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Anonyme
Les conséquences d'une faute

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333454
Table des matières
PRÉFACE
PREMIÈRE PARTIE AVANT
SECONDE PARTIE APRÈS
ÉPILOGUE.
PRÉFACE
Table des matières
Il y a quelques années, je reçus, de l’Ambassade de Russie, un paquet fermé et soigneusement cacheté, avec adresse portant mon nom. Je l’ouvris, sans en savoir le oontenu et sans deviner l’origine de cet envoi. C’était un cahier de papier très fin, à tranche dorée, écrit en russe, d’une jolie écriture anglaise, sans une seule note qui m’indiquât la nature de ce manuscrit, mais je trouvai, dans l’intérieur des feuillets, une petite lettre à mon adresse, ne renfermant que ces mots sans signature:
«Monsieur, je m’autorise du nom de la princesse D..., votre amie, pour vous proposer un traité secret de Sainte-Alliance littéraire. J’emploie mes loisirs à composer des nouvelles, que je serais bien aise de voir publiées en français. Je vous demande de les traduire et de les faire paraître dans quelque journal ou revue de votre pays. En échange, je traduirai en russe un ou deux de vos romans et je me charge de les faire imprimer ici ou à Kiev. Vous devez posséder à fond la langue russe, puisque vous avez écrit votre grande Histoire de la vie et du règne de S.M. l’empereur Nicolas, qui malheureusement n’est pas achevée. Quand donc l’achèverez-vous?
» Répondez-moi à Simbirsk, poste restante.
» K.»
J’examinai l’enveloppe du paquet, qui m’avait étéenvoyéde Simbirsk par l’entremise del Ambassade de Russie, et je n’y trouvai pas d’autre indice que le cachet en cire rouge, appliqué cinq fois sur le paquet, et offrant des armoiries très compliquées avec couronne de prince. Je n’avais pas d’Armorial russe, et je n’aurais pas été plus avancé, si j’en avais eu un, puisque je ne sais pas le russe, et que j’ en connais à peine l’alphabet. J’allai à l’Ambassade de Russie, demander une information qu’on ne put me fournir: le paquet à mon adresse venait directement du ministère des affaires étrangères, à Saint-Pétershourg.
J’écrivis donc à la princesse D..., pour avoir des renseignements sur le prince K..., de Simbirsk, et je lui transmis une copie de la lettre que ce prince (car je croyais bien avoir affaire à un prince) m’avait adressée. La princesse D... me répondit qu’elle ne connaissait, à Simbirsk, que la princesse K..., qui devait être âgée de près de quatre-vingts ans et qui, à coup sûr, n’écrivait pas de nouvelles ni de romans. J’aurais pu, pour être mieux instruit, communiquer à la princesse D... le cachet aux armes du prince K..., mais je n’en eus même pas l’idée. J’ignorais même où pouvait être située en Russie la ville de Simbirsk, et j’appris, dans un dictionnaire de géographie, que cette ville, chef-lieu du gouvernement de même nom, était à1,458kil. de Saint-Pétersbourg et à749kil. de Moscou, sur les bords du Volga, et à l’emboùchure de la Sviaga, dans ce grand fleuve. La lettre qui me venait de Simbirsk, en passant par Saint-Pétersbourg, avait donc parcouru plus de658 lieues de poste, avant de m’arriver!
J’écrivis au prince K..., poste restante à Simbirsk. Je m’excusais d’être incapable d’accepter l’échange de bons procédés littéraires, qu’il me faisait l’honneur de m’offrir, car je ne savais pas le russe et j’avais même oublié le peu que j’en avais appris pendant mon séjour en Russie. Je lui proposai de faire une démarche auprès de M. Tourgueneff, l’excellent romancier russe, qui habitait la France et qui écrivait lui-même en français de beaux romans de mœurs. Je déclarai impossible de trouver à Paris un traducteur, depuis la mort de Mérimée, qui avait possédé si parfaitement la langue russe et qui se plaisait tant à la traduire dans son admirable style français. Je priai donc le prince K... de m’indiquer le moyen le plus sûr de lui renvoyer son manuscrit, en lui exprimant le regret de ne pouvoir en faire usage, suivant son désir.
Je n’eus la réponse du prince ou plutôt de la princesse, car c’était une princesse, que trois ou quatre mois plus tard, par un nouveau paquet à mon adresse, quo l’Ambassade de Russie me fit remettre. Sur ce paquet, le cachet offrait des armes tout à fait différentes de celles qui se trouvaient sur le cachet du premier paquet, mais encore avec couronne de prince. Le nouveau paquet contenait un manuscrit de la même écriture que celle du premier paquet; la lettre qui l’accompagnait était aussi de la même main, que la première lettre:
« Monsieur, ce n’est pas le prince, c’est la princesse, qui vous écrit et qui vous envoie non plus un recueil de nouvelles, mais un roman, non pas écrit en russe, mais en allemand. Tout le monde aujourd’hui, en Europe, sait l’allemand, et j’ai lu plusieurs de vos ouvrages traduits dans cette langue et très bien traduits. Je traduirai donc, de mon mieux, en allemand, ceux de vos romans qui n’ont pas encore été traduits et je les publierai, avec plaisir, à Berlin. Je compte toujours sur l’échange que je vous ai proposé: vous allez traduire en français mon roman, et vous le publierez, s’il est possible, dans la Revue des Deux-Mondes, en le signant Une dame russe. Je vous donne plein pouvoir sur votre traduction; vous couperez, vous changerez tout ce que vous voudrez, dans mon roman, qui, s’il réussit, ne devra qu’à vous son succès. Répondez-moi à Berlin, poste restante.
» Votre très humble traductrice, K...»
–Ah! madame, m’écriai-je en monologue, moi, traduire de l’allemand, que je ne sais pas même lire! Votre ouvrage, je n’en doute, mérite les honneurs d’une bonne traduction française! En vérité, je suis honteux de n’avoir pas appris l’allemand!
J’allai, sur l’heure, chez un ami, qui lisait l’allemand à livre ouvert, et je le priai de parcourir devant moi quelques pages du manuscrit de la princesse et de m’en dire son avis. Le titre da ce roman pouvait être traduit: Le malheur d’être belle. Mon ami lut rapidement les premières pages et feuilleta le manuscrit, en portant çà et là sa lecture errante, qui lui permît de formuler un jugement sommaire sur tout l’ouvrage. Ce roman, dont le sujet paraissait emprunté à la vie du graand monde, était écrit avec beaucoup d’élégance et de charme. On y reconnaissait l’esprit et la plume d’une femme de haute distinction. Je remerciai mon ami, et remportai mon manuscrit.
Je ne lis pas atttendre la réponse à la princesse K..., et je ne lui ménageai pas les élogas que mon ami avait faits du roman qu’elle m’invitait à traduire. Je lui avouai, sans rougir, que je ne savais pas un traître mot d’allemand, et quue, d’ailleurs, je n’avais pas l’avantage de connaître les hauts et puissants seigneurs de la Revue des Deux-Mondes. Ce me fut une occasion de faire l’oraison funèbre de Buloz, qui m’aurait certainement fourni un traducteur d’allemaud pour le roman d’une princesse russe, quoique la galanterie ne fût pas une de ses qualités professionnelles. Je pris la liberté de m’étonner de ce que la princesse, écrivant en allemand aussi bien qu’en russe, ne publiât point elle-même son roman à Berlin.
Quoique Berlin ne fût pas à658lieues de Paris, ainsi que Simbirsk, j’attendis trois mois une lettre de la princesse K... La lettre m’arriva enfin, avec le manuscrit d’un nouveau roman, écrit cette fois en polonais, et la lettre était datée de Varsovie. L’envoi du manuscrit n’avait pas été fait, cette fois, par l’Ambassade de Russie, mais tout simplement par la poste, et la lettre qu’il eût été impossible de joindre à ce manuscrit, envoyé comme papiers d’affaires, était affranchie et recommandée. En voici le texte:
«Cher monsieur, vous allez encore me maudire. Je vous adresse un nouveau roman, écrit en polonais, et dont le titre serait en français: «Qu’en pensez-vous? Vous me demanderez pourquoi cet ouvrage est écrit en polonais plutôt qu’en russe ou en allemand? Je viens de passer trois mois dans le château d’une amie, en Ukraine, au milieu d’une charmante société polonaise. Je me suis remis à parler polonais, comme tout le monde qui m’entourait, à ce point que j’avais presque oublié ce que je sais de votre belle langue française. Voilà comment j’ai fait un roman français, en langue polonaise. C’est à vous de le faire traduire et de lepublieràmesfrais, car les Polonaisne manquent pas en France pour faire cette traduction. Je vous promets, en échange de traduire en polonais et de faire imprimer à Varsovie un de vos meilleurs romans historiques: Les deux Fous ou la Danse macabre.
» Je vais aller passer cinq ou six mois, dans mes terres, en Silésie. Voulez-vous, je vous prie, me faire passer tout co que vous auriez à m’adresser, sous le couvert du révérend docteur Mayr, ministre évangélique à Oppeln. La poste est moins curieuse et plus exacte que les ambassades.
» Château de Z..., près de Kiev. K.»
Je prenais un vif intérêt aux essais littéraires de la princesse, sans les connaître encore, et cette fois je ne fus pas en peine de trouver, dans mes relations de monde, une dame polonaise qui eut l’obligeance, non pas de traduire, la plume à la main, le roman qu’on m’envoyait écrit en polonais, mais de m’en donner lecture en français. Je fus émerveille, ravi, ému de cette lecture, et je demandai le secret à la lectrice, en lui disant (Dieu me pardonne ce mensonge obligatoire!) que ce roman, si vrai, si touchant, si intéressant, était ou devait être la traduction d’un ouvrage composé en Pologne par Balzac, peu de temps avant son mariage avec Mme la comtesse Hanska, mais que l’original s’ etait égraré ou perdu, lorsque l’auteur était revenu à Paris pour y mourir. J’avais mis à une rude épreuve la discrétion do mon aimable lectrice, et deux jours après sa lecture, le bruit courut, dans la société parisienne, qu’on allait publier un roman de Balzac, inédit, intitulé:
Qu’en pensez-vous?
Il n’en fallut pas davantage pour m’empêcher de faire traduire le roman, comme m’en avait prié la princesse K..., à qui j’adressai mes excuses, en lui racontant le beau résultat de mon mensonge. «Il faut, lui disais-je, laisser tomber le bruit que j’ai eu la maladresse de faire naître, en croyant mettre obstacle à une indiscrétion, qui aurait pu aller jusqu’à vous. Quand on ne songera plus au roman de Balzac, qu’on attend à présent avec impatience, et qu’on me demande de tous côtés, je ferai traduire votre ouvrage, par une personne discrète et nous n’aurons plus qu’à changer le titre du livre, pour le publier sous le nom d’Une grande dame, qui veut garder l’anonyme.»
Ma lettre était partie depuis deux jours, à l’adresse et aux soins du révérend docteur Mayr, ministre évangélique à Oppeln, en Silésie (Prusse), pour être remise à Mme la princesse K..., au château de Z..., près de Kiev (Russie), lorsqu’un gros paquet, duement cacheté aux armes d’Autriche, me fut apporté en mains propres par le comte Z..., attaché à l’Ambassade autrichienne, à Paris. Je reconnus l’écriture, sur l’adresse de ce paquet: c’était encore un envoi de la princesse, que je croyais alors en Silésie, et qui m’écrivait de Vienne.
«Cher monsieur, c’est une traduction faite par vous-même, sinon signée par vous, que je désire et que j’espère. Puisque vous vous récusez, en prétendant ne savoir ni le russe, ni l’allemand, ni sans doute le polonais, je vous mets en demeure de me rendre un service, dont je vous saurai un gré inlini, et je vous envoie la première partie d’un roman, écrit en anglais, dont le titre doit être traduit ainsi:Aqui la faute? Tout le monde sait l’anglais, et vous ne pourrez plus me reefuser de faire la traduction de cet ouvrage, que j’avais commencé il y a deux ans dans un voyage à Londres et que je vais achever, à la hâte, pour vous en faire parvenir la fin. Je veux que vous soyez non seulement mon traducteur en France, mais mon éditeur; je veux que mon premier livre paraisse en français, sous vos auspices: c’est plus qu’un désir, c’est une volonté, c’est un caprice, si vous voulez. Volonté et caprice, n’est-ce pas la même chose pour une femme? Il y a promesse do vous à moi. Il y a un traité entre nous. Je vous dirai en confidence, que c’est en lisant vos livres et en les traduisant dans les différentes langues qui me sont plus ou moins familières, que je me suis essayée à écrire aussi en français. Je vous envoie deux échantillons de ces essais, qui sont encore loin de me satisfaire, deux nouvelles: Une simple histoire et la Princesse Blanche. Voyez ce qu’on en peut faire. Publiez-lez ou brûlez-les.
» K...
» Vienne, Château d’été duprince Liechtenstein.»
Je ne perdis pas de temps après avoir lu ou plutôt parcouru les deux nouvelles, écrites en français, qui m’arrivaient de Vienne, avec200 pages d’un roman écrit en anglais. Je m’empressai de répondre à l’auteur:
«Madame la Princesse, vous avez renouvelé, sans le savoir, un des épisodes de la vie de Rapelais. Excusez-moi de rapprocher, d’une grande dame telle que vous, ce vieux savant de Rabelais, qui faisait aussi des romans que vous ne lirez jamais. Rabelais, envoyé de Montpellier à Paris pour traiter une affaire secrète avec le cardinal Duprat, chancelier du roi François Ier, ne réussit pas à se faire ouvrir la porte de ce ministre. Il imagina de se déguiser en Arménien, et il se présenta, sous ce costume, à l’hôtel du cardinal: il parla d’abord arménien, et le portier, qui ne le comprenait pas, alla chercher un domestique, à qui Rabelais parla arabe; le domestique fit venir un secrétaire, à qui Rabelais parla turc; le sccrétaire appela un protonotaire, à qui Rabelais parla bas-breton; le protonotaire, dont la science était en défaut, vint trouver le cardinal et lui annonça qu’un asiatique, qui savait toutes les langues, restait à la porte de l’hôtel, sans pouvoir se faire entendre. «Qu’on le fasse monter! dit le chancelier Duprat. Nous verrons bien s’il sait parier français.» Rabelais fut introduit: «Monseigneur, dit-il, en s’inclinant jusqu’à terre, que le bon Dieu vous ait en sa sainte garder!» Le cardinal, qui reconnaissait le docte Rabelais, se mit à rire et dit à ses serviteurs étonnes: «Vous voyez bien que cet habile homme parle français aussi bien que vous et moi.
Vous m’avez montré le peu que je vaux, madame, en me faisant confesser que je ne sais ni le russe, ni l’allemand, ni le polonais, ni même l’anglais, mais ce que je sais bien, c’est que je suis et serai entièrement à vos ordres. De toutes les langues que vous savez, le français suffit, et je vais m’occuper de publier vos deux nouvelles dans une Revvue française.»
J’aurais pu me permettre une facétie, dans le gout de Rabelais, en adressant ma lettre à la princesse K..., à Simbirsk, en Russie, ou à Berlin, en Prusse, on au château de Z..., près de Kiev, ou à Vienne, en Autriche, au palais d’été du prince de Liechtensten, etc. Mais je craignais que cette lettre ne s’égarât au milieu de tant d’adresses différentes, et je me contentai de la recommander aux soins du révérend docteur Mayr, ministre évangélique à Oppeln, en Silésie prussienne. Je pouvais bien supposer que la lettre mettrait deux semaines au moins à parvenir à sa destination.
Je portai le manuscrit Une simple histoire, à mon ami, Arsène Houssaye, directeur de l’Artiste, et je le priai de faire paraître dans sa revue cette nouvelle, en la signant: Une grande dame russe. Arsène Houssaye me demanda quelle était cette grande dame; je lui répondis que je ne la connaissais pas même de nom et que son manuscrit m’avait été envoyé de Russie, par un grand personnage de la cour de l’empereur. Arsène Houssaye, qui recevait souvent des communications du même genre pour sa Revue, ne m’en demanda pas davantage; il lut la nouvelle, que je lui avais remise; il y trouva des qualités réelles d’observation et d’exécution. Il se réserva seulement le droit de faire quelques changements dans le style, et la nouvelle parut dans l’Artiste. Elle eut tout le succès, que peut avoir une nouvelle empruntée à la mondaine.
–Si votre grande dame russe veut devenir une des correspondantes ordinaires de l’Artiste, me dit Arsène Houssaye, mettez-moi à ses ordres et à ses pieds; car j’ai reconnu, dans sa nouvelle, non seulement une femme d’esprit qui sait son monde, mais encore une charmante femme, qui veut devenir une véritable femme de lettres, dans le milieu aristocratique où elle étudie des caractères et dessine des portraits d’après nature.
Une lettre que M. le baron de K... m’adressa de Saint-Pétersbourg, m’apprit que la nouvelle, publiée par l’ Artiste, avait eu dans la société russe un grand succès de curiosité et qu’on avait cru reconnaître, dans l’auteur féminin qui signait Une grande dame russe, une des plus grandes dames de la cour de S.M. Alexandre II. J’attendais, de la part de l’auteur-pseudonyme, une lettre d’approbation, au sujet de sa nouvelle, que j’avais publiée dans deux livraisons de l’Artiste, et qui n’avait pu échapper à l’attention de la personne la plus intéressée à juger de l’effet produit dans son monde, par cette publication assez mystérieuse. Je ne reçus pas de lettre à ce sujet, et j’en fus d’autant plus étonné que l’Artiste conservait son ancienne clientèle d’abonnés dans toutes les cours de l’Europe. Le temps me manquait pour continuer, comme il l’eût fallu, le métier de prôneur et d’éditeur des œuvres d’une princesse inconnue, qui semblait vouloir établir en France un bureau de traduction pour ses ouvrages écrits en langues étrangères. L’idée me vint que cette aimable princesse anonyme n’était peut-être, en réalité, qu’une association littéraire de romanciers russes, allemands, polonais et autres, qui se proposaient de faire concurrence, avec des ouvrages inédits, à la Bibliothèque des meilleurs romans étrangers, que la maison Hachette et Cie, a entreprise depuis plus de vingt-cinq ans et qui compte aujourd’hui plus de500volumes, sans cesse réimprimés et répandus dans les familles.
La princesse K..., en effet, garda le silence, pendant plus de deux ans, et j’étais en peine de lui restituer les manuscrits qui restaient entre mes mains. C’était un dépôt dont j’aurais désiré me voir déchargé, et je songeais déjà, en cas de mort, à confier ce dépôt à la Bibliothèque de l’Arsenal, en assignant à l’auteur un délai de trente ans pour réclamer ses manuscrits. C’est alors qu’une lettre de la princesse m’annonça l’envoi, non plus d’un roman écrit dans une langue étrangère, mais des traductions françaises de tous les romans en différentes langues, que j’avais reçus à diverses –époques, sans pouvoir leur donner la destination que l’auteur en attendait. Voici la lettre:
«Cher monsieur, depuis deux années et plus, j’ai cru vingt fois toucher à ma dernière heure. J’étais vraiment malade, et les médecins m’avaient condamnée sans rémission. Je me suis rétablie, par la grâce de Dieu, et aussi par un effort de jeunesse et un ardent désir de vivre. Je viens donc vous remercier bien tardivement d’avoir fait paraître Une simple histoire, dans l’Artiste. Je l’ai vu lire. je l’ai entendu louer, autour de moi, et cela m’a encouragée à reprendre, à continuer mon œuvre. J’ai traduit moi-même en français les romans que j’avais écrits en russe, en allemand, en ppolonais, en anglais et même en suédois. Je vous envvoie donc ces traductions, en vous priant d’en faire ce que vous voudrez et ce que vous pourrez. Vous avez trop bien commencé, pour mal finir. Je m’en rapporte à vous et j’approuve d’avance tout ce que vous ferez. Dans le cas où vous jugeriez que ces traductions soient dignes d’être imprimées, vous enverrez les factures d’impression au révérend docteur Mayr, que je charge de vous faire passer, en mon nom, toutes les sommes nécessaires. Gardez-moi bien le secret, car j’écris, je compose, malgré tout, malgré mon entourage, malgré mes parents et mes amis. J’aime mieux écrire et composer que de faire de la tapisserie ou de tapoter du piano. Je pars demain pour le Caucase. En mon absence, le révérend docteur Mayr sera toujours là pour recevoir vos lettres et me les faire passer.
» K.
» Aux Eaux de Carsbald.»
Le colis que m’annonçait la lettre de la princesse me fut remis, le même jour, par le camionnage du chemin de fer, qui l’avait apporté d’Allemagne. Ce colis contenait quatre ou cinq manuscrits, entre autres les romans intitulés: Qu’en pensez-vous?–A qui la faute?–Les Conséquences d’une faute. Je me mis aussitôt en devoir de publier un de ces romans, même avant de l’avoir lu, mais en n’hésitant pas à me faire garant du talent de l’auteur. Il y avait alors une excellente Revue, rédigée par l’élite de la littérature, la Revue de France, qui paraissait sous l’habile et puissante direction de M. Paul Dalloz. Ce fut à la Revue de France que je destinai le roman que j’avais pris au hasard: Les Conséquences d’une faute, et je puis dire que j’eus la main heureuse, car le frère même de M. Paul Dalloz, un homme de savoir et de goût, fut séduit et charmé par la lecture de ce roman. Il me demanda quel en était l’auteur; je lui dis, sans entrer dans aucun autre détail, que c’était une grande dame russe et que je n’en savais pas davantage. Il ne me cacha pas que l’ouvrage avait besoin de quelques retouches de style, et il eut la bonne grâce de vouloir bien s’en occuper. Je m’empressai do faire savoir à la princesse, par l’intermédiaire du révérend docteur Mayr, que le roman: les Conséquences d’une faute, serait bientôt publié dans la Revue de France.
En même temps, je me rendis à la rédaction de l’Artiste, et Arsène Houssayc étant absent, je remis à M. Baluffe, qui le remplaçait, le manuscrit de la nouvelle, intitulée la Princess Blanche, dont je fis l’éloge le mieux motivé. M. Baluffe partagea mon opinion, après avoir lu cet ouvrage, qu’il s’empressa de faire paraître dans l’Artiste. Les lettrés s’ émurent de cette publication, qui révélait un nouveau romancier de l’écolo de Balzac: ce qui avait été dit fut répété, et donna lieu à un singulier quiproquo et à une étrange légende; on raconta que La princesse Blanche n’était autre qu’ un canevas de roman, que lialzac, pendant son séjour en Pologne, avait écrit à la demande d’une grande dame russe. Malheureusement, pour le roman qui devait être imprimé dans la Revue de France, la publication de cette Revue cessa tout-à-coup, et le manuscrit des Conséquences d’une faute, soigneusement corrigé pour l’ impression, me fut rendu au moment même où il allait paraître. Un des rédacteurs de la Revue de France, que je rencontrai sur ces entrefaites, m’apprit qu’on avait beaucoup parlé du roman, qui devait être publié sous le nom d’une grande dame russe, et que ce roman, d’après le témoignage d’une personne bien informée, était certainement l’œuvre de la reine de Roumanie, qui venait de faire brillamment son entrée dans les lettres françaises. J’aurais trouvé plus de probabilité à cette attribution, si la grande dame russe m’avait écrit de Bucharest ou de Kraova plutôt que de Simbirsk, de Kiev et de Carsl-pad.
Je ne balançai plus à envoyer à l’imprimerie le manuscrit des Conséquences d’une faute, et j’assurai le succès de ce roman, que j’avais lu enfin avec le plus vif intérêt, en obtenant de l’obligeance de M. Oalmann Lévy, le grand éditeur de nos meilleurs romans français, que les romans d’Une grande dame russe seraient toujours les bienvenus dans sa librairie cosmopolite.
Je me suis hâté de faire savoir cet état de choses à qui de droit, par l’intermédiaire du révérend docteur Mayr, et cette fois, la réponse ne s’est pas fait attendre. A la plus aimable lettre de remerciement était jointe la photographie de la princesse, la photographie d’une femme jeune, belle, gracieuse, élégante, et supérieure môme au portrait idéal, que je m’étais fait d’elle, en appelant à mon aide, pour la peindre, d’imagination, les traits les plus fins et les plus délicats, les couleurs les plus vives et les plus enchanteresses. J’ai regretté, je regrette qu’il ne me soit pas permis de placer ce portrait, en tête de l’ouvrage que je mets au jour, comme fondé de pouvoirs d’une grande dame russe, pour lui gagner tout d’abord un public d’admirateurs sympathiques. J’aurai donc désormais sous les yeux la charmante image de la princesse K....., mais je n’ai pas encore obtenu la fafaveur de connaître son nom.
P L. JACOB, bibliophile.
LES
CONSÉQUENCES D’UNE FAUTE
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
AVANT
Table des matières
–Vous avez beau dire, mon cher docteur, il faut absolument marier Sabine, et, puisqu’il se présente tout d’un coup une occasion unique et imprévue, ce serait une folie de ma part que de ne pas en profiter.
–Profitez-en, mariez-la, si vous en avez tellement envie, je ne dis pas le contraire, mais ne concluez pas tout de suite cette affaire. Donnez-lui le temps de respirer, à cette jeune fille!
Et, emporté par une indignation qu’il ne pouvait pas parvenir à maîtriser, le docteur Noirel se leva vivement et se mit à arpenter le salon, d’un pas fiévreux.
Le docteur Célestin-Jean-Marie Noirel avait, à l’époque où commence ce récit, environ cinquante ans; il était grand de taille, maigre et sec, avec une physionomie toutefois sympathique; ce qui dominait surtout sur ses traits, et en atténuait la dureté, qui sans cela aurait été des plus accusées, c’était un certain air de bonhomie, répandu dans toute sa personne, et le bienveillant regard deses yeux bleus: ce regard vous saisissait, vous fascinait, et vous en imposait avec toute l’autorité que prend ordinairement un homme de bien sur ses semblables. Or, pour homme de bien, le docteur Noirel l’était incontestablement. C’était une de ces natures énergiques et fortes, comme on n’en rencontre plus que rarement, et qui, sous des dehors rudes, cachent un cœur tendre et compatissant; il était, avant tout et surtout, honnête homme, et jamais encore, on ne ’l’avait vu dévier de la ligne droite. Tous ceux qui étaient venus lui demander conseil s’en étaient bien trouvés, quoiqu’ils n’eussent pas été toujours satisfaits, au premier abord, de ses avis; mais le docteur ne reconnaissait pas d’autre maître que sa conscience, et ne lui aurait jamais désobéi, en vue de faire plaisir à son prochain.
On s’était souvent étonné de la résolution qu’il avait prise de s’établir à Soulanges, petit bourg, qui comptait à peine mille habitants; mais, à toutes les questions qu’on lui avait adressées, relativement à la cause qui lui avait fait abandonner le séjour de Paris, où il s’était acquis une nombreuse clientèle, le docteur Noirel s’était borné à répondre: «La grande ville m’ennuyait; j’ai préféré retourner dans mon pays natal».
Il était, en effet, originaire de Soulanges, mais l’avait quitté, à l’âge de dix-huit ans, afin d’aller à Paris y étudier d’abord, et y exercer ensuite la médecine. Pendant les vingt-cinq années qu’avait duré son absence, Soulanges avait fini par oublier l’existence du docteur Noirel, lorsqu’un beau matin il débarqua dans le petit bourg, accompagné de sa femme, jeune créature qui paraissait plutôt être sa fille, et d’une vieille servante. Aussitôt les nombreuses commères qui peuplent une ville de province se mirent à faire les plus incroyables conjectures, sur la cause de ce subit retour, mais elles eurent beau se mettre en mouvement, elles ne purent absolument rien découvrir, même par Manon, la servante, que le médecin avait amenée avec lui; et le secret du docteur Noirel, si secret il y avait, ne fut jamais ébruité.
Il acheta une petite maison, un peu hors de Soulanges, et se mit à exercer sa profession dans les environs; il vécut très tranquillement et ne fréquenta que rarement la société des notables du bourg; toutefois, il faisait une exception en faveur du marquis de Valtaneuse, qu’il avait connu à Paris et chez lequel il passait ses soirées, quand celui-ci daignait honorer de sa présence le château de ses pères, dont il paraissait, du reste, médiocrement se soucier.–Le docteur passait, à Soulanges pour un original, et cette opinion ne fit que se fortifier, quand on apprit qu’il avait été l’ami intime du baron de Sparre et qu’on le vit se hâter d’aller présenter ses respects à la baronne devenue veuve, lors du retour de celle-ci à la villa des Rosiers, petit cottage perché sur une colline, non loin du château de Valtaneuse, et seule propriété qui fut restée au baron de Sparre, comme souvenir d’une fortune évaluée à deux millions, et dilapidée sur le tapis vert de toutes les maisons de jeux possibles et impossibles.
La baronne de Sparre avait été, dans son temps, une beauté célèbre, et elle en conservait encore des traces, mais l’existence nomade que lui avait fait mener son mari, en la traînant avec lui d’une ville d’eaux à une autre, et la société qu’elle y avait rencontrée, avaient influé sur son physique aussi bien que sur son moral: à quarante deux ans, elle était idée, fanée, flétrie, et un observateur attentif n’aurait pas tardé à deviner, après avoir causé avec elle dix minutes, que sa vie avait été partagée entre les émotions de la roulette et celles du trente et quarante.
Pour des raisons trop longues à raconter, M. de Sparre s’était rendu impossible le séjour de la France; il s’était donc établi à l’étranger et avait gaspillé, à Bade et à Hombourg, sa royale fortune, sans s’inquiéter de l’avenir, ni se soucier de sa femme et de sa fille. Celle-ci avait été placée dans un couvent à Paris, et la baronne allait la voir de temps en temps; puis, après l’avoir embrassée, d’une façon distraite, elle retournait en Allemagne rejoindre son mari. Cette existence durait déjà depuis douze ans, lorsque M. de Sparre mourut d’une fluxion de poitrine, après avoir institué sa femme légataire universelle du peu qui lui restait encore. La baronne avait d’abord beaucoup pleuré, puis peu à peu s’était laissée doucement consoler, et, après trois ans de deuil, de larmes et de regrets, elle avait retiré sa fille du couvent, pour recommencer avec elle la vie qu’elle menait autrefois avec M. de Sparre; mais cela ne lui avait pas si bien réussi qu’avec le baron, et finalement, à bout de ressources et de courage, la baronne s’était souvenue qu’il lui restait la villa des Rosiers, et ce fut là qu’alla échouer cette épave de la vie élégante.
On la connaissait de réputation, à Soulanges: on l’y reçut assez mal, pour ne pas dire plus; il n’y eut que le docteur Noirel qui vint la voir, et c’était avec elle qu’il causait, quand nous l’avons présentée à nos lecteurs.–Une plus longue description de Madame de Sparre, serait d’ailleurs inutile: elle se révèlera elle-même, avec ses défauts, ses qualités et tous les traits dominants de son caractère, dans la conversation que nous allons transcrire; elle nous révélera, en même temps, de bien curieuses particularités sur son existence passée.
–Vous dites qu’il faut laisser du temps à Sabine, docteur, répondit la baronne à l’impatiente exclamation du médecin, mais je n’en vois pas, moi, le besoin, ni la nécessité. Sabine a vingt deux ans; elle n’ à pas encore réussi à se marier, malgré tous mes efforts; elle ne peut aller dans le monde, car je n’ai plus les moyens de l’y mener. Le marquis l’aime, c’est un des meilleurs partis que l’on puisse trouver en France; c’est même une espèce de racle qu’il ait jamais songé à ma fille; il fautt donc profiter de cette occasion, qui certes ne se renouvellerait plus; d’ailleurs, vous-même désiriez ce mariage, dans le temps?
Le docteur Noirel s’approcha de la chaise longue, sur laquelle était couchée la baronne; puis, après avoir attiré tout près d’elle le fauteuil en damas bleu fané, qu’il avait occupé jusque-là, il s’y rassit et répondit à voix basses:
–Oui, vous avez raison, j’ai moi-même beaucoup désiré ce mariage; c’est même dans ce but que j’ai décidé le marquis à m’accompagner chez vous. Depuis, il y est bien revenu tout seul! Je sais aussi diplomatiser, quand quelque chose me tient à cœur; or, j’aime Sabine, je la voudrais heureuse, je voudrais pouvoir lui être utile en ce bas monde, par souvenir pour son père, et par amitié pour vous, ajouta-t-il en serrant la main de Madame de Sparre, mais j’ai beaucoup réfléchi à tout cela, et, puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai: «Attendez encore, avant de conclure ».
–Pourquoi attendre?
–J’ai observé Sabine, poursuivit le médecin, et le résultat de mes observations est que, pour le moment, non-seulement elle n’éprouve pas la moindre sympathie pour le marquis, mais qu’elle en aime un autre. Or, marier une jeune fille dans de telles dispositions, c’est commettre un crime et la pousser volontairement dans les bras d’un amant, avec lequel elle déshonorera son époux, ainsi qu’elle-même. Peut-être que je me trompe, mais, dans tous les cas, c’est là ce que je pense, et je vous le dis franchement, puisque, comme je vous l’ai déjà fait observer, vous teniez à avoir mon avis sur cette grave question.
–J’y tenais et j’y tiens encore, s’écria la baronne. Vous êtes l’homme que je respecte le plus, car je sais ce que vous valez, ayant eu l’occasion de vous voir à l’épreuve. Mais pourtant je crois que vous vous exagérez l’importance de la question que nous débattons en ce moment. Je conviens que Sabine n’aime pas le marquis, mais je nie qu’elle en aime un autre; d’ailleurs, je ne sais pas trop qui pourrait être cet autre.
–Franck d’Alton, répondit sèchement le médecin.
En entendant prononcer ce nom, madame de Sparre tressaillit, mais, après un instant de pénible silence, elle n’en reprit pas moins avec une nouvelle énergie:
–Allons donc! C’est impossible, il n’a pas le sou!
–J’en suis persuadé, mais il est jeune, il est beau, il a de l’esprit, des dettes et des maîtresses; il est coureur d’aventures; votre fille lui a paru jolie, il le lui a dit... et il n’en a pas fallu davantage.
–Mon Dieu! mon Dieu! murmura la baronne.
–Vous avez très mal élevé Sabine, laissez-moi vous le dire, puisque nous sommes sur ce sujet, poursuivit impitoyablement le docteur Noirel; ou plutôt vous ne l’avez pas élevée du tout, car vous l’avez retirée du couvent beaucoup trop tôt, pour qu’elle ait pu profiter des enseignements qu’elle y avait reçus. Oh! je sais bien qu’à votre point de vue, vous avez agi honnêtement; mais, franchement, il s’est mêlé beaucoup d’égoïsme à votre honnêteté: vous aviez besoin d’une compagne, afin de pouvoir vous faire un prétexte pour continuer l’existence errante à laquelle vous étiez habituée et dont vous ne pouviez vous passer; vous avez pris votre fille, parce qu’elle représentait le meilleur prétexte, celui de lamarier. Vous n’avez pas réfléchi que c’était le pire de tous les moyens que vous choisissiez-là afin de parvenir à votre but; c’est qu’au fond vous n’aviez nulle envie de marier Sabine, quand vous l’avez ainsi arrachée à ses études pour la produire à Bade ou à Ostende; vous désiriez seulement vous amuser, revoir la roulette et les croupiers, qui avaient déjà dévoré la plus grande partie de votre fortune. Ce n’est que plus tard que vous vous êtes aperçue qu’il fallait songer à établir Sabine, et alors vous avez tâché d’attraper n’ importe qui. Malheureusement, vous avez échoué, et voilà pourquoi vous êtes aujourd’hui ici. Je sais bien que tout ce que vous avez fait a été commis par légèreté, mais enfin cette légèreté a fait le plus grand tort à votre fille; maintenant vous ne l’établirez plus que difficilement, car un homme d’honneur hésitera toujours, avant de prendre pour femme une jeune personne aussi connue que l’est Mlle de Sparre.
–Et, après cela, vous me conseillez de renvoyer le marquis!
–Pas du tout, et vous vous méprenez étrangement si vous me soupçonnez de pareille intention. Je vous conseille seulement d’attendre; c’est presque même votre devoir vis-à-vis de lui.
Madame de Sparre posa sa main sur celle du médecin.
–Docteur, dit-elle, cher docteur, vous avez eu mille fois raison dans tout ce que vous avez dit tout-à-l’heure: j’ai été une mauvaise mère, et c’est moi qui suis fautive de tout ce qui arrive à ma fille, mais je vous assure que j’ai agi de bonne loi. Vous savez quelle a été mon existence : vous n’ignorez pas que mon mari m’a épousée contre le gré de sa famille, qui se révoltait à l’idée de voir la fille d’un petit employé devenir baronne de Sparre. Je n’avais aucune expérience, aucune connaisance, aucune habitude du monde; je me laisais diriger complètement par mon mari, et, quand plis tard je devins veuve, il me fut impossible de faire autre chose que de continuer avec Sabine la vie que j’avais menée avec son êre ; je vois maintenant que cela a été une aute, mais à présent comme alors, je pense que je n’ aurais pu faire autrement ; il fallait construire cette jeune fille dans le monde, et je n’en connaissais pas d’autre que celui dans lequel je l’ai introduite... Que voulez-vous donc que je asse !
–Vous auriez dû la laisser encore trois ans au couvent, et puis venir ici: elle aurait épouse déjà le marquis.!
–D’abord, j’ignorais totalement l’existence de M. de Valtaneuse; ensuite, je ne savais pas beaucoup de choses que je connais à présent; les conditions, par exemple, dans lesquelles doit se truuver une jeune fille de bonne famille, qu’on veut bien marier. Mais à qui la faute, si j’ai si peu compris mes devoirs de mère? Je vous assure qu’elle est plus à M. de Sparre qu’à moi.
–Vous avez raison en cela, quoique ce ne soit peut-être pas très généreux à vous d’en parler, répondit le docteur: votre mari a été un de mes meilleurs amis, mais je suis forcé cependant d’avouer que c’était un franc égoïste, ne pensant pas à autre chose qu’à satisfaire sa fatale passion du jeu. Il eut, certes, autant de reproches à se faire vis-à-vis de Sabine, avec cette exception toutefois qu’étant homme, il était plus naturel et plus pardonnable, à lui, d’oublier quelquefois des devoirs, qu’il vous était interdit, à vous, comme femme, de négliger.
–Vous êtes bien dur, s’écria la baronne, quoique je sois forcée de reconnaître que vous avez raison; vous devriez avoir pourtant un peu plus de pitié pour moi. Après tout, je suis restée une honnête femme et je vous assure que j’ai eu du mérite à cela; on a beaucoup parlé de moi, on en a encore plus médit, mais, en dépit de ma réputation équivoque, je suis demeurée honnête; mes fautes ont été des fautes d’inconséquence et de légèreté. J’aimais sincèrement ma fille: quand j’ai vu, quand j’ai senti-et je ne lui ai nui que par ignorance–que je faisais fausse route, j’ai abandonné la partie.
–Oui, seulement, il était trop tard.
–Il l’eût été, du moins, si nous n’avions pas fait la connaissance du marquis.
–Au fait, c’est de lui seul que nous avons à nous occuper à présent. Eh bien! résumons-nous: Après vous être promenée dans toute l’Europe, en quête d’un mari pour Sabine, vous avez, un jour, par hasard, à Spa, entendu une conversation dans laquelle on parlait de votre fille. Cela vous a ouvert les yeux, et vous avez compris que, si Mlle de Sparre, belle, pauvre, spirituelle et coquette, aurait pu difficilement se marier à Paris, elle ne le pourrait, en aucun cas, dans une ville d’eaux, où on était parfaitement renseigné sur ses manières légèrement tapageuses. Alors qu’avez-vous fait? Vous vous êtes souvenu de moi, et vous m’avez écrit que vous alliez revenir à Soulanges. Moi, qui vous connaissais bien, je me hâtai de me présenter chez vous, afin de vous dire combien j’applaudissais à votre courageuse résolution; je vis, pour la première fois, ce jour-là, votre-fille; je fus surpris et ému par son charme et sa beauté et je décidai le marquis de Valtaneuse à vous faire une visite, dans l’espoir qu’il deviendrait amoureux de Sabine. Cet espoir s’est réalisé, et...
–Et, à présent, vous voulez que je renonce à ce mariage inespéré!
–Doucement, doucement, madame, interrompit le docteur Noirel. Voilà la troisième fois, ce matin, que j’ai l’honneur de vous affirmer que vous vous trompez dans vos conclusions. Non, je ne veux pas que vous renonciez à l’alliance du marquis; seulement je désirerais que vous lui demandassiez du temps, un mois ou deux, afin d’y réfléchir. Il partirait pour Paris, et emmènerait avec lui son ami d’Alton; pendant ce temps, Sabine ferait ses réflexions et l’accueillerait, à son retour, avec d’autant plus de joie, qu’elle aurait eu le loisir, pendant son absence, de mieux apprécier ses qualités personnelles et les incontestables avantages qu’un tel parti présente.
–Mais elle les apprécie dès à présent? répliqua madame de Sparre.
–Oui; c’est-à-dire qu’elle connaît très bien la valeur, en ce monde, de deux cent mille livres de rente; mais, sauf cela, elle n’a fait aucune attention au marquis; elle n’a remarqué ni sa droiture, ni son honnêteté, ni son sens d’honneur, si profond et si développé, ni surtout cet amour réel et immense qu’il lui a voué!
–Sabine est encore une enfant, sous certains rapports, fit observer la baronne.
–Hélas! non, madame, ce n’est pas une enfant, mais c’est un être léger et inconséquent, qui ignore ce que c’est que le souci de l’avenir, et qui sacrifiera tout à ce qu’auront de plus ou de moins profond ses impressions premières; c’est une de ces créatures brillantes et faibles, qui se laissent séduire par des dehors attrayants et qui méprisent,–parce qu’elles ne peuvent les comprendre,–les gens sérieux et vrais. Frank d’Alton a tout ce qu’il faut pour captiver une jeune imagination comme la sienne: elle l’aime, ou plutôt elle croit l’ aimer, car sa vanité et son amour-propre se trouvent flattés de l’ admiration passionnée qu’il affecte à son égard. Elle sait parfaitement qu’elle ne peut pas l’épouser, et elle acceptera immédiatement les offres du marquis, mais ce sera avec le sentiment, qu’elle se sacrifie à la nécessité, tandis que, si vous ne vous hâtez pas dans la conclusion de cette affaire, elle, arrivera doucement à comprendre que d’Alton a voulu simplement s’amuseren se jouant d’elle, et elle en éprouvera d’autant plus de reconnaissance envers M. de Valtaneuse, quand elle le verra revenir à elle, plus épris que jamais.
–Vous parlez de tout cela à votre aise, mon cher ami, répliqua madame de Sparre, mais vous oubliez deux choses des plus importantes. Premièrement, êtes-vous bien sûr que Sabine aime ce jeune écervelé de d’Alton? Moi, je ne m’en suis jamais aperçue. Secondement, vous semblez oublier qu’une fois le marquis de retour à Paris, tout le monde s’empressera de lui persuader que ce serait une folie que d’épouser ma fille; il se laissera convaincre facilement, et nous n’entendrons plus parler de lui. Alors que deviendra Sabine? Je peux mourir, d’un jour à l’autre, et la pauvre enfant se trouvera sans asile et sans appui.
–Est-ce que je ne serais pas là, moi, dans ce cas? répondit de sa voix un peu enrouée le médecin.
–Vous! Oui, je sais bien que votre maison lui serait toujours ouverte, dit avec émotion la baronne, mais que feriez-vous d’une jeune fille, admirablement belle et le sachant, habituée au luxe, à toutes les joies, à tous les plaisirs de la vie? Elle vous deviendrait une charge, un fardeau, et vous auriez seulement vis-à-vis d’elle la responsabilité d’un père, sans en posséder les droits, ni l’autorité, si, tôt ou tard, elle vous écliappait. Soyez-en sûr, Sabine est foncièrement honnête, elle le restera toujours, j’aime à croire; si elle n’est pas aussi candide qu’un l’est ordinairement à son âge, c’est une garantie de plus qu’elle offrira à un époux, car on évite toujours un danger que l’on connaît; elle s’est bien conduite jusqu’ici, elle continuera à se bien conduire dans l’avenir, mais, pour cela, il faut qu elle ait un foyer, une famille, un mari, des enfants, une position dans le monde. Si tout cela lui manque, ah! alors seulement je tremblerais pour elle!
–Vous avez peut-être un peu raison, dans ce que vous avancez-là, dit après un moment de silence le docteur Noirel. Seulement, vous vous trompez, quand vous affirmez que le marquis oubliera Sabine; ce n’est pas un de ces hommes qui conçoivent légèrement un caprice; non, il aime votre fille sérieusement, je dirai même qu’elle est la première femme qu’il ait vraiment aimée. Il a lutté, de toutes ses forces, avant de succomber à cette passion et avant de s’y abandonner; il est venu chez moi, un matin, et m’a fait l’aveu suivant: «Docteur, m’a-t-il dit, j’aime mademoiselle de Sparre, et je veux l’épouser. Je désire auparavant savoir si elle est digne de devenir la femme d’un galant homme; j’ai foi en vous, et, si vous m’en donnez l’assurance, rien ne me détournera de ma résolution; mais, dans le cas où vous ne pourriez pas répondre franchement à ma question, je pars d’ici sur l’heure et ne la reverrai jamais». Jugez si un pareil caractère est capable d’oublier en quelques semaines. J’admire et je respecte profondément M. de Valtaneuse, et je ne me pardonnerais jamais, s’il lui arrivait malheur, par ma faute. Quand je l’engageais à épouser Sabine, j’étais persuadé qu’elle pourrait le rendre heureux, car je savais qu’elle n’avait encore aimé personne, et je la voyais s’attacher peu à peu au marquis. Maintenant j’ai eu l’occasion de remarquer l’empire qu’a pris insensiblement sur elle Frank d’Alton, et c’est pourquoi je vous engage à lui donner le temps d’oublier ce mauvais sujet, avant de la marier; sinon, elle ira à l’autel en victime, et n’aura, vis-à-vis de l’homme qui lui donnera si généreusement son nom, que des sentiments de haine et d’amertume.
–Je crois que vous vous exagérez la gravité du fait.
–On ne peut jamais exagérer dans des questions d’honneur; or, c’en est une et des plus graves. Admettez même que nos craintes se réalisent, ce que je ne crois pas: il nous restera toujours la satisfaction d’avoir accompli notre devoir et d’avoir écouté la voix de notre conscience.
–Et, en attendant, j’aurai compromis, par mes scrupules, l’avenir de ma fille! reprit madame de Sparre: elle ne pourra plus se marier, si le marquis l’abandonne. Vous savez mieux que personne de quel œil on nous rearde à Soulanges; c’est à peine si l’on daigne nous saluer; tout le monde plaint M. de Valtaneuse, et, si on le voit se retirer, Dieu sait tout ce que l’on soupçonnera, car vous n’imaginez pas qu’on veuille croire que c’est moi qui l’ai prié de prendre du temps, afin de réfléchir! Et puis, j’ai hâte de voir Sabine établie; je ne suis plus supporter cette existence dans une petite ville, où je pensais qu’on me laisserait en paix, mais où il se trouve qu’on connaît mieux que moi-même mon passé. C’est une folie intolérable, et j’ai hâte d’en finir, car elle me tue!
–Mais où irez-vous alors? à Paris? demanda le médecin.
–Ceci est mon secret.
–Malheureuse, vous voulez recommencer jouer! s’écria le docteur Noirel, frappé d’une abite idée qui venait d’éclater dans son esrit.
–Eh bien! oui! A quoi bon le nier! Je ne sais plus vivre, sans cela. Vous ne savez pas ce que c’est que cette terrible passion, ni les ravages qu’elle fait! On a beau vouloir s’en corriger, on n’y parvient jamais. D’ailleurs, elle a pour moi une signification toute particulière. Tenez, je puis bien vous raconter cette triste histoire, que vous ignorez encore. J’avais dix-huit ans, quand j’épousai M. de Sparre; j’étais donc presque une enfant; mes parents étaient d’honnêtes petits bourgeois, qui furent trop heureux de me voir devenir baronne, pour s’inquiéter des antécédents et du caractère de l’homme auquel ils me livraient. Vous savez mieux que moi ce qu’était le baron? Pendant six mois, il m’adora; puis, s’apercevant de l’insuflisance de mon esprit et de mon éducation, il m’abandonna, en principe, si ce n’est en fait. Je devins aussitôt le point de mire de tous les désœuvrés, de tous les coureurs d’aventures, qui peuplent les villes d’eaux, que nous habitions d’ordinaire; j’étais belle, coquette, attrayante; mes toilettes étaient citées; tous les journaux s’occupaient de moi; j’étais la reine de toutes ces réunions de casino, où l’on voit de si étranges choses et où l’on peut contempler l’incroyable spectacle d’une grande dame coudoyant une courtisane, sans s’en offusquer. Cette existence dura trois ans et ne fut interrompue que pendant les quelques mois durant Lesquels la naissance de Sabine me força de ne tenir tranquille. Au bout de ce temps, je rencontrai, un jour, à Spa, un jeune homme, qui, dès le premier instant où je l’aperçus, me it une profonde impression; je ne vous dirai pas son nom, car je n’aime pas à le prononcer, même à présent que vingt années ont passé sur ce triste souvenir. Qu’il vous suffise le savoir que nous ne tardâmes pas à nous imer et à nous le dire. Jusque-là, j’étais resée une honnête femme, mais c’est que je n’avais amaissu ce qu’était ce sentiment qui s’empare le nous, qui nous domine, et que l’on nomme l’amour. Bref, je fus sur le point de succomber... Un soir, j’attendais, dans ma chambre, celui que je n’ose vous nommer; je m’étais aite bien belle, résignée que j’étais à une chute que je sentais inévitable. M. de Sparre tait allé passer deux jours, chez un ami, dans les environs: nous étions donc sûrs de n’avoir de ce côté, aucun danger à redouter. Nous étions alors au mois de juin; la journée avait été étouffante. J’ouvris la fenêtre, et j’allai un moment m’accouder sur le balcon, pour respirer l’air frais de la nuit. Le ciel scintillait de mille étoiles, le parfum des tilleuls et des jasmins embaumait l’air et montait par bouffées odorantes jusqu’à moi. Pas un son au dehors, pas le plus léger bruit ne troublait la splendide sérénité de la nature; tout d’un coup, au milieu de ce profond silence, une clochette retentit avec son timbre aiu. Je me penchai pour voir ce que c’était. Au-dessous de moi, un vieux prêtre passait, dans la rue, portant le viatique à un mourant. A cette vue, une soudaine révolution se fit en moi; tous les souvenirs de mon enfance me revinrent a la mémoire: j’eus là une vision du crime que j’allais commettre, et la plus invincible horreur, le plus profond dégoût s’empara de mui. Au même moment, Il entrait. Que se passa-t-il entre nous? Je ne saurais vous le dire. Qu’il vous suffise de savoir que je sortis victorieuse de cette épreuve, quoique avec le cœur brisé. Tout était fini, pour noi, en ce monde. Je passai une nuit, dont il ne souviendra toujours! Le lendemain, j’allais à la maison de jeu et je jetais un louis sur la table: je gagnai, et depuis ce temps, je suis restée une joueuse, d’abord par désespoir, par besoin de m’étourdir et d’oublier, ensuite par goût, par passion, et enfin par nécessité.–Et ne croyez pas que je le regrette? Oh! non, vous qui n’avez jamais joué, vous ne pouvez pas comprendre toutes les après jouissances, les cruelles et poignantes émotions que l’on éprouve autour de ce tapis vert! Ces pièces d’or qui roulent autour de vous, ce sont autant d’espérances, autant de joies; on est saisi, dominé par la frénésie du moment, on devient tour à tour sombre, taciturne, désespéré; puis, tout d’un coup, heureux, gai, triomphant. On oublie famille, amis, soucis et plaisirs de la vie, on oublie même les vulgaires besoins de chaque jour; une fois, je suis restée trente-six heures de suite à jouer, sans prendre presque le temps de boire et de manger! J’ai fait du jeu mon idole, ma maul passion, et si je ne suis pas tombée de faute en faute, d’amant en amant, c’est à cette fiévreuse préoccupation de tenter la fortune, que je dois. Mon mari l’a bien senti, car, avant de mourir, il m’a dit:–«Après tout, il est heu reux que vous ayiez suivi mon exemple, car Dieu sait ce que vous seriez devenue, sans cela». Eh bien! comme je vous le disais, cette fatale habitude est devenue un besoin; je meurs à petit feu, depuis un an que je vis ici; je sens que je ne puis pas résister plus longtemps, à voilà pourquoi je veux à tout prix marier Sabine Elle n’a jamais encore touché une carte, elle est pure de toute cette fange, de cette boue dont je suis, moi, éclaboussée; son seul malheur été d’être abandonnée à elle-même, pendant que je gaspillais les débris de ma fortune. Si elle reste plus longtemps auprès moi, elle court de bien grands dangers, dont je voudrais, au prix même de mon sang, la préserver, car je vous donne ma palole, qu’avant trois mois, je serai loin d’ici!
– Pauvre femme ! dit en soupirant le docteur Noirel.
– Vous voyer bien que vous me plaignez, malgré votre séverité ? s’écria Mme de Sparre. Le médecin se leva de nouveau ; puis, après avoir marché quelques instants autour du salon, il vint se planter vis-à-vis de la baronne.
–Oui, dit-il, je vous plains sincèrement; mais savez-vous pourquoi? Vous avez reculé devant la faute, au moment où elle allait s’accomplir, et vous avez cru que ce sacrifice vous permettait de vous livrer sans remords à une autre passion moins coupable, mais vous n’avez pas profité de ce moment suprême pour faire un retour sur votre vie passée, pour prendre la solution de changer votre vie future, pour vous rendre compte de vos devoirs d’épouse et de mère. Ces devoirs, vous n’avez pas essayé de les comprendre, vous avez volontairement oublié leur existence! Au lieu de tenter tout au monde, afin d’arracher votre mari à la vie indigne ’il menait, vous vous êtes associée, vous-même à cette vie, vous l’avez entraîné et encouragé, le pauvre homme, dans une voie infâme, et quand il est mort, vous avez regretté en lui le camarade de jeu, bien plus que le compagnon de votre jeunesse. Voilà ce que vous avez fait, par insouciance, par légèreté, et je dirai presque par enfantillage, car, de même que les enfants, vous n’avez pas pensé à autre chose qu’à satisfaire votre fantaisie du moment...
–Docteur! docteur! interrompit avec angoisse Mme de Sparre.
–Et que diable voulez-vous que je vous dise d’autre? répondit avec impatience le médecin ; je ne puis m’exprimer d’une façon différente, lorsque je vous vois, de gaieté de cœur, gâter l’avenir de votre fille, car vous ne pensez pas que le marquis l’épousera, s’il se doute de la belle détermination que vous avez prise: il doit à sa propre dignité de ne pas prendre pour femme la fille d’une joueuse incorrigible.
La baronne eut l’air consterné, en entendant les énergiques paroles du docteur Noirel.
–Je n’avais pas pensé à cela! murmura-t-elle.
–Il y a beaucoup ’de choses auxquelles vous n’avez pas pensé et qui pourtant en auraient valu la peine.
Ce fut au tour de Mme de Sparre de se lever; elle mit ses deux mains sur le bras du médecin, et d’un air ému:
–Que faut-il faire? demanda-t-elle. Je suis prête à tout, à m’expatrier, à disparaître, si vous l’exigez de moi, a tout enfin, si je parviens à marier Sabine!
–Cela vous préoccupe donc bien?
–Mais, comment pouvez-vous en douter? Je ne songe pas à autre chose! Bien que vous me paraissiez en douter, j’ai des moments de raison, pendant lesquels je puis juger sainement des hommes, et des convenances qui les gouvernent. Dans ces moments-là, je sens amèrement mes fautes, je voudrais les réparer, je voudrais surtout que ce ne fût pas ma fille qui les expiât!
Il y eut un moment de silence.
–Tenez, madame, dit enfin le docteur, vous êtes la première personne qui m’ayez fait changer d’avis, depuis que je suis au monde: oui, maintenant je trouve que vous avez raison, et qu’il faut accepter la proposition du marquis, et cela aussitôt que possible: seulement, je vous déclare, en même temps, que je me repens de l’avoir, par amitié pour la mémoire de M. de Sparre, poussé à ce mariage, qui, j’en ai bien peur, sera malheureux.
–Malheureux? Pourquoi donc?
–Parce que je crains que Sabine ne soit incapable de l’apprécier; il ne lui a jamais fait de belles phrases, et c’est tout ce qu’elle aime.
–Comment le savez-vous?
–Parbleu! il n’y a qu’à la voir avec M. d’Alton.
–Vous y revenez toujours! Voyons, quelles preuves avez-vous de cette prétendue affection?
Avant que le médecin eût pu répondre, une femme de chambre entra, et annonça que le marquis de Valtaneuse demandait si madame la baronne pouvait le recevoir.
–Priez dattendre un moment! répondit celle-ci, en se retournant vers le docteur Noirel.
–Cher ami, lui dit-elle, excusez-moi, mais je ne puis vraiment pas, en ce moment, voir M. de Valtaneuse; il faut que je pense à tout ce que vous m’avez dit; il faut que je parle avec Sabine sur cet important sujet. Priez donc le marquis de revenir demain, et, en attendant...
–En attendant, confessez votre fille, et sermonnez-la, si vous le pouvez. Au revoir! Je vais m’acquitter de votre message. Ne m’en voulez pas, pour les quelques vérités que je vous ai dites: c’était dans une bonne intention, et vous me connaissez assez, pour ne pas vous formaliser de ma franchise.
Mme de Sparre tendit ses deux mains au médecin.
–Quand me suis-je offensée de quelque chose que vous m’ayez dite? demanda-t-elle. Vous êtes et serez toujours mon meilleur ami. Le docteur Noirel passa le revers de sa main sur ses yeux.
–Allons, allons, c’est assez, répondit-il de son ton bourru; il ne faut pas faire attendre le marquis. Au revoir, et à demain.
Et, après avoir serré la main de la baronne, il sortit et se rencontra face à face avec le marquis, qui allait frapper à la porte du salon.
–Venez, mon cher marquis! s’écria le médecin. Mme de Sparre est un peu soufrante, ou plutôt un peu nerveuse, ce matin; elle m’a chargé de vous prier de revenir demain, si vous le pouvez; pour le moment, elle a besoin de repos.
–Mais elle n’est pas malade? demanda le marquis, avec inquiétude.
–Oh! pas du tout: fatiguée, tout au plus. Dans le cas où vous seriez venu à pied; je vous demanderais la permission de m’en retourner avec vous. J’ai quelque chose à vous dire.
Le marquis Georges de Valtaneuse haussa les épaules, d’un air ennuyé, à la proposition du docteur Noirel, mais, ne trouvant pas de prétexte à mettre en avant pour décliner l’offre qui lui était faite, il se mit en devoir d’y accéder, et les deux hommes sortirent ensemble de la villa des Rosiers.
Le marquis Georges touchait à sa trente-cinquième année; c’était un grand et fort garçon, aux larges épaules, et à l’aspect légèrement rébarbatif. Quand on le regardait, on ne voyait, au premier abord, qu’une masse de cheveux noirs; en effet, sa barbe et ses sourcils occupaient toute la partie de sa figure, que sa chevelure laissait à découvert; son nez et ses yeux étaient presque perdus dans cette forêt de poils. Quant à sa bouche, elle ne pouvait s’apercevoir, que quand il l’ouvrait afin de manger ou de parler, et encore ne remarquait-on alors que deux rangées de superbes dents blanches.–Personne n’avait pu encore décider s’il était beau ou laid; il n’avait aucune physionomie, mais n’en attirait pas moins l’attention, et il était impossible de l’oublier, lorsqu’on l’avait une fois entrevu, car il était un type en son genre. Au moral, c’était un homme sérieux, sévère, ne plaisantant jamais, riant rarement, avec des principes très arrêtés sur toutes choses, et un implacable sentiment d’honneur. Il s’était trouvé, à vingt ans, par suite de la mort de son père, propriétaire de quatre millions, du château de Valtaneuse et d’un hôtel à Paris, où il avait principalement demeuré depuis. Naturellement, il avait étél’objet de bien des convoitises dans le grand marché matrimonial, en dépit de son extérieur peu séduisant, et de sa réputation de loup-garou, mais, jusque-là, il avait fait la suurde oreille à toutes les délicates insinuations de ses nombreuses tantes et cousines, en manifestant la ferme intention de rester garçon. Si les mères de famille en avaient gémi, les jeunes filles, en revanche, ne s’en étaient pas trop plaintes, le marquis ne leur inspirant, en général, aucune sympathie; lui, de son côté, sentait péniblement son infériorité vis-à-vis des femmes: il les fuyait, les évitait, et vivait en solitaire, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, s’occupant de travaux sérieux et tâchant d’oublier le monde, ses pompes et ses œuvres. Une telle nature devait donc sympathiser avec le docteur Noirel et en être comprise; c’était, de part et d’autre, la même honnêteté, la même loyauté, la même franchise un peu brusque, la même Tendresse toujours refoulée, la même pitié touours prête à se manifester à la vue des tris-amour de la science, le même mépris esses et des souffrances de l’humanité, le du mensonge, la même croyance en Dieu, le même respect de la parole donnée, le même honneur un peu farouche, mais vrai. Aussi, une profonde et sincère amitié liait le pauvre médecin et le riche marquis: quand le premier vint s’établir à Soulanges, le second se décida à faire de temps en temps un séjour à Valtaneuse, afin d’avoir l’occasion d’y voir son vieil ami. Ce fut pendant une de ces visites, qu’il s’était laissé persuader de faire la connaissance de la baronne de Sparre et qu’il était devenu amoureux de sa fille Sabine. Cet amour, le premier que Georges eût jamais éprouvé, ne tarda pas à devenir fort sérieux, et comme nous l’avons vu, il avait déjà demandé la main de mademoiselle de Sparre, au moment où commence notre récit.
–Vous vouliez me parler, mon cher docteur? demanda M. de Valtaneuse, quand ils furent à quelque distance de la villa des Rosiers. Est-ce que ce que vous aviez à me dire se rapporte à mademoiselle Sabine?
–Oui et non, c’est-à-dire que cela se rapporte à sa mère aussi bien qu’à elle. Mais d’abord laissez-moi vous demander à quel point en sont les choses?
–Elles en sont à ce point, que j’ai laissé pressentir a la baronne, que je comptais lui demander aujourd’hui la permission de m’adresser moi-même à sa fille.
–Bien! Maintenant, avez-vous réfléçhi à toutes les conséquences de cette démarche? Avez-vous pensé à tout ce que le monde dira de ce mariage, aux antécédents de madame de Sparre?
Le marquis regarda son ami, d’un air étonné.
–Ah! ça, qu’avez vous donc, ce matin, docteur? dit-il avec surprise: on croirait que vous voulez me dissuader à présent d’épouser Sabine.
Non, mais il me vient la crainte de ne pas avoir rempli mes devoirs vis-à-vis de vous, en me vous en faisant pas assez remarquer les désavantages... J’aime d’une affection paternelle cette jeune fille, et je voulais surtout qu’elle devint votre femme, parce que je sentais qu’une fois séparée de sa mère, elle perdrait bien vite les habitudes de légèreté qu’elle a contractées; parce qu’elle est susceptible de devenir une épouse loyale et’de faire le bonheur d’un galant homme tel que vous, mais aujourd’hui j’ai causé avec la baronne, et je me demande si vous avez vraiment le droit de vous donner une semblable belle-mère.
–Vous avez découvert qu’elle a eu des amants?
–Non, je puis vous affirmer le contraire.
–Alors, c’est qu’elle vous a déclaré qu’une fois sa fille mariée, elle se remettrait à jouer?
Le docteur recula d’un pas:
–Et vous acceptez cela si tranquillement? s’écria-t-il.
–Mon cher ami, répondit doucement M. de Valtaneuse, avez-vous pu vous imaginer que je n’avais pas prévu cette éventualité? J’y ai déjà pensé bien souvent, et je suis arrivé à cette conclusion, que, quoique la chose soit désagréable, elle vaut mille fois mieux que le séjour de madame de Sparre ici, près de sa fille et de moi. Cela m’aurait été insupportable; car j’aurais dû surveiller continuellement ma femme et l’ empêcher d’avoir de trop fréquents rapports avec sa mère. Naturellement, on m’aurait accusé de cruauté, tandis que je n’aurais été coupable que de prudence. La détermination de la baronne me délivre d’un grand souci. Elle n’a qu’à s’en aller où elle voudra, cela m’ est bien égal, pourvu qu’elle nous délivre de sa présence, Sabine et moi.
–Mais.
–Oh! je sais bien ce que vous allez me dire, mais faites-moi la faveur de me suivre dans mon raisonnement, et vous conviendrez ensuite que je suis dans le vrai. J’aime Sabine, de toute mon âme elle ne m’aime pas, J’en suis persuadé. Que trouverait-elle à aimer en moi? Je suis laid, sombre, taciturne, et par dessus le marché, presque un vieillard, comparé à elle: elle m’épouse donc pour être marquise et jouir de ma fortune; je sais tout cela et ne me fais aucune illusion sur ce sujet, mais je l’aime tant, et elle est devenue tellement indispensable à mon bonheur, que je t’épouse tout de même. Seulement, je veux faire tout ce que je peux, afin de consolider mon bonheur et, avec le temps, inspirer de l’affection à ma femme. Or, pour cela, il faut que j’arrive insensiblement à prendre de l’influence sur elle, à lui faire partager mes opinions, à lui faire perdre certaines allures qui me déplaisent; en un mot, à la transformer en marquise. Or, je ne parviendrais jamais à cela, si la baronne restait ici à exercer son influence, à elle, sur sa fille. C’est une femme qui s’est rendue complètement impossible, et quoi-que je veuille bien vous croire, lorsque vous m’affirmez qu’elle n’a pas d’amants, je dois néanmoins vous faire observer qu’elle s’est toujours comportée de façon à faire supposer qu’elle en avait. Vous comprenez, à présent, combien je suis content d’apprendre qu’elle va disparaître d’ici, afin de promener ses vices en Allemagne. Quant à sa manie de jouer, elle n’a qu’à s’y livrer comme auparavant, peu m’importe
–Mais que diront vos parents, votre famille?
–Que je suis devenu fou. Ils l’ont, du reste, déjà dit. Est-ce là tout ce que vous avie2 à me dire contre ce mariage?
–Oui et non. Je vous répondrai encore une fois, tout contre la mère, mais.
–Vous avez découvert une tache sur le passé de Sabine! s’écria le marquis, en saisissant avec une telle force le bras du docteur Noirel, que celui-ci en trébucha.
–Non, non, calmez-vous, répondit-il. Vous avez oublié que je vous ai donné ma parole d’honneur, qu’elle était pure de toute faute, mais elle est jeune, coquette, et. En un mot, êtes-vous bien sûr que ce soit là la femme qui vous convienne?
–Je n’ai jamais pensé si elle me convenait ou non, répondit ingénument Georges de Vallaneuse; tout ce que je sais, c’est que je l’aime de tout mon cœur, que je veux avoir n’importe à quel prix, et que je la tuerais, si je la voyais en aimer un autre.
Le médecin soupira profondément. Pour la première fois de sa vie, cet homme de bien la repentait d’une de ses actions et se demandait, avec inquiétude, s’il n’aurait pas mieux lu ne pas prêter la main à l’établissement de Sabine de Sparre.
–Allons, dit-il, il faut que je vous quitte; nos chemins sont différents, et j’ai quelques malades à voir, avant de rentrer chez moi. Adieu, et à bientôt! Restez-vous longtemps encore?
–Je compte partir après-demain pour Paris, où j’accompagne d’Alton, mais je reviendrai dans une huitaine; d’ici là nous nous verrons encore, n’est-ce pas? Venez prendre le thé, ou bien dîner, demain, au château? D’Alton doit faire une visite aux Nérac et nous serons libres de faire un piquet.
–Volontiers, à demain donc!
Les deux amis se séparèrent; le marquis continua sa route, dans la direction du château, pendant que le docteur Noirel prenait un petit sentier au milieu des prairies lequel côtoyait les grands bois de Vallaneuse
Chemin faisant, il réfléchissait profondément aux deux conversations qu’il avait dû soutenir pendant la matinée: l’une et l’autre l’avaient péniblement impressionnée. La légèreté de la baronne l’avait indigné; la noble confiance, le noble amour du marquis l’avaient attristé: il respectait celui-ci, tandis qu’il ne pouvait s’empêcher de mépriser celle-là, et il se demandait avec inquiétude si la fille d’une semblable femme serait jamais une digne compagne pour Georges de Valtaneuse. Il redoutait aussi, quoiqu’il ne voulut pas se l’avouer, la légèreté de Sabine, et involontairement il en vint à se dire que, si le caquettage dangereux et compromettant de la jeune fille avec Frank d’Alton allait à être découvert par le marquis et faisait rompre, par conséquent, le mariage projeté, ce ne serait pas une mauvaise chose.
Le docteur était si absorbé dans ses réfixions, qu’il n’entendit pas que quelqu’un prononçait son nom à plusieurs reprises; ce ne fut que quand il se sentit toucher au bras, qu’il se retourna. Il se trouva alors en face d’un jeune homme blond, d’une tournure élégante, beau garçon, la lèvre ombragée par une fine moustache, et rappelant une de ces figures de la cour des Valois, que l’on retrouve sur tous les vieux portraits de l’époque.
–A quoi pensez-vous donc, docteur? demanda le nouveau venu, d’une voix traînante: vous ne m’entendiez même pas! Méditez-vous une nouvelle méthode dans l’art de couper une jambe, ou bien songez-vous tout bonnement à la meilleure façon d’expédier plus vite votre prochain dans l’autre monde?
–Ni l’un, ni l’autre, monsieur d’Alton, répondit froidement le médecin. J’étais absorbé par de bien autres idées, et quoique vous ne fussiez pas étranger à mes pensées, je m’attendais si peu à vous voir ici, que vous excuserez, j’espère, un moment de surprise toute naturelle.
–Vous pensiez à moi? Voyez-vous cela! Ce cher docteur! dit Frank d’Alton, tout en s’amusant à faire siffler en l’air une petite badine qu’il tenait à la main. Puis-je sans indiscrétion savoir ce qui m’a valu cet honneur?
–Certainement, dit sèchement le docteur Noirel; c’est votre cunduite inqualifiable vis-à-vis de vulre ami et de la femme qu’il aime.
–Je ne vous comprends pas du tout.
–C’est bien simple pourtant; le marquis vous a présenté à mademoiselle de Sparre, après vous avoir confié la nature des sentiments qu’il éprouvait pour elle, et, loin de respecter cette jeune personne, vous vous êtes mis à lui faire la cour pour votre propre compte.
–Mon cher monsieur, laissez-moi vous dire que, vraie ou non, vous vous mêlez d’une chose qui ne vous regarde en aucune façon.
–Mesurez vos paroles, jeune homme, répondit le médecin, et sachez que, comme ni du baron de Sparre, j’ai le droit et le devoir de veiller sur sa fille.
–Et de me signifier que je ne dois pas même la regarder, sans votre permission?
–Cessons ces plaisanteries, monsieur, répliqua avec vivacité le docteur Noirel; elles sont déplacées et inutiles, puisque je ne peux pas les comprendre; de mon temps, en effet, ses sortes de choses étaient considérées comme un mauvais goût, et un jeune homme de votre age ne se les serait pas permises à l’égard d’un veillard tel que moi. A présent; tout a bien changé, et il n’est pas étonnant que, sur certains points, vos idées et les miennes soient différentes; mais néanmoins, aujourd’hui commeil y a vingt ans, l’honneur exige qu’on respecte la confiance d’un ami et le cœur d’une jeune fille qui n’est plus libre d’en disser.
–Plus libre, plus libre!... Mais mademoiselle de Sparre n’est pas fiancée, que je sache?
–Non, pas encore, mais cela ne saura tarder.
–Eh bien! quand cet heureux évènement sera arrivé, vous pouvez être sûr que je ne marcherai pas sur les brisées du marquis d’ici-là, je ne vois pas ce qui peut me défendre de trouver mademoiselle de Sparre joli et de le lui dire.
–L’aimez-vous?
–Assez pour le lui faire cruire.
–Mais pas assez pour l’épouser?
–Ma foi! non, si vous en venez là, docteur; d’ailleurs, il n’est pas question d’épousailles je n’ai pas le sou, et elle est presque promise à Valtaneuse.
–Et vous vous regardez comme un honnête homme? s’écria avec indignation Noirel.
–Et je vous prie de croire que je le suis, répondit, d’Alton avec plus d’ironie encore qu’il n’en mettait dans son ton ordinaire. Mais est-ce que l’honnêteté existe en amour?
–Cela devrait être, monsieur.
–De même que beaucoup d’autres choses, n’est-ce pas? répliqua le jeune homme. Mais, en vérité, cette discussion ferait mieux de se terminer; vous n’êtes ni en droit, ni en devoir de me faire de la morale, bien que vous sembliez y avoir pris goût, et, moi, de mon côté, je n’ai pas de temps à perdre. Quant à la belle Sabine, si vous me supposez l’intention de la séduire, vous vous trompez; je n’adresse ces sortes d’hommages-là qu’aux femmes mariées, c’est plus sûr, et cela n’a pas d’aussi désagréables conséquences. Sur ce, docteur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.
Et, après avoir légèrement soulevé son chapeau, Frank d’Alton s’éloigna.
Qu’on ne nous accuse pas de peindre ce jeune homme sous des couleurs trop noires; nous le présentons à nos lecteurs tel qu’il était réellement, c’est-à-dire un cynique et séduisant mauvais sujet. Dans l’entrevue que nous venons de raconter, il s’était montré cynique plutôt que séduisant, mais c’est que la mauvaise humeur l’avait pris, par suite de l’intervention du docteur dans une affaire si secrète et si délicate. D’ordinaire, Frank dissimulait ses défauts, ou du moins ne les étalait, que quand ils pouvaient lui être utiles, en le marquant d’un cachet d’originalité. Son existence était aussi bizarre que ses manières étaient aimables; personne ne connaissait son origine, ni sa famille, ni ses antécédents; un beau matin, il était tombé sur le pavé de Paris, et s’ y était fait aussitôt une position que d’autres mettent des années à conquérir.
Il avait de l’intellignce, de l’esprit, de l’adresse surtout, et savait admirablement se servir des uns et des autres pour arriver à son but; il était l’ami de tout le monde, et, si quelques personnes clairvoyantes le méprisaient, elles n’osaient pas le dire tout haut, car ce jeune homme, en apparence si indolent, avait su se faire craindre, en se mettant à l’affût des secrets d’autrui, et quand il les avait découverts, il menaçait impitoyablement, de les révéler, dès qu’il voyait quelqu’un, s’intéressé à son silence, faire la moindre tentative contre lui. Il n’avait aucun principe, ignorait ce que c’était que le remords, se moquait de sa conscience et ne reconnaissait d’autre puissance que le succès. Il ne possédait pas de for-tune, et pourtant il menait grand train, tout en faisant sonner bien haut sa pauvreté; mais ses chevaux lui étaient, la plupart du temps, fournis par ses amis, et son couvert était toujours mis ez l’une ou l’autre de ses maîtresses; grâce à ces petits manèges, il parvenait à se soutenir, et même à le faire grandement. On se demandera comment un pareil caractère avait du inspirer de l’amitié au marquis de Valtaneuse; à vrai dire, ce n’était pas ce sentiment-que Georges éprouvait pour Frank d’Alton, mais, lui, comme les autres, subissait le charme irrésistible de ce beau jeune homme blond, à qui aucune femme, disait-on, n’avait résisté, qui, parmi les gens de sa connaissance, n’éllait que des sympathies, sauf de rares exceptions. Il avait toujours eu du bonheur dans sa vie, ce qui ne l’empêchait pas d’être méprisable, mais cela le sauvait du mépris qu’il méritait; ses belles manières contribuaient à lui assurer cette chance de séduction générale le fait est qu’elles étaient toujours parfaites, que jamais on ne l’avait vu agir autrement qu’en gentleman. Les femmes appréciaient sa délicatesse à leur égard et lui savaient son gré d’avoir le tact de se taire sur ses très nombreuses bonnes fortunes. C’était avec leur appui principalement qu’il s’était fait une bonne position, que ses anciennes, aussi bien que ses nouvelles et même ses futures maîtresses, l’aidaient à maintenir, car chacune d’elles avait besoin de lui, ne fut-ce que pour se conserver un renom d’élégance. Ce nouveau don Juan, tout en imitant soigneusement son modèle, avait fait preuve de pas d’adresse; il était resté dans de bons termes avec toutes ses victimes, pour lesquelles professait, du reste, une égale indifférence. Le jeune débauché de vingt-sept ans ne voyage dans la femme, qu’un instrument de plaisir d’ambition; voilà pourquoi il écrasait les jeunes et rampait au pied des vieilles, et l’on pouvait vraiment douter qu’il en eût jamais aimé une seule sérieusement, quoiqu’il en ait charmé et séduit un bon nombre.
Avons-nous à présent tracé du personnage en portrait assez frappant, pour que le lecteur puisse se faire une idée de ce triste caractère? Nous l’espérons, mais dans tous les cas, nous pouvons dire d’avance, que, de même que la baronne de Sparre, Frank d’Alton se dévoilera bientôt lui-même avec une ressemblance plus parfaite que celle que nous aurions essayé de lui donner.
Quand il eut quitté le docteur Noirel, d’Alton se dirigea, d’un pas rapide, vers un sentier qui le menait directement dans le bois et, après d’être entré avec précaution, il s’engagea sous les arbres touffus qui formaient le milieu de la forêt. Il ne tarda pas à parvenir dans une clairière où coulait une source, près de laquelle une jeune femme, vêtue de mousseline bleue, tenant une ombrelle au-dessus de sa tête, afin de se protéger contre les ardeurs du soleil de juillet, était assise, un grand chapeau de paille sur les genoux.
–Bonjour, dit-elle en l’apercevant Comme vous arrivez en retard! Je suis tout engourdie. Voyons, donnez-moi la main, et aidez-moi à me lever.
Elle lui tendit les deux bras, tout en parlant, et se laissa presque soulever de terre, sans faire aucune observation; puis, après avoir, d’un air assez ennuyé, mal dissimulé une façon de baillement:
–Savez-vous qu’il y a presque une demi-heure que je vous attends ici, monsieur d’Alton? dit-elle, en souriant et en le menaçant légèrement du doigt. Quelle punition méritez-vous pour un semblable crime?
–Mais celle que vous voudrez m’infliger, mademoiselle.
–Eh bien! baisez ma main; tenez, là, au-dessus du gant.
Et elle lui indiqua son avant-bras blanc et admirable de forme; le jeune homme mit un genoux en terre et toucha respectueusement de ses lèvres la place qui lui était indiquée; uis, se relevant:
–Est-ce là toute la punition? demanda-t-il.
–Trouvez-vous que c’est trop?
–Trop peu, vous voulez dire.
Mademoiselle Sabine de Sparre sourit légèment, et d’un ton moqueur:
–Comment, la punition vous semble légère? dit-elle: c’est que votre conscience alors vous reproche plus que je ne le croyais. Voyons, voulez-vous renouveler la punition?
D’Alton prit les deux mains que lui tendait la jeune fille, mais, avant de les baiser, il la nt serrée, un instant, contre lui, en la regardant avec admiration.
C’est qu’elle était vraiment bien belle! Ses cheveux d’un blond fauve s’enroulaient autour d’une fine petite tête aux traits réguliers et contrastaient avec des yeux et des sourcils d’un soir de jais; cette particularité donnait à sa physionomie un aspect original et étrange, qui en augmentait encore la fascination. Splendide! c’était le mot qui pouvait s’appliquer le mieu à Sabine de Sparre. On comprenait, en voyant, l’amour insensé du marquis, ainsi qu l’enthousiasme passionné de Frank d’Alton.
Comme nous l’avons déjà dit, celui-ci res quelques instants à la contempler, en admiran les rayons du soleil, qui se jouait sur ses ch veux dorés et les éclairait de mille reflets; s’oublia si longtemps à la regarder, qu’à la fi la jeune fille en fut embarrassée et rougit, tou en essayant de soustraire ses mains à rétreint amicale qui les retenait captives.
–Vous endormez-vous, monsieur d’Alton demanda-elle avec humeur. Dans ce cas, faites moi le plaisir de me lâcher, car le soleil es– bien chaud, et je n’ai pas de chapeau.
–Oh! restez encore un moment comm vous êtes? répondit-il sur un ton supplian Vous ne pouvez vous faire une idée combic vous êtes belle!
–Merci pour le compliment, mais je l’a déjà entendu si souvent.
–Qu’il ne vous fait plus de plaisir; n’est-ce pas là ce que vous vouliez dire?
–Pas précisément. Mais asseyons-nous un ; je ne vois pas la nécessité de rester det éternellement.
Et la jeune fille, après avoir ramassé son chapeau, s’en coiffa, et se laissa négligemment ber sur l’herbe; d’Alton s’établit à ses s, et lui reprenant les mains:
–Ainsi, vous êtes fàchée contre moi? deada-t-il.
–Fâchée, moi? Pas le moins du monde. Qu’est-ce qui a pu vous faire supposer une se semblable?
–Mais votre manière d’être. Vous m’acceuillez avec des reproches, et vous ne me laissez même pas jouir du bonheur de vous reer à mon aise.
Sabine se mit à rire.
–Allons, bon! des compliments, de nouveau ! Ne vous ai-je pas déjà dit que j’en étais asiée?
–Vous me l’avez dit, mais je ne le crois pas
–Merci pour la politesse.
–Pourquoi êles-vous de mauvaise humeur demanda le jeune homme. Est-ce qu’il vous est arrive quelque chose de désagréable, ce matin
–Je pourrais retourner la phrase et vous demander; «Qu’est-ce qui vous rend aussi questionneur aujourd’hui?»
–Je vous répondrai franchement que j’ai peur qu’on ne vous ait dit du mal de moi.
–Vous vous trompez. D’où vous vient cette idée?
–J’ai rencontré tout à l’heure le docteur Noirel, et il m’a fait un sermon sur l’indigne façon dont je vous fais la cour.
–Quelle drôle d’idée, il a eue là!
–Très drôle, en effet, mais il a peur que votre mariage ne vienne à manquer.
–Mon mariage? Tiens, c’est vrai, je n’y pensais plus du tout. Quel ennui qu’on ne puisse pas jouir de200,000livres de rentes, autrement qu’en se décidant à se marier! Mais ns, a-t-il raison, le docteur? Il prétend vous me faites la cour?
–C’est le docteur qui dit cela.
–Est-ce oui ou non?
– Je vous laisse le soin de répondre vous-que à cette question.
– Mais si je vous priais, vous, de le faire?
– Mademoiselle, je vous répondrais que je normand et que, dans mon pays, on ne dit is ni oui, ni non.
Vous êtes insupportable! Voyons, répon-
Impossible. Qu’en pensez-vous, vous-e?
Eh bien! je crois que oui.
Alton s’inclina.
Répondez-vous? Avouez-vous?
Mademoiselle, je vous le répète, je suis and.
Sabine fit un geste d’impatience.
Qu’avez-vous répondu au docteur? demanda-t-elle, après une pause.
Oh! rien du tout, des lieux communs.
–Et il en a été satisfait?
–Je ne le crois pas, à franchement parler
–Croyez-vous qu’il soit capable de raconter quelque chose au marquis?
–Que voulez-vous qu’il puisse raconter Ses soupçons? Mais je nierais tout, et vous, de même; d’ailleurs, en admettant même qu’il parle, qu’avons-nous donc fait de si mauvais. Rien, si ce n’est de vous rencontrer, par hasard dans ce bois, et d’avoir passé une heure à cause ensemble. Au contraire, je vous ai toujours encouragée à épouser le marquis.
–Si vous croyez que j’ai garde de l’oublier répondit la jeune fille, avec une certaine nuance d’amertume.
–Et que vouliez-vous que je vous conseille de mieux? répliqua Frank d’Alton, avec feu C’eut été une folie, que de laisser échapper une chance pareille. Si j’avais une fortune sembla ble à celle de Georges, je vous aurais demandé moi-même votre main, mais malheureusement je ne suis qu’un pauvre diable, dans l’imposa, bilité de m’accorder ce bonheur. En vous conseillant d’épouser le marquis, j’ai simplement rempli mon devoir de galant homme.
–Si seulement, il était un peu moins repoussant! soupira Sabine.
–Bah! vous vous y habituerez... Il a tant d’autres avantages.
–Je passerais encore sur son extérieur, continua la jeune fille, mais il me fait peur.
–Cela n’est rien. Soyez seulement sur vos gardes, montrez beaucoup de fierté, et ne vous permettez pas de coquetterie, en sa présence: Tâchez de lui inspirer de la confiance, et posez-vous en femme soumise; on ne vous en fera que mieux la cour, qnand vous serez seule, et vous le serez souvent, je vous assure; enfin, faites votre possible pour lui faire oublier que vous avez été un jour Mlle de Sparre, et pour vous transformer complètement en marquise de Valtaneuse. Vous avez trop d’esprit, pour ne pas ne comprendre, d’ailleurs, je serai toujours là, fin de vous donner des conseils, si vous en avez besoin. Vous deviendrez, j’en suis sûr, une des reines du Paris élégant, et... Nous nous reverrons encore, Sabine!
La jeune fille-tressaillit, en s’entendant ainsi appeler par son nom de baptême, mais pourtant elle ne dit rien et soupira.
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