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Alphonse Potin

Histoire de la monarchie napoléonienne : à l'usage des familles chrétiennes et des maisons d'éducation


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066336134

Table des matières

INTRODUCTION

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

INTRODUCTION

Table des matières

Sur les débris du vieux monde brillait une ère nouvelle; une régénération universelle était imminente; mais le torrent des passions vint confondre toutes les espérances de la France.

Fatiguée par les agitations incessantes de cet esprit de réforme, d’une essence si mobile, qui use toutes les Constitutions les unes après les autres, sans s’arrêter à rien, sans rien fonder, la nation française voyait les temples profanés, le culte aboli, l’autorité anéantie, ses ressources épuisées. Effrayée au dedans par des insurrections continuelles, inquiète au dehors, car l’ancien régime s’avançait appuyé sur la coalition étrangère, elle pouvait craindre d’être engloutie dans l’abîme des révolutions.

Dieu veillait sur elle: il la soutint au bord du précipice. Du sein du désordre, de la confusion, surgit un homme, le plus grand des temps anciens et des temps modernes, auguste représentant des idées nouvelles, flambeau des principes immortels de la loi du Christ. Son génie s’élevait à la hauteur de toutes les situations; il envisageait le but providentiel assigné à l’humanité. C’était le Messie politique et social du XIXe siècle, Napoléon Bonaparte.

Ce vaste génie, rayonnant sur le sol français, apaisa les dissensions, rétablit l’ordre, l’harmonie dans l’administration, dans la justice, dans les finances.

Il promulgua le Code civil, arche sainte de l’égalité, monument durable par la solidité de ses matériaux, le plus magnifique, a dit M. de Cormenin, par la simplicité de ses divisions, le plus unitaire par la fusion de tous les systèmes du droit coutumier et du droit civil.

Par le concordat il réconcilia le clergé, il réédifia les temples, il proclama la liberté des cultes.

Il mit un terme à l’exil des proscrits, et la grande nation fut heureuse de porter sur le trône l’illustre guerrier qui avait noyé les souillures du jacobinisme dans des flots de gloire.

La mission de Napoléon fut d’abord française; elle devint humanitaire. Ses conceptions, ses gigantesques travaux embrassèrent le inonde: ses trésors amoncelés au milieu de guerres incessantes, exposés au grand jour, témoignent aujourd’hui de la prodigieuse fertilité de cette intelligence supérieure.

Voyez le beau bassin d’Anvers, celui de Flessingue, capables de contenir les plus nombreuses escadres et de les préserver des glaces de la mer; les ouvrages hydrauliques de Dunkerque, du Havre, de Nice; le gigantesque bassin de Cherbourg; les ouvrages maritimes de Venise; les belles routes d’Anvers à Amsterdam, de Mayence à Metz, de Bordeaux a Bayonne; les passages du Simplon, du Mont-Cenis, du Mont-Genèvre, de la Corniche, qui ouvrent les Alpes dans quatre directions; les routes des Pyrénées aux Alpes, de Parme à la Spezzia, de Savone au Piémont; les ponts d’Iéna, d’Austerlitz, des Arts, de Sèvres, de Tours, de Roanne, de Turin, de l’Isère, de la Durance, de Bordeaux; le canal qui joint le Rhin au Rhône par le Doubs, unissant les mers de Hollande avec la Méditerranée; celui qui unit l’Escaut à la Somme, joignant Amsterdam à Paris; le canal d’Arles, celui de Pavie, celui du Rhin; le dessèchement des marais de Bourgoing, du Cotentin, de Rochefort; le rétablissement des églises; la construction d’un grand nombre d’établissements industriels pour l’extinction de la mendicité, de greniers publics, de la Banque, du canal de l’Ourcq; la continuation des travaux du Louvre; la distribution des eaux dans Paris; les nombreux égouts, les quais, la restauration des monuments de cette grande capitale; ses travaux pour l’embellissement de Rome; le rétablissement des manufactures de Lyon; la création de plusieurs centaines de manufactures de coton, de filatures; des fonds accumulés pour créer plus de quatre cents manufactures de sucre de betterave pour la consommation d’une partie de la France; des millions amassés pour l’encouragement de l’industrie, de l’agriculture , etc., etc.

Voilà les œuvres immenses conçues, exécutées par Napoléon, dont les idées d’avenir, comme nous aurons occasion de le constater, ont été si religieusement recueillies, développées par le prince que la volonté nationale a appelé à en assurer la complète et tutélaire application.

Jaloux de rechercher le type de cette organisation merveilleuse, de cette intelligence supérieure, des écrivains se sont plu à comparer Napoléon à Alexandre, à Annibal à César, à Charlemagne, à Charles XII, à Cromwell, a Turenne, à Condé. Habiles à ménager des similitudes, des points de ressemblance, ils ont été plus ou moins heureux dans ces parallèles, fruits de leur imagination.

Nous nous garderons de les suivre dans cette voie. Napoléon n’imita aucune des illustrations des temps passés et des temps modernes: il fut lui. Le cachet de son originalité se révèle en tout, partout.

La royauté des nobles, des privilégiés, n’existait plus; elle était impossible: il fonda la monarchie plébéienne, la dynastie napoléonienne. A une époque nouvelle il fallait un homme nouveau. Cet homme fut placé par la main de Dieu au commencement du XIXe siècle.

La lumière dont Napoléon fit jaillir les rayons sur le monde l’éclaire dans la route qu’il parcourt, pour arriver aux limites de la civilisation chrétienne.

I

Table des matières

Naissance de Napoléon Bonaparte. — Son enfance. — Son entrée à l’école de Brienne. — Son goût pour les mathématiques. — Ses progrès. — Prédiction de l’archidiacre Lucien. — Son admission à l’École Militaire de Paris. — Ses habitudes de travail. — Sa première communion. — Sa nomination comme sous-lieutenant et capitaine d’artillerie.

La Corse était réunie depuis quelques mois seulement à la France, lorsque Napoléon Bonaparte naquit à Ajaccio, le 15 août 1769; sa famille, d’une origine noble de la Toscane , avait quitté l’Italie pour se fixer dans cette île dont les habitants devaient s’illustrer par leur héroïque résistance contre l’autorité tyrannique des Génois. Son père, Charles Bonaparte, homme d’une remarquable énergie, avait combattu à côté de Pascal Paoli, qui fut regardé par l’Europe comme le législateur et le vengeur de sa patrie; sa mère, madame Lætitia Bonaparte, femme aussi distinguée par sa beauté que par la fermeté de son âme, partagea dans cette guerre de montagnes, glorieusement soutenue par les Corses, toutes les fatigues, toutes les privations, tous les périls de son époux.

Si la fortune se montra avare de ses dons envers les père et mère de Napoléon, la providence réservait les plus hautes destinées à leurs enfants. Le jour de la naissance de l’homme qui devait symboliser dans l’esprit de la nation française, dans celui du monde, une époque d’ordre, de religion, de gloire au dehors et de satisfaction au dedans, fut marqué par un de ces incidents qui révèlent parfois les secrets de l’avenir; sa pieuse et bonne mère avait voulu assister à la solennité de l’Assomption et fut prise à l’église des premières douleurs, symptômes de l’enfantement; on fut obligé de la ramener chez elle en toute hâte. A peine arrivée, étendue sur une tapisserie représentant les combats de l’Iliade, elle mit au monde l’enfant que Dieu destinait à être l’apôtre et l’Achille de la rénovation sociale, mais dont la mémoire attend encore les chants d’un Homère.

Les premières années de Napoléon s’écoulèrent au sein de sa famille, qui résidait tantôt à Ajaccio, tantôt dans une habitation, non loin de la ville, que possédait un frère de madame Lætitia Romalino, appelé à devenir depuis le cardinal Fesch. Une tradition religieusement conservée a donné à un rocher d’une forme originale, dérobé aux regards par une épaisse ceinture d’oliviers sauvages, de cactus, de clématites et d’amandiers, qui faisait partie des dépendances de la propriété, le nom de Grotte de Napoléon. La précocité d’intelligence, la pénétration surprenante du jeune Bonaparte, trouva dans la sollicitude maternelle le mobile le plus puissant; il professait pour sa mère une profonde vénération; on aime à l’entendre lui-même exprimer sa respectueuse reconnaissance dans ce langage vif, précis, qui sait peindre en peu de mots: «Mon excellente mère, disait-il à monsieur O’Méara, est une excellente femme d’âme et de beaucoup d’énergie; elle a un caractère mâle, fier et plein d’honneur; je dois ma fortune à la manière dont elle a élevé ma jeunesse; je suis d’avis que la bonne ou la mauvaise conduite à venir d’un enfant dépendent entièrement de sa mère;» empereur, il consacrait ce jugement en créant pour sa mère le titre le plus en harmonie avec les principes de la loi de charité, celui de Protectrice des établissements de bienfaisance; il aimait tant le peuple qu’il ne croyait pouvoir mieux faire que de confier ses souffrances au cœur, à la religion de celle qui avait guidé ses premiers pas dans la carrière de la vie.

A l’âge de dix ans, le jeune Napoléon suivit à Versailles son père, député de la noblesse des États de Corse, et fut placé à l’école de Brienne, grâce à l’influence de M. de Marbeuf, gouverneur de la Corse. Il a depuis retracé les impressions qu’il éprouvait à cette époque; nous devons à l’histoire de sa vie de les reproduire fidèlement. «Quand j’entrai à Brienne, disait-il , j’étais heureux, ma tète commençait à fermenter, j’avais besoin d’apprendre, de savoir, de parvenir, je dévorais les livres; bientôt il ne fut bruit que de moi dans l’École. J’étais admiré, envié, j’avais la conscience de mes forces; je jouissais de ma suprématie. Ce n’est pas que je manquasse d’âmes charitables qui cherchaient à troubler ma satisfaction; j’avais, en arrivant, été reçu dans une salle où se trouvait le portrait du duc de Choiseul: la vue de cet homme odieux, qui avait trafiqué de mon pays, m’avait arraché une expression flétrissante: c’était un blasphème, un crime qui devait effacer mes succès. Je laissai la malveillance se donner ses larges Je devins plus appliqué, plus studieux; j’aperçus ce que sont les hommes, et je me le tins pour dit.»

Son esprit droit, positif, prompt à embrasser tous les calculs, à en déduire toutes les conséquences, à en résoudre tous les problèmes, se porta vers l’étude des mathématiques. «C’est mon premier mathématicien, » disait en parlant de lui le révérend père Patrault, chargé de cet enseignement, «Bezout était son auteur de prédilection. Son goût naturel pour les sciences exactes, ainsi que l’écrivait son neveu, Louis Napoléon, à M. Arago , est du reste naturel à expliquer. Ce qui distingue les grands hommes, ce qui enflamme leur ambition, ce qui les rend absolus dans leurs volontés, c’est l’amour de la vérité qu’eux seuls croient connaître: aussi l’empereur devait-il, dans son jeune âge, préférer aux autres sciences celle qui donne toujours des résultats incontestables et inaccessibles à la chicane et à la mauvaise foi.

» L’empereur avait une mémoire étonnante pour les chiffres, et il n’oubliait jamais les nombres exprimant les rapports des divers éléments de notre organisation civile et militaire. Ma mère m’a souvent raconté avoir vu l’empereur calculer devant elle les mouvements les plus compliqués de ses troupes, se souvenant de la position de chaque corps, du rapport des différentes armes entre elles, du numéro des régiments, et du temps que chacun d’eux employait pour parvenir à la distance voulue. Vous savez peut-être qu’un jour, vérifiant les comptes du Trésor, où était inscrit le passage des troupes à Paris, il affirma, contre le dire de l’administration, que le 32e n’était jamais passé à Paris. On fit une enquête, et on trouva en effet qu’il n’avait traversé que Saint-Denis, mais que la ville n’ayant pas de payeur militaire, la somme avait été mise sous le dossier de Paris. A ne juger que superficiellement, on pourrait croire que cette faculté de calculs et cette mémoire surprenante viennent d’un esprit plutôt arithmétique que mathématique, mais, en analysant, on voit que ce qui nous apparaît comme une simple proportion est déjà le résultat de hautes considérations,»

La puissance inouïe de travail qu’a toujours eue Bonaparte, lui fit faire des progrès si rapides, qu’on eût été porté à croire qu’il inventait la science plutôt qu’il ne l’apprenait. S’il avait un penchant prononcé pour les sciences exactes, parce que chacune d’elles était à ses yeux une application partielle de l’esprit humain, il était loin de négliger les lettres, car elles sont, disait-il, l’esprit humain lui-même. Aussi pendant les récréations, lorsque ses compagnons d’études se livraient aux plaisirs de leur âge, il se renfermait seul dans la bibliothèque: il y lisait Polybe, Arrien, César; sa lecture favorite était Plutarque. Il en conservait toujours un volume sur lui. Il méditait les œuvres de ce profond moraliste, si riche de saines doctrines, de judicieux aperçus, de ce peintre des grands hommes de l’antiquité, dont la morale usuelle, accommodée à toutes les conditions et à toutes les circonstances, nous apprend que c’est dans l’enfance que l’on jette les fondements d’une bonne vieillesse.

Un penchant irrésistible entraînait Bonaparte vers la carrière des armes. Dans le cours de l’hiver, il s’amusait à former des remparts de neige, à creuser des fossés, à élever des bastions, à figurer tout l’appareil d’un siége. Fier de commander ses camarades, qui reconnaissaient sa supériorité, il préludait, dans ces jeux de l’enfance, à ces combats de géants qui devaient un jour étonner le monde. Ainsi les moments de distractions tournaient au profit de l’étude. Organisation d’élite, il disait un jour: «J’ai connu les limites de mes jambes, j’ai connu les limites de mes yeux, je n’ai jamais pu connaître les limites de mon travail. Je suis bâti, corroyé, maçonné pour le travail.»

Le jeune Napoléon passait ordinairement le temps des vacances dans son pays natal. Il assista aux derniers moments d’un de ses parents révéré de toute la famille, l’archidiacre Lucien, dont la sagacité avait deviné les brillantes destinées de l’enfant qui plus tard traçait de sa propre main son propre portrait, si vrai, si fidèle. «Je suis d’un caractère singulier, sans doute; mais on ne serait point extraordinaire, si l’on n’était d’une trempe à part, et je suis une parcelle de rocher lancé dans l’espace.»

Autour du lit du mourant se pressaient respectueusement les membres de la famille, lorsque, prêt à quitter la terre, l’archidiacre, en leur donnant sa bénédiction, prononça ces paroles prophétiques: «Quant à la fortune de Napoléon, il est inutile d’y songer, il la fera lui-même. Joseph, tu es l’aîné de la famille, mais souviens-toi que Napoléon en est le chef.» Il faut l’avouer, la prédiction n’a pas été démentie. Dans ce temps, Charles Bonaparte, âgé de trente-huit ans seulement, succomba à une maladie cruelle. «C’était, a dit son illustre fils, un homme plein de courage et de pénétration Il aurait marqué s’il eût vécu.»

Napoléon resta à l’École de Brienne jusqu’à l’âge de quatorze ans. En 1783, M. le chevalier de Keralio, inspecteur des douze écoles militaires du royaume, vint visiter l’École. Il fut si frappé de la haute intelligence du jeune Bonaparte, de la solidité de son instruction, qu’il lui accorda une dispense d’âge et la faveur d’un examen pour être admis à l’École-Militaire de Paris. Un recueil manuscrit, qui a appartenu à M. le maréchal de Ségur , alors ministre de la guerre, renferme la note suivante:

«École des élèves de Brienne. État des élèves du roi, susceptibles, par leur âge, d’entrer au service ou de passer à l’École de Paris, savoir: M. de Bonaparte (Napoléon), né le 15 août 1769, taille de quatre pieds dix pouces dix lignes, a fait sa quatrième: de bonne constitution, santé excellente, caractère soumis, honnète et reconnaissant, conduite très-régulière, s’est toujours distingué par son application aux mathématiques; il sait très-passablement son histoire et sa géographie; il est assez faible dans les exercices d’agrément et pour le latin, où il n’a fait que sa quatrième; ce sera un excellent marin.: il mérite de passer à l’École de Paris.»

Le 22 octobre 1784, Napoléon était admis à l’École-Militaire. Parmi les élèves il fut le premier mathématicien. Laplace a dit de lui: «Il n’y a qu’avec lui que j’aie plaisir de causer mathématique et physique; il comprend tout; il va au delà de tout.»

M. de l’Éguille, son professeur d’histoire, le notait ainsi dans ses rapports sur l’École: «Corse de nation et de caractère, il ira loin, si les circonstances le favorisent. » On le trouvait même si avancé, qu’on voulait le faire passer sous-lieutenant d’emblée.

Au sein de ses études, de ses succès qui tenaient du prodige, les pensées de Napoléon s’inspiraient de la parole de Dieu; il reflétait le rayon providentiel qui illuminait son âme. Le cardinal Fesch disait à M. Olivier Fulgence : Il est bien fâcheux que je n’aie pas ici les Mémoires que j’ai écrits sur sa conduite privée et publique; j’en ai plus de dix volumes enterrés en France avec mes papiers..... si j’avais seulement une lettre qu’il m’écrivit de l’École-Militaire. «Mon oncle, m’écrivait-il le jour de sa première communion, rien n’est comparable aux joies que j’éprouve; je voudrais pouvoir consacrer à Dieu ma force tout entière et combattre pour lui au moins de la parole: les occupations de l’École ne me permettent pas de me livrer, comme il conviendrait, à la vie. contemplative; mais au moins je sens avec un bonheur réel qu’à travers mes travaux et la carrière où je m’engage, je marche catholique et dans la foi de mon père.»

La carrière militaire de Napoléon commença à seize ans; à la suite d’examens brillants, il fut nommé, le 1er septembre 1785, lieutenant en second au régiment d’artillerie de la Fère alors en garnison à Grenoble, et il passa bientôt dans un autre régiment en garnison à Valence; il était capitaine le 6 février 1792.

II

Table des matières

Napoléon à Valence. — Ses travaux. — Son Histoire de Corse. — Napoléon, lauréat de l’Académie de Lyon. — Paoli. — Voyage de Napoléon en Bourgogne. — Napoléon au 10 août 1792, ses impressions. — Insurrection de la Corse. — Exil de la famille Bonaparte. Siége de Toulon. — Massacre des prisons. — Conduite de Napoléon.

A Valence, comme à Brienne et à l’École-Militaire de Paris, Napoléon recherchait l’isolement: silencieux, rêveur, plein de tact et de finesse, d’un air sévère, il maîtrisait tous ceux qui étaient en relation avec lui; sa figure pâle, enthousiaste, sa réserve révélaient le philosophe, l’observateur, le penseur sous l’uniforme du jeune officier. On l’aimait peut-être moins que tout autre au premier abord, mais on l’écoutait; on subissait l’influence de son regard électrique, et, après l’avoir entendu, on l’admirait; son autorité, son ascendant tenaient à sa supériorité morale; élevé par le XVIIIe siècle, il n’avait ni la corruption, ni les vices de cette époque; il était pauvre, mais fier; il voulait arriver.

«Je ne possédais, disait-il lui-même, que ma solde de lieutenant en premier: cependant je trouvais le moyen d’en économiser une partie pour faire élever l’un de mes frères; j’y parvenais en ne mettant jamais les pieds au café ni dans le monde, en mangeant du pain sec à mon déjeuner, en brossant mes habits moi-même pour qu’ils durent plus longtemps propres; pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma chambre avec mes livres... les seuls amis que j’eusse, et ces livres, pour me les procurer, par quelles dures économies faites sur le nécessaire j’achetais cette jouissance; quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux ou trois écus de six livres, je m’acheminais vers la boutique d’un vieux bouquiniste qui demeurait près de l’évêché..... je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d’acheter! Telles ont été pour moi les débauches, les joies de la jeunesse.»

On le voit, les loisirs de garnison n’étaient pas perdus; l’étude en remplissait les heures. M. Domairon , professeur de belles-lettres à l’École-Militaire, avait dit des amplifications du jeune élève, que c’était du granit chauffé au volcan, et Napoléon essayait sa plume jusqu’au moment où il devait déployer ses talents militaires. «Je n’avais guère que dix-sept ans, disait-il à M. O‘Méara , lorsque je composai une petite Histoire de Corse; je la soumis à M. l’abbé Raynal qui me donna des éloges et parut désirer que je la publiasse. Cet ouvrage, selon lui, devait servir la cause de la liberté, dont on commençait à parler fortement alors, et me faire une sorte de réputation. Il était écrit selon l’opinion du jour qui tendait vers le républicanisme; il respirait la liberté d’un bout à l’autre et était rempli de maximes et de sentences républicaines.

» Étant à Lyon en 1786, je remportai au collége le prix proposé sur le thème suivant: Quels sont les sentiments que l’on doit le plus recommander, afin de rendre l’homme heureux? Quand je montai sur le trône, bien des années après, je parlai de cela à Talleyrand; il envoya un courrier à Lyon pour chercher ce morceau; il parvint facilement à le retrouver. Un jour, comme nous étions seuls, il tira le manuscrit de sa poche, et, croyant me faire sa cour, me le remit entre les mains, en me demandant si je le connaissais. Je reconnus aussitôt mon écriture et je le jetai au feu où il fut consumé en dépit de Talleyrand qui ne put le sauver. Comme il ne l’avait pas fait copier auparavant, il parut très-mortifié de cette perte . J’en fus au contraire très-satisfait parce qu’il abondait en sentiments républicains et contenait quelques principes libéraux que je n’aurais pas été flatté qu’on pût m’accuser d’avoir eus dans ma jeunesse.»

On comprendra facilement que dans un moment où l’on s’imaginait qu’il était facile à des Français d’être des Brutus, des Scipions, un jeune homme pût céder à son penchant inné pour la grandeur antique des républiques grecques et romaines.

Le pays natal est toujours cher: tout y semble meilleur, et Napoléon visita souvent la Corse, franchissant au milieu des précipices les sommets élevés, recevant les honneurs et les plaisirs de l’hospitalité.

«Dans une des excursions de Paoli à Porto-Nuovo, il m’expliquait, raconte Napoléon, chemin faisant, les lieux de résistance ou de triomphe de la guerre de la liberté ; il me détaillait cette lutte glorieuse, et, sur les observations que je lui fis sur les idées qu’il avait émises, il me dit, en me frappant sur l’épaule: Napoléon, tu n’es pas de ce siècle, tu n’as rien de moderne, tu appartiens tout entier à Plutarque .»

Les souvenirs des premières années de Napoléon se présentaient à lui sous les couleurs les plus brillantes, lorsqu’il languissait sur le rocher de Sainte-Hélène. «Les plus beaux jours de ma vie, disait-il à M. O’Méara , ont été ceux qui se sont écoulés depuis seize jusqu’à vingt ans. Pendant la durée de mes semestres, j’avais l’habitude de parcourir successivement tous les restaurateurs, vivant avec une sorte de frugalité. Mon logement me coûtait environ trois louis par mois. J’étais heureux alors..... à cet âge où tout est gaieté, désir, jouissance, à ces heureuses époques de l’espérance, de l’ambition naissante, où le monde tout entier s’ouvre devant vous, où tous les romans sont permis.»

La France qui souhaitait la réforme des abus signalés par Fénelon, par Montesquieu, avait marché à une révolution politique à travers la banqueroute de Terray, le Pacte de famine, les scandales du Parc aux Cerfs et de la Régence. Aux États-Généraux avait succédé l’Assemblée Constituante, et à la Constituante la Convention, chargée de prononcer sur les mesures propres à assurer le règne de la liberté et de l’égalité. Les insurrections des dantonistes, des hébertistes, des enragés Jacobins donnèrent naissance à ces agitations qui devaient aboutir au régime de la Terreur. Le 20 juin, le peuple plaçait le bonnet rouge sur la tête de Louis XVI; le 10 août, il souillait l’asile de la monarchie; quelques mois plus tard, les factions jetaient comme défi aux insurrections antérieures, aux invasions, la tête du descendant de trente-deux rois.

Le jeune officier d’artillerie accourut à Paris, observa, parcourut les places publiques; il se perdit dans la foule même, vit tomber les Tuileries sous la main des révolutionnaires, sans se mêler à rien. Sa haute intelligence comprenait que si la nuit de la destruction était venue, il fallait attendre le jour de l’organisation. C’est ce qu’il dévoile dans le récit de son voyage sentimental en Bourgogne, et de ses impressions sur la journée du 10 août: laissons-le parler.

«Dans un voyage que je fis au commencement de la révolution en Bourgogne, à Nuits, voyage sentimental à la façon de Sterne, j’allais souper chez mon camarade de régiment, Gassendi, capitaine d’artillerie, marié assez richement à la fille d’un médecin du lieu. Je ne tardai pas à m’apercevoir du dissentiment des opinions politiques du beau-père et du gendre. Le gentilhomme Gassendi était aristocrate, comme de raison, et le médecin chaud patriote. L’apparition d’un jeune officier d’artillerie, d’une bonne logique et d’une langue alerte, était une recrue précieuse et rare pour l’endroit. Il me fut aisé de voir que je faisais sensation. Du reste... cette diversité d’opinions se trouvait alors dans toute la France, dans les salons, dans la rue, sur les chemins, dans les auberges; tous les esprits étaient prêts à s’enflammer, et rien de plus facile que de se méprendre sur la force des partis et de l’opinion, suivant les localités où l’on se plaçait. Aussi un patriote s’en laissait imposer facilement s’il se trouvait dans les salons ou parmi les rassemblements d’officiers, tant il se voyait en minorité ; mais sitôt qu’il était dans la rue ou parmi les soldats, il se retrouvait alors au milieu de la nation entière.

» Les sentiments du jour ne laissèrent pas de gagner jusqu’aux officiers mêmes, surtout après le fameux serment à la nation, à la loi et au roi; jusque là, si j’eusse reçu l’ordre de tourner mes canons contre le peuple, je ne doute pas que l’habitude, le préjugé, l’éducation ne m’eussent porté à obéir; mais le serment national une fois prêté, c’eût été fini, je n’eusse plus connu que la nation. Mes penchants naturels se trouvaient dès lors avec mes devoirs et s’arrangeaient à merveille de toute la métaphysique de l’Assemblée. Toutefois les officiers patriotes, il faut en convenir, ne composaient que le petit nombre; mais, avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi. Les camarades du parti opposé, les chefs mêmes, recouraient à nous dans tous les moments de crise. Je me souviens, par exemple, d’avoir arraché à la fureur de la populace un des nôtres dont le crime était d’avoir entonné, des fenêtres de notre salle à manger, la célèbre romance: O Richard! ô mon roi! Je me doutais bien peu alors qu’un jour cet air serait proscrit aussi de la sorte à cause de moi. C’est comme au 10 août, voyant enlever le château des Tuileries et se saisir du roi, j’étais assurément bien loin de penser que je le remplacerais, et que ce palais serait ma demeure.» Puis, s’arrêtant à cette journée, il ajoutait: «Je me trouvais à cette hideuse époque à Paris, logé rue du Mail, place des Victoires. Au bruit du tocsin et de la nouvelle qu’on donnait l’assaut aux Tuileries, je courus au Carrousel chez Fauvelet, père de Bourrienne, qui y tenait un magasin de meubles: il avait été mon camarade à l’école militaire de Brienne. C’est de cette maison, que par parenthèse je n’ai jamais pu retrouver depuis, par les grands changements qui s’y sont opérés, que je pus voir à mon aise tous les détails de la journée. Avant d’arriver au Carrousel, j’avais été rencontré dans la rue des Petits-Champs par un groupe d’hommes hideux, promenant une tète au bout d’une pique. Me voyant proprement vêtu, et me trouvant l’air d’un monsieur, ils étaient venus à moi pour me faire crier vive la nation! ce que je fis sans peine, comme on peut le croire.

» Le château se trouvait attaqué par la plus vile canaille. Le roi avait assurément pour sa défense au moins autant de troupes qu’en eut depuis la Convention au 13 vendémiaire, et les ennemis de celle-ci étaient bien autrement disciplinés et redoutables. La plus grande partie de la garde nationale se montra pour le roi: on lui doit cette justice.

» Le palais forcé et le roi rendu dans le sein de l’Assemblée, je me hasardai à pénétrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs de bataille ne me donna l’idée d’autant de cadavres que m’en présentèrent les masses des Suisses; soit que la petitesse du local en fit ressortir le nombre, soit que ce fût le résultat de la première impression que j’éprouvais en ce genre. Je parcourus tous les cafés du voisinage de l’Assemblée. Partout l’irritation était extrème: la rage était dans les cœurs; elle se montrait sur toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des gens de la classe du peuple; et il fallait que tous ces lieux fussent journellement remplis des mèmes habitués, car, bien que je n’eusse rien de particulier dans ma toilette, ou peut-être était-ce encore parce que mon visage était plus calme, il m’était aisé de voir que j’excitais maints regards hostiles et défiants, comme quelqu’un d’inconnu et de suspect.»

Les saturnales de 1793 ne trouvèrent pas Napoléon à Paris. La Corse était déchirée par les factions: Paoli, commandant alors la 13e division militaire, ancien ami de son père, avait confié à Bonaparte le commandement provisoire d’un bataillon de gardes nationaux soldés, levés dans l’île pour y maintenir la tranquillité. Obligé de réprimer avec sévérité les mouvements, les désordres de la populace d’Ajaccio, et les menées des affidés de Peraldi, chef du parti antifrançais, il fut accusé d’avoir provoqué lui-même les troubles qu’il avait apaisés. Il se rendit à Paris pour repousser ces injustes incriminations; mais pendant son absence Paoli, entraîné par les intrigues du cabinet anglais, leva l’étendard de la révolte.

Bonaparte et tous les membres de sa famille tenaient à la France. Ils s’efforcèrent de diriger en ce sens l’assemblée de Corté ; mais les Corses avaient moins de répugnance pour la protection des Anglais que pour la domination du comité de Salut public. Aussi Paoli, qui était attaché à la famille Bonaparte et qui professait pour madame Lætitia une considération profonde, essaya près d’elle la persuasion pour la ramener, elle et sa famille, à son parti avant d’employer la force. «Renoncez à votre opposition, lui disait-il, elle vous perdra, vous, les vôtres, votre fortune: les maux seront incalculables, rien ne pourra les réparer .» Madame Lætitia lui répondit en héroïne, comme eût fait Cornélie: Je ne connais que deux lois: moi et mes enfants; ma famille ne connaît que celles du devoir et de l’honneur.

Les malheurs prévus, prédits par Paoli, se réalisèrent. «Douze à quinze mille paysans, racontait Napoléon, fondirent des montagnes sur Ajaccio; notre maison fut pillée et brûlée, les vignes perdues, les troupeaux détruits. Madame Lætitia, entourée d’un petit nombre de fidèles, fut réduite à errer quelque temps sur la côte, et dut gagner la France.» En effet, victime de son patriotisme, de son dévouement à la France, elle se réfugia à bord d’un vaisseau français, et partit pour Marseille, frappée d’un décret de bannissement par la Consulte de Corse (27 mai 1793), conçu dans les termes les plus injurieux. Elle pensait être reçue à Marseille en émigrée de distinction, mais elle s’y trouva perdue, à peine en sûreté, et fut déconcertée de ne rencontrer le patriotisme que dans les rues et tout à fait dans la boue.

La guerre civile et religieuse avait éclaté ; les frontières étaient envahies. Condé et Valenciennes étaient tombées au pouvoir de l’ennemi. Toulon avait pris part à l’insurrection du Midi: la ville avait été mise hors la loi. Les habitants n’avaient d’autre alternative que de se livrer à la merci de Robespierre ou de l’amiral Hood.

Robespierre amenait l’échafaud, les Anglais promettaient de le briser; le comité royaliste , guidé par la peur et l’exploitant, livra Toulon à l’étranger. Napoléon, protégé par M. Gasparin, député d’Orange, homme de talent, obtint un commandement; il arriva au quartier du général Carteaux le 12 septembre 1793. Appelé par ses supérieurs dans les conseils de guerre, il étonna par la rapidité de ses conceptions, la netteté de son coup d’œil. Son plan d’attaque contre la ville rebelle fut adopté : le siége commença. Pendant les opérations il dirigea l’artillerie.

Ici se placent naturellement plusieurs anecdotes. Commençons par une des conversations de l’Empereur avec le docteur O’Méara: nous l’empruntons à sa relation: elle répond à ces idées de fatalisme dont on a exagéré à dessein l’étendue.

«— Êtes-vous fataliste? demandait Napoléon au docteur .

Celui-ci répondit: En action, oui.

— Pourquoi pas en tout? reprit l’empereur.

— Je regarde, répliqua O’Méara, la perte d’un homme comme inévitable, s’il ne s’efforce pas de fuir le sort dont il est menacé. Je dis que si dans une bataille un homme voyait venir à lui un boulet de canon, il se jetterait naturellement de côté et éviterait par là une mort qui, autrement, serait infaillible. »

Napoléon répliqua: «En vous rangeant de côté, vous pourriez peut-être vous placer dans la direction d’un autre boulet qu’autrement vous auriez évité. Je me rappelle, ajouta-t-il, qu’au siège de Toulon, dans le temps que je commandais l’artillerie, j’observai un officier marseillais qui, au lieu de montrer l’exemple, était très-soigneux de se ménager; je l’appelai et je lui dis: Monsieur l’officier, sortez et venez observer l’effet de votre boulet; vous ignorez si vos pièces sont bien pointées ou non; nous faisions feu dans ce moment contre les bâtiments anglais. Je l’engageai à voir si nos boulets frappaient contre le corps des bâtiments. Il ne se souciait guère de quitter son poste; mais à la fin, il s’y décida et vint où j’étais, un peu en dehors du parapet, et commença à examiner; mais, voulant diminuer son volume et s’exposer le moins possible, il se baissa et mit un côté de son corps à l’abri du parapet, tout en regardant par dessous mon bras. Il n’y avait que très-peu de temps qu’il était dans cette posture, lorsqu’un boulet, passant près de moi à hauteur de ceinture, le mit en pièces. Eh bien! si cet homme se fût tenu droit et se fût bravement exposé au danger, il en eût été préservé ; car le boulet aurait passé entre nous deux, sans nous blesser ni l’un ni l’autre.»

Étant un jour dans une batterie où l’un des chargeurs est tué, Napoléon, qui, de simple commandant de l’artillerie de l’armée de Toulon eût pu en devenir le général en chef, prend le refouloir et charge lui-même dix ou douze coups. A quelques jours de là, il se trouve couvert d’une gale très-maligne; on cherche où il peut en avoir été atteint. Muron, son adjudant, découvre que le canonnier mort en était infecté. L’ardeur de la jeunesse, l’activité du service, firent que le commandant d’artillerie se contenta d’un léger traitement. Le mal disparut; mais le poison n’était que rentré, il affecta longtemps sa santé et faillit lui coûter la vie. De là, la maigreur, l’état chétif et débile, le teint maladif du général en chef de l’armée d’Italie et de l’armée d’Égypte.

Lors de la construction d’une des premières batteries ordonnée par lui, il demanda sur le terrain un sergent qui sût écrire. Quelqu’un sortit et écrivit sous sa dictée, sur l’épaulement même; la lettre à peine finie, un boulet la couvre de terre: «Bien! dit l’écrivain, je n’aurai pas besoin de sable.» Cette plaisanterie, faite avec calme, fixa l’attention de Napoléon et fit la fortune du sergent: c’était Junot, depuis duc d’Abrantès, colonel-général des hussards, commandant en chef l’armée française en Portugal.

Pendant le siège, un des commissaires du gouvernement (la Convention, qui voyait la trahison partout, envoyait sous ce titre des représentants du peuple à tous les corps d’armée) voulut blâmer la position d’une batterie que venait d’établir le jeune commandant d’artillerie.

«— Citoyen, répond fièrement Napoléon, faites votre métier de député, laissez-moi faire le mien d’artilleur. La batterie restera là. Je réponds du succès. »

Toulon fut repris le 19 décembre 1779, et le commandant de l’artillerie fut, sur le champ de bataille, nommé général de brigade. Dugommier, qui avait dirigé l’armée de siége, manifesta la haute estime qu’il avait conçue des talents de l’officier qui avait fait taire les batteries anglaises; il écrivit au comité de Salut public: «Récompensez et avancez ce jeune homme, car si on était ingrat envers lui, il avancerait tout seul.»

La destruction de Toulon était décrétée, et une commission militaire avait été instituée pour condamner ceux qui avaient pris part à l’insurrection. On aime à voir, dans ces temps si difficiles, si tristes, se montrer les sentiments religieux de Napoléon, son humanité.

On lit dans un ouvrage déjà cité le passage suivant d’une lettre de madame la marquise de Chabrillan, née Caumont-Laforce:

«La marquise Caumont-Laforce, sa fille, son gendre, le marquis de Chabrillan, deux enfants en bas âge, et d’autres familles émigrées avaient été pris sur mer, et se trouvaient dans les prisons du Saint-Esprit de Toulon. Le général Bizannet commandait la place, et Bonaparte l’artillerie. Tous les prisonniers que renfermaient les prisons furent massacrés, femmes, enfants, indistinctement. Le peuple se porta à celle du Saint-Esprit. La nuit étant venue donna un moment de répit, où les assassins, las de massacrer, se reposèrent. Le général Bizannet, au désespoir de l’affreux spectacle qu’il avait vu et de celui qui se préparait, rencontra Bonaparte, à qui il fit part de sa peine de n’avoir aucun moyen d’essayer de sauver ces malheureux presque tous des femmes, des enfants, des vieillards. Bonaparte lui dit: Tu me sais ici, et tu ne viens pas me trouver quand il s’agit de faire une bonne action. Donne-moi vite une réquisition: tu auras à tes ordres les voitures d’artillerie nécessaires, et je t’aiderai de tous mes moyens.»

A minuit, des troupes arrivèrent: le cortége des infortunés, voués à une mort terrible, trouva près de la Porte de France des chariots d’artillerie sur lesquels on fit monter les prisonniers miraculeusement sauvés pour les diriger sur Grasse.

Bonaparte a pourtant été accusé d’avoir ordonné les massacres; c’est une infâme calomnie. Il a empêché de tout son pouvoir ces scènes de cannibales dont le souvenir n’est pas encore effacé. La famille de Chabrillan a eu longtemps l’ordre que Bonaparte avait adressé en réponse à la réquisition du général Bizannet. Les chariots d’artillerie furent l’arche sainte où se réfugièrent les malheureux menacés par les séïdes de la Terreur. L’impératrice Joséphine désira avoir ce document pour le montrer à l’empereur: cette pièce n’a pas été rendue, malgré les recommandations de la famille; mais la reconnaissance d’une famille s’est chargée d’en proclamer l’authenticité.

Napoléon fit rentrer au service un grand nombre de ses camarades, que leurs opinions en avaient éloignés; sa sollicitude les sauva plus d’une fois de la rage des séditieux; témoin, le colonel Gassendi, placé par ses soins à la tète de l’arsenal de Marseille. Du reste, le général lui-même ne fut pas à l’abri du délire des hommes du temps. Accusé de fédéralisme, il aurait été arrêté, c’est-à-dire perdu, s’il eût été moins nécessaire.

Les troupes réparties dans la Savoie et le comté de Nice avaient été réduites à la défensive pendant la guerre civile. Après la prise de Toulon, on rendit à l’armée d’Italie les forces qu’on lui avait empruntées; Bonaparte, devenu général d’artillerie, y porta la supériorité, que déjà il avait conquise: toutefois ce ne fut pas sans danger. Mis en arrestation à Nice par le représentant Laporte, mis hors la loi, parce qu’il ne voulait pas consentir à ce qu’on s’emparât des chevaux de l’artillerie pour courir la poste, mandé enfin à la barre de la Convention pour avoir proposé des mesures relatives aux fortifications de Marseille, il échappa par sa fermeté aux périls des discordes civiles.

Dans cette armée de Nice ou d’Italie, Napoléon inspira une sorte d’enthousiasme à Robespierre le jeune, qui, rappelé à Paris quelque temps avant le 9 thermidor, fit tout au monde pour le décider à le suivre. La fièvre de la révolution était alors dans son paroxysme.

«— Si je n’eusse inflexiblement refusé, faisait observer Bonaparte, sait-on où pouvait me conduire un premier pas et quelles autres destinées m’attendaient?... »

Les événements de thermidor amenèrent des modifications dans le personnel des comités de la Convention: Aubry, ancien capitaine d’artillerie, chargé de la direction de celui de la guerre, ne s’oublia pas; il se fit général d’artillerie.

Napoléon devint alors général d’infanterie. Désigné pour le service de la Vendée, il voulut réclamer, mais l’inflexible partialité d’Aubry le détermina à donner sa démission. «Vous êtes trop jeune,» lui répondait Aubry.

«— On vieillit vîte sur un champ de bataille,» avait répliqué Napoléon à l’officier de faveur qui n’avait jamais vu le feu.

Toutefois il était difficile de se passer longtemps des talents du vainqueur de Toulon; aussi, lors de l’échec de Kellerman, il fut employé au comité des opérations militaires, où s’élaboraient le mouvement des armées, les plans de campagne. C’est là que le 13 vendémiaire vint le trouver.

III

Table des matières

Insurrection de Paris. — Le 13 vendémiaire. — Bonaparte nommé général commandant l’armée de l’intérieur. — Le Directoire. — Eugène Beauharnais. — Joséphine Tascher de la Pagerie. — Bonaparte nommé général en chef de l’armée d’Italie. Sa proclamation. Bataille de Montenotte, de Millesimo, de Mondovi. — Nouvelle proclamation. — Tableaux envoyés à Paris. — Traité avec le roi de Sardaigne. — Mantoue. — Borghetto. — Lodi. — Lonato. — Castiglione. Arcole. — Rivoli. — Reddition de Mantoue. — Traité de Tolentino. — Tagliamento. — Préliminaires de Leoben.

La Convention s’agitait au sein des souffrances publiques; la chute de la municipalité, du parti de Danton, de Robespierre, devait entraîner celle des Jacobins et la fin du gouvernement révolutionnaire. La principale mission de cette Assemblée était remplie: elle adopta sans délai la Constitution de l’an III, qui confiait le gouvernement à cinq personnes, sous le nom de Directoire, et la législature à deux Conseils dits des Cinq-Cents et des Anciens. Cette Constitution devait être soumise à l’approbation du peuple, réuni en Assemblée primaire. Quitter le pouvoir est un acte d’abnégation assez rare; aussi, pour en conserver quelques débris, la Convention se ménagea par deux lois additionnelles la prépondérance dans les deux Conseils: elle décréta que les deux tiers de la nouvelle législature seraient composés de ses membres.

Les sections de Paris rejetèrent les lois additionnelles. Foyer de désordre et d’anarchie, la capitale, en proie à la famine, remuée par les meneurs de toutes les nuances, fut bouleversée par un nouveau soulèvement. Aux cris de: la Constitution de 1793 et du pain! le 20 mai, des bordes sanguinaires souillent l’enceinte de la représentation nationale; le souvenir de cette tourbe, se ruant dans la salle, présentant au président Boissy-d’Anglas la tète pâle et sanglante du jeune et courageux Féraud, pour le forcer à descendre de son fauteuil de gloire, est encore palpitant. On arrête les chefs de l’insurrection; mais un comité séditieux s’installe à l’Hôtel-de-Ville et prend le titre de Convention nationale du peuple souverain; les membres de ce comité sont mis hors la loi; la section Lepelletier, âme de l’anarchie, délibère pour lutter; on la désarme. Alors la Convention se déclare en permanence.

Le commandement des troupes est confié au général Menou: il entre dans Paris. Sa faiblesse compose avec la folie des hommes dont il partage presque les sympathies: l’embarras des comités de Salut public et de Sûreté générale, réunis sous la présidence de Cambacérès, est à son comble. On envoyé chercher Bonaparte. Le général expose que dans ce danger la présence des commissaires du gouvernement, leur omnipotence paralysent les opérations militaires. Menou est destitué. Barras, nommé général en chef, délègue à Bonaparte tous ses pouvoirs. La lutte commence entre les troupes conventionnelles et les sectionnaires, et, à la suite d’un engagement dans les rues avoisinant les Tuileries, les insurgés, refoulés, renoncent au combat; le soir du 13 vendémiaire, Paris était parfaitement tranquille.

Il y eut peu de victimes, eu égard à l’importance de cette journée: les insurgés perdirent environ soixante-dix hommes, et eurent trois ou quatre cents blessés; les troupes conventionnelles, de leur côté, comptèrent trente morts et deux cent cinquante soldats mis hors de combat. La raison en était que Bonaparte avait ordonné de tirer d’abord à boulet et de ne mettre ensuite que de la poudre dans les fusils. «C’est un très-mauvais moyen à employer que de tirer sans balles, disait-il à cette raison à M. O’Méara, car la populace entendant un grand bruit est bien un peu effrayée; mais regardant ensuite autour d’elle et ne voyant ni tués ni blessés, elle reprend bientôt courage; elle commence à vous mépriser et elle n’en devient que plus insolente, et, à la fin, se précipite sur vous sans crainte; en sorte que vous êtes forcés d’en tuer dix fois plus que vous ne l’eussiez fait, si vos premières décharges eussent été à balles.»

Les officiers de l’armée de l’intérieur furent pré sentés à la Convention, qui donna une preuve de sa reconnaissance à Bonaparte en le nommant général en chef, car Barras ne pouvait cumuler un commandement avec le titre de représentant. Elle ne se borna pas là ; elle honora sa victoire par la clémence: pendant trois jours les barrières furent laissées ouvertes afin qu’on pût éviter sa sévérité. Le 25 septembre 1795, elle déclara sa mission remplie, et, dans ses adieux au peuple, elle convia tous les Français à l’union, à l’amitié : c’était, disait-elle, le moyen de sauver la République; elle remit le pouvoir au Directoire exécutif où figurèrent Barras, La Révellière-Lepaux, Carnot, Rewbell et Letourneur.

Pendant son commandement de Paris, à la suite du 13 vendémiaire, Napoléon eut à lutter surtout contre la disette, à prévenir les conséquences de la misère.

Un jour la distribution manquait: des attroupements nombreux se formèrent à la porte des boulangers; le général en chef passait, avec une partie de son état-major, pour veiller à la sûreté publique, lorsqu’un groupe dans lequel on distinguait un grand nombre de femmes, s’approcha de lui, demandant du pain à grands cris; la foule augmentait, les menaces redoublaient, la position était critique; une femme monstrueusement grosse et grasse se faisait remarquer particulièrement par ses gestes et ses paroles. «Tout ce tas d’épauletiers, s’exclamait-elle en apostrophant les officiers, se moquent de nous; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim.» Napoléon l’interpelle en ces termes: «La bonne, regardez-moi bien, quel est le plus gras de nous deux?» Un rire général désarme la populace et l’état-major continue sa route.

«J’étais à cette époque un vrai parchemin, disait Napoléon à Sainte-Hélène: et le portrait tracé par un contemporain le prouverait au besoin. Sa taille était petite et mince: sa figure creuse et pâle, ses cheveux longs tombaient des deux côtés du front: le reste de sa chevelure, sans poudre, se rattachait en queue par derrière. L’uniforme de général de brigade dont il était revêtu avait vu le feu plus d’une fois et se ressentait de la fatigue des bivouacs; la brodure du grade s’y trouvait représentée dans toute la simplicité militaire par un simple galon de soie. Son extérieur n’aurait rien eu d’imposant, sans la fierté de son regard.»

Après la journée du 13 vendémiaire on procéda au désarmement. Un jeune enfant de dix à douze ans vint à l’état-major pour parler au général en chef. Son maintien noble et simple attira l’attention de Bonaparte qui l’accueillit avec bienveillance. «Mon père, dit l’enfant, a péri sur l’échafaud de 1793: il s’était servi de son épée avec honneur; je viens vous demander cette épée, car, par suite du désarmement, elle est déposée dans les magasins de la place.» Touché de cette pieuse démarche, le général accède à la demande de l’enfant qui, en recevant l’épée de son père, la couvre de baisers et de larmes. Cet enfant était Eugène de Beauharnais, depuis vice-roi d’Italie. Le lendemain, Joséphine Tascher de la Pagerie, veuve du marquis de Beauharnais, se présentait pour remercier Napoléon de la réception faite à son fils. Cette visite fit une profonde impression sur le général. Il venait de voir pour la première fois celle que la Providence lui destinait pour compagne: le 9 mars 1796, il s’unissait à elle.

Tandis que le Directoire s’occupait des théories de Babœuf et réprimait aux théâtres les manifestations royalistes, la cour de Turin prenait les mesures nécessaires pour commencer la campagne avec succès: une escadre anglaise croisait dans les mers de la Toscane et de Gênes. L’armée française, dans le comté de Nice, avait repris le nom d’armée d’Italie: elle occupait Savone. Les vainqueurs de Laono, dans leurs quartiers d’hiver, manquaient du nécessaire.

Napoléon, nommé général en chef, part pour Nice: il y arrive le 27 mars 1796. Son premier soin est de pourvoir à tout; il subjugue l’armée par son génie: il provoque la confiance du soldat. Malgré son extrême jeunesse, en dépit de quelques sentiments de secrète jalousie, il s’attache l’estime, l’affectueux dévouement des généraux dont il se montre, dans ses dehors, moins le chef que l’égal en patriotisme. Son coup d’œil a mesuré la distance qui le sépare de Vienne; son plan de campagne est arrêté, et, dans la conscience de sa haute capacité, il arrache ses phalanges à l’engourdissement des privations, à l’apathie du dénûment; l’ordre est donné de porter le quartier-général à Albenga; appel est fait à la valeur des troupes dans une de ces proclamations qui peignent tout l’homme.

«Soldats ,

» Vous êtes nus, mal nourris: on nous doit beaucoup, on ne peut rien nous donner; votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables; mais ils ne nous procurent aucune gloire. Je viens vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde; de riches provinces, de grandes villes seront en notre pouvoir, et là, vous aurez richesse, honneur et gloire. Soldats d’Italie, manquez-vous décourage?»

Loin de se plier aux règles de la vieille tactique, Bonaparte improvise tout: il sent en lui l’étincelle morale qui, dans les péripéties de la guerre, prononce, décide et assure le succès; il a foi en son génie.

A la tète de 34,000 hommes environ, il s’avance contre une armée de près de deux cent mille hommes, car les princes d’Italie ont promis leurs contingents. Il frappe le premier coup à Montenotte (11 avril 1796); à Millesimo (14 avril), il sépare les deux armées sarde et autrichienne: Annibal avait franchi les Alpes, il les a tournées. Le résultat n’est plus douteux; il culbute l’ennemi à Mondovi (20 et 22 avril); et le 25 il est à Cherasco. L’abondance à succédé au dénûment dans l’armée dont l’ardeur a secondé sa pensée. Il contraint le roi de Sardaigne à souscrire aux conditions onéreuses d’une paix qui est presque une injure pour ce monarque.

C’est en ces termes qu’il constate la rapidité de ses succès, en s’adressant aux compagnons de sa gloire:

«Soldats,

» Vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt-et-un drapeaux, cinquante pièces de canon, plusieurs places, conquis la partie la plus riche du Piémont; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé dix mille hommes; vous vous êtes battus pour des rochers stériles, illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie; vous égalez aujourd’hui par vos services l’armée conquérante de la Hollande et du Rhin.

» Dénués de tout, vous avez suppléé à tout; vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué plusieurs fois sans pain; les phalanges républicaines étaient seules capables d’actions aussi extraordinaires; grâces vous en soient rendues, soldats!

» Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec audace fuient devant vous; il ne faut pas vous le dissimuler, vous n’avez encore rien fait, puisque beaucoup de choses vous restent encore à faire; ni Turin, ni Milan, ne sont à vous; vos ennemis foulent encore les cendres des vainqueurs des Tarquins.

» La patrie attend de vous de grandes choses; vous justifierez son attente; vous brûlez tous de porter au loin la gloire du peuple français, d’humilier les rois orgueilleux qui méditaient de vous donner des fers, de dicter une paix glorieuse qui indemnise la patrie des sacrifices qu’elle a faits.

» Vous voulez tous, en rentrant dans le sein de vos familles, dire avec fierté : J’étais de l’armée conquérante de l’Italie.

» Amis, je vous promets cette conquête; mais il est une condition qu’il faut que vous juriez de remplir: c’est de respecter les peuples que vous délivrerez de leurs fers; c’est de réprimer les pillages auxquels se portent les scélérats suscités par nos ennemis; sans cela, vous ne seriez pas les libérateurs des peuples, vous en seriez le fléau. Le peuple français vous désavouerait; vos victoires, votre courage, le sang de vos frères morts en combattant, tout serait perdu, surtout l’honneur et la gloire.

» Quant à moi et aux généraux qui ont votre confiance , nous rougirions de commander une armée qui ne connaîtrait de loi que la force; mais, investi de l’autorité nationale, je saurai faire respecter à un petit nombre d’hommes sans cœur les lois de l’humanité et de l’honneur qu’ils foulent aux pieds; je ne souffrirai pas que des brigands souillent vos lauriers.

» Peuples d’Italie, l’armée française vient chez vous pour rompre vos fers; le peuple français est l’ami de tous les peuples: venez avec confiance au-devant de nos drapeaux; votre religion, vos propriétés et vos usages seront religieusement respectés; nous ferons la guerre en ennemis généreux; nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent.»

Beaulieu s’est replié précipitamment pour couvrir le Milanais. Bonaparte met l’expérience de son adversaire en défaut; il tourne sa gauche, prend sa ligne à revers, traverse, dès le 6 mai, la Scrivia et la Staffora. Le 7, il défait Liptay à Tombio, et accorde une suspension d’armes à l’infant, duc de Parme et de Plaisance. Si son armée profite des minutions de toute espèce qu’elle trouve dans sa conquête, il n’oublie pas Paris, dont il doit faire le temple des arts: il y expédie une riche collection de tableaux, parée du Saint-Jérôme du Dominiquin.

Les Autrichiens ont disséminé leurs forces; mais ils occupent une position formidable à Lodi. Napoléon veut les chasser de l’Italie: l’ennemi se croit fort, et ne peut supposer que des soldats soient assez téméraires pour tenter le passage du pont, devenu depuis si célèbre. C’est sur ce point qu’il est attaqué, culbuté. Milan ouvre ses portes au vainqueur, qui y fait son entrée triomphale le jour même où le Directoire signait le traité de paix accordé au roi de Sardaigne (15 mai 1796).

Salué par les acclamations du peuple, Bonaparte adresse aux curés de la capitale de la Lombardie ces paroles, dictées par le sentiment le plus religieux: «Une société sans religion est toujours agitée et secouée par le tourbillon des passions les plus furieuses, et se trouve perpétuellement en proie aux fureurs intestines qui la précipitent dans un abîme de maux et la conduisent nécessairement à périr.»

Combien de nations, en effet, en ont fait la triste expérience!

Dès son entrée, le général réorganise l’administration; il pourvoit son armée d’un nombreux matériel et envoie en France les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, de l’Albane, des Carraches, de Raphaël, de Léonard de Vinci, pour enrichir le musée.

L’inaction pèse au bouillant Bonaparte. Les impériaux sont sous les murs de Mantoue; ils ont reçu des renforts, ils peuvent en obtenir encore; il faut les prévenir; il publie une proclamation dans laquelle on trouve empreinte toute l’âme de l’homme extraordinaire, et qui présageait à l’Europe ce qu’elle devait attendre d’un chef qui pensait avec tant d’énergie, et qui savait exciter tous les genres d’enthousiasme:

«Soldats,

» Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l’Apennin; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s’opposait à votre passage.

» Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s’est livré aux sentiments naturels de paix et d’amitié qui l’attachent à la France. Milan est à vous; le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie; les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence qu’à votre générosité.

» L’armée qui vous menaçait avec tant d’orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage. Le Pô, le Tésin, l’Adda, n’ont pu vous arrêter un seul jour: vous avez franchi les boulevards vantés de l’Italie aussi rapidement que l’Apennin.

» Tant de succès ont porté la joie dans le sein de votre patrie: vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, célébrée dans toutes les communes de la République. Là, vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, vos fiancées se réjouissent de vos succès et se vantent avec orgueil de vous appartenir. Oui, soldats, vous avez beaucoup fait, mais il vous reste encore beaucoup à faire: dirait-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous ne savons pas profiter de la victoire?

» La postérité nous reprocherait-elle d’avoir trouvé Capoue dans la Lombardie?... Non, je vous vois déjà courir aux armes; un lâche repos vous fatigue; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien! partons; nous avons des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent... L’heure de la justice a sonné ; mais que les peuples soient sans inquiétudes, nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipions et des grands hommes que nous avons pris pour modèles.

» Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui le rendirent célèbre, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage; tel sera le fruit de vos victoires; elles feront époque dans la postérité ; vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de l’Europe.

» Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l’Europe une paix glorieuse qui l’indemnisera des sacrifices de toute espèce qu’il fait depuis six ans; vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous embrassant: Il était de l’armée d’Italie!»

Beaulieu avait pris position sur le Mincio: l’armée française se mit en mouvement, s’empara de Valeggio, rejeta les Autrichiens des lignes de Borghetto: Vérone se soumit, et Louis XVIII reçut l’ordre des Vénitiens de quitter leur territoire. Augereau se trouvait en vue de la ville de Mantoue; le 4juin, il s’était emparé du faubourg de Ceriolo. Emportés par un excès d’audace, bien naturel à des hommes qui avaient surmonté tant d’obstacles, les grenadiers prétendaient se former en colonnes serrées pour enlever la ville dont on leur montrait les remparts hérissés de canons. «A Lodi, s’écriaient-ils, il y en avait bien davantage! » Mais les circonstances n’étaient pas les mêmes. Une ville ne se prend point au pas de course. Aussi le général en chef leur donna l’ordre de revenir.

Des troubles sérieux éclataient dans les fiefs impériaux qui confinent aux États de Gênes, de Toscane et du Piémont. Les convois français étaient attaqués, on assassinait leurs courriers: au lieu de former sur le champ le siége de Mantoue, Bonaparte ordonne un simple blocus; il court pacifier les contrées prêtes à s’insurger, châtier les fiefs impériaux, et sa présence inspire au roi de Naples une terreur qui consolide les conquêtes de l’armée d’Italie.

Wurmser a quitté le Rhin avec des renforts, pour venir au secours de Beaulieu. Il espère cerner l’armée française, la croyant enchaînée à défendre le siége de Mantoue Bonaparte accourt, réunit ses forces sur l’Adige et précipite sa marche contre un ennemi qui a commis la faute de se diviser: seuls contre toutes les phalanges autrichiennes, les Français ne peuvent rien; mais seuls contre chaque corps, il y a égalité. La victoire couronne leur intrépidité à Salo, à Lonato (3 août). A l’âge de Scipion lorsqu’il vainquit Annibal, Bonaparte arrête les dispositions de la bataille générale qu’il se propose de livrer au vieux maréchal, à Castiglione; à Lonato, à peine est-il arrivé, on lui annonce un parlementaire. Il est informé en même temps qu’on prend les armes, que des colonnes ennemies débouchent par Ponte-Saint-Marco, qu’elles veulent sommer cette ville de se rendre à discrétion. Bonaparte ne peut disposer que de douze cents hommes: la situation devient critique; sa présence d’esprit le tire de ce pas dangereux. Il se fait amener l’officier parlementaire, et, au milieu de tout le mouvement d’un grand quartier général, il s’adresse à lui en ces termes: «Allez dire à votre général, qui a prétendu faire une insulte à l’armée française, que je suis ici pour la venger; qu’il est lui-même mon prisonnier ainsi que ses soldats: je sais que sa troupe n’est qu’une des colonnes coupées par des divisions de mon armée qui occupent Salo et la route de Brescia à Trente; dites-lui que si, dans huit minutes, il n’a pas mis bas les armes, que si une seule amorce est brûlée, je le fais fusiller, lui et ses gens; qu’on enlève le bandeau qui couvre les yeux de monsieur; ajoute-t-il; et, continuant: Vous voyez le général Bonaparte au milieu de son état-major et de l’armée républicaine: rapportez à votre général qu’il lui est loisible de faire une bonne capture.» Le chef de la colonne ennemie demande alors à capituler: «Non, répond Bonaparte avec une fierté provoquée par cette démarche, je ne puis capituler avec des hommes qui sont mes prisonniers.» L’Autrichien insiste: une démonstration d’attaque est ordonnée, etle commandant ennemi se rend sans conditions: trois bataillons mettent bas les armes.

Ce trait d’audace n’était pas de nature à affaiblir le moral des troupes; enfin arrivait le jour qui devait décider du sort des deux armées. Wurmser, écrasé à Castiglione, est forcé de s’enfermer dans Mantoue.

Tandis que l’enthousiasme de nos troupes grandissait au milieu de tant de triomphes, la haine de l’Autriche se fortifiait par suite de ses défaites successives. Les armées françaises du Rhin et de Sambre-et-Meuse avaient été battues en Allemagne; elles avaient repassé le Rhin. La cour de Vienne voulut dégager Mantoue, délivrer Wurmser, et réparer ses revers en Italie. Une nouvelle armée s’avança sous les ordres d’Alvinzi. Dès le 2 novembre, Vaubois fut contraint d’évacuer le Tyrol. L’échec de Caldiero fait fléchir un instant le moral de l’armée. Déjà les soldats, dans leur mauvaise humeur, se plaignent de remplir la tâche de tous; des craintes même sont manifestées par les chefs; Ils redoutent d’être forcés de regagner les Alpes en fuyards et sans honneur. A ces rumeurs, Bonaparte fait répondre: «Nous n’avons plus qu’un effort à faire et l’Italie est à nous: Alvinzi battu, Mantoue succombe; vous allez sur les Alpes, mais vous n’êtes plus capables de la vie dure et fatigante de ces stériles rochers; vous avez pu conquérir les délices de la Lombardie; des bivouacs riants et fleuris de l’Italie, vous ne vous élèveriez plus aux rigueurs de ces âpres sommets, vous ne supporteriez plus sans murmures les neiges ni les glaces des Alpes. Des secours sont arrivés; nous en attendons encore; que ceux qui ne veulent plus se battre, qui sont assez riches, ne nous parlent pas de l’avenir. Mais battez Alvinzi, et je vous réponds du reste!...»

Répétées par des cœurs généreux, ces paroles relèvent l’énergie un moment ébranlée. Lorsque la nouvelle de l’échec de Caldiero, par Vaubois, se répand à Brescia, à Bergame, à Milan, à Crémone, à Lodi, à Pavie, à Bologne, les blessés, les malades, encore mal guéris, sortent des hôpitaux; ils viennent prendre leur place dans les rangs, la blessure encore saignante. Ce spectacle émeut l’armée; elle marche sur Ronco, passe l’Adige sur un pont de bateaux, elle touche à Arcole.

Les 15 et 16 novembre, les Français se battent en héros, et le 17, les Autrichiens abandonnent le champ de bataille, après avoir éprouvé des pertes considérables. Les deux partis avaient montré une égale bravoure; mais Bonaparte était là ; les généraux avaient fait preuve de leur haute vaillance, le soldat de cette intrépidité, de cette confiance qui ne désespère jamais de la victoire avec de pareils chefs.

Le maréchal Alvinzi, en se retirant sur Montebello, cherchait à se lier avec son lieutenant Davidowich par les gorges de la Brenta. Bonaparte l’a deviné ; certain, en se portant sur le corps autrichien de la vallée del’Adige, d’accabler ce nouvel adversaire comme le corps d’Alvinzi dans les champs d’Arcole, il écrivait au Directoire, le 19 novembre: «Demain, j’attaque la division Davidowich: je la battrai si elle veut m’attendre, et je la poursuivrai jusque dans le Tyrol. J’attendrai alors la reddition de Mantoue, qui ne peut tarder plus de quinze jours.»

Tandis que le chef de bataillon Lemarrois, aide de camp du général en chef, envoyé à Paris, présentait au Directoire les drapeaux de la colonne autrichienne anéantie sur la chaussée d’Arcole, Napoléon se rendait à Vérone. A mi-chemin, il rencontre un officier d’état-major autrichien, envoyé à Alvinzi par Davidowich. Ce jeune homme se croyait au milieu des siens. D’après ses dépêches, trois jours s’étaient écoulés sans communication entre les deux armées. Davidowich ignorait tout. Le général français entre triomphant dans Vérone par la porte de Venise, trois jours après en être mystérieusement sorti par la porte de Milan; il passe sur la droite de l’Adige, court sur Davidowich, le chasse de poste en poste de Rivoli et le poursuit jusqu’à Roveredo; puis il fait occuper Montebello, la Corona, les gorges de la Chiesa et de l’Adige, ne jugeant pas devoir reprendre le Tyrol.

La bataille de Lonato, celles de Castiglione, d’Arcole, avaient fait échouer deux plans de campagne. Le cabinet autrichien en adopte un troisième, qui se rattachait aux opérations de Rome; pour en donner communication à Wurmser, il envoie un agent secret fort intelligent: une des sentinelles françaises l’arrête comme il franchissait le dernier poste devant Mantoue. On surprend la dépêche: c’était une petite lettre écrite en caractères, très-fins, signée par l’empereur François, qui annonçait au vieux maréchal qu’il allait être dégagé. D’après les ordres de la cour de Vienne, en janvier 1797, Alvinzi reprend l’offensive. Il occupe la Corona, jette un pont sur l’Adige pour enlever le plateau de Rivoli. La bataille s’engage à Rivoli; elle se renouvelle à la Favorite; vainqueur deux fois, en vue même de Mantoue, le général Bonaparte fait connaître à Wurmser, enfermé dans la place, qu’il n’a plus rien à espérer. Il le somme de se rendre; le vieux maréchal répond d’abord qu’il a des vivres pour trois mois; il comprend bientôt que le moment de succomber est arrivé, car la moitié de la garnison encombre les hôpitaux, les édifices publics; les chevaux de sa nombreuse cavalerie ont été mangés; partout la fièvre pestilentielle exerce ses ravages. Klenau, premier aide de camp de Wurmser, se présente au quartier général du général Serrurier Bonaparte, enveloppé dans sa capote, conserve l’incognito. La conversation s’engage, et Klenau discute longuement sur les moyens de défense des Autrichiens; alors le général en chef s’approche de la table, écrit ses décisions en marge des propositions de Wurmser; puis quand il a fini, s’adressant à Klenau: «Monsieur, lui dit-il, si Wurmser avait pour dix-huit ou vingt jours de vivres et qu’il parlât de se rendre, il ne mériterait aucune capitulation honorable. Voici les conditions que je lui accorde parce que j’honore son âge et ses mérites, et que je ne veux pas qu’il devienne la victime des intrigues qui voudraient le perdre à Vienne.» Présentant le papier à Serrurier, il ajoute: «S’il ouvre ses portes demain, il aura les conditions que je viens d’écrire; s’il tarde quinze jours, un mois, deux, il aura encore les mêmes conditions. Il peut donc désormais attendre jusqu’au dernier morceau de pain. Je pars à l’instant pour passer le Pô. Je marche sur Rome. Vous connaissez mes intentions, allez les dire à votre général.»

Pendant que le général Serrurier présidait aux détails de la reddition de Mantoue, Bonaparte, qui s’était dérobé avec indifférence au spectacle d’un généralissime des forces autrichiennes remettant son épée à son vainqueur, gagnait la Romagne, où il détruisait l’armée organisée au nom du chef de l’Église du Seigneur, dont le royaume n’est pas de ce monde (13 février 1797). Avignon, le comté Venaissin. les légations de Bologne, Ferrare et la Romagne, étaient abandonnés à la France par le traité de Tolentino.

Les succès de l’archiduc Charles, en Allemagne, avaient relevé les prétentions de la cour d’Autriche; elle confia à ce prince le commandement de son armée d’Italie dans le courant de février. Les tentatives de Clarke n’avaient eu aucun résultat. Bonaparte résolut de jeter les Autrichiens au delà des Alpes Juliennes, de les pousser sur la Drave, sur la Muer, de traverser le Simmering et de forcer l’empereur d’Autriche d’accepter la paix au sein même de sa capitale. Le 16 mars, les armées françaises et autrichiennes en vinrent aux mains à Tagliamento; la victoire fut vivement disputée; chèrement achetée, elle resta aux vaillantes cohortes de la France. Le 7 avril, l’avant-garde de Bonaparte était à Léoben, où les conditions d’une suspension d’armes étaient arrêtées. Le 17 avril, les plénipotentiaires autrichiens signaient les préliminaires d’une paix glorieuse; immortel souvenir pour la mémoire de l’homme prodigieux qui avait réalisé de tels miracles!

Un moment la guerre se ralluma dans les provinces vénitiennes: les révoltés égorgeaient les Français blessés, au milieu même des hôpitaux de Padoue et de Vérone. Bonaparte courut demander justice de cette violation des lois de l’humanité. A l’approche des divisions Masséna, Joubert, Serrurier et Augereau, l’altière et lâche aristocratie de Venise implora la clémence d’un ennemi justement irrité ; une conférence eut lieu, le 3 mai 1797, dans les marais de Marghera: une suspension d’armes fut consentie sous la condition expresse que les trois inquisiteurs d’État et dix membres du Sénat, instigateurs reconnus de ces massacres, seraient immédiatement livrés. Le Lion de Saint-Marc, si terrible autrefois, subit la loi du vainqueur.

Le 17 octobre, au château de Campo-Formio, se signait le traité imposé à la morgue de l’Autriche: il assurait à la France la possession en toute souveraineté des îles vénitiennes du Levant, et de tous les établissements ci-devant vénitiens et albanais, situés plus bas que le golfe de Lodrino.

Pendant la guerre, le Directoire s’était de plus en plus compromis par de grands travers d’esprit, de mœurs et de combinaisons; sans but, sans direction, il oscillait dans un cercle de fautes et d’absurdités. Une crise politique était infaillible. L’opinion publique, travaillée par les factions, flottait entre toutes les utopies. Les armées d’Italie et d’Allemagne étaient exaspérées contre les journalistes aux gages de l’étranger.

Cette situation, vague, confuse, ne laissait qu’un parti à prendre, celui de se présenter comme régulateur; en remettant les enseignes à ses légions victorieuses, Bonaparte leur avait dit: «Je le sais, votre cœur est. plein d’angoisses sur les malheurs de la patrie; mais si les menées de l’étranger pouvaient l’emporter, nous volerions, du sommet des Alpes, avec la rapidité de l’aigle, pour défendre cette cause qui nous a coûté tant de sang.» A Milan, le général Lannes avait porté un toast: A la destruction du club de Clichy . Augereau avait crié aux Clichyens: Tremblez! vos iniquités sont comptées et le prix en est au bout de nos baïonnettes. Les divisions Brune, Joubert, Serrurier, Victor, s’étaient associées à ces menaçantes manifestations. Plus d’indulgence, plus de demi-mesures; la route de Paris n’offre pas plus d’obstacle que celle de Vienne; tel était l’esprit des deux armées.

Napoléon devint l’objet de prévenances de toutes sortes de la part de La Révellière-Lepaux; un jour il accepta de lui une invitation à dîner en petit comité, strictement en famille, afin d’être plus ensemble, selon les expressions du membre du Directoire. Après le dessert, la conversation roula sur la politique: les femmes s’étaient retirées. La Révellière, après avoir déblatéré contre la religion, et longuement vanté les avantages de sa théophilanthropie, se frotta les mains avec un certain air de satisfaction, et, s’adressant avec un sourire malin à Bonaparte: «Pour le triomphe de cette doctrine, de quel prix serait une acquisition comme la vôtre, lui dit-il; de quelle utilité, de quel poids ne serait pas votre nom! comme cela serait glorieux pour vous! Allons, qu’en pensez-vous?» Le jeune général, à cette brusque ouverture, répondit qu’il resterait toujours dans les principes de ses père et mère. Le grand-prêtre de la théophilanthropie vit qu’il n’y avait rien à faire pour son nouveau culte; mais il se consola en pensant que, du moins, Bonaparte serait peut-être moins inflexible quand il s’agirait de le soutenir, lui et ses collègues, fatigués des variations du système de bascule politique dont tout le monde avait fait une trop longue expérience.

En effet, les révélations de Duverne de Presle, arrêté et traduit devant une commission militaire, le portefeuille du comte d’Entraigues, saisi à Venise et transmis au gouvernement par le général Berthier, avaient dévoilé le plan de la contre-révolution. Barras, Rewbell et La Révellière pensèrent que l’occasion était venue de se débarrasser des dissidences de leurs collègues Carnot et Letourneur.

Dans sa confiance un peu aveugle, le club de Clichy, malgré les avertissements de Pichegru et de Willo, crut qu’on n’oserait le frapper. C’était une erreur: car le 4 septembre (18 fructidor), à la pointe du jour, le canon retentit: c’était le signal donné aux troupes, arrivées de l’armée d’Allemagne, d’entrer dans Paris. Les deux palais des Conseils furent investis par la force armée. Ramel essaya en vain de rappeler à leurs devoirs les soldats de la garde législative; il se vit arracher les insignes de son grade par le commandant de la division de Paris, choisi par le Directoire, le général Augereau. Pichegru fut arrêté, et la minorité des deux Conseils, docile aux suggestions de Barras, de La Révellière-Lepaux, de Letourneur, proscrivit tous ceux que lui signala la vengeance dictatoriale. Cinquante-trois membres furent condamnés à la déportation: parmi eux figuraient Pichegru, Barbé-Marbois, Boissy-d’Anglas, Portalis et Camille Jordan. Une demi-terreur substitua, à une sorte de gouvernement constitutionnel, une autorité révolutionnaire. Merlin de Douai et François de Neufchàteau furent élus au moment où deux des Bourbons restés en

France étaient déportés en Espagne; conséquences voulues, nécessaires de la journée du 18 fructidor.

Après la signature du traité de Campo-Formio, Bonaparte, qui avait organisé la nouvelle république cisalpine, s’était rendu par la Suisse à Rastadt pour y préparer l’heureuse issue des négociations des plénipotentiaires français. La reconnaissance nationale réservait au libérateur de l’Italie, au pacificateur du continent, une brillante ovation. A son retour à Paris, le 5 décembre 1797, il fut présenté au Directoire par le ministre des relations extérieures, Talleyrand de Périgord, qui à cette solennité prononça ces paroles:

«Loin de redouter ce qu’on voudrait appeler son ambition, je sens qu’il faudra (il parlait de Bonaparte) peut-être le solliciter un jour pour l’arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre, peut-être lui ne le sera-t-il jamais!» Le chef des diplomates prophétisait la destinée de Napoléon.

Lorsque Talleyrand eut fini son discours, Bonaparte prit la parole en ces termes:

«Citoyens Directeurs,

» Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre.

» Pour obtenir une Constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre.

» La Constitution de l’an III et vous, avez triomphé de tous les obstacles. La Religion féodalisée, le Royalisme, ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l’Europe; mais de la paix que vous venez de conclure, date l’ère des gouvernements représentatifs.

» Vous êtes parvenus à organiser la grande Nation, dont le vaste territoire n’est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites; vous avez fait plus.

» Les deux plus belles parties de l’Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir des tombeaux de leurs ancêtres.

» Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux grandes nations.

» J’ai l’honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et ratifié par Sa Majesté l’Empereur.

» La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

» Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l’Europe entière deviendra libre.»

Le président du Directoire, Barras, s’étendit plus particulièrement sur la journée du 18 fructidor. Bonaparte, avec son tact parfait, n’avait pas abordé un sujet si délicat.

Le ministre de la guerre présenta au Directoire le général Joubert et le chef de brigade Andreossy, chargés par Bonaparte, à son départ d’Italie, de rapporter le drapeau décerné par les Conseils aux cohortes victorieuses à Lodi, à Arcole, à Tagliamento. On y lisait sur l’une des faces:

A l’Armée d’Italie, la Patrie reconnaissante!

Sur l’autre côté étaient inscrits les combats livrés, les villes prises. On y remarquait les inscriptions suivantes:

Elle a fait cent cinquante mille prisonniers, pris cent soixante-dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces d’artillerie de siége, six cents pièces de campagne; cinq frégates de pont, neuf vaisseaux de soixante-quatre canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères;

Donné la liberté aux peuples de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, du nord de l’Italie, aux peuples de la mer Egée et d’Ithaque; Envoyé à Paris les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Veronèse, du Corrège, de l’Albane, des Carraches, de Raphaël, de Léonard de Vinci.

C’était l’inventaire de la gloire.

Le succès obtenu par Bonaparte au siége de Toulon ne l’avait pas étonné ; il en avait joui sans s’émerveiller. Comme il le disait, «Vendémiaire et même Montenotte ne me portèrent pas à me croire un homme supérieur. Ce n’est qu’à Lodi qu’il me vint l’idée que je pourrais bien devenir, après tout, un acteur décisif sur la scène politique. Alors naquit la première étincelle de haute ambition.»

Après chaque bataille les soldats de l’armée d’Italie, réunis en conseil, décernaient un grade à leur général en chef. Nommé caporal à Lodi, il était sergent à Castiglione. De promotions en promotions, le petit caporal des vieilles moustaches de l’armée d’Italie devait s’élever à l’empire.

IV

Table des matières

Conduite de Bonaparte envers le Saint-Père. — Il est nommé commandant en chef de l’armée d’Angleterre. — Départ de Toulon. — Prise d’Alesandrie. — Les Pyramides. — Bataille des Pyramides. — Le Caire. — Combat de Salahieh. — Désastre d’Aboukir. — Révolte du Caire. — Jaffa. — La Porte. — Retour au Caire. — Bataille d’Aboukir. — Retour en France. — 18 brumaire. — Consulat.

La conduite de Bonaparte envers le Pape, lors des événements de 1797, a été calomniée: l’histoire lui a rendu justice. «Si quelque chose honora Bonaparte dans sa fameuse campagne d’Italie, a dit M. Dus sault , ce fut moins le passage merveilleux de l’Adda, la prise de Mantoue, la conquête de la Lombard die, que la dignité et la noblesse qu’on vit briller dans ses correspondances avec les puissances étrangères, et particulièrement avec la cour de Rome. C’est par cet endroit qu’il se montra supérieur à tous les généraux que la République a produits. Les vrais juges lui surent gré d’avoir conservé, dans les emplois de la révolution, et d’avoir eu le courage de manifester cette délicatesse de sentiments, ce respect des convenances qu’il avait puisés dans un autre ordre de choses.»

On aurait pu lui dire, comme Cicéron à César, en changeant seulement un mot: Vous avez vaincu des nations redoutables; mais votre plus belle victoire est d’avoir triomphé du ton et du préjugé révolutionnaires. Il sentit en effet que jeune et victorieux, à la tète de quatre-vingt mille hommes, il ne devait pas insulter un vieillard faible et désarmé qui le nommait son fils ; car telle est la sublimité de la religion, qu’elle ne désavoue pas ses enfants, lors même qu’ils sont armés contre elle. Mais Bonaparte fut le seul, à ces époques funestes, qui sut encore respecter ce qui est vraiment respectable. Le traité de Tolentino avait un terme à la haine du Directoire contre le Saint-Siège et la Religion.

Le traité de Campo-Formio tranchait la question que Louis XIV n’avait pu résoudre; la France était maîtresse de la limite qui, pendant plus de mille ans, avait séparé la Gaule et la Germanie. Les armées se reposaient de leurs glorieuses fatigues, lorsque le libérateur de Landau, le pacificateur de la Vendée, le général Hoche, succomba le 18 septembre 1797 à Wetzlar. Le destin lui refusait de mourir du trépas des braves sur un champ de bataille.

De retour d’Italie, retiré dans sa petite maison dé la Chaussée-d’Antin, rue Chantereine, depuis nommée rue de la Victoire par délibération de la municipalité de Paris, Bonaparte méditait la conquête de l’Égypte. Depuis la perte des colonies américaines, la prodigieuse activité des Anglais s’était tournée vers l’Inde. L’Égypte était le point intermédiaire du commerce entre l’Europe et l’Asie: c’était là qu’il voulait frapper la puissance britannique dans les sources mêmes de sa prospérité. Dans cette lutte d’un homme seul contre une nation, on admire l’infatigable énergie des deux athlètes. La prévoyante intelligence du vainqueur de l’Italie s’était éclairée de tous les documents utiles à la réalisation de ses projets: tous les livres de la bibliothèque ambroisienne relatifs à l’Orient avaient été envoyés de Milan, et consultés par Napoléon. Dans le silence du cabinet, il élaborait les plans de l’expédition; il sortait rarement; il assistait seulement aux séances de l’Institut. Peu désireux de cette popularité dont les trompeuses séductions entraînent et perdent le commun des hommes, il se dérobait aux démonstrations de la reconnaissance nationale: allait-il au théâtre, c’était dans une loge grillée qu’il se plaçait. Les sciences et la gloire avaient seules leurs entrées dans la retraite de Bonaparte; il recevait Monge, Laplace, Prony, Lagrange, Borda, Bertholet et quelques généraux; Kléber, Desaix, Caffarelli-Dufalgua. Le Directoire témoignait les plus grands égards au général en chef de l’armée d’Italie; mais son ombrageuse impéritie s’effrayait des sympathies dont il était l’objet. Inquiet des sourdes menées de l’aristocratie suisse, des intrigues des agents de l’étranger réunis à Berne, il s’alarmait à la nouvelle de l’assassinat du général Duphot, à Rome; et, heureux de réparer l’outrage prétendu que la modération du négociateur de Tolentino avait fait à la philosophie moderne, il envoyait Berthier renverser le gouvernement pontifical.

Les outrages prodigués par la populace de Vienne à l’ambassadeur français, Bernadotte, entretenaient l’hésitation des Dirècteurs, qui ne pouvaient se décider à attaquer l’Angleterre, soit en Irlande, soit en Égypte. Pour vaincre ces incertitudes, Bonaparte proposa de laisser en France Kléber et Desaix, deux hautes capacités militaires au niveau des plus graves éventualités. L’affaire de Rome était terminée; l’Autriche consentait à une réparation; les opérations en Suisse avaient rehaussé la prépondérance de la République. Rewbell détestait Kléber: ses collègues et lui ne connaissaient pas tout le mérite de Desaix; l’appui proposé par Bonaparte fut refusé ; on répondait d’ailleurs avec un sentiment d’orgueil national un peu affecté, que la République n’en était pas à deux généraux près. Enfin l’irrésolution cessa, et Bonaparte fut nommé commandant en chef de l’armée d’Angleterre.

Le 25 mars 1798, Merlin de Douai lui adressait la lettre suivante, écrite en entier de sa main:

«Vous trouverez ci-jointes, général, les expéditions des arrêtés pris par le Directoire exécutif pour remplir promptement le grand objet de l’armement de la Méditerranée. Vous êtes chargé en chef de l’exécution, vous voudrez bien prendre les moyens les plus prompts et les plus sûrs.

» Les ministres de la guerre, de la marine et des finances, sont prévenus de se conformer aux instructions que vous leur transmettrez sur ce point important dont votre patriotisme a le secret, et dont le Directoire ne pouvait mieux confier le succès qu’à votre génie et à votre amour pour la vraie gloire.»

Bonaparte quitta Paris le 7 mai. Son bon ange l’accompagnait. La tendre et gracieuse Joséphine avait voulu, non le suivre sur le champ de bataille comme en Italie, mais du moins veiller à son départ. A son arrivée à Toulon, le 8, le général en chef identifia à ses conceptions l’armée expéditionnaire par cette proclamation:

«Soldats,

» Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre; vous avez fait la guerre des montagnes, des plaines, des sièges; il vous reste à faire la guerre maritime.

» Les légions romaines que vous avez quelquefois imitées, mais point encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

» Soldats, l’Europe a les yeux sur vous; vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.

» Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis; souvenez-vous que le jour d’une bataille vous avez besoin les uns des autres.

» Soldats, matelots, vous avez été jusqu’ici négligés; aujourd’hui la plus grande sollicitude de la République ést pour vous; vous serez dignes de l’armée dont vous faites partie.

» Le génie de la Liberté qui a rendu, dès sa nais-sauce, la République l’arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. »

Le 19 mai 1799, par un temps magnifique, sortait de la rade de Toulon une flotte d’environ cent voiles portant l’élite de l’armée, de ses officiers supérieurs: Kléber, Desaix, Caffarelli-Dufalgua, Murat, Lannes, Berthier, Baraguay-d’Hilliers, Bertrand, Alexandre Dumas, , Beauharnais, Régnier, et une commission scientifique et artistique où figuraient Monge, Fournier, Bertholet, Geoffroy Saint-Hilaire, Larrey, Dubois, Denon, Amédée Joubert. Bonaparte commandait l’expédition; avec lui s’éloignait le génie de la France.

Son expérience avait prévenu la possibilité d’une rencontre avec la marine anglaise. Pour paralyser la supériorité des navires ennemis dans les manœuvres, il avait mis à bord de chaque bâtiment français trois cent cinquante à quatre cents hommes, accoutumés à l’exercice du canon. Cette précaution fut inutile: car, sans avoir rencontré les Anglais, l’armée qui, sur sa route, s’était emparée de l’île de Malte, effectuait son débarquement sur les côtes d’Orient , le 2 juillet, et le 3 elle était maîtresse d’Alexandrie.

Installé dans cette antique cité, dont la splendeur sous les Ptolémées avait excité la jalousie de Rome, Bonaparte écrivait au pacha représentant la Sublime-Porte: «La République française s’est décidée à envoyer une armée puissante sur le Nil, afin de mettre un terme aux brigandages des beys de l’Égypte, comme elle a été obligée de le faire plusieurs fois déjà dans le courant du siècle contre les beys de Tunis et d’Alger. Toi qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute déjà instruit que si je viens ce n’est pas pour rien faire contre le Coran ni contre le Sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que le Sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys.»

Un Divan, espèce de conseil municipal, composé des cheiks les plus révérés, des plus notables habitants d’Alexandrie est constitué : engagement est pris solennellement par tous les membres de ne prendre aucune part aux hostilités, aux trames contre la République: la convention est publiée. La proclamation suivante est adressée au peuple par Bonaparte:

«Peuples d’Égypte,

» Depuis longtemps les beys, qui vous gouvernent en vous opprimant, insultent à la nation française et couvrent ses négociants d’avanies. L’heure du chàtiment est arrivée.

» Depuis longtemps ce ramassis d’esclaves, achetés dans le Caucase et la Géorgie, tyrannise la plus belle partie du monde; mais Dieu, de qui tout dépend, a ordonné que leur empire finit.

» Peuples d’Égypte, on vous dira que je viens détruire votre religion: ne le croyez pas; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mamelucks Dieu et son prophète.

» Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu; la sagesse, les talents et les vertus mettent seuls de la différence entre eux. Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distinguent les Mamelucks pour qu’ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie aimable et douce?...

» Y a-t-il une belle terre, elle appartient aux Mamelucks; y a-t-il un beau cheval, une belle maison, tout appartient aux Mamelucks.

» Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait; mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple. Tous les Égyptiens sont appelés à gérer toutes les places: que les plus sages, les plus instruits, les plus vertueux gouvernent, et le peuple sera heureux.

» Il y avait parmi vous de grandes villes, de grands canaux, un grand commerce: qui a tout détruit, si ce n’est l’avarice, les injustices et la tyrannie des Mamel ucks?

» Cadis, cheiks, imans, dites au peuple que nous avons été dans tous les temps les amis du Grand-Seigneur, et l’ennemi de ses ennemis. Les Mamelucks ne se sont-ils pas toujours révoltés contre l’autorité du Sultan, qu’ils méconnaissent encore? Ils ne suivent que leurs caprices.

» Trois fois heureux ceux qui seront avec nous; ils prospèreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres! ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous.

» Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s’armeront pour les Mamelucks et combattront contre nous; il n’y aura pas d’espérance pour eux; ils périront! »

La vigilance du général fait face à tout. Il écrit à l’amiral Brueys de ne pas s’éloigner des côtes d’Égypte avant de s’être assuré s’il est impossible à la flotte d’entrer dans le port d’Alexandrie ; il lui prescrit, dans le cas de possibilité, d’exécuter ce mouvement; et, dans le cas contraire, de conduire ses bâtiments à Corfou. Mais la fatalité veut que l’officier Julien, chargé de cette dépêche, soit pris et massacré par les Arabes. «Brueys, disait Napoléon à cette occasion, n’approfondit pas assez le fait, quoique Barré assurât que l’entrée était praticable, ce qui me paraissait tel à moi-même. Quoi qu’il en soit, Brueys ne se crut pas d’une part suffisamment autorisé à se retirer; il craignait du reste, de l’autre, d’entrer dans le port, quand même cela serait possible, jugeant cette mesure hasardeuse, avant d’avoir l’assurance que nous étions en pleine possession du pays.»

L’ordre du départ est donné, l’armée marche sur le Caire. Au sortir d’Alexandrie elle s’engage dans le désert. L’ardeur d’un soleil brûlant force les soldats à se débarrasser de leurs vivres pour alléger la course: sans abri, sans eau, sans pain, ils arrivent haletants, épuisés de fatigue au village Damanhour. Les malédictions n’épargnent pas cette Égypte, si regrettée des Hébreux, et dans le repos des bivouacs plus d’un murmure se fait entendre. Bonaparte, seul, montre une sérénité charmante: il n’a ni tente, ni provision de bouche; il se réjouit de la somptuosité de son repas lorsqu’on lui sert un exigu plat de lentilles. Comment ces guerriers, aussi intrépides à lutter contre la nature que contre l’ennemi, pourraient-ils faire peser la responsabilité de leurs privations sur leur général en chef? Ils sont habiles à tout expliquer. «Le petit caporal, disent-ils, est un bon enfant qu’il a plu au Directoire de déporter, et qui s’est laissé faire. — Ce sont les savants qui, pour faire leurs fouilles, ont donné l’idée de l’expédition.» Comme la plaisanterie doit défrayer les ennuis du casernement, ils ajoutent, en parlant de Caffarelli-Dufalgua: «Celui-là peut bien se moquer de ça, il a toujours un pied en France.» Le général avait perdu une jambe sur le Rhin.

Le 10 juillet, les divisions quittent Damanhour. A la sortie, Bonaparte, assailli par un parti de Mamelucks, échappe par miracle à cette surprise. Desaix le gourmande sur son imprudence: «Il n’est pas écrit là haut, lui répond le général en chef en riant, que je doive jamais être prisonnier des Mamelucks... prisonnier des Anglais, à la bonne heure.» Paroles de triste prophétie, réalisées plus tard sur le rocher de Sainte-Hélène! Le danger est l’aiguillon du courage. On apprend que Mourad-Bey et Ibrahim sont campés à Chebreiss. Le 15, il est culbuté, et les vainqueurs, après avoir traversé, le 16, le village de Schabar, le 17 le village de Kom-el-Schérif, le 18 le village d’Alkam, se trouvent le 19 à Abou-Nechabeh, et le 20 à Domédinar; le 21 à l’aurore, ils découvrent les minarets de la capitale de l’Égypte et les Pyramides de Giseh. A la vue de ces muets témoins des vicissitudes humaines, ils s’arrêtent saisis d’admiration. Faisant tourner cette émotion au profit de la victoire: «Soldats, dit Bonaparte, vous allez combattre aujourd’hui les dominateurs de l’Égypte; songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent.» Mémorable allocution que le lecteur, selon les expressions de lady Morgan, trouvera aussi sublime que les objets qui l’inspiraient!

Ibrahim et Mourad-Bey en viennent aux mains avec les phalanges françaises: l’impétuosité des Mamelucks est impuissante contre ces murailles de fer vomissant la mort, et la milice si redoutée vient expirer sous le feu et le fer des baïonnettes. La déroute de l’ennemi est complète; il est anéanti, écrasé ou jeté dans le Nil, et une troupe, sous les ordres du général Dupuy, tant la terreur était grande, pénètre sans obstacle dans le Caire, et va, dès le jour même de la bataille des Pyramides (21 juillet 1798), bivouaquer au centre de la ville.

Le 23, l’armée fait son entrée triomphale. Les premières idées de haute ambition étaient venues à Bonaparte après Lodi; de son propre aveu, elles se déclarèrent sur le sol de l’Égypte, après la bataille des Pyramides et la possession du Caire .

Ses premiers soins furent consacrés à l’administration du pays conquis. Maître absolu, il pensa avec raison qu’il est des mœurs, certains usages contre lesquels vient se briser toute puissance; il respecta les coutumes des habitants, exerçant les lois sur la population par de simples ordres du jour . «Je n’aurais pas osé faire fouiller les maisons, racontait-il plus tard; il eût été hors de mon pouvoir d’empêcher les habitants de parler librement dans les cafés. Ils étaient plus libres, plus parleurs, plus indépendants qu’à Paris. S’ils se soumettaient à être esclaves ailleurs, ils prétendaient et voulaient être libres là. Les cafés étaient la citadelle de leur franchise, le bazar de leurs opinions. Ils déclamaient et jugeaient en toute hardiesse.»

Ibrahim tenait la campagne, infestée par des nuées d’Arabes et de Fellahs. Bonaparte le chasse de Relbeis, il le poursuit à El-Kanka et le réduit à l’impuissance à la bataille de Salahieh (12 août).

Le 14, le général en chef reçut la nouvelle du désastre d’Aboukir. Il parcourut avec un calme stoïque le rapport du contre-amiral Gantheaume, prit à part l’officier chargé de lui remettre la dépêche de Kléber, lui demanda des détails de vive voix sur cette fatale journée, et, le récit achevé, il dit avec sang-froid: Nous n’avons plus de flotte: eh bien! il faut rester en ces contrées, ou en sortir grands comme les anciens. Dans l’accusé de réception, il transmit ses ordres à Kléber; il lui écrivit: Général, voilà un événement qui va nous forcer à faire de plus grandes choses que nous ne comption.: tenons-nous prêts.

La réponse de Kléber ne se fit pas attendre: elle était digne de lui et de celui qui la recevait: «La journée d’Aboukir n’a produit chez le soldat qu’indignation et désir de vengeance. Quant à moi, il m’importe peu où je dois vivre, où je dois mourir, pourvu que je vive pour la gloire de nos armes, et que je meure ainsi que j’ai vécu. Comptez donc sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur ceux à qui vous ordonnerez de m’obéir. Vous m’écriviez que nous aurions de grandes choses à faire; soit, je prépare mes facultés.»

De retour au Caire, Bonaparte, jaloux d’étendre ses relations au delà de l’Égypte, avait écrit au schérif qu’il désirait vivre en bonne intelligence avec lui; il lui recommandait de faire connaître, dans tous les cas, à tous les négociants et fidèles, que les musulmans n’avaient pas de meilleurs amis que les Français; de même que les schérifs, les mollahs, les imans et tous ceux qui employaient leur temps et leurs moyens à instruire le peuple, n’avaient pas de plus zélés protecteurs.

Mais, malgré toutes les concessions politiques, le fanatisme se réveille de sa torpeur; la population, égarée, reçoit ses sanguinaires inspirations: les massacres s’organisent: le général Dupuy est assassiné. L’insurrection grandit; il faut la comprimer. Les troupes courent aux armes: le sang coule dans les rues du Caire; les insurgés, refoulés dans la grande mosquée, sont sommés de se rendre; fiers de leur supériorité numérique, ils repoussent la clémence. Alors le canon bat le dernier asile de la sédition; il force les plus mutins à implorer la miséricorde du général en chef: «Vous l’avez refusée, quand je vous l’offrais, cette clémence, répond le Favori de la victoire (nom que le peuple avait donné à Bonaparte), l’heure du châtiment est sonnée. Vous avez commencé, c’est à moi définir.» Cette énergie ôte tout espoir aux séditieux: sous le feu des batteries, ils se voient voués à la mort; les principaux chefs se dévouent et demandent merci. Le feu cesse, Bonaparte leur a pardonné.

Une profonde tranquillité succéda à ces agitations: indépendamment des travaux militaires, le chef des braves de l’occident dota le Caire des établissements les plus utiles. Un hospice s’éleva sur le bord du canal de Rodah, un lazaret magnifique fut fondé, un lycée de la patrie créé, un hôtel de la monnaie organisée sur tous les points s’ouvrirent des fonderies, de vastes ateliers de serrurerie, de menuiserie, de corderie, de charronnage, de charpente, d’orfèvrerie, de passementerie. Le Caire eut un théâtre et deux journaux, l’un de science et de littérature, sous le titre de Décade égyptienne; l’autre politique, sous celui de Courrier d’Agée. Le plaisir lui-même eut son temple: le Tivoli du Caire, semblable au Tivoli de Paris.

Tandis que Bonaparte transformait cette ville, naguère vassale de l’Europe et de l’Asie, en une cité industrieuse, commerçante, il songeait à résoudre le problème de la jonction de la mer Rouge avec la Méditerranée, dont il voulait faire un lac français. Il part le 25 décembre 1798 pour Suez; le 27, il y entre; le 30, il traverse la mer Rouge à l’endroit où les Israélites l’avaient traversée, trois mille trois cents ans auparavant. Il visite les sources de Moïse, examine quels peuvent être les travaux à exécuter pour établir une communication entre les deux mers; et, revenu au Caire, le 3 janvier 1799, il ordonne à l’ingénieur en chef Lepère de se rendre à Suez, afin de lever géométriquement le cours du canal des Ptolémées.

Le Directoire, contre l’attente de Napoléon, avait laissé le champ libre à l’influence du cabinet britannique. Secondée par la Russie, cette puissance triomphe des irrésolutions du Sultan. La Turquie déclare la guerre à la République française; des forces considérables se réunissent pour reconquérir l’Égypte. Les hostilités commencent; le pacha d’Acre occupe le fort El-Arisch, situé sur les frontières de la Syrie.

Bonaparte prend l’offensive: les troupes enlèvent le fort d’El-Arisch; le 21 février, le général se porte sur Kan-Younes; il doit trouver la division Kléber à ce village, le premier de la Palestine que l’on rencontre sur la route conduisant à Gazah, à Jaffa, à Saint-Jean-d’ Acre. Quelle est sa surprise! le point est occupé par les débris du corps de Mamelucks défait le 15 près d’El-Arisch. Kléber n’est pas arrivé ; les officiers penchent pour la retraite; Bonaparte repousse ce timide conseil: à la tête de ses guides, il court sur les bandes d’Abdallah-Pacha, qui s’enfuient à son approche.

Kléber, égaré par un guide, paraît enfin, et le 25 les divisions traversent ces vallons que jadis les Croisés firent retentir des cantiques de la foi chrétienne, égayant leur marche par les chants tyrtéens des hymnes de la victoire.

Gazah ouvre ses portes: Abdallah s’est replié ; on le poursuit sous les murs de Jaffa, qui, inondé de sang, encombré de cadavres, tombe au pouvoir de l’armée expéditionnaire, après les journées du 7 et du 8 mars. Jamais la guerre ne parut si hideuse au général en chef; elle portait dans ses flancs le fléau qui, le 13, décimait les rangs des cohortes victorieuses. Les courages les plus indomptés, les imaginations les plus fermes les plus vigoureuses, s’affaissent à ce cri qui répand la terreur: c’est la peste. L’épidémie éclate avec intensité : elle frappe avec la rapidité de la foudre. La crainte, le désespoir livrent les pestiférés aux étreintes de la mort. Le remède le plus efficace aux yeux de Bonaparte était l’énergie: il annonce l’intention de visiter les malades: en vain veut-on l’en dissuader. Qu’importe, répond-il, c’est mon devoir, puisque je suis général en chef.

Il se transporte à l’ambulance, parcourt lentement les salles, s’arrête devant presque tous les lits, relevant de leur abattement ses malheureux soldats, trop braves pour mourir à l’hôpital; il ne se borne pas aux paroles, il écarte la couverture d’un grenadier, prêt à succomber, et pressant de sa main les bubons sanglants: Vous voyez, dit-il à son entourage, vous voyez que ce n’est rien. Cet acte d’héroïsme paralyse l’influence de la contagion: l’armée est sauvée.

Le 14 mars 1799, les divisions ont rejoint l’avant-garde au village de Miski; le 16, Abdallah est précipité des hauteurs de Qâquoun, et le 18, animées d’une noble ardeur, elles investissent l’ancienne Ptolémaïs. Saint-Jean-d’Acre devait opposer à nos soldats, habitués aux succès, une résistance si opiniâtre que, malgré la dispersion, à la bataille de Mont-Thabor, d’une armée syrienne, innombrable comme les étoiles du ciel, innombrable comme les sables de la mer, et en dépit des plus brillants faits d’armes, elle détermina le général en chef à lever le siège. Pour donner le change à l’ennemi, le feu continua jusqu’au 16, et le lendemain on mit à l’ordre du jour de l’armée cette proclamation:

«Soldats,

» Vous avez traversé le désert qui sépare l’Afrique de l’Asie avec plus de rapidité qu’une armée d’Arabes.

» L’armée qui était en marche pour envahir l’Égypte est détruite; vous avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses outres, ses chameaux.

» Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les puits du désert.

» Vous avez dispersé aux champs du Mont-Thabor cette nuée d’hommes accourus de toutes les parties de l’Asie dans l’espoir de piller l’Égypte.

» Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a douze jours, portaient l’armée qui devait assiéger Alexandrie, mais, obligés d’accourir à Acre, elle y a fini ses destins: une partie de ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.

» Enfin après avoir, avec une poignée d’hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les fortifications de Gazali, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en Égypte. La saison des débarquements m’y rappelle.

» Encore quelques jours et vous aviez l’espoir de prendre le pacha même au milieu de son palais; mais dans cette saison, la prise du château d’Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que je devais y perdre me sont aujourd’hui nécessaires pour des opérations essentielles.

» Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à parcourir. Après avoir mis l’Orient hors d’état de rien faire contre nous dans cette campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d’une partie de l’Occident.

«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire, et si, au milieu de tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d’un brave, il faut que de nouveaux braves se forment et prennent rang, à leur tour, parmi ce petit nombre qui donnent l’élan dans les dangers et maîtrisent la victoire.»

Desaix en cinq mois avait conquis la Haute-Égypte, vaillamment défendue par Mourad-Bey: sa modération lui méritait le titre de Sultan juste. «Caractère tout à fait antique, disait de lui Napoléon, il ne rêvait que la guerre et la gloire: les richesses et les plaisirs n’étaient rien pour lui, il ne leur accordait pas même une seule pensée.»

Pendant que l’armée expéditionnaire effectuait sa retraite, et, sur l’ordre de Bonaparte, jetait à la mer les pièces prises à Jaffa pour conserver les seuls moyens de transports disponibles aux malades et aux blessés, il surgissait en Égypte un habile imposteur, d’une origine inconnue, s’annonçant aux Arabes du désert de Barca comme l’ange El-Mohdhy, dont la venue était promise par le Coran à la crédulité des musulmans; à la tête de bandes nombreuses, il procédait à sa prétendue mission par. Je massacre de soixante marins chargés de la défense de Damanhour. Ce charlatan du fanatisme, qui prétendait être invulnérable et paralyser avec une certaine poudre l’effet de la mous queterie de l’artillerie française, tombait quelque temps après percé d’une balle sur le théâtre de ses sanglantes jongleries.

Le général en chef atteignait Jaffa le 23 mai, après avoir châtié les Naplousains. C’est ici le lieu de parler d’un événement odieusement travesti par la malignité d’un officier étranger. La haine est toujours une Mauvaise conseillère. Sir Robert Wilson a imprimé que des malades français pestiférés, au nombre de cinq cent quatre-vingts, avaient été empoisonnés à Jaffa par les ordres précis et positifs de Bonaparte.

«Il y avait, dit M. le commissaire Miot, dans nos ambulances, et particulièrement au mont Carmel, des blessés et des malades hors d’état de faire la route autrement qu’en litière; la plupart étaient attaqués de la peste, et leur transport exigeait au moins huit hommes pour se relayer en chemin. Je sais qu’à l’époque du départ, on fit courir le bruit (qui a été répété depuis) qu’on administra aux malades désespérés des médicaments composés exprès pour accélérer leur triste fin, et leur éviter, par une mort adroitement préparée, celle plus cruelle qui les attendait en tombant entre les mains de leurs féroces ennemis. Je sais qu’on disait encore qu’il fallait, pour le salut d’un seul pestiféré, exposer huit hommes et même douze aux atteintes presque inévitables d’un fléau dont les effets étaient si rapides.

» J’ai été témoin de toute l’horreur qu’inspirait cette fatale résolution; mais il est de la droiture de mes sentiments, et il appartient à la franchise et à la simplicité avec lesquelles j’ai peint ce que j’ai vu, de déclarer que je n’ai d’autres preuves évidentes de l’empoisonnement de nos blessés que les propos sans nombre que j’ai entendu tenir dans l’armée.»

Ce témoignage, émané d’une personne qu’on ne saurait accuser de partialité, ébranle singulièrement la base des accusations de sir Robert Wilson. A ces ouï-dire, à ces propos, Napoléon lui-même a opposé, non une protestation, la calomnie pouvait-elle l’atteindre? mais un récit véridique et authentique que nous empruntons à la Relation du docteur O’Méara :

«Avant de quitter Jaffa et après en avoir fait embarquer la plus grande partie de mes malades et de mes blessés, on vint me dire qu’il restait à l’hôpital des hommes dans un état si dangereux, qu’il était impossible de les transporter. J’ordonnai aussitôt à l’état-major des chirurgiens de se réunir et d’examiner ce qu’il y avait de mieux à faire. En conséquence, ils se consultèrent et trouvèrent que sept à huit hommes étaient si dangereusement malades qu’on regardait comme impossible leur retour à la vie; on pensa que ce serait un acte de charité de condescendre a leurs désirs et de devancer leur mort de quelques heures.

» Desgenettes ne fut pas de cet avis, et dit que sa profession était de guérir les malades et non de les tuer. Larrey vint me trouver sur-le-champ et me fit part de cette opposition, ainsi que du raisonnement de Desgenettes, en ajoutant qu’il avait raison. Mais, continua Larrey, ces hommes ne peuvent vivre que peu d’instants, et si vous voulez laisser une arrière-garde pour les protéger contre les postes avancés de l’ennemi, cela suffira.

» J’ordonnai, en conséquence, à quatre ou cinq cents cavaliers de rester en arrière et de ne pas quitter l’endroit que les malades ne fussent morts. Ils restèrent en effet et vinrent me faire le rapport qu’ils avaient tous expiré. J’ai appris depuis que Sydney-Smith en avait trouvé un ou deux encore vivants quand il est entré dans la ville. Je ne fais pas de doute que cette histoire d’empoisonnement n’ait été faite en quelque sorte par Desgenettes, qui était un bavard; on aura mal entendu et mal répété ensuite.

» Je ne pense point, ajoutait-il, que c’eùt été commettre un crime que de donner de l’opium aux pestiférés; au contraire, c’eût été obéir à la voix de la raison: il y avait plus d’inhumanité à laisser quelques malades dans cet état désespéré, exposés à être massacrés par les Turcs, ou à éprouver de la part de ceux-ci des tourments épouvantables. Un général doit agir envers ses soldats comme il voudrait qu’on agit envers lui-même. Si mon fils, et cependant je crois l’aimer autant qu’un père peut aimer son enfant, si mon fils, dis-je, était dans une situation pareille à celle de ces malheureux, mon avis serait qu’on en agît de même, et si je m’y trouvais moi-même j’exigerais qu’on en usât ainsi envers moi. Au reste, si j’avais cru qu’il fût necessaire de donner de l’opium à ces soldats, j’aurais fait assembler un conseil de guerre, j’aurais exposé la nécessité de cette action, et je l’aurais fait mettre à l’ordre de l’armée. Croyez-vous que si j’eusse été capable d’empoisonner secrètement mes soldats, mes troupes eussent combattu pour moi avec un enthousiasme et une affection sans pareils? Non, non, je n’aurais pas accompli une telle action, quelque soldat m’eût brûlé la cervelle sur mon passage, quelque blessé même aurait conservé assez de force pour lâcher la détente d’un fusil et m’expédier.

«Je n’ai jamais commis de crime dans tonte ma carrière politique; je pourrais l’affirmer à mon agonie (il était alors à Sainte-Hélène). Je ne serais pas ici, si j’avais su commettre le crime.»

Tous les malades et blessés furent indistinctement transportés à la suite de l’armée, et Bonaparte donna ses propres chevaux pour faciliter cette opération. Ces malheureux campèrent constamment à une petite distance des bivouacs. Le général en chef, chaque soir, faisait dresser sa tente près d’eux, et il ne se passait pas un jour sans qu’il les visitât, sans qu’il les vît défiler au moment du départ.

Le 1er juin 1799, le corps expéditionnaire traversait le désert, Kan-Younes et El-Arisch, et le 10, à Matarieh, il se soumettait aux mesures de précautions en usage dans les lazarets pour entrer, le 14, dans la capitale de l’Égypte.

Les troupes de la garnison déploient toute leur coquetterie, les membres des administrations civiles et militaires, les membres de la commission des sciences et des arts, ceux de l’Institut d’Égypte, le grand Divan, les Cophtes, les principaux négociants, les officiers-généraux vont au-devant de Bonaparte Le scheik El-Bekri, représentant de la plus illustre des nombreuses familles issues du Prophète, lui offre en cadeau un magnifique cheval arabe, ainsi que l’esclave qui tient la bride de l’animal. Cet esclave, c’était le Mameluck Roustan, investi pendant quinze ans de la confiance de son maître.

La tranquillité la plus profonde régnait en Égypte; les forces qui y avaient été laissées augmentaient tous les jours: les soldats, en quittant les hôpitaux, grossissaient les troisièmes bataillons des corps.

Le Grand-Turc, qui avait prêté une oreille complaisante aux conseils de l’Angleterre et de la Russie, avait réuni une armée considérable; elle devait reconquérir l’Égypte: le 14 juillet 1799, elle débarque à Aboukir. Bonaparte réprimande Marmont de ne point s’être opposé à ce débarquement et d’avoir abandonné son poste: Marmont s’excuse sur le peu de forces qu’il avait pour repousser dix-huit ou vingt mille Turcs: Avec douze cents hommes, dit Bonaparte en l’interrompant, c’en était assez pour aller jusqu’à Constantinople.

Le péril stimule le génie du général en chef, il court à la victoire: ses dispositions sont prises, ses ordres exécutés, et les Turcs, rejetés hors de leur camp, poursuivis, sont précipités dans la mer. Une seule chaloupe, restée près du rivage, sauve Sydney-Smith de la mort qu’il fuit en vain, pourchassé de toutes ses positions. Avec moins de six mille hommes, Bonaparte, qui n’avait jamais montré plus d’habileté stratégique, venait d’en exterminer vingt mille. Telle fut la bataille d’Aboukir (25 juillet); telle fut la glorieuse revanche, prise par les troupes de terre, de l’affront reçu onze mois auparavant par notre marine. Vers le soir, Kléber arriva avec sa division. Transporté d’enthousiasme en apprenant tous les détails de cette brillante journée, il courut à Bonaparte, et, le soulevant entre ses bras: Général, s’écria-t-il, vous êtes grand comme le monde!

Avide d’apprendre des nouvelles de l’Europe, Bonaparte envoya à bord du vaisseau-amiral turc, sous prétexte de traiter des prisonniers qu’il venait de faire, se doutant bien que le parlementaire serait arrêté par Sydney-Smith . En effet, le commodore anglais le combla de bons traitements et se fit un malin plaisir d’adresser au général en chef une série de journaux.

Napoléon passa la nuit dans sa tente à dévorer ces papiers. Déjà le Directoire lui avait écrit, le 26 mai 1799, la lettre suivante, dont les termes lui démontraient la nécessité de remédier aux maux de la patrie, de la sauver:

«Les efforts extraordinaires, citoyen général, écrivaient Treilhard, La Révellière-Lepaux et Barras, que l’Autriche et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse et presque alarmante que la guerre a prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient, en conséquence, d’ordonner à l’amiral Brueys d’employer tous les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée et pour se porter en Égypte, à l’effet de ramener l’armée que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l’embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec sécurité laisser en Égypte une partie de vos forces, et le Directoire vous autorise, dans ce cas, à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable.

» Le Directoire vous verrait avec plaisir revenir à la tête des armées républicaines, que vous avez jusqu’ à présent si glorieusement commandées.»

La résolution de Bonaparte est prise. La France le réclame. La mésintelligence entre le Directoire et le Conseil des Cinq-Cents mène à l’anarchie. Les armées, battues en Italie, sur le Rhin, n’offrent plus qu’une protection bien précaire: la discorde est prête à secouer ses torches incendiaires. Son départ est arrêté.

Il écrit à Kléber, qui commandait alors la province de Garbieh:

«Le gouvernement m’ayant rappelé près de lui, il est enjoint au général Kléber de prendre le commandement de l’armée d’Orient.»

Cette lettre laconique était destinée à devenir publique: sous le pli se trouvaient les instructions nécessaires. Précieux document historique que son haut intérêt nous oblige à consigner ici:

«Au général Kléber,

» Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le commandement de l’armée. La crainte que la croisière anglaise ne paraisse d’un moment à l’autre me fait précipiter mon voyage de deux ou trois jours. J’emmène avec moi les généraux Berthier, Lannes, Murât, Andréossy, Marmont, et les citoyens Monge et Bertholet.

» Vous trouverez ci-joints tous les papiers anglais de Francfort jusqu’au 10 juin; vous y verrez que nous avons perdu l’Italie, que Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J’ai lieu de croire que la première de ces places tiendra jusqu’au mois de novembre; j’ai l’espérance, qui me sourit, d’arriver en Europe avant le commencement d’octobre.

» Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le gouvernement, et un autre pour correspondre avec moi.

» L’intention du gouvernement est que le général Desaix parte pour l’Europe dans le courant de novembre, à moins d’événements majeurs.

» L’arrivée de notre escadre à Toulon, venant de Brest, et de l’escadre espagnole à Carthagène, ne laisse aucune espèce de doute sur la possibilité de faire passer en Égypte les fusils, sabres et fers coulés dont vous aurez besoin, et dont j’ai l’état le plus exact, avec une quantité suffisante de recrues pour réparer la perte de deux campagnes.

» Le gouvernement vous fera connaître alors ses intentions, et moi, en mon propre et particulier, je prendrai des mesures pour avoir fréquemment des nouvelles.

» Si, par des événements incalculables, toutes les tentatives étaient infructueuses, et qu’au mois de mai vous n’eussiez reçu aucun secours ni nouvelles de France; si, cette année, malgré toutes les précautions, la peste était en Égypte et que vous perdissiez plus de quinze cents soldats, perte considérable, puisqu’elle serait en sus de celle que les événements de la guerre occasionneraient journellement, je dis que, dans ce cas, vous ne devez point vous hasarder à soutenir la campagne prochaine, et vous êtes autorisé à conclure la paix avec la Porte ottomane, quand même l’évacuation devrait être la condition principale. Il faudrait seulement éloigner l’exécution de cet ordre, si cela était possible, jusqu’à la paix générale.

» Vous savez aussi bien que personne, citoyen général, combien la possession de l’Égypte est importante pour la France. L’empire turc, qui tombe en ruines de tous côtés, s’écroule aujourd’hui, et l’évacuation de l’Égypte par la France serait un malheur d’autant plus grand, que nous verrions, de nos jours, cette belle province passer en d’autres mains européennes.

» Les nouvelles des succès et des revers qu’aurait la République en Europe, doivent aussi influer puissamment sur vos calculs; mais si, avant que vous ayez reçu aucune nouvelle de France, la Porte répondait aux ouvertures de paix que je lui ai faites, déclarez que vous avez tous les pouvoirs que j’avais; entamez les négociations; répétez bien que l’intention de la France n’a jamais été d’enlever l’Égypte à la Porte; exigez que la Porte sorte de la coalition et nous accorde le commerce de la mer Noire; exigez qu’elle mette les prisonniers français en liberté ; exigez enfin une suspension d’armes de six mois, afin que pendant ce temps-là l’échange des ratifications puisse avoir lieu.

» A supposer des circonstances telles que vous croyiez devoir conclure le traité avec la Porte, vous feriez sentir que vous ne pouvez pas le mettre à exécution qu’il ne soit ratifié, et que, suivant l’usage des nations, l’intervalle entre la signature d’un traité et sa ratification doit toujours être une interruption d’hostilités.

» Vous connaissez, je pense, citoyen général, mes idées sur la politique à suivre envers l’Égypte elle-même. Quoi que nous fassions, les chrétiens seront toujours pour nous: il faut les empêcher d’être trop insolents, afin que les Turcs n’aient pas contre nous le même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait irréconciliables ennemis; il faut endormir le fanatisme en attendant qu’on puisse le déraciner; en captivant l’opinion des grands cheicks du Caire, on a l’opinion de toute l’Égypte et de tous les chefs du peuple. Si l’on sait les prendre, rien n’est moins dangereux pour nous que ces chefs peureux et pusillanimes, qui ne savent ni n’osent se battre, et qui imposent le fanatisme sans être fanatiques eux-mêmes.

» Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arisch, voilà les clefs de l’Égypte. J’avais l’intention de faire établir cet hiver plusieurs redoutes de palmiers; il y en aurait eu deux, notamment, de Salahieh à Katieh, deux autres de Katieh à El-Arisch, et l’une des deux dernières serait élevée à l’endroit où le général Menou a découvert de l’eau potable.

» J’avais le projet, si nul événement ne survenait, d’aviser aux moyens d’établir cet hiver un nouveau système d’impositions, qui eût à peu près permis de se passer des Cophtes; cependant, avant de rien innover à cet égard, je vous conseille de réfléchir longtemps: mieux vaut entreprendre un jour plus tard qu’un jour trop tôt.

» Des vaisseaux de guerre français se présenteront indubitablement cet hiver devant Alexandrie ou devant Bourlos, ou devant Damiette. Faites, soit dit en passant, faites construire une tour et une batterie à Bourlos; puis, quand les navires français auront paru, réunissez cinq ou six cents Mamelucks, arrêtez-les en un jour au Caire et dans les provinces, et les embarquez pour la France. A défaut de Mamelucks, des ôtages d’Arabes ou des fils de cheicks. Ces individus, transportés en France, verront la grandeur de la nation, prendront une idée de nos mœurs et de notre langue, et, revenus en Égypte, nous formeront autant de partisans.

» Le poste éminent que vous allez occuper, citoyen général, va vous mettre à même de déployer enfin les talents que vous a donnés la nature; l’intérêt de ce qui se passe ici est vif, et les résultats en seront immenses pour le commerce, immenses pour la civilisation: ce sera l’époque d’où dateront les grandes révolutions.

» Pour moi, accoutumé que je suis à ne voir la récompense des peines et de la vie que dans l’opinion de la postérité, j’abandonne l’Égypte avec le plus grand regret. L’intérêt de la patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident seuls à braver les escadres ennemies: je serai d’esprit et de cœur avec vous; vos succès me seront aussi chers que ceux auxquels je participerais en personne, et je regarderais comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferais pas quelque chose pour l’armée dont je vous laisse le commandement, quelque chose pour consolider l’établissement magnifique dont nous venons de jeter les fondements.

» L’armée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j’ai reçu dans tous les temps, au milieu de leurs plus rudes fatigues, des marqués de leur affection. Entretenez-les dans ces sentiments; vous le devez à l’attachement vrai que je vous porte, et, citoyen général, à l’estime toute particulière que j’ai pour vous.»

Il fait ses adieux à ses enfants, comme il les appelait lui-même, et prie Kléber de les mettre à l’ordre du jour. Écoutons-le:

«Soldats,

» Lès événements qui se passent en Europe m’ont décidé à partir pour la France. Je remets le commandement de l’armée au général Kléber. L’armée aura bientôt de mes nouvelles: je n’en peux dire davantage, il m’en coûte de quitter des soldats auxquels je suis tant attaché ; mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du gouvernement et la mienne.»

Il fait venir l’amiral Gantheaume et lui donne l’ordre d’aller en toute hâte à Alexandrie, d’y amener avec mystère, et avec toute la célérité possible, une des frégates vénitiennes qui s’y trouvent, et de l’avertir dès qu’elle sera prête.

La nuit venue, le général en chef se rend sur une plage non fréquentée, avec vingt-cinq ou trente guides; des canots le conduisent à la frégate. On appareille: une voile anglaise est signalée: Bonaparte croit lire une sorte d’hésitation sur les visages de ceux qui l’ont accompagné. Il est encore temps, leur dit-il; de retourner au rivage. Chacun de se récrier: Soit, reprend-il, restez: au surplus, vous n’avez rien à craindre, ma bonne étoile vous protégera, et nous arriverons en dépit des Anglais.

La traversée fut longue, très-difficile; souvent on prit l’alarme à la vue des voiles ennemies. Seul, Napoléon fut toujours calme: un coup de vent quand on approcha de l’Europe fit rabattre sur la Corse: on entra à Ajaccio. La Providence semblait vouloir faire respirer l’air natal à celui qui allait assurer les destinées du monde.

En remettant à la voile, on gouverna vers Marseille et Toulon. Enfin l’on aborda à Fréjus le 9 octobre 1799.

L’Autriche avait déchiré le traité de Campo-Formio: ses armées, celles de la Russie menaçaient les frontières: Masséna avait pu contenir Souvarow à la bataille de Zurich; les dangers de 93 se présentaient aux imaginations effrayées; la discorde agitait son brandon sur le sein de la patrie; la faiblesse, l’indécision du Directoire enhardissaient les plus mauvaises passions; la République expirait sous le poids des agitations, des intrigues fomentées par les partis extrêmes. «Il ne faut plus de parleurs, s’était écrié Siéyès, mais une tête, une épée pour sauver la France; mais cette tête, cette épée que tout le monde nommait, désirait, que l’on rencontrait dans Napoléon, de quel côté apporterait-elle son invincible et tutélaire appui? Les amis sincères du pays étaient dans l’anxiété, lorsque, le 9 novembre 1799 (18 brumaire), le Conseil des Anciens décrète la translation du Corps législatif à Saint-Cloud, et le place sous la garde du vainqueur de l’Égypte. Bonaparte, accompagné des généraux Berthier, Lefebvre, Macdonald, Murat, entre dans la salle des délibérations: «Citoyens représentants, dit-il, la République périssait, vous l’avez vu, et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre, je les arrêterais, aidé du général Berthier, du général Lefebvre, et de tous mes compagnons d’armes; qu’on ne cherche pas dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche; rien dans l’histoire ne ressemble à la fin du XVIIIe siècle: votre sagesse a rendu le décret, nos bras sauront l’exécuter. Nous voulons une République fondée sur la liberté civile, sur la représentation nationale; nous l’aurons, je le jure; je le jure en mon nom et celui de mes compagnons d’armes!» Il sort pour passer en revue les troupes placées sous son commandement: de nombreuses acclamations répondent à l’appel qu’il fait aux soldats de sauver la patrie.

Abandonné par ses deux collégues, Barras expédie son secrétaire au général, afin de se ménager son appui; celui-ci repousse les ouvertures du directeur par cette terrible sortie: «Qu’a fait le Directoire de cette France que je lui avais laissée brillante? Je lui avais laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre; je lui avais laissé des victoires, et j’ai trouvé des lois spoliatrices, la misère. Qu’a-t-il fait de cent mille Français, tous mes compagnons de gloire? Ils sont morts!» Une heure après, Barras et son collègue Gohier envoyaient leur démission.

Le 10 novembre (19 brumaire) les deux Conseils, qui touchaient à leurs derniers moments politiques, prenaient possession chacun d’une salle au château de Saint-Cloud. L’espoir, la rage, le doute, animaient les deux Assemblées. Gaudin, au Conseil des Cinq-Cents, excite, dans un discours, les émotions d’usage: il psalmodie sur les dangers de la République. A l’instant où l’on prêtait serment à la Constitution de l’an III, Bonaparte, qui quittait le Conseil des Anciens, parait suivi de quelques grenadiers. A sa vue, les cris: Des soldats! des armes! à bas le tyran, à bas le dictateur, le Cromwell! retentissent dans la salle. Sortez, sortes! vocifèrent les uns. Hors la loi! hors la loi! exclament les autres.

Le Corse Aréna tire un poignard et s’élance sur le général. Les injures, les menaces redoublent; des grenadiers s’avancent la baïonnette en avant; les députés se sauvent par les couloirs, par les fenêtres, et Bonaparte, mis hors la loi, les met, selon l’expression de Siéyès, hors la salle.

Ainsi disparurent, comme au souffle du vent, ces fantômes de législateurs. Du moins la force n’était plus aux hordes de l’échafaud, aux noyades, aux égorgeurs, comme à l’époque de la Terreur; elle se nommait alors Arcole, Rivoli, les Pyramides et le Mont-Thabor . La République avait accompli son œuvre de destruction d’un bras infatigable; son œuvre du dehors avait été poursuivie avec une généreuse ardeur, un religieux enthousiasme; mais, à toutes les époques, elle n’avait pu établir l’œuvre gouvernementale.

Lucien Bonaparte qui, dans la séance des dangers de la patrie du 18 fructider, avait ramené ses collégues égarés par des opinions trop exaltées, se montra victorieux adversaire des ultra-jacobins: sa fermeté, sa présence d’esprit, son dévouement aux intérèts du pays triomphèrent des fureurs anarchiques.

Il est d’un grand intérêt historique de connaître les appréciations du général Bonaparte sur la journée du 18 brumaire; nous ne pouvons mieux faire que de les emprunter au confident, au dépositaire de ses pensées, à M. de Las-Cases:

«Pour mon compte, disait Napoléon, dans le complot d’exécution, ma part se borna à réunir à une heure fixe la foule de mes visiteurs, et à marcher à leur tète pour saisir la puissance. Ce fut du seuil de ma porte, du haut de mon perron, et sans qu’ils eussent été prévenus d’avance, que je les conduisis à cette conquête. Ce fut au milieu de leur brillant cortége, de leur vive allégresse, de leur ardeur unanime que je me présentai à la barre des Anciens, pour les remercier de la dictature dont ils m’investissaient.

» On a discuté métaphysiquement, et l’on discutera longtemps encore si nous ne violâmes pas les lois, si nons ne fûmes pas criminels; mais ce sont autant d’abstractions bonnes tout au plus pour les livres et les tribunes, et qui doivent disparaître devant l’impérieuse nécessité ; autant vaudrait accuser du dégât le marin qui coupe ses mâts pour ne pas sombrer. Aussi les auteurs, les grands acteurs de ce mémorable coup d’État, au lieu de dénégations et de justifications, doivent-ils, à l’exemple de ce Romain, se contenter de répondre avec fierté à leurs accusateurs: Nous protestons que nous avons sauvé notre pays; venez avec nous en rendre grâces aux Dieux. Et, certes, tous ceux qui, dans le temps, faisaient partie du tourbillon politique, ont eu d’autant moins de droit de se récrier avec justice, que tous convenaient qu’un changement était indispensable, que tous le voulaient, et que chacun cherchait à l’opérer de son côté. Je fis le mien à l’aide des modérés. La fin subite de l’anarchie, le retour immédiat de l’ordre, de l’union, de la force, de la gloire, furent ses résultats. Ceux des Jacobins ou ceux des Immoraux auraient-ils été supérieurs? Il est permis de croire que non. Toutefois il n’est pas moins très-naturel qu’ils en soient demeurés mécontents, et en aient jeté les hauts cris. Aussi, n’est-ce qu’à des temps plus éloignés, à des hommes plus désintéressés qu’il appartient de prononcer sainement sur cette grande affaire.»

Comme le pensait Bonaparte, l’histoire a prononcé, et, dans son impartialité, elle a approuvé le 18 brumaire.

Après cette journée, il ne se trouvait pas au Trésor de quoi expédier un courrier: telle était la situation des finances de l’État faite par le Directoire. Lorsque le consul voulut se procurer la force précise de l’armée, il fut obligé d’envoyer sur les lieux mêmes pour en faire le relevé.

«— Vous devez avoir des rôles au bureau de la guerre? disait-il à Dubois-Crancé.

» — A quoi nous serviraient-ils? répondait-on; il y a eu tant de munitions dont on n’a pu tenir compte

» — Mais, du moins, vous devez avoir l’état de la solde, qui nous mènera à notre but?

» — Nous ne la payons pas.

» — Mais les états de vivres?

» — Nous ne les nourrissons pas.

» — Mais ceux d’habillement?

» — Nous ne les habillons pas.»

L’esprit d’ordre, d’investigation administrative de Bonaparte mit un terme à ce chaos. La supériorité incontestable de Napoléon dans toutes les questions relatives aux finances, à l’armée, à la politique, aux lois, était telle qu’à la suite d’une conférence, Siéyès déconcerté, courut dire à ses intimes: Messieurs, vous avez un maître; cet homme sait tout, veut tout et peut tout.

La révolution de brumaire donna naissance à une trinité de consuls provisoires, Bonaparte, Siéyès, et Roger Ducos. La présidence revint de fait au plus capable; c’était l’avis de Ducos, qui se déclara pour toujours de l’avis du général Dès la première séance, Siéyès, très-enclin à satisfaire ses intérêts, alla mystérieusement regarder aux portes si quelque oreille indiscrète pouvait entendre. Il revint en adressant la parole à Napoléon, et montrant une commode: «Voyez-vous ce beau meuble , lui dit-il à demi-voix; vous ne vous doutez peut-être pas de sa valeur? Bonaparte crut d’abord qu’il lui faisait considérer un meuble de la couronne. Ce n’est pas cela, reprit Siéyès, souriant de la méprise: je vais vous mettre au fait; il renferme huit cent mille francs! A cette confidence ses yeux s’écarquillaient brillants de convoitise.

» Dans notre magistrature directoriale, continuait-il, nous avons réfléchi qu’un directeur, sortant de place, pouvait fort bien rentrer dans sa famille sans posséder un denier; ce qui n’était pas convenable. Nous avions donc imaginé cette petite caisse, de laquelle nous tirions une somme pour chaque membre sortant. Maintenant il n’y a plus de directeurs; nous voilà donc possesseurs du reste; qu’en ferons-nous?

Napoléon l’avait écouté avec attention: il le comprit et répliqua. «Si je le sais, la somme ira au Trésor public; mais si je l’ignore, et je ne le sais point encore, vous pouvez vous la partager, vous et Ducos, qui êtes tous deux anciens directeurs; seulement, dépêchez-vous, car demain il serait peut-être trop tard.» Ses deux collègues ne se le firent pas répéter. Siéyès s’adjugea la part du lion: il en prit une comme plus ancien directeur; une autre comme ayant dû rester en charge plus longtemps que son collègue; une troisième enfin, parce qu’il avait donné l’idée de cet heureux changement; bref, il se réserva six cent mille francs, disait l’empereur à Sainte-Hélène, et il n’envoya que deux cent mille francs au pauvre Ducos, qui, revenu des premières émotions, voulait absolument réviser ce compte et lui chercher querelle. Tous les deux en référaient à chaque instant, à ce sujet, à leur troisième collégue, pour qu’il les mît d’accord; mais celui-ci leur répondait toujours: «Arrangez-vous entre vous, soyez surtout silencieux, car si le bruit remontait jusqu’à moi, il vous faudrait abandonner le tout.» La somme en question, du reste, n’appartenait point à l’État: MM. Siéyès et Ducos y avaient droit.

Il fallait se fixer sur une constitution: Siéyès développa complaisamment aux commissions des deux Conseils l’œuvre qu’il avait conçue: il proposait un Grand-Électeur, comme représentant la dignité nationale, avec résidence à Versailles et six millions de traitement, investi du pouvoir de nommer deux consuls, l’un de la paix, l’autre de la guerre, complètement indépendants dans leurs attributions. Dans ce système, si ce grand-électeur venait à faire un choix malheureux, il devait être absorbé par le Sénat.

Napoléon avait pris peu de part à la discussion; mais, à cette combinaison qui faisait disparaître le grand-électeur, il se mit à rire au nez de Siéyès et renversa cet échafaudage d’utopiques institutions, qu’il qualifiait de niaiseries métaphysiques; Siéyès, soutenant son grand-électeur, essaya de prouver qu’après tout un roi n’était pas autre chose. «Vous prenez l’abus pour le principe, l’ombre pour le corps, répliqua Napoléon: comment avez-vous pu imaginer, monsieur Siéyès, qu’un homme de quelque talent et d’un peu d’honneur voulût se résigner au rôle d’un cochon à l’engrais de quelques millions?» Cette saillie noya la création de Siéyès: il n’y eut plus moyen pour lui de revenir à son fétiche politique. L’on se décida pour un premier consul à décision suprême, ayant la nomination à tous les emplois, assisté de deux consuls accessoires à voix délibératives seulement: c’était, en fait, l’unité du pouvoir. Le premier consul était un vrai président d’Amérique, gazé sous des formes que commandait l’esprit du temps, de sa nature fort ombrageux. De ce jour là, le règne de Napoléon commençait réellement.

Le premier consul choisit pour consuls accessoires Cambacérès et Lebrun, tous deux hommes de mérite et de nuance entièrement opposée dans son opinion; l’un était l’avocat des abus, des préjugés, des anciennes institutions, du retour des honneurs; l’autre, froid, sévère, insensible, tombait naturellement dans l’idéologie.

La Constitution de l’an VIII, qui remplaçait celle l’an III, violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prairial, tantôt invoquée par toutes les factions, tantôt conspuée par elles, fut présentée au peuple. La proclamation du 24 frimaire se terminait par ces paroles remarquables: Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée; elle est finie.

Le ministère fut modifié, le Sénat, constitué à huis-clos, désigna les membres du Tribunat et du Corps législatif.

L’état des finances devait attirer l’attention de Bonaparte. Par la loi du 4 nivôse, relative au rachat de trois millions cinq cent mille francs de rente provenant des émigrés, cinquante millions rentrèrent dans les caisses de l’État: l’aliénation de diverses parties des biens nationaux, l’extension du système des cautionnements, l’ordre prescrit dans toutes les branches de l’administration financière, ramenèrent l’abondance. La banque de France fut fondée: source de prospérité et d’activité commerciales, elle donnait au pays les richesses du crédit. Les services publics furent réorganisés; les rouages de l’administration départementale, mis en mouvement par une puissante centralisation, convergèrent vers le foyer des intérêts nationaux.

Bonaparte plaça dans le conseil de préfecture une sorte de conseil d’état, et, dans le conseil général, une espèce de Corps législatif: le sous-préfet eut son conseil d’arrondissement, les maires des communes leurs conseils municipaux; partout l’action était dévolue à un seul, et la délibération réservée à plusieurs.

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16 January 2025
Volume:
410 p. 1 illustration
ISBN:
4064066336134
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