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Anne Bignan

Napoléon en Russie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328412

Table des matières

CHANT PREMIER.

CHANT SECOND.

CHANT TROISIÈME.

CHANT QUATRIÈME.

CHANT CINQUIÈME.

CHANT SIXIÈME.

LA CAMPAGNE DE RUSSIE.

CRITIQUE

HISTORIQUE

CRITIQUE

HISTORIQUE,

CONSIDÉRATIONS

DISSERTATION

CRITIQUE ET HISTORIQUE

N° I er

N° II

N° III.


La campagne d’Égypte et la campagne de Russie sont les deux guerres les plus prodigieuses de la France moderne. Tout en elles a son caractère, son intérêt, sa poésie: dans la première, l’Égypte avec son ciel brûlant et les ruines sacrées de sa vieille civilisation; dans la seconde, la Russie avec ses régions de glace et les monumens d’un art à peine sorti de la barbarie; dans l’une les guerriers de la république luttant contre les sables enflammés du désert et la fanatique bravoure des enfans du Prophète; dans l’autre les soldats de l’Empire aux prises avec les précoces rigueurs d’un hiver meurtrier, et avec l’opiniâtreté de cette valeur moskovite, qui croit mériter le ciel en mourant; ici le général Bonaparte, radieux de jeunesse et d’avenir, préludant à la conquête du monde, et quittant l’Egypte pour retourner en France où il ramassera la couronne à la pointe de sa victorieuse épée; là l’empereur Napoléon, déjà parvenu à la maturité de son âge et de sa puissance, contraint de céder à l’hiver sa nouvelle proie, et revenant du fond de la Russie, non plus pour agrandir, mais pour défendre un trône qui bientôt s’écroulera sous les attaques du Nord coalisé : tels sont les traits caractéristiques de ces deux expéditions qui, sur les bords du Nil et de la Moskowa, ont eu pour instrument l’élite des armées françaises, et pour chef, le génie le plus extraordinaire de tous les siècles.

La guerre d’Égypte a inspiré deux chantres illustres. En osant célébrer la campagne de Russie, j’ai le désavantage, d’abord de ne pas posséder leur talent poétique, ensuite de traiter un sujet moins national peut-être à cause de l’impopularité qui s’attache aux revers. Cependant nos braves des Pyramides, de Marengo et d’Austerlitz ont-ils déployé jamais plus d’héroïsme? Vaincus par les élémens, ils sont restés vainqueurs des hommes; toute âme française, en saignant de leurs plaies, en gémissant de leurs tortures au milieu de leur tombeau de neige et de glace, ne doit-elle pas s’enorgueillir de leur bataille de géans dans les plaines de la Moskowa, de leur entrée dans l’ancienne capitale de l’empire des Tsars, et de cette immortelle retraite où ils ont porté le courage aussi loin que l’hiver a poussé la barbarie? La grande armée, étendue sur sa couche d’agonie, ne s’est-elle pas montrée aussi sublime que dans une de ces courses triomphales, où d’étape en étape, elle jetait ses soldats sur les trônes de l’Europe?

Ce que le dénouement de ce drame guerrier présente de terrible, est donc racheté par la grandeur de ses héros. D’ailleurs cette catastrophe, à la considérer de plus haut, est le plus important des événemens contemporains, puisqu’elle a causé la chûte du trône le plus gigantesque qui depuis Charlemagne ait pesé sur le monde. Un seul homme de moins a changé la face de toutes les choses. Dès lors à l’empire du sabre et de la gloire militaire, a succédé le règne de la paix et des lois. Ainsi, que notre patriotisme se console d’une défaite vengée d’avance par nos anciens triomphes, en songeant que l’Europe, affranchie de la tutelle oppressive du glaive impérial, a pu marcher enfin vers un avenir de repos et de liberté. 1814 a commencé une ère nouvelle, préparée par 1812. Ces voyages à main armée de Paris à Moskou, et de Moskou à Paris ont établi parmi les nations un échange de langage, de mœurs, d’idées, de lumières, qui leur a fait comprendre, que si elles avaient à remplir des devoirs, elles avaient aussi des droits à reconquérir. Napoléon justifiait son expédition non seulement par le système du blocus continental, mais par le besoin de prévenir une guerre agressive de la Russie, qui aurait pu arrêter l’essor de la civilisation dans le reste de l’Europe. Ce n’était là qu’une manière de colorer l’ambition qui l’entraînait à la monarchie universelle. L’événement a prouvé que les hommes du Nord ne pouvaient plus ramener les ténèbres du moyen-âge sous le soleil du midi. La Russie, entrée dans la France sans y importer la barbarie, en est sortie, remportant de nouveaux élémens de civilisation. Les grands conquérans, surnommés jadis les Fléaux de Dieu, sont quelquefois les agens providentiels destinés à régénérer le monde.

La guerre de Russie, comparable sous certains rapports aux colossales expéditions de Xerxès et de Cambyse, a exercé sur l’univers une bien plus grave influence. L’importance de ses moyens d’exécution et de ses résultats était digne d’appeler la poésie, mais faite en même temps pour la décourager. En effet, que de sujets renfermés en un seul! De grandes batailles et des villes prises d’assaut, l’incendie de Moskou, les ravages de la famine et de l’hiver, des scènes déchirantes de désespoir et des actes sublimes de courage et de dévouement, tant de caractères opposés, le fougueux Murat, le sage Davoust, le brillant Eugène, l’intrépide Ney, le génie de la guerre personnifié dans Napoléon, enfin deux armées, deux nations, deux mondes luttant dans un duel à mort, voilà de nombreux contrastes que le peintre devait harmoniser sur une même toile. Je n’aurais pas eu la témérité d’essayer un pareil tableau, si je n’avais pu étudier un admirable modèle dans l’Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l’année 1812, par M. le comte Philippe de Ségur. J’ai consulté aussi les ouvrages de MM. Labaume, Sarrazin, Gourgaud, de Chambray, du colonel Boutourlin, de sir Robert Wilson. Malgré tous ces secours, combien je tremble d’avoir soulevé un fardeau qui écrase ma faiblesse! Au reste, je n’ai pas voulu tirer de mon cerveau un poème épique, armé de pied en cap avec son cortége obligé de dieux et de démons, d’épisodes d’amour et d’allégories. En remuant les débris d’une grande époque, je rencontrais assez de gloire pour n’avoir besoin de rien inventer; la seule difficulté était de resserrer un si vaste sujet dans un cadre étroit; car l’impatience des lecteurs s’accommoderait mal d’une épopée construite dans les anciennes dimensions. J’ai évité tout ce qui aurait pu ralentir la marche d’une histoire qui, toute noircie de la poudre des batailles, toute flamboyante des feux du bivac, attache comme un roman et entraîne comme un drame. Quelle fiction eût été plus poétique que la réalité ? Le véritable merveilleux n’est-il pas dans le simple récit de tant d’exploits qui ne datent que d’hier et qui, à cause de la grandeur de l’entreprise et de la distance des pays, ont l’air d’appartenir aux âges fabuleux de l’antiquité ? J’espère donc, qu’on pardonnera quelque chose au poète, en faveur du citoyen qui, admirateur du génie et de l’héroïsme, vient humblement déposer une feuille de laurier sur l’autel où resplendissent les immortelles images de Napoléon et de la Grande-Armée.

CHANT PREMIER.

Table des matières

ARGUMENT.

Invocation à la France. — Plaintes de la Liberté. — Napoléon annonce le projet de la guerre de Russie. — Armement. — Revue dans la cour du Carrousel. — Le Roi de Rome. — Départ.

NAPOLÉON EN RUSSIE.

Le Départ.

O France! comme toi quelle autre nation

A le droit d’entonner un chœur d’ovation?

Quelle autre aurait conduit ce grand char de batailles,

Qui, franchissant les monts ou forçant les murailles,

Parti de Tolbiac, vole à Poitiers, accourt

Des plaines de Bovine au pont de Taillehourg,

S’élance à la croisade et sous un toit de chaume

Vient prendre Jeanne-d’Arc pour sauver le royaume,

Traverse Marignan, Cérisoles, Rocroi,

Suit Villars à Denain, Maurice à Fontenoi,

De Cadix à Moskou des deux parts enveloppe

Le Nord et le Midi de la tremblante Europe,

Quand l’aigle impérial achève son travail,

Des hauteurs du Kremlin descend à Montmirail,

Et, trompant de l’Anglais l’espérance jalouse,

S’arrête encor vainqueur sous les murs de Toulouse?

Tes triomphes récens n’ont-ils pas effacé

L’éclat dont resplendit ton glorieux passé ?

Ces braves grenadiers à la taille homérique,

Ces Hercules nouveaux d’une fable historique

N’ont-ils pas dans vingt ans conquis plus de lauriers

Que leurs nobles aïeux en des siècles entiers?

Oui, la voix du canon, héraut de la victoire,

Autour de mon berceau fit résonner ta gloire,

Et le premier regard de mes yeux enfantins

Épela l’alphabet dans ces grands bulletins

Qui publiaient, au loin semant ta renommée,

Qu’un jour t’avait suffi pour détruire une armée.

Puis, lorsque les deux bras tout chargés de drapeaux,

Tu revenais t’asseoir dans un puissant repos,

Ta parole érigeait ce monument sublime

Dont le bronze ennemi de la base à la cime

S’élève entrelacé de tes lauriers cueillis

Aux plaines d’Iéna, de Wagram, d’Austerlitz.

Je palpitais d’orgueil, et si, trop jeune encore,

Dans les rangs où marchait l’enseigne tricolore,

Je n’ai pas combattu, de la voix et du cœur

J’applaudissais, enfant, tout un peuple vainqueur.

Napoléon régnait... quel esprit de démence

Tout-à-coup s’empara de ce génie immense,

Et, le précipitant du faîte des grandeurs,

Du soleil de l’empire éteignit les splendeurs?

Quand le sort, ébranlant son trône militaire,

L’envoya se heurter aux bornes de la terre,

Je trempais de mes pleurs les récits meurtriers1 De ces combats du Nord qui voyaient nos guerriers, Vaincus des élémens dans l’âpre Moskovie, Ne céder qu’aux frimas le triomphe et la vie. Fier de les admirer, que ne puis-je en mes vers Atteindre la hauteur où monta leur revers!

Vieux chantre d’Ionie, Homère! ô mon poète!

De la Muse guerrière ô sublime interprète,

Inspire moi! je vais célébrer ces combats,

Ces exploits merveilleux, ces épiques trépas,

Iliade française en grands héros fertile,

Ney, l’émule d’Ajax, Murat, l’égal d’Achille,

Et ce chef, ou plutôt ce Jupiter des rois,

Qui, de la Renommée occupant les cent voix

Du haut de son Olympe en leur base profonde

Ebranlait d’un coup-d’œil et la France et le monde.

C’était aux jours brillans où l’empire français

Pliait sous le fardeau de ses vastes succès,

Où, du Tage à l’Oder, sur chaque citadelle

La victoire arborait son étendard fidèle.

Vers un lit de lauriers la fille des Césars

Suivit Napoléon, et, charmant leurs regards,

Dans ce royal berceau l’héritier du grand homme

Pour son premier hochet prend le sceptre de Rome.

Des deux tiers de l’Europe arbitre tout-puissant,

L’Empereur est heureux, l’empire est florissant.

Mais parmi ces concerts de victoire et de fête,

Dans ce triomphe, hélas! déplorant sa défaite,

Le front voilé de deuil, la pâle Liberté

Contemple en soupirant son autel déserté,

Depuis que, fils rebelle armé contre sa mère,

L’ambitieux héros du drame de Brumaire 2 Soumit, dans le Conseil par la force dissous, Au caprice d’un seul la volonté de tous. «O douleur! se dit-elle, on me fuit! on m’oublie! » Au prix de tant d’efforts un moment établie, » Ma puissance succombe et, traître à mon parti, » Des rangs républicains un despote est sorti! » Le casque sur son front dégénère en couronne, » Et, par moi soutenu, c’est lui qui me détrône! » Je l’aimais général, je le hais empereur; » En vain, des factions arrêtant la fureur, » Dans les flots de sa gloire il en noya la honte; » Pour m’abaisser toujours, son pouvoir toujours monte.. » Vengeons-nous! mais comment? des complots! un trépa » Non; le Français est brave, il n’assassine pas. » L’autel du despotisme attend son hécatombe. » Par la guerre élevé, par la guerre qu’il tombe! » Unis sous mon drapeau, que les rois absolus » Combattent une fois en ne m’attaquant plus! » Des bords de la Newa que jusqu’aux bords du Tibre, » Des états ébranlés pour rasseoir l’équilibre, » La vengeance se lève et que le genre humain » Ressaisisse ses droits une épée à la main! » Le génie est des cieux le plus beau privilége; » Mais quand, des nations oppresseur sacrilége, » Tel qu’un astre sanglant sur leur tête il a lui, » L’appui du bras divin se retire de lui; » L’Eternel qui d’abord aimait à le conduire, » L’envoya pour sauver et non pas pour détruire.»

Alors l’esprit guerrier dont les feux dévorans

Embrasèrent le cœur des princes conquérans,

Brûle Napoléon, et dans son sein augmente

Cette ardeur de combats qui toujours y fermente;

De ses conseils fougueux sans trêve il le poursuit,

Et dans son court sommeil le héros, chaque nuit,

Croit voir la nation, héritière des Slaves,

Ployer un front captif sous la main de ses braves.

Aux rêves de sa couche arraché brusquement,

Dans le muet travail d’un long enfantement,

Solitaire, il médite, et sa tête inclinée

Semble de l’univers porter la destinée,

Tandis qu’à la lueur d’un nocturne flambeau,

Devant lui de l’Europe étalant le tableau,

La carte se déploie et sur ses plis mobiles

Déroule les états, les fleuves et les villes,

Que le guerrier, du sort crédule confident,

Marque d’un doigt jaloux, couve d’un œil ardent.

Pour tracer à ses camps leur marche triomphale,

Le compas des cités mesure l’intervalle,

Et sa pointe acérée est comme un fer vainqueur

Qui déjà les atteint et leur perce le cœur.

Ses aigles qu’en espoir la victoire accompagne,

S’élancent de Paris, franchissent l’Allemagne,

Passent le Niémen, et des murs de Moskou,

Avec la clé du pôle attachée à leur cou,

Dans leur soif d’envahir que rien ne rassasie,

Courent se réchauffer au soleil de l’Asie.

Il s’enflamme, il s’agite: «Allons! plus de délais!

» Parlons, et que l’honneur m’arrache à ce palais!

» A moi l’appel joyeux du tambour, des cymbales,

» Le cliquetis du fer, le sifflement des balles,

» La guerre, le triomphe et, de sang tout couverts,

» Des bulletins datés du fond de l’univers!

» Qu’au seul bruit de mes pas le monde encor tressaille!

» Mon trône le plus beau, c’est un champ de bataille.»

L’Empereur, animé d’un martial transport,

S’exalte ainsi qu’aux jours où, provoquant le sort,

D’un songe ambitieux sa jeunesse occupée

Rêvait une couronne au bout de son épée.

Tant qu’il lui reste à faire, il n’a rien fait encor;

Ce trône, ces lambris ornés de pourpre et d’or,

De ces rois courtisans la foule adulatrice,

Cette couche où monta la jeune impératrice,

Ces arcs triomphateurs jusqu’au ciel élevés,

Ces autres monumens, chefs-d’œuvre inachevés,

La cité souveraine où la gloire contemple

Les dépouilles du monde accourant dans son temple,

Rien ne l’arrête; il va sur des coups incertains

Par un nouveau défi jouer ses grands destins,

Et l’échiquier fatal qui tente son envie,

Recevra pour enjeu sa couronne et sa vie.

Des princes de l’empire un conseil appelé

Se rassemble; trois fois le tambour a roulé ;

Un bruit d’armes frémit; l’Empereur va paraître;

D’un pas rapide il entre, et, saluant en maître,

S’assied comme absorbé dans un profond dessein,

Puis, relevant son front qui penchait vers son sein:

«Défenseurs de l’état, si ma main protectrice,

» En retenant la France au bord du précipice,

» Détrôna l’anarchie, et d’exploits en exploits

» Rendit à Dieu son culte et leur respect aux lois,

» Je règne; désormais ma tache est plus facile.

» La victoire, toujours à mon appel docile,

» Unit, pour ombrager le berceau de mon fils,

» Les lauriers de Wagram aux palmes de Memphis.

» Le léopard anglais contre l’aigle française

» Seul encor se redresse; il rugit: qu’il se taise!

» Poursuivons le partout pour le frapper à mort!

» S’il nous échappe au Sud, cherchons le dans le Nord.

» Là, sa foudre à la main, que la France l’écrase!

» Alexandre nous brave! un insolent ukase3 » D’un peuple de marchands accueillant les trésors, » De ses lointains états leur ouvre tous les ports. » Au pacte du blocus le voilà donc parjure! » Et d’un œil patient je verrais cette injure! » C’est peu: de mes décrets affectant le mépris, » Du duché d’Oldenbourg il réclame le prix, » Et jusqu’en mon palais une note exigeante » M’apporte du combat la menace outrageante! » Puisque de nos traités il a rompu la foi, » Que le glaive vengeur lui réponde pour moi, » Et de son vain orgueil dissipant le fantôme, » De la carte du monde efface son royaume!»

Un murmure flatteur succède à ce discours,

Mais une voix: «Ainsi nous combattrons toujours!

» La France resterait sans chef et sans armée!

» Qui donc la défendra? Sire! — Ma renommée.

» L’état? — C’est l’Empereur. — Vos jours? — Ils sont écrits.

» Dans mon camp à Moskou, sur mon trône à Paris,

» Je mourrai, quand mon heure enfin sera venue;

» Mais le ciel me remplit d’une force inconnue.

» Prince né de moi seul, je n’ai pas tout dompté :

» Il faut me soutenir comme je suis monté,

» Par la gloire. Marchons! m’arrêter, c’est descendre.

» Marchons, tant qu’appuyée au trône d’Alexandre,

» La punique Albion, maîtresse de la mer,

» Prodiguera son or pour combattre mon fer.

» C’est à force d’exploits qu’un empire se fonde.

» N’ayons de point d’arrêt que les bornes du monde.

» Du sceptre européen pour contenir le poids,

» Ma main est assez large et, roi de tous les rois,

» Je ne dois contempler au-dessus de ma tête

» Que ce Dieu qui, parmi la nuit de la tempête,

» Envoya mon génie, astre victorieux,

» A la terre ébranlée annoncer d’autres cieux.

» Courons d’un monde usé renouveler la face.

» Que des princes déchus la mémoire s’efface

» Devant les royautés qu’improvise en passant

» Ce bras, soutien du faible et terreur du puissant,

» Et notre dynastie, éclose de la veille,

» Des races de l’Europe est demain la plus vieille.

» La gloire de mon nom ne peut monter plus haut;

» Si je combats encor, c’est la paix qu’il me faut,

» Une paix honorable, et si bien cimentée

» Que partout, moi vivant, elle soit respectée.

» Je veux qu’on dise un jour: Napoléon premier

» A conquis l’univers pour le pacifier.»

Il se tait; captivé par sa voix souveraine

Dont le charme séduit, dont le pouvoir entraîne,

Le Conseil applaudit et ne soupçonne pas

Le gouffre que le Nord va creuser sous ses pas.

Envahir la Russie et dans sa métropole

S’asseoir, géant vainqueur, sur les glaces du pôle,

Voilà le but hardi qu’il cherche aveuglément;

Des arrêts éternels périssable instrument,

Plus il croit s’élever, plus il descendra vite

Dans l’abîme de gloire où Dieu le précipite.

Noirs présages, fuyez! un solennel décret

D’un nouvel armement a commandé l’apprêt.

Par un mot de son chef la France électrisée,

La France qui semblait de héros épuisée,

Comme aux temps fabuleux, du creux de ses sillons

Voit jaillir par milliers de jeunes bataillons.

L’étendard polonais à nos drapeaux s’allie.

Tyrol, Saxe, Bavière, Allemagne, Italie,

L’Autriche que l’hymen à la France enchaîna,

La Prusse où de Rosbach s’est vengée Iéna,

Ces peuples qui de Naple aiment le doux rivage

Et ceux dont les cités se baignent dans le Tage,

Monarques et sujets, tout marche, tout s’émeut;

Le monde entier s’ébranle, un seul homme le veut,

Et cette volonté qui brise les obstacles,

Enfante, en se jouant, de faciles miracles.

Lorsque du grand départ il a fixé le jour,

Le Carrousel, ouvrant l’enceinte de sa cour,

Y reçoit les guerriers, digne orgueil de la France,

Chers à ses souvenirs, chers à son espérance,

Tous ces conscrits nouveaux qui près des vétérans

A leur premier combat iront prendre leurs rangs,

Ces savans artilleurs, ces hussards intrépides,

Ces lanciers orgueilleux de leurs coursiers rapides,

Cet agile chasseur, ce pesant cuirassier

Opposant à la mort sa poitrine d’acier,

Le dragon, le vélite, et cette vieille Garde

Dont le bandeau des rois redoute la cocarde.

Leur chef les connaît tous, ces soldats courageux

Que les plaines d’Eylau dans leurs sillons neigeux,

Les Alpes sur leurs rocs, l’Egypte dans ses sables,

Virent graver au loin des pas ineffaçables.

Tels que d’une forêt les ombrages mouvans,

Leurs plumets agités flottent au gré des vents,

Et ces mousquets égaux allongés sur trois lignes,

Ces habits où l’honneur attache ses insignes,

Ces chevrons éclatans, ces fronts cicatrisés

Que du sang ennemi les flots ont baptisés,

Ces aigles, ces canons, ces drapeaux où s’étale

D’une triple couleur l’union triomphale,

Tout brille coloré des feux de ce soleil,

Qui, d’un si beau spectacle admirant l’appareil,

Fidèle au souverain, élu de la victoire,

S’applaudit d’assister aux fêtes de sa gloire.

Sur l’astre du génie aucun nuage obscur

Ne se projette encore, et dans un ciel d’azur

Que nul sombre revers ne couvrit de son voile,

Le grand homme toujours contemple son étoile. 4

Parmi ces généraux, ces princes et ces rois,

Qui, chargés de rubans, étincelans de croix,

De leurs fronts belliqueux que la gloire environne,

Elèvent le panache ou montrent la couronne,

Un chef, reconnaissable à son chapeau guerrier,

Simple en ses vêtemens, conduit un blanc coursier.

Il paraît.... Ces regards qui de leur vive flamme,

Allument les rayons au flambeau de son âme,

Ce large front d’où part comme d’un arsenal

De ses coups imprévus le foudroyant signal,

Cette face romaine où, commandant la crainte,

Le souverain pouvoir a gravé son empreinte,

Ces gestes, cette voix... c’est le héros, c’est lui,

C’est lui, des nations la terreur ou l’appui,

C’est la gloire de tous sur un seul amassée,

C’est d’un siècle nouveau la vivante pensée,

C’est l’Empereur... il marche, et chaque régiment

Mêle au bruit du tambour un cri de dévouement.

Puis, il s’arrête et voit défiler son armée,

D’un mouvement précis en colonnes formée,

Au pied du pavillon où d’instans en instans

L’horloge dans les airs marque le vol du temps,

Et, frappant les soldats de sa voix solennelle,

Semble déjà pour eux sonner l’heure éternelle.

Oh! combien vont partir qui ne reviendront pas!

Mais ces graves accens, présage de trépas,

Se perdent étouffés dans l’ivresse qu’inspire

L’hymne guerrier qui veille au salut de l’empire.

Quel est d’abord ce roi qu’un généreux élan

A ravi pour l’honneur aux loisirs de Milan?

C’est Eugène; sa gloire, à deux peuples si chère,

Donne un fils à la France, à l’Italie un père.

Compagnon du héros qui daigna l’adopter,

De triomphe en triomphe on l’a vu l’escorter,

Et, fidèle au géant de la grande épopée,

Il portera pour lui son dernier coup d’épée.

Quel autre?... c’est Murat. Son cheval a frémi,

Prêt à courir soudain contre quelque ennemi.

Son sabre aventurier en lueurs flamboyantes

S’agite; sur son front des plumes ondoyantes

Voltigent au soleil; de son manteau flottant

Les vents ont caressé le velours éclatant;

Mais le cœur d’un héros n’a pas cessé de battre

Sous ces pompeux habits, parure de théâtre.

Souvent, au premier rang, imprudent cavalier,

Il offre à tout un peuple un combat singulier,

Et, toujours du péril sollicitant le poste,

Semble un des paladins chantés par l’Arioste,

Après, marchent Junot dont le front jeune encor

Rayonne couronné des palmes du Thabor;

Oudinot qui, couvert de nobles meurtrissures,

Comme autant de chevrons étale ses blessures;

Ney qui, sage au Conseil et fougueux au combat,

Joint le sang-froid du chef à l’ardeur du soldat,

Et s’élevant toujours, d’un titre plus illustre

Au beau nom d’Elchingen ajoutera le lustre;

L’impassible Davoust, ce Fabius français

Qui, pour mieux l’affermir, diffère le succès;

Macdonald et Duroc, heureux de reconnaître

Les accens d’un ami dans la voix de son maître;

Lobau que l’Empereur appelle son lion,

Et Trévise qui semble un vivant bastion.

De l’astre impérial fidèle satellite,

De princes et de ducs quelle imposante élite

Accourt! on voit briller dans l’éclair de leurs yeux

De leurs récens exploits un reflet radieux.

Des plaines d’Austerlitz aux bords de la Calabre

Tous ont gagné leur titre à la pointe du sabre;

Ce titre est né d’hier; il est déjà partout;

Débris de cent combats, leur gloire encor debout

Plane sur l’univers, et lassant la victoire,

Ils vont recommencer leur belliqueuse histoire!

Par l’honneur entraînés vers de nouveaux périls,

Aux douceurs de la paix pourquoi s’arrachent-ils?

De nos aigles vaincus faut-il venger l’offense?

Faut-il de la frontière embrasser la défense?

Non. Des murs de Cadix aux confins d’Arkhangel

Un conquérant poursuit le sceptre universel;

Mais telle est envers lui leur sainte idolâtrie

Que dans un homme seul ils placent la patrie,

Et que ce chef trop grand pour les rendre jaloux,

Couronne leurs exploits en les écrasant tous.

Napoléon, les bras croisés sur sa poitrine,

D’un regard curieux ardemment examine

Tous ces vieux grenadiers, illustres compagnons,

Dont il sait les hauts faits et répète les noms.

Il les voit, aux accords d’une mâle musique,

Mesurer de leurs pas la marche symétrique,

Et jusque dans son cœur de ces fougueux conscrits

Comme un plus doux concert retentissent les cris.

Hélas! au même instant quelque femme éperdue,

Aux grilles de la cour peut-être suspendue,

De sa voix, de ses yeux, de ses bras maternels

Envoyait à son fils des adieux éternels,

Et l’ange des combats, plein d’une joie amère,

Souriait tristement aux larmes d’une mère!

De la longue revue impatient témoin,

L’Empereur satisfait a reconnu de loin

Cet enfant qui, bercé par l’amour de la terre,

Grandira sous l’abri du nom héréditaire.

Devant tous ces soldats qu’il n’a point vus encor,

Nouvel Astyanax effrayé par Hector,

Il ne se cache pas au sein de sa nourrice;

Le terrible appareil dont la cour se hérisse,

Le choc du fer, le bruit du tambour, du clairon,

Le galop des coursiers mordus de l’éperon,

Les casques déployant leur crinière mouvante,

Loin de troubler son cœur d’une vague épouvante,

Charment le roi de Rome, et, quand la foudre luit,

Aiglon né dans l’orage, il en aime le bruit.

De son père en ses yeux le regard déjà brille.

Parmi tant de héros, son immense famille,

Peut-il donc pressentir par un instinct d’effroi

Quel avenir l’attend, ô France! loin de toi?

L’Empereur d’une vue orgueilleuse et charmée

Admire tour-à-tour son fils et son armée,

Et trouve assez de place en son cœur triomphant

Pour l’empire du monde et l’amour d’un enfant.

Quand de tous les guerriers dont la foule l’entoure,

Les drapeaux ont reçu le sermènt de bravoure,

Joyeux, il se retire, et dès le lendemain

Ses chars bruyans du Nord ébranlent le chemin.

Sa marche est une fête à travers ses provinces.

Un monde de soldats, des maréchaux, des princes 5, La chaleur du printemps et les splendeurs du jour Escortent son départ... Quel sera son retour?

CHANT SECOND.

Table des matières

ARGUMENT.

Fêtes de Dresde. — Passage du Niémen. — Présages. — Dévouement d’un escadron polonais. — Entrée à Vitepsk. — Prise de Smolensk. — Combat de Valoutina. — Distribution d’aigles et de croix sur le champ de bataille. — Discours de Napoléon à ses maréchaux.

Le Niémen.

Dresde! lève ton front, pavoise tes murailles!

Car l’homme du destin et le Dieu des batailles

Arrive, accompagné comme un triomphateur,

Des flots respectueux d’un peuple adulateur.

Les villes, lui dressant des arches de verdure,

Offrent des deux côtés pour vivante bordure

Nobles et paysans qui, lui battant des mains,

Affamés de sa vue, encombrent les chemins.

Leur ardente pensée, amante des prodiges,

S’enflamme, et du génie adorant les prestiges,

Tous volent sur sa trace, humblement orgueilleux

D’admirer de si près un être merveilleux:

Son image en leurs cœurs se grave tout entière,

Et l’un dans le palais, l’autre dans la chaumière,

Un. jour, de ses exploits prolongeant les récits,

Diront à leurs enfans de surprise indécis:

J’ai vu Napoléon... et l’avide auditoire

N’osera plus nier sa fabuleuse histoire.

Mais l’heure des combats approche; en ses remparts,

Rendez-vous animé des plaisirs et des arts,

Dresde interrompt le cours de ces jeux magnifiques

Qui charment du héros les loisirs pacifiques,

Lorsque, nouveau spectacle offert aux spectateurs,

Un parterre de rois applaudit ses acteurs1. Plus de malheurs fictifs, de drame imaginaire! C’est un drame réel, un drame sanguinaire Qui, de son premier acte à son dernier instant, Tiendra dans la terreur l’univers haletant. Elles ne brillent plus ces nuits resplendissantes, Où des femmes, de grâce et d’attraits ravissantes, Par leur danse légère et leurs tendres accords De nos guerriers séduits excitaient les transports. Leurs concerts désormais, c’est le choc de l’épée! Une journée entière au carnage occupée, Voilà leur seule fête et, pour lit de repos, Ils n’auront au bivac que de sanglans drapeaux!

Alors Napoléon se déclare, et la terre

Écoute en frissonnant l’annonce de la guerre.

«Soldats! l’honneur parlait, vous l’avez entendu.

» Le cours de nos exploits, quelque temps suspendu,

» Recommence plus vaste et la journée arrive

» Qui va du Niémen nous soumettre la rive.

» Contre nous Alexandre, au mépris des traités,

» Fait marcher des soldats! et par eux arrêtés,

» Nous subirions la paix, condamnant nos bannières

» A repasser du Rhin les honteuses frontières!

» Entre le déshonneur et la guerre placés,

» Nous choisissons la guerre... Il nous a menacés...

» Que bientôt, châtiant ses paroles hautaines,

» Nos canons par delà les flots du Rorysthènes

» Rejettent l’insolent et montrent les Français

» Toujours prêts à le vaincre, à lui céder, jamais!

» Dans leur repaire obscur refoulons ces barbares,

» Ces descendans grossiers d’un ramas de Tartares,

» Qui peut-être après nous, sauvages conquérans,

» Sur les champs du Midi rouleraient leurs torrens.

» Arrachons la Pologne au knout du Moskovite,

» Et soumis au destin, que nul mortel n’évite,

» Qu’Alexandre, vaincu par la fatalité,

» De son trône d’un jour tombe déshérité !

» Quel butin passera de ses mains dans les vôtres!

» Des trésors pour les uns, des sceptres pour les autres,

» De la gloire pour tous! suivez-moi! quand nos fronts

» Brilleront couronnés de leurs derniers fleurons,

» La France posera sa tête triomphante

» A l’ombre de la paix que la victoire enfante.

» Encore une campagne! et tous les nouveaux rois,

» D’un coup de mon épée investis de leurs droits,

» Formeront, bénissant l’astre qui les protège,

» Autour de mon étoile un immense cortége.»

Comme au bruit précurseur du réveil des volcans,

Le sol tremble ébranlé du tumulte des camps,

Quel ordre fait mouvoir et quelle ardeur enflamme

Ce corps vaste et puissant dont un seul chef est l’âme!

Tous les princes, vassaux d’un si grand suzerain,

Courtisans belliqueux, de la Baltique au Rhin

Marchent, fiers d’incliner aux yeux de son armée

Leurs vieux sceptres devant sa jeune renommée.

Sont-ce là ces guerriers qui bientôt...? La terreur

Précède encor leurs pas; le soldat empereur

Les compte avec orgueil et savamment combine

Ses plans que du génie un rayon illumine.

Macdonald de Dantzick occupe les abords;

Eugène à Pilony protège d’autres bords;

La masse de l’armée au centre est établie,

Tandis que Schwartzemberg, le roi de Westphalie

De leurs peuples amis divisés en deux parts

A sa droite, à sa gauche, étendent les remparts.

A tant d’apprêts guerriers Napoléon préside.

Kœnisberg, Thorn, Posen dans sa marche rapide

L’ont vu des ouvriers animer le travail

Et rabaisser parfois au plus humble détail

Les sublimes pensers d’une tête féconde

Que le destin moula pour contenir le monde.

Il se hâte et voudrait, vainqueur inattendu,

Foudroyer d’un seul choc l’ennemi confondu.

Depuis le jour fameux où, dans Tilsitt naguère

Deux Empereurs rivaux ont désarmé la guerre,

Pacifique témoin d’un fraternel serment,

L’antique Niémen coulait tranquillement,

Quand paraît le guerrier dont le drapeau voyage

Un jour vers le Danube, un autre vers le Tage,

Le conquérant du Tibre et le vainqueur du Nil,

Napoléon. Le fleuve hésite... osera-t-il,

Soulevant le courroux d’une onde vengeresse,

Engloutir le géant qui devant lui se dresse?

Quoique du bronze encor la voix n’ait pas tonné,

Ebloui de sa gloire, il s’arrête étonné,

Et de trois ponts français prêt à subir l’outrage,

Recule, frémissant d’une impuissante rage.

Sous l’abri des forêts, dans le creux des vallons,

Jusqu’au fleuve ennemi nos hardis bataillons

S’avancent. Des hauteurs où repose sa tente,

L’Empereur, irrité par une nuit d’attente,

Vers la conquête, objet d’un avide désir,

Semble étendre une main ardente à la saisir.

Quelques sapeurs, qu’emporte une barque légère,

Sont descendus déjà sur la rive étrangère,

Et trois cents voltigeurs, à leur tour élancés,

Vont partager des ponts les travaux commencés.

Tout s’apprête en silence et dans l’ombre s’achève.

Quel spectacle imposant, quand le soleil se lève,

Et colore les monts d’où tant de fiers guerriers,

Poussant des cris joyeux, agitant leurs cimiers,

Plantent contre les bords que leur nombre épouvante

D’étendards menaçans une forêt vivante!

Là brillent nos dragons aux casques chevelus,

Les soldats de la Garde et leurs bonnets velus,

Le shako polonais et des fils du prophète

Le turban radieux comme en un jour de fête.

Car l’aigle rassembla des bouts de l’univers

Sous un même drapeau tous ces peuples divers,

De soldats et de rois héroïque assemblage,

A qui l’honneur français ne parle qu’un langage.

Par une courte plaine on voit se diriger,

Tantôt se rétrécir et tantôt s’allonger

Leur masse qui, formant une triple colonne,

Sur trois rangs séparés à l’envi s’échelonne,

Comme d’argent et d’or un fleuve éblouissant,

Divisant en trois bras son cours retentissant,

Superbe, précipite au sein des mers profondes

L’audacieux tribut de ses fougueuses ondes.

De tous ces cavaliers, de tous ces fantassins

Quels intrépides chefs conduisent les essaims?

C’est Murat, c’est Junot, c’est Davoust, c’est Bessière,

Orgueilleux de les voir, pour franchir la frontière,

Les armes à la main, dans leurs jaloux débats,

Se disputer entre eux l’honneur du premier pas.

Tandis que l’Empereur, immobile, encourage

Du geste et de la voix leur rapide passage,

Tous, en le saluant, défilent près de lui

Et leurs sabres levés dans les airs ont relui.

Le héros leur sourit; pourtant, malgré sa joie,

Un deuil anticipé dans ses traits se déploie.

De la fatalité le signe menaçant

S’imprime-t-il déjà sur son front pâlissant?

Prévoit-il qu’épuisé d’une constante lutte,

De bataille en bataille il courra vers sa chute?

La veille, jusqu’au fleuve arrivé le premier2, Abattu sous les pas de son ardent coursier, Il roula sur la grêve, et d’un sinistre augure Le souvenir peut-être assombrit sa figure. Le morne aspect des lieux, et la chaleur du jour, Tout l’accable; son œil ne découvre à l’entour Qu’un océan de sable et des plaines désertes De sauvages forêts lugubrement couvertes. Contre lui la nature arme ses élémens; La terre a tressailli de longs ébranlemens; Le soleil de son disque a voilé la lumière; Un vent de flamme au loin disperse la poussière. D’étouffantes vapeurs et de nuages lourds Un groupe se condense, et des roulemens sourds, Poursuivant nos soldats, font mugir sur leurs têtes Le céleste arsenal qui forge les tempêtes. O prodige! l’orage, en un point ramassé, N’envahit que l’espace où le camp est placé. Ailleurs le ciel est pur; ici gronde la foudre. Quand sa voix retentit, est-ce donc pour absoudre? Non, c’est pour condamner; son tonnerre à la main, L’éternel défenseur des droits du genre humain Veut-il fortifier cette vieille contrée Par un rempart de feu qui ferme son entrée?

Seul d’abord, et bientôt de sa Garde escorté,

L’Empereur inquiet vers Kowno s’est porté.

D’un pont dont l’ennemi rompit la dernière arche,

L’absence arrêterait Oudinot dans sa marche,

Et, de la Vilia pour traverser le cours,

Son ordre lui prépare un prévoyant secours.

L’escadron polonais qui de sonder le fleuve

Accepte hardiment la périlleuse épreuve,

Y descend; tout-à-coup sous les pieds des chevaux

Le sable se dérobe; ils nagent, mais des eaux

Le gouffre impétueux les saisit, les entraîne;

Les cavaliers, luttant contre une mort certaine,

Fiers d’expirer aux yeux du guerrier protecteur

Que la Pologne suit comme un libérateur,

Dressent vers lui la tête, et l’onde qui tournoie

Engloutit sans pitié son héroïque proie.

Mais leur bouche, des flots dominant la fureur,

Redit: Gloire à la France et vive l’Empereur!

Bien qu’ils aient disparu, sous la vague sonore

Leurs accens étouffés retentissent encore.

Trépas digne à la fois d’orgueil et de regret,

Que, muette d’horreur, notre armée admirait!

Noble Pologne! ainsi ton héroïsme éclate,

Et la France n’aura qu’une mémoire ingrate!

Au lieu de t’affranchir, quand pour elle tu meurs,

Dédaignant de tes fils les plaintives clameurs,

Comme le prix du sang qu’à grands flots tu lui donnes,

Elle ne t’enverra que de vaines aumônes!

Ah! si Napoléon eût dit un mot, un seul,

Changeant en étendard ton funèbre linceul,

Tu renaissais plus belle, et la Lithuanie,

Contre un joug despotique avec toi réunie,

Répondait toute armée au cri de liberté

Qu’à l’aspect des Français Varsovie a jeté.

Mânes des Casimir, pleurez votre royaume!

Il n’en survivra pas même un dernier fantôme.

Et toi, Poniatowski, que ton courage altier

Du trône polonais fait le digne héritier,

Au rang de ses soldats l’Empereur qui t’élève,

Te refuse ton sceptre en employant ton glaive.

Ne songeant qu’à détruire et non pas à fonder,

Des canons ennemis qui tardent à gronder,

Il appelle le bruit, et son aigle demande

Des flots d’un sang barbare une première offrande.

Du carnage envié l’espoir toujours trompeur

S’échappe... l’étranger, que disperse la peur,

Voudrait-il, de la guerre évitant le prélude,

Toujours entre deux camps placer la solitude?

Où sont ses combattans, ses chefs et ses boyards?

Tout un peuple n’est-il qu’un ramas de fuyards?

Pourtant au fond d’un bois où, cherchant un passage,

De nos braves hussards un escadron s’engage,

La garde russe attend et sur nos cavaliers

Précipite ses coups déchargés par milliers.

Là, malgré les efforts d’une valeur sublime,

Aux premiers rangs succombe une jeune victime,

Ségur, d’un nom illustre et l’honneur et l’appui;

Son frère au moins te reste, ô France! et grâce à lui,

La retraite, en malheurs mais en gloires fertile,

Aura son Xénophon pour chanter ses Dix mille.

Ces Russes, dont le fer nous poursuivra plus tard,

Reculent effrayés devant notre étendard.

Wilna voit dans ses murs empressés de se rendre

Napoléon camper où régnait Alexandre;

Alexandre à Dryssa, Bagration à Mir,

Barklay jusqu’à Vitepsk se hâtent de s’enfuir.

Le héros dans Vitepsk déposant cette épée

Qui fait saigner l’Europe en lambeaux découpée:

«Français! reposons-nous dans nos quartiers d’hiver;

» D’un côté la Duna, de l’autre, le Dniéper,

» Des pays que le sort pour butin nous assigne,

» Par leur double rempart fortifîront la ligne.

» Murat, Davoust, Eugène, à leur poste affermis,

» Maintiendront en respect nos tremblans ennemis.

» De la Russie entière à nos lois destinée

» Ajournons la conquête à la prochaine année.»

L’univers un moment respire sous vos coups,

Soldats! vous attendiez la paix.... détrompez-vous.

D’un seul jour de loisir Napoléon s’ennuie;

Tantôt son front rêveur sur les cartes s’appuie;

Tantôt ses yeux, tournés vers l’immense horizon,

De son étroit séjour veulent fuir la prison.

Lui que rien n’arrêtait, voilà donc qu’il s’arrête,

Lorsqu’il posait le pied au seuil de sa conquête!

Il part, mais nos guerriers dans ces rudes climats

Que le ciel va bientôt hérisser de frimas,

Du poids de la chaleur subissent la torture.

Extrême en son courroux, la marâtre nature,

Frappant le même sol, n’arrache de ses flancs

Que des hivers glacés et des étés brûlans.

Ces vainqueurs de l’Egypte à la figure mâle,

Que le soleil du Caire a brunis de son hâle,

En marchant vers le nord, s’étonnent de sentir

Les feux de l’équateur sur eux s’appesantir.

De leurs corps affaiblis la sueur abondante

Trempe leur uniforme, et d’une soif ardente

Leur gosier haletant s’irrite consumé ;

L’active baïonnette ouvre un sable enflammé 3 Et d’une eau limoneuse une indigente goutte A peine rafraîchit le désert de la route.

Lorsque près de Smolensk nos drapeaux ont paru,

Barklay sous ses remparts soudain est accouru.

Joyeux d’apercevoir les phalanges nombreuses,

Qui de loin s’allongeant sur ces lignes poudreuses,

Aux clartés du soleil en reflets onduleux

De leurs armes d’acier disséminent les feux,

Napoléon frémit, frappe des mains, s’écrie:

«Les Russes sont à moi! Murat! d’Eckmül! d’Istrie!

» Nous combattrons! enfin!» Vain espoir! devant lui

Barklay s’éloigne encore et la bataille a fui.

Du moins une ennemie, à combattre forcée,

Par sa masse de pierre au sol même fixée,

Smolensk reste debout et ses créneaux puissans,

Immobile avant-garde, attendent menaçans.

Ney de la citadelle a commencé le siège,

Et contre les faubourgs que le Russe protège,

Lobau, Davoust, Murat unissent leurs efforts,

Tandis que du Dniéper en parcourant les bords,

Poniatowski, suivi de ses lanciers agiles,

Va détruire les ponts qui joignent les deux villes,

Entre les deux coteaux où le fleuve encaissé

Remplit l’étroit espace à ses ondes laissé.

Les régimens français à travers la mitraille

Qui vole des hauteurs de la grande muraille,

Sur un chemin ardu sèment, en s’avançant,

Une longue traînée et de morts et de sang.

Atteints d’un seul boulet, des rangs entiers succombent,

Et sous un même coup trente grenadiers tombent.

Du reste de l’armée à leur trépas hardi

Les cris ont répondu, les mains ont applaudi,

Et ce bruit qui se mêle au vol sifflant des balles,

Accompagne au tombeau leurs ombres triomphales.

La nuit couvre les cieux de ses voiles obscurs;

Le canon qui tonnait aligné sur les murs,

S’apaise; le feu cesse ou plutôt recommence,

D’abord faible lueur, puis, incendie immense.

Les vaincus pour trophée à leurs vainqueurs surpris

Ne laissent en partant que de fumans débris,

Un bivac au milieu de palais en ruine,

Des magasins détruits où hurle la famine,

Des squelettes humains par la flamme noircis,

Et pas un seul vivant sur des tombeaux assis.

L’armée, envahissant sa conquête stérile,

De décombre en décombre avec ordre défile;

L’écho semble changer dans ces remparts déserts

La joyeuse fanfare en funèbres concerts.

Mais l’Empereur: «Eh bien! nous triomphons encore.

» Barklay fuit sans combat! Barklay se déshonore!

» Smolensk va nous ouvrir un plus vaste chemin.

» C’est la clé de Moskou que je tiens dans ma main.

» N’aurons-nous donc toujours d’ennemis que les flammes?

» Tous ces hommes du Nord que sont-ils donc? des femmes!

» Par le bruit du canon à la fuite excités,

» N’osant pas les défendre, ils brûlent leurs cités!

» Marchons et, renversant l’empire d’Alexandre,

» Balayons ses débris comme un monceau de cendre.»

A sa voix, Ney s’élance, et maître du plateau

Qui de Valoutina surmonte le côteau,

Aux Russes fugitifs qu’il surprend au passage,

Oppose pour barrière un torrent de carnage.

Si dans ce champ, par eux nommé le champ sacré 4, Le Polonais souvent succomba massacré, La France à qui partout une palme est tendue, Retrouve la victoire où d’autres l’ont perdue. Mais dans l’armée éclate un désespoir soudain, Et veuve d’un héros, elle pleure Gudin. Smolensk! pour recevoir sa dépouille mortelle, Ouvre à ton ennemi ta vieille citadelle; Là que sous le linceul de sa gloire rempli Dans la paix du triomphe il dorme enseveli. Jaloux de le venger, un ami le remplace; Le fer de Gudin tombe et Gérard le ramasse. Nos camps ne sont-ils pas un Panthéon guerrier Où le glaive jamais ne manqua d’héritier? Ainsi le sceptre d’or, dans les chants homériques, Immortel attribut des races héroïques, Remonte d’âge en âge et d’aïeux en aïeux Du dernier de leurs rois au premier de leurs dieux. O siècle où, de l’honneur servant la sainte idole, La France d’un héros adorait la parole! Combien un seul grand homme a fait surgir d’exploits! Prompt à distribuer des aigles et des croix, Sur le champ du combat Napoléon dispense A chaque régiment sa digne récompense. De quel élan d’orgueil jusqu’au fond de leur cœur Palpitent les soldats, quand de ce bras vainqueur Sous qui marche la France et l’Europe s’incline, Du prix de la valeur il pare leur poitrine, Ou lorsqu’en leur parlant il adoucit la voix Dont un mot a détruit et créé tant de rois! Qu’ils sont fiers, par ses mains dotés d’un nouveau grade, D’avoir pour bienfaiteur un ancien camarade, Qui de son glaive seul, comme eux tous, soutenu, N’est, soldat couronné, qu’un premier parvenu!

L’Empereur, à l’étroit dans cette immense arêne,

Cède au démon fatal qui vers Moskou l’entraîne;

Hors de Smolensk il veut arborer ses drapeaux;

Fatigué, comme lui, d’un moment de repos,

Murat, sur son coursier qui demande l’espace,

Le sabre nu, les yeux étincelans d’audace,

Crie: «En avant! marchons! cavaliers! à vos rangs!

» S’il faut un champ plus large à nos pas conquérans,

» Que, pour nous contenir, l’univers s’agrandisse,

» Et que notre Empereur toujours nous applaudisse!»

Le héros satisfait lui sourit du regard.

En vain ses maréchaux à ce fougueux départ

Opposent les déserts et de fange et de glace

Où des plus forts guerriers le courage se lasse,

Ces déserts où bientôt il les verra manquer

De pain pour se nourrir, de sol pour bivaquer,

Le typhus que des corps couchés sans sépulture

Enfante dans le camp l’exhalaison impure,

Un climat attristé par huit longs, mois d’hiver,

Et ce peuple sauvage, hommes au cœur de fer,

Dont peut-être l’audace, au péril endurcie,

Terrassera la France au fond de la Russie.

Un langage prudent révolte son orgueil;

Son sang a circulé plus rapide; son œil,

Son œil d’aigle étincelle et sa main indignée,

S’emparant de son glaive, en froisse la poignée:

«Nous arrêter! déjà ! Languir dans ces remparts,

» C’est flétrir nos drapeaux par de lâches retards,

» Qu’osez-vous proposer? vous, mes amis fidèles,

» Vous, de la grande-armée intrépides modèles,

» Vous, éprouvés long-temps sous le feu des boulets,

» Regrettez-vous ici vos femmes, vos palais,

» Le luxe de Paris et ses molles délices?

» Athlètes triomphans dans nos sanglantes lices,

» Donnez, donnez plutôt l’exemple de souffrir;

» Nés au bivac, sachez, s’il le faut, y mourir.

» De quoi vous plaignez-vous? mes aigles dans leur serre

» Rapportant un lambeau des sceptres de la terre,

» Au retour des combats, vous ont toujours jeté

» Votre lot de puissance et d’immortalité.

» Moissonnez, en courant, de nouveaux diadèmes,

» Et déjà grands par moi, soyez grands par vous-même

» De glorieux destins nous restent à remplir;

» Le sort de la Russie enfin va s’accomplir.

» La Pologne est conquise et notre heureux courage

» De deux ans dans deux mois exécute l’ouvrage.

» Achevons! vers Moskou poursuivons nos succès!

» Que la ville des Tzars devienne un camp français,

» Et qu’en ses murs vaincus ma loi continentale

» De mes états du Nord fonde la capitale.»

Il dit; huit jours après, notre armée arriva

Sur votre sol lointain, champs de la Moskowa!

Et de deux nations qui mesuraient leur taille

Les colosses guerriers s’y rangeaient en bataille.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
191 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066328412
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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