Free

Vingt ans après

Text
iOSAndroidWindows Phone
Where should the link to the app be sent?
Do not close this window until you have entered the code on your mobile device
RetryLink sent

At the request of the copyright holder, this book is not available to be downloaded as a file.

However, you can read it in our mobile apps (even offline) and online on the LitRes website

Mark as finished
Font:Smaller АаLarger Aa

– Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller faire un tour à la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant favorisé l'évasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez- moi, il n'y a point de regret à avoir. Nous évitons la prison et nous agissons en héros, le choix est facile.

– C'est vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir à cette première question, fort sotte, je le sais, mais fort nécessaire: Avez-vous de l'argent?

– Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier m'avait envoyées la veille de mon départ de Bragelonne; mais là- dessus je dois en laisser une cinquantaine à Raoul: il faut qu'un jeune gentilhomme vive dignement. Je n'ai donc que cinquante pistoles à peu près: et vous?

– Moi, je suis sûr qu'en retournant toutes mes poches et en ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi. Heureusement que lord de Winter est riche.

– Lord de Winter est momentanément ruiné, car c'est Cromwell qui touche ses revenus.

– Voilà où le baron Porthos serait bon, dit Aramis.

– Voilà où je regrette d'Artagnan, dit Athos.

– Quelle bourse ronde!

– Quelle fière épée!

– Débauchons-les.

– Ce secret n'est pas le nôtre, Aramis; croyez-moi donc, ne mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une pareille démarche, nous paraîtrions douter de nous-mêmes. Regrettons à part nous, mais ne parlons pas.

– Vous avez raison. Que ferez-vous d'ici à ce soir? Moi je suis forcé de remettre deux choses.

– Est-ce choses qui puissent se remettre?

– Dame! il le faudra bien.

– Et quelles étaient-elles?

– D'abord un coup d'épée au coadjuteur, que j'ai rencontré hier soir chez madame de Rambouillet, et que j'ai trouvé monté sur un singulier ton à mon égard.

– Fi donc! une querelle entre prêtres! un duel entre alliés!

– Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pèse, et j'ai, je crois, assez de la mienne; je crois parfois qu'il est Aramis et que je suis le coadjuteur, tant nous avons d'analogie l'un avec l'autre. Cette espèce de Sosie m'ennuie et me fait ombre; d'ailleurs, c'est un brouillon qui perdra notre parti. Je suis convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme j'ai fait ce matin à ce petit bourgeois qui m'avait éclaboussé, cela changerait la face des affaires.

– Et moi, mon cher Aramis, répondit tranquillement Athos, je crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi, croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: d'ailleurs, vous ne vous appartenez plus ni l'un ni l'autre: vous êtes à la reine d'Angleterre et lui à la Fronde; donc, si la seconde chose que vous regrettez de ne pouvoir accomplir n'est pas plus importante que la première…

– Oh! celle-là était fort importante.

– Alors faites-la tout de suite.

– Malheureusement je ne suis pas libre de la faire à l'heure que je veux. C'était au soir, tout à fait au soir.

– Je comprends, dit Athos en souriant, à minuit?

– À peu près.

– Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que ces choses-là, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille excuse à donner à votre retour…

– Oui, si je reviens.

– Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu raisonnable. Voyons, Aramis, vous n'avez plus vingt ans, mon cher ami.

– À mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!

– Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais il faut que nous nous quittions: j'ai, moi, une ou deux visites à faire et une lettre à écrire; revenez donc me prendre à huit heures, ou plutôt voulez-vous que je vous attende à souper à sept?

– Fort bien; j'ai, moi, dit Aramis, vingt visites à faire et autant de lettres à écrire.

Et sur ce ils se quittèrent. Athos alla faire une visite à madame de Vendôme, déposa son nom chez madame de Chevreuse, et écrivit à d'Artagnan la lettre suivante:

«Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire d'importance. Je voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. N'oubliez pas que je vous écris pour vous répéter combien je vous aime.

«Raoul est allé à Blois, et il ignore mon départ; veillez sur lui en mon absence du mieux qu'il vous sera possible, et si par hasard vous n'avez pas de mes nouvelles d'ici à trois mois, dites-lui qu'il ouvre un paquet cacheté à son adresse, qu'il trouvera à Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.

«Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-être adieu.»

Et il fit porter la lettre par Blaisois.

À l'heure convenue, Aramis arriva: il était en cavalier et avait au côté cette ancienne épée qu'il avait tirée si souvent et qu'il était plus que jamais prêt à tirer.

– Ah çà! dit-il, je crois que décidément nous avons tort de partir ainsi, sans laisser un petit mot d'adieu à Porthos et à d'Artagnan.

– C'est chose faite, cher ami, dit Athos, et j'y ai pourvu; je les ai embrassés tous deux pour vous et pour moi.

– Vous êtes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et vous pensez à tout.

– Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?

– Tout à fait; et maintenant que j'y ai réfléchi, je suis aise de quitter Paris en ce moment.

– Et moi aussi, répondit Athos; seulement je regrette de ne pas avoir embrassé d'Artagnan, mais le démon est si fin qu'il eût deviné nos projets.

À la fin du souper, Blaisois rentra.

– Monsieur, voilà la réponse de M. d'Artagnan.

– Mais je ne t'ai pas dit qu'il y eût réponse, imbécile! dit

Athos.

– Aussi étais-je parti sans l'attendre, mais il m'a fait rappeler et il m'a donné ceci.

Et il présenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.

Athos l'ouvrit et commença par en tirer un petit billet conçu en ces termes:

«Mon cher comte,

«Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on n'a jamais assez d'argent; or, je me rappelle nos temps de détresse, et je vous envoie la moitié de ma bourse: c'est de l'argent que je suis parvenu à faire suer au Mazarin. N'en faites donc pas un trop mauvais usage, je vous en supplie.

«Quant à ce qui est de ne plus vous revoir, je n'en crois pas un mot; quand on a votre coeur et votre épée, on passe-partout.

«Au revoir donc, et pas adieu.

«Il va sans dire que du jour où j'ai vu Raoul je l'ai aimé comme mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincèrement à Dieu de ne pas devenir son père, quoique je fusse fier d'un fils comme lui.

«VOTRE D'ARTAGNAN.»

«P. – S. – Bien entendu que les cinquante louis que je vous envoie sont à vous comme à Aramis, à Aramis comme à vous.»

Athos sourit, et son beau regard se voila d'une larme. D'Artagnan, qu'il avait toujours tendrement aimé, l'aimait donc toujours, tout mazarin qu'il était.

– Voilà, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la bourse sur une table, tous à l'effigie du roi Louis XIII. Eh bien, que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le renvoyez-vous?

– Je le garde, Aramis, et je n'en aurais pas besoin que je le garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit être accepté de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez- moi les vingt-cinq autres.

– À la bonne heure, je suis heureux de voir que vous êtes de mon avis. Là, maintenant, partons-nous?

– Quand vous voudrez; mais n'avez-vous donc point de laquais?

– Non, cet imbécile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau, comme vous savez, de sorte qu'il ne peut pas quitter Notre-Dame.

– C'est bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que faire, puisque j'ai déjà Grimaud.

– Volontiers, dit Aramis.

En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.

– Prêts, dit-il avec son laconisme ordinaire.

– Partons donc, dit Athos.

En effet, les chevaux attendaient tout sellés. Les deux laquais en firent autant.

Au coin du quai ils rencontrèrent Bazin qui accourait tout essoufflé.

– Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! j'arrive à temps.

– Qu'y a-t-il?

– M. Porthos sort de la maison et a laissé ceci pour vous, en disant que la chose était fort pressée et devait vous être remise avant votre départ.

– Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin, qu'est ceci?

– Attendez, monsieur l'abbé, il y a une lettre.

– Tu sais que je t'ai déjà dit que si tu m'appelais autrement que chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.

– Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans un four.

– Attendez, dit Bazin.

Bazin battit le briquet et alluma une bougie roulée avec laquelle il allumait ses cierges. À la lueur de cette bougie, Aramis lut:

«Mon cher d'Herblay,

«J'apprends par d'Artagnan, qui m'embrasse de votre part et de celle du comte de La Fère, que vous partez pour une expédition qui durera peut-être deux ou trois mois; comme je sais que vous n'aimez pas demander à vos amis, moi je vous offre: voici deux cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez quand l'occasion s'en présentera. Ne craignez pas de me gêner: si j'ai besoin d'argent, j'en ferai venir de l'un de mes châteaux; rien qu'à Bracieux j'ai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne vous envoie pas plus, c'est que je crains que vous n'acceptiez pas une somme trop forte.

«Je m'adresse à vous parce que vous savez que le comte de La Fère m'impose toujours un peu malgré moi, quoique je l'aime de tout mon coeur; mais il est bien entendu que ce que j'offre à vous, je l'offre en même temps à lui.

«Je suis, comme vous n'en doutez pas, j'espère, votre bien dévoué.

«DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.»

– Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?

 

– Je dis, mon cher d'Herblay, que c'est presque un sacrilège de douter de la Providence quand on a de tels amis.

– Ainsi donc?

– Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous avons partagé les louis de d'Artagnan.

Le partage fait à la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis se remirent en route.

Un quart d'heure après, ils étaient à la porte Saint-Denis où de

Winter les attendait.

XLVI. Où il est prouvé que le premier mouvement est toujours le bon

Les trois gentilshommes prirent la route de Picardie, cette route si connue d'eux, et qui rappelait à Athos et à Aramis quelques-uns des souvenirs les plus pittoresques de leur jeunesse.

– Si Mousqueton était avec nous, dit Athos en arrivant à l'endroit où ils avaient eu dispute avec des paveurs, comme il frémirait en passant ici; vous rappelez-vous, Aramis? c'est ici que lui arriva cette fameuse balle.

– Ma foi, je le lui permettrais, dit Aramis, car moi je me sens frissonner à ce souvenir; tenez, voici au-delà de cet arbre un petit endroit où j'ai bien cru que j'étais mort.

On continua le chemin. Bientôt ce fut à Grimaud à redescendre dans sa mémoire. Arrivés en face de l'auberge où son maître et lui avaient fait autrefois une si énorme ripaille, il s'approcha d'Athos, et, lui montrant le soupirail de la cave, il lui dit:

– Saucissons!

Athos se mit à rire, et cette folie de son jeune âge lui parut aussi amusante que si quelqu'un la lui eût racontée comme d'un autre.

Enfin, après deux jours et une nuit de marche, ils arrivèrent vers le soir, par un temps magnifique, à Boulogne, ville alors presque déserte, bâtie entièrement sur la hauteur; ce qu'on appelle la basse ville n'existait pas. Boulogne était une position formidable.

En arrivant aux portes de la ville:

– Messieurs, dit de Winter, faisons ici comme à Paris: séparons- nous pour éviter les soupçons; j'ai une auberge peu fréquentée, mais dont le patron m'est entièrement dévoué. Je vais y aller, car des lettres doivent m'y attendre; vous, allez à la première hôtellerie de la ville, à l'Épée du Grand Henri, par exemple; rafraîchissez-vous, et dans deux heures trouvez-vous sur la jetée, notre barque doit nous y attendre.

La chose fut arrêtée ainsi. Lord de Winter continua son chemin le long des boulevards extérieurs pour entrer par une autre porte, tandis que les deux amis entrèrent par celle devant laquelle ils se trouvaient; au bout de deux cents pas ils rencontrèrent l'hôtel indiqué.

On fit rafraîchir les chevaux, mais sans les desseller; les laquais soupèrent, car il commençait à se faire tard, et les deux maîtres, fort impatients de s'embarquer, leur donnèrent rendez- vous sur la jetée, avec ordre de n'échanger aucune parole avec qui que ce fût. On comprend bien que cette recommandation ne regardait que Blaisois; pour Grimaud, il y avait longtemps qu'elle était devenue inutile.

Athos et Aramis descendirent vers le port.

Par leurs habits couverts de poussière, par certain air dégagé qui fait toujours reconnaître un homme habitué aux voyages, les deux amis excitèrent l'attention de quelques promeneurs.

Ils en virent un surtout à qui leur arrivée avait produit une certaine impression. Cet homme, qu'ils avaient remarqué les premiers, par les mêmes causes qui les avaient fait, eux, remarquer des autres, allait et venait tristement sur la jetée. Dès qu'il les vit, il ne cessa de les regarder à son tour et parut brûler d'envie de leur adresser la parole.

Cet homme était jeune et pâle; il avait les yeux d'un bleu si incertain, qu'ils paraissaient s'irriter comme ceux du tigre, selon les couleurs qu'ils reflétaient; sa démarche, malgré la lenteur et l'incertitude de ses détours, était raide et hardie; il était vêtu de noir et portait une longue épée avec assez de grâce.

Arrivés sur la jetée, Athos et Aramis s'arrêtèrent à regarder un petit bateau amarré à un pieu et tout équipé comme s'il attendait.

– C'est sans doute le nôtre, dit Athos.

– Oui, répondit Aramis, et le sloop qui appareille là-bas a bien l'air d'être celui qui doit nous conduire à notre destination; maintenant, continua-t-il, pourvu que de Winter ne se fasse pas attendre. Ce n'est point amusant de demeurer ici: il n'y passe pas une seule femme.

– Chut! dit Athos: on nous écoutait.

En effet, le promeneur, qui, pendant l'examen des deux amis, avait passé et repassé plusieurs fois derrière eux, s'était arrêté au nom de Winter; mais comme sa figure n'avait exprimé aucune émotion en entendant ce nom, ce pouvait être aussi bien le hasard qui l'avait fait s'arrêter.

– Messieurs, dit le jeune homme en saluant avec beaucoup d'aisance et de politesse, pardonnez à ma curiosité, mais je vois que vous venez de Paris, ou du moins que vous êtes étrangers à Boulogne.

– Nous venons de Paris, oui, monsieur, répondit Athos avec la même courtoisie, qu'y a-t-il pour votre service?

– Monsieur, dit le jeune homme, seriez-vous assez bon pour me dire s'il est vrai que monsieur le cardinal Mazarin ne soit plus ministre?

– Voilà une question étrange, dit Aramis.

– Il l'est et ne l'est pas, répondit Athos; c'est-à-dire que la moitié de la France le chasse, et qu'à force d'intrigues et de promesses, il se fait maintenir par l'autre moitié: cela peut durer ainsi fort longtemps, comme vous voyez.

– Enfin, monsieur, dit l'étranger, il n'est pas en fuite ni en prison?

– Non, monsieur, pas pour le moment du moins.

– Messieurs, agréez mes remerciements pour votre complaisance, dit le jeune homme en s'éloignant.

– Que dites-vous de ce questionneur? dit Aramis.

– Je dis que c'est un provincial qui s'ennuie ou un espion qui s'informe.

– Et vous lui avez répondu ainsi?

– Rien ne m'autorisait à lui répondre autrement. Il était poli avec moi, je l'ai été avec lui.

– Mais cependant si c'est un espion…

– Que voulez-vous que fasse un espion? nous ne sommes plus au temps du cardinal de Richelieu, qui, sur un simple soupçon, faisait fermer les ports.

– N'importe, vous avez eu tort de lui répondre comme vous avez fait, dit Aramis, en suivant des yeux le jeune homme qui disparaissait derrière les dunes.

– Et vous, dit Athos, vous oubliez que vous avez commis une bien autre imprudence, c'était celle de prononcer le nom de lord de Winter. Oubliez-vous que c'est à ce nom que le jeune homme s'est arrêté?

– Raison de plus, quand il vous a parlé, de l'inviter à passer son chemin.

– Une querelle, dit Athos.

– Et depuis quand une querelle vous fait-elle peur?

– Une querelle me fait toujours peur lorsqu'on m'attend quelque part et que cette querelle peut m'empêcher d'arriver. D'ailleurs, voulez-vous que je vous avoue une chose? moi aussi je suis curieux de voir ce jeune homme de près.

– Et pourquoi cela?

– Aramis, vous allez vous moquer de moi; Aramis, vous allez dire que je répète toujours la même chose; vous allez m'appeler le plus peureux des visionnaires.

– Après?

– À qui trouvez-vous que cet homme ressemble?

– En laid ou en beau? demanda en riant Aramis.

– En laid, et autant qu'un homme peut ressembler à une femme.

– Ah! pardieu! s'écria Aramis, vous m'y faites penser. Non, certes, vous n'êtes pas visionnaire, mon cher ami, et, à présent que je réfléchis, oui, vous avez ma foi raison: cette bouche fine et rentrée, ces yeux qui semblent toujours aux ordres de l'esprit et jamais à ceux du coeur. C'est quelque bâtard de Milady.

– Vous riez, Aramis!

– Par habitude, voilà tout; car, je vous le jure, je n'aimerais pas plus que vous à rencontrer ce serpenteau sur mon chemin.

– Ah! voici de Winter qui vient, dit Athos.

– Bon, il ne manquerait plus qu'une chose, dit Aramis, c'est que ce fussent maintenant nos laquais qui se fissent attendre.

– Non, dit Athos, je les aperçois, ils viennent à vingt pas derrière milord. Je reconnais Grimaud à sa tête raide et à ses longues jambes. Tony porte nos carabines.

– Alors nous allons nous embarquer de nuit? demanda Aramis en jetant un coup d'oeil sur l'occident, où le soleil ne laissait plus qu'un nuage d'or qui semblait s'éteindre peu à peu en se trempant dans la mer.

– C'est probable, dit Athos.

– Diable! reprit Aramis, j'aime peu la mer le jour, mais encore moins la nuit; le bruit des flots, le bruit des vents, le mouvement affreux du bâtiment, j'avoue que je préférerais le couvent de Noisy.

Athos sourit de son sourire triste, car il écoutait ce que lui disait son ami tout en pensant évidemment à autre chose, et s'achemina vers de Winter.

Aramis le suivit.

– Qu'a donc notre ami? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui?

En les apercevant à son tour, de Winter doubla le pas et vint à eux avec une rapidité surprenante.

– Qu'avez-vous donc, milord, dit Athos, et qui vous essouffle ainsi?

– Rien, dit de Winter, rien. Cependant, en passant près des dunes, il m'a semblé…

Et il se retourna de nouveau.

Athos regarda Aramis.

– Mais partons, continua de Winter, partons, le bateau doit nous attendre, et voici notre sloop à l'ancre, le voyez-vous d'ici? Je voudrais déjà être dessus.

Et il se retourna encore.

– Ah çà! dit Aramis, vous oubliez donc quelque chose?

– Non, c'est une préoccupation.

– Il l'a vu, dit tout bas Athos à Aramis.

On était arrivé à l'escalier qui conduisait à la barque. De Winter fit descendre les premiers les laquais qui portaient les armes, les crocheteurs qui portaient les malles, et commença à descendre après eux.

En ce moment, Athos aperçut un homme qui suivait le bord de la mer parallèle à la jetée, et qui hâtant sa marche comme pour assister de l'autre côté du port, séparé de vingt pas à peine, à leur embarquement.

Il crut, au milieu de l'ombre qui commençait à descendre, reconnaître le jeune homme qui les avait questionnés.

– Oh! oh! se dit-il, serait-ce décidément un espion et voudrait- il s'opposer à notre embarquement?

Mais comme, dans le cas où l'étranger aurait eu ce projet, il était déjà un peu tard pour qu'il fût mis à exécution, Athos, à son tour, descendit l'escalier, mais sans perdre de vue le jeune homme. Celui-ci, pour couper court, avait paru sur une écluse.

– Il nous en veut assurément, dit Athos, mais embarquons-nous toujours, et, une fois en pleine mer, qu'il y vienne.

Et Athos sauta dans la barque, qui se détacha aussitôt du rivage et qui commença de s'éloigner sous l'effort de quatre vigoureux rameurs.

Mais le jeune homme se mit à suivre ou plutôt à devancer la barque. Elle devait passer entre la pointe de la jetée, dominée par le fanal qui venait de s'allumer, et un rocher qui surplombait. On le vit de loin gravir le rocher de manière à dominer la barque lorsqu'elle passerait.

– Ah çà! dit Aramis à Athos, ce jeune homme est décidément un espion.

– Quel est ce jeune homme? demanda de Winter en se retournant.

– Mais celui qui nous a suivis, qui nous a parlé et qui nous a attendus là-bas: voyez.

De Winter se retourna et suivit la direction du doigt d'Aramis. Le phare inondait de clarté le petit détroit où l'on allait passer et le rocher où se tenait debout le jeune homme, qui attendait la tête nue et les bras croisés.

– C'est lui! s'écria lord de Winter en saisissant le bras d'Athos, c'est lui; j'avais bien cru le reconnaître et je ne m'étais pas trompé.

– Qui, lui? demanda Aramis.

– Le fils de Milady, répondit Athos.

– Le moine! s'écria Grimaud.

Le jeune homme entendit ces paroles; on eût dit qu'il allait se précipiter, tant il se tenait à l'extrémité du rocher, penché sur la mer.

– Oui, c'est moi, mon oncle; moi, le fils de Milady; moi, le moine; moi, le secrétaire et l'ami de Cromwell, et je vous connais, vous et vos compagnons.

Il y avait dans cette barque trois hommes qui étaient braves, certes, et desquels nul homme n'eût osé contester le courage; eh bien, à cette voix, à cet accent, à ce geste, ils sentirent le frisson de la terreur courir dans leurs veines.

Quant à Grimaud, ses cheveux étaient hérissés sur sa tête, et la sueur lui coulait du front.

– Ah! dit Aramis, c'est là le neveu, c'est le moine, c'est là le fils de Milady, comme il le dit lui-même?

– Hélas! oui, murmura de Winter.

– Alors, attendez! dit Aramis.

Et il prit, avec le sang-froid terrible qu'il avait dans les suprêmes occasions, un des deux mousquets que tenait Tony, l'arma et coucha en joue cet homme qui se tenait debout sur ce rocher comme l'ange des malédictions.

 

– Feu! cria Grimaud hors de lui.

Athos se jeta sur le canon de la carabine et arrêta le coup qui allait partir.

– Que le diable vous emporte! s'écria Aramis, je le tenais si bien au bout de mon mousquet; je lui eusse mis la balle en pleine poitrine.

– C'est bien assez d'avoir tué la mère, dit sourdement Athos.

– La mère était une scélérate, qui nous avait tous frappés en nous ou dans ceux qui nous étaient chers.

– Oui, mais le fils ne nous a rien fait, lui.

Grimaud, qui s'était soulevé pour voir l'effet du coup, retomba découragé en frappant des mains.

Le jeune homme éclata de rire.

– Ah! c'est bien vous, dit-il, c'est bien vous, et je vous connais maintenant.

Son rire strident et ses paroles menaçantes passèrent au-dessus de la barque, emportés par la brise et allèrent se perdre dans les profondeurs de l'horizon.

Aramis frémit.

– Du calme, dit Athos. Que diable! ne sommes-nous donc plus des hommes?

– Si fait, dit Aramis; mais celui-là est un démon. Et, tenez, demandez à l'oncle si j'avais tort de le débarrasser de son cher neveu.

De Winter ne répondit que par un soupir.

– Tout était fini, continua Aramis. Ah! j'ai bien peur, Athos, que vous ne m'ayez fait faire une folie avec votre sagesse.

Athos prit la main de de Winter, et, essayant de détourner la conversation:

– Quand aborderons-nous en Angleterre? demanda-t-il au gentilhomme.

Mais celui-ci n'entendit point ces paroles et ne répondit pas.

– Tenez, Athos, dit Aramis, peut-être serait-il encore temps.

Voyez, il est toujours à la même place.

Athos se retourna avec effort, la vue de ce jeune homme lui était évidemment pénible.

En effet, il était toujours debout sur son rocher, le phare faisant autour de lui comme une auréole de lumière.

– Mais que fait-il à Boulogne? demanda Athos, qui, étant la raison même, cherchait en tout la cause, peu soucieux de l'effet.

– Il me suivait, il me suivait, dit de Winter, qui, cette fois, avait entendu la voix d'Athos; car la voix d'Athos correspondait à ses pensées.

– Pour vous suivre, mon ami, dit Athos, il aurait fallu qu'il sût notre départ; et, d'ailleurs, selon toute probabilité, au contraire, il nous avait précédés.

– Alors je n'y comprends rien! dit l'Anglais en secouant la tête comme un homme qui pense qu'il est inutile d'essayer de lutter contre une force surnaturelle.

– Décidément, Aramis, dit Athos, je crois que j'ai eu tort de ne pas vous laisser faire.

– Taisez-vous, répondit Aramis; vous me feriez pleurer si je pouvais.

Grimaud poussa un grognement sourd qui ressemblait à un rugissement.

En ce moment, une voix les héla du sloop. Le pilote, qui était assis au gouvernail, répondit, et la barque aborda le bâtiment.

En un instant, hommes, valets et bagages furent à bord. Le patron n'attendait que les passagers pour partir; et, à peine eurent-ils le pied sur le pont que l'on mit le cap vers Hastings où on devait débarquer.

En ce moment les trois amis, malgré eux, jetèrent un dernier regard vers le rocher, où se détachait visible encore l'ombre menaçante qui les poursuivait.

Puis une voix arriva jusqu'à eux, qui leur envoyait cette dernière menace:

– Au revoir, messieurs, en Angleterre!