Read the book: «Le monde des papillons : promenade à travers champs»
Maurice Sand, Alphonse Depuiset
Le monde des papillons : promenade à travers champs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303020
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
PRÉFACE
LE MONDE DES PAPILLONS CAUSERIE A TRAVERS CHAMPS
I. L’ENTOMOLOGISTE.
II. ÉLEVAGE DES CHENILLES.
III. CHASSE AUX PAPILLONS ET AUX CHENILLES.
IV. PROPAGATION. NOURRITURE, PRÉPARATION, MIELLÉE.
V COLLECTION, CLASSIFICATION.
VI. RHOPALOCÈRES. DIURNES.
VII. HÉTÉROCÈRES, URANIDES&PHALÉNITES.
VIII. SPHINGIDES.
IX. BOMBYCITES.
X. NOCTUÉLITES.
XI. MICROLÉPIDOPTÈRES.
XII. ALMANACH DU CHASSEUR.–METHODES.– BIBLIOGRAPHIE.
BIBLIGRAPHIE ENTOMOLOGIQUE.
LE MONDE DES PAPILLONS DEUXIÈME PARTIE
ABRÉVIATIONS.
RHOPALOCERA, BDV.
PREMIÈRE FAMILLE.–LES DIURNES, LATR.
HETEROCERA, BDV.
DEUXIÈME FAMILLE.–LES CRÉPUSCULAIRES, LATR.
TROISIÈME FAMILLE.–LES NOCTURNES, LATR.
MICROLEPIDOPTERA.
TABLE DES PLANCHES COLORIÉES AVEC ÉNUMÉRATION DES GENRES QU’ELLES REPRÉSENTENT.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
CAUSERIES SUR L’HISTOIRE NATURELLE EN GÉNÉRAL LES LOIS DE LA VIE, MÉTAMORPHOSES, MŒURS, HABITUDES DES PAPILLONS ET MERVEILLES DE L’INSTINCT DE CES ÊTRES CHASSE ET ÉLEVAGE DES CHENILLES.–OEUFS.–LARVES CHRYSALIDES.–ÉCLOSION PROPAGATION ET NOURRITURE.–CHASSE DES PAPILLONS.–PRÉPARATION COLLECTION.–INSTRUMENTS DE CHASSE CLASSIFICATION, ETC., ETC.
PRÉFACE
Table des matières
Cet ouvrage est, en résumé, sous forme de conversation &sous prétexte de promenade, un manuel&un index au moyen duquel on peut entrer, en deux heures de lecture, dans le plus joli des mondes animés, le monde des papillons, où 1auteur prétend avoir été initié en deux jours à tous les mystères.
La chose est possible si l’on a beaucoup de mémoire,& 1auteur prétend encore que la mémoire vient comme d’elle-même avec le goût que l’on prend pour une étude.
L’auteur, épris de cette spécialité, a voulu en faciliter l’accès à quiconque en sentirait le goût. Cela est naturel.
On ne lit pas les méthodes, on les étudie&on les consulte. En général, les ouvrages spéciaux ne se recommandent à la généralité des lecteurs que par les chapitres qui en résument l’aperçu général.
D’excellents ouvrages ont été publiés sur le monde des lépidoptères; mais, entre ceux qui remplissent d’études assidues plusieurs années de la vie des amateur s sérieux, ceux qui amusent les enfants pendant une saison de vacances, il y a un vide. L’auteur l’a senti en le traversant. Il l’a rempli pour son propre usage&par sa propre expérience, comme il a pu,& après en être sorti, il a voulu le combler, dit-il, par un de ces ouvrages faciles&courts, que non-seulement tout le monde peut comprendre, mais que tout le monde peut se procurer.
En effet, le goût des papillons exige une certaine aisance &beaucoup de loisirs. Les livres à gravures coloriées sont d’un prix élevé, les livres sans gravures ne suffisent pas. Les papillons desséchés&préparés qui peuvent servir de type sont une denrée plus chère que ne se l’imaginent les gens frivoles (ainsi parlent les amateurs), qui ne les connaissent que pour les avoir vus voler dans les jardins.
Il est rare qu’un jeune homme occupé à faire son éducation ait le temps de suivre une étude si minutieuse, si étendue,&qui ne peut être intéressante qu’à la campagne. Il est rare qu’un petit propriétaire assujetti à la vie des champs ait le superflu sans lequel on ne peut se procurer des ouvrages de six ou huit cents francs.
L’entomologie,&même cette simple branche, l’étude des papillons, est donc une science à l’usage des riches; ou bien elle doit absorber une partie de la vie d’un homme spécialement consacré aux sciences&vivant des sciences.
Voilà pourquoi ce vaste monde de petites merveilles est fermé à la plupart des personnes qui en goûteraient volontiers l’amusement&l’intérêt,&qui s’étonnent naïvement quand on leur montre une cinquantaine de sujets dans un cadre, en leur disant que ce n’est peut-être pas la cent-millième partie de ceux qu’elles n’ont jamais vus, bien qu’ils vivent dans l’air qu’elles respirent à toute heure.
Tout le monde connaît une vingtaine de types, les plus apparents, les plus répandus aux heures du jour où l’on se promène. On apprend aux enfants à les connaître sous leurs noms vulgaires, car on se souvient vaguement d’avoir été initié de même,&on pense que cela suffit à quiconque ne se destine pas aux études naturelles.
Eh bien! cela ne suffit pas. Sans devenir ni chasseur ni préparateur, ni collectionneur de papillons, il serait bon d avoir une notion générale&précise de cette branche de 1histoire naturelle, comme on l’a des animaux plus apparents dans la création, comme on devrait l’avoir de toutes les classes d êtres qui composent la faune environnante.
Un ouvrage qui, sans prétendre à révéler des secrets nouveaux, ni même à établir une méthode nouvelle, tend, sous une forme facile&enjouée, à initier tout le monde à toute 1existence d’un ordre, peut donc avoir son utilité, comme il a son intérêt très-réel pour les amants de la nature, qu’ils soient au point de vue de l’observation, de l’art ou de la poésie.
Mais à quoi bon, disent certains poëtes, savoir tous ces noms barbares qui dépoétisent la nature&qui mettent l’observation, chose froide&têtue, à la place de la contemplation, chose vive&mobile?
C’est là un raisonnement de paresseux, que j’ai fait souvent pour mon compte. J’ai passe ma jeunesse à me révolter contre les noms grecs&latins,&pour n’avoir pas voulu donner, de temps en temps, cinq minutes d attention au sens de ces noms tirés des langues mortes devenues langues universelles, &par là indispensables à la science, j’ai laissé s atrophier en moi le sens de la mémoire, si utile, si nécessaire, si agréable dans l’examen de la nature.
Beaucoup des lecteurs à qui je m’adresse sont tombés par leur faute dans la même infirmité. Aussi disent-ils, après avoir dit comme moi: à quoi bon les noms?–à quoi bon les classifications?
C’est là où nous sommes tous vraiment très-coupables &très-ingrats envers le divin auteur des choses car sans croire qu’il les ait faites absolument pour nous, nous devrions sentir qu’en nous donnant la faculté de comprendre la richesse&la beauté de son œuvre, il nous a fait un très-beau présent;& c’est toujours être ingrat&mal-appris que de laisser dans un coin, sans y regarder jamais, une magnifique chose qui nous a été magnifiquement donnée.
Donc il faut connaître la création,&comme nous n’avons pas les yeux de Dieu pour la voir d’emblée à la fois dans son ensemble&dans son détail, nous sommes obligés, pour la comprendre, de procéder par la synthèse&par l’analyse séparément; par conséquent nous sommes forcés de diviser &de classer sans cesse, sous peine de marcher à tâtons &de perdre notre vie entière en de stériles recherches.
La magnificence de la création consiste dans sa sagesse, dansl’unité de son plan&dans la variété de ses combinaisons. Ces combinaisons ingénieuses, admirables de beauté ou de fécondité, nous échappent si nous ne voyons qu’un petit nombre de types&si nous ignorons combien d’autres types s enchaînent&se rattachent à ceux-là, en s’enchaînant à d autres types encore, sans interruption, sans défaillance dans le génie inventif qui a présidé aux lois de la vie.
Vous ne comprendrez donc Dieu, autant qu’il est donné à l’homme de le comprendre, qu’ à la condition de laisser en vous le moins de lacunes possible dans la connaissance du monde que vous habitez. C’est par cette connaissance approfondie. c’est tout au moins par une compréhension nette de cette connaissance acquise a la science, que, pouvant procéder avec logique du connu a l’inconnu, vous arriverez à vous faire une idée douce, consolante&sage des mondes qui peuplent cet univers dont l’immensité vous écrase&dont le mutisme vous épouvante.
Pour monter, non pas jusqu’au sublime architecte, mais du moins vers le foyer de sa pensée où le progrès (sa loi d amour) nous attire sans cesse, il nous faut graviter le long des spirales de l’infini. La science est une rampe qui nous préserve du vertige,&ses classifications sont autant de paliers commodes où nous pouvons reprendre haleine avant de monter plus haut.
Telle est, si nous l’avons bien comprise, la pensée du livre que nous avons sous les yeux,&, pour en suivre l’esprit en vulgarisant notre propre pensée, nous dirons, en d’autres termes, à l’artiste&au poëte que les nomenclatures&les dénominations épouvantent:
Vous êtes les amants romanesques, les chevaliers errants de la nature. C’est là une belle mission,&je conviens avec vous que l’étude scientifique de la nature est une sorte de dissection que les artistes doivent éviter de présenter à nos regards. Mais faites attention que votre procédé consiste dans un choix &dans une combinaison d’objets, d images, démotions à votre usage,&que plus vous enrichirez le fond de votre examen positif, plus il vous sera facile d’y puiser à coup sûr, avec discernement, avec ampleur, avec goût.
C’est ainsi que les peintres sérieux apprennent l’anatomie du corps humain, non pour en rendre servilement, hors de propos, toute la musculature, mais pour en accuser les principales beautés,&même pour faire sentir, sous les plis qui les revêtent, la grâce et la logique des mouvements. Plus vous ferez l’anatomie de la nature, plus vous aimerez les œuvres du Créateur. Et même, en poursuivant cette analyse dans ses moindres détails, loin de vous sentir rebutés du champ immense déroulé sous vos yeux, vous trouverez chaque jour plus d’attrait&moins de fatigue à le parcourir. Vous vous apercevrez vite que, plus on y découvre de richesses, mieux on apprécie chaque pierre précieuse de ce trésor. Vous reconnaîtrez même qu’avant de voir, il faut avoir appris à voir,&qu’avant d’avoir examiné, au moyen de la classification, les espèces&les variétés d’individus, vous n’aviez qu’une vue confuse des différences de formes&de nuances qui caractérisent chaque genre de beauté.
Donc le poète&l’artiste ne peuvent que gagner dans les études naturelles,&les lois de la vie sont tellement harmonieuses dans leur enchaînement, que, pour bien comprendre l’énigme de la vie humaine, il faut comprendre celle du moindre atome admis au privilège de la vie.
GEORGE SAND.
LE MONDE
DES PAPILLONS
CAUSERIE A TRAVERS CHAMPS
Table des matières

I.
L’ENTOMOLOGISTE.
Table des matières
DEPUIS PLUSIEURS JOURS, nous avions projeté, Pigeot & moi, d’aller faire des études de d’après nature dans la forêt de Châteauroux, dont certaines parties, comme les Trois-Fouineaux, sont si remarquables par la beauté de leurs arbres séculaires. Après avoir fait une pochade dans la matinée&déjeuné fort modestement sous la voûte de verdure des grands chênes, nous nous sentîmes saisis de frissons, bien qu’il fit un temps magnifique&que nous fussions dans les premiers jours de juin. . «ne sais, me dit mon camarade, si c’est le veau froid&le petit bleu qui passent mal, ou l’humidité qui règne sous ces grands coquins d’arbres, hauts comme des piliers de cathédrale &droits comme des tuyaux d’orgues, mais je suis gelé.»
Je lui proposai d’aller faire une autre étude sur la brande.
«Avec plaisir! Assez d’arbres pour un jour. En ayant! au désert! au soleil!–Holà! cria-t-il au petit paysan qui nous avait servi de guide, viens ici, jeune homme des bois, ramasse les bribes du festin, mets-les dans ta poche, car je suppose qu’il n’y a plus de place dans ton estomac, &partons!
–Y a-t-il encore du veau? demanda le petit paysan.
–Il y a encore du veau!» répondit Pigeot d’un ton solennel.
Notre jeune guide ramassa le bâton de houx qu’il avait taille& ratissé toute la matinée,&sourit agréablement a mon ami.
«Ferme donc la bouche, lui cria l’artiste, tu me fais peur.»
Après avoir plié bagage&chargé le jeune Sylvinet de nos parasols, nous gagnâmes la lisière de la forêt,&bientôt nous fumes en pleine brande.
«Arrêtons-nous ici, dit Pigeot, voici un motif. Un sentier de sable au milieu des bruyères&des genêts en fleur. Du blanc, du vert, du rose, du jaune; une ligne droite comme une règle a1horizon violet; le ciel bleu tout balafré de nuages gris,&le soleil sur tout ça. Il n’y a qu’à peindre au premier plan maître Sylvinet, la perle des guides, grattant son bâton,&voilà un tableau tout fait pour le prochain Salon.»
Pigeot ouvrit sa boîte à couleurs, prépara sa palette, s installa devant sa toile&alluma sa pipe. Au bout d une heure de méditation:
«Ça manque d’effet,» dit-il.
Et tournant le dos au motif qui l’avait déjà séduit:
«Ça n’est pas mal non plus de ce côté-ci, reprit-il en clignant les yeux; silhouette de forêt sur un soleil couchant... mais trop d effet.»
Il regardait en penchant la tête de droite&de gauche, se faisait une longue-vue de ses deux poings à demi fermés. Il alla même jusqu’a regarder la nature à l’envers, en se mettant la tête en bas, si bien que Sylvinet, qui s’était remis à chapuser, c’est ainsi qu’il appelait la dernière touche donnée à son brin de houx, arrêta son travail pour le regarder d’un air moitié craintif, moitié dédaigneux,&, se hasardant a lui faire une question, lui dit:
«C’est-il donc que vous voulez faire passer un chemin de fer par ici, que vous levez des plans?
–Un chemin de fer? dit Pigeot surpris. Non, mon doux fils, je cherche l’effet.
–C’est qu’avec tous ces sortiléges-là, vous allez amasser la grêle.
–Allons, bon! me voilà sorcier, à présent; mais il a raison, le drôle, voici l’orage.»
Quelques larges gouttes de pluie venaient de tomber,&la nuée qui montait rapidement allait nous crever sur le dos.
«Je l’avais bien dit, reprit le petit paysan, voilà l’eau. Si nous nous en allions?
–C’est ce que j’allais avoir l’honneur de vous proposer, monsieur Mathieu Længsberg,» répondit mon camarade en bouclant les courroies de son sac&en déployant son parapluie.
Et nous partîmes à travers la bruyère. La nuit venait,&l’orage assombrissait encore les chemins à peine tracés que nous suivions sur la lande. Pigeot nous devançait en chantant:
«Au soleil couchant
Toi qui vas cherchant
Fortune,
Prends garde de choir:
La terre, le soir,
Est brune.»
Nous marchions depuis quelques minutes, sans nous dire un seul mot, quand le jeune Sylvinet se hasarda à rompre le silence.
«Il fait si noir que ça en fait peur! dit-il. Je crois bien que nous sommes perdus!
–Vois à l’horizon,
Aucune maison.
Aucune!»
lui répondit Pigeot.
En effet, nous nous étions perdus. Notre guide nous donna pour excuse qu’il nous avait suivis; que, puisque nous passions devant, c’est que nous savions le chemin. Que faire? Tout à coup, mon camarade me dit qu’il apercevait une lumière; mais elle était si éloignée, que, pour l’atteindre, il nous fallait bien encore une heure de marche.
Nous en étions à discuter si nous irions de ce côté, quand notre jeune paysan nous dit d’un air décidé:
«Moi, je n’y vas pas! Il n’y a pas de maison par là. C’est pour sûr un flambeau (feu follet)! ou peut-être pis: le grand ramasseu de rosée!
–Suivons cette direction, dit Pigeot,&, si nous avons affaire à ce fantôme indigène, nous lui demanderons à souper; Guzman ne connaît pas d’obstacle!
–N’y allez pas! n’y allez pas! cria notre guide. Nous sommes bien à trois lieues d’Ardentes... Je reconnais le chemin; vaut mieux s’en retourner que de passer par la forêt de Châteauroux à cette heure de la nuit.»
Aller demander l’hospitalité à un garde forestier eût mieux valu que de refaire trois lieues de pays,&quelles lieues! Mais nous eûmes beau prier ou menacer notre guide, il réclama son salaire,&ne l’eut pas plutôt dans la main qu’il se sauva à toutes jambes.
«Que Dieu te gard de male peur! lui cria Pigeot. Au plaisir de ne plus te revoir!
–Allons sur cette lumière, dit-il; je meurs de faim,&je ne serai pas fâché de boire aussi beaucoup!»
Tout en pataugeant à travers les fondrières, mon compagnon me parlait d’omelette au lard sous les couleurs les plus alléchantes; mais ce fanal qui, pour nous, était l’étoile polaire du souper, ne se montrait plus que par intervalles. Il semblait même nous fuir, à mesure que nous avancions.
«Je commence à croire qu’il y a là du fantastique, dis-je à mon camarade.
–Holà! la chandelle! ohé! du feu follet! héla Pigeot, en faisant un porte-voix de ses deux mains.
Nous arrivâmes sur la lisière de la forêt, assez éloignés l’un de l’autre. Nous nous appelions de temps en temps. «Je marche droit sur la lumière!» me répondait mon camarade. J’en faisais autant. C’était à qui arriverait le premier. Croyant gagner du terrain, je m’enfonçai dans un fourré. J’entendis au loin la voix de Pigeot, mais je lui répondis en vain; le vent était contraire, il ne m’entendait pas,&bientôt je ne l’entendis plus moi-même. Croyant sortir du fourré, je m’y engageai tout à fait. L’orage s’était dissipé aussi rapidement qu’il s’était formé, mais la nuit restait sombre,&je n’apercevais plus le moindre fanal.
Prendre gîte dans l’épaisseur d’une forêt de quinze ou vingt lieues d’étendue&y passer la nuit sans manger n’eût guère été de mon goût. A force de tâtonner, je trouvai un sentier&je m’y engageai à tout hasard, quoiqu’il me parût aboutir à mon point de départ. J’y avais fait cent pas à peine, quand tout à coup, à ma grande satisfaction, je revis, au travers du feuillage, une lumière qui, pour être faible, n’était point douteuse. L’espoir me revint,&j’avançai aussi vite qu’il me fut possible. Mais j’eus bientôt un nouveau désappointement. La lumière que je poursuivais se mit à changer de place,&ne tarda pas à disparaître complétement. Je résolus de continuer mon chemin en marchant toujours du côté où je l’avais vue. Me voilà donc, encore une fois, trébuchant contre toutes les souches, me rencontrant avec toutes les branches, traversant le fourré&cassant tout sur mon passage. Meurtri, harassé, épuisé de fatigue, je m’arrêtai&me laissai choir au pied d’un gros chêne que je venais de heurter dans l’obscurité.
J’étais là à me demander si j’y passerais la nuit, ou si je reprendrais ma course à travers les broussailles, quand je fus tiré de mes tristes réflexions par un bruit étrange. Il fut d’abord régulier, continu, puis il cessa. Je n’entendis plus rien que le petit grésillement des chauves-souris. Je retenais mon souffle&je cherchais à deviner la cause de ce bruit, lorsqu’il se produisit de nouveau. Cette fois, il était plus distinct&semblait plus rapproché de moi. On eût dit du sifflement uniforme d’une faux dans les herbes. Mais qui pouvait faucher à pareille heure,& comme a tâtons, dans une forêt? Le bruit cessa encore, puis j’entendis comme quelqu’un qui aurait soufflé en reprenant haleine. Je ne sais pourquoi les avertissements du petit paysan me revinrent à l’esprit,& j’attendis avec un certain malaise, qui n’était pas sans charme, quelque chose d’inexplicable.
Une clarté surgit subitement à dix pas de moi,&je vis, au milieu des herbes, debout&se reposant sur un grand bâton, un être tout noir de la tête aux pieds; le blanc de ses yeux brillait seul¶issait refléter cette lumière vive&immobile qui partait je ne sais d’où.
«Satyres, bons satyres, venez vite!» disait ce bizarre personnage.
Et il se remit à faucher en mesure, mais sans rien couper; car il ne faisait que promener je ne sais quel instrument sur la tête des herbes. C’est le grand ramasseur de rosée, ou le diable en personne, me dis-je. Il s’arrêta; la lumière parut se rapprocher de lui,&une autre voix se fit entendre.

«Prends garde de les tuer! dit-elle.
–Tuer les blancs, rien que les blancs! répondit l’homme noir.
–Non! aucun,» reprit l’autre d’un ton d’autorité.
J’en étais à croire que je faisais un rêve singulier, quand la lumière se rapprocha tout à fait. Je distinguai alors une lanterne portée par un homme vêtu d’une étrange façon pour le lieu&la circonstance. Il était en habit noir&en cravate blanche, mais le tout assez négligé. Il s’accroupit par terre. Le noir vint vers lui, en fit autant,&tous deux se mirent à chercher&à ramasser je ne sais quoi, en disant:
«Faune! Mégère! Tithonus! Hermione! Bon! Ah! voici la Bacchante! très-bien!»
Je regardais partout, espérant&craignant tout à la fois de voir apparaître quelque démon des bois; mais rien ne se montra. L’homme en habit noir, m’ayant découvert dans les broussailles, s’avança soudain vers moi et me dit d’un ton ironique:
«Ah! ah! je vous y prends! Vous venez encore m’épier; mais, vous avez beau faire, vous n’avez pas l’oeil!
–Que diable veut-il dire? pensai-je. Celui-ci est un homme, un fou probablement! Mais l’autre?...
–Avez-vous quelque chose? me dit-il.
–Ah! pensai-je, c’est un voleur.
–J’ai trente sous&j’ai très-faim!» lui répondis-je d’un ton fier &menaçant.
Au son de ma voix, il me mit dans la figure sa lanterne, que je fis sauter par terre pour me mettre sur la défensive, ma pique de paysagiste à la main; mais il ramassa tranquillement sa lanterne&me demanda pardon, en me disant qu’il me prenait pour le pharmacien.
«Moi, un pharmacien! m’écriai-je. Je suis peintre&perdu dans la forêt. Je vous prenais de loin pour une auberge.
–Pas d’auberge par ici!» dit l’autre en s’approchant.
J’avoue que je repensai sérieusement à me défendre en le voyant venir sur moi. C’était un nègre du plus beau noir&d’une musculature imposante.
«Si vous voulez coucher quelque part, me dit le blanc, vous avez deux lieues à faire avant de gagner la Verrerie; c’est le plus près; mais je demeure à deux pas d’ici;&, puisque vous êtes artiste, je vous prie d’accepter l’hospitalité chez moi.»
Voyant que je n’avais affaire qu’à un être bienveillant, je ne me le fis pas dire deux fois; mais j’annonçai que j’étais avec un ami qu’il me fallait d’abord retrouver.
Alors, tous les trois, nous appelâmes Pigeot. Le nègre surtout développa une telle puissance de poumons, qu’il fallait que mon camarade fût à une bien grande distance pour ne pas l’entendre. Les deux inconnus me tranquillisèrent sur son sort en me promettant d’envoyer à sa recherche,&m’engagèrent à les suivre à leur domicile.
Mon hôte éteignit sa lanterne qui le gênait, disait-il, pour s’orienter, la donna au nègre&passa devant. Tantôt nous eûmes à traverser d’immenses clairières, tantôt nous nous engageâmes dans des sentiers& tantôt dans d’épaisses broussailles. Ce fut une véritable course à vol d’oiseau. Ce personnage fantastique marchait très-vite&ne rompait le silence que pour dire de temps en temps, à voix basse&comme se parlant à lui-même, des mots bizarres que je ne comprenais pas. J’allumai ma pipe pour tromper la faim qui me travaillait. Nous suivions en ce moment une haie de houx sur les bords de la forêt.
«Malheureux! s’écria le nègre, pas fumer.
Tiens! est-ce que c’est défendu? lui répondis-je. Nous sommes en dehors de la forêt, il n’y a pas de danger pour le feu.
–Éteindre ça! Éteindre! reprit-il.
–Vous êtes sous le vent! me dit le maître; ayez la complaisance de ne pas fumer.
–Est-ce donc contraire à la santé de l’un de vous? demandai-je.
–Oh! nullement!» me fut-il répondu.
Convaincu de plus en plus que j’avais affaire à des fous, je commençai à regretter d’avoir accepté leur hospitalité. Je serrai ma pipe& continuai de les suivre. Tout à coup le maître s’arrête, rallume sa lanterne&me dit:
«Ne bougez pas! Attendez-moi ici. Je suis à vous dans dix minutes.»
Résigné forcément à subir toutes ses extravagances, je m’assis. Je le vis avec son nègre, à une vingtaine de pas de moi, s’arrêter, regarder la haie, élever&baisser sa lumière&marcher pas à pas, en prenant je ne sais quoi. Ils allèrent fort loin,&les dix minutes durèrent bien une demi-heure, au bout de laquelle, ne voyant&n’entendant plus rien, je pensai qu’ils m’avaient oublié. Comme cela ne faisait nullement mon affaire, je me mis à crier après eux. Ce fut en vain,&je me disposais à partir seul, à l’aventure, quand j’entendis tout à coup une voix près de mon oreille.
«Je vous ai fait attendre un peu, me dit l’homme à la cravate blanche, mais c’était indispensable. Le temps était bon ce soir; cependant rien de nouveau, si ce n’est Livida!»

Je me perdis en conjectures sur ce nom cadavérique,&je me hasardai à demander ce qu’ils avaient été voir; mais je ne pus rien obtenir d’intelligible. Les paroles devenaient de plus en plus mystérieuses. Je commençais presque à avoir peur, quand mon hôte poussa une petite barrière au milieu d’une haie vive, en me disant:
«Nous y voici! Entrez.»
Il m’introduisit dans une salle à manger fort exiguë, m’offrit une chaise&me dit qu’on allait me servir à souper. Il ne me donna pas le temps de le remercier, car il sortit aussitôt. Resté seul, j’examinai le local. Trois ou quatre cadres d’insectes&de papillons ornaient les murailles. Un buffet-dressoir, couvert de quelques assiettes à fleurs, une table de noyer, quatre chaises de jonc&un poêle de faïence composaient tout l’ameublement; un gros corbeau, perché sur le dos d’une chaise, dormait à cœur joie, sans se tourmenter de ma présence.
Le nègre reparut;&, tout en mettant le couvert, il me questionna si bien que j’appris chez qui j’étais.
«Monsieur entomologiste, comme mon maître?
–Ah! ah! votre maître est entomologiste! Comment l’appelez-vous?
–M. Desparelles. Très-savant... Moi aussi, mais pas tant comme lui. Æthiops, moi, monsieur! un joli nom, comme celui de beau papillon tout noir. C’est moi, monsieur, qui les ai tous pris.»
Et il me montrait les cadres avec orgueil.
«Mais il n’y a là que des papillons noirs, que des insectes noirs ou d’un brun sombre?
–Moi pas aimer d’autres couleurs. Joli que le noir.
–Vous avez raison à votre point de vue. Moi qui croyais qu’il n’y avait que des papillons blancs en France!»
Il éclata d’un rire à la fois badin&formidable;&, après m’avoir bien regardé, il reprit:
«Monsieur pas entomologiste! En ce cas, quoi donc?
–Peintre! artiste! Savez-vous ce que c’est?
–Moi aussi, artiste! Moi, jouer de la musique sur guimbarde,& demain, si vous voulez...»
M. Desparelles revint&interrompit les épanchements d’Æthiops, en l’invitant, d’un ton paternel, à servir promptement. Sachant ou jétais,&commençant à voir clair un peu dans la conduite de mon hôte, je me mis à souper de grand appétit.
«Vous êtes peintre? me dit-il. Et moi aussi, je me suis cru peintre; mais je n’ai gardé de toutes mes études que ce dont j’ai besoin aujourd’hui pour reproduire fidèlement un insecte ou une plante. Je cherchais dans cet art ce qui n’était pas l’art, mais la copie servile de la nature. Quoique j’admirasse les maîtres, mon instinct se révoltait contre l’interprétation dans le détail,&c’est tout au plus si je faisais grâce aux Mignon&aux Vanspaendonck. J’avais tort; la peinture est le sentiment &non le calque des choses. Je l’ai compris plus tard en rêvant&en contemplant au sein de la création. J’ai retrouvé la grande synthèse quand j’ai pu satisfaire mes instincts qui m’entraînaient à l’analyse; mais il n’était plus temps de retourner à mes pinceaux. J’étais ravi par une étude mieux appropriée à mes facultés positives&patientes.
«Après la mort de mon père, qui me laissa une modique fortune, je vins m’établir ici, aimant mieux étudier par moi-même&jouir seul de mes découvertes ou de mes observations, que d’avoir à subir les idées des autres. J’ai de grandes joies, monsieur, des joies sans orgueil, car on ne peut toucher à une branche de la science sans être forcé de connaître les autres,&je m’aperçois souvent que je ne sais rien. Parfois je suis tellement occupé que j’oublie jusqu’à mes repas. Vous croyez peut-être que je suis insensible à ce que vous appelez la nature? Détrompez-vous! J’en jouis plus que vous, peut-être, car vous ne pouvez rendre en peinture ni la fraîcheur des bois, ni l’odeur des marécages, ni l’effet du soleil ardent sur les grandes bruyères qui paraissent trembloter&flamboyer au-dessus des terrains sablonneux. Rien n’est beau, rien n’est délicieux comme une nuit de printemps sur la lande, quand l’air vous apporte par bouffées les parfums des prairies lointaines. Et quel art exprimera le charme du silence? Le silence de la campagne n’est pas le mutisme du néant! C’est une mélodie que l’esprit seul peut entendre&qui chante dans l’âme ouverte à la poésie. Comme mes jouissances sont différentes des vôtres! Vous regardez un effet, vous, cherchez une composition; quelque poëte que vous soyez, il vous faut toujours exprimer un aspect, fixer une scène, un moment dans l’espace &dans la durée. C’est une vive satisfaction; mais moi je n’ai rien à traduire, j’absorbe tout. Je suis l’égoïste de la création. Couché à plat ventre dans les herbes, je passe des heures entières à suivre avec admiration les mœurs d’un être microscopique. Dans une touffe de lichen grouille un monde mystérieux qui vit, aime, s’agite, en proie à des instincts plus sûrs que nos passions illogiques&confuses. La beauté de ce petit monde se révèle bientôt à celui qui l’observe avec amour. La couleur&la forme sont aussi riches dans le moindre détritus de l’écorce d’un arbre de la forêt que dans la forêt tout entière. Qu’ai-je besoin d’aller chercher des splendeurs pittoresques au fond des contrées lointaines? Je découvre un paysage dans un flocon de mousse, une contrée dans la cassure d’une pierre! Et vous croyez que je ne suis pas artiste?
–Je suis bien convaincu, répondis-je, que vous l’êtes plus que personne; mais comment faites-vous pour vous abstraire entièrement des soucis de la vie?
–Je ne puis ni ne dois, reprit-il, m’en abstraire entièrement. Tout homme a besoin de vivre avec ses semblables. L’étude de l’humanité, de la morale&de la politique est une belle étude assurément, mais remarquez qu’elle est souvent navrante, excitante toujours. Ce n’est pas à elle qu’il faut demander l’apaisement des passions, car c’est précisément la source des plus pénibles réflexions&des émotions les plus périlleuses. Dans l’étude de la nature, au contraire, vous trouverez ce complément des forces vives de l’intelligence qui faisait dire à Gœthe mourant ce grand mot digne de son génie: Toujours plus calme! Ne brisons donc pas avec la vie de nos semblables, tolérons leurs travers, servons leurs progrès. C’est là le devoir! mais ne croyez pas que ce pauvre atome tienne une si grande place sur terre, qu’il faille oublier pour lui les sublimes lois de l’univers. Sachez que le moindre insecte tient aussi sa place,&qu’il n’est pas moins nécessaire que vous-même à l’harmonie des mondes. Ouvrez votre esprit à la notion du grand tout, ce sera une grande félicité acquise; car pressentir&désirer la vie dans l’infini, c’est déjà la posséder.»
Il me parla longtemps ainsi,&loin d’étaler à mes yeux la sécheresse du classificateur, il me révéla l’enthousiasme naïf du véritable naturaliste. Plus je l’écoutais, plus cet homme, qui m’avait d’abord paru un peu froid, me devenait sympathique. Il ouvrait un champ tout à fait nouveau à mon imagination. En l’écoutant, je ne voyais plus qu’insectes bizarres courant dans des plantes fantastiques; je pénétrais avec lui jusqu’aux entrailles de la terre; je la peuplais d’embryons antédiluviens; j’aurais voulu être initié tout de suite à tous les mystères de la nature: mais il m’arrêta dans mon élan scientifique, en me disant que j’étais trop ambitieux,&que, pour bien connaître seulement une des plus petites divisions de la classification universelle, il fallait des années.
«Ne vous rebutez pourtant pas, ajouta-t-il; vous ne comptez pas abandonner la peinture,&comme vous ne voulez probablement que vous faire une idée de certains détails, je peux, en deux ou trois jours, vous donner un aperçu de la branche entomologique qui m’occupe dans ce moment. Vous m’avez surpris chassant le papillon.
–Je n’y ai rien compris du tout, lui dis-je,&je suis bien curieux de savoir comment vous vous y prenez.
–Chasse de nuit, chasse de jour, classement, éducation&conservation des sujets, tout cela se tient, reprit-il;&comme demain, de bonne heure, je me remets en quête dans la campagne, si vous n’êtes pas forcé de me quitter, j’aurai un grand plaisir à vous enseigner l’art du chasseur de papillons&à vous faire parcourir les chapitres sommaires de leur histoire.
–Va pour les papillons! m’écriai-je,&vive la chasse! c’est-à-dire vive la promenade avec un aimable compagnon comme vous! Je n’ai jamais fait grande attention à ces folâtres insectes, je vous le confesse; mais par le peu que j’en ai vu dans les cadres d’Æthiops,&par les noms bizarres que vous leur donniez en les recueillant dans la rosée du soir, je m’attends à des merveilles.
–Imaginez tout ce que vous pourrez, s’écria-t-il, vous serez encore au-dessous des richesses de la nature!»
Malgré mon désir de profiter de l’intérêt que mon hôte avait su donner à notre causerie, je me tourmentais de la perte de mon camarade Pigeot, lorsque le paysan envoyé à sa recherche arriva, porteur du billet que voici, écrit en hâte au crayon sur un feuillet d’album:
«J’apprends que tu as trouvé un bon gîte, mais il est trop loin de celui que la Providence m’envoie. A demain, au même endroit de la forêt, pour finir les études à l’heure de l’effet.
«PIGEOT.»
Comme minuit sonnait, M. Desparelles me conduisit à la chambre qu’il m’avait fait préparer, en me déclarant que ce n’eût pas été avec le pharmacien qu’il se fût montré si expansif.
«Qu’est-ce donc que ce pharmacien? lui demandai-je.
–Un imbécile qui se croit naturaliste&qui me gâte le pays; mais il chasse peu la nuit; il craint trop les coups de fusil.
–Comment, les coups de fusil? Êtes-vous donc si féroce entomologiste?
–Oh! non, pas moi! mais les paysans sont capables de tout dans leur frayeur superstitieuse. Croiriez-vous qu’ils voient en moi le grand ramasseur de rosée?
–Ma foi, lui répondis-je, j’ai failli en faire autant.»
Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, en nous serrant la main.

II.
ÉLEVAGE DES CHENILLES.
Table des matières
ŒUFS, LARVES, CHRYSALIDES, ÉCLOSION.

ALGRÉ les fatigues de la journée, je dormis fort mal. Je n’avais dans la tête que la chasse aux papillons. Je rêvai d’un bœuf ailé&d’une vache volante, sans parler des combats que je livrai à de moindres monstres. J’étais en train de larder, à coups de pique, un papillon qui avait la figure d’un nègre, quand je fus réveillé par la voix de M. Desparelles, m’avertissant que, si j’étais dans les mêmes dispositions que la veille, il était temps de partir. Je sautai à bas du lit&m’habillai encore tout endormi. Je ne me réveillai bien que lorsque j’eus déjeuné. Il était six heures,&je n’avais pas l’habitude d’être si matinal.
Après avoir recommandé à Æthiops de ne pas oublier les provisions de bouche pour la journée, M. Desparelles me dit:
«Puisque vous voulez essayer un peu de tout aujourd’hui, venez vous munir des instruments nécessaires à la chasse.»
Et il me fit passer dans une pièce qu’il appelait sa ménagerie.
C’était une grande chambre qui tenait de l’orangerie&de l’atelier une immense fenêtre vitrée, des gradins chargés de pots de fleurs&des boîtes garnies de toile métallique ou de canevas, où grouillaient des chenilles; le long des murs, des cadres d’insectes, de chrysalides, des oiseaux empaillés, des herbiers, des fioles, des casiers, des cartons rangés&étiquetés avec soin; une bibliothèque, des perches, des filets de gaze, des engins de pêche ou de chasse, des planchettes, des instruments de dissection ou de préparation; tout piquait ma curiosité.

«Un peu de patience, me dit M. Desparelles. Vous voulez chasser le papillon: savez-vous d’abord ce que c’est qu’un lépidoptère? Avant tout, l’explication du mot lépidoptère: qui a des ailes écailleuses, du grec
, écaille, et de
, aile.
–Bon! dis-je, cela m’est égal!
–Ce n’est pas égal du tout. Les insectes se divisent en douze ordres. Le lépidoptère compose le dixième. Il y a les coléoptéres, nom qui, en grec, veut dire ailes a étuis; les orthoptères, ou a ailes droites; les névroptères, ou ailes à nervures; les hyménoptères, ou ailes à membranes; les diptères, ou à deux ailes, etc. La poussière de l’aile d’un papillon, vue à la loupe, ressemble à des écailles superposées absolument comme des tuiles sur un toit; de là le nom générique d’ailes recouvertes d’écailles.
«A l’état parfait, l’organisation extérieure d’un lépidoptère se compose de quatre palpes dont les deux inférieurs sont seulement distincts, plus ou moins visibles&proéminents; d’une trompe plus ou moins longue, selon les espèces; de deux antennes de forme très-variable; de deux yeux apparents, immobiles, gros, formés par un nombre prodigieux de petites facettes; de quatre ailes&de six pattes plus ou moins longues, plus ou moins garnies d’ergots; d’un corps en deux parties: le corselet& l’abdomen. Le corselet est formé de trois segments sur l’un desquels les ailes sont adaptées; l’abdomen est allongé&se compose de sept anneaux, le dernier toujours plus fendu au bout chez le mâle que chez la femelle; la tète est un peu comprimée en avant; les palpes inférieurs, semblables à deux lèvres, se projettent en avant&renferment la trompe, qui varie selon les familles&qui sert de conducteur aux sucs nutritifs. Les ailes sont excessivement variables aussi de forme&de position. Elles sont libres&peuvent se redresser perpendiculairement chez les papillons de jour, quand l’insecte est au repos; chez d’autres, chez presque tous les papillons de nuit, un frein musculaire les retient aplaties sur l’abdomen&les empêche de se relever. Les pattes, toujours au nombre de six, ne servent pas à toutes les espèces. Chez les Argynnes, les Vanesses&les Satyres, par exemple, les deux premières pattes semblent mutiles à la marche; ils ne s’en servent nullement. En général, le mâle est presque toujours plus petit que la femelle &orné de couleurs plus brillantes. Dans certaines espèces de Liparides, de Psychides&de Géomètres, la femelle, bien qu’elle soit complètement dépourvue d’ailes, a toujours le corps plus gros que le mâle.
«Vous savez que, pour devenir papillons, ces intéressants insectes passent par quatre états: celui d’œuf, celui de chenille ou larve, celui de chrysalide, nymphe ou momie,&enfin celui d’insecte parfait. Il est des espèces qui pondent des milliers d’œufs, d’autres tout au plus une centaine. Vous voyez dans cette boite des œufs de Saturnia pyri (grand paon de nuit), qui est la plus grande espèce de nos climats. Le volume des œufs varie beaucoup selon les espèces. Ceux du Bombyx quercus (du chêne), dont le papillon n’est pas la moitié si grand, sont presque aussi gros. Il y a des œufs de toutes couleurs,&ils peuvent supporter les froids les plus intenses sans que leur germe perde sa vitalité. Ici, j’avais des œufs de Papilio podalirius (vulgairement dit que j’ai portés quatre jours sur moi&qui sont éclos hier. Au sortir de l’œuf, les petites chenilles ont mangé leur berceau, c’est-à-dire dévoré la coque d’où elles sortaient.
–Si vous les eussiez mis au soleil, ces œufs seraient-ils éclos plus vite?
–Non pas, le soleil les dessèche,&ils se ratatinent. Regardez cette substance blanchâtre comme de l’écume, ce n’est autre chose que des œufs de Liparis salicis (du saule);&cette espèce de bourre qui sert comme d’enveloppe à ceux-ci, c’est le poil de1abdomen de la femelle du Liparis dispar (disparate). Elle se dépouille ainsi pour préserver sa ponte du froid&de la pluie. En voilà d’autres, disposés en forme de spirale autour d’une petite branche: ce sont des Neustria (livrée).
«Passons aux chenilles! car, à l’état d’œuf, le papillon n’est pas très-intéressant. Voici des boîtes de sapin, couvertes en toile métallique pour donner de l’air. Elles contiennent des espèces différentes. Voici des pots de grès avec de la terre, pour les espèces qui se chrysalident en terre, comme la plupart des noctuelles; une boîte pour les Geometroe (arpenteuses) qui donnent toutes des phalènes.
–Mais, pourquoi donc ne pas avoir une seule grande boite pour les mettre toutes ensemble? Je pense qu’elles ne se mordraient pas!
Elles feraient pis, elles se mangeraient. Les diverses espèces se font la guerre,&même, lorsque celles d’une même espèce sont trop entassées dans le même local, comme celles qu’on appelle Fascelina, par exemple, elles s’étouffent&dépérissent. Il faut donc absolument avoir une collection de boîtes garnies de toile métallique&aérées le plus possible. Chaque compartiment doit avoir un pied carré&environ deux pieds de hauteur, comme vous voyez, afin de pouvoir y faire tenir les plantes ou branches d’arbres. On range les chenilles séparément. Gardez-vous bien d’introduire au milieu d’une famille que vous soignez un individu inconnu qui viendrait porter la mort parmi vos élèves. Quand vous en trouvez, mettez-les à part. Du reste, pour bien connaître les larves des lépidoptères, il est nécessaire que chaque espèce ait son compartiment. Les boîtes doivent être garnies de deux pouces de terre légère&de mousse, ainsi que de quelques petites branches pour que les larves qui se chrysalident dans les arbres puissent y opérer leur métamorphose. De la nourriture fraîche tous les deux jours au moins. Les arroser légèrement de temps en temps pour remplacer la pluie, car les chenilles crèvent aussi bien d’excès de sécheresse que d’excès d’humidité;&de même pour la boîte aux éclosions, car les chrysalides respirent tout comme les chenilles,&une humidité chaude favorise énormément leur changement d’état. Dès qu’un individu est piqué par les ichneumons&que vous en découvrez les cocons, il faut le retirer de la boîte; autrement, cette espèce de cousin, venant à éclore, piquerait vos autres élèves. Si une chenille meurt, ayez le soin de la retirer aussi, car son exhalaison pourrait faire périr les autres, qui parfois la dévorent. Quinze jours après que vos sujets se sont métamorphosés, vous pouvez nettoyer les boîtes&reporter les chrysalides dans la grande boîte aux éclosions. Cependant, il ne faut pas déranger les coques sans nécessité,&, quand on a assez de place, il vaut mieux les laisser là où elles se mettent d’elles-mêmes.

–Mais comment sait-on qu’une chenille va se chrysalider?
–Quand elle va faire sa dernière peau, qui est l’enveloppe coriace qu’elle revêt pour passer papillon, elle jeûne&se purge copieusement pendant deux ou trois jours, change de couleur, devient terne; exemple celle du grand paon de nuit qui, de verte qu’elle était, passe au jaune &au brun; puis elle parcourt la boîte&cherche un endroit pour bâtir sa demeure. Chez quelques espèces, ce travail ne dure qu’un jour,& il y en a même qui le font en quelques heures. Il y en a aussi qui sont en train de filer&qui, se voyant dérangées, recommencent deux ou trois fois leur travail.
–Me voilà bien fixé, lui dis-je; je vous prie de continuer vos instructions.
–Voici donc une autre boîte, dit-il. Elle renferme la chenille du Bombyx trifolii (du trèfle), dont je vois un individu crevé d’indigestion; il a vomi ses intestins. Tâtez avec les brucelles comme son corps est vide! Cette espèce est difficile à élever.
–Que diable ai-je donc qui me démange comme ça? dis-je en portant la main à mes yeux. Plus je frotte, plus c’est cuisant.
–Parbleu! me dit mon professeur, vous avez touché cette chenille avec vos doigts; son poil vous est resté dans les pores,&vous vous en êtes mis aux paupières; ce n’est rien. Frottez-vous avec un peu d’huile. Continuons-nous? Ou bien en avez-vous assez?
–Voyons-en qui n’aient pas de poils, lui dis-je d’un air résigné.
–Celles-ci, reprit-il en me présentant une boîte de ferblanc, sont glabres. Ce sont des Cossus-ligniperda (gâte-bois), qui vivent dans l’intérieur des saules, dont elles mangent l’aubier et sucent la séve. Je les nourris de pommes&de sciure de bois. Elles vivent ainsi trois ans avant de se changer en nymphes. Heureusement que toutes les chenilles que vous voyez ici ne me font pas attendre si longtemps. Il y en a qui subissent toutes leurs métamorphoses dans l’espace d’un mois. D’autres, comme les Bombyx rubi (de la ronce), passeront l’hiver à l’état de chenilles roulées sous la mousse ou dans les feuilles sèches,&se chrysalideront au printemps de l’année prochaine. Par exemple, il me faudra avoir le soin de leur mettre quelques mottes de gazon frais, afin qu’au moindre rayon du soleil d’hiver elles puissent se refaire un peu l’estomac. Voici une boîte de Polyommates quercus (du chêne). Cette espèce ne se chrysalide pas en s’attachant aux branches comme les Piérides, les Papilionides&quelques autres espèces de Lycénides; elle descend sous la mousse&s’y transforme comme certains Satyres. J’ai élevé beaucoup de leurs chenilles,&j’ai remarqué que, parvenues à toute leur taille, elles coupaient le pétiole de la feuille à l’endroit où il tient au rameau. La feuille tombe&la chenille aussi. Comme elles sont très-paresseuses, très-lentes à marcher,&qu’elles se chrysalident sous la mousse sans former de coque, elles préfèrent descendre de cette façon, qui est plus expéditive.
«Dans ce pot de terre, voilà des chenilles de Mania maura, noctuelle qui vit sur les plantes basses. Elles ne sont pas velues&vous pourriez les toucher sans inconvénient; mais si vous voulez qu’une chenille vive, il ne faut jamais la serrer dans les doigts. L’éducation de ces demoiselles exige beaucoup de soins. Certaine qui s’accommodait fort bien de telle plante, prend la fantaisie de n’en plus vouloir. Il faut alors chercher, bien longtemps parfois, ce qu’elle désire,&pendant qu’on le cherche, il lui arrive de tomber malade. Cela vous fait rire? Sachez que le naturaliste a souvent le cœur brisé en voyant mourir une élève dans laquelle il mettait toutes ses espérances. Telle que l’on croyait bien portante recèle dans son sein des larves d’ichneumon, le plus grand ennemi des chenilles. Attendez un peu, je vais en chercher, car il doit y en avoir quelqu’une de piquée. Tenez! regardez cette chenille d’Aglia Tau, ornée de cornes fourchues,&voyez cette masse cotonneuse qu’elle a sur les flancs! C’est une cinquantaine de coques. Un ichneumon lui a introduit d’abord ses œufs dans le corps, au moyen d’une tarière dont il est armé. Cet œuf éclôt, la larve croît aux dépens&en même temps que la chenille, laquelle se transforme souvent en chrysalide quand même, abritant ainsi celle du parasite, de sorte qu’un beau jour on voit sortir celui-ci au lieu du charmant papillon que l’on attendait. Un ichneumon passe quelquefois trois jours&plus à poursuivie une chenille. Il attend patiemment le moment où elle change de peau,&, dans cet instant critique, il vient déposer son œuf ou ses œufs&s’enfuit après avoir ainsi inoculé la mort, car la chenille n’en revient jamais. Écrasons cette famille de meurtriers...

«Et pourtant, voyez comme on est injuste quand on se passionne pour une certaine classe d’êtres! Le but de cet hyménoptère n’est pas de tuer la chenille, mais d’assurer la nourriture de ses propres enfants. Il a soin de déposer ses œufs dans le tissu graisseux de la larve sans attaquer jamais les intestins. Si cette matière nécessaire au développement de l’insecte parfait est dévorée, la chenille parviendra peut-être à se chrysalider, mais ne fera jamais un papillon.
–Je vous avoue que j’aurais pris tous ces œufs-là pour ceux de la chenille.
–D’abord, répondit-il en riant, les chenilles n’étant point des insectes parfaits&fécondés, ne peuvent pondre; ensuite ce que vous voyez là, je ne vous ai pas dit que ce fussent des œufs; ce sont les cocons des petites larves de l’ichneumon. En un quart d’heure toutes ces petites coques ont été filées autour de la victime. Au reste, l’erreur que vous faites n’a rien qui doive vous humilier. Goedaert&quelques autres savants anciens l’ont partagée. Ils ont cru que les chenilles malades&piquées par les mouches enfantaient des vers,&même ils admirèrent naïvement le soin que prenaient ces tendres mères de filer pour envelopper de soie leurs nouveau-nés.
«Les œufs mêmes des papillons ne sont pas à l’abri de l’invasion. Il y a de très-petites mouches qui viennent y déposer les leurs, les larves y éclosent, s’y nourrissent&s’y chrysalident. Mais d’après la loi qui veut que la vie s’alimente de la destruction, ces petits sont mangés à leur tour par des parasites plus petits qui leur font subir la peine du talion. Les chrysalides d’ichneumon, qui ont elles-mêmes un parasite, en sont un exemple.
«Puisque nous sommes en train de parler des ennemis directs de là chenille, disons que les oiseaux, les punaises, certains coléoptères,& certaines mouches leur font une rude guerre. Les larves du Calosome Sycophanta, qui vivent dans l’intérieur des nids des chenilles processionnaires, sont tellement voraces qu’elles s’étouffent à force d’en manger, &tellement féroces que les plus maigres d’entre elles mangent les plus grasses, de préférence aux chenilles qui les entourent.
«Je veux vous montrer un petit objet fort curieux que j’ai ramassé hier au bout de mon jardin.
–Qu’est-ce que cela? une petite bouteille?
–Une miniature de flacon de fine argile admirablement pétrie, comme vous voyez,&arrondie avec autant d’art&de régularité qu’un habile potier pourrait le faire. C’est l’ouvrage d’un insecte hyménoptère, le sphége tourneur (spirifex).
–Ne cassez pas ce chef-d’œuvre, c’est très-curieux.
–Oui, mais ce n’est pas rare&je veux vous faire voir ce qu’il contient. Il doit servir de sépulcre à quelque pauvre chenille.»
Et brisant la petite bouteille, M. Desparelles me montra en effet cinq petites chenilles vivantes, de diverses espèces, qui avaient été apportées là pour provision à une petite larve de spirifex.
«En voici une, reprit-il, qui, sans se douter de son sort, s’apprête à changer de peau.
–Les chenilles changent donc de peau?
Ne vous l’ai-je pas déjà dit? Le nombre des mues varie peu dans chaque espèce à l’état de nature. Cependant on peut, en captivité&par le mode de nourriture, en augmenter ou en diminuer le nombre chez certaines espèces velues. Ce qu’il y a d’assez singulier, c’est que je me suis amuse à tondre ras deux chenilles de Chelonia-caja (martre), la plus velue de toutes celles du genre: les poils ne repoussèrent pas; mais au bout de huit à dix jours, elle quitta sa vieille peau&en sortit plus fourrée que jamais. Il y a des espèces qui prennent une livrée tout autre que celle qu’elles portaient, quelquefois plus belle, d’autres fois moins.
Et d’où leur vient la fantaisie de changer de peau? demandai-je.
Fantaisie! s’écria M. Desparelles. Les animaux subissent des lois fatales&n’ont pas de fantaisies individuelles. La peau des chenilles est apparemment de nature à se sécher vite,&, dans cet état, elle cesse d’être un vêtement élastique; mais la loi de conservation, qui est dans le moindre animal, lui en prépare un nouveau plus moelleux&plus frais qui s’est formé sous l’ancien pour briller au jour voulu. Il faut croire que ce renouvellement ne s’opère pas sans effort, car toute décortication de la chenille est une maladie. Vous la voyez triste, terne, sans appétit, languissante, puis immobile&réduite à la diète pendant plus ou moins d’heures, suivant son espèce. Enfin la crise est arrivée: la vieille robe n’adhère plus, la calotte de la tète se soulève, le masque tombe,&, comme une graine qui éclate, l’enveloppe du corps se fend sur le dos jusque vers la moitié; alors l’individu se dégage du reste de l’étui&vous procure quelquefois les étranges surprises dont je vous parlais tout à l’heure. Dans certaines espèces, les sphinx particulièrement, la couleur&le dessin sont tellement changés que, si vous n’avez pas assisté à la métamorphose, ou si vous ne l’avez pas déjà observée, vous ne reconnaissez plus votre élève. Mais passons au troisième état, à celui de chrysalide.
–Attendez que je m’émerveille un peu, m’écriai-je. Ce n’est pas le tout de devenir savant, il faut rester artiste&admirer la nature dans ses œuvres. Ces petites créatures, que tant de gens repoussent avec dégoût,&que, pour ma part, j’avoue n’avoir jamais regardées qu’avec une sorte de mépris, me paraissent, à présent, avoir leurs agréments physiques.
–Je le crois bien! dit-il. Ouvrez donc les yeux à leurs beautés!»
Alors nous revînmes ensemble à l’examen des fraîches couleurs ou des riches fourrures de diverses espèces. Il me fit observer qu’il n’y a aucune analogie future entre la parure de la chenille&celle du papillon qu’elle produira. Telle chenille terne&insignifiante amènera un papillon étincelant de richesse. Telle autre, qui étale une robe semée de pierreries, deviendra un lépidoptère humblement ou sordidement vêtu, comme si la nature voulait dédommager une de ces deux existences des privations de l’autre. Il me fit admirer la chenille de Io (paon de jour), qui semble être habillée de velours noir à points blancs brillants comme du jais; celle de Liparis salicis (du saule), dont le dos blanc mat se borde d’une double ligne noire semée de boutons orange vif&de bouquets de légers cheveux ambrés. Dans le grand nombre de celles qui sont lisses &d’un vert printanier, il me fit remarquer combien il régnait de variétés dans leurs légers ornements, dans leurs fines rayures, dans leurs nuances délicatement fondues ou vigoureusement tranchées.
«Mais pourquoi tous ces noms latins? Ne serait-il pas plus simple de les appeler livrée, flambé, paon de jour en français?
–Les noms vulgaires qui leur ont été donnés primitivement ne sont pas plus à mépriser que les noms scientifiques; mais il faut bien dans les sciences une langue universelle; celle des localités est trop variée&trop incertaine. Si vous alliez parler de la Belle Dame à un Allemand, il ne vous comprendrait pas, tandis qu’il en sera tout autrement si vous dites cardui (du chardon). Les tribus&les genres changent selon les auteurs, mais le nom de l’espèce ne varie jamais. C’est un nom de baptême que lui confère le premier qui la découvre&que sanctionne ensuite la science. Il faut cependant que le nom imposé soit ou celui de la plante qui nourrit la chenille comme médicaginis (de la luzerne), brassicœ (du chou), delphinii (du pied d’alouette), etc.; ou tiré de quelqu’une des qualités de l’insecte, comme plumistaria (ayant des antennes semblables à des plumes), apiformis (en forme d’abeille); lanestris (laineux), etc. Au siècle dernier, les noms des demi-dieux et héros de l’antiquité furent très en vogue: Adonis, Eurvdice, Apollon, Scipion, Cléopâtre, etc.; mais aujourd’hui on préfère celui de l’entomologiste qui a découvert cette nouvelle espèce ou bien celui du savant sous le patronage duquel on la met: Yvanii (d’Yvan), Dejeanii (de Dejean), Saportœ (de Saporta), Maillardi (de Maillard), etc.
«Toutes les chenilles sont munies de trois paires de pattes courtes, articulées&à crochet simple, posées sur les trois premiers anneaux à partir de la tête. Vous retrouverez ces six pattes appelées, pattes écailleuses ou vraies pattes dans le papillon. Les autres pattes, dites membraneuses ou fausses pattes, sont des tubercules charnus pourvus à leur extrémité de petits crampons circulaires&rétractiles au moyen desquels l’insecte se tient sur les plantes. Le nombre des six vraies pattes est invariable, mais celui des fausses pattes varie de deux à dix selon les différentes familles de chenilles. Toutes les larves que vous trouverez munies de plus de seize pattes ne vous donneront jamais de papillons, mais des mouches ou des coléoptères. D’ailleurs, elles ne sont jamais velues comme celles d’une grande partie des lépidoptères.
–Comment se fait-il que, parmi les chenilles des papillons de jour, les unes aient des épines sur le corps, tandis que d’autres n’ont que de petits poils courts et serrés?
–Ces appendices sont pour l’entomologiste ce que sont les aiguillons, les épines&vrilles pour le botaniste. Ils ne diffèrent des poils que parce qu’ils sont plus gros, plus durs, de consistance cornée&prenant souvent une extension qui les force à se ramifier. Est-ce que les piquants du porc-épic, les soies du sanglier, les plumes des oiseaux, les écailles des poissons, la laine des moutons, les cheveux de l’homme sont autre chose que des poils? Vous savez bien que toute substance, tout être se modifie selon le milieu qui lui est assigné. Les épines, crins, brosses, cornes&appendices plus ou moins bizarres des chenilles ne sont donc également que des cheveux; mais des cheveux implantés sur chaque peau nouvelle de l’insecte, car l’ancienne peau tombe avec toutes ses épines pour faire place à de nouvelles épines toutes fraîches, toutes molles, qui ne prennent de consistance&ne se redressent que quelques instants après, au contact de l’air.
«Je vous disais, tout à l’heure, que les chenilles avaient beaucoup d’ennemis; mais la nature qui ne crée jamais un animal, si faible qu’il soit, sans le mettre en mesure de se défendre, les a pourvues de certaines armes. Les unes sécrètent&lancent par la bouche une liqueur acre; les autres se servent de leurs mâchoires pour mordre. Les Géomètres n’ont d’autres moyens de défense que la fuite; elles se laissent tomber dans l’espace&restent accrochées par un fil. Chez les Dicranura, le corps se termine par deux tubes mobiles&cornés d’où sortent, quand la chenille est tourmentée, deux longs filaments rouges dont elle se sert comme d’un fouet pour chasser les mouches friandes de sa peau délicate.
«Chez les Papilio&les Parnassiens, c’est une corne charnue en forme de fourche, placée au-dessus de la tête&cachée alors que la chenille est sans inquiétude; mais j’ai là des élèves de ce genre, nous pouvons tenter l’expérience.»
Et au moyen d’une barbe de plume, il chatouilla&agaça si bien l’une d’entre elles, qu’elle se redressa en colère&fit sortir une longue membrane orangée, dont elle frappait de droite&de gauche, en exhalant une odeur que je comparai à de l’extrait de carotte.
«Naturellement, me dit le professeur, les feuilles de ce légume étant la hase de sa nourriture, ses organes&ses sécrétions sont imprégnées de ce suc savoureux.
«Mais regardez autre chose d’intéressant. C’est le travail de celle-là qui, après avoir trouvé une place convenable, se prépare à se métamorphoser en chrysalide.»
La chenille venait de tapisser de soie la tige qui devait la soutenir. Elle se retourna, cramponna ses deux dernières pattes, tout en entourant de soie l’extrémité de sa croupe garnie de petits poils roides visibles à la loupe; ainsi fixée au réseau de soie, elle appliqua d’un côté de sa tête, un peu en arrière, un fil qu’elle lâchait peu à peu en le faisant passer entre ses pattes écailleuses&le colla de l’autre côté. Elle recommença ainsi une cinquante de fois, en s’assurant à chaque reprise que le fil était solide. Elle fabriqua de la sorte une véritable corde, eu égard à son corps&à son volume. Cette soie provenait d’une liqueur contenue dans un petit réservoir sous le menton de la chenille, liqueur qui a la propriété de se solidifier à l’air. Le câble étant prêt avait la forme d’un petit arc. L’insecte commença par se plier, passa la tête dans le nœud&se glissa dessous jusqu’à ce qu’il fût sur son dos. Ainsi placée, la chenille se tendit&poussa de toutes ses forces sur ce lien pour en éprouver la solidité. Après quelques mouvements oscillatoires qui eurent pour but de lui faire entrer le fil dans la peau, elle rétracta ses pattes,&, lâchant tout point d’appui, elle se trouva soutenue par cette sangle&par les fils qui retenaient son extrémité inférieure.
«Dans quinze jours, dit M. Desparelles, le papillon sortira de son enveloppe, étendra ses ailes magnifiques&ira animer les lisières fleuries de la forêt. Je dis qu’il éclôra en quinze jours s’il reste dans son milieu naturel; car le cours de sa vie à l’état de chrysalide peut être allongé ou diminué selon la température.

–Comment cela?
–L’insecte que nous appelons chenille est un papillon caché sous des vêtements organisés dont il a besoin pour croître. Sa croissance se fait sous la forme de larve,&la solidification de ses parties sous celle de chrysalide. Sous la première forme, il mange&fait provision de sucs nutritifs qui demandent à être digérés, distribués&surtout épaissis pendant la seconde période. Les organes du papillon ne sont encore qu’à l’état de bouillie dans la chenille. Dans la chrysalide, il s’établit une transpiration; les parties aqueuses s’évaporent par la chaleur&les tissus se raffermissent. Cette opération se fait en plus ou moins de temps selon les conditions atmosphériques.»
Nous passâmes à la boîte aux éclosions.
«Avant tout, me dit-il, il faut voir s’il n’y aurait pas quelque nouveau-né qui s’échapperait si nous manquions de précautions.»
En effet, après avoir regardé à travers le canevas, il aperçut plusieurs naissances: le Sphinx pinastri (du pin), Elpenor (de la vigne), le Smerinthe tiliœ (du tilleul), variété rousse, la Callimorphe-hera (chinée), d’une fraîcheur incomparable.
«Voilà de splendides papillons!
–Assez communs! répondit-il tranquillement;&, s’armant d’une épingle, il ouvrit la boîte&piqua la callimorphe, qui, en se débattant, fit voir ses ailes inférieures.
–Variété! s’écria-t-il. Hera à ailes inférieures jaunes, au lieu de rouges!
–Ne seraient-elles pas plus jolies rouges?
–Ce que Dieu a fait est bien fait; mais l’entomologiste préfère la variété,&surtout la rareté.»
Il passa à l’individu une autre épingle en travers, afin qu’il ne débattît point ses ailes, ce qu’il appela mettre un frein, en attendant la préparation complète. Je regardai les chrysalides&demandai l’explication des détails de leur logement.

«D’abord, me dit-il, cette boîte est divisée en trois parties. Voici un endroit sec pour toutes ces coques de Saturnia (grands et petits paons). Une partie éclôra l’année prochaine, au mois d’avril, une autre partie l’année suivante; prévoyance de la nature, en cas de désastre, gelée intempestive, sécheresse, etc. Voici deux vieilles coques de la même espèce qui sont en chrysalide depuis trois ans.
–Et ces êtres-là sont vivants? dis-je, étonné.
–C’est la vie à l’état latent.
–Quelle différence y a-t-il entre cette vie d’expectative&la mort?
–La chrysalide vivante a un mouvement. (Il me le fit observer en pressant légèrement le corps d’un individu de Catocala sponsa (fiancée), dont l’abdomen fit des oscillations comme celles d’un poisson. Les chenilles, reprit-il, respirent par de petites ouvertures que l’on appelle stigmates,&qui sont au nombre de neuf de chaque côté de leur corps. Ces stigmates se retrouvent dans les chrysalides comme dans les papillons.»
Il me montra ensuite comment on découvre que la mort a remplacé la léthargie. Il y a décès quand les anneaux se soudent&que la momie devient légère.
La seconde partie de la boîte contenait, sur un lit de mousse, les coques&chrysalides qui veulent de la fraîcheur sans être dans la terre. Au-dessous d’elles, sous un grillage, un tiroir plein de terre mouillée entretenait l’humidité.
«La manière dont les chenilles se transforment, me dit M. Desparelles, varie beaucoup, comme vous voyez; voici des cocons analogues à ceux des vers à soie, d’autres enveloppés seulement de quelques fils. Cette coque triangulaire verte, avec cette nervure plus claire au milieu, est celle de l’Halias-quercana (du chêne), la plus grande platyomide du genre. Celle-ci, qui ressemble un peu aux chrysalides des Pierides brassicœ (du chou), est cependant une phalène, l’Ennomos-tiliaria (du tilleul). En voilà une, la Cucullia verbasci (du bouillon blanc), qui se tapisse ou plutôt maçonne une coque en terre très-solide. Voici la coque du Bombyx quercus (du chêne), qui ressemble à un gland; celle du Bombyx rubi (de la ronce), qui est allongée en forme de croissant; celle de l’Urapterix-sambucaria (du sureau), qui flotte, suspendue par de légers fils de soie, dans un hamac diaphane; celle de Saturnia pyri (grand paon de nuit), que vous avez vue tout à l’heure, est d’un agencement admirable. Les soies dont elle se compose sont disposées de manière à laisser sortir le papillon sans effort, à l’heure de son éclosion,&à ne pas permettre l’entrée aux insectes durant le sommeil de la chrysalide.
«En général, toutes les chenilles velues font des coques,&celles qui ont des tubercules, comme Saturnia pyri, fournissent bien plus de soie que les autres.
«Voici le dernier compartiment, continua-t-il. C’est un tiroir plein de terre de bruyère où reposent les chrysalides de sphinx. Celles d’Atropos (tête de mort) sont énormes. Ce sont les plus grosses de nos climats. Voici une douzaine de coques de Sesia-apiformis (apiforme), qu’elles composent avec des parcelles de bois rongé&réduit par elles à l’état de sciure. Remarquez une particularité intéressante: au bout de cette coque rude, épaisse, difficile à déchirer, vous voyez le fourreau vide de la chrysalide qui semble avoir monté d’elle-même jusqu’à l’orifice pour donner passage à l’insecte parfait. Il y a mieux, cette même sésie va bâtir&cacher sa coque dans l’intérieur des peupliers,&parfois dans les racines jusqu’à un demi-mètre de profondeur;&pourtant, la nymphe fait ce trajet, puisqu’on la trouve à moitié sortie à travers les écorces. Ainsi cette momie, si bien serrée dans ses anneaux comme dans des bandelettes, a la faculté de grimper. Vous vous en assurerez en remarquant qu’elle est pourvue de petites pointes qui garnissent les segments de son abdomen&sur lesquels elle appuie ses mouvements.»
Il me fit voir, dans une autre boîte, des nymphes de papillons de jour, suspendues la tête en bas, ou attachées par le milieu du corps, au moyen d’une soie à peine visible, filée par la chenille.
«Ce sont les plus belles de toutes! m’écriai-je. Elles sont tout en or, en argent ou en bronze.
–C’est ce qui leur a fait donner le nom de chrysalide, de ypucoç (or). On a ensuite généralisé ce nom, en l’employant pour toutes les transformations. Cette enveloppe n’a pourtant de l’or que l’apparence; c’est une substance gommeuse appartenant à l’insecte,&qui, recouverte d’une petite pellicule transparente, brille d’un éclat métallique.
–Comment font donc les papillons pour sortir de là avec leurs grandes ailes? Ils grandissent donc?
–Il n’en est rien! Le papillon sort de sa chrysalide, qui n’est plus alors qu’une espèce de pelure d’oignon que le moindre souffle emporte au loin; je parle ici des Vanesses, Argynnes, Mélitées&autres genres diurnes;&il en sort absolument de la même manière qu’il est sorti de ses vieilles peaux lorsqu’il n’était encore que chenille. Il est d’abord mou&humide, ses ailes sont petites&chiffonnées. Il s’accroche& reste immobile; puis ses ailes se développent, se sèchent&s’affermissent. Avant de les essayer, il se débarrasse de son meconium, espèce de liqueur rouge comme du sang. Toute cette opération se fait dans l’espace d’une heure au plus; mais le papillon n’a pas plus grandi, relativement, que votre parapluie quand vous l’ouvrez,&il ne grandira plus.
L’éclosion est plus compliquée chez les papillons qui font des coques; puisque, déjà à moitié dégagés de la chrysalide, ils ont encore à percer le cocon qui l’enferme. Les uns ramollissent l’endroit qui doit leur donner passage, avec un liquide qui dissout la gomme; les autres, comme certains bombyx, coupent les soies de la coque; mais, comme ils n’ont plus de mâchoires, je suppose qu’ils doivent se servir de leurs yeux taillés à facettes, comme d’une lime. Le plus souvent, l’insecte n’a qu’à pousser devant lui l’opercule retenu par quelques fils qui se rompent à la moindre pression du prisonnier.
–Et combien de temps vit un papillon?
–Leur existence est généralement courte. Le mâle périt après l’accouplement,&la femelle après la ponte. Celles-ci en captivité& forcées au célibat vivent ordinairement plus longtemps qu’à l’état de nature,&meurent sans avoir pondu. Cependant celles des Bombvcides se débarrassent de leurs œufs sans avoir été fécondées. En somme, on peut fixer à une dizaine de jours la durée de la vie d’un lépidoptère.
«Il y a cependant des exceptions. Les Vanesses, qui vivent en famille à l’état de chenille, éclosent en été. Dans la même espèce, les unes volent, s’accouplent&meurent dans la quinzaine; les autres se retirent dans les arbres creux, les fentes des vieux murs, les caves,& tombent dans un engourdissement léthargique dont elles ne sortent, aux premiers beaux jours, que pour s’accoupler en mars, c’est-à-dire huit mois après leur éclosion. Vous pensez bien qu’après cette hibernation, ces papillons ont perdu beaucoup de leur fraîcheur. Cependant c’est un plaisir pour le naturaliste de voir, au moindre rayon du soleil d’hiver, ces hôtes des jardins&des prairies, sortir de leur retraite, secouer leur torpeur&voltiger sur les plantes encore blanches de la gelée du matin. Je les ai souvent observés,&je peux dire que chaque hiver il y en a une demi-douzaine que je connais de vue, l’un à sa grandeur anormale, l’autre à son aile déchirée, d’autres encore à leurs habitudes&au choix de leur cachette le long des espaliers. Ce sont des Atalante, des grande tortue, des Antiope. Elles se trompent peut-être de saison; pourtant je ne les vois pas chercher à fouiller les fleurs absentes. Elles ne paraissent songer qu’à se dégourdir les ailes en volant avec lenteur sur les pierres un peu attiédies par le soleil, ou à se poser, les ailes ouvertes, sur le sable sec. Le fait de papillons qui passent l’hiver a également lieu pour les chrysalides. Prenons la Piéride brassicœ (du chou) comme exemple. Sur trente chenilles qui se chrysalideront à l’arrière-saison un tiers éclôra, pondra&mourra en quelques jours, l’autre tiers éclôra,&restera en léthargie, comme je viens de vous le dire, tandis que les dix derniers hiberneront à l’état de chrysalide. De cette façon, vous êtes sûr d’avoir pour l’année suivante des œufs, des chrysalides&des papillons qui vous donneront de quoi dévorer votre potager. En général, il y a deux pontes par an&deux apparitions, l’une au printemps, l’autre à l’automne, mais la génération de l’arrière-saison donne toujours des sujets plus petits&moins brillants que ceux de la première. En revanche il y a des espèces qui ne paraissent qu’une seule fois, d’autres chez lesquelles les mâles éclosent longtemps avant les femelles. Certaines autres qui, après avoir passé l’hiver en chrysalides, éclosent au printemps&sont vêtues de couleurs si différentes de celles de leurs frères aînés, qu’on en avait fait deux espèces, comme la variété Levana de la vanesse Prorsa.
«J’ai remarqué aussi que les papillons avaient des heures régulières selon les genres pour sortir de leurs momies. Tous les mâles des Chélonides, entre autres Caja (oursine), Villica (fermière), Purpurea (pourprée), éclosent vers sept heures du matin,&les femelles à la tombée du jour; les noctuelles Fimbria, Pronuba, de neuf heures du soir à minuit; Tenebrosa (ténébreuse) vers cinq du soir; les phalènes des genres Boarmia, Amphydasis&Larentia, vers minuit. L’apparition des papillons de jour a lieu ordinairement de huit à dix heures du matin, tandis que les sphinx attendent l’après-midi.
–C’est bien curieux&bien intéressant! Mais alors il n’y a plus qu’à chercher les chenilles, car le papillon doit être bien plus beau, élevé de cette façon.
–Certainement! aussi est-ce à l’état de chenille que je le cherche le plus. Mais le soleil monte, partons!»


III.
CHASSE AUX PAPILLONS ET AUX CHENILLES.
Table des matières
APRÈS s’être muni de filets&de boîtes de chasse, les unes en carton, à fond de liége, pour les papillons, les autres en fer-blanc, à fenêtres de toile métallique pour les chenilles; d’une pelote couverte d’épingles de différents numéros; de brucelles, de plusieurs fioles, etc., M. Desparelles appela son domestique&le chargea, outre la provision de vivres pour la matinée, d’un parapluie de toile auprès duquel mon parapluie de paysagiste n’était qu’une ombrelle, d’une perche, d’une longue boîte d’herboriste, d’une petite bêche tout en fer pour la recherche des chrysalides dans la terre, d’un sécateur s’adaptant au bout de la perche pour couper les hautes branches où l’on peut découvrir des chenilles, d’une pelote de fil, avec aiguilles&ciseaux, pour raccommoder les filets en cas d’accident, etc., etc.
Le nègre était enchanté. Plus son maître le chargeait, plus il semblait léger. Nous partîmes. La journée s’annonçait magnifique.
«Nous pouvons fumer un cigare, me dit mon savant. Nous avons pour une demi-heure de marche jusqu’à la forêt, où nous nous mettrons en quête, en suivant le ruisseau qui la traverse; mais une fois la chasse commencée, il faut que toutes vos facultés soient tournées vers un but: deviner, découvrir, voir&saisir. Ce n’est pas tout d’avoir du goût, il faut encore de l’oeil&beaucoup de jarret.»

Je ne l’écoutais plus: j’étais parti comme une flèche, en criant: «Un papillon! un papillon!»&, à coups de chapeau, je cherchais à l’attraper. Je le pris enfin&l’apportai en triomphe. Il était charmant. Il ressemblait à une feuille vert pâle. Sans regarder ma capture, que je tournais&retournais entre mes doigts, M. Desparelles me dit:
«C’est Rhamni (le citron), espèce commune&pérannuelle.
–Attraper les papillons au filet&non au chapeau! me dit le nègre en étouffant de rire. Papillon jaune, vilain! Tuer tout de suite.»
Mais, au lieu de l’écouter, je lâchai le papillon, ce qui parut contrarier M. Æthiops, car il avait une aversion décidée pour tout ce qui ne lui rappelait pas la couleur de sa race,&il l’exprimait naïvement devant son maître débonnaire&souriant.
«N’écoutez pas Æthiops, me dit-il, il a une manière de voir à lui, &ses classifications ne ressemblent en rien à celles de Linnée, Latreille ou Boisduval.»
Quand nous fûmes arrivés sur la lisière de la forêt, Æthiops développa le parapluie gigantesque,&, saisissant d’une main la perche, de l’autre tenant le parapluie ouvert&renversé:
«Battre pour le monsieur!» dit-il.
Et il frappait, comme un abatteur de noix, sur les branches d’un chêne, en tournant tout autour.
«L’opération que vous faites là n’arrange guère les arbres, lui dis-je. Si vous étiez aux environs de Paris, on vous ferait un mauvais parti.
–Mais nous sommes ici un peu au désert, répondit M. Desparelles,&les paysans croient que nos insectes nous servent à faire des drogues.–Halte! ne tape plus! Voici quelques chenilles de Polyommates dans le parapluie, des arpenteuses qu’on prendrait, au premier coup d’œil, pour de petites branches sèches. Ne semble-t-il pas qu’elles sont ainsi afin de pouvoir échapper même à l’oeil perçant des oiseaux? Tenez, en voici une enfermée dans un fourreau qu’elle traîne partout avec elle: on appelle cette famille les Psychés. Elles vivent&se transforment dans cette maison portative. Rangeons tout ce monde séparément dans diverses boîtes, avec quelques feuilles, afin qu’elles aient de quoi manger jusqu’à ce soir.»
Il lit ensuite le tour de l’arbre en cherchant au pied, dans la mousse &les brins d’herbe.
«Tenez, lui dis-je, voici une chrysalide enveloppée dans un réseau de soie&de mousse. C’est comme un petit nid d’oiseau. La connaissez-vous?
–Je vous dirai bien que c’est une chrysalide de noctuelle, genre Catocala, je crois; mais, quant à l’espèce, je ne la connaîtrai qu’après l’éclosion.
–Il y a donc plusieurs espèces sur le même arbre?
–Un seul en nourrit quelquefois plus de cinquante. On a cru longtemps que chaque plante nourrissait une espèce particulière de chenilles; mais la même espèce peut se trouver sur vingt plantes différentes. Pourtant ne cherchons ni sur les noyers, ni sur les platanes; aucune de nos espèces d’Europe ne vit sur les plantes exotiques. Quant aux plantes indigènes, toutes sont dévorées sans exception, même les plus vénéneuses, telle que l’euphorbe, qui est sans action destructive sur certaines espèces.
–Donne-moi la pelle, dit-il au nègre. Voici de la terre légère, propice aux chrysalides.»
Il en trouva effectivement deux petites d’une couleur roussâtre.
«Noctuelles!» dit-il en les mettant dans la boîte.
Comme nous passions sur des tapis de violettes sauvages, il me fit remarquer des feuilles rongées.
«Arrêtons-nous ici&cherchons, dit-il. Si, en écartant les feuilles, vous voyez par terre de petites crottes noires, regardez autour,&vous trouverez peut-être quelque chenille d’Argynnis (nacré).»
Après quelques instants d’examen, je commençai à me plaindre de la chaleur, car le soleil me tombait d’aplomb sur la tête.
«Bah! dit-il en riant, cherchez toujours. Un entomologiste ne doit craindre ni le froid, ni le chaud, ni la pluie, ni le soleil.
–Voilà quelque chose, m’écriai-je. Une chenille avec des épines sur le dos.»
Il vint vers moi.
«C’est l’Argynnis Paphia (tabac d’Espagne). Je vous fais mon compliment, car elle est difficile à trouver durant le jour, à l’état de chenille. Eh! eh! vous l’avez aperçue! Allons! l’œil n’est pas mauvais!
–J’ai soif! lui dis-je en prenant ma gourde. J’ai bien mérité de boire!
–Le chasseur, jamais avoir ni faim, ni soif, dit Æthiops en s’essuyant le front; mais bouleaux là-bas! Allons-y.»
En passant près d’un chêne, mon professeur m’arrêta.
«Voyez-vous sur l’écorce? dit-il.
–Quoi donc?
–Cette petite boursouflure.
–Non.
–C’est la coque du Bombyx-Milhauseri (de Milhauser), très-difficile a voir, même pour un œil exercé.»
Cela, en effet, ressemblait tellement à l’écorce, que j’y regardai à deux fois,&de très-près, avant d’y croire. Je ne vis même la chrysalide que lorsqu’il eut ouvert la coque.
«Aux bouleaux!» cria de nouveau Æthiops en brandissant la perche d’un air menaçant.
Mais aux bouleaux, qui étaient fort éloignés, nous attendait une de ces amères déceptions si fréquentes, hélas! pour les jambes du naturaliste. Je l’ai appris depuis.
De loin, ces arbres ne nous paraissaient pas très-élevés; mais, à mesure que nous approchions, ils semblaient croître à vue d’œil. Arrivés au bas du premier, nous pûmes constater qu’il avait une tige droite& lisse d’au moins dix mètres sans une seule branche.
«La perche est trop courte! dit d’un ton calme M. Desparelles. Nous ne pouvons pas battre celui-ci; cherchons-en un autre qui soit branché moins haut; mais je crains qu’il n’y en ait pas, car ces arbres paraissent tous du même âge.
–En voici un plus abordable,» m’écriai-je en prenant la perche.
Déjà j’étais mordu de cette passion nouvelle.
Mais comme le bout de ma perche n’atteignait que le bout des feuilles, il me vint une idée: «Bon nègre, ne bougez pas, dis-je en me saisissant du parapluie. Je vais vous grimper sur le dos.»
Il me laissa faire. Me voilà donc à califourchon sur son échine, la perche en main. Au premier coup frappé dans les feuilles, une grande &belle Lichénée tombe dans le parapluie. Æthiops, ne se sentant plus de joie, lâche mes jambes, qu’il tenait,&se précipite sur cette chenille comme s’il craignait de la voir s’envoler. Manquant de soutien, j’abandonne la perche qui lui tombe sur la tête,&je me trouve assis dans les genêts épineux.

«Malheureux! m’écriai-je, tu ne peux donc pas modérer tes passions! il fallait m’avertir, au moins! Par ta faute, me voici larde outrageusement.
–Oui! oui! dit-il; belles chenilles là-dessus. Recommençons.»
Malheureusement c’était la seule branche que la perche put atteindre. Nous passâmes à un autre bouleau, à un quatrième, à un cinquième. Ils étaient tous plus hauts les uns que les autres! Æthiops arrachait sa laine avec désespoir.
«Moi aller chercher une échelle! dit-il; mais avant, essayer de grimper!» Et, se débarrassant de son fourniment, il se mit à l’œuvre. Ce fut sans succès. L’ascension était impossible. Les bouleaux sont des arbres ensorcelés, on les croirait savonnés du haut en bas. Lassé de vains efforts, il fut, en jurant, s’asseoir sur l’herbe brûlée par le soleil.
Je lâchai alors perche&filet,&m’escrimai à lancer des pierres& des mottes de terre dans le feuillage; mais rien ne tomba que mes projectiles.
«Fatalité! m’écriai-je. Il y a des chenilles là-dessus&nous ne les aurons pas! Coupons l’arbre!»
C’était une idée; mais, outre que nous n’étions pas chez nous, nous manquions des instruments nécessaires,&puis c’était l’heure des papillons. M. Desparelles avait vu voler des Nymphales&des Hespéries sur les bruyères qui longeaient la forêt. Ramassant tous nos engins sans rien dire,&jetant un dernier regard de fureur sur les bouleaux, nous quittâmes ces lieux maudits pour nous enfoncer dans les allées ombreuses de la forêt. La nature avait triomphé de l’homme!

Nous marchions depuis un quart d’heure, la tête basse, récoltant de temps à autre quelques chenilles microscopiques roulées dans les feuilles. Nous étions dans un endroit frais; un filet d’eau serpentait sur les cailloux, à travers la mousse&les racines des vieux arbres.
«Asseyons-nous ici, dit M. Desparelles,&déjeunons.
–Cela me va beaucoup, répondis-je. Depuis une demi-heure, j’ai d’affreux tiraillements d’estomac&des faiblesses dans les jambes. Je n’osais pas le dire.»
Pendant que le nègre apprêtait le déjeuner, M. Desparelles m’appela vers lui. Il venait d’arracher quelques plantes dans le ruisseau,& me montrant une espèce de chenille:
«Voici, dit-il, une chenille d’Hydrocampa, qui vit&se chrysalide dans l’eau. Vous ne connaissiez pas ce mode de transformation? Le papillon éclôt au pied de la plante fontinale que sa chenille a choisie, grimpe le long de sa tige&vient se développer a l’air. Du reste, 1insecte parfait ne quitte guère les alentours du lieu de sa naissance.
–Comment! lui dis-je, il y a donc des chenilles partout?
–Presque partout&dans tout, répondit-il. Tenez! la première feuille venue!
Il prit une feuille de ronce,&me montrant une petite raie sèche qui la parcourait, ici en zigzag, là en spirale, comme une broderie capricieuse:
«Voilà, me dit-il, le chemin que la larve microscopique d’une tinéide trace en toute sa vie; sur cette petite feuille, qui lui sert de maison& de pâturage, l’insecte naît, se transforme,&, après cette longue existence d’une huitaine de jours, il s’envole pour s’accoupler&mourir le lendemain. La famille des Teignes est assez connue par les ravages qu’elle exerce sur nos habits et nos pelleteries.»
Le déjeuner fut très-agreste. Quoiqu’il dût être mangé froid, il se ressentait de l’ardeur du soleil, de même que la boisson, que nous n’eûmes pas la patience de laisser rafraîchir assez longtemps dans le ruisseau.
Tout en déjeunant, M. Desparelles me dit:
«Vous n’avez sans doute jamais remarqué une analogie quelconque entre l’insecte&la plante sur laquelle il vit, soit à l’état de larve, de chrysalide ou de papillon? Vous serez charmé en même temps que frappé de ces analogies, si vous mordez à ces études.
«Par exemple, la chenille du Papilio Machaon, qui se nourrit sur la carotte, subit l’influence de son suc colorant; le fond dominant de la robe de la larve est du même vert que les tiges de la plante,&elle est zonée de la même couleur orange que la carotte elle-même. Chez l’insecte parfait, vous retrouvez encore des ornements du même ton.
«Le ton des saxifages, dont les fleurs sont généralement rouges& blanches, se retrouve aussi dans la couleur des Parnassiens, le blanc tacheté de rouge.
«Les localités que fréquentent les papillons&l’époque de l’année où ils se montrent ont sur eux la même influence; car il existe une harmonie générale dans la nature. Les Piérides, avec leur blancheur florescente, leurs dessins de mousse délicate, leur jaune de primevère ou de bouton-d’or, sont bien les papillons des prairies du printemps; les Coliades, soufre&souci (Edusa&Hyale), ne paraissent au contraire qu’à l’automne, quand la nature a déjà pris la teinte jaune &brûlée; les Lycénides, couleur d’azur, ne vivent que dans l’air bleu de l’été; les Argvnnis, aux tons cuivrés, parsemés d’or ou d’argent, ne fréquentent que les endroits séchés par le soleil, cherchant la maigre fleur du chardon, qui leur rappelle peut-être leur première existence de chenille hérissée de piquants. Les chenilles des Vanesses-Io, Urticœ, Atalanta, sont pourvues d’épines brûlantes comme les orties où elles naissent.
«Vous verrez quelle ressemblance existe entre une chenille de Satyre&un épi de graminée! Vous remarquerez, quand vous les connaîtrez, que celles dont la teinte est plus terreuse vivent toujours sur des herbages plus secs&iront se métamorphoser en terre; leurs papillons, s’ils fréquentent les arbres ou les rochers couverts de lichens, auront sous leurs ailes inférieures les mêmes tons, afin d’échapper aux yeux de leurs nombreux ennemis.
«Parmi les Sphinx, la chenille de Ligustri, quoique fort grosse, représente tellement la silhouette d’une des feuilles pliées dont elle se nourrit, qu’en regardant d’en bas, il est très-difficile de l’en distinguer. Tous les Smérinthes sont encore plus difficiles à trouver, quand bien même vous avez le nez dessus. Les papillons des Smérinthes-Populi, Quercus&Tiliœ (peuplier, chêne&tilleul) sont identiquement semblables à l’écorce&aux feuilles sèches de ces arbres.
«Quant aux chenilles des Chelonia Purpurea&Orgva-Fascelina, qui se plaisent sur les genêts, elles ont la plus grande analogie avec les gousses de ces légumineuses. Les chenilles de plusieurs espèces de Lasiocampa-Quercifolia (feuille de chêne), entre autres,&des Catocala, sont tellement adhérentes aux écorces,&d’une apparence tellement moussue, qu’on n’est souvent averti de leur présence que par le froid de leur corps, en passant la main le long des branches. Aussi sont-elles fort bien baptisées Lichénées.
«Dans les Cossus, la ressemblance avec l’écorce des saules sur laquelle ces lépidoptères vont déposer leurs œufs est encore plus frappante.
«La chenille du genre Dicranura ne paraît, au premier abord, avoir aucune analogie avec les peupliers sur lesquels on la trouve. Il y en a cependant entre le rouge vineux de sa tête, le ton feuille morte de son dos, le vert sale de son ventre&les feuilles mortes qu’elle dévore durant l’automne. Ajoutez que sa coque, appliquée contre le tronc de l’arbre, ne paraît être, comme celle du Milhauseri que je vous ai montré, qu’une excroissance de l’écorce.
«La coque de Diloba-Cœruleocephala n’est pas moins curieuse. La chenille choisit un lichen, pénètre dessous&y fait sa coque, qui ne paraît à l’oeil qu’une petite boursouflure de la plante. Quelques Phalenides se chrysalident de la même manière,&l’analogie est encore plus grande chez elles, car leurs chenilles ressemblent à de petites branches verdâtres&moussues. Les ailes des Leucanides, qui vivent&se transforment dans l’intérieur des roseaux, paraissent nervées&veinées comme le tissu de ces plantes.
«Mais les plus curieuses sont les Géomètres. Elles sont si semblables, comme forme&comme couleur, aux branches sur lesquelles elles se tiennent, qu’il faut les voir remuer pour s’assurer que ce sont bien des chenilles. En chassant, il m’arrive souvent de m’y tromper à première vue, malgré la grande habitude que j’ai de les observer. Toutes les espèces qui éclosent à l’arrière-saison sont ternes&tristes comme les brouillards de novembre où elles se perdent.»
Ici j’ouvrirai une parenthèse&, quittant pour un moment la narration de ma promenade avec M. Desparelles, je rapprocherai de ses réflexions sur les analogies mystérieuses ce fragment d’une lettre que je reçus quelques années plus tard sur le même sujet:
«Je viens de recevoir pour toi, de notre ami Edmond Planchut, un magnifique envoi de papillons des îles Philippines.
Autrefois, quand tu étais le disciple de M. Desparelles, tu craignais de nager en pleine mer&de te lancer dans l’étude des exotiques. Depuis que tu en as pris toi-même&que tu as recueilli des larves&des chrysalides dans les forêts vierges de l’Amérique, tu apprécies davantage cette faune éblouissante des régions privilégiées;&moi, en attendant que tu viennes nommer&classer ces nouveaux arrivants, j’admire&je compare tout ce merveilleux petit monde. Cela donne bien à penser sur ce profond&sublime mystère que tu appelais le rôle du luxe dans la création. Pourquoi en effet cette prodigalité inouïe, presque folle de la nature dans ses plus minutieux détails? Je regarde dans tes collections une Tinéide du Brésil, un Yponomeute, je crois?&je découvre, à la loupe, au bas de sa courte jupe plumeuse, une bordure d’anneaux d’or rouge, encadrés de noir. Au reste, nos micros indigènes ont aussi de ces coquetteries insensées, presque invisibles à l’oeil nu, tu me l’as fait remarquer souvent. Ce que tu ne m’as pas dit, ce que tu ne me diras pas, mon cher enfant, c’est le pourquoi de cette ostentation d’ornements chez des êtres dont l’utilité ne nous est pas encore bien démontrée, puisque plus d’une espèce, parmi ces infiniment petits, est même très-nuisible à l’emménagement de l’homme sur la planète. L’homme veut faire des provisions, la mite&la teigne en font leur profit. L’homme ne peut atteindre ces misérables ennemis qui le dépouillent;&quand, armé du microscope, il en saisit quelques-uns, le voilà forcé de s’extasier sur l’armure de parade de ces ravageurs lilliputiens. Si la mite de nos armoires&l’alucite de nos blés n’ont pas été créées, comme il semble bien, pour le plus grand avantage de nos denrées, la nature proteste donc contre le roi de la création,&, rieuse&fantasque, jetant à pleines mains sur ces nuisibles micros l’or&les pierreries, elle s’est donc plu à leur dire: Vous serez beaux, bien faits, admirablement organisés&habillés, par-dessus le marché, des tissus les plus précieux! Cela sera parce que tel est mon caprice de vous élever, par le vol&par la beauté, au-dessus du bipède sans ailes, sans plumes&sans écailles, qui prétend avoir accaparé mes prédilections&mes faveurs.
N’allons pas plus loin, nous n’en sortirions pas, nous qui adorons quand même une providence,&contentons-nous de dire que le beau est un mystère dont la raison d’être échappe à toute investigation. C’est évidemment quelque chose de tout-puissant&de sacré,&l’homme, le roi des destructeurs au bout du compte, ne peut empêcher l’éternelle reproduction de cet élément superflu, mais probablement nécessaire, de l’équilibre universel.
Encore, si nous pouvions savoir comment se produit le beau dans la nature! Mais là nos questions restent également sans réponse. La chimie aura beau constater en quoi c’est fait, comme disent les enfants, jamais elle ne saisira le mode des mystérieuses opérations qui désagrègent ceci ou cela, pour le réagréger&le transformer à d’autres fins. Comment les Morpho, ces lépidoptères métalliques de la Nouvelle-Grenade, qui volent sur les mines de cuivre, prennent-ils l’éclat&les reflets chatoyants de l’azurite&des diverses combinaisons de couleur que le minerai cache au sein de la terre? Tu as fait une étude de ces affinités frappantes ou plutôt de ces réactions du milieu sur l’être qui s’y produit. Me diras-tu comment le métal semble transmuer ses oxydes irisés en tissu squalleux, en laque gommeuse, en plumes imperceptibles, pour dorer en vert, en bleu, en rouge, en jaune, en orange, en violet étincelant, la chrysalide, la chenille&la robe de ces incomparables papillons? Tu dis que les Indiens ne s’en cassent pas la tête&qu’ils supposent tout bonnement que c’est le vert-de-gris qui les colore de la sorte. Mais moi, je crois qu’ils ont raison, ces bons sauvages,&que la nature tire tous ses matériaux de travail du même alambic. Seulement, comment s’y prend-elle? Comment, dans les froides régions où elle n’a plus le concours d’un généreux soleil pour faire pleuvoir diamants&rubis sur ses créatures, compose-t-elle avec les purs reflets de la neige, les sombres couleurs des lichens&les satins des ecorces, ces douces harmonies des espèces boréales?
Pourquoi la Pantherode pardalaria, si bien nommée, offre-t-elle l’image frappante de la robe de la panthère?
Pourquoi la Callithea Leprieuri, du fleuve des Amazones, est-elle un résumé de toutes les nuances du vert disposées en ondes, comme les reflets emportés&brouillés par les flots rapides?
Pourquoi ces Héliconiens à ailes de gaze complètement diaphanes, l’Hetera piera, par exemple, avec ces formes élégantes qui semblent chercher l’immatérialité?
Pourquoi ces Leptocircus à ailes transparentes aussi, ces Érycines&ces Argus bleus à longues queues doubles ou quadruples imitant celles des Lyres, des Veuves&autres oiseaux des mêmes climats?
Pourquoi&comment toutes choses? Il n’y a que cela qui nous embarrasse!
Mais ce qui n’embarrasse ni toi ni moi, c’est de savoir si nous nous aimons. A cela point de doute,&que Dieu débrouille le reste!
GEORGE SAND. »
Je pense que le lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette digression qui rentre si bien dans mon sujet,&je le prie de revenir en arrière pour s’asseoir avec moi sur la mousse en compagnie de M. Desparelles.
En fumant&devisant, il remarqua, au pied d’un jeune frêne, l’herbe éparpillée&la terre fraîchement remuée.
«Nous ne sommes pas venus ici, dit-il,&voilà des traces de chercheurs de chrysalides! C’est le pharmacien! un fameux savant qui ose prétendre, entres autres énormités, que le petit paon de nuit est le papillon le plus rare du département! Je lui en revendrais à la livre!»
Pendant que nous nous remettions en marche, il m’apprit que, pour certains papillons, comme les Satyres, il fallait attendre patiemment qu’ils se fussent posés&les prendre au filet; que, pour d’autres, comme les Argynnes, il était nécessaire de les saisir lestement au passage.
«Il en est, ajouta-t-il, les Nymphales par exemple, qui reviennent tout de suite à la place où on les a manqués; d’autres, seulement une heure après; beaucoup ne se montrent plus au même endroit. Dès qu’un papillon paraît fixé sur un point, on doit en approcher doucement,&il faut avoir soin, autant que possible, de se placer de manière à avoir son ombre derrière soi. Une fois qu’il est pris, on le cerne rapidement dans un des coins du filet, sans lui donner le temps de s’y débattre,&, à l’aide des brucelles, par-dessus la gaze, on lui presse la poitrine en dessous, puis on le pique sur le milieu du corselet, en faisant bien attention à ne pas enlever sa poussière, ou, pour mieux dire, ses écailles. Les entomologistes exercés savent le tuer, ou au moins l’étourdir dans le blet même, au moyen d’une adroite pichenette sur la tête. Mais celui qui n’a pas la main habile, lui enlève souvent les deux épaules en employant ce procédé.
«Puisque vous paraissez prendre un vif intérêt à cette étude, je vais vous faire part d’un secret, ou plutôt d’une découverte que je dois à un de mes amis qui s’est occupé de préparations entomologiques. Il s’agit tout bonnement de toucher la tête du papillon avec le bout d’un pinceau mouillé d’éther, dès qu’il ne remue plus dans le filet. Il se trouve asphyxié instantanément. On peut alors le piquer tout à son aise, &on gagne à cette méthode un temps énorme. Je dois vous dire que l’éther n’a aucune influence sur les couleurs&qu’on peut s’en servir sur les papillons, avec modération toutefois, sans aucun inconvénient; mais il faut que vous sachiez aussi que cette asphyxie ne dure qu’un quart d’heure&que l’insecte n’en meurt pas. Donc, étouffez-le avec les brucelles avant qu’il ne se réveille&ne se débatte le long de l’épingle.»
Pour compléter ces instructions, M. Desparelles me montra une sésie sur une fleur,&me dit que pour cette espèce de lépidoptère, le blet était inutile. Il prit, en effet, la sésie facilement avec les pinces, engin de chasse muni de tulle, dont les branches recourbées me rappelèrent les fers à papillotes des coiffeurs.
«C’est l’Apiforme, dit-il,&c’est une capture intéressante à vous faire observer.
–Comment, lui dis-je, c’est là un papillon? Je l’aurais pris pour une guêpe!
– Ah bien oui! répondit mon professeur, il a une trompe. Dans les classifications, vous le verrez placé au nombre des crépusculaires,& cependant il ne vole que par un soleil ardent. Pas un de ce genre ne vole la nuit.
«Mais nous voici sur la bruyère. Mettons-nous en chasse&prenons tout. On ne sait jamais si l’on ne trouvera pas quelque variété dans une abondante récolte. Allons donc nous mettre a l’affût, a moins que vous ne préfériez courir comme un enfant à travers les ronces. Æthiops, mon garçon, tu vas aller faire un tour sur les genêts,&tu mettras dans cette boîte toutes les chenilles noires ou blanches que tu trouveras.»
Æthiops parti, M. Desparelles, étendu à plat ventre dans la bruyère, le blet couché obliquement à côté de lui, prêt à saisir sa proie, ne bougea plus&attendit certains papillons qui venaient se poser sur les parois d’une grosse souche suintante. J’imitai cette tactique; mais je ne fus pas si heureux que lui; j’en manquai les trois quarts.
«Ne vous pressez pas, me disait-il; cela viendra!»
Nous eûmes bientôt une grande quantité de Satyres, peu d’espèces différentes, mais quelques variétés pour le nombre&la place des yeux sur les ailes. Nous étions occupés à les ranger dans les boîtes de chasse, quand de grands cris, partant à peu de distance de nous, nous firent lever la tête.
«Bonne chance&bonne chasse! nous criait un personnage qui agitait d’une main un blet à papillons,&de l’autre son chapeau de paille.»
Je ne pouvais distinguer sa figure, j’avais le soleil dans les yeux.
«C’est le pharmacien! dit mon professeur en soupirant. La chasse est finie pour le moment. Serrons tout. Mais ne serait-ce pas votre ami qui le suit de loin?»
C’était Pigeot, en effet, qui brandissait en l’air son sac de paysagiste au bout de sa pique.
Le pharmacien arrivait ou plutôt bondissait&gambadait à travers la bruyère. Comme il n’était plus qu’à cinq ou six pas de nous&qu’il se disposait à nous saluer, je le vis tout à coup trébucher; son chapeau vola d’un côté, son filet de l’autre,&il disparut dans les hautes herbes.
M. Desparelles ne put retenir un grand éclat de rire. Il courut cependant au secours du pétulant pharmacien qui n’avait aucun mal.

«Je ne sais pas ce que j’ai rencontré sous mes pieds, dit ce dernier en se relevant; mais j’ai fait là une belle chute!
–Vous n’avez pas l’œil, mon cher, répondit M. Desparelles d’un ton tranquille.
–Je n’ai pas l’oeil! je n’ai pas l’oeil! vous me dites toujours la même chose!»
Pigeot était près de nous. Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.
«Après trente ans d’absence! Vous permettez, monsieur?... dit-il en s’adressant au pharmacien.»
Là-dessus, nouvelle accolade.
–Et puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une façon nouvelle!
criait-il d’un ton emphatique. Ah çà, qu’es-tu devenu, hier soir?
–Je suis devenu élève entomologiste, répondis-je. Et toi?
–Moi? dit-il en m’attirant à l’écart, j’ai couru longtemps après cette lumière qui fuyait toujours. J’ai fini par l’attraper sur la grande route, où je me suis trouvé, je ne sais comment. Devine ce que c’était? La diligence, mon cher! J’y suis monté en désespoir de cause,&j’y ai fait la connaissance de ce monsieur qui venait de la chasse aux hannetons. Je ne m’en réjouis pas. Figure-toi que j’ai fait tout au monde pour le quitter,&qu’il n’a pas voulu me laisser aller à l’auberge. Bon gré, mal gré, il m’a fallu souper avec lui à Châteauroux&l’entendre parler d’un tas de bêtes,&cela fort longuement. J’ai pris le parti de m’endormir à table, après avoir avalé de rage plus d’un petit verre. Ce matin, comme je me disposais à venir à ta recherche, ce maudit bavard s’est obstiné à m’accompagner. Et nous voilà! Que le diable l’emporte maintenant!
–Eh bien, lui dis-je, j’ai eu plus de chance que toi; j’ai rencontré un homme charmant à qui je vais te présenter.»
En ce moment, Æthiops revenait en criant de loin:
«Belles chenilles! belles chenilles!
–Tiens! un sauvage!» s’écria Pigeot.
Et il se mit à danser devant Æthiops, à la façon des singes, en lui disant:
«Eau de feu! bon visage pâle! échange! produits chimiques! cacao! montre à répétition! habit rouge!»
Insensible à ces avances, le nègre tournait autour du pharmacien en criant toujours:
«Belles chenilles! belles chenilles! d’un air presque féroce.
–Pas manger lui! disait Pigeot. Lui pas bon! eau de feu! eau de feu!»
Tout à coup Æthiops s’arrête, regarde Pigeot, l’appelle farceur,& se met à rire de son rire homérique. Puis il revient au pharmacien, ouvre sa boîte et lui dit:
«Chenilles noires! bien belles! sur les bouleaux! Toi prendre ma perche! vas-y. Bien bon! bonne chance.
–En vérité? s’écria le pharmacien; c’est sur les bouleaux que vous avez pris ces chenilles! Ne serait-ce pas des Cossus?
–A peu près! répondit M. Desparelles en riant plus silencieusement que son nègre. Ne vous gênez pas! Nous n’en avons battu que deux, seulement pour montrer à monsieur, ajouta-t-il en me désignant.
–Ah! ah! monsieur est entomologiste de Paris, sans doute? dit le pharmacien ébahi, en me regardant. Vous avez une belle collection, sans doute?»
Pigeot répondit pour moi:
«Mon ami ne collectionne que les punaises! mais quelles punaises, monsieur! Vingt-cinq cadres,&il n’y en pas deux de pareilles!
–En vérité? fit le pharmacien. Je croyais que leurs couleurs passaient en vieillissant?
–Oui, dis-je; mais j’ai un secret pour les conserver intactes.»
Il voulut nous entraîner avec lui; mais M. Desparelles lui dit qu’il avait affaire&nous engagea à dîner. Le pharmacien s’était attaché à ses pas. Le nègre les suivait, portant les bagages. Restés en arrière, nous les suivions aussi, Pigeot&moi, à une certaine distance. Tout à coup, mon ami ramasse un gros scarabée noir qui courait sur le sable.
«Attends un peu, dit-il, tu vas voir!» Il s’arrête, ouvre sa boîte, tire son pinceau&sa palette&se met à peindre en bleu le coléoptère; il passe du rouge sur le corselet, l’orne d’une paire de buffleteries en croix, lui pose des points jaunes imitant des boutons,&lui enfonce une épingle dans le corps. Après quoi, nous appelons le pharmacien, qui ne tarde pas à s’arrêter.
«Voilà un fameux insecte! lui crie Pigeot; un insecte rare, je crois, car je n’ai pas encore vu son pareil!
–Il est fort rare en effet, dit M. Desparelles gardant admirablement son sérieux. C’est le scarabée-militaris.
–En vérité? dit le pharmacien; mais je n’ose le prendre! M. Desparelles le veut sans doute?
–Non! non! répondit M. Desparelles. Ce merveilleux insecte vous appartient, puisque c’est à vous qu’on l’apporte; c’est comme si vous l’aviez trouvé vous-même.»
Le pharmacien éclatait de joie. Il serra précieusement l’insecte dans sa boîte,&comme nous prenions à gauche, il nous quitta, non sans avoir fait promettre à Pigeot de lui chercher d’autres insectes.
Quand nous fûmes un peu loin de lui, M. Desparelles se livra à une grande hilarité en pensant au scarabée peint&aux chenilles de Caja prises pour des Cossus.
«Il faut que ce pauvre pharmacien soit encore plus simple que je ne croyais,» dit-il.
Pigeot s’aperçut alors que M. Desparelles n’avait pas été dupe de sa plaisanterie,&commença à lui montrer de la considération.
Le soleil baissait.
«Il est cinq heures, dit M. Desparelles,&les espèces diurnes ne volent plus maintenant. Il n’y a plus guère que des phalènes, que nous pourrions prendre en battant les broussailles; mais ce n’est pas la peine. Ce soir, vous verrez comment je me les procure, ainsi que les noctuelles. Chaque saison demande une chasse particulière. Il y a des papillons toute l’année, même en hiver, mais ils sont rares durant les froids. Les mois qui fournissent le plus d’espèces sont ceux de juin, juillet, fin septembre&octobre. Pour les chenilles, il faut chercher en février&mai les chrysalides de sphinx, visiter les plantes basses en avril, battre les arbres&faucher sur les graminées en mai&juin.
«Faucher? lui demandai-je. Est-ce donc ce que vous faisiez hier soir?
–Précisément. Je cherchais des chenilles de satyres. En juillet, on trouve les chenilles de sphingides sur les légumineuses. En août& en septembre, on ne trouve plus que des espèces destinées à passer l’hiver à l’état de chrysalide.
–Pardon, observa timidement Pigeot: vous parlez de faucher les chenilles. Est-ce que ça pousse dans votre pays comme de la luzerne?» Je n’étais pas moins curieux que lui de me faire expliquer le ramassage de rosée dont j’avais été témoin la veille.
«Vous n’avez pas regardé le troubleau dont se servait mon brave Æthiops, dit notre hôte en s’adressant à moi. Le troubleau sert ordinairement à pêcher des insectes dans les marécages. Moi, je l’ai modifié &approprie à la récolte des chenilles. C’est un grand filet à papillons, solidement établi&garni d’une forte toile au lieu de gaze. En le promenant à la manière des faucheurs, on ramasse toutes les chenilles& insectes qui dorment ou pâturent la nuit sur les plantes basses.»

Nous suivions un petit sentier sablonneux. En nous parlant, M. Desparelles s’arrêta, se baissa pour observer&toucher de petits grains noirs, puis regarda dans un arbre, juste au-dessus de sa tête.
«Venez ici, me dit-il,&suivez mes yeux. La voyez-vous?»
Je ne voyais rien d’abord.
«C’est la chenille de Dicranura-Erminea, reprit-il; au bout de ce petit rameau, sur sur cette feuille à demi-rongée.
–Ah! oui vraiment? m’écriai-je. Comment l’avez-vous devinée là-haut en cherchant à vos pieds?
–Chasse à la crotte! dit Æthiops; bonne chasse pour les grosses chenilles.
–De même que vous avez trouvé tantôt dans les violettes une Argynnis par ce moyen, de même, reprit M. Desparelles, vous trouverez les grosses chenilles sur les arbres, en cherchant sur le sable ou sur la terre la trace de leurs déjections;&en remarquant celles qui sont fraîches, vous pourrez dire à coup sûr: Elle est là au-dessus de moi.
–Ma foi, dit Pigeot émerveillé, on parle des ruses&du génie d’observation des sauvages dans les forêts du nouveau monde...
–Ne riez pas, dit M. Desparelles: un naturaliste alerte&passionné en remontrerait aux Indiens de ce cher M. Cooper, que j’aime pourtant de tout mon cœur. Avec un peu d’habitude, il n’est pas plus difficile de reconnaître par la forme des laissées la tribu&le genre d’une chenille, que de reconnaître un papillon à sa manière de voler. Le papillon plane, le satyre sautille, la nymphale vole follement, la phalène vole sans bruit, comme un oiseau de nuit, l’hépiale rase la terre&retombe sans fournir une longue course, la zygène part lourdement en ligne droite, le sphinx fend l’air, la noctuelle décrit des courbes, le bombyx vole comme un fou&semble vouloir se cogner à tous les arbres.
«Mais tous ces habitants de l’air n’ont qu’une médiocre valeur dès qu’ils ne sont plus frais,&je ne saurais mieux vous faire comprendre la différence qui existe entre un papillon fraîchement éclos&un autre papillon qui a déjà volé, qu’entre une prune fraîche, toute couverte de cette buée qu’on appelle vulgairement la fleur,&une autre prune essuyée portée au marché&ayant déjà été maniée par plusieurs chalands. Il faut donc absolument chasser la chenille, car il y a, outre l’attrait de former une collection de premier choix, des espèces que vous ne verrez jamais voler, attendu qu’elles n’ont pas d’ailes.
«Dès le mois de février, aussitôt que la température se radoucit, mettez-vous en chasse pour explorer les feuilles sèches: c’est là que la proie se réfugie tout l’hiver. Voilà comme je m’y prends avec Æthiops. Je le charge d’une claie en fil de fer, montée sur quatre pieds,&d’une grande nappe. Arrivés dans la forêt, nous tendons le drap sous le châssis &nous faisons des amas de feuilles sèches que nous épluchons à tour de bras sur la claie. Tous les insectes enfermés dans les feuilles passent seuls a travers les mailles&tombent sur la nappe. Il faut avoir soin de choisir les endroits ou, sous les feuilles sèches, commencent à pousser les violettes, les plantains, les primevères, le lierre terrestre&les différentes espèces d’oseille. C’est ainsi que je me procure presque toutes les espèces de noctuelles de la première saison. Il faut, pour compléter la série de celles qui n’éclosent qu’à l’arrière-saison, battre à coups de gaule les saules&les trembles. Les jeunes chenilles sont réfugiées dans les chatons&les pousses nouvelles. En mai&juin, les mois où il pleut des chenilles, vous pouvez récolter jusqu’à deux cents espèces différentes dans une seule chasse.

«Il y a bien encore un moyen de faire tomber les chenilles des branches: c’est, à l’aide d’un maillet de plomb entouré de cuir, de frapper un coup sec sur le tronc des arbres encore jeunes. La secousse brusque imprimée à l’arbre surprend les jeunes larves qui se laissent choir sur la nappe étendue au-dessous. Mais je ne vous conseille pas cette opération dans les bois de l’État, les gardes forestiers vous feraient des procès-verbaux que vous mériteriez bien, car chaque coup de maillet est une blessure faite à l’écorce de l’arbre, blessure cachée, il est vrai, mais qui n’en existe pas moins. Les gros arbres s’en moquent, ils ne frissonnent seulement pas sous vos coups.
«Je vous recommande de chercher en juillet la chenille&la chrysalide de la Gortyna Flavago, dans l’intérieur des tiges de l’yèble. Quand, trop loin de chez moi pour y revenir en temps opportun, je trouve cette charmante espèce, je l’emporte&l’élève dans mon jardin en la greffant.
–Comment! dit Pigeot, voilà que vous greffez les chenilles?
–C’est une manière de dire. Je choisis des yèbles ou des sureaux bien sains, je coupe la tige à deux ou trois décimètres de terre, car la chenille aime à se blottir dans la partie basse de la tige, la partie humide. Après avoir fendu cette tige en deux&pratiqué une petite loge pour contenir mon élève, je l’inocule, pour ainsi dire, au milieu de la moëlle,&après avoir rapproché les deux parties de la tige fendue au moyen d’un bout de fil, je laisse à la chenille le soin de pourvoir à ses besoins. Elle creuse alors sa galerie en dévorant l’intérieur du sureau, se pratique une ouverture dans l’épaisseur du bois afin de sortir plus tard en papillon,&elle se chrysalide. J’agis de la même manière pour toutes les larves endophytes, c’est-à-dire celles qui vivent cachées,& j’obtiens ainsi des papillons plus beaux que par l’élevage en serre. Il est vrai que j’ai le soin d’aller chercher la tige que j’arrache avec sa racine contenant la chrysalide, quelques jours avant l’éclosion,&que je la mets à l’humidité. La plante, n’ayant pas le temps de sécher&de se rétrécir, n’étouffe pas le joli insecte encore au maillot, qui périrait écrasé dans la tige contractée.
«Je cherche, autant que possible, à faire oublier la nature à mes élèves,&à toutes celles qui vivent de plantes susceptibles d’être mises en pot, je sers la nourriture toute plantée; cela réussit beaucoup mieux que de faire tremper les tiges dans l’eau. Vous savez que les plantes prennent leur nourriture par les racines; du moment que vous les coupez &que vous remplacez leur nourrice la terre par de l’eau claire, vous les débilitez. Cette plante étiolée, devenant à son tour la nourrice de la chenille, influe sur sa santé&occasionne ces maladies que l’on appelle la jaunisse, la moisissure,&c. Je dois vous mentionner un autre genre de recherches que j’appellerai «la chasse au marais.» Il s’agit d’aller en juillet dans les étangs couper ou plutôt arracher les joncs qui sont percés d’un petit trou bouché avec de la soie. Les chenilles&les chrysalides de plusieurs espèces de nonagrides, toutes fort intéressantes, habitent l’intérieur de la tige, parfois immergée à deux ou trois pieds. Il n’est pas toujours sans danger de se promener dans l’eau jusqu’au ventre sur ces fonds tourbeux au milieu des joncs de trois mètres de haut. Vous pouvez y disparaître sans que personne s’en doute&y rester à tout jamais. Mais cette crainte ne doit pas plus arrêter le naturaliste que celle d’attraper une fluxion de poitrine ou la fièvre cérébrale, sans compter bien d’autres agréments tels que maux de dents, rhumatismes, morsure des serpents,&que sais-je encore!

«Mais si ces dangers ne vous font pas reculer&que vous vouliez vous livrer à la chasse des chenilles, il est indispensable de savoir un peu de botanique.»
Et M. Desparelles, qui me parut aussi versé dans cette science que dans l’autre, appliqua, chemin faisant, ses préceptes en nous apprenant à distinguer un plaintain d’une primevère, un polygonum d’un liseron, un lierre terrestre d’une linaire, un delphinium d’une géraniée, une graminée d’un carex, etc., etc.
«Connaître les plantes qui nourrissent les différentes espèces, dit-il, est déjà beaucoup; mais ce serait insuffisant si l’on ne connaissait aussi les époques de l’année où la chasse offre le plus de succès. Puisque vous me paraissez mordre à la science, je vous ferai cadeau d’un almanach que j’ai dressé à mon usage, vous y trouverez le mois où la chenille a atteint sa taille&la plante sur laquelle elle vit.»

IV.
PROPAGATION. NOURRITURE, PRÉPARATION, MIELLÉE.
Table des matières

Tout en’herborisant, nous arrivâmes à l’habitation de M. Desparelles, Æthiops était passé devant pour préparer le dîner. En attendant qu’il fût prêt, M. Desparelles nous fit visiter son enclos.
Tout à coup je sentis mon camarade Pigeot me pousser le coude, & je le vis regarder. d’un air moitié goguenard, moi-dé surpris, des sacs de cuir numérotés, des poches de gaze ornées d’étiquettes&des boîtes garnies es métalliques accrochées aux arbres. Quelque arbustes même étaient entièrement enve-loppés de mousseline.
« Je ne voudrais pas être indiscret, dit-il à l’entomologiste, mais je suis très-intrigué par tous ces pochons. Est-ce pour préserver vos fruits des insectes?
–Pas le moins du monde, ce sont des chenilles en nourrice. Certaines d’entre elles veulent absolument vivre à l’air libre,&tous les soins de l’homme ne remplacent pas la nature. J’élève ainsi des nichées d’espèces fort rares, sans m’en occuper beaucoup. J’ai soin de regarder de temps en temps si la nourriture ne manque pas ou si quelque carabe, grand mangeur de larves, n’a pas eu l’indiscrétion de s’introduire auprès de ces jeunes personnes. Quand le moment de la métamorphose en chrysalide est arrivé, je porte le tout chez moi. Vous voyez beaucoup d’arbres qui n’ont pas d’autre destination. J’ai même consacré, au bout de mon jardin, toute une partie de terrain inculte à tendre des piéges, à enfermer des pontes. C’est ainsi que j’ai acclimaté des espèces méridionales, ou très-rares dans la contrée, lesquelles, à l’heure qu’il est, croissent&multiplient en liberté aux environs.
–Ah çà! dit Pigeot,&les moineaux?
–Æthiops, les chats&les oiseaux de proie leur font une rude guerre. Ils connaissent la maison comme très-mauvaise pour eux&n’y viennent guère.
–Alors, c’est le paradis des chenilles, chez vous?
–Ma foi, un peu! Je n’en détruis jamais une inutilement. Je sais bien que certaines sont si nuisibles qu’il faut absolument modérer leur multiplication désordonnée; mais si l’entomologiste se résigne à voir& même à conseiller ce massacre des innocents, croyez bien que ce n’est pas sans en souffrir au fond de l’âme.
–Il aime tant les chenilles qu’il en mangerait, dit Pigeot en s’adressant à moi, mais pas assez bas pour que notre savant ne l’entendît point.
–Il ne faudrait pas trop s’amuser à expérimenter ce nouveau gibier, répondit-il en riant. Certaines espèces ne vivent que de plantes es plus vénéneuses, comme les euphorbes&les aconits. Excepté celles qui vivent dans les fruits&que vous avez peut-être goûtées, comme moi, sans le vouloir, je ne me fierais à aucune. On mange pourtant aux colonies les vers palmistes qui ne sont autre chose que les larves d’un charançon (la calandra palmarum). Les nègres en sont très-friands& les avalent tout vivants comme nous faisons des huîtres. Les Romains engraissaient aussi des larves pour s’en régaler. Quelques auteurs prétendent que c’étaient des cossus; mais je doute que cette chenille, qui sent le vinaigre de bois, valût grand’chose à n’importe quelle sauce...»
Il s’arrêta court,&nous indiquant du doigt deux papillons blancs qui se poursuivaient dans l’air:
«Regardez, dit-il. Le simple spectacle de ce qui va se passer entre ces deux êtres vous instruira davantage que toutes les belles phrases que je pourrais vous faire sur la manière dont les papillons célèbrent leurs noces.»

Calandra palmarum.
Nous fîmes halte comme deux disciples obéissants,&nous voilà le nez en l’air, à regarder ces deux papillons se culbutant&tourbillonnant l’un sur l’autre, l’un autour de l’autre, s’élevant ou s’abaissant. L’un d’eux, probablement fatigué de cette lutte, s’échappa&vint rapidement se poser au milieu du sentier inondé de soleil.
«C’est la femelle, dit M. Desparelles. Voyez comme elle redresse ses ailes&les applique l’une contre l’autre. Son abdomen plus court que les ailes est, dans cette attitude, si bien garanti des attaques du mâle, qu’elle se moque de lui pour le quart d’heure.»
En effet, le mâle, qui l’avait suivie, vint se poser en face d’elle,&, semblable à un bélier qui veut donner des coups de tête, il reculait& s’avançait en frappant de ses antennes sur celles de la dame. Il s’élevait ensuite de terre&voltigeait en ayant l’air de la provoquer à ouvrir ses ailes; mais la papillonne ne bougeait pas&persistait à se faire désirer. Tout à coup le mâle parut prendre un grand parti. Il tourna deux ou trois fois autour de la dame comme un paon qui fait la roue, puis revint droit sur elle nez contre nez. Il avait l’air de lui dire: «Regarde comme je suis beau&aimable.» Mais ne recevant apparemment aucune réponse favorable, il prit brusquement son essor&s’envola si haut que nous ne pouvions plus le voir.

«Elle est par trop farouche! dit Pigeot, voilà ce pauvre papillon qui va chercher femme ailleurs.
–Détrompez-vous, lui répondit notre savant, c’est une feinte. Attendez.»
La femelle, ne voyant plus personne, ouvrit lentement ses ailes& les abaissa pour un instant sur un plan horizontal. Nous étions à la regarder, étalée au soleil, quand tout d’un coup le mâle, rapide comme une flèche, fondit sur elle, sans lui donner le temps de replier ses ailes. Vaincue, elle céda.
«C’est un malin! dit Pigeot. Il n’y a rien de tel que de faire le dégoûté pour obtenir tout ce qu’on veut.
–Les amours des papillons sont des plus mystérieuses, nous dit notre hôte. L’accouplement chez certains bombyx&zygènes dure quarante-huit heures, tandis que chez d’autres, c’est l’affaire d’un instant. Je n’ai jamais surpris de sphinx accouplés&l’on prétend qu’ils s’unissent en volant.
–A quoi reconnaissez-vous de suite les sexes différents?
–Ceci n’est pas toujours facile à reconnaître à première vue; mais en général les femelles sont de plus grande taille, l’abdomen est plus gros,&leur parure est moins vive que celle des mâles. Les antennes sont un signe infaillible chez une grande quantité de nocturnes, les femelles n’ont que de simples fils, tandis que leurs maris portent deux belles plumes en panache, à l’inverse du genre humain, ou la femme l’emporte en grâce&en beauté sur l’homme. Chez les lépidoptères& beaucoup d’autres ordres d’insectes, la femelle semble être déshéritée. Il y a même des genres de papillons où la nature lui refuse des ailes& semble ne la considérer que comme un sac à œufs.»
Æthiops, la serviette sous le bras, vint d’un air solennel nous avertir que le dîner était prêt.
Nous ne nous fîmes pas prier pour faire honneur à la cuisine du nègre qui nous parut excellente, grâce à la promenade qui nous avait prodigieusement ouvert l’appétit.
Pigeot admira ou feignit d’admirer beaucoup la collection d’AEthiops &gagna ainsi ses bonnes grâces.
«Oh! dit le noir, en se mêlant familièrement à la conversation, moi faire grands essais. Moi marier papillons noirs avec papillons blancs pour faire jolis mulâtres.
–Et ça réussit?
–Pas savoir encore.
– Il ne faut jamais rien faire devant cet animal-là, nous dit M. Desparelles en riant à sa manière. Il m’a vu chercher a accoupler des papillons d’espèces très-proches, il veut accoupler les espèces les plus disparates. Si je le laissais mettre en pratique ses théories&que le diable s’en mêlât, nous verrions les monstres les plus bizarres. N’a-t-il pas cherché à faire accoupler une chatte avec un lapin?&il a été très-étonné, le lendemain, de ne plus trouver que la queue du futur époux. Je le surprends parfois en contemplation devant des bocaux de cristal où il enferme des grenouilles, des salamandres&des hannetons,& jouant de la guimbarde autant pour leur plaisir que pour le sien; mais le résultat de ses croisements de race se termine toujours par des catastrophes comme celle du lapin.

–Pas fâcher moi! dit Æthiops peiné de voir son maître douter de ses essais de croisements. Vous pas croire; mais si moi réussir, oh! moi bien rire!
–C’est singulier, dit M. Desparelles en s’adressant à nous, de voir avec quel entêtement les simples&les enfants persévèrent dans leur ignorance&comme ils sont récalcitrants à la vérité. Personne ne connaît moins la nature que les gens qui, par état, peuvent l’observer a Aristote fait bien naître du bois mort les scarabées&de la feuille du chou , les chenilles. Vous vous rappelez la Chasse&la Pêche d’Oppien, traité complet de la zoologie du temps. Il se demande comment peuvent se produire les rhinocéros, puisqu’ils sont tous mâles. Il pense qu’ils sortent tout vivants du sein de la terre ou qu’ils ont pour pères&mères les rochers du rivage,&qu’ils partagent cette faveur avec les huîtres, les anchois, les coquilles&tous ceux qui naissent dans le sable. Je regrette beaucoup que nous n’ayons plus ces métis bizarres, fruits incestueux du chameau&de la fauvette. J’aurais bien désiré voir ces arbres mystérieux dont la graine tombant dans la mer faisait éclore instantanément des canards. Cette manière d’observer la nature est par trop fantaisiste. Les chèvres qui respirent par les cornes; les cerfs qui, animés d’une fureur déraisonnable contre les serpents, passent leur vie à les chercher,&après de terribles combats les mangent avec délice; les hyènes, douées du singulier privilège d’être mâles&femelles, alternativement, &de devenir aussi tendres mères qu’elles furent amants passionnés; certains poissons, d’un naturel tout à fait farceur, qui passent leur temps à chercher les navigateurs pour leur faire des niches, telles que de soulever le vaisseau hors de l’eau&de le laisser retomber, ou d’en mordre si bien la quille qu’il est impossible d’aller plus loin,& mille autres folies.
«La nature avait été si peu observée, que beaucoup de ces absurdités avaient encore crédit au commencement du siècle dernier, si bien que Réaumur, le plus grand observateur qui ait existé en entomologie, s’était donné la peine de réfuter, avec un esprit charmant, les théories& procedés du père Kircker, qui ne se gênait pas pour croire à la création spontanée d’une manière par trop absolue. Ce révérend père ne soutenait pas seulement que les insectes&bon nombre d’autres animaux naissaient de décompositions&transmissions de molécules des uns aux autres, il prétendait avoir trouvé des recettes pour faire pousser, comme des plantes, les vers, mouches, scorpions&jusqu’aux serpents. Cette opération est digne de figurer au nombre des admirables secrets du Petit Albert.
«On fera, dit-il, périr&sécher les verres de terre; on les réduira «en poudre; on remplira un vase d’une terre grasse&douce,&on «mêlera avec cette terre la poudre des vers desséchés; on aura soin d’arroser la terre d’eau de pluie. On n’aura que trois à quatre jours à attendre, au bout desquels on trouvera que toute la terre du vase fourmille de vers.» C’est au moyen de cette expérience que le père Kircker explique la prodigieuse multiplication des vers de terre. «C’est pour«quoi, dit-il, les-chemins en paraissent couverts après les pluies qui ont arrosé les cadavres desséchés des lombrics.»
«Il se procure, à quelques modifications près, tous les insectes d’une manière équivalente. Pour les serpents, qu’il regarde comme très-proches parents des vers, il veut qu’on les fasse rôtir avant de les réduire en poudre. Cette poudre semée dans une terre fertile, bien arrosée d’eau&exposée au soleil, ne peut manquer de donner, au bout de huit jours, des serpents parfaits qui pourront s’accoupler si on a le soin de mettre un peu de lait dans l’arrosage.
«Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que, de nos jours encore, une foule de préjugés aient force de loi en histoire naturelle. Mais le soleil se couche, Æthiops, voici le moment.»

Æthiops sortit&reparut, portant un grand pot de grès&un petit balai de chiendent.
«Qu’est-ce que c’est que ça, oncle Tom? demanda Pigeot. Est-ce le dessert?
–Non! miellée! répondit le nègre; pour prendre papillons tout plein!
–Tu mielleras tout le long des tilleuls, lui dit son maître. Le vent souffle sur la forêt. Il y a de la chance par ce temps-ci. En attendant, mes chers hôtes, je vais vous montrer comment on monte un papillon. Venez dans la ménagerie.»
Là, il nous fit asseoir.
«Voici, dit-il, des épingles de différentes grandeurs, des ciseaux, des brucelles, des bandes de papier; voici des planchettes de bois tendre avec une rainure au milieu, profondes d’un pouce au moins. Ces rainures sont, vous le voyez, de largeurs différentes pour le corps des diverses espèces. Je vais préparer devant vous cette paranymphe que j’ai prise tantôt sur l’aubépine. Il faut d’abord la tuer, car les papillons un peu forts résistent, comme vous voyez, à la pression des brucelles.»
Il alluma une lampe à esprit-de-vin, passa dans une carte le bout de l’épingle qu’il avait introduite sous la trompe du lépidoptère,&en fit rougir la tête.
«Pauvre bête! dit Pigeot; c’est féroce ce que vous faites là!

–Oh! il faut s’endurcir le cœur là-dessus, répondit M. Desparelles; autrement, point de collection. Il y a plusieurs manières de tuer les sujets. Autrefois, on se servait de soufre pour asphyxier les gros papillons chez qui la vie est très-dure; mais ce procédé ne vaut rien: il altère les couleurs.
«Voilà le papillon mort! reprit-il, en jetant la carte&l’épingle brûlée. Je le pique dans la rainure. Avec des aiguilles, j’étends les grandes ailes de manière à ce que leur extrémité supérieure dépasse un peu la hauteur de la tête; j’étends ensuite les ailes inférieures jusqu’à ce qu’elles soient un peu recouvertes par les supérieures. Mes quatre ailes en place, je les comprime avec deux bandes de papier que je fixe avec des épingles d’acier à tête d’émail; puis j’arrange les pattes, les antennes, l’abdomen. Cela doit se faire comme l’exercice en douze temps; une, deux!
–Je comprends! dis-je; mais cette opération demande beaucoup d’habitude&une grande légèreté de main.

–Pour les micro-lépidoptères, certes!&il faut plus de temps que cela. Quand le papillon est parfaitement séché sur la planchette, ce qui demande deux jours ou deux mois, selon son volume, vous le retirez délicatement pour le porter à la collection.
–Et combien de temps peuvent durer les papillons, une fois qu’ils sont apprêtés?
–Mais indéfiniment, pourvu que vous les visitiez de temps à autre, &que vous les teniez privés de lumière&enfermés soigneusement dans des cartons a fond de liége&à double couvercle, dont l’un vitré, afin de pouvoir étudier la collection sans crainte d’accidents,&l’autre en carton, afin d’empêcher la lumière de la décolorer. Il faut avoir soin d’y laisser du camphre dans un coin,&de le remplacer quand il est évaporé. Il faut surtout qu’une collection soit dans un endroit sec. Si vous aperceviez de la poussière sous un papillon, ce serait un indice qu’il est attaqué par les anthrènes. On doit alors, pour tuer les larves ou les insectes qui le dévorent, l’enlever&le mettre dans une boîte à part dans laquelle on jettera quelques gouttes de benzine.
«Quelquefois les papillons tournent au gras, c’est-à-dire qu’ils deviennent huileux&perdent ainsi leur coloris. Il faut alors les enlever de la collection, passer sur les parties graisseuses un pinceau imbibé d’essence de térébenthine rectifiée ou plutôt de benzine Colas; poser le papillon sur de la terre de Sommières, dans une boîte,&l’enterrer dedans. Vingt-quatre heures après cette opération, on doit dégager la terre avec un pinceau sec, retirer le papillon, secouer l’épingle pour faire tomber le fin argile en poudre qui reste sur les ailes; puis le remettre dedans, comme la première fois, mais sans l’imbiber d’essence,& l’y laisser quarante-huit heures. Ce temps écoulé, vous retirez votre insecte, vous secouez l’épingle,&à l’aide du pinceau sec vous enlevez les parcelles de poussière qui resteraient sur le corps. Moyennant quoi, les couleurs de votre papillon sont aussi fraîches que s’il venait d’éclore.
«Pour ceux qui se recouvrent d’une efflorescence blanche, qui est la moisissure, un pinceau imbibe d’éther, passé sur les parties attaquées, les nettoie très-bien.
«Il ai rive souvent qu’un papillon se dessèche avant qu’on ait eu le temps de lapprêter. Il y a plusieurs manières de le faire ramollir. Avec un pinceau trempe dans l’alcool, vous l’humectez sous les ailes; il redevient mou presque aussitôt; mais l’alcool endommage parfois les couleurs et colle le duvet du corselet. Un autre moyen est de les piquer sur une rondelle de liège que vous posez sur une assiette pleine d’eau coupée d’alcool, que vous recouvrez d’une cloche de verre; le lendemain, le papillon est bon à préparer. Mais le meilleur moyen, c’est d’avoir une boîte de sapin assez grande, a fond de liége; vous faites tremper la boîte dans l’eau, afin qu’elle s’imprègne bien; vous piquez sur le fond les papillons secs; vous fermez la boîte hermétiquement; vous l’entourez de chiffons mouillés, en ayant soin d’entretenir l’humidité,&vous pouvez laisser là vos sujets jusqu’à un mois sans que la moindre moisissure les endommage.
«Il y a aussi divers procédés pour conserver les chenilles. On les vide complètement en pressant le corps, puis on les souffle&on les injecte avec un mélange de cire colorée, fondue avec de1essence de térébenthine. Ou bien on hache du coton très-menu, avec un peu d’arsenic&d’alun calciné, dont on remplit le corps de la chenille.
«Une autre manière de les collectionner est de les placer dans des tubes de verre hermétiquement fermés; mais auparavant, il faut laisser macérer les chenilles pendant vingt-quatre heures dans la composition suivante:
| Esprit de vin | 375 grammes. |
| Eau distillée | 1 litre. |
| Sublimé corrosif | 8 grammes. |
| Alun calciné | 95 grammes. |
On remplit les tubes de la même liqueur.
«Mais, outre que ces préparations demandent beaucoup de soin, il est rare, quoi qu’on fasse, que les chenilles conservent leurs formes& leurs couleurs.
«La nuit est venue, dit M. Desparelles, je vais allumer ma lanterne &nous irons faire un tour à la miellée. Si le vent n’a pas changé, vous pourrez voir des milliers de papillons. Il n’y aura qu’à choisir; mais nous ne trouverons que des noctuelles,&non pas même de toutes les espèces. Les Plusies&les Cucullies n’y viennent pas. On y peut aussi attraper des Phalénides; mais je m’en procure plus facilement en laissant brûler une veilleuse dans une chambre dont la fenêtre est entr’ouverte. J’ai même pris de cette façon des Sphinx&des Bombyx.»
Nous arrivâmes à l’endroit disposé pour sa chasse nocturne,& comme il nous l’avait annoncé, il y avait des milliers de papillons sur les feuilles où ils pompaient le suc. Il en prit dans sa main&les tourna &les retourna dans tous les sens, sans qu’ils fissent le moindre mouvement. Quand un sujet ne lui plaisait pas, il le reposait tranquillement sur une feuille. Cela paraissait surnaturel. On eût dit les papillons magnétisés par notre savant. «Il faut le voir pour le croire!» disait Pigeot qui passait après lui&qui en eut bientôt rempli son chapeau.
M. Desparelles resta bien deux heures à faire ses choix. De temps en temps, il disait:
«C’est bien! toujours le même! Ah! ah! je ne vous croyais pas de la localité!
–Pour la curiosité de la chose, me dit Pigeot, viens remplir ta casquette de papillons! mon chapeau est plein jusqu’aux bords!»
M. Desparelles nous dit que nous pouvions les détruire, qu’il y en aurait autant le lendemain s’il ne pleuvait pas.
Nous retournâmes à la maison. Chemin faisant, je demandai à M. Desparelles comment il parvenait à attirer ainsi les papillons sur un point.
«Vous saurez d’abord, répondit-il, que pour acquérir par la miellée une idée nette de l’apparition successive des espèces&un aperçu de la richesse du pays, de même que pour se procurer, par ce moyen, des sujets fraîchement éclos, il est indispensable de se livrer à ce genre de chasse avec ardeur&persévérance. La miellée se fait avec le détritus des ruches&les miels avariés. Trois cuillerées dans un litre d’eau suffisent. Il est bon de faire sa provision à l’avance, la fermentation ajoutant au parfum. L’emploi de ce mélange est simple. Dès que le printemps arrive &que les premières pousses paraissent, on choisit les feuilles un peu rugueuses, par exemple, les rejets de tilleul, les noisetiers, les charmes,&on asperge depuis le sol jusqu’à la hauteur de quatre pieds environ. Cette opération doit avoir lieu une demi-heure avant le coucher du soleil. Une heure après, on peut déjà chasser avec succès. Il faut mieller chaque soir, sans interruption, quand bien même on ne chasserait pas, car si l’on s’en abstenait un seul jour, il faudrait s’attendre à peu de chance pendant les trois ou quatre soirées suivantes.
–Ah çà! dit Pigeot en riant, vous croyez que vos papillons de nuit ont la mémoire de leur souper de la veille,&que, quand ils ne trouvent rien sur la nappe, ils s’en vont bouder plusieurs jours?
–Je ne crois rien,&pourtant je suppose tout, répondit l’entomologiste. L’instinct des plus petits&des plus faibles animaux est encore quelque chose de si prodigieux, qu’on ne sait comment l’expliquer.
–Mais ceux que j’ai là dans mon chapeau&que vous me permettez d’offrir à votre corbeau, s’il en veut! n’iront pas dire à leurs connaissances qu’ils se sont grisés ce soir!
–Il s’en est échappé un assez bon nombre pour que l’on sache aux environs que le festin n’a pas manqué, répondit M. Desparelles;&si vous doutez des moyens de communication de volonté que les insectes peuvent avoir entre eux, soit par quelque langage que nous n’entendons pas, soit par quelque pantomime non moins éloquente, allez observer les mœurs des fourmis, celles des abeilles&de tant d’autres insectes vivant en société,&vous ne serez plus si sceptique.
«Une autre observation importante, reprit M. Desparelles, c’est qu’il est nécessaire de mieller à l’abri du vent&sous le vent, en ayant soin de procéder de telle sorte que l’odeur du miel soit emportée vers des localités riches en papillons de la nature de ceux que je vous indiquais tout à l’heure. Les treilles en cordon, un peu éloignées des habitations, permettent de mieller dans de bonnes conditions, car elles offrent presque toujours un abri au papillon, qui ne veut pas être dérangé pendant son repas; mais si le vent prend la treille en ligne droite, la chasse est presque nulle, l’odeur ne se portant que sur un point très-restreint. Quant à la manière de se rendre maître du papillon, vous m’ayez vu faire. On le choisit à la lanterne. Ordinairement il est ivre. On le fait tomber dans un filet plat, à rebords de deux ou trois centimètres; puis on le pique avec une aiguille bien acérée ou avec le trident (trois aiguilles acérées montées ensemble au bout d’un petit manche ou d’un crayon). Il est facile alors de lui retirer cet instrument du corselet pour lui passer l’épingle à insectes. En observant tout ce que je viens de dire, on peut se procurer des individus presque aussi beaux que ceux élevés de chenilles.
«Les années chaudes&humides sont tellement favorables à l’éclosion des noctuelles que j’ai vu un soir un phénomène assez curieux. Je me promenais en contemplant la transparence du ciel&la clarté des étoiles. Mon imagination était partie sur les ailes de la fantaisie au milieu de tous ces soleils, de tous ces mondes,&je me voyais déjà cherchant dans les forêts de Saturne des chenilles de phalène grosses &longues comme des serpents boas, des papillons de l’envergure des aigles de nos montagnes. Je craignais la rencontre des scolopendres qui, dans les proportions voulues en ce pays, n’auraient fait de moi qu’une bouchée, quand je fus frappé d’une phosphorescence qui paraissait émaner d’un arbre. Je m’approchai croyant avoir encore le reflet des étoiles dans les yeux. Les fleurs, les feuilles étaient littéralement couvertes d’étincelles de feu.
–Qu’était-ce donc?
–Des noctuelles attirées par l’odeur enivrante des fleurs d’un tilleul; mais en si grande quantité que c’était incroyable,&ce que j’avais pris pour des étincelles était l’éclat de leurs yeux brillants dans l’obscurité. C’était une miellée naturelle.»
Il faisait nuit noire quand nous reprîmes le sentier qui conduisait à la villa Desparelles. Au détour d’un buisson, Pigeot se trouva vis-à-vis d’un objet assez burlesque. C’était une figure de feu d’un aspect naïvement diabolique.
«Est-ce une facétie d’AEthiops pour éprouver nos courages? dit-il en riant à notre hôte.
–Non, répondit celui-ci, c’est une boîte percée de trous dont je vais vous expliquer l’usage. Il a plu à Æthiops de disposer ces trous d’une manière fantastique pour effrayer les petits paysans qui rôdent parfois le soir le long des haies,&pour leur ôter l’envie de toucher à cet engin de chasse. Je vous ai dit que les phalènes venaient peu à la miellée, mais elles viennent à la lumière, les pyrales en sont encore plus curieuses,&pour m’en procurer, j’installe, comme vous voyez, dans cette caisse, une veilleuse qui brûle toute la nuit; mais il faut avoir le soin de la recouvrir d’un entonnoir en verre ou en toile métallique pour empêcher les papillons attirés par cette clarté douce de se brider ou de tomber dans l’huile. Le matin, je lève doucement le couvercle de la boîte &je choisis ceux qui me plaisent. Étant profondément endormis pendant le jour, ils se laissent facilement embrocher surplace. J’en recueille ainsi pendant toute l’année.»
De retour à la maison, M. Desparelles nous montra un volumineux album ou presque tous les papillons du pays étaient représentés avec leurs noms, leurs genres, les endroits&les époques de leur apparition. L’exactitude&la finesse du dessin en étaient admirables.
«Quelle patience! s’écriait Pigeot. Quel fini! Les moindres détails y sont rendus comme dans la nature.
–Mais c’est la nature en effet, nous dit le professeur. Ne croyez pas que j’aie eu le temps de copier, de dessiner&de peindre ces milliers d’insectes que vous avez sous les yeux. C’est un procédé fort simple. J’étends sur une feuille de papier de l’eau gommée avec une petite dissolution de sel, afin d’éviter le brillant de la gomme; puis, ayant détaché les ailes d’un papillon, je les applique sur le papier à leur distance ordinaire, en commençant par les supérieures, si je veux présenter le sujet en dessus,&par les inférieures, si c’est le dessous que je veux montrer. En imbibant deux papiers, je peux même l’imprimer en dessus&en dessous à la fois,&je passe le tout sous un rouleau de bois ou sous une presse, en ayant soin de placer quelques feuilles de papier pour amortir le brisement des nervures. Au sortir de la presse, j’enlève les quatre ailes, qui ne sont plus qu’une pellicule, les écailles étant restées collées sur le papier. Je n’ai plus qu’à peindre le corps, les pattes &les antennes,&encore, pour les petites phalènes, je les imprime tout entières. Il faut avoir le soin de ne choisir que des sujets très-secs& aussi bien conservés que possible.»

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