon inexploré, et mon pied faillir sur la route non encore battue, c’est chose qui se dit de soi-même.

Sans doute, d’après les principes admis par l’école des imitateurs, et autorisé en cela par de nombreux exemples, j’aurais pu, faute d’imaginative, puiser à pleine urne, avec plus ou moins de bonheur, dans les œuvres épiques des grands maîtres, ces sources originales, abondantes et limpides du beau classique; il m’était facultatif de faire de larges emprunts à ces riches mines d’où chacun a droit d’extraire le pur or natif. J’ai pensé néanmoins qu’il valait mieux recueillir, dans mon humble coupe de rude écorce, quelques gouttes, s’il était possible, de simple poésie suintant, bien qu’un peu trouble, de la veine avare de mon rocher solitaire, en exprimant toutefois mon ennui de n’avoir rien de mieux à offrir à la soif poétique de mon lecteur désappointé ; j’ai pensé qu’il valait mieux creuser dans mon ténébreux souterrain et y poursuivre courageusement quelque filon oublié, au risque d’en tirer seulement deux ou trois parcelles de matière demi-lucide et équivoque, ne fût-ce même que des paillettes de chrysochalque. Au lieu de prendre la large route ouverte par les génies-modèles, ces grands voyageurs et éclaireurs du monde poétique; route que le dernier venu peut fréquenter à plaisir, et qui mène aux belles régions de la pensée, aux horizons étendus de la fantaisie; j’ai préféré (y aurait-il eu présomption et égarement de ma part?) suivre dans l’isolement mon sentier étroit, rocailleux, brusquement tournant, et brisé sans cesse, mais conduisant peut-être à la découverte de quelque coin de verdure non encore foulée et de quelques aunes d’horizon restées jusqu’ici inaperçues aux explorateurs. Voilà pour la conception, les idées générales et la conduite de l’œuvre.

Relativement aux idées secondaires et au matériel des formes et des moyens de composition, je ne me suis pas fait faute, quand cela était à ma convenance, de ce qu’il y a de déjà connu et définitivement acquis à la littérature moderne: fonds de données qui n’est l’exclusive propriété d’aucun écrivain, mais qui constitue le domaine commun et appartient de droit à tous. Aujourd’hui, comme à chaque âge de l’esprit humain, il règne un nouveau courant d’air intellectuel; on dirait une sorte d’atmosphère poétique rafraîchie, où les âmes respirent plus amplement, où chacune d’elles puise avec un surcroît d’activité, pour se les approprier et assimiler ensuite selon sa nature individuelle, les molécules du nouveau fluide vital universellement flottantes. Chacun prend dans ce milieu ambiant; j’ai fait comme tout le monde. Mais tirer absolument tout du trésor ouvert, reproduire telle quelle la substance prise dans ce fonds commun, sans chercher si l’on n’aurait point par devers soi des ressources spéciales, ne créer en un mot que par réminiscence, ce serait, on le conçoit, une tâche par trop commode, triviale, et partant inutile. Pour caractériser une poésie, il faut autre chose que la répétition monotone des rimes qui déjà circulent partout. Deux ou trois idées sortant du propre fonds de l’écrivain donneront seules à ses pages une empreinte originale qui les recommande un moment à l’attention du public, de ce public de jour en jour plus difficile, plus exigeant, et qui a bien, il en faut convenir, un peu raison de se montrer tel. Mû par cette considération, qui doit, du reste, demeurer présente à l’esprit de tout homme prenant mission de parler au public, j’ai fait une tentative. A travers l’emploi des moyens laissés à la disposition de quiconque veut écrire dans la langue des vers, je me suis attaché à mettre en œuvre certains éléments poétiques auxquels, sauf démonstration contraire, je ne connais pas de précédents en littérature. Il me serait aisé de signaler ici les endroits; mais ce n’est pas nécessaire; puis, franchement, cela en vaut-il la peine? Le lecteur qui se tient au courant du mouvement littéraire, notera lui-même de prime abord les passages; il remarquera peut-être çà et là, au milieu des nombreuses vulgarités et défaillances de mon chant, quelques accents, trop clair-semés à mon grand regret, accents peu mélodieux et discordants sans doute, mais où je n’ai été l’écho d’aucune voix poétique étrangère. J’ai dit quelques accents, et c’est beaucoup dire; car l’innovation un peu étendue appartient au talent, et la création complète, au génie. Je ne suis dans aucune de ces conditions.

Reste à savoir maintenant si, construite comme elle l’est, cette œuvre possède en partie un mérite qui, pour extrinsèque qu’il soit, n’en est pas moins indispensable à tous les ouvrages de l’esprit, mérite d’où ils tirent leur principale chance de viabilité présente: celui de répondre à un besoin intellectuel ou moral du moment. La question de l’actualité littéraire est trop importante de nos jours pour qu’il n’en soit pas dit ici quelques mots.

Nous l’avons déjà remarqué en commençant: on ne peut plus jeter aucune œuvre dans le moule de l’ancienne épopée mythologique; cette forme est brisée à jamais. La reconstruction d’un tel type épique est dorénavant laissée à l’innocente manie de certains hommes de lettres qui, demeurés fidèles au culte des Muses scolastiques d’il y a trente ans, s’obstinent à ne pas savoir l’âge où il vivent à présent. A cet égard donc, pas de contestation.

Mais de ce que la raison humaine a accompli sa phase juvénile, de ce que nous sommes loin, bien loin déjà, assure-t-on, de l’ère où la vérité se fondait avec la fable, où la première histoire des nations était une épopée, et leurs premiers annalistes, des poëtes et des rapsodes, on a tiré une induction trop générale, on a passé à une conclusion fausse, parce qu’elle est absolue. Quelques écrivains modernes sont allés jusqu’à prétendre que toute poésie tenant plus ou moins du genre héroïque, est devenue impossible; et ceux qui ont mis en avant cette assertion exclusive ont cherché à l’étayer des considérations suivantes, à savoir que les grands hommes et les héros ont essentiellement contribué à former le noyeau rudimentaire des sociétés naissantes, à policer, à émanciper graduellement les peuples enfants; que, par une conséquence nécessaire, les jeunes générations ont dû s’habituer à personnaliser leur nationalité et leur civilisation dans ces puissants individus, restés longtemps les bienfaisants tuteurs des patries adolescentes; que la gratitude nationale s’est dès le principe attachée avec un souverain intérêt à ces glorieuses mémoires, en les perpétuant par la tradition orale pieusement maintenue; que les littératures, après avoir consacré les premiers accents de leur berceau à bégayer la Divinité sous ses diverses appellations lyriques, ont dû, en grandissant, célébrer les grands noms héroïques et les inscrire dans l’immortalité par des chants populaires. Jusque-là, rien qui ne soit conforme aux enseignements de l’histoire. La critique a mis en pleine lumière ce fait primordial. Mais, de ce que le genre épique, qui est individuel de sa nature, a été la première forme affectée par la poésie, les détracteurs de l’épopée héroïque induisent mal à propos qu’elle n’est plus praticable aujourd’hui. Précisons leurs motifs. Ils nous représentent, car tous ne se sont pas encore mis d’accord sur l’âge assignable à l’esprit humain, ils nous représentent le monde arrivé, les uns, à sa maturité seulement, les autres, à sa vieillesse déjà, et quelques-uns, à sa décrépitude enfin; cela posé, ils déclarent que ce qui a intéressé son enfance ne va plus aux goûts de sa virilité, et reste également sans charme pour son humeur sénile; qu’à la suite des successives et profondes transformations subies par l’humanité, l’œuvre sociale s’accomplit à notre époque bien autrement qu’aux ères initiales; que le travail de la civilisation n’est plus uniquement dévolu aux puissants individus, aux grands hommes, aux héros, mais qu’il se fait par l’apport de la capacité personnelle de chaque homme et par le concours, sans distinction aucune, de toutes les intelligences et aptitudes en masse; que le niveau commun de la raison humaine, demeuré si inférieur durant tant de siècles, se trouve aujourd’hui avoir atteint un tel degré d’élévation, que les grandes personnalités exceptionnelles ne peuvent plus surgir au-dessus; que dès lors, les figures phénoménales du monde passé ont cessé d’appeler à elles et d’occuper l’attention admirative des générations présentes; qu’ainsi la poésie, expression la plus intime, la plus brillante, la plus distinctive aussi d’une civilisation quelconque, se dégageant désormais de la forme héroïque et restrictivement nationale, doit revêtir le caractère humanitaire, le type d’universalité, qui est celui de l’époque, selon leur dire, du moins.

Oui, il y a quelque chose de vrai dans tout cela; oui, la poésie a besoin de s’humaniser par un côté. L’instinct unanime des littératures à cet égard ne saurait être en défaut; la pacifique révolution qui s’opère généralement, depuis voici bientôt une vingtaine d’années, dans le domaine des lettres, soit par rapport au fonds des idées, soit en ce qui concerne les formes mêmes les plus matérielles de l’expression, c’est là, certes, un fait dont, à l’heure d’aujourd’hui, l’évidence et la portée morale ne souffrent plus de discussion sérieuse dans le monde intellectuel.

Mais on sent, d’une autre part, ce qu’il y a d’aventuré et d’extrême dans la doctrine des proscripteurs du genre héroïque. Qui ne voit d’ailleurs que leur système tend, en définitive, à introduire les nébuleuses et flottantes préoccupations de la Politique dans la région de l’Art immuable et serein? On voudrait faire de l’Art un partisan passionné ; on voudrait, c’est le mot, démocratiser radicalement la Poésie.

L’étroitesse des limites imposées à une simple préface ne me permet pas d’entrer dans les détails d’une entière réfutation. La pensée éclairée du lecteur complètera elle-même les rapides et partielles observations que je vais jeter dans les lignes suivantes.

Non, l’humanité n’est pas, en réalité, arrivée au point de perfectionnement qu’on nous vante dans le programme théorique. Vue à la superficie de la société, la civilisation semblerait, sous certains aspects, justifier les belles annonces des systèmes; mais, sans même creuser à fond, regardez seulement, avec discrétion, un peu avant dans le positif du fait social, même chez les peuples réputés les plus cultivés, et vous ne tarderez pas à être tristement désillusionné. Prenant, dans toutes les questions, l’homme et la société sur le fait palpitant, chacune de vos études d’observation apportera un sec démenti aux théories acceptées sur parole, et chaque expérience journalière un nouveau refroidissement à vos plus fervents enthousiasmes humanitaires, si tant est, ami lecteur, que vous péchiez encore à ce sujet par trop de candeur. Sans vouloir nier le progrès social, ce qui serait un tort aussi grave que de l’exagérer, la bonne foi de l’observateur a le droit de douter si tout ce qu’on décore du nom de progrès civilisateur, en est bien effectivement; si les changements advenus dans l’humanité ne sont pas, en plus d’un cas, une réapparition de sa barbarie originelle sous des formes nouvelles; si, en polissant sa rudesse au contact des idées modernes, le génie des nations a racheté par des avantages suffisants la perte de son ingénuité et de sa droiture antiques. Il est permis peut-être de se demander si le système de nivellement qui tend non-seulement à proscrire du temps présent les grandes individualités, mais encore à les bannir de la place qu’elles se sont faite dans le cadre poétique du passé, à renverser l’autel sur lequel l’Art impartial aime à leur élever des statues, à dépouiller de tout prestige le culte des souvenirs séculaires que leur rend la reconnaissance des nations; il est permis de se demander si un tel système gratifie l’humanité d’une bien précieuse compensation, en faisant surgir d’un coup et en foule, de leur obscure fourmilière, toutes les petites individualités sociales, en proclamant chacune d’elles souveraine indépendante, destinée à jouer un rôle supérieur, en la mettant par là en guerre tantôt ouverte, tantôt clandestine, mais permanente et acharnée toujours, avec tout ce qui l’entoure, et cela de telle sorte qu’il en résulte la rupture de l’unité des sociétés.

Et notez ici par parenthèse combien la littérature est toujours prompte et fidèle à refléter la couleur des théories et des opinions sociales. Adoptés par une portion de l’école poétique moderne, la portion jeune, immodérément enthousiaste, celle qui accueille en chaude amie les nouveautés exorbitantes, ces principes d’indépendance et d’individualisme ont donné naissance à ce genre de poésie intime, étroitement personnelle, qui a été en vogue durant la période de quinze ans qui vient de s’écouler. Laissant de côté les grands sujets qu’offre l’histoire du passé, chacun s’est mis, bravement et sans tant de façons, à se prendre soi-même pour type et, comme cela était reçu alors, à se faire son épopée intérieure à soi, son drame élégiaque à soi. Dans ce genre fébrile, marqué au coin d’une idéalisation démesurément excentrique, le moi égoïste de l’imperceptible individu a pris des dimensions épiques tout d’abord, l’acte le plus simple de la vie privée a été élevé à la hauteur d’un événement social, et la moindre larme du poëte microscopique aux proportions d’une douleur humanitaire. Il n’y avait pas, si exiguë qu’elle fût, d’individualité qui ne se mirât elle seule dans tous les beaux aspects de la création, qui ne se sentit complaisamment vivre dans toutes les palpitations des êtres d’alentour, qui ne remplît le monde entier de son moi, et ne s’imaginât représenter, elle seule, l’immense humanité. Il ne se trouvait pas de poëte, de poëte inconnu, de poëte incompris surtout (et il en foisonnait de ces Prométhées au petit pied) qui ne se construisit son Caucase intime, son Golgotha domestique à la mode; et c’est là que chacun posait comme il l’entendait, s’octroyant gratuitement deux royautés: celle du génie et puis celle de la souffrance expiatrico. Aussi, à chaque pas, en littérature, vous rencontriez un héros ou un martyr, à votre singulier ébahissement.

D’un autre côté, ne sent-on pas que cette Humanité, si fallacieusement prônée, n’est au fond qu’un mot abstrait avec lequel les partisans du système jouent d’une manière trop abusive? Evidemment, il y aurait folie à vouloir appliquer une pareille doctrine à toutes les nations indistinctement, à englober comme ça, à l’aveugle et pêle-mêle, dans un tout-y-va social, la grande, la multiple humanité, si dissemblable de peuple à peuple. La nature humaine est aussi diversement accidentée dans les nations que la nature physique dans les différentes parties du globe qu’elles occupent. L’élévation du niveau de l’intelligence universelle n’est point la même chez chacune d’elles. Chez chacune d’elles la civilisation s’opère par des procédés particuliers. C’est donner, tête baissée, dans les plus graves aberrations, que de ne pas tenir compte du génie national et des mille antécédents qui distinguent tel peuple de tel autre. Ce qui est un moyen d’avancement pour celui-ci, devient souvent un obstacle pour celui-là. Rien donc de général ne saurait être raisonnablement établi sur ce point.

Rentrons dans le cœur de notre question. En ce qui est des individualités héroïques dont nous traitions il y a un moment, les adversaires du genre épique manquent de justice dans l’appréciation qu’il leur plaît d’en faire. Ils s’opiniâtrent à ne reconnaître dans ces glorieuses figures que le type de la force matérielle. Mais cette force n’a pas été la seule puissance par laquelle ils ont exercé une action sociale si étendue. Ils ont aussi influé sur le monde par le génie, par la vertu, par des actes de haute humanité ; et, sous ce rapport, leur mémoire appartient intimement à la poésie, à la religion de l’Art. De tels noms ne peuvent sans injustice être relégués, comme on le prétendrait, dans quelques coins obscurs et poudreux de la froide histoire. — Et puis, qui oserait assurer que les individus transcendants ont disparu sans retour du théàtre des événements sociaux? L’éducation philosophique des masses populaires, est-elle assez avancée? l’horizon du monde politique, assez éclairci? la face de la nouvelle Société, assez nettement dessinée dans le clair-obscur de la scène flottante de l’avenir, pour qu’on soit fondé à prononcer que les personnages hors de pair n’ont plus de rôle à jouer dans le drame futur de l’humanité ? Est-il bien certain que tel et tel peuple, pour traverser des crises sociales commandées par leurs destinées, pour se constituer enfin pleinement, n’auront pas besoin de ces conducteurs des nations, de ces guides extraordinaires qu’on nomme héros? Voilà le problème. Le dernier mot n’est pas dit là-dessus.

Superflu de nous arrêter ici au rêve extravagant, au non-sens social des utopistes outrés qui visent à détruire le sentiment de la nationalité par sa fusion absolue dans celui de l’humanité universelle.

Si le sentiment de la patrie est immortel de sa nature dans le cœur des générations humaines, le souvenir sacré des hommes d’élite qui ont, les premiers, constitué la patrie, et se sont, eux et leur dynastie, identifiés avec elle, ne doit pas vieillir, ne doit pas mourir. A moins de s’abdiquer lui-même, un peuple ne peut oublier les noms synonymes de sa personnalité originelle et répudier les premiers titres authentiques de sa dignité sociale. Ainsi donc, faire revivre à ses yeux les hautes images où l’illustration de son passé se trouve comme incarnée, comme individualisée, lui donner de fois à autre à contempler, de très-près et sous un aspect plus saisissant, ces gloires météoriques au rayonnement desquelles sa physionomie doit l’éclat qui la distingue parmi celles des autres nations, ce sera toujours le plus efficace moyen de réchauffer le patriotisme dans son sein, d’entretenir en lui le culte de toutes les vertus publiques. La religion des glorieux souvenirs est la dernière à s’éteindre, même chez un peuple impie, si jamais tout un peuple pouvait, sans se dissoudre, cesser un seul moment d’avoir une foi!

Maintenant, en ce qui regarde la question littéraire proprement dite, on conçoit assez aujourd’hui que la première condition d’une poésie, pour qu’elle soit acceptée et comprise, c’est d’être appropriée au véritable esprit philosophique et aux mœurs du siècle auquel elle s’adresse. Comme les autres genres poétiques, le genre épique se trouve soumis à cette loi de rénovation périodique en vertu de laquelle la littérature, à certains temps donnés, varie de forme et de mode de composition: métamorphose plus ou moins complète, qui se produit non-seulement dans la nature des idées et des sentiments, mais encore dans la partie la plus superficielle du langage. La connaissance certaine, acquise enfin à notre siècle, de l’instinct du génie humain, a mis hors de contestation cette vérité : que, dans ces époques de mouvement progressif, l’Art, en général, sans pour cela changer de but moral et de tendance civilisatrice, abandonne ses vieux errements et se fraie d’autres voies plus larges, plus droites et mieux éclairées.

Rien donc n’empêche que la poésie épique ne soit aussi bien praticable de nos jours que dans les temps reculés; seulement elle est obligée de procéder diversement, sans dénaturer pour autant le caractère héroïque de ses personnages. Voyez en peinture, par exemple: tous les jours, un même sujet héroïque pris dans l’histoire ancienne est conçu d’une nouvelle manière, rajeuni avec d’autres couleurs, présenté sous une lumière différente. Au fond, la question gît presque entière dans la façon inusitée d’envisager le sujet et surtout dans le mode plus ou moins neuf de son exécution. Qu’on y réfléchisse un tant soit peu, et l’on se convaincra bientôt que c’est de là en effet qu’une œuvre tire en majeure partie son cachet d’actualité.

S’imaginerait-on, parce que l’officine homérique est fermée à toujours, qu’il n’y ait plus moyen de trouver une enclume et des marteaux pour forger une épopée? Certes, le merveilleux n’est pas, comme quelques gens de lettres se le figurent, l’élément essentiel de la poésie héroïque. La mythologie païenne n’est pas la seule source de la beauté épique. Loin de là. Notre civilisation chrétienne, largement comprise surtout comme elle l’est à cette époque, nous a ouvert des trésors nouveaux, livré des ressources de toute espèce; il ne s’agit que de savoir exploiter la carrière. L’auteur des Martyrs nous a montré, lui le tout premier, ce que peut le génie de l’ouvrier dans une semblable exploitation. Plus d’un beau parti en sens divers reste encore à tirer de cette mine inépuisable. Entière latitude est laissée de nos jours aux poëtes, aux puissants faiseurs, pour combiner d’autres éléments, monter d’autres ressorts, calculer des effets inaccoutumés, propres à intéresser au récit épique.

Mais alors, objectera-t-on, une œuvre conçue et exécutée sur ces nouvelles données ne peut plus se qualifier d’épopée. Soit encore. Une intitulation, telle ou telle, antique ou moderne, qu’est-ce que cela fait à la chose? Qu’au mot ne tienne; donnez à l’œuvre le nom que vous voudrez, ou plutôt ne lui en donnez point. Si elle est fortement organisée, si elle réussit auprès du public intelligent, l’œuvre saura bien se nommer d’elle-même; et le nom qu’elle se fera, soyez-en sûr, sera toujours beau, aussi beau que celui d’épopée. En ceci comme en tout, il ne faut pas chicaner sur le mot. Nous arrivons à une époque où l’étiquette ne caractérise plus rien; c’est le fonds des choses qu’il s’agit d’apprécier.

Mis ainsi en harmonie avec les goûts littéraires et les idées sociales du temps présent, le genre dont nous parlons aurait droit, par l’importance et l’étendue de la conception comme par la nouveauté de la forme, d’appeler à lui les sympathies des intelligences élevées; et cela de préférence, nous estimons, au genre poétique qui a semblé prévaloir jusqu’ ici, le chant élégiaque, genre caractérisé par des productions à courte haleine, sans portée sérieuse, et d’un larmoîment monotone bien fait pour lasser les oreilles les plus résignées, genre plus personnel qu’humanitaire, plus sceptique que religieux, quoi qu’on en dise, et dont les intelligences graves commencent déjà à reconnaître le vide désespérant et le danger réel pour l’âme de la génération naissante.

La lyre qui ne rend qu’une note plaintive,

Au cœur des nations ne trouve plus d’échos.

(ALFRED DES ESSARTS, 1843.)

Ce que le monde lettré veut aujourd’hui, ce sont des œuvres viriles, des compositions larges et solidement pensées. Depuis une dizaine d’années, les esprits paraissent se tourner de ce côté ; de jour en jour la tendance devient plus manifeste.

Le succès déjà obtenu par plusieurs productions d’espèce épique, tant dans la variété purement héroïque que dans la variété humanitaire modérée, sorties de la plume des écrivains contemporains, plaidera, du reste, plus démonstrativement que les meilleures raisons, pour la cause du genre épique que nous soutenons.

D’ailleurs, à présent que l’on revient avec une prédilection pleine de curiosité sur les hommes et sur les choses du passé, pourquoi le poëme héroïque, surtout s’il est marqué au sceau authentique de l’histoire, n’aurait-il pas sa part dans les travaux des hommes de lettres et dans l’attention d’un public éclairé, autant que la page d’histoire elle-même, autant que le drame et le roman historiques?

Plus qu’une considération, la plus directe de toutes, et je clos cette préface.

Si le temps propice à l’avénement de l’épopée, c’est, comme on l’a remarqué, le premier âge littéraire des nations, lorsque le doute n’a pas encore fait invasion dans les intelligences, et que les mœurs n’ont pas subi encore ces altérations profondes qui défigurent le type original d’un peuple, il sera vrai de dire que la poésie épique convient aujourd’hui à notre nation plus qu’à aucune autre.

Notre Savoie est à la fois antique et moderne: moderne, par son avancement dans les sciences, dans les arts et dans la voie pacifique de toutes les véritables améliorations sociales; antique, par son isolement des grands centres de dépravation, par son ferme attachement à l’ordre de choses que les siècles ont institué et sanctionné pour elle, par ses affections religieuses et monarchiques, par la solide chaîne de ses traditions locales, par ses mœurs conservées, quant à la majorité de la population, presque dans leur simplicité génuine, par le culte commémoratif des aïeux, enfin, par toute sa physionomie morale aux traits accentués comme les grandes lignes des rochers éternels qui l’encadrent.

Ce qui est dit ici de la Savoie peut s’appliquer à la généralité des Etats sardes, et surtout à la nation piémontaise, cette belle et noble portion de la grande famille monarchique à laquelle nous appartenons: nation pleine encore de sa sève première, sœur antique et fidèle de notre Allobrogie, fille du même passé qu’elle, assise au pied des mêmes Alpes et au pied du même trône, enviablement privilégiée du Ciel, qui envoie sur elle le souffle âpre et pur de la montagne pour vivifier l’air énervant de la tiède Italie.

Pour nous, loin de nous ranger en ceci au sentiment des alarmistes exagérés, nous inclinons à croire que l’action de l’influence externe, en ce qu’elle a de corrupteur, est encore pour le moment présent assez neutralisée par cet ensemble d’éléments primitifs et vivaces qui fait le fonds moral du pays. A notre sens, le sol de la patrie savoisienne n’est point, littérairement parlant, stérilisé par le souffle aride du scepticisme étranger dont l’atmosphère nous environne, au point que le laurier de l’épopée nationale, pure, naïve et primitive, ne puisse plus y fleurir.

Ainsi donc, de même que les autres nations ont eu, chacune, le leur, pourquoi notre pays n’aurait-il pas son poëme épique, à lui? Pourquoi, chez nous, contrairement à ce qui se pratique ailleurs, la haute poésie, demeurant en dehors de la nationalité, se condamnerait-elle à chercher ses sujets autre part que dans les pages historiques qui font l’orgueil du nom savoisien? A en juger d’après le système d’éducation littéraire suivi jusqu’ici parmi nous, à voir nos études se porter d’abord avec une préférence exclusive vers l’histoire des peuples étrangers, et nos admirations vers les gloires qui ne s’appellent pas de notre nom, on serait tenté quelquefois de penser que, semblables aux peuples qui sont d’hier, nous n’avons ni passé, ni histoire, ni gloire, rien, en un mot, à savoir ni à dire sur notre propre compte. Certes, nous n’en sommes pas réduits à cette condition. Heureusement les bons esprits, et, de ceux-là, il y en a chez nous beaucoup plus qu’il n’en paraît à la superficie de notre société, les bons esprits commencent à reconnaître cette dangereuse déviation; ils comprennent qu’une direction plus naturelle, qu’une impulsion plus patriotique doit être donnée dorénavant aux travaux et aux sympathies des jeunes intelligences; qu’avant d’être, dans nos études, Grecs, Romains, Français, voire même Anglais-byroniens, et je ne sais quoi tant encore, il ne nous siérait pas mal, à nous hommes de la Savoie, d’être un peu Savoisiens; qu’au lieu de nous laisser toujours imposer les idées, les goûts, les émotions et les enthousiasmes des autres, il serait plus rationnel, plus digne peut-être, de juger et de sentir par nous-mêmes, de descendre jusqu’au cœur de notre nationalité, de bien regarder s’il ne se rencontrerait point çà et là, dans nos annales domestiques, quelqu’un de ces beaux types, quelqu’un de ces sujets merveilleux, faits pour passionner le sentiment poétique chez tous les hommes et dans tous les temps.

La fibre nationale est toujours forte et vibrante dans notre cœur; il est temps de mettre à notre lyre la corde patriotique qui doit y répondre.

En arrivant avec mon poëme auprès du public, je ne serai donc pas intempestif, non, je ne le serai pas, pour mon pays, du moins; j’en ai la conviction. Ce besoin, senti enfin chez nous, d’une littérature nouvelle et spéciale, j’aime à me persuader que, si je ne l’ai pas satisfait autant que cela était dans mon vœu, je l’ai servi toutefois en partie. J’ose encore espérer que ces lignes si peu poétiques seront pour les littérateurs mes concitoyens un tracé préparatoire, un premier acheminement vers le champ de poésie où la noble palme épique nous reste à moissonner.

J’ai détaché de nos fastes domestiques une seule page, une des plus héroïques, la plus admirable de toutes peut-être, et je l’ai traduite dans l’idiome rhythmé, en cette vue qu’elle devînt l’histoire du COMTE VERT DE SAVOIE la plus vulgaire, la plus savoisienne, la plus complète qui existe jusqu’à ce jour; car, il ne faut pas s’y méprendre, la meilleure histoire, l’histoire vraiment propre à nationaliser un grand nom, à le faire descendre ou, pour parler plus juste, monter jusqu’à l’attention de la foule et vivre dans la mémoire populaire, c’est le poëme.

Je le répéterai, de peur qu’aucune des paroles risquées dans cette préface ne soit accusée de présomption: une large lacune existe toujours dans notre civilisation littéraire. Un monument poétique résumant complétement notre nationalité, demeure à édifier. En attendant que, chez nous ou chez nos compatriotes d’outre-monts, l’homme de génie, l’artiste excellent qui nous manque et que nous désirons pour la construction du grand œuvre, soit trouvé, j’ai cru que je pouvais, moi, ouvrier ordinaire, apporter néanmoins ma fascine au vide à remplir, et mon moellon à l’édifice à élever. Ni plus, ni moins.

Maintenant le public, si mon livre s’en acquiert un, le public, celui de mon pays notamment, me saura-t-il gré de ma bonne intention? Me tiendra-t-il compte des efforts faits pour lui donner une poésie qu’il n’avait pas? Plusieurs nobles intelligences, qui m’appuient de leur sympathie et qui m’ont dit d’oser dans l’entreprise, m’ont promis en même temps que ce suffrage-là ne me manquerait point. J’y compte donc. Ce m’est, je l’avoûrai, toute une récompense déjà, de pouvoir penser que, s’il me refuse l’esprit poétique, mon pays m’accordera en revanche l’esprit national.

Je ne fermerai pas ce livre sans remercier, du meilleur de mon cœur, la Société Académique Royale de Savoie, de l’accueil si bienveillant et si laudatif qu’elle a fait unanimement à toutes les pages que jusqu’ici j’ai soumises à son appréciation. Pour son honneur comme pour le maintien, si salutaire, de son autorité littéraire parmi nous, je souhaite que son jugement à mon égard ne soit accusé par ceux qui liront ces lignes ni de trop d’erreur ni de trop de partialité.

CHANT PREMIER.

Table des matières

DERNIÈRES PAROLES

DU PRINCE AIMON A SON FILS AMÉ.


Tradition monarchique.

I.

Table des matières

SUR ce sein qui se glace, enfant de ma tendresse,

Pour la dernière fois, oh! viens, que je te presse!

Des feux de mon printemps pur rayon émané,

Miroir d’affection que Dieu m’avait donné,

Afin qu’en un portrait vivant qui la reflète

Mon âme eût d’ici-bas l’existence complète!

Amé, mon cher Amé, toi, la plus douce fleur

Qui pour moi soit éclose au chemin de douleur!

Esprit dont la lumière angélique et sans voile

De mon terrestre ciel fut la plus claire étoile!

Ce jour est le dernier où mes yeux te verront,

Le dernier où sur moi rayonnera ton front.

Mes pieds ne doivent plus sortir de cette couche;

Et ces mots de mon cœur sont le sceau de ma bouche.

Demain tu ne dois plus me revoir sous les cieux:

Je te quitte!... Il est temps d’échanger nos adieux!

Je m’en vais, fatigué de douleurs et d’années,

Dans le lit du tombeau reposer mes journées;

Je vais où refleurit notre âme en sa verdeur,

Où du soupir mortel l’insatiable ardeur

Trouve à flots et sans fin la source qui l’apaise.

Comme le prisonnier la chaîne qui lui pèse,

Je quitte cette vie, et n’emporte au cercueil

Qu’un regret en partant: te laisser dans le deuil!

Parmi tant de poison brûlant qui les dessèche,

Pour mes lèvres tu fus la goutte la plus fraîche

Qu’elles aient savourée au calice où le Ciel

Distribue à ses Oints leur lot royal de fiel.

Ainsi, que du Seigneur la bonté soit bénie,

Puisque, pour adoucir ma coupe d’agonie,

Il m’accorde à la fin, par insigne faveur,

Le baiser filial pour dernière saveur!

Chère image de moi, mon enfant, toi dont l’âme

Résonne par ma fibre et reluit de ma flamme,

De mon être mortel, toi, la meilleure part!

Mon seul soulagement, dans le deuil du départ,

Vois-tu, c’est de songer que ma vie éclipsée

T’aura laissé sur terre ainsi qu’une pensée

Palpitante d’amour, d’héroïsme et de foi,

Pour rendre devant tous témoignage de moi.

Dieu seul, ô mon Amé, lui dont le regard sonde

Tout amour, Dieu seul sait quelle attache profonde

Liait au tien ce cœur qui va t’abandonner!

Puisque le Ciel permet, mon fils, que, pour donner

Les leçons du sépulcre à ta blonde jeunesse,

Ma voix, près d’expirer, pour un moment renaisse,

Ecoute! et, dans ton cœur, toi par qui je revis,

Grave bien mes adieux et mes derniers avis.

Après moi je te laisse, ô reflet de moi-même,

Pour luire sur le front de ce peuple que j’aime,

Comme, au sommet des monts, pour son gage d’adieu,

Le jour laisse en mourant un dernier trait de feu.

Tête si frêle encor, que Dieu déjà condamne

A porter le bandeau, dont l’ombre sitôt fane

Les espérances d’or et les souris naissants,

Diadème léger que portent tes quinze ans!

A ceux au front de qui son sceau fatal se pose,

Sais-tu quels lourds devoirs le Roi du ciel impose?

Jeune âme vierge encor des douleurs d’ici-bas,

Frais vase d’innocence, oh! non, tu ne sais pas

Quel amer privilège il fait, et quelle somme

De dégoûts il octroie à ceux que son choix nomme!

Ame de lait, qu’un ange environne et défend,

En cette heure sévère apprends donc, mon enfant,

Que ton royal castel doit être une redoute;

Ton vrai trône, un pavois; ton seul dais, une voûte

De lances sur ton front; ton sceptre, un glaive nu

De l’aurore à la nuit en éveil maintenu.

Ah! si tu veux régner par toi-même, préserve

Ton cœur de ces plaisirs dont la mollesse énerve.

Mon fils, malheur à toi, si tu fais comme ceux

Pour qui le royal trône est un lit paresseux!

Si jamais, succombant au faix, ta main abdique

Les rudes fonctions de ce sceptre héraldique,

L’œil détourné de toi, l’âme de tes aïeux

Alors se voilera de douleur dans les cieux.

Le Règne, oh! que ton cœur dès aujourd’hui s’imprègne

Du grand sens que contient ce mot profond! — le Règne,

C’est le combat du fort en butte à mille coups,

Le combat éclatant d’un seul homme pour tous.

Comme l’aigle, son nid; le lion, sa tanière;

Comme les assiégés, leur muraille dernière;

Comme un soldat, le poste auquel on l’a planté ;

Jusqu’à ton dernier sang défends ta royauté !

Que le puissant éclat de ta vie elle-même

Relève autour de toi celui du diadème.

Par des exemples saints ou de nobles exploits

Mets une sanction solennelle à tes droits.

Que, sans avoir besoin de ce siège d’où prime

Un roi sur ses entours, — ta vertu, haute cime,

Fasse aux regards vers toi dirigés d’en dessous

Reconnaître celui qui domine sur tous.

Garde pieusement, comme un saint héritage,

Ce peuple, dont le soin va t’échoir en partage:

Comme il me fut légué, je le lègue à mon tour;

Je l’aimais; qu’il retrouve en toi tout mon amour.

Heureux et maintenu dans sa tranquille joie,

Doux troupeau dont jamais nul d’eux n’a fait sa proie,

Sous l’abri pastoral de leurs pavois amis

Nos pères se le sont de mains en mains transmis,

Comme, dans un foyer de famille où l’on s’aime,

On se passe, de père en fils, à l’heure extrême,

Afin d’éterniser l’amour dans l’avenir,

Un joyau précieux, gage de souvenir.

A ce peuple imprégné d’innocence native

Si tu veux conserver sa vertu primitive,

Entoure-le d’amour. — En l’entourant de fers,

Tu le ferais esclave; et l’esclave est pervers.

Ce n’est pas un captif qu’au timon l’on attelle,

Mais un enfant que Dieu nous remet en tutelle.

Non, le peuple n’est pas aux rois, mais à Dieu seul!

Enfant, moi je te dis ce qu’a dit ton aïeul.

En un sobre bonheur que ton soin le maintienne:

Dans sa joie, ô mon fils! tu trouveras la tienne.

Puis, lorsque tu prendras vers les cieux ton essor,

Tu sauras, comme moi, ce que vaut le trésor

De bénédictions que le peuple heureux sème

Sur les pas de ses rois! S’il a du diadème

Trouvé le poids léger, c’est lui, quand nous mourons,

Qui pour l’immortel règne alors sacre nos fronts:

Le chrême avec lequel il nous oint dans la bière,

C’est le pleur que son cœur verse par sa paupière!

Une fois sur l’airain écrite, que ta loi,

Ainsi que contre tous, prévale contre toi:

Que cette loi, prêtant au faible un sûr refuge,

Ne sache pas le nom de l’homme qu’elle juge:

Que, semblable au soleil, regard central des cieux

Versant leur portion de jour à tous les yeux,

Sur ton peuple, en rayons paisibles, ta justice

Egalement, de loin, de près, se répartisse:

Que le crime toujours la rencontre en éveil

Au seuil des droits tremblants. Exclus de ton conseil

L’esprit de passion, de haine et d’amertume,

Feu qui, loin d’éclairer, trouble l’œil et consume.

Que, pour fouiller toute ombre et sonder jusqu’à fond

Et le bien et le mal, que l’homme, hélas! confond,

L’impassible examen, lampe fidèle et sûre,

Soit de tes jugements la règle et la mesure.

Auprès de la Justice, à la noble Pitié

Fais du trône royal partager la moitié,

Afin que, lorsqu’il va frapper, elle alentisse,

Comme une main d’en haut, le bras de la Justice.

La Justice, vois-tu, c’est l’arrêt de l’esprit,

L’esprit, règle qui ment, soleil qui s’assombrit

Parfois à l’instant même où l’on croit qu’il éclaire

D’une émanation plus égale et plus claire;

Soleil que la vapeur du sol des passions

Nous voile si souvent, sans que nous connaissions

La source d’où nous vient cette ombre, ni les causes

Qui font tant varier la figure des choses.

De l’Expiation corrigeant la rigueur,

La Pitié, c’est l’arrêt infaillible du cœur;

La Pitié, c’est la calme et tempérante flamme

Qui dans la froide loi pénètre comme une âme;

C’est le souris du ciel, par qui dans ce bas lieu

Nous sommes, rois d’un jour, les images de Dieu.

Afin qu’à l’heure où nul refuge humain ne reste

Aux sceptres menacés, l’autel, rempart céleste,

Consolide ton trône en danger, prête-lui

De ton trône en retour le solidaire appui.

Maintiens bien sous leur dais les fils du Tabernacle:

Du Dieu de notre Foi leur parole est l’oracle;

Ce que leur bouche dit fait les peuples meilleurs;

Et leurs mains vers le ciel conjurent nos malheurs.

Contre les ennemis qui l’assaillent, protège

L’universel Pasteur trônant au divin siège:

De nos Preux, à sa voix, toujours le bras s’armait;

Et la triple Tiare a béni leur armet.

Dans l’ordre de l’esprit, sois à la voix romaine

Soumis comme un bon fils; mais, hors du saint domaine,

Que l’honneur de ton sceptre et ton titre de roi

Soient, dans l’ordre du temps, ta haute et seule loi.

Pour ne jamais faillir au royal caractère,

Souviens-toi que chez nous le sceptre héréditaire

Comme octroi ne vient pas d’une étrangère main,

Ni du Pontife-roi, ni du César Germain.

Le droit seul nous le donne; et, dans ce moment même,

Ta consécration, c’est le souffle suprême

Que tu vas recueillir au chevet de ce lit!

Que ton front, qu’un reflet des aïeux ennoblit,

Respecte, en s’inclinant devant Rome et l’Empire,

La fierté de ces Preux qui dans ton sein respire.

Legs divin que ta main de la mienne reçoit,

Non, sous aucun pouvoir souverain, quel qu’il soit,

Ne laisse pas ramper ta couronne asservie;

Garde-la sur ton front, comme en ton sein ta vie;

Mon fils, tu n’en dois compte à nul pouvoir, sinon

Au Roi du ciel, qui seul aura sacré ton nom!....

Garde intact le dépôt de la doctrine antique

Transféré dans ton sein: c’est l’anneau dynastique

Par lequel au passé s’enchaîne l’avenir,

Comme à la vieille main la jeune vient s’unir.

En marchant vers le bien, laisse, louange ou blâme,

Gronder l’humain concert sans l’écouter de l’âme,

Comme vers le soleil le corps tout droit poursuit

Sa route, sans songer à l’ombre qui le suit.

Le bien que sous le voile en silence on opère,

Perle que seul connaît l’œil du céleste Père,

Pèse plus, très-souvent, au poids du paradis,

Que les gestes d’éclat sur la terre applaudis;

Et la vie au soleil des hasards consumée

Pour amasser un peu de la vile fumée

Qu’à ses dieux d’un moment prodigue un monde vain,

Restera sans salaire au tribunal divin.

Dans ta nuit orageuse et dans ton jour prospère,

— Et crois-en ce que dit à cette heure ton père! —

Ne compte que sur Dieu. Le terrain sur lequel

Trop souvent, insensés! de l’espoir temporel

Nous élevons le mur, est un terrain de fange

Dont au moindre accident le niveau se dérange.

Va, les destins des rois sont de dures leçons!

Tous ces toits de bonheur que nous établissons

Sur le sol ondoyant de la fortune humaine,

Sol que l’illusion prend pour constant domaine,

Aux orages du sort ces toits sans cesse ouverts,

Sont vite renversés au souffle des revers.

Le nid qui s’établit au penchant de la berge

Appartient au torrent qui monte et la submerge:

Le pavillon assis sur la poudre, est le lot

Du premier vent qui souffle et la disperse à flot:

Sur un sol de volcan les remparts que l’on fonde

Sont la part du torrent de lave qui l’inonde:

Le seuil qui n’a pour toit que la voûte de l’air,

Appartient aux autans, à la foudre, à l’éclair:

La moisson des silos construits sur le rivage

Est la propriété du flot qui le ravage:

Ce que nous asseyons sur l’avenir humain

Appartient au hasard qui le tient dans sa main.

Pavillon où des rois s’assied l’orgueilleux songe,

Le trône, prends-y garde, est fait d’un bois que ronge

L’insecte du cercueil, et le dais, d’un velours

Qui se fuse bientôt sous l’haleine des jours!

Afin qu’en notre cœur l’espérance conçue

Par un fatal retour ne soit jamais déçue,

Il faut — écoute bien! — édifier ailleurs

Notre félicité sur des appuis meilleurs.

Fonde-toi dans ton cœur un céleste royaume,

Dont les Etats mortels ne sont que le fantôme;

Pose, bien au delà du temps, et tout à part,

De cette royauté l’invisible rempart.

L’espoir fort, la prière ardente et l’œuvre sainte,

Voilà le vrai granit pour bâtir cette enceinte,

Granit contre lequel toute flèche de mort

S’émousse, et que des ans jamais la dent ne mord.

Quand notre toit mortel au vent du sort s’agite,

Notre âme là-haut trouve un immuable gîte.

Si jamais dans l’orage, ô mon fils! tu perdais

Sur la terre ton seuil et ton trône et ton dais,

Tu trouverais encore au fond de ta pensée,

Pour abriter ton front, une tente dressée,

Et, plus brillant cent fois que celui des Césars,

Un autre diadème au-dessus des hasards.

Puis quand, après deux jours passés sur cette terre

Où dans les coupes d’or sitôt le vin s’altère,

La mort viendra tarir et briser dans tes doigts

Le calice d’ivresse où s’abreuvent les rois;

Quand son sceau descendra sur ta lèvre pâlie;

Si tu t’es préparé le calice sans lie

Que l’on boit au banquet où siègent les esprits;

Si, prenant les hauteurs humaines en mépris,

Tu t’es construit d’avance en la sainte vallée,

Pour y placer ton cœur, une tour crénelée,

Qui ne soit pas semblable aux tours sans fondement,

Dont la solidité chaque jour se dément;

Ah! si dans l’avenir, comme j’ai fait moi-même,

Ton cœur s’est réservé ce refuge suprême,

Ton rêve alors jamais ne sera confondu!

Arrivée au moment qu’elle a tant attendu,

Tu ne sais pas combien ma pauvre âme est contente

De quitter aujourd’hui ce trône, instable tente

Où je n’ai pas — mon Dieu le sait! — mis mon espoir;

Où j’ai veillé debout, sans joie et par devoir,

Comme au poste assigné veille l’homme du glaive,

Inquiet, attendant toujours qu’on le relève!

Des jours qu’il m’a comptés là-haut, ah! s’il eût plu

A Dieu de prolonger le terme révolu;

Comme il laisse fleurir, pour qu’il veille sur elle,

Le vieux chêne à côté de la plante humble et frêle,

Si, quelques jours encore, il eût contre le tien

Laissé battre mon cœur comme un vivant soutien;

Alors, affermissant ton pas encor débile,

Jeune âme, que ce soir je laisserai pupille,

J’aurais pu, conduisant ta candeur par la main,

T’enseigner à marcher par toi-même au chemin

Où vont ceux à qui Dieu, pour une épreuve insigne,

Du souverain pouvoir imprime au front le signe;

Chemin qu’il faut gravir en portant un bandeau

Où d’une nation pèse tout le fardeau;

Route sombre et longeant une pente scabreuse

Où sous chaque faux pas un abîme se creuse;

Sentier, sur tous les points, de ronce interrompu.

Si le Maître des rois l’eût permis, j’aurais pu,

Science que trop tard le malheur nous enseigne,

Vers ce mont périlleux et haut qu’on nomme «Règne»

D’avance te marquer du doigt et prévenir

Les mille écueils semés sur ta route à venir;

Je t’aurais inculqué les doctrines apprises

A l’école des ans et des terribles crises;

Puis, mon enfant, j’aurais...... Mais Dieu n’a pas voulu.

Eh bien, qu’il me soit fait comme il a résolu!

Comme au sentier fleuri des beaux ans, je le loue

Dans l’aiguillon des maux qui sur ce lit me cloue,

Dans le rayon des jours qu’à mes yeux il reprend,

Dans la poudreuse nuit à laquelle il me rend.

Vieux tronc, je le bénis dans le coup qui m’enlève

A toi, tendre rejet dont ma vie est la sève!

Ton avenir, enfant, je le confie au Dieu

Qui coupe de mes jours la trame à son milieu.

Dès que le vent d’en haut, souffle qui me calcine,

Sur le vieux sol des jours fait sécher ma racine,

Quand de mon sein flétri le rejeton qui sort

Est encor si tremblant et faible en son essor;

A cette jeune branche, afin qu’elle végète

Brillante de verdeur, loin du tronc qu’il rejette,

Dieu saura, tempérant l’air et les feux du ciel,

De sa grâce verser le flot substantiel.

Car c’est lui, quand il perd l’abri de la futaie,

Qui prête au grêle arbuste une main qui l’étaie:

C’est lui, quand du lion l’âge brise les reins,

Qui fait au lionceau pousser l’ongle et les crins:

C’est lui, quand la mort clôt les ailes de son père,

Qui donne le duvet à l’aiglon impubère:

C’est lui, quand la brebis meurt au froid des saisons,

Qui sur l’agneau tremblant fait croître des toisons:

C’est lui, lui, toujours lui, quand leur mère succombe,

Qui soustrait au vautour les fils de la colombe!!!

Maintenant que, d’un cœur confiant et soumis,

Aux soins du divin Père, enfant, je t’ai remis,

J’accepte mon tombeau... Je soupire après l’heure

De quitter pour toujours la vallée où l’on pleure,

L’heure d’atteindre au seuil des royaumes parfaits

Où du sceptre mortel les rois posent le faix.

Viens, ange d’innocence, aider enfin mon âme

A rompre doucement le dernier bout de trame

Qui dans ces sens humains me retient prisonnier!

Mon cœur va s’éteignant; qu’un pressement dernier

Transmette dans le tien sa suprême étincelle!

De la mort sur mon front l’ombre qui s’amoncelle

Va voilant de tes traits l’image dans mes yeux,

O toi, de mon matin rayon le plus joyeux!

Front dont le tendre éclat, de l’âme vrai symbole,

Fut de ma royauté la plus belle auréole,

Quand du cercueil sur moi la nuit vient s’épancher,

Sois encor la lueur qui dore mon coucher!

Sois pour mon front l’espoir d’une nouvelle aurore!

Pour la dernière fois que je te voie encore!

Que dans mes yeux ravis j’emporte, en les fermant,

De ton âme sur moi le doux rayonnement,

Afin que ce reflet tombé de ton visage

Au travers de la mort éclaire mon passage!

Amé, je vais t’attendre au sein de nos aïeux.....

Adieu pour quelques jours!... Au revoir dans les cieux!...

D’ici-bas maintenant, ô Seigneur, congédie,

— Car du dernier sommeil sur ma tête engourdie

Je sens, je sens déjà venir la pesanteur, —

O Seigneur, congédie en paix ton serviteur!!!

II.

Table des matières

Prince, arrachez vos bras de ce lit mortuaire:

Ce que vous retenez appartient au suaire.

De ce père chéri l’âme est allée où va

L’esprit des rois élus qu’appelle Jéhova.

Séchez, en détournant vos yeux de cette bière,

Ces regrets, dont le flot baigne votre paupière.

Plus de gémissements. Celui qui vous aimait

Vient d’entrer au séjour où le Seigneur admet

Ceux qui, dans ce bas lieu couvert de tant de voiles,

Pour le monde ont été ses vivantes étoiles.

D’un élan, vers ce ciel si longtemps souhaité,

Sur l’aile de l’amour, son esprit est monté

Ainsi qu’au firmament s’élève une prière.

Afin que vous soyez heureux dans la carrière,

Dans la sphère étoilée, aux pieds du Tout-Puissant

La sainte âme prîra comme un hymne incessant.

Ce cœur à votre cœur arraché, cette vie,

De votre sein, d’un trait, au sein de Dieu ravie,

C’est un vœu précurseur, un sublime penser

Que vers le firmament vous venez de lancer,

Comme, avant d’arriver quelque part, on envoie

Un messager d’abord pour préparer la voie.

Par des nœuds plus parfaits cœur au vôtre enchaîné,

Vers vous, comme un regard, esprit toujours tourné,

Du haut des cieux, ainsi qu’un familier génie,

Présent dans votre songe et dans votre insomnie,

Il reviendra, par fois, mystérieuse main,

Dans l’ombre orienter vos pas sur le chemin,

Parfois vous annoncer, voix amie et secrète,

Au coin de l’horizon l’orage qui s’apprête;

Tantôt cette chère ombre, au fond de votre sein,

Surgira pure et calme ainsi qu’un bon dessein;

Tantôt, ainsi qu’un jour interne, son image

De votre esprit viendra dissiper le nuage.

Chez nous, la Monarchie est un arbre immortel

Dont la branche est sur terre et le tronc dans le ciel:

Chez nos princes, celui qui règne aux cieux protège

Celui qui règne assis sur le terrestre siège:

Et chacun de ces rois que Dieu retire à lui

Est un ange qu’il donne au trône pour appui.

CHANT DEUXIÈME.

Table des matières

LE JEUNE CAVALIER.


UN mouvement s’est fait vers la montagne alpine,

Et le long du ravin a frémi l’aubépine.

Sur le bord du sentier, comme si l’aquilon

Eût soufflé tout à coup, les échos du vallon

Traînent de roche en roche un long plaint monotone.

Et pourtant ce n’est pas l’âpre bise d’automne;

Elle pleure autrement. Non, ce n’est pas non plus

Le murmure que fait l’Isère dans son flux.

Dans l’air, comme on entend à l’heure des alarmes,

Roule un grondement sourd de voix, de pas et d’armes.

Un brouillard de poussière, avec ce vague son,

Monte en houle cendrée au bord de l’horizon.

L’oreille croit saisir au vent par intervalles

Comme un hennissement de guerrières cavales.

Mais le bruit par degrés s’accentue au lointain:

De la fanfare aux airs c’est l’éclat argentin,

Auquel, des grands conflits étourdissant prélude,

Les mugissants tambours mêlent leur note rude.

Et les gonfanons bleus, au front des corps armés,

Ouvrent leurs ailerons, de croix blanches semés.

Or, voici qu’un long cri, s’épandant sur la voie,

Tonne: «Dieu garde Amé !... Saint Maurice et Savoie!»

Et celui qui conduit cette troupe au chemin

Montre les bords français d’un geste de sa main;

Et sur le sol de France, — ainsi que fait l’Isère

En dégorgeant du lit montueux qui l’enserre, —

Des alpestres bassins ces groupes descendus

Débouchent, en grondant au large répandus.

Puis là-bas, dans les champs, vers la plage où le Rhône

Fiance son azur aux fanges de la Saône,

Les peuples, que ce bruit soudain vient d’éveiller,

Ont dit: «Où donc va-t-il ce jeune cavalier?»

Du pas des ouragans il dévore la terre.

Sa cavale bondit comme fait la panthère.

Rude est son éperon; ferme, son étrier.

Comme il domine bien les bonds du destrier!

Au regard du soleil son vêtement miroite.

Dressé pour le combat, un fer luit dans sa droite.

Comme son front de neige est beau sous cet armet

Dont un panache blanc couronne le sommet!

Plus perçant que les feux dont son casque ruisselle,

Dans ses yeux le regard de son âme étincelle.

En suivant ce rayon pénétrant, on croirait

Que, semblable à la foudre, il va tuer d’un trait;

Et telle on voit, le soir, derrière une fenêtre,

Une lampe briller, s’éclipser et renaître,

Telle on voit dans ces yeux, à travers l’azur clair,

Aller et revenir la pensée en éclair.

Mais la fleur de jeunesse en ces beaux traits éclose

A l’œil n’éclate pas des teintes de la rose;

Sa joue adolescente à peine encor revêt

Sa superbe pâleur d’un blond et fin duvet.

Cette bouche n’est pas un bouton rose et tendre

Que le sourire, air frais de l’âme, fait épandre,

Ni, comme chez l’enfant, un calice rempli

D’où la folâtre joie, entr’ouvrant son doux pli,

Fait, ainsi qu’un parfum coulant de la corolle,

En effluve léger ruisseler la parole.

Ces lèvres aux bords purs, mais aux graves contours,

Paraissent seulement s’ouvrir pour donner cours,

Rompant parfois le sceau rigide qui les ferme,

A l’austère parole, à l’accent court et ferme.

A ces lèvres, sitôt qu’il en sort une voix,

S’attachent tous les yeux suspendus à la fois.

Son esprit tout formé, comme un type où l’on coule,

Semble, par la visible empreinte de son moule,

Sur ces traits frais encor d’enfantine beauté

Avoir mis le cachet de la maturité.

D’audace et de candeur combinaison étrange,

Ame à fier caractère esquissée en traits d’ange,

Dans les regards vers lui tournés, ce noble aspect

Met l’éblouissement, l’amour et le respect.

Mais des suaves traits si la grâce touchante

Attire tous les cœurs par les yeux qu’elle enchante,

De l’esprit sur ce front l’ombre qui se répand

Tient l’admiration en crainte et la suspend.

Sur ce beau crâne uni ce pli n’est pas la ride

Que creuse de son soc la passion aride,

Mais le trait fugitif, le sillon transparent

Que la réflexion trace en le parcourant.

Vaguement, sur ce front dont le charmant ovale

S’encadre dans l’airain, on voit par intervalle,

Comme au lac se reflète un nuage léger,

De l’idée en son vol la forme s’imager.

De l’âme sur ces traits la beauté qui s’imprime,

Est d’un héros naissant l’expression sublime.

Il semble que cette âme aspire par éclair

Le vent du combat, comme une poitrine l’air.

On ne dirait pas faits pour les chocs de bataille

Ces traits fins, le flexible élan de cette taille,

L’albâtre de ce teint et l’or de ces cheveux.

Pourtant sa pose est sûre, et son bras est nerveux.

Sous ce gilet de bronze écailleux qui le charge,

Son cœur de dix-huit ans bat plein, rapide et large,

Et voudrait déborder de cet étroit milieu

Comme de son airain l’eau qui bout sur le feu;

Ou telle, dans le bois d’un tronc en pleine force

La sève abonde à faire éclater son écorce,

Tel, affluant au sein, son sang comme en émoi

Voudrait de sa poitrine entrouvrir la paroi.

Quel air de mâle aplomb sur lui! Quelle noblesse

Eclate dans ce port!... — Venus des bords de l’Aisse2, Trois cents preux cavaliers de son ban féodal Devant lui font flotter la housse au vert sandal. De ses légers chasseurs les impétueux groupes Vont après lui, pareils à des chevreuils en troupes: De la poudre qu’ils font l’air ondoie épaissi. Ce jeune cavalier, où donc va-t-il ainsi?

Dès l’aurore échappé de l’aire paternelle,

Il va, l’aiglon royal, essayer sa jeune aile,

Cette aile qui, plus tard, planant bien loin du sol,

Des Alpes aux Balkans mesurera son vol.

Hors de la sphère étroite où grandit son enfance,

Dans le large horizon de ses vœux il s’avance,

Comme fait le condor qui droit à son zénith

Monte le même jour qu’il est sorti du nid.

Issu des anciens Preux dont l’épée aguerrie

Aux enfants de Savoie a fait une patrie,

Bel astre à son lever; il va sous d’autres cieux

Ouvrir à sa carrière un champ plus spacieux.

Dans la lointaine voie où son instinct l’emporte,

Il a l’esprit vivant de ces Preux pour escorte,

Pour lustre autour de lui le nom qu’il reçut d’eux,

Et leur trace pour guide aux sentiers hasardeux.

La parole suprême et sainte de son père,

Il l’a mise en son cœur, afin qu’elle y tempère,

Comme une onde du ciel, les ardents éléments

Qui lèvent dans ce sein comme autant de ferments.

Il va.... Le premier pas que fera sa vaillance,

Le premier coup puissant que frappera sa lance,

Le sang vierge qui doit empourprer son pennon,

O France, il l’a voué pour défendre ton nom!

Il t’aime, noble France. Au glas de tes alarmes,

Tout son cœur s’est levé. Ceint des premières armes,

Des monts Savoisiens, doux champs de son berceau,

Il vient.... mourir peut-être.... au pied de ton drapeau.

Nos Preux, aux anciens jours (il t’en souvient sans doute,

O France! ), de leurs monts t’ont fait une redoute,

De tes périls nombreux acceptant la moitié,

Solides dans leur roc et dans leur amitié.

Sans doute il te souvient avec quelle largesse

Leurs généreux conseils, vrai trésor de sagesse,

Et leur bourse et leur veine, au temps de tes revers,

Comme pour une sœur, pour toi furent ouverts.

Mais souvent ton grand cœur ( et ce sont là les vices

Des hommes et des temps) oublia leurs services:

Souvent de leurs foyers, toi, tu les as proscrits:

Leur dévoûment valait peut-être un autre prix... —

Va donc, beau cavalier. Victoire à Saint Maurice!

Que comme un lis des monts ton panache fleurisse,

Et que le drapeau bleu, dans les heures d’effroi,

Comme un doux arc-en-ciel se déroule sur toi!

Pour qu’au champ des hasards, ton pied encor novice,

Sans se tromper de but, d’un sûr élan gravisse

Ces sommets escarpés qu’on nomme «Gloire, Honneur,»

La Croix sera pour toi comme l’œil du Seigneur!

Qu’au danger, en avant de tes pas, il la fasse

Sur ton obscur chemin rayonner vers ta face,

Comme il faisait splendir, au désert ténébreux,

Sa colonne de flamme au regard des Hébreux!

Au ciel de l’avenir, qui déjà se dévoile,

Noble Amé, dès ce jour marchera ton étoile.

CHANT TROISIÈME.

Table des matières

CRÉCY.


I.

Table des matières

«COMME au jour où vers Dieu, dont tout secours descend,

» Ta prière pour moi montait d’un vol puissant,

» Redescendait propice, et, de ses blanches ailes

» Qui m’abritaient ainsi qu’une tente sous elles,

» Emoussait en passant l’ongle au vautour du Nord,

» Et balayait mon ciel de toute ombre de mort;

» Aujourd’hui que l’esprit d’alarme m’environne,

» Prends mon seuil en ta garde, ô vierge ma Patronne!

» De cette même main qui jadis refoula

» Le Scyte ravageur, contre un autre Attila

» Qu’a vomi l’Océan sur mon rivage, assiste

» Ta fidèle cité ! — Vous, pour que je résiste

» Aux fils de l’étranger contre moi réunis,

» Soyez mon mur d’espoir, Monseigneur Saint Denis!

» Glorieux Saints Germain de Paris et d’Auxerre,

» Au dragon, s’il l’étend sur moi, broyez sa serre!

» Vous qui sacrez les rois de France, Saint Rémi,

» Donnez à notre Sire honneur sur l’ennemi!

» Dieu de la France, à moi!»

Sur les pieuses dalles,

— Comme pleure une mère au seuil des cathédrales,

Quand le toit de famille est en péril, — ainsi,

Le cœur agenouillé, l’œil de pleurs obscurci,

Lutèce, que l’aspect d’un haut danger atterre,

Lamentait sa prière à Dieu.

Car d’Angleterre

Descendu sur les bords de la France, Edouard

Avait aux champs normands planté son étendard.

D’appétit l’œil luisant, le cœur battant de joie,

Comme un faucon de loin goûte des yeux sa proie,

Il regarde Paris.... On le voit au lointain

Venir à pas pressés pour saisir ce butin.

II.

Table des matières

Fidèle au cri d’appel, sur les bords de la Seine,

Où d’un conflit géant va s’établir la scène,

Amé, pour commencer sa carrière d’exploits3, Est venu soutenir les armes de Valois.

Le jour où, sur le seuil de Paris, Saint Maurice,

Qui garde nos couleurs sous sa main protectrice,

Conduisait nos soldats pour l’assaut de Crécy;

Dans les hauteurs des cieux, en signe de merci,

Voyant le bras ami que pour sa cause il lève,

Sur l’illustre Martyr, ce jour-là, Geneviève

Epancha, comme fait à son frère une sœur,

De son souris divin l’ineffable douceur.

Alors au drapeau bleu la France eut foi... La France

Crut voir venir des monts son jour de délivrance,

Quand, jetant ses rayons sur les Lis assombris,

La Croix blanche flottait aux portes de Paris.

III.

Table des matières

L’Anglais est refoulé loin des murs de Lutèce.

Bloqué dans ses détours, de toute sa vitesse

Il a fui vers Crécy. Semant à pleine main

L’incendie et la mort sur les bords du chemin,

Haletant, il arrive à la tour isolée4 Qui du haut du coteau surveille la vallée, Aire de pierre d’où, jadis sur le Ponthieu, Vieux vautours féodaux, les messires du lieu Plongeaient de l’œil, cherchant au loin sur quelle prise Leur serre irait d’un trait porter sa convoitise. Sur ce mont, comme l’ours en retraite au rocher, Contre un coup de surprise il vient se retrancher; Il attend jusqu’au soir, dans son gîte en alerte, Les chances de victoire ou de fuite couverte.

Philippe, sois prudent. Il est vrai que tu vois,

Rangés sous tes couleurs, un empereur, des rois,

Puis de beaux chevaliers qui portent des épées

Instruites au combat et fièrement trempées;

Mais sur son vert plateau le Léopard réduit,

L’oreille et l’arc au vent tendus, guette sans bruit;

Mais la lance irlandaise est savante à la guerre,

Et la mort met son aile aux flèches d’Angleterre.

IV.

Table des matières

Or, c’était le vingt-six d’août, en treize cent

Quarante-six. Déjà le jour incandescent

S’était, à son midi, voilé d’un gros nuage

Qui dans ses flancs bientôt eut couvé son orage.

Le vent, d’abord levé, mettait un sourd frisson

A l’aile des drapeaux. Fréquemment l’horizon

S’étoilait sous l’éclair, sinistre luminaire

De la fête de sang. Coup sur coup le tonnerre

Ebranlait la campagne au loin. La pluie à flots

Ruisselait. La Maye, en écumeux sanglots 5 Enflant son pur soupir sous le fouet de l’ondée, Roulait brune, au milieu du vallon débordée. Et l’éclair redoublait; et, toujours plus grondant, Plus pressé, le tonnerre éclatait.

Cependant,

Sans attendre qu’aux champs de l’horizon s’apaise

Ce conflit d’éléments, — la colonne française,

Haletante de faim, ployant sous trois fardeaux,

Le poids du jour, l’averse et les armes à dos,

Confuse caravane à la marche pressée,

S’est déjà près du camp d’Edouard avancée.

Hommes, chevaux, convois, noirs groupes débandés,

S’arrêtent, de sueur et de pluie inondés.

En trois tronçons d’abord, long serpent, la colonne

Se coupant, vers Crécy tout le camp s’échelonne;

Et là, pour restaurer sa fatigue et sa faim,

La gent de pied allait faire une pause enfin.

Et le ciel, lourd de feux, pesait; et la journée

Tout entière au repos devait être donnée.

Lors, les hérauts de camp, circulant au milieu

Des lignes, vont partout criant: «Au nom de Dieu!

» Guidons, gens d’arme, archers, communes et pédaille,

» Halte ce soir! Demain sera jour de bataille.»

Le troupier a mis bas l’arme et le havre-sac.

La gourde voyageuse et le pain du bivac,

La gauloise gaîté pétillant en ballades,

Sur le nom de l’Anglais les moqueuses bravades,

Des Xénophons du camp les merveilleux récits,

Vont en ronde déjà dans les groupes assis.

V.

Table des matières

La double légion de Gêne et de Savoie,

— Dont la bannière, en tête au camp français, déploie,

Comme une blanche étoile au centre d’un ciel pur,

La croix de Saint Maurice au cœur de son azur, —

Sentinelle en éveil, devait, quand la lumière

Poindrait le lendemain, de l’assaut la première

Frayer à tous le pas. Sous le trait ennemi,

En avant, vers la butte où l’Anglais affermi

Veille, la flèche à l’arc, et la lance en attente,

Le jeune Cavalier vient d’avancer sa tente.

Des rangs anglais autour du coteau recueillis,

D’acier aux dards aigus étincelant taillis,

Il suit les mouvements, les bruits, le moindre signe;

Il voit si l’Anglais porte un pas hors de la ligne.

Comme fait le chasseur qui, d’instant en instant,

Regarde si le loup sort du bois, il attend

D’heure en heure, au repli du vallon, en silence,

Qu’Edouard assiégé dans la plaine s’élance.

En vain l’Anglais deux fois tente une issue; en vain,

— Comme le loup cerné, qui le long du ravin

Se glisse, déjouant la meute qui le traque, —

Par un subtil détour, pour éluder l’attaque,

Il veut, à pas furtifs, de Crécy s’éloigner:

Amé tient l’ennemi sous ses yeux prisonnier;

Dans un cercle fatal il enserre sa proie.

Et, tandis que l’Anglais aux flancs du mont louvoie,

Lui, sous sa vigilance à l’œil sans cesse ouvert,

Comme sous un toit vaste, il a mis à couvert,

Tourbe aveugle accourue au combat hors d’haleine,

Les bataillons français répandus dans la plaine.

Et l’Anglais dans son cercle est si bien rétréci,

Qu’Edouard dès demain doit implorer merci,

Ou que, si — dernier plan de salut que propose

L’heure désespérée, où toute chance est close, —

Par la flamme et le fer il veut s’ouvrir le pas,

Pour issue il ne doit avoir que le trépas.

Et d’Amé, dans le fond de la plaine embrumée,

La lance est là qui luit comme l’œil de l’armée.

VI.

Table des matières

Mais voici que soudain, tout se taisant, un bruit

S’élève sur un point du camp; une voix suit:

«Aux armes! et massacre aux Anglais!» La trompette,

Eparpillant son chant par saccades, répète:

«Aux armes!» Par la peur enfanté, le péril

Semble grandir au front du camp..... Mais quel est-il

Ce téméraire preux dont la fougue subite

Trouble le camp, enfreint l’ordre, et se précipite

Avant l’heure en plain champ? — C’est messire Alençon,

Qui s’élance au combat, tressaillant sur l’arçon,

La rage au cœur, aux yeux l’éclair, et la crinière

De son casque à tous vents. Le vol de sa bannière

Emporte sur sa trace, à la voix du clairon,

Ses mille cavaliers, intrépide escadron.

Des alliés en vain la masse obstrue et croise

Son passage; — à travers la cohorte génoise

Alençon se fait jour par le fer, chevauchant

Dans ce vivant carré comme au travers d’un champ.

Puis, mêlant la poignante injure aux coups qu’il frappe:

«Est-ce, vils alliés, pour chômer une étape

» En ronde sous le frais des tentes, que, ce soir,

» Dans les champs de Crécy vous venez vous asseoir?...»

Dans leur halte troublés par l’alerte imprévue6, Le fougueux Alençon à dos, l’Anglais en vue, Les Génois, aux arrêts de la tente arrachés, En hâte, hors d’arroi, par groupes détachés, Se poussent au combat. La cohorte allemande, Qu’Alençon apostrophe à son tour, et gourmande Sur son lâche repos, en sursaut se levant, Obéit à la voix qui lui crie: «En avant!»

Un prompt ébranlement dans le cœur de l’armée

Se fait. — De rang en rang la discorde semée

Grossit. — Des cris de halte en vain sont répétés:

«Par Sainte Geneviève, enseignes, arrêtez!

» Arrêtez, par le roi notre Sire!» — Rebelle

A l’ordre itératif du Roi qui le rappelle,

Renversant les piétons d’un coup sur le carreau,

Alençon effréné court, vole. — Le haro

Qui s’élève sur lui, se fond dans le vacarme.

Lui, sourd à toute voix, va toujours. — Dans l’alarme,

Les rangs massifs, au heurt des chevaux imprudents,

Se brisent, vrai chaos plein de sang au dedans.

Tel, lassé d’observer, trop longtemps en séance,

Son rival aux échecs, d’un coup d’impatience

Un joueur hasardeux pousse au vent ses jetons,

Brouillant tout, cavaliers, tourelles et piétons;

Tel, Alençon avait, par sa folle équipée,

Fait ce camp, sombre masse en tous sens dissipée,

Damier inextricable, où, vagabonds essaims,

Tournaient, s’enchevêtraient coursiers et fantassins.

VII.

Table des matières

Et le soleil déjà commençait sa descente

Au bord de l’horizon; et la pluie incessante

Venait par ses torrents accrus mettre aux abois

Le vivant tourbillon; et, de sa large voix,

Le tonnerre mêlé, rugissant phénomène,

Au concert désastreux de la tempête humaine,

Achevait de changer comme en Babel ce camp

Où l’homme et la nature allaient s’entre-choquant.

Comme le conducteur trop faible, qui dirige

En lice les coursiers indomptés du quadrige,

Abandonne, étourdi par leur élan fougueux,

Les rênes, et se laisse emporter avec eux;

Ainsi, flottant au sein du torrent qui l’entraîne,

Philippe de Valois, dont la voix souveraine

Se perd dans le tumulte, à son tour comme pris

De vertige, alors vole où volent les esprits.

Avancez! — Arrêtez! — double cri qui résonne

Et se croise à la fois. Tous commandent... Personne

N’entend. — Comme le vent qui seul conduit la nef,

De ce grand camp l’esprit de délire est le chef.

L’un par l’autre encombrés, sous un ciel noir d’orage,

Au chorus des clairons et des clameurs de rage

Grossi par les tambours aux roulements discords,

De cette masse informe, ainsi, les divers corps

Se heurtent pêle-mêle au pied de la colline,

Où l’Anglais attendait, calme en sa discipline7.

L’attaque gronde avec ces mots: «Sus aux Anglais!

» Mont-Joie et Saint Denis! sus, exterminons-les!»

Seuls en groupe serrés dans l’immense bagarre,

Les chevaliers français, que la fureur égare,

Comme un dard dans un flanc, par Alençon guidés,

S’enfoncent, les yeux clos, dans les rangs irlandais.

Tandis que, sous l’éclair sanglant qui l’illumine,

L’action, où l’ardeur des preux français domine,

D’abord terrible, au bas du coteau, s’allumait;

Immobile vedette, et pointant, du sommet

De la tour, son regard d’aigle sur la vallée,

Où des carrés français fourmillait la mêlée,

Sombre joueur qui suit son jeu d’un œil pensif,

Edouard méditait un échec décisif.

De ses archers d’Irlande, au pied du monticule,

Il voyait sous l’assaut la ligne qui recule:

Il voyait les Français, dans leur premier élan,

Du tertre qu’il occupe envahir le bas plan:

Et rien en lui n’était agité. — Sa pensée,

Comme d’un arc puissant une flèche lancée,

Dès le prélude avait, de l’un à l’autre bout,

Mesuré le combat. — Là sur la tour debout,

Pendant que son génie, universelle égide,

Combat sur tous les points, à tous les rangs préside,

A ses pieds il tenait, pour l’heure réservés,

Ses vieux carrés gallois par le glaive éprouvés.

Pareil, dans son haut flegme, à l’archer impassible

En silence ajustant d’un long regard la cible,

Sûr d’y toucher enfin, il visait au moment

D’écraser les Français avant leur rallîment.

De leur premier assaut une fois la furie

Abattue, — aussitôt la fortune varie:

L’Anglais sent que son bras s’est assez contenu:

La victoire est à lui: son moment est venu.

Comme, au souffle d’avril, issu de nos montagnes,

Un torrent imprévu roule sur les campagnes

Sa grande voix, son flot fangeux et sa vapeur;

Sur ces masses, déjà dissoutes par la peur,

Impétueux, du haut de la colline, il tombe;

Il tombe, et sous son choc tout s’ébranle et succombe.

Mouvantes tours d’airain, ses bataillons carrés

Vomissent le trépas de leurs flancs resserrés.

Vivants donjons battus de toutes parts en brèches,

Les escadrons français sous un courant de flèches

S’écroulent..... Puis, au sein du camp en désarroi,

Un cri se fait: «Mon Dieu! sauve qui peut!» — L’effroi,

Qui plane sur ce camp pris comme en une impasse,

Le livre au bras vainqueur. Le fer passe et repasse,

Et poursuit sa moisson. Malheur! tout est perdu!

Et le camp de Valois sur-le-champ s’est fondu.

L’Insulaire, vainqueur dans la lutte inégale8, A rugi: «Par Saint Jame et tous les Saints de Galle! » Mort, mort au nom français! Victoire au Léopard!»

Alors la France a vu fléchir son étendard.

VIII.

Table des matières

Cependant, au milieu de la terreur panique,

Ferme à son point, en face au carré britannique,

Sous la grêle de traits qui dévore ses rangs,

Parmi les cris de mort des bataillons errants,

Seul avec sa fortune, au pied de l’oriflamme,

Valois par son trépas va clore le grand drame.

Sous lui son destrier, de blessures couvert,

Vient de s’abattre. Aux traits but immobile offert,

Sans cesse mille morts en sifflante volée

Cherchent, cherchent son cœur de roi dans la mêlée.

Ruine vive au sein des débris expirants,

Il fait front à son sort. Ses féaux vétérans

A ses flancs pour mourir se pressent.... Leur bravoure

Est le dernier rempart survivant qui l’entoure.

Et, quand il n’aura plus leurs seins pour se couvrir,

En roi de France il va seul combattre et périr!....

A ce moment, ses preux le conjurent: «Cher Sire,

» A pure perte ici vous vous ferez occire:

» Ah, vivez! — Une fois vous tombé, tout l’espoir

» De notre France, hélas! serait éteint ce soir!

» Que tardez-vous encore?... Au nom de la Patrie,

» Sire, au nom de Paris chancelant, qui vous crie

» D’aller à son secours! de grâce, loin d’ici

» Sauvez-vous! — C’est à nous de mourir à Crécy.»

Mais de ses preux sur lui les instances sont vaines.

Comme si dans le sang de ses royales veines

Il voulait étouffer son désastre, — il paraît,

S’obstinant à poser en mire à chaque trait,

Attendre impatient, de minute en minute,

Le fer ailé, porteur du grand mot de sa chute.

A l’instant l’ennemi, qui déjà ramenait

Ses lignes vers le mont, au loin le reconnaît.

Jaloux de capturer ce beau lot, l’Insulaire

Par degrés se déploie en ligne circulaire,

Enveloppant Valois avec ses combattants.

Le temps fuit, l’heure presse... Encor quelques instants,

Et l’Anglais va saisir sa conquête vivante.

Forclos dans sa défaite, une sombre épouvante

S’empare de Valois. Sa figure a blêmi,

Non devant le trépas, mais devant l’ennemi.

Et sans trêve, en parant les défis qu’on lui porte,

Dans leur rond éclairci les preux de son escorte

Tombent, tombent sanglants à ses côtés. — Alors,

Son désespoir appelle un secours au dehors:

«A moi, Charle Empereur! A moi, Roi de Bohême!

» Venez tous, alliés!» — Aux cris tonnants qu’il sème

Rien ne répond. La fuite et la mort sont partout.

L’Anglais seul, roi des champs du carnage, est debout.

Voyant du camp français les légions dissoutes

S’en aller comme au vent la poudre sur les routes,

N’apercevant plus rien dans le lointain, hormis

Quelques groupes épars et vagues d’ennemis,

L’Anglais s’étonne..., il doute, à peine ose-t-il croire

Que la lance ait sitôt complété sa victoire.

Las! un roi sans armée est son dernier rival.

Et le soir descendait funèbre sur le val.

IX.

Table des matières

Comme le lionceau, dans sa course première,

Qui déroule en plein air sa naissante crinière,

Contre le royal tigre aux ongles souverains

D’abord ose éprouver la force de ses reins;

Au tournant du coteau, pendant que les cohortes

Jonchaient le pied du mont comme des feuilles mortes,

Ainsi le jeune Amé, dans une joute à part,

Alors se mesurait avec le Léopard.

Le bras neuf de vigueur, le front beau de colère,

Et la poitrine en mire aux traits de l’Insulaire,

Rassemblant tout son feu pour un suprême effort,

Il luttait, acharné contre les coups du sort.

Agile et bondissant sur sa selle fumante,

Des flèches de Bretagne il bravait la tourmente;

Il jouait de sa lance, et sous ses beaux défis

Les preux gallois pliaient, à leur tour déconfits.

Comme son bras croissait dans l’attaque hardie!

Sa jeune vie, au ton du conflit agrandie,

Se sentait là si bien dans le choc écumant!

C’était son vrai milieu, son intime élément.

Cette âme, dont l’assaut développait la taille,

Brillait épanouie à l’air de la bataille,

Comme, au jour qu’on lui rend, le front du prisonnier,

Comme la fleur précoce au rayon printanier.

En observant tantôt comme, en sa pause ferme,

Dans le superbe arrêt de sa lance il s’enferme,

Tantôt comme d’un pas léger il fond parmi

Les rangs anglais, les bat, dans le groupe ennemi

Voltige, et puis d’un trait par un subtil manège

Disparaît, éludant la foule qui l’assiège;

En admirant comment ces membres délicats,

Qui semblaient si peu faits pour le rude fracas

Des armes, savent bien tour à tour, sans détendre

Un seul instant leur nerf, attaquer et défendre;

On eût dit qu’il avait, dès l’abord du péril,

Atteint la sommité du courage viril.

Seul avec ses archers des rives de l’Isère,

Chasseurs à l’œil certain, à la flèche légère,

Il tenait un moment, rempart inattendu,

Le torrent ennemi sur ce point suspendu.

C’est en vain que l’Anglais du flanc de sa terrasse

Repoussait l’assaillant. Lui, fidèle à sa trace,

Toujours il revenait plus ardent agresseur,

Comme un lion blessé revient sur le chasseur.

Corps à corps, le Héros, au sein de la déroute,

Sur un tertre isolé, dernier point de la joute,

Terrain que pied à pied son désespoir défend,

Disputait la victoire à l’Anglais triomphant.

Murs de granit vivant, oscillantes falaises,

Non, rien ne les rompra, ces phalanges anglaises!

Au nombre il faut céder. Le malheur a vaincu!....

Ce penser dans son sein est comme un dard aigu.

Tandis que, l’œil mouillé, sur ces plaines funestes,

De la géante armée il contemplait les restes,

Son front s’illuminait d’une noble rougeur,

Et de son cœur brisé montait un cri vengeur:

— «Du rang des nations, l’Anglais, d’un trait de lance,

» Ne l’effacera pas, ton nom de reine, ô France!

» France, relève-toi! Le malheur sous son faix

» Peut bien courber ton front, mais le briser, jamais!...»

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
238 p. 14 illustrations
ISBN:
4064066306816
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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